The Project Gutenberg EBook of Contes littraires du bibliophile Jacob 
ses petits-enfants, by Paul Jacob [Paul Lacroix]

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Contes littraires du bibliophile Jacob  ses petits-enfants

Author: Paul Jacob [Paul Lacroix]

Release Date: May 5, 2004 [EBook #12271]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES LITTERAIRES ***




Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





BIBLIOTHQUE DE RCRATION

DU BIBLIOPHILE JACOB





CONTES

LITTRAIRES

DU

BIBLIOPHILE JACOB

 ses petits-enfants

Illustrations par P. KAUFFMANN




DEUXIME DITION

[Illustration]

PARIS

1897





A

EDMOND FERDINAND PERIER


Lorsque tu seras en ge de lire ce recueil de Contes littraires, que je
dpose dans ton berceau, en te le ddiant, sons les auspices de tes bons
parents, je ne serai plus l, sans doute, pour recevoir tes premiers
remerciements; mais je suis heureux et satisfait de ceux que ton
excellent pre et ta charmante mre m'adressent aujourd'hui en ton nom.

Ils te diront, un jour, que j'tais leur ami, aprs avoir t celui de
ton aeul, et que j'ai voulu, par cette ddicace, te rappeler plus tard
l'affection sincre qui m'attachait  ta famille depuis si longtemps.

Une ddicace, en tte d'un ouvrage compos pour la jeunesse, est, mon
cher enfant, la bndiction d'un vieillard.

  Paul L. Jacob,
  _Bibliophile_.
  Ag de cent vingt-cinq ans.




INTRODUCTION

LA CONVALESCENCE OU VIEUX CONTEUR


Je l'ai dit ailleurs: je suis vieux et bien vieux, quoique les
centenaires deviennent de plus en plus rares depuis le temps du
patriarche Jacob, dont je ne descends pas toutefois en ligne directe.
J'ajouterai que mon nom est le seul point d'analogie qui me rapproche de
cet antique chef d'Isral; il ne m'est pas donn, comme  lui, de voir
dans mes derniers jours les enfants de mes petits-enfants, ni d'esprer
une race aussi nombreuse que les toiles. Voil pourquoi je cherche 
me crer une famille chez les autres et  me consoler de mon existence
solitaire par de douces illusions. Il est si ais de se persuader que
tout ce qui nous aime nous appartient!

J'ai donc ainsi beaucoup, beaucoup d'enfants et de petits-enfants,
fils et filles, qui rpondent  ces noms-l avec tendresse, et qui
m'appellent  leur tour _papa Jacob_, sans qu'il leur en cote de
prendre cette douce habitude. L'affection vraie et nave que je sais
leur inspirer n'acquiert tout son dveloppement qu' la suite d'une
connaissance rciproque, plus ou moins prompte  s'tablir entre nous;
je ne ddaigne jamais d'en faire tous les frais, et je crois que
l'amiti peut avoir de fortes racines dans un tout jeune coeur: les
petits amis n'ont pas souvent l'ingratitude des grands.

Mon extrieur grave et bizarre, je l'avoue, ne prvient pas d'abord en
ma faveur ces esprits lgers, joyeux, craintifs, nouveaux dans la vie,
ignorants de tout et surtout des hommes. Les enfants qui me rencontrent
pour la premire fois, sans avoir t apprivoiss d'avance par mon nom,
qui est familier  la plupart d'entre eux, s'effarouchent, s'effraient
et s'enfuient,  l'aspect inaccoutum de ma physionomie et de mon
costume. Il y a du Croquemitaine en mon air, et je ne m'abuse pas sur
l'trange caractre des traits de mon visage anguleux, grimaant, rid
et jauni, sur la menaante longueur de mon nez, sur le regard svre
de mes yeux couverts de gros sourcils blancs. Ma haute taille, encore
droite, cependant, contraste avec ma maigreur et me donne un air assez
imposant. Quant au costume, il est plus commode qu'lgant, et je ne
trouve pas mauvais qu'on en rie; mais mon bonnet de coton, nou d'un
ruban noir, prserve du froid ma tte chauve, mieux que ne ferait une
perruque blonde ou poudre, et mon ample robe de chambre, en soie 
fleurs, dissimule les distractions ordinaires de ma toilette: c'est,
d'ailleurs, une mise fort convenable pour les bouquins qui forment ma
socit et mon cortge.

[Illustration: Mon extrieur grave et bizarre, je l'avoue, ne prvient
pas d'abord en ma faveur.]

Cependant les enfants me reviennent bientt, quel que soit leur
tonnement  ma premire apparition; eussent-ils couru se cacher
derrire le fauteuil de leur pre ou dans les bras de leur mre, il
suffit que mon nom soit prononc, pour les ramener  l'instant jusque
sur mes genoux; car ma rputation de conteur s'est rpandue parmi eux,
avant qu'ils aient appris  lire; on chrit tant les contes,  cet ge,
qu'on est plus exigeant sur la quantit que sur la qualit: sans tre un
Berquin, un conteur de bonne volont amuse et instruit facilement  la
fois des intelligences neuves et impressionnables; il suffit de savoir
se faire couter, et bientt on a un auditoire plus attentif, plus
silencieux, plus fidle, que celui de toutes les acadmies du monde; car
l'intrt du rcit tient lieu d'loquence.

Or, voyez comme  mon insu j'ai contract l'engagement ternel de faire
des contes aux enfants, moi qui ai rempli ma longue carrire d'tudes
spciales, arides et monotones, moi qui journellement amasse dans ma
mmoire des dates et des matriaux historiques! Nanmoins, je n'ai
jamais eu la maladresse et l'incurie de traner mes contes dans la
route battue des enfantillages frivoles, niais ou absurdes; j'accorde
 l'enfance plus d'estime qu'on ne fait dans bien des systmes
d'ducation, et je tche toujours de l'lever, au lieu de la rabaisser.
Je ne lui prte pas mon dos pour y monter  cheval, comme Henri IV
lui-mme m'en donne l'exemple; je ne vais pas, dbile et cass que je
suis, me mler  des jeux bruyants qui demandent une ptulance et une
vivacit que j'ai perdues depuis nombre d'annes; aussi bien, vaut-il
mieux mettre l'enfance  notre porte que de descendre  la sienne, et
ce serait prsomption tmraire que de lutter avec elle de souplesse
et d'activit, quand nous ne voyons pas sans lunettes, quand nous ne
marchons pas sans canne.

Selon mon systme, justifi par la pratique, je tends toujours 
dvelopper l'intelligence, qui suit rarement les progrs de la force
physique, et je me plais  cultiver les fruits prcoces de l'esprit dans
leur nave saveur. On a le tort, en gnral, de priver de lumire ce
qui n'aspire qu' germer et  crotre; on prolonge l'enfance, et moi je
travaille  la rendre plus courte; je hte la jeunesse, au lieu de
la retarder; car, pour augmenter la vie de l'homme, il suffit de la
commencer plus tt, et la vie ne commence rellement qu'avec la pense.
Apprenons donc, de bonne heure, aux enfants,  penser.

Les enfants ne sont pas, d'ordinaire, si lgers et si insouciants
qu'on les suppose pour toute espce de notions srieuses, utiles et
raisonnes; leur mmoire manque de discernement et de choix, mais elle
retient les faits, lorsqu'on a pris soin de les revtir d'une forme
attrayante, lorsqu'on s'adresse  cette curiosit passionne, qui
prcde l'ge des passions et qu'on ne songe gure  faire tourner
au profit de l'enseignement. On ne sait pas jusqu' quel point cette
curiosit instinctive pourrait former la base solide d'une premire
ducation. L'Histoire, qui, entre toutes les sciences, rclame
principalement beaucoup de temps et de lectures; l'Histoire, dont on a
fait un pouvantail d'ennui et d'obscurit; l'Histoire, pour l'tude de
laquelle Lenglet-Dufresnoy n'exigeait pas moins de dix ans et demi,
avec neuf heures de travail par jour; l'Histoire pourrait devenir la
rcration favorite des enfants. C'est donc de l'Histoire que je leur
arrange en contes et en nouvelles; c'est de l'Histoire qu'ils viennent
chercher autour de moi; c'est de l'Histoire vraie, dramatique et
littraire. Le pass doit servir  l'instruction du prsent.

Il y a cinquante ans, dans une fatale anne de cholra-morbus, le vieux
Conteur a failli tre enlev  ses petits-enfants. A coup sr, sa mort
aurait t pleure par tous ceux qui escaladent  l'envi ses genoux,
pour arracher quelques-uns des souvenirs, contemporains de ses cheveux
blancs ou de ses gros volumes; mais, Dieu merci! je vieillirai le plus
longtemps possible, je conterai encore bien des contes, si je deviens
deux fois centenaire. Approchez-vous, mes enfants, oreilles et bouches
bantes! Le bibliophile Jacob est convalescent.

Je ne me souvenais pas d'avoir t malade dans le cours d'une vie longue
et occupe, except une seule fois au collge de Montaigu, en 1760, o
la douleur de ne pas obtenir le prix d'histoire me causa une fivre
crbrale, qui, par bonheur, n'a point altr mes facults mnmoniques.
Je croyais donc pouvoir  toujours dfier cette lgion de maux, qui sont
en guerre perptuelle contre la pauvre et fragile humanit. Je me htais
pourtant d'achever, dans la retraite, un ouvrage de prdilection, comme
par pressentiment de le voir bientt interrompu; j'crivais, nuit et
jour, sans quitter mon pupitre, et si ce jeu de mots est permis  la
gravit de mon ge, je ne m'endormais pas sur la plume.

Hlas! tout excs a des consquences funestes et j'eus  me repentir de
m'tre trop ht. Je n'tais plus jeune, et ma volont conservait seule
une puissance d'nergie que le corps n'avait plus. Les veilles avaient
brl mon sang; la continuit d'une oeuvre d'imagination avait irrit ma
sensibilit nerveuse. J'tais  bout de forces, sinon de courage.

Il fallut, malgr moi, m'enlever de mon fauteuil, m'arracher  mes
livres et manuscrits. Vainement j'essayai de persuader au mdecin que
la sant ne m'avait pas abandonn un instant et que cette fivre lente
n'tait qu'un effet de ma proccupation d'esprit: il fronait le
sourcil, en tenant mon poignet pour interroger les rares pulsations de
l'artre. Mon teint jaune et terreux, mes lvres ples et mon regard
teint, dmentaient le sourire que j'essayais de me donner, et les
paroles de confiance, que me suggrait le dsir de me faire illusion
 moi-mme. Plus clairvoyant que moi, mon excellent ami le docteur
Charpentier mesurait avec inquitude combien peu d'huile restait dans ma
lampe, sur laquelle un vent fatal avait souffl.

Des soins habiles, dvous, infatigables, parvinrent  me sauver, en
s'opposant  la rage insense qui m'excitait sans cesse  me remettre
au travail, aprs les crises les plus dangereuses de la maladie qui
puisait le reste de mes forces.

[Illustration: Ce dlire avait des accs effrayants.]

Il semblait, cependant, impossible de me gurir de cette folie de lire
ou d'crire, folie tour  tour sombre et furieuse; je demandais  grands
cris ma bibliothque; j'ordonnais, je suppliais, je ne me lassais pas
des refus, et j'tais sourd aux plus sages reprsentations. Ce dlire
avait des accs effrayants: tantt je m'imaginais dcouvrir des
caractres d'imprimerie sur quelque partie de mon corps; tantt je me
dressais sur mon sant, pour atteindre un volume qui n'tait que dans ma
fantaisie; je dclamais mon catalogue, en rcitatif d'opra, ou bien
je jouais le rle du commissaire-priseur dans une vente de livres.
Une fois, je poussais l'extravagance jusqu' me persuader que j'tais
mtamorphos en manuscrit sur vlin avec de belles lettres peintes et
des miniatures rehausses d'or; en ce prtendu quipage, je ne laissais
approcher aucune tisane, qui pt endommager les merveilles de mes
feuillets enlumins.

[Illustration: Je ne laissais approcher aucune tisane.]

A ce dlire aigu succda une langueur de consomption, qui aboutit
au marasme; j'tais devenu indiffrent  tout, mme  mes gots de
bibliophile, que la mdecine et appels  son secours, s'ils avaient
pu arrter mon dprissement organique. Le bon docteur Charpentier
dsespra de moi, en remarquant l'accueil froid et passif que je fis 
certain bouquin prcieux, qu'il m'apportait d'une promenade le long des
quais. Le sens de la bibliomanie paraissait le dernier que j'eusse 
perdre; aprs lui, je n'avais plus qu' rendre l'me. Dj, j'tais
rduit  la condition de cadavre anim, absolument priv d'apptit et
d'aliments, dessch jusque dans la moelle des os; je dpensais mes
interminables journes  ne rien faire, assis au milieu des oreillers;
et mes nuits, plus pnibles encore, sans fermer la paupire. J'tais si
horriblement maigre, qu'on aurait pu tudier l'anatomie  travers la
peau tendue et transparente de mon squelette.

Dans cet anantissement de mes facults, lequel avait rsist  toutes
les ressources mdicales, mon docteur proposa de m'envoyer  la campagne
pour me remettre entre les mains de la Nature  qui en appelle souvent
Hippocrate: le mal venait de l'abus du systme intellectuel; la matire
avait besoin de rentrer dans ses droits et dans son quilibre. On me
prescrivit donc, pour remplacer les juleps et les sirops, un air vif et
pur,--le dpart de Paris, bien entendu,--des exercices gradus, propres
 rtablir la vigueur du corps en la sollicitant, une alimentation sobre
et frugale, l'abandon complet de tout travail d'esprit, et mme l'oubli
des objets matriels de mes affections littraires. C'tait une
pnitence difficile, et, pour y satisfaire, je me rsignai  m'enfuir,
sans dire adieu  mes bouquins; cette sparation m'aurait trop cot. On
m'entrana, malgr moi, loin de cette partie de mon individualit, et,
tandis que je les rangeais dans mon souvenir, comme sur les rayons de
ma bibliothque, une chaise de poste m'emportait, chaudement empaquet,
vers le lieu de mon exil sanitaire.

Ce fut aux environs de Bourges, dans l'ancienne province du Berry, que
des amis gnreux m'accueillirent,  leur foyer des vacances, comme
dans ces bons vieux temps d'hospitalit, o la porte du chteau fodal
s'ouvrait aussitt, au son des coquilles du plerin; o le chevalier
bless trouvait une prompte gurison, dans la paix du manoir, qui
l'avait reu mourant.

Aprs un voyage qui raviva mes souffrances secoues  chaque tour
de roue, je parvins  ma destination,  cette riante colonie de la
Chaumelle, qui avait gard l'aspect et les coutumes d'un fief du moyen
ge, sous la direction paternelle de son seigneur. Lorsque je dbarquai,
tremblant de fivre, d'espoir et de plaisir, dans ce charmant ermitage,
qui me promettait une heureuse et paisible fin, sinon le rappel  la
sant et  la vie, je me vis entour tout  coup d'enfants, empresss 
conduire,  soutenir ma dmarche chancelante! L'un relevait les plis de
ma robe de chambre drange dans la voiture, l'autre s'informait de mon
tat, avec une discrte attention.... Mes yeux se mouillrent, et la
reconnaissance gonfla mon coeur! J'tais de prime abord naturalis chef
de famille.

De ce moment, j'oubliai ce qui m'avait fait tant de mal, aprs m'avoir
procur tant de jouissances et de batitudes: mes livres! Je cessai de
regretter ces amis brochs, cartonns et relis, que j'avais laisss 
Paris, pour me donner tout entier  ceux, plus vrais et moins ingrats,
que j'tais venu chercher en province: les premiers m'avaient fait
malade; il appartenait aux derniers de me rendre  la vie. Le spectacle
de la nature champtre et agricole vaut bien la plus admirative
contemplation devant une dition rare du commencement de l'imprimerie,
ou sortie des presses illustres de Robert Estienne, d'Elzevier, de
Barbou, de Didot. Je n'avais garde de rver parchemins, in-folios
poudreux, reliures  fermoirs, arabesques et miniatures en or et en
couleur, lorsque, de ma fentre ouverte  la senteur matinale qui se
dgage des bois et des gazons, je regardais dans la plaine les moutons
marqus au sceau proverbial du Berry, les charrues atteles de huit
boeufs, les ptres s'accompagnant d'une chanson monotone, les tonnes
de la vendange et les rcoltes du chanvre. Mes jeux, affaiblis par des
veilles prolonges, se reposaient sur le penchant vert des coteaux
chargs de vignes et dans la varit pittoresque du paysage; il y a un
bonheur inexprimable  plonger, d'un horizon  l'autre, ses regards et
sa pense dans ce vaste ciel bleu, dont les citadins ne possdent que
des lambeaux, entre les toits, les gouttires et les chemines.

Je n'avais pas encore repris assez de forces pour les dpenser  la
promenade en plein champ, et cependant je les sentais revenir, sans y
croire moi-mme. Je ne m'apercevais pas de la lenteur du temps, quoique
mes joues, chose inoue pour moi, s'engraissassent d'oisivet, quoique
je ne fisse pas plus de mouvement qu'un paralytique; mais, dans cette
habitation lgante et commode, qui attestait le got ingnieux du
propritaire, je n'avais pas le loisir de m'ennuyer, bien que condamn 
rester en place. Mes htes aimables, qui doublaient par leurs qualits
personnelles le charme de leur rsidence, me procuraient une socit,
que je n'eusse point change contre toutes les Socits savantes
ensemble; c'tait, grce  la matresse de la maison, une familire
conversation sans apprts ni pdanterie, mais instructive, nourrissante,
toujours gaie et souvent brillante. Une femme qui joint le savoir 
l'esprit, surpasse tous les hommes d'esprit et de savoir.

Les enfants faisaient les intermdes joyeux et intressants de ces
entretiens, qui tenaient  la fois de l'tude et du plaisir, de l'utile
et de l'agrable; ils contriburent aussi  mon rtablissement, ces
chers petits, qui m'aimaient sur la foi de ma rputation, avant d'tre
 mme de me connatre et de m'aimer en personne; leurs voeux et leurs
prvenances avancrent sans doute ma convalescence, d'abord indcise
et lente, puis franche et rapide. Les tmoignages d'amiti qu'ils me
prodiguaient adoucirent l'anxit morose, que la maladie trane toujours
aprs elle. A mon lever, ils venaient, sans bruit, recueillir le
bulletin de ma nuit; ils s'chelonnaient, autour de moi, avec leurs
physionomies gaies ou tristes, selon le thermomtre de ma sant; l ils
aspiraient  me distraire par leur babil amusant, par leurs questions
malicieuses, par leurs jeux innocents; c'tait  qui roulerait mon
fauteuil de grand-pre, exhausserait mes oreillers, tendrait un
tapis sous mes pieds, courrait chercher mes lunettes, ma canne ou ma
tabatire. Je payais en tendresse cette pit filiale, plus dlicate et
plus touchante que si elle m'et t due; je remerciais du fond de l'me
ma bonne toile, qui clairait  son dclin la dernire et plus belle
partie de ma carrire.

L'poque des vacances agrandit encore le cercle de la famille: des
jeunes gens  peine dlivrs du collge, des jeunes personnes  peine
arrives de pension, se joignirent  leurs frres et soeurs, pour
soigner le vieil hte de leurs parents. La conversation prit alors des
allures moins timides, et les sciences, allges du langage technique
qui fait peser sur elles une infructueuse obscurit, purent s'battre
sous mes yeux, en rveillant mes gots, mes instincts et mes aptitudes.
J'tais le prsident de ces sances peu acadmiques, o la discussion
portait la lumire et l'intrt dans les branches arides et inconnues
de l'enseignement. Chacun fournissait sa quote-part d'instruction,
d'observation et d'intelligence; chacun tait  son tour orateur,
commentateur ou critique. Ces enfants s'levaient ainsi  la condition
d'homme, ou bien je redevenais moi-mme enfant avec eux.

Ces occupations quotidiennes et sdentaires se prolongrent avec ma
convalescence. Enfin je sortis de mon fauteuil, comme Lazare de son
tombeau; courb sur un bton, j'allai parcourir, d'un pas encore
tremblant, les alentours de la jolie maison blanche, le parterre
couronn de dahlias, le verger embaum de fruits mrs, le bocage
gazouillant, et l'enclos bord d'antiques noyers. De jour en jour, mes
pas s'affermissaient, et mes promenades tendaient vers un but plus
loign; je ne restais plus dans l'enceinte trop circonscrite par
les haies et les fosss; avec le bras d'un de mes jeunes guides, je
m'aventurais aux environs, pour voir le pays, en peintre, en historien,
en antiquaire; c'tait la sant qui s'annonait par le retour de mes
gots favoris: j'tais encore le bibliophile Jacob.

Mes chers enfants me dirigeaient et m'escortaient, dans ces excursions,
 la distance de plusieurs lieues; je ramassais partout les souvenirs,
empreints sur le sol et dans la pierre, de la domination romaine et
du sjour de Charles VII en Berry. Je suis all ainsi successivement
visiter,  Feularde, les arches d'un de ces aqueducs que les Romains ont
lis d'un ciment indestructible;  Ryans, le passage de la chausse de
Csar, laquelle partait de Bourges, l'ancienne Biturix;  Bois-sire-Am,
les ruines du chteau d'Agns Sorel, dame de Beaut; aux Aix-d'Angillon,
les dbris des remparts de la forteresse du moyen ge;  Sancerre, la
grosse tour qui penche sur la ville;  Bourges, ces vieilles rues,
ces vieilles maisons, et ces nombreux difices qui lui restent de sa
splendeur royale et qui s'harmonisent avec l'architecture cisele de sa
merveilleuse basilique.

L'automne pluvieux mit trop tt un terme  ces courses qui achevrent de
consolider ma sant: je marchais sans bton, mme avant d'avoir fait un
plerinage aux reliques de la fameuse sainte Solange, qui, suivant
la lgende, porta sa tte coupe,  l'imitation de saint Denis. Les
journes devinrent courtes, les soires longues, et le vent du nord-est,
qui soufflait sans cesse en tourbillons, dpouilla les arbres de leur
feuillage rouill; ensuite le ciel se fondit en eau, sans qu'un rayon de
soleil pt percer le voile pais des nuages.

Cette nature immobile, sombre et humide, qui succdait brusquement  la
nature chaude, dore et vivante, de la belle saison, rembrunit d'abord
mon humeur, de ses brouillards et de ses ouragans; mais je ne pouvais
que me plaire,  la maison, au coin d'un feu clair et ptillant, dans
l'intimit d'une famille o je n'tais plus tranger; on n'eut donc pas
 me faire violence pour me retenir, en demi-quartier d'hiver, jusqu'aux
grands froids. Outre les passe-temps qui sont du domaine ordinaire de la
campagne, le billard, le trictrac, les checs et les cartes, je repris
l'habitude des causeries de famille, que les veilles du soir ranimaient
 l'clat du foyer domestique, pendant que la pluie fouettait contre les
vitres, et que le vent jetait de plaintifs sifflements dans les airs.

C'tait un tableau digne de Rembrandt ou de Tniers, que ce salon
capricieusement clair par les reflets d'un fagot enflamm, quand
l'aprs-dner nous runissait tous, en demi-cercle, devant la chemine,
qui n'avait pas la capacit des hautes chemines gothiques, mais qui ne
dvorait pas moins de bourres et d'normes bches.

J'occupais la place d'honneur, au milieu d'un auditoire qui m'coutait
toujours avec cette bienveillance si encourageante pour les bavards; or,
la langue n'est pas de ces choses qu'on perd en vieillissant.

Le pre et la mre daignaient se mler  leurs enfants, pour entendre
les rminiscences dcousues de mes lectures et de mes quatre-vingts ans.
Mais comment peindre le groupe silencieux et attentif de ces enfants,
agenouills entre mes jambes, assis  mes pieds et debout derrire mon
fauteuil? Ils suivaient de l'oeil l'histoire, qui commenait trop tard,
 leur gr, et finissait trop tt; ils ne se permettaient pas de
bouger, de peur de m'interrompre, et ils eussent voulu suspendre leur
respiration. Je l'avouerai, si un conteur est fier de l'attention qu'on
lui prte, j'avais bien largement tous les privilges et toutes les
rcompenses du conteur.

Quelquefois, il est vrai, je me trouvais, en cette qualit, fort
embarrass d'un rle o l'on ne saurait russir,  moins de contenter
tout le monde: je devais m'adresser  des auditeurs, diffrents d'ges,
de sexes et de caractres. Celui-ci me suppliait  voix basse d'aborder
le terrible chapitre des revenants; celui-l se serait volontiers pm
d'aise  des histoires de voleurs, car ces deux sujets importants ont
des attraits ternellement nouveaux pour les petits peureux. Les garons
avaient du penchant pour les batailles et pour le merveilleux; les
filles s'intressaient davantage  des hrones de romans,  des dtails
de toilette et  de simples anecdotes. Quant aux ans, qui n'avaient
pourtant pas la manie de faire valoir leur supriorit de comprhension
et d'instruction, il n'et pas t convenable de les assommer de ces
contes, ennuyeusement moraux, pour l'amusement des plus jeunes; enfin,
la patience des parents, que je n'aurais pas pris  tche d'ennuyer
aussi, m'invitait  choisir et  orner quelques narrations d'un genre
mixte et d'une porte facile, qui atteignissent  la fois tous les
degrs de l'intelligence. Je crus donc pouvoir rattacher mes rcits
 des noms littraires, qui relvent l'intrt, souvent tranant, du
drame, et le font sortir de l'ornire du lieu commun. D'ailleurs,
absolument dnu de livres, j'aurais craint d'entrer dans l'Histoire, de
fausser une date, de travestir un fait, d'omettre ou d'estropier un nom,
en un mot, d'induire en erreur qui que ce ft, mme un enfant sachant 
peine ses lettres. L'Histoire est une religion qui a ses fanatiques, et
je m'honore d'tre un de ceux-l.

Voil comment ma convalescence a produit un volume de contes, qui sera
peut-tre suivi de plusieurs autres. Je n'ose pas attendre de tous mes
lecteurs l'indulgence filiale et amicale  laquelle mes jeunes
auditeurs de la Chaumelle m'avaient accoutum; mais je souhaite qu'ils
m'encouragent  recueillir tt ou tard la suite de ces nouvelles, que
j'ai composes en pensant  eux. C'est aux enfants que je parle.

Mes chers petits enfants, le vieux bibliophile Jacob ne cessera de
conter qu'en vous quittant pour toujours.

P. L. JACOB.

Bibliophile.




UNE

BONNE ACTION DE RABELAIS

(1553)


Il y avait, en 1552, un pauvre homme, d'origine juive, qui s'tait
tabli dans une misrable hutte, en plein bois, aux environs du
village de Meudon. On ne savait pas d'o il venait et personne ne s'en
inquitait, car, depuis son arrive dans le pays, il n'avait eu de
rapport avec personne. Il ne sortait que la nuit et ne se montrait
jamais pendant le jour; la porte de sa cabane restait ferme  tout
venant: on en voyait sortir quelquefois ses deux enfants, une petite
fille de douze ans et un petit garon de neuf ans  peine, qui taient
seuls chargs de pourvoir aux besoins de la triste famille. Quant  la
mre de ces enfants, on ne l'avait point encore aperue; on la disait
fort malade, et l'on se demandait parfois si elle n'tait pas morte,
sans que son mari et averti le cur, pour lui administrer les derniers
sacrements et la faire enterrer.

--C'est un vilain juif! disaient entre elles dix ou douze paysannes,
qui passaient pour aller au march de Meudon, en se montrant de loin 
travers bois le toit de mousse de la maisonnette mystrieuse. On ne l'a
pas encore vu entrer dans l'glise, voire mme s'agenouiller sous le
porche, comme les excommunis qui font pnitence et qui attendent l une
absolution plnire.

--C'est plutt quelque bohmien qui se sera spar de sa bande, dit la
plus vieille de ces paysannes. Les bohmiens ne croient ni  Dieu ni
 diable; ils n'ont ni glise ni cur; ils naissent sans baptme et
meurent comme des chiens, aprs avoir couru le monde en vivant de vols
et de pilleries, car le meilleur mtier, selon eux, est de tromper les
pauvres gens et de s'enrichir aux dpens des chrtiens.

--Oh! m'est avis que celui-ci ne s'est point enrichi et ne s'enrichira
jamais! dit en riant une commre, qui dsignait du doigt la fille du
prtendu bohmien, vtue de haillons sordides, courant pieds nus sur
le bord de la route et disparaissant tout  coup dans les taillis.
Avez-vous vu la petite mendiante, qui s'enfuit  notre approche, comme
une biche en chasse?

--Nenni dea! reprit une autre: elle ne mendie mie que je sache! Bien
au contraire; elle est fire et orgueilleuse autant et plus qu'une
princesse, et quand elle porte son pain  cuire au four banal, elle ne
parle  quiconque et s'en va seule courant, et ne demandant rien  ceux
ou  celles qui lui donneraient de bon coeur l'aumne pour l'amour de
Jsus-Christ et de sa bienheureuse mre Notre-Dame.

--Si elle ne mendie et si le pre ne vole, rpliqurent quelques bonnes
langues, on ne comprend pas comment ils peuvent vivre de l'air du temps;
aussi bien, la farine cote cher cette anne, et il faut du vrai argent
pour en acheter chez le boulanger.

--Ce n'est pas l'argent qui leur manque, ce dit-on, s'cria une de ces
femmes avec la satisfaction de paratre en savoir plus que les autres.
La fillette a la renomme d'tre habile  faire de la dentelle, et le
garonnet, qui a la malice d'un singe, fait la chasse aux vipres, qu'il
s'en va vendre  Paris aux apothicaires pour faire des drogues.

--Il y a plus, ajouta une autre en baissant la voix, ce coquin de
bohmien s'est empar d'un champ en friche qui appartenait  dfunt Jean
le Court et qui est tomb en dshrence depuis sa mort. Le champ n'est
pas de trop riche terre, de telle sorte qu'il y poussait plus d'ivraie
que de froment, mais ce diable d'homme le cultive, au clair de la lune,
et y sme des plantes vnneuses, que lui achtent les sorciers pour en
faire des philtres et des poisons. coutez bien cela et n'en soufflez
mot, mes commres. C'est ce que m'a cont le gros chantre de l'glise de
Meudon....

--Silence! interrompit celle qui marchait en avant. Voici venir messire
le recteur, notre bon et digne cur, qui se rend au chteau pour visiter
notre rvr seigneur le duc de Guise et madame la duchesse.

Le recteur et cur du village de Meudon tait alors un savant illustre,
un crivain de grand renom, le fameux Franois Rabelais, qui avait t
tour  tour prtre et cordelier dans le couvent de Fontenay-le-Comte,
mdecin de l'hpital de Lyon, mdecin et secrtaire du cardinal du
Bellay  Rome, religieux sculier de l'abbaye de Saint-Maur-des-Fosss
prs de Paris, et qui s'tait fait connatre non seulement par des
ouvrages de science mdicale et d'rudition littraire, mais encore par
une admirable satire de la socit tout entire, ainsi que des moeurs et
des ides de son temps, intitule _la Vie du grand gant Gargantua
et les Faits et prouesses de son fils Pantagruel_, espce de roman
fantastique, dans lequel la plus haute raison se cachait sous un masque
de bouffonnerie extravagante.

Rabelais avait alors prs de soixante-dix ans; il tait de taille
moyenne, avec un embonpoint florissant qui tmoignait de sa belle sant;
il portait la tte haute et droite, marchant d'un pas ferme et presque
solennel; sa figure, toujours souriante, empreinte  la fois de bont et
de malice, inspirait de prime abord la sympathie et la confiance; malgr
son grand ge attest par ses cheveux blancs, rien n'accusait en lui
la dcrpitude ni la snilit. C'tait un vieillard qui conservait les
forces et les apparences de la jeunesse.

Son costume annonait un mdecin de la Facult, ou un docteur de
Sorbonne, plutt qu'un homme d'glise; il tait coiff d'une sorte de
toque ou bonnet carr en velours noir, qu'on appelait _barrette_ et qui
cachait sa calotte de cuir bouilli; il n'avait ni rabat, ni surplis,
mais une longue robe ample et flottante, boutonne par devant, en
toffe de grosse laine ou tamine noirtre; il avait les mains nues et
s'appuyait sur un gros bton en bois d'bne  pomme d'ivoire. C'tait
l, il est vrai, un habillement de crmonie, puisqu'il venait rendre
visite  ses bons paroissiens, le seigneur et la dame du chteau de
Meudon, o il tait toujours le bien-venu et l'hte dsir; mais,
d'ordinaire, quand il allait voir les malades, faire l'aumne aux
pauvres ou consoler les affligs, il n'tait pas autrement vtu qu'en
bon paysan, avec des grosses bottes qu'on nommait des _houscaux_, une
casaque de bure use et des _grgues_ ou caleon flottant, un large
chapeau de feutre gris  grands bords rabattus, et, en temps de pluie,
une _galvardine_ ou manteau court par-dessus ses vtements.

--Or , mes enfants! dit Rabelais aux paysannes qui s'taient arrtes
respectueusement  vingt pas de lui, pour le laisser passer, sans
le dranger de son chemin, Dieu vous garde, mes chres soeurs en
Jsus-Christ!

--Monsieur le cur, rpondit une des plus vieilles au nom de ses
compagnes, nous prions Dieu qu'il vous accorde bonne vie et longue!

--Or , reprit gament le cur, vous n'avez pas besoin de moi ce matin,
puisque vous n'allez point  l'glise, m'est avis, et vous me semblez de
trop belle humeur, pour penser  venir au confessionnal? Donc je vous
avertis que j'ai fait dire la messe, par mon vicaire, de meilleure
heure, et que je m'en vais de ce pas chez monseigneur le duc de Guise,
qui m'a envoy chercher, avant l'aube, pour assister un de ses vieux
serviteurs au lit de mort.

--Nous l'aiderons de nos prires  entrer en paradis! rpliqurent
plusieurs villageoises en se signant.

--D'o venez-vous, bonnes femmes? leur demanda familirement Rabelais.
tes-vous contentes de vos maris, de vos enfants, de vos vaches et de
vos volailles?

--Grand merci, messire! repartit la plus dlure de la compagnie. Nous
venons de Vlisy,  travers bois, et nous apportons, au march de
Meudon, du lait, des oeufs et des herbes, pendant que nos hommes
travaillent.

--Oui d, mes enfants! s'cria le bon cur, en hochant la tte et
clignant de l'oeil. N'tes-vous pas un peu trop imprudentes de faire
route ainsi, en pleine nuit, par les bois, sans escorte ni sauvegarde?

--Oh! notre bon pre, dit une vieille, ce n'est pas la saison des loups,
et nous sommes en assez bon nombre pour leur faire peur et les mettre en
fuite, s'ils nous rencontraient au passage.

[Illustration]

--Bah! la mre! objecta plaisamment Rabelais, souvenez-vous du dicton:
Le plus mchant loup, c'est un mchant homme.

Ce proverbe populaire donna sujet de rire aux femmes de Vlisy, qui
avaient entendu parler de la gat du cur de Meudon et qui se sentaient
d'humeur  y rpondre. Mais Rabelais n'avait pas le temps de faire une
plus longue station sur la route du chteau.

--Or , mes filles! leur dit-il, ne vous attardez pas trop au march,
car on vous attend dans vos demeures et l'on vous gronderait quand vous
rentreriez!

Les paysannes s'apprtrent  suivre ce bon conseil et, avant de
s'loigner, elles prirent le cur de leur donner sa bndiction: il la
leur donna de bon coeur et paternellement.

--Nous faisons des voeux, dit une de ces femmes, pour que votre sainte
bndiction, monsieur le cur, s'tende jusqu' ce sclrat de juif ou
de bohmien, qui est venu avec ses louveteaux se loger dans nos bois, 
seule fin de nous porter malheur.

--Je ne sais si c'est un bohmien ou un juif, reprit svrement
Rabelais, mais  coup sr ce n'est pas un sclrat: c'est un pauvre
homme qui mrite qu'on le plaigne, et qu'on lui vienne en aide, parce
qu'il est malheureux.

Rabelais s'loigna, en laissant les paysannes un peu confuses de la
leon qu'il leur avait donne et qui leur rappela que le cur de Meudon
passait dans le pays pour un partisan dguis de la Rforme calviniste.

L'Anglus tait sonn  l'glise du village, quand le cur revint du
chteau o il avait pass toute la journe avec le duc et la duchesse de
Guise. Le jour commenait  baisser, et l'on voyait dans le lointain les
vapeurs du soir monter et s'tendre au dessus des bois qui environnaient
le village. En approchant d'un sentier qui conduisait dans la fort,
Rabelais crut entendre des sanglots touffs, et il aperut  quelque
distance une jeune fille immobile au pied d'un arbre. Il s'approcha
rapidement et retint par le bras cette jeune fille qui se disposait 
s'enfuir.

--Vous pleurez, mon enfant? lui dit-il avec douceur. Avez-vous donc
sujet de pleurer,  votre ge o tout est si bon et si beau dans la vie!
Quelle est la cause de vos larmes? Je serais heureux de pouvoir les
essuyer et de vous faire gaie et joyeuse.

--Est-ce que je pleure, mon trs honor seigneur? dit-elle, en dvorant
ses sanglots. Je ne pleure pas, reprit-elle avec un accent de dpit et
de colre, non, je ne pleure pas, mais les gens de ce pays sont bien
mchants!

--Ils sont comme partout, pauvre petite! rpliqua Rabelais, qui
regardait avec intrt cette jeune fille, misrablement vtue, mais dont
la physionomie intelligente ne manquait ni de distinction ni de fiert.
Il y a sans doute plus de mchants que de bons, mais aussi il y a plus
de btes que de mchants. Vous a-t-on fait du mal? Auriez-vous  vous
plaindre de quelqu'un? C'est un devoir pour moi de vous faire rendre
justice et de vous prendre sous ma protection.

--Il faut que vous ne soyez pas de ce pays-ci, monseigneur, pour tre
aussi bon que vous tes, dit l'enfant, reprenant confiance et se
hasardant  regarder en face Rabelais qui la regardait galement avec
bont. Je n'ai rencontr que des mchants, except vous, depuis que nous
sommes  demeure dans la seigneurie de Meudon.

--Ah! vous faites partie de ma paroisse? lui demanda Rabelais, qui ne
put se dfendre d'un mouvement de curiosit. Je ne crois pourtant pas
vous avoir encore vue  l'glise?

La jeune fille ne rpondit rien et baissa les yeux. Elle paraissait
vouloir se drober  cet entretien; elle avait ramass un panier couvert
d'un linge, qui tait  terre, et elle se prparait  s'loigner,
lorsque Rabelais l'arrta encore par le bras.

--Ma chre fille, lui dit-il d'une voix insinuante et persuasive, ayez
foi en ma promesse: j'entends vous protger contre quiconque oserait
vous faire tort, et je ne veux pas que dans ma paroisse vous ayez  vous
plaindre de qui que ce soit. Je vous prie de me dire tout franc quel est
le prjudice qu'on a pu vous causer en ce pays de Meudon.

--Ils veulent que nous mourions de faim! s'cria l'enfant, avec un
redoublement de sanglots. C'est la premire fois sans doute qu'on me
refuse de cuire notre pain au four banal... Ils m'ont chasse, en disant
qu'ils me brleraient comme une juive maudite, si je m'obstinais 
prsenter  la cuisson mon pain avec le leur.

--Vous tes donc juive, ma pauvre enfant? lui demanda Rabelais avec
bienveillance. Peu importe! ajouta-t-il en voyant que l'enfant
restait muette et se refusait  rpondre  cette question. Vous tes
malheureuse, et  ce titre, la Providence vous a place sous ma tutelle
et ma protection. Venez avec moi au village.

--Hlas! je ne puis, mon bon seigneur, rpondit-elle. Ce n'est pas que
j'aie faute de confiance, mais mon pre m'attend....

--Votre pre? O est-il? Voulez-vous me mener vers lui? Est-ce que je
vous fais peur? Ne savez-vous pas qui je suis?

--Quoi! dit-elle en tremblant, vous voudriez me conduire au four
banal?... Ils taient l comme des btes froces, les femmes aussi bien
que les hommes.... Ils me tueraient sans piti ni merci, ces mauvaises
gens!

--Eh bien! ma fille, j'irai seul,  votre place, repartit Rabelais.
Confiez-moi cette corbeille qui contient le pain en pte, que vous
deviez mettre vous-mme au four. Dans deux heures, je vous rapporterai
votre pain cuit. Mais o vous le remettrai-je? Dans deux heures il fera
nuit close, et vous ne pouvez rester ici  m'attendre.

--Ah! je n'ai pas peur, rpliqua-t-elle avec une nergie bien suprieure
 son ge.... Je suis accoutume d'ailleurs  me trouver seule, dans les
champs ou dans les bois, pendant la nuit.... Vous tes bien bon, bien
gnreux, mon digne et vnr seigneur, mais je n'ose accepter votre
bienfaisante proposition.... Et pourtant il faudrait que ma famille ne
mourt pas de faim!... Tenez, j'accepte le service que vous voulez bien
me rendre et que Dieu vous rendra en notre nom.

--Mon enfant, lui dit Rabelais avec motion, je ne sais qui vous tes,
mais, puisque vous avez foi en Dieu, vous tes une de mes paroissiennes,
et c'est  moi d'tre votre serviteur devant Dieu. Dans deux heures vous
aurez votre pain, et nous vous le bnirons.

Le cur de Meudon ne se spara qu' regret de cette intressante jeune
fille, qu'il se reprochait de laisser seule, mais elle s'tait refuse
absolument  l'accompagner jusqu' Meudon. Il se hta de rentrer au
village et d'aller porter au four banal le pain qu'il avait  y faire
cuire. Il n'adressa la parole  personne et ne rpondit  aucune
des questions qu'on se permit de lui adresser indirectement. Il dit
seulement: Ceci est le pain des pauvres; je le recommande  mes
paroissiens. Il alla dans son presbytre attendre, en lisant quelque
auteur grec, que le pain de l'inconnue ft cuit. Deux heures n'taient
pas coules, qu'il revint au four banal chercher le pain chaud et dor,
qu'il remit sous le linge dans la corbeille, et qu'il emporta, en htant
le pas,  l'endroit o il devait le remettre entre les mains de la jeune
fille.

Celle-ci ne se trouvait pas encore au lieu du rendez-vous. Devait-elle y
venir? Combien de temps faudrait-il l'attendre? Il faisait nuit noire,
et Rabelais se prenait  dsirer que cette jeune fille ne vint pas, car
une fille de douze ans avait  craindre dans le voisinage des bois les
malfaiteurs non moins que les loups, et  cette poque de civilisation
imparfaite, o les haines de religion devenaient plus ardentes que
jamais, une juive tait cent fois plus expose qu'une chrtienne  de
mauvais traitements de ta parc de tant de gens qui ne respectaient rien.

Rabelais tait trop philosophe pour se faire illusion sur les dangers de
la perversit humaine, dans toutes les conditions sociales, et, quels
que fussent ses sentiments de mansutude et de charit, il savait que la
simple prudence lui commandait toujours de se mettre en garde lui-mme
contre la mchancet et la violence. Cependant il n'avait jamais d'armes
pour se dfendre, lorsqu'il s'en allait ainsi  toute heure de nuit dans
la campagne, soit pour observer les astres et l'tat du ciel, car il
tait astronome, soit pour chercher des oiseaux et des insectes, car
il tait naturaliste, soit pour donner des soins  des malades, car il
tait mdecin, soit pour porter des consolations  des mourants, car
il tait prtre, soit pour tudier et admirer la nature, car il tait
surtout philosophe, et sa pense s'levait sans cesse vers Dieu, en
interrogeant les mystres de la sagesse divine.

Il n'y avait pas de lune, ce soir-l, mais le ciel tait toil, et une
ple clart, qui traversait par intervalles l'obscurit, permettait de
reconnatre de loin la forme des objets sans en percevoir les couleurs.
Rabelais aperut une espce de grande ombre mouvante, qui semblait
s'avancer de son ct; puis il entendit trs distinctement le pas lourd
et lent d'un homme qu'il entrevoyait de temps  autre  travers les
arbres qui bordaient la route. Il prta l'oreille et resta immobile, les
yeux fixs sur cet homme qu'il ne distinguait pas encore suffisamment
pour juger s'il devait s'inquiter ou se rassurer; mais il ne songea
point  fuir pour viter une rencontre qui pouvait tre indiffrente
et inoffensive. L'homme venait aussi d'apercevoir Rabelais: il s'tait
arrt soudain en face de lui, dans une sorte d'attente et d'indcision.
Ils se trouvaient alors  cent pieds de distance l'un de l'autre, tous
deux absolument dgags des ombres que projetaient les arbres dont ils
taient entours, mais cette distance tait trop grande et la nuit trop
obscure, pour qu'ils pussent apprcier leurs intentions rciproques
d'aprs leur physionomie et leur contenance. Aprs quelques instants de
rflexion, Rabelais, remarquant que l'inconnu n'avait plus fait un pas,
ni en avant ni en arrire, marcha droit  lui et le vit s'loigner tout
doucement et disparatre sans bruit. Il craignit alors de tomber dans
une embuscade et s'arrta de nouveau. On n'entendait pas le plus lger
bruit.

[Illustration: L'enfant s'enfuit en courant et disparut.]

--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda Rabelais  haute voix. La personne que
je suis venu chercher est-elle l?

Personne ne rpondit, et aucun bruit vivant ne se fit entendre. Mais
tout  coup voici qu'une petite ombre se dtache de la masse des
feuillages et s'approche de Rabelais, qui reconnat bientt un enfant,
mais ce n'tait pas la jeune fille  qui il avait promis d'apporter son
pain cuit. L'enfant, dont on voyait briller les yeux comme deux charbons
ardents, ne prononait pas une parole et continuait  s'avancer
dlibrment jusqu' ce qu'il ft devant Rabelais, qui n'eut que le
temps de l'examiner un moment. Cet enfant, g de neuf ou dix ans, avait
l'air sournois et malicieux, avec une physionomie trs intelligente;
ses vtements en haillons annonaient la misre la plus sordide.
Il s'empara, sans faon, par un mouvement brusque et dcid, de la
corbeille que le cur de Meudon tenait  la main, et l'ayant enleve
rapidement, il s'enfuit en courant et disparut. Rabelais ne put
s'empcher de rire aux clats.

--A la grce de Dieu! dit-il  haute voix, en s'en allant. Voil un
petit garonnet, qui n'est ni manchot, ni boiteux, et qui prend son
bien, sans dire gare, ni merci.

Quelques jours s'coulrent, sans que le bon cur et des nouvelles de
la jeune fille, qui n'avait pas reparu au four banal: il avait fait
savoir, dans le village, qu'il entendait qu'elle ne ft ni mprise, ni
moleste, quand elle reviendrait. Elle n'tait pas encore revenue. Quant
au petit voleur de pain, ce devait tre, suivant les renseignements
qu'il avait pris avec bienveillance  Meudon et aux environs, le propre
frre de la jeune fille, un enfant qui n'avait pas mme t baptis,
disait-on et qui ne se montrait pas plus  l'glise que sa soeur et ses
parents; ce qu'on n'aurait pas d trouver trange, puisqu'on assurait
qu'ils taient tous de la religion juive.

Un soir que matre Franois Rabelais retournait, bien fatigu,  son
presbytre, aprs tre all par les bois de Meudon jusqu'au hameau de
Villacoublay, prs de Vlisy, pour administrer les derniers sacrements 
un moribond, il se spara tout  coup de son sacristain, qui portait les
saintes huiles et l'eau bnite; puis, il se mit  la recherche des vers
luisants qui brillaient dans les herbes, comme des feux follets, et il
en ramassa une quantit pour les rapporter dans son cabinet d'tude,
o il faisait de curieuses expriences sur la nature de la lumire
phosphorescente que ces insectes rpandent autour d'eux durant les
chaudes nuits de l't. Il n'avait pas pens  se pourvoir d'une bote
ferme afin d'y mettre le produit de sa chasse, sans l'endommager; mais
il eut bientt imagin un moyen de suppler  l'absence de l'attirail
d'un naturaliste: il releva les bords de son grand chapeau, de manire
 former tout  l'entour une espce de cuvette, dans laquelle il dposa
sur une jonche d'herbes tous les vers luisants qu'il put recueillir, et
ces vers jetaient des clairs intermittents qui l'environnaient
d'une aurole lumineuse. Il avait aussi ramass  terre une grosse
chauve-souris, blesse par quelque oiseau de proie qui n'avait pas
russi  l'emporter  moiti morte. Cette chauve-souris, qu'il voulait
conserver pour la dissquer et en tudier l'organisme anatomique, il eut
l'ide de l'attacher, sur le sommet de son chapeau, avec trois ou quatre
longues pingles qui lui avaient servi  relever sa robe sur ses genoux,
pour marcher plus librement, sans s'accrocher et se dchirer aux pines
des buissons de houx.

La lune tait dans son plein quand il sortit du bois et marcha quelque
temps  dcouvert, dans un sentier peu frquent, qui traversait une
plaine aride,  peine cultive sur quelques points, dans laquelle il
n'avait pas encore pass. Il aurait pu se croire gar, s'il n'avait pas
su s'orienter par la position des toiles, et il reconnut qu'aprs
avoir fait beaucoup de chemin, au hasard, dans la fort, il se trouvait
presque  son point de dpart, c'est--dire peu loign de Meudon, et
qu'il ne tarderait pas a rencontrer la grande route qui tablissait une
communication directe entre ce village et le hameau de Vlisy. Le bon
cur avait donc err deux ou trois heures dans les bois, et il s'en
apercevait  sa fatigue; mais il n'avait plus gure qu'une demi-lieue 
faire, pour rentrer dans son presbytre.

L'ide lui vint que l'endroit de la fort o il tait en ce moment ne
devait pas tre autre chose que le _Camp des Sorcires_, cette plaine
dserte et mal fame, dont les gens du pays n'osaient point s'approcher,
surtout la nuit, parce qu'ils la regardaient comme hante par les
sorciers et sorcires, qui y venaient faire le sabbat. Mais Rabelais
n'avait pas l'esprit accessible  ces croyances superstitieuses, et il
continua de marcher en avant, sans doubler le pas et sans prouver la
moindre frayeur. Il se rappela, toutefois, que c'tait dans ces parages
qu'un inconnu, qu'on nommait le Juif ou le Bohmien, avait pris
possession d'un coin de terre, pour y construire une pauvre cabane o il
demeurait avec sa famille.

Rabelais donc poursuivait tranquillement son chemin, au clair de la
lune, et le sentier qu'il suivait le rapprochait d'un bouquet de bois
qu'il avait  ctoyer pour atteindre la route de Meudon, quand tout 
coup il vit,  peu de distance de lui, un homme qui travaillait  la
terre en poussant de gros soupirs. Ces soupirs, il les avait entendus de
loin, sans se rendre compte de ce que pouvait tre ce murmure lugubre et
intermittent. Il continuait  s'avancer vers cet homme, qui lui tournait
le dos et ne l'avait pas encore aperu. La clart de la lune lui
permettait de suivre tous les mouvements du personnage, qui avait le
corps courb et la tte penche vers le sol pierreux, qu'il remuait
pniblement  coups de pioche. Rabelais s'arrta pour le regarder faire,
car il ne douta plus que ce ft un paysan malheureux qui labourait son
champ.

--Bonhomme! lui cria-t-il, que fais-tu l, dans ce lieu dsert, 
l'heure o tout le monde dort?

L'homme se retourna vivement,  cet appel inattendu qui n'avait pourtant
rien de comminatoire ni d'imprieux, et il laissa tomber sa pioche, en
se jetant  genoux, car il n'eut pas la force de s'enfuir, et il resta
tout tremblant, tout frmissant, la tte basse, sans oser regarder
davantage la terrible apparition qu'il n'avait fait qu'entrevoir. C'est
que Rabelais, sous les rayons de la lune qui le mettaient en pleine
lumire, avait un aspect trange et vraiment effroyable, pour qui ne
l'et pas reconnu: les vers luisants qu'il avait recueillis entre les
bords de son chapeau lui faisaient une espce de couronne de feu et
illuminaient de reflets fantastiques la chauve-souris morte qu'il avait
arbore comme un panache sur le haut de ce singulier chapeau; en outre,
il avait coup, dans les bois, une bottele de plantes mdicinales qu'il
portait sur son paule, et il tenait d'une autre main le produit de sa
chasse aux insectes, soigneusement enferm dans un mouchoir. Il avait
l'air d'un vritable sorcier, mais il ne se rendait pas compte lui-mme
de l'incroyable figure que lui donnait ce bizarre quipage.

[Illustration: Il avait l'air d'un vritable sorcier.]

--Eh bien, bonhomme, reprit-il avec moins de douceur et plus d'autorit,
ne veux-tu pas rpondre  la question que je t'adresse? Qui es-tu? Que
fais-tu? Rponds, et vite!

--Hlas! mon bon seigneur, rpondit d'une voix trangle le pauvre homme
qui continuait  trembler et qui ne se relevait pas, je vous jure, par
Mose et par Aaron, que je ne fais pas de mal. J'ai trouv cette pice
de terre inculte, qui semblait n'appartenir  personne, et j'y ai sem
des navets qui ne sont pas trs bien venus, tant la terre de ce champ
est dure et ingrate. Voici que je suis en train de faire ma rcolte, 
grand'peine et  grand effort, mon doux seigneur, attendu que je suis
bien malade!

--Quand on est malade, on garde le lit, repartit Rabelais avec un
sentiment de dfiance ml de commisration. A-t-on vu jamais un malade
quitter sa couche,  la mi-nuit, pour s'en venir piocher la terre, au
clair de la lune?

--Hlas! seigneur mon Dieu! s'cria douloureusement le laboureur
nocturne: qu'est-ce qui nourrira ma pauvre femme et mes pauvres enfants,
si je ne travaille pas pour eux jusqu' la mort?

--Tu as femme et enfants, dit Rabelais avec une profonde piti, et tu es
pauvre? et tu es malade?

--Bien malade! bien pauvre! rpliqua l'homme, qui n'avait pas mme la
force de se remettre sur pied. Oh! bien malade, mon vnrable seigneur!
Aussi mieux vaudrait-il que je fusse dj mort.

--Quand on est malade et bien malade, dit Rabelais, on envoie qurir le
mdecin et l'on se soigne, pour gurir, s'il plat  Dieu. Or , mon
brave homme, quel est donc le mal qui te tourmente?

--Je n'ose pas l'avouer, mon trs vnr seigneur! rpondit en hsitant
le misrable, qui recommenait  trembler de tous ses membres. Ah! je
vous en conjure, ne le dites pas aux gens du pays! ils me chasseraient 
coups de fourche.... Je suis maudit du Dieu d'Isral et maudit de tous
les dieux, puisque j'ai la lpre.

--La lpre! rpta Rabelais, la lpre! C'est une grande maladie et
difficile  traiter. Nous y aviserons toutefois. Mon ami, ayez foi en
Dieu, n'importe lequel, celui des juifs ou celui des chrtiens, et Dieu
vous gurira.

--A Dieu plaise, mon cher seigneur! murmura l'homme, qui tait parvenu 
se relever et qui ne songeait plus qu' s'vader.

--coute-moi et fais ce que je t'ordonne, dit Rabelais: tu vas quitter
ton travail et partir d'ici, sans tourner la tte, ni regarder derrire
toi, en laissant l ta pioche et le panier o tu devais mettre les
navets; demain, au jour lev, tu reviendras ici et trouveras besogne
faite. Mais va-t'en de ce pas te recoucher et dormir, si tu peux, aprs
avoir pri Dieu, en lui demandant humblement et pieusement qu'il daigne
te rendre la sant.

--Il y a cinq ans que je le prie, rpliqua le pauvre homme avec
amertume, et le mal n'a fait qu'empirer, ce qui tmoigne manifestement
que le Seigneur m'a maudit et ne veut pas me gurir.

--Ne blasphme pas, mon ami, lui dit Rabelais avec un geste impratif:
aie foi en la bont et la misricorde de Dieu!

Le lpreux n'essaya pas de rsister  l'ordre qu'on lui donnait d'une
manire si solennelle, d'autant plus qu'en se relevant il avait
contempl avec effroi l'tre extraordinaire qui tait devant lui, et
qu'il prenait pour un sorcier ou pour un spectre. Il obit donc en
silence et s'loigna aussitt. Rabelais excuta immdiatement le projet
qu'il avait conu. Il ne pensait plus  la fatigue qu'il ressentait
avant d'avoir rencontr sur son chemin le pauvre lpreux. Il se
dbarrassa lestement de son chapeau lumineux, de sa gerbe de plantes
et de feuillages, de sa collection d'insectes et de petits animaux
nocturnes; il ta sa robe et sa casaque de dessous, qui auraient gn
ses mouvements; puis, en manches de chemise, comme un moissonneur, il
saisit la pioche et s'en servit d'une main vigoureuse pour remuer la
terre et en arracher les navets qui y avaient pouss. La besogne fut
longue et pnible, mais, au bout de trois heures de travail, il avait
fini de retourner le petit champ de navets, et la rcolte qu'il en avait
tire formait un tas considrable, qu'il devait laisser sous la garde
de Dieu avec la pioche dont il s'tait mieux servi que le malheureux
propritaire de la culture. On n'avait pas lieu de craindre les voleurs
dans un endroit aussi dsert.

Rabelais, au moment de se r'habiller et de se remettre en route, ne
rattacha pas son escarcelle, grosse bourse en cuir, ferme par un
ressort de cuivre, qu'il portait d'ordinaire sous ses vtements; il la
cacha parmi les navets, qui la couvrirent entirement de leurs feuilles.
Il n'avait pas song  vrifier quelle pouvait tre la somme d'argent
contenue dans cette bourse, qu'il avait apporte vide au chteau de
Meudon et qu'il en avait rapporte pleine peu de jours auparavant, mais
les aumnes, qu'il rpandait  pleines mains, avaient dj sans doute
beaucoup diminu le petit trsor dont la duchesse de Guise lui confiait
la distribution charitable. Il se hta de reprendre ses habits, son
chapeau et son butin de naturaliste; puis, aprs avoir remerci Dieu qui
lui donnait encore la force et les moyens d'tre utile  un malheureux,
il se remit en marche et ne tarda pas  gagner Meudon, lorsque les
premires lueurs matinales commenaient  monter dans le ciel et  dorer
l'horizon.

[Illustration: Le sacristain avait fini par s'endormir.]

Il n'avait rencontr personne sur son chemin et il n'eut pas besoin
d'expliquer les causes de sa prsence dans la campagne  une heure aussi
indue. Il tait accabl de fatigue en rentrant au presbytre, o son
sacristain l'avait attendu une partie de la nuit, avec l'inquitude
de ne pas le voir revenir. Rabelais n'eut garde d'veiller ce fidle
serviteur, qui avait fini par s'endormir profondment, et ds qu'il se
fut couch, sans l'veiller, il s'endormit lui-mme d'un sommeil plus
profond, de telle sorte qu'il n'entendit pas sonner l'Anglus et qu'il
dormait encore de bon coeur, quand le sacristain, qui s'inquitait de ce
sommeil prolong, entra dans la chambre du cur.

--Guillot, mon ami, je ne dirai pas ma messe aujourd'hui, s'cria
Rabelais, qui s'tait rveill en sursaut: il me faut aller visiter un
malade.

--Par Notre-Dame! monsieur le cur, rpliqua le sacristain avec une
douce et familire gat, l'heure de la messe est passe depuis
longtemps.

--En vrit, je ne croyais pas qu'il ft si tard, dit Rabelais en se
htant de se vtir. Je me suis oubli, cette nuit,  chercher des
simples et des insectes dans les bois, et j'ai fait belle chasse, je
t'assure.

--Ah! monsieur le cur, reprit Guillot en soupirant, comment vous
amusez-vous  ramasser toutes ces mauvaises herbes et toutes ces
vilaines btes, dont vous remplissez notre saint presbytre? Il y a l,
Dieu me pardonne, une chouette ou un hibou....

--Non, c'est une chauve-souris, interrompit d'un air placide le cur
naturaliste: ce n'est pas moi qui l'ai tue, car je ne me rsigne
pas volontiers  faire mourir des tres qui ont vie. Cette pauvre
chauve-souris est morte des blessures que lui avait faites un mchant
oiseau de proie. J'ai l des grenouilles et des crapauds, qui doivent
tre encore vivants; j'ai aussi quantit de beaux insectes, que je
compte fort conserver en leur donnant de quoi se nourrir, mais je crains
bien que mes vers luisants soient teints pour toujours. Ce sont comme
de petites lanternes que la nature allume le soir dans les bois, je ne
sais par quel mystre ni pour quel usage. Tout a sa raison d'tre, tout
a son objet et son but, dans les choses de la nature.

Le sacristain Guillot n'tait plus l pour couter les rflexions
savantes et philosophiques de son cur; on avait frapp  la porte du
presbytre, et il tait all ouvrir. Il revint, quelques instants aprs,
annoncer au cur, qu'un enfant en guenilles, qui ne pouvait tre qu'un
mendiant, demandait instamment  le voir, et attendait,  la porte, la
tte et les pieds nus, que M. le recteur daignt lui accorder quelques
minutes d'audience.

--Un enfant! dit Rabelais, de bonne humeur: selon les paroles de
l'vangile, laissez toujours venir  moi les petits enfants.

--Ce petit bonhomme n'est pas de notre paroisse, reprit le sacristain en
s'en allant, et je le regrette fort, car nous en ferions un joli enfant
de choeur.

Rabelais avait pass dans son cabinet d'tude, pour recevoir cet enfant,
que lui amenait le sacristain, et qui s'arrta sur le seuil, tout tonn
et troubl du spectacle trange que prsentait ce cabinet de naturaliste
et de savant. La chambre tait tapisse de vieux livres, de gros volumes
relis en parchemin, et surtout de toiles d'araignes; des poissons
desschs et vernis pendaient au plafond; sur la table de travail, des
manuscrits et des livres ouverts les uns sur les autres, des papiers
entasss ou pars, noircis d'encre; des plumes, des compas, des
tlescopes; dans un coin de cette chambre remplie de poussire, un
atelier d'alchimiste, un fourneau avec des alambics, des cornues, des
creusets, et des vases en verre ou en cuivre de toutes formes; dans un
autre coin, un bahut ou armoire en bois de chne, surcharg de pots, de
fioles, de bouteilles, de _silnes_ ou botes en fayence et en plomb,
contenant des onguents et des lixirs de pharmacie; enfin,  et l, au
milieu du cabinet, des animaux quadrupdes empaills, des amas d'herbes
et de plantes mdicinales, des mappemondes et des sphres astronomiques,
des siges et des escabeaux encombrs d'un ple-mle d'objets divers de
toute espce, applicables  diffrents usages de science et d'art.

Le cur, assis dans une grande _chaire_ ou fauteuil en bois sculpt,
accueillit par un sourire avenant et de bon augure l'enfant qui
s'avanait timidement, les yeux baisss, derrire le sacristain. Cet
enfant avait la figure la plus intelligente et la plus malicieuse.
Rabelais reconnut aussitt le petit dmon, leste et hardi, qui, un soir
prcdent, lui avait enlev des mains la corbeille de pain sortant du
four banal de Meudon.

--C'est toi, lui dit le cur en clatant de rire, c'est toi, n'est-ce
pas, qui vins prendre, l'autre soir, le pain cuit que j'allais rendre
 ta soeur? Je te reproche seulement d'avoir dcamp trop vite, car je
n'ai pas eu le temps de te donner quelque chose, pour t'empcher de
manger ton pain sec. Ne rougis pas, mon garon, et ne sois pas en peine
de t'excuser de ton escapade; il y avait faim chez tes pauvres pre et
mre, je m'en doute, et il te faut louer, au contraire, d'avoir avis
au plus press, en pareil cas; quant  moi, je pouvais attendre sans
inconvnient, et j'ai donc attendu ton retour jusqu' prsent. Or ,
voyons ce qu'on peut faire pour venir en aide  ta famille.

L'enfant, qui avait cout, sans rpondre, cette allocution paternelle,
n'y rpondit pas davantage, quand elle fut termine, mais il vint, tout
mu, s'agenouiller aux pieds de Rabelais, avec un pieux respect, et lui
tendit en silence l'escarcelle, que celui-ci avait laisse exprs, la
nuit mme, parmi les navets entasss dans le champ du lpreux.

--Va-t'en voir  la cuisine si le four chauffe, dit le cur, en
congdiant son sacristain que la curiosit avait fait tmoin de cette
scne touchante. Dpche, et mets la nappe, pour que nous allions savoir
si le vin est tir.

En mme temps, il relevait doucement l'enfant, qui et voulu rester 
genoux devant lui, et il l'attirait avec bont dans ses bras, sans
avoir repris la bourse que cet enfant tait venu lui rapporter dans une
intention de probit dlicate, qu'on devinait de prime abord.

--Monseigneur le cur, lui dit l'enfant les larmes aux yeux, ce matin,
mon pre a trouv dans son champ cette escarcelle qui vous appartient,
puisque votre nom est grav dessus, et il m'a envoy au plus tt vous la
remettre, pensant bien que quelqu'un vous l'avait vole.

--Non, mon cher enfant, rpondit Rabelais avec motion, cette escarcelle
je vous la donne de bon coeur, avec le peu d'argent qu'elle renferme, en
regrettant qu'elle n'en contienne pas davantage.

--Mon pre m'a ordonn, continua l'enfant, de vous dclarer, sur sa foi,
qu'il ne l'a pas ouverte et qu'il ignore ce qu'elle peut contenir. Il
s'excuse trs humblement de ne vous l'avoir rapporte lui-mme, mais mon
bien-aim pre est bien malade.

--Nous irons le visiter tout  l'heure, rpliqua Rabelais qui admirait
la probit de ces pauvres gens; oui, mon fils, nous irons ensemble, et
avec l'aide de Dieu, j'ai bel espoir que nous le gurirons.

Rabelais avait repris enfin l'escarcelle, qui portait cette inscription
en or, grave sur le cuir noir dont elle tait faite: _A messire
Franois Rabelais, trsorier des pauvres de Jsus-Christ_; il l'ouvrit,
pour savoir ce qu'il y avait dedans et il en tira vingt cus d'or, qu'il
tala, tout neufs et tout brillants, sur le bord de la table. L'enfant
fixait sur cet or des yeux merveills, comme s'il n'en et jamais
vu. Le bon cur rflchit un instant, puis il tendit la main vers un
coffret de fer cisel,  demi cach sous les papiers dont la table tait
couverte; il l'ouvrit en faisant jouer un ressort qui le fermait et il
y prit dix pices d'or, qu'il runit aux premires; il remit ensuite le
tout dans l'escarcelle, qu'il fit disparatre dans une des poches de sa
robe.

--Nous allons djeuner avant de partir, dit Rabelais  l'enfant qui ne
revenait pas encore de son tonnement admiratif. Il y a loin d'ici
au Camp des Sorcires! Je m'aperois que nous avons l'un et l'autre
l'estomac aussi vide que la bourse d'un pauvre homme.

Il emmena l'enfant, par la main, dans une salle basse, o la table tait
copieusement servie: un jambon, des andouilles fumes sortant de dessus
le gril, un chapon gras sortant de la broche et deux flacons de vin
rouge et blanc. L'enfant aspirait dlicieusement l'odeur de la chair
cuite, et regardait d'un oeil stupfait les apprts de ce succulent
repas.

--Nous ne mangerons qu'une bouche, dit Rabelais, et ne boirons qu'un
coup de vin pour nous donner coeur au ventre. Mange et bois, mon fils!
Que la sainte bndiction de Dieu descende sur ta pauvre et honnte
famille!

Il avait servi lui-mme son jeune convive, qui hsitait encore  manger
et  boire, mais qui bientt, encourag par la bonne humeur du cur, se
mit  l'imiter  belles dents et  plein gosier. Il buvait et mangeait
comme s'il avait soif et faim depuis six mois. Rabelais se rjouissait
de lui voir ce furieux apptit, et il lui donnait l'exemple  plaisir.

--Dis-moi, petit, lui demanda-t-il, lequel de vous sait donc lire dans
la famille?

--Nous savons tous lire, monseigneur le cur, rpondit l'enfant le plus
simplement du monde.

--Tous? s'cria Rabelais surpris et charm. Voil de braves et dignes
gens! La fille et le fils savent lire aussi! Ne veux-tu pas rester avec
moi, mon cher enfant, ajouta-t-il, en l'embrassant encore une fois comme
un pre.

--Oh! bien volontiers, reprit l'enfant avec une vive motion, oui,
volontiers, monseigneur le cur! Mais vous me permettrez de voir souvent
mon pre, et ma mre, et ma soeur?

--Assurment, dit Rabelais. Ce n'est pas moi, Dieu merci, qui voudrais
sparer  toujours l'enfant de son pre et de sa mre! , mon cher
fils, quel est ton nom de baptme? Que je puisse te donner ce nom
dsormais, comme si j'tais ton second pre, ton pre adoptif. Je ferai
de toi un gentil enfant de choeur, et tu seras, un jour, aprs moi, cur
de Meudon, si le bon Dieu te fait cette grce.

--Je me nomme Thade, rpondit tristement l'enfant aprs un moment de
silence et de rflexion, mais je ne puis tre ni enfant de choeur, ni
cur, mon trs vnr seigneur, puisque je suis n isralite.

Rabelais respecta les scrupules religieux de cet enfant, qui avait t
lev dans la foi de ses pres, et il n'ajouta pas une parole qui ft de
nature  le troubler et  le chagriner  cet gard; mais, ayant remarqu
que le petit Thade n'oubliait pas ses parents, puisqu'il mettait de
ct pour eux une partie des aliments qui lui taient attribus et qu'il
semblait ne toucher qu' regret, Rabelais appela son sacristain, et lui
ordonna de rassembler dans un panier tout ce qui se trouvait sur la
table et d'attacher le panier sur la selle de l'nesse du presbytre.

--Tu viendras avec nous, Guillot, lui dit-il; tu conduiras l'nesse par
le licou, et si j'tais trop fatigu de la route, tu me ramnerais, sur
l'nesse,  Meudon, comme notre Seigneur Jsus entrant  Jrusalem pour
s'y faire crucifier.

--Est-il possible, monsieur le cur, rpondit  voix basse le
sacristain, qui avait cout  la porte l'entretien de Rabelais avec
l'enfant, est-il possible que vous vouliez nous mener chez des juifs,
avec ce petit fils de Barrabas et de Judas?

--Guillot, interrompit svrement le cur, j'aime mieux un juif honnte
homme, qu'un chrtien malhonnte!

Le cortge se mit en marche: Guillot conduisant l'nesse avec les
victuailles, et faisant assez piteuse mine; Rabelais, en costume
ecclsiastique, tenant par la main l'enfant, qui avait honte de se
montrer, nu-pieds et tte nue, auprs du cur de Meudon. On regardait,
en effet, avec surprise, ce bizarre cortge. Un page de la maison de
Lorraine arriva, sur ces entrefaites, et resta confondu, en voyant M.
_le Recteur_, ainsi qu'on le qualifiait au chteau, donner la main  un
petit gueux dguenill et sans souliers. Il venait, de la part de la
duchesse de Guise, saluer Rabelais et l'inviter  souper ce soir-l.
Rabelais fit rponse qu'il s'y rendrait certainement, d'autant plus
qu'il aurait une belle histoire  conter  la bonne duchesse et une
belle oeuvre de charit  lui proposer.

[Illustration: On regardait avec surprise ce bizarre cortge.]

Le petit Thade se chargea d'indiquer le meilleur chemin et le plus
court, que Rabelais ne connaissait pas, pour arriver  la plaine du
Camp des Sorcires, o le sacristain, qui en avait ou parler en assez
mauvaise part, ne se trouva pas trop rassur, quoiqu'il fit grand jour
et que les sorciers qu'on accusait d'y tenir leurs assembles fussent
sans doute occups ailleurs. C'tait un lieu d'un aspect sauvage, mais
trs pittoresque, dans lequel on tait bien sr de ne rencontrer jamais
me vivante. Voil pourquoi le lpreux y avait lu domicile avec sa
famille; il avait construit, de ses mains, dans le fourr du bois le
plus pais, une cahute en torchis, qui tait un mortier compos de terre
glaise et de paille hache, sans autre toit qu'une couverture de gazon
et de mousse appliqus sur quelques grosses branches, sans autre porte
que des branchages entrelacs assez ingnieusement et entremls de
bruyre et d'pines. Rabelais dit  son sacristain de rester en arrire
avec l'nesse et d'attendre qu'on le vnt avertir d'apporter le panier
de provisions. Le pauvre Guillot vit avec terreur qu'on allait le
laisser seul dans un endroit aussi dsert et aussi mal fam: il se mit 
pleurer, comme un enfant peureux.

--Que vais-je devenir ici? disait-il tout plor. Il y aura quelque
sorcier qui me tordra le cou, sinon quelque sorcire qui m'emportera
en enfer sur son balai! Monsieur le cur, ayez piti de moi et ne
m'abandonnez pas, sans m'avoir donn l'absolution.

--Tant que tu resteras avec l'nesse, tu n'as rien  craindre, lui cria
Rabelais en s'loignant: le diable respecte les btes et les tient pour
ce qu'elles sont, en se disant qu'il n'y a pas l d'me  prendre!

L'enfant avait quitt la main du cur et courait en avant pour prvenir
sa famille: la porte de la cabane tait ouverte, mais on ne voyait
paratre que la jeune fille, rouge d'motion et tremblante d'embarras,
que son frre poussait devant lui, en l'empchant de se drober  cette
prsentation inattendue et force. Rabelais remarqua que cette
fille tait fort belle, sous ses haillons ignobles et que sa figure
intressante se recommandait par une expression de candeur pudique et de
noble fiert. Il fut touch de commisration, en s'apercevant que cette
pauvre jeune fille avait  peine les vtements indispensables pour se
prserver des atteintes du froid.

--Mon enfant, lui dit Rabelais avec douceur et intrt, je vous prie de
vouloir bien prvenir votre pre et votre mre, que c'est le cur de
Meudon qui s'en vient les voir et leur porter des consolations.

--Mon bon seigneur, rpondit la jeune fille avec dfrence et
simplicit, votre Eminence daignera excuser mon pre et ma mre, s'ils
ne s'empressent d'aller au devant d'un si vnrable personnage que vous
tes. Ils ne sauraient bouger de leur lit, tant ils sont malades et
rendus de fatigue l'un et l'autre: mon pre a travaill aux champs,
cette nuit et ce matin; ma mre est quasi toute paralyse et percluse de
tous ses membres, depuis le dernier hiver.

--Je ne suis pas une minence, mon enfant, reprit Rabelais, je suis
votre frre en Jsus-Christ, qui veut vous consoler; je suis votre
mdecin, qui veut vous gurir.

--Sara! dit le frre  sa soeur, avec un lan de reconnaissance:
monsieur le cur est si bon, si bienfaisant, si gnreux, que c'est
comme un ange du Seigneur, qui vient nous visiter dans notre affliction.

Sara et Thade annoncrent, par un geste respectueux, que le cur
n'avait qu' les suivre, et ils entrrent les premiers, en disant:
Notre pre, notre mre! Voici l'envoy du Seigneur! Que le saint nom du
Seigneur soit bni!

Rabelais, en pntrant derrire eux dans la cabane, o rgnait une
demi-obscurit, entendit deux profonds soupirs mls de sanglots, qui
partaient de l'endroit le plus sombre de cette misrable demeure et qui
le dirigrent vers les deux malades couchs cte  cte sur des feuilles
sches recouvertes d'une vieille serpillire, grosse toile d'emballage
qui leur tenait lieu de draps, et envelopps d'une horrible couverture
de laine, use, dchire, et aussi noire qu'un drap mortuaire. La porte
entr'ouverte faisait entrer assez de jour dans ce triste rduit pour
que Rabelais pt distinguer les deux compagnons de cet affreux lit de
misre: la femme, dont le visage cadavreux ressemblait  celui d'une
morte; le mari, qui n'avait plus figure humaine, la lpre ayant envahi
son visage et confondu tous ses traits dans une plaie vive et purulente,
o les yeux seuls avaient encore de la vie et de l'expression, Rabelais,
 cet aspect, prouva un invincible sentiment d'horreur et de piti.

--Que le bon Dieu vous bnisse, pauvres gens! dit-il, en se penchant
vers eux. Rappelez-vous que le seigneur Job, sur son fumier, quoique
moribond et couvert de plaies, adorait encore la main de Dieu qui
l'avait frapp et le glorifiait avec rvrence dans le secret de sa
sainte volont.

--Si je n'avais foi en Dieu, comme Job, rpondit d'une voix caverneuse
le pauvre lpreux, je n'aurais pas support jusqu' prsent le fardeau
de la vie! Depuis tantt un an, j'ai t tout  coup afflig de la
lpre, qui me fait souffrir mille morts et me rend un objet d'horreur 
moi-mme; depuis tantt un an, j'ai perdu tout ce que j'avais loyalement
acquis dans le ngoce et qui tait la fortune de mes enfants; depuis
tantt un an, ma bien chre femme est atteinte de paralysie et ne peut
plus se mouvoir; depuis tantt un an, mes deux chers enfants sont sans
habits, sans chaussures, sans linge, et souffrent avec constance et
rsignation tout ce qu'on peut souffrir du froid, de la misre, et
souvent de la faim... Eh bien! ceux de ma race et de ma religion m'ont
ferm leur coeur et leur bourse, et je n'ai trouv que vous, monsieur
le cur, vous prtre chrtien, qui daignez me porter secours et vous
intresser  ma dplorable et irrparable situation! Vous seul au monde
m'avez pris en piti.

--Je ferai de mon mieux, et Dieu fera le reste! dit Rabelais, dont Sara
et Thade baisrent les mains.

--Monsieur le cur, lui dit tout bas l'enfant, vous plat-il que j'aille
qurir un peu de nourriture pour mon pre, qui meurt quasi de besoin et
qui n'a rien mang depuis hier?

--Est-il vrai, ajouta la jeune fille,  qui son frre avait eu le temps
de rendre compte de sa mission au presbytre de Meudon, est-il vrai, mon
vnr seigneur, que je puisse offrir quelques gouttes de vin  ma mre,
qui s'en va trpasser d'inanition et de faiblesse?

Rabelais n'avait pas entendu la fin de cette supplique filiale; il
s'tait lanc hors de la cabane, pour appeler Guillot et faire apporter
le panier qu'il avait eu la prcaution de bien remplir; rien n'y
manquait, ni le vin, ni pain, ni les viandes froides. Ce fut lui-mme
qui dposa ce panier devant le grabat des deux malades et qui leur
prsenta de sa propre main les aliments qu'ils acceptrent avec
reconnaissance. Il assistait en silence  ce spectacle mouvant et
terrible de la faim, d'une faim aux abois, qu'on semblerait ne pouvoir
jamais apaiser, et qu'il faut pourtant contenir par prudence.

--Et toi, Sara, dit Thade  sa soeur, qui n'osait pas prendre sa part
de ce repas qu'elle contemplait avec un oeil d'envie, n'as-tu pas une
aussi belle faim que nos pauvres parents? Approche, soeur, et fais
grande chre avec eux. Quant  moi, j'ai dn chez monseigneur le cur.

On n'entendait, dans la cabane, que le bruit continu de trois mchoires
en mouvement, qui dvoraient  belles dents la nourriture que Rabelais
lui-mme leur distribuait par petites portions, en leur recommandant
vainement de modrer et de restreindre leur insatiable apptit.

--Pauvres gens! murmurait-il, en sentant ses yeux se mouiller de larmes.
Ils seraient morts tous, si nous ne fussions venus  leur secours.
Arrtez-vous, mes amis, je vous en conjure, et restez un peu sur votre
faim, pour ne pas mourir de l'avoir satisfaite outre mesure. Je vais
dire les Grces,  la leve de table: associez-vous d'intention  ma
prire, en vous tenant pour assurs que vous mangerez  prsent tous les
jours.

Rabelais, en effet, pronona la prire des Grces en latin, comme si ses
trois convives eussent t les meilleurs catholiques du monde, et il
admira leur pieuse contenance pendant cette courte prire qu'ils ne
comprenaient pas. La reconnaissance de l'homme envers Dieu est un
principe de toutes les religions.

--Monsieur le cur, notre sauveur, dit le lpreux ds qu'il put parler,
mon fils Thade vous a rendu la bourse avec tout ce qu'elle contenait,
car je vous jure, par la loi de Mose, que je ne l'ai pas ouverte.

--Oui, mon pauvre homme, rpondit Rabelais en la sortant de sa poche et
en l'ouvrant pour en retirer le contenu. Je garderai cette escarcelle,
qui m'a t donne par la bonne madame de Guise, mais ce qui est dedans
vous appartient, par droit coutumier, puisque c'est vous qui l'avez
trouv, ce matin, dans votre champ.

--Le champ n'est point  moi, reprit l'honnte juif, qui refusait
d'accepter ce que Rabelais voulait lui mettre dans la main: ce champ
tait en friche et paraissait n'avoir pas de matre; je l'ai cultiv
en pleine nuit, et j'ai cru pouvoir, sans faire tort  personne, m'en
approprier la rcolte, une chtive rcolte de navets, la terre n'ayant
pas t fume et mme suffisamment remue... Dieu d'Abraham! de l'or!
s'cria-t-il, en voyant briller les pices d'or que le cur l'avait
forc de recevoir. Ne serait-ce pas une illusion, une tromperie du
sorcier, que j'ai vu, cette nuit, dans le champ?

--Quel sorcier? lui demanda Rabelais, qui avait oubli la scne de la
nuit et qui pensa que son malade devenait fou.

--Ah! monsieur le cur, dit le juif, qui ne cessait de faire sonner les
pices d'or dans sa main, c'est une bien redoutable aventure: j'tais
all, vers minuit, dans ce champ, qui ne m'appartient pas, arracher les
navets qui y avaient pouss. Ce devait tre notre repas de famille; on
l'attendait avec grande impatience chez nous, car personne n'avait mang
depuis la veille. J'avais  peine la force de manier la pioche et de
faire sortir les navets de terre. Voici qu'un sorcier m'apparat tout 
coup; il avait la face lumineuse d'un tre infernal; il portait sur sa
tte un grand oiseau qui battait des ailes, en hululant comme un hibou,
et autour de cet oiseau diabolique s'levaient des flammes qui ne
l'atteignaient pas, mais dont je sentais  distance la chaleur brlante.
Ce sorcier avait sur son paule une botte de ces plantes vnneuses
qu'on ne cueille qu'au sabbat et qui ne poussent que dans les
cimetires; il tenait  la main un paquet tach de sang...

Rabelais interrompit par de bruyants clats de rire le narrateur, qui
s'arrta dans son rcit, sans se rendre compte de l'excs de gaiet
qu'il avait provoqu. Il s'tait tu, tout troubl, et Rabelais riait
toujours.

--Le sorcier, c'tait moi! s'cria le cur, avec de nouveaux clats de
rire. C'tait moi, vous dis-je, mes bons amis, et je vous assure que je
ne fus jamais le moindrement sorcier et n'ai pas souci de le devenir.

--Ne savez-vous pas, repartit le juif, que n'avaient pas convaincu les
affirmations du cur, ne savez-vous pas que ce lieu-l s'appelle le Camp
des Sorcires, et que tous les sorciers des environs y vont faire leur
sabbat?

--Mon ami, dit Rabelais, qui avait cess de rire, il n'y a pas d'autres
sorciers que les mchants et les fourbes. Il n'y a de sabbat, que celui
qui se fait dans les mauvais mnages ou bien chez les ivrognes et les
libertins.

--Ecoutez la suite, monsieur le cur, rpliqua le lpreux, dont la
croyance aux sorciers n'tait pas encore branle: j'ai voulu fuir, mais
il semblait que mes pieds fussent attachs au sol, et je ne pouvais
remuer de la place o j'tais. Le sorcier m'ordonna de laisser l ma
pioche et de partir de l, sans tourner la tte. Aussitt je retrouvai
la force de me mouvoir, et je m'enfuis  toutes jambes. Quand je fus 
quelque distance, je tournai la tte, malgr le commandement du sorcier,
et ne vis plus les flammes, ni l'oiseau, ni l'homme  la face lumineuse.
Je n'osai toutefois retourner sur mes pas, et ce matin, quand il fut
grand jour, j'allai au champ, et trouvai que la rcolte des navets avait
t faite et trs soigneusement faite par le sorcier...

--C'tait moi, vous dis-je! interrompit Rabelais, en recommenant 
rire. C'tait moi, le sorcier, moi, moi, moi!

--Qui donc avait arrach les navets? repartit le juif, qui refusait de
croire  l'assertion de Rabelais. Qui donc les avait mis en tas avec
tant de savoir-faire? Qui donc avait cach parmi les navets l'escarcelle
pleine d'or?

--C'tait moi! rpliqua Rabelais. Vous aviez sem, bonnes gens, et j'ai
fait pour vous la moisson,  telle enseigne que je suis encore fatigu
et plus fatigu qu'un sorcier ne pourrait l'tre. Croyez en Dieu, mes
enfants, ajouta-t-il, et ne croyez pas aux sorciers!

Il s'tait lev pour prendre cong de la famille, qu'il venait de sauver
d'une mort certaine et qu'il promettait de ne pas abandonner. Il fut
suivi par le pre et les enfants, qui le comblaient de bndictions,
auxquelles la femme paralytique unissait mentalement les siennes.
Rabelais les quitta, en s'engageant  revenir les voir le lendemain et
en leur conseillant de se dfier maintenant des voleurs plutt que des
sorciers, puisqu'il leur laissait un petit pcule pour subvenir  leurs
premires ncessits. Il monta sur l'nesse du presbytre et se fit
conduire, par son sacristain, au chteau de Meudon.

--Madame, dit-il en arrivant,  la duchesse de Guise, je vous apporte
une bonne action  faire pour gagner des bndictions en ce monde et des
indulgences dans l'autre, o je souhaite que vous alliez le plus tard
possible.

--Que faut-il faire pour cela? rpondit la duchesse. Je vous remercie
d'avance, monsieur le cur, de me faire participer  une de vos oeuvres
de charit. Mais de quoi s'agit-il?

[Illustration: Madame, je vous apporte une bonne action  faire.]

--Il s'agit, dit Rabelais, de gurir un lpreux et une paralytique, de
donner le gte, la nourriture et le vtement  quatre misrables, qui,
depuis un an et plus, souffrent du froid, de la faim et de toutes les
privations; il s'agit de convertir quatre juifs  notre sainte religion,
de marier une jolie fillette et de donner un enfant de choeur au cur de
Meudon.

Rabelais raconta son aventure avec une loquence qui mit les larmes aux
yeux de la duchesse et qui en mme temps la ft rire de bon coeur. Elle
promit tout ce que voulait son bon cur, et le duc de Guise, qui se
fit conter l'histoire pendant le souper et qui en fut aussi touch que
diverti, dclara, en riant, qu'il entendait tre le parrain du petit
juif, que Rabelais se proposait de baptiser lui-mme.

--Et moi, dit la duchesse, je serai la marraine de la petite juive, que
je dois marier, quand elle aura l'ge, en la dotant et en l'attachant 
mon service.

--Hlas! madame, dit le bon cur de Meudon avec un triste pressentiment,
je crains bien que ce ne soit pas moi qui fasse ce beau mariage, car je
suis bien vieux et je sens que je touche  la fin de ma carrire, mais,
du moins, ajouta-t-il en riant, j'espre avoir le temps de baptiser un
juif et d'en faire un gentil enfant de choeur.

Rabelais mourut l'anne suivante. Au lit de mort, le joyeux auteur du
roman de Gargantua et de Pantagruel put se dire qu'il avait converti
quatre juifs au christianisme et qu'il laissait, aprs lui, pour
rpondre aux calomnies de ses ennemis, quatre bons chrtiens de sa
faon.




LES

PRESSENTIMENTS MATERNELS

DE MADAME DESROCHES

(1571)


Dans une maison d'un des faubourgs de la ville de Poitiers, demeurait,
au XVIe sicle, une dame aveugle, avec sa fille unique, nomme
Catherine. Cette dame, encore jeune, avait perdu la vue, disait-on, par
suite d'un accident. Elle possdait une fortune indpendante, qui lui
venait de son mari, qu'elle avait vu mourir peu d'annes aprs son
mariage; elle se faisait appeler madame Madeleine Neveu, mais on
assurait que ce n'tait pas son vritable nom et que, du vivant de son
mari, qui devait tre de bonne noblesse, elle avait habit, sous un
autre nom, une ville de la Bourgogne, car elle conservait de grands
biens en terres et en vignobles dans cette province. Jamais elle ne
parlait de sa famille, ni de sa fortune, ni de son poux dfunt.
Elle vivait trs retire, ne s'occupant que de bonnes oeuvres et de
l'ducation de sa fille, ge alors de 14 ou 15 ans, aussi belle et
aussi gracieuse que simple et modeste, intelligente et nave  la
fois, et beaucoup plus instruite que ne l'taient  cette poque les
demoiselles de qualit.

[Illustration: La mre et la fille s'entretenaient ensemble]

Un matin de printemps, en l'anne 1571, la mre et la fille
s'entretenaient ensemble dans une vaste chambre, sombre et froide, o
elles couchaient l'une prs de l'autre, la mre dans un lit immense,
entour de courtines ou tentures de laine, toujours fermes, pour
empcher les courants d'air, la fille dans un petit lit bas et sans
rideaux, car celle ci, depuis plus de dix ans, avait pris  tche de
soigner sa mre et de veiller sur elle jour et nuit.

--Chre mre, disait Catherine, vous tiez terriblement agite dans
votre sommeil. Vous avez plus d'une fois parl  haute voix, en
invoquant Dieu et lui demandant grce avec tant de ferveur et de foi,
que je retenais mon haleine, dans la crainte de vous veiller et
d'interrompre quelque beau rve.

--Plt  Dieu que tu l'eusses fait, mon enfant! s'cria madame Neveu,
car ce rve avait de profondes motions, et aprs avoir failli mourir de
joie, j'en ai failli mourir de douleur.


--Vous m'avez mainte fois assure, reprit Catherine, que les rves ont
une origine bienfaisante ou funeste, divine ou infernale, quand ils
expliquent le pass et rvlent l'avenir. Telle tait sans doute
l'opinion des anciens sur la nature des songes, comme je le lisais
encore hier dans les livres de Plutarque. Mais, aujourd'hui, il vaut
mieux croire que les rves, du moins la plupart, ne sont que des efforts
incohrents de la pense et de la mmoire, qui travaillent dans une
sorte d'tat de fivre durant le sommeil.

--Je dormais, il est vrai, dit madame Neveu, mais j'avais dans mon rve
l'esprit si clairvoyant, si veill, que je voyais les choses aussi
nettement que j'aurais pu les voir avec les yeux, si je n'tais pas
aveugle. Ainsi, j'ai vu ton frre Jacques, qui venait  moi, souriant,
les bras tendus, pour m'embrasser; je lui tendais les miens, pour le
recevoir et pour le presser sur mon coeur, mais nous avions beau marcher
l'un vers l'autre, nous restions toujours  la mme distance, moi
l'appelant  grands cris, lui me rpondant avec une voix qui semblait
s'loigner toujours et qui a fini par s'teindre tout  fait. Comme il
tait beau! Comme il avait grand air, avec sa tte de chrubin blond,
ses yeux pleins de douceur et de tendresse, sa bouche rubiconde
entr'ouverte par un sourire, qui laissait briller ses belles dents de
nacre!...

--Chre maman, interrompit la jeune fille, je vous conjure de ne pas
vous exalter et vous mouvoir ainsi, pour un rve, qui n'est et ne peut
tre qu'un rve! Vous savez bien que mon frre n'avait pas plus d'un an,
lorsqu'il a pri dans une inondation de la Sane, et vous ne l'aviez
revu depuis le jour de sa naissance, puisque mon pre l'emporta, malgr
vos prires, pour le mettre en nourrice....

--Cela est vrai, rpliqua madame Neveu, qui fondait en larmes; je
n'avais fait que l'entrevoir quelques instants, quand il fut venu au
monde, et aussitt on me l'a enlev cruellement, hlas! Puis, un an
aprs, quand j'accourais, toute impatiente, toute joyeuse de le revoir,
j'appris avec dsespoir qu'il n'existait plus....

--Et que mon pauvre malheureux pre, ajouta Catherine, tait mort avec
lui! Ma mre, vous tes injuste, bien injuste, pour mon pre, que nous
avons eu le malheur de perdre, en cette fatale nuit o mon frre a pri
au berceau. Je n'avais pas cinq ans d'ge et je me rappelle encore 
prsent cet horrible moment, qui vous a rendue veuve et qui m'a rendue
orpheline. Je ne vous ai pas quitte de toute la nuit, quand vous alliez
gmissant au bord de la Sane et appelant le pre et l'enfant, sans que
personne vous rpondt. Je me cramponnais  vos vtements, pleurant
ainsi que vous et tremblant de vous voir tomber dans l'eau noire du
fleuve, qui grondait  vos pieds. Enfin, aprs de longues heures, qui me
semblaient des ternits, le jour parut, et c'est moi qui vous servais
de guide, car vous tiez devenue aveugle, comme vous l'tes encore!

--Oui, aveugle, aveugle pour toujours! s'cria madame Neveu, avec
un accent lamentable. Il y a dix ans que je ne t'ai vue, ma pauvre
Catherine, mais du moins ton image est empreinte dans ma mmoire, et je
puis te voir encore avec les yeux de l'me. Il me semble mme que je te
vois rellement, quand je t'entends parler, quand je te serre dans mes
bras, quand je te sens  mes cts.... C'est pourtant bien affreux de
vivre ainsi dans des tnbres ternelles! C'est affreux de penser que si
mon fils venait tout  coup  reparatre, je ne le verrais pas!

--Je donnerais ma vie pour vous le rendre! repartit tristement
Catherine. Vous tes si malheureuse de sa perte, que je voudrais tre
morte  sa place.

--O ma fille, tu ne sais pas ce que c'est qu'un coeur de mre! Il me
faut mes deux enfants, puisque le ciel me les avait donns! Pourquoi
m'en a-t-il t un? Est-ce que celui qui me reste peut me faire oublier
celui que j'ai perdu? Crois-tu donc que je te chrirais moins,
si j'avais mes deux enfants? Ne les aimais-je pas autant l'un et
l'autre?... Voil ce que je disais  Dieu dans mon rve, et Dieu m'avait
si bien comprise, qu'il faisait droit  mes plaintes,  ma prire, et
qu'il finissait par me rendre mon fils! Mais, hlas! ce n'tait qu'un
rve! Et ce rve n'est plus mme qu'un souvenir qui est dj presque
effac!... Cependant je le vois, comme je le vois toujours, ce cher
enfant!

Catherine n'avait plus le courage de rpondre et de donner ainsi de
nouveaux aliments  l'agitation croissante de sa mre: elle s'tait
leve, en pleurant, et s'habillait, sans bruit, tandis que madame Neveu,
qui pleurait aussi, restait sous l'impression de son rve et paraissait
chercher autour d'elle un objet qu'elle ne parvenait pas  retrouver.
C'tait son fils qu'elle cherchait de la sorte, et depuis dix ans
qu'elle l'avait perdu, elle ne se rsignait pas encore  subir cette
perte, qui lui tait toujours aussi douloureuse qu'au moment mme de ce
funeste vnement; et, singulier effet d'un pressentiment maternel, elle
s'obstinait, au fond de l'me,  douter de la mort de son fils, tout en
accusant son mari d'avoir t cause de cette mort, qu'elle ne voulait
pas lui pardonner, quoiqu'il et pri lui-mme avec son enfant.

Voici en quelles circonstances la catastrophe avait eu lieu: Madeleine
Neveu, d'une ancienne famille de Poitiers, tait orpheline, lorsqu'elle
pousa Andr Fadounet, seigneur des Roches, qui l'emmena en Bourgogne,
o il possdait la terre seigneuriale des Roches, sur la rive droite de
la Sane,  quelques lieues de Mcon. Cette union ne fut pas heureuse;
les caractres des deux poux taient absolument antipathiques, et la
discorde entra dans leur mnage. Le seul lieu qui existt entre eux et
qui faisait diversion  leur msintelligence, ce fut une sorte d'estime
rciproque pour leurs aptitudes et leurs connaissances littraires; ils
avaient tous deux la mme ardeur pour l'tude et le mme got pour
la posie, mais avec des qualits d'esprit bien diffrentes. Andr
Fadounet, qui inclinait vers les opinions de la Rforme, avant d'avoir
ouvertement embrass la religion protestante, ne composait que des vers
religieux et moraux, des psaumes et des pomes vangliques; sa femme,
au contraire, qui tait bonne catholique et qui tenait  la foi de
ses pres, avait cherch ses modles chez les potes grecs et latins,
qu'elle lisait couramment dans leur langue originale. La naissance d'une
fille ne rapprocha pas les poux, qui vivaient d'autant plus spars
que le mari quittait souvent sa femme pour faire des voyages secrets
 Genve, dans l'intrt de sa foi nouvelle. C'tait le temps o les
parlements de France poursuivaient criminellement les huguenots,
c'est--dire les hrtiques, luthriens ou calvinistes. Andr Fadounet
avait t signal et menac de poursuites judiciaires. Il se tint
prudemment  l'cart. Mais quand sa femme lui eut donn un fils, qui
vint au monde en 1560, et qui fut baptis sous ses yeux dans la
chapelle du chteau des Roches, Andr Fadounet obit  une inspiration
malfaisante, en ne craignant pas de reparatre en Bourgogne, o il
pouvait tre arrt comme huguenot: il avait brav ce danger, pour
enlever le nouveau-n, sous prtexte que la mre tait incapable de le
nourrir elle-mme et que le salut de l'enfant exigeait qu'il ft confi
 une nourrice. La dame des Roches n'avait pas eu de nouvelles de son
fils depuis plusieurs mois, lorsque le pre lui crivit qu'ayant rsolu
d'abandonner pour toujours sa patrie o allait clater une guerre de
religion, il se faisait un devoir de lui rendre leur enfant qu'il avait
mis en nourrice, et qui, devenu fort et bien portant, serait mieux
soign dsormais par sa mre.

La joie de celle-ci fut aussi vive que sa douleur avait t profonde
au moment o son fils lui avait t enlev. Le jour et l'heure de la
restitution de l'enfant taient donc fixs.

Andr Fadounet devait revenir de Genve avec cet enfant, pour le
remettre  la mre: il n'avait qu' traverser la Sane,  un endroit
dsign, au-dessous de Mcon, et la dame des Roches, qui l'attendrait 
cet endroit, en pleine nuit, recevrait de ses mains l'enfant, qu'il la
priait de faire lever dans la crainte du Seigneur et qu'il se rservait
de reprendre plus tard, disait-il, pour en faire un bon chrtien selon
l'vangile. La dame des Roches eut le courage de venir, seule avec sa
fille, au-devant de ce cher enfant, que son mari lui ramenait. Ce fut
une nuit pouvantable: la Sane avait dbord, et l'inondation couvrait
en partie les plaines avoisinantes; les eaux taient trop grosses et
trop rapides pour qu'une barque, si bien conduite qu'elle pt tre,
parvnt  traverser le fleuve. Madeleine des Roches attendit, toute la
nuit, sur la rive, au milieu de l'inondation qui montait et s'tendait
autour d'elle. La prsence de sa fille, ge alors de quatre  cinq ans,
la fora de songer  sa propre conservation, et de ne pas se sacrifier
 sa douleur; mais les six heures d'angoisse et de dsespoir qu'elle
passa, cette nuit-l, au bord de la Sane, par le vent et l'humidit,
eurent une action immdiate sur sa vue: elle la perdit spontanment,
sous l'influence d'une goutte sereine, et elle tait aveugle quand on
lui annona qu'une barque, qui traversait le fleuve, avait t brise
et coule  fond par le choc d'un arbre dracin, et que deux ou trois
personnes s'taient noys. On retrouva leurs corps, entre autres celui
du seigneur des Roches, qu'on n'et pas de peine  reconnatre et qui
fut inhum dans la chapelle de son chteau. Mais l'enfant au berceau,
qu'il devait avoir avec lui, fut vainement cherch dans les eaux du
fleuve: on ne le retrouva pas. La mre aveugle prsidait en personne
 ces recherches qui durrent plusieurs jours, et qui n'eurent aucun
rsultat. Elle conut ds lors un tel ressentiment, une telle horreur
contre son mari,  qui elle attribuait la mort de leur pauvre enfant,
qu'elle ne voulut mme plus porter son nom de veuve et qu'elle reprit
le nom patronymique de _Neveu_, en retournant s'tablir  Poitiers, sa
ville natale, o elle ne comptait plus un seul parent, ni an seul ami.
Depuis dix ans, son unique occupation avait t l'ducation de sa fille,
qu'elle avait faite aussi savante qu'elle, et dont elle reconnaissait
avec orgueil la supriorit intellectuelle, mais toute la peine qu'elle
se donnait pour cultiver et perfectionner cette belle intelligence ne
pouvait la distraire de son ide dominante, exclusive: la perte de son
fils.

[Illustration: La mre aveugle prsidait aux recherches.]

Ce jour-l, aprs deux heures consacres  l'tude, dans la chambre de
sa mre et sous la direction attentive de cette tendre institutrice,
Catherine lui demanda la permission d'aller  la rencontre du savant
mdecin Jules de Guersens, qui avait promis de leur faire visite dans
la matine. Madame Neveu y consentit volontiers, car elle n'tait point
assez goste pour vouloir imposer  sa fille les privations qu'elle
avait  supporter elle-mme en raison de son infirmit.

--Va, mon enfant! lui dit-elle avec bont, mais ne t'loigne pas trop et
sois prudente en suivant le bord de l'eau, car, bien que le Clain soit
une rivire peu dangereuse et peu profonde, je n'en ai pas moins une
dfiance involontaire  l'gard des rivires.... Ne reste donc pas trop
longtemps absente, lors mme que le Clain, ajouta-t-elle en souriant,
t'inspirerait d'aussi beaux vers, que l'Hippocrne et le Permesse, ces
clbres sources de l'Hlicon, en inspiraient autrefois aux potes de la
Grce.

Catherine n'avait rien  changer  sa toilette, qui tait plus lgante
que luxueuse, et qui devait son plus bel ornement  sa gracieuse manire
de la porter; elle se couvrit seulement la tte d'un chapeau d'toffe
blanche, qui encadrait son joli visage, comme celui d'une madone
d'Italie. C'tait seulement pour se garantir du hle et du soleil,
en cette tide matine de printemps, qui s'annonait par un concert
d'oiseaux dans les branches verdoyantes des arbres. Elle avait pris,
pour compagnon de promenade, un livre de papier blanc, sur les pages
duquel elle avait dj crit au crayon les premires scnes d'une
tragi-comdie en vers, intitule _Tobie_.

Pendant que la jeune potesse s'en allait, le long de la rivire, 
petits pas, mditant son oeuvre et ne s'arrtant que par intervalles,
afin de transcrire sur son carnet quelques vers qu'elle venait de
composer, sa pense se pntrait intimement du sujet biblique qu'elle
avait choisi pour en faire un petit drame en six ou sept scnes: elle
n'tait plus  Poitiers, en ce moment. Le paysage qui se dployait sous
ses yeux avait chang d'aspect et de couleur: la rivire du Clain tait
devenue un grand fleuve de la Mdie; elle se figurait approcher de
la ville de Rags, o Tobie allait se rendre sous la garde de l'ange
Raphal; mais elle n'apercevait ni l'Ange ni Tobie, qui taient les
personnages de son drame. Soudain elle entend le bruit de l'eau qui
jaillit et qui clapote, et ses regards hallucins se portent sur un
enfant, qui s'est mis  l'eau et qui s'essaye  nager dans le Clain;
elle a cru voir le jeune Tobie se baignant dans le fleuve, et elle
imagine que le poisson monstrueux va paratre, tel que le dcrit la
Bible. La vision ne dure qu'un instant et s'efface aussitt. Ce n'est
plus l'ange Raphal qu'elle voit devant elle, c'est Jules de Guersens,
le mdecin de sa mre et son matre ou plutt son mule en posie:
il l'avait reconnue de loin et il venait  elle, en silence, pour la
surprendre au milieu de son inspiration potique.

Jules de Guersens, originaire de Gisors en Normandie, tait venu fort
jeune  Paris, pour suivre les cours des facults de droit et de
mdecine, n'ayant pas encore choisi sa vocation et ne sachant s'il
serait mdecin ou avocat. Il eut de brillants succs dans ses tudes,
quoique suivant  la fois deux carrires diffrentes; il fit de si
rapides progrs dans l'une et l'autre, qu' l'ge de vingt-cinq ans il
tait simultanment docteur en droit et docteur en mdecine. Mais il
s'arrta tout  coup au seuil des deux carrires qu'il s'tait ouvertes
avec tant de succs, et il ne songea plus qu' devenir pote; son got
le portait vers le genre dramatique; il avait commenc  crire une
tragdie, tire de Xnophon, qu'il nommait _Panthe_ et qu'il se
proposait de faire reprsenter au thtre de l'htel de Bourgogne,
o l'on ne jouait plus de mystres, par ordonnance du Parlement.
En revanche, on y jouait des farces, trs plaisantes et trs
divertissantes, bien qu'assez grossires, et les acteurs de ce thtre
ne savaient ce que pouvait tre une tragdie  la manire des grands
tragiques grecs. On conseilla donc  Jules de Guersens de se transporter
 Poitiers, avec sa tragdie, parce qu'il y avait, dans cette ville, une
troupe de comdiens, qui reprsentaient encore des mystres, ces
vieux drames bibliques et historiques que le Parlement de Paris avait
interdits depuis dix ou douze ans dans la capitale. Les mystres
offraient sans doute quelque analogie avec la tragdie, imite du
thtre grec, qui tait encore bien nouvelle en France, puisque la
premire qu'on y reprsenta, dans un collge de Paris, en 1552, fut la
_Cloptre captive_ de Jodelle, et cet heureux essai avait fait natre
un petit nombre de tragdies, de la mme espce, qui ne trouvaient des
acteurs et des spectateurs que dans les collges.

L'auteur de _Panthe_ tait un grand et beau jeune homme, distingu de
tournure et de manires, qui n'avait rien de l'apparence solennelle et
pdante d'une personnalit mdicale: sa physionomie franche et ouverte
respirait la bont et la douceur, mais elle se voilait, par moments,
d'une teinte mlancolique et chagrine.

Il n'avait pu se soustraire  l'obligation de porter le bonnet carr de
velours noir et la longue robe d'tamine noire, boutonne du haut en bas
par-devant, avec de larges manches tombantes  parements de velours;
il avait mme le petit rabat de toile blanche, qui caractrisait les
matres s arts et les docteurs de Facult; mais ce costume svre et
magistral n'tait chez lui que noble et mme lgant, par la faon
simple et naturelle dont il le portait, contrairement aux habitudes de
ses confrres du doctorat, qui se donnaient autant que possible un air
imposant et majestueux.

--Merci Dieu! gentille Catherine! dit-il en l'abordant. Je suis aise de
vous rencontrer par cette radieuse matine de mai! J'coutais  distance
votre voix mlodieuse murmurant des vers, que j'admirais sans les
entendre. Sont-ce pas des vers de notre _Tobie_?

--Oui, rpondit-elle avec un charmant sourire: je faisais parler l'ange
Raphal, pour inviter Tobie  se baigner dans le fleuve. L'enfant
obit  cette bnvole invitation; il se recommande au Seigneur, avant
d'entrer dans l'eau, mais il pousse un cri de terreur en voyant venir
 lui un poisson monstrueux, qui, la gueule bante, semble prt  le
dvorer; il veut s'enfuir et regagner le bord....

--C'est l que l'ange doit l'encourager, reprit Jules de Guersens, en
lui adressant ces deux vers, par exemple:

  Arme-toi de courage, enfant, au nom du ciel!
  Ce monstre peut t'aider: il vient t'offrir son fiel.

--Je pensais, dit Catherine, montrer Tobie qui court gros risque de
se noyer, et l'ange qui arrive  point pour lui tendre la main et le
sauver. N'est-ce pas l le rle d'un bon ange, et l'enfant aura-t-il, 
lui seul, la force de tuer ce vilain poisson?

Tout  coup des cris de dtresse s'lvent du ct de la rivire, et
Catherine se rappelle sur-le-champ qu'elle a vu, en passant, un enfant 
demi-nu, qui s'tait avanc au milieu de l'eau, sans perdre pied et qui
s'efforait d'apprendre  nager. C'tait, ce ne pouvait tre que cet
enfant qu'on entendait appeler au secours; c'tait lui qui se noyait,
comme le _Tobie_ de la tragi-comdie de mademoiselle Neveu; c'tait la
scne mme de cette tragi-comdie, que la jeune potesse allait avoir
sous ses yeux.

--C'est Tobie qui se noie! s'cria-t-elle, en courant vers l'endroit
d'o partaient ces cris dsesprs, qui s'affaiblissaient par degrs et
qui finirent par cesser tout  fait. L'enfant! l'enfant! Il a dj perdu
connaissance! il va prir! L'ange Raphal n'est-il plus l pour le
sauver! Sauvez-le, pour l'amour de Dieu!

Jules de Guersens avait suivi mademoiselle Neveu, sans savoir le
motif qui l'entrainait vers la rivire, o il aperut un enfant qui
disparaissait dj au fond de l'eau. Il ne prit pas le temps de quitter
ses vtements, et il entra tout habill dans l'eau, qui, par bonheur,
n'tait pas profonde, il n'eut pas de peine  y retrouver l'enfant
vanoui, qu'il prit dans ses bras et qu'il dposa sans mouvement sur la
rive. Le pauvre petit respirait faiblement, mais, comme sa respiration
devenait plus rare et plus pnible, le mdecin jugea que l'asphyxie
faisait des progrs et que l'tat de cet enfant exigeait des soins aussi
prompts qu'nergiques. Il le prit entre ses bras, esprant encore le
rappeler  la vie, et il l'emporta, en courant, jusqu' la maison de
madame Neveu.

--Vite! vite! disait-il  Catherine. Qu'on allume un grand feu! Il nous
faut du linge bien chaud! Il n'y a pas une minute  perdre! le pouls ne
bat plus! O allons-nous coucher cet enfant? Il est bien malade, s'il
n'est pas dj mort!

Ce fut dans sa propre chambre, o elle ne couchait jamais, que
Catherine, toute mue et toute en larmes, fit transporter l'enfant, que
le mdecin avait dbarrass de ses hardes mouilles pour l'envelopper de
linges chauds, pendant qu'on allumait dans la large chemine un beau feu
ptillant, avec des fagots et des bourres. Il s'agissait de ramener
la chaleur dans ce corps glac, qui ne donnait plus signe de vie, mais
Jules de Guersens percevait encore un lger battement du coeur. Tout
espoir n'tait donc pas perdu: il se mit  frotter doucement, avec de
la laine, toutes les parties du corps, que le froid de la mort semblait
avoir dj envahies; puis, il insuffla de l'air dans la poitrine, qu'il
prsentait alternativement  l'action de la flamme du foyer. Enfin,
l'enfant poussa un faible soupir et entr'ouvrit les yeux qu'il referma
aussitt. Il tait sauv; on le mit dans le lit sous d'paisses
couvertures, et on le laissa reprendre ses sens, en vitant de
l'mouvoir et de le troubler, pendant qu'il achevait de revenir  lui.

Jules de Guersens s'aperut seulement alors de l'tat o il se trouvait
lui-mme, mouill des pieds  la tte et ayant besoin de changer
de vtements. Il demanda donc  Catherine Neveu la permission de
s'absenter, en lui promettant de ne pas rester longtemps loign de son
petit malade et la rassurant absolument sur les suites d'un accident qui
avait failli causer la mort de cet enfant. Catherine, assise au chevet
du lit dans lequel on avait couch l'enfant, qui commenait  se
ranimer, ne l'avait pas encore quitt des yeux: elle pleurait
silencieusement, en regardant cette gracieuse et sympathique figure,
empreinte d'une pleur mortelle, o n'apparaissaient pas encore les
signes vidents du retour  la vie.

--Cet enfant est hors de danger, dit le mdecin en partant; mais il
rclame toujours des soins, et je conseillerais d'avertir les parents.

--Ce malheureux enfant n'a peut-tre pas de mre, objecta Catherine;
s'il en avait une, elle ne l'et pas laiss s'exposer ainsi  se noyer
dans le Clain. Pauvre cher enfant! ajouta-t-elle avec un accent de
tendre piti, tu n'as donc plus de mre?

L'enfant avait entendu cette voix pntrante, qui lui allait jusqu'au
fond du coeur. Il fit un mouvement et rouvrit les yeux, puis il les
ferma et les rouvrit encore, en jetant autour de lui des regards
tonns. Il ne savait pas o il tait, et tous les objets qui
l'entouraient n'veillrent aucun souvenir dans son esprit, qui avait
ressaisi quelques lambeaux de sa mmoire; mais, quand ses yeux se furent
fixs sur mademoiselle Neveu, qui le contemplait avec une motion
inexplicable, il ne cessa plus de la regarder,  travers les larmes de
joie et de reconnaissance qui dbordaient de ses paupires.

[Illustration: J'tais venu pcher aux crevisses.]

--Mon enfant! rpta Catherine, qui prouvait un intrt singulier pour
cet enfant qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle semblait vouloir
reconnatre. On et dit qu'elle l'avait vu ailleurs,  une poque et
dans des circonstances que sa mmoire ne parvenait pas  dterminer.

--Mon enfant, vous n'avez donc pas de mre?

--Non, Madame, rpondit-il timidement d'une voix faible et voile, je
n'ai pas de mre.

--Et votre pre? demanda Catherine, en hsitant  pousser plus loin cet
interrogatoire, qui paraissait embarrasser visiblement le malade, et lui
causer une agitation extraordinaire. Comment vous a-t-on permis de vous
baigner seul dans cette rivire, o vous auriez pu vous noyer?

--Je n'ai pas cru mal faire, Madame, reprit-il en fixant sur elle de
grands yeux inquiets et attendris. Je n'ai pas de pre! murmura-t-il, en
pleurant  sanglots. J'ai commis sans doute une grande imprudence, et
voici seulement que je me souviens de ce qui s'est pass! J'tais venu
pcher aux crevisses, et ma pche termine, j'ai trouv le lieu si
engageant, l'air si tide, l'eau si limpide, que l'ide m'est venue de
me baigner, sans trop m'carter du bord, et j'avais presque russi  me
soutenir sur l'eau, en nageant comme j'avais vu nager; mais soudain j'ai
perdu pied, j'avalais de l'eau  pleines gorges et j'enfonais dans
la rivire. J'ai cri  l'aide, j'invoquais mon saint patron, en me
dbattant au milieu de l'eau qui bourdonnait dans mes oreilles; je
n'avais plus la force de crier, je perdais haleine, je voyais tout noir,
et je ne sais plus rien de ce qui est advenu. N'est-ce pas vous, Madame,
qui m'avez secouru dans ce terrible moment o j'allais mourir? N'est-ce
pas vous qui m'avez sauv?

--Ce n'est pas moi, mon enfant, dit-elle en cherchant  le calmer.
Rendez grce  Dieu qui vous est venu en aide; ne vous agitez pas comme
vous faites, et tchez de reposer, sous les auspices de votre ange
gardien qui vous a sauv!

L'enfant tait en proie  un violent accs de fivre, qui le fit tomber
dans le dlire: il prononait des paroles sans suite et jetait des cris
touffs; il voulait s'lancer hors du lit, o mademoiselle Neveu
avait peine  le retenir; il repassait, en imagination, par toutes les
horreurs de la catastrophe dans laquelle il avait failli prir; il
croyait encore se dbattre au milieu des eaux qui l'engloutissaient, et
il rptait d'une voix teinte: Plus de pre! plus de mre!

Catherine, inquite et dsole de l'exaltation dlirante de son malade,
se sentait impuissante  le soulager. Jules de Guersens revint, par
bonheur, avec les mdicaments dont il avait jug prudent de se munir;
il administra une potion calmante  l'enfant, qui pouvait tre atteint
d'une fivre chaude: l'effet salutaire de cette potion fut presque
immdiat; le malade s'apaisa comme par enchantement et s'endormit d'un
sommeil bienfaisant et rparateur.

--Mon cher matre, dit Catherine  Jules de Guersens, cet enfant est un
orphelin que Dieu nous a envoy pour que nous lui servions de pre et de
mre. Voyez comme il dort d'un bon sommeil? Il s'veillera guri. Mais
quand s'veillera-t-il? C'est  moi de le garder et de veiller sur lui,
pour achever votre oeuvre, car c'est vous qui l'avez sauv, comme l'ange
qui protgeait Tobie. Je vous adjure de voir ma mre et d'inventer
quelque beau prtexte qui motive mon absence, vis--vis d'elle.
Dites-lui que je suis un peu souffrante, et que je viens de rentrer,
incommode de ma promenade sous le soleil du printemps... Mais, non,
cherchez plutt un prtexte quelconque qui n'ait pas lieu de lui donner
du souci  mon gard; dites-lui que vous me laissez avec mon Tobie et
que je viens de composer une scne bien touchante, dont l'ange Raphal
aura tout l'honneur.

Jules de Guersens serra la main de la jeune fille, et il la contempla en
silence avec une tendre admiration. Catherine avait repos ses regards
sur l'enfant qui dormait du sommeil le plus paisible. Le mdecin
s'loigna en soupirant, mu et charm de la dlicate sollicitude avec
laquelle mademoiselle Neveu remplissait son rle de garde-malade.

--Heureux, pensait-il en se rendant chez madame Neveu, qu'il et
volontiers oublie pour rester avec sa fille, heureux celui qui sera
jug digne d'obtenir la main de cette muse d'innocence, que j'ai
surnomme la Minerve franaise. Elle vaut plus,  elle seule, que les
neuf Muses du Parnasse antique!

Madame Neveu s'tonnait et s'attristait que sa fille l'et abandonne
si longtemps, et encore n'tait-ce pas elle qui lui amenait le mdecin.
Celui-ci ne russit pas  faire agrer  cette mre jalouse et exigeante
les excuses qu'il s'tait charg de lui prsenter de la part de
Catherine. Madame Neveu ne put rprimer un mouvement de dpit et
d'impatience: elle leva au ciel ses yeux sans regard et ne put
s'empcher de gmir.

--Je comprends, dit-elle, que la compagnie d'une mre aveugle et
souffreteuse ait assez peu de charmes pour une jeune fille, qui doit
penser au mariage et qui met son plaisir dans l'tude et la culture des
lettres. Certes,  cet gard, trs cher et bon docteur, je dois vous
savoir mauvais gr d'avoir veill, par des loges, l'ambition potique
de Catherine. Elle ne songe maintenant qu' faire imprimer ses posies
et  les ddier  notre souverain pote Pierre de Ronsard, le grand chef
de la Pliade.

--Certes, on voit tous les jours sortir de dessous la presse maintes
posies qui ne valent pas celles de mademoiselle Catherine, rpondit
Jules de Guersens. Je l'encourage fort  mettre en lumire ses beaux
vers, avec les vtres, Madame....

--Oh! ne parlez pas de ces vanits du monde qui n'ont plus d'attraits
pour moi! reprit madame Neveu, avec tristesse. Catherine a eu grand tort
de vous montrer ces faibles essais de ma frivole jeunesse, que j'avais
oublis et que je veux anantir. J'tais heureuse alors, ou plutt je
croyais l'tre un jour; j'avais foi dans l'avenir, j'allais m'unir par
les liens sacrs du mariage  un homme qui me semblait digne de mon
estime et de mon attachement; la vie s'ouvrait  moi avec toutes ses
joies, toutes ses esprances, toutes ses promesses, la posie dbordait
de mon coeur, et je clbrais dans mes vers tout ce qui semblait fait
pour m'inspirer, la nature et ses merveilles, les plaisirs des champs,
les grandeurs de notre sainte religion, les nobles sentiments de l'me,
l'amour conjugal, l'amour maternel...Hlas! je suis entre bientt dans
les dceptions et les amertumes de l'existence humaine, et l'toile de
la posie a cess de luire sur mon chemin sombre et douloureux.

Madame Neveu avait une vive sympathie pour Jules de Guersens, qui
l'environnait de soins vigilants et qui ne dsesprait pas de lui rendre
la vue. Il ne la flattait pourtant pas de cet espoir, qu'il craignait
de ne pouvoir raliser aussi promptement et aussi srement qu'il l'et
voulu, mais il lui disait que la nature tait plus puissante que l'art,
et il l'invitait  mettre sa confiance en Dieu, qui faisait encore des
miracles dans les cures de la mdecine. Il n'ignorait pas que la pauvre
aveugle avait perdu un fils au berceau, dont la perte lui tait toujours
prsente et la faisait inconsolable; mais madame Neveu gardait un
silence absolu sur les circonstances de sa vie et ne laissait pas mme
souponner qu'elle tait fort riche, qu'elle possdait en Bourgogne
un domaine seigneurial, qu'elle portait un nom noble, et que sa fille
serait un grand et riche parti pour l'poux qu'elle lui choisirait. Ce
n'taient donc pas ces considrations qui avaient amen le jeune mdecin
 dsirer son union avec Catherine Neveu, quoiqu'il n'et pas fait
connatre ses intentions  la mre de cette belle et spirituelle
personne. Celle-ci se sentait tout navement engage d'amiti envers
Jules de Guersens, dont elle apprciait les belles qualits morales;
elle n'tait pas loigne de le regarder comme un frre, en lui
accordant toute confiance et toute affection, mais elle n'avait jamais
song  en faire un mari, d'autant plus qu'elle prouvait une rpulsion
invincible pour le mariage. Les plaintes continuelles de sa mre 
l'gard d'un poux qui n'tait pas digne d'elle et le tableau des
misres conjugales que la malheureuse veuve ne se lassait pas d'taler
sous les yeux d'une enfant, avaient contribu sans doute, de bonne
heure,  faire natre dans l'esprit de Catherine une ferme rsolution de
ne pas se marier.

--Bonne mre, disait-elle quelquefois  madame Neveu, si vous n'tiez
plus l pour me servir de guide et de compagne ici-bas, j'irais me
mettre sous la garde du bon Dieu dans un couvent; mais,  coup sr, je
ne vous quitterai jamais pour devenir l'esclave d'un mari.

Madame Neveu aurait d empcher peut-tre cette trange ide de
s'enraciner dans le coeur de Catherine, si elle et cherch  la
dissuader d'une opinion fausse, qui pouvait influer sur le reste de sa
vie et qui ne tarda pas  devenir la rgle de sa conduite; mais la mre
en riait et n'y attachait aucune importance, parce que le moment de
songer  l'tablissement de sa fille  peine nubile lui paraissait
s'loigner de jour en jour, au lieu de s'approcher, car elle avait
trouv dans Catherine une compagne fidle et presque insparable,
qu'elle n'et pas eu le dsintressement de cder  un mari.

--La mythologie, lui disait encore Catherine, a bien fait les choses en
ne donnant pas de maris aux Muses: elles ont, pour elles toutes, une
sorte de conseiller et de prcepteur dans Apollon, qui n'en pouse
aucune. Et moi, j'aurai aussi mon Apollon, c'est Jules de Guersens.

Catherine tait encore auprs de l'enfant, qui dormait toujours et
qu'elle regardait sans cesse avec la mme motion. Elle vint  penser
que cet enfant, dont il avait fallu enlever les haillons tremps d'eau,
ne trouverait pas de vtements  reprendre, en se rveillant. Elle
envoya donc dans la ville, pour lui procurer de quoi se vtir d'une
manire convenable, et on apportait les habits qu'elle avait fait
acheter, quand l'enfant s'veilla. Ses premiers regards furent pour
elle.

--N'tes-vous pas, lui dit-il avec attendrissement, une de ces fes qui
sont toujours prtes  aider et  secourir les pauvres gens, ds qu'on a
besoin d'elles? Vous tes la premire que j'aie vue, et je souhaite n'en
plus voir d'autres que vous.

Catherine appela un vieux valet et lui ordonna d'habiller l'enfant,
pendant qu'elle irait s'informer de la sant de sa mre et ne
demeurerait que peu d'instants absente. En la voyant se disposer 
sortir de la chambre, l'enfant la suivit d'un oeil fixe et plein de
larmes.

--Oh! revenez, je vous en conjure! lui dit-il avec tendresse, revenez
bientt! Si vous ne revenez pas, je me sentirai mourir!

La jeune fille le quitta, toute mue, ayant peine  retenir ses larmes
et ne comprenant pas la cause d'une si singulire motion. Lorsqu'elle
entra dans la chambre de sa mre, Jules de Guersens y tait encore; il
rougit en la voyant paratre et se leva d'un air timide et embarrass,
qu'elle ne se souvenait pas d'avoir remarqu chez lui en toute autre
occasion. Elle en fut trouble et inquite, en attribuant cet embarras 
un entretien que son arrive avait interrompu.

--Je ne viens qu'un moment auprs de vous, bonne mre, lui dit-elle. Je
constate avec plaisir que notre ami vous tient compagnie et vous empche
de vous apercevoir de ma longue absence.

--Elle a dur, en effet, bien longtemps, reprit madame Neveu: deux
heures au moins, et je dois maudire la posie qui me prive ainsi de ta
prsence, surtout dans un moment o il tait grandement question de
toi...

--De moi? rpliqua Catherine, qui tourna les yeux vers Jules de
Guersens, pour avoir l'explication de ce reproche.

--Ne devines-tu pas? lui dit sa mre. Jules de Guersens, que nous
estimons, que nous aimons, comme si c'tait un vieil ami, voulait me
rendre le fils que j'ai perdu, en devenant mon gendre, et me demandait
ta main?

--Monsieur, je ne saurais tre que trs sensible  une telle marque de
bienveillance et d'affection, dit Catherine en baissant les yeux. Vous
pouviez dj compter sur mon amiti; j'y joindrai maintenant une bien
douce reconnaissance. Mais, je pensais vous l'avoir dj dclar avec
franchise, le mariage n'est pas fait pour moi!

--Et cependant, Mademoiselle, rpondit Jules de Guersens avec tristesse,
nulle mieux que vous n'est faite pour le bonheur d'un mari! Vous ne
m'accuserez point de m'tre trop press de parler et d'avoir rvl un
secret que vous deviez tre la premire  connatre. C'est votre mre
elle-mme qui m'a forc de le trahir...

--Contentez-vous d'tre mon ami, mon meilleur ami, reprit-elle en lui
tendant la main et en serrant la sienne qu'elle sentait tremblante et
glace. Je vous jure, devant ma mre, que je ne me marierai jamais.

A ces mots, elle dissimula sa profonde motion, en faisant comprendre,
par un signe,  Jules de Guersens, qu'elle tait appele ailleurs par
des motifs qu'il pouvait apprcier, et elle sortit en le priant de
rester encore avec madame Neveu, jusqu' ce qu'elle et fini une tche
d'humanit dans laquelle il avait eu sa part. Elle revint donc, sous
l'impression d'un grand trouble, auprs de l'enfant, qui tait dj
habill et qui se regardait avec surprise dans ses nouveaux habits, si
beaux et si riches qu'il n'en avait jamais port de pareils dans toute
sa vie. Ce costume lui donnait un air de distinction native, qui
frappa Catherine et lui causa une satisfaction intime, dont elle ne
s'expliquait pas la cause. Elle se flicita davantage d'avoir conserv
la vie d'un enfant qui devait tre si cher  ses parents. Elle ne se
rappelait pas que ce pauvre enfant tait un orphelin.

--On est probablement bien inquiet de vous, dans votre famille? lui
dit-elle. Il serait temps de vous y reconduire ou du moins d'avertir vos
parents que vous tes ici sain et sauf et en sret.

--Je n'ai pas de famille, Madame, rpondit-il avec un sourire
mlancolique. Ne vous l'avais-je pas dit? Je ne suis pas trop press,
j'en conviens, de retourner  la boutique de matre Nicolas Courtois,
ajouta-t-il en souriant avec malice. J'avais fait aujourd'hui l'cole
buissonnire, pour aller  la pche, et sans vous, ma trs noble
demoiselle, sans votre ami qui m'a gentiment tir de l'eau, j'tais bel
et bien noy, pour ma punition.

--Ce matre Nicolas Courtois, lui demanda Catherine, n'est-ce pas
l'imprimeur de Poitiers?

--Je n'en connais pas d'autre, ne vous dplaise, rpliqua l'enfant;
c'est un honnte homme qui sait son mtier, mais qui est un peu rude
pour ses pauvres apprentis. Imaginez qu'il les bat comme pltre, 
propos de rien et de tout.

--Vous a-t-il donc battu, ce mchant homme, mon enfant? dit Catherine.
Ce n'est pas dans son imprimerie qu'on imprimera mes vers, je vous
assure! Un homme qui bat les enfants est un vrai monstre! Vous tes donc
ouvrier imprimeur, mon cher enfant?

--Je le suis et je m'en fais gloire, repartit l'enfant.

C'est le plus noble des mtiers, et je ne le changerais pas contre une
matrise d'picier ou d'orfvre. Et vous, madame, ne parlez-vous pas de
faire des vers? Oh! combien je serais heureux d'avoir  les composer en
beaux caractres neufs, sans laisser passer des bourdons ni faire des
coquilles!

--Mon ami, lui dit-elle enchante de son ardeur au travail, vous ne
m'avez pas encore fait connatre votre nom?

--Je me nomme Jacques des Roches, rpondit l'enfant avec modestie, et je
n'ai pas plus de douze ans, si je les ai...

--Jacques des Roches? s'cria Catherine. Jacques des Roches! C'est bien
l votre nom, cher enfant?

--Assurment, Madame, c'est le nom qui me fut donn  l'hpital de Lyon,
quand on m'y apporta dans mon berceau.

--Jacques des Roches! rptait Catherine. Et vous avez douze ans, ou peu
s'en faut? Vous dites qu'on vous apporta dans votre berceau  l'hpital
de Lyon? D'o veniez-vous, lorsqu'on vous y apporta, mon pauvre enfant?

--Je n'en sais, ma bonne dame, que ce qu'on m'en a dit, rpliqua Jacques
des Roches, tonn et tourment de l'agitation extraordinaire qui
s'tait empare de sa protectrice. J'ai t lev dans l'hospice des
Orphelins  Lyon, et l'on ne m'y donnait pas d'autre nom que celui
que j'ai toujours port depuis. J'avais sept ans ou environ, quand
un compagnon d'imprimerie, qui avait perdu un fils unique, offrit de
m'adopter et de m'apprendre son tat; ce qu'il fit, le digne homme,
et je profitai si bien de ses leons, qu'avant ma dixime anne, je
travaillais  la casse assez proprement dans l'imprimerie des Griphes,
les premiers imprimeurs de Lyon. Je gagnais honntement ma vie chez ces
braves patrons, et j'y serais encore, si je n'avais pas eu le malheur de
perdre mon pre adoptif. Je pris ds lors en horreur le sjour de Lyon,
et tout jeune que j'tais, je commenai  faire mon tour de France,
tantt comme compositeur, tantt comme garon de presse. Le sort me
conduisit  Poitiers, il y a six ou sept mois, et je m'enrlai, pour
deux ans, dans l'imprimerie de matre Nicolas Courtois, o je me
trouverais fort bien, s'il ne battait pas si dru ses apprentis. Enfin,
suivant le dicton: O la chvre est attache, il faut qu'elle broute...

--Mais vous ne me dites pas, mon enfant, ce qui m'intresse le plus,
interrompit Catherine, qui ne le quittait pas des yeux une minute.
Racontez-moi comment et pourquoi ce nom de Desroches vous a t donn.

--J'y tais, certainement, dit-il en souriant avec candeur, mais je ne
me rappellerais pas dans quelles circonstances je suis arriv  Lyon par
la Sane, une grande et belle rivire, qui passe  Lyon et va se joindre
 la Loire. Mon berceau venait on ne sait d'o; il avait descendu le
fleuve, moi dedans et bien paisiblement endormi,  ce qu'on m'a racont;
le berceau s'arrta au pied d'un amas de roches, qui forment un cueil 
l'entre de la ville. Les bonnes gens qui m'avaient sauv me servirent
de parrains, en rapportant de quelle faon ils m'avaient trouv dormant
dans mon berceau: ce sont eux qui me nommrent _des Roches_. Quant au
nom de Jacques, qui devait tre mon nom de baptme, il tait inscrit
sur le berceau et brod sur mes langes. On m'a dit aussi que le nom de
Desroches se trouvait galement, sur mon berceau,  la suite du nom
de Jacques. Enfin, depuis lors, on ne m'a jamais appel que Jacques
Desroches...

--Jacques, mon bien-aim Jacques! criait Catherine, folle de bonheur: Je
suis ta soeur! Tu es mon frre!

[Illustration: Mre! voici Tobie! Voici mon frre! Voici votre fils
Jacques!]

Elle prit Jacques dans ses bras et le couvrit de baisers mls de
larmes, et Jacques Desroches partageait, sans y rien comprendre,
l'motion dont il tait l'objet et la cause. Il ne s'expliquait pas
comment, lui pauvre orphelin abandonn et simple ouvrier apprenti dans
une petite imprimerie de Poitiers, il pouvait tre le frre de cette
noble et belle demoiselle, qu'il ne connaissait que pour avoir t sauv
et soign par elle.

Soudain Catherine, dont la joie et l'enthousiasme n'avaient fait que
s'accrotre, trouva la force de le soulever de terre et de l'emporter
entre ses bras jusqu' la chambre de sa mre, auprs de qui Jules de
Guersens tait encore, sans pouvoir se remettre du coup qui l'avait
frapp dans ses plus chres illusions.

--Mre! voici Tobie! cria-t-elle, d'un accent imposant et prophtique:
voici mon frre! voici votre fils Jacques!

Madame Neveu, qui n'avait pas t prpare le moins du monde  cette
rsurrection miraculeuse de son fils, prouva dans tout son tre une
telle commotion, une telle secousse morale, que la crise physique, dont
Jules de Guersens avait prvu le rsultat, se produisit tout  coup:
elle recouvra la vue aussi spontanment qu'elle l'avait perdue onze ans
auparavant; ses yeux ferms se rouvrirent, en se ranimant, et elle put
s'assurer que son fils tait l, devant elle, dans les bras de sa fille.
Elle poussa un cri terrible et tomba vanouie, les mains jointes dans
l'lan d'une prire mentale, qui avait un cho dans le coeur de toutes
les mres.

Son fils retrouv, Madeleine Neveu rendit mieux justice  son mari
dfunt, dont elle honora la mmoire, en reprenant son nom de Desroches,
sous lequel elle se fit connatre dsormais comme une des femmes les
plus brillantes et les plus aimables de son temps. Sa maison devint le
centre des runions de tous les potes et de tous les gens d'esprit qui
passaient par Poitiers ou qui souvent y venaient exprs pour la voir.
Elle ne dsavoua plus les jolis vers qu'elle avait faits dans sa
jeunesse. Quant  Catherine, elle n'pousa pas Jules de Guersens, en
haine ou en crainte du mariage, mais elle demeura la plus fidle amie de
son matre et de son admirateur, qui l'avait surnomme la _Pallas de la
France_ et qui lui ddia la tragdie de _Panthe_, en dclarant qu'il
n'avait fait que s'inspirer du gnie potique de son lve. La belle et
incomparable Mademoiselle Desroches lui offrit en change la ddicace de
sa tragi-comdie biblique de _Tobie_, qu'elle fit reprsenter, sous les
yeux de sa mre, dans l'amphithtre romain de Poitiers. Son jeune frre
Jacques avait voulu prendre part  cette mmorable reprsentation, o il
joua de la manire la plus touchante le rle de Tobie. Ce fut Jules de
Guersens qui se chargea de faire imprimer  Paris, chez Abel l'Angelier,
les oeuvres de la mre et de la fille, en tte desquelles Mademoiselle
Desroches s'adressait  ses vers, dans un sonnet prliminaire, o elle
leur disait avec un gracieux enjouement:

  O voudriez-vous aller? H! mes petits enfants,
  Vous tes habills d'une trop faible corce!

Les premiers potes et les meilleurs crivains contemporains n'en
dposrent pas moins leurs hommages admiratifs aux pieds de la sage et
docte Muse de la ville de Poitiers.




LES PREMIERES ARMES

DE JEAN DE LAUNOY

(1613)


Au commencement du XVIIe sicle, vivait  Coutances une pauvre veuve,
que son mari, le sieur de Launoy, d'une famille ancienne et noble de
Normandie, avait laisse dans la misre, avec deux enfants en bas ge,
un fils et une fille. Cette malheureuse femme tait trop fire pour
recourir  la piti de ses parents, qui n'eurent garde de venir
d'eux-mmes  son aide, et qui n'auraient pas rpondu davantage  son
appel suppliant: elle prfra donc, malgr la condition distingue
qu'elle tenait de sa naissance comme de son mariage, devoir son
existence et celle de ses enfants, au travail de ses mains, plutt qu'
des aumnes achetes par le mpris et l'humiliation. C'tait de Dieu
seul qu'elle esprait tt ou tard la rcompense de son courage et de sa
vertu.

Tous les soirs, aprs les occupations d'une journe laborieuse, elle se
rendait, accompagne de ses deux enfants,  la cathdrale de Coutances,
afin d'y faire une prire devant l'autel de la Vierge; et cette oraison,
prononce d'une voie mue, avec des larmes et des lans de dvotion,
lui redonnait du coeur pour supporter les preuves du lendemain, qui
n'apportait pas toujours le strict ncessaire dans sa triste demeure.
Souvent elle avait manqu de pain; mais sa confiance en la misricorde
de Dieu ne diminuait pas, et elle redoublait de zle, au contraire,
dans l'accomplissement du pieux devoir qu'elle s'tait prescrit. La
Providence, cependant, la favorisait assez pour l'empcher de mourir de
faim.

[Illustration: Accompagne de ses deux enfants, elle se rendait  la
cathdrale.]

Le plus grand chagrin de cette infortune tait de ne pouvoir donner
 son fils une ducation digne du nom qu'il portait, et surtout de
l'intelligence naturelle que cet enfant avait montre de bonne heure;
car le petit Jean, ds sa huitime anne, avait manifest une envie
extraordinaire d'apprendre, et comme ces heureuses dispositions ne
furent ni encourages ni conduites vers un but spcial d'enseignement,
il se mit  tudier par ses yeux, ce qu'il voyait chaque jour et ce qui
avait attir son attention; c'est ainsi que la cathdrale de Coutances
devint, pour lui, en quelque sorte, un livre ouvert, dans lequel il
s'amusait  dchiffrer une langue inconnue.

Il errait sans cesse, autour de ce magnifique difice, qui est le
triomphe de l'art gothique, et qui n'a pas son pareil, non seulement
en Normandie, mais encore dans l'Europe; il admirait d'instinct les
proportions gigantesques de cette architecture arienne, qui semble
suspendue par la main des anges et scelle  la vote du firmament avec
des chanes invisibles; il s'merveillait, en silence, de la hauteur
des grosses tours, de la lgret des tourelles nommes _fillettes_,
de l'clat des vitraux, de la multitude des ornements de sculpture. Il
interrogeait les prtres, les sacristains, les ouvriers, les sonneurs,
pour s'instruire sur tous les points de l'histoire du monument, fond,
au commencement du XIIe sicle, par une pieuse duchesse de Normandie
nomme Gonor, et termin vingt ans aprs par l'vque Geoffroi,
chancelier de Guillaume le Conqurant; il coutait surtout avec une
admiration bante les lgendes et les miracles des premiers vques de
Coutances, depuis saint Ereptiole, qui vivait, vers 470, du temps du roi
des Francs Childric; mais parfois, au rcit des prodiges incroyables
attribus  ces saints personnages, qu'on faisait remonter  des poques
si recules, un sourire malicieux d'incrdulit errait sur ses lvres,
et rayonnait dans ses yeux narquois, quoique sa mre lui et inspir des
sentiments de pit sincre, ds sa plus tendre enfance.

Il connaissait donc toutes les parties de l'extrieur et de l'intrieur
de cette glise ddie  Notre-Dame, et il ne se lassait pas de la
parcourir, de la visiter, en y dcouvrant sans cesse de nouveaux sujets
de surprise et d'admiration; soit qu'il examint les figures grotesques
d'un chapiteau; soit qu'il s'arrtt  contempler les vieilles tombes
sur lesquelles dorment des statues de chevaliers arms de toutes pices,
ayant un chien ou un lion emblmatique  leurs pieds; soit qu'il se
glisst, effray  l'entre des caves spulcrales; soit qu'il plonget
un regard indiscret  travers le cristal d'un antique reliquaire. Son
imagination s'chauffait au spectacle de ces antiquits religieuses, et
la tendance inne qu'il avait  tout approfondir et  douter de tout,
ne faisait que s'accuser davantage vis--vis des traditions tranges de
moyen ge, effaces sur la pierre, mais graves dans la mmoire des bons
vieux paroissiens de la cathdrale. Il hochait la tte, quand on lui
racontait que saint L avait t vque  douze ans, et que ce saint ne
pouvait dire la messe, sans qu'une colombe de feu voltiget au-dessus
de sa tte. En un mot, Jean de Launoy joignait  une vritable pit
l'aversion la plus inflexible pour toutes les croyances populaires, qui
n'taient pas des dogmes fondamentaux de la religion et qui pouvaient
tre combattues par le raisonnement; il jugeait faux tout ce qu'il ne
comprenait pas et n'avait pas mme peur du Diable, quoiqu'il en vit la
reprsentation hideuse, peinte et sculpte,  chaque pas, dans cette
vnrable cathdrale gothique.

Un soir (c'tait en 1613), au coucher du soleil qui faisait flamboyer
les rosaces comme des fournaises, madame de Launoy alla faire sa station
accoutume sur les marches de l'autel de Notre-Dame; ses deux enfants
taient  ses cts; sa fille agenouille et recueillie comme elle, les
mains jointes, les yeux levs vers l'image d'argent de la Mre de Jsus;
son fils debout et saisi d'une distraction profane par les reflets
lumineux des vitraux coloris sur les dalles tumulaires de la nef. Le
petit Jean avait apport en offrande une couronne de roses sauvages et
de fleurs blanches, choisies exprs dans les bois des environs, o
il tait all courir  l'aventure, cherchant la trace du passage des
premiers aptres de la Normandie et les dbris des temples paens,
qu'avaient renverss ces aptres des anciens temps, pour y planter la
croix du Christ.

Lorsque madame de Launoy acheva sa prire, qui avait rempli de douces
larmes ses paupires alourdies, elle n'aperut plus son fils. Comme elle
tait reste plus longtemps qu' l'ordinaire en oraison, elle pensa
que l'enfant, fatigu de demeurer  la mme place, avait promen sa
curiosit, de chapelle en chapelle, de tombeau en tombeau, pendant que
sa mre et sa soeur priaient pour lui. Madame de Launoy se leva donc
sans inquitude, fit le tour de l'glise en regardant  droite et 
gauche si elle ne verrait pas Jean accroupi sur une pitaphe ou se
hissant le plus prs possible d'une des fentres de l'abside, car
souvent il grimpait le long du jub pour s'approcher des admirables
peintures de ces merveilleuses verrires. Mais madame de Launoy ne le
trouva, ne l'aperut nulle part; elle ne vit aucune ombre mouvante, dans
les chapelles, ni dans le choeur, ni dans la nef, o le jour commenait
 s'teindre; elle n'entendit aucun bruit de pas retentissant sur le
pav sonore. Supposant donc que l'enfant tait sorti de la cathdrale et
rentr seul au logis, elle se promit de le punir pour ce nouvel acte
de lgret et de dsobissance. Elle revenait chez elle, cependant,
l'esprit consol et raffermi par la prire, avec un vague pressentiment
d'une prochaine amlioration de son pnible sort; mais elle tomba tout 
coup dans une douloureuse anxit, en ne voyant pas son fils venir  sa
rencontre.

Elle retourna sur ses pas vers la cathdrale; elle traversa les rues
voisines de Notre-Dame, elle interrogea vainement le sacristain qui
fermait les portes de l'glise; elle appela Jean sous les murs du
cimetire. La nuit s'paississait, et sa terreur augmentait par degrs;
elle repassa plusieurs fois dans les endroits qu'elle avait parcourus;
plusieurs fois elle revint  sa demeure pour s'assurer que l'enfant n'y
avait pas reparu. Elle employa une partie de la nuit  des recherches
inutiles et elle veilla, cette nuit-l qui lui semblait ternelle, au
milieu des sanglots et des plus sinistres proccupations. Dans son
dsespoir, craignant qu'un accident ne ft arriv  son fils, elle alla
jusqu' reprocher son malheur  la sainte Mre de Dieu.

Aucun accident n'avait caus l'absence du petit Jean de Launoy: il
s'tait endormi dans une stalle du choeur, sa tte blonde cache entre
ses mains. Comme sa lvite de bure grise se confondait avec l'obscurit
qui l'enveloppait, le sacristain, arm de sa lanterne, ne l'avait point
aperu, quoiqu'il et visit tous les coins et recoins de l'glise, sans
souponner qu'un tre vivant y ft enferm.

L'horloge qui sonnait minuit veilla l'enfant, tout transi de froid:
aprs six heures de profond sommeil, il ne savait pas d'abord o il
pouvait tre. Il n'prouva pas pourtant le moindre sentiment de terreur,
quand il ouvrit les yeux dans les tnbres. Il tendit ses mains en
avant et rencontra les ttes d'anges sculptes aux extrmits de la
stalle, o il tait assis: il se rendit bien compte de l'endroit o il
se trouvait; mais il ne s'expliquait pas encore comment,  cette heure
avance de la nuit, il avait pu s'introduire dans la cathdrale, o il
se voyait enferm avec la certitude d'y rester jusqu'au jour.

Tandis qu'il contemplait, avec une muette motion, l'imposant aspect de
cet immense difice plein d'ombre et de silence, o les souvenirs de six
sicles planaient au-dessus de la poussire de tant de morts couchs
dans leurs tombeaux, il fut frapp de stupeur,  certain bruissement
vague, qui se fit, tout  coup, au fond de la nef: c'taient les clats
d'une vitre qui se brisait. Il couta, en retenant son haleine. A ce
bruit du verre tombant de haut sur les dalles d'une chapelle latrale,
succdrent d'autres bruits qui annonaient que quelqu'un tait entr
dans l'glise. On marchait, on avanait vers lui: l'enfant attendit et
ne bougea pas. Tout autre que Jean de Launoy serait mort de peur, en
s'imaginant qu'un fantme tait sorti des spultures, ou bien que des
dmons s'emparaient de la maison du Seigneur; mais Jean de Launoy
n'tait pas superstitieux le moins du monde, et il n'attribua point 
un trange changement dans l'ordre des lois de la nature ces bruits
inquitants, dont la cause lui tait encore inconnue, et qui prenaient
un caractre redoutable, dans cette sombre solitude de pierre.

Jean se prparait donc  bien voir et  bien entendre, sans mler le
ciel ni l'enfer  ce qu'il verrait et entendrait. Il vit un homme seul,
qui venait droit  l'autel de la Vierge; ce n'tait pas,  coup sr,
pour y prier. Cet homme approchait lentement, avec prcaution, comme
prt  faire retraite ds le moindre indice de danger. Les tnbres du
lieu ne permettaient pas de juger,  sa figure et  son extrieur,
quel pouvait tre le motif de sa prsence nocturne dans l'glise; mais
l'enfant n'eut plus de doute  cet gard, lorsqu'il remarqua que cet
audacieux voleur s'adressait  la grande statue d'argent de la Vierge,
qu'il avait dj descendue de l'autel et qu'il s'apprtait  prendre
dans ses bras pour l'enlever.

[Illustration: Grce, mon Dieu!]

A l'aspect de ce sacrilge, Jean de Launoy fut mu d'une pieuse
indignation, qui lui arracha un cri. Le voleur se crut dcouvert et
tira de sa poche un couteau, dont la lueur menaante inspira aussitt 
l'enfant une ruse ingnieuse.

--Misrable! cria-t-il d'une voix claire et vibrante,  laquelle l'cho
des souterrains prta un accent solennel: qu'es-tu venu faire ici?

--Grce, mon Dieu! rpondit cet homme pouvant, en se jetant  genoux
la face contre terre; ayez piti de moi, sainte Vierge Marie!

--Oses-tu bien, sacrilge, porter la main sur cette image bnite!
continua du mme ton Jean de Launoy, qui se divertissait de la frayeur
du larron.

--Ah! madame la sainte Vierge, murmurait le voleur, tremblant de tous
ses membres, pardonnez-moi! Je suis un pauvre homme que le diable a
tent.

--Va-t'en, coquin! reprit l'enfant, qui riait sous cape. Je t'ordonne de
dire cinq cents _Pater_, et cinq cents _Ave_, pour faire pnitence de ta
mauvaise action.

--Madame la sainte Vierge, demanda le Normand, qui s'tait ravis au
moment de partir les mains vides, tenez-vous donc beaucoup  votre
image?

--Comment, sclrat! Une belle statue d'argent, que m'a ddie le roi
Louis XI, pour me remercier de l'assistance que je lui ai prte dans sa
maladie!

--Sans doute, l'image est fort belle, repartit le voleur en la caressant
de nouveau; mais, si elle tait de bois, ne serait-ce pas pour vous la
mme chose?

--Infme sacrilge, ne touche pas davantage  mon effigie, que profanent
tes mains criminelles! s'cria Jean de Launoy, qui avait devin le
projet de ce mcrant.

--Vous qui tes si riche, madame la Vierge, dit le Normand en chargeant
sur ses paules la statue qu'il voulait emporter, vous pouvez bien faire
ce don  un pauvre diable comme moi?

--coute! dit l'enfant, que sa prsence d'esprit n'abandonna pas: je
veux bien t'pargner un pch mortel. Laisse l ma statue, et fais un
acte de contrition, pour que le bon Dieu te pardonne; ensuite, en guise
de rcompense, je te montrerai un trsor, qui t'empchera de piller 
l'avenir les richesses de l'glise.

--Un trsor! s'cria le crdule et avide Bas-Normand. Je ferai
volontiers un acte de contrition, voire mme deux, s'il vous plat, et
quand j'aurai de quoi vivre, par votre grce, Madame la sainte Vierge,
je deviendrai un honnte homme.

--Fais donc ce que je t'ordonne! dit Jean de Launoy. Il y a, derrire
le tombeau du cardinal-vque Gilles Deschamps, une porte ferme d'un
simple verrou: ouvre-la!

--Mais le trsor? objecta le voleur, qui avait peine  renoncer au butin
qu'il voulait emporter, pour un autre qu'il ne tenait pas encore.

--Ouvre cette porte! rpliqua Jean de Launoy avec autorit; descends
vingt marches, et va toujours en avant,  ttons, jusqu' ce que je
t'avertisse d'arrter...

--Mais le trsor? disait  voix basse le voleur, qui avait suivi les
instructions de la voix mystrieuse et qui se trouvait dj dans un
souterrain profond. O bonne sainte Vierge, je vois l briller quelque
chose! s'cria le malfaiteur, au fond de ce labyrinthe tnbreux o il
s'tait imprudemment engag. Est-ce le trsor?

--Oui, tu peux le prendre.

A ces mots, le bruit d'un corps tombant dans l'eau apprit  Jean de
Launoy que sa supercherie avait russi.

Le voleur s'tait prcipit lui-mme dans une citerne, ancienne piscine
destine  laver les linges imprgns des saintes huiles. Dans ce puits,
aliment par les eaux du ciel qu'il recevait par une ouverture de la
vote, un rayon de la lune fit l'erreur du larron, qui s'imagina voir
briller l'or  ses pieds et qui s'lana pour s'en saisir. En mme
temps, Jean de Launoy se suspendit  la corde d'une petite cloche qu'il
parvint  mettre en branle. Le guetteur des tours acheva de donner
l'alarme. Le voleur s'tait noy.

Nicolas de Briroy, alors vque de Coutances, manda l'enfant qui avait
sauv la Notre-Dame d'argent de la cathdrale et lui fit raconter cette
aventure, dans laquelle il avait montr un courage et une adresse si
extraordinaires. Le prlat ne douta pas que cet enfant ne ft prdestin
 de grandes choses. En consquence, il le fit lever, aux frais de
l'vch, dans le collge de la ville.

Jean de Launoy devint plus tard un savant docteur de Sorbonne, et se
servit de son rudition critique contre certaines mauvaises lgendes
du Martyrologe, ce qui lui valut le plaisant surnom de _Dnicheur de
saints_.

--J'arrache l'ivraie, disait-il, et je l'empche d'touffer le bon
grain. C'est par respect pour notre sainte religion, que je m'attaque
aux superstitions des temps d'ignorance et de crdulit.




LES HAUTS FAITS

DE CHARLES D'ASSOUCY

(1617)


Charles Coypeau d'Assoucy, qui mit en vogue le genre bouffon au XVIIe
sicle, et qui mrita par ses facties souvent spirituelles le surnom
d'_Empereur du Burlesque_, tait n en 1604, fils d'un avocat au
Parlement de Paris. Son pre, d'origine italienne, avait pous une
fille noble de Lorraine, qui lui donna beaucoup d'enfants et n'en leva
aucun sous ses yeux, parce que, lasse de vivre en mauvais mnage avec
un mari joueur, ivrogne et gueux, elle se dlivra de tous les embarras
maternels, en quittant la maison conjugale, o elle laissait le
dsordre, la misre, et six petites cratures  peu prs orphelines.

Le sieur d'Assoucy et bien souhait que sa femme, en partant, le
soulaget du fardeau de la paternit; mais, comme il tait plus libertin
que mchant, il ne jeta pas dans la rue ces pauvres abandonns, dont le
plus jeune tait encore  la mamelle: il gronda et jura beaucoup, puis
noya ses inquitudes dans des flots de vin orlanais, tellement, qu'au
sortir du cabaret, il avait oubli que ses six enfants mouraient
de faim. Ils ne moururent pas cependant, et malgr les privations
journalires qu'ils eurent  souffrir, selon la chance des ds, qui
favorisait peu leur pre au brelan, ils grandirent tous, en force,
en sant et en malice, et se montrrent prcoces, surtout en fait de
dfauts et de vices.

[Illustration]

Une servante, qui dominait au logis par l'insouciance coupable de son
matre, tait une vritable martre pour eux; elle les maltraitait
d'injures et de coups, sans se soucier de leurs penchants les plus
pervers, que dveloppait cette ngligence; elle leur refusait souvent le
ncessaire, les faisait jener plus que des ermites, les abandonnait
 eux-mmes, et les voyait volontiers vagabonder par la ville. Ils
ignoraient la couleur de l'argent et ne soupaient pas tous les jours;
ils sortaient, le matin, couverts de haillons, et ne rentraient que le
soir, encore plus malpropres, pour tre largement battus, et non jamais
caresss. A force de recommencer ce beau train de vie, ils excellrent
dans le mensonge, l'effronterie et le vol, au point d'en venir  ne plus
craindre mme le lieutenant civil du Chtelet. Quant au bon Dieu, ils
ne l'avaient jamais craint, les maudits garnements! Leur pre riait de
leurs tours de passe-passe, et de leurs plus abominables actions, qu'il
rangeait dans le domaine des espigleries de leur ge. Combien de fois
les encouragea-t-il en ces termes indignes d'un pre de famille:

--, mes mignons, j'en sais de moins aviss qui ont fini en l'air
au gibet de Montfaucon, mais aussi ils n'avaient pas  leur aide
l'loquence avocassire du sieur d'Assoucy, votre brave et digne pre,
fameux aux tavernes, comme en la grande salle du Palais. Tchez,
toutefois, de n'embrasser la potence que le plus tard possible, et
donnez-vous du bon temps auparavant. Si vous apprhendez le branle des
pendus, qui sera votre dernire danse, transformez-vous en procureurs,
afin de larronner et piller  votre aise, sans fcheux accident.

Ces maximes perverses et une foule d'autres, dbites du ton de la
plaisanterie, devaient porter des fruits funestes, corrompant tous les
germes des qualits honntes et sociales, dans ces jeunes coeurs, dj
faonns au vice; et s'ils n'accomplirent pas rigoureusement la sinistre
prdiction de leur pre, il fallut un privilge particulier du sort,
qui ne sema point leur existence de prisons, de juges, de galres et de
potences: ils eurent tous le bonheur de mourir vieux et dans leur lit.

L'an, nomm Charles, tait le plus malicieux garon qu'il y et
alors sur la rive gauche de la Seine, dans ce populeux quartier de
l'Universit, toujours plein de disputes et de batailles d'coliers,
imites des habitudes turbulentes de la philosophie et de la controverse
de l'cole. Charles, g de douze ans et demi, aurait pu apprendre aux
lves barbus des collges de Navarre et de Montaigu mille inventions
neuves et hardies, pour tromper et railler les marchands et les
bourgeois; il joignait  ce talent de ruse et d'audace un esprit
original, plus grossier que dlicat, mais vif et mobile dans ses
imaginations comme dans ses rparties: il aimait le rire et le faisait
aimer.

Il dressait et excutait seul ses entreprises aventureuses et ses farces
divertissantes, parce que, confiant en sa supriorit de langue et de
main, il ne voulait pas s'exposer  payer d'audace pour un autre moins
souple et moins ingnieux que lui; mais il s'associait toujours ses
frres, ses soeurs et ses camarades, pour le partage du butin ou pour
le spectacle amusant de ses joyeuses inventions: il tait donc la
providence des petits polissons du Pr-aux-Clercs et du Pont-Neuf.

Le Pr-aux-Clercs commenait alors  se couvrir de maisons,  partir de
la vieille tour de Nesle, qui faisait face au Louvre, jusqu' l'abbaye
de Saint-Germain-des-Prs: aprs avoir t, pendant cinq ou six
sicles, le thtre des bats de la jeunesse parisienne, il tait moins
frquent, depuis que le Pont-Neuf, ouvert  la circulation, attirait et
rassemblait, du matin au soir, les oisifs des deux rives de la Seine;
car, de tout temps, il y eut une innombrable quantit de badauds 
Paris. Ce pont, qui passait pour le plus beau de l'Europe,  cause de sa
longueur et de son architecture, justifiait encore son nom de Pont-Neuf,
puisque, fond sous le rgne de Henri III, il n'avait t compltement
achev que sous le rgne de Henri IV; il runissait, par ses douze
arches,  la ville haute et basse, l'le de la Cit, agrandie de deux
petits ilts. Jacques Androuet Ducerceau et Guillaume Marchand, qui
l'avaient construit avec magnificence, s'taient pour la premire fois
abstenus de le surcharger de maisons, comme le voulait l'ancien usage,
et les curieux, tonns de cette nouveaut, ne se lassaient pas
d'admirer un pont, qui n'avait pas l'aspect d'une rue et qui laissait
 dcouvert le cours de la rivire en amont et en aval. La foule le
traversait sans cesse, en s'arrtant,  et l, le long du parapet, d'o
la vue embrassait  la fois la Cit, l'Universit et la ville, ces trois
parties distinctes de la capitale, hrisses de tours et de clochers:
c'tait merveille qu'un pont de pierre, du haut duquel les passants
voyaient couler l'eau et les bateaux descendre ou remonter la rivire.

L'affluence de monde qui encombrait  toute heure non seulement les bas
cts de ce pont, rservs aux pitons, mais encore la large voie du
milieu destine exclusivement au passage des voitures, tait appele l
par divers objets et diverses fantaisies: les uns y venaient couter le
carillon des heures,  la Samaritaine, joli difice bti sur pilotis
contre la seconde arche, du ct du Louvre, et servant  la fois
d'horloge, de pompe et de fontaine; les autres y venaient, pour respirer
un air plus pur que celui des rues, et visiter la place Dauphine, qui
rivalisait avec la place Royale, sinon en grandeur et en magnificence,
du moins en tristesse et en monotonie: ceux-ci se tordaient le cou
 regarder au-dessous d'eux les ttes gigantesques de satyres, qui
supportent la corniche extrieure du pont; ceux-l circulaient, en
extase, devant la statue questre de Henri IV, en bronze, chef-d'oeuvre
de Jean Boulogne, dont le pidestal et les bas-reliefs n'taient pas
encore termins; mais le plus grand nombre, femmes, enfants et gens
de toute espce, accouraient aux reprsentations gratuites que les
charlatans, arracheurs de dents, vendeurs d'onguents et crieurs de
reliques, offraient au public qui entourait leurs trteaux, pour
recruter des chalands et des dupes.

Le Pont-Neuf rsonnait du bruit perptuel des trompes, des fifres, des
tambours et des luths, accompagns de chants, de cris, de rires, de
hues ou d'applaudissements. Chaque pile du pont tait couronne d'une
plate-forme demi-circulaire, que remplissait une tente soutenue par des
perches, ou bien une baraque mobile en bois. Ici un bohmien en costume
mauresque, le visage jauni avec du safran, et coiff d'un bonnet
pointu, accaparait une nombreuse et crdule clientle, en pronostiquant
l'avenir, d'aprs les plantes, les nombres, les songes et les lignes de
la main; l, un oprateur, en robe noire, bsicles sur le nez, et tenant
une fiole d'eau claire, promettait la gurison de tous les maux, et
dbitait sa marchandise, qu'il dcorait des titres les plus pompeux et
les plus bizarres, puis loin, des plerins, le bourdon  la main, le
manteau parsem de coquilles sur les paules, racontaient les miracles
des lieux saints, qu'ils n'avaient jamais vus, et vendaient prires,
croix, chapelets, qu'ils disaient bnits par le pape; ailleurs, des
escamoteurs et des prestidigitateurs, habills de couleur clatante,
stupfiaient leur auditoire par les phnomnes de la magie blanche; tel
montrait un chien savant, tel un ne sauteur, tel un singe gambadant et
grimaant, pour affriander les badauds autour d'un tal de bimbeloterie,
ou de mercerie, ou de sucrerie; le bon public se laissait prendre 
ces amorces, qui russissaient toujours, quoique plus vieilles que le
Pont-Neuf.

Mais,  cette poque, les deux coryphes de ce fameux pont, lesquels,
 toute heure et en toute saison, avaient le secret de retenir autour
d'eux un cercle d'auditeurs crdules et bnvoles, c'taient le Savoyard
et le seigneur Fagottini, dont les choppes s'levaient face  face sur
le terre-plein du Pont-Neuf, vis--vis l'entre de la place Dauphine,
et semblaient s'tre empares de tout cet espace vide, que dominait le
_Cheval de bronze_, surnom populaire donn  la statue questre du roi
Henri IV.

Le _Savoyard_, qui devait ce sobriquet  son pays de naissance et  son
patois fortement accentu, s'appelait, de son nom de famille, Philippe
ou Philippot. C'tait une sorte de _rhapsode_ ou pote chanteur, taill
en Hercule, aveugle comme Homre et velu comme un ours. Il composait
des chansons ou des complaintes populaires en vers baroques, et les
rptait, lentement, d'une voix enrhume et monotone, qu'accompagnaient
en dsaccord les sons du luth et des instruments de cuivre. La
gnrosit des spectateurs n'tait pas taxe, et la vente de quelques
naves posies, imprimes sur papier gris et vtues de papier bleu,
suffisait pour faire vivre matre Philippe, ses deux petits valets,
appels _pages de musique_, qui jouaient du luth et des cimbales, et son
chien galeux, qui battait la mesure avec sa patte.

Le seigneur, ou plutt le signor Fagottini, tait un Napolitain, qui
cherchait fortune loin de sa patrie, et qui savait l'art de dlier
les cordons des bourses les plus serres; son mtier se composait de
plusieurs branches lucratives: il arrachait les dents, teignait la barbe
et les cheveux, tondait les chiens, et possdait une pharmacope de
drogues, pour cicatriser les plaies, adoucir la peau, farder le visage,
et vendait  bas prix _la trs vridique eau de Jouvence_, disait-il, en
aspergeant le vulgaire d'une eau puante qu'on recevait  la ronde comme
manne cleste. Mais, pour ajouter un nouveau prix  ses consultations,
il les faisait prcder premirement d'une scne de marionnettes
mcaniques, qui se mouvaient avec des fils invisibles, et auxquelles
il prtait un langage humain. Ces petites figures de bois, sculptes,
peintes et accoutres comme des tres vivants, produisaient de loin une
illusion si trange, que le peuple attribuait  leur propritaire la
puissance d'un vritable sorcier, et tremblait de peur, en faisant un
signe de croix, au grincement de la crcelle qui annonait  l'assemble
qu'on allait tirer le rideau et commencer le spectacle. On assurait
que le cur de Saint-Germain-l'Auxerrois avait failli excommunier les
marionnettes et le sorcier qui les montrait.

Enfin, pour comble de merveilleux, Fagottini avait un singe apprivois
et plus instruit, disait-il, qu'un bachelier s-lettres de la trs
vnrable Universit; on et dit qu'une me intelligente s'tait gare
dans ce corps de bte, tant il dployait de grce et de gentillesse dans
les exercices qu'il savait faire, sans parler des grimaces: il dansait
des sarabandes italiennes, sautait sur une corde tendue, tirait la bonne
aventure aux filles  marier, et gagnait le plus habile joueur  tous
les jeux de cartes.

Il et fallu moins que cela pour veiller et irriter la jalousie du
Savoyard, qui ne pouvait plus empcher la foule de dserter ses concerts
en plein vent, et dont les plus joyeux refrains taient impuissants 
maintenir l'ancienne vogue du clbre chantre du Pont-Neuf, comme on
l'appelait, comme il se qualifiait lui-mme. Il s'apercevait de cet
abandon du public,  son escarcelle qui ne se remplissait pas, et il
entendait, d'une oreille d'envie, les liards, les gros sous, et mme la
monnaie d'argent, tomber dans le plat de cuivre, que le singe de son
voisin Fagottini promenait  la ronde en gambadant et en grimaant de
gratitude.

Charles d'Assoucy tait alors l'hte le plus assidu du Pont-Neuf; il
s'chappait, au point du jour, de la rue des Grands-Augustins, o il
habitait chez son pre, et il n'y rentrait qu'au soleil couch; t
comme hiver, la pluie, le vent, la neige, le froid et la chaleur, ne le
chassaient pas de sa station favorite devant les trteaux du Cheval de
bronze, en dpit des tristes abois de son estomac et des billements
lamentables de ses chausses dchires; l, souvent il avait vcu, tout
le jour, de quelques vieilles crotes de pain qu'il trempait dans l'eau
de la Samaritaine pour les amollir; il se dlectait  regarder les
parades du singe et les comdies des marionnettes de Fagottini; mais il
n'avait jamais donn une coquille de noix  la qute de ce singe qui lui
gardait rancune et le mordait du regard. Charles d'Assoucy savait par
coeur tous les airs du Savoyard, tous les contes des bateleurs, tous les
horoscopes des devins, tous les programmes des charlatans mrites,
mais il trouvait tant de plaisir, sur le Pont-Neuf, qu'il vitait d'y
chercher de la peine: il restait honnte, au milieu des escrocs et des
voleurs qui y tenaient leurs assises quotidiennes, diurnes et nocturnes;
il respectait les poches les plus bantes, et s'abstenait mme de faire
le moindre tort aux boutiques des marchands, qui ne le voyaient pas de
meilleur oeil.

C'tait dans tous les quartiers de Paris qu'il allait ramasser  et l
de quoi satisfaire sa gourmandise; il enlevait une oie aux rtisseries
du Chtelet, drobait des fruits aux Halles, dgustait les ragots
des sauciers, et pntrait jusque dans le couvent des Augustins pour
dcrocher leurs jambons; en un mot, une fois hors du Pont-Neuf, il
vivait largement aux dpens du prochain, et, tout jeune qu'il ft,
buvait autant de vin que son ivrogne de pre, sans financer d'un liard;
mais il tait libral du bien d'autrui et volait toujours au del de ses
besoins, pour ses frres et petits amis, qui le suivaient  distance,
comme une nue de corbeaux  la trace d'un cerf bless. Le Pont-Neuf
tait le rendez-vous gnral, o Charles d'Assoucy distribuait son butin
et mystifiait plaisamment quelque digne badaud pour la rcration de son
cortge ordinaire qu'il nourrissait de ses larcins.

Un beau matin de mai de l'anne 1616, il arriva sur le Pont-Neuf, avant
que Fagottini, son singe et ses marionnettes fussent levs. Il y avait
dj une belle assemble vis--vis le thtre ferm et silencieux. Ses
compagnons journaliers de plaisir et de filouterie redoutaient sans
doute les brouillards de la Seine, car pas un ne vint  sa rencontre
pour avoir part  sa premire aubaine; Charles d'Assoucy, qui mettait sa
vanit  ne faire ses coups qu'autant qu'il pouvait tre admir de ses
jeunes mules, alla s'asseoir philosophiquement sur le parapet, les
jambes pendantes et les mains dans ses poches: il s'ennuyait. Ce fut
pour se distraire et passer le temps, qu'il se mit  interpeller les
passants avec une verve et une malice qui lui taient coutumires.

--Monsieur l'animal, criait-il  un gentilhomme qui marchait tout fier
de son pourpoint de satin taillad, quelle est cette queue qui trane
derrire vous? Oui-d, messire, ce n'est rien que votre pe.

--Madame la poissonnire, disait-il  une vendeuse de mare, vous
sentez plus fort que la rose; allez vous laver aux tuves de la
Croix-du-Tiroir, pour parfumer les bains qui sont chauds  cette heure
et qui attendent pratique.

--Bonjour, gentil neveu d'Angoulevent! rpondait-il  un vendeur de
soufflets qui lui offrait sa marchandise; est-ce pas toi qui fais
tourner les moulins de Montmartre?

--Mon ami, portez-vous au fripier la garde-robe de votre matre?
disait-il  un laquais habill de neuf.

--Quelle heure vient de sonner  la Samaritaine? demandait-il  un moine
qui revenait de la qute aux aumnes:  coup sr, c'est l'heure de
boire, mon Pre.

--Oh! mesdames, sommes-nous pas en la saison des pies? rpliquait-il 
des commres, qui maugraient contre lui et menaaient de lui couper la
langue.

Ses insolentes provocations n'avaient pas de rsultat fcheux pour
ses paules; car tous les rieurs se tournaient de son ct, et chaque
individu qu'il avait attaqu d'un ton goguenard se htait de poursuivre
son chemin, au milieu des clats de rire. Tout  coup il cessa de jeter
des quolibets, et porta son attention muette vers un marchand qui
talait sa boutique de confitures et de sucreries, en glapissant cette
annonce de son commerce: _Co, co, cot, cot, coti, coti, cotignac,
cotignac d'Orlans!_

Cette confiture sche de coings, renferme dans des botes de bois blanc
de diffrentes grandeurs, tait depuis des sicles en faveur spciale
auprs des amis de la friandise: elle avait eu tant de renomme au moyen
ge, que l'on en offrait aux rois et aux reines,  leurs entres dans
les villes du royaume; les enfants en raffolaient, et Charles d'Assoucy,
qui obissait toujours aux caprices de son ventre, regarda le cotignac
avec un apptit qu'il brlait de satisfaire  tout prix, mais sans
argent.

Il se leva, les yeux fixs sur ces ptes transparentes  la couleur de
carmin; il s'en approcha, pas  pas, par circonvolutions, jusqu' ce
qu'il se ft arrt, debout en face du marchand, qui crut avoir trouv
un acheteur, et qui attendit que l'argent part; mais l'argent ne
paraissait pas, et le chaland, immobile, dvorait du regard plus de
cotignac que son estomac n'en aurait pu contenir; il se pourlchait
les lvres, comme un chat qui va s'lancer sur un bon morceau, et il
souriait avec une perfide hypocrisie, en remuant ses mchoires  vide.

--_Co, co, cot, cot, coti! coti, cotignac!_ rptait le marchand,
en criant  tue-tte, pour exciter davantage la convoitise du petit
gourmand. Mon cher enfant, c'est du vritable cotignac de la bonne ville
d'Orlans, du cotignac royal au sucre et au vin blanc: ce soir,
ma boutique sera toute puise, sans que les rats s'y mettent. En
voulez-vous pas goter?

[Illustration: Le marchand de cotignac excitait la convoitise du petit
gourmand.]

--Certainement! j'en goterai volontiers! reprit d'Assoucy, qui oubliait
la condition sous-entendue de payer comptant. Ce cotignac a le teint
plus clair et plus rose qu'une fille de quinze ans; ce cotignac est
digne d'orner les buffets du Louvre; ce cotignac est divin, et vous
mritez d'tre compliment par messieurs les chevins de la bonne ville
de Paris, pour l'avoir apport de si loin. Je vais vous envoyer un tas
de gens qui se battront afin d'acheter toutes vos bottes: baillez-moi
seulement, s'il vous plat, la plus petite, que j'y gote, suivant votre
honnte intention.

--Merci de vos louanges, mon ami. Prenez la plus grande bote moyennant
un cu, et mangez-la dvotement, pour l'amour de moi. Rien qu'un cu!

--Vous tes le plus gnreux homme que je sache, dit le drle en
s'emparant d'une bote qu'il eut mise  sec en un tour de langue. Je
saurai reconnatre ce don gracieux.

--Il suffit de me donner un cu, rptait le marchand, qui devint ple 
l'ide seule du pril que courait son bnfice; non un cu d'or de cinq
livres, mais un cu blanc de soixante sous, et j'ose dclarer que nul
autre ne fabrique de cotignac  si bon compte. Vous plat-il de choisir
une seconde bote et de payer toutes les deux ensemble?

--Volontiers! J'irai jusqu' trois, riposta d'Assoucy, faisant main
basse sur le cotignac, et je vous assure ma chalandise: quant 
l'argent, bonhomme, allez voir  la Monnaie, s'il y est venu.

--Au voleur! cria le marchand, qui ne fut que trop convaincu d'avoir t
dup; arrtez ce filou effront! Il a mang mon cotignac et ose nier sa
dette! mordienne!... Que ce mchant garon me montre l'me de sa bourse,
sinon, je le mne aux prisons du Chtelet!

--Ma bourse est en la poche de quelqu'un, allez-y voir! dit le voleur,
affectant bonne contenance, au lieu de s'enfuir. Je ne vous ai pas
tromp, monsieur du cotignac; je n'ai fait qu'accepter votre
offre obligeante de goter vos ptes, que je dclare exquises et
incomparables. Or donc j'invite les bonnes gens ci-prsentes  en
prendre aussi, s'ils ne me croient sur parole. Prenez, Messieurs! cela
ne cote qu'un grand merci.

Le marchand se dsolait et jurait que son cotignac n'avait pas t pay;
d'Assoucy lui rendait invective pour invective, et le raillait en termes
si gais, que les passants s'arrtaient pour rire aux clats. La mine
irrite du vendeur et la grimace sardonique du trompeur prsentaient un
contraste amusant, et personne n'aurait pris parti pour le premier, si
le second n'avait de longue date amass bien des haines qui saisirent
cette occasion de vengeance commune. Aux rires succdrent les murmures
et les menaces; ceux qui avaient eu  se plaindre de l'impertinence
loquace et de l'habile rapacit de ce petit mauvais garnement
entranrent l'opinion des indiffrents, et d'Assoucy remarqua que les
visages se rembrunissaient autour de lui, et que la presse des curieux,
en s'paississant, lui fermait dj la retraite: il baissa le ton et les
yeux avec inquitude.

--C'est lui! disait-on  ses oreilles, c'est le plaisant du Pont-Neuf!
Il a pendu une queue de vache au dos de ma femme!

--Il m'a nomm l'oison plum!

--Oui-d, il vint m'appeler, l'autre jour,  cause de ma perruque
blonde: _M. le soleil de la rue des Marmouzets!_

--Il a soustrait de mon ouvroir un jambon de Pques!

--Il a cass hier le vitrage de ma fentre!

--Il ronge, mieux qu'une souris, mon beurre et mon fromage!

--Vraiment, il semble que je chauffe le four sans cesse  son usage,
sans voir jamais l'ombre de sa bourse!

--Il a rompu les reins de ma chatte!

--Le malandrin attire mon vin, par le soupirail de ma cave,  l'aide
d'un tuyau de paille!

--En prison!  l'amende! Il a mrit mieux que la potence!

Charles d'Assoucy, effray de ces menaantes rcriminations qu'il avait
peine  dmentir par signes ngatifs (car la rumeur couvrait sa voix),
et se voyant cern de toutes parts, fut sur le point de crier grce et
d'avouer tous ses mfaits. On se prparait  l'arrter et  le conduire
devant le lieutenant civil au Chtelet, lorsque, profitant de la
diversion cause par le rcit du vol que le marchand exagrait de plus
en plus, il russit  percer la foule, en baissant la tte, en se
faisant mince et fluet. On ne s'aperut de son vasion, qu'au moment
o il courait de toutes ses forces, et la foule aussitt s'branla,
en criant,  sa poursuite. D'Assoucy, prvoyant bien qu'il ne pouvait
lutter de vitesse avec tant de jambes plus grandes que les siennes, se
jeta brusquement dans un autre groupe agglomr devant le Savoyard,
qui chantait, en ce moment, des couplets satiriques contre le marchal
d'Ancre, favori de la reine-mre et rgente Marie de Mdicis, et  ce
titre, fort dtest du peuple et des gens de cour; ce groupe tait donc
trop attentif aux chansons pour avoir gard au passage presque invisible
d'un enfant qui se frayait une route entre les jambes des spectateurs.
Aussi, le fugitif parvint  se glisser sous la toile peinte de l'choppe
des musiciens, avant que les assistants fussent instruits de ce dont il
s'agissait. Pendant ce temps, le tumulte s'tendait d'un bout  l'autre
du pont, o chacun s'intressait  la recherche du voleur dont on avait
perdu la trace, si bien que tous les jeux et divertissements demeurrent
suspendus en un instant.

--Hol! petit page, cria le chanteur aveugle  son accompagnateur qui
cessait de pincer du luth; qu'est-ce donc? Que se passe-t-il? Mne-t-on
pendre quelque pauvre diable? Ou bien a-t-on enfin chang les sots
ministres de Sa Majest, rcompens le marchal d'un beau logis  la
Bastille, et fouett par les rues madame son pouse, Lonora Galiga?
Quel vnement est-ce l?

--Moins que rien, monseigneur, rpondit respectueusement le page de
musique. J'ai pens d'abord que les gens du roi venaient vous prendre
pour vos chansons politiques; mais ce n'est qu'un petit larron, qui a
fait camus le marchand de cotignac, et qui s'est vad parmi la presse.
Pendant qu'on le cherche, vous plat-il de djeuner?

--Oui, ma fi! la faim chante dans mes boyaux. Quant au voleur, je lui
souhaite heureuse chance, surtout s'il veut enlever  tous les diables
le singe et les marionnettes de maestro Fagottini.

A ces mots empreints d'un aigre ressentiment, il tendit son poing ferm
du ct des trteaux de Fagottini, o le singe battait le tambour sans
se soucier du bruit confus qui rgnait sur le Pont-Neuf; il entra dans
son tabernacle, au moyen d'une chelle, et se droba lentement aux
regards de ses auditeurs, pendant que son page de musique tait all
acheter, pour leur djeuner, des saucisses chez le charcutier et du vin
clairet chez le tavernier. Tout  coup le Savoyard, qui s'tait assis
devant une table avec autant d'aisance que s'il et fait usage de ses
yeux, sentit un obstacle  ses pieds qu'il voulut allonger, et, y
portant la main vivement, rencontra un bras, une tte, puis un petit
tre vivant, qu'il tira de dessous la table, et qui n'et pas donn
signe de vie, sans une chiquenaude que l'aveugle lui appliqua sur le
nez, et sans une rude secousse  laquelle il obit en se mettant  deux
genoux, dans la posture d'un enfant qui attend une correction souvent
donne et reue.

--Hol! qui est celui-ci? demanda le Savoyard, d'un accent terrible:
encore quelque malin compagnon, qui s'est introduit cans pour piller
mes chansons et ma musique! J'ai promis d'trangler le premier que je
trouverais en flagrant dlit de vol, ft-ce un fils de famille....
Mordi! pourquoi ne vas-tu pas rcolter une riche moisson d'cus chez
matre Fagottini, drle?

--Parlez plus bas, compre, interrompit d'Assoucy qui ne se dbattait
point sous la vigoureuse treinte du Savoyard; sauvez-moi de la prison,
en m'honorant de votre benote sauve-garde. Ces gens sont trop outrs
contre moi, qui ne les ai pourtant offenss, et s'ils me dcouvrent, ils
n'auront piti de mon ge, ni de mon innocence: j'en tremble!

--Ma fi! c'est le voleur de cotignac, j'imagine, rpliqua le chanteur,
en ricanant. Tu as sans doute, petit drle, l'innocence de Barrabas
ou du bon larron de l'vangile? Eh bien! je serai clment, et ne te
livrerai pas,  condition que tu t'engageras  mon service, pour
remplacer mon second page de musique, qui est mort hier de la gale.

--Ne vous moquez pas, matre Philippe, un ne brait mieux que je ne
chante, et je ne sais jouer d'aucun instrument, sinon de la pince, du
croc et de la truche.

--Tu parles l'argot des voleurs, mon fils, comme si tu avais ram sur
les galres du roi, mais je redresserai ton ducation boiteuse, je
t'apprendrai  jouer du luth,  rimer des vers en vaudeville,  dbiter
de plaisants discours, et surtout  lcher le ventre aux escarcelles;
enfin, tu deviendras, sous ma loi, pote, orateur et musicien.

Charles d'Assoucy, sduit par ces belles promesses plus encore que
contraint par la circonstance, signa son engagement, aux cris de la
foule qui le cherchait, et renona sans regret  la maison paternelle
pour viter la prison et ses fcheuses consquences. D'ailleurs, le
Savoyard ne lui laissa pas le temps de la rflexion; et, tirant d'un
coffre la dfroque du galeux dfunt, invita son nouveau page de musique
 s'en revtir  l'instant. D'Assoucy hsita d'abord, et il faisait la
moue, au souvenir de la maladie contagieuse  laquelle son devancier
avait succomb; mais il n'osa pas s'aliner par un refus la
bienveillance de son nouveau matre, et il se rappela qu'il avait
souvent risqu plus que de gagner la gale; il s'affubla donc, sans
rsistance, du manteau de velours rouge trou, des chausses de laine
jaune, semes de taches, du chapeau de feutre  plumes fanes, et des
autres insignes de sa profession future. Cependant, il prouva un
serrement de coeur, quand l'aveugle eut renferm dans son coffre les
guenilles que son nouveau page de musique venait de quitter, pour
endosser la livre de sa nouvelle profession; c'tait pour lui comme un
adieu au monde, o son costume de baladin ne lui permettrait plus de se
montrer. Ce dguisement l'avait chang de telle sorte, que son pre mme
et hsit  le reconnatre; d'amples moustaches postiches achevrent la
mtamorphose.

D'Assoucy s'aperut bientt que la perte de sa libert n'avait gure de
compensations agrables, et s'il l'avait pu, ds le lendemain de son
entre en fonctions, il et repris son ancien genre de vie; mais il
tait gard de prs par son matre, et surtout par le premier page de
musique, dont la jalousie ne fit que s'accrotre, en raison des progrs
tonnants qui signalrent l'apprentissage musical de son jeune rival.
Ce fut mme la seule consolation du pauvre d'Assoucy, qui apprit
 composer, des airs et  jouer du luth, avec une si merveilleuse
facilit, qu'au bout de six mois il surpassait de beaucoup les talents
de son camarade: celui-ci en avait conu une haine froce contre ce
dernier venu, qui lui disputait la faveur du Savoyard et du public.

Le Savoyard n'tait pourtant pas un matre commode, dont les bonnes
grces mritassent de faire des jaloux: il avait le parler aussi brutal
que le geste, et ses colres suivaient leur libre cours  tort ou 
raison, sans que la soumission la plus humble de la part de ses valets
servt  le calmer. Il n'pargnait pas les coups ni les avanies  ses
deux pages de musique, pour la moindre distraction, pour la moindre
ngligence, pour la moindre fausse note, dans l'excution musicale dont
ils taient chargs: souvent, en public, il interrompait sa chanson, par
un double soufflet distribu  droite et  gauche; souvent il avait le
pied aussi leste  frapper, que la main. D'Assoucy seul se regimbait et
protestait contre ces admonitions imprvues, mais l'aveugle frappait de
plus belle et ne voulait rien entendre.

Ces inconvnients du mtier se reproduisaient, chaque jour, sans amener
au moins quelque ddommagement; le Savoyard tait frugal dans ses repas,
mais les deux pages avaient  ptir de ses rares excs de boisson;
l'ivresse l'excitait alors  battre monnaie sur la joue de ses deux
esclaves, suivant sa propre expression, car il ne les aimait pas et les
regardait comme des outils  lui appartenant. Grossier, inaccessible 
tous les sentiments d'affection et de reconnaissance, il subissait 
la fois l'influence de deux haines galement implacables, d'une nature
diffrente: l'une noble et hardie, contre l'Italien Concini, marchal
d'Ancre, qui tenait le roi en tutelle et la reine rgente en servage;
l'autre, basse et misrable, contre les marionnettes et le singe de
Fagottini qui faisaient une concurrence redoutable  ses vers et  sa
musique.

D'Assoucy conservait, d'ailleurs, son insouciance, et ne trempait pas
dans les deux haines de son matre: il ne connaissait que de nom le
marchal d'Ancre, et il se divertissait au spectacle du singe et des
marionnettes, contre lesquels le premier page de musique tramait
sournoisement un complot, pour tre utile et agrable au Savoyard.
D'Assoucy, aspirait  se soustraire  cet esclavage insupportable et
essaya d'abord de l'adoucir par les licences qu'il se permettait en
trompant les yeux toujours ouverts de son perfide collgue et la
perspicacit clairvoyante de l'aveugle; il regrettait ses bonnes
aubaines d'autrefois et son aventureux vagabondage dans Paris, honteux
qu'il tait de se voir rduit  voler le chtif souper et le vin
aigrelet de son tyran. Combien de fois, en reconnaissant ses frres et
amis au milieu de l'auditoire du Savoyard, combien de fois ouvrit-il la
bouche pour les appeler  son secours! Mais un coup d'oeil jet sur son
grotesque dguisement lui faisait monter le rouge au front et le forait
 se taire. Il n'aurait pas rougi d'tre pris en flagrant dlit dans
l'accomplissement d'un vol adroit ou audacieux, et il se croyait avili
par son costume de baladin!

Il ne se contenta pas de faire main basse sur le maigre ordinaire du
Savoyard, qui, s'apercevant de la diminution des parts  la mesure de
son apptit et de sa soif, grondait entre ses dents et rudoyait son
premier page, seul charg de rgler et de diriger toutes les dpenses
de la table. D'Assoucy se rjouissait des mauvais traitements qu'il
attirait ainsi sur le dos de son compagnon. Quant  lui, qui avait le
rle de prsenter le bassin  la ronde pour la rcolte pcuniaire parmi
les auditeurs du Savoyard, il faisait rapidement passer les pices de
monnaie dans sa poche, et souvent rapportait le bassin vide au chanteur
aveugle, qui murmurait contre le malheur du temps et le resserrement des
bourses. D'Assoucy raflait toujours la meilleure partie de la recette.

Le lundi 14 avril de l'anne 1617, il attendait que son matre et
achev de chanter un nouvel air sur les courtisans; et, assis au coin de
la balustrade de l'orchestre, il contemplait de loin, en se rongeant les
ongles, trois malheureux, qu'on venait d'attacher au grand gibet dress
au bas du Pont-Neuf, pour l'pouvante des langues lgres et satiriques;
car ce n'taient pas des malfaiteurs qui mritassent la corde, mais bien
de pauvres bourgeois coupables seulement d'avoir dsapprouv, tout haut,
la marche des affaires publiques ou injuri le marchal d'Ancre. Aussi,
personne n'osait plus exprimer son mcontentement avec franchise, depuis
que les paroles imprudentes taient punies de mort, sans forme de
procs.

Soudain de grandes clameurs retentirent du ct du Louvre, et la ville
entire cria d'une seule voix: _Vive le roi_! Concini, en se rendant
chez le roi avec une escorte de ses partisans, avait t assassin,
sur le Pont-Tournant du Louvre, par les favoris du jeune prince, qui,
empresss de succder au marchal d'Ancre, ensanglantrent ainsi le
commencement du rgne de Louis XIII; mais ce crime, excut au moyen
d'un lche guet-pens, satisfit la fureur du peuple contre les
conseillers de la reine-mre, et la joie publique se rvla par des
atrocits. Le corps du marchal, enterr en secret, le soir mme, sous
les orgues de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint le jouet de la populace,
qui, par vengeance, le trana dans les ruisseaux, avant de le brler sur
le Pont-Neuf.

Le Savoyard ne fut pas le dernier  clbrer la dlivrance du roi et
de la France: il improvisa une complainte bouffonne sur _la Passion
du seigneur Concini et sa descente aux enfers_. Cette pice eut les
honneurs de l'-propos. Ce jour-l, le singe et les marionnettes de
Fagottini furent abandonns: d'Assoucy ne cessait pas de faire circuler
le bassin, o pleuvaient les hards, les sous et mme les cus; tout le
monde apportait son offrande  la posie et  la musique; mais le
malin page, songeant  profiter de cette abondante recette qui ne se
renouvellerait peut-tre pas de sitt, dtournait trs adroitement 
son profit le cours de ce Pactole inusit, qui roulait de plus grosses
pices qu'il n'en avait jamais vues dans son plat de cuivre; il se
jetait si avidement sur ce butin, que ses dix doigts ne lui suffisaient
pas pour prendre; et l'aveugle,  qui revenait, aprs chaque tour de
qute, le bassin allg de la moiti de son poids, n'tait pas peu
surpris que la gnrosit de l'auditoire fit tant de bruit pour un si
modeste rsultat: depuis longtemps il souponnait la probit de ses
pages de musique, et il prta l'oreille au son des espces de billon et
d'argent, qu'il comptait tout bas  mesure qu'elles tombaient dans le
bassin; ses calculs se trouvrent faux de tout ce que s'tait adjug le
voleur, avant de rendre le reste de sa collecte. Le Savoyard faillit
clater de rage, en acqurant la preuve certaine de la supercherie de
son second page de musique, et il fixa sur lui des yeux blancs sans
regard, comme pour pier un geste ou un mouvement de main accusateurs;
il interrogeait de toute la puissance de l'oue les bruits vagues et
indcis qui pouvaient l'aider  surprendre en flagrant dlit le larron,
de manire  lui ter la ressource de nier l'vidence. D'Assoucy se
fiait aveuglment  l'infirmit permanente de son matre et  l'absence
momentane de son camarade, pour cacher  peine les continuels larcins
qui enflaient ses poches, lorsque le Savoyard, qui se tenait derrire
lui, le coiffa d'un norme coup de poing et l'arrta la main pleine.

--Mordi! s'criait-il en blasphmant et en ritrant les bourrades,
nierez-vous, messire le fripon, que vous me ravissez le plus clair de
mon bien? , messieurs, dit-il en s'adressant aux tmoins de la scne,
je vous interpelle tous: quel chtiment mrite ce fourbe qui s'enrichit
 mes dpens? Admirez, messeigneurs, comme vos dons et charits
enrichissent ce gueux d'hpital! Mais je ne suis pas si priv d'yeux
qu'on imagine, car le sort m'a plant des yeux aux oreilles. O le
mcrant, fils de Juif et d'Arabe! combien de sous marqus se sont
vanouis entre ses doigts! L'ingrat, que j'ai retir du pril de la
prison et de pire, me paie de la sorte ma folle humanit! Mordi, pour
le punir, je m'en vais le battre, devant vous, en gamme chromatique.

Le Savoyard, sourd aux supplications de l'enfant qui se dbattait de
toutes ses forces, lui dboucla ses chausses, d'o l'argent vol tombait
en s'parpillant, et lui infligea publiquement la punition du fouet, qui
n'tait pas encore banni de la justice lgale. D'Assoucy, essouffl de
rsistance et de prires, subit hroquement ce supplice, et se vengea
en piquants jeux de mots, quand il se retrouva debout sur ses pieds, et
ne montrant plus que son visage narquois  l'assemble. Les spectateurs
qui avaient ri de cette excution rirent davantage des plaisants
quolibets que la colre inspirait au patient; le Savoyard, dconcert
par cette verve d'invectives, proposa lui-mme,  son page des
conditions de paix, qui ne furent pas acceptes; ce ne fut qu'une trve
de part et d'autre.

Sur ces entrefaites, une horde de sauvages de la lie du peuple se
prcipita sur le Pont-Neuf, o le gibet avait t, pendant la nuit,
renvers et brl: le cadavre du marchal d'Ancre, horriblement outrag,
servait de jouet et de trophe  ces misrables, parmi lesquels des
femmes, d'horribles mgres, se distinguaient par leur acharnement sur
ces informes restes, souills de sang et de boue. On chantait en choeur
d'odieux couplets, on dansait autour de ce pauvre corps dfigur; on
mlait le nom de la reine mre  celui de son ministre favori, dans
un chaos de maldictions  la mmoire du dfunt; ensuite on trana le
cadavre vis--vis le Cheval de bronze et on le dpea par morceaux, en
criant toujours: _Vive le roi!_ Des paysans de la province achetrent
des lambeaux de cette chair saignante, pour l'emporter avec eux, et il
y eut des monstres qui en mangrent, pour mieux assouvir une haine
abominable qui survivait  la victime.

--Mordi! je veux aussi aller le voir, ce damn Italien! dit le
Savoyard, oubliant qu'il tait aveugle. Vraiment, je ne le verrai point,
mais je le toucherai et tterai,  l'endroit de ses blessures, que
j'eusse voulu faire moi-mme. Viens , Charlot, conduis-moi, en pinant
du luth, tandis que je chanterai gratis la complainte du dtestable
Concini.

D'Assoucy, qui gardait trop de rancune  ce brutal aveugle pour se
rsigner  une plus longue servitude, crut l'occasion opportune pour
s'enfuir,  la faveur du tumulte; il eut soin d'emporter le petit trsor
qu'il devait  ses vols journaliers et qu'il avait enfoui sous un pav;
puis, se recommandant tout bas au dieu des aventuriers, il accompagna
son matre, en jouant de la musique, pendant que celui-ci hurlait ses
fureurs potiques contre la mmoire de l'Italien Concini. Mais la foule
tait plus curieuse de voir que d'couter, et le Savoyard se plaignait
de ce qu'on ne lui ouvrit point un chemin jusqu' l'objet inanim de son
fougueux ressentiment; la difficult d'avancer augmentant  chaque
pas, d'Assoucy donna tout  coup un croc en jambe  l'aveugle, qui, en
perdant l'quilibre, entrana dans sa lourde chute plusieurs de ses
voisins, aux vtements desquels il s'tait accroch. Ils tombrent
les uns sur les autres, en jurant tous  la fois et s'entortillrent
mutuellement, sans pouvoir se relever, tandis que d'Assoucy se htait de
gagner le large.

--O le tratre!  le flon! se mit  crier le Savoyard, attribuant
aussitt sa culbute  son page, qu'il souponnait d'avoir pris la fuite;
 l'aide! au secours! bonnes gens, arrtez-le, ramenez-le-moi, je vous
prie! Il court  belles jambes de ce ct, vous le reconnatrez  son
habit de perroquet. C'est un larron, c'est lui qui a vol le cotignac!
C'est lui qui volait le produit de mon travail! Nous le ferons pendre au
son de ma musique.

D'Assoucy, qui s'loignait en tapinois, aprs avoir fait choir son
maudit aveugle, fut frapp de terreur, quand il l'entendit se dchaner
ainsi en amres rcriminations: le vol de cotignac, qu'on lui reprochait
 haute voix, vint se reprsenter vivement  son esprit, et il se
persuada que plus d'un passant en avait t tmoin. Il s'imagina
aussitt que tous les regards, que tous les sourires le dsignaient
comme le voleur de cotignac: sa vue s'obscurcit, ses membres
tremblrent, ses ides s'garrent, ses jambes se drobrent sous lui:
il faillit se livrer lui-mme, faute de pouvoir s'enfuir.

Il errait sur le pont, d'un bord  l'autre, sans savoir quelle route
tenir, ni quel parti prendre; il croyait voir partout des mains
s'tendre vers lui pour le happer, et il eut beau marcher en tous sens,
le Cheval de bronze avait l'air de le poursuivre toujours; enfin les
cris de l'aveugle se rapprochrent, rpts de bouche en bouche, et le
cotignac devenait pour le voleur un spectre menaant. Effar, haletant,
il s'arrta devant la Samaritaine et se glissa, par un passage noir qui
s'offrait  lui, dans un escalier en limaon, qu'il descendit en larges
enjambes, sans s'inquiter de savoir o il tait et o il allait,
pourvu qu'il chappt aux regards de mille spectateurs. Peu s'en fallut
qu'aprs une anne d'intervalle il et une indigestion de cotignac.

Enfin il respira, en se trouvant dans un lieu vot, obscur et
solitaire, qui ressemblait  une cave, et il esprait n'avoir plus rien
 redouter, lorsque le bruit d'une porte qu'on fermait, en haut de
l'escalier,  doubles verroux et  triples serrures, lui apprit qu'il
tait prisonnier. Alors il craignit de n'avoir chapp  un pril, que
pour tomber dans un pire. Allait-il tre condamn  mourir de faim dans
un horrible cachot? Il regretta de n'avoir pas t ressaisi par le
Savoyard, ft-il  demi mort entre les mains de ce brutal; il eut l'ide
de pousser des cris perants pour se faire entendre du dehors et pour
qu'on vnt le dlivrer. Tout  coup, son effroi prit le caractre du
vertige, quand un coup d'oeil, jet autour de lui parmi les tnbres,
lui fit croire qu'il n'tait pas seul, comme il l'avait pens d'abord,
et que les habitants de ce sombre repaire taient venus l pour le
recevoir.

Ce fut une vision surnaturelle, un aspect inou et mystrieux, que
l'assemble de vingt ou trente personnages des deux sexes, droits,
immobiles et muets rangs contre la muraille. Ces fantmes, dont les
vtements et les joyaux brillaient dans l'obscurit, avaient l'air de
tenir cour plnire, en silence, au fond de cette cave, et si leurs
costumes magnifiques n'eussent pas annonc des seigneurs et des princes
de la plupart des nations de l'Orient, on aurait pu supposer que
c'taient des tres du monde idal, des spectres ou des dmons, tant
leur runion, dans un pareil endroit, tenait du merveilleux.

D'Assoucy n'tait pas peureux; mais son imagination, exalte par la
lecture de quelques histoires romanesques et surtout des _Mtamorphoses
d'Ovide_, sortait volontiers des limites du vrai et du vraisemblable:
il ne prit pas le temps de rflchir, il n'eut pas mme le courage de
regarder en face ces tres singuliers, qui n'avaient encore ni boug, ni
parl, et qui ne lui demandaient pas compte de sa prsence: il courut,
tout hors de lui, pour chercher une issue, pour s'arracher  ce terrible
cauchemar; son effroi multipliait le nombre et grossissait la forme de
ces fantastiques apparitions.

Malgr l'pouvante qui paralysait ses sens, il se trouva au pied de
l'escalier, qu'il commenait  gravir pniblement pour revoir la lumire
du soleil et le sjour des hommes; mais il n'avait pas franchi la
dixime marche, qu'il entendit les degrs de pierre retentir, au dessus
de sa tte, sous les bonds d'un tre vivant, qui venait d'en haut et
qui, l'ayant heurt violemment, se cramponna en grognant  son collet.

Le pauvre enfant, stupfait de cette rencontre offensive, frissonna
de tous ses membres, le corps mouill d'une sueur froide, et, pour la
premire fois de sa vie, il pria le bon Dieu de le dfendre contre la
griffe du diable. Cette prire mentale lui rendit un peu d'nergie, de
telle sorte qu'il put arrter et serrer dans ses bras un animal velu,
porteur d'une longue queue, qui faisait prsumer l'existence des cornes
accessoires pour complter les attributs de Satan en personne: or,
l'animal ou Satan lui-mme, tonn et irrit de se sentir captif,
s'agita de toutes ses forces et mordit au sang le visage de son
adversaire.

Une lutte s'engagea entre l'homme et la bte, qui s'treignaient
mutuellement, qui se dchiraient des ongles et des dents, qui se
lanaient d'un mur  l'autre, et s'puisaient en efforts successifs et
rciproques: par intervalles, un cri de douleur, un soupir de fatigue,
un grondement de rage. D'Assoucy prouvait la cruelle agonie d'un
mauvais rve, qui s'achve pniblement entre la veille et le sommeil,
et que vont dissiper les premiers rayons du jour; enfin, gratign,
mordill et maltrait par le dmon inconnu qu'il combattait dans
l'ombre, il appela toute sa vigueur  un assaut dsespr, qui acheva
son triomphe; il coucha son ennemi sur la pierre humide de l'escalier,
et lui pressant la poitrine avec le genou, il l'touffa, sans autres
armes que ses dix doigts. Un rlement entrecoup fut le signal de sa
victoire, et l'ennemi mort lui parut moins redoutable: le dmon n'tait
qu'un singe, et cette dcouverte inattendue enhardit le vainqueur, au
point de lui permettre de promener ses yeux autour de lui et d'explorer
la retraite que la hasard lui avait offerte.

Sa terreur panique ne survcut pas au malheureux singe, qui gisait 
l'entre du caveau, comme une sentinelle morte  son poste; il osa
pntrer jusqu'au fond du souterrain, et s'approcher des spectres
formidables qui l'avaient tant effray et qui n'taient autres que les
marionnettes du signor Fagottini.

Cet oprateur italien, qui, en sa qualit de compatriote, avait toujours
t un dvou partisan du marchal d'Ancre, s'tait ht, au premier
avis qu'il eut de l'assassinat de son protecteur, de mettre en sret
toute sa fortune, c'est--dire son singe et ses acteurs automates, dans
le souterrain que lui louait  bail Linclair, le gouverneur machiniste
de la Samaritaine. Ce souterrain, qui traversait la seconde arche du
pont, sous la chausse, avait t mnag lors de la construction
du Pont-Neuf, pour servir de cave aux maisons qu'on devait lever
primitivement de chaque ct de ce pont, et il n'avait pas t combl
depuis. C'est l, dans cette galerie tnbreuse,  la vote suante et au
pav moussu, que Fagottini emmagasinait le matriel de son thtre en
plein vent: dcorations, garde-robe dramatique, acteurs au rebut et 
la retraite, dbutants non encore faonns; cette fois, la troupe
tragi-comique y sigeait tout entire sous la garde du singe.

Charles d'Assoucy eut le coeur gros et les larmes aux yeux, en
s'accusant d'avoir tu son bon ami le singe, qu'il avait tant de fois
festoy d'oublies et de gimblettes,  la barbe du Savoyard. Aprs un
court instant accord  cette oraison funbre, aprs une enqute des
localits, aprs enfin une visite de curiosit  chacun des hauts
et puissants seigneurs de bois, qui taient pour lui de vieilles
connaissances, d'Assoucy demeura convaincu de l'inutilit de ses
tentatives pour sortir immdiatement de ce souterrain; il rsolut donc
d'accepter sa destine avec une stoque rsignation, mais, pour passer
le temps et se dsennuyer, il se hissa jusqu' l'ouverture d'une
petite lucarne, par laquelle il aurait pu s'amuser, en toute autre
circonstance,  cracher dans l'eau pour faire des ronds et  saupoudrer
de poussire les bateliers qui passaient sous la seconde arche du
Pont-Neuf.

L'branlement des pas et le son confus des voix cessrent de retentir
sous la vote du pont; la nuit tait venue, et on entendait encore, le
long des rives de la Seine, les cris de: _Vive le roi!_ se mlant 
des cris de joie et de vengeance, comme les derniers chos de l'odieux
assassinat commis dans le Louvre par ordre du jeune Louis XIII:
d'Assoucy avait vu jeter dans la rivire les cendres du marchal
d'Ancre. Quand le silence se fut repos sur la ville plonge dans
l'obscurit, il n'espra plus qu'on vnt lui rendre la libert avant le
lendemain, si toutefois l'on devait venir. Il entendit avec chagrin le
carillon de la Samaritaine, qui sonnait l'heure du couvre-feu: tout
Paris avait soup, except lui. Affam et altr, grelottant de froid,
il choisit, afin de s'y blottir, le coin le plus recul de la cave, et
s'enveloppa d'une vieille tapisserie, pour dormir, au lieu de souper.

Il dormait donc de bon apptit, depuis deux heures, et se rassasiait, en
rve, des plus excellents mets: il fut rveill par le bruit lointain
d'une porte qu'on ouvrait et qu'on refermait avec prcaution; puis,
il entendit les pas de deux personnes qui descendaient ensemble dans
l'escalier. Ce n'tait point un songe, et il fut sur le point de
s'lancer vers ses librateurs; mais,  la clart d'une lanterne de
corne, que portait l'un des deux arrivants, il reconnut avec douleur le
Savoyard conduit par son page de musique. Il se demandait tout bas quel
malin gnie se plaisait  lui forger de nouveau la pnible chane qu'il
avait brise avec tant de peine, et il pleurait d'avance sur son vasion
manque; mais il ne tarda pas  s'assurer que ce n'tait pas lui qu'on
cherchait pour le ramener en servitude: la conversation du matre et du
valet suffit pour le tirer d'erreur et le tranquilliser  ce sujet.

--Mordi! la plaisante vengeance que tu as invente! disait le Savoyard,
avec une motion de plaisir qui dridait son austre physionomie. Vite,
attaquons les marionnettes de Fagottini, et taillons-les en pices. O
sont-elles? Ne les vois-tu pas? Elles doivent tre ici certainement!
J'ai hte de les fouler aux pieds, pour leur faire expier les torts que
ce mcanicien tranger a faits  ma musique.

--Il semble que le Ciel seconde notre querelle! s'cria le page, qui,
heurtant du pied le cadavre du singe, dirigea vers cet objet indistinct
le rayon de la lanterne. Voici dj le grand singe du signor Fagottini,
qui a rendu l'me sans coup frir, et avec lui s'en va en fume la
gloire de son thtre; voici maintenant la loge des acteurs de bois, qui
sont  notre merci et que nous allons mettre  mal.

--Bien, mon fils! dit le Savoyard, en poussant du pied le corps du
singe. Le temps des reprsailles est venu: hier l'Italien Concini
mourut, aujourd'hui l'Italien Fagottini sera ruin. a! remets entre mes
mains ces mchantes btes de marionnettes, et, mordi! je veux chanter
faux comme un ne rouge, si je fais grce  pas une. Bien! donne-moi
tous ces coquins d'acteurs! J'en veux faire un massacre gnral, plus
complet que le massacre des saints Innocents. Je me rjouis de songer 
la piteuse grimace que fera monsieur mon voisin du Pont-Neuf.

Le Savoyard, qui ne perdait pas les moments en paroles, soulageait
ainsi son humeur vindicative par un monologue d'injures et d'amres
railleries, pendant qu'il dmembrait et dissquait avec un froce
plaisir les automates, que son complice lui apportait un  un, en
faisant solennellement le pangyrique des personnages dans les divers
rles o ils avaient obtenu le plus de succs. D'Assoucy riait tout bas
de cette excution  huis-clos, et plusieurs fois il faillit clater en
bruyante hilarit, au spectacle incroyable qu'il avait sous les yeux:
le Savoyard, gravement assis sur les degrs de l'escalier, comme
un magistrat en fonction, recevait des mains de son page chaque
marionnette,  laquelle il adressait une allocution furieuse et qu'il
condamnait ensuite capricieusement  diffrents supplices; il arrachait
les bras  celle-ci, et les jambes  celle-l; il dchirait en lambeaux
les robes dores des princesses et cassait le nez  des majests
royales, le tout avec un vritable raffinement de cruaut, qui et fait
envie  un bourreau de la Grve. Un amas de membres rompus, de ttes
brises, de bustes dfigurs et de dbris confondus, ce fut bientt tout
ce qui resta de la troupe de ces innocents comdiens.

Le Savoyard et son complice ne se retirrent que fatigus de carnage, et
contents de leur nocturne expdition, sans souponner que le secret
en ft compromis, tous deux se flicitant d'avoir tu la concurrence
dangereuse de Fagottini sur le Pont-Neuf. D'Assoucy avait la pense de
les suivre de loin, par derrire, et d'effectuer sa retraite  leur
suite; mais, en sortant, ils eurent grand soin de ne pas laisser ouverte
la porte de l'escalier, qu'ils avaient trouve bien ferme, avant de
descendre dans le souterrain. Le grincement de la cl dans la serrure
apprit au tmoin de leur mauvaise action qu'il serait encore prisonnier,
au moins toute la nuit. Il se rsigna donc  prendre son parti, et, se
vouant  la protection du hasard, qui pouvait seul le tirer d'embarras,
il se rendormit du sommeil insouciant de son ge.

Ce ne fut pas le jour qui le rveilla, mais un bras d'homme qui
l'enlevait par les cheveux et qui le dposa, tout tremblottant, devant
le cadavre du singe et les dbris des marionnettes. Le seigneur
Fagottini, les yeux hagards, les joues tremblantes et les lvres
blanches de colre, se prparait  interroger le coupable, en face de
ses victimes.

Le matin, ds l'aube, sous l'empire d'un sinistre pressentiment, que lui
inspirait la mort tragique du marchal d'Ancre, il tait descendu dans
son caveau, et le premier objet qui frappa sa vue avait t son pauvre
singe tendu sans vie, la bouche ouverte et les yeux sortis de leurs
orbites; puis, le dsastre irrparable de la nuit s'tait offert  lui,
dans toute son horreur. Ses chres marionnettes, qu'il avait quittes la
veille en si belle sant, n'taient plus que des dbris mconnaissables;
il contempla d'un oeil sec son malheur, posa la main sur la poitrine de
son singe pour y chercher en vain un battement de coeur, remua du pied
les morts et les blesss de sa troupe mcanique, invoqua dans sa langue
maternelle les saints et les saintes du paradis, et s'interrogea
lui-mme pour approfondir le mystre de ces lches assassinats. Le
premier soupon qui s'tait prsent  son esprit tombait sur le
Savoyard, et ce soupon se changea en certitude, ainsi que la douleur
en rage, lorsqu'il aperut l'enfant endormi, qu'il reconnaissait pour
l'avoir vu, la veille encore, au service du chansonnier aveugle du
Pont-Neuf.

Il ne pouvait douter que cet enfant,  l'instigation de son matre, ne
ft sans doute le seul auteur du massacre des marionnettes et du meurtre
du singe; il l'avait donc considr, un moment, avec une fureur muette,
incertain de la vengeance qu'il choisirait contre ce petit coquin, mais
tonn cependant de son paisible sommeil, qu'et envi l'innocence, 
ct des preuves trop certaines du flagrant dlit.

Il le secoua rudement, pour l'veiller, et le mit sur ses jambes, tout
mu et tout effray, en lui tirant les cheveux et les oreilles.

--Malfaisant garon, lui dit-il d'une voix claire qu'il s'efforait de
rendre tonnante, as-tu de quoi payer l'amende autrement que sur tes
paules? Quelle mchancet est la tienne d'avoir commis cet odieux
attentat? Mais tu n'en seras pas quitte pour la prison et le pilori. On
te pendra de compagnie avec le sclrat qui t'a conseill de me nuire de
la sorte, en tuant mon singe et saccageant mes pauvres marionnettes!

--Grce, monseigneur! reprit d'Assoucy, qui comprit le danger de sa
position: je vous proteste que ce n'est pas moi qui ai fait cela. Je
vous nommerai, s'il vous plat, les coupables.

--Oui-d! Bien fou qui se fierait  tes mensonges! Certes, le Savoyard a
conseill ce beau dessein, mais c'est toi seul qui l'as excut.

--Vraiment, mon bon seigneur, c'est ce vilain aveugle qui a fait le
dommage, et je vous l'affirme bien navement, puisque j'tais cach l,
o j'ai tout vu et tout entendu sans tre dcouvert.

--Ce sont bourdes et balivernes, matre fourbe! Pense-t-on m'en donner 
garder?

Comment un aveugle, tel que le Savoyard, et-il su trouver seul le
chemin de ma cave, pour commettre tels dgts?

--Nul autre que lui, cependant, n'a fait rage contre vos machines, je
vous l'atteste.

Il est vrai que son mchant page de musique le conduisait et l'aidait
bel et bien  saccager vos belles marionnettes.

--N'es-tu pas toi-mme page de musique du Savoyard, infme? Oseras-tu
soutenir, aussi, que tu n'as point tu mon pauvre bonhomme de singe? Tu
as encore le visage gratign de ses griffes et meurtri de ses dents.
! je ne sais quelle piti me retient de te mettre  mort, comme tu as
assassin cette digne bte, qui valait mieux que tu ne vaux et vaudras
jamais.

--Eh bien! compre, rpliqua d'Assoucy avec effronterie, quand
j'aurais tu cette maligne bte, qui me combattait, le pch serait-il
irrmissible? Eussiez-vous mieux aim qu'il me tut et que vous en
portassiez la peine en ce monde et dans l'autre? Nous, avons eu ensemble
un furieux duel, je vous assure, et il s'en est fallu de peu que j'eusse
le dessous. Je vous prie donc de me laisser aller....

--Non, par les cls de saint Pierre! petit vagabond! interrompit
Fagottini, en le saisissant de nouveau par les cheveux et le soulevant
ainsi  deux pieds du sol. Tu seras fouett par les rues et les
carrefours, comme voleur de race, et M. le lieutenant civil, par devant
qui je vais te mener, au grand Chtelet, a de bonnes cages de pierre
pour les oiseaux de ton espce,  moins que tu ne meures lapid par le
peuple, qui pleurera mon singe et vengera mes chres marionnettes. As-tu
bien eu le farouche courage de mutiler et de dtruire ces miracles d'un
travail ingnieux? Je voudrais pareillement te rompre,  plaisir, bras
et jambes, et ensuite te tordre le cou!

--N'en faites rien, monseigneur, si vous tes bon catholique! s'cria
d'Assoucy,  qui la faim et la crainte commandaient l'humilit
suppliante; soyez plutt charitable, en me faisant l'aumne d'une miche
de pain, pour remplir mon estomac  jeun, qui semble tre sans fond,
comme le tonneau des Danades: ordonnez ensuite, de moi, ce qu'il vous
plaira.

--Par la damnation de Judas! reprit Fagottini, en rflchissant au parti
qu'il pouvait tirer de ce petit drle, rest en tage dans ses mains,
pour rpondre de l'attentat du Savoyard, je consens  te pardonner, 
condition que tu veuilles me servir avec le mme zle que tu servais
ton ancien matre. Il s'agirait de jouer du luth et de divertir les
passants, au lieu et place de mon singe dfunt.

--Sans doute, je le veux bien, monseigneur, pourvu que vous me donniez
abondante nourriture et de gros gages en surplus, sans aucune pitance de
coups, chiquenaudes, nasardes, etc. Si tel est notre march, je suis, de
ce jour, votre tout dvou serviteur.

Le trait fut conclu de part et d'autre, avec un empressement qui
ressemblait  de la bonne foi, et aussitt il commena d'tre en
vigueur; car, avant d'apporter  son nouveau valet la nourriture dont
celui-ci avait le plus pressant besoin, Fagottini se l'appropria tout
 fait, en l'habillant d'un vieux costume italien, dont la richesse
primitive avait disparu sous une double couche de poussire et de
crasse: c'tait la livre du singe aux grands jours de gala, et
d'Assoucy, qui succdait directement  l'animal, quitta presque  regret
l'habit galeux et la pauvre condition de page de musique. Il esprait
que la mtamorphose qu'on lui faisait subir ne s'tendrait point au
del; mais Fagottini, pour mieux dguiser l'origine de son heureuse
acquisition, lui barbouilla la figure et les mains d'une teinture noire,
qui pntrait dans les pores de la peau et y laissait une empreinte
ineffaable. L'infortun d'Assoucy protesta vainement contre cette
violation de son trait, qui, en faisant de lui le successeur d'un
singe, ne lui imposait pas le devoir de devenir un ngre. Fagottini lui
rit au nez, en jurant par tous les saints du calendrier que l'Afrique ne
produisait pas de plus joli visage d'bne. Ds ce moment, la discorde
fut allume entre le matre et son valet.

Ce dernier se consolait du moins,  l'espoir d'un copieux et succulent
repas; mais le fourbe Italien ne lui donna que du pain bis et des
oignons crus, en assaisonnant d'loges hyperboliques cette prtendue
chre de prince.

D'Assoucy tait tellement affam, que les oignons crus et le pain bis ne
lui parurent ni trop durs ni trop lourds, quoiqu'il n'et que de l'eau
pour les faire passer. Il avait pourtant rv un meilleur dner, et il
se prit  regretter d'avoir abandonn le Savoyard et perdu ainsi les
bnfices frauduleux qu'il pouvait dtourner  son profit. Il se rappela
alors qu'il avait oubli toute sa fortune, compose de quelques beaux
cus, dans les poches de son ancien vtement; mais Fagottini, qui aurait
entendu d'une lieue sonner un liard, avait dj confisqu l'argent, et
d'Assoucy eut le chagrin de voir son petit pcule s'engouffrer dans
une norme bourse de cuir bouilli, qui prsentait une rotondit assez
respectable. Cette inique spoliation ne fut pas soufferte sans vhments
reproches et gestes menaants de la part du propritaire de la petite
somme, qui allait s'ajouter aux conomies de son matre. Celui-ci, dont
le rire redoublait aux emportements de son impuissant adversaire, le
dfia de s'enfuir, aprs l'avoir enchan  un anneau de fer, pour lui
enseigner la patience et la rsignation.

Pendant que Fagottini corchait son singe pour l'empailler, et
raccommodait tant bien que mal celles de ses marionnettes qui n'taient
pas tout  fait hors de service, d'Assoucy, mis  la chane comme un
animal domestique, cria, s'agita, cuma, puis pleura, puis s'apaisa; il
avait eu le temps de comprendre que, dans sa nouvelle condition, le plus
sage tait de se soumettre au joug de la ncessit et d'attendre une
occasion favorable pour s'y soustraire, en prenant sa revanche, s'il
tait possible, contre son odieux bourreau. Il promit donc d'obir
dsormais aux volonts du despote qu'il s'tait donn, mais il se promit
tout bas  lui-mme de se drober  cet ignoble asservissement. Hlas!
le pauvre garon ne savait pas encore jusqu'o irait sa misre.

[Illustration: L'apparition d'un musicien ngre.]

Le lendemain, il suivit, en silence et la tte basse, Fagottini, qui
avait, ce jour-l, le regard plus louche et plus faux, le sourire
plus moqueur, le teint plus enlumin et l'abord plus impudent qu'
l'ordinaire; tous deux montrent sur le thtre, veuf de ses acteurs
mcaniques, et la toile fut tire, aux sons du luth que d'Assoucy
pinait dans la coulisse.

Le Savoyard et son page, enchants du lche coup de main qu'ils avaient
fait pendant la nuit pour ruiner Fagottini, jouissaient d'avance de la
situation critique  laquelle ils croyaient avoir rduit l'inventeur des
marionnettes: ils se regardrent avec tonnement, en reconnaissant le
luth d'Assoucy qui jouait un de leurs airs; ils ne doutrent pas que
leur lve ne ft pass dans le camp de l'ennemi. Mais l'apparition
d'un musicien ngre, qui remplaait le singe mort, dconcerta leurs
esprances et les dcouragea tout  fait, en leur montrant que Fagottini
n'tait pas  bout de ressources, puisqu'il semblait avoir dj trouv
le moyen de faire face  la perte de son industrie. Ils se reprochrent
mme l'inutile destruction des marionnettes, lorsqu'ils virent la
curiosit du public, allche par un nouveau spectacle, rassembler
autour du thtre de leur rival une foule plus nombreuse et plus
impatiente que jamais, dans l'attente de ce spectacle. Les assistants
cherchaient des yeux le singe et les automates de Fagottini; on
s'informait bien des causes de leur absence, attribue  quelque
indisposition subite de ces acteurs, mais on se demandait aussi  quel
rle tait destin ce ngre, qu'on n'avait pas encore vu sur la scne de
Fagottini, et dj chacun s'apprtait  mettre la main  la poche, pour
payer sa place et son plaisir.

Le Savoyard ne remarquait pas de si avantageuses dispositions dans son
auditoire clairsem: il prludait tristement  sa fameuse complainte sur
la mort du malheureux Conchine (on avait francis ainsi le nom italien
de Concini); mais l'vnement qui avait fait le succs de cette
complainte tait vieux de deux jours, et la vindicte populaire s'tait
rassasie sur un cadavre. On ne s'occupait mme plus de la marchale
d'Ancre, qui, emprisonne  la Bastille, devait tre juge pour crime
de lse-majest divine et humaine, et condamne six mois aprs,  tre
brle vive comme sorcire.

--Bourgeois et habitants de la clbre et bonne ville de Paris, reine et
capitale du monde, s'criait le Savoyard, en accordant son instrument,
je suis Philippe, dit le Savoyard, hritier lgitime du pote grec
Homre, auquel j'ai l'honneur de ressembler en ma qualit d'aveugle; le
Pont-Neuf est mon Parnasse, le Cheval de bronze est mon Pgase, et la
Samaritaine est la source de mon Hlicon. Je veux aujourd'hui, si
vous ne jenez de grasse gaiet, vous chanter la chanson pitoyable et
rcrative d'un cordonnier, qui se coupa la gorge de son tranchet, parce
qu'il avait fait des souliers trop troits  ses pratiques. Oyez,
oyez, messeigneurs, oyez cette gentille posie, la belle complainte de
l'honnte cordonnier.

L'annonce d'une chanson que recommandait un titre aussi piquant opra
un mouvement dans le public qui se partagea en deux groupes tumultueux,
selon la prfrence de chacun pour l'un ou l'autre spectacle; mais
le Savoyard n'eut pas plutt entonn sa chanson plaintive, que ses
auditeurs lui furent enlevs par la langue dore de Fagottini.

--Bons chrtiens que tourmente le mal de dents! disait d'une voix
perante le signor Fagottini, tandis que d'Assoucy gambadait  ses cts
en remuant les mchoires, monsieur mon singe est mort hier, et mes
marionnettes en ont pris le deuil. Avant qu'elles se soient consoles,
ce qui ne sera pas de longtemps, puisque je les mne en Italie,  la
cour d'un grand monarque, j'ai fait voeu d'arracher, gratis ou  petits
frais, toutes les dents malsaines, puantes ou douloureuses, qui sont
encore plantes dans vos bouches; cela, s'il vous plat, pour la
gratitude singulire que j'ai toujours eue  l'gard des gens de Paris.
C'est pourquoi je possde un miraculeux secret, pour faire repousser
sur-le-champ les dents que j'te, de telle sorte que, deux jours aprs
la dent arrache, les choses se rtablissent d'elles-mmes en leur
premier tat. On peut dire avec assurance que les plus grands saints du
paradis n'inventeraient pas un remde plus efficace: par exemple, une
vieille dente retrouvera de quoi mordre, et je pourrais citer un
vnrable cardinal, qui onc ne perdra plus ses dents, les ayant fait
enlever toutes, dt-il vivre deux fois centenaire.

Cette impertinente allocution, dbite avec une assurance emphatique,
rencontra peu d'incrdules; mais si chacun se rendait bien compte, 
part soi, de ce qui pouvait manquer  sa mchoire, personne n'osait
courir la chance de l'essai du fameux remde. Fagottini avait dploy
ses formidables tenailles d'acier, qui firent reculer d'abord mme
les plus intrpides, dtermins  tenter l'aventure et sacrifier une
mauvaise dent pour en avoir une bonne; il recueillit bientt une
brillante moisson d'cus blancs, comme l'expression palpable de la
confiance et de l'intrt des spectateurs. Il se rengorgeait avec
suffisance, apprtait les ustensiles de son mtier, en agitant un
collier de vieilles dents de cheval enfiles comme des perles: tout 
coup il prit d'une main d'Assoucy par la tte, lui carta les lvres,
avec l'autre main, et mit  dcouvert deux superbes ranges de dents,
dont la blancheur contrastait avec la noirceur factice de son teint.
L'enfant, que le menaant appareil de l'art du dentiste avait troubl et
inquit, supposa naturellement une fcheuse intention contre sa bouche,
quand il se sentit saisi de la sorte  l'improviste par Fagottini; il
ne cessa de crier et de se dbattre, qu'en entendant ces paroles
rassurantes du perfide Italien adresses  son auditoire:

[Illustration: Tout  coup il prit d'Assoucy par la tte.]

--Messieurs et mesdames, avisez cette denture plus aiguise que canif,
et plus polie qu'ivoire. Eh bien! ce garonnet avait de naissance
toutes les dents brches, gtes et mal agences: c'tait un chaos
piteusement entass dans sa bouche; or, il nous fallut arracher toutes
ces mchantes dents pour les remettre en plus bel ordre, et la nature
fut si rtive, qu'elles ne revinrent dans le bel tat o vous les voyez,
qu' la troisime pousse. Tenez-moi donc pour ignorant et calomniateur,
si demain cette dent-ci que je vous montre et qui n'est plus bonne 
rien n'a produit nouveau germe et nouvelle dent, pour le triomphe de mon
art! Gotez vous-mme aprs, si cela fait le moindre mal  l'estomac!

Il voulut joindre l'exemple au prcepte et ft semblant de tirer une
grosse dent de la bouche de d'Assoucy, qui n'eut pas mme le temps de
se prparer  ce tour de passe-passe, et qui jeta un cri de douleur, en
contradiction avec les promesses du charlatan. Celui-ci ne daigna plus
s'occuper de son ngre, qui, ple et tout en larmes, crut avoir perdu la
dent et la voir toute sanglante entre les mains de l'oprateur.

Fagottini prolongeait l'effet de ce coup de thtre imprvu, par de
burlesques commentaires.

--Par sainte Appoline qui gurit les maux de dents! disait-il en se
pavanant: arracher ou plutt extraire une dent, ft-ce la plus grosse et
la mieux enracine, c'est moins que rien, et la douleur a les airs du
plaisir. Voyez mon petit ngrillon, qui se soucie de sa dent comme d'un
cheveu, parce qu'il sait qu'elle ne tardera pas  reparatre plus belle
qu'elle n'tait. Or, je vous convie  venir demain voir la dent neuve,
qui aura pouss, cette nuit, et si ce n'est pas assez d'une pour vous
convaincre, je veux en faire sauter deux trois, l'une aprs l'autre,
tant la graine est abondante, tant le terrain est fertile.

--N'approchez pas, abominable homme! interrompit d'Assoucy  voix basse,
pouvant du regard satanique de l'Italien qui le menaait de ses
terribles tenailles: n'approchez pas, sinon je vous mords jusqu'au sang,
je vous gratigne la face et vous crve les deux yeux!

--Mon fils, quelle mouche te pique! reprit doucereusement Fagottini, qui
ne voulut pas pousser  bout le dsespoir du malheureux enfant, qu'il
emporta dans ses bras derrire le thtre, en lui disant,  l'oreille,
de compter ses dents et de se taire. N'ayez pas peur, messires et
mesdames, dit-il en reparaissant devant son public: mon ngre n'est
point enrag, comme on pourrait le croire; c'est une maladie qu'il prit
en nourrice, pour avoir t piqu d'un serpent; mais, ds que l'accs
commence, j'ai grand soin de l'carter du monde, afin qu'il ne blesse,
ne morde et n'empoisonne personne. N'aurais-je pas plus sagement fait de
lui arracher toutes les dents?

Cependant d'Assoucy jetait de tels cris, que le rus Italien jugea
prudent d'aller lui imposer silence, bon gr, mal gr, et n'essaya pas
de le calmer avec de bonnes paroles: il se jeta sur lui, sans mot dire,
et le serrant dans ses bras,  lui faire perdre haleine, pour l'empcher
de mordre et de crier, il le dposa vanoui dans le fond de l'choppe;
puis, avant que l'enfant et repris sa fureur avec ses sens, il le
billonna et le lia de fortes cordes comme un condamn  mort qu'on va
mener  la potence. Aprs avoir pris cette cruelle prcaution contre la
peur et la fureur du pauvre garon, il reparut en public et annona que
son ngre sortait  peine d'une violente crise, qu'il avait dompte,
heureusement, au moyen d'un lixir, panace souveraine contre toute
espce de maux.

L'lan tait donn, et ce fut  qui viendrait tendre la bouche aux
tenailles de l'impitoyable excuteur: le fauteuil consacr aux victimes
de ses actives oprations ne restait pas vide une minute, et la
concurrence augmentait  mesure que les dents tombaient autour de
l'impassible Fagottini, qui se surpassa en adresse et en activit; il
ne dposait ses outils que pour recevoir le prix de ses services,
quelquefois avec les maldictions de ses clients: quelquefois la
gencive suivait la dent arrache, ou bien, par quiproquo, la dent saine
prouvait le sort rserv  la dent malade, ou bien aucun effort
ne russissait  extirper une racine engage profondment dans ses
alvoles; mais, en gnral, sauf des cris d'hommes et des pleurs de
femmes, chacun s'en allait en silence, la mchoire plus ou moins
dgarnie ou branle, avec la consolante persuasion de voir les dents
absentes repousser, la nuit mme, par la vertu de l'lixir avec lequel
on devait laver la plaie.

--Par le grand saint Hubert, qui prserve de la rage! rptait
Fagottini,  chaque dent enleve: empchez que, pendant une heure, votre
salive ne mouille la plaie saignante; autrement; i'lixir que je vous
baille gratuitement, par dessus le march, serait comme nul et sans
puissance; efforcez-vous aussi de retenir votre haleine, qui peut
corrompre et dtruire le germe de la dent  venir.

Cependant d'Assoucy, en revenant  lui, avait gmi de se trouver
billonn et garrott comme un criminel; son ressentiment ne fut pas
diminu quand il reconnut que sa mchoire tait intacte et qu'il n'avait
pas perdu une seule de ses dents, mais il ne dtesta pas moins, dans son
for intrieur, la barbarie tyrannique de l'arracheur de dents, qu'il et
voulu poignarder de sa propre main; il se calma pourtant, en pensant que
bien d'autres seraient plus maltraits que lui, et la souffrance qu'il
avait ressentie en ide tait compense par la souffrance plus relle
des imbciles badauds qui ajoutaient foi aux grossiers mensonges de
leur bourreau; il coutait donc, en riant, les hurlements que Fagottini
arrachait, avec les dents,  quelques-uns des patients. Mais il ne
songea plus qu' se drober  de plus longs tourments, ds qu'il
s'aperut que la corde mal noue n'entravait pas la libert de sa main
droite: il se servit de cette main pour se dbarrasser de ses liens et
de son billon. Aussitt qu'il eut recouvr l'usage de ses membres,
il oublia tous ses serments de vengeance et n'eut plus  coeur que de
mettre en sret sa mchoire; il s'arma d'audace et de rsolution, pour
traverser le thtre o Fagottini oprait en public, et l'affluence y
tait si compacte et si empresse, qu'il ne fut pas mme remarqu dans
la foule, au milieu du bruit; dj il se croyait sauv, et son masque
noir, qu'il avait effac  demi avec un linge mouill, ne pouvait plus
aider  le faire reconnatre: par malheur, son cou et ses oreilles
n'avaient point t dbarbouills comme sa figure.

Fagottini, qui calculait sa recette d'aprs le nombre de clients que
lui promettait la multitude de curieux arrts devant ses trteaux,
distingua dans cette foule mouvante une toque  plumes jaunes, qui
cachait mal des oreilles et un cou de ngre; il adjura saint Michel,
vainqueur du diable, et laissant l les dents qui s'offraient  ses
pinces infatigables, il s'lana au bas de son estrade, en interpellant
le fugitif: il fendit la presse, et rattrapa par la manche l'infortun
d'Assoucy, qui, en se retournant  la secousse, rencontra la grimace
horrible de son tyran; le pauvre enfant joignit les mains avec
dsespoir, et, dcid  tout, plutt que de se soumettre  cet homme
impitoyable, il lui rsista de toutes ses forces.

Par le martyre de saint tienne! disait Fagottini aux gens qui
l'entouraient, toujours enclins  prendre parti pour le plus faible
contre le plus fort; c'est mon valet qui a ses attaques d'pilepsie, et,
si je ne l'avais apprhend au corps, il s'allait prcipiter dans la
rivire. Secourez-moi, s'il vous plat, bonnes gens, pour l'emporter
prcieusement, comme un saint, jusqu' mon laboratoire, o je trouverai
bien un remde  son vilain mal.

--Ne croyez pas cet imposteur! criait d'Assoucy, implorant par gestes
la piti des assistants. Il m'a noirci le visage, pour faire de moi un
esclave, comme si j'tais un ngre, et il m'accable de mille durets,
ce sorcier hrtique! C'est moi qui suis le second page de musique du
Savoyard; souvenez-vous de moi, mes amis! C'tait moi qui jouais du
luth et chantais  l'unisson avec mon matre Philippe, l'aveugle du
Pont-Neuf! J'aimerais mieux tre esclave chez les Algonquins, que de
subir la tyrannie de ce diable, de ce paen, qui bientt m'corcherait
vif. Hol! assistez-moi, bonnes gens, pour l'amour de Dieu, sinon il
me tuera sans rmission! Dites, je vous en prie, au bon Savoyard, mon
ancien matre, qu'il me tire de cet enfer.

--Mordi! dit le Savoyard, frapp de cet accent plaintif, qu'il
reconnut: c'est toi, mon fils, c'est toi, fin voleur de cotignac! Dieu
te garde, mon enfant! Tu n'auras point en vain appel le Savoyard  ton
aide!

En parlant ainsi, l'aveugle, qui s'tait fait instruire du sujet de ce
tumultueux dbat, descendit de son estrade, et, guid par les voix,
s'ouvrit un chemin,  travers la foule, jusqu'aux combattants sur
lesquels il fit tomber au hasard ses lourds poignets, comme des marteaux
sur l'enclume; d'Assoucy, il est vrai, reut la moiti des coups
destins au charlatan, qui tait un champion indigne de l'Hercule de la
chanson. Fagottini, nanmoins, ne lchait pas l'enfant, qu'il prsentait
en manire de bouclier  son formidable ennemi: mais ce bouclier vivant,
meurtri et contusionn, recommena ses plaintes pour intresser les
assistants  sa dlivrance, dtermin qu'il tait  ne jamais rentrer
sous la domination de l'un ou de l'autre matre, galement odieux et
redouts.

--Ayez misricorde, et le bon Dieu vous le rendra! cria-t-il, en ne
s'interrompant dans ses prires que pour viter le choc de ce poing
pesant, qui menaait de lui briser le crne chaque fois qu'il retombait.
Sauvez-moi de ces deux ravisseurs, qui sont acharns contre moi et qui
me retiennent captif, malgr ma volont, depuis une anne de gne,
d'injustices et de privations. Je suis Charles Coypeau d'Assoucy, fils
an d'un illustre avocat au Parlement de Paris, et peut-tre ma famille
croit-elle que je suis dfunt  cette heure. Un cu d'or  qui s'en
ira avertir messire Coypeau d'Assoucy, mon pre, en la rue des
Grands-Augustins, o il demeure! Compatissez  mon destin malencontreux,
braves gens, si vous tes des chrtiens, car vous voyez, sous ces
guenilles de comdie, le fils d'un avocat renomm! En vrit, je vous le
dis, je suis Charles Coypeau d'Assoucy.

--Est ce bien toi, mon bien-aim Charlot? s'cria un avocat en robe,
qui, revenant du Palais, vint  passer, tout charg de sacs  procs.
Certes, messieurs, c'est lui-mme, c'est mon propre fils, que j'avais
perdu depuis l'an dernier! Je vais, sur l'heure, dresser une procdure
contre ces larrons d'enfant, et le jugement me vaudra une grosse somme
pour les dommages qu'ils m'ont faits! Ah! mchants bohmiens, vous
teniez  la chane ce gentil garon de noble race, et vous le
maltraitiez comme un ne rtif? C'est bien, mes compres: nous
compterons ensemble, et il n'est pas un soufflet octroy  mon cher
fils, que je veuille rabattre sur le prix, que je vous en dois rclamer.
Viens , mon Chariot, viens baiser ton pre, qui te promet justice
contre ces corsaires!

[Illustration: Le pre de Charles d'Assoucy dressant une procdure.]

L'avocat, trempant sa plume dans le _galimard_ ou encrier pendu  sa
ceinture, s'tait mis en devoir de verbaliser, sur son genou, en guise
de pupitre, et repoussait doucement son enfant prodigue qui l'assaillait
de caresses. Le Savoyard et Fagottini, effrays des menaces d'un
personnage en robe, avaient brusquement tourn le dos, pour se
soustraire au procs-verbal; mais ils n'eurent pas plutt regagn leurs
trteaux respectifs, que le peuple, indign de cette aventure, voulut se
venger de ces voleurs d'enfant, envahit leurs thtres et y mit le feu,
aprs les avoir cherchs eux-mmes pour les brler aussi. Le charlatan
et le chansonnier, qui avaient eu le bonheur de s'enfuir, n'assoupirent
qu' force d'argent une affaire qui pouvait les envoyer, comme des
forats, ramer sur les galres du roi.

L'exprience du malheur n'avait gure corrig le jeune d'Assoucy, et sa
conduite ne devint pas plus rgulire,  mesure qu'il avanait en ge:
il tait trop paresseux pour se plaire  la profession de son pre, et
il prfra une existence aventurire  une vie tranquille et honorable.
A l'exemple de son premier matre le Savoyard, il se fit pote et
musicien, composant des airs de musique et des vers bouffons, parodiant
les pomes latins d'Ovide et de Stace, qu'il traduisit ou travestit en
pomes factieux, jouant du luth dans les maisons des grands seigneurs
et mme  la cour de Louis XIII, voyageant avec son bagage potique et
musical, crivant son histoire vagabonde, mal fam pour les dsordres de
ses moeurs, toujours gai et plaisant, toujours ivre et gueux, toujours
en guerre avec Boileau, qui l'a immortalis dans ses satires, comme le
rival du pote Scarron et comme l'_Empereur du Burlesque_, ainsi qu'il
s'tait surnomm lui-mme.

--Pauvre empereur du burlesque! disait d'Assoucy, dans sa vieillesse: tu
n'as pas mme un morceau de pain  te mettre sous la dent!




LA

MASCARADE DE SCARRON

(1627)


Paul Scarron, qui, au XVIIe sicle, acquit une bizarre rputation comme
crateur du genre bouffon qu'il mit  la mode par ses ouvrages en prose
et en vers, n'tait pas infirme et contrefait de naissance, tel que son
portrait nous le reprsente, avec le visage blme et amaigri, le front
chauve, le cou tordu, les jambes arques et le corps en Z, selon sa
propre expression, et tel qu'il se dpeint lui-mme dans une de ses
lettres, o il regrette tout ce qu'il avait perdu, en disant: Ah! si le
Ciel m'et laiss des jambes qui ont bien dans, des mains qui ont su
peindre et jouer du luth, et enfin un corps trs adroit! Il vint au
monde, en 1610, sans le plus lger dsagrment de nature, et son pre,
conseiller au Parlement de Paris, put se flatter d'avoir un successeur
aussi bien fait qu'il l'tait lui-mme.

Le jeune Scarron fut lev avec soin, et son esprit se dveloppa plus
rapidement que son physique;  douze ans, outre les tudes du collge
qui ne suffisaient pas  son avidit de savoir, il rimait dj, en style
agrable excellait  peindre la miniature, dansait  merveille et jouait
du luth en s'accompagnant de la voix, complments indispensables d'une
ducation de gentilhomme,  cette poque o la posie, la peinture, la
danse et la musique taient les bien-venues  la cour et  la ville.

Scarron tait d'une taille mdiocre, mais lgante et gracieuse; ses
cheveux blonds, ses yeux bleus et son teint de femme, donnaient  sa
physionomie une douceur, que ne dmentaient pas son parler et son regard
caressants; il avait l'abord affable et le geste noble, avec cette
exquise politesse qui tait en usage dans les socits des beaux
esprits. Malheureusement son pre, dont le patrimoine avait t dvor
par d'anciennes dettes de famille, n'ayant pas les moyens de soutenir
la position leve que cet enfant tait appel  prendre dans la
magistrature, fut contraint de lui ouvrir une autre carrire; il dcida
donc que Paul Scarron entrerait dans les ordres ecclsiastiques.

Cette dcision, il est vrai, avait t sollicite de longue date par un
vieil oncle du jeune Scarron, et cet oncle, chanoine du Mans, riche de
deux abbayes en Beauce, s'engageait  faire son neveu hritier de tous
ses biens pourvu qu'il en fit un prtre. Scarron, d'une humeur joviale
et libertine, ne sentait aucune vocation pour les devoirs austres de
la prtrise; mais il dut obir  l'autorit absolue de ses parents et
surtout  la tendresse qu'il portait au bon chanoine, dont l'indulgente
affection ne se scandalisait pas trop des espigleries du petit mauvais
sujet; d'ailleurs, celui-ci voyait, dans les commencements de sa
nouvelle carrire, une occasion de se donner du bon temps, de prolonger
les heures de sa libert et de gaspiller gaiement les annes de sa
jeunesse, en attendant qu'il eut l'ge et les qualits d'un vrai
chanoine; il s'accommoda ainsi d'un apprentissage ennuyeux de thologie,
qui ne l'empchait pas de frquenter les runions les plus joyeuses
et les plus dissipes, tandis que l'esclavage du mtier de clerc
de procureur ne lui et permis que l'cole buissonnire et les
divertissements crapuleux de la bazoche. Content de son sort, il
n'aurait demand ni bnfice, ni canonicat, si cette vie de plaisir
avait pu durer toujours.

Scarron n'habitait pas,  Paris, la maison paternelle, mais celle de son
oncle, dans la rue d'Enfer, vis--vis le couvent et le vaste enclos des
Chartreux, qui n'taient pas encore enferms dans l'enceinte des murs
de la ville, laquelle ne s'tendait pas alors au del de la place
Saint-Michel. Le pre de Scarron avait mis son fils sous la direction
immdiate de son frre, le chanoine, excellent homme, aussi dpourvu de
fermet que de jugement, et le jeune homme tait cens travailler  son
instruction clricale, en suivant les leons d'un clbre professeur de
droit sacr au collge de Montaigu, sur la montagne Sainte-Genevive,
et en observant la rgle du noviciat des Pres Feuillants, qui taient
voisins de la demeure du bon chanoine. Mais Scarron n'entrait au
noviciat, que par hasard, pour troubler les novices, boire le vin de
leur cave et dpouiller leur jardin de ses fleurs et de ses fruits;
quant au collge de Montaigu, il n'y paraissait jamais, et lorsque son
oncle venait  l'interroger sur quelque point de doctrine religieuse,
le malin garon ludait la question par un bon mot et citait les vieux
auteurs franais, Clment Marot et Rabelais, au lieu des Pres de
l'glise. L'oncle riait en le grondant et finissait par rire sans le
gronder, ce qui encourageait le neveu  continuer cette vie dbauche,
qu'il passait au jeu de paume et au cabaret, rendez-vous ordinaire
des seigneurs  la mode, en mme temps que dans _les ruelles_ et les
_bureaux d'esprit_: c'est ainsi qu'on appelait les chambres et les
salons des htels de la place Royale, o _les beaux esprits_ et les
_prcieuses_ tenaient leurs assembles. Scarron jouait et buvait, le
matin et le soir; il menait de front la danse, la musique et la posie:
aussi, malgr sa jeunesse, tait-il recherch pour ses talents et sa
galanterie, dans ces assembles qui composaient la belle compagnie  la
mode. Il dpensait, en rubans, en passements d'or ou de soie, l'argent
qu'il avait et surtout celui qu'il n'avait pas, car il empruntait sur
son canonicat futur, pour avoir une toilette lgante conforme  sa
bonne mine: enfin,  l'ge de dix-sept ans, il s'tait dj battu trois
fois en duel.

A cette poque, le titre d'abb, quivalant  un titre de noblesse, ne
prescrivait rigoureusement rien autre chose que le clibat; on avait une
abbaye comme une ferme, et un abb pouvait tre courtisan, militaire,
artiste, tout enfin, except homme d'glise. On ne distinguait les abbs
dans le monde qu' leur petit collet et  leur costume noir. Il en
tait de mme pour certaines abbesses, que la possession d'une abbaye
n'empchaient pas de vivre dans le monde plus librement que dans leur
abbaye.

Le roi nommait seul aux bnfices, qu'il distribuait selon son bon
plaisir, sans tenir compte de la position sociale ni du caractre
personnel du postulant. Cette singularit, passe en usage, ne
scandalisait pas mme les gens d'une pit sincre.

Paul Scarron devait la plupart de ses mauvaises habitudes  l'exemple
pernicieux d'un ami, qu'il imitait en toute chose, comme un modle
parfait. Armand de Pierrefuges tait une sorte de chevalier d'industrie,
qui se disait noble  trente-six quartiers, et qui,  la faveur d'un
nom sonore, se glissait dans les maisons les plus distingues, o il se
faisait remarquer par ses airs de gentilhomme, bien que le velours de
son manteau, la soie de son pourpoint, et les rubans de ses chausses,
n'eussent pas trop la fracheur irrprochable rclame par la mode; mais
il supplait de son mieux aux dsavantages de sa toilette par une belle
prestance, des manires recherches et un verbiage spirituel. Il n'avait
pas d'autre revenu que celui du jeu, et encore ne gagnait-il pas
toujours, s'il trichait souvent. C'tait lui qui endoctrinait son jeune
ami; lui, qui puisait dans la bourse de l'oncle par le canal du neveu;
lui, qui conduisait Scarron au bal,  la comdie et dans les tavernes;
lui qui l'avait rendu habile dans l'art de manier les cartes ou l'pe;
lui qui le prsentait comme son lve, en mauvaise compagnie, et comme
son cousin, dans les cercles de la place Royale. Scarron remplissait
galement bien tous les rles qu'on voulait lui donner.

Un soir du mois d'octobre de l'anne 1627, Scarron, s'tant chapp du
logis de son oncle qui dormait aprs souper, vint en courant au quartier
de l'Arsenal, rue Beautreillis, o Armand de Pierrefuges s'tait
log, pour tre au centre de la noblesse du Marais, qu'il frquentait
assidment. Son logement, qui se composait de deux petites chambres
hautes dans une maison de chtive apparence, tait loin de rpondre  la
condition qu'il s'attribuait: deux vieux fauteuils dlabrs, une table
branlante, un coffre de bois et un lit de plume sur un misrable grabat,
sans tapisserie et sans rideaux, tels taient les meubles uniques dont
Armand avait la jouissance locative. Encore ne payait-il pas toujours
exactement son loyer, pour mieux ressembler aux dbiteurs du bel air,
qui s'amusaient aux dpens de leurs cranciers et qui ne les payaient
jamais.

Scarron, accoutum au spectacle de cette pauvret mobilire, qu'il
admirait, comme un tmoignage de l'insouciance d'un petit matre, entra
brusquement dans le taudis, o Pierrefuges, assis la tte dans ses
mains, devant un feu presque teint, paraissait livr  de tristes
rflexions. L'arrive de son cher Paul ne drangea pas sa rverie
maussade, et lorsque celui-ci se fut jet dans un fauteuil vacant,
Pierrefuges se leva en silence, pour allumer, aux dernires tincelles
du foyer, une chandelle de suif, qui n'clairait pas tous les soirs son
coucher.

[Illustration: Pierrefuges livr  de tristes rflexions.]

--Armand, ou plutt monseigneur de Pierrefuges! dit le jeune homme,
avec cette hilarit sardonique et bouffonn, qui clatait dans tous ses
propos. Que fais-tu l, ainsi acoquin dans la cendre froide, comme
si tu prparais une lessive? Es-tu jaloux des cloches de l'glise
Saint-Paul, qui ont la voix plus sonnante et plus argentine que la
tienne? Ne songerais-tu pas que ces belles cloches, offertes en don  la
paroisse par plusieurs rois de France, feraient bien mieux, ton affaire,
s'il t'tait permis de les faire fondre en monnaie?

--Du premier coup, mon fils, tu devines mon mal, qui n'est autre que
ventre et bourse vides! reprit Armand, en clignant de l'oeil, pour
inviter Scarron  remdier  ce mal dont il se plaignait souvent. Mes
coquins de fermiers tardent tant  m'apporter leurs redevances, et les
joueurs de lansquenet, qui me doivent sur parole, ont si rtive mmoire,
que je n'ai pas une pice blanche pour entrer au cabaret, et ce soir,
je me coucherai  jeun, comme un carme dchauss. Bien plus, ce qui
m'afflige davantage, je ne puis aller  la mascarade chez la baronne de
Soubise.

--Une mascarade nouvelle? interrompit Scarron, dont les yeux ptillrent
du dsir d'y aller. En vrit, mon cher Armand, vous m'y mnerez,
n'est-ce pas, dussions-nous voler un tailleur d'habits?

--Non, certes, je n'irai point, et je passerai la nuit  dormir sur
l'oreiller de mon apptit, afin de courir la fortune en songe. Vingt
cus pourtant eussent suffi  me mettre en bel quipage!

--Vingt cus, mon matre? , dites-moi o ils sont, que je les prenne!
Mais,  quoi bon ces vingt cus? Quand vous aurez soup avec ces
ptisseries, que je vous apporte du buffet de mon oncle, vous vous
dorloterez dans votre lit en rvant  la mascarade. Cependant c'est
une belle chose qu'une mascarade! Est-il donc si malais de trouver et
d'inventer,  peu de frais, un dguisement? Il ne faut que vtir votre
pourpoint  l'envers et acheter un masque de faon grotesque. Parbleu!
j'y veux aller avec vous!

--Allez-y, s'il vous plat! mais certainement vous serez mal reu, sinon
chass par les valets, car la mascarade, invente par un des potes les
plus raffins de la cour, reprsentera la naissance de la desse Vnus
et son arrive dans l'Olympe des Dieux. Or, pour cet effet, chaque
convi est tenu d'avoir la figure de son rle. Aussi, m'avait-on assign
le rle d'un Prince des Tnbres, de la suite de Pluton.

--Eh bien! au lieu d'un seul prince, nous en ferons deux, pour le
cortge de sa majest infernale. Pardieu! compagnon, je suis en veine
d'imagination, et voici que je vous offre de diaboliques accoutrements
pour la fte.

--Lesquels? J'avais bien song  porter seulement sur ma poitrine un
criteau indiquant mon rang et mes honneurs dans l'empire de Pluton....
Mais, non, je resterai au logis, faute d'avoir vingt louis, que j'ai
perdus sur parole, en jouant avec le marquis de Senneterre et qu'il
serait homme  ne pas me rclamer.

--Baste! si ce n'est que cet obstacle  vaincre, dans une heure je te
procure quarante cus pour parfaire ta dette et nos menues dpenses.
coute ce qu'il faut faire  cet effet: ds que je serai endiabl  ma
guise, tu prendras bel et bien mes habits et tu les porteras chez mon
oncle le chanoine, en lui racontant que je me suis noy dans la rivire,
et que les bateliers qui ont pch mon corps demandent quarante cus
pour leur rcompense. Sans doute, que cette fcheuse nouvelle mettra en
deuil mon rvr et digne oncle; mais il en aura ensuite plus vive joie
 me revoir sain et sauf, le lendemain.

--Voil, pardieu, une plaisante ruse! reprit Armand, qui en augura un
succs productif, et qui se mit  ramasser les pices d'habillement que
Scarron avait dj quittes: c'est une bagatelle que quarante cus, et
je pousserai la gnrosit de ton oncle jusqu' cent. a, mon mignon,
n'est-ce pas quelque fe, qui te conseille et t'inspire? Grce  cette
fe, nous allons avoir cent cus en belle monnaie trbuchante. Mais que
fais-tu l? Pourquoi dfaire mon lit de la sorte?

--Ce sont nos costumes de bal que j'apprte, s'il vous plat! rpliqua
Scarron, qui,  moiti dshabill dj, commenait  dcoudre le lit de
plume:  vous l'enveloppe de votre coite! Je me rappelle,  ce propos,
le conte d'un diableteau, qui affina un grand diable dans le partage du
butin et qui mangea les noix, en ne lui baillant que les coquilles. Oh!
le galant diable que je ferai! A moi le reste! Jamais l'enfer n'aura
vu diables plus comiques, et madame Vnus rira de l'invention, je vous
assure. Mais n'avez-vous plus de ce bon miel, que je tirai exprs pour
vous de l'office de mon oncle?

--Tiens, friand! Le pot n'est pas mme entam, puisque j'ai tous les
jours mang en ville, rpondit Armand, qui lui dsignait dans un coin le
vase de faence rempli de miel.

--C'est bien, mon galant seigneur. Je vous laisse la toile du matelas,
pour en faire une robe tranante et un turban, et je me charge de
dessiner, avec de l'encre, sur cette toile, une foule de dessins
diaboliques. Il ne faudra, aprs, que nous charbonner le museau, pour
paratre dignement dans la diablerie. Je m'en vais donc disposer nos
costumes, et vous, allez vite o vous avez affaire, c'est--dire chez
mon oncle le chanoine, tandis que j'achverai notre mascarade; vous
trouverez ici  votre retour tout ce qu'il faudra pour vous habiller 
la diable. Toutefois, si vous tardez trop, je ne vous attendrai point,
pour m'introduire chez madame la baronne de Soubise.

Armand de Pierrefuges pensa mourir d'un accs de folle gaiet, en voyant
Scarron, qui s'tait mis presque entirement nu, se frotter de miel tout
le corps, comme les athltes de l'antiquit se frottaient d'huile pour
se prparer  la lutte. Scarron accomplissait son oeuvre en silence,
avec un srieux imperturbable, que les plaisanteries et les clats de
rire ne russirent pas  mouvoir. Cependant, il fit observer  son
camarade, que le prix du lit de plume, qu'il avait mis  mal, se
trouverait amplement pay avec l'argent que fournirait le chanoine, et
sur ce, il le pressa de partir, pour tre plus tt revenu. Mais les
rires d'Armand redoublrent et ne cessrent plus, lorsque Scarron,
couvert des pieds  la tte d'un lger enduit de miel, s'lana parmi la
plume qu'il avait entasse sur le plancher, et s'y roula en tout sens,
de telle sorte qu'il se releva entirement revtu du duvet qui s'tait
coll partout sur sa peau emmielle. Sous son enveloppe de plume, il
n'avait plus rien d'humain que le visage et la voix. Il dut pourtant
s'attacher solidement autour des reins une couverture de laine brune,
qui lui donnait l'apparence d'un sauvage de la mer du Sud.

Enfin, pour mieux caractriser ce costume, il noircit de suie dtrempe
son visage, que la plume ne recouvrait pas, et planta sur sa tte une
grande paire de cornes en papier dor.

Armand oubliait l'argent qu'il devait aller prendre chez le chanoine,
pour examiner en dtail l'trange travestissement, auquel Scarron
ajoutait encore des ornements et attributs nouveaux, outre la queue
caractristique en carton dcoup, qu'il entortilla d'un vieux galon
d'argent et qu'il s'attacha ensuite le plus solidement possible au bas
des reins.

--Dieu fasse, lui dit son ami, que les pauvres joueurs qui ont tir le
diable par la queue, ne s'en prennent pas  la tienne, avec l'espoir de
faire fortune!

--Un diable ne peut aller les mains vides, comme un donneur d'eau
bnite? objecta Scarron. Trouvez-moi quelque outil qui ressemble  une
fourche et qui me tienne lieu de sceptre ou de bton d'honneur!

Armand de Pierrefuges tira de la chemine un grand crochet de fer,
qui avait servi, dit-il, dans les cuisines du roi Charles V, et dont
l'extrmit, en effet, tait faonne en forme de fleur de lys. Scarron
jugea l'instrument propre  l'usage qu'il comptait en faire, et se
dclara trs satisfait de son dguisement.

Les deux amis se donnrent rendez-vous au bal, et Armand, qui tait bien
rsolu  ne pas se compromettre avec un pareil masque, s'achemina, en
riant de souvenir, vers le but de son expdition d'adroite fourberie,
qui devait lui donner les moyens de retourner au jeu, la bourse pleine.

Scarron ayant termin sa burlesque mtamorphose, dont il ne pouvait
avoir lui-mme qu'une faible ide, faute de miroir o se regarder,
s'arma de rsolution et d'audace, pour briller dans la mascarade
de madame de Soubise, qui ne le connaissait pas; l'incognito
l'enhardissait, et il sortit du logis d'Armand de Pierrefuges, sans
avoir t aperu, marchant lgrement sur la pointe du pied, de peur
d'clabousser son blanc plumage. Il arriva, sans accident, dans la rue
des Tournelles, o tait situ l'htel de madame de Soubise. Dans les
rues dsertes, que Scarron, dguis en diable, traversa comme une ombre,
il n'avait rencontr qu'une vieille femme, qui s'enfuit et tomba presque
morte de peur, au coin d'une borne, en recommandant son me  Dieu et
 tous les saints; cette femme attira, par ses gmissements, quelques
voisins  qui elle conta l'effrayante apparition, que tous attriburent
aux fumes du vin qu'elle avait bu; nanmoins, le bruit courut, dans
les environs, qu'une espce d'homme sauvage, emplum et cornu, s'tait
montr  plus de dix personnes, et on en conclut que le diable tait
venu faire des siennes dans le quartier de l'Arsenal.

Le diable ou l'homme sauvage avait pntr dans l'intrieur de l'htel
de Soubise, sans autre passe-port que son trange dguisement, auquel
les valets,  moiti ivres, n'avaient pas pris garde, dans le tumulte
des masques qui arrivaient de toutes parts. Le vestibule tait mal
clair par deux torches, et la diablerie de Scarron n'avait t vue
ni remarque de personne. Il monta hardiment le grand escalier, et
s'introduisit d'abord dans une galerie, qui prcdait la grande salle
du bal, tincelante de lumires, embaume de fleurs et retentissante de
musique.

Cette musique anime, cette foule bigarre de couleurs, cette
magnificence de crmonial, cette lumire blouissante de chandelles de
cire, ne dconcertrent pas l'impudence de Scarron, qui se fiait  la
bizarrerie de son costume fantastique, pour obtenir un succs de franche
gaiet, sous les yeux de tout ce que la noblesse de cour avait de plus
raffin et de plus charmant. Ce n'taient que Dieux et Desses dans les
costumes les plus originaux, les plus riches, les plus gracieux, au
milieu d'une dcoration thtrale reprsentant l'Olympe, tel que les
potes anciens l'avaient dcrit. L'aspect enchanteur de cet Olympe, qui
et fait envie  celui de la mythologie par la beaut des Desses et la
galanterie des Dieux, exalta encore la foltre imagination du pote.

Il se mla, en bondissant,  une sarabande, que dansaient Mars et les
trois Grces, Neptune et trois Tritons: un cri d'horreur signala d'abord
sa prsence, et tous les regards se fixrent sur lui, pendant qu'il
s'puisait en sauts et en grimaces, quoique l'orchestre et cess
d'accompagner sa danse turbulente; bientt un rire universel circula
dans l'assemble, avant qu'on et reconnu l'auteur de cette bouffonnerie
et surtout la nature de son dguisement. Cependant quelques dames, que
ce singulier masque emplum avait heurtes au passage, s'tonnaient des
taches gluantes qui gtaient leurs robes de satin et de velours. On se
persuada que, sous ce plumage, on trouverait plus tard certain seigneur,
fameux par ses facties, et madame de Soubise, pour amuser les Divinits
de son Olympe, ordonna aux musiciens djouer un branle, que, par hasard,
Scarron dansait  merveille: il dansa donc, avec autant de souplesse que
de vigueur, au bruit encourageant des rires et des applaudissements.

L'homme  plumes tait donc rhabilit par sa grce et sa lgret de
danseur; on le pria de continuer ses danses, qu'il n'interrompit que
par lassitude. Les assistants lui taient si favorables, qu'on lui fit
servir une collation de fruits et de confitures, avec un flacon de vin
d'Espagne. Pendant qu'il mangeait et buvait, pour rparer ses fatigues
de danseur, tout le monde s'empressait autour de lui, pour admirer son
costume htroclite et reconnatre ses traits, s'il tait possible, sous
un masque de suie, que ses longues moustaches et ses sourcils de duvet
rendaient mconnaissables. Il tait impossible d'attacher aucun nom de
la cour sur ce visage, aussi hideux que malpropre,  cause des gouttes
de sueur noire qui couvraient son front et qui ruisselaient sur ses
joues noircies.

--Dmon lutin et baladin, qui venez chez nous des rivages du Styx et de
l'Achron! lui dit madame de Soubise, qui s'tait attribu le rle de
Vnus dans sa mascarade olympique, grand merci de vos danses, qui ont
diverti les seigneurs et les dames de l'Olympe! Mais voici que nos
Desses s'informent de vos noms et qualits vritables, pour s'en
souvenir dans le ciel ou dans l'enfer!

Scarron ne pouvait luder cette question directe et aussi catgorique.
La pense lui vint de se faire passer pour son propre pre, vieux
conseiller au Parlement, qui ne devait pas tre connu personnellement
dans cette socit toute aristocratique, mais la crainte de recevoir
un dmenti en face l'arrta court, pour l'honneur de la magistrature.
Cependant il fallait rpondre, et son silence, en se prolongeant,
quoiqu'il et encore la bouche pleine, tait de nature  diminuer la
bonne opinion qu'on avait conue de lui en raison de sa belle humeur.
Comme il composait assez facilement les vers, pour sortir d'embarras par
un madrigal et une cabriole, voici ceux qu'il improvisa, en les rcitant
d'une voix sympathique:

  Je suis le diable Lucifer,
  Qui ne regrette point l'enfer,
  Trouvant bon ce sicle de fer:
  Quoiqu'il espre, par sa danse.
  Plaire  tant d'objets pleins d'appas,
  Son habit met en vidence
  Qu'en fait de cornes, il n'a pas
  La belle corne d'abondance.

La posie du diable eut autant de succs que sa danse, et un pote de
l'cole de Malherbe, qui tait l pour figurer Apollon, eut la modestie
d'avouer que ce diable-l l'avait dtrn en huit rimes. Scarron,
chauff par les loges, par le bruit, par la foule, et surtout par le
vin d'Espagne, que la desse Hb lui versait  pleine coupe, parpilla
les madrigaux et les quatrains, avec une vivacit d'improvisation qui
aurait pu lui tenir lieu de tout autre mrite; ses plus jolis vers,
inspirs par un esprit galant et factieux, coulaient de source, et les
dames ne se lassaient pas de puiser  cette source vivante de douceurs,
sans crainte de la tarir, suivant l'expression d'une Prcieuse, qui
reprsentait la neuvime Muse. Quelqu'un dclara, d'enthousiasme, que le
pote Thophile, mort l'anne prcdente, n'avait fait que changer de
corps, par mtempsycose, et revivait, plus gaillard que jamais, dans cet
aimable improvisateur. Mais un examen plus attentif de l'accoutrement
extraordinaire du diable emplum avait fait natre de singuliers
soupons: les deux lvriers que Diane menait en laisse lchaient les
jambes de Scarron, comme s'ils prenaient got  ce rgal; car le miel,
fondant  la chaleur, gouttait sur ses traces et laissait  nu la peau,
en quelques endroits du corps, surtout aux coudes et aux genoux; enfin,
ce miel, ferment et ml  des ruisseaux de sueur, exhalait une odeur
acre, qui ne ressemblait pas trop  l'ambroisie.

Tout  coup, par malice ou curiosit, les neuf Muses, qui entouraient ce
diable de pote, lui arrachrent quelques plumes, assez adhrentes  la
chair pour n'en tre pas spares qu'avec une cuisante douleur; Scarron
cria qu'on l'corchait vif, mais l'exemple tait donn; ces plumes
arraches avaient mis  dcouvert une peau luisante et collante: alors
ce fut  qui plumerait, de toutes mains, le malheureux: hurlant comme un
vritable dmon, il implorait grce, il se dbattait, il se roulait par
terre, il poussait des cris, mais ses contorsions et ses clameurs ne
faisaient qu'exciter les rires et les cruauts de la bande cleste,
qui se ruait sur lui pour le dpouiller de son duvet postiche. La
plaisanterie tourna en injures et en mauvais traitements, lorsque le
pauvre homme fut compltement dplum, et Scarron aurait peut-tre t
dchir en lambeaux, ainsi qu'Orphe par les Bacchantes, si, poursuivi
et haletant, il n'tait parvenu  gagner le vestibule. Il eut le bonheur
de ne pas tomber dans les mains de la valetaille, qui aurait imit ses
matres, en renchrissant sur l'exemple: ceux des valets, laquais et
porteurs de chaises, qui n'taient pas tendus ivres-morts, sous le
pristyle et dans les cours, ne quittaient plus des lvres le goulot de
la bouteille et n'avaient des yeux entr'ouverts que pour voir couler le
vin dans leur bouche.

Scarron, tout dgouttant de miel et de sueur, avait l'piderme irrit
de brlantes dmangeaisons, et tremblait de tomber au pouvoir de
quelques-uns de ses bourreaux, qui le suivaient de prs avec de bruyants
clats de rire: il descendit,  ttons, un escalier obscur, et sortit
de l'htel, comme il y tait entr, sans rencontrer personne sur son
passage. Une fois dans la rue, il se prparait  prendre ses jambes 
son cou, pour regagner le faubourg Saint-Michel, o demeurait son oncle,
quand deux porteurs de chaise, qui attendaient leur matre pour le
ramener  son htel, ayant la vue obscurcie par le vin et le sommeil,
s'imaginrent que c'tait lui qui venait  eux, et ouvrirent la portire
de la chaise, en l'invitant  se garer de l'air glacial de la nuit.
Scarron, que ce brusque changement de temprature avait saisi, et qui
grelottait dj de tous ses membres, ne laissa pas chapper une si belle
occasion de se mettre  l'abri du froid et de la bise: profitant d'un
heureux quiproquo, il se jeta dans la chaise qui s'ouvrait devant lui et
que les porteurs refermrent aussitt.

Une chaise  porteurs tait une espce de bote, rembourre et garnie en
dedans de tapisserie ou d'toffe, pouvant contenir une personne assise.
La reine Marguerite de Valois avait mis  la mode, depuis quarante ans,
ce moyen de transport, et tout le monde s'en servait, dans la socit
polie, avant l'adoption gnrale des carrosses; deux hommes, l'un devant
et l'autre derrire, portaient,  l'aide de brancards et de bricoles de
cuir, cette bote ferme par une portire  vitre, qui faisait face au
sige intrieur. Ce vhicule, qui tait fort commode pour franchir de
courtes distances, sans tre incommod par le froid ou le hle et sans
avoir  craindre la pluie ou la boue, resta en usage jusqu' l'poque de
la Rvolution, o la quantit des voitures  roues n'a plus permis de
l'employer dans les rues de Paris.

Les porteurs, qui croyaient avoir affaire  leur matre, n'avaient pas
distingu, dans l'ombre de la nuit, quelle sorte de masque s'installait
au fond de la chaise, qu'ils soulevrent et emportrent d'un pas lent et
mesur, en chantant des couplets bacchiques. Scarron,  peine remis de
son motion, se peletonna sur lui-mme, pour rappeler la chaleur dans
ses pauvres membres engourdis et endoloris, car le miel, qui couvrait sa
peau et en obstruait tous les pores, lui causait de vives dmangeaisons.
Il s'endormit bientt de lassitude, au bercement cadenc de la chaise,
sans savoir o on le conduisait et sans s'tre demand quelle serait
la fin, bonne ou mauvaise, de son aventure de carnaval. Il tait,
d'ailleurs,  moiti ivre et tout  fait philosophe.

Cependant Armand de Pierrefuges, toujours riant  part soi de la
plaisante figure que ferait Scarron et de l'accueil qu'il recevrait chez
madame de Soubise, arriva chez le bon chanoine, qui venait de se mettre
au lit, aprs avoir sommeill digestivement  la suite d'un copieux
souper.

Les habits de Scarron, que Pierrefuges apportait,  cette heure indue,
dterminrent la gouvernante  l'introduire aussitt dans la chambre du
vieillard, qui ne s'tait pas couch sans demander des nouvelles de
son neveu. Il fallait qu'il ft sous l'impression d'un sinistre
pressentiment, car enfin Scarron ne rentrait jamais de si bonne heure,
lorsqu'il rentrait avant l'aube.

Armand, en se prsentant devant le chanoine  peine veill, feignait
de s'essuyer les yeux, qu'il avait aussi secs que le coeur; mais, 
l'aspect de cette face panouie et rubiconde,  laquelle l'inquitude ne
donnait pas mme un caractre grave et srieux, il ne put s'empcher de
rire, par un retour de pense vers la mascarade du futur abb Scarron,
qui, en ce moment mme, s'exerait  jouer un rle de diable. Le
chanoine le regardait avec un tonnement, que ce rire intempestif
augmentait encore; mais, ds qu'il reconnut les vtements de son cher
Paul, que l'inconnu talait devant lui, il s'lana hors de son lit, les
mains et les yeux levs au ciel, en se prparant  apprendre un grand
malheur.

Rien n'tait plus vrai que son motion douloureuse, mais il avait, avec
son costume et sa coiffure de nuit, une physionomie si bouffonne, que le
rire malhonnte d'Armand de Pierrefuges en redoubla.

--Monsieur, Monsieur! disait le bon chanoine: ce pourpoint, ces chausses
appartiennent  mon neveu,  mon fils,  celui que j'aime par-dessus
tout! En quel lieu les avez-vous trouvs? O donc est-il all, mon
pauvre Paul, aprs s'tre ainsi dvtu? Ah! Monsieur, n'aurait-il point
perdu au jeu ses hardes et son trousseau, le mchant garon? Retirez-moi
d'angoisse, par piti!

--Rvrend pre! rpondit Armand, qui riait sous cape, quoi qu'il ft
pour tourner ses ides du ct tragique de la situation; je viens vers
vous tristement, pour vous annoncer l'accident le plus funeste, le plus
lamentable, le plus imprvu, et pour vous prier de dpenser cent cus,
en mmoire de votre infortun neveu Paul Scarron.

--Qu'est-ce? Cent cus! reprit l'oncle, qui n'eut pas le coeur d'tre
avare, en prsence d'un douloureux vnement qu'il apprhendait plus que
tout. Paul est-il mort?

--Hlas! mon digne seigneur! repartit l'imposteur, avec un interminable
clat de rire, qui simulait des sanglots touffs: ce jeune homme, de
si noble race, de si fire esprance, de savoir si prcoce, d'esprit
si mignard, qui avait pour vous si chaude amiti et si profonde
reconnaissance.... Las! si vous l'aviez vu en cet tat!...

--Bon Dieu, secourez-moi! s'cria le chanoine, trop proccup de sa
douleur pour en tre distrait par les rires inextinguibles de ce fatal
messager. O ciel! qu'est-il advenu?

--Voici les habits de votre cher neveu, que je vous apporte, messire:
ne les reconnaissez-vous pas? Las! c'est moi qui l'ai dshabill,
l'hroque jeune homme, quand les bateliers ont tir son corps de la
rivire....

--Quoi! mon neveu est noy! Mon Paul a rendu l'me! interrompit le
chanoine, en pleurant comme un enfant, pendant que le fourbe riait  se
pmer. O le malheureux sort!... Sans doute, il ne s'est pas donn la
mort volontairement? Qui et pens que je survivrais  cet enfant chri?
Je mourrai volontiers,  prsent qu'il n'est plus.

--a, consolez-vous, mon Pre, et priez Dieu qu'il nous le ressuscite,
par miracle.... Mais remettez-moi, s'il vous plat, les cent cus, qu'il
faut pour racheter le corps aux bateliers.

[Illustration: Pierrefuges talant devant le chanoine les chausses de
Paul Scarron.]

--Cent cus? Certes, je les donnerai, et davantage, pour lui faire un
pompeux enterrement, pour les messes, pour la cire, pour les pauvres!
Mais dites-moi seulement, s'est-il dfait lui-mme?

--Vraiment, il s'est lanc du Pont-Neuf, pour l'ennui qu'il avait d'tre
menac de se faire ordonner prtre: J'aime mieux donner mon corps
aux poissons! disait-il souvent, et lorsque les bateliers l'eurent
repch, je l'ai vu dans le singulier quipage que je vous ai dpeint
... un vrai costume de diable! Enfin, mon trs honor seigneur, sans
plus de retard, baillez-moi les cent cus, et demain vous aurez des
nouvelles de la rivire.

Le bon chanoine tait si amrement frapp de la perte cruelle, qu'on lui
avait annonce tout  coup, sans aucun mnagement, au milieu du travail
de sa digestion nocturne, qu'il tait devenu sourd et aveugle pour tout
ce qui l'entourait; il ne voyait pas sa gouvernante en larmes et il
n'entendait pas Armand en instances. Celui-ci eut l'odieux courage de
pousser  bout ce dsespoir, jusqu' ce qu'il en tirt cent cus, que le
chanoine lui compta un  un, en les accompagnant de lamentations qu'il
partageait entre l'argent et le neveu. Mais la secousse avait t trop
violente pour la tendresse et pour l'ge de ce vieillard inconsolable;
aux sanglots succdrent la stupeur, et une attaque de paralysie lui ta
le sentiment et la connaissance avec la parole, tandis que l'insensible
Armand,  l'esprit duquel revenait sans cesse l'image de Scarron
emmiell et emplum, s'esquivait, en remplissant de ses rires redoubls
la maison du chanoine, et allait,  la taverne de Tonneau-Ail, boire et
jouer toute la nuit, aux frais de l'oncle de Paul Scarron.

Pendant ce temps-l, Scarron, ramass en boule au fond de la chaise 
porteurs, dans laquelle il se laissait voiturer  l'aventure, ronflait
agrablement d'un profond somme qui lui offrait en rve tous les
plaisirs de la fte, qu'il avait gots chez la baronne de Soubire. Il
s'veilla en sursaut, sans avoir la moindre ide de sa situation: que
les porteurs, qui l'avaient ramen  son insu presque devant la maison
de son oncle le chanoine, venaient de dposer leur chaise dans le
vestibule d'un htel de la rue d'Enfer, attenant au couvent des
Chartreux, sur le terrain desquels cet htel tait bti.

Scarron se frotta les yeux et regarda devant lui, d'un air effar, au
moment o un laquais ouvrait la portire,  la clart de six flambeaux
ports par autant de valets; mais ceux-ci, qui s'apprtaient  recevoir
leur matre, plirent, tremblrent et s'enfuirent, avec des cris
d'effroi et d'horreur, teignant leurs torches, ou les agitant, comme
eussent fait des furies: l'effroyable figure de Scarron leur tait
apparue,  la lueur de ces torches, et ils ne s'imaginrent pas avoir
affaire  un masque, fort embarrass de lui-mme. Le pauvre diable
tait trs inquiet des nouveaux dsagrments que son costume diabolique
pouvait lui susciter. La maison entire semblait en rumeur, des lumires
passaient et repassaient aux fentres: on entendait des bruits d'armes,
des appels effars, des exclamations aux saints et saintes du paradis,
et des prires murmures  voix basse. C'est le diable! rptait-on de
tous cts: c'est le diable! le diable! le diable!

Scarron, encore mal veill, comprit pourtant que lui seul tait la
cause et l'objet de ce concours tumultueux de gens qui s'armaient pour
se mettre  sa poursuite; il sentait encore les meurtrissures des coups
qu'il avait reus aviver la cuisson irritante que le miel lui causait
 la peau; il craignit d'tre maltrait une seconde fois et peut-tre
davantage, avant de se voir conduit en prison, sans avoir pu se
dbarrasser du dguisement malhonnte, qu'il osait porter en public; il
ressentait tour  tour, par tout le corps, des frissons de glace et
des ardeurs insupportables; sa tte, chauffe par les fumes du vin
d'Espagne, s'exaltait de plus en plus, et sa pense confuse s'garait 
chercher quelque expdient pour sortir de ce mauvais pas, en trouvant
des habits, du feu et un lit, dont il avait grand besoin.

Il s'tait lanc lestement hors de la chaise, o il se voyait dj
prisonnier; il s'enfuyait au hasard dans un jardin, o les masses noires
des charmilles l'invitaient  se cacher; il passait  travers les alles
et les plates-bandes, renversant, brisant tout ce qui lui faisait
obstacle, sans s'inquiter de la direction qu'il suivait, pourvu qu'elle
l'loignt de la meute de ces gens arms de fourches, de btons et
d'arquebuses, dchans contre lui et courant sur ses traces. Le
dcouragement allait s'emparer de son moral non moins branl que son
physique; dj il se retournait pour se livrer, pour demander grce,
quand le terrain manqua tout  coup sous ses pieds et l'entrana dans
une chute perpendiculaire  trente pieds environ de profondeur; il
poussa un faible cri, en tombant dans une citerne ouverte presque au
niveau du sol, et quoique tourdi, abasourdi, effray de cette chute
inattendue, il eut la prsence d'esprit, au moment o il plongeait dans
l'eau, d'tendre les bras et de s'attacher  une corde qu'il
rencontra sous sa main, par bonheur, et sans laquelle il et t noy
infailliblement. Il se hissa hors de l'eau,  l'aide de cette corde
flottante entre ses doigts crisps, et se reposa, tout essouffl et
transi, sur les bords vacillants d'un seau qui surnageait dans la
citerne.

A peine tait-il install dans une position assez incommode, puisqu'il
devait garder un quilibre difficile et maintenir immobile la corde qui
menaait de lui chapper, le jardin, clair par des torches et des
lanternes, retentit de pas, de cris et de maldictions. Scarron, qui
avait rveill tout le faubourg par une apparition et une disparition
qu'on regardait galement comme surnaturelles, se garda bien d'appeler
du secours, lorsqu'il eut entendu un des jardiniers, arrt auprs de la
citerne, s'entretenir de l'vnement avec un des domestiques de l'htel.

--Mon ami, disait ce jardinier avec force signes de croix, c'est une
histoire ancienne, que m'a conte un vieux Pre chartreux, qui est
dcd il y a vingt ans. Dieu lui fasse misricorde! Le diable, que vous
avez vu et que nous pourchassons en vain, n'est pas n d'hier, car il
a fait de bons tours, en ce mme lieu, sous le rgne du bon roi saint
Louis, patron de la confrrie des barbiers.

--Sacrebleu! matre Pierre! interrompit le domestique terrifi: c'tait
un grand diable que celui-ci, tout habill de plumes comme un coq,
enfum comme un jambon de carnaval, et lanant des flammes par les yeux
et la bouche! On ne sait pas encore ce que M. le comte est devenu, et
l'on se demande si ce diable ne l'a pas emport tout vif dans l'enfer.

--Le cas ne serait pas neuf, Andr, reprit le jardinier. M. le comte a
pch grivement, en allant  cette folle mascarade qui s'est donne
cette nuit dans la rue des Tournelles. Or a, l'ami, coute mon
histoire: En ce temps-l, ce n'tait pas hier, on voyait,  la place
qu'occupe aujourd'hui la Chartreuse des rvrends Pres, un chteau
ruin, o le diable menait son sabbat et tordait le cou  ceux qui
s'en approchaient, malgr le bruit infernal qu'on y faisait; mais les
Chartreux obtinrent du roi d'alors la donation de cette maison assez mal
fame, et ils en chassrent le malin esprit,  force d'exorcismes et
d'eau bnite. Depuis que Dieu a conquis ce domaine du diable, qu'on
nommait alors le chteau de Vauvert, le diable s'efforce d'y revenir, de
temps  autre, pour reprendre son bien;  cet effet, le tentateur maudit
emprunte maintes formes diverses, les plus diaboliques qu'il peut
imaginer. Il faut donc, si on le rencontre sur son chemin, le battre
sans misricorde, jusqu' ce que le jeu ne lui plaise gure, fit-il
semblant de demander grce et de rendre l'me, comme une personne
mortelle: on est sr de gagner ainsi le paradis.

Scarron, qui n'avait pas perdu un mot de cet entretien, n'osait pas
bouger, de peur de porter la peine du diable de Vauvert, et de n'avoir
pas, comme ce vieux diable, la ressource de se rfugier en enfer. Un
reflet de la torche du jardinier, errant sur son visage noirci,
ajoutait un caractre merveilleux  son trange aspect; mais les deux
interlocuteurs s'cartrent, sans jeter un coup d'oeil au fond de la
citerne. Scarron respira plus librement, quoique ses dents claquassent
de froid, quoique ses jambes mouilles fussent comme paralyses, et
quoique le miel pntrt dans ses chairs comme des pointes d'aiguilles
rougies au feu. Les recherches aux flambeaux continurent durant une
heure, redoublant les terreurs du prtendu diable, qui, nonobstant les
souffrances intolrables qu'il avait  subir, songeait moins  sortir de
la citerne, qu' s'y cacher en sret contre les terribles menaces qui
lui figeaient le sang dans les veines.

Enfin les lumires s'teignirent, les pas et les cris s'loignrent: on
renonait  rejoindre le dmon, qui n'avait fait que se montrer, et on
allait se coucher, sous l'influence de cette apparition infernale, que
le cauchemar devait renouveler dans un pnible sommeil. Scarron aurait
dormi plus tranquillement, s'il avait pu poser ses pieds et appuyer sa
tte sur une surface solide; mais,  chaque instant, il lui fallait
inventer une posture moins incommode, arcbouter ses pieds aux
interstices des parois de la citerne, arrter le perptuel balancement
de la corde mobile, et maintenir au-dessus de l'eau le seau qui
s'enfonait sous le poids de son corps. Ses mains rouges et glaces
s'efforaient, de toute la puissance de leurs nerfs,  trouver un point
d'appui: vingt fois il tenta une ascension prilleuse en se hissant
le long de la corde, et il n'atteignait le milieu du puits que pour
retomber bientt  son point de dpart. La fivre, par bonheur,
survenait alors et ranimait son nergie.

Il vit poindre le jour, avec l'espoir de la dlivrance, et aprs trois
heures de tortures inoues, qu'il fut tent de terminer en se laissant
couler au fond de l'eau, il entendit une marche lente et avine
s'avancer du ct de la citerne, et il ouvrait dj la bouche pour
crier, prfrant risquer sa vie une dernire fois plutt que de mourir
cent fois par minute; d'ailleurs, il se flattait que son piteux tat le
justifierait du soupon d'tre le diable en personne; mais il eut, par
prudence, la prcaution d'attendre qu'il ft hors de sa prison pour
se faire connatre: la corde remuait et se tendait, en criant sur la
poulie; il aperut le jardinier, qui s'tait mis en devoir de tirer de
l'eau: il s'accrocha d'une main  cette corde qu'il n'avait pas quitte,
et se suspendit de l'autre main au seau qui montait, en se recommandant
 son ange gardien.

--Tais-toi, poulie criarde, demain tu seras graisse! disait le
jardinier, en chancelant, par suite des libations auxquelles l'alerte de
la nuit avait donn lieu parmi la valetaille. En vrit, l'eau pse plus
que le vin, et je suis sage de n'en jamais boire. Ce vilain seau n'est
pourtant pas rempli d'or, mais on croirait,  sa lourdeur, que le diable
est dedans!

A ces mots, il se trouva face  face avec Scarron, qui, craignant de se
voir de nouveau prcipit dans la citerne, s'tait lanc d'un bond sur
la margelle du puits, en tenant avec ses deux mains la corde immobile.
Le jardinier ferma les yeux, lcha la corde, plia les genoux sous lui
et murmura les prires des agonisants, pendant que, sans le remercier,
Scarron, qui avait mis pied  terre et qui reconnaissait les jardins de
l'htel o il se trouvait, dgourdissait ses jambes presque inertes, en
courant  perdre haleine, avec l'esprance de gagner une petite ruelle
qui longeait le clos des Chartreux et aboutissait  la rue d'Enfer.

Le jardinier, se sentant fort de l'loignement du diable qui ne l'avait
pas mme touch, se releva, en criant  pleins poumons, et mit en branle
une cloche qui servait  appeler les ouvriers. On rpondit, on accourut
 ses clameurs,  son carillon, et le diable, qui fuyait  travers
le jardin, fut poursuivi de prs. Scarron n'eut pas d'autre moyen
d'chapper  cette nouvelle poursuite, que de sauter dans le clos des
Chartreux, de ramper entre les ceps de vigne qu'on avait vendangs la
veille, et de se glisser  quatre pattes dans le pressoir, dont la porte
tait entre-baille. On aurait, en effet, perdu sa trace, si un aide
jardinier ne se ft trouv l pour garder la vendange, dont il avait
got un peu plus que de raison.

[Illustration: Tais-toi, poulie criarde! disait la jardinier. Demain tu
seras graisse.]

--Merci Dieu! dit l'aide, en tombant le front contre terre,  la vue
de ce bipde humain, dont les plumes mouilles ressemblaient  des
cailles. Grand saint Bruno, protgez-moi! Arrire, vision satanique!
murmurait-il  voix basse, sans oser lever la tte: le Seigneur me
chtie pour avoir pch par gourmandise, en gotant  la vine du
couvent.... Au secours! au secours! cria-t-il  plein gosier, lorsque la
conscience d'un pril imminent lui eut rendu la voix. A moi, mes amis!
sauvez-moi de l'enfer! Je t'exorcise, Belzbuth! Plt  Dieu que j'eusse
 ma dvotion une tonne d'eau bnite!

Scarron faillit se jeter sur ce braillard, qui allait donner l'alarme
 tout le couvent; mais la prudence lui fit comprendre que ce robuste
garon le terrasserait d'une chiquenaude et il se hta de chercher une
autre cachette, avant qu'on arrivt aux cris du maudit ivrogne. Une
chelle dresse contre les douves extrieures de la cuve l'invitait  y
monter et  descendre en dedans de cette cuve, au risque de courir la
chance d'tre noy dans le vin nouveau; il s'enfona donc jusqu'au cou
dans un bain fumeux et enivrant, qui lui parut chaud en comparaison de
l'eau de la citerne; il s'y dsaltra mme, pour calmer le feu intrieur
qui le consumait.

Le gardien du pressoir s'poumonnant  hurler et  intercder saint
Bruno, fondateur de l'ordre des Chartreux, les moines sortirent de leurs
cellules. On mit en branle les cloches du monastre, comme si ce ft
un incendie: tous les religieux taient sur pied, toute la communaut
accourait au pressoir. On accourut aussi des environs. L'aide jardinier
qui jurait avoir vu le diable, dlirait d'effroi, en racontant la vision
qu'il avait eue; le vin nouveau dont il s'tait gorg lui inspirait les
plus extravagantes hallucinations: il en vint  raconter que le diable
qui avait fait invasion dans le couvent ne pouvait tre que le diable
lgendaire de Vauvert, d'autant plus qu'il avait trois ttes, six bras
et quatre jambes. On chercha, on regarda partout, except dans la cuve:
on ne trouva que quelques plumes gluantes colles au plancher, on les
exorcisa, on les brla, on rcita des prires, on aspergea d'eau bnite
le vin qui bouillonnait, puis on se retira, en plaant  la porte
du pressoir deux hommes, au lieu d'un, pour empcher le dmon de
reparatre. La superstition et la crdulit taient si grandes,  cette
poque, qu'on faisait intervenir le diable en tout ce qui semblait
anormal et inexplicable dans l'ordre des choses naturelles.

Scarron, plus tranquille enfin dans la cuve du pressoir qu'au fond de
la citerne o il avait failli prir de froid, souhaitait nanmoins tre
hors de ce bain chaud, dont les vapeurs commenaient  lui troubler la
cervelle: il s'adossa, debout et immobile, aux parois de la cuve, pour
ne pas tre entran, par le vertige, sur un lit de grappes de raisin,
qui ft devenu son tombeau. Mais le vin en fermentation l'enveloppait
d'un nuage perfide; il chancelait sur le marc mouvant; il allait
peut-tre prir, lorsqu'un dernier sentiment de conservation lui inspira
l'nergique volont de se soustraire  un danger, que les dlices de
l'ivresse rendaient plus invitable; il s'accrocha des deux mains et
des dents au bord de la cuve: il s'aida si activement des genoux et
des pieds qu'il parvint  s'asseoir sur le haut d'une chelle, pour
raffermir ses sens et rappeler ses ides, qui tournoyaient dans un nuage
avec tous les objets environnants.

Son sjour parmi la vendange cumante avait peint tout son corps d'une
couleur rougetre, qui lui donnait une figure encore plus extraordinaire
et plus effrayante. Les deux hommes, qui priaient  la porte du
pressoir, furent distraits de leurs prires par le mouvement qui
s'oprait dans la cuve, et ds qu'ils virent s'lever au-dessus de
cette vaste cuve un personnage auquel leur pouvante prta des formes
gigantesques et des traits surnaturels, ils se signrent et s'enfuirent.
Scarron jugea prudent de les imiter, avant qu'ils eussent donn
l'alarme, et il fit si bonne diligence dans cette dernire fuite, qu'il
heurtait  la porte de son oncle, en mme temps qu'on sonnait les
cloches au couvent.

La vieille gouvernante, qui vint ouvrir, tout en larmes, ne pouvait
reconnatre son petit Paul, sous ce masque de suie, de plumes et de vin.
Elle s'imagina que le diable emportait l'me de son matre, et elle
recula en arrire, les yeux ferms, les dents serres et les bras au
ciel. Scarron essayait de la rassurer, en lui demandant du linge et un
lit chaud, mais sa voix et ses caresses ne russirent pas  la tirer
d'erreur, et elle se cachait le visage, se bouchait les oreilles et
s'obstinait  ne rpondre qu'en marmotant le _De profundis_. Scarron,
perclus de froid et tremblant de fivre, changea de ton et de manires,
l'invectiva et la rudoya, ce qui fut plus efficace.

--Or a, sorcire du diable! s'cria-t-il en colre: veux-tu que
j'veille mon oncle par ce vacarme, et dsires-tu que je sois
rprimand, par lui, de ma triste mascarade?

--Seigneur Jsus! reprit la gouvernante, en gmissant; monsieur votre
oncle est prs d'expirer. Ds qu'il apprit que vous tiez noy, il fut
attaqu de paralysie et d'apoplexie; maintenant il gt sans connaissance
et pm de douleur  votre sujet. Le mdecin a dclar qu'il n'en
relverait point, et d'un instant  l'autre, il s'en va trpasser.

Scarron n'et pas t plus stupfi, si la foudre l'avait atteint; il se
frappa le front, et oubliant ses propres souffrances pour ne songer qu'
son pauvre oncle qu'il avait tu par une insigne folie, il jura de se
venger d'Armand de Pierrefuges, sans se souvenir que c'tait lui-mme
qui l'avait envoy au chanoine; il courut, touff de sanglots, dans la
chambre du vieillard, qui, aprs une crise favorable, avait repris ses
sens et tchait de renouer les fils briss de sa mmoire. L'apparition
de son neveu et sans doute port un nouveau dsordre dans ses ides et
compromis plus gravement sa sant, si Scarron ne se ft prcipit entre
ses bras, presque insens de chagrin et de remords. Le digne oncle, qui
n'tait pas plus que sa gouvernante un esprit fort, faillit partager les
terreurs que ce diable avait semes partout sur son passage; mais il
aimait trop son mauvais sujet de Paul, pour douter de son identit en
l'coutant parler.

--Mon vnr oncle, disait Scarron avec une vraie sensibilit, on vous a
tromp! Je ne suis pas encore dfunt, et je vivrai longtemps pour vous
obir, si Dieu me prte vie.

--Est-ce le cas de se noyer, mchant, parce que tu n'as point got 
te faire abb? reprit le bonhomme, que la joie ressuscitait. Deviens
greffier, notaire, procureur, si tu veux, plutt que mort!

--Ah! mon bon et excellent oncle! interrompit Scarron, redoublant
d'embrassades;  votre tour, gurissez-vous, mon second pre, et, pour
expier mes fautes, je serai abb, chanoine et pape, si cela vous agre
en quelque chose. Aussi bien, je puis dire adieu au monde dsormais, car
il m'en cuira d'avoir fait le diable, durant cette terrible nuit!

Ces mots, prononcs avec une mlancolie qui s'efforait d'tre
plaisante, avertirent le chanoine de jeter les yeux sur le singulier
personnage qu'il embrassait tendrement: en voyant cette face de
ramoneur, ces plumes rougies, ces cornes dores, et cette queue
ruisselante de vin, il perdit la gravit de son ge et de sa robe
monacale, pour tomber dans des convulsions de rire, qui dissiprent les
restes de sa maladie; il fut donc guri radicalement par cet excs de
gat et cette explosion de joie.

Quant  Scarron, qui riait aussi de le voir rire, il eut beau,  force
de bains, se dbarrasser de ces plumes et de ce miel diaboliques
incrusts dans sa peau, sa jeunesse et sa sant furent le prix de
son imprudente mascarade; les rhumatismes, qu'il avait gagns 
ces alternatives subites de chaud et de froid, dsorganisrent son
temprament et paralysrent tout son corps; sa tte se pencha sur sa
poitrine; ses jambes, dont les nerfs s'taient retirs, lui refusrent
leur service, et il ne conserva de mouvement que dans les yeux, la
langue et la main droite; mais sa bonne humeur ne l'abandonna pas et
s'accrut, au contraire, en compensation des autres facults qui lui
manquaient.

Son oncle lui lgua le canonicat du Mans, et la reine le nomma son
_malade en titre d'office_, avec une bonne pension pour se faire
soigner. Malgr les tortures  peu prs continuelles qui le clourent,
pour toute sa vie, sur un fauteuil, Paul Scarron composa les ouvrages
les plus bouffons, en vers et en prose, qui aient jamais t crits dans
notre littrature.




LE REVENANT

DU CHATEAU DE LA GARDE

(1643)


Dans le courant de l'hiver de l'anne 1643, le bruit se rpandit
 Paris, que la peste s'y tait dclare, et ce bruit, grossi par
l'effroi, amena bien des dparts prcipits, quoique la police
n'pargnt rien pour tranquilliser les esprits. Tous les jours, le
quartier du Marais, o habitait la noblesse  cette, poque, se
dpeuplait, et des familles entires, malgr la rigueur de la saison,
s'empressaient de quitter la capitale, et de fuir un pril imaginaire.
Ce fut bien pis, lorsqu'on publia que le flau s'tait propag dans les
provinces! Ceux qui taient sortis de la capitale ne savaient plus s'ils
devaient y rentrer, et ceux qui y restaient encore, hsitaient  s'en
loigner.

[Illustration: On publia que le flau s'tait propag.]

Madame du Ligier de La Garde, dont le mari tait matre d'htel de la
reine-mre Anne d'Autriche, et qui remplissait elle-mme une charge
analogue auprs de cette princesse, se voyait force de demeurer  la
cour, rsidant alors au Chteau de Saint-Germain-en-Laye. Or, sa fille
Antoinette, ge de neuf ans, se trouvait seule  Paris, loin des yeux
et des soins de sa famille, dans le couvent des Carmlites de la rue du
Bouloy, pour y commencer son ducation. Madame de La Garde frmit du
danger qui pouvait menacer son enfant, au milieu d'une ville infecte
par la contagion et dans le sein d'une communaut religieuse o ne
pntraient pas facilement les secours de l'art. Elle et voulu, pour
rassurer sa tendresse, protger de ses regards maternels cette jeune
tte, sur laquelle reposaient tant d'esprances, mais des ordres svres
de la cour ne permettaient  personne de venir de Paris  Saint-Germain,
et elle se ft expose  une disgrce en mme temps qu' la perte de sa
charge, si elle avait essay de s'absenter pour se rendre auprs de
sa fille. Une de ses amies, madame d'Urtis, tait dans une position
identique: mademoiselle Thrse d'Urtis, qui avait  peu prs l'ge de
mademoiselle de La Garde, leve dans le mme couvent qu'elle, devait
tre galement spare de sa mre, par des obstacles rsultant de
la charge de celle-ci dans la maison de la reine. Les deux mres se
confirent donc leurs inquitudes, et tinrent conseil pour les faire
cesser, en cartant leurs enfants du foyer de l'pidmie.

Un matin, pendant que Thrse et Antoinette se promenaient, cte 
cte, dans le clotre du couvent de la rue du Bouloy, et se rcitaient
mutuellement quelques vers qu'elles avaient retenus de leurs lectures
d'enfance, on les avertit de se prparer  monter en carrosse. Elles
bondirent de joie,  cette nouvelle, sans s'informer du motif d'une
sortie, contraire  la rgle du couvent, et l'ide ne leur vint pas d'en
tirer un fcheux augure. Elles se htrent de revtir leurs plus beaux
habits des jours de fte, leurs robes de taffetas toutes garnies de
rubans et de dentelles, avec leurs souliers de satin  talons rouges et
leur bguin de velours noir  passements d'argent, toilette mondaine
et coquette, qui ne se sentait pas du costume lugubre et austre des
religieuses Carmlites.

Antoinette de La Garde tait dj jolie, avec ses yeux vifs, son teint
vermeil, sa bouche toujours souriante, son air espigle et mutin;
Thrse d'Urtis ne le cdait pas en beaut  sa compagne, quoique ses
cheveux fussent blonds comme de l'or, au lieu d'tre noirs comme le
plumage d'un corbeau, quoique sa physionomie noble et presque grave et,
dans sa pleur et dans son immobilit, une expression habituelle de
mlancolie. Aussi, leur avait-on donn des surnoms qui convenaient bien
 leur figure et  leur caractre dissemblables; on appelait l'une
_Feuille-morte_ et l'autre _Printanire_. A coup sr, ces sobriquets
n'avaient pas t imagins dans l'austrit du clotre, mais parmi les
dlicatesses de la socit des Prcieuses, o brillaient  la fois
l'esprit et les charmes de mesdames de La Garde et d'Urtis, qui ne
diffraient pas plus que leurs filles entre elles.

--Bonjour, Germain! dit avec ptulance mademoiselle de La Garde au
cocher de sa mre, qui attendait  la porte avec la voiture. Que se
passe-t-il donc  la cour, s'il vous plat, pour qu'on songe  nous
tirer de notre purgatoire?

--Le roi est peut-tre dcd? dit mademoiselle d'Urtis, avec douceur.
J'en aurais beaucoup de dplaisir, car la mort d'un roi de France me
semble de plus haute consquence que la mort d'un oiseau, et j'ai vers
force larmes, quand mon perroquet a t tu par le singe de madame la
suprieure....

--Mesdemoiselles, dpchons! interrompit Germain, en fermant la portire
du carrosse dans lequel il avait fait monter les deux amies: Madame m'a
command de ne m'arrter gure dans la ville.

--Il faut que la chose presse? reprit Antoinette, riant de la grimace
mystrieuse du cocher. Sans doute que notre couvert est mis 
Saint-Germain et que le roi ne veut pas dner sans nous?

--Je suis sre qu'il y a quelque mort! murmura Thrse qui ne put
se dfendre d'une motion d'anxit. J'ai rv, cette nuit, que je
cueillais des soucis et des immortelles, c'est un mchant pronostic.

--Et moi, j'ai rv que je faisais des pelotes de neige, et, en effet,
il a neig toute la nuit durant.

--Vois-tu, _Printanire_, nous n'allons pas  Saint-Germain. Ce n'est
pas la route que prend le carrosse.

--H, Germain, mon ami, as-tu la visire nette ou trouble? demanda
mademoiselle de La Garde. Ta raison est-elle reste dans la bouteille?
Tu te trompes de chemin et tu touches tes chevaux en aveugle. O nous
conduis-tu?

--A La Garde, Mademoiselle, sauf votre respect, comme ordonne Madame.

--A La Garde? s'cria la jeune fille, bondissant  ce nom qui lui
rappelait un temps de libert et de rcration, que le couvent lui avait
fait regretter bien des fois. Sommes-nous en vacances?

--Je ne sais rien, Mademoiselle, sinon que je dois vous mener  La
Garde, et vous y laisser sous la surveillance de Marie-Jeanne, la femme
du jardinier. Ainsi, ne trouvez pas mauvais que j'obisse  Madame.

--Je le trouve trs bon, au contraire! reprit gament Antoinette, qui
voyait sans apprhension le but de ce voyage qu'elle ne comprenait pas:
je vais raliser mon rve, et faire des pelotes de neige tout  mon
aise.

La Garde tait un ancien chteau fodal, dont le pre d'Antoinette
tirait son nom patronymique. Ce chteau, qu'on a rebti depuis avec
l'architecture du XVIIIe sicle, prsentait encore en 1643 l'aspect
d'une forteresse flanque de tours, munie de crneaux et entoure de
fosss. L'intrieur de ce manoir rpondait  son extrieur et tmoignait
partout de son antiquit. Vastes salles, aux murailles tendues de
tapisseries ou couvertes de cuir dor, aux larges chemines  manteau
exhauss, aux fentres troites fermes de petits vitraux; longues
galeries dcores de trophes d'armes et de portraits de famille;
sonores escaliers en colimaon; multitude de chambres et de cabinets, de
portes et de trappes; meubles rares et dlabrs; pav froid et humide;
en un mot, habitation aussi triste que peu commode. C'tait l pourtant
que les aeux de madame de La Garde confinaient leur vieillesse, aprs
une vie consacre au service de leur pays et de leur souverain. Madame
de La Garde, que son rang retenait  la suite de la cour, ne venait
que trs rarement visiter ce chteau; mais sa fille y avait t leve
jusqu' ce qu'elle ft en ge d'tre admise au couvent. Ce fut donc avec
bonheur que mademoiselle de La Garde, aprs une route de cinq heures
par des chemins presque impraticables, reconnut de loin les combles
d'ardoise du vieux chteau.

[Illustration: L'ancien chteau de La Garde.]

--Oh! ma petite _Feuille-morte_, dit-elle en l'embrassant, que je suis
heureuse de ce qu'on nous traite comme des enfants! C'est ici que nous
nous amuserons, sans penser qu'il y a des couvents au monde!

La voiture s'tait arrte. Germain, descendu de son sige, sonnait et
frappait  la porte d'honneur, qui retentissait sous les coups et ne
paraissait pas devoir s'ouvrir; on n'entendait ni pas ni voix, dans la
maison ou dans les cours; seulement, les corneilles s'envolaient hors de
leurs nids et planaient effrayes autour des girouettes en poussant des
cris plaintifs. Germain continuait d'appeler et de heurter, non sans
s'impatienter du retard qu'on mettait  lui ouvrir.

--Bont de Dieu! murmura-t-il: sont-ils tous morts de la peste?

--Ah! c'est Germain! s'cria de loin Marie-Jeanne, qui arrivait enfin
lentement et avec une espce de dfiance, pour connatre la cause de ce
vacarme. C'est Madame!... Non, c'est Mademoiselle!

Et la vieille paysanne, que son mari plus vieux et plus cass accourait
rejoindre, s'approcha du carrosse, aida les deux enfants  en descendre,
et se confondit en respects, en rvrences, en signes de croix, devant
la fille de sa matresse. Antoinette, qui n'avait pas appris  tre
orgueilleuse dans l'ordre des Carmlites, sauta au cou de Marie-Jeanne,
l'embrassa sans faon et demanda tout d'abord comment se portaient les
poules, les oies, les moutons et les poissons, qu'elle aimait  nourrir
de sa main. Marie soupira, en lui donnant les dtails qu'elle demandait
et en fixant sa vue inquite sur les tourelles du chteau.

Pendant ce premier change de paroles, le jardinier eut le temps de se
runir au groupe, qui tait en active confrence, au sujet de Cyble, la
chienne de basse-cour, qu'on n'avait pas aperue depuis huit jours et
qui s'tait enfuie au bois avec le loup, disait Marie-Jeanne.

--Et ma trs chre et trs honore dame de La Garde? dit la vieille, en
avanant la tte dans le carrosse pour chercher si cette dame n'y tait
pas. Qu'avez-vous fait de notre dame, compre Germain?

--Elle ne vient pas cans, du moins aujourd'hui, rpondit le cocher.
Elle ne saurait s'en aller de Saint-Germain, en cette vilaine saison.

--C'est vrai, cela, que la saison ne vaut pas grand'chose, et il a fait,
ces jours-ci, une rude froidure.

--Il ne fait pas chaud encore, la mre, dit Antoinette, et l'on s'en
aperoit en plein air, o le vent nous coupe le visage. Entrons, je vous
prie, pour nous entretenir de tout ce qui s'est pass ici, depuis que
j'en suis dehors.

--Entrer l-dedans! s'cria Marie-Jeanne, en reculant: ce serait pour
que le diable nous emportt!

--Le diable! dit mademoiselle de La Garde, en clatant de rire: pourquoi
pas Croquemitaine?

--Oh! ma bonne demoiselle! reprit le jardinier, qui unit ses efforts 
ceux de sa femme, pour dissuader Antoinette, d'entrer dans la maison: il
y aurait moins de danger  coucher dans un cimetire, que de s'aventurer
dans le chteau. Madame de La Garde en fera jeter les murs par terre,
quand on lui dira ce qui en est.

--Jean-Pierre, vous avez aussi une dose de la folie de votre femme! Mais
ce n'est ni le lieu ni l'heure d'tablir l-dessus une discussion: nous
avons froid, nous avons faim, nous avons sommeil, ce sont toutes choses
qui vous exemptent d'un plus ample entretien  la porte. Allez nous
qurir du fromage  la crme et du lait.

--Marie-Jeanne, dit Germain, Madame qui m'envoie vous ordonne de faire
en sorte que rien ne manque  ces demoiselles, mais de ne pas souffrir
qu'elles sortent de l'enceinte du parc dans la campagne.

--Eh quoi! monsieur Germain, demanda Marie-Jeanne, madame de La Garde ne
viendra-t-elle point? Nous voil dans un bel embarras!

--Monsieur Germain! ajouta d'un air effar le fermier, qui tournait
frquemment la tte, comme si quelqu'un s'approchait derrire lui, o
logerons-nous ces demoiselles? La ferme de Jacques Lupin n'est pas
propre  les loger.

--Vous voil en peine de peu! repartit le cocher, profitant d'un moment
o les deux amies s'taient cartes de quelques pas, pour admirer des
stalactites de glace aux bords de l'urne d'un Fleuve de marbre, qui
alimentait d'eau l'tang voisin. La vrit est, ajoute-t-il  demi-voix,
que Madame a peur de la peste, pour Mademoiselle, et qu'elle l'envoie au
chteau, dans l'intention de la mettre  l'abri d'un malheur.

--Au chteau! rpta Jean-Pierre, en faisant un signe de piti  sa
femme, qui leva les yeux au ciel.

--Au chteau! reprit-elle, d'une voie dolente: mieux vaudrait
l'abandonner dans les bois!

--Bah! est-ce que vous avez aussi la peste  La Garde? s'cria Germain,
qui fit, un bond en arrire et se boucha le nez.

--Nous serions plus tranquilles avec la peste qu'avec des esprits! dit
Jean-Pierre.

--Quels esprits? demanda le cocher, que cette confidence effraya
visiblement: qu'est-ce  dire?

--Qu'il revient des esprits au chteau, depuis plusieurs jours, rpondit
le jardinier.

--Et que les revenants y font leurs sabbats! ajouta la jardinire.

--Des revenants! cria de loin mademoiselle de La Garde, dont la
curiosit fut mise en jeu,  ce seul mot qu'elle entendit sans la
moindre terreur. O sont-ils? o sont-ils?... Thrse, des revenants!
Quel plaisir!

--Ils sont dans le chteau de monsieur votre pre, Mademoiselle, dit
Jean-Pierre. Tenez! ce bruit... coutez!

--C'est l'eau de la fontaine qui tombe goutte  goutte, rpliqua
mademoiselle d'Urtis aprs avoir cout. Ce bruit-l est fort agrable 
entendre, surtout par une nuit calme de printemps....

--Il s'agit bien d'eau et de fontaine! interrompit gament Antoinette:
il s'agit de revenants, ma chre _Feuille-morte_.

--Je les ai vus, Mademoiselle, aussi vrai que je m'appelle Jean-Pierre
pour vous servir.

--Vrai! Vous les avez vus, Jean-Pierre? dit Germain, qui se rjouissait
tout bas de n'avoir pas  rester au chteau.

--Et moi, de mme, je les ai vus, monsieur Germain! reprit  son tour
Marie-Jeanne, en baissant la voix.

--Moi, je voudrais bien les voir! s'cria mademoiselle de La Garde,
qui narguait par sa moue railleuse la crdulit de deux paysans et qui
augmentait leurs craintes en ne les partageant pas. Et toi, Thrse, ne
les voudrais-tu pas voir?

--Assurment, rpondit-elle sans s'mouvoir plus qu' l'ordinaire; mais
nous ne les verrons pas.

--Pourquoi cela, puisqu'ils se laissent voir, ces honntes revenants?

--Parce que de leur naturel les revenants fuient qui les cherche et
cherchent qui les fuit.

--Vous qui les avez vus, matre Jean-Pierre, saurez-vous dire comme ils
sont faits? s'enquit Germain.

--Le premier, que j'ai vu, tait envelopp d'un drap blanc et dansait,
au clair de la lune.

--Celui qu'il a vu ensuite, continua Marie-Jeanne, n'tait pas plus gros
qu'une tonne, mais il grognait comme un porc et il agitait des bras plus
longs que des faucilles.

--J'en ai vu un autre couvert de poils noirs, reprit le jardinier
renchrissant sur le rcit de sa femme.

--Quant  celui que j'ai rencontr, sur la brune, dans le cellier,
interrompit encore la jardinire, il avait l'apparence d'une naine,
mais cette naine tait pourvue de cornes et d'une queue en faon de
boudin....

--Eh bien! je serais charme d'avoir en spectacle ces messieurs les
revenants! dit Antoinette, qui entra enfin, avec son amie, dans une
salle basse du chteau, o Marie-Jeanne et son mari ne les suivirent
qu'avec rpugnance, en se disposant  s'enfuir au moindre sujet
d'alarme. Tarderont-ils  paratre, vos revenants?

--Il faut que la nuit soit plus noire, repartit vivement Jean-Pierre:
les revenants n'aiment pas plus le grand jour, que les voleurs.

--Jsus de Dieu! Mademoiselle, est-ce que vous pensez srieusement 
passer la nuit ici? demanda la vieille, saisie de compassion pour cette
curieuse imprudente: tes-vous dcide  vous faire tordre le cou?

--Je n'ai que faire de votre compagnie, Marie-Jeanne: je resterai seule
avec mademoiselle d'Urtis, et demain, au jour, je vous donnerai des
nouvelles de nos revenants.

--Crois-tu bonnement qu'ils s'en vont faire la conversation avec nous?
objecta Thrse.

--Ma chre demoiselle, dit Marie-Jeanne en pleurant, ne vous exposez pas
 quelque malheur. Si vous persistez en votre fatale intention, j'irai
prier M. le cur de Saint-Pierre de venir se mettre en oraison avec vous
et jeter de l'eau bnite aux revenants.

--Gardez-vous-en bien, Marie-Jeanne! Nous ne voulons pas faire peur 
ces revenants, et nous les recevrons de notre mieux, pour qu'ils ne
s'effarouchent pas trop. Que je sens d'impatience de leur souhaiter la
bienvenue, avec mille prosprits!

--Hlas! mes jeunes demoiselles! dit le jardinier, en montrant son front
chauve: vous devriez avoir plus de confiance en moi, et monsieur Germain
ferait sagement de vous ramener  Paris, chez vos parents.

--J'ai des ordres qu'il faut excuter, dit le cocher qui remonta sur son
sige et se hta de repartir dans la crainte d'tre oblig de passer une
nuit  La Garde. Un bon avis l'emporte sur cent mauvais, mesdemoiselles;
ayez gard au mien, qui est fond sur la connaissance des choses: je
vous engage  ne pas jouer avec les esprits!

Germain renouvela encore  Jean-Pierre les instructions de madame de
La Garde, relativement au genre de soins et de prcautions que l'tat
sanitaire du pays paraissait recommander: puis, il se remit en route,
pour retourner  Saint-Germain. Marie-Jeanne et son mari dlibrrent
ensemble sur ce qu'ils avaient  faire pour se rendre dignes de la
confiance de leurs matres et en mme temps pour ne pas contrarier la
rsolution des deux jeunes amies: ils se dcidrent  laisser celles-ci
accomplir leur audacieuse preuve, mais  rester en observation, 
peu de distance de ces deux imprudentes, pour tre avertis de ce qui
arriverait. Ils comptaient sur leurs prires pour empcher les revenants
de faire du mal  mademoiselle de La Garde et  sa compagne.

En attendant que la nuit fut venue, ils dominrent assez leur pouvante,
pour circuler ensemble, en se tenant par la main, dans la partie du
chteau o mademoiselle de La Garde avait fait prparer une petite
chambre, un frugal souper et un grand feu; mais comme ils frmissaient 
l'cho de leurs pas! comme ils tremblaient au battement de leurs propres
artres! comme ils se serraient l'un contre l'autre, en croyant voir, 
chaque instant, une apparition formidable se lever devant eux! Lorsque
le crpuscule commenait  changer les formes et les couleurs,
Jean-Pierre et sa femme, qui se voyaient entours d'images fantastiques
et menaantes, dclarrent  mademoiselle de La Garde, qu'ils ne se
sentaient plus la force de demeurer auprs d'elle, et ils se retirrent
prcipitamment, comme s'ils taient poursuivis par des tres invisibles.

Les deux amies ne s'effrayrent pas de se trouver seules dans une
chambre dont la dcoration bizarre devait contribuer peu  leur inspirer
des ides saines et logiques: la vieille tapisserie, qui cachait les
murs, reprsentait la tentation de saint Antoine, avec son appareil
grotesque de diableries, et le vent, mal intercept par les vitres
dplombes de la fentre, circulait derrire cette tenture, qu'il
agitait par instant, de telle sorte que les personnages semblaient
s'animer, prts  s'lancer hors de la trame de laine. Un immense lit
s'enfonait profondment sous le baldaquin et entre les rideaux de
damas cramoisi: dans cette alcve, luisaient une glace de Venise et un
crucifix d'ivoire. Un feu de bruyre et de sarment ptillait dans l'tre
et envoyait  l'entour de la chemine une clart tincelante, dans
laquelle s'absorbait la faible lueur de la lampe; tous les meubles
antiques, tables, chaises, armoires, taient orns de ttes d'animaux
fabuleux, qui refltaient  et l leurs ombres monstrueuses.

Antoinette de La Garde, grce aux sages enseignements de sa mre,
n'avait jamais eu un mouvement de peur, et Thrse, moins inaccessible
 ce genre de sensation nerveuse, ne s'y abandonnait pourtant qu' de
rares intervalles, quand la ralit empruntait du hasard ces apparences
singulires, qui naissent frquemment d'une runion de faits peu
importants en eux-mmes, et qui perdent de prs le masque trompeur
qu'elles ont reu de loin: encore fallait-il que son organisation
sensible ft exalte par quelque cause prexistante. Or, ce soir-l,
Thrse tait encore sous l'influence du souvenir de son rve, qu'elle
interprtait comme un prsage de mort.

--Thrse, lui dit son amie, qui avait pris une forte disposition au
sommeil dans une grande tasse de lait qu'elle venait de boire, ne nous
couchons-nous pas?

--Et les revenants? repartit mademoiselle d'Urtis, qui s'tait plus
modre dans son apptit,  souper, et qui n'prouvait pas la torpeur
d'une digestion laborieuse. Je leur demanderai seulement,  ces aimables
revenants, de vouloir bien poser devant moi, pour que je fasse leur
portrait d'aprs nature.

--Moi, je ne leur demanderai rien, si ce n'est de me laisser dormir
jusqu'au grand jour.

--Tu tais tantt plus empresse de voir des revenants!

--Passe encore si on en voyait quelque chose! Mais rester, la nuit, 
regarder la lumire d'une lampe ou les tisons allums dans les cendres,
c'est se moquer de soi-mme. Je me couche et je m'endors.

--Je resterai donc  veiller, et dans le cas o j'entendrais du bruit,
tu serais bientt leve.

--Sans doute, puisque je me jette, toute habille, sur le lit. Bonsoir,
_Feuille-morte_! Gare aux revenants!

Mademoiselle de La Garde dormait profondment depuis deux ou trois
heures, quand son amie, qui rflchissait vaguement, le menton appuy
sur sa main, en regardant s'illuminer, dans le foyer, le bois noirci et
calcin, que parcouraient des serpents de feu, entendit dans le lointain
une porte s'ouvrir, puis une autre gmir sur ses gonds, puis une
troisime plus proche, ensuite des pas lgers qui s'avanaient avec
prcaution.

--Antoinette! dit-elle d'un accent touff. Antoinette! Le revenant! le
revenant!

A cette exclamation rpte deux fois de suite par mademoiselle d'Urtis,
Antoinette de La Garde se leva sur son sant, regarda autour d'elle,
sans paratre effraye, et se jeta vivement  bas du lit, pour courir
vers la chemine et y saisir les tenailles  feu, qu'elle brandit comme
une massue. Thrse, ple, mue, n'avait pas boug de sa place et
restait assise, les jeux fixes sur la porte qui tait encore ferme,
mais qu'elle jugeait prte  s'ouvrir.

On marchait  petits pas, dans le corridor qui prcdait la chambre, et
par intervalles l'tre inconnu, qu'on entendait marcher ainsi, venait
se heurter contre la muraille, qu'il frlait ensuite en passant: ce
qui donnait lieu de penser que le revenant avait fort  faire pour se
diriger  ttons dans l'obscurit. Ce revenant s'avanait donc avec
lenteur et timidit, mais il se dirigeait toujours vers la chambre des
deux amies, au point que le bruit de sa respiration arrivait jusqu'
leurs oreilles. Antoinette tenait ses tenailles hautes; Thrse,
terrifie, attendait que la porte s'ouvrt et leur montrt quelque
terrible apparition.

--Le revenant se fait bien dsirer, dit mademoiselle de La Garde  voix
basse. S'il tarde davantage, je vais lui pargner le reste du chemin.

--Oh! ne me quitte pas, ma bonne Antoinette! reprit mademoiselle
d'Urtis, en l'arrtant par un pan de sa robe: tu ne veux pas que je
meure de peur!

--Le revenant a l'air d'avoir plus peur que nous, car il fait bien des
faons pour entrer.

--A Dieu plaise qu'il n'entre pas! Marie-Jeanne avait raison: c'est un
vritable revenant.

--Ne parle pas ainsi, Feuille-Morte, car tu le rendrais trop joyeux, et
il se dispenserait de nous faire voir sa figure.

Dans ce moment, on entendait un bruit d'un autre genre: c'tait une
sorte de souffle ou de flairement, qui murmurait le long des fentes de
la porte; puis, ce bruit se changea en un grognement plaintif; puis, on
secoua la porte, on gratta, on frappa. Mademoiselle d'Urtis tait prte
 s'vanouir. Antoinette, qui commenait  s'tonner, fit signe 
Thrse de prendre et d'allumer un des lourds chandeliers de cuivre qui
reposaient sur un guridon: mademoiselle d'Urtis obit machinalement,
sans dtacher de la porte ses regards inquiets.

--Je vais  la fentre appeler du secours, dit-elle en tremblant de tous
ses membres: Jean-Pierre n'est peut-tre pas couch.

--Garde-t'en bien, ma chre! reprit mademoiselle de La Garde: on se
moquerait de nous dans tout le pays, et d'ailleurs Jean-Pierre ni
personne n'osera s'aventurer dans le chteau,  cette heure avance de
la nuit.

--Nous nous laisserons donc tordre le cou par les revenants! dit Thrse
avec dsespoir.

Soudain, la porte de la chambre s'entrebilla doucement, et une tte
chevelue, que les deux amies n'eurent pas le loisir de bien distinguer,
dans l'anxit o elles taient, se prsenta un instant  l'ouverture
et disparut. En mme temps, la porte s'ouvre toute grande, et une forme
anime, de couleur noire, se trane  quatre pattes dans la chambre, en
grognant.

Mademoiselle d'Urtis posa sur la table le flambeau qu'elle tenait et
tomba presque sans connaissance sur un fauteuil; mademoiselle de La
Garde poussa un clat de rire trs rassurant, et quand Thrse se
hasarda enfin  regarder ce qui se passait, elle vt son amie aux prises
avec le monstre qui semblait prt  la dvorer: son premier mouvement
fut de la dfendre, avec un courage emprunt  l'amiti; mais, comme
Antoinette continuait  rire, malgr les grognements et les bonds du
fantme, mademoiselle d'Urtis examina plus attentivement les choses et
s'aperut que ce revenant qu'elle s'imaginait arm de griffes, de dents
et de cornes, n'tait autre qu'un gros chien noir.

--C'est un chien! dit-elle, stupfaite de cette tardive dcouverte; un
chien!

--Appelle donc du secours par la fentre, rpliqua mademoiselle de La
Garde, en s'amusant de la surprise de Thrse.

--Quel chien? demanda Thrse, qui n'tait pas encore compltement
tranquille: es-tu bien sre que ce soit un chien? Le revenant a choisi
cette forme pour nous abuser!... On raconte des histoires pouvantables
du diable mtamorphos en chien....

--Pauvre _Feuille-morte_! tu as peur du diable maintenant! dit
mademoiselle de La Garde, en riant plus fort. Le diable serait certes
bien malin, s'il pouvait passer dans le corps de Cyble, notre chienne
de basse-cour.

--Quoi! c'est Cyble, cette bonne chienne, qu'on disait perdue depuis
huit jours?

--Sans doute, c'est elle-mme, un peu vieillie, ce me semble, car elle
a de la peine  se tenir sur ses deux pattes.... Je le crois bien! le
malheureux animal a eu les deux pattes de derrire casses ou du moins
fort endommages par quelque accident!... O mon Dieu! vois ces linges
pleins de sang autour de ses pauvres pattes!... Cyble, ma petite
Cyble, comment t'es-tu blesse?... Elle m'a reconnue, cette excellente
bte!... Tiens, elle me lche, elle me fait fte, elle me remercie de
l'intrt que je lui tmoigne.... A coup sr, nous pourrons prtendre
avoir vu un vritable revenant, comme tu disais tout  l'heure.

--Oui, voil Cyble retrouve, mais elle n'tait pas seule, et cette
tte affreuse qui s'est montre....

--Une tte affreuse! Bah! j'ai cru voir, en effet, quelque chose qui
ressemblait  la tte d'un enfant mal peign!...

--Quel aveuglement! Mieux vaudrait nier tout, que de vouloir expliquer
les faits les plus extraordinaires, avec ton systme d'incrdulit
absolue. Va, j'ai de bons yeux et j'ai bien vu....

--Qu'as-tu donc vu? interrompit mademoiselle de La Garde, occupe 
examiner les blessures de Cyble, dj presque cicatrises sous les
bandelettes de toile grossire qui les enveloppaient.

--J'ai vu cette tte, que tu as vue aussi, j'ai vu ses yeux semblables
 des charbons ardents, sa bouche qui exhalait une fume lumineuse, ses
cheveux.... Oh! quels cheveux! n'taient-ce pas des serpents?

--Bon! des serpents! Tu te souviens des Furies de marbre, qui sont dans
le parc de Saint-Germain et qui ont, en effet, une coiffure de cette
espce. Mais nous retrouverons bien, j'en suis sure, la tte et
l'individu qui la porte.

--Tout a disparu, Dieu merci! et nous sommes dlivres de cette vision
de l'enfer!

--Il la faut chercher, cette tte affreuse, pour l'observer de plus
prs et lui demander ce qu'elle dsire de nous, des prires ou des
exorcismes.

--Quoi! tu veux aller sur les traces du mauvais esprit? Tu n'iras pas,
Antoinette, tu ne me laisseras pas seule!

--Non, car tu m'accompagneras, en portant la lumire, d'autant que je
compte peu sur l'haleine lumineuse et les yeux flamboyants de cette
fameuse tte, pour nous clairer en chemin.

--Vraiment, je ne sortirai pas d'ici avant le grand jour, et la nuit
prochaine, je coucherai plutt dans le parc, en plein air, malgr le
froid et la neige.

--Un lit de gazon ne serait gure agrable par la froidure qu'il fait.
Mais n'aie donc pas peur, ma petite _Feuille-morte_. Tu vois bien que
les apparitions ne font pas de mal, et maintenant nous avons, pour nous
dfendre, ou du moins pour appeler  notre aide, cette brave Cyble qui
ne craint pas les revenants et qui aboierait de la belle manire s'ils
venaient  se montrer.

--Va fermer la porte  double tour et aux verrous, _Printanire_, car il
peut reparatre!

--Fi donc! Thrse, c'est pitoyable de faire ainsi l'enfant! Veux-tu
nous rendre ridicules, nous faire montrer au doigt! J'aimerais mieux
me trouver en compagnie de tous les revenants du monde. Sois donc plus
raisonnable. D'abord, il n'y a pas de revenants....

--Il n'y a pas de revenants! Regarde! regarde! disait mademoiselle
d'Urtis, en dsignant d'une main tremblante une partie de la tapisserie
que la bise faisait flotter, de sorte que les personnages avaient l'air
de vouloir s'avancer vers les deux amies.

--J'avoue que ces figures-l ne sont pas rjouissantes rpondit
mademoiselle de La Garde, qui se dirigea sans hsiter vers la tapisserie
mouvante, et qui la toucha de la main, en riant; mais il faut avouer que
saint Antoine, qu'on a reprsent sur cette tapisserie, pouvait du moins
croire aux revenants, en compagnie de ces vilains masques.

--Antoinette! on marche, on marche encore! coute!... Qu'est-ce qui
marche ainsi?

--Ce doit tre la tte qui t'a si fort effraye tout  l'heure. Certes,
je ne perdrai pas cette belle occasion de me trouver en face du
revenant. Prends ton flambeau et suis-moi, ma chre, avec Cyble, qui ne
se fera nul scrupule de mordre les jambes d'un revenant.

--Antoinette, je n'aurai jamais la force.... Pourquoi braver?... Mais,
puisque tu es rsolue d'affronter ce danger, je le partagerai, et je
prirai avec toi plutt que de te survivre!

En prononant ces mots avec des larmes que faisait couler une exaltation
de sensibilit romanesque, mademoiselle d'Urtis se jeta dans les bras de
son amie, qui riait du pril imaginaire que celle-ci lui annonait
d'une manire presque solennelle; seulement, elle essaya de calmer,
par quelques bons raisonnements, les inquitudes de Thrse, qui tait
dtermine pourtant  s'associer au sort de la tmraire Antoinette. On
entendait toujours, dans le lointain, un pas tranant et indcis, auquel
se mlaient quelques cris inarticuls, semblables  ceux d'un enfant
nouveau-n, et les frmissements des portes, qu'un courant d'air
engouffr dans les longs corridors faisait osciller et gmir sur leurs
gonds.

Cependant la chienne, au lieu de manifester la moindre crainte, semblait
couter aussi avec une attention intelligente et tmoignait, par des
grognements de bonne humeur, l'impatience qu'elle avait de mener
mademoiselle de La Garde vers le lieu d'o partaient ces bruits
tranges: elle attendait, assise sur son derrire, la tte et les
oreilles droites, en regardant la porte; puis, elle se remettait 
tourner, en grognant, autour de sa matresse, qui comprenait bien que ce
mange, ces grognements, cette impatience, taient un langage chez le
pauvre animal,  dfaut de la parole.

Mademoiselle de La Garde, toujours arme des tenailles  feu, sortit
de l'appartement, prcde de Cyble qui allait en avant comme pour
la conduire, et suivie de Thrse, qui tenait le flambeau; celle-ci
regardait sans cesse derrire elle, reculait ou s'arrtait  chaque pas,
effraye par les ombres mobiles que faisait surgir autour d'elle le
passage de la lumire; mais, n'osant pas rester en arrire, elle se
htait de rejoindre son amie, en coutant avec effroi le murmure de sa
propre respiration que prcipitaient les battements de son coeur. Quant
 Antoinette, elle n'tait accessible  aucune autre motion, qu' celle
de la curiosit, et elle marchait en avant d'un pas dlibr, sans
prendre garde  tous les motifs de terreur qu'elle rencontrait sur son
chemin: silhouettes fantastiques, anciens portraits de famille grimaant
le long des murailles, tapisseries flottantes, votes sombres, corridors
sonores, portes gmissantes. Elle s'abandonnait  la conduite de Cyble,
qui avait l'air de la remercier, en lui montrant la route et en lui
indiquant du regard un but mystrieux.

--Antoinette! lui cria mademoiselle d'Urtis, qui s'appuya contre le mur
pour se soutenir, au moment o mademoiselle de La Garde allait franchir
le seuil d'une chambre, dans laquelle la chienne avait disparu et o
l'on entendait s'lever une voix humaine  travers de petits cris qui
n'avaient rien d'humain.

[Illustration: Mademoiselle de La Garde, prcde de Cyble et suivie de
Thrse portant le flambeau.]

--Courage, _Feuille-morte_! rpondit mademoiselle de La Garde, en
brandissant son arme avec une comique fiert de matamore. Je te promets
qu'il ne t'arrivera rien, tant que j'aurai une goutte de sang dans les
veines!

--N'entre pas ici, je t'en conjure, oh! n'entre pas! disait Thrse, qui
s'attachait  la robe de son amie.

--Reste l, si bon te semble, reprit vivement Antoinette: je reviendrai
tout  l'heure t'apprendre ce qu'il y a l-dedans!

Elle s'tait dbarrasse des mains de mademoiselle d'Urtis, qui,
la voyant s'aventurer dans la formidable chambre, l'accompagna
machinalement plutt que de rester seule dans le corridor; mais elle fut
trompe dans son attente: cette chambre ne lui offrait pas le spectacle
de quelque scne du sabbat, que son amie apprhendait; tout y tait dans
l'ordre, et les meubles se trouvaient  leur place ordinaire, si ce
n'est que les rideaux du lit avaient t tirs  demi. Ou n'apercevait
rien qui pt donner  penser que les revenants hantassent de prfrence
cette chambre paisible, qu'on nommait la Chambre Rouge,  cause de son
ameublement, et qui n'tait jamais habite depuis que la mre de
madame de La Garde y avait rendu le dernier soupir, plusieurs annes
auparavant. Cette circonstance lugubre, encore prsente  la
mmoire d'Antoinette, concidait assez avec les bruits tranges et
inexplicables, dont la cause ne lui tait pas connue, pour la faire
rflchir, et, si brave qu'elle ft, elle sentit un frisson courir par
tout son corps, la sueur monter  son front et le sang lui affluer au
coeur, lorsqu'elle se rappela sa grand'mre mourante dans le mme lit,
qu'on et dit encore occup, car la courte-pointe de soie, dont il
tait recouvert, pendait  terre, et les coussins qui garnissaient
les fauteuils avaient t entasss sur ce lit, comme pour tenir lieu
d'oreillers, de draps et de couvertures.

--Antoinette, Antoinette! C'est l que ta grand'maman est morte! murmura
Thrse,  qui mademoiselle de La Garde avait racont vingt fois,
dans les plus grands dtails, cette mort solennelle, sans oublier la
description de la chambre mortuaire.

--Y a-t-il quelqu'un ici? cria mademoiselle de La Garde,  trois
reprises diffrentes, spares par un intervalle de silence qui rendait
plus distincte la respiration embarrasse de plusieurs personnes.

--Il y a quelqu'un! dit Thrse, en tendant la main vers le lit qui
semblait s'agiter.

--Cyble! Cyble! reprit Antoinette, qui jugea prudent d'appeler  elle
ce fidle auxiliaire.

Dans le mme instant, un tre vivant se glissa hors du lit et vint
tomber aux pieds de mademoiselle de La Garde, qui s'tait mise en
posture de dfense, pendant que Thrse se retirait vers la porte.
C'tait une petite fille, en haillons, cheveux pars et pieds nus,
offrant l'aspect de la plus affreuse misre; elle se prosterna, en
gmissant, le visage contre le plancher, et lorsqu'elle leva la tte
vers Antoinette pour l'implorer du regard, celle-ci distingua une
jolie figure d'enfant, inonde de larmes et presque ensevelie sous une
chevelure blonde qui tombait en grosses boucles sur son cou. Antoinette
reconnut, du premier coup d'oeil, que le revenant n'tait pas d'une
nature bien redoutable, et Thrse, qui se fit violence pour regarder
aussi, cessa ses clameurs et ne continua pas sa retraite vers la porte;
la vue de cet enfant, au contraire, produisit sur elle une impression de
piti, qui surmonta ses terreurs et qui les lui fit oublier par degrs;
aprs avoir entendu les premires paroles de l'entretien qui commenait
entre son amie et la petite fille inconnue, elle se rapprocha d'elles,
pour n'en rien perdre, et bientt des larmes d'intrt coulrent le long
de ses joues ples.

--Grce, Madame, oh! grce! pardonnez-nous! disait la pauvre petite, en
joignant les mains et en sanglotant.

--Qui tes-vous? lui demanda mademoiselle de La Garde avec vivacit,
mais sans menace dans la voix ni dans le geste.

--Je suis bien malheureuse! reprit l'enfant, qui sanglotait plus fort et
cachait sa figure entre ses mains. Ah! bien malheureuse!

--Pourquoi vous trouvez-vous ici? Qu'y venez-vous faire? Aviez-vous de
mauvais desseins? tes-vous seule?

L'enfant ne rpondit pas  ces questions ritres, mais tendit le
bras vers le lit et parut hsiter en silence, tandis que les coussins
tremblaient sur ce lit que Cyble avait tout  coup accapar, car on
voyait le museau de cette chienne s'allonger hors de la courte-pointe:
ce qui renouvela les craintes de mademoiselle d'Urtis et provoqua un
clat de rire de la part de mademoiselle de La Garde.

--Je vois que Cyble vous tient compagnie, dit-elle avec bont; mais
tes-vous entre seule dans le chteau?

--O mon Dieu! murmura l'enfant, que la timidit empchait de parler:
elle tait si malade, si malade!...

--Cyble? demanda mademoiselle de La Garde; en effet, elle parait avoir
t blesse aux pattes de derrire.

--Elle est encore bien malade! reprit l'enfant, qui se remit  pleurer.
Si je pouvais au moins la soulager!...

--Cyble? demanda encore Antoinette, qui souponna enfin un quiproquo.
Cyble n'a pas l'air malade....

--Maman! dit la petite fille, en se relevant pour s'lancer vers le lit.

Alors une main sche carta les rideaux, et la lueur du flambeau que
tenait Thrse se projeta sur une espce de figure jaune et dcharne,
dont les yeux brillants, au regard fixe, semblaient seuls avoir encore
de la vie. A cette apparition imprvue, mademoiselle d'Urtis poussa de
nouveaux cris et fit quelques pas pour s'enfuir; mais elle revint auprs
de mademoiselle de La Garde, qui la rappelait d'un ton imprieux et la
rassurait, en lui montrant la scne de douleur qu'elles avaient sous les
yeux: la petite fille serrait dans ses bras cette femme agonisante,
qui avait  peine la force de se tenir sur son sant et de faire signe
qu'elle allait parler. Elle parla enfin d'une voix sourde et mourante.

--Pardonnez-nous, mes jeunes demoiselles.... C'est ma fille qui l'a
voulu.... Mais j'tais mourante de froid.... On me repoussait partout,
on m'aurait tue!... Le hasard, le bon Dieu nous a conduites ici.... Je
suis encore bien faible.... Cependant je crois que je vivrai pour ma
chre petite Marie!...

--Vous vivrez, Madame, rpondit noblement mademoiselle de La Garde, et
l'on vous donnera tous les soins qu'exige votre maladie.... Ne parlez
plus; cela vous puiserait, dans l'tat de faiblesse o vous tes; votre
fille nous instruira de ce qui est ncessaire. Thrse, va chercher du
lait dans notre chambre!... Va donc, tu sais bien que nous n'avons pas
autre chose jusqu' ce que le jour soit lev!

--Que vous tes bonnes, mes belles demoiselles! C'est toujours le Ciel
qui vient  mon aide.

Thrse fit quelques difficults pour retourner seule dans la chambre
verte, quoique mademoiselle de La Garde consentit  rester sans lumire
avec la petite fille, qui, joyeuse et reconnaissante de trouver des
coeurs compatissants, lui apporta un sige et se tint debout contre
le dossier. Thrse,  qui la peur et la charit prtaient des ailes,
reparut, au bout de quelques minutes, avec une jatte de lait, que
la malade but  longs traits en bnissant la main qui la lui avait
prsente. Mademoiselle de La Garde recommanda doucement  cette pauvre
femme de ne plus se fatiguer  fournir des explications que sa fille
donnerait pour elle, et aussitt l'enfant raconta navement les
vnements qui l'avaient amene, avec sa mre, dans l'intrieur du
chteau, sans y tre autorise par personne.

--Nous sommes de la Champagne, dit-elle; nous habitions dans le faubourg
de Troyes, o mon pre exerait le mtier de tonnelier: il y a quinze
jours, une maladie se dclara dans le pays; bien du monde en mourut,
mon pre un des premiers; alors, maman, se voyant sans ressources, et
craignant aussi que je devinsse malade, partit avec moi pour Paris, o
j'ai un oncle qu'on dit assez riche. C'tait chez lui que nous avions
le projet d'aller; mais, comme nous n'avions pas le moyen de louer des
places dans le carrosse public, nous faisions la route  pied; et maman,
de lassitude et de chagrin  la fois, eut la maladie, dont mon
pre tait mort: elle croyait mourir aussi dans l'endroit o elle
s'arrterait, car nous tions sur le grand chemin, sans asile et sans
argent. Elle fit de grands efforts, souffrante comme elle tait, et nous
arrivmes enfin  un gros village; les mchantes gens de ce village nous
refusrent l'hospitalit et nous menacrent mme de nous maltraiter, si
nous ne nous loignions pas: ils disaient que nous avions la peste!

[Illustration: Un soir, comme la neige tombait dru, la veuve et sa fille
s'abritrent dans une masure.]

--La peste! interrompit mademoiselle de La Garde.

--La peste! rpta Thrse, qui s'abandonna un moment  des terreurs
plus relles que les prcdentes.

--Ce n'tait pas la peste, puisque nous n'en sommes pas mortes, dit
l'enfant. Nous nous loignmes pour chercher gte ailleurs; mais,
partout o nous allions, on nous accueillait de mme, en nous fermant
les portes et en nous criant de passer notre chemin. La maladie de
maman augmentait, et il fallut toute la tendresse qu'elle me porte pour
l'empcher de rendre l'me dans les champs. On nous criait de ne pas
aller  Paris, parce que nous n'y serions pas reues. Je ne sais
quel chemin nous suivmes: nous marchions  l'aventure,  travers la
campagne; nous errions dans les bois. Les journes taient horribles,
les nuits plus horribles encore! Et la faim! et le froid!... J'ai mang
de l'herbe, Mesdemoiselles!... Maman ne prenait que de l'eau ou de la
neige, sans pouvoir teindre la fivre brlante qui la consumait. Je
demandais  Dieu de nous rappeler  lui pour abrger nos souffrances,
car nous tions destines  mourir sans secours. Un soir, comme la neige
tombait dru, nous nous abritmes dans une masure, qui est fort proche de
ce chteau, et dj j'arrangeais une litire avec de la paille enleve
aux granges voisines, pour y coucher maman qui se sentait plus mal,
lorsqu'un chien entra, en se tranant sur le ventre, dans la cachette
o nous tions. J'eus peur d'abord et crus qu'il allait nous chasser
 belles dents; mais il n'aboyait pas et il se plaignait, comme s'il
souffrait beaucoup. Je m'aperus que le pauvre animal avait les pattes
de derrire tout en sang et ne pouvait s'en servir. On lui avait tir un
coup de mousquet, sans doute parce qu'on l'avait pris pour un loup.
Je dchirai ma chemise et bandai ses blessures le mieux qu'il me fut
possible; ensuite je partageai avec lui un morceau de pain qui me
restait: il me lcha, il me flatta, il m'invita par tant de caresses 
le suivre, que je le suivis, en quittant maman qui s'tait endormie. Il
me conduisit dans la cour de ce chteau et se glissa par une porte que
je m'tonnai de trouver ouverte pendant la nuit: il me mena dans cette
chambre, o j'entendis crier des petits chiens; c'taient ceux que cette
chienne avait mis bas, peu de jours auparavant, et je l'aidai  remonter
sur ce lit qu'elle avait choisi pour y faire sa niche.

--Il y a des petits chiens? s'cria Thrse, en courant au lit avec
la ptulance de son ge et en dcouvrant la courte-pointe qui cachait
Cyble allaitant quatre jolis boule-dogues.

--En vrit, il s'agit bien de chiens! dit Antoinette, fche de cette
interruption peu srieuse, au milieu d'un rcit touchant. Les hommes
vous ont refus l'hospitalit, ajouta-t-elle avec motion en embrassant
Marie, et cet animal vous l'a donne!

[Illustration: Marie-Jeanne et son mari furent glacs d'horreur en
trouvant vide la chambre verte.]

--Maman tait si malade! reprit la petite fille: je retournai  la
masure et je dcidai, par un mensonge, maman  m'accompagner ici, en lui
disant qu'on m'avait permis de loger dans cette belle chambre. C'est l
que nous sommes caches depuis plusieurs jours; cette bonne chienne
ne nous a pas quittes, et nous ne l'avons pas chasse de son lit. Ce
chteau n'est point habit, du moins personne n'y demeure pendant la
nuit, et je n'y ai rencontr qu'une vieille femme, qui s'est sauve 
toutes jambes, en criant, ds qu'elle m'a vue....

--Et comment avez-vous vcu depuis que vous tes ici? demanda
mademoiselle de La Garde, dont tes paupires s'taient mouilles de
larmes.

--C'est un vol, rpondit la petite fille en rougissant, mais quand on
a faim, quand on a sa mre malade, on est plus excusable! Je suis
descendue  la cave et j'y ai pris du vin, qui a fait beaucoup de bien
 maman; j'ai trouv encore quelques provisions dans un cellier, des
figues, des raisins secs.... Ce n'est pas tout, un matin, on cuisait au
four banal du village: j'ai emport un pain, aux yeux de trois personnes
qui n'ont pas essay de me poursuivre; ce pain, je l'ai partag avec la
chienne, qui avait partag son lit avec nous!

--Voici le jour, dit mademoiselle de La Garde. Thrse, reste auprs
de notre malade, pendant que j'irai jusqu' Saint-Pierre avertir M.
le cur, qui est aussi habile que les mdecins et les apothicaires de
Paris.

Mademoiselle de La Garde tait absente depuis une heure, lorsque
Marie-Jeanne et son mari, qui s'taient figur durant la nuit entendre
des cris plaintifs, et qui avaient frmi  l'ide des malheurs annoncs
par ces cris, se hasardrent  venir au chteau, pour voir et savoir ce
qui s'y tait pass. Ils pntrrent jusqu' la chambre verte et furent
glacs d'horreur, en la trouvant vide; le feu tait teint, le lit
dfait, la porte ouverte: ils se regardrent, quelques moments, sans
se communiquer, autrement que par des regards effars, leurs mutuelles
apprhensions; puis, ils se mirent  crier de toutes leurs forces:
Mesdemoiselles! Mademoiselle Antoinette!

--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda celle-ci, qui arrivait avec le cur.

--Oh! Jsus! dit Marie-Jeanne. C'est vous, monsieur le cur? Je vous
prenais pour le revenant!

--Le revenant? reprit mademoiselle de La Garde: il y en a deux, sans
compter Cyble et ses quatre petits chiens!

La pauvre femme tait en voie de gurison, et la prudence du cur,
qui la soignait avec sollicitude, ne fit que hter son heureuse
convalescence. Le lendemain, mesdames d'Urtis et de La Garde, arrivant
de Saint-Germain, rejoignirent leurs enfants et leur apportrent de
bonnes nouvelles de Paris: la peste n'tait nulle part, et les fivres
pidmiques, qui avaient fait rpandre de fausses alarmes, n'exerant
plus de ravages, la ville et la cour se rassuraient aussi vite qu'elles
s'taient effrayes d'abord.

--Que faisiez-vous en nous attendant? leur demanda madame de La Garde.

--Antoinette tait garde-malade, rpondit gaiement mademoiselle d'Urtis.
Quant  moi, j'avais  garder une petite fille et quatre petits chiens.

--Maman! dit Antoinette, entranant sa mre dans la chambre rouge: venez
voir un revenant de ma faon.

Antoinette de La Garde, dont l'esprit avait devanc l'ge, fut depuis la
clbre madame Deshoulires, que ses posies touchantes et gracieuses
ont place au premier rang parmi les illustrations littraires du sicle
de Louis XIV.




MME DE SVIGN ET SES ENFANTS

A LA COUR DE VERSAILLES

(1662)


Marie de Rabutin Chantal, marquise de Svign, tait reste veuve,
en 1651,  l'ge de vingt-cinq ans, aprs sept annes de mariage. Le
marquis de Svign, qui estimait sa femme et ne l'aimait pas, disait-il
lui-mme, s'tait fait tuer dans un duel, dont la cause n'avait rien de
bien honorable pour sa mmoire. Madame de Svign, qui aimait son mari
et ne l'estimait gure, le regretta sincrement et ne se consola de
l'avoir perdu qu'en se consacrant  l'ducation de ses deux enfants, un
fils, n en 1647, une fille, ne en 1648.

La marquise de Svign tait une des femmes les plus remarquables du
temps de Louis XIV. Elle appartenait, par sa naissance, aux plus hautes
classes de la noblesse franaise, et elle avait t leve, avec la plus
soigneuse sollicitude, sous les yeux de son oncle, l'abb de Coulanges,
qui prit  tche de cultiver en mme temps la raison et l'intelligence
de cette intressante orpheline. C'est aux conseils paternels de son
digne tuteur que Marie de Rabutin Chantal fut redevable du bon emploi
qu'elle fit, pendant toute sa vie, de ses grandes qualits morales. Elle
avait reu, de bonne heure, une instruction aussi solide qu'tendue.
Le savant Mnage, son prcepteur, lui apprit le latin, l'italien
et l'espagnol, en lui enseignant tous les raffinements, toutes les
dlicatesses de la langue franaise; Chapelain, qui passait pour le
critique le plus judicieux, avait bien voulu joindre ses leons  celles
de Mnage.

La gracieuse lve de ces deux littrateurs minents brilla donc,  la
cour d'Anne d'Autriche, par son esprit autant que par sa beaut;
elle fut aussi une des Prcieuses les plus admires de l'htel de
Rambouillet, si clbre par les runions de femmes distingues qui
composaient le cercle fameux de la marquise de Montausier; car,  cette
poque, le nom de _prcieuse_ n'tait pas encore pris en mauvaise part
et ne s'appliquait qu' des personnes d'un esprit suprieur. Aprs son
veuvage, la marquise de Svign, qui tait alors dans tout l'clat de
la jeunesse, renona au monde et se donna tout entire  ses enfants,
qu'elle leva comme elle avait t leve elle-mme. Elle vivait
retire,  Paris, dans le quartier du Marais, sans vouloir reparatre 
la cour et sans tenir compte des occasions qui s'offraient  elle de
se remarier avec avantage. Elle bornait ses relations au commerce de
quelques amis, que lui recommandaient l'honorabilit de leur caractre
et les agrments de leur socit. Elle avait mme ferm sa porte  son
cousin le comte de Bussy-Rabutin, malgr l'attachement qu'elle lui
conservait depuis leur enfance, quand ce gentilhomme, qui tait marchal
de camp dans les armes du roi, et qui pouvait aspirer  une position
importante dans les grandes charges de l'tat, s'il et t plus sage
et plus prudent, se laissa entraner au courant d'une vie folle et
dsordonne.

Cependant, les deux enfants de madame de Svign taient en ge de
faire leur entre dans le monde, et la mre n'avait plus de motifs pour
continuer  se squestrer avec eux dans une retraite presque claustrale.
C'tait  la fin de 1662. Charles de Svign avait atteint sa seizime
anne, sa soeur Franoise allait avoir quinze ans: l'un devait bientt
se prparer  entrer dans la carrire militaire; l'autre tait dj
digne de paratre  Versailles, auprs de sa mre, la belle et charmante
marquise de Svign, qu'une absence de douze annes n'avait pas fait
oublier de ses contemporains de l'ancienne cour.

Cette jeune fille se trouvait doue de tous les avantages que la nature
avait dpartis  sa mre, mais elle n'en savait pas encore le prix, car
elle tait d'une modestie sans pareille et d'une excessive timidit, qui
ne diminuait pas la conscience qu'elle pouvait avoir de la distinction
de sa figure et de son esprit. Son frre, au contraire, qui n'tait,
ni moins beau, ni moins bien fait, ni moins spirituel, s'exagrait
peut-tre ses qualits et son mrite, en se croyant appel  marcher
l'gal des plus nobles et des plus brillants seigneurs de la cour de
Louis XIV.

Au mois de novembre 1662, la marquise de Svign reut une lettre de
Franois de Beauvillier, comte de Saint-Aignan, premier gentilhomme de
la chambre, qui lui annonait que le roi avait parl d'elle avec loges
et que Sa Majest dsirait la voir figurer, ainsi que sa fille, dans
le _Ballet des Arts_, qu'on montait alors  Versailles pour y tre
reprsent vers le milieu de janvier de l'anne suivante. A la rception
imprvue de cette lettre, madame de Svign tint conseil avec ses
enfants: son fils ne se sentait pas de joie,  l'ide d'tre prsent
 la cour; mais sa fille et prfr se voir dispense d'accepter un
honneur qui lui causait d'avance tant de trouble et d'embarras. Une
invitation du roi tait un ordre, auquel il fallait se soumettre, sous
peine d'tre  jamais en disgrce. Cependant madame de Svign cherchait
un prtexte pour se faire une excuse et un motif de refus. Elle crivit
 son cousin, le comte de Bussy-Rabutin, qui tait l'ami du comte de
Saint-Aignan, et elle le pria de trouver l'excuse qu'elle pt faire
valoir.

Bussy-Rabutin s'empressa de lui rpondre qu'il n'y avait pas d'excuse
admissible; que le roi avait daign, en effet, remarquer son absence
 la cour, et que ce serait perdre l'avenir de son fils, compromettre
celui de sa fille, et se rendre pour toujours indigne des bonnes grces
de Sa Majest, que d'hsiter  se montrer  Versailles, avec ses deux
enfants, quand le roi daignait l'y inviter.

Madame de Svign ne balana plus et rpondit au comte de Saint-Aignan,
qu'elle tait vivement touche des bonts du roi  son gard, et qu'elle
se conformerait humblement aux intentions de Sa Majest.

De ce moment, tout est chang dans l'intrieur de la marquise de
Svign. On ne songe plus qu'aux prparatifs d'un premier voyage 
Versailles. Il y a bien un vieux carrosse sous la remise et un assez
bon cheval dans l'curie: le second cheval est achet; le carrosse
est repeint et remis  neuf; le cocher et le petit laquais auront des
livres neuves. Madame de Svign n'avait qu' se souvenir, pour aviser
aux ncessits de toilette qu'exigeait une prsentation  la cour. Les
joailliers, les lingres, les couturires, les cordonniers, tous les
marchands qui concourent  l'oeuvre complique du costume fminin et
masculin, sont mands  la fois pour excuter en toute hte les habits
de cour, pour la mre et ses deux enfants. Depuis prs de douze ans
que madame de Svign tait veuve, elle avait affect la plus grande
simplicit dans sa manire de se vtir, mais elle n'avait pas perdu le
sentiment et le got de l'lgance. Ce fut donc elle qui prit plaisir 
diriger et  inspirer les ouvriers et les ouvrires, qui travaillrent
aux riches habillements que son fils et sa fille devaient porter 
Versailles.

[Illustration: La marquise de Svign reut une lettre du comte de
Saint-Aignan.]

C'tait le commencement des splendeurs du rgne de Louis XIV. Aussitt
aprs son mariage en 1660, le roi avait eu la pense de faire de
Versailles la ville royale et le sige de la royaut. Le petit chteau,
construit par Louis XIII, n'avait pas t fait pour y tablir une cour,
et la cour la plus magnifique de l'Europe. Le roi s'tait refus,
toutefois,  faire disparatre cet ancien chteau; il l'avait conserv,
au contraire, en souvenir de son pre, et il ordonna seulement, en 1661,
 son architecte, Louis Levau, de faire un nouveau plan, dans lequel il
encadrerait de nouveaux btiments magnifiques le petit chteau primitif.
On commena sur-le-champ les constructions, qui furent pousses avec
tant de vigueur et de promptitude, que, dans l'espace de dix-huit mois,
on avait lev une partie de ces btiments, qui devaient composer le
chteau neuf.

Louis XIV se plaisait  suivre les travaux, et il tait si impatient de
prendre possession de sa rsidence de Versailles, qu'il venait de temps
 autre occuper l'ancien chteau avec ce qu'on appelait la jeune cour.
Mais les grandes rceptions avaient toujours lieu dans les chteaux, de
Saint-Germain, de Vincennes et de Fontainebleau, o la cour n'tait pas
gne par l'exigut du local. Ce fut dans ces diffrents chteaux que
se donnaient les reprsentations de ballets et de comdies, qui ne
furent dfinitivement transports au chteau de Versailles qu'au
printemps de l'anne 1664.

Louis XIV voulait cependant inaugurer, en quelque sorte, ce chteau, par
une fte thtrale, ds les premiers jours de 1663, et il avait command
 Benserade le programme d'un ballet, qu'il devait danser, en personne
devant les deux reines, la reine-mre Anne d'Autriche et la reine
Marie-Thrse sa femme, avec sa belle-soeur Madame Henriette
d'Angleterre. Ce ballet, intitul: _Ballet des Arts_, se composait de
sept entres ou intermdes sur des sujets divers, savoir: l'Agriculture,
la Navigation, l'Orfvrerie, la Peinture, la Chasse, la Chirurgie et
la Guerre. Le roi avait choisi lui-mme les dames et demoiselles qui
seraient charges des rles de danse, dans chacune de ces entres.
C'est ainsi qu'il se rappela la belle figure que la marquise de Svign
faisait dans les ballets de cour, avant son veuvage, et ayant t
prvenu que la fille de cette dame n'tait pas infrieure  sa mre en
beaut et en grce, il avait manifest le dsir de les avoir toutes deux
parmi les danseuses de son ballet. Les rptitions de la danse et du
chant se faisaient alors une fois par semaine dans la salle provisoire
du thtre, et le roi ne ddaignait pas d'y assister avec les princes et
princesses de sa famille.

Madame de Svign fut donc invite  venir passer deux jours au chteau
de Versailles, avec sa fille et son fils, qui auraient chacun  remplir
un rle dans le ballet. Le jeune marquis de Svign devait tre un des
guerriers de la suite de Mars,  l'entre de la Guerre; mademoiselle
de Svign, une des nymphes de Diane,  l'entre de la Chasse. Quant
 madame de Svign, qui avait un caractre de beaut noble et
majestueuse, le comte de Saint-Aignan lui avait rserv le rle de
Cyble, dans l'entre de l'Agriculture, o la duchesse d'Orlans avait
demand le rle de Flore. L'heure de la rptition exigeait que tous les
personnages du ballet fussent  leur poste, vers la tombe du jour, car
le roi arrivait ordinairement  la rptition, vers sept heures du
soir, avec les deux reines, et se retirait, une heure aprs, pour aller
souper. La marquise avait dcid qu'elle partirait de Paris  midi, pour
avoir le temps de se reposer un peu avant la rptition.

Au moment o elle montait en voiture avec ses enfants, un courrier, venu
de Versailles  franc trier, lui remit un billet sans adresse, ferm
d'un cachet aux armes de Bussy-Rabutin. Elle l'ouvrit d'une main
tremblante et reconnut l'criture de son cousin. Le billet ne contenait
que ces mots:

Je suis victime d'une infme calomnie et gravement compromis: il est
question de m'envoyer  la Bastille et de me faire juger au criminel. Je
me trouve fort en peine, chre cousine, si vous ne me venez pas en aide.

On m'assure que vous avez un crdit, que vous emploierez mieux que
personne  me sauver. Dpchez-vous de venir  Versailles. Je vous prie,
 votre arrive, de suivre le gentilhomme, qui vous dira le mot du guet,
c'est--dire: _Trop est trop_.

Madame de Svign ne fit aucune rponse  cette lettre et se garda bien
d'en rien dire  ses enfants, mais elle fut trs proccupe, pendant le
voyage, qui ne s'accomplit pas en moins de trois heures et demie. Ses
enfants respectrent sa proccupation et restrent silencieux,  leur
place, en regardant distraitement ce qui se passait sur la route.

Cette route, assez mal entretenue et seme d'ornires profondes,
tait constamment obstrue par des chariots de toutes sortes qui se
dirigeaient lentement sur Versailles, o ils voituraient des pierres, du
pltre et des bois, pour la construction du chteau; des rocailles, des
tuyaux de plomb et des statues, pour les jardins. Le cocher de madame de
Svign avait besoin de toute sa prudence pour viter des chocs et des
accidents, que les charretiers ne songeaient pas  lui pargner, et
ses plaintes, ses colres, ne servaient qu' rendre sa position plus
mauvaise et plus difficile vis--vis de ces gens brutaux et mchants,
qui n'coutaient ni menaces, ni prires. Le jeune marquis essaya de
leur adresser la parole, mais il ne recueillit, de leur part, que des
railleries, des injures et des clats de rire. Charles de Svign, qui
tait tout fier de se voir habill en gentilhomme, les menaait de se
plaindre  Sa Majest.

[Illustration: Le marquis de Svign se querelle avec les charretiers,
sur la route de Versailles]

--Monseigneur, lui rpondit d'un air moqueur le voiturier auquel il
s'adressait, Sa Majest sera bien aise d'apprendre que nous ne cessons,
ni jour ni nuit, d'apporter des matriaux sur les chantiers de
Versailles, pour achever les travaux de la btisse. Il y a, tous les
jours, deux mille charrois qui passent et repassent, pour le service
du roi, sur cette route, o les carrosses ont grandement tort de
s'aventurer.

En ce moment, passait, sur la route,  travers un lac de boue liquide,
une bien trange voiture, qui n'tait autre qu'un petit haquet, tran
par un petit cheval, qui galopait  fond de train, en faisant jaillir
autour de lui un dluge de boue. Ce baquet tait charg d'une espce de
bahut, envelopp de vieilles couvertures et de toiles de matelas,
lequel oscillait  chaque cahot de la charrette, en rendant des sons
mtalliques et des murmures plaintifs, auxquels se mlait une voix
humaine. Ce singulier vhicule avait pour conducteurs une vieille femme,
qui pouvait tre prise pour une bohmienne,  cause d'un costume de
thtre aux couleurs clatantes, qu'elle cachait sous un vieux manteau 
capuchon rapic, et un jeune garon,  la mine fine et malicieuse, qui
portait aussi un vieux costume de toile  carreaux bleus et rouges, sur
un vritable dguisement thtral en velours, rehauss de passementeries
d'or. Il avait sur la tte une calotte en cuir noir, qu'il couvrait d'un
immense chapeau de feutre  larges bords, surmont d'une plume de coq.

La voiture de madame de Svign avait t si abondamment clabousse
par le passage de ce haquet, qui tait dj loin, qu'elle ne prsentait
plus, d'un ct, qu'une couche de boue jauntre. Le marquis de Svign,
indign du vilain procd des conducteurs du haquet, mit la tte 
la portire et les somma de s'arrter, sous peine d'avoir affaire au
lieutenant civil du Chtelet de Paris. Les gens du haquet ne rpondirent
 ces menaces que par des clats de rire, et fouettrent de plus belle
leur petit cheval, qui les eut bientt mis hors de la porte de la voix
et de la vue.

--Ce sont des coquins de bohmiens, dit Charles de Svign avec
emportement. Ces fripons-l n'obissent qu'au bton. Si je les puis
rencontrer plus tard, je les forcerai bien  essuyer, avec leur langue,
la boue qu'ils nous ont envoye.

--Fi donc! reprit la marquise de Svign. Iriez-vous, mon fils, vous
commettre avec de pareilles gens!

--Si c'taient des gens de ma sorte, ajouta le jeune homme irrit, ce
n'est pas un bton, mais une bonne pe, que je leur mettrais sous le
nez, pour les contraindre  nous demander pardon, madame ma mre!

Ils arrivrent  Versailles, une heure aprs, et la colre de Charles de
Svign se rveilla plus terrible, quand il vit que la livre du cocher
et du laquais tait mouchete de boue et seme de taches, comme une peau
de panthre.

Les alentours du chteau ressemblaient  un vaste chantier de
construction; partout, des ouvriers taillant les pierres, quarrissant
le bois, martelant le fer; partout, des charrois et des charretiers, en
mouvement. Ce ne fut pas sans peine que le carrosse parvint  se frayer
un chemin, entre mille obstacles, jusqu' l'entre du chteau. L
stationnait un gentilhomme, de grand air, coiff d'un chapeau  panache
noir, drap dans un manteau de couleur sombre, la main gante sur la
poigne de son pe, les jambes serres dans de grosses bottes de cuir
vernis avec perons d'argent. Il attendait le carrosse et il l'avait
reconnu de loin aux armes peintes sur les portires: il s'en approcha et
le fit arrter, en saluant respectueusement la marquise de Svign.

--Madame,_Trop est trop!_ lui dit-il, avec un coup d'oeil
d'intelligence. J'aurai l'honneur, s'il vous plat, de vous mener l
o vous tes attendue et souhaite, comme l'tait, aprs le Dluge, la
colombe, revenant  l'arche de No, avec une branche d'arbre verte dans
le bec.

--Monsieur, rpondit madame de Svign, qui, dans toute autre
circonstance, aurait ri de cette comparaison assez ridicule, veuillez me
dire o il faut aller, et je donnerai ordre de m'y conduire sur l'heure,
car je ne suis pas seule, et mes enfants doivent attendre mon retour,
sans quitter la voiture.

--Vous ne serez pas longtemps absente, Madame, reprit l'inconnu en
saluant de nouveau, mais votre carrosse ne saurait suivre le chemin
que nous allons prendre. L'affaire presse, et vous seriez la premire
chagrine des consquences d'un retard. Il vaut mieux que votre carrosse
s'en aille attendre votre retour, dans la cour basse des Communs, o il
vous faudrait descendre pour gagner le logement qui vous est rserv au
chteau.

--Monsieur, se prit  dire Charles de Svign, pendant que sa mre
sortait de la voiture, ne tenez pas en mauvaise part le fcheux tat o
vous voyez notre carrosse et la livre de nos gens. C'est un malotru
qui les a ainsi clabousss, sur la route, et je suis encore confus
et dpit de n'avoir pas chti son insolence. Si je connaissais son
matre, ce matre-l paierait au double pour son valet.

--Ne vous chauffez pas pour si peu, Monsieur le marquis, repartit le
gentilhomme: il suffira d'un coup de brosse, ou d'un coup d'ponge, pour
remettre les choses en leur tat prsentable, et si nous retrouvons le
malotru, je vous aiderai  le rosser d'importance.

Le jeune Svign rougit d'orgueil, en s'entendant qualifier de marquis
par un homme qui,  en juger par le ton et par l'habit, devait
appartenir  la maison militaire du roi ou d'un prince du sang. Il se
redressa d'un air de suffisance et envoya un regard satisfait  sa
soeur, qui s'tait cache dans ses coiffes.

La marquise de Svign, quoique richement et galamment habille sous son
costume de voyage, n'avait pas fait difficult de descendre de voiture
et d'accompagner  pied son guide inconnu, d'autant plus qu'elle tait
pourvue d'une double chaussure qui lui permettait de braver la marche
dans de plus mauvais chemins. Elle donna des ordres  ses domestiques,
en leur laissant la garde de ses enfants, et elle s'loigna, en suivant
le gentilhomme qui n'et pas os lui offrir le bras.

D'aprs ses instructions, le cocher conduisit le carrosse, en
contournant les nouveaux btiments du chteau, dans une des cours de
service, o devaient se rendre les voitures de toutes les personnes qui
avaient reu des invitations de la part du roi, Charles de Svign causa
d'abord de choses et d'autres avec sa soeur, qui n'tait pas rassure,
en se voyant seule avec lui, en l'absence de leur mre, et qui jetait
des regards furtifs par la portire. Elle aperut avec inquitude un
homme qui semblait faire le guet derrire la voiture et qui ne la
perdait pas de vue un moment. Elle examina timidement les allures de
cette espce d'espion, avant de le faire remarquer  son frre.

C'tait un petit bout d'homme, gros et court, qui portait firement une
tte norme avec la figure la plus htroclite, et qui ne paraissait pas
embarrass de montrer une pareille figure: des yeux ronds de chat-huant,
un long nez crochu comme un bec de vautour, une norme bouche aux dents
saillantes, le tout au milieu d'un masque grimaant sous une peau
jauntre et ride. Ce monstre avait, d'ailleurs, une physionomie joviale
et comique, qui n'tait pas faite pour inspirer de la dfiance ou de
l'effroi, malgr la difformit des traits de son visage. Il tait assez
bien pris dans sa taille et ne manquait pas, dans son port, d'une
certaine distinction, qui provenait surtout de l'assurance que lui
donnait sa position personnelle, sinon son rang,  la cour.

Le costume de ce singulier personnage n'annonait pas cependant un
courtisan. Il tait vtu  l'espagnole: casaque longue  manches
bouffantes et chausses galement bouffantes autour des reins, tout en
satin noir, avec des crevs de satin rouge; il portait une collerette
tuyaute  quatre rangs et une large ceinture de cuir de Cordoue
dor. Il tenait  la main une espce de sceptre,  l'extrmit duquel
s'agitaient quatre grelots d'argent. Ce sceptre de bois d'bne, qui
n'tait pas une canne, devait tre un bton de commandement, et servir
d'attribut aux fonctions qu'il avait  remplir dans le chteau.

--C'est probablement un des concierges du chteau, dit Charles de
Svign. On croirait volontiers qu'il a t choisi exprs pour faire
peur aux gens.

--Si nous tions en carnaval, reprit mademoiselle de Svign, je
penserais que c'est un vrai carme-prenant.

Tout  coup Charles de Svign reconnut, dans un coin de la cour des
Communs, le haquet qui avait si bien clabouss le carrosse de sa mre.
Le bahut, envelopp de couvertures et de toiles  matelas, qu'il se
souvenait d'avoir vu sur ce haquet, ne s'y trouvait plus, mais le cheval
tait encore attel, et le petit marquis aperut,  l'entre d'un
passage vot, le conducteur du haquet, lequel ne portait plus son
costume dguenill, en toile  carreaux de couleurs, mais qui se
montrait dans un costume de thtre en velours noir parsem d'or, avec
une toque  plumes noires, comme s'il allait monter sur la scne.

--Par la mordieu! s'cria Charles de Svign, voici le coquin qui nous a
inonds de boue et qui n'en a fait que rire. Je veux lui dire son fait
et le traiter comme il mrite de l'tre.

--Quelle folie! reprit mademoiselle de Svign, qui cherchait  le
raisonner. Tu n'iras pas sans doute te commettre avec ce comdien!

Mais Svign avait dj saut  bas du carrosse et courait demander
une explication  ce grand garon, qui avait aussi reconnu le carrosse
couvert de boue et qui n'tait plus dispos  soutenir une querelle, en
plein chteau de Versailles, contre un jeune seigneur de la cour. Il
voulait se drober  cette rencontre dlicate, mais Charles de Svign
ne lui en donna pas le temps et le saisit rudement par le bras.

--Mordieu! monsieur le comdien, lui dit-il, je vous retrouve  propos
pour vous faire essuyer avec votre langue les jolies claboussures que
vous avez faites sur mes armoiries et sur la livre de mes gens.

--Mon prince! rpliqua le conducteur du haquet, interdit de cette
brusque allocution et ne sachant  qui il avait affaire: je vous jure
que l'accident dont vous vous plaignez est arriv  mon insu, et je m'en
lave les mains....

--Vous laverez d'abord mon carrosse, interrompit Svign, qui avait le
caractre le plus querelleur et le plus obstin. Prenez une brosse,
s'il vous plat, et venez nettoyer la livre que vous avez si joliment
accommode! Autrement, j'appelle mes gens et je leur ordonne de vous
btonner de la belle manire!

--Btonner quelqu'un, dans le palais du roi! cria une voix glapissante,
qui fora Svign  changer d'objet et d'adversaire. Btonner M. Raisin!
ajouta le petit homme, vtu de satin noir, qui venait d'accourir, en
secouant son sceptre  grelots. C'est l une audace extraordinaire.

--Si Monsieur tait gentilhomme, rpliqua Svign en dsignant le
comdien qui ne songeait qu' s'esquiver, je lui aurais propos de
mesurer son pe avec la mienne et de me rendre raison de son insulte.

--Juste ciel! ce jeune seigneur a perdu le sens! repartit le petit
homme qui brandissait sa marotte en la faisant tourner  tour de bras.
Provoquer les gens en duel, dans le palais du roi! Vouloir forcer M.
Raisin  tirer l'pe! Avoir l'ide infernale de tuer M. Raisin, chez le
roi! C'est l un crime de lse-majest.

[Illustration: Vous laverez d'abord mon carrosse! dit au comdien le
marquis de Svign.]

--Monsieur, je vous fais sincrement mes excuses! dit, en s'adressant
au marquis de Svign, le comdien qui s'effrayait des consquences de
cette querelle bruyante, et je m'en remets  mon ami Langeli pour vous
donner satisfaction.

En disant cela, le comdien salua profondment et disparut dans un
corridor sombre o il s'tait jet pour chapper  un plus long
entretien. Charles Svign resta interdit et furieux, il s'apprtait 
porter sa colre contre l'trange personnage qui l'avait empch d'avoir
raison d'une injure, lorsque celui-ci lui toucha l'paule avec le
sceptre  grelots qu'il n'avait pas cess d'agiter, comme l'emblme de
son autorit.

--Monsieur le marquis! dit-il avec un accent imprieux et svre, que
dmentait l'expression burlesque de sa figure grimaante, nous avons le
regret de vous placer sous notre surveillance immdiate, pour viter un
scandale dans la maison du roi, et pour nous opposer  un duel entre
deux hommes d'honneur. Vous plat-il de me suivre, Monsieur le marquis?

Svign crut avoir affaire  un officier du palais ayant  excuter un
pouvoir quelconque, que cet officier tenait de ses fonctions; il ne
fit aucune rsistance et suivit silencieusement ce nain grotesque,
qui marchait en avant, son sceptre lev, comme pour affirmer le
droit d'arrestation qu'il avait invoqu. Ils entrrent sous la vote
principale des Communs du chteau et s'enfoncrent dans des corridors
tortueux et sombres que connaissait le guide de Charles de Svign. Ce
dernier n'avait pas peur, mais il prouvait une sorte d'inquitude,
en s'imaginant qu'il allait comparatre devant un tribunal, car il
n'ignorait pas que les duels taient interdits sous les peines les
plus rigoureuses et que le Tribunal des Marchaux de France ou de la
Conntablie rglait sans appel toutes les querelles de point d'honneur.

Mademoiselle de Svign avait compris que son frre, dont elle redoutait
les emportements et les violences, s'tait engag imprudemment dans une
querelle dont elle ne pouvait apprcier  distance l'objet et la porte,
mais elle avait vu se former autour du centre de la dispute un groupe
de spectateurs, qui l'empchaient de distinguer ce qui se passait. Elle
entendait seulement le bruit confus d'une altercation, dans laquelle
dominait la voix de Charles de Svign.

Elle attendit avec anxit la fin de l'aventure et elle avertit le petit
laquais, qui tait debout  la portire du carrosse, de prter secours 
son matre, ds qu'il en serait temps. Le petit laquais, qui n'tait pas
d'ge  intervenir utilement dans un conflit o son jeune matre aurait
besoin d'aide, profita de la permission qu'on lui en donnait, pour venir
se runir aux curieux qui taient bien aises d'assister au dbat d'un
jeune seigneur avec un comdien.

Quand mademoiselle de Svign constata que son frre n'tait plus l,
et que la foule qui l'avait entour se dispersait, elle eut  coeur de
savoir ce qu'il tait devenu et de lui porter elle-mme aide et secours,
s'il en avait besoin. Elle triompha de sa timidit naturelle, sous
l'empire de son affection fraternelle, et elle descendit de carrosse,
sans attendre le retour du petit laquais qui s'tait loign. Elle se
dirigea rsolument vers l'endroit o Charles de Svign avait disparu et
elle n'hsita pas  s'avancer dans un corridor solitaire, que son frre
avait d suivre en partant du mme point qu'elle. Mais, quand elle
arriva dans une espce de carrefour auquel aboutissaient cinq ou six
chemins diffrents, elle en prit un au hasard, lequel n'tait pas sans
doute celui que Charles de Svign avait pris, car elle n'eut bientt
plus l'espoir de le rejoindre: elle marchait htivement, sans rencontrer
personne, au milieu d'un ddale de passages obscurs, qui l'loignaient
du but qu'elle esprait atteindre, et lorsqu'elle essaya de retourner en
arrire, elle reconnut avec anxit qu'elle s'tait tout  fait gare.

Son effroi s'augmenta de plus en plus, quand elle entendit pousser des
cris, qui retentissaient par intervalles  travers les longues galeries
votes et que les chos souterrains se renvoyaient de l'un  l'autre,
en rendant ces cris lointains plus inarticuls et plus confus. Elle
coutait, immobile et terrifie:  plusieurs reprises, elle avait cru
reconnatre la voix de son frre, mais aussitt cette voix, qui semblait
prendre le caractre de la menace et de la colre, avait t couverte
par des clats de rire prolongs. Puis, des portes s'ouvrirent et se
fermrent avec fracas, et tout rentra dans le silence. Mademoiselle de
Svign fut plus effraye de ce silence, qu'elle ne l'avait t des
bruits vagues et incertains, qui lui annonaient du moins la prsence de
quelques tres vivants. Elle doubla le pas et n'eut plus d'autre ide
que de sortir de l'ombre qui semblait  chaque instant s'paissir autour
d'elle, car la nuit approchait, et la pauvre jeune fille pouvait prvoir
que, d'un moment  l'autre, elle se trouverait arrte, sans savoir o
elle serait, au milieu des tnbres.

C'est alors qu'elle se vit au pied d'un grand escalier, qui paraissait
aboutir aux tages suprieurs. Elle ne songea plus  descendre, pour
arriver  un passage qui la ramnerait  la grande cour des Communs;
elle se proccupa plutt de monter dans les Communs, o elle aurait
chance de rencontrer un des gens du chteau, qui l'aiderait  regagner
son carrosse. Malheureusement, c'tait l'heure du souper, et elle ne
trouva pas sur son chemin un seul domestique. Enfin, aprs bien des
tours et des dtours, elle parvint, quand le jour lui faisait dfaut, 
gagner un corridor clair par une lampe. Elle se crut sauve, d'autant
plus qu'elle distinguait,  l'extrmit de ce corridor, une assez vive
clart qui venait d'une porte entr'ouverte.

Elle se dirigea rapidement vers cette porte et entra dans une grande
chambre, o elle entendait une voix touffe et inintelligible,
accompagne de petits coups rpts, qu'on frappait contre les parois
d'une caisse sonore. La personne qui occupait cette chambre ne devait
pas tre loin, car elle avait laiss sur une console deux grosses
bougies allumes. Au milieu de la pice, il y avait une espce de coffre
immense, dont la forme tait assez inusite, pour que mademoiselle de
Svign se rappelt avoir vu, le jour mme, ce coffre bizarre, port sur
un haquet, que tranait un cheval et que conduisait un homme en costume
de comdien, celui-l mme avec qui le jeune marquis de Svign s'tait
pris de querelle sur la route de Versailles. Ce souvenir imprvu
n'annonait rien de bon  mademoiselle de Svign, qui n'avait rien de
plus press que de sortir de cette chambre, mais elle en fut empche
par l'approche de deux personnes qui allaient y rentrer, en parlant
 demi-voix. En mme temps, les petits coups, qu'elle avait entendus
rsonner comme dans un meuble, retentirent de nouveau, et la voix qui
les accompagnait sourdement devint plus distincte et plus grondeuse.

--Voulez-vous donc que je meure l-dedans! criait la voix. J'aimerais
mieux tre enferm dans un cachot, que dans cette bote! Pre,
dlivre-moi, pour l'amour de Dieu! J'ai grand besoin de respirer un peu,
avant de commencer mes exercices. Je me passerai de nourriture, bien
que je n'aie ni bu ni mang depuis notre dpart! Hol! vous m'avez
donc abandonn, que vous ne rpondez pas  mes plaintes? Par piti!
grand'mre, obtiens pour moi un quart d'heure de libert, afin que
je puisse reprendre haleine! Pre, au nom du Ciel! Grand'mre, bonne
grand-mre, sauve la vie  ton petit Jean-Baptiste!

Mademoiselle de Svign n'avait pu saisir qu'une partie de ces paroles,
prononces avec l'accent de la prire dans l'intrieur du grand coffre,
o devait tre renferm un personnage invisible, qui ne se lassait pas
de cogner contre les parois de sa prison. Elle n'osa pas attendre de
pied ferme les deux individus, qui se querellaient, au moment o ils
allaient reparatre dans la chambre, et elle se cacha, toute tremblante,
derrire une tapisserie qui la drobait  la vue de ce comdien et
de cette vieille bohmienne, qu'elle n'avait pas oublis, depuis la
querelle de son frre avec eux.

--Auras-tu bientt fini de faire le sabbat, mchant garon? s'cria le
comdien, d'une voix de stentor. As-tu jur de ruiner ta famille? Je
ne sais qui me tient que je ne te roue de coups, mauvais drle! Je
t'emprisonnerai dans ta bote, dix jours durant!

--Jacques, sois donc plus humain pour l'enfant! reprit la vieille
femme, d'un ton suppliant. Le pauvre petit est encore  jeun depuis ce
matin....

--Il a eu le temps de dormir, rpliqua durement le comdien. Le fripon
sait bien que tu ne voudrais pas qu'il se coucht sans souper! N'est-il
pas juste que nous commencions par souper nous-mmes, nous qui avons le
plus de peine et de travail?

--L'enfant a faim, dit la vieille. Dpche-toi de lui donner de l'air,
mon cher Jacques, et permets-lui de manger et de boire tranquillement
ce que je lui destine. Mais d'abord, crainte de surprise, fermons les
portes, avant d'ouvrir la boite.

La bohmienne s'assura que les portes de la chambre taient fermes au
verrou, pendant que le comdien enlevait d'abord le dessus du coffre et
mettait  dcouvert un orgue portatif, sur les touches duquel il promena
ses doigts, pour vrifier si l'instrument avait conserv son accord.
Puis, oubliant qu'un malheureux prisonnier attendait impatiemment sa
dlivrance, il se mit  excuter un grand morceau de musique sacre,
en faisant vibrer les cordes de l'instrument qui rendait un son aussi
puissant que celui de l'orgue dans une glise. Le son allait se
prolongeant et se rpercutant hors de la chambre,  faire croire aux
personnes qui pouvaient l'entendre, qu'on clbrait quelque part une
crmonie religieuse. Ce n'tait pourtant ni l'heure ni le lieu, pour
cela.

--Jacques, nous ne sommes pas mands  Versailles pour excuter un
_stabat_ dans la chapelle du roi, dit la vieille, en posant sa main
dcharne sur l'paule de l'organiste, qui s'exaltait sous l'inspiration
musicale. Il ne s'agit, pour ce soir, que de musique profane et
divertissante.

Le musicien ne rpondit pas, et changeant de thme il se mit  jouer un
air d'opra, avec tant d'clat et de belle humeur, que ses auditeurs,
s'il en avait eu, ne se fussent pas lasss de l'couter et de
l'applaudir. Mais il fut interrompu, par de nouveaux coups frapps
doucement contre le clavier de l'orgue et par une voix lamentable, qui
s'en chappait, en rptant: Pre, j'ai faim, j'ai faim! Grand'mre,
j'ai bien faim!

--Ce petit masque ne fera jamais un musicien! s'cria l'excutant,
qui cessa de jouer et qui alla, en grommelant, ouvrir par derrire le
coffre, o le mcanisme de son orgue tait renferm. Ne suis-je pas bien
malheureux d'avoir un fils si peu sensible aux charmes de la musique!

La petite porte qui venait de s'ouvrir,  l'aide d'un ressort cach, au
bas de l'instrument, tait dguise avec tant d'art, qu'il n'et pas t
possible de souponner son existence. Il sortit de l un enfant de six
ou sept ans,  moiti nu, qui se trana sur le carreau, marchant 
quatre pattes, comme un animal, et qui ne pouvait plus se relever, tant
ses pauvres membres taient devenus raides et inertes, par suite de la
position gnante et comprime qu'il avait d garder, depuis plusieurs
heures, dans l'troit espace o il se trouvait blotti. La bohmienne le
prit entre ses bras et l'enveloppa dans le pan de sa robe, comme pour le
rchauffer et lui rendre, avec la chaleur vitale, la souplesse de ses
mouvements.

--Cher petit, tu vas faire un bon repas, lui disait-elle avec tendresse:
j'ai l pour toi du bon vieux vin, de la table du roi, une belle
langue fume, un pigeon rti, un rble de livre, des ptisseries, des
confitures....

--N'avez-vous pas honte, la mre, de gter ce maudit paresseux?
murmurait le comdien, qui s'tait empar du flacon de vin destin 
l'enfant et qui l'eut vid en trois traits. Il n'a pas encore travaill
aujourd'hui, et aprs avoir dormi comme un loir, il crie la faim et se
plaint d'avoir le ventre vide, quand le ntre est  peine rempli! Vous
allez maintenant le gorger et l'touffer de nourriture, de telle sorte
que son jeu s'en ressentira et qu'il est capable de s'endormir ensuite
sur son pinette!

[Illustration: L'enfant ne pouvait plus se relever, tant ses pauvres
membres taient raides et inertes.]

--Mange, petit, disait la vieille, et ne te soucie pas de ces
gronderies. Il n'est pas mchant, ton pre, ajoutait-elle, en prsentant
 l'enfant les aliments qu'il dvorait en silence, les yeux pleins de
larmes; non, il n'est pas mchant, et il a besoin de toi, puisque tu es
l'me de sa machine, mais c'est sa musique qui l'occupe et l'intresse
plus que tout.... Mange  ta faim, cher petit, ne te presse pas. Nous
avons le temps, et tu peux manger  ton aise.... Le pauvre enfant
mourait de faim! dit-elle; en s'adressant au musicien. Vois, comme il
mange de bel apptit! Je regrette vraiment, reprit-elle  voix basse,
qu'il n'ait pas un coup de vin  boire, pour se donner des forces....

--Il s'agit bien de boire! murmura le pre, qui tirait de son orgue
quelques accords isols pour s'assurer que les touches du clavier
faisaient vibrer exactement toutes les cordes de l'instrument. Il s'agit
de mon honneur, il s'agit de notre fortune. Nous allons jouer notre
va-tout devant le roi et devant la cour. Ce soir, nous serons riches et
heureux; sinon, il me faudra renoncer  la musique et remonter sur le
thtre, pour gagner notre vie pniblement, misrablement, car il y a
trop de comdiens en France, et le mtier devient plus mauvais tous les
jours.

--Nous russirons, j'en suis sre, Jacques! rpliqua la vieille, qui
n'avait des yeux que pour l'enfant, dont elle dirigeait et encourageait
l'apptit. Quand notre Jean-Baptiste aura mang  sa faim, il fera des
merveilles....

--Aura-t-il bientt fini de tordre et avaler? grommela le musicien, qui
avait termin l'examen de la tonalit des accords de son instrument. Il
est grand temps qu'il rentre dans sa bote....

--Rien ne presse, Jacques, dit la bohmienne avec un air suppliant.
L'enfant tait si affam, aprs avoir jen tout le jour.... D'ailleurs,
mon pauvre petit, tu emporteras l-dedans les ptisseries et les
sucreries....

--Oh! qu'il se garde bien de faire le moindre bruit! s'cria le musicien
avec colre, car nous devons paratre devant le roi,  neuf heures
prcises, et le moment est proche. Entends-tu, Jean-Baptiste, si tu
manques ton jeu, si tu fais une fausse note, je te fouetterai jusqu'au
sang, et mme, si je ne russis pas, par ta faute, oui, par ta faute, je
t'tranglerai de ma main!

Tout  coup, un cri touff fut suivi de la chute d'un corps, derrire
la tapisserie, qui formait dans la chambre une espce d'alcve ou de
cabinet. C'tait mademoiselle de Svign, qui venait de s'vanouir, sous
l'empire de l'motion ou de la crainte. Mais, comme tout rentra dans le
silence,  la suite de ce bruit imprvu et inexpliqu, le comdien et sa
mre, qui en avaient t surpris plutt qu'effrays, ne se rendirent pas
compte de son origine et ne cherchrent pas  la dcouvrir.

--Il y a du monde, dans une chambre voisine, o l'on a fait tomber
quelque chose? dit la bohmienne, en baissant la voix. A Dieu ne plaise
qu'on n'ait pas entendu ta menace horrible que tu as faite  ce pauvre
petit! On nous prendrait pour des bourreaux. C'est mal, Jacques, c'est
le fait d'un mauvais pre, que de martyriser ainsi un enfant!

L'enfant tait rentr, en pleurant, dans l'intrieur du coffre, o une
cachette lui avait t mnage, et le pre, sans lui adresser une parole
de tendresse ou d'encouragement, s'tait ht de refermer soigneusement
l'troite issue, par laquelle le petit prisonnier avait regagn son
gte. Le musicien ne rpondit pas au reproche de sa mre et se jeta,
l'air hargneux et renfrogn, dans un fauteuil o il feignit de
s'endormir.

La vieille femme s'tait accroupie contre le coffre o l'enfant tait
cach, et elle pleurait, la tte appuye sur la cloison de bois,
derrire laquelle ce malheureux enfant pleurait sans doute aussi. Aprs
quelques instants de douleur muette, elle voulut de nouveau admonester
son fils et l'intresser en faveur de l'innocente victime, qu'il
traitait avec tant de rudesse et d'inhumanit.

--Je ne sais pas, en vrit, dit-elle en parlant  la sourdine, s'il
faut savoir gr au sieur Langeli de t'avoir fait obtenir la grce de
jouer de ton instrument devant le roi. Je maudis aussi ton invention,
qui a fait le malheur de notre petit Jean-Baptiste. C'est l'ambition qui
te possde, Jacques; tu veux tre riche, tu veux devenir un personnage,
comme monseigneur Langeli? Mais, pour faire figure  la cour, tu devrais
d'abord te dshabituer de boire, de boire sans cesse, d'tre toujours
entre deux vins.... Tu ne me rponds pas? Tu fais semblant de dormir,
Jacques? coute ta vieille mre, qui n'a pas longtemps  vivre et qui
se dsole  l'ide de te laisser l'enfant, ce pauvre enfant, que tu
maltraites  plaisir, et que tu tuerais, si je n'tais pas l pour le
dfendre. coute-moi, Jacques: je prendrai l'enfant avec moi et nous
irons ensemble, lui et moi, dans quelque troupe de bohmiens, o du
moins il ne sera pas injuri, menac, battu par son pre. Quant 
toi, tu n'es pas en peine de gagner ta vie, si tu cesses de boire: tu
redeviendras comdien, dans quelque troupe ambulante, car c'est en vain
que ton ami Langeli se flatte de l'espoir de t'enrler dans la troupe
royale de l'Htel de Bourgogne. Tu as encore la ressource de retourner 
Troyes et d'y tre, comme nagure, organiste de la cathdrale.... Mais
rpondras-tu, mchant garon? Je te jure ma foi, que si tu n'as point
piti de mon enfant, que si tu le frappes, que si tu le prives d'air
et de nourriture, que si tu le tiens impitoyablement enferm dans ta
machine, j'irai, moi, ta vieille mre, me jeter aux pieds du roi et lui
demander justice contre toi, pour le salut de mon enfant!

Le musicien n'avait rien cout de cette longue et lamentable
allocution, mais mademoiselle de Svign, qui avait repris connaissance,
entendait les plaintes de la grand'mre et se promettait tout bas de
prendre la dfense de cet enfant qu'il fallait arracher  la cruaut
d'un pre sans entrailles. La bohmienne, n'obtenant pas de rponse,
s'tait mise  prier Dieu et lui recommandait la destine de son
petit-fils.

Cependant, depuis plus de trois heures que la marquise de Svign avait
quitt ses deux enfants en les laissant dans son carrosse sous la garde
du cocher et du laquais, elle n'avait pas perdu son temps, et son bon
coeur avait eu une srieuse occasion de montrer ce qu'il tait capable
de faire.

La marquise,  la descente de voiture, suivit le gentilhomme, qui
s'tait fait reconnatre en prononant le mot du guet, que le comte de
Bussy-Rabutin avait indiqu d'avance  sa cousine. Ce gentilhomme, dont
le costume et la tournure militaire annonaient qu'il appartenait ou
avait appartenu  un rgiment de cavalerie lgre, que Bussy avait
command sans doute huit ou dix ans auparavant, en qualit de mestre de
camp, ce gentilhomme marcha, d'un pas modr, en se retournant de temps
 autre pour s'assurer que madame de Svign venait derrire lui.
Celle-ci, dont la confiance n'avait pas failli, dans la conviction
que son cousin Bussy l'attendait et qu'il avait grand besoin d'elle,
n'hsitait pas  suivre jusqu'au bout cette espce d'officier de
chevau-lgers, qui devait la conduire  un but qu'elle ignorait. Elle
s'enveloppait seulement dans ses coiffes, pour n'tre pas remarque ni
reconnue.

Elle traversa ainsi plusieurs cours, plusieurs galeries, plusieurs
passages, qui semblaient s'loigner du palais central, de ce petit
chteau que Louis XIII avait fait btir et que Louis XIV avait
pieusement conserv, en l'entourant de superbes btiments et en
l'encadrant avec beaucoup de got dans les nouvelles constructions. Tant
qu'elle avait rencontr, sur la route qu'on lui faisait tenir, des gens
du chteau, des domestiques en livre, des officiers de la maison du
roi, des gentilshommes et des seigneurs de la cour, qui se rendaient
 leurs affaires ou  leurs devoirs, elle n'avait pas eu la moindre
inquitude, ni le moindre soupon; mais, quand elle se vit engage dans
une sorte d'alle sombre, entre deux murailles nues qui n'offraient
aucune voie de retraite, elle prouva un sentiment de dfiance, qui
ne faisait qu'augmenter  mesure qu'elle avanait dans cette alle
solitaire. Tout  coup elle s'arrta et fit mine de retourner sur ses
pas. Le gentilhomme, qui la prcdait parut comprendre le trouble et
l'hsitation qui s'emparaient d'elle; il revint de son ct et la
rejoignit, avant qu'elle et commenc  faire retraite.

--Monsieur! lui dit-elle avec un air froid et svre, vous plairait-il
de me faire savoir quel est l'endroit o vous devez me conduire?

--Volontiers, Madame, rpondit-il en la saluant avec respect, maintenant
que je puis vous parler ici sans tmoins. Le comte de Bussy-Rabutin,
sous les ordres de qui je servais  la bataille des Dunes en 1654, m'a
donn la commission de vous mener auprs de lui, dans l'intrt d'une
affaire qui ne souffre pas de retard....

--Mais, ce me semble, Monsieur, interrompit-elle en souriant, ce n'est
pas l un chemin qui puisse honorablement nous mener chez M. le comte de
Bussy-Rabutin, lieutenant-gnral des armes du roi?

--Ce n'est pas chez M. le comte, que j'ai l'honneur de vous mener.
Madame, rpliqua-t-il en s'inclinant; j'ai le regret de vous conduire,
par un assez vilain chemin, je l'avoue, aux prisons du chteau, dans
lesquelles M. le comte a t amen hier par ordre du roi.

--M. de Bussy dans les prisons du chteau de Versailles! s'cria madame
de Svign, aussi tonne qu'attriste de cette nouvelle.

--Il est probable qu'il n'y restera gure, repartit le gentilhomme,
puisque vous avez pris la peine, Madame la marquise, de venir lui prter
votre appui. Tous les amis de M. le comte de Bussy l'esprent du moins.
Si vous ne fussiez pas venue, Madame, M. le comte de Bussy serait
transfr, cette nuit mme,  la Bastille, d'o l'on ne sort pas
aisment, une fois qu'on y est entr.

--Je ne sais pas trop, dit-elle, ce que je puis faire pour tre utile 
M. de Bussy, dans une affaire que j'ignore absolument.

--J'ignore de mme quelle est cette affaire, rpliqua le gentilhomme,
mais on peut affirmer d'avance qu'elle ne touche pas  l'honneur de M.
le comte, qui est l'honneur mme en personne. Voil pourquoi M. le comte
de Saint Aignan a donn des ordres, pour que vous soyez admise d'urgence
auprs de M. le comte de Bussy, et certainement avec l'approbation de Sa
Majest.

Madame de Svign fit un geste qui marquait son impatience de voir M.
de Bussy, et elle suivit d'un pas plus press le gentilhomme qui devait
tre son introducteur dans la prison. Ds que son nom fut prononc, les
portes s'ouvrirent devant elle, et elle se trouva en prsence de son
cousin, qui vint  sa rencontre avec un joyeux empressement et qui
s'autorisa de la politesse de cour pour lui baiser la main avec une
amicale familiarit.

--Je vous demande pardon, chre cousine, lui dit-il galamment, de ne pas
vous recevoir en un lieu plus digne de vous.

--En vrit, mon pauvre Roger, je ne m'attendais pas  venir visiter 
Versailles un prisonnier d'tat! rpondit-elle, avec une vive expression
de sympathie et d'intrt. O mon Dieu! ajouta-t-elle, mue du bruit des
verroux qu'on fermait derrire elle: est-ce  dire que je suis dsormais
emprisonne avec vous, comme votre complice? Que je sache du moins quel
est le crime dont vous tes accus?

--Je suis d'abord tout au plaisir de vous revoir, aprs une assez longue
absence, bonne cousine, et de vous revoir plus belle que jamais....

--tes-vous toujours aussi lger et aussi fou, Roger? interrompit en
souriant madame de Svign. Songez, pour devenir un peu plus srieux,
que vous tes en prison, accus de quelque mchante action, et que vous
me faites partager votre captivit, toute innocente que je sois de vos
mfaits. Allons, plaisanterie  part, apprenez-moi vite la cause de cet
incroyable emprisonnement.

--Je vous retiendrai ici le moins longtemps possible, je vous jure,
mais veuillez d'abord vous asseoir, cousine, pour m'entendre, pour me
plaindre, et pour me conseiller, car je vous ai surnomme, s'il vous en
souvient, la Dame des bons conseils.

[Illustration: La marquise de Svign visite le comte de Bussy-Rabutin
dans sa prison.]

Bussy-Rabutin avait,  cette poque, prs de quarante-cinq ans, mais il
tait encore aussi peu sage, aussi peu prudent, aussi ardent et emport,
que dans sa jeunesse. Quoique lieutenant-gnral des armes du roi, il
passait son temps dans la socit des plus jeunes seigneurs de la cour;
quoique mari et pre de famille, il ne s'imposait aucun frein dans son
existence de folie et de dsordre: le jeu, la table, les plaisirs les
plus bruyants et les plus fougueux faisaient l'occupation ordinaire de
ses journes et de ses nuits. Il vivait pourtant  la cour, bien qu'il
y ft presque constamment en disgrce, et le roi lui-mme le craignait,
comme le craignaient les courtisans: on lui attribuait tous les bons
mots, toutes les pigrammes, toutes les satires, qui couraient de bouche
en bouche, parce qu'il tait capable de faire les plus spirituelles
et les plus mordantes. Suivant une boutade de Madame Henriette
d'Angleterre, femme du duc d'Orlans, Bussy tait la plus dangereuse
langue et la plus venimeuse qu'il y et parmi les scorpions de
Versailles et les vipres de Fontainebleau.

--Je gagerais que vous avez encore mordu quelqu'un ou quelqu'une? lui
dit madame de Svign, qui ne lui pardonnait pas son dfaut ordinaire de
railler et de mdire. Vous vous faites toujours de terribles affaires,
mon cousin, et il en rsultera, un jour ou l'autre, que les femmes vous
crveront les yeux et que les hommes vous couperont la langue.

--Je n'en suis pas encore l, Dieu merci, et certes il m'en coterait
trop d'tre pour vous un objet d'horreur. Mais voici mon histoire, o
je porte la peine de mes vieux pchs. Je vous atteste, ma cousine, que
depuis dix jours je n'ai pas fait trois pigrammes. Au surplus, c'est
une chanson qui a fait tout le mal, et je n'en suis pas l'auteur, par
cette excellente raison, que cette chanson est sotte et plate. Je ne
devrais donc pas avoir  m'en dfendre. Mais la chanson s'adresse d'une
manire trs impertinente  Madame la duchesse d'Orlans, qui s'en est
montre fort blesse, et avec raison. Vous plairait-il, belle cousine,
que je vous chantasse cette chanson, qui a le mot pour rire?

--Chut! Voulez-vous vous faire prendre en flagrant dlit? Soyez donc
plus circonspect, sinon plus sage!

--En trois mots, voici ce qui s'est pass. Madame la duchesse d'Orlans
a trouv la chanson crite sur la semelle de ses souliers, un de ces
soirs o elle allait chez la reine. Le roi y tait. Madame s'est
indigne contre les chansonniers de la cour, qui ne respectaient rien,
pas mme ses souliers. L-dessus, elle fit voir la chanson qu'elle
portait  la semelle de sa chaussure, et, comme on faisait mine d'en
rire, elle s'emporta, en disant que le comte de Guiche lui avait appris
que j'tais l'auteur de cette vilaine chanson. Sa Majest mit sa colre
au diapason de celle de Madame et dclara qu'on ferait bien de m'envoyer
chansonner  la Bastille. On vint m'avertir, le lendemain mme, de ce
tripotage. Je guettai le comte de Guiche, et l'ayant trouv qui allait
chez Monsieur, frre du roi, je l'arrtai pour lui dire au passage:
Monsieur, quand nous vous aurons coup les oreilles, nous irons les
clouer  la porte de Madame la duchesse d'Orlans. Je ne pouvais faire
moins, ma cousine, que d'imposer silence  M. de Guiche. Mais cette
mchante langue,  qui je laissais encore ses oreilles, s'en servit
assez mal pour entendre que ma menace s'adressait, non  lui, mais 
Monsieur lui-mme; ce qui tait un effront mensonge. Je me lave donc
les mains de ce qui est advenu de cette calomnie. Monsieur alla conter
la chose  Madame, qui courut la conter au roi, et qui versa des
torrents de larmes, en jurant ses grands dieux que j'avais dessein de
lui tuer son mari, si le premier prince du sang de France se refusait 
se battre en duel avec moi. Voyez, cousine, ce que sont les caquets
de la cour de notre grand roi. Sa Majest, pour essuyer les pleurs de
Madame et pour rassurer Monsieur, a ordonn de m'arrter et d'instruire
mon procs,  la Bastille, procs criminel  propos d'une ridicule
chanson, qui n'est pas mon fait et qui ne vaut pas une chiquenaude....
Vous convient-il que je vous la chante?

--La chose est plus grave que vous ne pensez, Roger, repartit madame de
Svign, et vous avez tort d'en rire. Je n'ai que faire de connatre
la chanson, et je serai plus  mon aise, ne la connaissant pas, pour
prendre votre dfense.

--M. le comte de Saint-Aignan, qui sait mieux que personne ma parfaite
innocence, a eu l'excellente ide d'user de votre venue  Versailles,
pour faire de vous une belle solliciteuse, la plus loquente et la plus
persuasive qu'on puisse souhaiter. Il s'est offert  vous prsenter
lui-mme  Monsieur, devant qui vous plaiderez et gagnerez ma cause....

--Non, interrompit la marquise, je n'ai que faire d'aller chez Monsieur,
qui ne reoit pas les dames; j'irai plutt chez Madame, avec mes deux
enfants, Charles et Franoise.

--Pardieu! j'eusse t charm de les voir et de les embrasser, s'ils
sont venus avec vous, ma cousine, et je vous garde rancune de ne pas me
les avoir amens. Je parie que votre fille Franoise est en passe de
devenir aussi belle que vous l'tes, mais,  coup sr, si spirituelle
qu'elle puisse tre, elle ne le sera jamais autant que vous.

--Adieu, flatteur! lui dit Madame de Svign. Vous me faites oublier que
mes enfants sont rests dans mon carrosse, o ils m'attendent depuis
tantt une heure, en s'inquitant de l'approche de la nuit. Adieu,
Roger! Je m'en vais me rendre chez M. le comte de Saint-Aignan, o nous
aurons bel  faire pour vous tirer de ce mauvais pas. Faites en sorte,
mon ami, que je vous retrouve moins extravagant, lorsque je reviendrai
vous apporter vos lettres de grce.

--Cousine, cousine, la plus prcieuse lettre de grce sera celle que
vous m'crirez de votre plus fine plume et de votre meilleure encre,
vous qui savez crire de plus belles lettres que Balzac et Chapelain!

La marquise de Svign fut ramene  son carrosse, par le gentilhomme
qui l'avait attendue et qui lui fit escorte respectueusement jusque-l.
Mais quelle fut l'motion, quelle fut l'inquitude de cette tendre mre,
lorsqu'elle apprit, de la bouche du cocher et du laquais, que son fils
avait saut  bas de la voiture pour chercher querelle  une espce de
comdien et qu'il avait t emmen par un officier du palais! Quant 
mademoiselle de Svign, qui n'avait pas reparu, depuis qu'elle tait
descendue aussi de voiture, on supposait qu'elle avait eu l'intention
d'aller rejoindre sa mre.

Ces renseignements vagues et insuffisants ne firent qu'accrotre les
angoisses de la marquise, qui, sachant, par exprience,  quels excs de
violence pouvait se porter son fils, s'imagina que ce jeune prsomptueux
tait capable d'avoir provoqu ou accept un duel avec un adversaire
indigne de lui. Elle ne se rappelait que trop le fatal duel qui lui
avait enlev son mari! Elle tait moins inquite au sujet de sa fille,
parce qu'elle croyait avoir  compter sur la raison, l'intelligence et
la sagesse prmatures de cette jeune personne.

L'ide lui vint que mademoiselle de Svign, voyant son frre en
altercation avec un inconnu, avait jug ncessaire de lui assurer
immdiatement une protection puissante et s'tait fait conduire chez le
premier gentilhomme de la chambre du roi, M. le comte de Saint-Aignan.
La pauvre mre pensa qu'elle devait infailliblement retrouver son fils
et sa fille, en allant les rclamer chez le comte de Saint-Aignan. Le
gentilhomme qui l'avait conduite  la prison de son cousin ne s'tant
pas encore retir, elle le pria de la conduire, sur l'heure, 
l'appartement du premier gentilhomme de la chambre, mais elle ne
songeait plus, en ce moment,  la dmarche qu'elle avait promis de faire
auprs de ce seigneur, dans l'intrt du comte de Bussy-Rabulin. Elle
n'avait plus d'autre souci, plus d'autre pense que de savoir ce que ses
enfants taient devenus.

Elle ne les trouva, ni chez le comte, ni chez la comtesse de
Saint-Aignan, qui n'avaient pas entendu parler d'eux et qui n'taient
pas mme avertis de leur arrive a Versailles. Le comte et la comtesse
prirent une vive part  l'inquitude croissante de la marquise et
s'efforcrent de la tranquilliser, en donnant des ordres partout pour
qu'on se mt en qute du jeune marquis de Svign et de sa soeur.

On les avait vus, en effet, dans la cour des Communs, mais ils n'avaient
fait que paratre et disparatre, sans qu'on pt savoir de quel ct ils
taient alls, car personne ne les connaissait, et ils n'avaient parl 
personne. On avait bien ide d'un entretien que le jeune homme aurait eu
avec Langeli, le bouffon du roi, mais, comme ce Langeli tait craint et
dtest de tout le monde, on se garda bien de le mettre en cause dans
une circonstance o l'on ne pouvait le faire intervenir sans s'exposer 
sa vengeance et  sa haine.

L'heure s'coulait avec une ternelle lenteur pour la mre, qui esprait
 chaque instant voir reparatre son fils et sa fille. La comtesse de
Saint-Aignan eut beaucoup de peine  l'empcher de se porter elle-mme
 leur recherche, en lui disant que si elle s'loignait d'un ct, ses
enfants viendraient d'un autre, et que ce serait pour elle un nouveau
retard dans la joie de les revoir.

--Aussi bien, objecta la comtesse, il n'y avait pas lieu d'avoir la
moindre crainte, les deux enfants tant arrivs avec elle  Versailles
et ne pouvant tre qu'au chteau. Peut-tre, ajouta-t-elle en s'arrtant
 une ide qui lui vint, peut-tre seraient-ils alls dans les jardins
voir les beaux travaux qu'on y fait? Je vais donner ordre qu'on
s'enquire s'ils y sont. Un peu de patience encore, chre marquise, et
nous allons vous les rendre, heureux de mettre fin au souci qu'ils vous
ont donn,  leur insu et bien  contre-coeur.

--Il est possible, dit le comte de Saint-Aignan, qui n'avait aucune
nouvelle des enfants de madame de Svign, il est possible qu'en vous
attendant, Madame, ils se soient fait conduire au thtre, o l'on
rpte quelques entres du _Ballet des Arts_, dans lequel ils ont un
rle l'un et l'autre; vous ne l'avez pas oubli, Madame la marquise, et
vous trouverez bon qu'ils s'en souviennent, quand il s'agit pour eux
d'examiner les galants costumes qu'on leur a prpars. La reprsentation
est un peu retarde, mais elle aura lieu dans trois jours, au plus
tard....

Madame de Svign ne rpondait pas; elle tait absorbe dans l'attente
de ses enfants qui ne venaient pas, et chaque minute lui semblait un
sicle. Elle coutait tous les bruits du dehors, et elle cherchait 
reconnatre ceux qui pourraient lui annoncer le retour de son fils et de
sa fille. Son coeur battait si fort, que les battements faisaient cho
dans ses oreilles, et des larmes roulaient dans ses yeux inquiets.

--Ah! si le pauvre Bussy et t l! reprit le comte de Saint-Aignan,
qui essayait de distraire la proccupation de cette mre dsole: il
vous aurait demand la faveur de se faire le tuteur et le gardien de vos
enfants, quoiqu'il soit et ait toujours t le plus inconsquent des
hommes....

--Je ne vous disais pas que j'ai vu mon cousin de Bussy! interrompit
madame de Svign, qui eut presque un remords d'avoir oubli la promesse
qu'elle avait faite  son parent. Je l'ai vu, ce matre cervel, je
l'ai vu dans une triste situation, surtout s'il est innocent de ce dont
on l'accuse. Est-il vrai qu'on doive le conduire  la Bastille?

--Cette nuit mme, rpondit le comte de Saint-Aignan,  moins que
Sa Majest ne change d'avis et ne daigne donner contre-ordre. I1 ne
faudrait qu'une bonne parole bien dite, comme vous sauriez la dire,
Madame la marquise, pour obtenir, de Monsieur, son intervention auprs
du roi.

--tes-vous certain, Monsieur le comte, demanda-t-elle, que Bussy ne
soit pas l'auteur de cette vilaine chanson contre Madame?

--J'en jurerais, par la raison que si Bussy l'avait faite, il s'en
vanterait, au lieu de s'en dfendre; son seul crime, c'est de l'avoir
chante, dans une dbauche o il n'avait pas la tte trop saine. Madame
ne lui en gardait pas grande rancune, mais Monsieur en a t gravement
offens et s'en est plaint au roi.

--Si mes enfants taient ici, dit en soupirant madame de Svign, je ne
me refuserais pas  faire une tentative auprs de Monsieur, bien que
Monsieur me connaisse  peine de nom, car il n'avait pas plus de onze
ans, lorsque j'ai quitt la cour,  la mort de mon mari.

--Monsieur vous connat bien, Madame la marquise, repartit M. de
Saint-Aignan, Monsieur vous admire entre toutes les femmes, et c'est lui
qui m'a charg secrtement de tout faire au monde, pour vous rendre  la
cour qui vous avait perdue depuis plus de douze ans. Il lit, il copie de
sa main toutes les lettres que vous crivez  vos amis et qui circulent
ici de main en main, ds qu'on les a reues. Monsieur en est le plus
curieux collecteur, et ces jours derniers, il dclarait tout haut,
devant le roi, qu'une femme qui crit de pareilles lettres, est
au-dessus de toutes les princesses et de toutes les reines de la terre.

--Pensez-vous que Madame soit de son avis? rpliqua-t-elle malignement,
flatte d'un tel loge, qui lui venait de la part du premier prince du
sang de France. O mon Dieu! ajouta-t-elle avec un air d'indiffrence, je
n'cris qu' des amis, et ce sont des lettres sans faon, que je
n'cris pas pour qu'on les montre. De telles lettres ne sont que des
conversations intimes et familires...

En ce moment, on entendit dans les antichambres la voix d'une personne
qui tait en dbat avec les valets et qui affichait bruyamment la
prtention d'entrer, malgr eux, sans attendre qu'on l'introduisit
auprs du premier gentilhomme de la chambre. Madame de Svign,
s'imaginant que c'taient ses enfants qu'on lui ramenait, courut  la
porte et l'ouvrit elle-mme. Elle se trouva en prsence d'un personnage
ridiculement habill, qu'elle reconnut tout d'abord, pour l'avoir vu
souvent  la cour,  l'poque o elle en faisait partie, et lorsqu'elle
tait en grande faveur dans l'entourage de la reine-mre. Elle fit un
mouvement de dgot et de surprise, en se repentant d'avoir montr un
empressement si mal justifi, car ce n'taient pas ses enfants; c'tait
seulement Langeli, le bouffon du roi, le dernier qui ait rempli son
emploi dans la vieille charge des fous en titre d'office.

--Que nous veut matre Langeli? demanda svrement le comte de
Saint-Aignan, qui sut mauvais gr  ce bouffon de s'tre prsent chez
lui sans sa permission. N'est-ce pas un message de Sa Majest, que
m'apporte votre minente folie?

--Monseigneur, dit Langeli en s'inclinant profondment devant la
marquise de Svign, permettez-moi de saluer cette belle dame, que
j'avais l'honneur autrefois de rencontrer  la cour de ma vnre
souveraine Sa Majest la reine-mre Anne d'Autriche, quand elle tait
rgente de France. Je n'oublierai jamais, s'il plat  Dieu, les coups
de canne que feu son poux M. le marquis de Svign m'a fait administrer
par ses laquais...

--Il fallait donc que vous les eussiez mrits, reprit vivement M. de
Saint-Aignan, pour en avoir, aprs douze ou quinze ans, aussi chaud
souvenir? Dpchez, s'il vous plat, car nous n'avons pas de temps 
perdre  ces bagatelles. Venez-vous pas nous donner des nouvelles du
jeune marquis de Svign et de mademoiselle de Svign, que je fais
chercher partout le chteau? Cela seul nous importe  cette heure.

--Je venais, en effet, monseigneur, rpondit Langeli, vous annoncer,
qu'ils ont t conduits l'un et l'autre chez son Altesse royale Madame
la duchesse d'Orlans.

--Dieu soit lou! s'cria la marquise de Svign, en adressant un
sourire de reconnaissance  Langeli, qu'elle mprisait et dtestait
pourtant de longue date. Monseigneur, dit-elle en se tournant vers le
comte de Saint-Aignan, ne vous semble-t-il pas opportun que j'aille en
personne reprendre mes enfants et faire ma cour  son Altesse royale,
pour la remercier d'avoir bien voulu les recueillir, en l'absence de
leur mre?

--Je serais trs honor, Madame, dit Langeli avec une malice perfide,
de me faire votre chevalier d'honneur, et de vous conduire moi-mme
jusqu'aux antichambres de son Altesse Royale.

--Monseigneur, repartit la marquise de Svign en se rapprochant du
comte de Saint-Aignan avec un mouvement d'effroi, vous m'avez offert de
m'accompagner chez son Altesse Royale Madame; vous me donnerez ainsi
l'assurance qui me manque, et si vous le jugez  propos, je serai
heureuse d'tre prsente, sous vos auspices,  Monseigneur le duc
d'Orlans.

--Nous allons donc de ce pas chez son Altesse Royale Madame, dit le
comte de Saint-Aignan. Quant  vous, matre Langeli, je vous dispense de
porter la queue de la robe de madame la marquise de Svign.

--Vous savez, Monseigneur, reprit vivement Langeli, que sa Majest
daignera entendre, ce soir, le clavecin magique du sieur Raisin,
ex-organiste de la ville de Troyes? Nous nous retrouverons donc l'un
et l'autre,  cette occasion, en face de sa Majest. Quant  madame la
marquise, je dsire qu'elle se souvienne, comme je m'en souviens et m'en
souviendrai toujours, de la gracieuse pigramme qu'elle m'a jete jadis
au visage, devant ma bonne matresse la reine-rgente Anne d'Autriche:
Il y a ici-bas tant de fous, dont les agrables folies sont gratuites,
que je ne comprends pas comment on trouve bon de payer les folies
maussades de Langeli. Adieu vous dis, Madame la marquise: vous vous
rappellerez que tout se paie ici, mme les folies des autres.

Langeli salua encore, d'un air goguenard, et s'enfuit en poussant des
clats de rire. Le comte de Saint-Aignan tait indign et fit mine de
donner un ordre pour mettre  la raison le fou du roi.

--Ce malotru semble se rjouir d'une mchancet qu'il aurait faite,
dit-il inquiet et proccup. En tout cas, Madame la marquise, il accuse
un sentiment de vengeance contre vous et contre votre mari dfunt. Il
faudra dbarrasser la cour de cette vermine.

La marquise de Svign, en se prsentant chez la duchesse d'Orlans,
apprit, avec beaucoup de contrarit, que Madame tait alle chez le roi
et la reine, avec les deux enfants, que Langeli avait mis sous sa garde.
Le comte de Saint-Aignan ne s'expliquait comment ces enfants, qu'il
avait fait chercher si longtemps dans tous les coins du palais, avaient
t retrouvs par Langeli et conduits directement par lui chez Madame.
Il proposa donc  la marquise de Svign qui devait tre rassure 
leur gard, de l'introduire auprs de Monsieur, frre du roi, dans
l'intention de dgager sa promesse vis--vis du comte de Bussy, en le
tirant d'un mauvais pas.

Philippe de France, duc d'Orlans, la reut avec autant d'empressement
que de curiosit; il avait depuis longtemps le dsir de connatre la
femme distingue, qui crivait ces incomparables lettres que les beaux
esprits de la cour regardaient comme des chefs-d'oeuvre. Aprs les
compliments qu'il se plut  lui adresser, il se flicita de la voir
revenir  la cour, o elle tait toujours prsente, depuis douze ans,
par les sympathies et les admirations qu'elle y avait laisses, en se
retirant  Paris, avec ses enfants.

--Monseigneur, reprit-elle, je m'tais loigne de la cour,  la suite
du plus grand malheur qui pt arriver  une mre de famille, mais
aujourd'hui la mre de famille reparat avec un fils et une fille,
qu'elle a levs dans son veuvage et qu'elle vient mettre sous la
protection de Sa Majest et de l'auguste famille royale.

--Vous devez tre assure de cette protection, rpondit Monsieur, et
pour ma part, je me tiendrai trs heureux de vous prouver, en toute
circonstance, combien je vous porte d'intrt et combien je me rjouis
de vous revoir parmi nous.

--Monseigneur, reprit-elle, j'ai besoin de compter sur la bienveillance
de Votre Altesse Royale, en venant, ds le premier jour de mon rappel
 la cour de Sa Majest, adresser au roi une requte et recommander
respectueusement cette trs humble requte  Votre Altesse.

--Quel que soit l'objet de la requte que vous voudrez bien me
prsenter, dit le prince, vous devez tre sre, Madame la marquise, que
j'y ferai droit aussitt, et m'estimerai trs heureux de vous tmoigner
toute l'estime que vous mritez.

--Il s'agit de mon cousin le comte de Bussy-Rabutin, rpliqua-t-elle en
se htant de profiter des bonnes dispositions du duc d'Orlans. Il faut
que je sois bien persuade que je plaide une cause juste et honorable,
ajouta-t-elle chaleureusement, pour oser venir devant vous, Monseigneur,
combattre et repousser une accusation, qui ne m'inspirerait que de
l'horreur et du mpris, si elle tait fonde.

--Vous savez, Madame, dit le duc d'Orlans avec un embarras mlang de
tristesse, que le comte de Bussy a commis une bien mauvaise action,
en offensant gravement Son Altesse Royale Madame, et en m'offensant
moi-mme par le mme fait, qui a inspir au roi la plus juste
indignation.

--Monseigneur, reprit vivement la marquise de Svign, je n'hsite pas
 dclarer que mon parent est innocent de l'abominable action qu'on lui
impute, et je me porte caution de son innocence, en priant M. le comte
de Saint Aignan de vouloir bien se faire garant de ma dclaration
formelle  cet gard: M. le comte de Bussy-Rabutin, marchal de camp des
armes du roi, est incapable d'une pareille noirceur et d'une si odieuse
ingratitude, il proteste de toutes ses forces contre ses accusateurs et
il demande  tre plac en face d'eux pour les confondre. Je supplie M.
le comte de Saint-Aignan de venir en aide  la dmarche que je me suis
permis de tenter auprs de Votre Altesse Royale, avant d'aller me jeter
aux pieds du roi et lui demander justice et grce pour un de ses plus
fidles serviteurs.

--Je ne fais aucune difficult d'appuyer la dmarche si honorable que
madame la marquise de Svign a os faire auprs de Votre Altesse
Royale, dit le comte de Saint-Aignan. J'ai tudi l'affaire en question,
et je me plais  reconnatre qu'il n'existe pas la moindre charge
srieuse  l'gard du comte de Bussy. La misrable chanson qu'on
l'accuse d'avoir compose ne saurait lui tre attribue,  aucun
point de vue, car, sans parler de l'infamie de cette pice lchement
calomnieuse, c'est une oeuvre si plate, si grossire et si ridicule,
qu'on ne peut supposer qu'elle soit de l'homme le plus raffin et le
plus spirituel de la cour.

--On croirait, il est vrai, dit le duc d'Orlans en se rangeant 
l'opinion du comte de Saint-Aignan, on croirait qu'elle a t faite par
quelque sot de bas lieu, qui ne souponne pas mme ce que c'est que la
langue, l'orthographe et la posie. Mais ne vous souvient-il pas d'un
autre gentilhomme, que je ne veux pas nommer, puisqu'il a fait amende
honorable et qu'il est  jamais en disgrce? Il n'tait pas sot,
celui-l, et pourtant il avait fait fabriquer, par son laquais, une
chanson du mme style, qu'il colportait et chantait lui-mme dans les
runions de dbauche....

--Ah! monseigneur s'cria le comte de Saint-Aignan, il y a entre Bussy
et le seigneur dont parle Votre Altesse Royale, il y a la distance du
soleil  la plante de Mercure. Bussy est un pote excellent, malicieux
sans doute, mais de l'esprit le plus fin, le plus dlicat, le plus
charmant....

--Hol! Saint-Aignan, vous vous enflammez trop pour le talent de votre
mauvais sujet! interrompit le prince. Je me range  votre avis, quant au
talent, mais il faut avouer, en revanche, que le comte de Bussy est bien
aussi le plus lger, le plus imprudent, le plus inconsquent des hommes.
Mais, puisque madame la marquise veut bien se porter caution pour son
cousin, je ferai rparation d'honneur  ce pauvre Bussy, qui est assez
puni par vingt-quatre heures de prison, et nous allons, s'il vous plat,
prier de faire mettre en libert le prisonnier, qui pourrait, ds ce
soir, venir remercier Sa Majest le roi.

Le duc d'Orlans, accompagn du comte de Saint-Aignan, se rendit
aussitt chez le roi, o Madame tait encore avec les deux enfants de la
marquise de Svign. Celle-ci ne fut pas admise sur-le-champ  les voir,
car ils avaient t mls  un bien trange vnement, que leur mre
ignorait. Au moment o ils entraient dans l'appartement de Madame, sous
la conduite du bouffon Langeli, qui se retira en riant, comme il en
avait l'habitude, un papier roul tait tomb d'une des poches du
marquis de Svign qui n'y prit pas garde, et la duchesse d'Orlans,
ayant remarqu la chute de ce papier, avait pri tout bas une de ses
dames de le ramasser et de le lui remettre. Ce papier n'tait autre
qu'une copie de la chanson injurieuse, qu'on avait fait circuler contre
elle, en l'attribuant  Bussy-Rabutin. L'indignation de Madame fut
grande, mais ne pouvait pas subsister longtemps  l'gard du marquis de
Svign, qui n'avait pas plus connaissance du papier tomb de sa poche,
que de la chanson que contenait ce papier. L'agent inconnu de cette
lche machination avait pouss la perfidie jusqu' signer du nom de
Bussy-Rabutin la chanson satyrique, qu'on avait voulu faire passer ainsi
sous les yeux de la princesse, qui y tait l'objet des plus ignobles
injures. Elle demanda pourtant des explications au marquis de Svign,
qui lui raconta le plus navement du monde comment Langeli l'avait
enferm  son insu dans une cave des Communs, et comment ce bouffon du
roi l'en avait fait sortir, deux heures aprs, pour le conduire, avec
sa soeur, chez la princesse. Il n'en savait pas davantage, et il se
plaignait amrement de ce que cet impertinent individu s'tait permis
d'attenter  sa libert, sous prtexte de l'empcher de chtier un
comdien qui l'avait insult.

Louis XIV avait donc fait comparatre Langeli, pour l'interroger sur les
mfaits dont il paraissait coupable, car ce ne pouvait tre que lui qui
avait gliss dans la poche du jeune Svign la chanson diffamatoire,
que ce dernier ne souponnait pas mme avoir apporte avec lui dans
la chambre de la duchesse d'Orlans. Celle-ci, irrite de longue date
contre les insolences du bouffon du roi, tait bien aise de tirer parti
d'une occasion qui s'offrait de dbarrasser la cour d'un personnage
hostile et dsagrable  tout le monde, mais que le roi tolrait et
mme soutenait, par dfrence pour la reine-mre, qui le lui avait
spcialement recommand. Il s'agissait d'obliger Langeli  se
reconnatre l'auteur de la malice infernale qu'on ne devait imputer qu'
lui, attendu que le marquis de Svign ne savait pas mme quel tait le
papier qu'on avait vu tomber de sa poche; or, ce jeune homme, depuis son
arrive  Versailles, avait t livre exclusivement aux tranges svices
de cet tre malfaisant. Celui-ci niait effrontment ou refusait de
rpondre. La situation changea quand mademoiselle de Svign, qui tait
reste neutre jusqu'alors dans le dbat, dclara que Langeli, en la
menant avec son frre chez Madame, tenait  la main un papier roul.

--Langeli, dit tout  coup le roi avec un visage menaant et une voix
terrible, si tu t'obstines  mentir ou  refuser de parler, je te ferai
trancher la tte, comme  un rebelle et  un parjure!

--Ah! sire, reprit le bouffon effray, vous ne ferez pas cela, pour
l'honneur de votre trs honore mre, ma bonne matresse!

--Je le ferai tout  l'heure, poursuivit le roi, si tu ne dclares pas
qui a fait la copie de cette excrable chanson; qui l'a signe du nom
de Bussy-Rabutin, et qui l'avait glisse dans la poche du marquis de
Svign, pour qu'elle tombt dans la chambre mme de Son Altesse Royale.

--C'est moi, sire, c'est moi! rpondit Langeli, qui avait pris au
srieux la menace du roi; je n'y entendais pas malice, je voulais
seulement divertir Votre Majest, en mettant les gens dans l'embarras et
en chassant de la cour le fils d'un gentilhomme, du dfunt marquis de
Svign, mort en duel il y a douze ans, qui m'avait fait battre par ses
laquais, alors que la reine-mre, ma bonne matresse, tait encore l
pour me protger. Je me suis veng aussi, en mme temps, du comte de
Bussy, qui depuis dix ans ne m'avait pas rencontr une seule fois, sans
me crier aux oreilles: Monsieur le fou, quand aurez-vous un collier de
chanvre autour du cou, pour vous payer de vos mrites?

[Illustration: Louis XIV avait donc fait comparatre Langeli, pour
l'interroger sur ses mfaits.]

--Langeli, lui dit le roi avec une froide svrit, tu es trop vieux
maintenant, pour qu'on te fasse fouetter par les pages, en chtiment
de tes mchancets, mais je te dfends de reparatre jamais devant mes
yeux, sous peine d'tre mis  la chane et enferm dans une cage de fer,
avec les btes de ma mnagerie. Va-t'en!

Louis XIV tait le seul homme au monde que Langeli n'osait pas regarder
en face: il n'essaya pas de protester contre son arrt et partit, la
tte basse, en poussant de gros soupirs et en pleurant  sanglots. Il
alla se cacher au fond des jardins, o on l'entendit gmir toute la
nuit.

Le lendemain, on le trouva noy dans un des bassins du parc de
Versailles.

Cependant le roi avait daign couter la justification du comte de
Bussy, que Monsieur se chargea de prsenter lui-mme, en faisant
intervenir sa femme, qui se plut  dclarer qu'elle ne se sentait pas le
courage de garder rancune  un parent et ami de la marquise de Svign.
Ordre fut donn  l'instant de mettre en libert le prisonnier, qui
demandait  venir humblement se jeter aux pieds de Sa Majest.

--Qu'il ne soit plus parl de cette sotte affaire, dit le roi, et que
M. de Bussy se contente de remercier sa cousine, madame la marquise de
Svign, qui pourra, si elle le juge bon, nous l'amener, ce soir, 
l'audition de l'orgue magique du sieur Raisin.

Cet orgue magique avait fait grand bruit, depuis quelque temps, 
Troyes, en Champagne, et dans les autres villes de la province. C'tait,
disait-on, une invention extraordinaire qui tenait du prodige, et peu
s'en fallut que l'organiste Raisin, qui en tait l'auteur, ne passt
pour sorcier, car l'instrument, qu'il avait invent, et dont il
dirigeait les oprations mcaniques, reproduisait, comme en cho, tous
les airs que le musicien excutait lui-mme sur le clavier de son orgue,
et cette reproduction de ces mmes airs, absolument identique, se
rptait autant de fois qu'on pouvait le dsirer et toujours avec la
mme perfection.

Langeli, qui connaissait l'inventeur de l'Orgue magique (c'est ainsi que
cet orgue merveilleux tait nomm), n'avait pas eu de cesse que son
ami Raisin ne ft mand  Versailles, pour se faire entendre, avec son
instrument devant le roi. L'audition devait avoir lieu, ce soir-l, et
toutes les personnes de la cour qui se trouvaient au chteau furent
averties de venir  cette curieuse sance musicale.

L'assemble tait peu nombreuse, parce que la plupart de ceux qui
devaient assister, peu de jours aprs,  la reprsentation du _Ballet
des Arts_, n'taient pas encore arrivs  Versailles. Il n'y avait donc
pas plus de cent personnes, runies dans un nouveau salon du palais,
lequel, tout resplendissant de dorures et de peintures, tait 
peine abandonn par les habiles ouvriers qui en avaient achev
l'ornementation, que faisait ressortir le brillant clairage de mille
bougies.

On avait dpos sur une estrade la lourde caisse en bois noirci qui
contenait l'orgue magique, et Raisin, revtu d'un riche habillement
espagnol qu'il avait port au thtre dans plusieurs comdies,
attendait, debout,  ct de son instrument, l'entre du roi et de la
famille royale. Il tait fort proccup du succs de l'preuve dcisive
qu'il allait tenter devant une pareille assemble; il avait cherch des
yeux, pour s'encourager, sou ami Langeli, et il s'tonnait de ne pas
l'apercevoir dans la salle. Quant  sa vieille mre, la pauvre femme
avait obtenu  grand'peine l'autorisation de rester cache derrire une
porte, o elle pouvait tout entendre sans rien voir. Toute sa pense
se concentrait sur son petit Jacques, qu'elle savait renferm dans
l'intrieur de l'instrument, o il devait rester, sans air et sans
lumire, pendant plusieurs heures.

--Malheureux enfant! murmurait-elle tout bas: un jour ou l'autre, il
mourra touff dans cette affreuse bote, o il est condamn  passer la
plus grande partie de sa vie. Dieu fasse qu'il grandisse assez vite pour
tre dlivr de sa prison!

On annona le roi, et Louis XIV parut, dans tout l'clat de son grand
habit de cour, suivi de la reine Marie-Thrse, de son frre Monsieur le
duc d'Orlans, de sa belle-soeur Madame Henriette d'Angleterre, et de
plusieurs princes et princesses de sa famille, qui prirent place  ses
cts. Madame avait fait rserver des siges auprs d'elle pour la
marquise de Svign et ses deux enfants, qu'elle comblait d'attentions
et de politesses. Ds que tout le monde fut assis, on vit s'avancer le
comte de Bussy-Rabutin, en grand costume de cour, qui, conduit par son
ami, le comte de Saint-Aignan, venait saluer le roi.

--On est satisfait de vous voir, aprs une courte absence, lui dit le
roi avec moins de froideur qu' l'ordinaire. Je vous avais fait inviter
par votre gracieuse parente, madame la marquise de Svign; vous ferez
bien de vous rapprocher d'elle et de vous guider souvent d'aprs ses
avis.

Bussy s'inclina profondment et alla occuper un sige qu'on avait laiss
vide  ct du marquis de Svign. Le roi donna l'ordre de commencer
le concert. Le musicien, dont l'motion s'augmentait  chaque instant,
ouvrit d'une main tremblante le clavier de l'orgue magique, et il
n'tait plus visible de personne, lorsqu'il se fut assis devant cet
orgue, qui le couvrait entirement.

Mais mademoiselle de Svign l'avait vu, l'avait reconnu, et sa mmoire
lui rappelait alors tout ce dont elle avait t le tmoin involontaire
dans une chambre des Communs du palais, o elle tait reste assez
longtemps vanouie. L'effroi et l'aversion que lui avait inspirs ce
musicien ivrogne et brutal, qui maltraitait son fils, en l'accablant
d'injures et de menaces, se ravivrent tout  coup dans l'esprit de
cette jeune personne, que tenaient mue et oppresse les souvenirs
confus de sa bizarre aventure. Elle ne se rendait pas bien compte de
ce qui s'tait pass pendant son sjour accidentel au milieu de cette
famille de bohmiens, qui n'avaient eu pour elle que des gards
respectueux et attentifs; mais elle se rappelait que le coffre,
contenant l'orgue magique renfermait aussi un tre vivant, un pauvre
enfant malade, une victime qui souffrait peut-tre cruellement  cette
heure-l mme, et qui devait souffrir ainsi en silence jusqu' ce qu'on
lui et permis de remuer, d'tendre ses membres comprims et de respirer
 l'air libre.

Les sons de l'orgue, que Raisin touchait admirablement, produisaient
dans l'assemble une profonde impression: c'tait un hymne religieux,
dans lequel l'excutant imitait le chant grgorien de la chapelle du
pape, en l'entrecoupant par des choeurs de voix fminines. Le morceau
achev, le musicien se leva et vint se replacer debout  ct de son
orgue. Aprs quelques instants de silence et d'motion, l'instrument,
qui tait devenu muet, reprit tout  coup la parole, et rpta sur un
mode plus lent et moins nergique le morceau de musique religieuse,
que l'organiste venait de jouer avec une excution si puissante et si
habile. On et dit qu'un cho, cach dans les profondeurs de cet orgue,
avait retenu fidlement les accords que l'organiste savait tirer des
tuyaux de son instrument. Tous les assistants, malgr la prsence
du roi, ne purent se dfendre de manifester leur tonnement et leur
admiration.

L'orgue ayant fait silence, le musicien se remit  son clavier et fit
entendre un air italien, compos de fltes et de hautbois dans le
genre tendre et langoureux. Puis, son excution termine, le musicien
descendit de son estrade, pour montrer qu'il tait entirement tranger
 l'action mcanique de son orgue, qui excuta seul, aprs lui, le mme
air italien, avec plus de douceur encore et de mlodie. L'organiste
renouvela trois fois de suite une exprience analogue, et trois fois
l'orgue magique, sans subir aucun contact avec la main de l'homme,
rendit en cho un peu affaibli les divers morceaux excuts par le
musicien.

Un dernier essai fut moins heureux. Raisin venait d'achever une cantate,
entremle de symphonies brillantes, et il attendait, avec anxit, que
l'orgue se mt  excuter son solo magique; car il n'tait sorti de
l'orgue qu'un soupir qui ressemblait  un gmissement.

--Madame! dit Mademoiselle de Svign, en se penchant  l'oreille de la
duchesse d'Orlans, Madame! Il y a l-dedans un enfant qui se meurt!

La princesse avait compris, avait devin; elle se pencha,  son tour,
 l'oreille du roi, et lui fit remarquer la contenance effare du
musicien, qui, ple, les yeux hagards, s'tait approch de son
instrument et avait l'air de s'y attacher avec les mains pour se
soutenir et ne pas tomber sans connaissance.

Soudain, une voix stridente se fit jour  travers l'entrebillement
d'une porte ferme, et retentit dans le salon, o l'motion apparente du
musicien avait gagn de proche en proche tous les spectateurs.

--Jacques! disait cette voix lamentable: le petit se meurt, le petit va
mourir touff! Ouvre, ouvre ta machine! Jacques, pour l'amour de Dieu,
sauve notre enfant!

Louis XIV avait donn un ordre, et deux pages de la chambre taient dj
en confrence avec Raisin, qu'ils sommaient, au nom du roi, de mettre 
dcouvert le secret de l'orgue magique. Le musicien essayait de rsister
et demandait avec instances qu'on se contentt de transporter dans une
autre salle le coffre qui contenait son jeu d'orgue; il suppliait 
mains jointes, il invoquait son privilge, ses droits d'inventeur
mcanicien et organiste.

--O mon Dieu! disait Mademoiselle de Svign, qui connaissait seule le
secret de l'orgue magique: ce mauvais pre laissera prir son enfant!

--Que de retards! que de rsistances! disait le roi  Madame: cet homme
est bien os de dsobir  mes ordres? , qu'on brise sa machine 
coups de marteau! Je veux voir ce qu'il y a l-dedans.

Raisin ne se le fit pas dire une seconde fois; il alla ouvrir lui-mme
le compartiment, dans lequel son fils tait renferm, et il l'en tira
vanoui, sans haleine et sans mouvement. Une rumeur immense d'inquitude
et d'indignation s'leva de toutes parts. Mais le musicien eut recours
aux moyens qu'il avait dj employs souvent, pour combattre un
commencement d'asphyxie: il secoua l'enfant, lui souffla dans la bouche,
lui frotta les tempes et lui humecta les paupires avec de la salive.
L'intrt palpitant de cette scne inattendue tenait en motion tous
ceux qui en taient tmoins; les femmes poussaient des exclamations,
aussitt rprimes; quelques-unes taient sur le point de perdre le
sentiment.

Enfin, l'enfant avait rouvert les yeux, et il portait autour de lui un
regard indcis; il se ranima rapidement et parvint  se mouvoir, en
retrouvant la conscience de lui-mme, lorsque son pre lui ordonna de
s'agenouiller et d'implorer le pardon du roi; mais cet enfant tait
incapable de prononcer une parole.

--Sire, dit Raisin, qui reprit l'assurance et la hardiesse d'un ancien
comdien, j'expose respectueusement aux regards de cette illustre
assemble le secret de l'orgue magique, ce secret qui tait l'unique
ressource de ma pauvre famille. Cet enfant est mon fils, g de six
ans  peine et dj fort bon musicien; s'il n'tait pas si jeune, je
demanderais  Votre Majest de vouloir bien l'attacher  sa chapelle,
tandis que, moi, je reviendrais a mon premier mtier, qui fut l'tat de
comdien, et j'aspirerais  entrer dans la troupe royale de l'Htel de
Bourgogne.

--L'enfant est de bonne mine, disait le duc d'Orlans, qui n'osait
prendre une dcision sans l'aveu du roi. Je pourrais le faire lever et
instruire par le gouverneur de mes pages, et plus tard, il ferait un
trs bon valet de musique.

La bohmienne, aeule de cet enfant, s'tait chappe des mains de la
livre, qui s'efforait de la retenir et de faire taire ses lamentations
et ses cris; elle fit irruption dans le salon et alla se prcipiter aux
pieds du roi.

--Sire! sire! disait-elle, en sanglotant, que Votre Majest daigne me
laisser mon petit Jacques, que son pre martyrise et qu'il a failli,
sans le vouloir, faire prir aujourd'hui mme sous les yeux de Votre
Majest! Je suis la vieille mre de tous les Raisin, qui se distinguent
dans la comdie et dans la musique; j'ai t moi-mme musicienne et
comdienne. Si Votre Majest daignait m'accorder le privilge de la
troupe des petits comdiens de Monseigneur le dauphin....

--tes-vous folle, la mre! interrompit Louis XIV. Le dauphin, qui est
n au mois de novembre 1661, n'a gure plus d'une anne,  cette heure.

--Monseigneur le Dauphin grandira, repartit la vieille avec vivacit,
et alors le premier comdien de sa troupe sera mon petit-fils Jacques,
prsentement g de six ans et demi.

Louis XIV, qu'on n'avait jamais vu rire, except au thtre, accueillit
en riant la requte de la mre de tous les Raisin, et lui promit de
signer, le lendemain mme, les lettres patentes tablissant la troupe
des petits comdiens du dauphin.

Cette troupe, d'une espce toute nouvelle, devait avoir de grands
succs  la cour, grce au talent de son principal acteur. Quant 
Jean-Baptiste Raisin, il obtint des lettres du roi pour entrer dans la
troupe royale de l'Htel de Bourgogne, et, sans tre un des meilleurs
comdiens de cette excellente troupe, il se corrigea du dfaut de boire
comme un musicien.

Peu de temps aprs la dernire sance o l'on entendit l'orgue magique,
le _Ballet des Arts_ fut reprsent,  Versailles, avec pompe: le roi y
dansa, ainsi que son frre et Madame. Cependant, la marquise de Svign
refusa absolument d'y figurer, en disant que sa condition de veuve
s'opposait  sa rapparition sur la scne des ballets de la cour, o sa
fille tait en ge de paratre  sa place pour obir aux volonts du
roi.

--Maintenant que Langeli est mort, dit  ce sujet l'incorrigible
Bussy-Rabutin sauv par sa cousine, de la Bastille et d'un procs
fcheux, personne n'osera dire  Sa Majest, qu'un roi qui danse dans un
ballet n'est pas mme le roi des baladins.




LES

ESPIGLERIES DE CREBILLON

(1680)


Prosper Jolyot de Crbrillon, n en 1674  Dijon, fils d'un greffier de
la Cour des Comptes de cette ville, est envoy, de bonne heure, 
Paris, pour y faire des tudes qui pussent lui permettre d'entrer avec
distinction dans la carrire de la magistrature, o sa famille s'tait
illustre depuis plusieurs gnrations. Ds l'ge de dix ans, il
annonait les belles qualits d'me et d'esprit qui lui mritrent
l'estime et l'admiration de ses contemporains, comme homme et comme
auteur dramatique; mais son imagination ne s'tait pas encore prpare
au genre sombre qu'il devait imiter du thtre grec dans ses tragdies
d'_Atre et Thyeste_, d'_Idomne_, d'_Electre_ et de _Rhadamiste et
Znobie_; il aimait dj le merveilleux, les contes et les aventures
originales; lui-mme s'amusait  inventer une foule de ruses comiques,
d'intrigues ingnieuses, de joyeuses facties, pour le passe-temps de
ses camarades du collge Louis-le-Grand.

Il se livrait, tout jeune, avec dlices,  une paresse dont il ne
se corrigea jamais: c'tait une rverie somnolente de pote, qui le
captivait, au moment de l'inspiration, et qui rvlait d'avance les
allures capricieuses de son gnie; rien n'avait le pouvoir de dompter
cette humeur fantasque, souvent en guerre ouverte avec les rgles du
collge et l'autorit des matres. Ses dispositions  la mollesse
fainante se montraient surtout au dortoir, ou il tait toujours le
premier et le dernier au lit. Quand une fantaisie de repos ou de pense
l'enchanait, le matin, sur son oreiller, le bourdon de Notre-Dame n'et
pas sonn assez fort pour l'veiller, et il ne se serait pas lev plus
vite si le feu avait pris  la maison; les punitions, le jene, le fouet
et le cachot chourent contre son invincible enttement. La cloche, qui
forait les coliers  sortir de leurs draps avant le jour, n'avait pas
de plus implacable ennemi que notre pote en herbe, qui faisait semblant
de ne jamais l'entendre.

Cette obstination invincible, qui peut avoir quelquefois de graves
et srieuses consquences dans la vie de l'homme, est, d'ordinaire,
intolrable chez les enfants, car elle encourage  l'effronterie et 
l'orgueil. Crbillon, nanmoins, n'tait pas dtest des jsuites,
ses instituteurs. Les Pres jsuites avaient le talent de deviner,
d'apprcier la valeur intellectuelle et morale de leurs lves; ils
n'pargnaient aucun moyen de sduction pour enrler les plus distingus
dans leur Socit, que protgeaient alors la haute capacit et le mrite
clatant de ses membres. Crbillon avait donc fix les yeux de ces
savants professeurs, par la facilit de son travail, la richesse de sa
mmoire et les ressources de son intelligence; il tait devenu, presque
sans y penser, le plus instruit de sa classe, et ses succs, aussi
solides que brillants, faisaient couvrir d'un manteau d'indulgence
sa conduite lgre et turbulente, ses ternels bavardages, ses tours
malicieux et son inflexible tnacit.

Outre la cloche du collge, son ennemie irrconciliable, Crbillon avait
en aversion ceux qui la sonnaient, et ceux-l le payaient aussi de
retour.

C'taient les deux correcteurs ou Pres fouetteurs, qui s'taient rendus
dignes de cet emploi excutif, par un long zle prouv au service de la
Compagnie de Jsus, laquelle croyait utile d'appliquer  l'ducation
la svrit des peines corporelles. Le Pre Griffon et le Pre Frmion
runissaient,  cette pnible charge, qui les mettait sans cesse en
fonctions, le poste de sonneurs qu'ils occupaient  tour de rle. Leur
rigoureuse exactitude avait lieu de se manifester, tous les jours, dans
l'un et l'autre ministre. Ainsi ils ne retardaient pas d'une seconde
le chtiment que le rgent ou matre de classe avait dcrt contre un
coupable, et les verges, dans leurs mains quitables, n'taient ni des
armes d'injustice, ni des instruments de vengeance, except cependant
lorsque c'tait Crbillon qu'on livrait  leur bras sculier: alors leur
ressentiment personnel faisait d'un devoir un plaisir, et les coups
tombaient dru, sans que la victime daignt faire entendre une plainte.
Ils sonnaient la cloche  tour de bras, pour appeler les collgiens au
dortoir, au rfectoire,  l'glise et  la classe; mais ils avaient beau
se relayer tous les matins, pour venir tourmenter Crbillon, toujours
endormi ou immobile dans son lit,  l'heure du lever, celui-ci ne tenait
compte de leur avertissement, soit qu'ils lui tirassent l'oreille,
soit qu'ils lui adressassent un bon coup de verges, soit qu'ils le
secouassent par les cheveux, il ne pleurait pas de douleur, mais
quelquefois il pleurait de rage.

Cette inimiti, si cordialement partage par le jeune lve, datait de
plusieurs annes. Crbillon, en arrivant au collge de Louis-le-Grand,
aprs une enfance heureuse et libre au sein de sa famille, avait eu
peine  s'accoutumer aux punitions usites chez les jsuites, et la
premire fois que le Pre Griffon, qui tait sourd, fut requis pour lui
donner le fouet il se dfendit d'abord avec une inutile loquence,
et finit par lutter contre le droit du plus fort, non sans avantage,
puisque le visage de l'homme aux verges en conserva les cicatrices plus
longtemps que le derrire du petit rebelle. Le Pre Frmion, qui tait
muet, fut encore plus maltrait, la seconde fois que Crbillon passa
sous les verges, et il laissa presque la moiti de son nez sous la dent
d'un adversaire, indigne d'un traitement brutal, dont son corps avait
moins encore  souffrir que son orgueil.

Depuis cette double excution, qui commena la querelle du fustigi
contre les deux Pres fouetteurs, Crbillon n'avait pas cess de se
venger d'eux par toutes les malices que lui suggrait cette haine
profonde et ardente, qui devait plus tard lui inspirer de si terribles
scnes dans ses pices de thtre. Tantt il leur lanait, en tapinois,
une balle, une pomme, une pierre, un encrier; tantt il les aspergeait
d'encre ou les inondait d'eau; tantt il les attachait l'un  l'autre
par le bas de leur soutane; tantt il tendait une ficelle sur leur
passage, pour les faire tomber; tantt il cachait leur chapeau et le
remplissait de sable ou de cendre; tantt il miettait du pain dur
dans leurs draps, pour les empcher de dormir. Il savait aussi semer
adroitement, entre eux, des germes de discorde, qui se dveloppaient par
le seul fait de leurs infirmits rciproques, de telle sorte que le muet
ne pouvait se faire comprendra du sourd, et que le sourd ne comprenait
rien de ce que le muet voulait lui dire. De l des colres amusantes qui
se traduisaient par des pantomimes burlesques.

[Illustration: Le pre Griffon qui tait sourd, fut requis pour lui
donner le fouet.]

C'tait Crbillon qui drobait le vin de leurs repas c'tait lui qui
jetait du poivre dans leur soupe et qui enlevait la viande sur leur
assiette. C'tait lui surtout qui les induisait en erreur pour les
heures de travail, en allant dranger la marche de l'horloge du collge.
En un mot, il tait sans piti pour ces deux tres inoffensifs,
respectables par leur ge comme par leur habit. Un jour, il enferma le
muet dans le donjon de l'horloge, o personne ne remarquait d'en bas les
signes dsesprs par lesquels le prisonnier rclamait sa dlivrance,
tandis que son collgue tait emprisonn dans un souterrain, aussi sourd
que lui, au fond duquel il serait mort d'inanition, si un tonnelier qui
travaillait prs de l ne ft accouru  ses cris.

Le Pre Griffon, le sourd, avait vieilli dans le collge que sa robe
noire balayait depuis cinquante ans, sans y avoir ramass la moindre
instruction. Il tait chauve, louche, et remarquable par son nez de
rubis; il buvait sec et frquentait la cave du _principal_, qui,
disait-on, tait trop bon chrtien pour ne pas s'apercevoir que son vin
avait t baptis. Le Pre Griffon, renomm pour sa dextrit  manier
les verges de bouleau et le fouet  lanires de cuir, avait besoin de
se donner des forces, qu'il n'et point tires d'une nourriture
trop frugale; aussi mangeait-il de la chair de porc, en jambons, en
andouilles et en saucisses, avec d'autant meilleur apptit, qu'il
n'avait pas  observer la religion juive.

Quant au Pre Frmion, le muet, qui ne cultivait pas moins attentivement
les sensualits de l'estomac, il tait de haute taille, maigre, ple et
jaune. Malgr la servilit de ses attributions, il passait pour avoir
accueilli a et l quelques bribes de latin, que son mutisme le
dispensait de montrer aux coliers; il affectait toujours un maintien
grave et solennel, quoiqu'il n'et pas de plus srieuses affaires que
ses verges et sa cloche. Il est vrai qu'il ne perdait jamais de vue le
cadran de l'horloge, au milieu de ses promenades solitaires dans la
grande cour du collge, pendant lesquelles il remuait toujours les
lvres, comme s'il se parlait  lui-mme.

[Illustration: Les lves de cinquime, au collge de Louis-le-Grand,
runis dans leur quartier, autour du pole.]

Un soir d'hiver de l'anne 1680, les lves de cinquime, runis dans
leur quartier, autour du pole, aprs le souper maigre du vendredi,
s'entretenaient tout bas de leurs misres scolaires, pendant que le
matre, absorb dans la lecture d'un livre thologique du P. Sanchez,
ngligeait d'pier et d'couter leurs conversations, qui dgnraient en
propos factieux. Crbillon maudissait nergiquement l'horrible tyrannie
qu'il y avait  mettre sur pied de pauvres enfants, avant l'aube, par la
froide temprature de dcembre; ses auditeurs opinrent tous du bonnet,
mais n'opposrent que des lamentations timides et passives aux projets
de rvolte que le jeune dramaturge essayait de fomenter; tant,  cette
poque, sous l'empire absolu de la Compagnie de Jsus, l'enfance
tait soumise  la rgle du collge et craintive devant la rigueur du
chtiment.

--Mes amis, disait Crbillon avec ce gnreux dvouement qui exalte les
plus timides, c'est trop longtemps souffrir que les Pres Griffon et
Frmion, ces suppts du diable, qui ont l'me plus noire que leur robe,
nous oppriment jusque dans notre sommeil, pour tyranniser les lves les
plus studieux, que leurs brutalits ne peuvent atteindre. Cependant il
ne nous faudrait qu'un peu d'adresse pour venir  bout d'un sourd et
d'un muet. Je ne demande pas qu'on me seconde, mais qu'on me promette
seulement le secret, quoi qu'il arrive, dans ce que j'ai rsolu de
faire.

--Ah! qu'as-tu rsolu, Prosper? interrompirent en choeur les assistants,
qui reconnaissaient tous chez Crbillon une supriorit d'esprit et de
finesse. Dis-nous cela vite. Vraiment, nous te promettons de subir la
retenue, les arrts et le fouet, comme des Spartiates, pourvu que le
tour en vaille la peine, et malheur  celui d'entre nous, qui, comme un
cafard, s'en irait rapporter aux Pres!...

--Je sais que vous tes de braves garons, reprit Crbillon d'un air
protecteur, et c'est plaisir que de se risquer  se faire punir pour
vous rendre service; mais vous n'tes point assez hardis, pour vous
venger. Moi, je ne craindrais pas mme le gnral de la Compagnie de
Jsus! Ainsi, je me moque des Pres fouetteurs. Comptez donc sur moi
pour dormir tout votre sol, demain matin et jours suivants, en dpit de
la cloche, que ni sourd ni muet ne pourra faire tinter pour le rveil.

Cette cloche, dont les sons retentissants avaient force de loi dans le
collge de Louis-le-Grand, depuis cinq heures du matin jusqu' neuf
heures du soir, tait suspendue justement au-dessous du dortoir o
couchait Crbillon, et la corde qui servait  la mettre en branle se
trouvait renferme, en bas,  hauteur d'homme, dans une sorte d'armoire,
dont les sonneurs avaient seuls la cl.

Le petit conspirateur, sachant que c'tait le pre Griffon qui devait le
lendemain sonner le rveil, ainsi que tous les exercices de la journe,
eut l'ide de supprimer le son de la cloche, pour tromper l'oreille du
pauvre sourd; il attendit que le collge ft endormi, et, s'armant d'une
tenaille cache sous son chevet, il se leva doucement, s'habilla sans
bruit et sortit du dortoir  pas de loup, sur un palier dont la fentre,
qu'il avait laisse ouverte d'avance, lui permettait de toucher la
cloche avec la main; il dcrocha habilement avec sa tenaille le battant
de cette cloche et l'emporta dans son lit, o il attendit, en dormant
d'un plein sommeil, l'effet de sa mystrieuse expdition.

Le lendemain, comme il l'avait prvu, l'heure du rveil se passa sans
que la cloche avertt les dortoirs, qui restrent silencieux plus tard
qu' l'ordinaire ce matin-l. Le Pre Griffon s'tait rveill aussi
exactement que les autres jours, au moment o le marteau de l'horloge,
qu'il n'entendait pas, s'branlait pour frapper le coup de quatre
heures, car jamais sonneur de cloche ne fut plus fidle  son devoir. Il
descendit,  moiti vtu, dans la cour, malgr le froid pre et brumeux
qui prcdait le point du jour; il saisit de confiance la corde qu'il
avait tire de l'armoire, et la secoua longtemps, sans que la cloche
rendt aucune vibration; mais la routine avait tellement suppl au sens
de l'oue, qui lui manquait, que le mouvement tait pour lui l'image du
bruit. Son oreille complaisante crut percevoir le son clatant de
la cloche, qu'il agitait en mesure, sans que l'airain prit sa voix
accoutume. Cette voix si discordante et si tyrannique ne se faisant
pas entendre aux dormeurs, pas un d'eux ne bougea, et ceux qui,
par habitude, s'taient veills  l'heure ordinaire, en billant,
s'assoupirent de nouveau pour profiter du supplment de sommeil qu'ils
devaient, comme ils le pensaient bien,  quelque ruse adroite de
Crbillon.

Celui-ci, satisfait de la russite de son invention, s'en alla remettre
le battant  sa place, avant que le Pre Griffon se ft aperu de la
supercherie. En effet, le principal, tonn de ne pas avoir entendu la
cloche matinale, manda le sonneur, qui dclara que le rveil avait sonn
depuis une heure et que les lves ne pouvaient tarder  descendre aux
classes; mais il eut beau protester, avec serment, qu'il n'avait rien
 se reprocher dans les devoirs de sa charge sonnifre, le principal
l'accusa de ngligence ou d'oubli et lui ordonna en pnitence un jene
extraordinaire. Le Pre Griffon, qui savait bien ne pas avoir rv,
sonna une seconde fois plus rellement et plus efficacement que la
premire; mais il n'chappa point aux remerciments goguenards des
coliers, qui rptaient, en dfilant devant lui:

--Grand merci, pre Griffon! Nous avons ronfl une bonne heure de plus,
 votre sant: nous ne maudirons pas votre satane cloche, si vous nous
laissez dormir ainsi tout notre sol,  digne pre Griffon!

Et le Pre Griffon, qui ne souponnait pas la vrit, jugeant, aux
clats de rire, qu'on se moquait de lui, grommelait entre ses dents,
enrageait et se promettait d'avoir sa revanche, ds qu'un de ces
railleurs deviendrait son justiciable.

--Quoi! mon Pre, vous tes si matinal? lui dit Crbillon, en ayant
l'air d'ignorer quelle heure il tait, quoique le crpuscule l'indiqut
assez; aviez-vous la puce  l'oreille, pour vous lever plus tt que de
raison? Cela peut vous enrhumer, pre Griffon, cela peut vous gter le
teint; mais vous avez sans doute souffert du cauchemar, cette nuit, ou
bien le Moine-bourru vous aura fort maltrait, au sortir du lit?

Et tout le monde riait de ces interrogations adresses inutilement au
sourd bahi, pour qui la grimace sardonique de Crbillon tait aussi peu
comprhensible que ses paroles.

Le Moine-bourru, dont Crbillon demandait des nouvelles au sonneur,
tait connu au collge de Louis-le-Grand, par une ancienne superstition,
qu'on retrouve encore dans le peuple. Il parait qu' l'poque de
l'expulsion des jsuites par Henri IV, aprs l'attentat d'un de leurs
lves, nomm Jean Chtel, contre ce prince, la Compagnie de Jsus, dont
les doctrines thologiques venaient d'tre condamnes au Parlement comme
dangereuses pour la vie des rois et pour la sret des tats, fut,
en quelque sorte, personnifie par cette dnomination allgorique de
Moine-bourru,  laquelle se rattachait le souvenir du parricide commis
sur un roi cher  ses sujets. Le Moine-bourru devint ds lors un fantme
malfaisant, qui tait cens parcourir les rues de Paris, pendant la
nuit, surtout en hiver, et le collge de Louis-le-Grand, qui ne portait
encore  cette poque que le nom de collge de Clermont,  cause de
son fondateur Guillaume Duprat, vque de Clermont en Auvergne, passa
naturellement pour la retraite de ce mchant moine, qui assommait de
coups les gens qu'il rencontrait veills dans ses rondes nocturnes.

La terreur que ce personnage imaginaire causait aux habitants de Paris
s'tait tellement accrdite dans les esprits et si bien enracine au
collge de Louis-le-Grand, que les jsuites eux-mmes n'en taient pas
tous exempts. Le Pre Griffon et le Pre Frmion contribuaient aussi 
la perptuer, dans les traditions du collge, par des rcits ridicules
qu'ils faisaient aux lves, de la meilleure foi du monde. Quand
ceux-ci, aux heures de rcration, interrogeaient les deux vieux
correcteurs sur l'histoire redoutable du Moine-bourru et parvenaient 
les mettre sur ce chapitre inpuisable, le Pre Griffon narrait avec
motion les faits et gestes de cette espce de dmon, et son collgue
muet approuvait, d'un signe de tte ou d'un signe de croix, ces
terribles rcits, tant il avait lieu de redouter le Moine-bourru, qu'il
accusait de torts graves  son gard, car il montrait une cicatrice
qu'il avait au front, et faisait raconter, par son compre, qu'une belle
nuit de Nol, le Moine-bourru avait voulu le poignarder, pour l'empcher
de sonner la messe de l'Aurore. Le Pre Griffon possdait donc, sur le
Moine-bourru, un rpertoire d'aventures et de tmoignages, capables au
moins d'inspirer le doute au plus incrdule; ces aventures fantastiques,
il les amplifiait de plus en plus, depuis quarante ans qu'il les
prodiguait sans cesse  l'insatiable curiosit de ses jeunes auditeurs,
qui frmissaient d'horreur, en se serrant autour de lui. L'orateur,
que la peur gagnait  son tour, finissait par en perdre la voix, aussi
compltement que le Pre Frmion, qui avait accompagn d'une effrayante
pantomime, en sa qualit de muet, les rcits de son collgue, qu'il
n'entendait pas, mais qu'il savait par coeur.

Crbillon, le seul qui dans le collge ne croyait pas au diable, avait
os traiter de visionnaires les deux innocentes victimes des malices du
Moine-bourru.

--Visionnaires! murmurait le pre Griffon, avec indignation. Ce mauvais
garon ne croit  rien; il mourra dans la peau d'un hrtique.

Le jour suivant, ce fut le pre Frmion, qui dut remplacer le pre
Griffon dans les fonctions de sonneur. Il avait, comme tout le monde,
blm son confrre d'un oubli qu'il croyait bien avoir constat
lui-mme. Il se rendit  son poste, avant quatre heures du matin, bien
dtermin  faire retentir un carillon, qui ne pt tre rvoqu en
doute, mme par les sourds; il ouvrit donc l'armoire, pour empoigner la
corde qu'il cherchait  ttons, sans la trouver et sans la voir dans
l'obscurit.

--Encore un maudit tour du Moine-bourru! pensait le sonneur. Pourvu
qu'il n'ait pas aval la corde de ma cloche!

Mais Crbillon ne dormait pas: il avait devanc le sonneur, et pour
empcher la cloche de sonner, il en avait dtach la corde et il la
tenait par un bout, en laissant pendre l'autre bout de cette corde,
garni d'un bon noeud coulant, qu'il sut diriger adroitement de manire
 faire passer ce noeud coulant dans le bras du pre Griffon. La chose
faite, Crbillon attira la corde  lui, en serrant le noeud coulant dans
lequel se trouvait engag le bras du sonneur.

[Illustration: Le bras du sonneur se trouvait engag dans le noeud
coulant de la corde.]

Celui-ci sentit cette treinte subite, sans oser y porter la main qui
lui restait libre, et cela, dans la crainte de rencontrer quelque chose
d'horrible, ou de se brler les doigts  l'anneau de fer rouge que la
pression de la corde lui faisait imaginer autour de son bras; il resta
donc ptrifi, fermant les yeux et poussant des soupirs, faute de
pouvoir crier au secours, presque dfaillant au fond de l'me, et
promettant des prires au bon saint qui le dlivrerait des griffes du
Moine-bourru.

Crbillon, du haut de la fentre o il avait pris position pour jouer
son rle, se divertissait beaucoup de l'pouvante d'un ennemi, qu'il
tenait humili en sa puissance, et il tiraillait la corde, par brusques
secousses, pour redoubler l'horreur de cette espce de possession
magique  laquelle se croyait condamn le malheureux Pre Frmion. Ce
matin-l, le rveil ne fut pas sonn plus tt que la veille, et le
renouvellement d'une pareille ngligence irrita le principal, qui envoya
chercher le sonneur en dfaut, dans sa chambre, o il n'tait point.
Le pre Griffon, avec l'assurance et l'enttement d'un sourd, assura
positivement que son confrre tait descendu  l'heure prcise et avait
sonn le rveil.

On ne trouvait pas le Pre Frmion, qui tait bien empch de rpondre
 son nom, qu'il n'entendait pas rpter, quoique tous les chos du
collge le portassent  ses oreilles. On le cherchait partout, except
sous la cloche, muette comme lui, o il dsesprait de sa vie et de son
salut. Crbillon, que le danger d'tre dcouvert invitait  la retraite,
rejeta sur la tte du malheureux sonneur le bout de la corde, qu'il
tenait encore en la secouant de plus belle, et s'enfuit dans le dortoir,
en poussant un clat de rire qui et fait honneur au Moine-bourru
lui-mme. Le Pre Frmion, qui avait cru sentir sur sa tte s'abattre
la formidable main du Moine-bourru, tait tomb  la renverse, le
bras droit toujours lev en l'air, bien que la corde dtendue ne le
contraignt plus  cette position pnible, que les nerfs raidis de
son bras rendaient machinale. On arriva enfin, on le releva, on
l'interrogea, on remarqua son bras li d'un noeud coulant; mais,  ses
gestes effars et  sa physionomie contracte, on ne put que former des
conjectures dfavorables sur l'tat de son cerveau, troubl de vin ou
de folie; il eut beau analyser, par crit, ses impressions et ses
sensations, pendant qu'il sonnait la cloche  tour de bras, assurait-il,
et prter  son effroi une cause relle qu'il essayait de peindre avec
des gestes et des grimaces horribles, le principal s'irrita davantage
d'une crdulit qu'il ne partageait pas, et le punit de sa ngligente en
lui ordonnant de passer, chaque nuit, trois heures en prires: c'tait
ne pas mnager les terreurs superstitieuses du pauvre homme.

Toutefois, les lves profitrent de ce retard et de ce dsordre pour
donner une heure de plus au sommeil et une heure de moins au travail.
Pendant qu'ils s'habillaient avec une lenteur que la cloche n'avait
pas encore active, Crbillon eut le temps de leur conter en dtail
l'aventure plaisante du Pre Frmion, qui n'tait pas remis de sa peur,
et ceux-ci, en passant devant lui, se dtournaient pour rire, quand
ils voyaient les yeux gars et le teint blme du sonneur muet, qu'ils
saluaient de condolances ironiques et factieuses.

--Comment se porte le Moine-bourru? lui disaient-ils, en riant. Il
parat que cet honnte moine ne veut pas qu'on l'veille si matin; donc,
prenez garde  vous, Pre Frmion: un jour, il vous pendra au bout de
votre corde, et vous sonnerez vous-mme le glas de vos funrailles.
Notre Pre, dlivrez-nous de votre sonnerie! Ainsi-soit-il.

Le Pre Frmion ne savait sur quelle face moqueuse faire tomber, en
grle de soufflets, l'orage de sa colre, car c'tait une procession de
rires et de sarcasmes, qui pourtant ne lui inspirrent pas le soupon
qu'il et t la victime d'un tour d'colier. Crbillon, composant son
visage avec une expression de fatalit tragique, avait l'air de compatir
 sa juste frayeur.

--Eh bien! mon rvrend Pre, lui dit-il d'un ton lugubre, si le
Moine-bourru recommence ses courses nocturnes dans le collge, c'est
prsage de malheur, et le diable emportera la cloche avec vous. Digne
Pre Frmion, le Moine vous a-t-il bien ross? Heureusement que les
indulgences, que vous gagnez chaque jour, en nous donnant le fouet
le plus consciencieusement du monde, vous consoleront en paradis.
N'avez-vous pas prononc un bel exorcisme? Oh! que j'eusse voulu tre l
pour venir en aide au Moine-bourru!

Le Pre Frmion,  voir l'air compatissant de Crbillon, eut la bonhomie
de croire que le malin garon s'intressait  lui et ajoutait foi
 l'apparition du Moine-bourru; il lui sut gr, au fond, de cette
apparente bienveillance, et il se promit tout bas, de le mnager, la
premire fois que Crbillon mriterait la correction favorite des
jsuites; ensuite le bon Pre, faute de pouvoir s'exprimer avec la
parole, essaya de reproduire, par la pantomime la plus expressive, tout
ce qu'il avait prouv de souffrances morales et physiques, sous la
possession du Moine-bourru. Crbillon, qui avait envie de lui rire au
nez, eut beaucoup  faire pour continuer son rle d'auditeur bnvole,
et pour garder son srieux, qui lui chappait, au souvenir de ce
Moine-bourru qui n'tait autre qu'un noeud coulant dans les mains d'un
colier.

Crbillon tait trop enchant du succs de sa comdie, pour ne pas
tenter de la renouveler une seconde et une troisime fois, sans qu'elle
ft dcouverte. Tout russit au gr de ses esprances: le Pre Griffon
sonna encore la cloche prive de battant; le Pre Frmion eut encore le
poignet li  la corde; les collgiens gagnrent encore, a ce mange,
quelques heures de bon sommeil et un sujet journalier de plaisanteries.

Mais ceux qui, ces jours-l, passrent sous les verges des Pres
correcteurs, se plaignirent d'tre traits en victimes expiatoires. Le
Pre Griffon surtout frappait plus fort que jamais, c'est--dire comme
un sourd.

Cependant le principal, qui n'tait ni superstitieux, ni crdule,
n'attribuait point les incroyables aventures des sonneurs  la magie ou
 des causes surnaturelles, d'autant plus que rien ne paraissait
drang dans l'conomie de la cloche, qui avait la voix aussi claire
qu'auparavant pour appeler le collge  table,  l'tude,  la
rcration et au lit. Aprs avoir impos de nouveaux jenes et de
nouvelles pnitences aux deux sonneurs, sans que ceux-ci fussent
parvenus  sonner la cloche du rveil; comme le Pre Frmion offrait
la dmission de sa charge pour complaire au Moine-bourru, le principal
annona qu'il irait lui-mme sonner le rveil, en dpit des timides
remontrances de ses deux subordonns qui croyaient fermement que le
Moine-bourru lui tordrait le cou.

Cette nouvelle, qui fut bientt dans toutes les bouches, ne fit que
ranimer l'imagination de Crbillon, qui changea de batteries, pour
conqurir encore  ses camarades l'addition de sommeil qu'il leur avait
promise, et  laquelle ils s'taient dj accoutums depuis quatre
nuits.

Avant qu'aucun bruit de pas et retenti sous les votes du collge,
avant qu'aucune lumire et brill aux fentres du pavillon de
l'Horloge, Crbillon sortit de son lit bien chaud, avec un hroque
dvouement, qui bravait un froid de six degrs, accompagn de la bise
du nord; il alla, pieds nus, sur le palier, thtre de ses premiers
exploits, et parvint, non sans peine et sans danger,  enlever la
cloche, dont il avait envelopp soigneusement le battant avec son
mouchoir; puis, il se sauva entre ses draps, avec sa lourde capture,
encore indcis de l'usage qu'il en ferait.

[Illustration: Crbillon trana la cloche jusqu'aux greniers.]

Sa premire pense avait t de faire disparatre la cloche pour
toujours, comme pour la punir de tous les griefs que le sommeil des
collgiens avait reus d'elle, et il songeait  l'aller jeter dans le
puits, mais il fut arrt par cette rflexion que ce ne serait pas se
dlivrer  jamais d'une pareille ennemie, que de laisser la place  une
autre cloche, peut-tre plus grosse, plus bruyante et plus inattaquable.
Il se dtermina donc  lui chercher une cachette, o elle serait, du
moins, en paix et en silence. Dans cette intention il s'habilla, sans
faire de bruit, et quitta le dortoir, avec la cloche, qu'il avait peine
 porter: il la porta cependant ou la trana jusqu'aux greniers, et
ensuite il la fit passer, par une lucarne, sur les toits: l, il choist
exprs le corps de chemine qui communiquait avec l'appartement du
principal, pour suspendre et fixer, dans l'intrieur mme du tuyau de
cette chemine, la cloche, muette encore, au moyen de la corde et
d'un morceau de bois attachs le plus solidement possible; ensuite
il accrocha, au battant de la cloche, une longue ficelle, qu'il fit
descendre dans le tuyau d'une chemine voisine, o aboutissait le pole
de la classe de son quartier. Ces prparatifs, que l'obscurit et la
gele rendaient plus difficiles et plus prilleux, avaient t faits
avec la plus grande prcaution; ils ne furent termins qu' quatre
heures du matin, au moment o le principal sortait de sa chambre pour
venir lui-mme dans la cour faire sonner le rveil en sa prsence.

Crbillon, durant son pnible travail, avait dirig souvent ses regards
vers la fentre de la chambre du principal, et quand l'horloge sonna
quatre heures, il se tint pour averti de rentrer au dortoir, o son
absence n'avait pas t remarque; mais, auparavant, il eut le temps de
voir une partie de la scne comique  laquelle donnait lieu l'enlvement
de la cloche.

Le principal ne trouva mme pas la corde qui servait  sonner la cloche,
lorsqu'il ouvrit de sa propre main la petite armoire o cette
corde devait tre renferme, et le Pre Frmion, qui le suivait en
frissonnant, s'cria que le Moine-bourru avait sans doute emport la
cloche avec la corde. Quant au Pre Griffon, il se rjouissait, en
sournois, de l'tonnement et de l'embarras de son suprieur. Il fallut
veiller un  un les lves, qui s'excusrent de leur paresse sur le
silence de la cloche, et qui poursuivirent de leur gat matinale
les deux sonneurs, qu'ils voyaient lever les yeux en l'air,  chaque
instant, dans l'espoir que leur cloche reviendrait d'elle-mme reprendre
sa place ordinaire.

--Rvrends Pres, leur disaient les complices de Crbillon, elle a pris
des ailes et s'est envole, pour devenir un astre au ciel; ou bien le
diable, qui se mle de tout, l'aura prise et fondue au feu de l'enfer.
Mais ne vous dsolez pas: elle est peut-tre en voyage, comme toutes
les cloches de nos paroisses, qui s'en vont  Rome, dit-on, pendant la
semaine sainte. C'est votre faute aussi de l'avoir enrhume, madame
notre cloche, pour l'avoir fait parler trop matin. Cette cloche
clochetait mal, avanant l'heure du travail et retardant l'heure du
repos: le Moine-bourru fera bien de la battre un peu, pour la corriger.

Et les deux sonneurs, qui se communiquaient leurs inquitudes relatives
 la cloche absente, se flicitaient d'tre justifis de tout soupon de
ngligence, par la dconvenue du principal, et ils en augurrent qu'une
puissance invisible empchait l'usage des cloches dans le domaine de
la Compagnie de Jsus; ils supportaient donc avec rsignation les
pigrammes et les rires de la gent colire.

Le principal tait moins rsign  tolrer la soustraction de la cloche,
qu'il ne pouvait attribuer  des voleurs du dehors; il pensait qu'un
collge sans cloche tait semblable  un corps sans me, et jugeant bien
que ceux-l seuls taient capables d'avoir fait le coup, qui avaient
intrt  le faire, il n'en accusa que ses lves: en consquence, il
assembla les Pres Jsuites en conseil secret et leur demanda leur
avis, aprs avoir hautement exprim le sien, qui fut de briser, par un
redoublement de svrit, cette espce de rbellion contre la discipline
de la maison, et de retrouver,  force de menaces et de punitions, la
cloche vole et le voleur. La fable du Moine-bourru n'invitait personne
 la tolrance, et les moyens de rigueur les plus redoutables furent
adopts dans cette espce de concile.

--Mes enfants! dit d'un air paternel le principal, qui avait runi tous
les lves autour de lui dans la grande salle des distributions de prix,
vous devez connatre celui d'entre vous qui s'est rendu coupable de vol
et de dsobissance, en drobant et en cachant la cloche du collge.
Il est de votre devoir de vous sparer de l'auteur d'un acte aussi
rprhensible, en me le dsignant vous-mmes: ce que je vous somme de
faire immdiatement.

Les lves ne bougrent pas et se turent, comme s'ils n'avaient pas
entendu cette svre admonition, ou comme s'ils n'avaient rien  y
rpondre; les ttes, les yeux, demeurrent immobiles, et quelques
ricanements touffs circulrent seulement de rang en rang. Crbillon,
qui se tenait derrire un pilier, pour mieux juger des dispositions de
l'assemble, faisait le geste de se dnoncer lui-mme, mais ses voisins
l'en empchrent, en lui rappelant leurs conventions mutuelles.

--Jeunes lves, je vous laisse rflchir jusqu' demain aprs la messe!
reprit le principal, d'un ton qui tmoignait de son mcontentement;
j'espre que vous n'attendrez pas le terme de ce dlai, pour me signaler
le coupable; mais, pass l'instant de l'indulgence, il sera trop tard
pour le repentir; alors vous serez tous compris dans le chtiment,
et condamns, sans rmission,  dix jours de jene, et  un mois de
retenue, pour copier chacun dix mille vers latins. Nous verrons bien
si ces mesures extrmes russiront mieux que le bon conseil et la
persuasion, pour vaincre vos rsistances criminelles.

Ds que le principal se fut retir, avec la ferme volont de ne pas
flchir devant l'obstination la plus intrpide, les coliers tinrent
conseil entre eux,  leur tour, et comme le voleur de la cloche courait
grand risque d'tre chass du collge, aprs avoir reu le fouet 
outrance, il fut rsolu,  l'unanimit, que le secret serait gard
inviolablement, puisqu'en tous cas il n'tait pas possible de fouetter
et de chasser tous les lves. Crbillon, qui ne voulait pas tre en
reste de gnrosit avec ses camarades, leur jura de tourmenter tant et
si bien leurs perscuteurs, qu'il les forcerait  quitter l'offensive
et  demander merci. Aprs un discours d'apparat, dans lequel on et
retrouv en germe les dfauts et les beauts des tragdies qu'il
devait composer plus tard, il s'empressa de raliser ses promesses, en
recommenant,  lui seul, la lutte avec le principal et ses sonneurs.

Il attira donc immdiatement, par une des ventouses du pole,
l'extrmit de la ficelle qu'il avait attache au battant de cloche, et
qu'il avait ensuite fait descendre, du haut du toit, dans la chemine
voisine de celle o la cloche tait suspendue: le battant, mis en branle
par la ficelle, vibra dans le tuyau de cette chemine, en remplissant
d'un murmure prolong les six tages du btiment. Les petits mutins
applaudirent  ce coup de thtre qu'ils n'avaient pas prvu, et le
rgent, qui accourut  cette rvlation du bronze sonore, chercha en
vain, dans tous les coins du quartier, dans les pupitres et sous les
bancs, la cloche invisible qu'on entendait encore frmir sourdement.

Ces sons de cloche se rptrent plusieurs fois par jour, grce 
l'ingnieux artifice de la ficelle, que Crbillon s'tait rserv de
tirer seul  sa convenance, en temps utile. Les Pres jsuites et leurs
domestiques se lassrent bientt de rechercher l'endroit d'o partaient
ces sons de cloche, grossis et dnaturs par l'cho de la chemine. A
chaque vibration de la cloche, le principal tressaillait de colre et
adressait des voeux au Ciel pour dcouvrir le dmon qui prsidait
 cette sonnerie mystrieuse; les deux sonneurs, les bras croiss,
s'indignaient contre la malicieuse audace du Moine-bourru; les coliers
se divertissaient de cette comdie _tintinnabulante_, ainsi qu'ils
l'appelaient en riant aux clats, comme s'ils n'eussent pas d payer
l'amende. Le lendemain arriva, le dlai fatal tait expir, et il ne se
trouva pas, dans tout le collge, un dlateur: jenes, arrts, pinsums,
de commencer.

Le proviseur ne fut pas moins persvrant que les petits rvolts,
qui supportaient la punition gnrale avec un enttement unanime; le
supplice perptuel de leurs rgents, que la cloche narguait sans cesse,
suffisait  leur plaisir et  leur vengeance. La rgle quotidienne du
collge semblait interrompue: les repas, les classes, le lever et le
coucher n'taient plus indiqus que par ordre verbal, puisque la cloche
faisait dfaut; quant aux rcrations, elles avaient compltement cess,
et il fallait, du matin au soir, tenir la plume, qui s'usait plus vite
que la patience des condamns.

Mais cette cloche, qui avait disparu et qu'on ne retrouvait pas, se
faisait entendre sans cesse, comme un gmissement, au milieu de la
nuit, depuis que Crbillon avait eu l'adresse de faire passer, dans son
dortoir, une seconde ficelle, qu'il agitait tout doucement, sans sortir
de son lit. Chaque fois que le son se renouvelait, tout le collge
tait en rumeur, et le principal, arm d'un flambeau, conduisait les
recherches jusque dans les caves, au lieu de les diriger du ct des
toits. Enfin, on mit tant de monde en sentinelle, que Crbillon se vit
forc, sous peine d'tre dcouvert, de supprimer sa diabolique sonnerie.
Pendant deux jours, la vigilance des subalternes et des suprieurs fut
aux coutes, et la cloche demeura muette, si ce n'est qu'une hirondelle,
en sortant de son nid, branla d'un coup d'aile le battant, qui retentit
encore comme une harpe olienne.

Cependant les arrts continuaient avec plus de rigueur, sans que le
clocheteur ft dnonc par ses complices, sans que la cloche absente et
t remise  sa place.

Le Pre Frmion et le Pre Griffon ne doutaient pas que le Moine-bourru
ne ft le seul coupable, et comme ils s'obstinaient  le dire  tout
venant, on les avait relgus, en observation ou en pnitence, dans les
caves: l, ils puisaient du courage dans les tonneaux, qu'on ne leur
avait pas donns  garder; c'est de cette manire qu'ils dissipaient
leurs frayeurs, au point de braver le Moine-bourru lui-mme, quand ils
taient ivres.

Le proviseur, furieux d'une rsistance qu'il ne parvenait pas  vaincre,
eut recours  des ordonnances aussi cruelles qu'injustes: il dclara
que, tous les jours, dix lves, choisis entre les plus mauvais sujets,
seraient fouetts extraordinairement, et aussitt il dsigna ceux qui
subiraient d'abord la peine du fouet. Crbillon fut compris dans cette
premire fourne, et le Pre Griffon, qui tait charg d'excuter la
sentence, acquitta les vieilles dettes de son propre ressentiment,
jusqu' ce qu'il et le bras fatigu de frapper sur ce malin garon, qui
ne lui pargnait pas les gratignures et les coups de pied. Le martyr
ne pardonna pas  son bourreau, et, sous les verges mme, il ne rvait
qu'aux reprsailles.

Les choses avaient t pousses si loin de part et d'autre, qu'il
n'tait plus possible de continuer la lutte, sans pril pour l'auteur
de ce dsordre collgial, et les lves,  qui Crbillon offrait de
se livrer lui-mme au terrible jugement de la Compagnie de Jsus, lui
rpondirent gnreusement qu'ils recevraient tous le fouet, aprs lui.

Nanmoins, Crbillon, inquiet des graves consquences d'une rbellion
gnrale qui persistait depuis plus de quinze jours, rsolut de remettre
enfin la cloche  sa place, sans en avertir personne, dans l'esprance
que cette restitution volontaire apaiserait le ressentiment du
principal. On avait abandonn les veilles de nuit, depuis que la cloche
ne se faisait plus entendre. Crbillon se leva donc, la nuit mme, monta
sur le toit et en redescendit avec la cloche, qu'il se disposait 
replacer, tant bien que mal,  l'endroit o il l'avait prise, lorsqu'il
vit d'en haut la lueur d'une lanterne errer sous la galerie du
rez-de-chausse et un homme s'avancer lentement dans l'ombre des
arcades. Il reconnut le Pre Griffon, qui ouvrit la porte des caves
et disparut. Crbillon avait une vengeance  exercer contre ce Pre
fouetteur, qui, dans l'exercice de ses fonctions, ne les mnageait
gure: ne voulant pas perdre une si bonne occasion de le surprendre en
flagrant dlit de vol et d'ivrognerie, quoique  demi vtu, transi de
froid et plein de sommeil, il s'empressa de descendre dans la cour et
de suivre les pas du pre Griffon, sans avoir pris le temps de se
dbarrasser de la cloche, qui entravait un peu sa marche, mais dont le
battant immobile tait encore prudemment emmaillott.

[Illustration: Crbillon renverse le pre Griffon, et sautant par-dessus
lui, balance la cloche  ses oreilles.]

La porte des souterrains tait demeure ouverte derrire le Pre
Griffon, qui, sous prtexte de guetter le Moine-bourru, allait visiter
le meilleur vin des rvrends Pres. Crbillon, conduit par la trane
de lumire que projetait la lanterne, traversa plusieurs caves,  la
suite du sourd, qui ne se retournait point, au bruit d'un pas rgl sur
le sien, et qui, aussitt arriv  son but, s'agenouilla devant une
barrique, et la tint amoureusement embrasse, en collant sa bouche au
robinet qu'il avait ouvert. Crbillon le regarda humer  longs traits
le vin qui dgouttait de son menton, et ne le troubla point dans cette
opration consciencieuse; mais, ds que les yeux de l'ivrogne se
fermrent voluptueusement et que sa tte dodelina comme celle d'un
enfant au sein de sa nourrice, il dcapuchonna le battant de la cloche
et s'lana tout  coup sur l'ivrogne, qu'il renversa en arrire; puis,
sautant par-dessus lui, les jambes cartes, il balana la cloche  ses
oreilles, avec un carillon  rendre sourd quiconque ne l'et pas t
dj comme le Pre Griffon.

Celui-ci, spontanment drang dans la plus dlicieuse orgie, n'et pas
t plus pouvant par les trompettes du jugement dernier; il crut que
la vote et les six tages du btiment s'croulaient sur lui, et, avant
de rouvrir les yeux, il jeta des cris aigus: il entendait  peine la
cloche qui sonnait  lui briser le tympan, mais, ayant essay de se
redresser sur ses mains, il retomba la face contre terre, en voyant
une espce de monstre qui lui faisait d'effroyables grimaces et qui
suspendait au-dessus de sa tte une cloche en branle, comme pour le
coiffer de ce bonnet d'airain. La lanterne, qui avait roul  terre
sans s'teindre, clairait de bizarres reflets cette scne burlesque
et fantastique. Le pre Griffon se persuada qu'il tait au pouvoir du
Moine-bourru, et redoubla ses hurlements, que couvrait le son de la
cloche.

Crbillon jouissait de l'effroi du malheureux ivrogne,  ce point qu'il
oubliait de faire une prudente retraite, avant que tout le collge
ft veill par les sons de cloche et les cris lamentables, qui
retentissaient au fond des caves; il ne cessait de tinter, comme pour
un mort, et chaque fois que le battant frappait en cadence les parois
mtalliques de la cloche, il pitinait le corps de son ennemi tendu 
terre sans force et sans mouvement; mais, pendant qu'il s'enivrait de
cette douce vengeance, de mme que le pauvre Griffon s'tait enivr
de vin vieux, il sentit s'imprimer, sur ses paules presque nues, la
meurtrissure d'un coup de fouet, qui lui arracha une exclamation de
douleur et de surprise: il arrta sa sonnerie, pour voir d'o lui
venaient les coups qui lui labouraient le dos et les reins, et il
aperut la robe du Pre Frmion, lequel n'avait pas trouv de langage
plus expressif que son fouet  lanires, pour exorciser le Moine-bourru,
qu'il n'eut pas le temps de reconnatre pour un tre humain assez peu
redoutable; aussi, ne resta-t-il pas bien convaincu que son terrible
fouet avait frapp sur de la chair vive, quand Crbillon eut cras la
lanterne avec son pied et se fut enfui,  ttons, avec la cloche qui
murmurait entre ses mains, jusqu'au dortoir, o il se fourra dans son
lit, tout tremblant de froid et d'anxit, sans se dessaisir de cette
cloche accusatrice, qu'il se repentait de n'avoir pas lance  la tte
du Pre Frmion.

Celui-ci tait tellement pouvant dans les tnbres o le laissa
Crbillon, qu'il eut peine  rassembler ses ides, lorsqu'on accourut
avec des flambeaux: il expliqua, par signes, que, guid par les sons
de la cloche, il tait arriv dans la cave, au moment o son collgue
luttait contre un dmon, qui ne pouvait tre que le Moine-bourru. Quant
au Pre Griffon, qui gisait dans une mare de vin et qui n'avait pas
recouvr sa raison, il dclara ne pas savoir comment il se trouvait dans
la cave, au lieu d'tre  son poste de garde; il jura que c'tait le
Moine-bourru en personne, qui l'avait attir dans un pige et lui avait
fait souffrir tous les tourments du purgatoire: la description de ces
tortures infernales dguisa l'tat de trouble o l'avaient mis le vin et
la peur.

Le principal ne savait plus que penser de ces incomprhensibles
apparitions; il refusa de se recoucher, et passa le reste de la nuit 
parcourir les cours, les caves et les btiments, sans rien voir ni rien
entendre de surnaturel. Le Moine-bourru, par suite de cette aventure
merveilleuse, obtint de nouveaux tmoignages, en faveur de son existence
relle, qui ds lors fut dment constate.

Crbillon, qui avait fait semblant de dormir, malgr tout ce tumulte, ne
rpondait pas aux questions de ses camarades; il feignit d'tre malade,
le lendemain matin, et ne se leva point en mme temps que les autres. Il
n'osait remuer en son lit, parce que le moindre son de cloche et amen
la dcouverte de cette cloche dans ses draps et la preuve irrcusable de
sa culpabilit. Il avait pourtant cherch, dans son cerveau, le plus
sr et le plus prompt expdient pour se dbarrasser de cet incommode et
dangereux corps de dlit. A peine les dortoirs furent-ils dserts, qu'il
s'habilla prcipitamment et emporta la cloche, avec bonheur, dans la
chambre de la Correction, qu'il trouva toute grande ouverte, par suite
d'une distraction et d'un affolement du Pre Griffon.

C'tait dans cette chambre que les Pres fouetteurs enfermaient leurs
provisions de bouche et les nombreux cadeaux qu'ils recevaient des
parents et des coliers, comme ces galettes de farine et de miel que le
sage et pieux ne prsente  Cerbre, dans l'_nide_ de Virgile, pour
endormir la frocit de ce chien  trois ttes.

Crbillon tait descendu, frais et riant, au quartier, avec un objet
soigneusement entour de papier, qui circula de pupitre en pupitre,
avant que les Pres Frmion et Griffon allassent rendre visite  leur
buffet pour se remettre des fatigues morales et physiques de la nuit;
ils avaient aussi besoin d'un surcrot de forces, dans la distribution
quotidienne des corrections ordinaires et extraordinaires, qu'ils
avaient charge d'administrer aux incorrigibles coliers. Le Pre Griffon
tira de l'armoire une monstrueuse andouille de Troyes, qu'il avait
gote la veille; mais il n'y eut pas plus tt mordu, qu'il jeta bien
loin cette andouille et porta les mains  sa joue, en hurlant: O mes
dents! Pendant ce temps-l, le Pre Frmion dcouvrait, avec stupeur,
dans la peau de l'andouille, un battant de cloche, qu'il et t
difficile d'entamer d'un coup de dent. Le Pre Griffon, encore stupfait
de cette trouvaille, continuait  gmir, en tenant sa mchoire
endommage et en marchant  grands pas sur les dalles qu'il frappait
rageusement du pied; tandis que le Pre Frmion soulevait la crote
d'un magnifique pt d'Amiens, pour y chercher des compensations
gastronomiques: son couteau rencontra une telle rsistance, que la lame
se brisa, et le pt entr'ouvert tala, aux regards des deux gourmands
confondus, la cloche elle-mme, silencieusement assise dans le saindoux
et occupant la place de trois ou quatre succulents canards, que les
coliers taient en train de dvorer  belles dents, sans songer  cette
mme cloche, dont l'agrable son avait tant de fois charm l'attente de
leurs estomacs vides,  l'heure du repas!

Cloche et battant furent emports, tout luisants de graisse, dans le
cabinet du principal, qui ne sut jamais ni o ni comment on les avait
retrouvs. Le jour mme, les Pres correcteurs, remarquant parmi les
lves du quartier de la classe de cinquime, des sourires railleurs sur
toutes les bouches comme dans tous les yeux, et flairant une agrable
odeur d'ail et de charcuterie, qu'ils ne pouvaient mconnatre,
devinrent la destination qu'avaient eue la chair de l'andouille et
le contenu du pt; ils en gardrent rancune aux voleurs gastronomes:
ceux-ci portrent longtemps les marques des verges, qui ne les avaient
pas mnags, surtout Crbillon, qui fut souponn, sinon convaincu
d'tre l'auteur de l'enlvement de la cloche et de sa disparition: il
avait, d'ailleurs, assum sur lui seul la responsabilit du vol de
l'andouille et du pt, par une belle indigestion, dont il tait
difficile d'accuser la maigre chre du collge, c'est--dire, les
lentilles, les haricots, les pois-chiches, le fromage et l'eau claire.

Quarante ans aprs, Jolyot de Crbillon tait devenu un grand pote
tragique, le successeur de Racine et le rival de Voltaire. Un de ses
amis eut la curiosit de connatre le jugement que ses premiers matres
du collge de Louis-le-Grand avaient port sur son compte, dans les
registres secrets o la Compagnie de Jsus consignait le caractre et la
tendance morale de chacun de ses lves; on lisait,  l'article relatif
au jeune Crbillon: _Puer ingeniosus, sed insignis nebulo_; horoscope
latin qu'on pourrait traduire ainsi: Enfant plein d'esprit, mais
insigne vaurien.




LA

VOCATION DE JAMERAY DUVAL

(1704)


Valentin Jameray Duval tait fils unique d'un paysan d'Arthonay en
Champagne, et cet enfant, qui ds ses premires annes se sentait
possd d'un dsir immodr de s'instruire, n'avait jamais pu
s'accoutumer  la vie laborieuse, dont son pre lui donnait l'exemple;
il ne se refusait pas aux travaux manuels, par paresse ou par esprit
de contradiction, mais il s'y prtait si mollement, si indiffremment,
qu'on ne pouvait mconnatre son aversion instinctive pour tout ce qui
tait effort et action physiques, pour tout emploi des forces du corps,
pour toute occupation active et purement matrielle. Son pauvre pre, le
plus illettr et le plus rustique des paysans, avait renonc cependant
 lui imposer le moindre labeur, et il prenait mme le parti de cet
enfant, doux et bon de caractre, mais indolent et flegmatique de
temprament, contre sa mre, qui voulait le contraindre, bon gr, mal
gr,  travailler  la terre et  faire du moins, comme elle disait,
oeuvre de ses dix doigts.

--Laisse donc le petit  ses fantaisies, disait le pre;  chacun
ici-bas son lot et sa tche. Valentin ne fera point un laboureur, ni un
vigneron: il n'a ni nerf ni poigne; tout ce qu'il a de vaillant, c'est
dans sa tte. Il semble bti, m'est avis, pour faire un cur.

Valentin, en effet, avait eu de bonne heure l'intelligence ouverte et
dispose  recevoir toutes les impressions extrieures qui font la
connaissance des choses et qui se compltent par la rflexion et le
raisonnement. Il ne savait ni lire ni crire; il n'avait rien appris
de ce qui s'acquiert dans la frquentation des personnes claires et
instruites; il n'tait jamais sorti du milieu grossier et agreste dans
lequel il se trouvait confin par la condition misrable de ses parents,
et il arriva ainsi jusqu' l'ge de sept ans, sans avoir mme appris
le catchisme, car le hameau o il tait n n'avait pas de cur ni
d'glise: il fallait aller  trois lieues de distance, pour trouver l'un
et l'autre.

Le petit Valentin tait pourtant trs avanc pour son ge, au point
de vue des notions pratiques et usuelles en fait d'agriculture et
d'conomie rurale: il avait recueilli autour de lui les observations
et les renseignements que les gens de la campagne pouvaient lui
communiquer, et rien ne s'tait perdu, pour ainsi dire, de ce qui
lui tait entr dans l'esprit par les yeux et par les oreilles.
Malheureusement personne autour de lui n'et t capable de lui
apprendre  lire, et il avait honte de ne pas mme connatre son
alphabet, en dpit de l'espce d'instruction exprimentale qu'il s'tait
donne lui-mme.

Il avait huit ans, quand son pre, en mourant, le laissa dans une
profonde misre; il n'tait pas en tat de gagner sa vie avec le travail
de ses mains et il aurait rougi de rester  la charge de sa mre, qui
pouvait  peine se suffire  elle-mme.

--Mre, lui dit-il avec l'nergie d'une rsolution bien arrte, j'irai
demain trouver M. le Cur de Monglas, qui m'a toujours fait accueil,
lorsqu'il m'a rencontr dans les champs. Je lui demanderai de me prendre
chez lui comme enfant de choeur ou plutt comme aide de sa gouvernante,
qui est bien vieille et qui n'a quasi plus la force de faire son mnage.
Ce ne sera pas pour moi grosse besogne, mais j'y aurai mon profit,
puisque M. le Cur me montrera sans doute  lire et  crire, en
m'enseignant mes devoirs religieux. Quant  toi, mre, je te conseille,
je te prie d'aller te mettre au service des bonnes soeurs Ursulines ou
Visitandines, soit  Tonnerre, soit  Auxerre, soit  Troyes. L, tu
trouveras le bien-tre et le repos dont tu as besoin, en attendant que
je t'aie fait une petite fortune, que je viendrai partager avec toi.

La mre du petit Valentin fut touche jusqu'aux larmes du dvouement
filial que cet enfant lui tmoignait avec tant de noblesse et de
simplicit; elle ne voulait pas lui permettre de la quitter, mais il
ne fit que se fortifier dans la dcision qu'il avait prise, aprs mr
examen de la situation: il embrassa, le lendemain, la pauvre femme, qui
avait pleur toute la nuit, et lui promit de la tenir au courant de tout
ce qu'il ferait pour arriver  une position lucrative et honorable.
Il avait trois lieues  faire  pied,  travers champs, pour aller au
village de Monglas; il mit dans sa poche une miche de pain, des noix et
des pommes; puis il partit tout courant, sans tourner la tte, de peur
de perdre courage en regardant du ct de sa mre, qui l'appelait d'une
voix faible et dolente.

Il marchait d'un bon pas et ne s'arrtait point en route: au bout de
trois heures, il fut chez le vieux Cur, qui venait de dire sa messe et
qui, le voyant seul, s'imagina que cet enfant tait envoy en toute hte
pour l'appeler auprs du lit d'un mourant. Comme il n'avait pas t
averti de la mort du pre de Valentin, il pensa qu'on venait le chercher
pour administrer les derniers sacrements au pre ou  la mre de cet
enfant.

--Qu'est-ce qui est en danger de mort chez toi, mon ami? lui dit-il avec
intrt: ton pre et ta mre, mon enfant, ne sont pas trs vieux, et
toi, pauvre petit, tu es bien jeune. Je vais prendre les saintes huiles
et tout ce qu'il faut pour la crmonie....

--Monsieur le cur, interrompit navement Valentin, les choses se sont
passes sans vous: mon pauvre pre est mort, il y a cinq jours, et en
voil quatre qu'il est enterr dans notre cimetire d'Arthonay. Il n'y
avait donc pas lieu de vous dranger, et aussi je ne viens  vous que
pour moi.

--Pour toi? demanda le cur, un peu surpris de cette visite tardive. Je
ne comprends pas, objecta-t-il d'un ton de reproche, qu'on enterre un
bon chrtien comme un paen, sans prtre et sans prires des morts!

--Oh! Monsieur le cur, repartit l'enfant, les prires n'ont pas manqu:
c'est le cur de la commune voisine qui les a dites; mais mon pre
tant dcd subitement, le digne homme, vous n'aviez plus rien  voir
l-dedans. Je ne vous sais pas moins de gr de vos bonnes intentions 
notre gard. J'y comptais bien, d'ailleurs, Monsieur le cur, puisque me
voici.

--C'est trs bien, dit le cur en souriant. Il te reste  me dire en
quoi je puis t'tre utile, mon enfant?

--Vous ne devinez pas, Monsieur le cur? rpliqua Valentin, en le
regardant d'un air timide et confiant  la fois. Le pre est mort, la
mre n'a plus son pain cuit. C'est raison que j'aille gagner ma vie
ailleurs, et l'ide m'est venue, Monsieur le cur, de vous prier de
me recevoir au presbytre, o je puis vous rendre nombre de petits
services, ainsi qu' madame votre gouvernante qui n'est plus jeune et
qui se trouverait bien de mon aide....

--Hlas! mon cher enfant, reprit le cur avec motion, ma pauvre
gouvernante Jacqueline s'en est alle vers Dieu, le mois dernier, et
alors il m'a sembl que je pouvais, avant de la rejoindre l-haut, me
dmettre de ma cure et me retirer dans un ermitage, o j'aurai plus
de loisir pour me prparer  faire une bonne mort, comme celle de
Jacqueline. C'est demain matin que je pars, sans dire adieu  mes bons
paroissiens, qui m'teraient peut-tre le courage de partir. Je vais en
Lorraine, o je suis n, et je me rends  l'ermitage de Sainte-Anne,
prs de Lunville.

--Si j'avais neuf ou dix ans de plus, Monsieur le cur, dit Valentin
anim d'un pieux sentiment d'imitation chrtienne, je vous supplierais
de m'accorder la permission de vous accompagner, et je me consacrerais
avec vous  la vie monastique!

Le bon cur fut touch de ce premier lan de la vocation religieuse; il
rappela nanmoins  Valentin que son devoir tait de rester avec sa mre
et de travailler pour elle. Puis, il s'informa des moyens que l'enfant
aurait de gagner quelque chose, en essayant de faire un mtier et de se
destiner  une profession industrielle. Mais Valentin rpondit, d'un
ton dtermin, mais non sans rougir, qu'il ne se sentait propre  aucun
mtier, et qu'aprs s'tre longtemps consult dans son for intrieur, il
n'aspirait qu' devenir un grand savant.

--Un grand savant! s'cria le cur, surpris d'entendre un enfant de la
campagne exprimer un pareil dsir. N'est pas savant qui veut, mon cher
petit! Mais il n'y a pas encore de temps perdu, et l'on verra plus tard
quel savant tu peux tre.

--Je ne demanderais qu' savoir lire et crire, dit gravement Valentin;
le restant viendrait tout seul.

--Lire et crire! rpta le cur en riant: un savant, en effet, ne peut
demander moins. C'est bien fcheux que je parte demain, mon ami, car,
 voir ton ardeur pour apprendre, je crois bien que tu saurais lire et
crire dans deux ou trois mois.

--Vous tes si bon, monsieur le cur, reprit l'enfant, que vous me
donnerez bien, ce soir, ma premire leon de lecture?

Le cur, tonn, enchant de l'ardeur extraordinaire que manifestait
cet enfant de neuf ans, commena sur-le-champ  lui donner la leon de
lecture que Valentin sollicitait, et il se servit, pour cela, de son
brviaire, n'ayant pas d'autre livre  son service. L'enfant tait tout
yeux et tout oreilles; il se rendit compte non seulement de la forme des
lettres, mais il en retint la valeur, le son et l'usage, de telle sorte
qu'il comprenait dj leurs rapports entre elles et qu'il les liait
l'une  l'autre pour composer des syllabes et des mots. Il coutait
attentivement la dmonstration et l'explication que lui donnait son
matre, et il rptait de la manire la plus fidle ce qu'il avait
entendu. Jamais intelligence plus spontane, jamais intuition plus
lumineuse, ne s'taient rvles chez un enfant. Le bon cur tait
merveill; il encourageait son lve et ne se lassait pas de lui
adresser des loges. Il n'interrompit sa leon que par un frugal repas
qu'il fit partager  cet enfant si bien dou et si bien inspir, qui
oubliait le boire et le manger pour s'instruire, en profitant de
l'obligeance infatigable de son premier instituteur. La leon ayant t
reprise, au sortir de la table, ce fut l'lve qui fatigua le matre.
Celui-ci ne revenait pas de sa surprise, et il eut de la peine  croire
que le petit lecteur ne connaissait pas ses lettres, avant d'tre venu
au presbytre de Montglas. Valentin ne songeait pas  retourner auprs
de sa mre, et il et volontiers suivi  pied le cur jusqu'en Lorraine,
pour savoir lire. Le soir venu, le cur se vit oblig de le garder au
presbytre et de lui faire un lit, o l'enfant se coucha tout habill;
il aurait prfr ne pas interrompre la leon, la seule que le digne
cur lui avait donne, et cette leon il la repassa dans sa mmoire
durant la nuit entire, au lieu de dormir. Sa proccupation tait
d'avoir un livre, dans lequel il pourrait, sans les conseils du matre,
s'exercer  la lecture, car il en avait retenu les premiers lments,
et ds que le jour parut, il se remit  tudier tout seul, avec une
incroyable perspicacit, ce qu'il se souvenait d'avoir appris la veille
dans le brviaire.

Le cur de Monglas ne pouvait ajourner son dpart, mais il le retarda
de quelques heures, pour donner encore une leon  Valentin et pour
le conduire chez un gros fermier voisin, qu'il pria de recueillir et
d'employer dans sa ferme cet enfant, qui ne demandait qu' gagner son
pain de chaque jour.

Ce fermier tait un avare goste et brutal, qui ne prenait conseil que
de son intrt personnel et qui n'aurait pas donn un liard  un pauvre,
si ce liard ne lui et pas rapport un sou: il fit mine pourtant d'avoir
gard  la recommandation pressante du cur, et il consentit  promettre
la nourriture et le gte  cet enfant, qui serait charg de conduire
les dindons aux champs et de les garder du matin au soir. Le cur n'en
demanda pas davantage, et comme il tait bon et charitable, il pensa que
le fermier le serait aussi  l'gard d'un orphelin, qu'on lui confiait
en le priant d'en avoir soin.

Valentin aurait voulu que le cur lui laisst un livre, pour y tudier
ses leons, mais le cur n'avait que son brviaire; cependant il trouva,
dans un coin, un Catchisme,  moiti dchir, que son enfant de choeur
y avait oubli, et il le donna, faute de mieux,  Valentin, qui le reut
avec reconnaissance; il lui donna, en outre, quelque argent, et, comme
il lui rappelait, en montrant une vieille carte de gographie cloue au
mur, que le but de son voyage tait l'ermitage de Sainte-Anne, prs
de Lunville, o il comptait finir ses jours, l'enfant lui dit, avec
attendrissement, qu'il se promettait bien de l'y rejoindre, ds qu'il
serait devenu savant: ce qui tait le but invariable de ses esprances.

--Vous plat-il, M. le cur, lui dit-il, de me laisser, en souvenir
de vous, cette carte que vous n'avez pas l'air de vouloir emporter 
Sainte-Anne?

--De grand coeur, je te la donne, mon ami, reprit le cur en souriant,
mais que feras-tu de cette carte, si je ne suis pas l pour t'enseigner
son usage? C'est un grimoire inintelligible pour toi.

--Oh! que non pas, M. le cur! repartit l'enfant, qui se redressa d'un
air capable; j'en ai vu dj une chez M. le bailli d'Arthonay, il y a un
an, quand mon pre m'y mena avec lui, et comme je la regardais  pleins
yeux, le commis de M. le bailli eut la bont de m'expliquer tout ce
qu'on trouvait sur cette carte, les routes et les chemins, les rivires
et les cours d'eau, les collines et les valles, les bois et les champs,
les clochers et les paroisses, les villages et les villes. C'est plus
ais  comprendre que la lecture, et je me reconnais l-dedans, comme si
je voyais tous les lieux qui y sont reprsents. Oh! la belle chose que
la gographie!... N'est-ce pas ainsi qu'on appelle la science qui fait
connatre les pays, sans y tre et sans les avoir sous les yeux? Je
donnerais deux doigts de ma main, pour possder cette science-l!

Le cur tait touch et merveill d'une pareille envie d'apprendre
et de savoir, chez un enfant qui annonait ainsi ses dispositions
naturelles  l'tude et qui promettait de ne pas rester en route dans la
voie de l'instruction, s'il avait le bonheur d'arriver au but, sous la
protection de Dieu. L'enfant remercia le cur de toutes ses bonts et
s'engagea trs srieusement  venir le rejoindra en Lorraine.

Valentin entra aussitt en fonctions dans la ferme: on mit sous sa garde
une vingtaine de dindons, qu'il devait conduire tous les jours dans les
ptures et qu'il ramnerait tous les soirs  la ferme. On lui donna,
pour sa nourriture de la journe, deux livres de pain et un morceau de
fromage, en lui disant qu'il aurait de quoi boire dans les ruisseaux,
ainsi que ses dindons; on lui remit, pour sa dfense contre les renards
et aussi pour celle de ses btes, une petite houlette arme d'un fer
tranchant, avec une corne ou cornet rustique, dont il se servirait pour
appeler  son aide, s'il avait besoin d'avertir les domestiques de la
ferme.

Il avait serr soigneusement sous ses habits dlabrs le Catchisme et
la carte de gographie, que le bon cur lui avait donns en partant,
et il tait impatient de s'en servir souvent pour son instruction
lmentaire, car il se sentait capable d'apprendre  lire, en peu de
temps, au moyen des notions premires qu'il avait acquises dans ses
deux leons. Quant  la gographie, c'tait une science dont il avait
toujours eu l'instinct et qui semblait s'offrir d'elle-mme aux
prfrences et aux habitudes de son esprit. La condition infime et
subalterne qu'il avait accepte sans rpugnance lui offrait les deux
biens du monde qu'il apprciait le mieux: la libert et le repos. Il se
flicitait de pouvoir vivre seul, au milieu des champs, en gardant les
dindons, sans avoir besoin de se trouver en contact avec les hommes.

Ce fut donc dans la solitude, en face des charmants tableaux de la
nature champtre, que Valentin commena un cours d'tudes gnrales,
sans autre guide que son bon sens inn et sa raison suprieure  son
ge, sans autre matre que son intelligence naturelle et son dsir de
s'instruire. Par un effort inou de volont et de patience, il apprit 
lire couramment, en concentrant sa pense sur chaque ligne, sur chaque
page de ce Catchisme qui lui tenait lieu d'Alphabet et de Grammaire. Ce
n'est pas tout: il avait pris un crayon, sur la table du bon cur, avec
quelques feuilles de papier blanc qu'il conserva comme un trsor, pour y
tracer des lettres et des mots bizarrement caractriss par des traits
d'criture informes et qu'il imitait tant bien que mal, d'aprs le texte
imprim de ce Catchisme dans lequel il avait pris toutes ses leons de
lecture. Il crivait donc d'une manire barbare et incorrecte, mais
il avait fini par savoir lire si parfaitement, qu'il lut et relut 
plusieurs reprises tout ce qui restait du Catchisme, o il apprit les
dogmes fondamentaux de la religion catholique et les premiers principes
de la morale.

Son instruction en gographie ne fut pas pousse au-del de l'tude
minutieuse de la carte qu'il possdait, et cette tude minutieuse lui
permit de se rendre bien compte de la configuration gographique d'une
province de France, que cette carte lui mettait sous les yeux. Il ne lui
manquait plus que des livres pour faire des progrs rapides dans
une science qui se prtait bien  la nature de son esprit exact et
mthodique. Un heureux hasard le servit  souhait pour encourager ses
dispositions  la connaissance de la gographie. Un vieux berger, qui
menait patre ses moutons dans une prairie voisine, entra en rapport
avec lui et le prit en amiti: ce berger lui donna les premires notions
de l'astronomie, en lui indiquant la place que les toiles occupaient
dans le ciel selon la saison de l'anne, et Valentin apprit de la sorte
les noms des astres qu'il reconnut bientt, d'aprs leur position, avec
autant de certitude que son matre lui-mme. Il comprit ds lors, par
une espce de divination, les rapports qui devaient exister entre la
position des astres au ciel et celle de toutes les rgions de la terre,
les unes  l'gard des autres. C'taient encore des livres qui lui
faisaient dfaut pour l'enseignement approfondi de la gographie, de
cette science, qui lui semblait la plus belle et la plus utile de
toutes.

Le vieux berger, qui devint son guide et son ami, lui apprit, en
outre, tout ce qui composait le savoir et l'exprience des bergers,
c'est--dire les proprits des herbes et des plantes, la mdecine
usuelle de l'homme et des animaux, les signes du temps, les pronostics
des saisons, les poques de tous les travaux des champs et mille dtails
secrets de la vie pastorale et agricole. Valentin tait toujours
aussi mal vtu, aussi mal nourri, aussi mal couch; mais il semblait
indiffrent  ces privations, parce qu'il s'absorbait dans l'tude et
dans la mditation. Il tait dit, cependant, que sa destine ne le
condamnait pas  garder les dindons toute sa vie, et il pensait
quelquefois  rejoindre en Lorraine le bon cur de Monglas, qui l'avait
engag  y venir. Il tait toujours aussi misrable, et l'avare fermier
ne lui avait pas donn depuis six mois une seule pice d'argent, lorsque
sa situation changea, par force majeure, sans s'amliorer.

Un soir, un de ses dindons manquait  l'appel: il le chercha en vain;
un renard l'avait emport. Il rentra tristement  la ferme et n'osa pas
avouer l'accident arriv  une de ses btes. Il esprait la retrouver,
et il partit, le lendemain, de meilleure heure, pour recommencer
des recherches qui lui portrent malheur. Pendant qu'il s'cartait
imprudemment de son troupeau de dindons, le renard revint  la charge
et en prit encore un, dont les cris dsesprs avertirent trop tard le
malheureux gardien: il eut beau courir aprs le renard, en lui jetant
des pierres, il dut revenir  ses dindons, qui faisaient entendre des
plaintes lamentables et qui se rangrent autour de lui, comme pour
l'inviter  les dfendre. Il demeura indcis, tout le jour, sur le parti
qu'il avait  prendre; puis, le soir venu, il ramena ses dindons  la
ferme et n'y entra pas avec eux, tant il redoutait la colre de son
patron. Il avait rsolu de chercher fortune ailleurs, et il s'en alla
passer la nuit dans la maisonnette roulante du vieux berger, qui le
consola le mieux qu'il put et qui lui offrit de partager avec lui les
chtifs profits de sa bergerie.

--Non, rpondit Valentin, j'aurais trop peur de rencontrer le fermier
qui me demanderait compte des deux dindons que le renard m'a vols et
que je serais bien en peine de lui rendre. Demain, je dcamperai, au
point du jour, et je serai bientt hors de la porte de ce mchant
matre, en suivant la route de Langres....

--Bont divine! s'cria le berger, chagrin de ce projet qu'il essaya de
combattre: il y a vingt lieues d'ici  Langres.

--Je n'en avais compt que dix-sept, sur la carte que je sais par coeur,
dit l'enfant. Ce n'est rien que vingt lieues  faire: j'arriverai donc 
Langres, en moins de deux jours de marche...

--Oui, bien, reprit le berger, mais, pendant ces deux jours, il faut
manger et se reposer, et tu n'as pas un sou vaillant.

--Oh! dit Valentin, on trouve du pain partout, et l'on couche dans les
granges. Ce n'est pas ce qui m'inquite.

--Tiens, voici deux cus, qui pourront payer tes frais de route, objecta
le bon berger, car on ne se nourrit pas gratis en ce monde, et les
bourses ne s'ouvrent pas plus aisment que les coeurs. Il serait plus
sage peut-tre de retourner  la ferme et de dire  ton matre: Le
renard a pris deux de vos dindons, mais je viens vous offrir en change
deux cus qui les valent...

--Il m'accuserait d'avoir vendu ses btes, interrompit Valentin, et de
ne lui rendre que la moiti du prix de la vente. Il recevrait l'argent,
et me battrait, par-dessus le march. Nenni, je ne veux pas m'y risquer.
Aussi bien, j'ai foi dans la Providence qui n'abandonne pas les gens,
quand on se recommande  elle. Priez pour moi, mon digne ami, et moi, je
prierai pour vous, de loin ou de prs.

Valentin excuta donc son projet tel qu'il l'avait conu: il partit, ds
l'aube, aprs avoir fait ses adieux au vieux berger, en le conjurant
de prsenter au fermier des excuses de sa part, avec la promesse de
restituer tt ou tard la valeur des deux dindons que le renard lui avait
pris. Il n'emporta que sa corne, qui pouvait lui tre utile, et une
longue corde, qu'il tortillait en guise de ceinture autour de ses reins;
il avait accept aussi un bton noueux en bois de houx, que le berger
lui donna pour se dfendre contre les chiens errants ou mme contre les
loups, qu'il viendrait  rencontrer sur son chemin. Il n'avait pas
de but dtermin, en se dirigeant vers la ville de Langres, et il ne
songeait qu' s'loigner de la ferme o il n'aurait eu rien de bon 
attendre. Il marcha donc  grands pas, pendant plus de trois heures, et
ne suspendit sa marche, que pour faire honneur aux provisions que le
vieux berger avait mises dans son havresac. Valentin s'tait arrt au
bord d'une petite rivire, assez profonde, qui longeait la route,  dix
ou douze pieds en contre-bas de la chausse. Il mangeait de bon apptit,
et rvait aux circonstances imprvues qui allaient dcider de son
avenir, lorsqu'il entendit le trot d'un cheval qui s'approchait de son
ct, mais il se trouvait dans un fond ombrag, d'o l'on n'apercevait
pas la route. En ce moment, le cavalier, qu'il ne pouvait voir, venant
 passer  peu de distance de lui, fut tout  coup dsaronn par sa
monture, qui l'envoya tomber, la tte en avant, dans la rivire. Cet
homme ne savait pas nager et il aurait t noy infailliblement, si
Valentin, qui ne savait pas nager davantage, n'et fait acte de courage
et d'adresse pour le sauver. L'enfant eut assez de prsence d'esprit,
en face du danger que courait cet homme, pour lui porter secours 
l'instant: il droula rapidement la corde qu'il avait autour de son
corps, fit un noeud coulant  l'un des bouts de cette corde, et la lana
si adroitement, au milieu de la rivire, que le noeud coulant saisit par
le cou le malheureux qui se noyait et le ramena, presque touff,
au bord de la rivire. Valentin avait reconnu son ancien matre, le
redoutable fermier, et celui-ci, qui avait repris pied dans l'eau, la
corde au cou, reconnaissait aussi son petit gardeur de dindons.

--C'est donc toi qui veux m'trangler, mauvais sujet? lui cria-t-il
d'une voix haletante.

--Moi, vous trangler, Monsieur! rpondit Valentin, stupfait d'une
pareille accusation: moi, vouloir vous faire du mal, lorsque sans mon
assistance vous alliez prir!

--Je te conseille, petit fourbe, de me donner le change! murmurait le
fermier qui n'tait pas encore sorti de l'eau, mais qui ne courait plus
aucun danger. Tu as voulu m'assassiner, pour m'empcher de te punir,
comme un voleur que tu es!

--Moi, un voleur! repartit Valentin, avec indignation: moi qui viens de
vous sauver la vie!

--Attends-moi, friponneau! s'cria le fermier, dont la colre n'avait
fait que s'accrotre. Je vais te payer ma vieille dette, voleur de
dindons, et je me servirai, pour ton chtiment, de la corde avec
laquelle tu as essay de m'trangler, aprs avoir effray mon cheval,
qui m'a fait tomber dans l'eau. C'est moi qui te pendrai, au premier
arbre de la route.

Valentin eut une telle peur de cette menace, qu'il ramassa son bton et
s'enfuit  toutes jambes, sans regarder derrire lui. Il courut ainsi,
le long de la route, pendant un quart d'heure, et ne ralentit sa course
qu'en perdant haleine. Le fermier n'avait pas song  le poursuivre et
s'en tait retourn, pour se scher,  la ferme.

Le pauvre enfant se mit  pleurer  chaudes larmes, en pensant 
l'ingratitude et  la mchancet de ce vilain homme, qui l'aurait
rcompens de sa bonne action, croyait-il, en le pendant  un arbre.
Il n'et jamais imagin qu'un chrtien pt tre aussi injuste et aussi
mauvais  l'gard de ses semblables: il tira de sa poche son Catchisme
et il en parcourut quelques pages, afin de se rconforter, en levant
son me  Dieu. Ses yeux s'taient fixs machinalement sur des maximes
morales et religieuses, que le cur de Monglas avait crites sur la
couverture du livre, et, quoiqu'il ne ft pas encore trs capable de
dchiffrer les critures faites  la plume, il lut presque couramment
cette maxime, qui lui rendit toute sa confiance dans la Providence:

[Illustration: Valentin lana si adroitement la corde an milieu de la
rivire, que le noeud coulant saisit par le cou le malheureux qui se
noyait.]

_Le bien qu'on fait sur la terre nous est rendu au centuple dans le
ciel._

Il avait continu sa route, en marchant d'un bon pas; il ne voyait sur
son chemin aucun village, et il allait toujours en avant, dans l'espoir
d'en trouver un. Il avait fait au moins cinq lieues, quand il arriva
devant une maison de poste. Le lieu lui paraissait bon, pour demander
les renseignements dont il avait besoin, afin de se diriger plus
srement vers le but plus ou moins loign qu'il se proposait
d'atteindre.

Il sentait son estomac vide, et il s'aperut alors qu'il avait laiss
son havresac et ses provisions  l'endroit o il djeunait, quand
son repas fut interrompu par la chute du fermier dans la rivire. Il
possdait bien dans sa poche deux cus qui composaient toute sa fortune
et que le vieux berger l'avait forc d'accepter, mais cet argent lui
semblait indispensable pour achever son long voyage. Une carriole,
couverte en toile cire, stationnait  la porte de la poste; le cheval,
 moiti dtel, mangeait son picotin d'avoine, mais la voiture, remplie
de ballots et de paquets, n'tait garde par personne. Valentin entra
rsolument dans le bureau de la poste.

Le conducteur de la carriole tait l, qui se reposait en buvant un
verre de vin avec le matre de poste. Valentin salua poliment les deux
buveurs, en tant son bonnet  deux mains, et adressa la parole  celui
qui avait la figure la plus avenante. C'tait un gros homme,  la mine
rubiconde et  l'air rjoui, vtu d'une blouse de laine grise et coiff
d'un chapeau de feutre gris  larges bords.

--Monsieur, lui demanda Valentin, en restant la tte dcouverte,
auriez-vous l'extrme bont de me dire si je suis bien sur la route qui
mne  Langres?

--Sans doute, mon petit, rpondit le gros homme en riant, mais Langres
n'est pas prs d'ici, et il faut encore neuf ou dix heures de voiture
pour y arriver.

--Dix heures de voiture! rpta l'enfant avec inquitude. Il faudrait
donc quasi le double de temps pour faire la route  pied?

--A pied? repartit le gros homme, en riant plus fort; c'est toi, mon
petit, qui voudrais faire  pied douze grandes lieues de pays?

--Dix-sept lieues de poste, ajouta flegmatiquement l'autre homme qui
remplissait son verre de vin et qui le vida d'un trait.

--Il reste trois ou quatre heures de jour, dit le gros homme qui avala
aussi un grand verre de vin. Un homme, qui marcherait bien et sans
traner la patte, arriverait dans deux heures  Rolampont et dans quatre
heures  Humes, pour passer la nuit. Puis, demain, il y aurait  faire
neuf bonnes lieues dans la journe, pour arriver  Langres vers la
tombe du jour. Diable! je plaindrais celui qui aurait demain ces neuf
lieues-l dans les jambes.

--Il faut pourtant que je les fasse, dit l'enfant avec simplicit, mais
je coucherai en route, soit  Rolampont, soit  Humes, et le lendemain
j'irai jusqu' Langres, o je compte me reposer, avant de me remettre en
route pour la Lorraine.

--C'est en Lorraine que tu vas, petit? rpliqua le gros homme, qui parut
s'intresser davantage  l'enfant. Et moi aussi, je vais en Lorraine,
mais je n'y vais pas  pied comme toi, mon pauvre garon; j'ai une bonne
voiture, un bon cheval, et si je savais ce que tu vas faire en Lorraine,
je pourrais bien t'y conduire.

--Oh! Monsieur, vous tes bien bon! dit Valentin, en rougissant de
surprise et de joie. Mais vous ne me connaissez pas!

--Tu as une honnte frimousse, qui me plat et me donne confiance,
rpondit le gros homme. Je ne te connais pas, en effet, mais, tous les
jours, on fait connaissance et bonne connaissance. D'ailleurs, tu
me rendras quelques services. Tu donneras l'avoine au cheval, tu
l'attelleras et le dtelleras, tu lui feras sa toilette, et quand nous
serons en ville, tu porteras mes paquets de livres....

--Eh quoi! Monsieur, vous avez des livres  porter? interrompit
Valentin. Je serais si heureux de voir des livres!

--Tu en verras, dans ma voiture, plus que tu n'en as jamais vu, dit
le gros homme, car je suis colporteur et marchand de livres. Est-il
possible qu'un marmot de ton ge s'avise d'aimer les livres? Mais tu ne
sais pas lire?

--Je ne sais pas lire aussi bien que vous, sans doute, repartit l'enfant
avec modestie; plus tard, je lirai mieux, sans doute, quand M. le cur
de Monglas m'aura donn encore quelques leons.

--Puisque tu connais un cur, petit, je n'ai pas besoin d'autre
recommandation, dit gaiement le gros homme. Nous allons partir. Va
mettre ton bagage dans la voiture, attelle le cheval, et attends-moi.

--Je n'ai pas de bagage, Monsieur! reprit Valentin, qui regardait d'un
oeil d'envie le pain et le fromage sur la table. Mais j'ai bien faim!

--Que ne le disais-tu plus tt? s'cria le gros homme: tu aurais dj le
ventre plein. Allons, assieds-toi l, et mange, et bois! ajouta-t-il, en
lui versant un grand verre de vin. Il a vraiment faim, le pauvre diable!
rptait-il, en voyant que l'enfant ne s'tait pas fait prier pour faire
honneur  cette collation inattendue. Dpche-toi de tordre et d'avaler,
mon petit affam et souhaitons le bonsoir  la compagnie.

Valentin n'avait pas eu le temps de satisfaire son apptit, mais son
compagnon de voyage lui permit d'emporter ce qui restait de pain et de
fromage, en l'invitant  boire un second verre de vin. L'enfant, qui
n'en avait pas bu une goutte, depuis son souper chez le cur de Monglas,
eut l'esprit plus veill que troubl, en finissant  la hte le bon
repas qu'on lui avait fait faire. Il avait encore la bouche pleine, en
montant dans la voiture du colporteur, et il continuait  dvorer son
pain et son fromage.

--Et tout cela, ce sont des livres? demanda-t-il au colporteur, quand il
fut assis au milieu des ballots soigneusement ficels. Quel plaisir on
aurait  lire tout cela! Et comme on serait savant, aprs avoir lu tant
de livres!

Il tait en humeur de parler et il parla autant que le voulut son
compagnon droute, qui lui avait demand le rcit de ses aventures et
qui en apprit les dtails avec intrt, car ce compagnon de route, le
pre Lalure, colporteur de livres imprims  Troyes et  Nancy, d'images
en couleur fabriques  pinal, et d'ouvrages de pit vendus dans les
couvents, tait un excellent homme, quoique trs ignare, assez grossier
et souvent ivrogne.

--coute, petit, dit-il  Valentin: tu as besoin de gagner ta vie, et
comme on ne gagne qu'en travaillant, je t'offre de travailler avec moi;
tu sais lire, tu es intelligent et tu seras bientt plus instruit que
moi. Mon mtier est d'aller de ville en ville vendre en dtail les
livres et les images, que j'achte en gros; le mtier n'est pas trs
mauvais, puisqu'il me donne de quoi entretenir ma voiture, nourrir mon
cheval et me nourrir moi-mme, en faisant de jolies conomies. L'an
dernier, j'ai pu mettre de ct trois mille francs. Je gagnerais
davantage, si je faisais plus d'affaires, et pour faire plus d'affaires,
il me faut un aide. J'ai pens  toi: si tu veux faire un march avec
moi et le bien tenir, tu auras du pain cuit pour le reste de tes jours,
et ce pain-l, tu pourras le partager ds  prsent avec ta pauvre
vieille mre, qui en manque peut-tre; tu seras nourri, habill, log,
voitur, comme le patron, en recevant un cu par mois pour tes menus
plaisirs, et de plus, trente cus d'honoraires  la fin de l'anne. Cela
vaut mieux que de gueuser sur les routes, de n'avoir que des guenilles
sur le corps et de marcher sur les semelles du pre Adam.

Valentin ne rpondait pas; il baissait la tte et avait l'air de
rflchir, mais il tait bien rsolu  suivre sa vocation et  n'tre
qu'un savant. Il craignait, nanmoins, de blesser et d'irriter le pre
Lalure, en n'acceptant pas ses offres. Il se disait, tout bas, que ce
serait un avantage pour lui de se trouver au milieu des livres, et de
pouvoir lire jour et nuit, s'il en avait le temps; mais il n'eut pas
de peine  se persuader que des relations journalires avec le cur
de Monglas profiteraient mieux  son instruction gnrale, que son
association avec cet homme bon et gnreux, sans doute, mais ignorant,
dpourvu d'ducation, et incapable de s'lever au dessus de sa naissance
par l'intelligence et le savoir.

--Ce n'est pas tout, mon garon! ajouta le pre Lalure, pour achever de
le sduire et de le dcider; je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille, et
par consquent, dans le cas o je viendrais  m'en aller dans l'autre
monde, tu hriterais de tout ce que j'ai, de ma voiture, de mon cheval,
de mes marchandises et de ma rserve, qui monte bien  neuf ou dix mille
livres...

--Vous avez neuf ou dix mille livres en rserve! s'cria Valentin,
merveill de ce qu'il prenait pour une bibliothque.


--Dix mille livres, ce sont des francs! reprit le colporteur, qui
n'avait garde de confondre une livre monnaie avec un livre imprim; oui,
je possde au moins dix mille livres en bon argent, et tout cela pour
toi, petit, sauf  me faire enterrer chrtiennement et  payer quelques
messes pour le repos de mon me.

--Je suis bien touch de vos propositions, M. Lalure, rpondit enfin
l'enfant dont la rsolution n'avait pas flchi; vous tes bien bon et
bien honnte: je vous conserverai une ternelle reconnaissance, mais je
veux tre un savant, et pas autre chose. Tant que je serai avec vous, je
vous rendrai de grand coeur tous les services qui sont en mon pouvoir,
je vous aiderai  vendre vos livres et je serai votre dvou serviteur,
jusqu' ce que nous soyons en Lorraine, o M. le cur de Monglas
m'attend  l'Ermitage de Sainte-Anne. Je ne rclame de vous qu'une seule
faveur, c'est que vous me permettiez de lire dans vos livres, pendant la
route, et quand vous n'aurez pas besoin de mes services.

--Je suis fch de n'avoir pas russi  faire de toi un bon marchand de
livres, dit le colporteur: on s'enrichit plutt en vendant des livres,
qu'en les lisant. Eh bien! tu peux lire maintenant  ton aise tout ce
qu'il y a dans ma voiture. Aie l'oeil seulement sur le cheval, qui a
l'habitude du chemin et qui va son petit train, la bride sur le cou.
Bien du plaisir, Monsieur le liseur! Moi, je dors!

Il s'endormait dj, en parlant, et il ne tarda pas  dormir d'un
profond sommeil. Valentin, au contraire, n'avait jamais t mieux
veill; pour la premire fois de sa vie, il se trouvait au milieu des
livres et il ouvrit tous ceux qui taient  sa porte, comme pour faire
connaissance avec eux: il en lisait les titres et il en parcourait
quelques pages. Le hasard lui mit d'abord entre les mains des ouvrages
traitant de matires qui ne lui taient pas tout  fait trangres,
et qui se rapportaient  ses longs entretiens avec le vieux berger de
Monglas. C'taient surtout ces petits livres que l'imprimerie de
Troyes rpandait par milliers chez le peuple des campagnes: le clbre
_Calendrier des Bergers_, la _Grande pronostication des laboureurs_, la
_Chasse du loup_, le _Parfait Bouvier_, etc. Valentin se dlectait 
feuilleter ces volumes, et sa passion pour la lecture se manifestait
spontanment par l'amour des livres. Il et voulu dj connatre tout ce
qu'il y avait de livres imprims dans la carriole du colporteur.

Celui-ci dormait toujours, comme il en avait l'habitude, en se confiant
 la marche sre et  la direction routinire de son cheval. Valentin
continua ses lectures, sans interruption et sans distraction, tant
qu'elles furent favorises par le jour, qui allait diminuant et qui
finit par s'teindre tout  fait. Il repassa d'abord dans son esprit ce
qu'il avait lu, et il occupa sa mmoire des sujets divers qu'il avait
abords tour  tour dans cette premire excursion  travers les livres;
puis, ses ides devinrent moins nettes et moins suivies: de la rflexion
il passa dans la rverie et tomba par degrs dans le sommeil.

Ce fut le pre Lalure qui s'veilla le premier en sursaut, au bruit d'un
grognement effar de son cheval, qui secoua rudement la voiture par une
triple ruade et commena une course folle, comme s'il s'emportait 
l'aventure. Le colporteur n'eut que le temps de serrer les rnes et de
maintenir le cheval sur la chausse, au moment o il se jetait hors de
la route, au risque de se prcipiter dans un ravin. Il faisait pleine
nuit et l'on pouvait  peine distinguer les objets environnants. Le
cheval, qu'il aurait t impossible d'arrter sur place, ralentit un peu
son galop, toujours grognant et hennissant, sous l'empire d'une peur ou
d'un vertige.

L'enfant s'tait veill aussi, et ses regards se portaient de tous
cts avec inquitude, pour chercher la cause de l'effarement subit
du cheval, si paisible et si indolent d'ordinaire. Le pre Lalure
regardait, comme lui, en dehors de la carriole, qui avait failli verser
et qui oscillait  droite et  gauche, selon les mouvements dsordonns
que lui imprimait la course effrne du cheval. Il y avait danger
certain d'un accident inapprciable, et ce danger pouvait renatre d'un
moment  l'autre. La route, alternativement montueuse et dclive, tait
borde tantt par des clairires et tantt par de grands bois touffus.

Tout  coup Valentin, qui se penchait hors de la carriole pour savoir
s'il n'apercevrait pas sur la voie quelque chose d'insolite, vit briller
dans les tnbres doux points lumineux, semblables  des charbons
ardents.

--Monsieur! dit-il au colporteur, en baissant la voix: Monsieur,
n'avez-vous pas un briquet, je vous prie?

--Un briquet? repartit le pre Lalure, qui ne comprit pas le but de
cette question inattendue. Nous avons bien affaire d'un briquet, quand
notre cheval s'emporte! Il s'en est fallu de peu que la voiture ne
verst.

--Au nom du Ciel, Monsieur, reprit l'enfant, avec des gestes
d'impatience, prtez-moi un briquet! Il n'est que temps!

--Tiens, le voici! dit le colporteur, en le lui donnant. Mais, pour
Dieu! qu'en veux-tu faire?

--Je veux, dit tranquillement l'enfant, en battant le briquet, je veux
chasser le loup.

--Quel loup? s'cria le pre Lalure, qui ne parvenait pas  modrer le
galop emport de son cheval. Il y a un loup? ajouta-t-il avec pouvante.
Est-ce possible? Je ne m'tonne plus de l'effroi de ma pauvre bte!

Valentin avait fait jaillir l'tincelle sur l'amadou et il s'empressa
d'en approcher une allumette, qu'il lana tout enflamme en dehors de
la voiture. On entendit un hurlement, et le cheval se mit  ruer, en
courant plus fort.

--Dieu fasse qu'il n'y en ait pas une bande! dit Valentin. Vite, vite,
donnez-moi des papiers bons  brler!

Le pre Lalure chercha de vieux papiers, qui avaient servi  envelopper
ses livres, et il les tendit  Valentin qui lui dit de les rouler en
boule et de faire une provision de ces boules destines  mettre en
fuite les loups. Il y avait, en effet, trois ou quatre loups, qui
suivaient la voiture et qui menaaient de s'attaquer au cheval, ds
que le moment leur semblerait propice  cette agression. Le malheureux
cheval avait conscience du pril, qui devenait plus srieux 
chaque instant, mais Valentin tait prt  le conjurer. Il alluma
successivement plusieurs des boules de papier chiffonn, que le
colporteur avait prpares, et il les jetait l'une aprs l'autre sous
les pieds du cheval pour tenir  distance les loups qui voulaient
s'lancer sur lui. Il semblait que le pauvre animal avait compris qu'on
lui venait en aide et que les projectiles enflamms n'avaient pas
d'autre objet que d'loigner ces animaux froces. Il hennissait de joie
et galopait de meilleur coeur, toutes les fois qu'une boule de feu
traait dans l'air un sillon de lumire et tombait, enflamme,  ses
pieds.

Les loups, en revanche, perdaient de leur audace et restaient en
arrire; ils ne renoncrent pourtant  suivre la carriole, que quand
elle fut sortie des bois et que la route se prolongea  dcouvert dans
la plaine. Alors seulement le pre Lalure fut rassur, et il embrassa
cordialement l'enfant, qui l'avait sauv d'un danger presque invitable,
avec tant de prsence d'esprit et tant de courage.

--Ah! mon cher petit! lui dit-il sympathiquement, combien je regrette
de ne pouvoir te garder avec moi! Je te traiterais comme mon fils et tu
serais plus tard la consolation de ma vieillesse. Je te marierais, un
jour,  une bonne femme, qui te donnerait des enfants et qui nous ferait
une famille.

--Un savant n'est pas fait pour se marier, rpondit l'enfant, qui avait
des ides aussi arrtes et aussi mries que s'il et atteint dj l'ge
de la raison. Je ne veux pas d'autre famille que beaucoup, beaucoup,
beaucoup de livres.

Le voyage du colporteur et de son petit compagnon s'acheva de la manire
la plus heureuse. Ce dernier avait rendu  son patron les plus grands
services, pour la vente des livres et des images qui faisaient le
commerce du pre Lalure. Cette vente avait t si prospre, que le
colporteur voulut rcompenser son jeune commis, en lui offrant une somme
de vingt-cinq cus, comme tmoignage de satisfaction. Valentin ne
les accepta que pour les envoyer  sa mre, et il demanda au brave
colporteur, en arrivant  Sainte-Anne, quelques volumes qui feraient le
fonds de sa premire bibliothque. Le pre Lalure se fit un plaisir de
lui en donner une centaine  son choix, et ne quitta pas sans motion
cet enfant ingnieux et intelligent, en lui rptant qu'il perdait la
meilleure occasion d'avoir autant de livres qu'il en voudrait et plus
qu'il n'en pourrait jamais lire.

Valentin avait hsit  se sparer du pre Lalure, car il apprit,  son
entre dans l'ermitage de Sainte-Anne, que le digne Cur de Monglas
tait mort, quelques jours auparavant; mais ce bon Cur ne l'avait
oubli, en mourant: il avait recommand, par testament, aux Pres
ermites, de faire bon accueil  un enfant, nomm Valentin Jameray Duval,
qui devait venir, un jour ou l'autre,  l'ermitage, pour y faire son
ducation religieuse. L'enfant fut donc accueilli avec la plus gracieuse
bienveillance, comme un lve du dfunt cur de Monglas. On s'informa du
genre de vie qu'il avait men et du genre d'emploi qu'il exerait, avant
de venir chercher chez les Ermites une retraite hospitalire; Valentin
raconta navement son histoire, et l'on crut qu'il se trouverait trs
honor de garder les vaches, aprs avoir gard les dindons....

L'ermitage de Sainte-Anne,  une demi-lieue de Lunville, tait pauvre,
malgr son ancienne origine, qui lui assurait la protection des ducs
de Lorraine; mais les trois ou quatre ermites qui vivaient dans cette
sainte maison n'avaient pas besoin des biens de la terre: ils ne
mangeaient pas de viande, ne buvaient pas de vin, et se nourrissaient de
pain noir, de fromage et de lait, quand ils ne jenaient pas. Valentin
n'eut pas  se faire violence pour se soumettre  ce rgime, n'ayant
pas t accoutum  une nourriture moins frugale et plus abondante. Il
s'astreignit volontiers  ces privations, d'autant plus que les ermites,
absorbs par leur vie asctique, le laissaient entirement libre de son
temps, et ne lui imposaient pas d'autre devoir que de soigner les
quatre vaches de l'ermitage, de les mener au pturage, de les traire et
d'employer une partie de leur lait  faire des fromages. Il tait mme
dispens d'assister aux offices, except le dimanche.

Depuis le lever du soleil jusqu' la nuit, il donnait  l'tude,
c'est--dire  la lecture la plus attentive et la mieux mdite, tous
les moments dont il pouvait disposer. Les six heures qu'il passait tous
les jours avec ses btes, dans un pturage solitaire, sur la lisire
d'une fort immense, n'taient pas les moins bien remplies: il ne
faisait son mtier de vacher qu'entour de livres; il les lisait avec
une telle ardeur, qu'il oubliait souvent de rentrer  l'ermitage pour
le souper et qu'il devait alors se coucher  jeun. Il eut bientt lu
et relu tous les livres que le pre Lalure lui avait donns en prenant
cong de lui; il fut oblig alors, pour fournir des aliments  son
insatiable amour de la lecture, de s'adresser  la bibliothque des
Pres ermites. Malheureusement cette bibliothque, compose d'une
centaine de gros volumes de thologie, crits en latin la plupart, ne
lui offrait pas les ressources qu'il et souhaites pour travailler seul
 son instruction: il y dcouvrit cependant quatre ou cinq ouvrages
franais, qui convenaient  ses gots et  ses aptitudes: l'un sur
l'astronomie, l'autre sur la gographie, et les derniers sur la
numismatique. Il prit en si grande affection cette dernire science,
qu'il en devina les principes et les diffrents caractres, avant mme
d'avoir appris le latin. Ce fut un des ermites, auquel il demanda de lui
donner les premires notions de la langue latine, et ds qu'il en eut
acquis les lments, presque  lui seul et sans matre, il fit des
progrs rapides dans cette langue, qu'il lut bientt  livre ouvert.
Il tait moins avanc sous les rapports de l'criture, faute de bons
modles et de bonne direction; aussi son criture, imite bizarrement
des types d'impression qu'il avait sous les yeux, fut-elle toujours
mauvaise, trange et illisible.

--Mon frre, lui dit un matin l'ermite qui lui avait donn des leons de
latin, nous avons t avertis, hier soir, qu'un juif allemand vole tout
le btail du pays et va le vendre aux marchs d'Alsace: je vous prie de
veiller avec soin sur nos pauvres vaches.

--J'espre, rpondit Valentin, que ce voleur ne commet pas ses larcins
 main arme, car, dans ce cas-l, le plus sage serait de ne pas faire
sortir les btes et de les garder quelques jours  l'table.

--Non, reprit l'ermite, cet homme a, dit-on, un secret pour endormir le
gardien, et c'est  la faveur du sommeil de celui-ci qu'il peut emmener
les btes et quelquefois tout un troupeau.

--Mon pre, dit en riant Valentin, s'il ne faut que rsister au sommeil,
pour n'avoir rien  craindre du voleur de bestiaux, je saurai bien lui
tenir tte, et au moindre danger, je cornerai si fort, avec mon cornet,
qu'on m'entendra de l'ermitage et que vous me viendrez en aide avec des
btons et des chiens.

Valentin sortit donc, ce jour-l, comme  l'ordinaire, avec les quatre
vaches des ermites et s'en alla dans la prairie sur la lisire de la
grande fort, o le duc de Lorraine Lopold venait souvent chasser avec
les princes et les seigneurs de la cour.

Il faisait une chaleur extraordinaire: les rayons du soleil tombaient
d'aplomb sur la terre dessche, et les herbes semblaient prtes 
s'enflammer. Les vaches que Valentin menait patre s'taient rapproches
de la fort, pour trouver un peu d'ombre. On voyait passer, dans les
airs, des essaims d'abeilles qui avaient quitt les roches voisines et
qui allaient chercher ailleurs de nouvelles demeures. Valentin prenait
un vif intrt  ces migrations des jeunes abeilles, et il en avait
tudi plus d'une fois les curieux pisodes, en admirant le merveilleux
instinct de ces mouches industrieuses. Il vit un de ces essaims, qui
s'abaissait vers le sol avec des bourdonnements confus et qui semblait
vouloir s'arrter quelque part, pour se mettre en groupe et pour
attendre le moment favorable d'achever son voyage. Il suivit  distance,
en s'avanant avec lenteur, l'essaim qui se portait d'un endroit  un
autre, et cherchait la meilleure place o il pourrait camper et se
reposer; mais l'essaim, aprs avoir choisi successivement plusieurs
arbres autour desquels il se rassemblait comme pour tenir conseil,
reprit tout  coup son vol, en s'levant dans les airs et en
s'parpillant  travers la fort.

Valentin,  son insu, avait employ plus d'une heure  cette tude de
naturaliste; lorsqu'il revint au pturage, o il avait laiss les quatre
vaches; il ne les retrouva pas, et, s'imaginant qu'elles taient entres
dans le bois pour y prendre le frais et pour patre  l'ombre, il y
entra aussi, en les appelant par leurs noms et par des sifflements
qu'elles avaient l'habitude d'entendre et de comprendre. Pas le moindre
beuglement ne rpondit  ces appels redoubls, que lui renvoyaient
seulement les chos de la fort.

Alors il se rappela l'avertissement que le Pre ermite lui avait
communiqu la veille, et il se demanda anxieusement si les vaches
n'avaient pas t voles par ce juif allemand, qu'il regardait comme un
tre imaginaire cr par la peur des ptres et des bergers. Les vaches
ne pouvaient tre que dans les bois, puisqu'il ne les avait point
aperues dans la prairie, et ce fut dans les bois qu'il se mit  les
chercher  et l, en cornant de toutes ses forces. Enfin, il entendit
ou crut entendre loin, bien loin, quelques beuglements qui se turent
presqu'aussitt. Il corna de nouveau et de plus belle, sans obtenir
aucun rsultat; il se dirigeait tantt d'un ct, tantt de l'autre,
cornant, appelant, criant. Cette fois, ce n'tait pas une illusion: une
vache avait beugl, et ce beuglement fut suivi de plusieurs autres. Les
vaches devaient se trouver  une porte de fusil, et Valentin resta
convaincu que quelqu'un les emmenait en grande hte, puisque les
beuglements s'loignaient de minute en minute. Il cessa d'appeler et de
corner, afin de mieux suivre le voleur qui lui avait enlev ses btes.
Il esprait ainsi le rejoindre l o btes et voleur viendraient 
stationner jusqu' la nuit.

Son plan de poursuite russit compltement; il parvint  franchir la
distance qui le sparait du voleur de vaches, sans que celui-ci dt
supposer qu'on pouvait l'atteindre. Il ne voyait pas encore ses btes,
mais il les entendait souffler entres les branchages qu'elles brisaient
en passant. Puis, il jugea tout  coup qu'elles s'taient arrtes et
que le voleur, fatigu  une longue fuite  travers bois, reprenait
haleine. Valentin n'avait pas d'arme, ni aucun moyen de dfense: il ne
devait donc pas songer  user de vive force pour revendiquer son bien et
pour ramener ses vaches  l'table. Il rsolut de se borner  surveiller
le voleur et  le suivre pas  pas.

La prudence lui conseilla de ne pas s'approcher davantage et d'viter
de faire le plus lger bruit, d'autant plus que le voleur n'avait pas
encore choisi l'endroit o il serait le mieux cach avec son butin.
Valentin eut alors l'ide de monter sur un arbre et d'y rester en
observation; il monta donc le plus doucement possible sur un grand orme,
qui s'levait au milieu d'un emplacement dgarni d'arbrisseaux et de
broussailles, mais tapiss de gazon et de plantes bocagres. Du haut de
cet arbre, il dominait les environs, et il aperut  travers la feuille
ses quatre vaches, qui ruminaient en fourrageant dans les taillis; mais
il ne voyait pas l'homme qui les gardait, et il fut tent de croire
qu'elles taient en libert. Son attention fut dtourne par le bruit
des bourdonnements d'abeilles, qui voltigeaient au-dessus de lui et
qu'il n'avait pas remarques, en montant sur cet arbre, o l'essaim
tait venu se poser  l'extrmit d'une des branches les plus basses.

En mme temps, il constata un mouvement dcisif dans la station des
vaches qui avaient quitt leur gte et qui venaient de son ct,
conduites par un homme de mauvaise mine, qui les tirait par la longe, en
maugrant contre elles.

--Ces maudites btes ne veulent pas se tenir tranquilles! disait-il
 part lui. Mais voici justement ce qu'elles cherchent: de l'herbe 
brouter. Il y en a l de quoi patre jusqu'au soir.

[Illustration: Valentin monta donc sur un grand orme.]

Il avait attach  son bras les quatre cordes qui pendaient aux cornes
des vaches, et il les empchait ainsi de s'carter. Il s'assit par
terre, sous l'orme, dans lequel Valentin tait mont; il bourra et
alluma sa pipe, puis il commena de fumer un affreux tabac, dont les
exhalaisons nausabondes arrivaient  l'enfant cach dans l'pais
feuillage de l'arbre.

La fume du tabac n'avait pas tard  envelopper l'essaim d'abeilles,
suspendu en boule  une des branches infrieures de l'orme, et cette
fume acre et soporative agit de telle sorte sur les mouches, qu'elles
tombrent en masse,  moiti tourdies, mais furieuses, sur le fumeur,
en s'attachant  ses mains et  son visage, qu'elles criblaient de
piqres. Il poussa de terribles cris d'effroi et de douleur, auxquels
Valentin rpondit en cornant  plein gosier, tandis que les vaches
essayaient de s'enfuir en beuglant et brisaient le bras du voleur en
serrant les noeuds coulants des cordes qui les retenaient.

Cet horrible vacarme fit accourir des bcherons, qui travaillaient dans
la fort, et qui vinrent aider Valentin  reprendre possession de ses
vaches, pendant qu'on transportait  l'hpital le malheureux voleur,
cruellement bless et dfigur.

L'aventure eut quelque clat dans le pays et l'honneur en revint 
Valentin qui avait fait preuve de tant de persvrance, d'adresse et de
courage. On lui attribua mme l'invention d'avoir lanc sur le voleur un
essaim d'abeilles, qui en avaient fait justice.

A peu de jours de l, le duc de Lorraine chassait dans la fort.
Valentin n'avait pas men patre ses vaches  cause des agitations et
des tumultes de la chasse ducale, mais il s'tait revtu de son habit
d'ermite, comme pour un jour de fte, et il avait emport avec lui des
livres et des cartes de gographie, pour aller lire et tudier dans les
bois. Il tait donc assis au pied d'un arbre, les yeux attachs tantt
sur un livre et tantt sur une carte, et paraissait absorb dans ses
tudes, lorsqu'un inconnu, en costume de chasseur tout galonn d'or,
s'approche de lui et lui demande ce qu'il fait l.

--Vous le voyez, Monsieur, rpond Valentin avec dfrence: j'tudie la
gographie.

--La gographie! reprend l'inconnu, en souriant avec bont: est-ce que
vous y entendez quelque chose?

--Je ne m'occupe que des choses que j'entends, rpliqua l'enfant sans
lever les yeux de la carte qu'il tudiait.

--C'est une carte d'Allemagne? dit l'inconnu. Que cherchez-vous dans
cette carte?

--Je cherche la route qui conduit  Heidelberg, reprend Valentin, car
je songe  me rendre  la clbre universit de cette ville, pour y
continuer mes tudes.

--Pourquoi penser  l'universit d'Heidelberg, quand vous tes en
Lorraine, mon enfant? dit l'inconnu. Nous a avons le collge des
jsuites de Pont--Mousson, o l'on fait d'excellentes tudes, et c'est
l que vous irez achever les vtres.

[Illustration: Il tait assis au pied d'un arbre, les yeux attachs sur
un livre.]

C'tait le duc de Lorraine en personne, et Valentin, qui ne l'avait pas
reconnu, se vit tout  coup entour des chasseurs revenant de la chasse.
On lui fit mille questions; le duc fut enchant de ses rponses et
dclara qu'il le prenait sous sa protection. Valentin entra donc
au collge de Pont--Mousson; il s'y appliqua, de prfrence,  la
gographie,  l'histoire et  l'archologie; il en sortit avec une
pension qui lui tait paye sur la cassette du duc Lopold.

Valentin tait dsormais un savant, comme il l'avait souhait; le
premier usage qu'il fit de ses conomies fut d'envoyer de l'argent  sa
mre, de reconstruire la chapelle de l'ermitage de Sainte-Anne, et de
ddier un tombeau monumental  la mmoire du cur de Monglas. Il fut
plus tard bibliothcaire du duc de Lorraine.

--Son Altesse srnissime, disait-il avec modestie, daigne me payer
honorablement pour ce que je sais; mais, si 1'on devait me payer pour ce
que j'ignore, tous les trsors du duc de Lorraine ne suffiraient pas.




TABLE DES MATIRES


Introduction.--La convalescence du vieux conteur

Une bonne action de Rabelais

Les pressentiments maternels

Les premires armes

Les hauts faits de Charles d'Assoucy

La mascarade de Scarron

Le revenant du chteau de la Garde

Madame de Svign et ses enfants  la cour de Versailles

Les espigleries de Crbillon

La vocation de Jameray Duval





End of the Project Gutenberg EBook of Contes littraires du bibliophile
Jacob  ses petits-enfants, by Paul Jacob [Paul Lacroix]

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES LITTERAIRES ***

***** This file should be named 12271-8.txt or 12271-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/2/7/12271/

Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


