The Project Gutenberg EBook of Barnab Rudge, Tome I, by Charles Dickens

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Title: Barnab Rudge, Tome I

Author: Charles Dickens

Translator: Mr Bonnomet

Release Date: February 27, 2006 [EBook #17879]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Charles Dickens

BARNAB RUDGE

Tome I

(1841)


Traduction Mr Bonnomet




Table des matires


UN MOT D'INTRODUCTION.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX.
CHAPITRE XL.
CHAPITRE XLI.
CHAPITRE XLII.




UN MOT D'INTRODUCTION.


_De l'histoire! Dieu vous bnisse; je n'en ai aucune  dire,
monsieur._

Voici de longues annes... permettez-moi de ne pas en avouer le
nombre... que m'arriva la bonne nouvelle de ma promotion comme
enseigne dans le 4e d'infanterie de Sa Majest. Mon nom, qui si
longtemps avait figur sur les tats du Duc, avec ces mots en
marge: Question pineuse, allait enfin se trouver inscrit sur le
registre mensuel des promotions et des appointements. Depuis ce
jour, j'ai travers toutes les vicissitudes de la guerre et de la
paix. Le camp et le bivouac, l'insouciante gaiet de la _mess-
table_[1], la dsolante solitude d'une prison franaise, les
motions violentes du service de campagne, l'existence monotone de
garnison, m'ont galement apport leur part de plaisirs et
d'preuves. Une carrire de ce genre, quand la nature vous a donn
un temprament toujours prt  vous mettre  l'unisson de ceux qui
vous entourent, ne saurait manquer d'avoir sa bonne provision
d'aventures. Telle a t la mienne; et, sans prtendre  autre
chose qu' retracer quelques-unes des scnes dans lesquelles j'ai
jou un rle, et qu' rappeler le souvenir de leurs autres
acteurs... hlas! dont quelques-uns ne sont plus aujourd'hui...
j'ai livr ces pages aux hasards de la publicit.

Si je n'ai pas choisi cette portion de ma vie qui prsentait le
plus d'incidents et de faits dignes d'tre raconts, mon excuse
est bien simple; c'est que j'ai mieux aim, dans cette premire
apparition sur les planches, m'accoutumer  l'air de la maison par
le personnage du _Coq_[2] que de me montrer au public dans un rle
plus difficile d'Hamlet.

Mais comme malheureusement il existe en ce monde des gens trs
difficiles, qui, ainsi que le dit Curran[3], ne sont pas satisfaits
de savoir qui tua le jaugeur, si vous ne pouvez leur apprendre qui
portait sa veste de tiretaine...  ceux-l je dirais, en toute
humilit, qu'ils n'ont rien  faire avec ce livre. Je n'ai pas
plus d'histoire que de morale  offrir; ma seule prtention 
l'une est dans le rcit d'une passion qui, pendant quelques
annes, fut tout l'intrt de ma vie, mon unique tentative 
l'gard de l'autre consiste en ce que j'ai tch de faire
ressortir tous les dangers dont peut tre entour un homme qui,
avec une imagination ardente et un caractre facile, a trop de
penchant  la confiance, et peut rarement jouer un rle sans
oublier qu'il n'est que comdien. Cela dit, je me recommande une
fois encore  cette indulgence qui n'a jamais t refuse 
l'humilit sincre, et je commence.




CHAPITRE PREMIER.


Il y avait en 1775, sur la lisire de la fort d'Epping,  une
distance d'environ douze milles de Londres (en mesurant du
Standard[4] dans Cornhill, ou plutt de l'endroit sur lequel ou prs
duquel le Standard avait accoutum d'tre aux temps jadis), un
tablissement public appel le _Maypole_[5], comme pouvaient le voir
tous ceux des voyageurs qui ne savaient ni lire ni crire (et, il
y a soixante-six ans, il n'y avait pas besoin d'tre voyageur pour
se trouver dans ce cas-l), en regardant l'emblme dress sur le
bas ct de la route en face dudit tablissement. Ce n'est pas que
cet emblme et les nobles proportions des maypoles plants
d'ordinaire dans les anciens temps; mais ce n'en tait pas moins
un beau jeune frne, de trente pieds de haut et droit comme
n'importe quelle flche qu'un arbaltrier de la _yeomanry_
d'Angleterre ait jamais pu tirer.

Le Maypole (ce terme exprime  partir d' prsent la maison, et
non pas son emblme), le Maypole tait un vieux btiment avec plus
de bouts de chevron sur le pignon qu'un dsoeuvr ne se soucierait
d'en compter par un jour de soleil; avec de grandes chemines en
zigzag d'o il semblait que la fume elle-mme ne pouvait sortir,
quoi qu'elle en et, que sous des formes naturellement
fantastiques, grce  sa tortueuse ascension; enfin avec de vastes
curies, sombres, tombant en ruine, et vides. Cette habitation
passait pour avoir t construite  l'poque de Henry VIII, et il
existait une lgende comme quoi non seulement la reine Elisabeth,
durant une excursion de chasse, avait couch l une nuit, dans une
certaine chambre  boiseries de chne avec fentre  large
embrasure, mais encore comme quoi le lendemain, debout sur un
montoir devant la porte, un pied  l'trier, la vierge monarque
avait donn de et del force coups de poing et force soufflets 
un pauvre page pour quelque ngligence dans son service. Les gens
positifs et sceptiques, en minorit parmi les habitus du Maypole,
comme ils le sont malheureusement dans chaque petite communaut,
inclinaient  regarder cette tradition comme un peu apocryphe;
mais quand le matre de l'antique htellerie en appelait au
tmoignage du montoir lui-mme, quand d'un air de triomphe il
faisait voir que le bloc tait demeur immobile  sa propre place
jusqu'au jour d'aujourd'hui, les douteurs ne manquaient jamais
d'tre terrasss par une majorit imposante, et tous les vrais
croyants triomphaient de leur dfaite.

Que ces rcits, et beaucoup d'autres du mme genre, fussent
authentiques ou controuvs, le Maypole n'en tait pas moins
rellement une vieille maison, une trs vieille maison, aussi
vieille peut-tre qu'elle prtendait l'tre, peut-tre mme plus
vieille, ce qui arrive parfois aux maisons d'un ge incertain tout
comme aux dames d'un certain ge. Ses fentres avaient de vieux
carreaux  treillis, ses planchers taient affaisss et ingaux,
ses plafonds taient noircis par la main du temps et alourdis par
des poutres massives. Au-dessus de la porte et du passage tait un
ancien porche sculpt d'une faon bizarre et grotesque; c'est l
que, les soirs d't, les pratiques favorites fumaient et
buvaient, et chantaient aussi, pardieu! quelquefois mainte bonne
chanson, en se reposant sur des siges  dossier lev, de mine
rbarbative, qui, semblables  des dragons jumeaux de je ne sais
plus quel conte de fe, gardaient l'entre du manoir.

Dans les chemines des chambres hors d'usage, les hirondelles
maonnaient leurs nids depuis de bien longues annes, et, du
commencement du printemps  la fin de l'automne, des colonies
entires de moineaux gazouillaient au bord des toits et des
gouttires. Il y avait dans la cour de la sombre curie et sur les
btiments extrieurs, plus de pigeons que n'en saurait compter
tout autre amateur qu'un aubergiste. Les vols circulaires et
tournoyants des pigeons mignons, des pigeons  queue en ventail,
des pigeons culbutants, des pigeons francolins, ne s'accordaient
peut-tre pas compltement avec le caractre grave et svre de
l'difice; mais le monotone roucoulement que ne cessaient
d'entretenir, tant que durait le jour, quelques-uns de ces
volatiles, seyait  merveille au Maypole et paraissait l'inviter 
dormir. Avec ses tages superposs, ses petites vitres brouilles
et comme assoupies, sa faade bombante et surplombant sur la
chausse, la vieille maison avait l'air de pencher la tte dans
son sommeil. Vritablement, il ne fallait pas un trs grand effort
d'imagination pour y dcouvrir d'autres ressemblances encore avec
l'humanit. Les briques dont elle tait btie avaient t
primitivement d'un gros rouge fonc, mais elles taient devenues
jaunes et dcolores comme la peau d'un vieillard; les solides
charpentes taient tombes, comme tombent les dents d'une vieille
mchoire, et  et l le lierre, tel qu'un chaud vtement propre 
rconforter son grand ge, enveloppait et serrait de ses vertes
feuilles les murailles ronges par le temps.

C'tait pourtant une vieillesse robuste encore et gnreuse; et
les soirs d't ou d'automne, quand le soleil couchant illuminait
les chnes et les chtaigniers de la fort voisine, la vieille
maison, partageant leur clat, semblait tre leur digne compagne
et pouvait se flatter d'avoir dans le corps beaucoup de bonnes
annes encore  vivre.

La soire dont il s'agit pour nous n'tait ni une soire d't ni
une soire d'automne, mais le crpuscule d'un jour de mars. Le
vent hurlait alors d'une manire effrayante  travers les branches
nues des arbres, et en grondant sourdement dans les amples
chemines, en fouettant la pluie contre les fentres de l'auberge
du Maypole, il donnait  ceux des habitus qui s'y trouvaient en
ce moment une incontestable raison d'y prolonger leur sance, en
mme temps qu'il permettait  l'aubergiste de prophtiser que le
ciel devait s'claircir juste  onze heures sonnantes, ce qui
concidait tonnamment avec l'heure o il fermait toujours sa
maison.

Le nom de celui sur lequel descendait ainsi l'inspiration
prophtique, tait John Willet, homme corpulent,  large tte,
dont la face rebondie dnotait une profonde obstination et une
rare lenteur d'intelligence, combines avec une confiance
vigoureuse en son propre mrite. La vanterie ordinaire de John
Willet, dans sa plus grande tranquillit d'humeur, consistait 
dire que, s'il n'tait pas prompt d'esprit, au moins il tait sr
et infaillible; assertion qui du moins ne pouvait tre contredite,
lorsqu'on le voyait en toute chose l'oppos de la promptitude,
comme aussi l'un des gaillards les plus bourrus, les plus absolus
qui fussent au monde, toujours sr que ce qu'il disait, pensait ou
faisait tait irrprochable, et le tenant pour une chose tablie,
ordonne par les lois de la nature et de la Providence, si bien
que n'importe qui disait, faisait ou pensait autrement, devait
tre invitablement et de toute ncessit dans son tort.

M. Willet marcha lentement vers la fentre, aplatit son nez
grassouillet contre la froide vitre, et, ombrageant ses yeux pour
que la rouge lueur de l'tre ne gnt point sa vue, il regarda au
dehors. Puis il retourna lentement vers son vieux sige, dans le
coin de la chemine, et s'y installant avec un lger frisson,
comme un homme qui aurait assez pti du froid pour sentir mieux
les dlices d'un feu qui rchauffe et qui brille, il dit en
regardant ses htes  la ronde:

Le ciel s'claircira  onze heures sonnantes, ni plus tt ni plus
tard. Pas avant et pas aprs.

--  quoi devinez-vous a? dit un petit homme dans le coin d'en
face; la lune n'est plus en son plein, et elle se lve  neuf
heures.

John regarda paisiblement et solennellement son questionneur,
jusqu' ce qu'il ft bien sr d'avoir russi  saisir la porte de
l'observation, et alors il fit une rponse d'un ton qui semblait
signifier que la lune tait son affaire personnelle, et que nul
autre n'avait rien  y voir.

Ne vous inquitez pas de la lune. Ne vous donnez pas cette peine-
l. Laissez la lune tranquille, et moi je vous laisserai
tranquille aussi.

-- Je ne vous ai pas fch, j'espre? dit le petit homme.

Derechef John attendit  loisir jusqu' ce que l'observation et
pntr dans son cerveau, et alors rpliquant: Fch? non, pas
jusqu' prsent; il alluma sa pipe, et fuma dans un calme
silence. Il jetait de temps en temps un coup d'oeil oblique sur un
homme envelopp d'une ample redingote, avec de larges parements
orns de galons d'argent tout ternis, et de grands boutons de
mtal. Cet homme tait assis  part de la clientle rgulire de
l'tablissement; il portait un chapeau rabattu sur sa figure,
ombrage d'ailleurs par la main sur laquelle reposait son front.
Il avait l'air assez peu sociable.

Un autre tranger tait assis galement, bott et peronn, 
quelque distance du feu. Ses penses,  en juger par ses bras
croiss, ses sourcils froncs, et le peu de souci qu'il avait de
la liqueur qu'il laissait devant lui sans y goter, s'occupaient
de tout autre chose que du sujet de la conversation, ou des
messieurs qui conversaient ensemble. C'tait un jeune homme
d'environ vingt-huit ans, d'une taille un peu au-dessus de la
moyenne, et, quoique d'une figure assez mignonne,  la grce il
joignait la vigueur. Il portait ses propres cheveux noirs; il
avait un costume de cavalier, et ce vtement, ainsi que ses
grandes bottes (semblables pour la forme et le style  celles de
nos _Life-Guards_[6] d'aujourd'hui), montrait d'incontestables
traces du mauvais tat des routes. Mais, tout souill qu'il tait
de sa course, il tait bien habill, mme avec richesse, quoique
avec une simplicit de bon got; en un mot, il avait l'air d'un
charmant _gentleman_.

Sur la table,  ct de lui, gisaient ngligemment une lourde
cravache et un chapeau  bords plats, qui sans doute convenait
mieux  l'inclmence de la temprature. Il y avait aussi l une
paire de pistolets dans leurs fontes, avec un court manteau de
cavalier. On ne voyait de sa figure que les longs cils noirs qui
cachaient ses yeux baisss; mais un air d'aisance ngligente et de
grce aussi parfaite que naturelle dans les attitudes circulait
sur toute sa personne, et semblait mme se rpandre sur ces menus
accessoires, tous beaux et en bon tat.

Une seule fois M. Willet laissa ses yeux errer vers le jeune
gentleman, comme pour lui demander  la muette s'il avait remarqu
son silencieux voisin. videmment John et le jeune gentleman
s'taient souvent rencontrs  une poque antrieure. Comme son
coup d'oeil ne lui avait pas t rendu, et n'avait pas mme t
remarqu par la personne  qui il l'avait adress, John concentra
graduellement toute sa puissance visuelle dans un foyer unique,
pour la braquer sur l'homme au chapeau rabattu. Il en vint mme, 
la longue,  une fixit de regard d'une intensit si notable,
qu'elle frappa ses compres du coin du feu. Tous, d'un commun
accord, tant leurs pipes de leurs lvres, se mirent galement 
considrer l'tranger, l'oeil fixe, la bouche bante.

Le robuste aubergiste avait une paire de grands yeux stupides
comme des yeux de poisson, et le petit homme qui avait hasard la
remarque au sujet de la lune (il tait sacristain et sonneur de
Chigwell, village situ tout prs du Maypole) avait de petits yeux
ronds, noirs et brillants comme des grains de rosaire. Ce petit
homme portait en outre aux genouillres de sa culotte d'un noir de
rouille, sur son habit du mme ton, et du haut en bas de son gilet
 pans rabattus, de petits boutons bizarres qui ne ressemblaient 
rien qu' ses yeux; mais, par exemple, la ressemblance tait si
frappante, que, lorsqu'ils tincelaient et chatoyaient  la flamme
de l'tre galement reflte sur les boucles luisantes de ses
souliers, il paraissait tout yeux des pieds  la tte et l'on et
dit qu'il employait chacun d'eux  contempler le chaland inconnu.
Qui s'tonnerait qu'un homme devnt mal  son aise sous le feu
d'une pareille batterie, sans parler des yeux appartenant  Tom
Cobb le courtaud, marchand de chandelles et buraliste de la poste;
puis encore au long Philippe Parkes, le garde forestier, qui tous
deux, gagns par la contagion de l'exemple, regardaient non moins
fixement l'homme au chapeau rabattu?

L'tranger finit par devenir mal  son aise; peut-tre tait-ce de
se voir expos  cette fusillade de regards inquisiteurs: peut-
tre cela dpendait-il de la nature de ses mditations
prcdentes; plus probablement de la dernire cause: car,
lorsqu'il changea sa position et jeta  la hte un regard autour
de lui, il tressaillit de se trouver le point le mire de regards
si perants, et il lana au groupe de la chemine un coup d'oeil
colre et souponneux. Ce coup d'oeil eut pour effet de dtourner
immdiatement tous les yeux vers l'tre, except ceux de John
Willet, lequel, se voyant pris en quelque sorte sur le fait, et
n'tant pas (comme nous l'avons dj constat) d'un naturel trs
vif, restait seul  contempler son hte d'une faon singulirement
gauche et embarrasse.

Eh bien? dit l'tranger.

Eh bien! il n'y avait pas grand-chose dans cet Eh bien-l, ce
n'tait pas un long discours.

J'avais cru que vous demandiez quelque chose, dit l'aubergiste
aprs une pause de deux ou trois minutes, pour se donner le temps
de la rflexion.

L'tranger ta son chapeau et dcouvrit les traits durs d'un homme
de soixante ans ou environ. Ils taient fatigus et uss par le
temps. Leur expression, naturellement rude, n'tait pas adoucie
par un foulard noir serr autour de sa tte, et qui, tout en
tenant lieu de perruque, ombrageait son front et cachait presque
ses sourcils tait-ce pour distraire les regards et leur drober
une profonde balafre  prsent cicatrise en une laide couture,
mais qui, lorsqu'elle tait frache, avait d mettre  nu la
pommette de la joue? Si c'tait l son but, il n'y russissait
gure, car elle sautait aux yeux. Son teint tait d'une nuance
cadavreuse, et il avait une barbe grise, dj longue de quelque
trois semaines de date. Tel tait le personnage (trs pitrement
vtu) qui se leva alors de son sige et vint, en se promenant 
travers la salle, se rasseoir dans le coin de la chemine, que lui
cda trs vite le petit sacristain, par politesse ou par crainte.

Un voleur de grand chemin! chuchota Tom Cobb  Parkes, le garde
forestier.

-- Croyez-vous que les voleurs de grand chemin n'ont pas un plus
beau costume que celui-l? repartit Parkes C'est, quelque chose de
mieux que ce que vous pensez, Tom. Les voleurs de grand chemin ne
sont pas des gueux en guenilles, ce n'est pas dans leurs gots ni
dans leurs habitudes, je vous en donne ma parole.

Pendant ce dialogue, le sujet de leurs conjectures avait fait 
l'tablissement l'honneur de demander quelque breuvage, qui lui
avait t servi par Joe[7], fils de l'aubergiste, gars d'une
vingtaine d'annes,  larges paules bien dcoupl, que son pre
se plaisait encore  considrer comme un petit garon, et 
traiter en consquence. tendant ses mains pour les rchauffer au
feu de l'tre, l'homme tourna la tte du ct de la compagnie, et,
aprs l'avoir parcourue d'un regard perant, il dit, d'une voix
bien approprie  son extrieur:

Quelle est donc cette maison qui se trouve  environ un mille
d'ici?

-- Un cabaret? dit l'aubergiste de son ton habituel.

-- Un cabaret, pre! se rcria Joe. Y pensez-vous? un cabaret  un
mille environ du Maypole? Il veut parler de la grande maison, la
Garenne, rien de plus clair. N'est-ce pas, monsieur, la vieille
maison en briques rouges, btie sur ses propres terres?

-- Oui, dit l'tranger.

-- Et qui tait, il y a quinze ou vingt ans, au milieu d'un parc
cinq fois aussi vaste. Ce parc, ainsi que d'autres domaines plus
riches, a chang de mains pice  pice et a disparu. C'est bien
dommage, poursuivit le jeune homme.

-- Possible, fut la rplique. Mais ma question concernait le
propritaire. Ce qu'a t la maison, je ne m'en soucie gure; et
pour ce qu'elle est, je peux bien le voir par moi-mme.

L'hritier prsomptif du Maypole pressa ses lvres de son doigt;
et lanant un coup d'oeil du ct du jeune gentleman que nous
avons dj fait connatre, et qui avait chang d'attitude la
premire fois qu'on avait parl de la maison, il rpliqua d'un ton
moins haut:

Le propritaire se nomme Haredale, M. Geoffroy Haredale, et...
(il lana de nouveau un coup d'oeil dans la mme direction) et un
digne gentleman encore... Hem!

Ne faisant pas plus attention  cette toux d'avertissement qu'au
geste significatif dont elle avait t prcde, l'tranger
continua son rle de questionneur.

Je me suis dtourn de mon chemin en venant ici, et j'ai pris le
sentier pour traverser les terres de cette Garenne. Quelle est la
jeune dame que j'ai vue monter en voiture? serait-ce sa fille?

-- Mais comment le saurais-je, mon brave homme? rpliqua Joe, qui
essayait, tout en faisant quelques rangements autour de l'tre, de
s'avancer prs de son questionneur et de le tirer par la manche;
je n'ai jamais vu la jeune dame dont vous parlez. Ae!... Encore
du vent et de la pluie! Bon, en voil une soire!

-- Diable de temps, en effet! observa l'tranger.

-- Vous y tes habitu, n'est-ce pas? dit Joe, saisissant tout ce
qui semblait promettre une diversion au sujet de l'entretien.

-- Mais oui, pas mal comme a, repartit l'autre. Revenons donc 
la jeune dame. Est-ce que M. Haredale a une fille?

-- Non, non, dit le jeune homme impatient; il est clibataire...
il est... laissez-nous donc un peu tranquilles, mon brave homme,
si c'est possible. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne gote pas trop
l-bas votre conversation?

Sans tenir compte de cette remontrance chuchote, et faisant
semblant de ne pas l'entendre, le bourreau poursuivit, de manire
 pousser Joe  bout:

La belle raison! Ce n'est pas la premire fois que des
clibataires ont eu des filles. Comme si elle ne pouvait pas tre
sa fille sans qu'il ft mari!

-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, rpondit Joe, ajoutant
d'un ton plus bas et en se rapprochant de lui: Ah ! vous le
faites donc exprs, hein?

-- Ma foi! je n'ai pas du tout de mauvaise intention. Je ne vois
pas de mal  a. Je fais quelques questions, ainsi que tout
tranger peut le faire naturellement, sur les habitants d'une
maison remarquable, dans un pays nouveau pour moi, et vous voil
tout troubl, tout effar, comme si je conspirais contre le roi
Georges!... Ne pouvez-vous pas, monsieur, me donner tout bonnement
cette explication? car enfin, je vous le rpte, je suis tranger;
et tout a, c'est de l'hbreu pour moi.

La dernire observation tait adresse  la personne qui causait
videmment l'embarras de Joe Willet. Elle s'tait leve, mettait
son manteau de voyage et se prparait  sortir. Ayant rpondu
d'une manire brve qu'il ne pouvait pas lui donner de
renseignements, le jeune homme fit un signe  Joe, lui tendit une
pice de monnaie pour payer sa dpense, et s'lana dehors,
accompagn du jeune Willet lui-mme, qui prit une chandelle pour
le suivre et l'clairer jusqu' la porte.

Pendant que Joe s'absentait pour s'acquitter de cet office, le
vieux Willet et ses trois compagnons continurent  fumer avec une
extrme gravit, dans un profond silence, ayant chacun leurs yeux
fixs sur un chaudron de cuivre qui tait pendu  la crmaillre
sur le feu. Au bout de quelque temps, John Willet secoua lentement
la tte, et l-dessus ses amis secourent aussi lentement la tte,
mais sans que personne dtournt ses yeux du chaudron, et sans
rien changer  l'expression solennelle de leur physionomie.

Enfin Joe rentra, fort causeur et fort conciliant, comme un homme
qui s'attend  tre grond et qui voudrait esquiver le coup.

Ce que c'est que l'amour! dit-il en avanant une chaise prs du
feu et jetant  la ronde un regard qui cherchait la sympathie. Il
vient de partir pour Londres, tout du long, rien que a. Son
bidet, qu'il a rendu boiteux  le faire galoper ici cette aprs-
midi, venait  peine de se reposer sur une confortable litire
dans notre curie il n'y a qu'un instant; et lui-mme le voil qui
renonce  un bon souper bien chaud et  notre meilleur lit...
pourquoi? parce que Mlle Haredale est alle  un bal masqu 
Londres, et qu'il met la joie de son coeur  la voir. Ce n'est pas
moi qui ferais a, toute belle qu'elle est. Mais moi, je ne suis
pas amoureux, ou ce serait donc sans le savoir; et a fait une
fire diffrence.

-- Il est donc amoureux, dit l'tranger?

-- Un peu, rpliqua Joseph: il pourrait bien l'tre moins, mais il
ne peut pas l'tre plus.

-- Silence, monsieur! cria le pre.

-- Quel luron vous faites, Joseph! dit le long Parkes.

-- Peut-on voir un garon plus inconsidr! murmura Tom Cobb.

-- Se lancer comme a! tordre et arracher le nez de son propre
pre! exclama le sacristain par forme de mtaphore.

-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? rpliqua le pauvre Joe.

-- Silence, monsieur! repartit son pre; pourquoi vous avisez-vous
de parler, quand vous voyez des gens qui ont deux ou trois fois
votre ge rester tranquillement assis sans souffler mot?

-- Eh bien alors, n'est-ce pas justement le bon moment de parler?
dit Joe d'un air mutin.

-- Le bon moment, monsieur! riposta son pre, le bon moment! il
n'y a pas de bon moment!

-- Ah! certainement, marmotta Parkes en penchant gravement la tte
vers les deux autres, qui penchrent leur tte par rciproque, et
qui murmurrent tout bas que l'observation tait d'une grande
justesse.

-- Oui, monsieur, le bon moment, c'est le moment de se taire,
rpta John Willet, quand j'tais  votre ge, jamais je ne
parlais, je n'avais jamais la dmangeaison de parler, j'coutais
pour m'instruire... Voil ce que je faisais, moi.

-- Et voil ce qui fait que vous avez dans votre pre un rude
jouteur pour le raisonnement, Joe, dit Parkes, si tant est que
personne se frotte  raisonner avec lui.

-- Quant  cela, Philippe, observa M. Willet en soufflant d'un
coin de sa bouche un nuage de fume long, mince et sinueux, et en
le regardant d'un air abstrait flotter et disparatre, quant 
cela, Philippe, le raisonnement est un don de la nature. Si la
nature doue un homme des puissances du raisonnement, un homme a le
droit de s'en faire honneur, il n'a pas le droit de s'en tenir 
une fausse modestie et de nier qu'il ait reu ce don-l: car c'est
tourner le dos  la nature, c'est se moquer d'elle, c'est
msestimer ses plus prcieux cadeaux, c'est se ravaler jusqu'au
pourceau, qui ne mrite pas qu'elle jette ses perles devant lui.

L'aubergiste ayant fait une longue pause, M. Parkes en conclut
naturellement que le discours tait termin aussi, se tournant
avec un air austre vers le jeune homme, il s'cria:

Vous entendez, ce que dit votre pre, Joe? Vous n'aimeriez pas
trop  vous frotter  lui pour le raisonnement, n'est-ce pas?

-- Si..., dit John Willet en reportant ses yeux du plafond au
visage de son interrupteur, et en articulant le monosyllabe comme
avec des majuscules, pour lui apprendre qu'il avait fait un pas de
clerc en s'engageant avec une prcipitation malsante et
irrespectueuse, si la nature m'avait confr, monsieur, le don du
raisonnement, pourquoi ne l'avouerais-je pas, ou plutt pourquoi
ne m'en glorifierais-je pas? Oui, monsieur, je suis un rude
jouteur de ce ct-l. Vous avez raison, monsieur: j'ai fait mes
preuves, monsieur, dans cette salle mainte et mainte fois, comme
vous le savez, je pense; ou si vous ne le savez pas, ajouta John
remettant sa pipe  sa bouche, tant mieux, car je n'ai pas
d'orgueil, et ce n'est pas moi qui irai vous le conter.

Un murmure gnral de ses trois compres, accompagn d'un
mouvement gnral de leurs ttes approbatives, toujours dans la
direction du chaudron de cuivre, assura John Willet qu'ils avaient
trop bien expriment ses facults puissantes, et qu'ils n'avaient
pas besoin de preuves ultrieures pour tre convaincus de sa
supriorit. John n'en fuma qu'avec plus de dignit, les examinant
en silence.

Une trs jolie conversation, marmotta Joe, qui s'tait remu sur
sa chaise avec des gestes de mcontentement. Mais si vous entendez
me dire par l que je ne dois jamais ouvrir la bouche...

-- Silence, monsieur! vocifra le pre. Non, vous ne le devez
jamais. Quand on vous demande votre avis, donnez-le. Quand on vous
parle, parlez. Quand on ne vous demande pas votre avis et qu'on ne
vous parle pas, ne donnez pas votre avis et ne parlez pas. Ma foi!
le monde a subi un beau changement depuis ma jeunesse. Je crois,
vraiment, qu'il n'y a plus d'enfants; qu'il n'y en a plus du tout
d'enfants; qu'il n'y a plus de diffrence entre un moutard et un
homme, et que tous les enfants sont partis de ce monde avec feu Sa
Majest le roi George Il.

-- Voil une observation trs juste, en exceptant toujours les
jeunes princes, dit le sacristain, qui, en sa double qualit de
reprsentant de l'glise et de l'tat dans cette compagnie, se
croyait tenu  la plus parfaite fidlit envers ses souverains. Si
c'est d'institution divine et lgale que les petits garons, tant
qu'ils sont encore dans l'ge o l'on est petit garon, se
conduisent comme des petits garons, il faut bien que les jeunes
princes soient des petits garons, et ils ne sauraient tre autre
chose.

-- Avez-vous jamais, monsieur, entendu parler de sirnes? dit
M. Willet.

-- Certainement, j'en ai entendu parler, rpliqua le sacristain.

-- Trs bien, dit M. Willet. D'aprs la constitution des sirnes,
tout ce qui, dans la sirne, n'est point femme, doit tre poisson.
D'aprs la constitution des jeunes princes, tout ce qui, dans un
jeune prince, si c'est possible, n'est pas rellement ange, doit
tre divin et lgal. En consquence, s'il est convenable, divin et
lgal que les jeunes princes (comme cela l'est  leur ge) soient
des petits garons, ils sont et doivent tre des petits garons,
et il est de toute impossibilit qu'ils soient autre chose.

Cette lucidation d'un point pineux ayant t reue avec des
marques d'approbation bien propres  mettre John Willet de bonne
humeur il se contenta de rpter  son fils l'ordre de garder le
silence, et s'adressant  l'tranger: Monsieur, dit-il, si vous
aviez pos vos questions  une grande personne,  moi ou  l'un de
ces messieurs, on vous et satisfait, et vous n'eussiez pas perdu
vos peines. Mlle Haredale est la nice de M. Geoffroy Haredale.

-- Son pre existe-t-il? dit l'homme ngligemment.

-- Non, rpliqua l'aubergiste, il n'existe plus, et il n'est pas
mort.

-- Pas mort! s'cria l'autre.

-- Pas mort comme on l'est gnralement. dit l'aubergiste.

Les compres inclinrent leurs ttes l'un vers l'autre, et
M. Parkes, en secouant quelque temps la sienne comme pour dire
Allons! allons! qu'on ne vienne pas me contredire l-dessus, car
personne ne me ferait croire le contraire, dit  voix basse:
John Willet est ce soir d'une force tonnante, et capable de
tenir tte  un prsident de cour de justice.

L'tranger laissa s'couler quelques moments sans rien dire, puis
ensuite il demanda d'une manire un peu brusque:

Qu'entendez-vous par l?

-- Plus que vous ne pensez, l'ami, rpondit John Willet. Il y a
peut-tre plus de porte dans ces mots-l que vous ne le
souponnez.

-- a peut bien tre, dit l'tranger d'un ton bourru, mais
pourquoi diable parlez-vous d'une faon si mystrieuse? Vous me
dites d'abord qu'un homme n'existe plus, et que cependant il n'est
pas mort, puis qu'il n'est pas mort comme on l'est gnralement,
puis que vous entendez par l beaucoup plus de choses que je ne
pense. Eh bien! je vous le rpte, qu'entendez-vous par l?

-- C'est que, rpondit l'aubergiste un peu branl dans sa dignit
par l'humeur rudanire de son hte, c'est une histoire du Maypole,
et qui a bien quelque vingt-quatre ans. Cette histoire est
l'histoire de Salomon Daisy: elle appartient  l'tablissement; et
personne autre que Salomon Daisy ne l'a jamais raconte sous ce
toit, ni personne que lui ne la racontera jamais, c'est bien plus
fort.

L'homme lana un regard au sacristain. Celui-ci, dont l'air
important et capable tmoignait ouvertement que c'tait lui dont
l'aubergiste venait de parler, avait commenc par retirer sa pipe
de ses lvres aprs une longue aspiration pour l'entretenir
allume, et se disposait videmment  raconter son histoire sans
se faire prier davantage; ce que voyant, l'tranger ramassa son
large manteau autour de lui, et, se retirant plus en arrire, se
trouva presque perdu dans l'obscurit du coin de la spacieuse
chemine, si ce n'est lorsque la flamme, parvenant  se dgager de
dessous le gros fagot dont le poids l'avait presque touffe
pendant quelque temps, jaillit en haut avec un soudain et violent
clat, et, illuminant un moment sa figure, parut ensuite la
rejeter dans une obscurit plus profonde qu'auparavant.

 la lueur de cette clart voltigeante, qui faisait que la vieille
maison, avec ses lourdes poutres et ses murailles boises, avait
l'air d'tre construite en bne polie, le vent rugissant et
hurlant au dehors, tantt secouant de toutes ses forces le loquet,
tantt faisant grincer les gonds de la solide porte de chne,
tantt enfin venant battre le chssis comme s'il allait
l'enfoncer;  la lueur de cette clart, dis-je, et dans des
circonstances si propices, Salomon Daisy commena son histoire:

C'tait M. Reuben Haredale, frre an de M. Geoffroy. Ici, il
eut une espce d'accroc, et fit une si longue halte, que John
Willet lui-mme en prouva de l'impatience, et demanda pourquoi il
ne continuait pas.

Cobb, dit Salomon Daisy baissant la voix et interpellant le
buraliste de la poste, le combien sommes-nous du mois?

-- Le dix-neuf.

-- De mars, dit le sacristain en se penchant en avant, le dix-neuf
de mars, c'est fort extraordinaire.

Tous rptrent  voix basse que c'tait fort extraordinaire et
Salomon poursuivit.

C'tait M. Reuben Haredale, frre de M. Geoffroy, qui tait, il y
a vingt-deux ans, le propritaire de la Garenne, laquelle Garenne
comme l'a dit Joe (non pas que vous vous rappeliez cela, Joe,
c'est trop ancien pour un jouvenceau de votre ge, mais vous me
l'avez entendu dire), tait un domaine plus vaste et bien
meilleur, une proprit d'une valeur bien plus considrable
qu'aujourd'hui. Son pouse venait de mourir, lui laissant un
enfant, Mlle Haredale, l'objet de vos informations, elle avait
alors un an  peine.

Quoique l'orateur se fut adress  l'homme qui avait montr tant
de curiosit  l'gard de cette famille, et qu'il et fait l une
pause, comme s'il attendait quelque exclamation de surprise et
d'encouragement, ce dernier ne fit aucune remarque, aucun signe
qui pt seulement faire croire qu'il et entendu ce qu'on venait
de dire ni qu'il y prt le moindre intrt. Salomon se tourna en
consquence vers ses vieux camarades, dont les nez taient
brillamment illumins par la lueur rouge fonc des fourneaux de
leurs pipes. Assur par une longue exprience de leur attention,
et rsolu  faire voir qu'il sentait toute l'indcence d'une
conduite pareille:

M. Haredale, dit Salomon en tournant le dos  l'tranger, quitta
ce domaine aprs la mort de son pouse, il s'y trouvait trop
isol, et s'en alla  Londres o il sjourna quelques mois, mais
se trouvant dans cette ville tout autant isol qu'ici (je le
suppose du moins, et je l'ai toujours ou dire), il revint tout 
coup avec sa petite fille  la Garenne, amenant en outre avec lui
ce jour-l seulement deux femmes de service, son intendant et un
jardinier.

M. Daisy s'arrta pour faire un nouvel appel  sa pipe qui allait
s'teindre, et il continua, d'abord d'un ton nasillard caus par
la mordante jouissance du tabac et l'nergique aspiration
qu'exigeait l'entretien de son instrument, mais ensuite avec une
nettet de voix toujours croissante.

Amenant avec lui, ce jour-l, deux femmes de service, son
intendant et un jardinier, le reste de ses gens avait t laiss 
Londres et devait venir le lendemain. Il arriva que, ce mme soir,
un vieux gentleman qui demeurait  Chigwell-row, o il avait
longtemps vcu pauvrement, dcda, et que je reus  minuit et
demi l'ordre d'aller sonner le glas des trpasss.

Il y eut ici dans le petit groupe des auditeurs un mouvement qui
indiqua d'une manire sensible la forte rpugnance que chacun
d'entre eux aurait prouve  sortir  pareille heure pour une
pareille commission. Le sacristain s'aperut de ce mouvement, le
comprit et dveloppa son thme en consquence.

Oui, ce n'tait pas gai, allez; d'autant plus que, comme le
fossoyeur tait alit,  force d'avoir travaill dans un sol
malsain, et pour s'tre assis en prenant son repas sur la pierre
froide d'une tombe, il me fallait absolument aller seul, car une
heure si avance ne me laissait pas l'espoir de trouver quelque
autre compagnon. J'tais cependant un peu prpar  cela; le vieux
gentleman avait souvent demand que l'on tintt la cloche le plus
tt possible aprs son dernier soupir; et depuis quelques jours on
s'attendait  le voir passer d'un moment  l'autre. Je fis donc
contre fortune bon coeur, et, bien emmitoufl, car c'tait par un
froid mortel, je m'lanai dehors, tenant d'une main ma lanterne
allume et de l'autre la clef de l'glise.

 cet endroit du rcit, le vtement de l'tranger rendit un
froissement, comme s'il se ft tourn pour entendre d'une manire
plus distincte. Regardant avec ddain par-dessus son paule,
Salomon haussa les sourcils, inclina la tte, et fit l'oeil  Joe
pour savoir si en effet le monsieur se drangeait pour couter.
Joe, ombrageant ses yeux avec sa main, sonda l'encoignure; mais,
ne pouvant rien dcouvrir, il secoua la tte comme pour dire non.

C'tait prcisment une nuit telle que celle-ci. L'ouragan
sifflait, il pleuvait  torrents, le ciel tait plus noir que je
ne l'ai jamais vu, ni avant ni depuis. C'est peut-tre une ide;
mais les maisons taient toutes bien closes, les gens taient chez
eux, et il n'y a peut-tre que moi qui sache rellement combien il
faisait noir. J'entrai dans l'glise, j'attachai la porte en
arrire avec la chane, de sorte qu'elle restt entrebille: car,
pour dire la vrit, je n'aurais pas voulu tre enferm l tout
seul, et, posant ma lanterne sur le sige de pierre, dans le petit
coin o est la corde de la cloche, je m'assis  ct pour moucher
la chandelle.

Je m'assis pour moucher la chandelle, et, quand j'eus fini de la
moucher, je ne pus point me rsoudre  me lever et  me mettre 
l'ouvrage. Je ne sais pas comment cela se fit, mais je pensais 
toutes les histoires de fantmes que j'avais entendu raconter,
mme  celles que j'avais entendu raconter quand j'tais petit
garon  l'cole, et que j'avais oublies depuis longtemps, et
notez bien qu'elles ne me revenaient pas  l'esprit une  une,
mais toutes  la fois, et comme en bloc.

Je me rappelai une histoire de notre village, comme quoi il y
avait une certaine nuit dans l'anne (rien ne me disait que ce ne
ft pas cette nuit-l mme), o tous les morts sortaient de terre
et s'asseyaient au chevet de leurs propres fosses jusqu'au matin.
Cela me fit songer combien de gens que j'avais connus taient
enterrs entre la porte de l'glise et la porte du cimetire, et
quelle chose effroyable ce serait que d'avoir  passer au milieu
d'eux et de les reconnatre, malgr leurs figures terreuses, et
quoique si diffrents d'eux-mmes. Je connaissais depuis mon
enfance toutes les niches et tous les arceaux de l'glise;
cependant je ne pouvais me persuader que ce ft leur ombre que je
voyais sur les dalles, mais j'tais convaincu qu'il y avait l une
foule de laides figures qui se cachaient parmi ces ombres pour
m'pier. Dans le cours de mes rflexions, je commenai  penser au
vieux gentleman qui venait de mourir, et j'aurais jur, lorsque je
regardais en haut le noir sanctuaire, que je le voyais  sa place
accoutume, s'enveloppant de son linceul, et frissonnant comme
s'il et senti froid. Tout ce temps, je restai assis coutant,
coutant toujours, et n'osant presque pas respirer.  la fin je me
levai brusquement et je pris dans mes mains la corde de la cloche.
Au moment mme sonna, non pas cette cloche, car j'avais  peine
touch la corde, mais une autre.

J'entendis sonner une autre cloche, et une fameuse cloche encore.
Ce fut l'affaire d'un instant, car le vent emporta le son, mais je
l'entendis. J'coutai longtemps, mais plus rien. J'avais ou dire
que les morts avaient des chandelles  eux; je finis par me
persuader qu'ils pouvaient bien aussi avoir une cloche qui tintait
d'elle-mme  minuit pour les trpasss. Je tintai ma cloche,
comment ou combien de temps, je n'en sais rien, et je courus
regagner la maison et mon lit sans regarder derrire mes talons.

Je me levai le lendemain matin aprs une nuit sans sommeil, et je
racontai mon aventure  mes voisins. Quelques-uns l'coutrent
srieusement, d'autres n'en firent que rire; je crois qu'au fond
personne n'y voulut croire. Mais ce matin-l, on trouva M. Reuben
Haredale assassin dans sa chambre  coucher: il tenait  la main
un morceau de la corde attache  une cloche d'alarme en dehors du
toit; cette corde pendait dans sa chambre, et elle avait t
coupe en deux, sans aucun doute par l'assassin, lorsque sa
victime l'avait saisie.

La cloche que j'avais entendue, c'tait celle-l.

On trouva un secrtaire ouvert; une cassette, que M. Haredale
avait apporte la veille et qu'on supposait renfermer une grosse
somme d'argent, avait disparu. L'intendant et le jardinier
n'taient plus l ni l'un ni l'autre, et tous deux furent
longtemps souponns; mais on ne parvint jamais  les trouver,
quoiqu'on les chercht bien loin, bien loin. On aurait pu chercher
encore plus loin l'intendant, le pauvre M. Rudge: car son corps, 
peine reconnaissable sans ses vtements, sans la montre et
l'anneau qu'il portait, fut trouv, des mois aprs, au fond d'une
pice d'eau, dans les terres du domaine, avec une blessure bante
 la poitrine: il avait t frapp d'un coup de couteau. Il tait
 moiti vtu, et tout le monde s'accorda  dire qu'il tait en
train de lire dans sa chambre, qu'on trouva pleine de traces de
sang, quand on tait tomb soudainement sur lui pour le tuer avant
son matre.

Chacun reconnut alors que c'tait le jardinier qui devait tre
l'assassin, et, quoiqu'on n'en ait jamais entendu parler depuis
cette poque jusqu' prsent, on en entendra parler; prenez note
de ce que je vous dis l. Le crime a t commis il y a vingt-deux
ans, jour pour jour, le 19 mars 1753. Le 19 mars d'une anne
quelconque, peu importe quand... je sais toujours bien, et j'en
suis sr, parce que toujours, d'une manire quelconque, et par une
concidence trange, nous avons t ramens  en parler, ce mme
jour, depuis l'vnement... le 19 mars d'une anne quelconque, tt
ou tard cet homme-l sera dcouvert.




CHAPITRE II.


Voil une trange histoire! dit l'homme qui avait donn lieu au
rcit, plus trange encore si votre prdiction se ralise. Est-ce
tout?

Une question tellement inattendue ne piqua pas peu Salomon Daisy.
 force de raconter cette histoire trs souvent, et de l'embellir,
disait-on au village, de quelques additions que lui suggraient de
temps  autre ses divers auditeurs, il en tait venu par degrs 
produire en la racontant un grand effet; et ce Est-ce tout?
aprs le crescendo d'intrt, certes, il ne s'y attendait gure.

Est-ce tout? rpta le sacristain; oui, monsieur, oui, c'est
tout. Et c'est bien assez, je pense.

-- Moi, de mme. Mon cheval, jeune homme. Ce n'est qu'une rosse,
loue  une maison de poste sur la route; mais il faut que
l'animal me porte  Londres ce soir.

-- Ce soir! dit Joe.

-- Ce soir, rpliqua l'autre. Qu'avez-vous  vous bahir? Cette
taverne a l'air d'tre le rendez-vous de tous les gobe-mouches du
voisinage.

En entendant cette vidente allusion  l'examen qu'on lui avait
fait subir, comme nous l'avons mentionn dans le prcdent
chapitre, les yeux de John Willet et de ses amis se dirigrent de
nouveau vers le chaudron de cuivre avec une rapidit merveilleuse.
Il n'en fut pas ainsi de Joe, garon plein d'ardeur, qui soutint
d'un regard ferme l'oeillade irrite de l'inconnu, et lui
rpondit:

Il n'y a pas grande hardiesse  s'tonner que vous partiez ce
soir. Certainement une question si inoffensive vous a t faite
dj dans quelque auberge, et surtout par un temps meilleur que
celui-ci. Je supposais que vous pouviez ne pas connatre la route,
puisque vous semblez tranger  ce pays.

-- La route? rpta l'autre d'un ton agac.

-- Oui. La connaissez-vous?

-- Je la... hum!... Je la trouverai bien, rpliqua l'homme en
agitant la main et en tournant sur ses talons. L'aubergiste,
payez-vous.

John Willet fit ce que dsirait son hte: car, sur cet article,
rarement montrait-il de la lenteur, sauf lorsqu'il y avait des
dtails de change, parce qu'alors il lui fallait constater si
chaque pice d'argent qu'on lui prsentait au comptoir tait
bonne, l'essayer avec ses dents ou sa langue, la soumettre  toute
autre preuve, ou, dans le cas douteux,  une srie de
contestations termines par un rejet formel. L'homme, son compte
rgl, s'enveloppa de ses vtements de manire  se garantir le
plus possible du temps atroce qu'il faisait, et, sans le moindre
mot ou signe d'adieu, il alla vers l'curie. Joe, qui avait quitt
la salle aprs leur court dialogue, tait dans la cour, s'abritant
de la pluie, ainsi que le cheval, sous le toit en auvent d'un
vieux hangar.

Il est joliment de mon avis, dit Joe en tapotant le cou du
cheval; je gagerais qu'il serait plus charm de vous voir rester
ici cette nuit que je ne le serais moi-mme.

-- Lui et moi ne sommes pas d'accord, comme cela nous est arriv
plus d'une fois dans notre passage sur cette route-ci, fut la
brve rponse.

-- C'est ce que je pensais avant votre sortie de la salle, car il
parat qu'elle a senti vos perons, la pauvre bte.

L'tranger, sans rpondre, ajusta autour de sa figure le collet de
sa redingote.

Vous me reconnatrez,  ce que je vois, dit-il lorsqu'il eut
saut en selle, car il remarqua la vive attention du jeune gars.

-- Un homme mrite bien qu'on s'en souvienne, matre, quand il
fait une route qu'il ne connat pas, sur un cheval reint, et
qu'il abandonne pour cela un bon gte par une soire comme celle-
ci.

-- Il me parat que vous avez des yeux perants et une langue bien
affile.

-- C'est un double don de nature, j'imagine; mais le dernier se
rouille quelquefois, faute de m'en servir.

-- Servez-vous moins aussi du premier. Rservez vos yeux perants
pour vos bonnes amies, mon garon.

En parlant ainsi, l'homme secoua la bride que Joe tenait d'une
main; il le frappa rudement sur la tte avec la poigne de son
fouet, et partit au galop, s'lanant  travers la boue et
l'obscurit avec une vitesse imptueuse, dont peu de cavaliers mal
monts auraient voulu suivre l'imprudent exemple, eussent-ils t
mme trs familiariss avec le pays: pour quelqu'un qui ne
connaissait nullement la route, c'tait s'exposer  chaque pas aux
plus grands dangers.

Les routes d'alors, mme dans un rayon de douze milles de Londres,
taient mal paves, rarement rpares, et trs pauvrement
tablies. Ce cavalier en prenait une qui avait t laboure par
les roues de pesants chariots, et gte par les geles et les
dgels de l'hiver prcdent, et peut-tre mme de beaucoup
d'hivers antrieurs. Le sol tait min; il y avait de grands trous
et des crevasses, difficiles  distinguer mme durant le jour, 
cause de l'eau des dernires pluies qui les remplissait. Un
plongeon dans l'une de ces cavits aurait pu faire choir un cheval
ayant le pied plus sr que la pauvre bte lance  fond de train
et jusqu'aux limites suprmes de ses forces. Des cailloux
tranchants et des pierres roulaient sans cesse de dessous ses
sabots; le cavalier voyait  peine au del des oreilles de sa
monture, ou plus loin de chaque ct que la longueur de son bras.
 cette poque aussi des voleurs  pied et des brigands  cheval
infestaient toutes les routes dans le voisinage de la capitale, et
c'tait une nuit, entre toutes les autres, pendant laquelle cette
classe de malfaiteurs pouvait presque, sans crainte d'tre
dcouverte, vaquer  sa profession illgale. Toujours est-il que
le voyageur courait ainsi au triple galop, ne s'inquitant ni de
la boue, ni de l'eau qui tombait sur sa tte, ni de la profonde
obscurit de la nuit, ni de la rencontre fort probable de quelques
rdeurs, capables de tout.  chaque dtour,  chaque angle, l
mme o l'on pouvait le moins s'attendre  un coude du chemin, et
o l'on ne pouvait le voir qu'en arrivant dessus, il manoeuvrait
la bride sans se tromper, gardant toujours le milieu de la
chausse. C'est de la sorte qu'il acclrait sa course en se
dressant sur les triers, en penchant son corps en avant, presque
couch sur le cou du cheval, et en faisant claquer son lourd fouet
au-dessus de sa tte avec une ardeur enrage.

Il y a des heures o, les lments tant mus d'une manire
insolite, ceux qui se livrent corps et me  d'audacieuses
entreprises, ou qui sont agits par de grandes penses, soit pour
le bien soit pour le mal, prouvent une mystrieuse sympathie avec
le tumulte de la nature, auquel ils rpondent par un transport
plein de violence. Parmi le tonnerre, l'clair et la tempte,
beaucoup d'actes terribles se sont accomplis; des hommes qui
s'taient possds auparavant ont soudain dchan leurs passions
en rvolte. Les dmons de la colre et du dsespoir se sont
vertus  rivaliser avec ceux qui chevauchent sur le tourbillon
et dirigent la tempte; et l'homme, fouett  en devenir fou par
les vents rugissants et les eaux bouillonnantes, s'est senti alors
aussi farouche, aussi impitoyable que les lments eux-mmes.

Soit que le voyageur fut en proie  des penses que les fureurs de
la nuit avaient chauffes et fait bondir comme un torrent
fougueux, soit qu'un puissant motif le pousst  atteindre le but
de son voyage, il volait, plus semblable  un fantme poursuivi
par la meute mystrieuse qu' un homme, et il ne s'arrta pas,
jusqu' ce que, arrivant  un carrefour dont l'une des branches
conduisait par un plus long trajet au point d'o il tait parti
nagure, il allt donner si soudainement sur une voiture qui
venait vers lui, que, dans son effort pour l'viter, il abattit
presque son cheval, et faillit tre jet  terre.

Hoho! cria la voix d'un homme. Qu'est-ce qu'il y a? Qui va l?

-- Un ami! rpondit le voyageur.

-- Un ami! rpta la voix. Mais qui donc s'appelle un ami et
galope de cette faon, abusant des bienfaits du ciel, reprsents
par un pauvre cheval, et mettant en pril, non seulement son
propre cou, ce qui n'aurait pas grande importance, mais encore le
cou d'autrui?

-- Vous avez une lanterne,  ce que je vois, dit le voyageur en
sautant  bas de sa monture. Prtez-la-moi pour un moment. Je
crois que vous avez bless mon cheval avec votre timon ou votre
roue.

-- Le blesser! cria l'autre; si je ne l'ai pas tu, ce n'est pas
votre faute,  vous. Quelle ide de galoper comme a sur le pav
du roi! Pourquoi donc, hein?

-- Donnez-moi la lumire, rpliqua le voyageur l'arrachant de sa
main, et ne faites pas d'inutiles questions  un homme qui n'est
pas d'humeur  causer.

-- Si vous m'aviez dit d'abord que vous n'tiez pas d'humeur 
causer, je n'aurais peut-tre pas t d'humeur  vous clairer,
dit la voix. Nanmoins, comme c'est le pauvre cheval qui est
endommag et non pas vous, l'un de vous deux,  tout hasard, est
le bienvenu au falot; et ce n'est toujours pas le plus hargneux
des deux.

Le voyageur ne riposta point  ces paroles, mais approchant la
lumire de la bte haletante et fumante, il examina ses membres et
son corps. Cependant l'autre homme restait fort tranquillement
assis dans sa voiture, espce de chaise, avec une manne contenant
un gros sac d'outils, et il regardait d'un oeil attentif comment
s'y prenait le cavalier.

L'observateur tait un robuste villageois, tout rond,  la figure
rougeaude, avec un double menton et une voix sonore qui dnotaient
bonne nourriture, bon sommeil, bonne humeur et bonne sant. Il
avait pass la fleur de l'ge; mais le temps, ce patriarche, n'est
pas toujours un rude pre, et, quoiqu'il ne soit en retard pour
aucun de ses enfants, il pose souvent une main plus lgre sur
ceux qui ont bien agi  son gard; il est inexorable pour en faire
de vieux hommes et de vieilles femmes, mais il laisse leurs coeurs
et leurs esprits jeunes et en pleine vigueur. Chez de pareilles
gens, les frimas de la tte ne sont que l'empreinte de la main du
grand vieillard lorsqu'il leur donne sa bndiction, et chaque
ride n'est qu'une coche dans le paisible calendrier d'une vie bien
dpense.

Celui que le voyageur avait rencontr d'une faon si subite tait
une personne de ce genre-l, un homme assez gros, solide, trs
vert dans sa vieillesse, en paix avec lui-mme et videmment
dispos  l'tre avec les autres. Quoique emmitoufl de divers
vtements et foulards dont l'un, pass par-dessus le haut de sa
tte et nou  un pli propice de son double menton, empchait son
chapeau  trois cornes et sa petite perruque ronde d'tre emports
par un coup de vent, il n'y avait pas moyen qu'il pt dissimuler
son embonpoint et sa figure rebondie; certaines marques de doigts
salis qui s'taient essuys sur son visage ajoutaient seulement 
son expression bizarre et comique, sans diminuer en rien l'clat
de sa bonne humeur naturelle.

Il n'est pas bless, dit enfin le voyageur, relevant  la fois sa
tte et la lanterne.

-- Vous avez donc fini par dcouvrir a? rpondit le vieillard.
Mes yeux ont t jadis meilleurs que les vtres; mais aujourd'hui
encore je n'en changerais pas avec vous.

-- Que voulez-vous dire?

-- Ce que je veux dire! c'est que je vous aurais bien dit, il y a
cinq minutes, qu'il n'tait pas bless. Donnez-moi la lumire,
l'ami; continuez votre chemin, et galopez plus doucement; bonne
nuit.

En tendant la lanterne, l'homme dut lancer ses rayons en plein sur
la figure de son interlocuteur. Leurs yeux se rencontrrent au
mme instant. Il laissa tout  coup tomber le falot et l'crasa
sous son pied.

N'avez-vous donc jamais vu jusqu'ici de figure de serrurier, pour
tressaillir comme si vous vous trouviez en face d'un fantme? cria
le vieillard dans sa voiture; ou bien serait-ce, ajouta-t-il trs
vite en fourrant sa main dans la manne aux outils et en tirant de
l un marteau, quelque ruse de voleur? Je connais ces routes-ci,
mon cher. Quand j'y voyage, je n'ai sur moi que quelques
shillings,  peine la valeur d'une couronne. Je vous dclare
franchement, pour nous pargner  tous deux de l'embarras, qu'il
n'y a rien  attendre de moi qu'un bras assez vigoureux pour mon
ge, et cet outil dont, par une longue habitude, je peux me servir
assez prestement. Tout n'ira pas  votre gr, je vous le promets,
si vous ttez de ce jeu-l.

En disant ces mots, il se tint sur la dfensive.

Je ne suis pas ce que vous me croyez, Gabriel Varden, repartit
l'autre.

-- Qu'tes-vous alors et qui tes-vous? rpliqua le serrurier.
Vous savez mon nom,  ce qu'il parat? Que je sache donc le vtre.

-- Ce que je sais, je n'en suis pas redevable  une confidence de
votre part, mais  la plaque de votre chariot; elle en informe
toute la ville.

-- Alors vous avez de meilleurs yeux pour cela que pour votre
cheval, dit Varden, descendant de sa chaise avec agilit; qui
tes-vous? Voyons votre figure.

Pendant que le serrurier descendait, le voyageur s'tait remis en
selle, et de l il avait  prsent en face de lui le vieillard
qui, suivant tous les mouvements du cheval plein d'impatience sous
la bride serre, se tenait le plus prs possible de son inconnu.

Mais voyons donc votre figure.

-- Reculez-vous.

-- Allons, pas de mascarades ici! dit le serrurier. Je ne veux pas
que l'on raconte demain au club que Gabriel Varden s'est laiss
effrayer par un homme qui faisait la grosse voix dans une nuit
tnbreuse. Halte-l! Voyons votre figure.

Sentant que rsister davantage n'aurait d'autre rsultat que de le
mettre aux prises avec un adversaire qui n'tait nullement
mprisable, le voyageur rejeta en arrire le collet de sa
redingote et se baissa en regardant fixement le serrurier.

Jamais peut-tre deux hommes offrant un plus frappant contraste ne
se trouvrent face  face. Les traits rougeauds du serrurier
donnaient un tel relief  l'excessive pleur de l'homme  cheval,
qu'il avait l'air d'un spectre priv de sang; la sueur dont cette
rude course avait humect son visage y pendait en grosses gouttes
noires, comme une rose d'agonie et de mort. La physionomie du
serrurier s'illuminait d'un sourire: c'tait bien l un homme qui
s'attendait  surprendre dans l'tranger suspect quelque malice
cache de l'oeil ou de la lvre pour lui rvler une de ses
connaissances familires sous ce subtil dguisement, et dtruire
le charme de la mystification. La figure de l'autre, sombre et
farouche, mais contracte aussi, tait celle d'un homme rduit aux
abois, tandis que ses mchoires serres, sa bouche grimaante, et,
plus que tout cela, un mouvement furtif de sa main dans sa
poitrine, semblaient trahir une intention terrible, qui n'avait
rien de la pantomime d'un acteur ou des jeux d'un enfant.

Pendant quelque temps ils se regardrent ainsi l'un et l'autre en
silence.

Hum! dit le serrurier lorsqu'il eut examin les traits du
voyageur; je ne vous connais pas.

-- N'en ayez plus l'envie, rpondit l'autre en s'enveloppant comme
il l'tait avant.

-- Ma foi non, dit Gabriel;  vous parler franc, mon cher, vous ne
portez pas sur votre figure une lettre de recommandation.

-- Je ne le dsire pas, dit le voyageur. Ce qui me plat, c'est
qu'on m'vite.

-- Oh! vous ne serez pas gn dans vos gots, dit le serrurier
d'un ton brusque.

-- Je ne le serai pas, cote que cote, rpliqua le voyageur. Pour
preuve de cela, pntrez-vous bien de ce que je vais vous dire:
jamais dans toute votre vie vous n'avez couru un plus grand danger
que durant ce peu d'instants; lorsque vous serez  cinq minutes de
votre dernier soupir; vous ne serez pas plus prs de la mort que
vous ne l'avez t ce soir.

-- Oui-da! dit le robuste serrurier.

-- Oui! et d'une mort violente.

-- Venant de quelle main?

-- De la mienne, rpliqua le voyageur.

L-dessus il peronna son cheval et partit. Ce ne fut d'abord
qu'un pas accentu; il trottait lourdement au beau milieu des
claboussures; mais par degrs sa vitesse alla croissante, jusqu'
ce que le dernier son des sabots du cheval fut emport par le
vent: alors il se prcipitait derechef d'un galop aussi furieux
que celui qui avait occasionn sa rencontre avec le serrurier.

Gabriel Varden resta debout sur la route avec sa lanterne brise 
la main, stupfait, coutant en silence, jusqu' ce qu'aucun son
n'arriva plus  ses oreilles que le gmissement du vent et le
clapotement de la pluie. Enfin il se donna un ou deux bons coups
sur la poitrine comme pour se rveiller, et il lana cette
exclamation de surprise:

Que diable ce gaillard-l peut-il tre? un fou? un voleur de
grand chemin? un homme  vous couper la gorge? S'il n'avait pas
fil si vite, nous aurions vu qui tait le plus en danger, de lui
ou moi. Ah! je n'ai jamais t plus prs de la mort que ce soir!
J'espre bien n'en pas tre plus prs d'une vingtaine d'annes;
et,  ce compte-l, je serai content de n'en pas tre plus loin.
Jour de Dieu! une jolie fanfaronnade  l'adresse d'un homme solide
au poste. Fi! Fi!

Gabriel remonta dans sa voiture; il regarda d'un air pensif la
route par laquelle tait venu le voyageur, et il se chuchota 
demi-voix les rflexions suivantes:

Le Maypole... deux milles d'ici au Maypole. J'ai pris l'autre
route pour venir de la Garenne, aprs une longue journe de
travail aux serrures et aux sonnettes. Mon but tait de ne point
passer par le Maypole, et de ne point manquer de parole  Marthe
en y entrant. Superbe rsolution! Il serait dangereux d'aller 
Londres sans une lanterne allume. Or, il y a quatre milles et un
bon demi-mille en sus d'ici  Halfway-House[8], et c'est prcisment
entre ces deux points qu'on a le plus besoin de lumire. Deux
milles d'ici au Maypole! J'ai dit  Marthe que je n'y entrerais
pas, et je n'y suis pas entr. Superbe rsolution!

Rptant souvent ces deux derniers mots, comme s'il et voulu
compenser le peu de rsolution qu'il allait faire voir par l'loge
de tout ce qu'il avait montr de rsolution, Gabriel Varden
retourna tranquillement sa voiture, dcid  prendre une lumire
au Maypole, mais  n'y prendre qu'une lumire.

Toutefois, quand il fut arriv au Maypole, et que Joe, rpondant 
son appel bien connu, s'lana dehors  la tte de son cheval,
laissant la porte ouverte derrire lui, et dvoilant une
perspective de chaleur et de splendeur; quand le vif clat du
foyer, ruisselant au travers des vieux rideaux rouges de la salle
commune, parut apporter, comme une partie de lui-mme, un agrable
bourdonnement de voix, et une suave odeur de grog bouillant et de
tabac exquis, le tout imbib, pour ainsi dire, dans la joyeuse
teinte brillante; lorsque les ombres, passant rapidement sur les
rideaux, montrrent que ceux de l'intrieur s'taient levs de
leurs bonnes places et s'occupaient d'en faire une pour le
serrurier dans l'encoignure la plus confortable (il la connaissait
trop bien, cette encoignure), et qu'une large clart, jaillissant
soudain, annona l'excellence de la bche ptillante, d'o une
magnifique gerbe d'tincelles tourbillonnait sans doute au fate
de la chemine dans le moment mme, en l'honneur de son arrive;
lorsque, s'ajoutant  ces sductions, il se glissa jusqu' lui de
la lointaine cuisine un doux ptillement de friture, avec un
cliquetis musical d'assiettes et de plats, et une odeur savoureuse
qui changeait le vent imptueux en parfum, Gabriel sentit par tous
ses pores sa fermet s'en aller. Il essaya de regarder stoquement
la taverne, mais ses traits s'amollirent en un regard de
tendresse. Il tourna la tte de l'autre ct; mais la campagne
froide et noire,  l'aspect rbarbatif, parut l'inviter  chercher
un refuge dans les bras hospitaliers du Maypole.

L'homme vraiment humain, Joe, dit le serrurier, est humain pour
sa bte. Je vais entrer un petit instant.

Et, en effet, n'tait-il pas bien naturel d'entrer? ne semblait-il
pas contre nature, au contraire,  un homme sage de trimer dans le
gchis des routes, en affrontant les rudes coups de vent et la
pluie battante, lorsqu'il y avait l un plancher propre, couvert
d'un sable blanc qui craquait sous le pied, un tre bien balay,
un feu flambant, une table pare de linge d'une blancheur
parfaite, des cannelles d'tain blouissantes, et d'autres
prparatifs fort tentants d'un repas bien accommod; lorsqu'il y
avait l de pareilles choses et une compagnie dispose  y faire
honneur, tout cela sous sa main et le conviant avec instance au
plaisir!




CHAPITRE III.


Telles furent les penses du serrurier lorsqu'il s'assit d'abord
dans la confortable encoignure, se remettant peu  peu de
l'agrable dfaillance de sa vue: agrable, disons-nous, parce
que, comme elle provenait du vent qui lui avait souffl dans les
yeux, elle l'autorisait, par gard pour lui-mme,  chercher un
abri contre le mauvais temps. C'est encore le mme motif qui lui
donna la tentation d'exagrer une toux lgre, et de dclarer
qu'il ne se sentait pas trop  son aise. Cela se prolongea plus
d'une grande heure aprs, lorsqu'il alla, le souper fini, se
rasseoir dans le bon coin bien chaud, coutant le petit Salomon
Daisy, dont la voix ressemblait au gazouillement du grillon, et
prenant avec une importance relle sa bonne part du bavardage
commun autour de l'tre du Maypole.

Tout ce que je souhaite, c'est que ce soit un honnte homme, dit
Salomon (qui rsumait diverses conjectures relatives  l'tranger,
car Gabriel avait compar ses observations avec celles de la
compagnie, et soulev par l une grave discussion), oui, je
souhaite que ce soit un honnte homme.

-- Nous le souhaitons tous aussi, je suppose. N'est-ce pas, vous
autres? ajouta le serrurier.

-- Moi, non, dit Joe.

-- Vraiment? s'cria Gabriel.

-- Non, certes. Il m'a frapp avec son fouet, le lche, tant 
cheval et moi  pied. J'aimerais mieux qu'il ft, en dfinitive,
ce que je crois qu'il est.

-- Et que peut-il tre, Joe?

-- Rien de bon, monsieur Varden. Vous avez beau secouer la tte,
pre, je dis que cet homme-l n'est rien de bon, je rpte que ce
n'est rien de bon, et je le rpterais cent fois, si cela pouvait
le faire revenir pour avoir la vole qu'il mrite.

-- Taisez-vous, monsieur, dit John Willet.

-- Pre, je ne me tairai pas. C'est bien grce  vous qu'il a os
faire ce qu'il a fait. Il m'a vu traiter comme un enfant, humilier
comme un imbcile, a lui a donn du coeur, et il a voulu aussi
malmener un jeune homme qu'il s'imagine, chose fort naturelle,
n'avoir pas un brin de caractre, mais il se trompe, je le lui
ferai voir, et je vous le ferai voir  tous avant peu.

-- Ce garon l sait il bien ce qu'il dit? cria John Willet,
grandement tonn.

-- Pre, rpliqua Joe, je sais bien ce que je dis et ce que je
veux dire beaucoup mieux que vous ne faites quand vous m'coutez.
De votre part j'endurerais tout; mais le moyen d'endurer le mpris
que la manire dont vous me traitez m'attire chaque jour de la
part des autres? Voyez les jeunes gens de mon ge: n'ont-ils ni la
libert ni le droit de parler quand ils veulent? Les oblige-t-on
d'tre assis comme au jeu de bouche cousue; d'tre aux ordres de
tout le monde; enfin, de devenir le plastron des jeunes et des
vieux? Je suis la fable de tout Chigwell, et je vous dclare,
mieux vaut vous le dire  prsent que d'attendre votre mort et
votre hritage, je vous dclare qu'avant peu je serai rduit 
briser de pareils liens, et que, quand je l'aurai fait, ce ne sera
pas de moi que vous aurez  vous plaindre, mais de vous-mme, et
de nul autre que vous.

John Willet fut tellement confondu de l'exaspration et de
l'audace de son digne fils, qu'il resta sur sa chaise comme un
homme dont l'esprit est gar. Il regarda fixement avec un srieux
risible le chaudron de cuivre, et chercha, mais sans pouvoir y
parvenir,  rassembler ses penses retardataires et  trouver une
rponse. Les assistants, presque aussi troubls que lui, taient
dans un gal embarras. Enfin, avec diverses expressions de
condolance marmottes  demi-voix, et des espces de conseils,
ils se levrent pour partir, d'autant plus qu'ils avaient une
pointe de liqueur.

Seul, notre brave serrurier adressa quelques mots suivis et des
conseils senss aux deux parties, en pressant John Willet de se
souvenir que Joe allait atteindre l'ge viril et ne devait plus
tre men comme un enfant; en exhortant Joe, de son ct, 
supporter les caprices de son pre et  tcher de les vaincre
plutt par des reprsentations modres que par une rbellion
intempestive. Ces conseils furent reus comme se reoivent
habituellement de semblables conseils. Cela ne fit gure plus
d'impression sur John Willet que sur l'enseigne extrieure de
l'auberge; tandis que Joe, qui prit la chose aussi bien que
possible, le remercia de tout son coeur, mais en dclarant
poliment son intention de n'en faire, toutefois, qu' sa tte,
sans se laisser influencer par personne.

Vous avez toujours t un excellent ami pour moi, monsieur
Varden, dit-il comme ils taient hors du porche, et que le
serrurier s'quipait pour retourner  la maison; je sais que c'est
par pure bont que vous me dites a; mais le temps est quasi venu
o, le Maypole et moi, il faudra nous sparer.

-- Pierre qui roule n'amasse pas mousse, Joe, dit Gabriel.

-- Les bornes de la route n'en amassent pas beaucoup non plus,
rpliqua Joe, et, si je ne suis pas ici comme une borne, je n'en
vaux gure mieux, et je ne vois gure plus de monde.

-- Alors, que voudriez-vous faire, Joe? poursuivit le serrurier,
qui se frottait doucement le menton d'un air rflchi. Que
pourriez-vous tre? o pourriez-vous aller? songez-y!

-- Je dois me fier  ma bonne toile, monsieur Varden.

-- Mauvaise chose. Ne vous y fiez pas. Je n'aime point a. Je dis
toujours  ma fille, quand nous causons d'un mari pour elle, de ne
jamais se fier  sa bonne toile, mais de s'assurer d'avance un
excellent homme, un fidle poux, parce que, une fois en mnage,
ce ne sera pas son toile qui la rendra riche ni pauvre, heureuse
ni malheureuse. Mais qu'avez-vous donc  vous remuer comme a,
Joe? Il ne manque rien au harnais, j'espre?

-- Non, non, dit Joe, trouvant nanmoins quelques sangles de plus
 serrer, quelques boucles de plus  rattacher. Mamzelle Dolly[9] va
tout  fait bien?

-- Trs bien, merci. Elle a l'air de devenir assez gentille et pas
trop mchante.

-- Pour ce qui est de a, c'est bien vrai, monsieur Varden.

-- Oui, oui, Dieu merci.

-- J'espre, dit Joe aprs un peu d'hsitation, que vous ne
parlerez pas de ma sotte histoire, du horion que j'ai reu comme
si j'tais un petit garon, car c'est comme a qu'on me traite
ici, du moins jusqu' ce que j'aie pu rattraper mon individu et
rgler mon compte avec lui. Alors, je vous permettrai d'en parler.

-- En parler! mais  qui en parlerais-je? On le sait ici, et je ne
rencontrerai probablement nulle autre personne ailleurs qui se
soucie de le savoir.

-- C'est bien vrai, dit le jeune homme en soupirant. J'avais
compltement oubli a; oui, c'est vrai, bien vrai!

En disant ces mots, il se redressa, la figure toute rouge, sans
doute  cause des efforts qu'il avait faits pour sangler et
boucler partout; puis, donnant les rnes au serrurier, qui avait
pris place dans sa voiture, il soupira derechef, et lui souhaita
le bonsoir.

Bonsoir! cria Gabriel. Rflchissez maintenant  ce que nous
venons de dire; ayez des ides plus saines. Pas de coups de tte.
Vous tes un brave garon; je m'intresse  vous, et je serais
dsol de vous voir vous mettre vous-mme sur le pav. Bonsoir!

Rpondant par un souhait cordial  son adieu encourageant, Joe
musa jusqu' ce que le bruit des roues et cess de vibrer dans
ses oreilles, et alors, secouant la tte avec tristesse, il
rentra.

Gabriel se dirigeait vers Londres, pensant  une foule de choses,
et surtout au style bouillant dans lequel il raconterait son
aventure, et se justifierait ainsi auprs de Mme Varden d'avoir
rendu visite au Maypole, en dpit de certaines conventions
solennelles entre lui et cette dame. La mditation n'engendre pas
seulement la pense, mais quelquefois aussi l'assoupissement; or,
plus le serrurier mditait, plus il avait envie de dormir.

Un homme peut bien tre trs sobre, ou du moins se tenir encore
ferme sur ce terrain neutre qui spare les confins de la parfaite
sobrit et d'un petit coup de trop, et sentir pourtant une forte
tendance  mler dans son esprit des circonstances prsentes avec
d'autres qui ne s'y rattachent en rien;  confondre toute
considration de personnes, de temps et de lieux;  rassembler ses
penses disjointes dans une espce de brouillamini, de
kalidoscope mental qui produit des combinaisons aussi inattendues
que fugitives. Tel tait l'tat de Gabriel Varden, lorsque,
piquant de la tte dans son coquin de sommeil, et laissant son
cheval suivre une route qu'il connaissait bien, il gagnait pays
sans en avoir conscience, et approchait de plus en plus de la
maison. Il s'tait rveill une fois, quand le cheval s'tait
arrt jusqu' ce que la barrire ft ouverte, et il avait cri un
vigoureux: Bonsoir! au pager; mais il venait dj de faire un
rve o il crochetait une serrure dans l'estomac du Grand Mogol,
et mme aprs son rveil il amalgamait le garde-barrire avec
l'image de sa propre belle-mre, morte depuis vingt ans. On ne
saurait donc s'tonner s'il se rendormit bientt, et si, malgr de
rares cahots tout le long du chemin, il ne s'aperut pas de son
voyage.

Et maintenant il approchait de la grande cit, qui s'tendait
devant lui comme une ombre noire sur le sol, et rougissait l'air
d'une immense et terne lumire, annonant des labyrinthes de rues
et de boutiques, et des essaims de gens affairs. Lorsqu'il
approcha encore davantage, ce halo commena  s'effacer, et les
causes qui le produisaient se dvelopprent lentement elles-mmes.
On put distinguer  peine de longues lignes de rues mal claires,
avec,  et l, quelque point plus lumineux, o les rverbres
plus nombreux se groupaient autour d'un square, d'un march ou
d'un grand difice. Au bout de quelque temps, tout devint plus
distinct, et on put voir les rverbres eux-mmes, comme des
taches jaunes qui semblaient rapidement s'teindre l'une aprs
l'autre lorsque des obstacles successifs les drobaient  la vue.
Puis, ce furent toute sorte de bruits, l'heure qui sonnait aux
horloges des glises, l'aboiement des chiens dans le lointain, le
bourdonnement du commerce dans les rues; puis des contours se
dessinrent, on vit paratre de hauts clochers sur l'ocan arien,
et des amas de toits ingaux crass sous les lourdes chemines;
puis le tapage grandit, grandit, et devint un vritable vacarme;
enfin les formes des objets se montrrent plus nettes, plus
nombreuses, et Londres, rendu visible dans l'obscurit par sa
faible lumire, et non par celle des cieux, Londres apparut.

Cependant, sans s'apercevoir le moins du monde que Londres ft si
proche, le serrurier continuait d'tre cahot entre la veille et
le sommeil, lorsqu'un grand cri pouss  peu de distance en tte
de sa voiture le rveilla en sursaut.

Un moment il regarda autour de lui, comme un homme qui, durant son
sommeil, aurait t transport dans quelque pays tranger; mais,
reconnaissant bientt des objets familiers, il se frotta les yeux
nonchalamment, et peut-tre allait-il se rendormir encore, si ce
mme cri ne s'tait fait entendre de nouveau, non pas une fois,
deux fois, trois fois, mais plusieurs fois, et chaque fois,
semblait-il, avec une force croissante. Compltement rveill,
Gabriel, qui tait un gaillard hardi et qui n'avait pas froid aux
yeux, lana droit de ce ct son vigoureux petit cheval, comme
s'il fallait vaincre ou mourir.

Il s'agissait vraiment de quelque chose d'assez srieux: car en
arrivant  la place d'o les cris taient partis, il avisa un
homme tendu sur la chausse et en apparence sans vie, autour
duquel tournoyait un autre homme ayant une torche  la main,
l'agitant en l'air avec le dlire de l'impatience, et redoublant
en mme temps ses cris: Au secours! au secours! qui avaient
amen l le serrurier.

Qu'y a-t-il? dit le vieillard en sautant  bas de sa voiture.
Qu'est-ce que c'est donc? quoi! Barnab?

Celui qui tenait la torche rejeta en arrire la longue chevelure
parse sur ses yeux; et, faisant aussitt volte-face, il fixa sur
le serrurier un regard o se lisait toute son histoire.

Vous me reconnaissez, Barnab? dit Varden.

Il fit un signe affirmatif, non pas une fois, ni deux fois, mais
une vingtaine de fois, d'une manire tellement bizarre et exagre
qu'il aurait remu sa tte pendant une heure, si le serrurier, le
doigt lev en fixant sur lui un oeil svre, ne l'et fait cesser,
puis, montrant le corps, ne l'et interrog du regard.

Il y a du sang sur lui, dit Barnab en frissonnant. a me fait
mal.

-- D'o vient ce sang? demanda Varden.

-- Du fer, du fer, du fer, rpliqua l'autre d'un ton farouche, en
imitant avec sa main l'action de donner un coup de poignard.

-- Quelque voleur. dit le serrurier.

Barnab le saisit par le bras et fit encore un signe affirmatif;
puis il indiqua la direction de la ville.

Ah! dit le vieillard en se penchant sur le corps et se retournant
pour parler  Barnab, dont la ple figure brillait d'une lueur
trange qui n'tait point celle de l'intelligence, le voleur s'est
sauv par l? Bien, bien, ne vous occupez pas de a pour
l'instant. Tenez, ainsi votre torche, un peu plus loin, c'est a.
 prsent, restez tranquille pendant que je vais tcher de voir
quelle est sa blessure.

Cela dit, il s'appliqua  examiner de plus prs le corps tendu 
terre, tandis que Barnab, tenant sa torche comme on le lui avait
recommand, regarda en silence, fascin par l'intrt ou la
curiosit, mais repouss nanmoins par quelque puissante et
secrte horreur qui imprimait  chacun de ses nerfs un mouvement
convulsif.

Debout comme il tait alors, reculant d'effroi, et cependant 
demi pench en avant pour mieux voir, sa figure et toute sa
personne taient en plein dans la vive clart de la torche et se
rvlaient aussi distinctement que s'il et fait grand jour. Il
avait environ vingt trois ans, et, quoique maigre, il tait d'une
belle taille et solidement bti. Sa chevelure rouge, trs
abondante, pendait en dsordre autour de sa figure et de ses
paules, donnant  ses regards sans cesse en mouvement une
expression qui n'tait pas du tout de ce monde, rehausse par la
pleur de son teint et l'clat vitreux de ses grands yeux
saillants. Quoi qu'on ne pt le voir sans saisissement, sa
physionomie tait bonne, et il y avait mme quelque chose de
plaintif dans son visage blme et hagard. Mais l'absence de l'me
est bien plus terrible chez un vivant que chez un mort, et chez
cet tre infortun les facults les plus nobles faisaient dfaut.

Il portait un habillement vert, dcor  et l assez gauchement,
et probablement par ses propres mains d'un somptueux galon, plus
clatant  l'endroit o l'toffe tait plus use et plus sale. Une
paire de manchettes d'un faux got pendillaient  ses poignets,
tandis que sa gorge tait presque nue. Il avait orn son chapeau
d'une touffe de plumes de paon, mais flasques et casses 
prsent, elles tranaient ngligemment derrire son dos.  sa
ceinture brillait la garde d'acier d'une vieille pe sans lame ni
fourreau, quelques bouts de rubans bicolores et de pauvres
colifichets de verre compltaient la partie ornementale de son
ajustement. La disposition confuse et voltigeante de tous les
morceaux bigarrs qui formaient son costume, trahissait, aussi
bien que ses gestes vifs et capricieux, le dsordre de son esprit,
et, par un grotesque contraste, mettait en relief l'tranget plus
frappante encore de sa figure.

Barnab, dit le serrurier, aprs un rapide mais soigneux examen,
cet homme n'est pas mort; il a une blessure au flanc, mais il
n'est qu'vanoui.

-- Je le connais, je le connais! cria Barnab en claquant des
mains.

-- Vous le connaissez? reprit le serrurier.

-- Chut! dit Barnab en mettant ses doigts sur ses lvres. Il
tait sorti aujourd'hui pour aller faire sa cour. Je ne voudrais
pas, pour un beau louis d'or, qu'il retournt encore faire sa
cour; car, s'il y retournait, je sais des yeux qui perdraient
bientt leur clat, quoi qu'ils brillent comme...  propos d'yeux,
voyez-vous l-haut les toiles? De qui donc sont-elles les yeux?
Si ce sont les yeux des anges, pourquoi s'amusent-elles  regarder
ici-bas pour voir blesser de bon monde, et ne font-elles que
clignoter et scintiller toute la nuit?

-- Dieu ait piti du pauvre fou! murmura le serrurier fort
perplexe. Connatrait-il en effet ce gentleman? La maison de sa
mre n'est pas loin. Je ferais mieux de voir si elle peut me dire
qui il est. Barnab, mon garon, aidez-moi  le placer dans la
voiture, et nous irons ensemble jusque chez vous.

-- Impossible  moi de le toucher! cria l'idiot reculant et
frissonnant comme avec un spasme violent; il est tout en sang.

-- Oui, je sais, c'est une rpugnance qui est dans sa nature,
marmotta le serrurier. Il y a de la cruaut  lui demander un
pareil service, mais il faut pourtant qu'on m'aide... Barnab! bon
Barnab! cher Barnab! si vous connaissez ce gentleman. Au nom de
sa propre vie, et de la vie de ceux qui l'aiment, aidez-moi  le
lever et  l'tendre l.

-- Tenez! couvrez-le, enveloppez-le tout  fait. Ne me laissez pas
voir a, sentir a, en entendre seulement le mot. Ne prononcez pas
le mot. Gardez-vous-en bien.

-- Convenu; n'ayez aucune crainte. L, regardez, il est couvert
maintenant.

-- Doucement. C'est a, c'est a.

Ils le placrent dans la voiture avec une grande facilit, car
Barnab tait fort et actif; mais, durant tout le temps qu'ils
employrent  cette opration, il frissonnait de la tte aux
pieds, et il prouvait videmment une terreur si pleine
d'angoisse, que le serrurier pouvait  peine supporter le
spectacle de ses souffrances.

L'opration accomplie, et le bless ayant t recouvert du
pardessus de Varden, que celui-ci ta exprs pour cela, ils
avancrent d'un bon pas, Barnab comptant gaiement sur ses doigts
les toiles, et Gabriel se flicitant en lui-mme d'avoir
actuellement  raconter une aventure qui, sans aucun doute, ferait
taire ce soir Mme Varden au sujet du Maypole; ou bien il n'y avait
donc plus moyen de se fier aux femmes.




CHAPITRE IV.


Passons au vnrable faubourg de Clerkenwell, car c'tait jadis un
faubourg; pntrons dans cette partie de ses confins la plus
voisine de Charter-House, et dans une de ces rues fraches,
ombreuses, dont il ne reste plus que quelques chantillons
parpills dans ces vieux quartiers de la capitale. L, chaque
demeure vgte tranquillement comme un bon vieux bourgeois qui,
depuis longues annes, retir des affaires, roupille sur ses
infirmits, jusqu' ce que par la suite du temps il fasse la
culbute pour cder la place  quelque jeune hritier, dont
l'extravagante vanit se pavanera dans les ornements en stuc de sa
maison rajeunie et dans tous les colifichets de l'architecture
moderne. C'est dans ce quartier et dans une rue de ce genre que
nous rclament les faits du prsent chapitre.

 l'poque dont il s'agit, quoiqu'elle ne date que de soixante-dix
ans, une trs grande partie de Londres n'existait pas encore. Mme
les plus effrns spculateurs n'avaient point fait clore dans
leurs cerveaux d'immenses lignes de rues reliant Highgate avec
Whitechapel, ni des rassemblements de palais sur des marcages
desschs et combls, ni de petites cits en rase campagne.
Quoique cette partie de la ville ft alors, comme de nos jours,
sillonne de rues et fort peuple, sa physionomie tait bien
diffrente. La plupart des maisons avaient des jardins; le long du
trottoir s'levaient des arbres; on respirait de tout ct une
fracheur que, par ce temps-ci, on y chercherait vainement. On
avait  sa porte des champs  travers lesquels serpentaient les
eaux de New River, et il se faisait l dans l't de joyeuses
fenaisons. La nature n'tait pas si loigne, si recule qu'elle
l'est de nos jours; et, quoiqu'il y et beaucoup d'industries
actives dans Clerkenwell, et des ateliers de bijoutier par
vingtaines, c'tait un endroit plus salubre, plus  proximit des
fermes, qu'une foule d'habitants du nouveau Londres ne seraient
disposs  le croire, plus  porte aussi des promenades pour les
amoureux, promenades qui se changrent en cours dgotantes,
longtemps avant que les amoureux de ce sicle eussent t mis au
monde, ou, selon la phrase consacre, avant qu'on penst seulement
 eux.

Dans l'une de ces rues, la plus propre de toutes, et du ct de
l'ombre (car les bonnes mnagres savent que le soleil endommage
les tentures objet de leurs soins, et elles aiment mieux l'ombre
que l'clat des rayons pntrants) se trouvait la maison dont nous
avons  nous occuper. C'tait un modeste btiment, qui n'tait pas
de la dernire mode, ni trop large, ni trop troit, ni trop haut;
il n'avait pas de ses faades hardies avec ces grandes fentres
qui vous regardent effrontment; c'tait une maison timide,
clignant des yeux, pour ainsi dire, avec un toit en cne qui se
dressait en forme de pic au-dessus de la fentre du grenier,
garnie de quatre petits carreaux de vitre, comme un chapeau 
cornes sur la tte d'un monsieur g, qui n'a qu'un oeil. Elle
n'tait pas btie en briques ni en pierres de taille, mais en bois
et en pltre; elle n'avait pas t dessine avec un monotone et
fatigant respect de la symtrie, car il n'y avait pas deux
fentres pareilles; chacune d'elles semblait tenir  ne ressembler
 rien.

La boutique, car il y avait une boutique, tait au rez-de-
chausse, comme toutes les boutiques; mais l toute ressemblance
entre elle et une autre boutique cessait brusquement. Les gens qui
entraient ou sortaient n'avaient pas  monter quelques marches, ou
 glisser de plain-pied sur le sol au niveau de la rue; mais il
leur fallait descendre par trois degrs fort roides, et plonger
comme dans une cave. La place tait pave avec de la pierre et de
la brique, ainsi qu'aurait pu l'tre celle de toute autre cave;
et, au lieu d'une fentre  chssis et  vitres, il y avait un
grand battant ou volet de bois peint en noir, presque  hauteur
d'appui, qui se reployait pendant le jour, donnant autant de froid
que de jour, trs souvent mme moins de jour que de froid.
Derrire cette boutique tait une salle  manger lambrisse ayant
vue d'abord sur une cour pave, et au del sur une terrasse et un
petit jardin  quelques pieds au-dessus de la salle. Tout le monde
aurait suppos que cette salle lambrisse, sauf la porte de
communication par laquelle on avait t introduit, tait
retranche du reste de l'univers; et vritablement on avait
remarqu que beaucoup d'trangers, en y entrant pour la premire
fois, taient devenus extrmement pensifs, et semblaient chercher
 rsoudre dans leur esprit le problme de savoir si les chambres
de l'tage suprieur n'taient accessibles que du dehors par des
chelles, ne souponnant jamais que deux des portes les moins
prtentieuses et les plus invraisemblables qu'il y et au monde,
et que les plus ingnieux mcaniciens de la terre devaient de
toute ncessit supposer des portes de cabinets, ouvraient une
issue hors de cette salle, chacune sans la moindre prparation et
sans livrer plus d'un quart de pouce de passage, sur deux
escaliers noirs et tournants, l'un dirig vers le haut, l'autre
vers le bas: car c'taient l les seuls moyens de communication
entre cette pice et les autres parties de la maison.

Avec toutes ces singularits, il n'y avait pas une maison plus
propre, plus scrupuleusement range, plus minutieusement ordonne
dans Clerkenwell, dans Londres, dans toute l'Angleterre. Il n'y
avait pas de croises mieux nettoyes, de planchers plus blancs,
de poles plus brillants, de meubles en vieil acajou d'un lustre
plus admirable. On ne frottait pas, on ne grattait pas, on ne
brunissait pas, on ne polissait pas davantage dans toutes les
maisons de la rue prises ensemble. Et cette perfection n'tait pas
obtenue sans quelques frais, quelques peines, et une grande
dpense de poumons: les voisins ne s'en apercevaient que trop,
quand la bonne dame du logis veillait et aidait elle-mme  ce que
tout ft mis en tat les jours de nettoyage, ce qui, d'habitude,
avait lieu du lundi matin au samedi soir, ces deux jours inclus.

Appuy contre le montant de la porte de ce logis qui tait le
sien, le serrurier se tenait debout de bonne heure, le lendemain
du jour o avait eu lieu sa rencontre avec le bless, considrant
d'un air inconsolable son enseigne, une grande clef de bois,
peinte en jaune vif pour simuler l'or, laquelle pendillait sur le
devant de la maison et oscillait  droite et  gauche en criant
d'une manire lugubre, comme si elle se plaignait de n'avoir rien
 ouvrir. Quelquefois il regardait par-dessus son paule dans la
boutique, qui tait si assombrie par les nombreuses marques de sa
profession, si noircie par la fume d'une petite forge, prs de
laquelle son apprenti tait  l'ouvrage, qu'il et t difficile,
pour un oeil inaccoutum  des investigations de ce genre, de
distinguer l autre chose que divers outils d'une faon et d'une
forme grossires, de grands paquets de clefs rouilles, des
morceaux de fer, des serrures  moiti finies, et maint objet de
mme nature, garnissant les murailles ou pendant en grappes du
plafond.

Aprs une longue et patiente contemplation de la clef d'or, et
plusieurs coups d'oeil lancs ainsi derrire lui, Gabriel fit
quelques pas dans la rue, et dirigea un regard furtif vers les
fentres de l'tage suprieur. L'une d'elles, par hasard, s'ouvrit
toute grande en ce moment, et une figure friponne rencontra la
sienne. C'tait une figure illumine par la plus aimable paire
d'yeux tincelants sur lesquels un serrurier et jamais fix sa
vue; c'tait la figure d'une jeune folle, jolie, rieuse, aux
fraches fossettes pleines de sant, la vritable personnification
de la bonne humeur et de la beaut dans sa fleur.

Chut! dit elle tout bas, en se penchant et montrant avec malice
la fentre d'au-dessous; mre dort encore.

-- Encore, ma chrie! rpondit le serrurier du mme ton. Tu en
parles  ton aise. Ne dirait-on pas qu'elle a dormi toute la nuit,
quand elle n'a gure eu plus d'une demi-heure de sommeil? Mais,
Dieu soit lou! le sommeil est une bndiction... il n'y a pas de
doute  cela.

Le serrurier marmotta ces derniers mots pour lui seul.

C'est bien cruel  vous de nous avoir tenus sur pied si tard dans
la nuit, sans seulement nous dire o vous tiez, et sans nous
envoyer au moins un petit mot pour nous rassurer, reprit la jeune
fille.

-- Ah! Dolly, Dolly! rpliqua le serrurier secouant la tte et
souriant, c'est bien cruel  vous d'avoir couru l-haut dans votre
chagrin, pour vous mettre au lit! Descendez djeuner, petite
folle, et bien doucement, ou vous rveilleriez votre mre. Elle
doit tre fatigue, j'en suis sr; certainement elle doit l'tre.

Gardant pour lui ces derniers mots, et rpondant au signe de tte
de sa fille, il allait entrer dans sa boutique, la figure encore
toute rayonnante du sourire que Dolly y avait veill, lorsqu'il
put voir, juste au moment mme, le bonnet de papier goudronn de
son apprenti faire un plongeon afin d'viter l'oeil du matre, et
se reculer de la fentre, pour retourner en tapinois  sa premire
place, o il ne fut pas plutt qu'il se mit  jouer vigoureusement
du marteau.

Encore Simon aux aguets! se dit Gabriel; a ne vaut rien. Que
diable croit-il donc que la petite va dire? Toujours je le
surprends  couter lorsqu'elle parle, jamais  un autre moment.
Mauvaise habitude, Sim, que de se cacher comme a pour faire ses
coups  la sourdine. Ah! vous avez beau jouer du marteau, vous ne
m'terez pas cela de l'ide, quand vous y travailleriez toute
votre vie.

En se parlant ainsi  lui-mme et secouant la tte d'un air grave,
il rentra dans l'atelier et toisa l'objet de ces remarques.

En voil assez pour l'instant, dit le serrurier. Il est inutile
de continuer ce bruit infernal. Le djeuner est prt.

-- Monsieur, dit Sim en levant les yeux sur son matre avec une
politesse tonnante et un petit salut  lui qui s'arrtait net au
cou, je suis  vous immdiatement.

-- Je suppose, marmotta Gabriel, que c'est une phase de la
Guirlande de l'Apprenti, ou des Dlices de l'Apprenti, ou du
Chansonnier de l'Apprenti, ou du Guide de l'Apprenti  la
Potence, ou de quelque autre livre instructif de ce genre-l.
Bon! ne va-t-il pas maintenant se faire beau!...un amour de
serrurier, ma foi.

Sans se douter le moins du monde que son matre l'observait de la
sombre encoignure prs de la porte de la salle  manger, Sim jeta
son bonnet de papier, sauta  bas de son sige, et, en deux pas
extraordinaires, quelque chose entre l'enjambe d'un patineur et
celle d'un danseur de menuet, il bondit jusqu' une sorte de
lavabo  l'autre bout de l'atelier, et l il fit disparatre de sa
figure et de ses mains toutes les traces du travail de la matine,
excutant le mme pas pendant tout le temps avec le plus grand
srieux. Cela fait, il tira de quelque endroit cach un petit
morceau de miroir, dont il s'aida pour arranger ses cheveux et
constater l'tat exact d'un petit bouton qu'il avait sur le nez.
Ayant alors parachev sa toilette, il posa le morceau de miroir
sur un banc peu lev, et regarda par-dessus son paule tout ce
qui put se reflter de ses jambes dans un cadre si troit, avec
une extrme complaisance et une extrme satisfaction.

Sim, comme on l'appelait dans la famille du serrurier, ou M. Simon
Tappertit, comme il s'appelait lui-mme et exigeait que tout le
monde l'appelt au dehors, les jours de fte, sans compter les
dimanches, tait un drle de corps, d'une figure mince, aux
cheveux plats, aux petits yeux, de petite taille, n'ayant pas
beaucoup plus de cinq pieds, mais absolument convaincu dans son
propre esprit qu'il tait au-dessus de la taille moyenne, et
plutt grand qu'autrement. Sa personne, qui tait bien faite,
quoique des plus maigres, lui inspirait une haute admiration; et
ses jambes, qui, dans sa culotte courte, taient deux curiosits,
deux rarets, au point de vue de leur exigut, excitaient en lui
l'enthousiasme  un degr voisin de l'extase. Il avait aussi
quelques ides majestueusement nuageuses, que n'avaient jamais
sondes  fond ses amis les plus intimes, sur la puissance de son
oeil. On n'ignorait pas qu'il tait all jusqu' se vanter de
pouvoir compltement rduire et subjuguer la plus fire beaut par
un simple procd qu'il dfinissait l'oeillade fascinatrice;
mais il faut ajouter que de cette puissance, pas plus que d'un don
homogne qu'il prtendait avoir de vaincre et dompter les animaux,
mme enrags, il n'avait jamais fourni de preuve qu'on pt estimer
tout  fait satisfaisante et dcisive.

Ces prmisses permettent de conclure que le petit corps de
M. Tappertit renfermait une me ambitieuse et pleine de
prsomption. De mme que certaines liqueurs, contenues dans des
barils de dimensions trop troites, fermentent, s'agitent et
s'chauffent dans leur prison, ainsi l'essence spirituelle de
l'me de M. Tappertit fumait quelquefois dans le prcieux baril de
son corps, jusqu' ce que, avec beaucoup d'cume, de mousse et de
fracas, elle s'ouvrt de force un passage, et emportt tout devant
elle. Il avait coutume de remarquer, dans ces occasions, que son
me lui avait mont  la tte; et, dans ce nouveau genre
d'ivresse, il lui tait arriv nombre d'anicroches et de
msaventures, qu'il avait frquemment caches, non sans de grandes
difficults,  son digne matre.

Sim Tappertit, parmi les autres fantaisies dont cette me se
repaissait et se rgalait incessamment (fantaisies qui, telles que
le foie de Promthe, se multipliaient par la consommation), avait
une haute ide de son ordre; et la servante l'avait entendu
exprimer ouvertement le regret que les apprentis ne pussent plus
porter de btons pour en assommer les pkins, selon son expression
nergique. Il aurait dit aussi qu'on avait jadis stigmatis
l'honneur de leur corps par l'excution de Georges Barnwell; que
les apprentis n'eussent pas d se soumettre bassement  cette
excution, qu'ils eussent d rclamer leur collgue  la
lgislature, d'abord d'une manire calme, puis, s'il le fallait,
au moyen d'un appel aux armes, dont ils auraient fait usage comme
ils l'auraient jug  propos dans leur sagesse. Ces rflexions
l'amenaient toujours  considrer quel glorieux instrument les
apprentis pourraient devenir encore, si seulement ils avaient 
leur tte un esprit suprieur; et il faisait alors d'une faon
tnbreuse, et terrifiante pour ceux qui l'coutaient, allusion 
certains gaillards de sa connaissance, tous crnes finis, et  un
certain Coeur-de-Lion prt  devenir leur capitaine, lequel, une
fois en besogne, ferait trembler le lord-maire sur son trne
municipal.

Quant au costume et  la dcoration personnelle, Sim Tappertit
n'tait pas d'un caractre moins aventureux ni moins entreprenant.
On l'avait vu, chose incontestable, ter des manchettes superfines
au coin de la rue les dimanches soir, et les mettre soigneusement
dans sa poche avant de rentrer au logis; et il tait notoire que,
tous les jours de grande fte, il avait l'habitude de changer ses
boucles de genouillres en simple acier contre des boucles de
strass reluisant, sous l'abri amical d'un poteau, trs commodment
plant audit endroit. Ajoutez  cela qu'il tait g de vingt ans
juste; que son extrieur lui en donnait davantage, et sa
suffisance au moins deux cents; qu'il ne trouvait pas de mal  ce
qu'on le plaisantt en passant sur son admiration pour la fille de
son matre; et qu'il avait mme, comme on l'invitait, dans une
certaine taverne obscure,  proposer la sant de la dame qu'il
honorait de son amour, port le toast suivant, avec force
oeillades et lorgnades: Une belle crature dont le nom de baptme
commence par un D. Et maintenant le lecteur sait de Sim
Tappertit, qui avait en ce moment rejoint  table le serrurier,
tout ce qu'il est ncessaire d'en savoir pour faire connaissance
avec lui.

C'tait un repas substantiel: car, indpendamment du th de
rigueur et de ses accessoires, la table craquait sous le poids
d'une bonne rouelle de boeuf, d'un jambon de premire qualit, et
de divers tages de gteau beurr du Yorkshire, dont les tranches
s'levaient l'une sur l'autre dans la disposition la plus
apptissante. Il y avait aussi un superbe cruchon bien verni,
ayant la forme d'un vieux bonhomme qui ressemblait un peu au
serrurier; au-dessus de sa tte chauve tait une belle mousse
blanche qui lui tenait lieu de perruque et promettait,  ne pas
s'y tromper, une ale ptillante brasse  la maison. Mais plus
adorable que cette ale jolie brasse  la maison, que le gteau du
Yorkshire, que le jambon, que le boeuf, qu'aucune autre chose 
manger ou  boire que la terre ou l'air ou l'eau pt fournir, il y
avait l, prsidant  tout, la fille du serrurier, aux joues de
rose: devant ses yeux noirs le boeuf perdait tout son prestige, et
la bire n'tait plus rien, ou peu s'en faut.

Les pres ne devraient jamais embrasser leurs filles en prsence
de jeunes gens. C'est trop aussi. Il y a des limites aux preuves
humaines. Voil justement ce que pensait Sim Tappertit quand
Gabriel attira, vers ses lvres les lvres roses de sa fille...
Ces lvres qui taient chaque jour si prs de Sim, et pourtant si
loin! Il respectait son matre, mais il aurait souhait dans ce
moment-l que le gteau de Yorkshire l'toufft plutt.

Pre, dit la fille du serrurier, lorsque fut finie cette
embrassade, qu'est-ce donc que j'apprends? Est-il bien vrai que
cette nuit...

-- Tout a est vrai, chre enfant; vrai comme l'vangile, Doll.

-- M. Chester fils vol, et gisant bless sur la route, quand vous
tes survenu?

-- Oui; M. douard. Et auprs de lui Barnab, criant au secours
tant qu'il pouvait. Je suis survenu fort  point, car c'est une
route solitaire; il tait tard, et, comme la nuit tait froide, et
que le pauvre Barnab avait encore moins de raison qu'
l'ordinaire, par suite de sa surprise et de son pouvante, le
jeune monsieur n'en avait pas pour longtemps de s'en aller dans
l'autre monde.

-- Je tremble, rien que d'y penser! cria sa fille en frmissant.
Comment l'avez-vous reconnu?

-- Reconnu? rpliqua le serrurier. Je ne l'ai pas reconnu. Et le
moyen de le reconnatre? Je ne l'avais jamais vu; j'avais
seulement mainte fois entendu parler de lui, comme j'en avais
parl moi-mme sans le connatre. Je l'ai transport chez mistress
Rudge, et elle ne l'eut pas plus tt vu, qu'elle me dit qui
c'tait.

-- Mlle Emma, pre, si cette nouvelle lui arrive, exagre comme
elle le sera certainement, est capable d'en devenir folle.

-- Eh mais! coutez donc encore, et voyez  quoi un homme s'expose
quand il a bon coeur, dit le serrurier. Mlle Emma tait avec son
oncle au bal masqu,  Carlisle-House; elle y tait alle bien
malgr elle, m'a-t-on dit  la Garenne. Savez-vous ce que fait
votre imbcile de pre, aprs avoir tenu conseil avec mistress
Rudge? Il y va lorsqu'il aurait d tre dans son lit; il sollicite
la protection de son ami le portier, s'affuble d'un masque et d'un
domino, et se mle aux masques.

-- Et comme c'est bien digne de lui d'avoir fait cela! s'cria la
fillette, lui mettant son beau bras autour du cou, et lui donnant
le plus enthousiaste des baisers.

-- Bien digne de lui! rpta Gabriel, qui affectait de grommeler,
mais qui videmment tait enchant du rle qu'il avait jou et des
louanges de sa fille. Bien digne de lui! C'est ainsi que parle
votre mre. Cela n'empche pas qu'il s'est ml  la foule;
harcel, tourment, je vous en rponds, par des gens qui venaient
lui rebattre les oreilles de leur: Est-ce que tu ne me connais
pas, beau masque? moi je te connais bien, et d'un tas de sottises
de cette espce. Sans compter qu'il y serait encore  chercher,
s'il n'y avait eu, dans une petite salle, une jeune dame qui
venait de retirer son masque,  cause de l'extrme chaleur de
l'endroit, et qui restait assise l toute seule.

-- Et c'tait elle? dit sa fille prcipitamment.

-- Et c'tait elle, rpondit le serrurier; et je ne lui eus pas
plutt murmur  l'oreille ce dont il s'agissait, avec autant de
mnagement, Doll, et presque avec autant d'art que vous auriez pu
en mettre vous-mme, qu'elle jeta un cri aigu et s'vanouit.

-- Et alors qu'arriva-t-il aprs? demanda sa fille.

-- Eh mais! un troupeau de masques accourut autour d'elle; il y
eut un bruit gnral, un brouhaha, et je m'estimai heureux de
m'esquiver: voil tout, rpliqua le serrurier. Ce qui arriva
lorsque je revins au logis, vous pouvez le deviner, si vous ne
l'avez pas entendu. Ah!... Bien... Ma foi! il ne faut pas toujours
avoir la mort dans l'me. Passez-moi Tobie par ici, chre enfant.

Ce Tobie, c'tait le cruchon brun dont il a dj t fait mention.
Le serrurier, qui pendant tout l'entretien avait exerc d'affreux
ravages parmi les comestibles, appliqua les lvres au front
bienveillant du digne bonhomme, et les y laissa si longtemps
colles, tandis qu'il levait lentement le vase en l'air qu' la
fin il eut la tte de Tobie sur son nez; alors il fit claquer ses
lvres, et le replaa sur la table avec un regret plein de
tendresse.

Quoique Sim Tappertit n'et pas pris part  cette conversation, et
que la parole ne lui et jamais t adresse, il n'avait pas
manqu de faire en silence les manifestations d'tonnement qu'il
croyait les plus propres  dployer avec succs la puissance
fascinatrice de ses yeux. Regardant la pause qui avait suivi le
dialogue comme une circonstance particulirement avantageuse, et
voulant frapper un grand coup sur la fille du serrurier (elle le
regardait alors,  ce qu'il croyait dans une muette admiration),
il commena  crisper et contracter sa figure, et principalement
ses yeux;  faire des contorsions si extraordinaires, si hideuses,
si incomparables, que Gabriel, qui regarda par hasard de son ct,
en fut tout bahi.

Eh mais! que diable a donc ce garon? cria le serrurier. Est-ce
qu'il s'touffe?

-- Qui? demanda Sim avec quelque ddain.

-- Qui? Eh mais! vous, rpliqua son matre. Pourquoi faites-vous
ces horribles grimaces  table?

-- Chacun son got, monsieur; si j'aime les grimaces, moi! dit
M. Tappertit, un peu dconcert; et ce qui le dconcertait le
plus, c'tait d'avoir vu la fille du serrurier sourire.

-- Sim, rpliqua Gabriel en riant de bon coeur, pas de btises; je
voudrais vous voir devenir raisonnable. Ces jeunes gens, ajouta-t-
il en se tournant vers sa fille, sont toujours  faire quelque
folie. Il y a eu une querelle hier au soir entre Joe Willet et le
vieux John, quoique je ne puisse pas dire que Joe ft tout  fait
dans son tort. Un de ces matins on ne le trouvera plus l-bas; il
sera parti pour chercher fortune, et courir la prtentaine. Eh
mais! qu'y a-t-il, Doll? c'est vous qui faites des grimaces
maintenant. Allons, je vois bien que les filles ne valent pas
mieux que les garons!

-- C'est le th, dit Dolly en devenant tour  tour trs rouge et
trs ple (c'est toujours comme a quand on se brle), il est si
chaud!

M. Tappertit fit de gros yeux  un pain de quatre livres qui tait
sur la table, et respira fortement.

Est-ce tout? rpondit le serrurier. Mets dans ton th un peu plus
de lait. Oui, j'en suis fch pour Joe, parce que c'est un brave
jeune homme, qui gagne  tre connu, mais il partira tout  coup,
vous verrez. Il me l'a, ma foi! dit lui-mme.

-- Vraiment, cria Dolly d'une voix faible, vraiment!

-- Est-ce le th qui vous chatouille encore le gosier, chre
enfant? dit le serrurier.

Mais, avant que sa fille et pu lui rpondre, elle fut prise d'une
toux importune, d'une espce de toux si dsagrable que, l'accs
fini, des larmes sortaient de ses beaux yeux. Le bon serrurier
tait encore  lui donner de petites tapes sur le dos, et  lui
prodiguer de doux remdes de mme nature, lorsqu'on reut un
message de Mme Varden. Elle faisait savoir  tous ceux que cela
pouvait intresser, qu'elle se sentait beaucoup trop indispose
pour se lever, aprs l'agitation et l'anxit de la nuit
prcdente; qu'en consquence elle dsirait qu'on lui procurt
immdiatement la petite thire noire avec du bon th bien fort,
une demi-douzaine de rties beurres, une plate raisonnable de
boeuf et de jambon en tranches minces, et le _Manuel protestant_
en deux volumes in-douze. Comme quelques autres dames qui, dans
les ges reculs, fleurirent sur ce globe, Mme Varden tait
d'autant plus dvote qu'elle tait de moins bonne humeur. Chaque
fois qu'elle et son mari se trouvaient, contre l'habitude, en
msintelligence, le _Manuel protestant_ reprenait tout de suite
faveur.

Sachant par exprience ce que cette requte voulait dire, le
triumvirat dut se dissoudre. Dolly alla faire excuter en toute
hte les ordres de sa mre; Gabriel monta dans sa carriole pour
aller dehors vaquer  quelque affaire, et Sim retourna  sa
besogne journalire dans l'atelier, toujours avec ses gros yeux
fixes, quoique le pain de quatre livres restt derrire lui sur la
table.

Que dis-je? ses gros yeux grossirent encore, et, lorsqu'il eut
nou son tablier, ils taient gigantesques. Ce ne fut pas avant de
s'tre plusieurs fois promen de long en large, les bras croiss,
en faisant les plus grandes enjambes qu'il pouvait faire, et
d'avoir cart  coups de pied une foule de menus objets, que ces
lvres commencrent  onduler. Enfin une sombre drision parut sur
ses traits, et il sourit, et en mme temps il profra avec un
mpris suprme le monosyllabe Joe!

Je l'ai joliment fascine avec mon oeillade pendant qu'il parlait
de ce garon, dit-il; voil naturellement ce qui l'a rendue si
confuse... Joe!

Il se repromena de long en large plus vite encore, et, s'il est
possible, avec de plus grandes enjambes; s'arrtant quelquefois
pour regarder un peu ses jambes, quelquefois pour jaculer avec un
geste terrible un autre Joe! Au bout d'un quart d'heure ou
environ, il reprit le bonnet de papier, et il essaya de
travailler. Non, il ne pouvait venir  bout de rien faire.

Je ne ferai rien aujourd'hui dit M. Tappertit en jetant par terre
son ouvrage, que repasser. Je vais repasser tous les outils. Le
mtier de rmouleur va mieux  mon humeur. Joe!

Whir-r-r-r. La meule fut bientt en mouvement, on vit jaillir une
pluie d'tincelles: c'tait l'occupation qu'il fallait  son
esprit effervescent.

Whir-r-r-r-r-r.

a ne se passera pas comme a! dit M. Tappertit, s'arrtant d'un
air de triomphe et essuyant sur sa manche sa figure chauffe a
ne se passera pas comme a. Je dsire qu'il n'y ait pas de sang
rpandu.

Whir-r-r-r-r-r-r-r.




CHAPITRE V.


Aussitt qu'il eut termin les affaires du jour, le serrurier
sortit seul pour visiter le gentleman bless et s'assurer des
progrs de son rtablissement. La maison o il l'avait laiss
tait dans une rue dtourne de Southwark non loin de London-
Bridge, et ce fut l qu'il se dirigea de toute sa vitesse, bien
dcid  s'y arrter le moins possible et  revenir se coucher de
bonne heure.

La soire tait temptueuse presque autant que celle de la veille.
Un homme solide comme Gabriel avait de la peine  rester sur ses
jambes au coin des rues ou  tenir tte au vent, qui se montrait
parfois le plus fort et le repoussait en arrire de quelques pas
ou, malgr toute son nergie, le forait de s'abriter sous une
vote  l'entre de quelque maison, jusqu' ce que la bourrasque
et puis sa furie. De temps en temps un chapeau ou une perruque,
ou l'un et l'autre arrivaient en filant et roulant, en gambadant
devant lui follement, tandis que le spectacle plus srieux de
tuiles et d'ardoises qui tombaient, ou de masses de brique ou de
mortier ou de morceaux de pierres de couronnement qui rsonnaient
sur le trottoir tout  ct de lui, et se brisaient en mille
clats n'augmentait pas le charme de son expdition, et ne rendait
pas la route moins effrayante.

Ce n'est pas amusant, pour un homme de mon ge, de faire une
visite par une telle soire! dit le serrurier en frappant
doucement  la porte de la veuve. J'aimerais mieux tre dans
l'encoignure de la chemine du vieux John, ma parole!

-- Qui est l? demanda du dedans une voix de femme. On lui
rpondit; elle ajouta vite un mot de bienvenue, et la porte fut
promptement ouverte.

Cette femme avait environ quarante ans, peut-tre deux ou trois
ans de plus, une physionomie riante et une figure qui autrefois
avait t jolie. Elle portait des traces d'affliction et
d'inquitude, mais des traces dj anciennes; le temps les avait
lisses. Quiconque n'avait accord par hasard qu'un simple coup
d'oeil  Barnab aurait reconnu que cette femme tait sa mre.
Leur ressemblance tait frappante; mais l o le visage du fils
offrait l'garement et le vide de la pense, il y avait chez la
mre ce calme patient qui est le rsultat de longs efforts et
d'une paisible rsignation.

Une seule chose, dans sa figure, tait trange et saisissante.
Vous ne pouviez pas la regarder, au milieu de son humeur la plus
joyeuse, sans la reconnatre capable,  un degr extraordinaire,
d'exprimer la terreur. Ce n'tait point  la surface. Ce n'tait
pas non plus particulirement dans un de ses traits; vous ne
pouviez prendre ni les yeux, ni la bouche, ni les lignes de la
joue, et dire en les dtaillant que cela tenait  quelqu'un d'eux
pris  part. Il y avait plutt, dans l'ensemble, je ne sais o, en
embuscade, quelque chose qu'on ne voyait jamais que d'une manire
obscure, mais qui tait toujours l sans s'absenter jamais une
minute. C'tait l'ombre la plus faible, la plus fugitive, de
quelque regard, expression soudaine, enfante sans doute par un
moment rapide d'intense et inexprimable horreur; mais, si vague et
faible que ft cette ombre, elle faisait deviner ce que cette
expression avait d tre, et la fixait dans l'esprit comme l'image
d'un mauvais rve.

Plus faible, plus chtive, manquant de force et d'nergie, pour
ainsi dire,  raison des tnbres de son intelligence, la mme
empreinte s'tait grave dans la physionomie du fils. Si on avait
vu cela dans un portrait, on aurait demand la lgende, on
n'aurait pu regarder la toile sans tre obsd par une curiosit
pnible. Les personnes qui connaissaient l'histoire du Maypole, et
se souvenaient de ce qu'tait la veuve avant l'assassinat de son
mari et de son matre, n'avaient pas besoin d'explication. Outre
la faon dont la malheureuse avait chang, on se rappelait que,
quand son fils tait n, le jour mme o l'on avait su la nouvelle
du double meurtre, il portait sur son poignet une marque semblable
 une tache de sang mal efface.

Dieu vous garde! voisine, dit le serrurier, en la suivant de
l'air d'un vieil ami dans une petite salle  manger o brillait un
bon feu.

-- Et vous pareillement, rpondit-elle avec un sourire. C'est
votre excellent coeur qui vous a ramen ici. Rien ne peut vous
retenir chez vous, je le sais de longue date s'il y a des amis 
servir ou  consoler au dehors.

-- Fi! Fi! rpliqua le serrurier en se frottant les mains et les
rchauffant. Voil bien les femmes! il ne leur faut pas
grand'chose pour jaser. Comment va le malade, voisine?

-- Il dort maintenant. Il a t trs agit vers le jour, et
pendant quelques heures il s'est tourn et retourn
douloureusement; mais la fivre l'a quitt, et le mdecin dit
qu'il sera bientt guri. Dfense de le transporter avant demain.

-- Il a eu des visites aujourd'hui, hein? dit Gabriel avec
finesse.

-- Oui, M. Chester pre est rest ici depuis que nous l'avons
envoy prvenir, et il ne faisait que de partir quand vous avez
frapp.

-- Pas de dames? dit Gabriel en haussant les sourcils, et d'un air
dsappoint.

-- Une lettre, reprit la veuve.

-- Allons! a vaut mieux que rien! cria le serrurier. Qui en tait
porteur?

-- Barnab, naturellement.

-- Barnab est un bijou! dit Varden. Il va et vient  son aise l
o nous autres, qui nous croyons plus raisonnables que lui,
serions fort embarrasss d'en faire autant. Il n'est pas  courir
encore, j'espre?

-- Dieu merci, il est dans son lit. Comme il a t debout toute la
nuit, vous savez et toute la journe sur pied, il tait rompu de
fatigue. Ah! voisin, si je pouvais seulement le voir plus souvent
aussi tranquille, si je pouvais seulement dompter cette terrible
inquitude!

-- Cela viendra, dit le serrurier avec bont; cela viendra. Ne
vous laissez pas abattre. Je trouve qu'il gagne en raison chaque
jour.

La veuve secoua la tte; et, cependant, bien qu'elle st que le
serrurier cherchait  l'encourager, et qu'il ne parlait pas ainsi
de conviction, elle prouvait de la joie  entendre mme cet loge
de son pauvre bent de fils.

Il finira par faire un homme d'esprit, continua le serrurier.
Prenez garde que, quand nous deviendrons de vieux radoteurs,
Barnab ne nous fasse la nique. Je ne vous dis que a. Mais notre
autre ami, ajouta-t-il en regardant sous la table et autour du
plancher, le plus fin matois de tous les matois, o donc est-il?

-- Dans la chambre de Barnab, rpliqua la veuve avec un sourire
languissant.

-- Ah! c'est celui-l qui est un rus compre, dit Varden en
secouant la tte. Je serais bien fch de parler de choses
secrtes devant lui. Ah! c'est a un fameux gaillard. Je parie
qu'il pourrait lire, crire et compter, s'il voulait s'en donner
la peine. Qu'est-ce que j'entends l? N'est-ce pas lui qui tape 
la porte?

-- Non, rpondit la veuve; c'tait dans la rue, je pense. coutez!
oui. Encore ce bruit. Il y a quelqu'un qui frappe doucement au
volet. Qui ce peut-il tre?

Ils avaient parl  voix basse, car le malade tait couch au-
dessus; et, comme les murs et les plafonds taient minces et
lgrement btis, le son de leurs voix aurait, sans cette
prcaution, troubl son sommeil. La personne qui frappait, quelle
qu'elle ft, avait pu se tenir fort prs du volet sans rien
entendre; et voyant la lumire  travers les fentes, sans aucun
bruit, elle avait bien pu croire qu'il n'y avait l qu'une seule
personne.

Quelque brigand de voleur, peut-tre, dit le serrurier. Donnez-
moi la lumire.

-- Non, non, rpondit-elle prcipitamment: de tels visiteurs ne
sont jamais venus  ce pauvre logis. Restez ici. Je suis toujours
 mme de vous appeler en cas de besoin. Je prfre y aller seule.

-- Pourquoi? dit le serrurier, laissant  contrecoeur la chandelle
qu'il avait prise de dessus la table.

-- Parce que, je ne sais pourquoi, mais c'est plus fort que moi,
rpondit-elle. On frappe encore; ne me retenez pas, je vous en
supplie.

Gabriel la regarda, grandement tonn de voir une personne
d'ordinaire si calme et si tranquille en proie  une pareille
agitation, et pour si peu de chose. Elle quitta la chambre et
ferma la porte derrire elle. Un moment elle resta l, comme si
elle hsitait, sa main sur la serrure. Dans ce court intervalle il
y eut encore un petit coup donn; et une voix tout prs de la
fentre, une voix dont le souvenir parut rveiller chez lui des
ides dsagrables, chuchota: Dpchez-vous.

Ces mots furent prononcs  voix basse, mais distinctement, de
cette voix qui arrive si vite aux oreilles de ceux qui dorment, et
qui les rveille en sursaut. Un instant cela fit tressaillir le
serrurier; il se recula involontairement de la fentre et couta.

Le vent grondant lourdement dans la chemine ne lui permit pas
trop d'entendre ce qui se passa; mais il aurait affirm que la
porte de la rue avait t ouverte, que le pas d'un homme avait
fait craquer le plancher, puis qu'il y avait eu un moment de
silence, silence interrompu par quelque chose d'touff, qui
n'tait ni un cri perant, ni un gmissement, ni un appel au
secours, et qui cependant aurait pu tre tout cela galement; et
les mots: Mon Dieu! prononcs d'une voix qu'il n'avait pas
entendue sans un frisson.

Il s'lana aussitt dehors. Enfin il la vit, cette terrible
expression, celle qu'il connaissait si bien, pour l'avoir devine,
sans l'avoir vue auparavant sur la figure de la veuve. Elle tait
l debout, comme gele sur le sol, les yeux effars, les joues
livides, chaque trait d'une fixit lugubre,  regarder l'homme
qu'il avait rencontr dans la sombre nuit de la veille. Les yeux
de cet homme se croisrent avec ceux du serrurier. Ce ne fut qu'un
clair, un instant, un souffle sur une glace polie, et il n'tait
plus l.

Le serrurier allait l'atteindre; il avait presque saisi les pans
de sa redingote flottante, quand ses bras furent troitement
serrs par la veuve, qui se jeta sur le pav devant lui.

De l'autre ct! de l'autre ct! cria-t-elle. Il a pris de
l'autre ct. Revenez! revenez!

-- De l'autre ct! je le vois maintenant, rpondit le serrurier,
l-bas; voici son ombre qui passe o est cette lumire. Que fait
cet homme? Qui est-il? Laissez-moi courir aprs lui.

-- Revenez! revenez! s'cria la femme, luttant avec lui et
l'treignant dans ses bras. Ne le touchez pas, au nom de votre
salut. Je vous en adjure, revenez! Il emporte d'autres vies que la
sienne. Revenez!

-- Que voulez-vous dire?

-- Inutile de savoir ce que je veux dire. Ne demandez rien, n'en
parlez plus, n'y pensez plus. Il ne faut pas qu'on le suive, qu'on
lui fasse obstacle, qu'on l'arrte. Revenez!

Le vieillard la regarda tout bahi, au moment o elle se tordait
pour s'attacher  lui; et, vaincu par sa douleur imptueuse, il se
laissa entraner dans la maison. Ce ne fut pas avant d'avoir mis
la chane, ferm la porte  double tour, assur chaque verrou et
chaque barre avec l'ardeur furieuse d'une folle, et l'avoir tir
en arrire dans la chambre, qu'elle dirigea de nouveau sur lui ce
regard de statue, plein d'horreur, et que, s'affaissant sur une
chaise, elle se couvrit la figure et frissonna comme si la main de
la mort tait sur elle.




CHAPITRE VI.


tonn  l'excs des vnements qui s'taient passs avec tant de
rapidit et de violence, le serrurier contempla cette femme qui
frissonnait sur sa chaise, de l'air d'un homme hbt; il l'aurait
contemple beaucoup plus longtemps, si la compassion et l'humanit
n'eussent dli sa langue.

Vous tes malade, dit Gabriel. Laissez-moi appeler quelque
voisine.

-- Non, pour tout au monde, rpondit-elle en lui faisant signe de
sa main tremblante et tenant sa figure encore dtourne. C'est
bien assez que vous vous soyez trouv ici pour voir cela.

-- Oui, plus qu'assez; c'est trop ou trop peu, dit Gabriel.

-- Soit, rpliqua-t-elle. Comme vous voudrez. Pas de questions, je
vous en supplie.

-- Voisine, dit le serrurier aprs une pause, est-ce beau, est-ce
raisonnable, est-ce juste envers vous-mme? Est-ce digne de vous,
qui me connaissez depuis si longtemps et m'avez demand conseil
pour toutes sortes de choses? digne de vous,  qui j'ai connu
l'esprit vigoureux et le coeur ferme quand vous n'tiez encore
qu'une enfant?

-- J'en ai eu grand besoin, rpondit-elle. Je vieillis  la fois
par les annes et par les inquitudes. C'est peut-tre l une trop
rude preuve qui m'a nerv le coeur et affaibli l'esprit. Ne me
parlez pas.

-- Comment puis-je voir ce que j'ai vu, et me taire? rpartit le
serrurier. Quel tait cet homme, et pourquoi sa venue a-t-elle
produit en vous ce changement?

Elle demeura silencieuse, mais se cramponna  la chaise comme pour
s'empcher de choir par terre.

Je m'autorise d'une ancienne connaissance, Marie, dit le
serrurier, car j'ai toujours eu la plus vive affection pour vous,
et peut-tre ai-je essay de vous le prouver quand a m'a t
possible. Quel est cet homme de mauvaise mine, et qu'a-t-il 
faire avec vous? Quel est ce fantme qu'on ne voit que par les
nuits les plus noires et par de mauvais temps? Comment connat-il
et pourquoi vient-il hanter cette maison, chuchotant  travers les
fentes et les crevasses, comme s'il y avait entre lui et vous
quelque chose dont ni l'un ni l'autre n'oserait parler tout haut?
Qui est-il?

-- Vous avez bien raison de dire qu'il hante cette maison,
rpliqua la veuve d'une voix languissante. Son ombre a plan sur
elle et sur moi dans la lumire et dans les tnbres,  midi et 
minuit. Et maintenant, enfin, le voil revenu en chair et en os.

-- Mais il ne serait pas parti en chair et en os, rpliqua le
serrurier avec quelque irritation, si vous aviez laiss libres mes
bras et mes jambes. Quelle nigme est ceci?

-- C'en est une, rpondit-elle, et en mme temps elle se leva, qui
doit rester  jamais une nigme. Je n'ose pas vous en dire
davantage.

-- Vous n'osez pas! rpta le serrurier confondu de surprise.

-- Ne me pressez point. Je suis malade et faible, et toutes mes
facults vitales semblent mortes au dedans de moi. Non! ne me
touchez point non plus.

Gabriel, qui s'tait avanc de quelques pas pour la secourir,
recula lorsqu'elle fit cette exclamation prcipite, et la regarda
en silence avec un profond tonnement.

Laissez-moi aller seule, dit-elle  voix basse, et que les mains
d'un honnte homme ne touchent pas les miennes ce soir. Quand
elle eut march en chancelant vers la porte, elle se retourna, et
ajouta avec un violent effort: N'oubliez pas que ceci est un
secret qu'il faut, de toute ncessit, que je confie  votre
honneur. Vous tes un homme sr. Comme vous avez toujours t bon
et affectueux pour moi, gardez-le. Si vous entendez quelque bruit
l-haut, excusez mon absence; imaginez quelque prtexte; dites
n'importe quoi, sauf ce que vous avez vu en ralit, et que jamais
un mot, un regard entre nous, ne rappelle cette circonstance. Je
me fie  vous. Songez-y, je me fie  vous. Et jusqu'o va ma
confiance en vous, jamais vous ne pourriez le concevoir.

Fixant ses yeux sur lui un instant, elle s'loigna et le laissa
seul dans la chambre.

Gabriel, ne sachant que penser, se tenait debout, l'oeil fix sur
la porte; son visage tait plein d'tonnement et d'pouvante. Plus
il mditait sur ce qui venait de se passer, moins il pouvait y
donner quelque explication favorable. Trouver cette femme veuve,
dont la vie avait t suppose pendant tant d'annes une vie de
solitude et de retraite, et qui, par sa paisible rsignation  ses
douleurs, avait gagn l'estime et le respect de tous ceux qui la
connaissaient, la trouver lie mystrieusement avec un homme
sinistre, s'alarmant de son apparition, et pourtant l'aidant 
s'chapper, c'tait une dcouverte qui le peinait autant qu'elle
l'effrayait. La pleine confiance qu'elle venait de montrer dans sa
discrtion, et le consentement tacite qu'il y avait donn,
augmentaient la dtresse de son esprit. S'il et parl hardiment,
s'il et persist  la questionner, s'il l'et retenue quand elle
s'tait leve pour quitter la chambre, s'il et fait une
protestation quelconque, au lieu de se compromettre lui-mme par
son silence, comme il sentait bien s'tre compromis, il aurait t
plus  son aise.

Pourquoi lui ai-je laiss dire que c'tait un secret et qu'elle
me le confiait? dit Gabriel en mettant sa perruque sur un ct de
sa tte pour se gratter d'une manire plus commode, et regardant
le feu avec tristesse. Je n'ai pas plus de prsence d'esprit que
le vieux John lui-mme. Pourquoi ne lui ai-je pas dit d'un ton
ferme: Vous n'avez pas le droit d'avoir de pareils secrets, et je
vous somme de me dire ce que cela signifie? au lieu de rester
bouche bante devant elle, comme un vieil imbcile que je suis!
Mais c'est bien l mon faible. Je sais, au besoin, rsister
obstinment  des hommes; mais des femmes peuvent, quand elles le
veulent, me rouler autour de leurs doigts comme le fil de leurs
quenouilles.

Il ta tout  fait sa perruque en faisant cette rflexion, chauffa
au feu son mouchoir, et commena de s'en frotter et polir sa tte
chauve, jusqu' ce qu'elle redevnt luisante.

Et cependant, dit le serrurier que calmait cette douce opration
et qui s'arrta pour sourire, ce n'est peut-tre rien. Quelque
braillard d'ivrogne qui s'efforait d'entrer dans la maison; il
n'en faudrait pas davantage pour alarmer une me aussi tranquille
que la sienne. Mais alors (et cette pense le tourmentait),
comment se fait-il que ce soit cet homme? comment se fait-il qu'il
ait cette influence-l sur elle? comment se fait-il qu'elle l'ait
aid  m'chapper? et plus que tout cela, comment se fait-il
qu'elle ne m'ait pas dit que c'tait une peur soudaine, et rien de
plus? Triste chose que d'avoir en une minute  se dfier d'une
personne qu'on connat depuis si longtemps, et d'une ancienne
bonne amie, par-dessus le march; mais le moyen de ne pas le
faire, lorsque tout cela vous frappe l'esprit!... Est-ce Barnab
qui arrive l?

-- Oui! cria-t-il en jetant un regard dans la chambre et faisant
un signe de tte. Sans doute, c'est Barnab. Comment l'avez-vous
devin?

-- Par votre ombre, dit le serrurier.

-- Hoho! cria Barnab en lanant, un coup d'oeil par-dessus son
paule, elle est bon enfant, cette ombre, de s'attacher  moi,
quoique je ne sois qu'un insens. Quel joyeux compagnon! Nous
sautons, nous nous promenons, nous courons, nous gambadons si bien
sur l'herbe ensemble! Quelquefois il est la moiti aussi haut
qu'un clocher d'glise, et quelquefois pas plus grand qu'un nain.
Tantt il va devant, tantt derrire, et tout de suite il se
drobe avec adresse; le voil par ici, le voil par l; s'arrtant
lorsque je m'arrte, et croyant que je ne peux pas le voir,
quoique j'aie l'oeil sur lui, bel et bien. Ah! c'est un joyeux
compagnon. Dites-moi, est-il insens aussi?... Je crois qu'il
l'est.

-- Pourquoi? demanda Gabriel.

-- Parce qu'il ne se lasse jamais de se moquer de moi. Il ne fait
que cela tout le long de la journe... Pourquoi ne venez-vous pas?

-- O?

-- L-haut. Il vous demande. Restez...  propos; et lui, o est
son ombre? Voyons. Vous qui tes un homme raisonnable, dites-moi
a.

--  ct de lui, Barnab,  ct de lui, je suppose, rpondit le
serrurier.

-- Non, rpliqua-t-il en secouant la tte. Devinez encore.

-- Elle est alle se promener, peut-tre bien?

-- Il a chang d'ombre avec une femme, chuchota l'idiot  son
oreille, et puis il recula d'un air de triomphe. Son ombre  elle
est toujours avec lui, et son ombre  lui toujours avec elle.
C'est un jeu, je pense, hein?

-- Barnab, dit le serrurier d'un air grave, venez ici, mon
garon.

-- Je sais ce que vous voulez me dire. Je sais! rpliqua-t-il en
s'loignant de lui. Mais je suis un malin, je me tais. Je ne vous
dis qu'une chose: tes-vous prt?

En achevant ces mots, il saisit la lumire, et l'agita sur sa tte
avec un rire gar.

-- Doucement, bellement, dit le serrurier, dployant toute son
influence pour le maintenir calme et paisible. Je croyais que vous
tiez all dormir.

-- Voil comme je dormais, rpondit-il les yeux dmesurment
ouverts. Il y avait de grandes figures allant et venant, tout prs
de ma figure, et ensuite, un mille plus loin, des endroits bas 
travers lesquels il fallait ramper, bon gr mal gr; de hautes
glises du fate desquelles il fallait tomber; une foule
d'tranges cratures se pressant les unes contre les autres de la
tte aux pieds pour s'asseoir sur le lit. C'est dormir cela, hein?

-- Des rves, Barnab, des rves, dit le serrurier.

-- Des rves! rpta-t-il doucement en s'approchant de lui. Ce ne
sont pas des rves.

-- Qu'est-ce donc, rpliqua le serrurier, si ce ne sont pas des
rves?

-- Je rvais, dit Barnab, en passant son bras dans le bras de
Varden et en regardant de fort prs sa figure, tandis qu'il lui
chuchotait sa rponse. Je rvais prcisment tout  l'heure que
quelque chose (cela avait la forme d'un homme) me suivait, venait
sans bruit derrire moi, ne voulait pas me laisser, mais tait
toujours  se cacher et  se tapir, comme un chat, dans des coins
noirs, et  attendre mon passage; alors cela sortait en rampant et
cela venait sans bruit derrire moi. M'avez-vous jamais vu courir?

-- Plus d'une fois, vous le savez bien.

-- Jamais vous ne m'avez vu courir comme je l'ai fait dans ce
rve. Cela se mit  ramper encore pour me harceler: plus prs,
plus prs, plus prs. Je courus plus vite, je sautai, je m'lanai
hors du lit, et vers la fentre, et l dans la rue en bas. Mais il
nous attend. Venez-vous?

-- Quoi! dans la rue en bas, cher Barnab? dit Varden,
s'imaginant dcouvrir quelque rapport entre cette vision et ce qui
s'tait pass tout  l'heure.

Barnab le regarda fixement, marmotta des paroles incohrentes,
agita de nouveau la lumire sur sa tte, rit, et serrant le bras
du serrurier contre le sien d'une manire plus troite le
conduisit  l'tage suprieur en silence.

Ils entrrent dans une chambre  coucher des plus simples, garnie
de quelques chaises dont les pieds en fuseau donnaient la date de
leur naissance. Le reste de l'ameublement n'avait pas grande
valeur; mais il tait tenu avec beaucoup de propret.

Dans une bergre devant le feu, ple et affaibli par une perte de
sang considrable, tait pench douard Chester, le jeune
gentleman qui avait le premier quitt le Maypole, durant la soire
prcdente. Il tendit la main au serrurier, et lui souhaita la
bienvenue comme  son sauveur et  son ami.

Ne me remerciez pas davantage, monsieur, ne me remerciez pas
davantage, dit Gabriel. J'en aurais fait au moins autant,
j'espre, pour n'importe qui dans une position si critique, et 
plus forte raison pour vous, monsieur. Il y a de par le monde
certaine demoiselle, ajouta-t-il avec quelque hsitation, qui a
t plus d'une fois pleine de bont pour nous, et naturellement
nous en avons de la reconnaissance. J'espre, monsieur, que ce que
je dis l ne vous offense pas.

Le jeune homme sourit et secoua la tte; il fit en mme temps un
mouvement sur sa chaise comme s'il et souffert.

Ce n'est presque rien, dit-il en rponse au regard d'intrt du
serrurier: un pur malaise qui provient au moins autant de l'ennui
d'tre claquemur ici que de ma lgre blessure ou du sang que
j'ai perdu. Veuillez vous asseoir, monsieur Varden.

-- Si ce n'est pas trop hardi de ma part, monsieur douard, de
m'appuyer sur votre fauteuil, rpliqua le serrurier, faisant comme
il disait et se penchant par-dessus lui, je resterai debout; ce
sera plus commode pour parler bas. Barnab n'est pas dans son
humeur la plus calme ce soir, et en pareil cas la conversation ne
lui fait jamais de bien.

Tous deux jetrent un coup d'oeil sur l'objet de cette
observation. Il avait pris un sige de l'autre ct du feu, et
avec son sourire insignifiant s'occupait  emmler sur ses doigts
un cheveau de fil.

Je vous prie, monsieur, de me raconter exactement, dit Varden en
parlant plus bas encore, ce qui vous est arriv hier soir. J'ai
des motifs pour m'en informer. Quand vous quitttes le Maypole,
vous tiez seul?

-- Et je poursuivis seul ma route vers la maison, jusqu' ce que
je fusse parvenu  l'endroit o vous m'avez trouv. L j'entendis
le galop d'un cheval.

-- Derrire vous? dit le serrurier.

-- Oui, en effet, derrire moi. C'tait un cavalier seul, qui
bientt m'atteignit, et, arrtant son cheval, me demanda la route
de Londres.

-- Vous tiez sur vos gardes, monsieur, sachant qu'une foule de
voleurs de grands chemins bat le pays dans toutes les directions?
dit Varden.

-- J'tais sur mes gardes, mais je n'avais qu'une cravache, ayant
eu l'imprudence de laisser mes pistolets dans leurs fontes au fils
de l'aubergiste. J'indiquai  ce cavalier son chemin. Avant que
mes paroles fussent sorties de mes lvres, il se prcipita sur moi
d'un lan furieux, comme s'il et voulu me fouler  terre sous les
sabots de son cheval. En me jetant de ct, je glissai et je
tombai. Vous m'avez ramass l avec ce coup de poignard et une ou
deux vilaines contusions, et sans ma bourse, dans laquelle il aura
trouv peu de chose pour ses peines. Et maintenant, monsieur
Varden, ajouta-t-il en donnant au serrurier une poigne de main,
sauf toute l'tendue de ma gratitude envers vous, vous en savez
autant que moi.

-- Si ce n'est, dit Gabriel en se penchant encore davantage, et
regardant avec prcaution leur silencieux voisin, si ce n'est en
ce qui concerne le voleur lui-mme.  quoi ressemblait-il,
monsieur? Parlez bas, s'il vous plat. Barnab n'y entend pas
malice; mais je l'ai observ plus souvent que vous, et je sais,
quoique vous ne le supposiez gure, qu'il nous coute en ce
moment.

Il fallait une extrme confiance dans la vracit du serrurier,
pour faire croire  n'importe qui ce qu'il avanait l: car tous
les sens et toutes les facults de Barnab paraissaient absorbs
par son cheveau de fil,  l'exclusion de tout autre objet. Le
jeune homme en laissa percer quelque chose sur sa figure, car
Gabriel lui rpta ce qu'il venait de dire, et avec plus
d'insistance que la premire fois; puis, lanant un nouveau coup
d'oeil vers Barnab, il demanda de nouveau au bless  quoi
ressemblait l'homme.

La nuit tait si sombre, dit douard, l'attaque fut si soudaine,
il tait tellement envelopp, emmitoufl, que je pus  peine
tablir une ressemblance. Je trouve que...

-- Ne le nommez pas, monsieur, interrompit le serrurier en suivant
son regard vers Barnab; je sais qu'il l'a vu. J'ai besoin de
savoir ce que vous avez vu, vous.

-- Tout ce que je me rappelle, dit douard, c'est que quand il
arrta son cheval, son chapeau fut enlev par un coup de vent. Il
le rattrapa et le remit sur sa tte; je remarquai qu'elle tait
ceinte d'un foulard noir. Il y a un tranger qui est entr au
Maypole pendant que j'y tais; je ne l'ai pas vu, parce que je me
tenais  l'cart pour des raisons personnelles; et, lorsque je me
levai afin de quitter la salle, et que je jetai un regard autour
de moi, il tait dans l'ombre de la chemine, et cach  mes yeux.
Mais, si cet tranger et le voleur taient deux personnes
diffrentes, leurs voix avaient une ressemblance extraordinaire:
car, sitt que l'homme m'adressa la parole sur la route, je
reconnus son accent et son langage.

-- C'est bien ce que je craignais. L'homme mme qui tait l ce
soir, pensa le serrurier, en changeant de couleur. Quelle
tnbreuse affaire que tout ceci?

-- Halloa! lui cria aux oreilles une voix rauque. Halloa, halloa,
halloa! Coa, coa, coa. Qu'est-ce que c'est que a! Halloa!

L'interlocuteur qui fit tressaillir le serrurier, comme si c'et
t quelque tre surnaturel, tait un grand corbeau qui s'tait
perch au sommet de la bergre, sans tre vu de Varden ou douard,
et qui coutait, avec une attention polie et la plus singulire
prtention de comprendre chaque mot, tout ce qui avait t dit
jusqu' ce moment, tournant sa tte de l'un  l'autre, comme s'il
tait appel l pour juger leur cas, et qu'il ft de la dernire
importance qu'il ne perdt pas un mot de l'affaire.

Regardez-le, dit Varden, partag entre son admiration pour
l'oiseau et une sorte de crainte qu'il semblait en avoir. Avez-
vous jamais vu un lutin plus rus? Oh! c'est un terrible compre!

Le corbeau, dont la tte tait toute penche d'un ct, et dont
l'oeil tincelait comme un diamant, garda un silence pensif
pendant quelques secondes; puis il rpliqua, d'une voix si rauque
et si lointaine qu'elle paraissait plutt venir  travers son
pais plumage que de son bec et de son gosier:

Halloa, halloa, halloa! Qu'est-ce que c'est? Allons, courage.
N'aie pas peur. Coa, coa, coa. Je suis un dmon, je suis un dmon,
je suis un dmon. Hourra!

Et alors, comme si son rle infernal le transportait de bonheur,
il se mit  siffler.

Je crois, ma parole d'honneur, qu'il sait ce qu'il dit. Je vous
jure que je le crois, reprit Varden. Voyez-vous de quelle faon il
me regarde, comme s'il savait aussi ce que je viens de dire?

 cela l'oiseau, se balanant en quelque sorte sur la pointe du
pied, et remuant son corps en haut et en bas comme pour une espce
de danse grave, repartit: Je suis un dmon, je suis un dmon, je
suis un dmon, et fit battre ses ailes contre ses flancs, comme
s'il crevait de rire. Barnab claqua des mains et se roula tout
bonnement sur le plancher dans un accs d'enthousiasme et de joie.

D'tranges camarades, monsieur! dit le serrurier en secouant la
tte, tandis que son regard allait de l'un  l'autre. C'est
l'oiseau qui a tout l'esprit.

-- tranges vraiment! dit douard, prsentant son doigt au
corbeau, qui, en reconnaissance de ce geste amical, plongea
aussitt pour le saisir de son bec de fer. Est-il g?

-- C'est un enfant, rpliqua le serrurier: cent vingt ans, ou
environ. Barnab, mon ami, appelez-le pour qu'il descende.

-- L'appeler! rpta Barnab se dressant sur son sant au milieu
du plancher et regardant Gabriel d'un air hbt, en mme temps
qu'il rejeta en arrire ses cheveux pars sur son visage. Mais qui
donc le ferait venir  volont? C'est lui qui m'appelle et me fait
venir o il veut. Il marche devant, et moi  sa suite. Il est le
matre, et je suis le domestique. Est-ce la vrit, Grip?

Le corbeau fit entendre une sorte de croassement court,
confortable, confidentiel; un croassement trs expressif, qui
semblait dire: Vous n'avez pas besoin d'initier ces gens-l  nos
secrets. Nous nous comprenons bien tous deux. a suffit.

Moi le faire venir! cria Barnab en montrant l'oiseau. Lui qui ne
dort jamais; c'est tout au plus s'il cligne des yeux! Mais,
n'importe  quel instant de la nuit, vous pourriez voir ses yeux
dans l'obscurit de ma chambre, comme deux tincelles. Chaque
nuit, et tant que la nuit dure, il est bien veill, allez, et il
se parle  lui-mme, en pensant  ce qu'il fera le lendemain, et
o nous irons, et  ce qu'il volera, cachera, enfouira. Moi le
faire venir! Ha! ha! ha!

Changeant d'ide, le corbeau parut dispos  descendre de lui-
mme. Aprs un rapide examen du plancher, et quelques regards
obliques jets au plafond et sur chacun des assistants  tour de
rle, il voltigea en bas et alla vers Barnab, non point en
sautant, ni en marchant, ni en courant, mais du pas d'un lgant
prtentieux qui, avec des bottes excessivement troites, essaye de
passer bien vite sur de petites pierres qui roulent sous ses
pieds. Puis, montant sur la main que lui avait tendue Barnab, et
consentant  se tenir au bout de son bras, il fit entendre une
srie de sons assez comparables au glouglou de longs bouchons
tirs de quelques douzaines de bouteilles, aprs quoi il confirma
de nouveau d'une voix fort distincte que sa naissance et son
parentage infernal sentaient le roussi.

Le serrurier secoua la tte (peut-tre parce qu'il ne savait pas
trop si cette crature n'tait pas rellement autre chose qu'un
oiseau), peut-tre parce qu'il s'apitoyait sur Barnab, qui tenait
pendant ce temps-l le corbeau entre ses bras, et se roulait avec
lui sur le plancher. Lorsqu'il leva ses yeux de dessus le pauvre
garon, il rencontra ceux de sa mre; elle tait entre dans la
chambre, et regardait en silence.

Sa figure tait toute ple, mme ses lvres; mais elle avait
domin son motion, et rendu  son regard son calme habituel.
Varden s'imagina que, lorsqu'il lui lana un coup d'oeil, elle
s'tait cache de sa vue, et que, pour mieux l'viter, elle
s'occupait du jeune bless.

Il tait temps qu'il se coucht, disait-elle. Il devait tre
transport chez lui le lendemain, et il avait dj dpass d'une
grande heure le temps o il pouvait tre lev. Sur cette
insinuation, le serrurier se prpara  prendre cong.

 propos, dit douard en lui donnant une poigne de main et en
promenant ses regards de Varden  la veuve et de la veuve 
Varden, quel bruit y avait-il donc en bas? J'ai entendu votre voix
au milieu de ce tapage, et je vous eusse fait cette question
auparavant, si notre autre conversation ne m'avait pas fait passer
cela de la mmoire. Qu'tait-ce donc?

Le serrurier la regarda et se mordit la lvre. Elle s'appuya
contre la bergre et fixa ses yeux vers le plancher. Barnab aussi
coutait.

Quelque fou, monsieur, ou quelque ivrogne, dit enfin Varden,
regardant, fixement la veuve pendant qu'il parlait. Il s'tait
tromp de maison, et il voulait entrer ici comme chez lui.

Elle respira plus librement, mais resta debout dans une complte
immobilit. Lorsque le serrurier souhaita le bonsoir, et que
Barnab leva la chandelle pour l'clairer jusqu'au bas de
l'escalier elle la lui prit, et lui ordonna, peut-tre avec plus
de hte et de vivacit que n'en comportait une si lgre
circonstance, de ne pas bouger. Le corbeau les suivit, pour avoir
la satisfaction de constater si tout tait en bas comme il
fallait, et, quand ils eurent atteint la porte de la rue, il resta
sur la dernire marche, faisant entendre d'innombrables glouglous
de bouteilles qu'on dbouche.

D'une tremblante main elle dtacha la chane, poussa en dehors le
verrou et tourna la clef. Comme elle avait sa main sur le loquet,
le serrurier lui dit  voix basse:

J'ai fait ce soir un mensonge en votre faveur, Marie, et en
faveur des temps passs et de nos anciennes relations, j'aurais
ddaign d'en faire autant pour mon propre compte. J'espre
n'avoir pas fait de mal, ni caus de mal  personne. Je ne peux
carter les soupons que vous m'avez donns malgr moi, et c'est
avec rpugnance, je vous le dis franchement, que je laisse
M. douard ici. Prenez garde qu'il ne lui arrive aucun mal. La
sret de ce toit m'est suspecte, et je me rjouis de savoir qu'il
s'en loignera bientt. Maintenant, laissez-moi sortir.

Un moment elle cacha sa figure dans ses mains et pleura, mais,
rsistant  l'imptueux besoin qu'elle avait videmment de lui
rpondre, elle ouvrit la porte, tout juste la place de passer, et
lui fit signe de s'en aller. Le serrurier tait encore sur le pas
de la porte, qu'on l'avait dj ferme derrire lui  clef et
tendu la chane; le corbeau, s'associant  ces prcautions,
aboyait de son ct comme un vigoureux chien de garde.

Cette ligue avec un personnage de mauvaise mine, un chapp de
gibet... pendant douard l'entend ici de sa retraite! La prsence
de Barnab, venu le premier sur le lieu de l'vnement, la nuit
dernire! Se pourrait-il que cette femme, qui a toujours eu la
meilleure rputation ft devenue secrtement complice de tels
crimes! dit le serrurier se livrant  ses rveries. Que le ciel me
pardonne si j'ai tort, et qu'il ne m'envoie que des penses de
justice, mais elle est pauvre, la tentation peut bien tre grande,
et nous entendons parler tous les jours de choses qui ne sont pas
plus extraordinaires. Oui, oui, aboie, mon ami. Il y a quelque
chose l-dessous; le diable ou le corbeau s'en mle, j'en mettrais
bien ma main au feu.




CHAPITRE VII.


Mme Varden tait une dame de cette humeur qu'on appelle
communment incertaine; ce qui signifie, quand on veut tirer les
choses au clair, une humeur au contraire trop certaine
d'incommoder plus ou moins tout le monde. Ainsi, il arrivait en
gnral que, quand les autres taient gais, Mme Varden tait
triste, et que, quand les autres taient tristes, Mme Varden tait
dispose  tre d'une gaiet surprenante. Vritablement la digne
mnagre tait d'une nature si capricieuse, que non seulement elle
s'levait au-dessus du gnie de Macbeth par son aptitude 
montrer, en un tour de main, sagesse et stupfaction, modration
et fureur, loyaut et indiffrence; mais encore sa voix changeait
de gamme, montait et descendait dans tous les tons et tous les
modes possibles en moins d'un petit quart d'heure; en un mot, elle
savait manoeuvrer le triple carillon et jouer  toute vole des
instruments clatants du clocher fminin, avec une adresse et une
rapidit d'excution qui tonnaient tous les auditeurs.

Une observation faite sur cette bonne dame (qui ne manquait pas de
charmes en sa personne, car on la trouvait potele et de mme
apptissante, quoique, comme sa charmante fille, un peu courte de
taille), c'tait que son humeur incertaine se fortifiait et
s'augmentait en raison de sa prosprit temporelle; et il ne
manquait pas de gens trs senss, ma foi, hommes et femmes, en
liaison d'amiti avec le serrurier et sa famille, qui allaient
jusqu' dire qu'une culbute d'une demi-douzaine de tours sur
l'chelle du monde, tels que, la banqueroute d'une banque o son
mari plaait son argent, ou quelque autre accident de ce genre, la
rendrait et sans faute une des dames du plus agrable commerce
ici-bas. Je n'ai pas  m'expliquer sur cette conjecture bien ou
mal fonde, toujours est-il que les esprits, comme les corps,
tombent souvent dans un tat fcheux o ils se couvrent de
pustules par pur excs de bien tre, et, comme eux, se gurissent
souvent avec des remdes nausabonds, d'un got affreux au palais.

Le principal auxiliaire et l'me damne de Mme Varden, mais en
mme temps la principale victime de ses colres, tait son unique
servante, une demoiselle Miggs, ou, comme on l'appelait,
conformment  ces prjuges sociaux qui laguent et ttent chez
les pauvres filles de service tout ce luxe de politesse, Miggs.
Cette Miggs tait une grande jeune demoiselle, trs adonne aux
socques dans la vie prive, mince et acaritre, qui aurait pu tre
mieux faite, et, sans avoir absolument une mauvaise physionomie,
d'un visage acide comme du vinaigre. En principe gnral et comme
pure abstraction, Miggs soutenait que le sexe mle tait
extrmement mprisable et indigne d'attention, qu'il tait volage,
faux, bas, fat, enclin au parjure, et totalement dnu de mrite.
Lorsqu'elle tait exaspre contre les hommes d'une faon
particulire (ce qui arrivait au dire des mdisants, dans les
moments o elle avait le plus  se plaindre des mpris de Sim
Tappertit), elle avait coutume de souhaiter, avec une grande
nergie, que toutes les femmes vinssent  mourir un beau jour,
pour apprendre aux hommes  mieux connatre la valeur de ces
cratures clestes auxquelles ils attachent si peu de prix; oui,
dans le transport de son patriotisme fminin, elle allait jusqu'
dclarer quelquefois que, si on pouvait lui garantir un bon
nombre, un chiffre rond de dix mille jeunes vierges, par exemple,
prtes  l'imiter, elle n'hsiterait pas, pour faire dpit au sexe
masculin,  se pendre,  se noyer,  se poignarder, 
s'empoisonner elle mme, avec une joie indicible.

Ce fut la voix de Miggs qui salua le serrurier, quand il frappa 
la porte de sa maison, d'un cri perant de: Qui est l?

-- C'est moi, ma fille, c'est moi, rpondit Gabriel.

-- Quoi, dj, monsieur! dit Miggs, ouvrant la porte d'un air de
surprise. Nous mettions justement notre bonnet de nuit pour
veiller, moi et ma matresse. Oh! elle a t si mal!

Miggs dit cela d'un air de candeur et de sollicitude peu commun;
mais la porte de la salle  manger tait toute grande ouverte, et
Gabriel, sachant parfaitement pour qui c'tait dit, lui jeta en
passant un regard qui n'tait rien moins que satisfait.

C'est monsieur qui rentre, mame, cria Miggs, courant devant lui
dans la salle  manger. C'est vous qui aviez tort, mame, et c'est
moi qui avais raison. Je pensais bien qu'il ne nous ferait pas
veiller si tard, deux nuits de suite. Ce n'est pas monsieur qui
ferait a. J'en suis contente, mame,  cause de vous. Je suis un
peu... ici Miggs pleurnicha... un peu tourmente par le sommeil
moi-mme, je l'avoue maintenant, mame, quoique je n'aie pas voulu
en convenir quand vous me l'avez demand. Mais a ne fait rien,
mame, naturellement.

-- Vous auriez mieux fait, dit le serrurier, qui aurait bien voulu
que le corbeau de Barnab ft l pour mordre Miggs  la cheville,
vous auriez mieux fait alors d'aller vous coucher tout de suite.

-- Je vous remercie, monsieur, de tout mon coeur, rpliqua Miggs.
Je n'aurais pu reposer en paix, ni fixer mes penses sur mes
prires, sans la certitude que madame tait confortablement dans
son lit; et, franchement, il y a dj bien des heures qu'elle
devrait y tre.

-- Vous jasez beaucoup, mademoiselle, dit Varden en tant son
pardessus et la regardant de travers.

-- Je vous comprends, monsieur, cria Miggs la rougeur au front, et
je vous remercie de tout mon coeur, j'oserai dire que, si je vous
offense par mes gards pour ma matresse, je ne vous en dois point
d'excuses, trop heureuse de m'attirer ainsi des tribulations et
des peines.

Ici Mme Varden, qui, la tte ensevelie dans un grand bonnet de
nuit, avait t, pendant tout ce temps, absorbe par le _Manuel
protestant_, regarda autour d'elle, et, pour reconnatre les
exploits de Miggs son champion, lui commanda de se taire.

Chacun des petits os que Miggs pouvait avoir au cou et  la gorge
se dveloppa avec une plnitude de dpit tout  fait alarmante, et
elle rpliqua:

Oui, mame, je me tairai.

-- Comment vous trouvez-vous maintenant, ma chre amie? dit le
serrurier en s'asseyant auprs de sa femme (qui avait repris son
livre) et se frottant rudement les genoux pendant qu'il faisait
cette question.

-- Vous tes bien en peine de le savoir, n'est-ce pas? rpondit
Mme Varden, ses yeux sur le texte, vous qui n'avez pas t auprs
de moi de toute la journe, et qui m'abandonneriez bien tout de
mme, quand je serais  l'article de la mort!

-- Ma chre Marthe! dit Gabriel.

Mme Varden tourna la page, puis elle revint  la dernire ligne de
la page prcdente, pour s'assurer parfaitement des derniers mots,
puis elle continua de lire, de l'air d'une personne qui tudie
avec un profond intrt.

Ma chre Marthe dit le serrurier, comment pouvez vous dire
pareilles choses, quand vous savez bien que vous ne les pensez
pas? Quand vous seriez  l'article de la mort! mais, si vous aviez
la moindre indisposition un peu srieuse, est-ce que je ne serais
pas continuellement auprs de vous?

-- Oui, cria Mme Varden fondant en larmes, oui, vous y seriez. Je
n'en doute pas, Varden. Certainement vous y seriez. Autant me dire
tout de suite que vous planeriez autour de moi comme un vautour,
attendant que j'eusse rendu l'me pour pouvoir aller en pouser
une autre.

Miggs, par sympathie, fit entendre un gmissement, un petit
gmissement court, rprim ds sa naissance, et chang en une
quinte de toux. La servante semblait dire Je n'en peux mais; a
m'est arrach par l'affreuse brutalit de ce monstre de matre.

Mais vous me briserez le coeur un de ces jours ajouta Mme Varden
avec plus de rsignation, et alors nous serons heureux tous les
deux. Mon seul dsir est de voir Dolly bien tablie, et quand elle
le sera, vous pourrez m'tablir, moi aussitt que vous voudrez.

-- Ah! cria Miggs, et elle toussa de nouveau.

Le pauvre Gabriel tortilla sa perruque en silence pendant quelque
temps et alors il dit avec douceur: Est-ce que Dolly est alle se
coucher?

-- Votre matre vous parle, dit Mme Varden, regardant svrement
par-dessus son paule Miggs qui attendait ses ordres.

-- Non ma chre amie, c'est  vous que je parle, rpliqua le
serrurier toujours avec douceur.

-- Ne m'entendez-vous pas Miggs? cria la dame opinitre en
frappant du pied le plancher. Voil que vous commencez vous aussi,
n'est-ce pas?  ne tenir aucun compte de moi maintenant. Mais on
vous en donne l'exemple.

 ce cruel reproche, Miggs, dont les larmes taient toujours
prtes  grandes ou petites doses, selon les cas, dans le plus
bref dlai et sans s'inquiter des motifs, se mit  pleurer
violemment, en tenant ses deux mains serres pendant ce temps-l
sur son coeur, comme si cette prcaution pouvait seule l'empcher
de se rompre en mille morceaux. Mme Varden, qui possdait la mme
facult  un haut degr de perfection, pleura  l'unisson, mais ma
foi! Miggs ne tarda pas  tre dborde et cda la premire, et,
sauf un soupir qui semblait dans l'occasion trahir quelque
arrire-pense de vouloir clater derechef, elle laissa sa
matresse en possession du champ de bataille.

Sa supriorit bien constate, cette dame mit galement un prompt
terme  ses pleurs, et tomba dans une paisible mlancolie.

Le soulagement tait si grand, et la fatigue des incidents de la
veille tait si accablante pour le serrurier, qu'il pencha sa tte
sur sa chaise et eut dormi l toute la nuit, si la voix de
Mme Varden, aprs une pause de quelque cinq minutes, ne l'avait
veill en sursaut.

S'il m'arrive, dit Mme Varden, non plus d'une voix querelleuse,
mais de l'accent d'une monotone remontrance, d'tre de bonne
humeur, s'il m'arrive d'tre gaie, s'il m'arrive d'tre plus qu'
l'ordinaire dispose au plaisir de la conversation, voil comme on
me traite.

-- De bonne humeur comme vous tiez, mame, il n'y a qu'une demi-
heure! cria Miggs. Je n'ai jamais vu si agrable compagnie!

-- Parce que, dit Mme Varden, parce que jamais je ne me mle de
quoique ce soit, jamais je n'interromps, parce que jamais je ne
demande pourquoi l'on va, pourquoi l'on vient; parce que tout mon
esprit et toute mon me ne sont appliqus qu' faire les conomies
que je peux faire dans mon mnage, et  travailler dans l'intrt
de cette maison, voil les preuves qu'on me destine pour
rcompense.

-- Marthe, dit vivement le serrurier, qui tchait d'avoir l'air
aussi rveill que possible, de quoi vous plaignez-vous? Je suis
rellement venu chez nous avec le plus vif dsir d'tre heureux.
Oui, c'est la pure vrit.

-- De quoi je me plains! rtorqua sa femme. Y a-t-il rien de plus
glacial que de voir un mari bouder, et s'endormir aussitt aprs
son retour  la maison, que de le voir vous teindre toute chaleur
au coeur, et jeter de l'eau froide sur le foyer domestique? N'est-
ce pas naturel, quand je sais qu'il tait sorti pour une affaire 
laquelle je m'intresse autant que personne au monde, que je
souhaite savoir ce qui s'est pass, ou qu'il se croie oblig de me
le dire sans que je le lui demande les mains jointes? Est-ce
naturel, oui ou non?

-- Je suis trs fch, Marthe, de n'avoir pas su cela plus tt,
dit l'excellent serrurier. Je craignais vraiment que vous ne
fussiez pas dispose  une conversation divertissante. Je vous
dirai tout ce que vous voudrez, je serai trop heureux de vous le
dire, ma chre amie.

-- Non, Varden, rpliqua sa femme en se levant avec dignit. Non,
je vous remercie, je ne suis pas un enfant qu'on corrige, pour le
caresser une minute aprs, je suis trop ge pour cela, Varden,
Miggs, prenez la lumire. Vous du moins, Miggs, vous pouvez tre
gaie! Vous tes bien heureuse.

Miggs qui, jusqu' ce moment, avait t dans les abmes de la
compassion la plus dsespre, passa instantanment  toute
l'allgresse imaginable, et secouant la tte tandis qu'elle
lanait un coup d'oeil au serrurier, elle emporta  la fois sa
matresse et la chandelle.

Qui donc croirait, pensa Varden en haussant les paules et
rapprochant du feu sa chaise, que cette femme put jamais tre
enjoue et agrable? Et cependant c'est la vrit. Allons, c'est
bon, nous avons tous nos dfauts. Je ne veux pas insister sur les
siens: il y a trop longtemps que nous sommes mari et femme pour
cela.

Il s'assoupit de nouveau, et de bon coeur, grce  son heureux
caractre bon et cordial. Lorsqu'il eut ferm les yeux, la porte
conduisant aux tages suprieurs s'ouvrit, et il en sortit une
tte qui, en le voyant, se rejeta en arrire avec prcipitation.

Je voudrais bien, murmura Gabriel s'veillant au bruit et
regardant autour de la salle, je voudrais bien que quelqu'un
poust Miggs, mais c'est impossible! Je serais fort tonn qu'il
y et un fou assez fou dans ce monde pour pouser Miggs!

C'tait l un si vaste sujet de rflexions que notre homme
s'assoupit encore une fois, et dormit jusqu' ce que le feu ft
entirement consum. Enfin il se rveilla de lui mme; et, aprs
avoir ferm  double tour la porte de la rue, selon l'usage, et
mis la clef dans sa poche, il alla se coucher.

La salle n'tait dans l'obscurit que depuis quelques minutes
lorsque la tte apparut encore, et que Sim Tappertit entra,
portant  la main une petite lampe.

Que diable a-t-il donc eu  faire pour me boucher le passage si
tard? marmotta Sim en passant dans l'atelier et mettant sa lampe
sur la forge. Voil dj la moiti de la nuit d'coule! Chien de
mtier, de rouille et de ferraille! je n'y ai jamais gagn, sur
mon me, que cette pice de clincaillerie.

En parlant ainsi, il tira du ct droit ou plutt du gousset de la
jambe droite de sa culotte, une grande clef grossirement
fabrique; il l'introduisit avec prcaution dans la serrure ferme
par son matre, et il ouvrit la porte doucement. Cela fait, il
remit dans sa poche son chef-d'oeuvre clandestin; puis laissant la
lampe allume, et fermant la porte avec soin et sans bruit, il se
glissa dans la rue, aussi peu souponn du serrurier dormant d'un
profond sommeil, que de Barnab lui-mme en proie aux fantmes de
ses rves.




CHAPITRE VIII.


Lorsqu'il fut hors de la maison du serrurier, Sim Tappertit mit de
ct ses manires circonspectes, et, prenant en leur place des
airs de tapageur, de fanfaron, de batteur d'estrade, qui
n'hsiterait pas  tuer un homme et  le manger tout cru au
besoin, il chemina de son mieux le long des rues obscures.

Faisant de temps  autre une demi-pause pour taper sur sa poche,
afin de s'assurer qu'il avait bien son passe-partout, il marcha en
toute hte vers Barbican[10], et, tournant dans l'une des plus
troites des troites rues qui divergeaient de ce point central,
il ralentit son pas et il essuya son front en sueur, comme s'il
tait prs d'atteindre le terme de sa course.

Le lieu n'tait pas d'un trs bon choix pour une promenade
nocturne, car il jouissait vritablement d'une renomme plus
qu'quivoque et n'avait pas une apparence des plus engageantes. De
la rue principale, ou plutt de la ruelle o il tait entr, une
alle basse conduisait dans une cour borgne, profondment noire,
non pave, et exhalant des odeurs stagnantes. Ce fut sur ce
terrain de mauvaise mine que l'apprenti fugitif du serrurier
chercha sa route  ttons, et que, s'arrtant devant une maison
dont la faade, sale et pourrie, portait le grossier simulacre
d'une bouteille suspendue pour enseigne comme quelque malfaiteur 
la potence, il frappa trois fois de son pied une grille en fer.
Aprs avoir attendu en vain quelque rponse  son signal,
M. Tappertit s'impatienta, et frappa la grille trois fois encore;
puis un nouveau dlai, mais cette fois il ne fut pas de longue
dure: le sol parut s'ouvrir  ses pieds, et une tte raboteuse
apparut.

Est-ce le capitaine? dit une voix aussi raboteuse que la tte.

-- Oui, rpondit M. Tappertit avec hauteur, en mme temps qu'il
descendait. Qui donc pourrait-ce tre?

-- Il est si tard que nous ne comptions plus sur vous, rpliqua la
voix, pendant que l'orateur s'arrtait pour fermer la grille et
l'attacher. Vous venez tard, monsieur.

-- Marchez, dit M. Tappertit avec une sombre majest, et pas
d'observations avant que je vous y autorise. En avant, marche!

Ce dernier mot de commandement tait peut-tre quelque peu
thtral et superflu, d'autant plus qu'on descendait par un
escalier trs troit, roide et glissant, et que la moindre
prcipitation, le moindre cart de la trace battue, devait aboutir
 un tonneau d'eau tout bant. Mais M. Tappertit, qui,  l'exemple
d'autres grands commandants, aimait les grands effets et le
dploiement de la dignit personnelle, cria derechef: En avant,
marche! de la voix la plus rauque qu'il put trouver dans ses
poumons; puis il descendit le premier, les bras croiss et les
sourcils froncs, jusqu'au bas des degrs de la cave, o il y
avait une petite chaudire en cuivre fixe dans un coin, une
chaise ou deux, un banc et une table, un feu qui ne brillait pas
beaucoup, et un lit  roulettes, couvert d'une espce de bure
rapice et dguenille.

Salut, noble capitaine! cria un maigre personnage en se levant,
comme s'il se rveillait.

Le capitaine fit un signe de tte; puis, tant son pardessus, il
se tint debout, en composant son attitude, et, dans tout l'clat
de sa dignit, il lana son oeillade  son acolyte.

Quelles nouvelles ce soir? demanda-t-il en le regardant jusqu'au
fin fond de l'me.

-- Rien de particulier, rpondit l'autre en s'tendant (et il
tait si long dj, que c'tait chose tout  fait alarmante que de
le voir s'tendre ainsi). Pourquoi donc venez-vous si tard?

-- Peu vous importe, fut la seule rponse que daigna faire le
capitaine.

-- La salle est-elle prpare?

-- Elle l'est, rpliqua son acolyte.

-- Le camarade... est-il ici?

-- Oui, et les autres en petit nombre. Vous les entendez?

-- Ils jouent aux quilles! dit le capitaine avec humeur. Des ttes
lgres! des hommes de plaisir!

On ne pouvait avoir de doute sur l'amusement spcial auquel se
livraient ces esprits infrieurs: car, mme dans l'atmosphre
renferme et touffe de la cave, le bruit retentissait comme un
tonnerre lointain. Certes,  premire vue, le choix d'un pareil
lieu pour un pareil dlassement pouvait paratre singulier, si les
autres caves ressemblaient  celles o avait eu lieu ce colloque;
car le sol tait de la terre cuite, le mur et la vote de simple
brique, tapisse de limaons et de limaces. L'air tait coeurant,
corrompu et malsain. On aurait cru, d'aprs un fumet prononc qui
dominait entre les diverses odeurs de l'endroit qu'on s'en tait
servi,  une poque peu recule, comme d'un magasin  fromages:
circonstance explicative de l'humidit graisseuse rpandue de
toute part en mme temps qu'elle faisait natre dans l'esprit
l'agrable ide des rats, amateurs de fromages. La localit, en
outre, tait naturellement humide, et l'on voyait de petits
champignons surgir de chaque coin vermoulu.

Le propritaire de cette charmante retraite, auquel appartenait
galement la tte raboteuse mentionne ci-dessus, car il portait
une vieille perruque  noeud aussi nue et aussi sale qu'un balai
us, les avait rejoints, pendant ce temps-l, et il se tenait un
peu  l'cart, se frottant les mains, remuant son menton hriss
de soies de porc toutes blanches, et souriant en silence. Ses yeux
taient ferms; mais eussent-ils t ouverts, on aurait facilement
pu dire, d'aprs l'attentive expression de sa figure tourne vers
eux, figure ple et dpourvue de sant, comme on devait s'y
attendre chez un homme vou  cette existence souterraine, comme
aussi d'aprs un certain tremblement inquiet de ses paupires
retrousses qu'il tait aveugle.

Stagg lui-mme s'est endormi, dit le long camarade en indiquant
d'un signe de tte ce personnage.

-- Solidement, capitaine, solidement! cria l'aveugle. Que veut
boire mon noble capitaine? Eau-de-vie, rhum, scubac? Est-ce de la
poudre trempe ou de l'huile brlante? Nommez quelque chose, coeur
de chne, et nous vous le procurerons, quand ce serait du vin des
caves de l'vque, ou de l'or fondu de la monnaie du roi Georges.

-- Eh bien! dit M. Tappertit d'une faon hautaine, quelque chose,
et que ce soit vite servi, et pendant que vous y tes, vous pouvez
m'apporter a, si vous le voulez, des caves du diable.

-- Bravement parl, noble capitaine! rpliqua l'aveugle c'est
parl comme la gloire des apprentis. Ha! ha! des caves du diable!
Fameuse plaisanterie! Le capitaine aime  rire. Ha, ha, ha!

-- Je n'ai qu'un mot  vous dire mon beau garon, dit M. Tappertit
en lanant une oeillade  l'hte, pendant que ce dernier se
dirigea vers un placard d'o il tira une bouteille et un verre,
aussi ngligemment que s'il avait eu la pleine jouissance de sa
vue: c'est que, si vous faites ce vacarme, vous apprendrez que le
capitaine n'aime pas toujours  rire. Vous m'entendez?

-- Il a les yeux sur moi! cria Stagg, s'arrtant tout court au
moment o il revenait, et affectant de couvrir sa figure avec la
bouteille. Je les sens, quoique je ne puisse pas les voir. tez-
les, noble capitaine; dtournez-les, car ils me percent jusqu'
l'me, comme des vrilles.

M. Tappertit sourit affreusement  son camarade; et, dirigeant sur
lui un autre regard en coulisse, une espce de vis oculaire, sous
l'influence de laquelle l'aveugle feignit d'prouver une grande
angoisse, une vraie torture, il lui commanda, d'un ton radouci,
d'approcher et de se taire.

Je vous obis, capitaine, cria Stagg, en s'approchant et en
versant  son chef une rasade, sans rpandre une goutte, par la
raison qu'il tint son petit doigt au bord du verre, et qu'il
s'arrta ds que la liqueur l'eut touch; buvez, noble commandant.
Mort  tous les matres, vivent tous les apprentis, et amour 
toutes les belles demoiselles! Buvez, brave gnral, et rchauffez
votre coeur intrpide!

Tappertit daigna prendre le verre de la main de l'aveugle. Stagg
alors mit un genou en terre, et frotta doucement les mollets de
son chef, avec un air d'humble admiration.

Que n'ai-je des yeux! cria-t-il, pour voir les proportions
symtriques de mon capitaine! Que n'ai-je des yeux pour contempler
ces deux jumeaux, fatals  la paix des mnages!

-- Laissez-moi! dit M. Tappertit en abaissant son regard sur ses
membres favoris. Voulez-vous me laisser, Stagg!

-- Quand je touche les miens aprs, cria l'hte les tapant d'un
air de reproche, ils me sont odieux. Comparativement parlant, ils
n'ont pas plus de forme que des jambes de bois,  ct des jambes
moules de mon noble capitaine.

-- Les vtres! s'cria M. Tappertit, oh! je le crois bien.
N'allez-vous pas comparer ces vieux cure-dents-l avec mes propres
membres? c'est presque un manque de respect. Allons, prenez ce
verre. Benjamin ouvrez la marche.  l'ouvrage!

En disant ces mots il recroisa ses bras, et, fronant les sourcils
avec une sombre majest, il suivit son compagnon  travers une
petite porte vers l'extrmit suprieure de la cave, et disparut,
laissant Stagg  ses mditations personnelles.

La cave dans laquelle ils entrrent, jonche de sciure de bois et
faiblement claire, sparait la premire de celle o s'amusaient
les joueurs de quilles, comme l'indiquait le bruit croissant et la
clameur des langues. Ce bruit cessa soudain, toutefois, et fut
remplac par un profond silence, au signal du long camarade. Alors
ce jeune monsieur, allant vers une petite armoire, en rapporta un
fmur, qui, dans les sicles passs, avait d faire partie
intgrante de quelque individu au moins aussi long que lui, et il
dposa cet os dans les mains de M. Tappertit. Celui-ci, le
recevant comme un sceptre ou un bton de marchal, prit une mine
farouche en relevant sur le haut de sa tte son chapeau  trois
cornes, et monta sur une grande table, o un fauteuil d'apparat,
joyeusement orn d'une couple de crnes, tait tout prt  le
recevoir.

Il ne faisait que de s'installer, quand parut un autre jeune
monsieur, portant entre ses bras un gros livre ferm avec une
agrafe. Ce personnage adressa au prsident une profonde rvrence,
remit le livre au long camarade, s'approcha de la table, tourna le
dos, et, se pliant en deux, se tint l dans la posture d'Atlas.
Alors, le long camarade monta aussi sur la table; et s'asseyant
dans un fauteuil moins haut que celui de M. Tappertit, avec
beaucoup de solennit et de crmonie, plaa le gros livre sur les
paules de leur compagnon muet, aussi tranquillement que si c'et
t un pupitre de bois, et se prpara  y faire des inscriptions
avec une plume de taille analogue.

Lorsque le long camarade eut fini ces prparatifs, il regarda
M. Tappertit; et M. Tappertit, faisant le moulinet avec l'os en
question, frappa neuf fois sur l'un des crnes. Au neuvime coup,
un troisime jeune monsieur entra par la porte menant au quartier
des quilles, et, aprs un profond salut, il attendit les ordres du
chef.

Apprenti! dit le puissant capitaine, qui attend l-bas?
L'apprenti rpondit qu'un tranger attendait pour solliciter son
admission dans la socit secrte des Chevaliers Apprentis, et une
libre participation  leurs droits, privilges et immunits. L-
dessus M. Tappertit fit de nouveau le moulinet avec le tibia de la
prsidence, et donnant au second crne un coup prodigieux sur le
nez, il s'cria: Qu'on l'introduise!  ces terribles paroles
l'apprenti salua encore, et se retira comme il tait entr.

Bientt apparurent  la mme porte deux autres apprentis, ayant
entre eux un troisime, dont les yeux taient bands. Il avait une
perruque  bourse, un habit  larges pans, avec une garniture de
galon terni; il tait en outre ceint d'une pe, conformment aux
statuts de l'ordre qui rglaient l'introduction des
rcipiendaires, et qui leur enjoignaient de revtir ce costume de
cour et de le garder constamment dans de la lavande, pour s'en
servir au besoin. L'un des parrains du rcipiendaire tenait
pointe  son oreille une espingole rouille, et l'autre un trs
vieux sabre, avec lequel, tout en s'avanant, il dcoupait en
l'air d'imaginaires ennemis, d'une faon sanguinaire et
anatomique.

Comme ce groupe silencieux approchait, M. Tappertit enfona son
chapeau sur sa tte. Le rcipiendaire mit alors sa main sur sa
poitrine et s'inclina devant lui. Quand il se fut suffisamment
humili, le capitaine ordonna de lui ter le bandeau et lui fit
subir l'preuve de l'oeillade.

Ha! dit le capitaine, d'un air pensif,  la suite de l'preuve,
continuez. Le long camarade lut tout haut ce qui suit: Marc
Gilbert. Age, dix-neuf ans. Engag avec Thomas Curzon, bonnetier,
 la Toison d'Or, Aldgate. Aime la fille de Curzon. Ne peut pas
dire si la fille de Curzon l'aime. Serait dispos  le croire.
Curzon lui a tir les oreilles le mardi de la semaine dernire.

-- Comment donc? cria le capitaine, qui tressaillit.

-- Pour avoir regard sa fille, sauf votre respect, dit le
rcipiendaire.

-- crivez: Curzon dnonc, dit le capitaine. Mettez une croix
noire devant le nom de Curzon.

-- Sauf votre respect, dit le rcipiendaire, ce n'est pas ce qu'il
y a de pire. Il appelle son apprenti chien de paresseux, et lui
supprime sa bire s'il ne travaille pas  son ide. En outre il
lui donne  manger du fromage de Hollande, pendant qu'il mange
lui-mme du chester, monsieur; et ne le laisse sortir le dimanche
qu'une fois par mois.

-- Ceci, dit gravement M. Tappertit, est un flagrant dlit. Mettez
deux croix noires au nom de Curzon.

-- Si la socit, dit le rcipiendaire, qui tait un gros lourdaud
de mauvaise mine, avec la taille tourne et des yeux renfoncs
trs voisins l'un de l'autre, si la socit voulait rduire sa
maison en cendres, car il n'est pas assur, ou lui donner une
racle le soir quand il revient de son club, ou m'aider  enlever
sa fille et  l'pouser dans l'glise de Fleet, bon gr mal
gr...

M. Tappertit agita son terrible bton de commandement comme pour
l'avertir de ne pas interrompre, et il ordonna de mettre trois
croix noires au nom de Curzon.

Ce qui signifie, dit-il en manire de gracieuse explication,
vengeance complte et terrible. Apprenti, aimez-vous la
Constitution?

 cela le rcipiendaire, se conformant aux instructions des
parrains qui l'assistaient, rpliqua: Oui!

-- L'glise, l'tat, et toute chose tablie, except les matres?
dit le capitaine.

-- Oui! dit encore le rcipiendiaire.

Aprs quoi, il couta d'un air docile le capitaine, qui, dans un
discours prpar pour des circonstances semblables, lui narra
comme quoi, sous cette mme constitution (qui tait garde dans un
coffre-fort quelque part, mais il ne pouvait dire o), les
Apprentis avaient, aux temps passs, eu de droit des vacances
frquentes, qu'ils avaient cass la tte aux gens par centaines,
brav leurs matres, oui-da, et mme consomm quelques glorieux
meurtres dans les rues, privilges qu'on leur avait successivement
arrachs en restreignant leurs nobles aspirations; comme quoi les
gnes dgradantes qu'on leur avait imposes taient
incontestablement imputables  l'esprit novateur de l'poque, et
comme quoi ils s'taient associs en consquence pour rsister 
tout changement autre que ceux qui restaureraient les bonnes
vieilles coutumes anglaises sous lesquelles ils voulaient vivre ou
mourir. Aprs avoir mis en lumire ce qu'il y a de sagesse 
savoir marcher  reculons, tmoins l'crevisse et cet ingnieux
poisson, le crabe, tmoin aussi la pratique constante de l'ne et
du mulet, il dcrivit leurs buts principaux, qui taient, en deux
mots, vengeance contre leurs tyrans de matres (dont la cruelle et
insupportable oppression ne pouvait pas laisser  un apprenti
l'ombre d'un doute) et restauration de leurs anciens droits, y
compris les vacances; ils n'taient pas prsentement tout  fait
mrs pour cette double mission, la socit n'ayant en tout et pour
tout qu'une force brute de vingt hommes, mais ils s'engageaient 
atteindre leur but par le fer et le feu quand besoin serait. Puis
il fit connatre le serment que prtait chaque membre du petit
reste d'un noble corps, serment d'un genre terrible et saisissant,
qui l'obligeait, sur l'ordre de ses chefs,  rsister et faire
obstacle au lord-maire, porte-glaive et chapelain;  mpriser
l'autorit des shriffs;  regarder le tribunal des aldermen comme
zro; mais, sous aucun prtexte, dans le cas o le progrs des
temps amnerait une insurrection gnrale des Apprentis, on ne
devait endommager ni dfigurer en rien Temple-Bar[11], le palladium
de la constitution, dont on ne devait approcher qu'avec respect.
Ayant trait ces diffrents points avec une loquence vhmente,
et inform en outre le rcipiendaire que la socit avait pris
naissance dans son fcond cerveau, stimul par un sentiment de
haine contre l'injustice et l'outrage, sentiment toujours
croissant dans son me, M. Tappertit lui demanda s'il se croyait
le coeur assez ferme pour prter le formidable serment requis par
les statuts, ou s'il prfrait se retirer pendant que la retraite
tait encore possible.

Le rcipiendaire rpondit  cela qu'il prterait le serment, dt-
il en touffer. La prestation du serment eut donc lieu. Elle
offrit maintes circonstances trs propres  impressionner l'esprit
le plus hroque. L'illumination des deux crnes au moyen d'un
bout de chandelle  l'intrieur de chacun d'eux, et force
moulinets excuts avec l'os vengeur, en furent les traits les
plus remarquables, pour ne pas mentionner divers exercices srieux
avec l'espingole et le sabre, et quelques lugubres gmissements
que firent entendre hors de la salle des apprentis invisibles.
Toutes ces sombres et effroyables crmonies ayant eu leur
accomplissement, la table fut mise de ct, ainsi que le fauteuil
d'apparat, le sceptre fut mis sous clef dans son armoire
ordinaire, les portes de communication entre les trois caves
furent toutes grandes ouvertes, et les Chevaliers Apprentis se
livrrent au plaisir.

Mais M. Tappertit, qui avait une me au-dessus de ce vil troupeau,
le vulgaire, et qui,  cause de sa grandeur, ne pouvait
condescendre  se donner du plaisir que de temps en temps, se jeta
sur un banc, de l'air d'un homme accabl sous le poids de sa
dignit. Il regarda les cartes et les ds d'un oeil aussi
indiffrent que les quilles; il ne pensait qu' la fille du
serrurier, et aux jours de turpitude et de dcadence o il avait
le malheur de vivre.

Mon noble capitaine ne joue pas, ne chante pas, ne danse pas, dit
l'hte en s'asseyant auprs de lui. Buvez alors, brave gnral!

M. Tappertit vida jusqu' la lie le calice qui lui tait prsent;
puis il plongea ses mains dans ses poches, et avec un visage
nuageux il se promena au travers des quilles, tandis que ses
acolytes (telle est l'influence d'un gnie suprieur) retenaient
l'ardente boule, tmoignant pour ses petits tibias le respect le
plus profond.

Si j'tais n corsaire ou pirate, brigand, gentilhomme de
grand'route ou patriote, car tout cela se ressemble, pensa
M. Tappertit en rvant au milieu des quilles,  la bonne heure!
Mais traner une ignoble existence et rester inconnu  l'humanit
en gnral!... Patience. Je saurai devenir fameux. Une voix, l
dedans, ne cesse de me chuchoter ma future grandeur. J'claterai
un de ces jours, et alors qui pourra me retenir?  cette ide, je
sens mon me monter dans ma tte. Buvons! versez encore! Le
nouveau membre poursuivit M. Tappertit, non pas prcisment d'une
voix de tonnerre, car son organe,  dire vrai, tait un peu fl
et perant, mais d'une voix trs propre  faire impression
nanmoins; o est-il?

-- Ici, noble capitaine! cria Stagg. Il y a l prs de moi
quelqu'un que je sens tre un tranger.

-- Avez-vous, dit M. Tappertit en laissant tomber son regard sur
la personne indique, et c'tait effectivement le nouveau
chevalier qui avait  prsent repris son costume de ville; avez-
vous l'empreinte en cire de la clef de la porte qui mne de chez
vous  la porte de la rue?

Le long camarade prvint la rponse en produisant cette empreinte,
qu'il enleva d'une planche o elle avait t dpose.

-- Bon! dit M. Tappertit, l'examinant avec attention, tandis
qu'un silence absolu rgnait autour de lui (car il avait fabriqu
des clefs secrtes pour toute la socit, et il devait peut-tre
quelque chose de son influence  ce petit service trivial: les
hommes de gnie ne sont pas eux-mmes  l'abri de ces
considrations mesquines). Venez ici, l'ami. a sera bientt
fait.

En parlant de la sorte, d'un signe il prit  part le nouveau
chevalier, et, mettant le modle dans sa poche, il l'invita  se
promener avec lui.

Ainsi donc, dit-il, aprs quelques tours en long et en large,
vous... vous aimez la fille de votre matre?

-- Je l'aime, dit l'apprenti. En tout bien tout honneur. Pas de
btises, vous savez.

-- Avez-vous, rpliqua M. Tappertit en le saisissant par le
poignet, et lui lanant un regard qui aurait exprim la plus
mortelle malveillance, si un hoquet accidentel n'tait venu jeter
un peu de trouble dans ce regard; avez-vous un rival?

-- Non, pas que je sache, rpliqua l'apprenti.

-- Si vous en aviez un maintenant, dit M. Tappertit, que feriez-
vous? hein!

L'apprenti lana un regard farouche et serra ses poings.

C'est assez, dit vivement M. Tappertit. Nous nous comprenons; on
nous observe; merci.

En disant cela il lui fit signe de s'loigner; puis appelant le
long camarade et le prenant  part, aprs avoir fait seul quelques
tours prcipits, il lui ordonna d'crire immdiatement, et
d'afficher sur la muraille un avis proscrivant un certain Joseph
Willet (connu en gnral sous le nom de Joe) de Chigwell; faisant
dfense aux Chevaliers Apprentis de lui prter secours et
assistance, d'entretenir des rapports avec lui; et leur
enjoignant, sous peine d'excommunication, de molester ledit
Joseph, de le maltraiter, de lui faire du tort, de l'ennuyer, de
lui chercher querelle, n'importe quand, et n'importe o les uns ou
les autres pourraient faire sa rencontre.

Cette mesure nergique ayant soulag son esprit, il voulut bien
s'approcher de la table joyeuse, et, s'chauffant peu  peu, il
daigna enfin prsider, et mme charmer la compagnie avec une
chanson. Ensuite il s'leva  un tel degr de complaisance, qu'il
consentit  rgaler ses subalternes d'une danse de cornemuse. Il
l'excuta immdiatement aux sons d'un violon dont joua un virtuose
de la socit; et il l'excuta d'une manire si brillante et avec
une agilit si merveilleuse, que les spectateurs ne pouvaient pas
trouver assez d'enthousiasme pour manifester leur admiration.
Quant  l'hte, il protesta, les larmes dans les yeux, qu'il
n'avait jamais senti le regret d'tre aveugle comme  prsent.

Mais l'hte, aprs s'tre retir, probablement pour pleurer en
secret sur sa ccit, revint bientt annoncer qu'il ne restait
gure plus d'une heure avant que le jour part, et que tous les
coqs de Barbican avaient dj commenc  chanter comme des perdus.
 cette nouvelle, les Chevaliers Apprentis se levrent en toute
hte, et, se rangeant sur une seule ligne, dfilrent l'un aprs
l'autre, et se dispersrent du pas le plus acclr vers leurs
domiciles respectifs, laissant leur commandant passer le dernier
par la grille.

Bonne nuit, noble capitaine! chuchota l'aveugle pendant qu'il
tenait la porte ouverte pour le laisser passer. Adieu, brave
gnral. Allez faire dodo, illustre commandant. Bonne chance,
imbcile, vaniteux, fanfaron, tte vide, jambes de canard.

Aprs avoir prononc ces derniers mots d'adieu, avec un sang-froid
malhonnte, tandis qu'il coutait s'loigner le bruit des pas du
capitaine, et qu'il refermait la grille sur lui-mme, il descendit
les marches, et allumant du feu sous le petit chaudron, il se
prpara, sans aucune aide,  son occupation du jour. Elle
consistait  vendre au dtail,  l'entre de la cour d'au-dessus,
des portions de soupe et de bouillon un penny, et des pouddings
savoureux faits avec des rogatons, tels que ceux qu'on pouvait
acheter en bloc au plus vil prix, dans la soire,  Fleet-Market.
Naturellement, pour le dbit de sa marchandise, il comptait
principalement sur ses connaissances personnelles: car la cour
tait une impasse qui ne recevait pas une grande varit de
clients, et il ne semblait pas que beaucoup de monde choist cet
endroit de prfrence pour venir y prendre l'air, ni pour y faire
par agrment, un tour de promenade.




CHAPITRE IX.


Les chroniqueurs ont le privilge d'entrer o ils veulent, d'aller
et venir par des trous de serrure, de chevaucher sur le vent, de
surmonter dans leur essor, de haut en bas, de bas en haut, tous
les obstacles de distance, de temps et de lieu. Trois fois bnie
soit cette dernire considration, puisqu'elle nous permet de
suivre la ddaigneuse Miggs jusque dans le sanctuaire de sa
chambre, et de jouir de sa douce compagnie durant les terribles
veilles de la nuit.

Mlle Miggs aprs avoir dfait sa matresse, comme elle s'exprimait
(ce qui signifie, l'avoir aide  se dshabiller), et l'avoir vue
bien confortablement au lit dans la chambre de derrire du premier
tage, se retira dans son propre appartement,  l'tage de la
corniche. Nonobstant sa dclaration en prsence du serrurier, elle
n'avait pas envie de dormir, aussi, mettant la lumire sur la
table, et cartant le rideau de la petite fentre, elle contempla
d'un air pensif le vaste ciel nocturne.

Peut-tre se demandait-elle avec tonnement quelle toile tait
destine  lui servir de sjour lorsqu'elle aurait parcouru sa
petite carrire ici-bas; peut-tre cherchait-elle  pntrer
laquelle de ces sphres brillantes pouvait tre le globe natal de
M. Tappertit, peut-tre s'merveillait-elle qu'elles
s'abaissassent  regarder cette perfide crature, l'homme, sans en
avoir mal au coeur, sans en devenir tout  coup vertes comme les
lampes des pharmaciens, peut-tre ne pensait-elle  aucune chose
en particulier. Quel que ft l'objet de ses rflexions, elle resta
assise l jusqu' ce que son attention, veille par tout ce qui
se rattachait  l'insinuant apprenti, fut attire par un bruit
dans la chambre voisine de sa propre chambre, dans sa chambre 
lui, la chambre o il dormait et rvait, o quelquefois peut-tre
il rvait d'elle.

Qu'il ne rvt pas maintenant,  moins qu'il ne se proment tout
endormi, rien de plus clair car d'instant en instant il venait de
l une espce de frottement, comme s'il tait occup  polir le
mur blanchi  la chaux, puis sa porte cria doucement, puis il y
eut une faible indication de sa marche furtive sur le palier.
Notant cette dernire circonstance, Mlle Miggs plit et frissonna,
comme si elle se mfiait de ses intentions, et plus d'une fois
elle s'cria, en retenant son souffle. Oh! c'est un effet de la
Providence que j'aie mis le verrou! En cela elle se trompait,
c'est sans doute la frayeur qui lui faisait confondre en ide un
verrou et son usage car il tait bien vrai qu'il y avait un verrou
 la porte, mais il n'tait pas mis en dedans.

Quoi qu'il en soit, le sens de l'oue ayant, chez Mlle Miggs, un
tranchant aussi effil que son caractre, et se trouvant de la
mme nature hargneuse et souponneuse, l'informa bientt que le
promeneur nocturne dpassait sa porte, et paraissait avoir quelque
but tout  fait distinct d'elle-mme, sans le moindre rapport avec
sa personne.  cette dcouverte elle fut plus effraye que jamais,
et elle allait donner libre issue  ses cris de: Au voleur! 
l'assassin! qu'elle avait jusqu'ici comprims, quand elle s'avisa
d'ouvrir doucement sa porte et de regarder, pour savoir si ses
craintes avaient quelque fondement solide et palpable.

En consquence, regardant dehors, et tendant son cou au-dessus de
la rampe elle aperut,  sa grande stupfaction, M. Tappertit
compltement habill, qui descendait  la drobe l'escalier, une
marche  la fois, avec ses souliers dans une de ses mains et une
lampe dans l'autre. Elle le suivit des yeux, et, descendant elle-
mme quelques marches pour profiter d'un angle propice, elle le
vit passer la tte par la porte de la salle  manger, la retirer
avec une grande promptitude, et commencer immdiatement une
retraite vers le haut de l'escalier avec toute la clrit
possible.

Il y a l un mystre! dit la demoiselle, lorsqu'elle fut rentre
dans sa propre chambre saine et sauve, mais ne pouvant plus
respirer. Bont divine! il y a l un mystre!

La perspective de surprendre n'importe quel secret de n'importe
qui aurait suffi pour tenir veille Mlle Miggs mme sous
l'influence de la jusquiame. Bientt elle entendit encore le pas
de l'apprenti; d'ailleurs elle aurait entendu celui d'une plume
automate qui serait descendue sur la pointe du pied. Puis elle se
glissa hors de sa chambre, ainsi qu'auparavant, et aperut de
nouveau le fuyard qui revenait  la charge: il regarda encore avec
prcaution  la porte de la salle  manger; mais cette fois, au
lieu de battre en retraite, il entra et disparut.

Miggs tait de retour dans sa chambre, et avait mis la tte  la
fentre, en moins de temps qu'il n'en faut  un homme d'ge pour
cligner de l'oeil et se remettre. L'apprenti sortit par la porte
de la rue, la ferma soigneusement derrire lui, s'en assura en y
appuyant le genou, et partit avec une allure de fanfaron, en
mettant quelque chose dans sa poche tandis qu'il s'loignait.  ce
spectacle, Miggs cria derechef: Bont divine! puis: Juste
ciel! puis: Seigneur, protgez-moi! puis, prenant une chandelle
en main, elle descendit l'escalier comme il avait fait. Arrive 
l'atelier, elle vit la lampe allume sur la forge, et chaque chose
comme Sim l'avait laisse.

Eh! mais, je veux n'avoir qu'un enterrement  pied aprs ma mort,
au lieu d'un convoi dcent avec un corbillard  plumes, si ce
moutard ne s'est point fabriqu une clef particulire! cria Miggs.
Oh! le petit sclrat!

Elle n'arriva pas  cette conclusion sans rflchir, sans beaucoup
regarder, beaucoup examiner; ses souvenirs l'y aidrent aussi:
elle se rappela que, dans diverses occasions, tant tombe tout 
coup sur le dos de l'apprenti, elle l'avait trouv occup d'un
travail mystrieux. De peur que le nom de moutard donn par
Mlle Miggs  celui sur qui elle daignait abaisser les yeux
n'veille de l'tonnement dans quelque esprit, il est bon de faire
observer qu'elle considrait tous les mles bipdes au-dessous de
trente ans comme de simples marmots, de vrais poupons, phnomne
assez commun chez les dames du caractre de Mlle Miggs, et qu'en
gnral on trouve associ  ces indomptables et sauvages vertus.

Mlle Miggs dlibra en elle-mme durant quelques minutes, les yeux
fixs tout le temps sur la porte de l'atelier comme si ses yeux et
ses penses ne pouvaient s'en dtacher. Puis, prenant dans un
fauteuil une feuille de papier, elle en fit un long et mince
tortillon. Aprs avoir rempli cet instrument d'une quantit de
poussire du menu charbon de la forge, elle s'approcha de la
porte, et, mettant un genou en terre, elle souffla avec dextrit
dans le trou de la serrure autant de cette fine poudre qu'il en
pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut bourr jusqu'au bord d'une
faon trs industrieuse et trs habile, elle remonta l'escalier 
la sourdine, et, arrive dans sa chambre, elle gloussa de rire.

L! cria Miggs en se frottant les mains, nous verrons maintenant
si vous ne vous trouvez pas bien heureux de faire quelque
attention  moi, monsieur. Hi! hi! hi! maintenant vous aurez des
yeux pour quelque autre, j'imagine, que Mlle Dolly, avec sa
vilaine figure de chat bouffi comme je n'en ai jamais vu, moi!

En profrant cette critique, elle lana un coup d'oeil approbateur
 son petit miroir, comme une personne qui dirait: Je rends
grces  mon toile qu'on ne puisse pas en dire autant de moi. Et
certainement c'tait chose impossible; car le style de beaut de
Mlle Miggs appartenait  ce genre que M. Tappertit lui-mme avait
assez bien qualifi, dans l'intimit, du titre de dcharn.

Je ne me coucherai pas cette nuit, dit Miggs en s'enveloppant
d'un chle, tirant une couple de chaises prs de la fentre,
s'enfonant sur l'une et mettant ses pieds sur l'autre, que vous
ne soyez revenu au logis, mon garon. Je ne me coucherai pas, dit
Miggs avec rsolution, oh! non, pas mme pour quarante-cinq
guines.

L-dessus, avec une expression de figure o un grand nombre
d'ingrdients contraires, tels que la mchancet, la ruse, la
malice, le triomphe, la confiance dans le succs de sa patience,
taient tous mls ensemble en une sorte de punch physionomique,
Mlle Miggs s'arrangea pour attendre et pour couter, semblable 
quelque belle ogresse qui vient de dresser un pige sur le chemin
et guette un jeune voyageur bien dodu pour en manger une tranche.

Elle resta assise l, dans une parfaite tranquillit, toute la
nuit. Enfin, juste  la pointe du jour, il y eut un bruit de pas
dans la rue, et bientt elle put voir M. Tappertit s'arrter
devant la porte. Puis elle put dcouvrir qu'il essayait sa clef,
qu'il soufflait dedans, qu'il la tapait contre le poteau le plus
proche pour faire tomber la poussire, qu'il allait l'examiner
sous un rverbre, qu'il fourrait des petits morceaux de bois dans
la serrure pour la nettoyer, qu'il regardait dans le trou de la
serrure, d'abord avec un oeil, et ensuite avec l'autre, qu'il
essayait la clef une seconde fois, qu'elle ne pouvait plus
tourner, et, qui pis est, qu'elle ne pouvait plus ressortir, qu'il
la courbait, qu'elle tait alors moins dispose  ressortir
qu'auparavant, qu'il la tordait avec une grande force et la tirait
d'une main vigoureuse, et qu'alors elle ressortait si soudainement
qu'il manquait de tomber  la renverse, qu'il donnait un coup de
pied  la porte, qu'il la secouait, qu'il finissait par se frapper
le front, et s'asseoir sur la marche, d'un air dsespr.

Quand la crise fut arrive  son paroxysme, Mlle Miggs, affectant
d'tre puise par la terreur et de se cramponner  l'allge de la
fentre pour se soutenir, fit voir au dehors son bonnet de nuit,
et demanda d'une voix faible qui tait l.

M. Tappertit cria: Chut! et, reculant de quelques pas dans la
rue, l'exhorta, dans une pantomime frntique, au secret et au
silence.

Un mot, un seul, dit Miggs. Y a-t-il des voleurs?

-- Non, non, non! cria M. Tappertit.

-- Alors, dit Miggs d'une voix plus faible qu'avant, est-ce le
feu? o est-il, monsieur? Prs de cette chambre, je le parie. Je
n'ai rien sur la conscience, monsieur, et j'aime mieux mourir que
de descendre par une chelle. Tout ce que je dsire, vu l'amour
que je porte  ma soeur, qui est marie, cour du Lion d'or, n 27,
deuxime cordon de sonnette, sur le montant,  droite...

-- Miggs! cria M. Tappertit, ne me reconnaissez-vous pas? Sim,
vous savez, Sim.

-- Oh! qu'est-ce qu'il a? cria Miggs en serrant ses mains; court-
il quelque danger? est-il au milieu des flammes ardentes? Ah ciel!
ah ciel!

-- Eh! mais, je suis ici, rpliqua M. Tappertit en se frappant la
poitrine. Ne me voyez-vous pas? tes-vous folle, Miggs?

-- Quoi! c'est vous! cria Miggs, sans faire attention  ce
compliment. Eh! mais oui, c'est lui-mme. Bont divine! qu'est-ce
que cela signifie, s'il vous plat? Mame, c'est...

-- Non, non! cria M. Tappertit, qui se tenait sur la pointe des
pieds, comme s'il esprait, par ce moyen, pouvoir se rapprocher
assez pour fermer de l la bouche  Miggs dans son galetas. Ne
dites rien. Je suis sorti sans permission, et il y a je ne sais
quoi  la serrure. Descendez, venez ouvrir la fentre de la
boutique, afin que je puisse entrer par l.

-- Je n'ose pas, Simmun, cria Miggs, car c'tait ainsi qu'elle
prononait son nom de baptme. Je n'ose pas, en vrit. Vous savez
aussi bien que n'importe qui combien je suis scrupuleuse. Et
descendre en pleine nuit, lorsque la maison est plonge dans le
sommeil et voile de tnbres!

Ici elle s'arrta et frissonna, car sa pudeur en attrapait un
rhume rien que d'y penser.

Mais, Miggs, cria M. Tappertit en allant sous le rverbre pour
qu'elle pt voir ses yeux. Ma Miggs chrie...

Miggs jeta un petit cri perant.

Que j'aime tant, et  laquelle je ne peux m'empcher de penser
toujours; et il est impossible de dcrire l'usage qu'il fit de
ses yeux en disant ceci. Descendez; pour l'amour de moi,
descendez.

-- Oh! Simmun, cria Miggs, c'est pire que tout le reste. Je sais
que, si je descends, vous irez plus loin, et...

-- Et quoi, prcieuse amie? dit M. Tappertit.

-- Et vous essayerez, dit Miggs d'un air agac, de m'embrasser, ou
quelque autre horreur; vous l'essayerez, je le sais.

-- Je vous jure que non, dit Tappertit avec une remarquable
vivacit. Sur mon me, je n'en ferai rien. Il s'en va grand jour,
et le watchman est en train de se rveiller. Anglique Miggs! si
vous voulez bien descendre et m'introduire, je vous promets
sincrement et loyalement que je serai bien sage.

Mlle Miggs, dont le bon petit coeur fut touch, n'attendit point
le serment, (sachant combien la tentation tait forte, et
craignant que ce ne ft pour lui l'occasion d'un parjure), mais
elle sauta en bas de l'escalier lestement, et, de ses belles
mains, elle rabattit la rude fermeture de la fentre de l'atelier.
Aprs avoir aid l'apprenti  entrer, elle articula d'une voix
faible les mots: Simmun est sauv! et, cdant  sa nature
fminine, elle perdit immdiatement connaissance.

Je savais que je la fascinerais, dit Sim, un peu embarrass par
cet incident. J'tais sr, naturellement, que a finirait comme
a; mais il n'y avait pas d'autre parti  prendre. Si je ne lui
eusse pas lanc mon oeillade, elle ne serait pas descendue.
Voyons, soutenez-vous une minute, Miggs. Quelle glissante personne
que cette fille! il n'y a pas moyen de la tenir commodment.
Soutenez-vous une minute, Miggs, soutenez-vous donc.

Miggs restant nanmoins sourde  toutes les supplications,
M. Tappertit l'appuya contre la muraille, comme on ferait d'une
canne ou d'un parapluie, jusqu' ce qu'il et bien barricad la
fentre. Alors, il la prit de nouveau dans ses bras; puis, par de
petites tapes et avec une grande difficult qui tenait surtout 
ce qu'elle tait d'une haute taille, et lui d'une taille exigu,
peut-tre aussi  cette particularit dans sa conformation
physique qu'il avait dj qualifie, il finit par la porter au
haut de l'escalier, la planta encore, comme un parapluie ou une
canne, juste devant la porte de sa chambre, et la laissa
tranquille.

Libre  lui d'tre froid autant qu'il le voudra, dit Miggs, qui
revint  elle ds qu'elle se vit seule; mais je suis dans sa
confidence, et il ne peut pas m'en empcher, non, non, ft-il
vingt Simmuns  lui tout seul!




CHAPITRE X.


C'tait par une de ces matines si frquentes au commencement du
printemps, lorsque l'anne volage et changeante en sa jeunesse,
comme toutes les autres cratures de ce monde, est encore
incertaine si elle doit reculer jusqu' l'hiver ou avancer jusqu'
l't, et, dans son doute, incline tantt vers l'un, tantt vers
l'autre, tantt vers tous les deux  la fois, courtisant l't, au
soleil, et s'attardant avec l'hiver,  l'ombre. Bref, c'tait par
une de ces matines o le temps est, dans le court espace d'une
heure chaud et froid, humide et sec, clair et sombre, triste et
gai, dsenchanteur et rconfortant, que John Willet qui
s'endormait tout doucement auprs du chaudron de cuivre fut
rveill par le bruit des pas d'un cheval, et que, donnant un coup
d'oeil  la fentre, il aperut un voyageur de belle apparence
s'arrter  la porte du Maypole.

Ce n'tait pas un de ces jeunes gens dgags qui demanderaient un
pot d'ale pice, et se mettraient tout aussi  leur aise que
s'ils se faisaient servir un muid de vin; un de vos jeunes
casseurs d'assiettes qui ne respectent rien, et qui pntreraient
mme dans le comptoir, ce solennel sanctuaire, pour donner au
vieux John une tape sur le ventre, et s'informer s'il n'y aurait
pas quelque jolie fille dans la maison, o c'est qu'il cache ses
petites chambrires, avec cent autres impertinences de ce genre;
un M. Sans-Gne qui dcrotterait ses bottes sur les chenets dans
la salle commune, et ne se montrerait pas difficile pour trouver
les crachoirs, un de vos jeunes fous qui s'en viennent exiger des
ctelettes impossibles, et commander des sauces qu'on n'a jamais
vues ni connues. C'tait un gentleman rassis, grave, tranquille,
un peu au del du printemps de la vie, se tenant droit encore,
malgr cela, et mince comme un lvrier. Bien mont sur un double
poney alezan, il avait l'assiette gracieuse d'un cavalier
expriment, quant  son quipement, quoique exempt des
affectations alors en vogue, il tait beau et bien choisi. Il
portait une redingote d'un vert plus clair peut-tre qu'on ne s'y
serait attendu de la part d'un monsieur de son ge, avec un petit
collet de velours noir, poches et parements garnis, le tout d'une
faon lgante, son linge, aussi, tait de fine toffe, travaill
sur un riche dessin aux poignets et aux devants, et d'une
blancheur irrprochable. Quoiqu'il semblt,  en juger d'aprs la
boue qu'il avait ramasse sur la route, venir de Londres, son
cheval n'tait pas moins lisse ni moins frais que la perruque gris
de fer et la queue de son matre. Ni l'homme ni l'animal n'avaient
un poil de drang, et, sauf les taches de ses basques et de ses
gutres, ce monsieur, avec sa figure fleurie, ses dents blanches,
son costume rgulier et propret, et son calme parfait, aurait pu
tout aussi bien sortir de faire exprs sa toilette afin de venir,
 la porte du vieux John Willet, poser pour un portrait questre.

Bien entendu que John n'observa pas d'un seul coup d'oeil tous ces
dtails caractristiques; il y mit du temps au contraire, il les
recueillit un  un, brin  brin, aprs bien des suppositions et de
srieuses rflexions avant de se dcider. Soyons francs: s'il et
t troubl tout d'abord par des questions et des ordres, il lui
aurait fallu au moins une quinzaine pour prendre note de tous les
renseignements que nous venons de donner; mais il arriva que le
monsieur, tonn de l'aspect de la vieille auberge, ou des pigeons
dodus qui la saluaient dans leur vol rapide, ou du mai lev au
fate duquel une girouette, en mauvais tat depuis quinze ans,
excutait une perptuelle promenade au son criard de sa propre
musique, resta en selle quelque temps  regarder autour de lui en
silence. Voil pourquoi John, debout, la main sur la bride du
cheval, et ses grands yeux sur le cavalier, rien ne passant sur la
route qui pt distraire ses penses, avait rellement recueilli
dans son cerveau plusieurs de ces petits dtails, au moment o il
fut invit  parler.

Curieux endroit que celui-ci! dit le gentleman, et sa voix avait
la richesse de son habillement. tes-vous l'aubergiste?

--  votre service, monsieur, rpondit John Willet.

-- Vous pouvez, n'est-ce pas, faire bien soigner mon cheval 
l'curie, et me donner promptement  dner (n'importe quoi, pourvu
que ce soit proprement servi), et une chambre dcente? Il n'en
manque pas apparemment dans cette grande maison, dit l'tranger,
parcourant de nouveau du regard l'extrieur de l'auberge.

-- Vous aurez, monsieur, rpliqua John avec une promptitude
surprenante, tout ce que vous voudrez.

-- Il est fort heureux que je me contente aisment, repartit
l'autre avec un sourire; sans cela vous pourriez bien perdre la
gageure, mon ami.

Et en mme temps, il descendit de cheval en un clin d'oeil, 
l'aide du billot plac devant la porte.

Hol, quelqu'un! Hugh! rugit John. Je vous demande pardon,
monsieur, de vous retenir l debout sous le porche; mais mon fils
est all  la ville[12] pour affaire, et comme ce garon, voyez-vous
m'est assez utile je me trouve dans l'embarras lorsqu'il n'est pas
ici. Hugh! Celui-l, monsieur, c'est un terrible paresseux, un
franc vagabond monsieur, une espce de bohmien, j'imagine,
toujours  dormir au soleil en t, monsieur, et dans la paille en
hiver, Hugh. Bon dieu faire attendre un monsieur sous le porche, 
cause de lui! Hugh! Je voudrais que le drle ft mort, en vrit,
je le voudrais.

-- Peut-tre l'est-il, rpliqua l'autre. S'il tait en vie, je
suppose qu'il vous aurait entendu maintenant.

-- Quand il est dans ses accs de paresse il dort si profondment,
dit l'aubergiste boulevers, que, si vous lui tiriez des boulets
de canon dans les oreilles, a ne le rveillerait pas, monsieur.

Son hte ne fit aucune remarque sur ce nouveau traitement d'une
hypertrophie de sommeil, et sur la recette propose pour donner
aux gens de la vivacit, mais il resta sous le porche, les mains
croises derrire le dos. Il semblait s'amuser beaucoup  voir le
vieux John, la bride  la main hsiter entre une violente envie
d'abandonner l'animal  sa destine, et une demi disposition 
l'introduire dans la maison et  l'enfermer dans la salle 
manger, pendant qu'il s'occuperait de son matre.

Peste soit de ce garon! ah! le voici enfin, cria John, arriv au
znith de sa dtresse. Ne m'entendiez-vous pas appeler, polisson?

Le personnage auquel il s'adressait ne fit pas de rponse, mais,
mettant sa main sur la selle il sauta dessus d'un bond, tourna la
tte du cheval vers l'curie et disparut en un instant.

Assez alerte, quand il est veill! dit l'tranger.

-- Assez alerte, monsieur! rpliqua John en regardant la place o
il avait vu le cheval, comme s'il ne comprenait pas encore
parfaitement ce qu'il tait devenu.

-- Il fond  l'oeil, c'est comme une goutte de mousse de vin de
Champagne. Vous le regardez, il est l, vous le regardez encore et
il n'y est plus.

Aprs avoir, sans plus de paroles, rsum dans cette brusque
conclusion le long expos qu'il voulait faire de toute la vie et
du caractre de son domestique, John Willet, fier d'avoir parl
comme un oracle, conduisit le gentleman, par son grand escalier
dmantibul, au meilleur appartement du Maypole.

En conscience, il tait bien assez spacieux, car il occupait toute
la profondeur de la maison, et il avait  chaque bout une grande
fentre dont l'ouverture tait aussi large que beaucoup de
chambres modernes.  ces fentres, quelques panneaux de verres de
couleur, emblasonns de fragments d'armoiries, quoique fls,
rapics et briss, restaient encore pour attester par leur
prsence que le premier propritaire avait fait servir la lumire
elle-mme  la splendeur de son rang et enrl jusqu'au soleil
parmi ses flatteurs, en lui commandant, lorsqu'il brillait dans sa
chambre, de rflchir les insignes de son ancienne famille et
d'emprunter de nouvelles nuances  leur orgueil.

Mais c'tait dans les temps jadis, et  prsent chaque petit rayon
allait et venait  son gr, disant la vrit toute simple, toute
nue et toute pntrante. Quoique cette pice ft la meilleure de
l'auberge, elle avait le mlancolique aspect de la grandeur
dchue, et elle tait trop vaste pour qu'on y trouvt du
confortable. Le frlement de riches tentures flottant sur les
murailles, et, ce qui vaut bien mieux, le frlement des habits de
la jeunesse et de la beaut; l'clat des yeux des femmes,
clipsant les flambeaux et les bijoux qu'elles portaient; le son
de douces voix, et la musique, et le bruit des pas des jeunes
filles, tout cela autrefois avait t dans ce lieu et l'avait
rempli de dlices. Mais tout cela tait parti, et en mme temps
toute allgresse. Il n'y avait plus l d'intrieur; d'enfants
naissants, d'enfants levs prs du foyer paternel; le foyer mme
tait devenu mercenaire, quelque chose qui s'achte et qui se
vend, une vraie courtisane: mourez-y, asseyez-vous l, ou
dcampez; comme il vous plaira, a m'est gal, il ne regrettait
personne, ne s'inquitait de personne, il entretenait seulement
une chaleur gale et des sourires strotyps pour tout le monde.
Dieu assiste l'homme dont le coeur change sans cesse dans le
monde, comme un antique manoir qui devient une auberge!

On n'avait fait aucun effort pour meubler cette glaciale solitude,
mais on avait plant devant la large chemine une colonie de
chaises et de tables sur carr de tapis; elle tait flanque d'un
paravent pouvantable que dcoraient des figures grotesques et
grimaantes. Aprs avoir allum de ses propres mains les fagots
entasss sur l'tre, le vieux John se retira pour tenir un grave
conseil avec sa cuisinire touchant le repas de l'tranger, tandis
que celui-ci, trouvant peu de chaleur dans ces fagots qui
n'taient pas encore enflamms, alla ouvrir un treillis  la
fentre lointaine, et se rchauffa  la lueur languissante d'un
froid soleil de mars.

Quittant de temps en temps la fentre pour arranger les bches qui
ptillaient, ou pour se promener d'un bout  l'autre de cette
chambre sonore, il la ferma quand le bois fut tout  fait embras,
et ayant roul dans le coin le plus chaud la meilleure bergre, il
appela John Willet.

Monsieur, dit John.

C'tait une plume, de l'encre, et du papier qu'il dsirait. Il y
avait sur la haute tablette de la chemine un vieil critoire
contenant, parmi la poussire, quelque chose qui pouvait,  la
rigueur, reprsenter ces trois articles. Ayant mis cela devant
l'tranger, l'aubergiste se retirait quand on lui fit signe de
rester.

Il y a une maison non loin d'ici, dit le monsieur, aprs avoir
crit quelques lignes, que vous nommez, je crois, la Garenne?

Comme c'tait dit du ton d'une personne qui connaissait le fait et
ne questionnait que pour la forme, John se contenta d'incliner la
tte en signe d'affirmation, il tira en mme temps de son gousset
une de ses mains, derrire laquelle il toussa, puis il la remit
dans sa poche.

Je voudrais que ce billet, dit son hte en jetant un coup d'oeil
sur ce qu'il avait crit et le pliant, ft port l le plus tt
possible, et qu'on me rapportt une rponse. Avez-vous un messager
tout prt?

John resta pensif une minute ou environ, et alors il dit oui.

Faites-le monter.

Il y avait de quoi dconcerter notre homme car Joe tant dehors,
et Hugh occup  triller le double poney alezan, il se proposait
de charger de la commission Barnab, qui venait prcisment
d'arriver au Maypole dans une de ses excursions et qui, une fois
persuad qu'il tait charg de quelque affaire grave et srieuse,
serait all n'importe o.

Mais, la vrit est, dit John aprs une longue pause, que la
personne qui ferait le plus vite la commission est une espce
d'idiot, monsieur; et quoiqu'il ait le pied leste, et qu'on puisse
se fier  lui comme  la poste elle-mme, il n'est pas bon pour
parler; car il est timbr, monsieur, il bat la campagne.

-- Vous ne voulez pas, dit son hte, levant les yeux sur la grasse
figure de John, vous ne voulez pas parler de... Quel est donc le
nom de ce garon? Vous ne voulez pas parler de Barnab?

-- Si fait bien, rpliqua l'aubergiste, dont la surprise rendait
les traits singulirement expressifs.

-- Comment se trouve-t-il ici? demanda l'tranger en se renversant
dans la bergre, parlant du ton agrable et gal qu'il avait
toujours soutenu, et gardant sur sa figure le mme sourire
invariablement doux et courtois. Je l'ai vu  Londres hier soir.

-- Il est toujours comme a, ici  cette heure, l le moment
d'aprs, rpondit le vieux John, aprs sa pause ordinaire pour
laisser le temps  la question de bien entrer dans son esprit.
Quelquefois il marche; quelquefois il court. Chacun le connat
tout le long de la route; quelquefois il arrive ici dans un
chariot ou dans une voiture, quelquefois en croupe. Il va et
vient,  travers le vent, la pluie, la neige, la grle, et par les
nuits les plus noires. Rien ne lui fait du mal,  _lui_.

-- Il va souvent  la Garenne, n'est-ce pas? dit l'hte
ngligemment. Je crois me rappeler que sa mre me contait hier
quelque chose comme a. Mais je n'ai pas fait grande attention 
ce que me disait la bonne femme.

-- Vous ne vous trompez pas, monsieur, rpondit John, il y va
souvent. Son pre, monsieur, a t assassin dans cette maison.

-- Je l'ai entendu dire, rpliqua l'hte en tirant de sa poche,
avec le mme sourire, un cure-dent d'or. C'est trs dsagrable
pour la famille.

-- Extrmement, dit John d'un air embarrass, comme s'il
entrevoyait  l'horizon que c'tait traiter le sujet un peu
lgrement.

-- Toutes les circonstances qui suivent un assassinat, continua
l'tranger dans une espce de soliloque, doivent tre terriblement
dplaisantes. Tant de mouvement et de remue-mnage, pas de repos,
un texte ternel de conversation, des gens qui entrent et sortent
en courant, qui montent et descendent l'escalier, c'est
intolrable. Je ne voudrais pas que pareille chose arrivt 
n'importe qui dans mes connaissances, ma parole d'honneur. Il y
aurait de quoi rendre malheureux au possible. Vous vouliez me
dire, mon ami? ajouta-t-il en se retournant de nouveau vers John.

-- Seulement que Mme Rudge vit d'une petite pension qu'elle reoit
de la famille, et que Barnab n'est pas plus gn l que le chat
ou le chien de la maison, rpondit John. Le chargerai-je de votre
commission, monsieur?

-- Oh! oui, rpliqua l'hte, oh! certainement. Il faut que vous
l'en chargiez. Ayez la bont de l'amener ici pour que je lui
recommande d'aller vite. S'il faisait quelque objection, vous
pouvez lui dire que c'est M. Chester. Il se rappellera mon nom,
j'en suis sr.

John fut si tonn d'apprendre qui tait son hte, qu'il fut
incapable d'en exprimer son tonnement, ni par son regard, ni
d'aucune autre manire; et il quitta la chambre aussi tranquille,
aussi imperturbable que si de rien n'tait. On rapporte qu'aprs
avoir descendu l'escalier, il regarda fixement le chaudron dix
minutes durant  l'horloge, et que pendant ce temps-l il ne cessa
pas de secouer sa tte. Ce fait prend un nouveau caractre de
vraisemblance, si on le rapproche de cette circonstance, qu'il est
certain que c'est juste l'intervalle de temps qui s'coula, montre
en main, avant que John revnt avec Barnab  l'appartement de son
hte.

Approchez, mon garon, dit M. Chester. Vous connaissez
M. Geoffroy Haredale?

Barnab se mit  rire, et il regarda l'aubergiste comme pour lui
dire: Vous l'entendez?

John, choqu grandement de cette atteinte porte au dcorum,
appliqua son doigt sur son nez, et secoua la tte en manire de
muette remontrance.

Il le connat, monsieur, dit John, en regardant Barnab de ct
et en fronant le sourcil, aussi bien que vous et moi.

-- Je n'ai pas le plaisir de connatre beaucoup ce monsieur,
rpliqua l'hte. Vous, c'est peut-tre diffrent. Par consquent
parlez pour vous, mon ami.

Quoiqu'il et dit cela avec la mme affabilit pleine d'aisance et
le mme sourire, John se sentit remis  sa place, et, jetant sur
le dos de Barnab cette mortification, il se promit bien de
chasser  coups de pied son corbeau  la premire occasion
favorable.

Donnez ceci, dit l'hte, qui avait maintenant cachet le billet,
et qui tout en parlant faisait signe  son commissionnaire
d'approcher de lui,  M. Haredale en personne. Attendez la
rponse, et apportez-la-moi ici. Dans le cas o M. Haredale serait
occup en ce moment, dites-lui... Peut il se rappeler un message
verbal, monsieur l'aubergiste?

-- Quand il veut monsieur, rpliqua John. Il n'oubliera pas celui-
ci.

-- Comment tes-vous certain de cela?

John lui montra simplement Barnab, debout, la tte penche en
avant, son oeil srieux troitement fix sur la figure du monsieur
qui l'interrogeait, et lui faisant gravement signe de la tte
qu'il avait compris ses ordres.

Dites-lui donc, Barnab, s'il tait occup, reprit M. Chester,
que j'attendrai avec plaisir qu'il soit  sa convenance de se
rendre ici, et que je le recevrai (s'il me demande)  n'importe
quelle heure, ce soir... Au pis allez, je peux avoir un lit ici,
Willet, je suppose?

Le vieux John, immensment flatt de la notorit personnelle
qu'impliquait cette forme familire d'interpellation rpondit d'un
air malin: Mais je le pense, monsieur, je le pense, et il
roulait dans son esprit diverses formes d'loges, avec l'intention
d'en choisir une approprie aux qualits de son meilleur lit,
lorsque ses ides furent mises en droute par M. Chester, qui
donna la lettre  Barnab en lui commandant de partir  toute
vitesse.

Vitesse! dit Barnab en serrant le petit paquet dans son gilet!
Vitesse! Si vous voulez voir hte et mystre, venez ici. Ici!

En disant cela, il mit sa main,  la grande horreur de John
Willet, sur la belle manche de la redingote de M. Chester, et le
conduisit  pas furtifs vers la fentre du fond.

Regardez l en bas, dit-il doucement; voyez comme ils chuchotent
aux oreilles les uns des autres; et puis comme ils dansent et
sautent pour faire croire qu'ils s'amusent! Voyez-vous comme ils
s'arrtent un moment, quand ils prsument que personne n'est l
qui les voie, et marmottent de nouveau entre eux, et puis comme
ils se roulent et gambadent, ravis des mfaits qu'ils viennent de
comploter? Regardez-les maintenant. Voyez comme ils tourbillonnent
et plongent. Et maintenant ils s'arrtent encore, et chuchotent
ensemble avec prcaution. Ils ne songent gure, voyez-vous,
combien de fois je me suis couch sur l'herbe pour les pier...
Dites donc, quel est le complot qu'ils couvent? Le savez-vous?

-- Je ne vois l que du linge, rpliqua l'hte, tel que nous en
portons. Il pend sur ces cordes pour scher, et il voltige au
vent.

-- Du linge! rpta Barnab en le regardant presque dans le blanc
des yeux et se rejetant aussitt en arrire. Ha! ha! Eh mais! en
ce cas, il vaut mieux tre insens comme moi que d'avoir la raison
comme vous! Vous ne voyez pas l des tres fantastiques semblables
 ceux qui habitent le sommeil? Vous ne les voyez pas, vous? Ni
des yeux dans les panneaux de vitres, ni des spectres rapides
lorsque le vent souffle avec violence, et vous n'entendez pas des
voix dans l'air, et vous ne voyez pas des hommes qui marchent dans
le ciel? Rien de tout cela n'existe pour vous! Je mne une vie
plus joyeuse que vous, avec toute votre raison. Vous tes des
esprits lourds. Les esprits subtils, c'est nous autres. Ha! ha! je
ne changerais pas avec vous, moi! avec tout votre esprit.

En disant cela, il agita son chapeau au-dessus de sa tte et
partit comme un trait.

trange crature, ma parole! dit M. Chester en tirant une belle
bote et prenant une prise de tabac.

-- Il manque d'imagination, dit M. Willet trs lentement et aprs
un long silence; c'est l ce qui lui manque. J'ai essay de lui en
infuser mainte et mainte fois; mais... (John ajouta ceci d'une
manire confidentielle) il n'est pas propre  a, voil le fait.

Il serait bien dplac de rappeler que M. Chester sourit de la
remarque de John. Dans tous les cas, cela ne l'empcha pas de
conserver toujours le mme regard conciliant et agrable.
Toutefois il rapprocha du feu sa bergre, comme s'il et voulu
insinuer qu'il prfrait tre seul, et John, n'ayant plus d'excuse
raisonnable pour rester, le laissa  lui-mme.

Le vieux John Willet fut trs pensif pendant qu'on prpara le
dner; et, si son cerveau tait jamais moins lucide dans un moment
que dans un autre, il est fort naturel de supposer qu'il dut y
jeter ce jour-l un fier trouble  force de secouer sa tte en
ruminant. Que M. Chester, connu dans tout le voisinage pour tre
au plus mal avec M. Haredale, ft venu de Londres dans l'unique
but, semblait-il, de le voir, et qu'il et choisi le Maypole pour
le thtre de leur entrevue, et qu'il et envoy un exprs,
c'taient l autant de pierres d'achoppement contre lesquelles
venait se briser toute l'intelligence de John. Sa seule ressource
tait de consulter le chaudron et d'attendre avec impatience le
retour de Barnab.

Mais Barnab n'avait jamais t si long  revenir. Le dner de
l'hte fut servi, enlev, son vin fut mis sur la table, le feu
ravitaill, l'tre proprement balay; le jour baissa, la brune
vint, il fit tout  coup noir, et Barnab ne parut pas. Cependant,
quoique John Willet ft plein d'tonnement et de mfiance, son
hte demeura assis dans sa bergre, une jambe sur l'autre, sans
plus de drangement, selon toute apparence, en ses penses qu'en
son costume; le mme monsieur tranquille,  son aise, froid,
n'ayant pas l'air de songer  autre chose qu' son cure-dent d'or.

Barnab tarde bien, dit John, qui hasarda cette observation en
plaant sur la table une paire de chandeliers ternis, hauts de
trois pieds, ou peu s'en faut, et en mouchant les chandelles qui
les allongeaient encore.

-- Il tarde un peu, rpliqua l'hte en dgustant son vin. Il ne
tardera gure davantage, assurment.

John toussa, et en mme temps il dgagea le feu.

Comme vos routes n'ont pas une trs bonne rputation, si du moins
j'en peux juger d'aprs l'accident de mon fils, dit M. Chester, et
comme je ne me soucie pas de recevoir un coup sur la tte, ce qui
non seulement dconcerte pour l'instant, mais vous met en outre
dans une position ridicule aux yeux des gens qui surviennent et
vous ramassent, je resterai ici ce soir. Vous m'avez dit, il me
semble, que vous aviez un lit de rserve?

-- Et un lit, monsieur, rpliqua John, un lit comme il y en a peu,
mme dans les maisons aristocratiques, un lit qui ne bouge pas
d'ici, monsieur. J'ai entendu dire que ce lit-l avait prs de
deux cents ans. Votre noble fils, un beau jeune homme, est la
dernire personne, monsieur, qui ait couch dedans il y a six
mois.

-- Ma foi, vous tes heureux dans vos recommandations! dit l'hte
en haussant les paules et roulant sa bergre plus prs du feu.
Veillez  ce que les draps soient bien schs monsieur Willet, et
faites allumer en mme temps un feu vif dans la chambre. Cette
maison est humide et glaciale.

John releva encore les fagots, plus par habitude que par prsence
d'esprit, ou pour donner satisfaction  l'observation faite, et il
tait sur le point de se retirer quand on entendit rebondir un pas
sur l'escalier. Barnab entra haletant.

Il aura le pied  l'trier dans une heure d'ici, cria-t-il en
s'approchant; il a couru  cheval toute la journe, il arrive chez
lui  la minute; mais il se remettra en selle, ds qu'il aura
mang et bu, pour venir voir son bien cher ami.

-- Est-ce l son message? demanda l'hte en levant les yeux, mais
sans le plus lger trouble, ou du moins sans le plus lger signe
de trouble.

-- Tout son message, sauf les derniers mots, rpliqua Barnab,
mais il en avait la pense: j'ai vu cela sur sa figure.

-- Voici pour votre peine, dit l'autre en lui mettant de l'argent
dans la main et le regardant fixement; voici pour votre peine,
pntrant Barnab.

-- Pour Grip, et moi, et Hugh,  partager entre nous, rpliqua-t-
il en serrant l'argent et en inclinant la tte, tandis qu'il le
comptait sur ses doigts. Grip un, moi deux, Hugh trois; le chien,
la chvre, les chats, bon; nous aurons bientt dpens a, je vous
en avertis. Arrtez, regardez. Vous autres hommes senss, vous ne
voyez rien ici, maintenant?

Il se pencha vivement, un genou sur l'autre, et contempla d'un
regard intense la fume roulant vers le haut de la chemine en un
nuage pais et noir. John Willet, qui paraissait se considrer
comme la personne  laquelle Barnab avait fait particulirement
et principalement allusion en parlant d'hommes senss, regarda du
mme ct que lui et avec une physionomie des plus assures.

Maintenant, dites-moi o ils vont quand ils s'lancent aussi vite
que a, demanda Barnab. Pourquoi se serrent-ils de si prs en se
talonnant les uns les autres, et pourquoi se dpchent-ils
toujours ainsi? Vous me blmez d'en faire autant, mais je ne fais
que prendre exemple sur ces tres actifs qui m'entourent. L! les
voil encore! ils se saisissent les uns les autres par leurs
basques; et, si vite qu'ils aillent, il y en a d'autres qui les
suivent et les rattrapent! La joyeuse danse que c'est l! Je
voudrais que Grip et moi pussions nous trmousser de la sorte!

-- Qu'a-t-il donc dans cette corbeille qui est sur son dos?
demanda l'hte au bout de quelques moments, durant lesquels
Barnab resta pench sur l'tre,  regarder le haut de la chemine
et  pier la fume d'un air srieux.

-- L dedans? rpondit-il en sautant tout droit sur ses pieds,
avant que John Willet et pu rpondre, secouant la corbeille et
baissant la tte pour couter. L dedans? ce qu'il y a l dedans?
Dis-le-lui!

-- Un dmon, un dmon, un dmon, cria une voix rauque.

-- Voici de l'argent! dit Barnab en le faisant sonner dans sa
main, de l'argent pour nous rgaler, Grip!

-- Hourra! hourra! Hourra! rpliqua le corbeau. Allons, courage.
N'aie pas peur. Coa, coa, coa.

M. Willet, qui semblait douter fortement qu'un chaland ayant un
habit  garniture et portant de beau linge dt tre expos au
soupon d'avoir jamais eu le moindre rapport avec d'aussi vilains
messieurs que le corps infernal dont l'oiseau se vantait d'tre
membre, emmena Barnab l-dessus, pour viter toute autre
observation malsonnante, et quitta la chambre en faisant sa plus
belle rvrence.




CHAPITRE XI.


Grandes nouvelles ce soir-l pour les habitus rguliers du
Maypole! Quand chacun d'eux entrait sparment pour occuper la
place qui lui tait chue en partage dans le coin de la chemine,
John, avec une lenteur de dbit trs frappante et un chuchotement
apoplectique, lui communiquait que M. Chester tait seul dans
l'appartement d'en haut, et qu'il y attendait M. Geoffroy
Haredale, auquel il avait envoy une lettre (sans doute d'une
nature menaante) par les mains de Barnab, qui se trouvait l.

Pour un petit noyau de fumeurs et de cancaniers affams, rarement
 pareille fte, c'tait la plus admirable des aubaines. Il y
avait l un bon mystre, bien sombre, et qui se dveloppait sous
le toit mme qui les abritait, servi tout chaud, pour ainsi dire,
au coin du feu, et dont ils allaient se rgaler sans le moindre
trouble, la moindre peine. On ne saurait croire quel got, quelle
saveur cela donnait  la boisson, quel nouveau parfum au tabac.
Chacun fumait sa pipe avec une figure pleine de graves et
srieuses dlices, et en regardant son voisin avec une sorte de
paisible congratulation. Oui, on sentait si bien que c'tait une
soire spciale, une vritable fte, que, sur la motion du petit
Salomon Daisy, chacun (y compris John lui-mme) dboursa ses six
pence pour un pot de _flip_[13], breuvage agrable qui fut prpar
le plus diligemment possible, et plac au milieu d'eux sur le
carreau de brique, afin de le faire bouillir doucement et mijoter
 petit feu, pour qu'en mme temps l'odorante vapeur, s'levant
parmi eux et se combinant avec les guirlandes de fume qui
sortaient de leurs pipes, les enveloppt d'une dlicieuse
atmosphre de leur got, et les drobt au monde entier.
L'ameublement mme de la salle en devenait plus moelleux et
prenait une teinte plus fonce; les plafonds et les murs avaient
l'air plus noirs et d'un plus beau poli; les rideaux semblaient
d'un rouge plus clatant; les flammes taient plus vives et plus
hautes, et les grillons gazouillaient dans l'tre avec plus de
satisfaction qu' l'ordinaire.

Il y avait l pourtant deux personnages qui prenaient une bien
petite part au contentement gnral. L'un tait Barnab lui-mme,
qui dormait, ou, pour viter d'tre assig de questions, feignait
de dormir dans l'encoignure de la chemine; l'autre tait Hugh,
qui dormait aussi, tendu sur le banc du ct oppos,  la pleine
lueur du feu flamboyant.

La lumire qui tombait sur cette forme inerte la montrait dans
toutes ses musculeuses et lgantes proportions. C'tait celle
d'un jeune homme au robuste corps d'athlte,  la vigueur de
gant, dont la figure brle par le soleil et le cou basan,
couverts d'une chevelure d'un noir de jais, eussent pu servir de
modle  un peintre. Vtu, de la manire la plus nglige, d'un
costume des plus grossiers et des plus rudes, avec des brins de
paille et de foin, son lit habituel, attachs  et l et mls 
ses boucles vierges du peigne, il s'tait endormi dans une posture
aussi sans faon que son habillement. La ngligence et le dsordre
de toute sa personne, avec quelque chose de farouche et de sombre
dans ses traits, lui donnaient une pittoresque apparence qui
attira les regards, mme des clients du Maypole, quoiqu'ils le
connussent bien, et fit dire au long Parkes que jamais Hugh
n'avait plus ressembl que ce soir  un coquin de braconnier.

Il attend ici, je suppose, dit Salomon, afin de prendre le cheval
de M. Haredale.

-- En effet, monsieur, rpliqua John Willet. Il n'est pas souvent
dans la maison, vous savez; il est mieux  son aise parmi les
chevaux que parmi les hommes. Je le considre lui-mme comme un
animal.

Accompagnant cette opinion d'un haussement d'paules qui avait
l'air de vouloir dire: Nous ne pouvons pas esprer que chacun
nous ressemble, John remit sa pipe dans la bouche, et fuma comme
quelqu'un qui sent sa supriorit sur le commun des hommes.

Ce gaillard-l, monsieur, dit John tant de nouveau sa pipe de
ses lvres, aprs un entr'acte assez long et en montrant Hugh avec
le tuyau, quoiqu'il ait en lui toutes ses facults, mises en
bouteilles et bien bouches, par exemple, si je peux m'exprimer
ainsi...

-- Trs bien! dit Parkes en inclinant la tte. Excellentes
expressions, Johnny. Vous allez empoigner quelqu'un tout  l'heure
Je vois que vous tes en veine, ce soir.

-- Prenez garde, dit M. Willet, sans la moindre gratitude pour le
compliment, que je ne vous empoigne tout le premier, monsieur,
c'est ce que je ne manquerai pas de faire si vous m'interrompez
quand je fais des observations.

-- Ce gaillard-l, disais-je, quoiqu'il ait toutes ses facults au
dedans de lui-mme d'un ct ou d'un autre, mises en bouteilles et
bien bouches n'a pas plus d'imagination que Barnab n'en a. Et
pourquoi n'en a-t-il pas plus?

Les trois amis secourent leurs ttes l'un vers l'autre, comme
pour dire par ce simple geste, sans se donner la peine d'ouvrir
leurs lvres: Remarquez-vous l'esprit philosophique de notre
ami?

Pourquoi n'en a-t-il pas? reprit John en frappant doucement la
table de sa main tendue. Parce qu'on ne les lui a point
dbouches lorsqu'il tait petit garon, voil pourquoi. Qu'aurait
t chacun de nous, si nos pres ne nous avaient point dbouch
nos facults? Qu'aurait t mon petit garon Joe, si je ne lui
avais point dbouch ses facults? coutez-vous ce que je suis en
train de vous dire, messieurs?

-- Ah! certes oui, nous vous coutons, cria Parkes. Continuez pour
notre instruction, Johnny.

-- Consquemment alors, dit M. Willet, ce gaillard-l, dont la
mre, lorsqu'il tait tout petit garon, fut pendue avec six
autres, pour avoir pass de faux billets de banque, et c'est une
bndiction de penser combien il y a de gens pendus par fourne
toutes les six semaines, pour cela ou pour autre chose, car a
montre l'extrme vigilance de notre gouvernement, ce gaillard-l,
qui fut ds lors abandonn  lui-mme, qui eut  garder les
vaches,  servir d'pouvantail aux oiseaux,  faire je ne sais
quoi pour gagner son pain, qui arriva par degrs  soigner les
chevaux, et par la suite des temps  coucher dans les greniers et
la litire, au lieu de dormir sous les meules de foin et les
haies, jusqu' ce qu'enfin il devnt le palefrenier du Maypole,
pour sa nourriture, son logement et une modique somme annuelle; ce
gaillard-l qui ne sait ni lire ni crire, et qui n'a jamais eu
beaucoup de rapports avec autre chose que des animaux, et qui n'a
jamais vcu en aucune manire autrement que comme les animaux
parmi lesquels il a vcu, c'est un animal, et, ajouta M. Willet,
en tirant des prmisses sa conclusion logique, il doit tre trait
en consquence.

-- Willet, dit Salomon Daisy, qui avait tmoign quelque
impatience  voir l'intrusion d'un sujet si indigne dans le thme
bien plus intressant de leur conversation, lorsque M. Chester est
arriv ce matin, a-t-il demand la grande chambre?

-- Il dclara, monsieur, dit John, qu'il dsirait un vaste
appartement. Oui, c'est certain.

-- Eh bien! voulez-vous que je vous dise? reprit Salomon en
parlant doucement et d'un air srieux. Ils vont s'y battre en
duel, lui et M. Haredale.

Chacun regarda M. Willet, aprs cette insinuation alarmante.
M. Willet regarda le feu, en pesant dans son propre esprit les
rsultats qu'une telle rencontre aurait, selon toute apparence,
pour l'tablissement.

Possible, dit John, je ne sais pas... Je suis sr... Je me
rappelle que, la dernire fois que je suis mont l-haut, il avait
mis les chandeliers sur les tablettes de la chemine.

-- C'est une chose aussi vidente, rpliqua Salomon, que le nez de
Parkes sur sa figure.

M. Parkes, dont le nez tait fort gros, le frotta, et eut l'air de
considrer ceci comme une personnalit. C'est qu'ils se battront
dans cette chambre. Rien de plus commun, vous le savez par les
journaux, que les duels des gentlemen dans les cafs, sans
tmoins. L'un d'eux sera bless ou peut-tre tu dans cette
auberge.

-- Alors c'tait un cartel que la lettre dont Barnab fut le
porteur, hein? dit John.

-- Contenant une bande de papier avec la mesure de son pe
dessus, je paierais une guine, rpondit le petit homme. Nous
connaissons le caractre de M. Haredale. Vous nous avez racont ce
que Barnab avait dit de ses regards, quand il revint. Croyez-moi,
je suis dans le vrai. Maintenant, attention.

Le flip n'avait pas encore eu de saveur. Le tabac n'avait t
qu'un vil produit du sol anglais, compar  son parfum d'
prsent. Un duel dans la grande vieille chambre au premier tage,
et le meilleur lit de l'htel command d'avance pour le bless!

Mais sera-ce  l'pe ou au pistolet? dit John.

-- Dieu le sait. Peut tre au pistolet et  l'pe, rpliqua
Salomon. Ces messieurs-l portent l'pe, et ils peuvent aisment
avoir des pistolets dans leurs poches, il est fort probable, ma
foi qu'ils en ont. S'ils tirent l'un sur l'autre sans se toucher,
alors ils dgaineront et se mettront  en dcoudre srieusement.

Un nuage passa sur la figure de M. Willet, lorsqu'il rflchit aux
vitres casses, aux rideaux endommags, mais s'tant expliqu 
lui-mme que l'un des deux adversaires survivrait probablement et
payerait le dgt, sa figure redevint rayonnante.

Et puis, dit Salomon, regardant tour  tour chaque figure, nous
aurons alors sur le plancher une de ces taches qui ne s'en vont
jamais. Si M. Haredale gagne, croyez-moi, ce sera une tache
profonde, ou, s'il perd, c'en sera une plus profonde encore, car
jamais il ne cdera qu'il ne soit abattu. Nous en savons quelque
chose, hein?

-- Ah! oui nous en savons quelque chose, chuchotrent-ils tous
ensemble.

-- Quant  jamais disparatre, continua Salomon, je vous dis que
jamais, cela ne pourra se faire. Ne savez-vous pas qu'on a essay
pareille chose dans une certaine maison que vous connaissez?

-- La Garenne! cria John. Non, bien sr!

-- Si, bien sr, si vraiment. Seulement il y a trs peu de gens
qui le sachent Et, avec tout cela, on en a assez caus. On rabota
le parquet pour la faire disparatre: mais elle y resta. Le rabot
entama le parquet profondment, elle glissa plus profondment. On
posa de nouvelles planches; mais une grande tache pera encore, et
se montra  l'ancienne place. Et... coutez; approchez-vous.
M. Geoffroy Haredale fit de cette chambre son cabinet d'tude, et
c'est l qu'il s'assoit, ayant toujours ( ce que j'ai entendu
dire) son pied sur la tache, parce qu'il a la conviction, aprs y
avoir longtemps et beaucoup pens, que jamais elle ne s'effacera
qu'il ne dcouvre l'homme qui commit le crime.

Ce rcit finissait, et ils se rapprochaient tous du feu en cercle,
lorsque retentit au dehors le pitinement d'un cheval.

C'est lui! cria John, se levant avec prcipitation. Hugh! Hugh!

Le dormeur bondit sur ses pieds, tout chancelant, et s'lana
derrire son matre.

John revint presque aussitt, introduisant avec des marques
d'extrme dfrence (car M. Haredale tait son propritaire) le
visiteur longtemps attendu. Celui-ci entra  grands pas dans la
salle, en faisant rsonner ses grosses bottes sur le carreau; il
parcourut d'un oeil perant le groupe qui le saluait, et il
souleva son chapeau pour reconnatre leur hommage de profond
respect.

Vous avez ici, Willet, un tranger qui m'a envoy quelqu'un, dit-
il d'une voix dont le timbre tait naturellement grave et svre.
O est-il?

-- Dans la grande chambre d'en haut, monsieur, rpondit John.

-- Conduisez-moi. Votre escalier est sombre, autant que je me
rappelle. Messieurs, bonsoir.

En disant cela, il fit signe  l'aubergiste d'aller devant; et,
lorsqu'il sortit de la salle, on entendit rsonner ses bottes sur
l'escalier. Le vieux John, dans son agitation, clairait
ingnieusement tout autre chose que le chemin, et trbuchait 
chaque pas.

Arrtez! lui dit M. Haredale, quand ils eurent atteint le palier.
Je peux m'annoncer moi mme. Je n'ai plus besoin de vous.

Il mit la main sur la porte, entra, et la referma pesamment.
M. Willet n'tait pas du tout dispos  rester l tout seul pour
couter, d'autant plus que les murs taient fort pais. Il
descendit donc plus vite qu'il n'tait mont, pour aller rejoindre
en bas ses amis.




CHAPITRE XII.


Il y eut une courte pause dans la chambre de crmonie du Maypole,
pendant le temps que M. Haredale essaya la serrure pour s'assurer
qu'elle tait bien ferme, et traversant  grands pas la sombre
pice jusqu' l'endroit o le paravent entourait une petite place
de lumire et de chaleur, il se prsenta, brusquement et en
silence, devant l'hte souriant.

Si ces deux hommes n'avaient pas plus de sympathie dans leurs
penses intimes que dans leur extrieur, leur entrevue ne
promettait pas d'tre trs calme ni trs agrable. Sans qu'il y
et entre eux une grande diffrence d'ge, ils taient sous tous
les autres rapports aussi dissemblables et aussi opposs l'un 
l'autre que deux hommes peuvent l'tre. L'un avait la parole
douce, une forme dlicate une correcte lgance, l'autre,
corpulent, carr par la base, ngligemment habill, rude et
brusque dans ses faons d'un aspect svre, avait, en son humeur
actuelle, un regard aussi maussade que son langage. L'un gardait
un calme et tranquille sourire, l'autre, un froncement de sourcils
plein de mfiance. Le nouveau venu, vritablement, semblait
s'appliquer  faire voir par chacun de ses accents et de ses
gestes son antipathie dcide et son hostilit systmatique contre
l'homme qu'il venait trouver. Celui-ci semblait sentir que le
contraste tait en sa faveur, et puiser dans cet avantage un
contentement paisible qui le mettait plus  son aise que jamais.

Haredale, dit ce monsieur sans la moindre apparence d'embarras ou
de rserve je suis charm de vous voir.

-- Trve de compliments. Ils sont dplacs entre nous, rpliqua
l'autre en agitant sa main. Dites-moi simplement ce que vous avez
 me dire. Vous m'avez demand une entrevue. Me voici. Pourquoi
nous retrouvons-nous face  face?

-- Toujours  ce que je vois, le mme caractre franc et
imptueux!

-- Bon ou mauvais, je suis, monsieur, rpliqua l'autre en appuyant
son bras sur le chambranle de la chemine, et tournant un regard
hautain sur celui qui occupait la bergre, l'homme que j'ai
accoutum d'tre. Je n'ai perdu ni mes vieilles sympathies ni mes
vieilles antipathies; ma mmoire ne me fait pas dfaut de
l'paisseur d'un cheveu. Vous m'avez demand une entrevue... Je
vous le rpte, me voici.

-- Notre entrevue, Haredale, dit M. Chester, en donnant un petit
coup sur sa tabatire et accompagnant d'un sourire le geste
d'impatience que l'autre avait fait,  son insu peut-tre, vers
son pe, sera une confrence pacifique, j'espre?

-- Je suis venu ici, rpliqua l'autre, selon votre dsir, me
tenant pour engag  venir vous trouver, quand et o vous le
voudrez. Je ne suis pas venu pour faire assaut d'agrables
discours ni de protestations vaines. Vous tes un homme du monde 
la langue dore, monsieur, et  ce jeu-l je ne suis pas de force
avec vous. Le dernier homme ici-bas avec lequel j'entrerais en
lice pour un combat de doux compliments et de grimaces masques,
est M. Chester, je vous l'assure. Impossible  moi de lui tenir
tte avec de telles armes, et j'ai toute raison de croire que peu
d'hommes en seraient capables.

-- Vous me faites beaucoup d'honneur, Haredale, rpliqua l'autre
avec le plus grand calme, et je vous remercie. Je serai franc avec
vous.

-- Pardon, vous serez, dites-vous?

-- Franc, ouvert, parfaitement candide.

-- Ah! cria M. Haredale en faisant rentrer son haleine avec un
sourire sarcastique; mais je ne veux pas vous interrompre.

-- Je suis si rsolu  suivre cette marche, rpliqua l'autre en
dgustant son vin d'un air trs circonspect, que je me suis promis
de n'avoir pas de querelle avec vous, et de ne pas me laisser
entraner  quelque expression chaleureuse ou  quelque mot
hasard.

-- En cela, j'aurai encore vis--vis de vous, dit M. Haredale, une
grande infriorit. Votre empire sur vous-mme...

-- Ne saurait tre troubl quand il sert mes desseins, voulez-vous
dire, rpliqua l'autre, l'interrompant avec la mme amnit. Soit
je vous l'accorde, et j'ai un dessein  poursuivre maintenant vous
en avez un aussi. Notre but est le mme j'en suis sr. Permettez-
nous de l'atteindre comme des hommes raisonnables qui ont cess
d'tre des petits garons il y a dj quelque temps. Voulez-vous
boire?

-- Je bois avec mes amis, rpliqua l'autre.

-- Au moins, dit M. Chester, vous voudrez bien vous asseoir?

-- Je resterai debout, rpliqua impatiemment M. Haredale, sur ce
foyer dnud misrable, et je ne le souillerai pas, tout dchu
qu'il est, par de l'hypocrisie. Continuez!

-- Vous avez tort, Haredale, dit l'autre en croisant ses jambes et
souriant, tandis qu'il tenait son verre lev  la brillante lueur
de l'tre. Vous avez rellement tort. Le monde est un thtre
mouvant o nous devons nous accommoder aux circonstances, naviguer
avec le courant aussi mollement que possible, nous contenter de
prendre la mousse pour la substance, la surface pour le fond, la
fausse monnaie pour la bonne. Je m'tonne qu'aucun philosophe
n'ait jamais tabli que notre globe est creux comme le reste. Il
devrait l'tre, si la nature est consquente dans ses oeuvres.

-- Vous pensez qu'il l'est, peut-tre.

-- J'affirmerais, rpliqua-t-il en buvant son vin  petits traits,
qu'il ne saurait y avoir le moindre doute l-dessus. Voil qui est
bien. Quant  nous, en jouant avec ce grelot, nous avons eu le
guignon de nous heurter et de nous brouiller. Nous ne sommes pas
ce que le monde appelle des amis, mais nous n'en sommes pas moins
pour cela des amis aussi bons, aussi vrais, aussi aimants que les
neuf diximes de ceux auxquels on dcerne ce titre. Vous avez une
nice et moi j'ai un fils, un beau garon, Haredale, mais un peu
fou. Ils tombent amoureux l'un de l'autre, et forment ce que ce
mme monde appelle un attachement voulant dire quelque chose de
capricieux et de faux comme le reste, et qu'on n'aurait qu'
abandonner librement  sa destine pour qu'il crevt bientt comme
toute autre bulle. Mais, si nous les laissons faire, bonsoir, tout
est dit. La question est donc celle-ci: Nous tiendrons-nous 
distance l'un et l'autre, parce que la socit nous appelle des
ennemis, et souffrons-nous qu'ils se prcipitent dans les bras
l'un de l'autre lorsque, en nous rapprochant raisonnablement,
comme nous le faisons maintenant, nous pouvons empcher cela et
les sparer?

-- J'aime ma nice, dit M. Haredale aprs un court silence. C'est
un mot qui sonne trangement peut-tre  vos oreilles; mais je
l'aime.

-- trangement, mon bon garon! cria M. Chester en remplissant de
nouveau son verre avec nonchalance et en tant son cure-dent. Pas
du tout. J'ai aussi du got pour Ned[14], ou, comme vous dites, je
l'aime; c'est le terme usit entre si proches parents. J'aime Ned
avec passion; il est tonnamment bon garon, et joli garon, qui
plus est, un peu fou et faible encore, voil tout: mais le fait
est, Haredale, car je serai franc comme je vous ai promis de
l'tre, qu'indpendamment de n'importe quelle rpugnance nous
pourrions avoir, vous et moi,  nous allier l'un  l'autre, et
indpendamment de la diffrence de religion qui existe entre nous
(et, diable! c'est important), je ne saurais consentir  un
mariage de ce genre. Ned et moi nous ne saurions y consentir,
c'est impossible.

-- Matrisez votre langue, au nom du ciel, si cette conversation
doit durer, rpliqua M. Haredale d'un ton farouche. Je vous ai dit
que j'aime ma nice. Pensez-vous que, cela tant, je voudrais
jeter son coeur  n'importe quel homme qui et de votre sang dans
les veines?

-- Vous voyez, dit l'autre sans la moindre motion, l'avantage
qu'il y a d'tre franc et ouvert. C'est juste ce que j'allais
ajouter, sur mon honneur! Je suis tonnamment attach  Ned, je
raffole de lui, en vrit; aussi, quand il nous serait possible de
nous effacer tout  fait, vous et moi, dans cette affaire,
resterait toujours cette dernire objection, que je regarde comme
insurmontable.

-- coutez-moi bien, dit M. Haredale, marchant vers la table et
mettant sa main dessus pesamment, si n'importe quel homme croit,
ose croire que moi, dans mes paroles, dans mes actions, dans mes
rves les plus extravagants, j'aie jamais eu l'ide de favoriser
la recherche d'Emma Haredale par quelqu'un qui vous toucht de
prs, n'importe par quel motif, je ne me soucie pas de le savoir,
il ment; il ment, et il me fait une grave injure, rien que de le
croire.

-- Haredale, rpliqua l'autre en se balanant d'un air convaincu,
et le confirmant par des signes de tte dirigs vers le foyer,
c'est extrmement noble et viril, c'est rellement trs gnreux
de votre part de me parler comme vous faites, franchement et 
coeur ouvert. Ce sont exactement l mes sentiments, oui, ma
parole; mais vous les exprimez avec beaucoup plus de force et de
puissance que je ne saurais le faire. Vous connaissez ma nature
indolente, et vous me pardonnerez, j'en suis sr.

-- Quelque dcid que je sois  dfendre  ma nice toute
correspondance avec votre fils et  rompre leurs relations ici,
cela dt-il causer la mort d'Emma, dit M. Haredale, qui s'tait
promen en long et en large, je voudrais y mettre de la bont et
de la tendresse autant que possible. Je suis charg d'un dpt que
ma nature n'est pas propre  comprendre, et, par cette raison, la
simple nouvelle qu'il y a entre eux de l'amour tombe sur moi ce
soir presque pour la premire fois.

-- Je suis plus enchant que je ne pourrais vous le dire, rpliqua
M. Chester du ton le plus doux, de trouver mes impressions
personnelles ainsi confirmes. Vous voyez ce que notre entrevue a
d'avantageux. Nous nous comprenons l'un l'autre, nous sommes tout
 fait d'accord, nous avons une explication complte, et nous
savons quelle marche suivre. Eh mais, pourquoi ne gotez-vous pas
au vin de votre locataire? Il est rellement trs bon.

-- Qui donc, je vous prie, dit M. Haredale, a aid Emma ou votre
fils? Quels sont leurs intermdiaires, leurs agents? savez-vous?

-- Toutes les bonnes gens par ici, le voisinage en gnral, je
pense, rpliqua l'autre avec son plus affable sourire. Le messager
que je vous ai envoy aujourd'hui se distingue parmi tous les
autres.

-- L'idiot? Barnab?

-- Cela vous tonne? J'en suis bien aise, car j'tais un peu
tonn de cela moi-mme. Oui, j'ai arrach cela de sa mre, une
sorte de femme trs convenable; c'est d'elle, en vrit, que j'ai
principalement appris combien la chose tait devenue srieuse.
J'ai rsolu de me rendre  cheval ici, aujourd'hui, et d'avoir
avec vous une confrence sur ce terrain neutre. Vous avez plus
d'embonpoint qu'autrefois, Haredale, mais vous avez bien bonne
mine.

-- Notre affaire, je le prsume, tire  sa fin, dit M. Haredale
avec un air d'impatience qu'il ne se donnait pas la peine de
cacher. Comptez sur moi, monsieur Chester, ma nice changera ds 
prsent. J'en appellerai, ajouta-t-il d'un ton plus bas,  son
coeur de femme,  sa dignit,  son orgueil,  son devoir.

-- C'est ce que je ferai auprs de Ned, dit M. Chester en
rintgrant  leur place, sur la grille du foyer, avec le bout de
sa botte, quelques dbris errants du fagot. S'il y a quelque chose
de rel dans le monde, ce sont ces sentiments si beaux, ces
obligations naturelles qui doivent subsister entre un pre et un
fils. Je lui poserai la question sur le double terrain du
sentiment moral et religieux. Je lui reprsenterai que nous ne
pouvons pas absolument consentir  cela; que j'ai toujours vis de
loin  un bon mariage pour lui, moyennant une provision dcente
pour moi dans l'automne de la vie; qu'il y a un grand nombre
d'aboyeurs  payer, dont les rclamations sont parfaitement
fondes en droit et en justice, et qui doivent tre satisfaits sur
la dot de sa femme; bref, que les sentiments les plus levs, les
plus honorables de notre nature, toutes les considrations de
devoir et d'amour filial, et toutes les autres choses de ce genre,
exigent imprieusement qu'il prenne la fuite avec une hritire.

-- Et qu'il lui brise le coeur le plus vite possible? dit
M. Haredale en mettant son gant.

-- Ned fera en cela exactement comme il lui plaira, rpliqua
l'autre en buvant son vin  petits traits; c'est entirement son
affaire. Je ne voudrais pas pour tout au monde me mler des
affaires de mon fils, Haredale, au del d'un certain point. La
parent entre pre et fils, vous savez, est positivement une sorte
de lien sacr... Ne me laisserez-vous pas vous persuader de
prendre un verre de vin?... Allons! comme il vous plaira, comme il
vous plaira, ajouta-t-il en se servant lui-mme derechef.

-- Chester, dit M. Haredale, aprs un court silence durant lequel
il porta de temps en temps sur le visage souriant de son
interlocuteur des regards prolongs, vous avez la tte et le coeur
d'un mauvais gnie, en toute occasion de tromper.

--  votre sant, dit l'autre, avec un signe de tte qui semblait
le remercier; mais vous disiez...?

-- Si maintenant, continua M. Haredale, nous trouvions qu'il ft
difficile de sparer ces jeunes gens, de rompre leurs rapports;
si, par exemple, vous trouviez la chose difficile de votre ct,
quelle marche vous proposez-vous de suivre?

-- Rien de plus simple, mon bon garon, rien de plus ais,
rpliqua l'autre en haussant les paules et s'tendant plus
confortablement devant le feu. Je dploierai alors ces facults
puissantes au sujet desquelles vous me donnez de si grandes et si
flatteuses louanges, quoique, ma parole, je ne sois pas digne
d'tre combl de vos compliments; et je recourrai  quelques
petits subterfuges assez communs pour exciter la jalousie et le
ressentiment. Vous voyez?

-- Bref, justifiant les moyens par la fin, il nous faudra, comme
dernire ressource pour les arracher l'un  l'autre, recourir  la
perfidie et au mensonge? dit M. Haredale.

-- Oh! non. Fi! Fi! rpliqua l'autre en aspirant une prise de
tabac avec dlices et volupt. Pas de mensonge. Seulement un peu
de mange, un peu de diplomatie, un peu d'intrigue, c'est le mot.

-- Je regrette, dit M. Haredale en faisant  et l quelques pas,
puis s'arrtant, puis faisant quelques pas encore comme quelqu'un
qui tait mal  son aise, de n'avoir pas pu prvoir et empcher
cela. Mais, puisque c'est all si loin qu'il nous est ncessaire
d'agir, reculer ou regretter ne sert de rien. Allons! je
seconderai vos efforts de tout mon pouvoir. C'est le seul sujet,
dans tout le vaste horizon de la pense humaine, sur lequel nous
soyons tous les deux d'accord. Nous agirons de concert, mais 
part. Il ne sera pas besoin, j'espre, d'en confrer encore
ensemble.

-- Est-ce que vous vous en allez? dit M. Chester en se levant avec
une gracieuse nonchalance. Laissez-moi vous clairer jusqu'au bas
de l'escalier.

-- Restez assis, je vous prie, rpliqua l'autre schement. Je
connais le chemin.

En disant cela, il fit un mouvement de main trs lger, remit son
chapeau sur sa tte en mme temps qu'il tournait les talons, et
s'en alla d'un pas retentissant, comme il tait venu, ferma la
porte derrire lui, et descendit l'escalier dont il rveilla
l'cho.

Peuh! un trs grossier animal, en vrit! dit M. Chester en se
replaant dans sa bergre. Une brute des plus farouches; un vrai
blaireau  face humaine!

John Willet et ses amis, qui avaient t trs attentifs pour
entendre le cliquetis des pes ou les dtonations des pistolets
dans la grande chambre, et qui avaient rgl d'avance l'ordre dans
lequel ils s'y prcipiteraient au premier appel, procession o le
vieux John avait eu le soin de s'arranger de faon  se rserver
l'arrire-garde, furent fort tonns de voir M. Haredale descendre
sans une gratignure, demander son cheval, et s'loigner au pas,
d'un air pensif. Aprs y avoir un peu rflchi, on dcida qu'il
avait laiss le monsieur du premier tage pour mort, et que, s'il
montrait tant de calme, c'tait un stratagme pour qu'on ne
s'avist ni de le souponner ni de le poursuivre.

Comme cette conclusion impliquait pour eux la ncessit de monter
sur-le-champ  la grande chambre pour s'en assurer, ils taient
sur le point de le faire dans l'ordre convenu, lorsqu'un coup de
sonnette assez vif, qui semblait dnoter chez l'hte assez de
vigueur encore, renversa toutes leurs conjectures et les enveloppa
dans la plus grande incertitude. Enfin M. Willet consentit 
monter lui-mme, escort de Hugh et de Barnab, les plus solides
et intrpides gaillards qui fussent sur les lieux; ils pourraient
se montrer avec lui, sous prtexte d'tre venus pour emporter les
verres.

Fort de cette protection, le brave John,  la large figure, entra
dans la chambre hardiment avec une avance d'un demi-pas, et reut
sans trembler la demande d'un tire-botte. Mais lorsque le tire-
botte eut t apport, et que l'aubergiste prta  son hte sa
robuste paule, on observa que, pendant que celui-ci tait ses
bottes, M. Willet les regarda extrmement, et que ses gros yeux,
bien plus ouverts que de coutume, parurent exprimer quelque
surprise et quelque dsappointement de ne pas les trouver pleines
de sang. Il se mnagea aussi l'occasion d'examiner le gentleman du
plus prs qu'il put, s'attendant  dcouvrir sur sa personne un
certain nombre de trous faits par l'pe de son adversaire. N'en
dcouvrant aucun toutefois, et remarquant par la suite du temps
que son hte tait aussi froid, aussi rgulier dans sa tenue et
dans son humeur qu'il l'avait t toute la journe, le vieux John
 la fin poussa un profond soupir, et commena  penser qu'il
n'tait pas question de duel pour ce soir.

Et maintenant, Willet, dit M. Chester, si la chambre est bien
chauffe, j'essayerai les mrites de ce fameux lit.

-- La chambre, monsieur, rpliqua John en prenant une chandelle,
et invitant d'un coup de coude Barnab et Hugh  les accompagner,
en cas que le monsieur vnt  tomber soudainement vanoui ou mort
de quelque blessure interne, la chambre est aussi chaude qu'une
crote au pot. Barnab, prenez cette autre chandelle, et allez
devant. Hugh, suivez-nous, monsieur, avec la bergre.

C'est dans cet ordre, et encore, pour plus de sret, tenant sa
chandelle fort prs de l'hte; tantt lui en faisant sentir la
chaleur autour des jambes, tantt risquant de mettre le feu  sa
perruque, et lui demandant sans cesse pardon avec une grande
gaucherie et beaucoup d'embarras, que John conduisit ce personnage
 la meilleure chambre  coucher. Presque aussi spacieuse que la
pice d'o ils taient venus, elle contenait, prs du feu, pour
avoir plus chaud, un grand et antique lit d'un aspect tumulaire,
tendu de brocart fan et orn, au sommet de chaque montant
sculpt, d'une touffe de plumes qui jadis avaient t blanches,
mais que l'ge et la poussire avaient rendues semblables  des
panaches de corbillard et de catafalque.

Bonsoir, mes amis, dit M. Chester avec un doux sourire, en
s'asseyant, aprs avoir considr la chambre d'un bout  l'autre,
dans la bergre, que ses serviteurs roulrent devant le feu.
Bonsoir, Barnab, mon bon garon; vous dites quelques prires
avant de vous coucher, j'espre?

Barnab fit un signe affirmatif.

Il a comme a des btises qu'il appelle ses prires, monsieur,
dit John officieusement. J'ai bien peur que l dedans il n'y ait
pas grand chose de bon.

-- Et Hugh? dit M. Chester en se tournant vers celui-ci.

-- Moi, non, rpondit-il. Je connais les siennes (et il montra
Barnab), elles ne sont pas mal. Il les chante quelquefois sur la
paille. J'coute.

-- Monsieur, c'est tout  fait un animal, chuchota John 
l'oreille de son hte avec dignit. Vous l'excuserez,
certainement. S'il a une espce d'me, ce doit tre si peu que
rien, et ce qu'il fait ou ne fait pas sur ce point n'importe
gure. Bonsoir, monsieur.

M. Chester rpliqua: Dieu vous bnisse! avec une ferveur des
plus touchantes; et John, faisant signe  ses gardes du corps
d'aller devant, sortit de la chambre aprs une rvrence, et
laissa l'hte libre de reposer dans l'antique lit du Maypole.




CHAPITRE XIII.


Si Joseph Willet, le jeune homme dnonc aux Apprentis et proscrit
par eux, s'tait trouv  la maison quand l'hte courtois de son
pre se prsenta devant la porte du Maypole, c'est--dire si ce
n'avait pas t, par une malice du sort, une des six fois de
l'anne entire dans lesquelles il tait libre de s'absenter tout
le jour durant sans question ni reproche, il serait parvenu, de
manire ou d'autre,  plonger au fin fond du mystre de
M. Chester, et  pntrer son dessein avec la mme certitude que
s'il et t son confident et conseiller. Dans cet heureux cas,
les amants auraient t vite avertis des maux qui les menaaient,
et aids, par-dessus le march, de diverses inspirations aussi
sages qu'opportunes; car Joe, en penses comme en actions, tenait
toutes ses sympathies et ses meilleurs souhaits  la disposition
de nos jeunes gens, et tait fermement dvou  leur cause. Cette
disposition provenait-elle de ses anciennes prventions en faveur
de la jeune demoiselle, dont l'histoire l'avait environne dans
son esprit, presque au sortir du berceau, de circonstances d'un
intrt extraordinaire; ou de son attachement au jeune monsieur
dans la confidence duquel il s'tait presque imperceptiblement
gliss, par son esprit subtil et ses vives allures, ainsi qu'en
lui rendant plusieurs services d'importance comme claireur et
comme messager? Que ce ft cela ou autre chose, par exemple, les
perscutions fatigantes et les manies ennuyeuses de son vnrable
pre, ou bien encore quelque petite affaire d'amour secrte, qui
le disposait favorablement  servir d'autres amoureux comme lui:
il est inutile de chercher  le savoir, d'autant plus que Joe
n'tait pas l, et qu'il n'avait pas par consquent, dans cette
conjoncture, d'occasion particulire de fixer nos doutes par sa
conduite.

C'tait, par le fait, le vingt-cinq mars, jour qui comme beaucoup
de gens le savent  leurs dpens, est, de temps immmorial, une de
ces dsagrables poques qu'on appelle le terme. Ce jour l donc,
John Willet se faisait chaque anne un point d'honneur de rgler
son compte en espces sonnantes avec un certain marchand de vin et
distillateur de la Cit de Londres, et de remettre dans les mains
de ce ngociant un sac de toile contenant l'exact montant de la
somme, pas un penny de plus, pas un penny de moins, c'tait pour
Joe l'objet d'un voyage aussi sr et aussi rgulier que le retour
annuel du vingt-cinq mars.

Le voyage s'accomplissait sur une vieille jument grise, sur
laquelle John s'tait fait dans l'esprit un systme d'ides
prconues, par exemple, qu'elle tait capable de gagner un
couvert ou une tasse d'argent  la course si elle voulait
l'essayer. Elle ne l'avait jamais essay, et il ne fallait plus
compter qu'elle l'essayt jamais maintenant, car elle tait ge
de quelque quatorze ou quinze ans, poussive, enselle et
passablement rpe de la crinire et de la queue. Nonobstant ces
lgres imperfections, John tait fier de son animal, et lorsque
Hugh, en tournant, l'eut amene jusqu' la porte il se retira pour
l'admirer  son aise dans le comptoir, et l, cach par un bosquet
de citrons, il se mit  rire avec orgueil.

Voil ce qui s'appelle une jument, Hugh! dit John, quand il eut
recouvr assez d'empire sur lui mme pour reparatre  la porte.
Voil une gracieuse crature! regardez-moi cette ardeur! regardez-
moi ces os!

Pour des os, il y en avait suffisamment, sans aucun doute, c'est
ce que semblait penser Hugh, assis en travers sur la selle,
paresseusement pli en deux, son menton touchant presque ses
genoux, et, ne s'inquitant ni des triers qui pendillaient, ni de
la bride flottante, il sauta de haut en bas sur la petite pelouse
devant la porte.

Songez  avoir bien soin d'elle, monsieur, dit John, laissant cet
tre infrieur, pour s'adresser  la sensibilit de son fils et
hritier, qui parut alors quip compltement et tout prt 
monter en selle; n'allez pas trop vite!

-- J'en serais bien embarrass, j'imagine, pre, rpondit Joe en
jetant sur l'animal un regard de dsespoir.

-- Pas de vos impertinences, monsieur, s'il vous plat, riposta le
vieux John. Quelle monture vous faut-il donc, monsieur? Un ne
sauvage ou un zbre en serait une trop pacifique pour vous, n'est-
ce pas, monsieur? Vous voudriez monter un lion rugissant,
monsieur; n'est-ce pas, monsieur? Taisez-vous, monsieur.

Lorsque M. Willet, dans ses querelles avec son fils, avait puis
toutes les questions qui s'offraient  son esprit, et que Joe
n'avait rpondu rien du tout, gnralement il concluait en lui
ordonnant de se taire.

Et quelle ide a donc ce petit garon, ajouta M. Willet, aprs
l'avoir considr quelque temps d'un air bahi et comme stupfait,
de, retrousser comme a son chapeau en casseur d'assiettes? Est-ce
que vous allez tuer le marchand de vin, monsieur?

-- Non, dit Joe avec un peu d'aigreur, je ne vais pas le tuer.
Vous voil rassur maintenant, pre?

-- Et avec cela, un air militaire! dit M. Willet en l'examinant de
la tte aux pieds; ne dirait-on pas d'un mangeur de braise, d'un
avaleur d'eau bouillante? Et que signifient les crocus et les
perce-neige que vous arborez  votre boutonnire, monsieur?

-- Ce n'est qu'un petit bouquet, dit Joe en rougissant. Il n'y a
pas de mal  a, j'espre?

-- Voil un garon bien entendu aux affaires, en vrit, dit
M. Willet ddaigneusement, d'aller supposer que les marchands de
vin se soucient de bouquets!

-- Je ne suppose rien de pareil, rpondit Joe. Qu'ils gardent
leurs nez rouges pour flairer leurs bouteilles et leurs cruchons.
Ces fleurs-ci vont chez M. Varden.

-- Vous supposez donc qu'il s'inquite beaucoup de vos crocus?
demanda John.

-- Je n'en sais rien, et,  dire vrai, je ne m'en soucie gure,
dit Joe. Voyons, pre, donnez-moi l'argent, et, au nom de la
sainte patience, laissez-moi partir.

-- Le voici, monsieur, rpliqua John, ayez en soin. Songez  ne
pas revenir trop tt, pour mieux laisser reposer la jument. Vous
m'entendez?

-- Oui, je vous entends, rpliqua Joe. Dieu sait qu'elle en aura
besoin.

-- Et ne dpensez pas trop au _Lion noir_, dit John. Songez  cela
aussi.

-- Alors pourquoi ne me permettez-vous pas d'avoir  moi quelque
argent? riposta Joe d'un air chagrin, pourquoi pas, pre? Pourquoi
m'envoyez-vous  Londres en ne m'accordant que le droit de
demander au _Lion noir_ un dner que vous payerez au premier
voyage, comme si l'on ne pouvait pas me laisser disposer de
quelques schellings? Pourquoi me traitez-vous comme a? ce n'est
pas bien  vous. Comment pouvez-vous croire que je vais rester
longtemps  ce rgime?

-- Lui permettre d'avoir de l'argent! cria John dans une rverie
somnolente. Qu'appelle-t-il de l'argent? des guines? Est-ce qu'il
n'en a pas, de l'argent? N'a-t-il pas, en sus des pages, un
schelling et six pence?

-- Un shilling et six pence! rpta son fils avec mpris.

-- Oui, monsieur, rpliqua John, un schelling et six pence. Quand
j'tais  votre ge, jamais je n'avais vu tant d'argent en un
monceau. Le schelling est pour parer aux accidents, par exemple si
la jument perdait un de ses fers, ou quelque chose de ce genre. Il
vous reste six pence pour vous amuser  Londres, je vous
recommande surtout de vous amuser  monter au fate du Monument[15],
et  vous reposer l. Il n'y a pas l de tentation, monsieur, pas
de ribotte, pas de jeunes femmes, pas de mauvaises compagnies
d'aucune sorte, rien que l'imagination. Quand j'tais  votre ge,
monsieur, voil comment je m'amusais.

 ceci, Joe ne fit pas d'autre rponse qu'un signe de la main 
Hugh pour tenir le cheval, puis il sauta en selle et s'loigna; et
je vous rponds qu'il avait l'air d'un solide et mle cavalier,
digne d'une meilleure monture que celle que lui faisait enfourcher
son destin. John resta  le contempler ou plutt  contempler la
jument grise (car il n'avait pas assez d'yeux pour elle), jusqu'
ce que l'homme et la bte fussent disparus depuis vingt minutes.
Alors il commena  penser qu'ils taient partis, et rentrant
lentement dans la maison, il s'abandonna  un doux assoupissement.

L'infortune jument grise, l'agonie de la vie de Joe, se trmoussa
selon son bon plaisir jusqu' ce que le Maypole ne ft plus
visible, puis, corrigeant son pas tout  coup de son propre gr,
elle contracta ses jambes en une allure, qu'on aurait regarde
dans un spectacle de marionnettes comme une imitation assez
maladroite d'un petit galop. La connaissance qu'elle avait des
habitudes de son cavalier ne lui suggra pas seulement cette
amlioration dans les siennes, elle lui donna aussi l'ide de
prendre un chemin dtourn. Il conduisait non pas  Londres mais
par des sentiers parallles  la route que Joe avait suivie, et,
passant  quelques centaines de mtres du Maypole, il aboutissait
 l'enclos d'un vaste et ancien manoir bti en brique rouge, la
Garenne, dont il a t question au premier chapitre de notre
histoire. Faisant une halte soudaine dans un petit taillis voisin,
la jument se prta de la meilleure grce du monde  laisser
descendre son cavalier, qui l'attacha au tronc d'un arbre.

Reste l, vieille fille, dit Joe, que j'aille voir s'il y a pour
moi aujourd'hui quelque petite commission. En mme temps, il la
laissa brouter le gazon ras et les mauvaises herbes qui se
trouvaient crotre  la porte de son licou, et, passant par une
porte  claire-voie, il entra de son pied sur les terres du
domaine.

Le sentier, aprs quelques minutes de marche, l'amena prs de la
maison. Il y lana plus d'un coup d'oeil en tapinois, et surtout
vers une certaine fentre. C'tait un btiment lugubre,
silencieux, avec des cours sonores, des tourelles dsoles, et des
files entires de chambres fermes qui tombaient en poussire et
en ruine.

Le jardin, formant terrasse, obscurci par l'ombre des arbres qui
le dominaient, avait un air de mlancolie tout  fait accablant.
De grandes portes de fer, hors d'usage depuis bien des annes,
rougies par la rouille, s'affaissant sur leurs gonds et
recouvertes de longues herbes luxuriantes, semblaient vouloir
s'enfoncer dans le sol et cacher leur dcadence dans une fort de
mauvaises herbes, propices  ce dessein. Sur les murailles
sculptes, les animaux fantastiques qui les dcoraient, verdis par
l'ge et l'humidit, et revtus  et l de mousse, avaient un
aspect hideux et lamentable. La partie de la maison qui tait
habite et tenue en bon tat avait elle-mme une physionomie
sombre; le spectateur, frapp d'un sentiment de tristesse,
prouvait une impression pnible en face de cet abandon et de
cette dchance affligeante. Il et t difficile d'imaginer un
beau feu flamboyant dans ces chambres mornes et tnbreuses, et de
se figurer quelque joie du coeur ou quelque fte dans l'enceinte
de ces murs rbarbatifs. On voyait bien qu'il pouvait y avoir eu
l dans les temps jadis quelque chose de pareil; mais c'tait fini
 jamais. Ce n'tait plus que le revenant d'une maison dfunte qui
venait hanter son ancienne place sous son ancienne forme, mais
voil tout.

La physionomie sombre et dchue de la Garenne devait, sans aucun
doute, s'attribuer en grande partie  la mort de son prcdent
possesseur et au caractre de son possesseur actuel; mais,
lorsqu'on se rappelait la lgende de ce manoir, il avait
vritablement un air appropri  un pareil forfait: on voyait
qu'il tait prdestin des sicles d'avance  en tre le thtre.
Considre au point de vue de cette lgende, la pice d'eau o
l'on avait retrouv le corps de l'intendant semblait avoir une
teinte noire et sinistre que nulle autre mare ne pouvait
revendiquer comme elle; la cloche qui du haut du toit avait
annonc le meurtre, au vent de minuit, devenait un vrai fantme
dont la voix faisait dresser les cheveux de l'auditeur; et chaque
branche dpouille de feuilles, en s'inclinant vers une autre
branche, semblait changer avec elle  la drobe des
chuchotements au sujet du crime.

Joe se promena de long en large dans le sentier; quelquefois il
s'arrtait et faisait semblant de contempler l'difice ou le
paysage; quelquefois, s'appuyant contre un arbre, il prenait un
air d'oisivet indiffrente; mais il avait toujours l'oeil sur la
fentre qu'il avait distingue d'abord. Au bout d'un quart d'heure
environ d'attente, une petite main blanche fut un instant agite
vers lui de cette fentre; le jeune homme fit un salut respectueux
et partit; et, en enfourchant de nouveau son cheval, il se dit 
voix trs basse: Pas de commission pour moi aujourd'hui!

Mais l'air d'lgance, le retroussis du chapeau que John Willet
avait critiqu, et le bouquet printanier, tout dnotait quelque
petite commission pour son propre compte,  l'adresse d'une
personne plus intressante qu'un marchand de vin ou mme qu'un
serrurier. C'est effectivement ce qui arriva: car, lorsqu'il eut
rgl avec le marchand de vin, qui tenait son bureau de commerce
dans quelques caves profondes prs de Thames-Street (un vieux
monsieur  la face aussi empourpre que s'il avait toute sa vie
port leurs votes sur sa tte), lorsqu'il eut pris le reu, et
refus de boire plus de trois verres de vieux xrs,  l'extrme
tonnement du ngociant rubicond, qui, foret en main, avait
projet d'assaillir une vingtaine au moins de barils poudreux, et
qui en resta clou ou moralement vrill, pour ainsi dire, au mur
de sa cave; lorsqu'il eut fait tout cela, et achev en outre un
frugal dner au Lion noir dans Whitechapel, mprisant le Monument
et le conseil de John, il dirigea ses pas vers la maison du
serrurier, attir par les yeux de la florissante Dolly Varden.

Joe n'tait nullement un nigaud; mais nanmoins, quand il fut
arriv  l'encoignure de la rue o le serrurier demeurait, il ne
put pas se rsoudre  aller droit  la maison. D'abord il prit le
parti de flner dans une autre rue pendant cinq minutes, puis
pendant cinq minutes encore dans une autre rue, et ainsi de suite,
jusqu' ce qu'il eut perdu une grande demi-heure; il fit alors un
hardi plongeon, et se trouva dans la boutique enfume, le visage
rouge et le coeur palpitant.

John Willet, ou son ombre! dit Varden, en se levant de dessus le
pupitre o il tait occup  ses livres, et le regardant sous ses
lunettes; ma foi! oui, c'est bien Joe en chair et en os!  la
bonne heure! Et comment va toute la socit de Chigwell, Joe?

-- Toujours comme  l'ordinaire, monsieur; nous nous entendons,
eux et moi, aussi bien que par le pass.

-- Bon, bon! dit le serrurier. Il nous faut tre patients, Joe, et
endurer les faibles des vieilles gens. Comment va la jument, Joe?
Elle fait toujours ses quatre milles  l'heure aussi aisment que
jamais? Ha, ha, ha! n'est-ce pas, Joe? Tiens! qu'est-ce que nous
avons l Joe, un bouquet?

-- De bien pauvres fleurs, monsieur; je pensais que Mlle Dolly ...

-- Non, non, dit Gabriel, baissant la voix et secouant la tte,
pas Dolly. Donnez-les  sa mre, Joe. Il vaut beaucoup mieux les
donner  sa mre. a ne vous contrarie pas de les donner 
Mme Varden, Joe?

-- Oh! non, monsieur, rpliqua Joe en cherchant, mais sans
beaucoup de succs,  cacher son dsappointement. J'en serais
charm, je vous assure.

-- Trs bien, dit le serrurier en le frappant doucement sur le
dos. Peu vous importe qui les aura, n'est-ce pas, Joe?

-- Oh! oui, monsieur.

Cher coeur, comme ces mots s'attachrent  sa gorge!

Entrez, dit Gabriel, on vient justement de m'appeler pour le th.
Elle est dans la salle  manger.

-- Elle! pensa Joe. Laquelle des deux, je ne sais, madame ou
mademoiselle? Le serrurier claircit son doute avec autant d'-
propos que s'il l'et entendu formuler  haute voix, en le menant
 la porte et disant: Ma chre Marthe, voici M. Willet fils.

Mme Varden, regardant le Maypole comme une espce de souricire
humaine, ou de traquenard pour les maris, considrant son
propritaire, et tous ses aides et suppts, comme autant de
braconniers  l'afft des chrtiens, et croyant d'ailleurs que les
publicains accoupls avec les pcheurs dans l'criture sainte
taient de vritables aubergistes patents, parce qu'ils tenaient
des maisons publiques, tait loin d'tre dispose favorablement 
l'gard du jeune homme qui lui rendait visite. Aussi fut-elle sur-
le-champ prise d'une faiblesse, et, lorsque les crocus et les
perce-neige lui eurent t dment prsents, elle devina, en y
rflchissant, que c'taient eux qui taient la cause de cette
pmoison qui avait accabl ses sens. Je craindrais de ne pouvoir
supporter l'atmosphre de la salle une minute de plus, dit la
bonne dame, s'ils demeuraient ici. Voulez-vous bien m'excuser de
les mettre en dehors de la fentre?

Joe la pria de vouloir bien se dispenser de toute excuse, et
sourit faiblement lorsqu'il vit ses fleurs mises sur l'allge
extrieure. Jamais personne ne saura les peines qu'il s'tait
donnes pour composer ce bouquet vou maintenant au ddain et
trait si cavalirement.

Ah! comme cela me fait du bien d'en tre dbarrasse! dit
Mme Varden. Je me sens dj beaucoup mieux. Et en vrit elle
semblait avoir recouvr ses sens.

Joe exprima sa gratitude envers la Providence d'une faveur si
prcieuse, et il n'eut seulement pas l'air de songer o pouvait
tre Dolly.

Vous tes de vilaines gens  Chigwell, monsieur Joseph, dit
Mme Varden.

-- Mais non, madame, je l'espre, rpliqua Joe.

-- Vous tes les gens les plus cruellement irrflchis qu'il y ait
au monde, dit Mme Varden en se rengorgeant. Je m'tonne que
M. Willet pre, ayant t lui-mme un homme mari, ne sache pas
mieux se conduire qu'il ne fait. Je sais bien qu'il y trouve son
profit, mais ce n'est pas une excuse; j'aimerais mieux payer vingt
fois plus, et que Varden revnt  la maison comme un respectable
et sobre commerant. S'il y a un dfaut au monde qui me blesse et
me dgote, plus que tout autre, c'est l'ivrognerie.

-- Allons, ma chre Marthe, dit le serrurier d'un air jovial,
faites-nous servir le th, et ne parlons pas d'ivrognes. Il n'y en
pas ici, et Joe ne se soucie gure d'en parler,  coup sr.

En ce moment critique, Miggs parut avec les rties.

 coup sr, il ne s'en soucie gure, dit Mme Varden, ni vous non
plus, Varden,  coup sr. C'est un sujet fort dsagrable, je n'en
doute pas, bien que je ne veuille pas dire qu'il soit personnel...
Miggs toussa... quoiqu'on ne soit pas matresse de ce qu'on pense.
Vous ne saurez jamais, Varden, et personne  l'ge de M. Willet
fils (excusez-moi, monsieur) ne peut naturellement savoir ce que
souffre une femme qui attend chez elle dans de pareilles
circonstances. Si vous ne me croyez pas, comme je n'en ai que trop
la preuve, voici Miggs qui en est assez souvent tmoin; veuillez
l'interroger.

-- Oh! elle a t trs mal l'autre soir, monsieur, trs mal en
vrit, dit Miggs. S'il n'y avait pas en vous la douceur d'un
ange, mame, je pense que vous ne pourriez pas supporter cela,
rellement je le pense.

-- Miggs, dit Mme Varden, vous faites un blasphme.

-- Pardonnez-moi, mame, rpliqua Miggs avec une volubilit
perante, ce n'tait pas mon intention, et a n'est pas dans mon
caractre, j'ose l'esprer, bien que je ne sois qu'une domestique.

-- Vous pouvez bien rpondre, Miggs, sans oublier le soin de votre
salut, riposta sa matresse en regardant  la ronde avec dignit.
Comment osez-vous parler d'anges,  propos de misrables pcheurs
comme vous et moi? Est-ce que nous sommes autre chose, dit
Mme Varden en jetant un coup d'oeil sur un miroir voisin, et en
arrangeant le ruban de son bonnet plus  son avantage..., que des
vers de terre?

-- Je n'ai pas eu l'intention, mame, s'il vous plat, de vous
offenser, dit Miggs confiante en la force de son compliment, et
dveloppant vigoureusement son gosier comme de coutume, et je ne
m'attendais pas  voir prendre comme a ce que je dis; je connais
ma propre indignit, je l'espre, et je n'ai que haine et mpris
pour moi-mme et pour mes semblables, comme c'est le devoir d'un
bon chrtien.

-- Ayez la bont, s'il vous plat, dit Mme Varden avec hauteur, de
monter voir si Dolly a fini de s'habiller; vous l'avertirez que la
chaise commande pour elle sera ici dans une minute, et que, si
elle fait attendre les porteurs, je les renverrai  l'instant. Je
suis fche de voir que vous ne preniez pas votre th, Varden, ni
vous le vtre, monsieur Joseph; mais c'est naturel, et il y aurait
folie de ma part  supposer que les choses qu'on peut se procurer
 la maison, et dans la compagnie des dames, aient le moindre
charme pour vous!

Ce pronom, dans son intention, tait bien au pluriel, et
s'adressait  ces deux messieurs, quoique l'un et l'autre
n'eussent gure mrit ce coup de boutoir: car Gabriel avait
attaqu la collation avec un apptit qui promettait, jusqu' ce
que Mme Varden elle-mme le lui et fait perdre; quant  Joe, il
avait pour la compagnie des dames chez le serrurier, ou du moins
pour une partie d'entre elles, autant de got qu'il tait possible
 un homme d'en avoir.

Mais il n'eut pas le temps de dire quoi que ce ft pour sa
dfense; Dolly elle-mme parut  ce moment, et il resta muet, les
yeux blouis de sa beaut. Jamais Dolly n'avait sembl si belle
qu'alors, dans toute la splendeur et la grce de la jeunesse, avec
tous ses attraits centupls par une toilette qui lui seyait 
merveille, par mille petites coquettes faons que personne ne
savait prendre avec plus de grce, le visage tout scintillant de
l'attente de cette maudite soire. Il est impossible de dire
combien Joe la dtestait, cette soire, quel qu'en ft le thtre,
et tous les invits, quels qu'ils fussent.

Et elle le regarda  peine; oui,  peine le regarda-t-elle. Et
quand on vit, par la porte ouverte, la chaise entrer de guingois
dans la boutique, alors elle claqua des mains et sembla toute
joyeuse de s'en aller. Mais Joe lui donna le bras, c'tait
toujours une consolation, et il l'aida  monter dans la chaise.
Oh! la voir prendre place  l'intrieur, avec ses yeux riants qui
brillaient plus que les diamants; voir sa main (elle avait sans
aucun doute la plus jolie main du monde), voir sa main sur le bord
du vasistas baiss; voir son petit doigt en arrt d'une faon
provocante et impertinente, comme s'il s'tonnait que Joe ne le
serrt ni ne le baist! Penser quel bon effet un ou deux des
modestes perce-neige auraient pu faire sur ce corsage dlicat,
pendant qu'ils taient l, gisant  l'abandon sur le rebord de la
fentre de la salle  manger! Voir comment la regardait Miggs,
avec une figure o on pouvait lire qu'elle n'tait pas dupe de
toute cette gentillesse d'emprunt; qu'elle tait dans le secret de
chaque lacet, de chaque pingle, des agrafes et des oeillets: Et
tout cela, monsieur, n'est pas  moiti aussi rel que vous le
croyez; mais je n'aurais pas besoin de tout cela non plus pour
tre encore plus jolie, si je voulais m'en donner la peine.
Entendre ce prcieux petit cri de frayeur provocante lorsque la
chaise fut hisse sur ses btons, et saisir la vision, vision
fugitive mais ternelle, de l'heureux visage qui tait dedans;
quels tourments, quel surcrot de souffrance, et nanmoins quelles
dlices! les porteurs eux-mmes semblrent  ses yeux jaloux des
rivaux favoriss, quand il les vit descendre la rue avec elle.

Il n'y eut jamais dans une petite pice, en un court espace de
temps, un changement comparable  celui de la salle  manger,
lorsqu'on revint finir le th. C'tait sombre, c'tait dsert,
c'tait un complet dsenchantement. Joe trouvait que c'tait
sottise pure de rester l tranquillement assis, tandis qu'elle
tait au bal avec un nombre incalculable d'amants qui voltigeaient
autour d'elle, et toute la socit raffolant d'elle, et l'adorant,
et voulant l'pouser en masse; et Miggs qui tait l,  voltiger
autour de la table. Le fait seul de son existence, le simple
phnomne qu'elle et pu jamais natre, lui paraissait, auprs de
Dolly, une plaisanterie inexplicable et sans but. Impossible de
parler, pas moyen d'y russir. Il n'tait capable que de remuer
son th avec sa cuiller tout autour, tout autour, tout autour, en
ruminant sur toutes les fascinations de l'aimable fille du
serrurier.

Gabriel aussi tait taciturne. Or, c'tait un des cts certains
de l'incertaine humeur de Mme Varden, qu'elle se montrt vive et
gaie quand elle voyait aux autres des dispositions contraires.

Il faut que je sois naturellement d'une bien heureuse humeur, dit
la souriante mnagre, pour conserver avec tout a un peu
d'entrain; comment fais-je pour en avoir encore? je n'en sais en
vrit rien.

-- Ah! mame, soupira Miggs, je vous demande pardon de vous
interrompre, mais il n'y en a pas beaucoup comme vous.

-- Emportez tout cela, Miggs, dit Mme Varden en se levant,
emportez tout cela. Je vois bien que je gne ici; et, comme je
dsire que chacun ait le plus d'agrment qu'il peut, je sens que
je ferai mieux de m'en aller.

-- Non, non, Marthe, cria le serrurier. Demeurez ici; nous
serions, ma foi, trs fchs de vous perdre: n'est-ce pas, Joe?

Joe tressaillit et dit: Certainement.

-- Je vous remercie, mon cher Varden, rpliqua sa femme, mais je
connais vos gots: le tabac, la bire, les spiritueux, ont de plus
grandes sductions qu'aucune de celles dont je peux me vanter. Je
vais m'en aller, je vais monter m'asseoir l-haut et regarder  la
fentre, mon amour. Bonsoir, monsieur Joseph; je suis trs
contente de vous avoir vu, je regrette seulement de n'avoir pas eu
 vous offrir quelque chose de plus  votre got. Rappelez-moi
affectueusement, s'il vous plat, au souvenir de M. Willet pre,
et dites-lui que, quand il viendra par ici, nous aurons une fuse
 dmler ensemble. Bonsoir.

Aprs avoir prononc ces paroles avec une extrme douceur de
manires, la bonne dame fit une rvrence pleine de
condescendance, et se retira avec srnit.

C'tait donc pour cela que Joe avait attendu le 25 mars pendant
des semaines, bien des semaines, et qu'il avait cueilli les fleurs
avec tant de soin, et qu'il avait retrouss son chapeau, et qu'il
s'tait fait si pimpant! c'tait donc l qu'aboutissait toute sa
rsolution hardie, prise pour la centime fois, de faire sa
dclaration  Dolly, et de lui dire combien il l'aimait! La voir
une minute, rien qu'une minute; la trouver partant pour une
soire, et toute joyeuse d'y aller; se voir trait comme un
culotteur de pipes, un buveur de bire, un gobelotteur de
spiritueux, en un mot, comme un ivrogne! Il dit adieu  son ami le
serrurier, et se hta d'aller reprendre son cheval au Lion noir.
Lorsqu'il tourna bride vers la maison, il pensait, comme maint
autre Joe l'avait pens avant et l'a pens depuis, que c'en tait
fait de toutes ses esprances; que c'tait chose impossible et
sans espoir; qu'elle ne s'occupait pas plus de lui que s'il
n'existait pas; qu'il tait malheureux pour la vie, et qu'il
n'avait plus qu'une seule perspective acceptable: c'tait de
devenir soldat ou marin, et de trouver quelque ennemi assez
obligeant pour lui faire sauter la cervelle aussitt que possible.




CHAPITRE XIV.


Joe Willet ne chevaucha pas vite le long de la route: car, dans
son dsespoir, il se reprsentait la fille du serrurier dansant de
longues contredanses et de terribles branles avec de hardis
trangers, image intolrable, lorsqu'il entendit derrire lui le
pitinement d'un cheval. Ayant tourn la tte, il aperut un
gentleman bien mont, avanant  un bon petit galop. Le gentleman,
en passant, contint un peu sa monture, et l'appela par son nom,
comme l'hritier du Maypole. Joe donna de l'peron  la jument
grise, et fut tout de suite cte  cte de ce cavalier.

Je pensais bien que c'tait vous, monsieur dit-il en mettant la
main  son chapeau. Une belle soire, monsieur Je suis heureux de
voir que vous n'tes plus claquemur.

Le cavalier sourit, et en le remerciant d'un signe de tte:
Comment avez-vous employ la journe, Joe? gaiement, n'est-ce
pas? Est-elle toujours aussi gentille? Il n'y a pas de quoi
rougir, mon garon.

-- Ce n'est pas ce qui me donne ce peu de couleur, monsieur
douard, dit Joe, c'est plutt de penser que j'aie t assez fou
pour avoir jamais eu la moindre esprance  propos d'elle. Elle
est aussi loin de moi que le firmament.

Allons Joe, vous n'en tes pas si loin que a j'espre, dit
douard avec bonne humeur ... hein?

-- Ah! soupira Joe. C'est bon  dire, monsieur. Il n'est pas
difficile de plaisanter quand on n'a pas de chagrin. Mais voyez-
vous, c'est sans remde. Iriez-vous par hasard  notre maison?

-- Oui, comme je n'ai pas encore repris toutes mes forces, je
coucherai chez vous ce soir, et je retournerai au logis demain
matin  la frache.

-- Si vous n'tes pas trop press, dit Joe aprs un court silence,
et si vous pouvez endurer le pas de cette pauvre rosse, je serai
heureux de vous accompagner jusqu' la Garenne, monsieur, et de
tenir votre cheval quand vous descendrez. Cela vous pargnera la
fatigue d'aller  pied au Maypole, et de revenir  pied. Je peux
trs bien vous donner le temps ncessaire, monsieur, car je suis
en avance.

-- Et moi de mme, rpliqua douard, quoique  mon insu je
galopasse tout  l'heure un peu vite, m'accommodant, je suppose,
au train de mes penses qui couraient la poste. J'irai volontiers
avec vous, Joe, au pas de votre jument, et nous nous ferons aussi
bonne compagnie que possible. Allons, du courage! pensez  la
fille du serrurier avec un coeur rsolu, et vous parviendrez  la
conqurir.

Joe secoua la tte, mais il y avait, dans le ton de ces paroles
pleines de chaleur et d'espoir, quelque chose de si encourageant,
que son ardeur se ranima sous leur influence; et la jument grise
elle-mme en parut toute frtillante. Elle interrompit son amble
modeste, et, prenant un trot assez doux, elle rivalisa d'allure
avec le cheval d'douard Chester; et encore on et dit qu'elle se
flattait en elle-mme que le coursier faisait de son mieux pour la
suivre.

C'tait une belle soire; il faisait un temps sec, et la lumire
d'une jeune lune, que, prcisment, on voyait alors se lever,
rpandait  la ronde cette paix et cette tranquillit qui donne au
soir son charme le plus dlicieux. Les ombres allonges des
arbres, estompes comme si elles se refltaient dans une eau
immobile, jetaient leur tapis sur le chemin que suivaient nos
voyageurs, et la lgre brise soufflait avec plus de douceur
encore qu'auparavant, comme pour venter seulement la nature dans
son sommeil. Peu  peu ils cessrent de parler, et chevauchrent
cte  cte dans un agrable silence.

Le Maypole, ce soir, est clair d'une manire brillante, dit
douard lorsqu'ils passrent le long de la ruelle d'o l'auberge
tait visible, parce que les arbres qui les en sparaient taient
dpouills de feuilles.

-- Brillante en effet, monsieur, rpondit Joe en se haussant sur
les triers pour mieux voir. Des lumires dans le grand salon et
un feu qui s'allume dans la meilleure chambre  coucher? Eh mais!
a m'tonne; quel hte pouvons-nous donc avoir?

-- Quelque cavalier attard sur la route de Londres, et qui n'aura
pas t tent de s'y rendre de nuit, je suppose, au rcit de la
merveilleuse histoire de mon ami le voleur de grand chemin, dit
douard.

-- Ce doit tre un cavalier de qualit, pour qu'on l'installe de
cette manire-l. Votre propre lit, monsieur!

-- Il n'importe, Joe. Je m'arrangerai de toute autre chambre.
Mais, allons, voici neuf heures qui sonnent. Doublons le pas.

Ils partirent  un petit galop aussi vif que put le soutenir la
monture de Joe, et s'arrtrent promptement dans le taillis o la
jument avait t laisse le matin. douard descendit de cheval,
donna sa bride  son compagnon, et marcha vers la maison d'un pas
lger.

Une servante attendait  une porte latrale du mur du jardin, et
l'introduisit sans retard. Il se prcipita le long de l'alle de
la terrasse, et monta comme une flche un large perron menant 
une antique et sombre salle, dont les murailles taient ornes de
panoplies couvertes de rouille, de bois de cerfs, d'instruments de
chasse, et d'autres dcorations de ce genre. Il fit l une pause,
mais pas longue: car au moment o il regardait autour de lui,
comme s'il et pens que la servante dt le suivre, et qu'il
s'tonnt qu'elle ne l'et pas fait, une personne parut, fille
charmante, dont la tte aux noirs cheveux reposa bientt sur sa
poitrine. Presque au mme instant, une main pesante saisit le bras
de cette jeune fille, douard se sentit rudement cart:
M. Haredale tait l entre eux.

Il fixa sur le jeune homme un oeil svre, sans ter son chapeau;
d'une main il treignit sa nice, et, de l'autre, qui tenait sa
cravache, il montra la porte  douard. Celui-ci. dans une fire
attitude, le regarda fixement  son tour.

C'est fort beau de votre part, monsieur, de corrompre mes
domestiques, et d'entrer chez moi de votre chef et clandestinement
comme un voleur! dit M. Haredale. Sortez d'ici, monsieur, et n'y
revenez plus jamais.

-- La prsence de Mlle Haredale, rpliqua le jeune homme et votre
parent avec elle, vous donnent un droit dont vous n'abuserez pas,
si vous tes un homme de coeur. C'est vous qui m'avez contraint 
ces entrevues secrtes, et la faute en est  vous, non pas  moi.

-- Ce n'est ni gnreux ni honorable, ce n'est pas le fait d'un
galant homme, riposta l'autre, de chercher  surprendre
l'affection d'une jeune fille, faible et confiante, tandis que
vous avez l'indignit de vous drober  la surveillance de son
tuteur, de son protecteur, et que vous n'osez pas venir  vos
rendez-vous en plein jour. Je ne vous en dirai pas davantage;
mais, je vous le rpte, je vous dfends l'entre de cette maison,
et vous somme de sortir.

-- Ce n'est ni gnreux ni honorable, ce n'est pas le fait d'un
galant homme de jouer le rle d'espion! dit douard Vos paroles
attaquent mon honneur, et je les rejette avec le mpris qu'elles
mritent.

-- Vous trouverez, dit M. Haredale d'un ton calme, votre fidle
entremetteur qui vous attend  la porte par laquelle vous tes
entr. Je n'ai pas jou le rle d'espion, monsieur. Le hasard m'a
permis de vous voir franchir la porte, et je vous ai suivi. Vous
auriez pu m'entendre frapper pour entrer, si vous aviez eu le pied
moins leste, ou si vous vous tiez arrt dans le jardin. Veuillez
vous retirer. Votre prsence ici est blessante pour moi et pnible
pour ma nice.

En disant ces mots, il passa son bras autour de la taille de la
jeune fille terrifie et tout en pleurs, pour l'attirer plus prs
de lui, et, quoique l'habituelle svrit de ses manires n'en ft
gure altre, on voyait nanmoins dans son air de la tendresse et
de la sympathie pour la douleur d'Emma.

Monsieur Haredale, dit douard, vous entourez de votre bras celle
en qui j'ai mis toutes mes esprances et mes penses et pour
laquelle je sacrifierais ma vie avec plaisir, s'il s'agissait de
lui procurer une minute de bonheur; cette maison est l'crin qui
renferme le plus prcieux joyau de mon existence. Votre nice m'a
engag sa foi, et je lui ai engag la mienne. Qu'ai-je donc fait
pour que vous me teniez en si mince estime, et que vous
m'adressiez ces paroles discourtoises?

-- Vous avez fait, monsieur, rpondit M. Haredale, ce qu'il faut
dfaire. Vous avez form un noeud d'amour qu'il faut trancher tout
net. Prenez bien garde  ce que je vous dis: il le faut. J'annule
votre engagement mutuel. Je vous rejette, vous et tous ceux de
votre race, tous gens faux hypocrites et sans coeur.

-- Des insultes, monsieur? dit douard ddaigneusement.

-- Ce sont, monsieur, des paroles rflchies et srieuses, et vous
en verrez l'effet, rpliqua l'autre. Gravez-les dans votre coeur.

-- Gravez donc celles-ci dans le vtre, dit douard. Votre humeur
froide et farouche, qui glace toute poitrine autour de vous qui
change l'affection en crainte et le devoir en frayeur, nous a
rduits  ces rapports clandestins. Ils rpugnent  notre nature
et  nos dsirs, ils nous cotent, monsieur, plus qu' vous. Je ne
suis pas un homme faux, hypocrite et sans coeur; c'est vous
plutt, qui hasardez misrablement ces injurieuses expressions-l
en dpit de la vrit, et sous l'abri des sentiments que je vous
ai exprims tout  l'heure. Vous n'annulerez pas notre engagement
mutuel. Je n'abandonnerai pas mes poursuites. Je compte sur la
loyaut et l'honneur de votre nice, et je mets votre influence au
dfi. Je quitte Emma plein de confiance en sa pure foi, que jamais
vous ne russirez  branler, et je n'ai d'autre souci que de ne
pas la laisser livre  des soins plus dignes d'elle.

Cela dit, il pressa sur ses lvres la froide main de la jeune
fille, et, rencontrant encore le ferme regard de M. Haredale avec
un regard aussi ferme, il se retira.

Quelques mots  Joe en remontant  cheval, lui expliqurent
suffisamment ce qui s'tait pass, renouvelrent tout le dsespoir
de ce jeune homme et rendirent sa peine dix fois plus accablante.
Ils reprirent la route du Maypole sans changer une syllabe, et
arrivrent  la porte, chacun avec leur poids sur le coeur.

Le vieux John, qui avait guett de derrire le rideau rouge,
lorsque nos cavaliers avaient cri pour faire venir Hugh, sortit
tout de suite et dit au jeune Chester avec beaucoup d'importance,
en lui tenant l'trier:

Il est bien confortablement dans son lit, dans le meilleur lit.
Un parfait gentleman, le plus souriant, le plus affable gentleman
 qui j'aie jamais eu affaire.

-- Qui donc, Willet? dit douard ngligemment en descendant de
cheval.

-- Votre digne pre, monsieur, rpliqua John, votre honorable,
votre vnrable pre.

-- Que veut-il dire? demanda douard en regardant Joe avec un air
o la crainte se mlait au doute.

-- Que voulez vous dire? rpta Joe. Ne voyez-vous pas que
monsieur douard ne vous comprend point, pre?

-- Eh mais! ne saviez-vous pas a, monsieur? dit John en ouvrant
ses gros yeux tant qu'il put. Par exemple, c'est singulier! Il est
rest ici toute l'aprs midi; M. Haredale a eu avec lui un long
entretien, et il n'y a pas plus d'une heure qu'il s'en est all.

-- Mon pre, Willet?

-- Oui, monsieur, il me l'a dit lui-mme, un beau gentleman,  la
taille fine et droite, habit vert et or. Dans votre ancienne
chambre l-haut, monsieur. Pas de doute que vous ne puissiez y
entrer, monsieur, dit John en reculant de quelques pas sur le
chemin et levant ses yeux vers la fentre. Il n'a pas encore
teint sa lumire,  ce que je vois.

douard jeta aussi un coup d'oeil sur la fentre, et, murmurant 
la hte qu'il avait chang d'ide, qu'il avait oubli quelque
chose, et qu'il lui fallait retourner  Londres, il remonta 
cheval et s'loigna, laissant les Willet pre et fils se regarder
l'un l'autre dans un muet tonnement.




CHAPITRE XV.


Le lendemain, vers midi, l'hte de la veille de John Willet, assis
en sa propre maison, prolongeait son djeuner, entour d'une
varit de jouissances qui laissaient derrire elles,  une
distance infinie, les plus nergiques tentatives et le plus haut
essor du Maypole pour le bien-tre des voyageurs, et dont la
comparaison tait loin d'tre  l'avantage de cette vnrable
taverne.

Dans l'embrasure antique d'une fentre, sur un sige aussi large
que bien des sofas modernes, et garni de coussins pour tenir lieu
d'un voluptueux canap, dans une chambre spacieuse, M. Chester se
dorlotait  son aise devant une table charge d'un djeuner
complet. Il avait chang sa redingote contre une belle robe de
chambre, ses bottes contre des pantoufles; il avait eu bien de la
peine  rparer le malheur d'avoir t oblig de faire au Maypole
sa toilette,  son lever, sans l'aide de son ncessaire et de sa
garde-robe: mais ayant oubli par degrs,  la faveur de ces
ressources domestiques, les dsagrments d'une nuit mdiocre et
d'une chevauche matinale, il tait dans un parfait tat
d'amnit, d'indolence et de satisfaction.

Il est vrai de dire que la situation o il se trouvait, tait
singulirement favorable au dveloppement de ces sentiments; car,
sans parler de l'influence nonchalante d'un djeuner tardif et
solitaire, avec l'additionnel sdatif d'un journal, il y avait
autour de son domicile un air de repos particulier  ce quartier
qui semble y peser encore, mme de notre temps, quoiqu'il soit
aujourd'hui plus bruyant et plus agit qu'il n'tait jadis.

Londres offre certainement des quartiers moins propices que le
Temple pour se chauffer au soleil, ou se reposer oisivement 
l'ombre, par une journe de chaleur touffante. Il y a encore dans
ses cours quelque chose d'assoupissant, et une monotonie rveuse
dans ses arbres et ses jardins, ceux qui traversent ses petites
rues et ses squares peuvent encore entendre l'cho de leurs pas
sur les pierres sonores et lire  ses portes, en y passant du
tumulte du Strand et de Fleet-Street: Quiconque entre ici laisse
tout bruit derrire soi. Il y a encore le clapotement de l'eau
qui tombe dans la belle cour des Fontaines, il y a encore des
rduits et des coins o les tudiants obsds par les cranciers
peuvent regarder, du haut de leurs poudreux galetas, un mobile
rayon de soleil qui marquette l'ombre des grands btiments, et qui
ne reflte que par hasard la forme d'un tranger gar par l. Il
y a encore, dans le Temple, quelque chose de l'atmosphre
clricale et monacale que les bureaux publics de la Justice n'ont
pas troubl, et que mme les agences officielles de jurisprudence
n'ont pas pu faire disparatre. Dans l't, ses pompes fournissent
des jets plus frais, plus tincelants, plus profonds que les
autres puits, aux flneurs altrs, en suivant la trace de l'eau
que les cruches pleines rpandent sur le sol brlant, ils aspirent
la fracheur, jettent en soupirant de tristes regards vers la
Tamise, et pensent aux bains, aux bateaux, aux excursions
aquatiques, avec un morne dsespoir.

C'tait dans une chambre de Paper Buildings, range de belles
demeures qu'ombragent par devant de vieux arbres, et qui ont vue
par derrire sur les jardins du Temple, que se dorlotait notre
homme  son aise, tantt reprenant le journal qu'il avait dpos
cent fois, tantt s'amusant avec les bribes de son repas tantt
tirant son cure-dent d'or et regardant  loisir autour de la
chambre, ou bien par la fentre, dans les alles bien peignes des
jardins, o un petit nombre de gens inoccups taient dj,
quoiqu'il ft de bonne heure,  se promener de ct et d'autre.
Ici, une paire d'amants se trouvaient  un rendez-vous pour se
quereller et se raccommoder aprs; l, une bonne d'enfant aux yeux
noirs faisait plus d'attention aux tudiants en droit qu' son
marmot; de ce ct, une vieille fille, tenant un bichon en laisse,
jetait sur cette double normit d'obliques regards de ddain; de
l'autre ct, un vieux monsieur, grle et chtif, lorgnait la
bonne d'enfant et jetait sur la vieille fille des regards aussi
ddaigneux que les siens, et s'tonnait que la malheureuse ne st
pas qu'elle n'tait plus jeune. Loin de tous ces gens-l, sur le
bord du fleuve, deux ou trois couples de gens d'affaires
marchaient de long en large, livrs  une conversation srieuse;
un jeune homme assis sur un banc, et seul, avait l'air tout
pensif.

Ned est prodigieusement patient! dit M. Chester en lanant un
coup d'oeil  ce dernier, tandis qu'il remettait sa tasse  th
sur la table et pliait son cure-dent d'or... immensment patient!
Il tait assis l-bas quand j'ai commenc  m'habiller, et c'est 
peine s'il a chang d'attitude depuis. Le drle de garon!

Comme il parlait, l'autre se leva et vint dans sa direction d'un
pas rapide.

Vraiment on croirait qu'il m'a entendu, dit le pre en reprenant
son journal avec un billement. Cher Ned!

Aussitt la porte de la chambre s'ouvrit, et le jeune homme entra;
son pre lui dit un petit bonjour de la main, et sourit.

Avez-vous assez de loisir pour un court entretien, monsieur? dit
douard.

-- Assurment, Ned; j'ai toujours du loisir; vous connaissez mon
temprament. Avez-vous djeun?

-- Il y a trois heures.

-- Quel gaillard matinal! cria son pre en le contemplant de
derrire son cure-dent avec un languissant sourire.

-- La vrit est, dit douard en avanant une chaise et s'asseyant
prs de la table, que j'ai mal dormi cette nuit et que j'tais
bien aise de me lever de bonne heure. La cause de mon malaise ne
vous est sans doute pas connue, monsieur, et c'est l-dessus que
je dsire vous parler.

-- Mon cher garon, rpliqua son pre, ayez confiance en moi, je
vous en prie. Mais vous connaissez mon temprament; pas de
phrases.

-- Je serai clair et bref, dit douard.

-- Ne dites pas que vous le serez, mon bon garon, rpliqua son
pre en croisant ses jambes, ou vous ne le serez certainement pas.
Vous disiez donc...

-- Simplement ceci alors, dit le fils d'un air de profonde
affliction, que je sais o vous tiez hier soir, parce que j'y
tais moi-mme, voyez-vous. Je sais qui vous y avez vu et ce que
vous y alliez faire.

-- Est-il possible! cria son pre. Je suis enchant de
l'apprendre; cela nous pargne l'ennui, les tiraillements d'une
explication, et c'est un grand soulagement pour nous deux. Quoi! 
l'auberge? Que n'tes-vous donc mont? J'aurais t charm de vous
voir.

-- Je savais que ce que j'avais  vous dire serait mieux dit aprs
une nuit de rflexion, quand nous serions tous deux  nous parler
plus froidement, rpliqua son fils.

-- Devant Dieu, Ned, riposta le pre, j'tais assez froidement
hier soir. Ce dtestable Maypole! Il faut que ce soit quelque
infernale invention de celui qui l'a construit, il tient le vent
et le garde frais. Vous vous rappelez ce vent d'est si pre, et
qui soufflait si fort il y a cinq semaines? Je vous en donne ma
parole d'honneur, il avait lu domicile hier soir dans cette
masure, quoiqu'il y et au dehors calme plat. Mais vous alliez me
dire...

-- J'allais vous dire, Dieu sait avec quelle srieuse conviction,
que vous avez fait mon malheur, monsieur. Voulez-vous m'couter un
moment et srieusement?

-- Mon cher Ned, dit son pre, je vous couterai volontiers avec
la patience d'un anachorte. Ayez l'obligeance de me passer le
lait.

-- J'ai vu hier soir Mlle Haredale, reprit douard aprs avoir
accd  cette requte; son oncle, en sa prsence, immdiatement
aprs votre entrevue, et, comme je suis forc de le reconnatre,
en consquence de votre accord, m'a dfendu sa maison, et, avec
des circonstances outrageantes qui, j'en suis sr, sont votre
ouvrage, il m'a somm de sortir  l'instant.

-- Je ne suis nullement responsable, je vous en donne ma parole
d'honneur, Ned, dit son pre, de ses faons d'agir  votre gard.
En cela, il vous faut l'excuser; c'est un vrai rustre, une bche,
un animal, sans l'ombre de savoir-vivre... Ah! par exemple, une
mouche dans le pot  la crme! la premire que j'aie vue de
l'anne.

douard se leva et fit quelques pas dans la chambre. Son
imperturbable pre but son th  petits traits.

Pre, dit le jeune homme, s'arrtant  la fin devant lui, il n'y
a pas  badiner en pareille matire. Nous ne devons pas nous
tromper l'un l'autre ni nous-mmes. Laissez-moi soutenir
ouvertement le rle viril que je dsire prendre, et ne me
repoussez pas par cette indiffrence affligeante.

-- Si je suis indiffrent ou non, rpliqua l'autre, c'est ce dont
je vous laisse juge, mon cher garon. Une course  cheval de
vingt-cinq ou trente milles  travers des routes fangeuses; un
dner du Maypole, un tte--tte avec Haredale, ce qui, vanit 
part, me rappelait tout  fait la scne entre Orson et Valentine;
un lit du Maypole, un aubergiste du Maypole et un cortge du
Maypole, compos d'un idiot et d'un centaure, j'ai support tout
cela: est-ce de l'indiffrence, cher Ned? n'est-ce pas plutt
l'excessive sollicitude, le dvouement, et toute chose analogue,
d'un pre? Je vous en fais juge vous-mme.

-- Je dsire que vous considriez, monsieur, dit douard, dans
quelle cruelle situation je suis plac. Aimant Mlle Haredale comme
je l'aime...

-- Mon cher garon, interrompit son pre avec un sourire plein de
compassion, non, vous ne faites rien de pareil. Vous ne savez pas
du tout ce que vous dites. Tout cela n'est pas, je vous assure.
Maintenant, croyez ce que je vous en dis. Vous avez du bon sens,
Ned, beaucoup de bon sens. Je m'tonne que vous puissiez commettre
d'aussi prodigieuses absurdits. Rellement vous me surprenez.

-- Je rpte, dit son fils d'un ton ferme, que je l'aime. Vous
tes intervenu pour nous sparer, et vous y avez russi autant que
vous pouviez le faire: je vous en ai dit l'effet tout  l'heure.
Est-il encore temps pour moi de vous amener, monsieur,  voir
notre attachement d'un oeil plus favorable? ou bien est-ce votre
intention et votre immuable rsolution de nous tenir spars si
vous pouvez?

-- Mon cher Ned, rpliqua son pre en prenant une prise de tabac
et lui poussant sa tabatire, c'est mon dessein indubitablement.

-- Le temps qui s'est coul, rpondit son fils, depuis que j'ai
commenc  connatre ce qu'elle vaut, a fui dans un tel rve que
j'ai pu  peine jusqu' prsent m'arrter  rflchir sur ma
position. Que vous dirai-je? Ds l'enfance, j'ai t accoutum au
luxe et  l'oisivet, j'ai t lev comme si ma fortune tait
considrable, et mes esprances presque sans limites. On m'a
familiaris dans mon berceau avec l'ide de la fortune. On m'a
appris  regarder ces moyens, par lesquels les hommes parviennent
 la richesse et aux distinctions, comme indignes de mes soins et
de mes efforts. J'ai reu suivant l'expression consacre, une
ducation librale, ce qui fait que je ne suis propre  rien. Je
me trouve finalement dpendre tout  fait de vous, et n'avoir pas
d'autre ressource que dans votre bienveillance. Sur cette question
de la dernire importance pour mon avenir, nous ne sommes point
d'accord, et il ne semble gure que nous puissions l'tre jamais.
Je me suis senti une rpugnance instinctive, aussi bien pour les
personnes auxquelles vous m'aviez press de faire ma cour, que
pour les motifs d'intrt et de lucre[16] qui vous faisaient
souhaiter qu'elles devinssent mon point de mire. S'il n'y a pas eu
jusqu'ici de franche explication entre nous, monsieur, ce n'est
certes pas ma faute. S'il vous semble que je vous parle maintenant
avec trop de franchise, je le fais, croyez-moi, mon pre, dans
l'espoir qu'il y aura entre nous  l'avenir plus de franchise, une
plus digne confiance et un plus tendre panchement.

-- Mon bon garon, dit en souriant son pre, vous me touchez tout
 fait. Continuez, je vous prie, mon cher douard Mais rappelez-
vous votre promesse. Il y a un grand srieux, une immense candeur,
une vidente sincrit dans tout ce que vous dites, mais j'ai bien
peur d'y trouver la trace d'une vague tendance  faire des
phrases.

-- J'en suis trs fch, monsieur.

-- J'en suis trs fch aussi, Ned, mais vous savez qu'il m'est
impossible de fixer mon esprit sur une longue priode  la fois.
Si vous voulez aller d'un seul coup au point capital, j'imaginerai
tout ce qui doit prcder, et je supposerai que cela a t dit.
Ayez l'obligeance de me passer encore le lait. Voyez-vous, c'est
plus fort que moi, cela me donne la fivre.

-- Voici donc en rsum ce que j'aurais voulu vous dire, reprit
douard Je ne saurais supporter de dpendre absolument de
quelqu'un, mme de vous, monsieur. J'ai perdu bien du temps, j'ai
jet  mes pieds bien des occasions propices, mais je suis encore
jeune, et cela peut se rparer. Me fournirez-vous les moyens de
dvouer les talents et toute l'nergie que j'ai en partage 
quelque but digne de mes efforts? Me laisserez-vous tenter de me
frayer moi-mme un honorable chemin dans la vie? Pendant tout ce
laps de temps qu'il vous plaira de me fixer, cinq ans, par
exemple, si cela vous convient, je m'engage  ne pas faire, sur le
terrain o nous sommes en dsaccord, un pas de plus sans votre
plein concours. Durant cette priode, je tcherai aussi
srieusement, aussi patiemment que n'importe qui, de m'ouvrir
quelque perspective d'avenir, et de vous dlivrer du fardeau que
vous pourriez craindre de voir retomber sur vous si j'pousais une
femme dont le mrite et la beaut sont les principaux avantages.
Consentez-vous  cela, monsieur?  l'expiration du terme convenu,
ce sujet sera discut de nouveau. Jusque-l donc,  moins que vous
ne le remettiez sur le tapis vous-mme, qu'il n'en soit plus
question entre nous.

-- Mon cher Ned, rpliqua son pre, en dposant le journal qu'il
avait ngligemment parcouru et se rejetant en arrire sur son
sige dans l'embrasure de la fentre, vous savez, je crois,
combien j'aime peu ce qu'on appelle affaires de famille, cela
n'est bon, suivant la coutume plbienne, qu'aux jours de Nol, et
n'a pas le moindre rapport avec des gens de notre condition. Mais
comme votre plan de conduite roule sur un malentendu, Ned,
absolument sur un malentendu, je surmonterai ma rpugnance 
traiter des matires pareilles, et je vous rpondrai d'une faon
parfaitement claire et candide, si vous voulez bien avoir la
complaisance de fermer la porte.

douard lui ayant obi, il tira de sa poche un lgant petit
couteau, et se faisant les ongles, il continua:

Vous avez  me remercier, Ned d'tre de bonne famille: car votre
mre, qui tait une charmante femme, et qui m'a laiss presque le
coeur bris (je vous fais grce des autres locutions d'usage)
lorsqu'elle fut prmaturment contrainte de me quitter pour
devenir immortelle, n'avait pas de quoi se vanter sur le chapitre
de la naissance.

-- Son pre tait du moins monsieur un lgiste minent, dit
douard.

-- C'est juste Ned, parfaitement juste. Il avait une haute
position au barreau, un grand nom et une grande fortune, mais il
n'tait pas n. J'ai toujours ferm mes yeux et obstinment
rsist  cette considration, mais je crains fort que le pre de
votre grand-pre maternel n'ait vendu de la charcuterie et que son
commerce n'ait cumul les pieds de veau et les saucisses. Il
dsirait marier sa fille dans une bonne famille. Le voeu de son
coeur fut accompli, Ned. J'tais le cadet d'un cadet, j'pousai
votre mre. Nous avions chacun notre but, qui fut atteint. Elle
entra tout d'un coup dans les cercles les plus distingus, dans le
meilleur monde, et moi j'entrai en possession d'une fortune qui,
je vous l'assure, tait trs ncessaire  mon confort, tout  fait
indispensable. Maintenant, mon bon garon, cette fortune est du
nombre des choses qui ont t. Elle est partie, Ned, il y a
dj... Quel est votre ge? je l'oublie toujours.

-- Vingt-sept ans, monsieur.

-- Auriez-vous vraiment cet ge-l? cria son pre, en soulevant
ses paupires avec une languissante surprise. Dj! Il faut donc
vous dire, Ned, que la queue de cette comte brillante qu'on
appelait ma fortune a disparu de l'horizon il y a environ, autant
que je peux me le rappeler, dix-huit ou dix-neuf ans. Ce fut vers
cette poque que je vins occuper cet appartement (qu'occupa jadis
votre grand-pre, et que m'a lgu cette personne extrmement
respectable), et c'est alors que je commenai  vivre d'une
pension assez chtive et de ma rputation passe.

-- Vous plaisantez avec moi, monsieur, dit douard.

-- Pas le moins du monde, je vous l'assure, rpliqua son pre avec
un grand calme. Ces questions domestiques sont excessivement
arides, et n'admettent pas, je le dis  mon profond regret, la
plaisanterie: ce serait au moins une consolation. C'est pour cette
raison et parce que je n'aime pas ce qui ressemble  une affaire
que je ne peux pas les souffrir. Eh bien, vous savez le reste. Un
fils, Ned, sauf lorsque son ge nous en fait un compagnon, c'est-
-dire lorsqu'il n'a que vingt-deux ou vingt-trois ans, n'est pas
quelque chose d'agrable  avoir autour de soi. C'est une gne
pour son pre, comme son pre est une gne pour lui; ils portent
atteinte l'un et l'autre  leur mutuel bien-tre. C'est pourquoi,
jusqu' ces quatre dernires annes ou environ... j'ai une pauvre
mmoire en fait de dates, mais vous rectifierez cela dans votre
esprit... vous avez poursuivi vos tudes  distance, et amass une
grande varit de talents. Nous avons pass ici, dans l'occasion,
une semaine ou deux ensemble, et nous ne nous sommes incommods
que comme de si proches parents peuvent le faire. Enfin vous tes
revenu  la maison. Et je vous dirai avec candeur, mon cher
enfant, que, si vous aviez t un de ces grands dadais comme j'en
vois, je vous eusse export au bout du monde.

-- Je regrette de tout mon coeur que vous ne l'ayez pas fait,
monsieur, dit douard.

-- Non, vous ne le regrettez pas, Ned, rpliqua froidement son
pre. Vous tes dans l'erreur, je vous l'assure. J'ai trouv en
vous un beau garon, qui prvient en sa faveur, qui a de
l'lgance, et je vous ai lanc dans un monde o je commande
encore. En cela, mon cher garon, j'estime que j'ai pourvu  votre
avenir, et je compte que vous ferez quelque chose afin de pourvoir
en revanche au mien.

-- Je ne comprends pas votre pense, monsieur, dit douard.

-- Ma pense, Ned, est facile  saisir... Encore une mouche dans
le pot  crme! Mais ayez la bont de ne pas la poser l comme
vous avez fait la premire fois: car, lorsqu'elles marchent avec
leurs pattes toutes pleines de lait, il n'y a rien de plus
disgracieux et de plus dsagrable... Ma pense est que vous devez
faire ce que j'ai fait, que vous devez faire un bon mariage et
tirer le meilleur parti possible de vous-mme.

-- Un vritable coureur de fortune! cria le fils, d'un air
indign.

-- Mais, au nom du diable, Ned, que voulez-vous donc tre?
rpliqua le pre. Tous les hommes ne sont-ils pas des coureurs de
fortune? La magistrature, l'glise, la cour, l'arme, voyez comme
tout cela est encombr de coureurs de fortune, qui se heurtent les
uns les autres dans leur poursuite. La Bourse, la chaire, le
comptoir, le salon royal, les chambres, qu'est ce qui remplit tout
cela, sinon des coureurs de fortune? Un coureur de fortune! oui,
vous en tes un, et vous ne seriez pas autre chose, mon cher Ned,
si vous tiez le plus grand courtisan, lgiste, lgislateur,
prlat ou marchand, qu'il y et au monde. Si vous vous piquez de
dlicatesse, de moralit, Ned, consolez-vous par cette rflexion
qu'en vous faisant un coureur de fortune, vous ne pouvez, au pis,
que rendre une seule personne misrable ou malheureuse. Combien
supposez vous que ces chasseurs d'une autre espce crasent de
gens lorsqu'ils courent aprs la fortune? Des centaines  chaque
pas, ou des milliers?

Le jeune homme, sans rpondre, appuya sa tte sur sa main.

Je suis tout  fait charm, dit le pre, qui se leva et se
promena lentement a et l, s'arrtant de temps en temps pour se
regarder dans une glace, ou pour examiner un tableau avec son
lorgnon, d'un air de connaisseur, que nous ayons eu cette
conversation, Ned, si peu attrayante qu'elle ft. Cela tablit
entre nous une confiance qui est tout  fait dlicieuse, et qui
tait certainement ncessaire, quoique je ne puisse pas concevoir,
je vous l'avoue, que vous ayez jamais pu vous mprendre sur notre
position et sur mes desseins. Je me suis persuad, jusqu' ce que
j'eusse dcouvert votre caprice pour cette jeune fille, que tous
ces points-l taient tacitement convenus entre nous.

-- Je savais vos embarras de fortune, monsieur, rpliqua le fils,
en relevant sa tte un moment et retombant ensuite dans sa
premire attitude, mais je n'avais aucune ide que nous fussions
des misrables, rduits  la mendicit, comme vous venez de nous
dpeindre. Comment pouvais-je le supposer, lev comme je l'ai
t, tmoin de la vie que vous avez toujours mene et du train de
maison que vous avez toujours eu?

-- Non, cher enfant dit le pre; car en ralit vous parlez si
bien comme un enfant, que je ne peux pas vous donner d'autre nom;
vous avez t lev d'aprs un principe de haute prudence, le
style de votre ducation, je vous l'assure, a maintenu mon crdit
d'une faon tonnante. Quant  la vie que je mne, il faut que je
la mne, Ned. Il faut que j'aie autour de moi ces petits
raffinements. J'ai toujours t habitu  les avoir, je ne saurais
exister sans cela. Il faut que j'en sois environn, comme vous
voyez, et c'est pour cela que j'y tiens. Quant  notre situation
financire, Ned, vous pouvez mettre votre esprit en repos sur cet
article. Elle est dsespre. Votre reprsentation personnelle
n'est nullement mprisable, et l'argent runi de nos menus
plaisirs dvore  lui seul notre revenu. Voil la vrit.

-- Pourquoi ne l'ai-je pas connue plus tt? Pourquoi m'avez-vous
encourag, monsieur,  des dpenses et  un genre de vie auxquels
nous n'avons ni droit ni titre?

-- Mon bon garon, rpliqua son pre d'une voix plus compatissante
que jamais, si vous n'aviez pas de reprsentation, comment auriez-
vous chance de russir  faire le mariage que je vous destine?
Quant  notre genre de vie, tout homme a le droit de vivre le
mieux qu'il peut et de se procurer autant de confort qu'il peut,
ou c'est un gredin dnatur. Nos dettes sont grandes, j'en
conviens, il vous sied donc,  vous qui tes un jeune homme muni
de principes d'honneur, de payer nos dettes le plus diligemment
possible.

-- Quel rle de sclrat, marmotta douard, j'ai jou  mon insu!
moi conqurir le coeur d'Emma Haredale! Je voudrais, par piti
pour elle, tre mort avant!

-- Je suis bien aise que vous voyiez, Ned, rpliqua son pre, une
chose qui est de la plus parfaite vidence, c'est--dire qu'il n'y
a rien  faire de ce cte-l. Mais  part ceci, et la ncessit de
vous pourvoir avec diligence d'un autre ct (comme vous savez que
vous le pouvez ds demain, si vous voulez), je dsirerais que vous
pussiez envisager avec plaisir l'vnement. Au seul point de vue
religieux, est-ce que vous devriez jamais songer  une union avec
une catholique...  moins qu'elle ne ft prodigieusement riche?
vous qui devez tre un si bon protestant, puisque vous sortez
d'une si bonne famille protestante! Soyons moraux, Ned, ou nous ne
sommes rien. Quand mme on carterait cette objection, ce qui est
impossible, nous arrivons  une autre qui est tout  fait
dcisive. La simple ide d'pouser une jeune fille dont le pre a
t assassin, hach comme chair  pt! bon Dieu, Ned, y a-t-il
une ide plus dsagrable? Rflchissez  l'impossibilit d'avoir
quelque respect pour votre beau-pre dans des circonstances si
dplaisantes; pensez que, ayant t l'objet de l'examen des jurs,
de l'autopsie des coroners, il ne peut avoir en consquence qu'une
position trs quivoque au sein de sa famille. Cela me semble
quelque chose de si contraire  la dlicatesse des ides, que,
dans ma conviction, l'tat aurait d mettre  mort la jeune fille,
pour prvenir les suites. Mais je vous ennuie peut-tre; vous
prfreriez tre seul? Je vous laisserai seul, mon cher Ned, trs
volontiers. Dieu vous bnisse! Je vais sortir tout  l'heure, mais
nous nous retrouverons ce soir, ou sinon ce soir, certainement
demain. Ayez soin de vous d'ici l, pour l'amour de vous et pour
l'amour de moi. Vous tes une personne dont la sant est d'un
grand intrt pour moi, Ned, d'une importance norme, en vrit.
Dieu vous bnisse!

Cela dit, le pre, qui avait arrang sa cravate devant la glace
pendant qu'il parlait avec une ngligence dcousue, quitta
l'appartement en fredonnant un air. Le fils, qui avait paru plong
dans ses penses au point de ne pas entendre ni comprendre ce que
son pre disait, resta tout  fait immobile et silencieux. Au bout
d'une demi-heure ou environ, Chester pre, dans une frache
toilette, sortit. Chester fils resta toujours assis et immobile,
sa tte appuye sur ses mains; il semblait tre devenu stupide.




CHAPITRE XVI.


Une srie de peintures reprsentant les rues de Londres la nuit, 
la date comparativement rcente de cette histoire, offrirait aux
yeux quelque chose d'un caractre si diffrent de la ralit dont
nous sommes aujourd'hui les tmoins, qu'il serait difficile pour
le spectateur de reconnatre ses plus familires promenades  la
distance d'un demi-sicle ou  peu prs.

Elles taient, depuis la premire jusqu' la dernire, depuis la
plus large et la plus belle jusqu' la plus troite et la moins
frquente, fort tnbreuses. Les rverbres  mche de coton
imbibe d'huile, quoique rgulirement visits deux ou trois fois
durant les longues nuits d'hiver, ne brlaient qu' peine dans les
meilleurs cas, et  une heure avance, lorsqu'ils n'avaient plus
l'assistance des lampes et des chandelles des boutiques, ils ne
projetaient sur le trottoir qu'une trane de lumire douteuse,
laissant les portes en saillie et les faades des maisons dans la
plus profonde obscurit. Une foule de cours et de ruelles taient
totalement abandonnes aux tnbres. Les voies publiques d'un
ordre infrieur o une faible lumire clignotait pour une
vingtaine de maisons, passaient pour tre trs favorises. Mme
dans ces quartiers, les habitants avaient souvent de bons motifs
pour teindre leur rverbre aussitt qu'on l'allumait, et la
surveillance tant impuissante  les empcher de le faire, ils ne
se gnaient pas pour recommencer selon leur bon plaisir. Ainsi,
dans les passages les mieux clairs, il y avait  chaque
tournant, quelque place obscure et dangereuse o un voleur pouvait
se sauver et se cacher et o peu de gens se souciaient de le
suivre, et la cit tait alors spare des faubourgs, qui l'ont
rejointe depuis par une ceinture de champs, d'alles vertes de
terres incultes, de routes solitaires, qui permettaient au
malfaiteur, mme quand la poursuite tait vive, de s'chapper
aisment.

Il ne faut pas s'tonner qu' la faveur de ces circonstances en
pleine et incessante activit, des vols dans les rues, vols
souvent accompagns de cruelles blessures, et maintes fois de mort
d'homme, eussent lieu nuitamment au coeur mme de Londres, ni que
les gens paisibles prouvassent une grande frayeur  traverser ses
rues quand les boutiques taient fermes. Pour ceux qui rentraient
seuls chez eux  minuit, c'tait une habitude assez commune de
tenir le milieu de la chausse afin d'tre mieux en garde contre
les voleurs en embuscade sur les bas-cts; on y regardait pour
s'en retourner, sur le tard  Kentish Town ou  Hampstead, ou mme
 Kensington et  Chelsea, sans armes et sans escorte, celui-l
qui venait de faire blanc de son pe au souper de la taverne, et
qui n'avait qu'un mille environ  faire, n'tait pas fch de
payer un porteur de torche pour se faire escorter jusque chez lui.

Beaucoup d'autres dtails caractristiques, pas tout  fait si
dsagrables se voyaient alors  Londres dans les voies de
circulation, dtails avec lesquels on tait depuis longtemps
familiaris. Quelques boutiques, spcialement celles du ct
oriental de Temple-Bar, adhraient encore  l'ancien usage de
suspendre  l'extrieur une enseigne, et ces belles images, en
criant et se balanant dans leurs cadres de fer durant les nuits
vendeuses, formaient, pour les oreilles de ceux qui taient au
lit, mais rveills, ou de ceux qui traversaient les rues
prcipitamment, un concert trange et lamentable. De longues
stations de voitures de louage et des groupes de porteurs de
chaise, en comparaison desquels les cochers d' prsent sont doux
et polis, obstruaient la voie publique et remplissaient l'air de
clameurs. Les caveaux nocturnes indiqus par un petit courant de
lumire qui, franchissant le trottoir, s'tendait jusqu'au milieu
de la rue, et par le tapage touff des voix d'en bas restaient
bants pour recevoir et rgaler les tres les plus dpravs des
deux sexes. Sous chaque auvent et  l'encoignure de chaque difice
des porteurs de torches, en petits groupes perdaient au jeu leur
gain de la journe, ou l'un deux, plus las que les autres cdait
au sommeil, et laissait le reste de sa torche tomber en sifflant
sur le sol bourbeux.

Il y avait aussi le veilleur avec son bton et sa lanterne, criant
l'heure qu'il tait et le temps qu'il faisait, et ceux qui,
rveills  sa voix, se retournaient dans leur lit, ne l'en
trouvaient que meilleur en apprenant avec plaisir qu'il pleuvait
ou qu'il neigeait, ou qu'il ventait, ou qu'il gelait, sans qu'ils
en souffrissent en rien dans leur confort. Le passant solitaire
tressaillait au cri des porteurs de chaise: Place, s'il vous
plat! lorsque deux de ces hommes arrivaient en trottant et le
dpassaient avec leur vhicule  vide, renvers en arrire pour
montrer qu'il tait libre, en se prcipitant vers la station la
plus proche. Mainte chaise particulire renfermant quelque belle
dame monstrueusement garnie de cerceaux et de falbalas, et
prcde de coureurs portant des flambeaux, dont les teignoirs
sont encore suspendus devant la porte d'un petit nombre de maisons
du meilleur genre, donnait  la rue un moment de gaiet et de
lgret, pendant qu'elle y passait en dansant, pour la rendre
plus sombre et plus sinistre encore lorsqu'elle avait pass. Ce
n'tait pas chose rare, pour ces coureurs, qui menaient tout le
monde tambour battant, de se prendre de querelle dans la salle des
domestiques tandis qu'ils attendaient leurs matres et leurs
matresses; d'en venir aux coups soit l, soit dehors dans la rue,
et de joncher le lieu de l'escarmouche de poudre  cheveux, de
morceaux de perruques et de bouquets parpills. Le jeu, ce vice
si rpandu dans tous les rangs (il tait mis naturellement  la
mode par l'exemple des classes suprieures) tait en gnral la
cause de ces disputes; car les cartes et les ds s'talaient aussi
 dcouvert, enfantaient autant de mal, et produisaient une
excitation aussi grande dans les vestibules que dans les salons.
Tandis que des incidents de ce genre, provenant de soires, de
mascarades ou de parties au quadrille[17], se passaient 
l'extrmit orientale de la ville, de lourdes diligences et des
charrettes massives (il n'y avait pas d'ailleurs grande diffrence
de vitesse) roulaient lentement leur cargaison vers la cit; le
cocher, le conducteur, les voyageurs, taient arms jusqu'aux
dents; la diligence, en retard d'un jour ou deux peut-tre, mais
on n'y regardait pas de si prs, tait dvalise par des voleurs
de grand chemin. Ces voleurs-l ne se faisaient pas scrupule
d'attaquer, souvent seuls de leur bande, toute une caravane
d'hommes et de marchandises; ils tuaient quelquefois  coups de
fusil un voyageur ou deux; quelquefois aussi ils se faisaient tuer
eux-mmes, selon que le cas se prsentait. Le lendemain, le bruit
de ce nouvel acte d'audace sur les routes parcourait la ville et
fournissait matire aux conversations pendant quelques heures.
Puis une procession publique de quelques beaux gentlemen ( moiti
ivres), dirigs sur Tyburn, habills  la dernire mode, et
maudissant l'aumnier de la prison avec une bravoure et une grce
inexprimables, offrait  la populace un agrable divertissement en
mme temps qu'un grand et salutaire exemple.

Parmi tous les redoutables individus qui, profitant d'un tel tat
de socit, rdaient et se cachaient la nuit dans la capitale, il
y avait un homme dont beaucoup d'autres, aussi rudes et aussi
farouches que lui, s'cartaient avec une terreur involontaire. Qui
il tait, d'o il venait, c'tait une question souvent faite, mais
 laquelle personne ne pouvait rpondre. On ignorait son nom; il
n'y avait pas plus de huit jours qu'on l'avait vu pour la premire
fois, et il tait galement inconnu des vieux et des jeunes
sclrats dont il s'aventurait sans crainte  hanter les repaires.
Ce ne pouvait tre un espion, car il ne relevait jamais son
chapeau rabattu pour regarder autour de lui; il n'entrait en
conversation avec personne, ne s'occupait en rien de ce qui se
passait, n'coutait aucun discours, n'examinait ni ceux qui
arrivaient ni ceux qui s'en allaient. Mais aussitt qu'on tait au
fort de la nuit, on tait sr de le retrouver au milieu de la
cohue des caveaux nocturnes o se rendaient les bandits de tout
grade; et il y restait assis jusqu'au matin.

Ce n'tait pas seulement  leurs ftes licencieuses qu'il avait
l'air d'un spectre, de quelque chose qui les glaait au milieu de
leur bruyante gogaille, et les obsdait comme un fantme; sorti de
l, il tait le mme. Ds qu'il faisait sombre, il tait dehors,
jamais en compagnie de qui que ce ft, mais toujours seul; jamais
ne s'arrtant, ne flnant, mais toujours marchant d'un pas rapide,
regardant par-dessus son paule de temps en temps, et, aprs avoir
regard ainsi, acclrant son pas. Dans les champs, dans les
sentiers, dans les routes, dans tous les quartiers de la ville,
est, ouest, nord et sud, on voyait cet homme glisser comme une
ombre. Il tait toujours press. Ceux qui le rencontraient le
voyaient passer bien vite; ils surprenaient son coup d'oeil en
arrire, et le voyaient se perdre dans l'obscurit.

Cette constante agitation, cette fuite errante et perptuelle,
donnaient naissance  d'tranges histoires; on l'avait vu en des
endroits si loigns l'un de l'autre et  des heures si
rapproches, qu'il y avait des gens qui n'taient pas bien srs,
qu'au lieu d'tre tout seul, cet homme-l ne ft pas double ou
triple, avec des moyens surnaturels pour voyager d'un endroit  un
autre. Le voleur  pied qui se cachait dans un foss l'avait
remarqu passant comme un spectre le long du bord; le vagabond
l'avait vu sur la grande route tnbreuse; le mendiant l'avait vu
s'arrter sur un pont, baisser la tte pour regarder l'eau, puis
filer encore; ceux qui trafiquaient des cadavres avec les
chirurgiens pouvaient jurer qu'il couchait dans des cimetires, et
qu'ils l'avaient vu fuir en glissant parmi les tombes,  leur
approche. Et, lorsqu'on se racontait ces histoires  l'oreille
l'un de l'autre, on tait tout tonn que le narrateur, aprs
avoir regard autour de lui, tirait son auditeur par la manche
pour lui dire: Chut! il est l.

Enfin un homme, un de ceux qui travaillent dans le cadavre,
rsolut de questionner cet trange compagnon. La nuit suivante,
quand l'autre eut mang sa pauvre pitance avec voracit (on avait
observ que c'tait sa coutume de manger de la sorte, comme s'il
ne faisait pas d'autres repas de tout le jour), notre gaillard
vint s'asseoir auprs de l'inconnu, coude  coude.

Une sombre nuit, matre!

-- Oui, une sombre nuit.

-- Plus sombre que la dernire, bien qu'elle ft noire comme de la
poix. N'est-ce pas vous que j'ai crois proche la barrire, sur la
route d'Oxford?

-- Comme il vous plaira. Je ne sais pas.

-- Allons, allons, matre, cria le questionneur, encourag par les
regards de ses camarades et lui tapant sur l'paule, soyez donc
plus sociable, plus communicatif. Il faut se conduire en gentleman
quand on est en si bonne compagnie. Il circule des histoires parmi
nous que vous tes vendu au diable, et que sais-je encore?

-- Est-ce que nous ne le sommes pas tous ici? rpliqua l'inconnu
en redressant la tte. Si nous tions moins nombreux, peut-tre
nous donnerait-il un meilleur prix.

-- Ma foi! a ne vous profite pas beaucoup, en effet, dit le
loustic, lorsque l'inconnu laissa voir sa sauvage figure toute
crasseuse et ses vtements en lambeaux. Qu'est-ce que a veut
dire? Allons! gai, gai, mon matre! un couplet de chansonnette 
nous faire rire aux clats!

-- Si vous voulez entendre chanter, vous n'avez qu' chanter vous-
mme, rpliqua l'autre en l'cartant avec rudesse; mais ne me
touchez pas, pour peu que vous ayez de prudence. Je porte des
armes qui partent aisment; elles l'ont dj fait avant cette
heure-ci, et des trangers qui n'en savent pas le truc s'exposent
en mettant la main sur moi.

-- Est-ce une menace? dit le questionneur.

-- Oui, rpliqua l'inconnu en se levant, se tournant vers lui, et
regardant  la ronde avec un air farouche, comme dans
l'apprhension d'une attaque gnrale.

Sa voix, son regard, son attitude, exprimant la sclratesse qui
ne calcule rien et qui est capable de tout, domptrent
l'assistance par le dgot autant que par la crainte. Quoique dans
une sphre trs diffrente, c'tait encore l'effet dj produit au
Maypole.

Je suis ce que vous tes tous, et je vis comme vous vivez tous,
dit l'inconnu d'un ton svre aprs un court silence. Je me cache
ici comme les autres, et, si nous tions surpris, je jouerais
peut-tre mon rle avec les meilleurs d'entre vous. Si mon humeur
est qu'on me laisse tranquille, laissez-moi tranquille, ou bien,
et il fit alors un terrible jurement, il y aura quelque mauvais
coup de fait dans ce lieu quoique vous soyez plus de vingt contre
moi.

Un sourd murmure, qui tenait peut-tre  la terreur qu'inspirait
l'homme et au mystre qui l'environnait peut-tre aussi  la
sincre opinion de quelques-uns des spectateurs, que ce serait un
fcheux prcdent de se mler d'une faon trop curieuse des
affaires personnelles d'un gentleman quand il juge  propos de les
celer, avertit l'auteur de la querelle qu'il n'avait rien de mieux
 faire que de ne pas la mener plus loin. Peu de temps aprs,
l'inconnu se coucha sur un banc pour dormir, et, lorsqu'on se
remit  penser  lui, il avait disparu.

Le lendemain soir, aussitt que fut venue l'obscurit, il circula
de nouveau et traversa les rues, il alla devant la maison du
serrurier plus d'une fois mais la famille tait absente et tout
tait ferm. Ce soir-l, par le pont de Londres, il arriva dans
Southwark. Comme il enfilait une rue longue, une femme avec un
petit panier au bras tournait pour y entrer  l'autre bout. Ds
qu'il la vit, il se cacha sous une espce de vote, et se tint 
l'cart jusqu' ce qu'elle ft passe; alors il sortit de sa
cachette et la suivit.

Elle entra dans diffrentes boutiques pour y acheter diverses
provisions de mnage, et, autour de chaque endroit o elle
s'arrta, il voltigea comme son mauvais gnie, la suivant chaque
fois qu'elle reparaissait. Il tait prs de neuf heures, et les
rues se dgarnissaient vite de passants, lorsqu'elle retourna sur
ses pas, sans doute pour aller au logis. Le fantme la suivit
encore.

Elle reprit la mme rue borgne o il l'avait aperue la premire
fois; cette rue, n'ayant pas de boutiques et tant troite, se
trouvait extrmement sombre. La pauvre femme y doubla le pas,
comme si elle et craint d'tre arrte et dpouille de ce
qu'elle avait sur elle, quoiqu'elle n'et pas grand'chose. Il
rampa le long de l'autre ct. Et-elle t doue de la vitesse du
vent, il semblait que l'ombre terrible de cet homme l'et suivie 
la trace et rduite aux abois.

Enfin la veuve, car c'tait elle, atteignit sa propre porte, et,
toute haletante, elle fit une pose pour prendre la clef dans son
panier. La joue en feu, par suite de sa marche prcipite, et
peut-tre aussi de sa joie d'tre arrive saine et sauve au logis,
elle se baissa pour tirer la clef, lorsque, en relevant la tte,
elle le vit qui se tenait silencieusement auprs d'elle:
l'apparition d'un rve.

Il lui mit la main sur la bouche, mais c'tait inutile, car sa
langue, s'attachant  son palais, ne lui laissait nul moyen de
crier.

Voil plusieurs soirs que je vous guette. La maison est-elle
libre? Rpondez. Y a-t-il quelqu'un chez vous?

Elle ne put rpondre que par un rle dans son gosier.

Faites-moi un signe. 

Elle sembla indiquer qu'il n'y avait personne chez elle. Il prit
la clef, ouvrit la porte, dposa la malheureuse  l'intrieur, et
ferma la porte avec soin derrire eux.




CHAPITRE XVII.


C'tait une nuit glaciale, et dans la salle  manger de la veuve
il n'y avait presque plus de feu. L'inconnu, son compagnon,
l'assit sur une chaise, se baissa devant les braises  moiti
teintes, et, les ayant runies et rassembles, les venta avec
son chapeau. De temps en temps, il lui jetait un coup d'oeil par-
dessus son paule, comme pour s'assurer qu'elle demeurait
tranquille et ne faisait aucune tentative de fuite, puis, le coup
d'oeil jet, il ne s'occupait plus que du feu.

Ce n'tait pas sans raison qu'il prenait toute cette peine, car
ses vtements taient tout tremps, ses dents claquaient, et il
frissonnait de la tte aux pieds. Il avait plu trs fort durant la
nuit prcdente et quelques heures le matin, mais,  partir de
l'aprs-midi, il avait fait beau. En quelque lieu qu'il et pass
les heures tnbreuses, son tat tmoignait suffisamment qu'il en
avait pass la plus grande partie en plein air. Souill de boue,
ses habits saturs d'eau s'attachant  ses membres dans une
treinte humide, sa barbe non faite, sa figure sale, les joues
maigres et creuses, il est douteux qu'il existt un tre plus
misrable que cet homme accroupi sur le foyer de la veuve, et
surveillant les progrs de la flamme avec des yeux injects de
sang.

Elle avait couvert de ses mains sa figure; il semblait qu'elle
craignt de regarder de son ct. Ils restrent ainsi pendant
quelques moments en silence. Jetant derechef un coup d'oeil autour
de lui, il demanda enfin:

Est-ce votre maison?

-- C'est ma maison. Pourquoi, au nom du ciel, venez-vous
l'attrister?

-- Donnez-moi  manger et  boire, rpondit il d'un ton bourru, ou
je ferai bien pis. Je suis glac jusqu' la moelle des os par
l'humidit et par la faim. Il me faut de la chaleur et de la
nourriture, et il me les faut ici.

-- C'est vous qui tiez le voleur de la route de Chigwell?

-- C'tait moi.

-- Et presque un assassin aprs.

-- Ce n'est pas l'intention qui a manqu. Il y a quelqu'un qui est
arriv sur moi en criant  tue-tte, il lui en aurait cuit s'il
n'tait pas si agile. Je lui ai lanc un coup.

-- Un coup de poignard,  lui! cria la veuve, les yeux au ciel.
Vous entendez cet homme, mon Dieu! vous l'entendez, et vous en
tes tmoin.

Il la regarda au moment o, la tte renverse en arrire, et les
deux mains crispes ensemble, elle pronona ces mots dans l'agonie
de son appel  Dieu. Alors, bondissant sur ses pieds, aprs cette
crise, il s'avana vers elle:

Prenez garde! cria-t-elle d'une voix qu'elle touffait, et dont
la fermet l'arrta  mi-chemin. Ne me touchez pas du bout du
doigt, ou vous tes perdu, perdu, vous dis-je, corps et me.

-- coutez-moi, rpliqua-t-il en la menaant de sa main. Moi qui
sous la forme d'un homme mne la vie d'une bte traque, moi qui
dans un corps suis un esprit, un fantme sur la terre, une chose
qui fait reculer d'effroi toutes les cratures, except ces tres
maudits de l'autre monde qui ne me lcheront pas; je n'ai d'autre
crainte, en cette nuit dsespre, que celle de l'enfer o je vis
au jour le jour. Jetez l'alarme, poussez un cri, refusez de
m'abriter, je ne vous ferai pas de mal, mais on ne me prendra
point vivant; et, aussi sr que vous me menacez l  voix basse,
je tombe mort sur ce plancher. Que le sang dont je l'arroserai
soit sur vous et les vtres, au nom du mauvais esprit qui tente
les hommes pour les perdre!

 ces mots il tira de sa poitrine un pistolet, et le serra
fortement dans sa main.

loigne de moi cet homme, Dieu de bont! cria la veuve. En ta
grce et ta misricorde, donne-lui une minute de repentir, et
frappe-le de mort aprs.

-- Il parat que ce n'est pas son ide, dit l'autre l'envisageant:
il est sourd. Voyons,  boire et  manger, de peur que je ne fasse
ce que je ne peux m'empcher de faire; et alors, tant pis pour
vous.

-- Me laisserez-vous, si je le fais? me laisserez-vous, pour ne
plus jamais revenir?

-- Je n'ai rien  vous promettre, rpliqua-t-il en s'asseyant  la
table. Rien que ceci: j'excuterai ma menace si vous me
trahissez.

Elle se leva enfin, et, allant  un cabinet attenant  la chambre,
elle apporta quelques restes de viande froide et du pain, et mit
le tout sur la table. Il demanda un grog  l'eau-de-vie, il but et
mangea avec la voracit d'un chien de chasse affam. Tout le temps
qu'il fut occup  apaiser sa faim, elle se tint dans la partie la
plus recule de la chambre, assise et frissonnante, sa figure
tourne vers lui. Jamais elle ne lui tourna le dos, et quand elle
avait  passer prs de lui pour aller au buffet par exemple, et
pour en revenir, elle ramassait les bords de ses vtements autour
d'elle, comme si elle et frmi de l'ide qu'ils pussent le
toucher mme par hasard, mais, au milieu de sa frayeur, de sa
terreur profonde, elle gardait toujours sa figure dirige vers
celle de son pouvantail, et surveillait chacun de ses mouvements.

Son repas termin, si l'on peut appeler repas ce qui n'tait que
la satisfaction dvorante des exigences de la faim, il approcha de
nouveau sa chaise du feu, et, en se rchauffant devant la flamme
qui jaillissait  prsent toute brillante, il lui adressa encore
la parole.

Je suis un paria pour lequel un toit sur sa tte est souvent une
jouissance extraordinaire, et les aliments que rejetterait un
mendiant une nourriture dlicate. Vous vivez ici dans l'aisance.
tes-vous seule?

-- Je ne suis pas seule, rpondit-elle avec un effort.

-- Qui est ce donc qui demeure avec vous?

-- Quelqu'un... a ne vous regarde pas. Vous ferez bien de partir
pour qu'il ne vous trouve pas l. Qu'attendez-vous?

-- Que je sois rchauff, rpliqua-t-il en tendant ses mains
devant le feu. Je me rchauffe. Vous tes riche peut tre?

-- Oh! oui, dit elle d'une voix faible. Trs riche. Il n'y a pas
de doute, je suis trs riche.

-- Du moins vous n'tes pas sans le sou. Vous avez quelque argent,
vous faisiez des emplettes ce soir.

-- Il me reste peu de chose. Quelques schellings.

-- Donnez-moi votre bourse. Vous l'aviez dans votre main  la
porte. Donnez-la-moi.

Elle alla vers la table, et mit sa bourse dessus. Il tendit son
bras sur la table, prit la bourse, et en compta le contenu dans la
main. Comme il tait  compter, elle couta un moment, et s'lana
vers lui.

Prenez ce qu'il y a, prenez tout, prenez plus s'il y avait plus,
mais allez-vous-en avant qu'il soit trop tard. Je viens d'entendre
dehors un pas trange que je connais bien. Ce pas va revenir tout
de suite. Allez-vous-en.

-- Que voulez-vous dire?

-- Ne vous arrtez pas  le demander; je ne vous rpondrais pas.
Quelque horreur que j'aie  vous toucher, je vous tranerais  la
porte, si j'en avais la force, plutt que de vous laisser perdre
un instant. Misrable, fuyez de ce lieu.

-- S'il y a des espions dehors, je suis plus en sret ici,
rpliqua l'homme debout et effar. Je resterai ici, et je ne
fuirai pas que le danger ne soit pass.

-- Il est trop tard! cria la veuve qui avait cout ce pas, sans
faire attention  ce qu'il disait; entendez-vous ce pas sur le
sol? Est-ce qu'il ne vous fait pas trembler? C'est mon fils, mon
fils idiot!

Comme elle disait cela d'un air gar, on frappa pesamment  la
porte. Ils s'entre-regardrent elle et lui.

Faites-le entrer, dit l'homme d'une voix rauque; je le crains
moins que la nuit noire, sans asile. Le voil qui frappe encore.
Faites-le entrer.

-- L'effroi de cette heure, rpliqua la veuve, a t sur moi toute
ma vie. Je n'ouvrirai pas. Le crime tombera sur lui, si vous vous
trouvez face  face. Mon pauvre fils a la raison brle dans sa
fleur! Vous tous, bons anges qui savez la vrit, exaucez la
prire d'une mre, et prservez mon fils de reconnatre cet homme!

-- Il agite avec bruit les volets! cria l'homme. Il vous appelle.
Cette voix, ce cri! c'est lui qui m'a saisi  bras-le-corps sur la
route. Est-ce lui?

Elle s'tait affaisse sur ses genoux, et elle demeura
agenouille, remuant ses lvres sans profrer aucun son. Comme il
la considrait, incertain de ce qu'il devait faire pour
s'clipser, les volets s'ouvrirent tout grands. Attraper un
couteau sur la table, lui donner pour gaine la large manche de son
habit, se cacher dans le cabinet, tout cela fut fait avec la
vitesse de l'clair, et dj Barnab, tapant sur la vitre, avait
hauss le chssis avec une joie triomphante.

Mais qui peut donc me laisser dehors avec Grip? cria-t-il en
fourrant sa tte  l'intrieur et en regardant fixement autour de
la chambre. tes-vous l, mre? Comme vous nous laissez longtemps
loin de la lumire et du feu!

Elle balbutia quelque excuse et lui tendit sa main. Mais Barnab,
sans aide, s'lana lgrement  l'intrieur, et, se jetant au cou
de la veuve, la baisa plus de cent fois.

Nous avons t aux champs, mre, sautant les fosss, grimpant au
travers des haies, descendant  la course des berges abruptes,
toujours en avant, plus loin, et d'un bon pas. Le vent soufflait,
les joncs et les jeunes plantes s'inclinaient et pliaient sous
lui, de peur qu'il ne leur ft du mal, les lches, et Grip, ha,
ha, ha! le brave Grip, qui ne s'inquite de rien, et qui, lorsque
le vent le roule dans la poussire, se retourne vaillamment pour
le mordre, Grip, le vaillant Grip, s'est querell avec chaque
brindille qui s'inclinait de son ct, pensant, m'a-t-il dit,
qu'elle se moquait de lui, et il vous l'a houspille comme un vrai
bouledogue. Ha, ha, ha!

Le corbeau, dans son petit panier au dos de son matre, entendant
rpter frquemment son nom d'une voix accentue par la plus vive
allgresse, exprima sa sympathie en chantant comme un coq, et
parcourant ses diverses phases de conversation avec une telle
rapidit et une telle varit de sons rauques, qu'ils
retentissaient comme les murmures d'une multitude.

Et puis il faut voir comme il prend soin de moi, dit Barnab. Ah!
oui, il a bien soin de moi, mre! Il veille tout le temps que je
dors; et, lorsque je ferme les yeux pour lui faire croire que je
sommeille, il rpte doucement quelque leon nouvelle, mais sans
me perdre des yeux jamais; et s'il me voit rire, si peu que ce
soit, tout de suite il s'arrte, pour faire une surprise quand il
sera bien sr de son affaire.

Le corbeau chanta derechef, avec une sorte de transport qui disait
clairement: Il est certain que je reconnais l quelques traits de
mon caractre, je m'en vante. Dans l'intervalle, Barnab ferma
bien la fentre, et allant  la chemine, il se prparait 
s'asseoir, la figure tourne vers le cabinet. Mais sa mre l'en
empcha, en se htant de prendre elle-mme cette place, et lui
faisant signe de prendre l'autre.

Comme vous tes ple ce soir! dit Barnab en s'appuyant sur son
bton. Ce n'est pas bien, Grip; nous lui avons caus de
l'inquitude!

De l'inquitude, oh! oui, elle en prouvait, elle en tait navre
dans le coeur! L'homme aux coutes tenait entr'ouverte avec sa
main la porte de sa cachette et surveillait de prs le fils de la
veuve. Grip, attentif  toutes les choses dont son matre ne
s'apercevait pas, sortait sa tte de son petit panier, et
rpondait  l'espionnage de l'inconnu en le surveillant
extrmement de son oeil tincelant.

Il bat des ailes, dit Barnab en se tournant si vite que sa vue
faillit saisir cette ombre qui se retirait, cette porte qui se
refermait, comme s'il y avait ici des trangers; mais Grip est
trop raisonnable pour s'imaginer cela. Saute donc!

Acceptant cette invitation avec un clignotement qui lui tait
particulier, l'oiseau sautilla sur l'paule de son matre, de l
sur sa main tendue, et de l enfin sur le plancher. Barnab se
dbarrassa des courroies du petit panier et le dposa par terre
dans un coin, le couvercle ouvert, le premier soin de Grip fut de
faire tomber ce couvercle le plus vite possible, et ensuite de se
percher dessus: croyant, sans aucun doute, qu'il avait rendu tout
 fait impraticable  la puissance d'un mortel l'opration de
l'enfermer aprs, il imita, dans son triomphe, le glouglou d'un
grand nombre de bouteilles dbouches, et poussa autant de
hourras.

Mre! dit Barnab en mettant de ct son chapeau et son bton, et
retournant s'asseoir sur sa chaise je vais vous dire o nous avons
t aujourd'hui et ce que nous avons fait, voulez-vous?

Elle prit sa main dans les siennes, et l'y tenant, elle donna d'un
signe de tte le consentement qu'elle n'avait pas la force
d'articuler.

Vous n'en direz rien, il ne le faut pas, dit Barnab en levant
son doigt: car c'est un secret, voyez-vous, qui n'est connu que de
moi, de Grip et de Hugh. Nous avions le chien avec nous, mais il
ne vaut pas Grip, malgr sa finesse, et il ne s'en doute seulement
pas. Pourquoi regardez-vous ainsi derrire moi?

-- Ai-je regard? rpondit-elle d'une voix faible. C'est bien sans
le savoir. Rapprochez-vous de moi.

-- Vous tes effraye! dit Barnab en changeant de couleur. Mre,
vous ne venez pas de voir?

-- Voir quoi?

-- Il n'y en a pas par ici; il n'y en a pas du tout, n'est-ce pas?
rpondit-il avec un chuchotement; et il se rapprocha d'elle, et il
serra d'une main la marque empreinte sur son poignet. J'ai peur
que a n'y soit, quelque part. Vous me faites dresser les cheveux
sur la tte, vous me donnez la chair de poule. Pourquoi regardez-
vous de la sorte? a serait-il dans la salle comme je l'ai vu en
mes rves, claboussant le plafond et les murs de rouge? Dites-
moi. a y est-il?

Il eut un accs de frisson en faisant cette demande, et couvrant
de ses mains la lumire, il resta assis, tremblant de tous ses
membres, jusqu' ce que la crise ft passe. Quelque temps aprs,
il leva la tte et regarda autour de lui.

a a-t-il disparu?

-- Il n'y a rien eu ici, rpliqua sa mre en le calmant. Rien en
vrit, cher Barnab, regardez! vous voyez qu'il n'y a que vous et
moi.

Il la considra d'un oeil distrait, et se rassurant par degrs, il
jeta un fol clat de rire.

Mais voyons, dit-il d'un air pensif, il me semble que nous...
tait-ce vous et moi? o avons-nous t?

-- Nulle part ailleurs qu'ici.

-- Oui, mais Hugh, et moi, dit Barnab, c'est cela... Hugh du
Maypole et moi, vous savez, et Grip, nous avons t  l'afft dans
la fort, et parmi les arbres qui bordent la route avec une
lanterne sourde, aprs la tombe de la nuit, et le chien en
laisse, une laisse prte  glisser, ds que l'homme viendrait tout
contre.

-- Quel homme?

-- Le voleur; celui que les toiles regardaient en clignotant.
Nous l'avons attendu  partir du moment o il fait noir pendant
plusieurs des nuits dernires, et nous l'aurons. Je le
reconnatrais entre mille, mre, voyez donc, voici l'homme tel
qu'il est. Regardez!

Il tortilla son mouchoir autour de son cou, enfona son chapeau
sur ses sourcils, s'enveloppa de son habit, et se tint debout
devant elle. C'tait une copie si parfaite de l'original, que le
sombre personnage qui l'examinait derrire par la porte
entr'ouverte aurait pu passer lui-mme pour n'en tre que l'ombre.
Ha! Ha! ha! nous l'aurons, cria-t-il en dpouillant cette
ressemblance aussi promptement qu'il l'avait prise, vous le
verrez, mre, pieds et poings lis, on l'amnera  Londres, sangl
sur la selle d'un cheval. Vous entendrez parler de lui au gibet de
Tyburn, si nous avons de la chance. C'est ce que dit Hugh. Eh!
bien, vous voil redevenue ple et tremblante. Mais pourquoi donc
regardez-vous ainsi derrire moi?

-- Ce n'est rien, rpondit elle, je ne suis pas tout  fait  mon
aise. Allez vous mettre au lit, cher enfant, et laissez-moi ici.

-- Au lit! rpliqua-t-il, je n'aime pas le lit. J'aime  me
coucher devant le feu, et  guetter les images qui s'chappent des
charbons enflamms, les rivires, les collines, les vallons
qu'empourpre un large soleil couchant et des figures
extraordinaires. J'ai faim d'ailleurs, et Grip n'a rien mang
depuis plus de midi, donnez-nous  souper. Grip! on soupe, mon
garon!

Le corbeau battit des ailes, et croassant pour montrer qu'il tait
satisfait il sautilla aux pieds de son matre, et l il resta le
bec ouvert, prt  happer tels morceaux de viande que celui-ci lui
jetterait. Il en reut une vingtaine environ, sans que la rapidit
avec laquelle ils se succdrent troublt aucunement son attitude.

-- C'est tout, dit Barnab.

-- Encore! cria Grip. Encore!

Mais comme il reconnut qu'il n'avait positivement pas  en esprer
davantage, il s'loigna avec sa provision, et dgorgeant les
morceaux un  un de son jabot, il alla les cacher dans divers
coins, prenant un soin particulier, toutefois, d'viter le
cabinet, comme s'il doutait que l'homme cach pt vaincre sa
gourmandise et rsister  la tentation. Quand il eut termin ces
arrangements, il fit un tour ou deux au travers de la salle en
s'tudiant  feindre que rien ne le proccupait (mais ayant un
oeil fix sur son trsor pendant tout ce temps-l) et aprs, mais
pas tout de suite, il commena  le tirer des cachettes, morceau
par morceau, et  le manger avec la plus grande volupt.

Barnab, pour sa part, ayant press sa mre de souper, mais en
vain, soupa comme Grip, de bon coeur. Une fois, dans le cours de
son repas, il lui fallut encore du pain, et il se leva pour en
prendre dans le cabinet. Elle se prcipita au devant, l'empcha
d'y entrer, et appelant  soi tout son courage, elle entra dans le
rduit, et rapporta le pain elle-mme.

Mre, dit Barnab en la regardant fixement lorsqu'elle s'assit
prs de lui  son retour du cabinet, c'est aujourd'hui
l'anniversaire de ma naissance.

-- Aujourd'hui! rpondit-elle; ne vous souvenez vous pas que
c'tait il n'y a pas plus de huit jours, et que l't, l'automne,
l'hiver devront s'couler avant qu'il revienne?

-- Je me souviens que c'tait comme cela jusqu' prsent, dit
Barnab, mais je crois que, malgr tout, c'est aujourd'hui aussi
l'anniversaire de ma naissance. Elle lui demanda pourquoi. Je
vais vous dire pourquoi, dit-il. Je vous ai toujours vue, je ne
vous l'ai pas laiss remarquer, mais rien n'est plus vrai,
devenir, le soir de ce jour-l, d'une extrme tristesse, je vous
ai vue pleurer quand Grip et moi nous tions fort joyeux, et avoir
l'air effray sans aucun motif, et j'ai touch votre main et j'ai
senti qu'elle tait froide comme elle l'est  prsent. Une fois,
mre (c'tait aussi un des anniversaires de ma naissance), Grip et
moi pensmes  cette tristesse aprs tre monts nous coucher, et
pass minuit, au moment o sonnait une heure, nous descendmes 
votre porte pour voir si vous n'tiez pas malade, vous tiez 
genoux. Je ne me souviens pas de ce que vous disiez, Grip, qu'est-
ce que nous avons entendu dire cette nuit-l?

-- Je suis un dmon! rpliqua promptement le corbeau.

-- Non, non, dit Barnab, mais vous disiez quelque chose dans une
prire, et quand vous vous relevtes et ftes plusieurs pas autour
de la chambre, vous aviez (comme vous l'avez toujours eue depuis,
mre, quand approche la nuit de l'anniversaire de ma naissance)
juste la physionomie que vous avez  prsent. J'ai dcouvert cela,
vous voyez, quoique je sois un insens. Je dis donc que vous tes
dans l'erreur, et ce doit tre aujourd'hui l'anniversaire de ma
naissance, mon anniversaire de naissance, Grip!

L'oiseau accueillit cette communication avec de tels croassements
qu'un coq, dou de plus d'intelligence que tous ceux de son
espce, n'annoncerait pas le plus long jour par un chant plus
soutenu. Puis, aprs avoir bien rflchi pour dgoiser, en guise
de toast, la phrase qu'il jugeait la plus convenable pour fter un
anniversaire de naissance, il cria plusieurs fois: N'aie pas
peur! et il accentua ces mots en battant des ailes.

La veuve essaya de paratre attacher peu d'importance  la
remarque de Barnab, et chercha  reporter l'attention de son fils
sur quelque autre sujet, tche toujours facile, elle le savait
trop bien. Son souper fini, Barnab, sans tenir compte des
instances de sa mre, s'tendit sur le paillasson devant le feu;
Grip se percha sur la jambe de son matre, et partagea son temps
entre des assoupissements causs par l'agrable chaleur, et des
efforts (comme il le parut bientt) pour se rappeler un nouvel
exercice qu'il avait tudi toute la journe.

Un long et profond silence suivit, silence interrompu seulement
lorsque changeait de position Barnab, dont les yeux, encore tout
grands ouverts, regardaient fixement le feu; ou lorsqu'il y avait
quelque effort mnmonique[18] de la part de Grip, qui criait de
temps en temps  voix basse: Polly mettez le bouilli... et
s'arrtait court, oubliant le reste et faisant un nouveau somme.

Aprs un long intervalle, la respiration de Barnab devint plus
profonde et plus rgulire, et ses yeux finirent par se fermer.
Mais ce n'tait pas le compte de l'esprit inquiet du corbeau.
Polly mettez la bouill... cria Grip, et son matre fut encore
rveill cette fois.

Enfin Barnab s'endormit solidement, et l'oiseau, avec son bec
affaiss sur sa poitrine, qui prit la forme bouffante d'une
confortable bedaine d'alderman[19], et ses yeux brillants qui
devenaient de plus en plus petits, parut vritablement
s'abandonner aussi au repos. De temps en temps seulement il
marmottait encore d'une voix spulcrale: Polly, mettez la
bouill... comme quelqu'un de trs assoupi, et plutt comme un
homme ivre que comme un corbeau mditatif.

La veuve, respirant  peine de peur de les rveiller, se leva de
son sige. L'homme se coula hors du cabinet et teignit la
chandelle.

...Oire au feu! cria Grip, frapp d'une ide subite, et trs
excit; ...oire au feu! Hourra! Polly, mettez la bouilloire au
feu, nous prendrons tous du th. Polly, mettez la bouilloire au
feu, nous prendrons tous du th. Hourra! hourra! hourra! Je suis
un dmon, je suis un dmon, je suis... La bouilloire! Allons,
courage. N'aie pas peur. Coa, coa, coa! Je suis un dmon, je
suis... La bouilloire... Je suis... Polly, mettez la bouilloire au
feu, nous prendrons tous du th.

Ils restrent enracins au sol, comme si c'et t une voix
sortant d'un tombeau.

Mais ceci mme ne put pas rveiller le dormeur. Il se retourna du
ct du feu, son bras tomba sur le sol, et sa tte s'abattit
lourdement sur son bras. La veuve et son affreux visiteur
regardrent Barnab un moment et se regardrent l'un l'autre, puis
elle lui montra la porte.

Un instant, dit-il tout bas. Vous instruisez bien votre fils!

-- Je ne lui ai rien enseign de ce que vous avez entendu ce soir.
Partez  l'instant, ou je vais le rveiller.

-- Libre  vous de le faire. Voulez-vous que je le rveille!

-- Vous n'oserez pas.

-- J'oserai faire n'importe quoi, je vous l'ai dit. Il me connat
bien, ce me semble. Au moins je veux aussi le connatre.

-- Voudriez-vous le tuer dans son sommeil? cria la veuve en se
jetant entre eux.

-- Femme, rpliqua-t-il en desserrant  peine les dents, comme il
lui faisait signe de s'carter, je dsire le voir de plus prs, je
le veux. Si vous tenez  ce que l'un de nous tue l'autre,
rveillez-le.

Cela dit, il avana, et, se penchant sur le corps tendu, il
tourna doucement la tte en arrire et regarda en face la figure.
La lueur du foyer donnait en plein sur elle, et chaque trait s'y
rvlait d'une manire distincte. Il contempla cette figure un
moment, puis, se redressant avec prcipitation:

Rappelez-vous bien ceci, chuchota-t-il  l'oreille de la veuve.
Par lui, dont l'existence a t ignore de moi jusqu' ce soir, je
vous tiens en ma puissance. Prenez garde  vos procds envers
moi. Prenez-y garde. Je suis dnu de tout, je meurs de faim,
j'erre incessamment sur la terre. Je puis tirer de vous une sre
et lente vengeance.

-- Il y a dans vos paroles quelque sens horrible que je ne saurais
approfondir.

-- Le sens en est clair, et je vois que vous l'approfondissez
autant qu'il faut. Voil bien des annes que vous pressentiez
cela; vous me l'avez presque dit. Je vous laisse rflchir l-
dessus. N'oubliez pas mon avertissement.

Il lui montra du doigt, comme il la quittait, Barnab endormi, et,
se retirant  la drobe, il gagna la rue. Elle tomba  genoux
auprs du dormeur, et y resta semblable  une femme ptrifie,
jusqu' ce que les larmes, geles si longtemps par la frayeur,
vinssent lui procurer un tendre soulagement.

 toi! cria-t-elle, qui m'as enseign un si profond amour pour
cet unique reste des promesses d'une vie heureuse, pour ce fils
dont l'affliction mme est pour moi la source de mon unique
consolation, quand je vois en lui un enfant plein de confiance en
moi, plein d'amour pour moi, sans devenir jamais ni vieux ni froid
de coeur; condamn, dans la force de l'ge viril, comme lorsqu'il
tait en son berceau,  avoir besoin de ma sollicitude maternelle
et de mon dvouement, daigne le protger durant sa marche obscure
au travers de ce triste monde, ou c'en est fait de lui, et mon
pauvre coeur est bris!




CHAPITRE XVIII.


Glissant le long des rues silencieuses et choisissant, pour y
diriger sa course, les plus sombres et les plus tristes, l'homme
qui avait quitt la maison de la veuve traversa le pont de
Londres, et, une fois dans la Cit, plongea au sein des places
cartes, des ruelles et des cours, entre Cornhill et Smithfield;
il n'avait pas d'autre but que de se perdre parmi leurs dtours,
et de djouer toute poursuite, si quelqu'un s'attachait  ses pas.

C'tait au plus fort de la nuit, et tout tait tranquille. De
temps en temps les pas d'un watchman assoupi rsonnaient sur le
trottoir, ou l'allumeur de rverbres, dans ses rondes, passait
comme l'clair, en laissant derrire lui une petite trane de
fume qui se mlait  des flammches rouges de sa torche ardente.
L'homme se cachait mme de ces compagnons accidentels de sa course
solitaire, et se repliant sous quelque vote ou quelque entre de
porte jusqu' ce qu'ils fussent passs, il sortait de l quand ils
s'taient loigns et continuait d'errer seul.

tre seul et sans abri en rase campagne, entendre le vent gmir,
guetter le jour pendant toute une longue nuit fatigante, couter
tomber la pluie, et se tapir, pour avoir chaud, sous la retraite
abrite de quelque vieille grange ou de quelque meule, ou dans le
creux d'un arbre, c'est une horrible chose, mais moins horrible
que d'errer  et l o se trouvent des abris, des lits et des
dormeurs par milliers crature sans asile et qu'on rejette. Fouler
d'heure en heure les pavs retentissants en comptant la monotone
sonnerie des horloges, observer les lumires qui scintillent aux
fentres des chambres, penser quel heureux oubli de la vie
renferme chaque maison, se dire qu'il y a l des enfants rouls
ensemble dans leurs lits, que les jeunes, les vieux, les pauvres,
les riches, jouissent tous l de l'galit devant la sommeil, et
gotent tous le repos, n'avoir rien de commun avec le monde
endormi autour de soi, pas mme le sommeil, don de Dieu  toutes
ses cratures et ne se connatre d'autre parent que le dsespoir;
se sentir, par le misrable contraste avec toute chose de tout
ct, plus absolument seul et plus proscrit que dans un dsert
inabordable: c'est un genre de souffrance que mainte fois les
grandes cits roulent dans leurs flots populeux et qui ne peut
natre que dans la solitude en pleine foule.

Le malheureux homme arpenta en tous sens ces rues si longues, si
ennuyeuses, si semblables les unes, aux autres, et souvent il jeta
un regard attentif vers l'est, esprant voir les premiers faibles
rais du jour, mais la nuit obstine gardait encore le ciel en sa
possession, et la course inquite et incessante du rdeur ne
trouvait pas de repos.

Une maison dans une rue carte brillait du joyeux clat des
lumires: on y entendait le son de la musique et les pas des
danseurs. Il y avait l de joyeuses voix et plus d'un clat de
rire. Pour se rapprocher de quelque chose qui ft veill et qui
sentt la joie, il y retourna  plusieurs reprises, et plus d'un
des gais convives qui quittrent cette maison quand l'allgresse y
tait au comble, sentirent leur foltre humeur rprime en le
voyant voltiger  et l comme une me en peine.  la fin ils se
retirrent tous jusqu'au dernier, et alors la maison fut
compltement close, et devint  son tour aussi morne et
silencieuse que le reste.

Sa course errante l'amena une fois  la prison de la Cit. Au lieu
de s'en loigner  la hte comme d'un endroit de mauvais augure,
d'un endroit qu'il avait sujet d'viter, il s'assit sur quelques
degrs qui taient tout prs, et, appuyant son menton sur sa main,
il en considra les murailles pres et rbarbatives, comme si
elles promettaient un refuge  ses yeux harasss. Il fit et refit
le tour de cet endroit, il y revint, il s'y rassit. Il recommena,
et une fois, avec un mouvement prcipit, il traversa pour aller
o veillaient quelques hommes dans la loge du portier de la
prison, et il eut le pied sur les marches. Mais ayant regard
autour de lui, il vit que le jour commenait  poindre, et
abandonnant son dessein, il tourna le dos et s'enfuit.

Il se retrouva bientt dans le quartier qu'il avait parcouru
nagure, et l'arpenta en tous sens, comme il avait fait encore
avant. Il descendait une rue infime, lorsque d'une alle tout prs
de lui s'levrent de bachiques acclamations, et sortirent
nonchalamment une douzaine d'cervels, se huant, s'appelant l'un
l'autre, puis se sparant d'une manire tapageuse, prenant
diffrentes routes, et se dispersant en petits groupes.

Dans l'espoir qu'il y avait  proximit quelque taverne de bas
tage qui lui procurerait un sr asile, il entra dans cette cour
quand la bande fut partie et il promena ses yeux  la ronde, afin
d'apercevoir une porte  demi ouverte, ou une fentre claire, ou
quelque autre indice du lieu d'o venaient ces bambocheurs; mais
tout y tait d'une obscurit si profonde, d'un aspect tellement
sinistre, qu'il en conclut que les braillards ne s'taient
introduits l qu'en se trompant de chemin, et qu'ils revenaient
sur leurs pas au moment o il les avait remarqus. Avec une
semblable opinion, et reconnaissant d'ailleurs qu'il n'existait
point d'autre issue que celle par o il tait entr lui-mme, il
allait reprendre le mme chemin, lorsque d'un grillage presque 
ses pieds s'chappa un soudain courant de lumire, et le bruit
d'une conversation se rapprocha. Le rdeur fit retraite dans une
entre de porte pour voir qui taient ces causeurs et les couter.

Comme il excutait son mouvement, la lumire arriva au niveau du
pav de la cour, et un homme monta, une torche  la main. Ce
personnage ouvrit la serrure et tint le grillage relev pour en
laisser passer un autre, qui parut immdiatement, sous la forme
d'un jeune homme de petite stature et d'un air d'importance peu
commun, habill  la vieille mode, avec un luxe de mauvais got.

Bonsoir, noble capitaine, dit l'homme  la torche. Adieu,
commandant. Bonne chance, illustre gnral!

L'autre rpondit  ces compliments en lui ordonnant de se taire et
de garder pour lui son bruyant ramage; il lui adressa plusieurs
autres injonctions du mme genre, avec une grande fluidit de
paroles et une grande svrit de manires.

Mes hommages, capitaine,  cette Miggs dont vous avez transperc
le coeur, rpliqua le porteur de torche en baissant de ton. Mon
capitaine vise  un gibier de plus haute vole que des _Miggs_.
Ha! ha! ha! Mon capitaine est un aigle, s'il en a le coup d'oeil,
il en a aussi les ailes. Mon capitaine vous casse un coeur comme
d'autres clibataires vous cassent un oeuf  la coque.

-- Vous tes fou, Stagg! dit M. Tappertit en mettant le pied sur
le pav de la cour, et se frottant les jambes pour ter la
poussire qu'il avait ramasse dans son ascension.

-- Quels prcieux membres! cria Stagg en treignant une de ses
chevilles. Une Miggs oserait prtendre  des jambes faites au tour
comme a! Non, non, mon capitaine. Nous enlverons de belles
dames, et nous les pouserons dans notre secrte caverne. Nous
nous unirons avec de florissantes beauts, capitaine.

-- Je vous dirai une chose, mon gaillard, dit M. Tappertit en
dgageant sa jambe, c'est que je vous dispense de prendre de ces
liberts-l avec moi et de toucher certaines questions,  moins
que je ne vous y autorise. Parlez quand on vous parle, de certains
sujets rservs, mais jamais autrement. Tenez votre torche en
l'air jusqu' ce que je sois  l'entre de la cour, avant de
retourner vous blottir dans votre chenil, m'entendez-vous?

-- Je vous entends, noble capitaine.

-- Obissez donc, dit M. Tappertit avec hauteur. Messieurs, en
avant, marche! En prononant ce commandement (adress  son tat-
major imaginaire), il se croisa les bras et sortit de la cour avec
une dignit suprme.

Son obsquieux acolyte resta debout, levant la torche au-dessus de
sa tte, et l'espion vit alors pour la premire fois, du fond de
sa cachette, que c'tait un aveugle. Quelque mouvement
involontaire de l'espion frappa la fine oreille de l'aveugle,
avant que l'autre et seulement boug d'un pouce, car il se
retourna soudain en criant: Qui est l?

-- Un homme, dit l'autre en s'avanant, un ami.

-- Un inconnu! rpliqua l'aveugle. Les inconnus ne sont pas mes
amis. Que faites-vous l?

-- J'ai vu votre compagnie sortir, et j'ai attendu ici qu'elle ft
partie. Il me faut un logement.

-- Un logement  cette heure! rpliqua Stagg, en lui montrant du
doigt l'aube comme s'il la voyait. Savez-vous qu'il va tre jour?

-- Je le sais, repartit l'autre,  mes dpens. J'ai sillonn cette
ville au coeur de fer pendant toute la nuit.

-- Ce que vous avez de mieux  faire, c'est de la sillonner
encore, dit l'aveugle en se prparant  descendre, jusqu' ce que
vous trouviez quelque logement dont votre got s'accommode. Moi je
n'en loue pas.

-- Arrtez! cria l'autre en le retenant par le bras.

-- Ne me retenez pas, ou je vais vous briser cette torche sur
votre figure de pendard (car c'est une figure de pendard si elle
ressemble  votre voix), et je vais rveiller tout le voisinage.
Laissez-moi descendre, entendez-vous?

-- _Entendez-vous?_ riposta l'autre en faisant sonner ensemble
quelques schellings, et les lui collant dans la main avec
prcipitation. Je ne suis pas un mendiant. Je payerai l'asile que
vous me donnerez. Par la mort! est-ce donc trop demander  un
homme tel que vous? J'arrive de la campagne, et je dsire me
reposer quelque part  l'abri des curieux. Je suis affaibli,
puis, harass, mourant de fatigue. Laissez-moi me coucher comme
un chien devant votre feu; je ne vous en demande pas davantage. Si
vous voulez vous dbarrasser de moi, je partirai demain.

-- Lorsqu'un gentleman a eu quelque malheur sur la route, marmotta
Stagg, cdant  l'autre qui, le suivant de prs, avait dj gagn
une marche, et qu'il peut payer son logement...

-- Je vous donnerai tout ce que j'ai. Justement je n'prouve en ce
moment aucun besoin de nourriture, Dieu le sait, et je ne souhaite
que d'acheter un asile. Avez-vous quelqu'un en bas?

-- Personne.

-- Alors fermez votre grille, et montrez-moi le chemin, vite.

L'aveugle consentit aprs un moment d'hsitation, et ils
descendirent ensemble. Le dialogue avait t des plus rapides, et
les deux hommes atteignirent la misrable demeure de Stagg avant
que celui-ci et eu le temps de revenir de sa premire surprise.

Puis-je voir o mne cette porte, et ce qu'il y a plus loin? dit
l'tranger en jetant  la ronde un oeil perant. a ne vous fait
rien?

-- Je vais vous le montrer moi-mme! suivez-moi, ou allez devant.
 votre choix.

L'tranger lui dit de le prcder, et,  la lueur de la torche que
son guide levait en l'air exprs, il fit des trois caves un examen
minutieux. Assur que l'aveugle ne l'avait pas tromp, et qu'il
habitait l tout seul, le visiteur retourna avec son hte  la
premire cave dans laquelle tait un bon feu, et se jeta devant,
tendu par terre, avec un profond gmissement.

Son hte continua ses occupations ordinaires sans paratre songer
 lui davantage. Mais  peine se fut-il endormi (et l'aveugle s'en
aperut aussi promptement que l'et fait un homme dou de la vue
la plus perante), que Stagg s'agenouilla auprs de lui, et lui
passa lgrement mais soigneusement la main sur la figure et sur
le corps.

Il eut un sommeil entrecoup de soubresauts et de gmissements, et
interrompu rarement d'un mot ou deux qu'il murmurait. Ses mains
taient serres, ses sourcils froncs, sa bouche troitement
close. Rien de tout cela n'chappa  l'inventaire exact que
l'aveugle dressa de sa personne; et sentant sa curiosit fortement
excite, comme s'il avait dj pntr quelque chose du secret de
l'inconnu, il resta assis  le surveiller, si l'on peut surveiller
sans voir, et  couter, jusqu' ce qu'il fit grand jour.




CHAPITRE XIX.


La jolie petite tte de Dolly Varden tait encore perdue des
divers souvenirs de la soire, et ses yeux brillants taient
encore blouis d'une foule d'images qui dansaient devant eux comme
des atomes dans les rayons du soleil; parmi ces images figurait
spcialement l'effigie d'un de ses partenaires, jeune carrossier
(avec brevet de matre), lequel lui avait donn  entendre, en lui
offrant la main pour la conduire  sa chaise au moment du dpart,
que son ide fixe et sa rsolution irrvocable taient de ngliger
dsormais ses affaires, et de mourir lentement d'amour pour elle.
La tte de Dolly et ses yeux, disons-nous, et ses penses, et tous
ses sens se trouvaient donc dans un tat d'agitation dsordonne
que la soire justifiait bien, quoiqu'elle et dj trois jours de
date, lorsque, au moment o, assise  table, au djeuner, et fort
distraite, elle lisait sa bonne aventure (c'est--dire de beaux
mariages et de splendides fortunes) dans le rsidu de sa tasse 
th, on entendit un pas dans la boutique. On aperut en mme
temps, par la porte vitre, M. douard Chester, debout au milieu
des serrures et des clefs pleines de rouille, tel que l'Amour au
milieu des roses: comparaison d'une justesse dont l'historien ne
peut nullement se faire honneur, attendu que l'invention
appartient  un autre,  la chaste et modeste Miggs, qui, voyant
le jeune homme du seuil de la porte, o elle tait alors 
nettoyer, se sentit en veine de sentiment, et se permit dans la
foi intrieure de son me virginale cette similitude potique.

Le serrurier, les yeux au plafond et la tte en arrire, tait
justement en ce moment dans le feu de ses communications intimes
avec Tobie, et il n'aperut pas, pour sa part, la personne qui lui
faisait visite, jusqu' ce que Mme Varden, plus vigilante que les
autres, et pri Sim Tappertit d'ouvrir la porte vitre et de
faire entrer le gentleman. Et notez que la bonne dame ne fut pas
fche de trouver son mari en faute, pour lui faire une bonne
morale  propos de rien, sur ce que, par exemple, prendre le matin
une gorge de petite bire, c'tait une coutume pernicieuse,
irrligieuse et paenne, dont les dlices devaient tre laisses 
des pourceaux,  Satan, ou du moins aux sectateurs du pape, et
faire horreur aux justes comme une oeuvre de crime et de pch.
Elle allait sans aucun doute pousser son admonition beaucoup plus
loin; elle y et rattach une longue liste de prceptes d'une
valeur inestimable, si le jeune gentleman, dont l'attitude tait
quelque peu gne et dcontenance pendant qu'elle sermonnait son
mari, ne l'et engage  conclure prmaturment.

Vous m'excuserez, monsieur, j'en suis bien sre, dit Mme Varden
en se levant et lui faisant des rvrences. Varden est si
irrflchi, et il a tellement besoin qu'on lui rappelle... Sim,
apportez une chaise.

M. Tappertit obit avec un geste plein d'une noble fiert, qui
semblait dire qu'il ne voulait pas la refuser, mais qu'il
protestait contre cet attentat  sa dignit.

Vous pouvez vous en aller, Sim, dit le serrurier.

M. Tappertit obit encore, mais toujours sous rserve de
protestation; et en retournant  l'atelier, il commena
srieusement  craindre qu'il ne ft oblig d'en venir 
empoisonner son matre avant la fin de son apprentissage.

Pendant ce temps, douard rpondit aux rvrences de Mme Varden
par les compliments les mieux appropris; cette dame en tait
toute rayonnante: aussi, quand il accepta une tasse de th des
belles mains de Dolly, la mre fut on ne peut plus agrable.

Assurment, s'il y a quelque chose que nous puissions faire,
Varden ou moi, ou bien Dolly elle-mme, pour vous obliger,
monsieur, n'importe quand, vous n'avez qu' le dire, et ce sera
fait, dit Mme Varden.

-- Je vous suis fort oblig assurment, rpliqua douard; vous
m'encouragez  vous dire que je suis justement venu ici pour vous
demander vos bons offices.

Mme Varden fut enchante outre mesure.

Il m'est venu  l'esprit que probablement votre charmante fille
irait  la Garenne soit aujourd'hui soit demain, dit douard en
regardant Dolly; s'il en est ainsi, et que vous consentiez  ce
qu'elle se charge de cette lettre, vous m'obligerez, madame, plus
que je ne saurais vous le dire. La vrit est que, malgr le plus
vif dsir que ma lettre arrive  sa destination, j'ai des raisons
particulires pour ne pas la confier  tout autre moyen de
transport; ce qui fait que, sans votre aide, je serais dans un
extrme embarras.

-- Elle ne devait pas aller de ce ct-l, monsieur, ni
aujourd'hui ni demain, ni en vrit de toute la semaine prochaine,
rpliqua gracieusement la dame; mais nous serons heureux de nous
dranger pour vous, et, si vous le souhaitez, vous pouvez compter
qu'elle ira aujourd'hui. Vous supposeriez peut-tre, ajouta
Mme Varden, et elle regardait son poux en fronant le sourcil, 
voir Varden assis l, sombre et taciturne, qu'il a quelque
objection  cet arrangement; mais n'y faites pas attention, s'il
vous plat: c'est son habitude  la maison; car au dehors il est
assez gai et assez causeur.

Or le fait est que l'infortun serrurier, bnissant son toile de
ce qu'il trouvait sa compagne de si bonne humeur, tait rest
assis avec une radieuse figure, et prenant un plaisir infini 
l'entendre dgoiser si bien. Cette soudaine attaque le prit donc
tout  fait au dpourvu.

Ma chre Marthe, dit-il.

-- Oh oui, bien sr, interrompit Mme Varden, avec un sourire o le
ddain se mlait  l'enjouement. Trs chre! nous savons tous
cela.

-- Mais, ma chre me vous tes entirement dans l'erreur, vous
vous mprenez en vrit. J'tais ravi de vous voir si bonne, si
prompte  obliger; j'attendais, ma chre, avec anxit, je vous le
jure, ce que vous alliez dire.

-- Vous attendiez avec anxit, rpta Mme Varden. Oui vraiment,
je vous remercie, Varden. Vous attendiez, comme vous faites
toujours, que je pusse m'exposer  quelque reproche de votre part
si vous trouviez matire  m'en faire, mais je suis accoutume 
cela dit la dame avec un rire sous cape d'un genre solennel, et
c'est ce qui me console.

-- Je vous donne ma parole. Marthe... dit Gabriel.

-- Laissez-moi vous donner ma parole, mon cher, dit en
l'interrompant sa femme avec un sourire charitable, que lorsqu'il
y a de semblables discussions entre gens maris, le mieux est d'y
couper court. Nous mettrons donc ce sujet de ct s'il vous plat,
Varden. Je ne dsire pas le poursuivre. J'aurais beaucoup  dire,
mais je prfre ne dire rien; je vous prie de n'en pas parler
davantage.

-- Je ne demande pas  en parler davantage, rpliqua le serrurier
piqu.

-- Eh bien donc, en voil assez, dit Mme Varden.

-- Seulement ce n'est pas moi qui ai commenc, ajouta le serrurier
avec bonne humeur, vous devez le reconnatre.

-- Vous n'avez pas commenc, Varden! s'cria sa femme en ouvrant
de grands yeux et regardant la compagnie  la ronde, comme si elle
disait: _Vous entendez cet homme!_ Vous n'avez pas commenc.
Varden, mais vous ne direz pas que je fusse de mauvaise humeur.
Non, vous n'avez pas commenc, oh! mon Dieu non, ce n'est pas
vous, mon cher!

-- Bien, bien, dit le serrurier, voil donc une affaire rgle.

-- Oh oui, rpliqua sa femme, tout  fait. S'il vous convient de
dire que c'est Dolly qui a commenc, mon cher, je ne vous
contredirai pas, je connais mon devoir. J'ai besoin de le
connatre, bien sr, je suis souvent contrainte de me le
reprsenter  l'esprit, quand j'aurais envie de l'oublier un
moment. Je vous remercie, Varden. Et en parlant de la sorte, avec
une puissante dmonstration d'humilit et de clmence, elle croisa
ses mains et regarda encore  la ronde et son sourire disait
clairement: Si vous voulez voir celle qui mrite le premier rang
parmi les femmes martyres, elle est ici, sous vos yeux,
contemplez-la!

Ce petit incident, quoique bien propre  faire ressortir la
douceur et l'amabilit extraordinaires de Mme Varden, tait de
nature  gner la conversation et  dconcerter tout le monde,
sauf cette excellente dame: aussi n'y eut-il que quelques
monosyllabes changs jusqu' ce qu'douard se retirt; ce qu'il
fit bientt, en remerciant un grand nombre de fois la matresse de
la maison de sa condescendance, et en chuchotant  l'oreille de
Dolly qu'il viendrait voir le lendemain s'il n'y avait pas par
hasard rponse  son billet. Dolly vritablement n'avait pas
besoin qu'il le lui dit pour le savoir: car Barnab avec son ami
Grip s'tait gliss chez elle la veille au soir pour la prparer 
la visite qu'elle recevait en ce moment.

Gabriel accompagna douard  la porte de la rue, et revint les
mains dans ses poches; puis, aprs avoir tourn dans la salle
inquiet et mal  son aise, aprs avoir lanc beaucoup de coups
d'oeil obliques vers Mme Varden (qui avec la plus calme des
physionomies tait plonge  cinq brasses de profondeur dans le
Manuel Protestant), il interpella Dolly et lui demanda comment
elle comptait aller  la Garenne. Dolly rpondit que, selon sa
supposition, elle s'y rendrait par la diligence, et regarda madame
sa mre qui, voyant qu'on lui faisait un appel silencieux, plongea
dans le Manuel, et perdit conscience de toutes choses terrestres.

Marthe, dit le serrurier.

-- Je vous entends, Varden, dit sa femme, sans remonter  la
surface.

-- Je suis fch, ma chre amie, que vous ayez des prventions
contre le Maypole et le vieux John: car sans cela, comme la
matine est trs belle et que le samedi n'est pas pour nous un
jour de besogne, nous aurions pu aller tous les trois  Chigwell,
et passer une journe tout  fait agrable.

Mme Varden ferma immdiatement le Manuel, et fondant en larmes,
demanda qu'on la conduist en haut.

Eh bien! qu'avez-vous donc, Marthe? dit le serrurier.

 quoi Marthe rpliqua: Oh! ne me parlez pas, et protesta dans
une espce d'agonie que, si on lui avait dit cela, elle n'aurait
pas voulu croire que ce ft possible.

Mais, Marthe, dit Gabriel en se plaant sur son passage comme
elle se mettait en route pour sa chambre avec l'aide de l'paule
de Dolly, qu'est-ce que vous n'auriez pas cru possible? Dites-moi
le nouveau tort que j'ai maintenant avec vous, voyons, dites-le-
moi; sur mon me je ne le sais pas; le savez-vous, ma fille?
Damnation! cria le serrurier en arrachant sa perruque dans une
sorte de frnsie, personne ne le sait, non vraiment personne, 
moins que ce ne soit Miggs!

-- Miggs, dit Mme Varden languissamment et avec des symptmes
d'une extravagance imminente, Miggs m'est attache, et cela suffit
pour attirer sur elle la haine dans cette maison. Eh bien! oui,
cette fille est une consolation pour moi, si elle ne sait pas
plaire  d'autres.

-- Ce n'est pas toujours une consolation pour moi, cria Gabriel
rendu audacieux par le dsespoir. C'est le malheur de ma vie. Elle
vaut  elle seule toutes les plaies d'gypte!

-- Il y a des gens qui le pensent, je n'en doute pas, dit
Mme Varden. J'tais prpare  cela, c'est naturel, cela va avec
le reste. Lorsque vous m'insultez en face, comme vous le faites,
puis-je m'tonner que vous l'insultiez derrire son dos?

Et ici l'extravagance allant son train Mme Varden pleura, rit,
soupira, frissonna, eut des hoquets et des suffocations, elle dit
qu'elle savait que c'tait folie de sa part, mais qu'elle ne
pouvait pas s'en empcher, et que quand elle serait morte peut-
tre on aurait du chagrin de tout cela, ce qui rellement vu les
circonstances, ne paraissait pas tout  fait aussi probable
qu'elle semblait le croire, et elle en chanta bien plus long sur
la mme gamme. En un mot, elle n'oublia aucune des crmonies qui
accidentent les occasions de ce genre, et s'tant fait soutenir
jusqu'au haut de l'escalier, elle fut dpose dans un tat
spasmodique des plus graves sur son propre lit, o bientt aprs
Mlle Miggs se lana elle-mme  corps perdu sur sa pauvre
matresse.

Le fin mot de toute cette comdie, c'est que Mme Varden dsirait
aller  Chigwell, qu'elle dsirait ne faire aucune concession et
ne donner aucune explication; qu'elle ne voulait y aller qu'autant
qu'on la prierait et supplierait de le faire et qu'elle tait
dcide  ne pas accepter d'autres conditions. En consquence,
aprs un total norme de gmissements et de cris  l'tage
suprieur, aprs qu'on eut bien humect le front de la malade et
frott ses tempes, appliqu sous son nez le sel de corne de cerf,
et ainsi de suite; aprs les pathtiques adjurations que Miggs
appuya d'un grog bien chaud et pas trop faible, et de divers
autres cordiaux, galement d'une vertu stimulante, administrs
d'abord avec une cuiller  th, mais plus tard en doses toujours
croissantes, dont Miggs elle-mme prit sa part, comme mesure
prventive (car la syncope est contagieuse); aprs l'emploi de
tous ces remdes et de beaucoup d'autres trop longs  citer, sinon
 gober; aprs qu'on eut assaisonn le tout de consolations
morales, religieuses et combines, le serrurier s'humilia, et le
but fut atteint.

C'est seulement pour l'amour de la paix et de la tranquillit,
pre, dit Dolly en le pressant de monter  la chambre.

-- Oh! Doll, Doll, dit son bonhomme de pre, si jamais vous avez
un mari  vous!

Dolly jeta un coup d'oeil  la glace.

Bien; quand vous l'aurez ce mari, continua le serrurier, pas de
syncope, mignonne. La syncope trop rpte cause  elle seule plus
de maux domestiques, Doll, que toutes les passions mises ensemble.
Rappelez-vous a, chre petite, si vous voulez tre rellement
heureuse, et vous ne pouvez l'tre, si votre mari ne l'est pas. Un
mot encore dans le tuyau de l'oreille, mon trsor; n'ayez jamais
de Miggs autour de vous!

Avec cet avis il donna un baiser  sa fille sur sa joue en fleur,
et lentement il gagna la chambre de Mme Varden. Cette dame gisait
toute ple et languissante sur sa couche, se rconfortant par la
vue de son dernier chapeau neuf, que Miggs, comme un moyen de
calmer ses sens troubls, dployait sur le bord de son lit dans
l'aspect le plus favorable.

Voici monsieur, mame, dit Miggs. Oh! quel bonheur quand mari et
femme se raccommodent! Oh! penser que lui et elle puissent jamais
avoir un mot ensemble!

Dans l'nergique effusion de ces espces de toasts, qui furent
profrs comme une apostrophe aux cieux en gnral, Mlle Miggs
percha sur sa propre tte le chapeau de sa matresse, croisa ses
mains, et se mit  pleurer.

Je ne peux pas retenir mes larmes, cria Miggs. Je ne le saurais
mme quand je devrais m'y noyer. Elle a un tel esprit de clmence
et de misricorde! elle va oublier tout ce qui s'est pass, et
elle ira avec vous, monsieur. Oh! oui, lui fallt-il aller au bout
du monde, elle irait avec vous.

Mme Varden, avec un sourire plein de langueur, blma doucement la
camriste de cet enthousiasme, et lui reprsenta en mme temps
qu'elle se sentait beaucoup trop mal  son aise pour se hasarder 
sortir ce jour-l.

Oh! non, vous ne l'tes pas trop, mame, en vrit, vous ne l'tes
pas trop, dit Miggs. J'en appelle  monsieur; monsieur sait que
vous ne l'tes pas trop, mame. Le bon _hair_, le mouvement de la
voiture, vous feront du bien, mame; il ne faut pas vous laisser
abattre, il ne le faut pas rellement. N'est-ce pas, monsieur,
qu'elle doit se lever pour l'amour de nous tous? C'est prcisment
ce que j'tais en train de lui dire. Elle doit se souvenir de
nous, si elle s'oublie elle-mme. Monsieur vous persuadera, mame,
j'en suis sre. Voici Mlle Dolly prte  partir, vous savez, avec
monsieur et avec vous, et tous trois si heureux et si contents.
Oh! cria Miggs, en se remettant  pleurer, avant de quitter la
chambre, dans une grande motion, jamais je n'ai vu d'anglique
crature comme elle pour son esprit de clmence; jamais, jamais je
n'en ai vu. Monsieur non plus n'en a jamais vu; non, ni personne
au monde, jamais!

Pendant cinq minutes environ, Mme Varden fit une douce opposition
aux prires de son mari, lequel lui rptait qu'elle l'obligerait
en prenant un jour de plaisir; mais  la fin elle cda, se laissa
persuader, et lui accordant une amnistie (dont tout le mrite,
disait elle avec humilit, revenait au Manuel Protestant, et non
pas  elle), elle exprima le dsir que Miggs vnt l'aider 
s'habiller. Miggs fut prompte  venir, et nous ne ferons que
rendre justice aux efforts runis de la matresse et de la
servante en constatant que la bonne dame lorsqu'elle descendit
aprs un certain temps, quipe d'une faon complte pour le
voyage, paraissait jouir, comme s'il ne s'tait rien pass, de la
meilleure sant imaginable.

Quant  Dolly, elle tait l aussi, la perle et le modle des
jolis minois, pare d'une gentille petite mante couleur cerise,
avec le capuchon rabattu sur sa tte, et sur le haut de ce
capuchon il y avait un petit chapeau de paille garni de rubans
couleur cerise, et pos un tantinet de ct, juste assez pour en
faire la plus agaante et la plus perverse coiffure qu'et jamais
invente une malicieuse marchande de modes. Et, sans parler de la
manire dont ce systme d'ornements couleur cerise ajoutait du
brillant  ses yeux, ou rivalisait avec ses lvres, ou rpandait
sur sa figure une nouvelle fleur de beaut, elle portait un si
cruel petit manchon, et une paire de souliers si capables de vous
fendre le coeur, et elle tait entoure et enveloppe, s'il est
permis de le dire, de tant de coquetteries aggravantes de toute
espce, que quand M. Tappertit, tenant la tte du cheval, vit la
jeune fille sortir seule de la maison, la tentation lui vint de
l'attirer dans la chaise et de fuir au galop comme un fou. Et il
l'et incontestablement fait sans les doutes qui l'assigrent au
sujet de Gretna-Green: il ignorait le chemin le plus court, il ne
savait pas s'il fallait monter la rue ou la descendre, tourner 
droite ou tourner  gauche, si, en supposant qu'on emportt
d'assaut toutes les barrires sur le chemin, le forgeron de la
localit, en dfinitive, les marierait  crdit, ce qui, vu le
caractre clrical du personnage qui prte son office complaisant
 la chose, parut, mme  son imagination excite, d'une telle
invraisemblance, qu'il hsita. Pendant qu'il tait l hsitant, et
lanant  Dolly des regards de ravisseur en chaise de poste  six
chevaux, son matre et sa matresse sortirent de chez eux avec la
fidle Miggs, et l'occasion propice s'vanouit pour jamais, car la
carriole cria sur ses ressorts, et Mme Varden fut dedans, et la
carriole cria de nouveau et plus que la premire fois, et le
serrurier fut dedans, et la chaise bondit, comme si elle avait un
lger battement de coeur, et Dolly fut dedans et la chaise partit,
et sa place resta vide, et il ne resta plus que lui et cette
lugubre Miggs debout, ensemble, dans la rue.

Le brave serrurier tait d'aussi bonne humeur que s'il ne ft rien
arriv qui le contrarit pendant les douze derniers mois; Dolly
tait tous sourires et toutes grces, et Mme Varden tait agrable
au del de tout prcdent. Comme ils roulaient cahots  travers
les rues en parlant de chose et d'autre, devinez qui l'on aperut
sur le trottoir: c'tait le carrossier lui-mme, ayant un air si
distingu que personne ne pouvait croire qu'il se fut jamais
autrement occup d'une voiture que pour s'y faire promener, et
saluer de l les pitons comme un noble personnage. Il est bien
sr que Dolly fut confuse quand elle rendit le salut; il est bien
sr que les rubans couleur cerise tremblrent un peu lorsqu'elle
rencontra ses mlancoliques regards qui semblaient dire. J'ai
tenu ma parole, j'ai commenc, l'affaire va un train du diable, et
vous en tes la cause Il resta l fix sur le sol comme une
statue, suivant l'expression de Dolly comme une pompe, suivant
l'expression de Mme Varden, jusqu' ce qu'ils eussent tourn le
coin de la rue, et, quand son pre dclara qu'il fallait que ce
garon-l ft bien impudent, quand sa mre demanda avec tonnement
quelle pouvait tre l'intention de ce jeune homme, Dolly redevint
toute rouge, si rouge que son capuchon plit.

Mais ils n'en continurent pas moins gaiement leur voyage. Le
serrurier, dans l'imprudente plnitude de son coeur, levait le
coude  toutes sortes d'endroits, et trahissait la plus troite
intimit avec toutes les tavernes de la route et tous les
hteliers et hteliers, amicales relations que partageait
vritablement le petit cheval, car il s'arrtait de lui-mme.
Jamais gens ne furent plus heureux de voir d'autres gens, que ces
hteliers et htelires de contempler M. Varden et Mme Varden et
Mlle Varden. Ne descendrez-vous pas? disait l'un -- Il faut
absolument que vous montiez chez nous, disait un autre. -- Si vous
nous refusez de goter si peu que ce soit de quelque chose, je me
fcherai et je serai convaincue que vous tes fiers, disait une
troisime personne du sexe fminin, et ainsi de suite au point que
ce n'tait pas tant un voyage qu'une marche solennelle, une scne
d'hospitalit qui se prolongeait du commencement  la fin. Il
tait assez flatteur de jouir d'une pareille estime; aussi
Mme Varden ne dit rien sur le moment, et fut de l'affabilit la
plus dlicieuse, mais quelle masse de tmoignages elle recueillit
ce jour-l contre l'infortun serrurier, pour en faire usage au
besoin! Jamais on n'en fit pareille collection dans une enqute
matrimoniale.

Avec le temps, avec un temps assez long, car ils ne furent pas peu
retards par ces interruptions agrables, ils atteignirent la
lisire de la fort et, aprs la plus agrable promenade sous les
arbres en berceau, ils arrivrent enfin au Maypole. Le joyeux
hol ho! du serrurier amena vite  son porche le vieux John, et
aprs lui Joe, si transports l'un et l'autre  la vue de ces
dames, que pendant un moment il leur fut tout  fait impossible
d'articuler un mot de bienvenue, ni de faire autre chose que
s'bahir.

Joe, toutefois, ne s'oublia qu'un moment; il revint vite  lui,
poussa de ct son pre somnolent (M. Willet parut concevoir de
cette bousculade une profonde, une inexprimable indignation), et
s'lanant dehors comme un trait, il se trouva en mesure d'aider
ces dames  descendre. Il fallait que Dolly descendt la premire.
Joe l'eut dans ses bras; oui, le temps seulement de compter
jusqu' un, Joe l'eut dans ses bras. Rayon de bonheur!

Il serait difficile de dcrire quelle plate et banale affaire ce
fut aprs cela d'aider Mme Varden  descendre; mais Joe le fit, et
de la meilleure grce du monde. Mais le vieux John, qui, ayant une
vague et nbuleuse ide que Mme Varden ne l'aimait pas, n'tait
pas bien sr qu'elle ne ft pas venue dans des intentions d'assaut
et de bataille, prit courage, dit qu'il esprait qu'elle allait
bien, et s'offrit  la conduire dans la maison. Cette offre tant
reue d'une faon amicale, ils se dirigrent ensemble vers
l'intrieur; Joe et Dolly suivirent, bras dessus bras dessous
(encore du bonheur!); Varden composait l'arrire-garde.

Le vieux John ne fut pas content qu'on ne se ft assis dans le
comptoir, et, personne n'y faisant objection, ce fut dans le
comptoir qu'on entra. Tous les comptoirs sont de petits endroits
bien commodes; mais le comptoir du Maypole tait le plus mignon,
le plus confortable et le plus complet que l'esprit humain et
jamais invent. Il y avait de si merveilleuses bouteilles dans le
vieux casier en bois de chne; des pots si brillants qui
pendillaient  des chevilles, inclins  peu prs d'avance dans la
position voulue pour qu'un homme altr les portt  ses lvres;
il y avait de si solides barillets de Hollande rangs sur des
tablettes; un si grand nombre de citrons suspendus par des filets
spars, formant l'odorant bosquet dont il a dj t question
dans cette chronique, et suggrant, avec des pains de sucre d'un
blanc de neige, amoncels auprs, l'ide d'un punch exquis au del
de toute connaissance humaine; il y avait de tels cabinets, de
telles armoires, de tels tiroirs pleins de pipes, de telles places
pour serrer une foule de choses dans l'embrasure des fentres, le
tout bourr jusqu' la gorge de comestibles, de liquides ou
d'assaisonnements savoureux; enfin, et pour couronner tout cela,
comme symbole des immenses ressources de l'tablissement et de son
dfi aux consommateurs de pouvoir en venir  bout, il y avait un
si monstrueux fromage!

C'aurait t un pauvre coeur, incapable de jamais se rjouir... le
coeur le plus pauvre, le plus faible, le plus aqueux qui battit
jamais, que celui qui ne se serait pas senti rchauff devant le
comptoir du Maypole. Ce n'est toujours pas celui de Mme Varden,
car il prit feu  l'instant. Il ne lui et pas t plus possible
de faire des reproches  John Willet parmi ces dieux domestiques,
les barillets et les bouteilles, les citrons et les pipes, et le
fromage, que de lui prendre son propre couteau  dcouper, si
luisant, pour le poignarder du coup. Le menu du dner aussi avait
de quoi attendrir un sauvage. Un peu de poisson, dit John  la
cuisinire, et quelques ctelettes de mouton panes, avec beaucoup
de ketchup[20] et une bonne salade, et un jeune poulet rti, et un
plat de saucisses  la pure de pommes de terre, ou quelque chose
de ce genre. Quelque chose de ce genre! Voyez donc les ressources
de ces auberges! Indiquer ngligemment des plats qui taient en
eux-mmes une espce de dner de premire classe et de jour de
fte, et qui convenaient  un repas de noce, les appeler quelque
chose de ce genre n'tait-ce pas comme s'il avait dit: Si vous
n'avez pas un jeune poulet, vous nous servirez, en fait de
volaille, quelque autre bagatelle, par exemple un faisan, peut-
tre! Et la cuisine donc, avec sa chemine large comme une
caverne, en voil une cuisine o il ne semblait pas que l'art de
cuisiner et des limites, o vous pouviez croire  n'importe quoi
de tout ce qu'on aurait pu vous raconter des choses qui se
mangent! Mme Varden revint au comptoir aprs avoir contempl ces
merveilles, la tte tout tourdie de ravissement. Sa capacit
comme mnagre n'tait pas assez vaste pour les embrasser toutes.
Elle fut contrainte d'aller dormir. Cela faisait mal de rester les
yeux ouverts au milieu d'une telle immensit. Durant ce sommeil,
Dolly, dont le coeur et la tte couraient gaiement sur d'autres
sujets, passa la porte du jardin, et regardant de temps en temps
derrire elle (mais ce n'tait pas, croyez-le bien, pour voir si
Joe l'avait aperue), d'un pied lger suivit dans les champs, pour
remplir sa mission  la Garenne, un petit sentier de traverse
qu'elle connaissait fort bien; et, moi qui vous parle, j'ai t
inform, et je le crois dur comme fer, que vous auriez vu peu
d'objets aussi agrables que la mante et les rubans couleur
cerise, lorsqu'ils voltigeaient le long des vertes prairies,  la
brillante lumire du jour, comme de petits tourdis qu'ils
taient.




CHAPITRE XX.


L'orgueil qu'elle ressentait de la mission confie  son adresse,
et la grande importance qu'elle en tirait naturellement, l'eussent
trahie aux yeux de toute la maison, s'il lui avait fallu essuyer
les regards de ses habitants; mais, comme Dolly avait jou mainte
et mainte fois dans chaque passage et chaque sombre pice, au
temps de son enfance, et que, depuis, elle avait t l'humble amie
de Mlle Haredale, dont elle tait la soeur de lait, elle en
connaissait aussi bien les tres que cette jeune personne elle-
mme. Ne prenant donc pas d'autres prcautions que de retenir son
haleine et de marcher sur la pointe du pied devant la porte de la
bibliothque, elle alla droit  la chambre d'Emma, comme une
visiteuse privilgie.

C'tait la chambre la plus gaie de l'difice. La pice tait sans
doute sombre comme le reste; mais la jeunesse et la beaut rendent
une prison joyeuse (sauf, hlas! que l'isolement les y tiole) et
prtent quelques-uns de leurs propres charmes  la plus lugubre
scne. Oiseaux, fleurs, livres, dessins, musique, et mille choses
de ce genre, mille gracieux tmoignages des affections et des
proccupations fminines, remplissaient de plus de vie et de
sympathie humaine cette seule pice que la maison tout entire ne
semblait faite pour en contenir. Il y avait un coeur dans cette
chambre; et celui qui a un coeur ne manque jamais de reconnatre
la silencieuse prsence d'un coeur comme le sien.

Dolly en avait incontestablement un, et pas trop coriace, je vous
assure, quoiqu'il y et autour un petit brouillard de vellits
coquettes comparable  ces vapeurs qui environnent le soleil de la
vie dans son matin et obscurcissent un peu son lustre. Aussi,
quand Emma, s'tant leve pour aller  sa rencontre et l'ayant
baise affectueusement sur la joue, lui eut dit, avec son calme
ordinaire, qu'elle avait t bien malheureuse, les larmes vinrent
aux yeux de Dolly, et elle se sentit plus chagrine qu'elle ne
pouvait le dire; mais un moment, aprs il lui arriva de relever
les yeux, de les voir dans la glace, et ils avaient en vrit
quelque chose de si excessivement agrable, que tout en soupirant
elle sourit, et se sentit tonnamment console.

J'ai entendu parler de cela, mademoiselle, dit Dolly, et c'est
vraiment fort pnible; mais, quand les choses sont au pis, elles
ne peuvent que tourner au mieux.

-- Mais tes-vous sre qu'elles sont au pis? demanda Emma avec un
triste sourire.

-- Eh! mais, je ne vois pas comment elles pourraient donner moins
d'esprances. Je ne le vois rellement pas, dit Dolly. Et, pour
qu'elles commencent  changer, je vous apporte quelque chose.

-- Ce n'est point de la part d'douard?

Dolly fit un signe de tte et sourit; elle tta dans ses poches
(il y avait des poches  cette poque-l) en affectant de craindre
qu'elle ne ft jamais capable de trouver ce qu'elle cherchait, ce
qui rehaussa grandement son importance, puis elle finit par
produire la lettre. Lorsque Emma eut bien vite rompu le cachet et
dvor l'criture, les yeux de Dolly, par un de ces tranges
hasards dont on ne saurait rendre compte, errrent de nouveau dans
la direction de la glace. Elle ne put s'empcher de se dire qu'en
effet le carrossier devait souffrir beaucoup, et de plaindre tout
 fait le pauvre jeune homme.

C'tait une longue lettre, une trs longue lettre, crite en
ligns serres sur les quatre pages, et encore entrecroises, qui
plus est; mais ce n'tait pas une lettre consolante, car Emma
pendant sa lecture s'arrta de temps en temps pour mettre son
mouchoir sur ses yeux. Il est certain que Dolly s'merveilla fort
de la voir en proie  une si grande affliction: car une affaire
d'amour devait tre, dans son ide, un des meilleurs badinages,
une des plus piquantes et des plus amusantes choses de la vie.
Mais elle considra comme positif en son esprit que tout ceci
venait de l'extrme constance de Mlle Haredale, et que, si elle
voulait s'prendre de quelque autre jeune gentleman, de la faon
la plus innocente du monde, juste assez pour maintenir son premier
amant  l'tiage des grandes eaux de la passion, elle se
trouverait soulage d'une manire sensible.

Bien sr, c'est ce que je ferais si c'tait moi, pensa Dolly.
Rendre ses amants malheureux, c'est assez lgitime et tout  fait
lgitime; mais se rendre malheureuse soi-mme, pas de a.

Toutefois un tel langage aurait mal russi; elle demeura donc
assise  regarder en silence. Force lui fut d'avoir une patience
du plus gentil temprament: car, lorsque la longue lettre eut t
lue une fois d'un bout  l'autre, elle fut relue une seconde fois,
et, lorsqu'elle eut t lue deux fois d'un bout  l'autre, elle
fut relue une troisime fois. Durant cette ennuyeuse sance, Dolly
trompa de son mieux la lenteur du temps; elle frisa sa chevelure
sur ses doigts, en s'aidant du miroir dj consult plus d'une
fois, et se fit quelques boucles assassines.

Toute chose a son terme. Les jeunes amoureuses elles-mmes ne
peuvent pas lire ternellement les lettres qu'on leur crit. Avec
le temps le paquet fut repli, et il ne resta plus qu' crire la
rponse.

Mais comme cela promettait d'tre une oeuvre qui exigerait aussi
du temps, Emma le remit aprs le dner, disant qu'il fallait
absolument que Dolly dnt avec elle. Dolly s'tait d'avance
propos de le faire; il n'y eut donc pas besoin de la presser
extrmement, et ce point rgl, les deux amies sortirent pour se
promener dans le jardin.

Elles flnrent en tous sens le long des alles de la terrasse,
parlant continuellement (Dolly, du moins, ne dparla pas une
minute), et donnant  ce quartier de la lugubre maison une gaiet
complte: non qu'on les entendt parler haut ni qu'on les vt rire
beaucoup; mais elles taient toutes les deux si bien tournes, et
il faisait une si douce brise ce jour-l, et leurs lgers
vtements, et les brunes boucles de leur chevelure paraissaient si
libres et si joyeuses dans leur abandon, et Emma tait si belle,
et Dolly avait un teint si ros, et Emma avait une taille si
dlicate, et Dolly tait si rondelette, et en un mot il n'y a pas
de fleurs dans aucun jardin comme ces fleurs-l, quoi qu'en disent
les horticulteurs; la maison et le jardin semblaient bien aussi le
savoir: il n'y avait qu' voir la mine radieuse qu'ils avaient.

Aprs la promenade vint le dner, puis la lettre fut crite, puis
il y eut encore quelque petite causerie, dans le cours de laquelle
Mlle Haredale saisit l'occasion d'accuser Dolly de certaines
tendances coquettes et volages; on aurait cru que Dolly prenait
ces accusations pour des compliments, et qu'elle s'en amusait
extrmement. La trouvant tout  fait incorrigible, Emma consentit
 son dpart, mais non sans lui avoir confi auparavant cette
importante rponse dont jamais on ne pouvait avoir assez de soin;
et elle la gratifia, en outre, d'un joli petit bracelet pour lui
servir de souvenir. L'ayant agraf au bras de sa soeur de lait, et
lui ayant derechef, moiti plaisamment moiti srieusement,
conseill de s'amender dans ses friponnes coquetteries, car Emma
savait que Dolly aimait Joe au fond du coeur (ce que Dolly niait
avec force en multipliant d'altires protestations, et qu'elle
esprait bien rencontrer mieux que cela en vrit! et ainsi de
suite), Mlle Haredale lui dit adieu; et aprs l'avoir rappele,
elle lui donna pour douard quelques messages supplmentaires,
qu'une personne dix fois plus grave que Dolly aurait eu de la
peine  retenir, et elle la congdia enfin.

Dolly lui dit adieu, et, sautant avec lgret les marches de
l'escalier, elle arriva  la porte de la terrible bibliothque,
devant laquelle elle allait repasser sur la pointe du pied,
lorsque cette porte s'ouvrit, et tout  coup parut M. Haredale.
Or, Dolly avait ds son enfance associ avec l'ide de ce
gentleman celle de quelque chose d'affreux comme un fantme, sa
conscience tant d'ailleurs au mme moment agite de remords, la
vue de l'oncle d'Emma la jeta dans un tel dsordre d'esprit
qu'elle ne put ni le saluer ni s'chapper; elle prouva un grand
tressaillement, et puis elle resta l, les yeux baisss, immobile
et tremblante.

Venez ici, petite fille, dit M. Haredale en la prenant par la
main. J'ai  vous parler.

-- S'il vous plat, monsieur, il faut que je me dpche, balbutia
Dolly, et... et vous m'avez effraye en m'abordant d'une manire
si soudaine, monsieur. J'aimerais mieux m'en aller, monsieur, si
vous tiez assez bon pour me le permettre.

-- Immdiatement, dit M. Haredale, qui pendant ce temps l'avait
conduite dans la bibliothque, dont il avait ferm la porte. Vous
vous en irez tout de suite. Vous venez de quitter Emma?

-- Oui, monsieur, il n'y a qu'une minute; mon pre m'attend,
monsieur; ayez la bont, s'il vous plat...

-- Je sais, je sais, dit M. Haredale. Rpondez  cette question.
Qu'avez-vous apport ici aujourd'hui?

-- Apport ici, monsieur? balbutia Dolly.

-- Vous me direz la vrit, j'en suis sr. N'est-ce pas?

Dolly hsita un instant, et quelque peu enhardie par le ton de
M. Haredale, elle dit enfin: Eh bien, monsieur, c'tait une
lettre.

-- De M. douard Chester, naturellement. Et vous remportez la
rponse?

Dolly hsita de nouveau, et, faute de mieux, elle fondit en
larmes.

Vous vous alarmez sans motif, dit M. Haredale. Pourquoi ces
enfantillages? Assurment vous pouvez me rpondre. Vous savez que
je n'aurais qu' poser la question  Emma, pour connatre aussitt
la vrit. Avez-vous la rponse sur vous?

Dolly avait, comme on dit, son petit caractre, et, se voyant
alors joliment aux abois, elle le dploya de son mieux.

Oui, monsieur, rpliqua-t-elle, toute tremblante et effraye
qu'elle tait; oui, monsieur, je l'ai. Vous pouvez me tuer si vous
voulez, monsieur, mais je ne m'en dessaisirai pas. J'en suis trs
fche, mais je ne la livrerai pas; voil, monsieur.

-- Je loue votre fermet et votre franchise, dit M. Haredale.
Soyez assure que je dsire aussi peu vous ravir votre lettre que
votre vie. Vous tes une trs discrte messagre et une bonne
fille.

Ne se sentant point la pleine certitude, comme elle l'avoua plus
tard, qu'il n'allait pas sauter sur elle  la faveur de ces
compliments, Dolly se tint loigne de lui autant qu'elle put et
pleura de nouveau, dcide  dfendre sa poche (o tait la
lettre) jusqu' la dernire extrmit.

J'ai quelque intention, dit M. Haredale aprs un court silence,
pendant lequel un sourire, alors qu'il regarda Dolly, avait perc
le sombre nuage de mlancolie naturelle rpandue sur sa figure, de
procurer une compagne  ma nice car sa vie est trs solitaire.
Aimeriez-vous cette position? Vous tes la plus ancienne amie
qu'elle ait, et vous avez  notre prfrence les meilleurs titres.

-- Je ne sais, monsieur, rpondit Dolly, craignant un peu qu'il ne
voult se moquer d'elle, je ne peux rien vous dire. J'ignore ce
qu'on en penserait  la maison, je ne peux pas vous donner mon
opinion l-dessus, monsieur.

-- Si vos parents n'y avaient pas d'objections, en auriez-vous
pour votre compte? dit M. Haredale. Allons, c'est une question
toute simple,  laquelle il est ais de rpondre.

-- Aucune absolument que je sache monsieur, rpliqua Dolly. Je
serais fort heureuse sans doute d'tre auprs de Mlle Emma, car
c'est toujours un bonheur pour moi.

-- Trs bien, dit M. Haredale. Voil tout ce que j'avais  vous
dire, vous brlez de vous en aller, libre  vous, je ne vous
retiens plus.

Dolly ne se laissa point retenir, et n'attendit point qu'il
l'essayt: car ces mots n'eurent pas sitt fui des lvres de
M. Haredale, que Dolly avait fui aussi de la chambre et de la
maison, et se retrouvait dans les champs.

La premire chose qu'elle fit, comme de raison, quand elle revint
 elle-mme et qu'elle considra le grand moi o elle venait
d'tre, ce fut de repleurer de nouveau, et la seconde, lorsqu'elle
rflchit au succs de sa rsistance, ce fut de rire de tout son
coeur. Les larmes une bonne fois bannies cdrent la place aux
sourires et Dolly finit par rire tant, mais tant, qu'il lui fallut
s'appuyer contre un arbre et donner carrire  ses transports.
Quand elle ne put pas rire davantage, et qu'elle en fut tout 
fait fatigue, elle rajusta sa coiffure, scha ses yeux, regarda
derrire elle avec une joie bien vive et bien triomphante les
chemines de la Garenne qui allaient bientt disparatre  sa vue,
et poursuivit sa route.

Le crpuscule tait survenu, et l'obscurit augmentait d'une
manire rapide dans la campagne; mais Dolly tait si familiarise
avec le sentier, pour l'avoir travers bien souvent, qu'elle
s'apercevait  peine de la brune, et n'prouvait aucun malaise
d'tre seule. D'ailleurs, il y avait le bracelet  admirer; et
quand elle l'eut bien frott et se le fut offert en perspective au
bout de son bras tendu, il tincelait et reluisait si
magnifiquement  son poignet, que le contempler dans tous les
points de vue, et en tournant le bras de toutes les faons
possibles, tait devenu une occupation tout  fait absorbante. Il
y avait la lettre, aussi, et qui lui semblait si mystrieuse, si
ruse, quand elle la tira de sa poche, et qui contenait tant
d'criture sur ses pages, que de la tourner, et retourner, en se
demandant de quelle manire elle commenait, de quelle manire
elle finissait, et ce qu'elle disait tout du long, cela devint un
autre sujet d'occupation continuelle. Entre le bracelet et la
lettre, il y eut bien assez  faire sans penser  autre chose; et,
en les admirant tour  tour, Dolly chemina gaiement.

Comme elle passait par une porte d'chalier[21], l o le sentier
tait troit et flanqu de deux haies garnies d'arbres de place en
place, elle entendit tout prs d'elle un frlement qui la fit
s'arrter soudain. Elle couta. Tout tait tranquille, et elle
poursuivit sa route, non pas absolument avec frayeur, mais avec un
peu plus de vitesse qu'avant peut-tre; il est possible aussi
qu'elle ft un peu moins  son aise, car une alerte de ce genre
est toujours saisissante.

Elle n'eut pas sitt repris sa marche, qu'elle entendit le mme
son, semblable au bruit d'une personne qui se glisserait  pas de
loup le long des buissons et des broussailles. Regardant du ct
d'o ce bruit paraissait venir, elle s'imagina presque pouvoir
distinguer une forme rampante. Elle s'arrta derechef. Tout tait
tranquille comme avant. Elle se remit en marche, dcidment plus
vite cette fois, et elle essaya da chanter doucement  part elle.
Bon! encore! il fallait donc que ce ft le vent.

Mais comment arrivait-il que le vent soufflt seulement
lorsqu'elle marchait, et qu'il cesst de souffler lorsqu'elle
restait immobile? Elle s'arrta sans le vouloir en faisant cette
rflexion, et le frlement s'arrta galement. Elle ressentait en
ralit de la frayeur  prsent, et elle hsitait encore sur ce
qu'elle devait faire, quand des branches craqurent, se cassrent,
et un homme plongeant au travers vint se planter en face d'elle et
tout prs d'elle.




CHAPITRE XXI.


Ce fut pour Dolly un soulagement inexprimable lorsqu'elle reconnut
en la personne qui avait pntr de force dans le sentier d'une
faon si soudaine, et qui maintenant se trouvait debout
prcisment sur son passage, Hugh du Maypole; elle profra son nom
d'un accent de dlicieuse surprise, d'un accent sorti du coeur.

C'tait vous? dit-elle. Que je suis heureuse de vous voir!
Comment pouviez-vous m'effrayer ainsi?

En rponse  cela, il ne dit rien du tout, mais resta parfaitement
immobile  la regarder.

Est-ce que vous tes venu  ma rencontre? demanda Dolly.

Hugh fit un signe de tte affirmatif, et marmotta quelque chose
dont le sens tait qu'il l'avait attendue, et qu'il croyait la
revoir plus tt.

Je supposais bien qu'on enverrait au-devant de moi, dit Dolly,
grandement rassure par les paroles de Hugh.

-- Personne ne m'a envoy, rpondit-il d'un air maussade. Je suis
venu de mon chef.

Les rudes manires de ce garon, et son extrieur trange et
inculte, avaient souvent rempli la jeune fille d'une crainte
vague, mme quand il y avait l d'autres personnes; et cette
crainte tait cause qu'elle s'loigna involontairement de lui. La
pense d'avoir en lui un compagnon venu de son chef, dans cet
endroit solitaire, et lorsque les tnbres se rpandaient avec
rapidit autour d'eux, renouvela et mme augmenta les alarmes
qu'elle avait ressenties d'abord.

Si l'air de Hugh n'avait t que hargneux et passivement farouche,
comme d'habitude, elle n'aurait pas eu pour sa compagnie plus de
rpugnance qu'elle n'en avait toujours prouv; peut-tre mme
et-elle t bien aise de cette escorte. Mais il y avait dans ses
regards une espce de grossire et audacieuse admiration qui la
terrifia. Elle jetait sur lui des coups d'oeil timides, incertaine
si elle devait avancer ou reculer, et lui, debout, la regardait
comme un beau Satyre; et ils restrent ainsi pendant quelque temps
sans bouger ni rompre le silence. Enfin Dolly prit courage, le
dpassa d'un bond, et marcha prcipitamment.

Pourquoi donc vous essoufflez-vous  m'viter? dit Hugh, en
accommodant son pas  celui de la jeune fille et se tenant tout
prs d'elle.

-- Je veux rentrer le plus vite possible, et d'ailleurs vous
marchez trop prs de moi, rpondit Dolly.

-- Trop prs! dit Hugh en se baissant sur elle au point qu'elle
pouvait sentir l'haleine de celui-ci sur son front. Pourquoi trop
prs? Vous tes toujours fire avec moi, mistress.

-- Je ne suis fire avec personne. Vous me jugez mal, rpondit
Dolly. Tenez-vous en arrire, s'il vous plat, ou allez-vous-en.

-- Non, mistress, rpliqua-t-il en cherchant  mettre le bras de
la jeune fille dans le sien. J'irai avec vous.

Elle se dgagea, et serrant sa petite main, elle le frappa avec
toute la bonne volont possible. Ce coup fit clater de rire Hugh
du Maypole, ou plutt il poussa un rugissement jovial; et lui
passant son bras autour de la taille, il la retint dans sa forte
treinte aussi aisment que si elle et t un oiseau.

Ha, ha, ha! bravo, mistress! Frappez encore. Meurtrissez-moi la
figure, arrachez-moi les cheveux, dracinez-moi la barbe, j'y
consens, pour l'amour de vos beaux yeux. Frappez encore,
matresse. Allons. Ha, ha, ha! a me fait plaisir.

-- Lchez-moi, cria-t-elle, en s'efforant avec les deux mains de
se dbarrasser de lui. Lchez-moi tout de suite.

-- Vous feriez bien d'tre moins cruelle pour moi, mon adorable,
dit Hugh, vous feriez bien, en vrit. Voyons, pourquoi tes-vous
toujours si fire? Mais je ne vous en fais pas de reproche. J'aime
 vous voir fire comme cela. Ha, ha, ha! Vous ne pouvez pas
cacher votre beaut  un pauvre garon; c'est toujours a.

Elle ne lui fit aucune rponse; mais, comme il ne l'avait pas
encore empche de continuer sa marche, elle avanait le plus vite
qu'elle pouvait.  la fin, tandis qu'elle marchait avec
prcipitation, dans sa terreur, et qu'il l'treignait davantage,
la force manqua  la pauvre enfant, et elle ne put pas aller plus
loin.

Hugh, cria la jeune fille haletante, si vous me laissez, je vous
donnerai quelque chose, tout ce que j'ai, et je ne dirai jamais un
mot de ceci  me qui vive.

-- C'est ce que vous avez de mieux  faire, rpondit-il. coutez,
petite colombe, c'est ce que vous avez de mieux  faire. Tout le
monde d'alentour me connat, et l'on sait ce dont je suis capable,
quand je veux. Si jamais vous tes tente de parler de cela,
arrtez-vous avant que les mots s'chappent de vos lvres, et
pensez au mal que vous attireriez, en jasant, sur quelques ttes
innocentes dont vous ne voudriez pas qu'il tombt un cheveu.
Faites-moi de la peine, et je leur en ferai, et quelque chose de
plus en retour. Je ne me soucie pas plus de leur peau que si
c'taient des chiens, pas mme autant. Et pourquoi m'en
soucierais-je? Il n'y a pas de jour o je ne fusse plus dispos 
tuer un homme qu'un chien. Je n'ai jamais t pein de la mort
d'un homme dans toute ma vie, et la mort d'un chien m'a fait de la
peine.

Il y avait quelque chose de si compltement sauvage dans le
caractre de ces expressions, dans les regards et les gestes dont
elles taient accompagnes, que la frayeur de Dolly lui donna une
nouvelle vigueur, et la rendit capable de se dgager par un
soudain effort et de courir de toute sa vitesse. Mais Hugh tait
aussi agile et vigoureux, aussi rapide  la course que n'importe
quel coureur dans toute l'Angleterre. Ce ne fut qu'une vaine
dpense d'nergie; car, avant que la fugitive et fait cent pas,
il l'entoura une seconde fois de ses bras.

Doucement! chrie, doucement! Voudriez-vous donc fuir le rude
Hugh, qui ne vous aime pas moins que n'importe quel galant de
salon?

-- Oui, je le voudrais, dit-elle en s'efforant de se dgager de
nouveau. Je le veux. Au secours!

--  l'amende, pour avoir cri ainsi, dit Hugh. Ha, ha, ha! une
amende, une gentille amende, que vont payer vos lvres. Tenez, je
me paye moi-mme. Ha, ha, ha!

-- Au secours! Au secours! Au secours!

Comme elle poussait ce cri perant avec toute la vhmence qu'elle
pouvait y mettre, on entendit un cri rpondre au sien, puis un
autre, et un autre encore.

Merci, mon Dieu! s'cria la jeune fille, dans l'ivresse de la
dlivrance. Joe, cher Joe, par ici. Au secours!

Hugh cessa son attaque, et resta irrsolu pendant un moment; mais
les cris, approchant de plus en plus et arrivant vite sur eux, le
forcrent de prendre une prompte rsolution. Il relcha Dolly,
chuchota d'un air de menace: Vous n'avez qu' lui conter a, et
vous en verrez les suites. Puis sautant par-dessus la haie, il
disparut en un instant. Dolly s'lana comme une flche, et courut
se jeter tout bellement dans les bras ouverts de Joe Willet.

Qu'y a-t-il? tes-vous blesse? Qu'tait-ce donc? Qui tait-ce?
O est-il?  quoi ressemblait-il? Telles furent les premires
paroles qui jaillirent de la bouche de Joe, avec un grand nombre
d'expressions encourageantes et d'assurances qu'elle n'avait plus
rien  craindre. Mais la pauvre petite Dolly tait si hors
d'haleine et si terrifie que, pendant quelque temps, elle ne put
lui rpondre, et resta pendue  l'paule de son librateur,
sanglotant et pleurant comme si son coeur voulait se briser.

Joe n'avait pas la moindre objection  sentir Dolly suspendue 
son paule; non, pas la moindre, quoique cela froisst
pitoyablement les rubans couleur cerise, et tt  l'lgant petit
chapeau toute espce de forme. Mais il ne supporta pas la vue de
ses larmes; cela lui alla au fond du coeur. Il essaya de la
consoler, se pencha sur elle, lui chuchota quelques mots, d'aucuns
prtendent qu'il lui donna quelques baisers, mais c'est une fable.
Quoi qu'il en soit, Joe dit toutes les affectueuses et tendres
choses qu'il put imaginer, et Dolly le laissa continuer sans
l'interrompre une seule fois, et dix bonnes minutes se passrent
avant qu'elle ft en tat de relever la tte et de le remercier.

Qu'est-ce donc qui vous a effraye? dit Joe.

Un homme, un inconnu l'avait suivie, rpondit-elle; il avait
commenc par lui demander l'aumne, puis il en tait venu  des
menaces de vol, menaces qu'il tait prt de mettre  excution, et
qu'il aurait excutes si Joe n'tait accouru  temps pour la
dfendre. La manire hsitante et confuse dont elle dit tout cela
fut attribu par Joe  l'effroi qu'elle avait prouv, pour le
moment. Il ne souponna pas la vrit le moins du monde.

Arrtez-vous avant que ces mots s'chappent de vos lvres! Cent
fois durant cette soire, et bien des fois  une poque
postrieure, quand la rvlation monta pour ainsi dire  sa
langue, Dolly se rappela l'avertissement de Hugh, et se retint de
parler. Une terreur de cet homme profondment enracine chez elle,
la certitude que sa froce nature, une fois excite, ne reculerait
devant rien, et la conviction que, si elle l'accusait, sa colre
et sa vengeance se dchargeraient pleinement sur Joe, son
librateur: ce furent l des considrations qu'elle n'eut pas le
courage de surmonter, des motifs trop puissants de garder le
silence pour qu'elle en pt triompher.

Joe, de son ct, tait beaucoup trop heureux pour pousser ses
questions avec une grande curiosit; et Dolly tant, du sien,
encore trop tremblante pour marcher sans appui, ils avancrent
trs lentement et, selon lui, trs agrablement, jusqu' ce que
les lumires du Maypole furent tout prs, plus brillantes que
jamais pour leur faire un joyeux accueil. Alors Dolly s'arrta
tout  coup et poussa un demi-cri d'effroi.

La lettre!

-- Quelle lettre? cria Joe.

-- Celle que j'apportais. Je l'avais  la main. Mon bracelet
aussi, dit-elle en serrant de sa main le poignet de l'autre. Je
les ai perdus tous les deux.

-- Ne faites-vous que de vous en apercevoir? dit Joe.

-- Je les ai laisss tomber ou on me les a pris, rpondit Dolly,
tandis qu'elle fouillait en vain dans sa poche et secouait ses
vtements. Ils n'y sont plus, ils ont disparu tous les deux.
Malheureuse fille que je suis!  ces mots, la pauvre Dolly, qui,
pour lui rendre justice, tait absolument aussi chagrine d'avoir
perdu la lettre que le bracelet, pleura de nouveau et gmit sur
son destin d'une faon trs touchante.

Joe la consola en l'assurant qu'aussitt qu'il l'aurait mise en
sret au Maypole, il retournerait  l'endroit avec une lanterne
(car il faisait maintenant tout  fait noir), et chercherait
scrupuleusement les objets perdus, qu'il trouverait, selon la plus
grande probabilit, car il n'tait pas vraisemblable que quelqu'un
et depuis pass par l, et elle n'avait pas la conviction que ces
objets lui eussent t soustraits. Dolly le remercia trs
cordialement de son offre, en avouant qu'elle n'esprait gure
qu'il russt dans ses recherches; et de la sorte, avec beaucoup
de lamentations du ct de Dolly, et beaucoup de paroles d'espoir
du ct de Joe, et une extrme faiblesse du ct de Dolly, et le
plus tendre empressement  la soutenir du ct de Joe, ils purent
atteindre enfin le comptoir du Maypole, o le serrurier, sa femme
et le vieux John, prolongeaient encore un joyeux festin.

M. Willet reut la nouvelle de l'accident de Dolly avec cette
surprenante prsence d'esprit et cette promptitude d'locution qui
le distinguaient d'une faon si minente et le plaaient au-dessus
des autres hommes. Mme Varden exprima sa sympathie pour la douleur
de sa fille en la grondant vertement de revenir si tard; et le bon
serrurier se partagea entre les consolations et les baisers qu'il
donnait  Dolly et les poignes de main qu'il prodiguait  Joe, ne
pouvant assez le louer et le remercier.

Sur cet article, le vieux John tait loin d'tre d'accord avec son
ami: car, outre qu'en thse gnrale il n'avait aucun got pour
les esprits aventureux, il lui vint  l'ide que, si son fils et
hritier avait t srieusement endommag dans une batterie, cela
aurait eu des consquences sans aucun doute dispendieuses,
gnantes, et peut-tre mme prjudiciables aux affaires du
Maypole. Pour cette raison, et aussi parce qu'il ne regardait pas
d'un oeil favorable les jeunes filles, mais plutt les
considrait, avec le sexe fminin tout entier, comme une espce de
bvue de la nature, il sortit du comptoir sous un prtexte, et
alla secouer sa tte en particulier devant le chaudron en cuivre.
Inspir et incit par ce silencieux oracle, il fit du coude
quelques signes clandestins  Joe, en guise de paternel reproche
et de douce admonition, comme pour lui dire: Tu ferais mieux de
t'occuper de tes affaires, au lieu de faire des sottises
pareilles.

Joe, toutefois, prit sur une planche la lanterne et l'alluma:
puis, s'armant d'un solide bton, il demanda si Hugh tait dans
l'curie.

Il dort, tendu devant le feu de la cuisine, monsieur, dit
M. Willet. Que lui voulez-vous?

-- Je veux l'emmener avec moi pour chercher ce bracelet, rpondit
Joe. Hol! venez ici, Hugh.

Dolly devint ple comme la mort et se sentit toute prte 
s'vanouir. Quelques moments, aprs Hugh entra d'un pas
chancelant, en s'tirant et billant selon son habitude, et ayant
tout  fait l'air d'avoir t rveill d'un profond somme.

Ici, dormeur ternel! dit Joe en lui donnant la lanterne.
Emportez cela et amenez le chien. Malheur  cet individu si nous
l'attrapons!

-- Quel individu? grogna Hugh en frottant ses yeux et se secouant.

-- Quel individu! rpliqua Joe qui, dans sa bouillante valeur, ne
pouvait pas rester en place. Vous sauriez de quel l'individu il
s'agit, si vous tiez un peu plus vigilant. Il est bien digne de
vous et de ceux qui vous ressemblent, paresseux gant que vous
tes, de passer le temps  ronfler dans le coin d'une chemine,
quand les filles des honntes gens ne peuvent traverser mme nos
paisibles prairies  la chute du jour sans tre attaques par des
voleurs, et effrayes au point que cela compromet leurs prcieuses
vies.

-- Jamais ils ne me volent, moi, cria Hugh en riant. Je n'ai rien
 perdre. Mais c'est gal, je les assommerais aussi volontiers que
d'autres. Combien sont-ils?

-- Un seul, dit Dolly d'une voix faible, car tout le monde la
regardait.

-- Et quelle espce d'homme, mistress? dit Hugh, en lanant sur le
jeune Willet un coup d'oeil si lger, si rapide, que ce qu'il
avait de menaant fut perdu pour tous except pour elle.  peu
prs de ma taille?

-- Non, pas si grand, rpliqua Dolly, qui savait  peine ce
qu'elle disait.

-- Son costume, dit Hugh en la regardant d'une manire perante,
ressemblait-il  quelqu'un des ntres? Je connais tous les gens
des alentours, et peut-tre que je mettrais sur la voie de cet
homme, si j'avais un simple renseignement pour me guider.

Dolly balbutia et redevint ple; puis elle rpondit qu'il tait
envelopp d'un habit trs ample et que sa figure tait cache par
un mouchoir, et qu'elle ne saurait fournir d'autres dtails de
signalement.

Alors il est probable que vous ne le reconnatriez pas si vous le
voyiez, dit Hugh avec un malicieux sourire qui montra ses dents.

-- Je ne le reconnatrais pas, rpliqua Dolly; et elle fondit de
nouveau en larmes. Je souhaite de ne pas le revoir. Penser  lui
m'est insupportable: je ne peux mme en parler davantage. Monsieur
Joe, je vous en prie, n'allez pas  la recherche de ces objets. Je
vous conjure de ne pas aller avec cet homme.

-- De ne pas aller avec moi! cria Hugh. Ne semble-t-il pas que je
sois un pouvantail pour eux tous? Ils ont tous peur de moi. Ah
bien! par exemple, mistress, vous ne savez donc pas que j'ai le
plus tendre coeur qu'il y ait au monde. J'aime toutes les dames,
madame, dit Hugh en se tournant vers la femme du serrurier.

Mme Varden mit l'opinion que, s'il disait vrai, il devrait en
mourir de honte; des sentiments pareils convenant mieux, selon
elle,  un musulman plong dans la nuit de l'erreur, ou  un
sauvage des les, qu' un zl protestant. D'aprs la conclusion
qu'elle tira de l'tat imparfait des principes moraux de Hugh,
elle mit ensuite l'opinion qu'il n'avait sans doute jamais tudi
le Manuel. Hugh admettant qu'il ne l'avait jamais lu, pour
plusieurs raisons, dont la premire tait qu'il ne savait pas
lire, Mme Varden dclara avec beaucoup de svrit qu'il devrait
encore bien plus mourir de honte; elle lui recommanda fortement
d'conomiser l'argent de ses menus plaisirs pour l'acquisition
d'un exemplaire de ce livre, dont il ferait bien, aprs cela,
d'apprendre le contenu par coeur en toute diligence.

Elle tait encore  dvelopper ce texte, quand Hugh, d'une manire
quelque peu incrmonieuse et irrvrente, suivit son jeune matre
dehors, la laissant difier sans fin le reste de la compagnie.
C'est ce qu'elle continua de faire, et, trouvant que les yeux de
M. Willet taient fixs sur elle avec une apparence de profonde
attention, elle lui adressa graduellement la totalit de son
discours; elle lui fit une leon morale et thologique d'une
longueur considrable, dans la conviction qu'elle oprait sur lui
les effets les plus merveilleux. Voici cependant la simple vrit:
quoique ses yeux fussent tout grands ouverts et qu'il vt devant
lui une femme dont la tte,  force de la regarder longtemps et
fixement, lui avait sembl devenir si grosse petit  petit qu'elle
eut bientt rempli le comptoir, M. Willet tait bel et bien
endormi, et il demeura ainsi pench en arrire sur sa chaise, les
mains dans ses poches, jusqu' ce que le retour de son fils
l'arracha au sommeil. On l'entendit soupirer profondment, car il
lui restait une vague ide d'avoir rv de porc marin aux
lgumes, vision de ses sommeils qu'il fallait imputer sans aucun
doute  la circonstance d'avoir entendu Mme Varden prononcer
frquemment le mot Grce avec l'accent oratoire. Or, ce mot,
entrant dans le cerveau de M. Willet pendant que la porte en tait
entre-bille, et s'y accouplant avec les mots aprs le repas
qui erraient tout autour, lui suggra, par le souvenir des
_grces_, l'ide de ce mets particulier avec l'espce de lgumes
qui l'accompagne d'ordinaire.

Les recherches n'avaient eu aucun succs. Joe avait tt le long
du sentier une douzaine de fois dans l'herbe, dans le foss  sec
et dans la haie, mais tout cela en vain. Inconsolable de sa double
perte, Dolly crivit  Mlle Haredale un billet qui lui donnait l-
dessus les mmes renseignements qu'elle avait donns dj au
Maypole, et Joe se chargea de remettre ce billet en mains propres,
le lendemain, ds qu'il y aurait quelqu'un de lev dans la maison.
Aprs cela, on s'assit pour prendre le th dans le comptoir. Il y
eut une prodigalit peu commune de rties beurres, et, afin que
les voyageurs n'prouvassent pas de faiblesse par dfaut de
nourriture, et en faisant pour ainsi dire une bonne petite halte 
mi-chemin entre le dner et le souper, on n'oublia pas quelques
savoureuses bagatelles sous forme de larges grillades de lard bien
soignes, cuites  point et toutes fumantes, qui exhalrent un
parfum dlicieux et apptissant.

Mme Varden, bonne protestante d'ailleurs, ne protestait jamais
contre un bon repas, ou il fallait donc que les mets fussent trop
peu cuits ou trop cuits, ou qu'il y et n'importe quoi qui et
altr son humeur. L'aspect de ces excellentes prparations
augmentant beaucoup son entrain, elle qui venait de dire que les
bonnes oeuvres n'taient rien sans la foi, dclara de la manire
la plus gaie que le jambon et la rtie taient quelque chose. Bien
plus, sous l'influence de ces salutaires stimulants, elle reprocha
vivement  sa fille d'tre abattue et dcourage (ce qu'elle
considrait comme une disposition d'esprit condamnable), et elle
remarqua, en tendant son assiette pour prendre encore un morceau,
qu'au lieu de se dsoler de la perte d'une babiole et d'une
feuille de papier, elle ferait bien mieux de rflchir aux
privations des missionnaires dans les pays trangers, o ces bons
chrtiens poussent le dvouement jusqu' ne vivre que de salade.

Les accidents divers d'une semblable journe sont bien faits pour
occasionner quelques fluctuations dans le thermomtre humain, et
surtout lorsque cet instrument est d'une construction aussi
dlicate et d'une aussi grande sensibilit que celui de
Mme Varden. Ainsi, au dner, Mme Varden se tint  la chaleur
d't; elle fut sereine, souriante, dlicieuse. Aprs le dner, le
vin lui avait donn un coup de soleil qui l'leva au moins d'une
demi-douzaine de degrs; on n'avait jamais vu pareille
enchanteresse. Maintenant elle tait redescendue  la chaleur
d't,  l'ombre; et lorsque le th fut fini, et que le vieux
John, tirant de son casier de chne une bouteille d'un certain
cordial, insista pour qu'elle en bt deux verres  petits traits
et fort lentement, elle remonta et se tint fixe  quatre-vingt-dix
pendant une heure un quart. Instruit par l'exprience, le
serrurier profita de cette sereine temprature pour fumer sa pipe
sous le porche, et, grce  sa conduite prudente, il tait
pleinement en mesure, quand baissa le thermomtre, de partir
aussitt pour retourner au logis.

En consquence le cheval fut attel, et la chaise amene devant la
porte. Joe, que rien n'aurait pu dissuader de leur servir
d'escorte jusqu' ce qu'ils eussent pass la partie la plus
solitaire et la plus terrible de la route, fit sortir en mme
temps de l'curie la jument grise; et, aprs avoir aid Dolly 
monter en voiture (encore du bonheur!), il sauta en selle
gaiement. Puis, aprs qu'on eut dit plusieurs fois bonsoir aux
voyageurs, qu'on leur eut recommand de s'envelopper, qu'en
dirigeant sur eux le rayon des lumires on leur eut tendu leurs
manteaux et leurs chles, la carriole roula et Joe trotta auprs,
du ct de Dolly, cela va sans dire, et presque tout contre la
roue.




CHAPITRE XXII.


C'tait une belle et brillante nuit. Malgr son abattement, Dolly
regardait les toiles avec une attitude et d'une manire si propre
 ensorceler (elle le savait bien), que Joe en avait perdu la
tte, et que, si jamais un homme s'enfona, c'est trop peu dire
jusqu'aux oreilles et par-dessus la tte, mais plutt par-dessus
le Monument et le dme de Saint-Paul, dans le fin fond de l'amour,
cet homme-l, c'tait lui, la chose tait claire comme le jour. La
route tait fort bonne: ce n'tait pas une route  cahots, ni mme
une route ingale; et cependant Dolly, de sa petite main, voulut
se retenir  la chaise durant tout le trajet. Quand il y aurait eu
l derrire lui un excuteur avec sa hache leve en l'air et prt
 le dcoller s'il touchait cette main, Joe n'aurait pas pu
s'empcher de le faire. Aprs avoir mis sa propre main sur celle
de Dolly comme par hasard, et l'avoir retire au bout d'une
minute, il en vint  chevaucher tout le long de la route, sans
retirer sa main du tout. On et dit que l'escorte avait cette
consigne, comme partie importante de son service, et qu'elle
n'avait pas quitt le Maypole pour autre chose. Le plus curieux
incident de ce petit pisode, c'est que Dolly avait l'air de ne
pas s'en apercevoir. Elle semblait si pleine d'innocence, si
sainte nitouche quand elle tournait ses yeux sur lui, que c'en
tait agaant.

Elle parla nanmoins; elle parla de sa frayeur et de l'arrive de
Joe  son secours, et de sa reconnaissance, et de sa crainte de ne
pas l'avoir assez remerci, et de l'esprance que dsormais ils
vivraient comme une bonne paire d'amis et de mille choses de ce
genre. Et quand Joe exprima l'espoir, au contraire, qu'ils ne
vivraient pas comme une bonne paire d'amis, Dolly parut
extrmement surprise, et elle exprima l'espoir qu'ils ne seraient
toujours pas des ennemis; et, quand Joe lui demanda s'ils ne
pourraient pas tre quelque chose de mieux qu'amis ou ennemis,
tout  coup Dolly de dcouvrir une toile plus tincelante que
toutes les autres toiles, et d'y appeler l'attention du jeune
homme, et d'tre mille fois plus pleine d'innocence et plus sainte
nitouche que jamais.

Ils poursuivaient de cette faon leur voyage, chuchotant plutt
qu'ils ne parlaient, et souhaitant que la route s'allonget  peu
prs de douze fois sa longueur naturelle; c'tait, du moins, le
souhait de Joe, lorsque, au moment de sortir de la fort et de
dboucher dans la partie la plus frquente de la route, ils
entendirent le bruit des pas d'un cheval allant au grand trot. Ce
bruit, devenu vite plus distinct,  mesure qu'il approchait,
arracha  Mme Varden un cri perant, auquel rpondit cette
exclamation: Ami! pousse par le cavalier qui arriva aussitt
tout haletant, et arrta son cheval auprs d'eux.

Encore cet homme! cria Dolly en frissonnant.

-- Hugh, dit Joe, quelle commission vous a-t-on donne?

-- Celle de revenir avec vous, rpondit-il en lanant  la fille
du serrurier un secret coup d'oeil. C'est lui qui m'envoie.

-- Mon pre? dit le pauvre Joe. Et il ajouta  voix basse cette
apostrophe trs peu filiale: Il ne me croira donc jamais assez
grand pour me protger moi-mme?

-- Oui, votre pre, rpliqua Hugh  la premire partie de la
question. Il dit que depuis quelque temps les routes ne sont pas
sres, et qu'il vaut mieux que vous n'y soyez pas seul.

-- En ce cas, allez toujours, dit Joe, je ne reviens pas encore.

Hugh obit, et on continua le voyage. Par caprice ou par got, il
chevaucha immdiatement devant la chaise, et de cette position il
tournait sans cesse la tte pour regarder en arrire. Dolly sentit
qu'il la regardait; mais elle dtourna ses yeux et craignit de les
lever une seule fois, tant tait grande la terreur qu'il lui
inspirait.

Cette interruption, en veillant Mme Varden, qui avait dormi
jusque-l la tte incline, sauf pendant une minute ou deux de
temps en temps, lorsqu'elle reprenait ses sens pour gronder le
serrurier, qui se permettait de la retenir et l'empcher de choir
de la voiture en inclinant ainsi la tte, vint mettre des entraves
 la conversation, qui se chuchotait tout bas, et la rendit fort
difficile  reprendre. Effectivement, avant qu'on et fait un
autre mille, Gabriel arrta, selon le dsir de sa femme, et cette
bonne dame dclara positivement que Joe ne ferait point un pas de
plus sous aucun prtexte, et qu'elle n'en voulait point entendre
parler. Ce fut en vain que, de son ct, Joe protesta qu'il
n'tait nullement fatigu, qu'il tournerait bride tout  l'heure,
qu'il voulait seulement les voir sains et saufs au del de tel ou
tel endroit, et ainsi de suite. Mme Varden s'obstina, et, quand
elle s'obstinait, il n'y avait pas de pouvoir terrestre capable
d'en venir  bout.

Bonsoir, puisqu'il faut vous le dire, dit Joe avec un peu de
tristesse.

-- Bonsoir, dit Dolly. Elle aurait bien ajout: Gardez-vous de
cet homme, ne vous y fiez pas, je vous en prie; mais Hugh avait
retourn son cheval et il se trouvait tout prs d'eux. Elle ne put
donc faire autre chose que de souffrir que Joe lui serrt les
doigts, et, quand la voiture fut  quelque distance, de regarder
en arrire et d'agiter sa main, tandis qu'il tait encore arrt
sur le lieu de leur sparation, avec cette grande et sombre figure
de Hugh auprs de lui.

 quoi pensa-t-elle en revenant au logis? Le carrossier eut-il
dans ses mditations une place aussi favorise que celle qu'il
avait occupe le matin? C'est ce qu'on ignore. Ils arrivrent
enfin  la maison; enfin, car la route tait longue, et les
gronderies de Mme Varden ne la raccourcissaient pas du tout.
Miggs, entendant le bruit des roues, fut aussitt  la porte.

Les voil, Simmun! les voil! cria Miggs en claquant des mains et
sortant pour aider sa matresse  descendre. Apportez une chaise,
Simmun. Eh bien! vous ne vous en tes pas trouve plus mal, n'est-
ce pas, mame? Je suis sre que vous vous sentez mieux dans votre
assiette que si vous tiez reste  la maison. Oh! misricorde,
que vous avez froid! Bont divine, monsieur, mais c'est un vrai
glaon.

-- Je n'y peux rien, ma bonne fille. Vous feriez mieux de
l'emmener se chauffer, dit le serrurier.

-- Monsieur en parle bien  son aise, mame, dit Miggs d'un ton
compatissant; mais, au fond, je suis sre qu'il n'est pas si
insensible qu'il le parat. Aprs ce qu'il a vu de vous
aujourd'hui, je croirai toujours qu'il a des sentiments plus
affectueux dans le coeur que sur les lvres. Entrez, venez vous
asseoir auprs du feu: je vous en ai fait un qui est si bon!
Venez.

Mme Varden agra le conseil et entra. Le serrurier la suivit les
mains dans ses poches, et M. Tappertit fit rouler la carriole vers
une remise voisine.

Ma chre Marthe, dit le serrurier lorsqu'on fut arriv  la salle
 manger, si vous vous occupiez vous-mme de Dolly, ou si vous
laissiez les autres s'en occuper, peut-tre ce tendre soin serait-
il plus raisonnable. Elle a eu peur, voyez-vous, et elle n'est pas
du tout bien ce soir.

En effet, Dolly s'tait jete sur le sofa, sans faire attention 
toutes les belles petites choses qui, le matin, lui avaient donn
tant d'orgueil; et, la figure ensevelie dans ses mains, elle
pleurait beaucoup, mais beaucoup.

 la premire vue de ce phnomne (car les manifestations de ce
genre n'taient nullement une habitude chez Dolly, qui apprenait
plutt, par l'exemple de sa mre,  les viter le plus possible),
Mme Varden exprima sa conviction qu'il n'y avait jamais eu de
femme aussi tourmente qu'elle; que sa vie tait une scne
continuelle d'preuves; que, quand elle tait dispose par hasard
 se sentir un peu plus gaie, aussitt son entourage venait, d'une
manire ou d'autre, faire l'office de rabat-joie, et que, comme
elle s'tait donn un peu de bon temps ce jour-l, et le ciel
savait si elle s'en donnait souvent, elle allait maintenant en
payer la folle enchre: toutes jrmiades que Miggs accueillit par
un assentiment complet. La pauvre Dolly, nanmoins, ne se trouvait
pas mieux d'tre rconforte de la sorte; sa situation empirait,
au contraire. Voyant donc qu'elle tait rellement malade,
Mme Varden et Miggs furent toutes deux prises de compassion et se
mirent  la soigner srieusement.

Mais, alors mme, leur bont prit la forme habituelle de leur
caractre; et, quoique Dolly ft vanouie, il devint vident pour
l'intelligence la plus borne que c'tait Mme Varden qui
souffrait. De mme, quand Dolly commena  se trouver mieux, et
passa  cette priode o les matrones tiennent qu'on peut
appliquer avec succs les remontrances et les raisonnements, sa
mre lui reprsenta, les larmes aux yeux, que si elle avait eu de
l'moi et du chagrin ce jour-l, elle devait se rappeler que
c'tait le lot commun de l'humanit, et spcialement celui des
femmes, qui, pendant tout le cours de leur existence, ne devaient
pas s'attendre  autre chose, et qui n'avaient rien de mieux 
faire que de supporter leurs peines avec douceur et rsignation.
Mme Varden la supplia de se rappeler encore que l'un de ces jours
elle aurait, selon toute probabilit,  faire violence  ses
sentiments, au point de se marier; et que le mariage, comme elle
pouvait le voir chaque jour de sa vie (et elle ne le voyait que
trop), tait un tat qui exigeait un grand courage et une grande
patience. Elle lui exposa avec de vives couleurs que si elle
(Mme Varden), en se dirigeant  travers cette valle de larmes, ne
se ft pas appuye sur de forts principes de devoir, qui seuls la
tenaient sur ses pieds et l'empchaient de tomber d'puisement,
elle serait dans sa fosse depuis bien des annes et, alors, que
serait devenue, je vous le demande, cette me en peine (elle
entendait par l le serrurier), qui ne pouvait voir que par ses
yeux, qui avait tant besoin d'elle, son toile et son fanal, pour
guider ses pas dans les tnbres de la vie?

Mlle Miggs plaa aussi son mot  mme fin. En vrit, en vrit je
vous le dis, Mlle Dolly pouvait prendre exemple sur sa digne mre,
car elle l'avait toujours dit et le dirait toujours, dt-elle la
minute d'ensuite tre pendue ou cartele, c'tait bien la femme
la plus douce, la plus aimable, la plus clmente, la plus capable
de souffrir longtemps qu'on pt jamais imaginer. Elle ajouta que
le simple rcit de ses perfections avait opr un changement
salutaire dans l'me de sa propre belle-soeur; qu'elle et son
mari, qui vivaient avant comme chien et chat, et avaient
l'habitude de se lancer  la tte chandeliers de cuivre,
couvercles de marmite, fers  repasser, et toutes les marques les
plus pesantes de leur ressentiment, taient maintenant le couple
le plus heureux et le plus tendre qu'il y et au monde, ainsi
qu'on pouvait le voir chaque jour en s'adressant Cour du Lion
d'or, numro 27, seconde sonnette au montant  droite. Puis
faisant un retour rapide sur elle-mme, comme sur un vase[22]
indigne de comparaison, mais qui avait bien aussi son petit
mrite, elle la supplia de se bien mettre dans l'ide que sa
susdite mre unique et chrie, d'une faible constitution et d'une
nature excitable, avait eu constamment  supporter, dans la vie
domestique, des afflictions auprs desquelles larrons et voleurs
n'taient rien, et que cependant jamais elle n'avait cd ni 
l'affaissement, ni au dsespoir, ni  la colre furieuse; mais
que, comme on dit  la boxe, elle avait toujours pris le dessus
avec une physionomie joyeuse, et gagn le prix, comme si de rien
n'tait. Quand Miggs eut fini son solo, sa matresse reprit sa
partie, et toutes deux ensemble, se donnant le la, excutrent un
duo dont voici le refrain: Mme Varden tait la vertu accomplie,
mais perscute; et M. Varden, reprsentant du sexe masculin dans
cet appartement, tait une crature d'habitudes vicieuses et
brutales, un mari tout  fait insensible aux bndictions
conjugales dont il jouissait. Enfin, sous le masque de la
sympathie, elles dployrent contre lui une tactique si habile et
si raffine, que quand Dolly, remise de sa dfaillance, embrassa
son pre avec tendresse, comme pour rendre tmoignage  sa bont,
Mme Varden exprima le solennel espoir que cela lui servirait de
leon pour le reste de sa vie, et qu'il rendrait toujours
dornavant un peu plus de justice au mrite des femmes, dsir que
Mlle Miggs, par des reniflements et des quintes de toux
alternatifs plus loquents que le plus long discours, tmoigna
partager entirement.

Mais la grande joie du coeur de Miggs fut que non seulement elle
recueillit tous les dtails de ce qui tait arriv, mais qu'elle
eut le suprme dlice de les communiquer  M. Tappertit, pour
mettre sa jalousie  la torture: car ce gentleman, vu
l'indisposition de Dolly, avait t pri de souper dans la
boutique, et son repas lui avait t apport l par les belles
mains de Mlle Miggs en personne.

Oh, Simmun! dit la jeune demoiselle; les tranges choses qui se
sont passes aujourd'hui! Oh! misricorde, Simmun!

M. Tappertit, qui n'tait pas de trs bonne humeur, et  qui
Mlle Miggs dplaisait, surtout quand elle plaait sa main sur son
coeur tout haletant, parce que son manque de contour n'tait
jamais plus apparent, lui lana une oeillade du style le plus
superbe, et ne daigna pas montrer la moindre curiosit.

Je n'ai jamais vu pareille chose, ni qui que ce soit non plus,
poursuivit Miggs. S'occuper d'elle! en voil une ide! Faire
attention  elle, comme si ce n'tait pas perdre son temps! Quelle
plaisanterie! H, h, h!

Voyant qu'il s'agissait d'une dame, M. Tappertit invita d'une
faon hautaine la belle amie  tre plus explicite, et  lui
apprendre ce qu'elle entendait par elle.

Eh mais, cette Dolly, dit Miggs en donnant  ce nom un accent
oratoire des plus aigus; mais, ma parole d'honneur, Joseph Willet
est un brave jeune homme, et il la mrite; a, c'est positif.

-- Femme! dit M. Tappertit en sautant  bas du comptoir o il
tait assis, prenez garde!

-- Ciel, Simmun! cria Miggs, avec un tonnement affect; vous
m'effrayez  mourir. Qu'est-ce qu'il y a?

-- Il est des cordes dans le coeur humain, dit M. Tappertit en
brandissant en l'air le couteau qui lui servait  couper son pain
et son fromage, qu'il vaut mieux ne pas faire vibrer. Voil ce
qu'il y a.

-- Oh! trs bien, si vous tes en colre, dit Miggs, lui tournant
le dos comme pour s'en aller.

-- En colre ou pas en colre, dit M. Tappertit, la retenant par
le poignet, qu'entendez-vous par l, Jzabel? Qu'alliez-vous me
dire? rpondez-moi.

Nonobstant cette incivile exhortation, Miggs fit volontiers ce
dont elle tait requise, et lui raconta comme quoi leur jeune
matresse, tant seule dans les prairies pass la brune, avait t
attaque par trois ou quatre hommes de grande taille, qui
l'auraient enleve et peut-tre assassine, si Joseph Willet
n'tait survenu  temps, ne les avait mis, de sa seule main, tous
en fuite, et ne l'avait dlivre, ce qui le rendait l'objet de la
durable admiration de ses semblables en gnral, et de l'ternel
amour de la reconnaissante Dolly Varden.

Trs bien, dit M. Tappertit en respirant fortement, lorsque
l'histoire eut t acheve, et rebroussant ses cheveux jusqu' ce
qu'ils se tinssent roides et droits sur le haut de sa tte; ses
jours sont compts.

-- Oh! Simmun!

-- Je vous le rpte, dit l'apprenti, ses jours sont compts.
Laissez-moi; allez-vous-en.

Miggs partit sur son ordre, mais peut-tre moins par docilit que
par envie d'aller glousser de rire toute seule  son aise.
Lorsqu'elle eut donn carrire  sa gaiet, elle retourna dans la
salle  manger, o le serrurier, stimul par le bonheur de se
sentir enfin tranquille et par Toby, tait devenu causeur, et
semblait dispos  passer gaiement en revue les incidents de sa
journe. Mais Mme Varden, dont la religion pratique (chose assez
commune) tait volontiers de l'ordre rtrospectif, coupa court 
ses causeries en dclamant contre les pchs qu'entranent des
rgalades comme celle d'aujourd'hui, et en soutenant qu'il tait
grandement l'heure d'aller au lit. Elle alla donc au lit avec une
physionomie aussi farouche et aussi lugubre que celle du lit
d'apparat du Maypole; et le reste de l'tablissement alla
galement au lit bientt aprs la matresse.




CHAPITRE XXIII.


Le crpuscule avait fait place  la nuit depuis quelques heures,
et il tait plus que l'aprs-midi dans ces quartiers de la ville
que le monde consent  habiter, car le monde tait alors, comme
maintenant, retir dans des dimensions trs restreintes et log 
son aise dans un espace circonscrit, quand M. Chester s'tendit
sur un sofa, dans son cabinet de toilette au Temple, s'amusant 
la lecture de quelque livre.

Il s'habillait par intermittences, pour se donner moins de mal 
la fois, et, comme il avait dj fait la moiti de la besogne, il
tait  prendre un long repos. Compltement vtu, quant  ses
pieds et  ses jambes, dans la plus correcte mode du jour, il
avait encore le reste de sa toilette  faire. L'habit tait tendu
comme un lgant pouvantail, sur son chevalet spcial; le gilet
tait dploy de la faon la plus avantageuse; les divers articles
de parure taient sparment tals dans l'ordre le plus
attrayant; et nanmoins il restait assis l, ses jambes pendillant
entre le sofa et le parquet, les yeux fixs sur son livre avec
autant d'attention que si toutes ces belles choses ne lui
donnaient seulement pas la tentation de se lever.

Sur mon honneur, dit-il en levant enfin ses yeux au plafond, de
l'air d'un homme qui rflchit srieusement  ce qu'il vient de
lire; sur mon honneur, voil bien la plus capitale composition,
les penses les plus dlicates, le code de morale le plus
distingu, les plus gentlemanesques sentiments qu'il y ait au
monde. Ah! Ned, Ned, si vous vouliez seulement former votre esprit
par de tels prceptes, nous ne pourrions que nous entendre 
merveille sur toutes les questions qui viendraient  s'agiter
entre nous!

Cette apostrophe fut adresse, comme le reste de la remarque, au
vide de l'air, car douard n'tait pas prsent, son pre tait
tout seul.

Milord Chesterfield, dit-il en appuyant doucement sa main sur le
livre, lorsqu'il le dposa, si j'avais seulement pu profiter de
votre gnie assez tt pour former mon fils sur le modle que vous
avez laiss  tous les pres sages, nous serions riches  prsent
l'un et l'autre. Shakespeare tait incontestablement trs
distingu dans son genre; Milton a du bon, quoique prosaque; lord
Bacon est profond, un vrai connaisseur: mais l'crivain qui doit
tre  jamais l'orgueil de son pays, c'est milord Chesterfield.

Il redevint pensif, et le cure-dent fut mis en rquisition.

Je me croyais vraiment un homme du monde passablement accompli,
poursuivit-il; je me flattais d'tre suffisamment vers dans tous
ces petits arts et ces grces qui distinguent les hommes du monde
des rustres et des paysans, et sparent leur caractre de ces
sentiments horriblement vulgaires qu'on appelle le caractre
national. En dehors de toute prvention naturelle en ma faveur, je
croyais pouvoir me rendre cette justice. Et pourtant, dans chaque
page de cet crivain clair, je trouve quelque sduisante
hypocrisie que je n'avais jamais rencontre auparavant, quelque
principe suprieur d'gosme auquel j'tais absolument tranger.
Je rougirais tout  fait de moi-mme devant cette prodigieuse
crature, si ses principes mmes ne nous apprenaient  ne rougir
de n'importe quoi. Quel homme tonnant! Quel vritable grand
seigneur! Un roi ou une reine peut faire un lord, mais le diable
seul et les Grces peuvent faire un Chesterfield.

Les hommes qui sont ptris de fausset et de perfidie essayent
rarement de se dissimuler ces vices; et toutefois, en se les
avouant  eux-mmes, ils prtendent aux vertus qu'ils feignent le
plus de mpriser. Car, disent-ils, il y a de l'honntet 
confesser la vrit. Tous les hommes sont comme nous; seulement
ils n'ont pas la candeur d'en convenir. Plus de tels hypocrites
affectent de nier que la sincrit existe sur la terre, plus ils
voudraient qu'on crt qu'ils la possdent sous sa forme la plus
hardie; et c'est ainsi qu' leur insu ces philosophes rendent  la
vrit un hommage qui mettra contre eux les rieurs au jour du
jugement.

M. Chester, aprs avoir exalt son auteur favori par cet lan
d'enthousiasme, reprit son livre dans l'excs de son admiration;
et il se disposait  continuer la lecture de cette sublime morale,
quand il fut troubl par un bruit trange  la porte extrieure.
Il lui semblait que son domestique barrait le passage  quelque
visiteur dsagrable.

Il est tard pour un crancier impatient, dit-il en levant ses
sourcils avec une expression d'tonnement aussi indolente que si
le bruit et t dans la rue, et ne l'et pas concern lui-mme le
moins du monde. Il est beaucoup plus tard que ces gens-l n'ont
coutume de venir. Le prtexte ordinaire, je suppose. Sans doute un
fort payement  faire demain. Pauvre garon, il perd son temps, et
le temps est de l'argent, comme dit le bon proverbe, quoique pour
moi je n'aie jamais vu cela. Eh bien! qu'y a-t-il? vous savez que
je n'y suis pas.

-- Un homme, monsieur, rpliqua le domestique, qui tait dans son
genre d'une tout aussi grande froideur et d'une tout aussi grande
indolence que son matre, a rapport chez vous la cravache que
vous avez perdue l'autre jour. Je lui ai dit que vous tiez
absent, mais il a dclar qu'il attendrait que je vous eusse
apport cette cravache, et ne s'en irait pas avant.

-- Il avait compltement raison, rpondit son matre, et vous tes
un imbcile, sans aucune espce de jugement ni de discernement.
Dites-lui d'entrer, et veillez  ce qu'il essuie ses souliers
pendant cinq minutes prcises avant d'entrer.

Le domestique posa la cravache sur une chaise et se retira. Le
matre, qui avait seulement entendu ses pas sur le parquet, sans
prendre la peine de se retourner pour le voir, ferma son livre, et
poursuivit le cours de ses ides interrompues par l'entre du
valet.

Si le temps tait de l'argent, dit-il en maniant sa tabatire, je
transigerais avec mes cranciers, et je leur donnerais... voyons
donc... combien chaque jour? Il y a mon somme aprs dner, une
heure. Je peux leur sacrifier cela bien volontiers, pour qu'ils en
tirent le meilleur parti possible. Le matin, entre mon djeuner et
le journal, je leur rserverais une autre heure; et le soir avant
dner, mettons encore une heure. Trois heures chaque jour. Ils se
payeraient eux-mmes en visites, avec les intrts, dans l'espace
de douze mois. J'ai envie de leur en faire la proposition quelque
jour... Ah! mon centaure, c'est vous qui tes l?

-- C'est moi, rpondit Hugh en entrant  grandes enjambes, suivi
d'un chien aussi rude et aussi farouche que lui; j'ai eu assez de
mal  arriver jusqu'ici. Pourquoi donc me demandez-vous de venir,
et me laissez-vous dehors quand je viens?

-- Mon bon garon, rpliqua l'autre en levant un peu sa tte de
dessus le coussin, et l'examinant avec insouciance de la tte aux
pieds, je suis enchant de vous voir, et d'acqurir, par votre
prsence ici, la preuve la plus convaincante qu'on ne vous laisse
pas dehors, quoi que vous en disiez. Comment allez-vous?

-- Je vais assez bien, dit Hugh impatient.

-- Vous avez l'air de jouir d'une merveilleuse sant. Asseyez-
vous.

-- Je prfre rester debout, dit Hugh.

--  votre aise, mon bon garon, rpondit M. Chester, se levant,
tant lentement l'ample robe de chambre qu'il portait, et
s'asseyant devant sa toilette. Faites comme vous voudrez.

Cela dit du ton le plus poli, le plus aimable, M. Chester commena
de s'habiller, sans plus s'occuper de son hte. Celui-ci restait
debout  la mme place, incertain de ce qu'il devait faire
maintenant, et regardant de temps en temps d'un air boudeur.

Allez-vous me parler, matre? dit-il aprs un long silence.

-- Ma digne crature, rpliqua M. Chester, vous tes un peu mu,
et vous ne paraissez pas de bonne humeur. J'attendrai que vous
soyez tout  fait dans votre assiette; je ne suis pas press.

Cette conduite produisit immdiatement son effet. Elle humilia
l'homme, elle le couvrit de confusion, et le rendit plus irrsolu
encore et plus incertain. De dures paroles, il y et ripost; la
violence, il l'et rembourse avec les intrts: mais cet accueil
froid, affable, ddaigneux, d'un personnage matre de lui-mme,
lui fit sentir son infriorit d'une manire beaucoup plus
complte que ne l'eussent fait les raisonnements les mieux
labors. Tout contribuait donc  le dconcerter. Son rude
langage, si mal assorti avec les accents doucement persuasifs de
l'autre; son geste inculte et les faons polies de M. Chester; le
dsordre et la ngligence de ses vtements dguenills et
l'lgant costume qu'il voyait devant lui; l'aspect de la chambre
remplie d'un voluptueux confort auquel il n'tait pas accoutum;
le silence qui lui donna le loisir d'observer ces choses, et de
sentir comme elles le mettaient mal  son aise: toutes ces
influences qui n'oprent que trop souvent sur des esprits
cultivs, mais qui deviennent d'une puissance presque irrsistible
quand elles psent sur un esprit grossier comme le sien,
domptrent Hugh en un moment. Il s'avana peu  peu plus prs de
la chaise de M. Chester, et, regardant par-dessus l'paule la
figure du gentleman son interlocuteur, reflte par le miroir,
comme s'il cherchait dans son expression quelque encouragement, il
dit enfin avec un rude effort de conciliation:

Voulez-vous me parler, matre, ou faut-il que je m'en aille?

-- Parlez, vous, dit M. Chester; c'est  vous  parler, mon bon
garon. J'ai parl, moi, n'est-ce pas? J'attends maintenant que
vous parliez  votre tour.

-- Mais voyons, monsieur, rpliqua Hugh avec un embarras qui ne
faisait que crotre, ne suis-je pas l'homme auquel vous avez
laiss en particulier votre cravache avant de quitter  cheval le
Maypole, en lui disant de vous la rapporter lorsqu'il dsirerait
vous parler sur un certain sujet?

-- Certainement si, vous tes bien cet homme, ou il faut que vous
ayez un frre jumeau, dit M. Chester en regardant l'inquite
figure de Hugh reflte aussi par le miroir; ce qui n'est pas
probable, n'est-ce pas?

-- Je suis donc venu, monsieur, dit Hugh, vous rapporter cela, en
y joignant autre chose; c'est une lettre, monsieur, que j'ai prise
 la personne qui en tait charge.

En mme temps il posa sur la toilette l'ptre mme d'Emma, cette
missive dont la perte avait caus tant de chagrin  Dolly.

Avez-vous enlev ceci de vive force, mon bon garon? dit
M. Chester en y jetant les yeux, sans le moindre signe visible
d'tonnement ou de plaisir.

-- Pas tout  fait, dit Hugh, pas tout  fait.

-- Qui tait le messager auquel vous l'avez pris?

-- Une femme, la fille d'un nomm Varden.

-- Oh! vraiment, dit gaiement M. Chester. Ne lui avez-vous pas
encore pris autre chose?

-- Quelle autre chose?

-- Oui, dit le gentleman d'un ton tranant, car il tait occup 
fixer un tout petit morceau de taffetas d'Angleterre sur un tout
petit bouton  l'un des coins de la bouche, autre chose.

-- Eh bien!... un baiser.

-- Et rien de plus?

-- Rien.

-- Je prsume, dit M. Chester avec la mme aisance, et en souriant
deux ou trois fois pour voir si le petit morceau de taffetas
adhrait bien au petit bouton, je prsume qu'il y avait quelque
autre chose. J'ai entendu parler d'un bijou... une simple
bagatelle... Une chose de si minime valeur, en vrit, que vous
pouvez ne plus vous en souvenir. Vous rappelez-vous quelque chose
de ce genre... un bracelet, par exemple?

Hugh, en marmottant un jurement, plongea la main dans sa poitrine,
et tirant de l le bracelet, envelopp d'une poigne de foin, il
allait mettre le tout sur la toilette, quand son patron, arrtant
sa main, l'invita  remettre le bijou  l'endroit o il tait.

Vous avez pris cela pour vous, mon excellent ami, dit-il; gardez-
le donc. Je ne suis ni un voleur, ni un receleur. Ne me le montrez
pas. Vous ferez mieux de le cacher, et promptement. Ne me montrez
pas non plus l'endroit o vous le mettez, ajouta-t-il en
dtournant la tte.

-- Vous n'tes pas un receleur! dit Hugh d'un ton brusque, malgr
le respect croissant que lui inspirait le gentleman. Comment
appelez-vous cela, matre? et il frappa la lettre de sa main
pesante.

-- J'appelle cela d'une manire toute diffrente, dit froidement
M. Chester. Je vais vous le prouver  l'instant, vous verrez. Vous
avez soif, je suppose?

Hugh, passant sa manche en travers de ses lvres, rpondit oui
d'un air rechign.

Allez  ce cabinet; apportez-moi une bouteille que vous y
trouverez et un verre.

Il obit. Son patron le suivit des yeux, et, quand il eut tourn
le dos, M. Chester sourit alors, ce qu'il n'avait eu garde de
faire tant que Hugh tait debout  ct de la glace.  son retour,
il remplit le verre, et lui dit de boire. Cette goutte expdie,
il lui en versa une autre, puis une autre.

Combien en pouvez-vous boire? dit-il en remplissant le verre
derechef.

-- Autant qu'il vous plaira de m'en donner. Versez toujours.
Remplissez tout plein. Une rasade avec la mousse par-dessus!
Quelqu'un qui m'en donnerait  mon contentement, ajouta-t-il en
entonnant le liquide dans sa gorge barbue, j'irais pour lui
assassiner un homme s'il me le demandait.

-- Comme je n'ai pas l'intention de vous le demander, et que vous
le feriez peut-tre sans qu'on vous le demandt, si vous
continuiez de boire, dit M. Chester avec un grand calme, nous nous
arrterons, s'il vous plat, mon bon ami, au prochain verre.
N'aviez-vous pas dj bu avant de venir ici?

-- Je bois toujours, quand je peux trouver  boire, cria Hugh
d'une voix bruyante, en agitant au-dessus de sa tte le verre
vide, et prenant vivement la pose grossire d'un Satyre qui va
entrer en danse. Je bois toujours. Pourquoi pas! Ha, ha, ha! Y a-
t-il jamais rien eu qui m'ait fait tant de bien? Non, non, rien,
jamais. N'est-ce pas ce qui me dfend du froid dans les nuits
piquantes? qui me soutient lorsque je meurs de faim? Qu'est-ce
donc qui m'aurait jamais donn la force et le courage d'un homme,
quand les hommes m'auraient laiss mourir, chtif enfant? Sans
cela, est-ce que j'aurais jamais eu le coeur d'un homme? Je serais
mort dans un foss. Quel est celui qui, du temps o j'tais un
pauvre malheureux, faible, maladif, les jambes flageolantes et les
yeux teints, m'a jamais remis le coeur au ventre comme un verre
de a? Jamais, jamais. Je bois  la sant de la boisson, matre.
Ha, ha, ha!

-- Vous tes un jeune homme d'un entrain extraordinaire, dit
M. Chester en mettant sa cravate avec une grande circonspection,
et remuant lgrement sa tte d'un ct  l'autre pour installer
son menton  sa place. Un vrai luron.

-- Voyez-vous cette main, matre, et ce bras? dit Hugh, mettant 
nu jusqu'au coude le membre musculeux. Tout a n'tait autrefois
que de la peau et des os, et a ne serait plus que de la poussire
dans quelque pauvre cimetire, sans la boisson.

-- Vous pouvez le couvrir, dit M. Chester, on le verrait tout
aussi bien dans votre manche.

-- Je n'aurais jamais eu l'audace de prendre un baiser 
l'orgueilleuse petite beaut, matre, sans la boisson, cria Hugh.
Ha, ha, ha! C'tait un bon baiser. Doux comme miel, je vous le
garantis. C'est encore  la boisson que je dois ce baiser-l. Je
vais boire encore  la boisson, matre. Remplissez-moi ce verre.
Allons. Encore une fois!

-- Vous tes un garon qui promettez trop, dit son patron en
mettant son gilet avec le soin le plus scrupuleux, et sans tenir
compte de sa requte; il est de mon devoir de vous garder des
impulsions trop vives qui rsulteraient infailliblement pour vous
de la boisson, et qui peuvent vous faire pendre prmaturment.
Quel ge avez-vous?

-- Je ne sais pas.

-- Dans tous les cas, dit M. Chester, vous tes assez jeune pour
chapper, pendant quelques annes encore,  ce que je peux appeler
une mort naturelle. Comment venez-vous donc vous livrer dans mes
mains, sur une si courte connaissance, avec la corde autour du
cou? Il faut que vous soyez d'une nature bien confiante!

Hugh recula d'un pas ou deux, et l'examina d'un air o se mlaient
la terreur, l'indignation et la surprise. Quant  son patron, en
se regardant dans le miroir avec la mme affabilit qu'auparavant,
et parlant d'une manire aussi aise que s'il et discut quelque
agrable commrage de la ville, il poursuivit:

Le vol sur la grande route, mon jeune ami, est une occupation
dangereuse et chatouilleuse. Elle est agrable, je n'en doute pas,
tant qu'elle dure; mais, comme tous les autres plaisirs en ce
monde o tout passe, rarement elle dure longtemps. Et en ralit,
si, dans la candeur de la jeunesse, vous tes si prompt  ouvrir
votre coeur sur ce sujet, je crains que votre carrire ne soit
extrmement limite.

-- Qu'est-ce-ci? dit Hugh. De quoi parlez-vous l, matre? qui m'y
a pouss?

-- Qui donc? dit M. Chester, en pivotant avec vivacit, et le
regardant en face pour la premire fois; je ne vous ai pas bien
entendu. Qui est-ce?

Hugh se troubla et marmotta quelque chose qu'on ne pouvait pas
entendre.

Qui est-ce? Je suis curieux de le savoir, dit M. Chester avec une
affabilit des plus grandes. Quelque rustique beaut peut-tre?
mais soyez prudent, mon bon ami. Il ne faut pas toujours se fier 
ces fillettes. Prenez note de l'avis que je vous donne, et faites
attention  vous. En disant ces mots, il se retourna vers le
miroir et continua sa toilette.

Hugh lui aurait bien rpondu que c'tait lui, lui qui lui faisait
cette question, qui l'y avait pouss; mais les mots se collrent
dans sa gorge. L'art consomm avec lequel son patron l'avait amen
l, l'habilet avec laquelle il avait dirig toute la
conversation, drouta compltement le pauvre diable. Il ne douta
pas que, s'il et lch la riposte qui tait sur ses lvres quand
M. Chester se retourna si vivement, ce gentleman ne l'et fait
arrter sur-le-champ et ne l'et tran devant un magistrat avec
l'objet vol en sa possession; auquel cas il et t pendu, aussi
sr qu'il tait n. L'ascendant que l'homme du monde avait voulu
prendre sur ce sauvage instrument fut conquis ds cet instant, et
la soumission de Hugh fut complte. Il en eut une peur affreuse;
il sentait que le hasard et l'artifice venaient de lui filer un
bout de chanvre qui, au moindre mouvement d'une main aussi habile
que celle de M. Chester, le suspendrait  la potence.

En proie  ces penses qui traversrent rapidement son esprit, et
pourtant se demandant encore comment il pouvait se faire qu'au
moment mme o il venait en tapageur, pour s'imposer lui-mme 
cet homme, il se ft laiss au contraire subjuguer si vite et si
compltement, Hugh se tenait humble et timide devant M. Chester,
le regardant de temps en temps avec une espce de malaise, tandis
qu'il finissait de s'habiller. Quand le gentleman eut fini, il
prit la lettre, rompit le cachet, et se jetant en arrire dans sa
chaise, lut  loisir les pages d'Emma d'un bout  l'autre.

Tout  fait bien trouss, sur ma vie! Une vraie lettre de femme;
c'est plein de ce qu'on appelle tendresse, dsintressement, et
tout ce qui s'ensuit!

En parlant ainsi, il tortilla le papier, et regardant avec
indolence du ct de Hugh, comme s'il et voulu dire: Vous
voyez! il le prsenta  la flamme de la bougie. Quand le papier
fut tout en flamme, il le jeta sur la grille, et l'y laissa se
consumer.

C'tait adress  mon fils, dit-il en se tournant vers Hugh; vous
avez eu compltement raison de me l'apporter. Je l'ai ouvert sous
ma responsabilit personnelle, et vous voyez ce que j'en ai fait.
Prenez ceci pour votre peine.

Hugh, s'avanant de quelques pas, reut la pice d'argent que
M. Chester lui tendait. Lorsque ce dernier la lui remit dans la
main, il ajouta:

 S'il vous arrivait de trouver quelque autre chose de cette
sorte, ou de recueillir quelque renseignement qu'il vous part que
je pusse dsirer connatre, apportez-les ici; voulez-vous, mon bon
garon?

Cela fut dit avec un sourire qui signifiait, ou du moins Hugh le
crut: Manquez-y et vous me le payerez. Il rpondit qu'il n'y
manquerait pas.

Et ne soyez pas, reprit son patron, de l'air du plus affectueux
patronage, ne soyez pas du tout abattu ou mal  votre aise au
sujet de cette petite tmrit dont nous avons parl. Votre cou
est aussi en sret dans mes mains que si c'tait un baby qui le
caresst dans ses petits doigts, je vous assure. Buvez encore un
coup, maintenant que vous tes plus tranquille.

Hugh l'accepta de sa main, et, regardant  la drobe sa figure
souriante, il but en silence le contenu.

Eh bien! vous ne buvez plus, ha, ha! vous ne buvez donc plus  la
Boisson? dit M. Chester, de sa manire la plus sduisante.

--  vous, monsieur, rpondit l'autre d'un air assez gauche, en
faisant quelque chose comme une rvrence. C'est  vous que je
bois.

-- Merci. Dieu vous bnisse!  propos, quel est votre nom, mon
brave homme? On vous appelle Hugh, oui, je sais; mais votre autre
nom?

-- Je n'ai pas d'autre nom.

-- Un bien trange garon! Voulez-vous dire par l que vous ne
vous en tes jamais connu d'autre, ou que vous aimez mieux
l'oublier? Lequel des deux?

-- Je vous dirais mon autre nom si je le savais, reprit Hugh avec
vivacit, mais je ne m'en connais pas d'autre: on m'a toujours
appel Hugh, rien de plus. Je ne me suis jamais ni vu ni connu de
pre, je n'y ai seulement pas song. J'tais un petit garon de
six ans, ce n'est pas bien vieux, lorsqu'on pendit ma mre 
Tyburn pour procurer  deux mille hommes le plaisir de la voir 
la potence. On aurait pu la laisser vivre: elle tait assez
malheureuse.

-- C'est triste, bien triste! dit son patron, avec un sourire
plein de condescendance. Je ne doute pas qu'elle ne ft
extrmement belle.

-- Voyez-vous mon chien? dit Hugh d'un ton brusque.

-- Fidle, je parie, rpliqua son patron, lorgnant le chien, et
plein d'intelligence? Les animaux vertueux et bien dous, hommes
et btes, sont toujours trs hideux.

-- Ce chien que vous voyez, et un de la mme porte, furent la
seule chose vivante, except moi, qui poussa des cris plaintifs ce
jour-l, dit Hugh. De deux mille hommes, et davantage (la foule
tait plus nombreuse, parce que c'tait une femme), le chien et
moi nous fmes les seuls  ressentir quelque piti. Si 'avait t
un homme, il aurait t bien aise d'tre dbarrass d'elle, car
elle avait t contrainte par la misre de le laisser maigrir et
presque mourir de faim; mais comme ce n'tait qu'un chien, et
qu'il n'avait pas naturellement les sentiments d'un homme, il en
eut du chagrin.

-- C'tait pure stupidit de bte brute, certainement, dit
M. Chester, et bien digne d'une bte brute comme lui.

Hugh ne rpliqua pas; mais sifflant son chien, qui bondit au
sifflement et vint sauter et gambader autour de lui, il souhaita
le bonsoir  son ami, le gentleman sympathique.

Bonsoir, rpondit M. Chester. N'oubliez pas que vous tes en
sret avec moi, tout  fait en sret. Aussi longtemps que vous
le mriterez, mon bon garon, et vous le mriterez toujours,
j'espre, vous aurez en moi un ami sur le silence duquel vous
pouvez compter. Maintenant faites attention  vous, et songez 
quoi vous vous exposez. Bonsoir! Dieu vous assiste!

Hugh, intimid par le sens cach de ces paroles, fit le chien
couchant, et gagna la porte en rampant, pour ainsi dire, d'une
manire si soumise et si subalterne, d'une faon, en un mot, si
diffrente des airs de bravache qu'il avait en entrant, que son
patron rest seul sourit plus que jamais.

Et cependant, dit-il en prenant une prise de tabac, je n'aime pas
qu'on ait pendu sa mre. Ce garon a un bel oeil; je suis sr
qu'elle tait belle. Mais trs probablement c'tait une grossire
crature; elle avait peut-tre un nez rouge et de gros vilains
pieds. Baste! Tout a t pour le mieux, sans aucun doute.

Aprs cette rflexion consolante, il mit son habit, adressa un
regard d'adieu au miroir et sonna son domestique. Celui-ci part
promptement, suivi d'une chaise et de ses porteurs.

Pouah! dit M. Chester, l'atmosphre que ce centaure m'a apporte
est empeste: cela pue l'chelle et la charrette. Ici, Peak.
Apportez quelque eau de senteur et arrosez le parquet; prenez la
chaise sur laquelle il s'est assis, et exposez-la  l'air: jetez
un peu de cette essence sur moi. Je suis suffoqu!

Le domestique obit; puis la chambre et le matre tant tous deux
purifis, M. Chester n'eut plus qu' demander son claque,  le
placer gracieusement pli sous son bras,  s'asseoir dans la
chaise, et  se laisser emporter dehors en fredonnant un air  la
mode.




CHAPITRE XXIV.


Comment ce gentleman distingu passa la soire au milieu d'un
cercle brillant, blouissant; comment il enchanta tous ceux dont
il s'approcha, par la grce de son maintien, la politesse de ses
manires, la vivacit de sa conversation et la douceur de sa voix;
comment on remarqua dans chaque coin du salon que Chester tait un
homme d'une heureuse humeur, que rien ne le troublait, que les
soucis et les erreurs du monde ne lui pesaient pas plus que son
habit, et que sa figure souriante refltait constamment un esprit
calme et tranquille; comment d'honntes gens, qui par instinct le
connaissaient mieux, s'inclinrent nanmoins devant lui, pleins de
dfrence pour chacune de ses paroles, et courtisant la faveur
d'un de ses regards; comment des gens qui avaient rellement du
bon se laissrent aller au courant, le flattrent, l'adulrent,
l'approuvrent, et se mprisrent eux-mmes de tant de bassesse;
comment, en un mot, il fut un de ceux qui sont reus et choys
dans la socit par nombre de personnes qui, individuellement, se
fussent loignes avec dgot de celui qui faisait en ce moment
l'objet de leur attention avide: voil des choses si naturelles,
qu'elles se prsenteront d'elles-mmes  nos lecteurs. De
pareilles platitudes sont si communes qu'elles ne valent  peine
qu'un coup d'oeil rapide, et c'est tout.

Les gens qui mprisent l'humanit (je ne parle pas des imbciles
et des comdiens, qui se font de cela une religion) sont de deux
sortes: ceux qui croient leur mrite nglig et incompris forment
la premire classe; ceux qui recueillent la flatterie et
l'adulation, sachant bien leur propre indignit, composent
l'autre. Soyez sr que les misanthropes, qui ont le coeur le plus
froid, sont toujours de la dernire.

M. Chester tait dans son lit, sur son sant, le lendemain matin,
et buvant  petits traits son caf; il se rappelait, avec une
espce de satisfaction mprisante, comment il avait brill la
veille au soir, comment il avait t caress et courtis, lorsque
son domestique lui apporta un trs petit morceau de papier sale,
troitement cachet  deux places, et  l'intrieur duquel taient
crits en assez gros caractres les mots suivants: Un ami. On
dsire une confrence. Immdiatement. En particulier. Brlez cela
aprs l'avoir lu.

O donc, au nom de la conspiration des poudres[23], avez-vous
ramass cela? dit son matre.

Cela lui avait t donn par une personne qui attendait maintenant
 la porte: telle fut la rponse du domestique.

Avec un manteau et un poignard? dit M. Chester.

-- Cette personne n'avait sur elle rien de plus menaant,  ce
qu'il m'a sembl, qu'un tablier de cuir et une figure sale.

-- Qu'elle entre. Elle entra. C'tait M. Tappertit, avec ses
cheveux encore hrisss, et dans sa main une grande serrure qu'il
dposa sur le parquet au milieu de la chambre, comme s'il et t
prt  excuter quelque reprsentation o devait figurer une
serrure.

Monsieur, dit M. Tappertit en faisant un profond salut, je vous
remercie de votre condescendance, et je suis bien aise de vous
voir. Excusez l'emploi servile dans lequel je suis engag, et
tendez votre sympathie sur un homme qui, malgr son humble
apparence, travaille intrieurement  une oeuvre fort au-dessus de
son rang social.

M. Chester carta les rideaux du lit plus en arrire, et regarda
ce visiteur avec une vague ide que c'tait quelque maniaque qui
non seulement avait forc la porte de sa loge, mais avait emport
la serrure par-dessus le march. M. Tappertit salua de nouveau, et
dveloppa ses jambes dans l'attitude la plus avantageuse.

Vous avez entendu parler, monsieur, dit M. Tappertit, en mettant
sa main sur sa poitrine, de G. Varden, serrurier, _pose les
sonnettes et excute proprement les rparations  la ville et  la
campagne, Clerkenwell, Londres?_

-- Eh bien, aprs? demanda M. Chester.

-- Je suis son apprenti, monsieur.

-- Eh bien, aprs?

-- Hem! dit M. Tappertit, voulez-vous me permettre de fermer la
porte, monsieur, et voulez-vous en outre, monsieur, me donner
votre parole d'honneur que ce qui se passera entre nous demeurera
strictement confidentiel?

M. Chester se recoucha dans son lit avec calme, et tournant une
figure o il n'y avait pas le moindre trouble, vers l'trange
apparition qui pendant ce temps avait ferm la porte, il pria
l'inconnu de s'expliquer aussi raisonnablement que possible, si
cela ne le gnait pas.

En premier lieu, monsieur, dit M. Tappertit, exhibant un petit
mouchoir de poche et le secouant pour le dplier, comme je n'ai
pas de carte sur moi (l'envie des matres nous ravale au-dessous
de ce niveau), souffrez que je vous offre ce que les circonstances
me fournissent de mieux en remplacement d'une carte. Si vous
voulez prendre ceci dans votre main, monsieur, et jeter les yeux
sur le coin qui est  votre droite, dit M. Tappertit en prsentant
d'un air gracieux son mouchoir, vous y trouverez mes lettres de
crance.

-- Je vous remercie, rpondit M. Chester en acceptant ce mouchoir
avec politesse, et regardant  l'un des bouts quelques caractres
d'un rouge de sang: _Quatre. Simon Tappertit. Un._ Est-ce cela?

-- C'est mon nom, monsieur, ne faites pas attention aux numros,
rpliqua l'apprenti. Les numros ne sont l que comme de simples
indications pour la blanchisseuse, sans aucune connexion avec moi
ni ma famille. Votre nom, monsieur, dit M. Tappertit en regardant
fixement le bonnet de nuit du gentleman, est Chester, je suppose?
vous n'avez pas besoin de l'ter, monsieur, je vous remercie. Je
vois d'ici E. C.; nous tiendrons le reste pour chose convenue.

-- Monsieur Tappertit, je vous prie, dit M. Chester, cette pice
complique de serrurerie que vous m'avez fait la faveur d'apporter
avec vous a-t-elle quelque connexion immdiate avec l'affaire que
nous avons  discuter?

-- Elle n'en a aucune, monsieur, rpliqua l'apprenti. C'est que
j'allais la poser  la porte d'un magasin dans Thames-Street.

-- Peut-tre, en ce cas, dit M. Chester, comme elle a un parfum
d'huile grasse un peu plus fort que je n'ai l'habitude d'en
rafrachir ma chambre  coucher, voudrez-vous bien m'obliger de la
dposer dehors  la porte?

-- Certainement, monsieur, dit M. Tappertit, se htant
d'acquiescer  ce dsir.

-- Vous m'excuserez de cette observation, j'espre?

-- Ne vous en excusez pas, monsieur, je vous prie. Et maintenant,
s'il vous plat,  notre affaire.

Durant tout le cours de ce dialogue, M. Chester n'avait rien
laiss paratre sur sa figure que son sourire de srnit et de
politesse inaltrable. Sim Tappertit, qui avait de lui-mme une
opinion beaucoup trop bonne pour souponner que n'importe qui pt
s'amuser  ses dpens, s'imagina reconnatre l quelque chose du
respect qui lui tait d, et fit de cette conduite courtoise d'un
tranger  son gard une comparaison qui n'tait point du tout
favorable  celle du digne serrurier, son patron.

-- D'aprs ce qui se passe chez nous, dit M. Tappertit, je suis
instruit, monsieur, d'un commerce que votre fils entretient avec
une jeune demoiselle contre vos inclinations. Votre fils ne s'est
pas bien conduit avec moi, monsieur.

Monsieur Tappertit, dit l'autre, vous me peinez au del de toute
expression.

-- Je vous remercie, monsieur, rpliqua l'apprenti. Je suis aise
de vous entendre parler ainsi. Il est trs fier, monsieur votre
fils, trs hautain.

-- J'en ai peur, dit M. Chester. Savez-vous que je le craignais un
peu dj? mais votre tmoignage ne me permet plus d'en douter.

-- Raconter les corves serviles que j'ai eu  faire pour votre
fils, monsieur, dit M. Tappertit; les chaises que j'ai eu  lui
donner, les voitures que j'ai eu  aller lui chercher, les
nombreuses besognes dgradantes, et sans la moindre connexion avec
mon contrat d'apprentissage, que j'ai eu  subir pour lui,
remplirait une Bible de famille. D'ailleurs, monsieur, ce n'est
lui-mme au bout du compte qu'un jeune homme, et je ne considre
pas: Merci, Sim comme une formule convenable de politesse en ces
occasions.

-- Monsieur Tappertit, vous avez une sagesse au-dessus de votre
ge. Continuez, je vous prie.

-- Je vous remercie de votre bonne opinion, monsieur, dit Sim,
trs flatt, et je tcherai de la justifier. Maintenant, monsieur,
 cause de ce grief (et peut-tre encore pour une ou deux raisons
qu'il est inutile de vous dduire), je suis de votre ct. Et
voici ce que je vous dis: tant que nos gens iront et viendront, 
et l, en long et en large,  ce vieux joyeux Maypole l-bas, avec
des lettres, des commissions mille choses qu'on porte, qu'on va
chercher, vous ne sauriez empcher votre fils d'entretenir
commerce avec cette jeune demoiselle par dlgu, quand tous les
Horse-Guards[24] le surveilleraient nuit et jour, en grand uniforme,
depuis le premier jusqu'au dernier.

M. Tappertit s'arrta pour prendre haleine aprs cette hypothse;
puis il reprit son lan.

Maintenant, monsieur, j'arrive au point capital. Vous demanderez
comment empcher cela? je vais vous dire comment. Si un honnte,
civil, et souriant gentleman, tel que vous...

-- Monsieur Tappertit, rellement...

-- Non, non, je parle srieusement, rpliqua l'apprenti, je parle
srieusement, ma parole d'honneur. Si un honnte, civil, et
souriant gentleman, tel que vous, consentait  causer seulement
pendant dix minutes avec notre vieille femme, Mme Varden, et  la
flatter un brin, elle vous serait acquise  jamais. Et nous
obtiendrons cet autre rsultat que sa fille Dolly (ici une rougeur
subite se rpandit sur la figure de M, Tappertit) n'aurait plus la
permission de servir dornavant d'intermdiaire; mais rien ne l'en
empchera, tant que nous n'aurons pas la mre pour nous. Songez-y
bien.

-- Monsieur Tappertit, votre connaissance de la nature humaine...

-- Attendez une minute, dit Sim, en croisant ses bras avec un
calme effrayant. J'arrive  prsent au point le plus capital.
Monsieur, il y a un sclrat  ce Maypole, un monstre sous forme
humaine, un vagabond fini. Si vous ne vous en dbarrassez pas, si
vous ne le faites pas au moins enlever et confisquer, vous ne
russirez  rien, il mariera votre fils, soyez-en sr et certain,
comme s'il tait l'archevque de Canterbry en personne. Il le
fera, monsieur, vu la haine malicieuse qu'il vous porte, et  part
le plaisir de faire une mauvaise action, qui suffit pour le payer
de toutes ses peines. Si vous saviez comme ce gaillard, ce Joseph
Willet (c'est son nom), va et vient chez nous, vous diffamant,
vous dnonant, vous menaant, et comme je frmis quand je
l'entends, vous le hariez plus que je ne fais, monsieur, dit
M. Tappertit d'un air farouche, en hrissant sa chevelure encore
davantage, et en grinant des dents comme s'il voulait craser son
ennemi sous ses molaires, si c'tait possible.

-- Une petite vengeance particulire, monsieur Tappertit?

-- Vengeance particulire, monsieur, ou intrt public, ou tous
les deux combins, n'importe; dtruisez-le, rpliqua M. Tappertit.
Miggs le dit comme moi. Miggs et moi, voyez-vous, nous ne pouvons
souffrir tous ces complots souterrains qui vont leur train. Nos
coeurs s'en rvoltent. Barnab Rudge et Mme Rudge sont dans
l'affaire galement; mais c'est ce sclrat de Joseph Willet qui
est le meneur. Leurs complots et leurs plans sont connus de moi et
de Miggs. Si vous dsirez vous renseigner l-dessus, vous n'avez
qu' vous adresser  nous.  bas Joseph Willet, monsieur!
Dtruisez-le. crasez-le. Et ce sera bien fait.

En disant ces mots, M. Tappertit, qui semblait ne pas attendre de
rplique, et regarder comme une consquence ncessaire de son
loquence que son auditeur ft tout  fait abasourdi, muet
d'admiration, rduit au mutisme et ananti, croisa ses bras de
telle sorte que la paume de chacune de ses mains resta sur
l'paule oppose; et il disparut  la manire de ces conseillers
mystrieux dont il avait vu les allures dans les livres de contes
 bon march.

Ce garon, dit M. Chester en dtendant sa figure, lorsque
l'apprenti fut dj loin, est bon pour m'entretenir la main. Il
faut vraiment que je sois matre de ma physionomie comme je le
suis, pour ne pas pouffer de rire. Mais, avec tout cela, il n'en
confirme pas moins pleinement mes soupons. Il y a telles
circonstances o des outils mousss valent mieux pour l'usage
qu'on en veut faire que des instruments bien raffins. Je crains
d'tre oblig de faire un grand ravage parmi ces dignes gens.
Fcheuse ncessit! J'en suis tout  fait dsol pour eux.

Cela dit, il commena par s'assoupir tout doucement: puis il tomba
petit  petit dans un sommeil si paisible, si agrable, qu'il
avait tout  fait l'air d'un enfant qui fait son dodo.




CHAPITRE XXV.


Laissant l'homme favoris, bien reu et flatt par le monde,
l'homme du monde le plus mondain, qui jamais ne se compromit en
drogeant au code du gentleman, qui jamais ne fut coupable d'une
action virile, dormir dans son lit en souriant (car le sommeil
lui-mme, n'oprant qu'un faible changement sur sa figure
dissimule, devenait, chez M. Chester, une espce d'hypocrisie
conventionnelle et calcule), nous allons suivre deux voyageurs
qui se dirigent lentement  pied vers Chigwell.

Barnab et sa mre. Grip les accompagne, bien entendu.

La veuve,  qui chaque pnible mille semblait plus long que le
dernier, poursuivait sa route triste et fatigante; Barnab, cdant
 toutes les impulsions du moment, voltigeait  et l, tantt la
laissant loin derrire lui, tantt musant loin derrire elle,
tantt s'lanant dans quelque ruelle dtourne ou quelque
sentier, pendant qu'elle continuait seule sa route, et puis
apparaissant de nouveau  la drobe et arrivant sur elle avec un
hourra de folle joie, selon les inspirations de sa fantasque et
capricieuse nature. Tantt il l'appelait de la branche la plus
leve de l'un des plus hauts arbres du bord de la route; tantt,
se servant de son grand bton en guise de perche  sauter, il
volait par-dessus un foss, ou une haie, ou une barrire  cinq
traverses; tantt, avec une vitesse tonnante, il courait un mille
ou plus sur la route tout droit devant lui, et faisait halte pour
jouer avec Grip sur un peu de gazon, jusqu' ce qu'elle le
rejoignt. C'taient l ses dlices; et, quand sa patiente mre
entendait sa voix, ou qu'elle regardait sa figure anime et pleine
de sant, elle n'aurait pas voulu gter ses plaisirs par une
triste parole, ni par un murmure, quoique la gaiet insouciante et
salubre qui faisait le bonheur de son fils ft pour elle, par
rflexion, la source de ses souffrances ternelles.

C'est quelque chose pourtant d'avoir sous les yeux le spectacle de
la gaiet libre, imptueuse,  la face de la nature, lors mme que
c'est la gaiet foltre d'un idiot. C'est quelque chose de savoir
que le ciel a laiss une place pour le contentement dans la
poitrine d'une telle crature; c'est quelque chose d'tre assur
que, si lgrement qu'on voie les hommes dtruire cette facult
chez leurs semblables, le grand crateur de l'humanit l'accorde
au plus humble, au plus mpris de ses ouvrages. Qui ne
prfrerait tre tmoin du bonheur d'un idiot en plein soleil
plutt que des angoisses languissantes de l'homme le plus sens
dans une tnbreuse prison?

Gens d'une austrit lugubre, vous dont le pinceau prte au visage
de l'infinie bienveillance un continuel froncement de sourcils,
lisez le livre ternel tout grand ouvert  vos yeux, et retenez la
leon qu'il vous donne. Ses peintures n'ont pas des nuances noires
et sombres, mais des teintes brillantes et blouissantes; sa
musique, si ce n'est quand vous la couvrez de vos croassements, ne
consiste pas en soupirs et en gmissements, mais en chansons et en
joyeux accords. coutez ces millions de voix dans l'air d't, et
trouvez-en une seule aussi lamentable que la vtre. Rappelez-vous,
si vous pouvez, le sentiment d'espoir et de plaisir que chaque
riant retour du jour veille dans la poitrine de tous vos
semblables qui n'ont pas chang leur nature; et apprenez quelque
sagesse mme des pauvres d'esprit, quand leurs coeurs sont
soulevs, ils ne savent pas pourquoi, par toute l'allgresse et
tout le bonheur que le jour renaissant leur apporte.

Le sein de la veuve tait rempli d'inquitude, il tait accabl
d'affliction et d'une secrte pouvante; mais la gaiet de coeur
de son fils la rjouissait, et trompait les ennuis de ce long
voyage. Quelquefois il l'invitait  s'appuyer sur son bras, et il
restait bien tranquille  ct d'elle pendant une courte distance;
mais il tait plus dans sa nature de rder  et l, et elle avait
plus de plaisir encore  le voir libre et heureux qu' le garder
auprs d'elle, parce qu'elle l'aimait plus qu'elle-mme.

Elle avait quitt l'endroit o ils se rendaient, aussitt aprs
l'vnement qui avait chang toute leur existence; et, depuis
vingt-deux ans, elle n'avait jamais eu le courage de retourner le
visiter. C'tait son village natal. Quelle foule de souvenirs
s'empara de son esprit lorsque Chigwell frappa sa vue!

Vingt-deux ans! Toute la vie et toute l'histoire de son garon. La
dernire fois qu'elle avait jet en arrire un regard sur ces
toits au milieu des arbres, elle l'emportait dans ses bras, enfant
en bas ge. Que de fois, depuis ce temps, elle tait reste assise
 ses cts jour et nuit, piant l'aube de l'intelligence qui
jamais ne parut! Quelles avaient t ses craintes, ses doutes, et
cependant ses esprances, longtemps encore aprs avoir acquis la
conviction d'un mal sans remde! Les petits stratagmes qu'elle
avait invents pour l'prouver, les petites marques qu'il avait
donnes dans ses actes enfantins, non pas de stupidit, mais de
quelque chose d'infiniment pis, tant sa malice tait affreuse et
peu semblable  l'espiglerie d'un enfant, lui revinrent  la
mmoire aussi vivement que si cela se ft pass la veille. La
chambre dans laquelle ils se tenaient d'ordinaire, la place o
tait son berceau, lui-mme enfin avec sa figure de vieux petit
marmouset, mais toujours chri de sa mre, fixant sur elle un oeil
gar et sans regard, et bourdonnant quelque chant bigarre, tandis
que, assise  ses cts, elle le berait, toutes les circonstances
de son enfance se reprsentrent en foule, et les plus triviales
furent peut-tre les plus distinctes.

Sa seconde enfance aussi; les tranges imaginations qu'il avait;
sa terreur de certaines choses insensibles, objets familiers qu'il
animait et douait de la vie; la marche lente et graduelle de cette
subite horreur, au milieu de laquelle, avant sa naissance, son
intelligence obscurcie tait close; comment, au milieu de tout
cela, elle avait trouv quelque esprance et quelque consolation 
voir qu'il ne ressemblait pas aux autres enfants; comment elle en
tait presque venue  croire au tardif dveloppement de sa raison,
jusqu' ce qu'il ft devenu un homme, et qu'alors son enfance ft
complte et durable: toutes ces anciennes penses jaillirent de
suite dans son esprit, plus fortes aprs leur long sommeil et plus
amres que jamais.

Elle prit son bras, et ils traversrent  la hte la rue du
village. C'tait bien le mme village tel qu'elle l'avait connu
jadis; nanmoins elle le trouvait un peu chang; il avait un autre
air. Le changement venait d'elle et non de lui, mais elle ne
songeait pas  cela; elle s'tonnait de ne plus lui retrouver la
mme physionomie; elle se demandait  quoi cela tenait.

Tout le monde reconnut Barnab; les enfants s'attrouprent autour
de lui, comme elle se souvenait de l'avoir fait avec leurs pres
et leurs mres autour de quelque mendiant idiot, lorsqu'elle tait
un enfant elle-mme. Mais personne ne la reconnut. Ils passrent
devant chaque maison qu'elle se rappelait bien, chaque cour,
chaque enclos; et, pntrant dans les champs, ils se retrouvrent
bientt seuls.

La Garenne fut le terme de leur voyage. M. Haredale se promenait
dans le jardin; il les vit passer devant la porte de fer, et
l'ayant ouverte, il leur dit d'entrer par l.

Enfin, vous avez eu le courage de visiter l'antique demeure, dit-
il  la veuve. Je vous sais gr de cet effort.

-- J'y viens pour la premire fois, monsieur, et pour la dernire,
rpliqua-t-elle.

-- La premire depuis bien des annes, mais non pas la dernire.

-- Oh! la dernire.

-- Voulez-vous dire, repartit M. Haredale, en la regardant avec
quelque surprise, qu'aprs avoir fait cet effort, vous tes
rsolue de ne pas y persvrer, et que vous allez retomber dans
votre faiblesse? Ce serait indigne de vous. Je vous ai souvent dit
que vous devriez revenir ici. Vous y seriez plus heureuse que
partout ailleurs, j'en suis sr. Quant  Barnab, il est ici comme
chez lui.

-- Et Grip aussi, dit Barnab en prsentant son petit panier
ouvert.

Le corbeau sautilla gravement dehors, se percha sur l'paule de
son matre, et, s'adressant  M. Haredale, il cria, comme pour
donner  entendre peut-tre que quelque rafrachissement modr ne
serait pas de refus:

Polly, mettez la bouilloire au feu, nous prendrons tous du th!

-- coutez-moi, Marie, dit affectueusement M. Haredale, comme il
lui faisait signe de le suivre vers la maison. Votre vie a t un
exemple de patience et de courage, sauf cette unique faiblesse qui
m'a souvent caus beaucoup de peine. C'est bien assez de savoir
que vous ftes cruellement enveloppe dans la catastrophe qui me
priva d'un frre unique et Emma de son pre, sans tre oblig de
supposer (comme cela m'arrive parfois) que vous nous associez avec
l'auteur de notre double infortune.

-- Vous associer avec lui, monsieur! s'cria-t-elle.

-- Rellement, dit M. Haredale, je vous en accuse quelquefois. Je
suis tent de croire que, comme de nombreux liens attachaient
votre mari  notre parent, et qu'il est mort  son service et pour
sa dfense, vous en tes venue en quelque sorte  nous confondre
dans l'assassinat dont il a t victime aussi.

-- Hlas! rpondit-elle, que vous connaissez peu mon coeur,
monsieur! que vous tes loin de la vrit!

-- C'est une ide si naturelle! Il est probable qu'elle vous vient
malgr vous et  votre insu, dit M. Haredale, se parlant  lui-
mme plutt qu' elle. Nous sommes une maison dchue. L'argent,
dispens de la main la plus prodigue, ne serait qu'une pauvre
indemnit pour des souffrances telles que les vtres; rpandu avec
conomie par des mains aussi troitement serres que les ntres,
il devient une misrable drision. Je sens cela, Dieu le sait,
ajouta-t-il avec prcipitation. Pourquoi m'tonnerais-je qu'elle
le sente aussi?

-- Vous me faites vraiment tort, cher monsieur, rpondit-elle avec
une grande vivacit; et quand vous aurez entendu ce que je dsire
avoir la permission de vous dire...

-- Je verrai mes soupons se confirmer? dit-il en observant
qu'elle balbutiait et devenait confuse. C'est bien!

Il acclra sa marche pendant quelques pas, mais il revint bientt
se mettre  ses cts.

Et enfin, dit-il, vous avez fait tout ce chemin seulement pour me
parler?

-- Oui, rpliqua-t-elle.

-- Maldiction, murmura-t-il, sur notre pitoyable position de
gueux orgueilleux, galement dplacs que nous sommes prs du
riche et prs du pauvre! l'un forc de nous traiter avec une
apparence de froid respect, l'autre nous montrant de la
condescendance en toutes ses actions et ses paroles, et nous
tenant davantage  distance  mesure qu'il nous approche. Dites-
moi, au lieu de vous donner la peine de rompre pour si peu de
chose la chane d'habitude qu'ont forge vingt-deux ans d'absence,
ne pouviez-vous pas me faire connatre votre dsir de recevoir ma
visite?

-- Je n'en ai pas eu le temps, monsieur, rpondit-elle. Je n'ai
pris ma rsolution que la nuit dernire, et l'ayant prise, j'ai
senti qu'il me fallait sans perdre un jour, un jour? pas mme une
heure, avoir un entretien avec vous.

Ils avaient, pendant ce dialogue, atteint la maison. M. Haredale
s'arrta un moment et la regarda comme s'il tait tonn de
l'nergie de ses manires. Remarquant, toutefois, qu'elle n'avait
pas l'air de faire attention  lui, mais qu'elle levait les yeux
et jetait, en frissonnant, un regard sur ces vieilles murailles
qui s'unissaient dans son esprit  de semblables horreurs, il la
mena par un escalier particulier dans sa bibliothque, o Emma
tait  lire, assise  la fentre.

Cette jeune personne, voyant qui s'approchait, se leva
prcipitamment et mit son livre de ct; puis avec beaucoup de
paroles affectueuses, et non sans larmes, elle voulut faire  la
veuve l'accueil le plus empress, le plus cordial. Mais celle-ci
se droba  son embrassement comme si elle avait peur d'elle, et
s'affaissa tremblante sur une chaise.

C'est l'effet de votre retour ici aprs une si longue absence,
dit Emma avec douceur. Sonnez, je vous prie, cher oncle, ou plutt
ne bougez pas: Barnab courra lui-mme demander du vin.

-- Non, pour tout au monde, cria la veuve. Il aurait un autre
got. Je ne pourrais pas y toucher. Je n'ai besoin que d'une
minute de repos; rien que cela.

Mlle Haredale resta debout auprs de sa chaise, la regardant avec
une compassion silencieuse. Elle demeura un peu de temps tout 
fait tranquille; puis elle se leva et se tourna vers M. Haredale,
qui s'tait assis dans sa bergre et la contemplait avec
l'attention la plus soutenue.

La lgende rattache au manoir semblait, comme nous l'avons dj
dit, le prdestiner  devenir le thtre d'un crime pareil  celui
qui avait ensanglant ses murs. La chambre dans laquelle ils se
trouvaient, voisine de la chambre mme o le meurtre s'tait
accompli, tnbreuse, mlancolique et morne, surcharge de livres
mangs aux vers, close par des rideaux qui amortissaient et
touffaient chaque son, couverte d'ombres lugubres par des arbres
dont les branches bruissantes venaient continuellement, ainsi que
des spectres, frapper les carreaux, avait, plus que toutes les
autres chambres de la maison, un air sinistre et funbre. Le
groupe mme qui se trouvait l offrait des personnages appropris
aussi  ce lieu terrible. La veuve, avec sa figure tressaillante
et ses yeux baisss; M. Haredale, svre et morne, comme toujours;
sa nice auprs de lui, ressemblant, malgr de trs grandes
diffrences, au portrait de son pre, qui, de la muraille noircie,
les considrait d'un air de reproche; Barnab, avec son regard
vague et ses yeux mobiles; tous rpondaient bien au lieu de la
scne et aux acteurs de la lgende. Le corbeau lui-mme, qui avait
saut sur la table, o, semblable  un vieux ncromancien, il
paraissait tudier profondment un grand volume in-folio, ouvert
sur un pupitre, tait en harmonie avec le reste: on aurait dit une
incarnation du mauvais esprit, attendant son heure de faire le
mal.

Je sais  peine, dit la veuve en rompant le silence, par o
commencer. Vous allez croire qu'il y a du trouble dans ma raison.

-- Tout le cours de votre vie paisible et irrprochable depuis que
vous avez quitt la Garenne, rpondit doucement M. Haredale,
portera tmoignage en votre faveur. Pourquoi craignez-vous
d'exciter un pareil soupon? vous ne parlez pas  des trangers.
Ce n'est pas la premire fois que vous avez  rclamer notre
intrt ou notre considration. Remettez-vous. Prenez courage.
Quelque avis ou quelque assistance que vous rclamiez de ma part,
vous savez qu'ils vous appartiennent de droit, qu'ils vous sont
pleinement acquis.

-- Que diriez-vous donc, monsieur, si j'tais venue, rpliqua-t-
elle, moi qui n'ai pas d'autre ami que vous sur la terre, pour
rejeter votre aide  partir de ce moment, et pour vous dire que
dsormais je me lance sur l'ocan du monde, seule et sans soutien,
prte  y enfoncer ou y surnager, selon que le ciel en dcidera?

-- Vous auriez, si vous tiez venue vers moi dans une semblable
intention, dit avec calme M. Haredale, quelque motif  me donner
sans doute d'une conduite si extraordinaire, et, malgr
l'tonnement que pourrait me causer une rsolution si soudaine et
si trange, naturellement je ne le traiterais pas lgrement.

-- C'est l, monsieur, rpondit-elle, ce qu'il y a de dplorable
dans mon malheur. Je ne puis vous donner de motif. Ma rsolution,
sans explication aucune, est tout ce que je puis vous offrir.
C'est mon devoir, mon devoir imprieux et forc. Si je ne le
remplissais pas, je serais une crature vile et criminelle.
Maintenant que je vous ai dit cela, mes lvres sont scelles; je
ne puis vous en dire davantage.

Comme si elle se ft sentie soulage d'en avoir tant dit, et que
cela lui et donn du nerf pour le restant de sa tche, elle
continua de parler d'une voix plus ferme et avec plus de courage.

Le ciel m'est tmoin, comme l'est mon propre coeur (et le vtre,
chre demoiselle, parlera pour moi, je le sais), que j'ai vcu,
depuis le temps dont nous avons tous d'amers sujets de nous
souvenir, dans un dvouement et une gratitude invariables pour
cette famille. Le ciel m'est tmoin que, n'importe en quel lieu
j'aille, je conserverai les mmes sentiments  jamais
inaltrables. Il m'est tmoin encore qu'eux seuls me poussent dans
la voie que je vais suivre, et dont rien  prsent ne me
dtournera, aussi vrai que j'espre en la misricorde divine.

-- Voil d'tranges nigmes, dit M. Haredale.

-- Dans ce monde, monsieur, rpliqua-t-elle, peut-tre ne seront-
elles jamais expliques. Dans un autre, la vrit se dcouvrira
d'elle-mme. Et puisse ce temps, ajouta-t-elle  voix basse, tre
bien loign!

-- Voyons, dit M. Haredale, si je vous comprends bien; car je
doute de mes propres sens. Voulez-vous dire que vous tes
volontairement rsolue  vous priver des moyens de subsistance que
vous avez si longtemps reus de nous; que vous tes dtermine 
rsigner la rente que nous vous avons faite il y a vingt ans: 
quitter votre maison, votre intrieur, tout ce qui vous
appartient, pour recommencer une vie nouvelle; et cela pour
quelque secret motif ou quelque monstrueuse fantaisie, qui n'est
pas susceptible d'explication, qui n'existe que d'aujourd'hui et
n'a pas cess de dormir dans l'ombre pendant tout ce temps? Au nom
de Dieu,  quelle illusion tes-vous en proie?

-- Aussi vrai que je suis profondment reconnaissante, rpondit-
elle, des bonts de ceux qui, vivants ou morts, ont t ou sont
les propritaires de cette maison; aussi vrai que je ne voudrais
pas que son toit tombt et m'crast, ou que ses murs suassent du
sang, lorsqu'ils entendent prononcer mon nom; aussi vrai est-il
que je ne subsisterai plus jamais aux dpens de leur libralit,
ni que je ne souffrirai qu'elle aide  ma subsistance. Vous ne
savez pas, ajouta-t-elle avec promptitude,  quels usages vos
bienfaits peuvent tre appliqus, dans quelles mains ils peuvent
passer. Je le sais, et j'y renonce.

-- Srement, dit M. Haredale, vous tes matresse de l'emploi de
cette rente.

-- Je le fus. Je ne saurais l'tre plus longtemps. Il se peut
qu'elle soit (elle l'est) consacre  un usage qui raille les
morts dans leurs tombeaux. Cela ne peut que me porter malheur,
attirer encore quelque affreuse condamnation du ciel sur la tte
de mon cher fils, dont l'innocence souffrira des fautes de sa
mre.

-- Quels mots viens-je d'entendre l? cria M. Haredale en la
regardant avec tonnement. Parmi quels associs tes-vous donc
tombe? quelle est cette faute o l'on vous aurait entrane par
surprise?

-- Je suis coupable et pourtant innocente; j'ai tort et j'ai
raison; pure d'intention, et contrainte de protger et d'aider les
mchants. Ne me questionnez pas davantage, monsieur; mais croyez
que je suis plutt  plaindre qu' condamner. Il faut que
j'abandonne demain ma maison: car, tandis que je me trouve ici,
elle est hante. Ma future rsidence, si je veux y vivre en paix,
doit tre un mystre. Si mon pauvre garon poussait un jour ses
courses errantes de ce ct, ne tentez pas de dcouvrir notre
asile car, si on nous relance, il nous faudra fuir encore. Et
maintenant mon esprit est dlivr de ce fardeau. Je vous conjure,
monsieur, ainsi que vous, chre mademoiselle Haredale d'avoir
confiance en moi, si vous pouvez, et de penser  moi aussi
affectueusement que vous aviez accoutum de le faire. Si je meurs
sans pouvoir dire mon secret, mme alors (car cela peut arriver),
grce  l'oeuvre d'aujourd'hui, ma poitrine sera plus lgre 
l'heure suprme, et le jour de ma mort, et chaque jour jusqu' ce
que celui-l vienne, je prierai pour vous deux, je vous
remercierai et ne vous troublerai plus jamais.

Cela dit, elle voulait les quitter, mais ils la retinrent, et,
avec beaucoup de paroles d'encouragement et d'affectueuses
instances, ils la supplirent de considrer ce qu'elle faisait et
par dessus tout d'avoir en eux plus de confiance et de leur dire
ce qui accablait son esprit d'une faon si navrante. La voyant
sourde  leurs efforts de persuasion, M. Haredale s'avisa d'une
dernire ressource il suggra l'ide que la veuve prt pour
confidente Emma, qui,  raison de sa jeunesse et de son sexe,
l'effrayerait peut-tre moins que lui. Cette proposition,
toutefois, la fit reculer avec la mme expression de rpugnance
qu'elle avait manifeste au commencement de leur entrevue. Tout ce
qu'on put obtenir d'elle, ce fut une promesse de recevoir chez
elle M. Haredale le lendemain soir, et d'employer cet intervalle 
rflchir de nouveau sur sa rsolution et sur leurs, conseils,
quoiqu'il n'y eut pas du tout  esprer, leur dit-elle, aucun
changement de sa part. Cette condition accepte enfin, ils
laissrent  contrecoeur partir la veuve puisqu'elle ne voulait ni
boire ni manger dans la maison, et en consquence, elle, Barnab
et Grip s'en allrent, comme ils taient venus, par l'escalier
particulier et la porte du jardin, sans voir personne et sans que
personne les vt sur le chemin.

Une chose remarquable chez le corbeau, c'est que, durant tout le
cours de l'entrevue, il tint ses yeux fixs sur son livre,
exactement de l'air du plus rus coquin qui aurait feint de lire
avec une extrme attention, mais qui aurait tout cout, sans
perdre un seul mot. Il fallait mme que la conversation qu'il
venait d'entendre occupt fortement son esprit: car, lorsqu'ils
furent seuls tous les trois, tout en donnant des ordres pour
l'immdiate prparation d'innombrables bouilloires dans le but de
prendre du th, il restait pensif et semblait plutt cder  un
sentiment abstrait de devoir qu'au dsir de se rendre agrable et
d'tre ce qu'on appelle communment de bonne compagnie.

Les voyageurs devaient retourner  Londres par la diligence. Comme
il y avait un intervalle de deux grandes heures avant qu'elle
partt, et qu'ils avaient besoin de repos et de quelque
nourriture, Barnab insista pour une visite au Maypole; mais sa
mre, qui ne souhaitait pas d'tre reconnue, et qui craignait en
outre que M. Haredale, aprs rflexion, n'envoyt  sa recherche
quelque messager vers cet tablissement, proposa d'attendre dans
le cimetire au lieu d'aller au Maypole. Rien n'tant plus ais
pour Barnab que d'acheter et d'apporter l les humbles aliments
qu'il leur fallait, celui-ci consentit avec joie; et bientt ils
furent assis dans le cimetire  prendre leur frugal repas.

L encore, le corbeau prit une attitude de haute mditation; il se
promena de long en large quand il eut dn, de l'air d'un grave
gentleman et avec une telle importance, qu'il ne lui manquait plus
que d'avoir ses mains sous les pans retrousss de son habit; il
fit semblant de lire les pierres tumulaires en critique consomm.
Quelquefois, aprs avoir longuement examin une pitaphe, il
aiguisait son bec sur la tombe et criait d'un ton rauque: Je suis
un dmon, je suis un dmon, je suis un dmon! Aprs cela, il
n'est pas sr du tout qu'il adresst ces allusions  la personne
qui tait cense reposer dessous; il est bien possible qu'il ne
les vocifrt que comme une rflexion gnrale.

Le cimetire tait un joli endroit fort paisible, mais bien triste
pour la mre de Barnab, car M. Reuben Haredale gisait l, et,
prs du caveau o ses cendres reposaient, elle pouvait voir une
pierre leve  la mmoire de son propre poux, avec une courte
inscription mentionnant quand et comment il avait perdu la vie.
Elle s'assit l, pensive et  l'cart, jusqu' ce que leur temps
se ft coul, et que le son lointain du cor annont que la
diligence arrivait.

Barnab, qui dormait sur le gazon, bondit  ce bruit, et Grip, qui
parut l'entendre aussi bien que lui, entra tout droit dans son
panier, suppliant la socit en gnral (comme s'il voulait faire
une espce de satire contre ceux qui avaient des rapports avec les
cimetires) de ne jamais avoir peur dans aucun cas. Ils furent
bientt tous trois perchs sur la diligence et roulrent sur la
route.

On passa devant le Maypole et on s'arrta  la porte. Joe tait
absent, Hugh vint, avec sa nonchalance accoutume, tendre le
paquet demand. Il n'y avait pas  craindre que le vieux John
sortt. Ils purent, du fate de la diligence, le voir profondment
endormi dans son confortable comptoir. C'tait l une
particularit du caractre de John. Il se faisait un point
d'honneur d'aller dormir  l'heure de la diligence, il ddaignait
de flner par l; il regardait les diligences comme des choses qui
auraient d tre poursuivies en justice, parce qu'elles
troublaient le repos de l'humanit, comme des inventions d'une
activit continuelle, sans cesse en mouvement, toujours affaires,
ne servant qu' souffler dans un cor, tout  fait au-dessous de la
dignit d'hommes et convenant seulement  de folles jeunes filles
qui ne savaient que babiller et courir les boutiques. Nous ne
nous occupons pas ici des diligences, monsieur, avait coutume de
rpondre John, si quelque tranger mal chanceux prenait auprs de
lui quelque information sur ces odieux vhicules, nous
n'enregistrons pas pour les diligences, elles donnent plus
d'embarras qu'elles ne valent, avec leur bruit et leur tintamarre.
Si vous voulez les attendre, vous le pouvez, mais nous ne nous
occupons pas d'elles, il est possible qu'elles s'arrtent, il est
possible qu'elles ne s'arrtent pas, il y a un messager, on le
trouvait fort suffisant pour nous quand j'tais petit garon.

Elle baissa son voile lorsque Hugh grimpa et tandis qu'il causa
avec Barnab en chuchotant, mais ni lui ni aucune autre personne
ne lui parla, ni ne fit attention  elle, ni ne montra la moindre
curiosit  son sujet, et ce fut ainsi que, comme une trangre,
elle visita et quitta le village o elle tait ne, o elle avait
vcu joyeuse enfant, gracieuse jeune fille, heureuse pouse, o
elle avait connu toutes les jouissances de la vie, et o elle
avait commenc la carrire de ses chagrins les plus cruels.




CHAPITRE XXVI.


Et vous entendez ceci sans surprise, Varden? dit M. Haredale.
Fort bien! Vous et elle avez toujours t les meilleurs amis, et,
s'il est quelqu'un qui puisse la comprendre, ce doit tre vous.

-- Je vous demande pardon, monsieur, rpondit le serrurier; je ne
vous ai pas dit que je la comprisse. Je n'aurais pas la
prsomption de dire cela d'aucune femme. Ce n'est dj pas si
facile. Mais je ne suis pas aussi surpris, monsieur, que vous vous
y attendiez, certainement.

-- Puis-je vous demander pourquoi vous ne l'tes pas, mon bon ami?

-- J'ai vu, monsieur, rpliqua le serrurier en se faisant
videmment violence, j'ai vu chez elle quelque chose qui m'a
rempli de dfiance et d'inquitude. Elle a contract de mauvaises
liaisons; quand ou comment, je l'ignore; mais que sa maison soit
le refuge d'un voleur et d'un coupe-jarret, au moins, je n'en suis
que trop sr. Voil, monsieur. Maintenant, le mot est lch.

-- Varden!

-- J'en appelle, monsieur, au tmoignage de mes propres yeux; je
voudrais, pour l'amour d'elle, tre  demi aveugle et avoir le
bonheur de douter de mes yeux. J'ai gard le secret jusqu' ce
moment, et il restera entre vous et moi, je le sais; mais je vous
dclare que de mes propres yeux, et bien veill, j'ai vu, dans le
corridor de sa maison, un soir, aprs la brune, le voleur de grand
chemin qui a vol et bless M. douard Chester, et qui, cette
nuit-l mme, m'avait menac.

-- Et vous n'avez pas fait d'effort pour l'arrter? dit vivement
M. Haredale.

-- Monsieur, rpliqua le serrurier, elle-mme m'en empcha, me
retint, de toute sa force, se pendit autour de moi jusqu' ce
qu'il se fut chapp.

Et ayant pouss la confidence si loin, il raconta d'une manire
circonstancie la scne qui s'tait passe le soir en question.

Ce dialogue avait lieu  voix basse dans la petite salle  manger
du serrurier, o l'honnte Gabriel avait introduit M. Haredale 
son arrive. Celui-ci tait venu le prier d'tre son compagnon
dans sa visite  la veuve, il dsirait avoir le concours de son
influence persuasive, et c'est cette demande qui avait t
l'origine de la conversation.

Je me suis abstenu, dit Gabriel, de rpter un seul mot de ceci 
qui que ce soit, car c'tait de nature  ne lui faire aucun bien,
mais  lui faire plutt un grand mal. Je pensais et j'esprais,
pour dire la vrit, qu'elle viendrait vers moi, me parlerait de
cela et me dirait ce qui en tait mais, quoique je me sois 
dessein plac moi-mme plusieurs fois sur son passage, elle n'a
jamais touch ce sujet, sauf par un regard. Et vraiment, dit le
brave homme de serrurier, il y avait beaucoup de choses dans ce
regard, plus qu'on n'aurait pu en mettre dans un grand nombre de
mots. Ce regard disait entre autres choses: Ne me faites aucune
question, d'un air si suppliant, que je ne lui fis aucune
question. Vous pensez, monsieur, je le sais, que je suis un vieux
fou. Si a vous soulage de m'appeler ainsi, ne vous gnez pas.

-- Ce que vous venez de me dire me jette dans un dsordre d'esprit
extrme, dit M. Haredale aprs un moment de silence. Comment vous
expliquez-vous a?

Le serrurier secoua la tte, et regarda par la fentre avec
incertitude le jour qui tombait.

Elle ne saurait s'tre remarie, dit M. Haredale.

-- Pas sans que vous en soyez instruit, monsieur, assurment.

-- Elle pourrait me l'avoir cach, dans la crainte que ce projet
ne l'expost, tant connu,  quelque objection ou  quelque marque
de rpugnance. Supposons qu'elle se soit marie imprudemment, ce
qui n'est pas improbable, car son existence a t depuis bien des
annes une existence solitaire et monotone, et que l'homme soit
devenu un sclrat, elle aurait un vif dsir de le protger, et
cependant serait rvolte de ses crimes. Cela est possible. Cela
s'accorde avec l'ensemble de sa conversation d'hier, et nous
expliquerait entirement sa conduite. Supposez-vous que Barnab
soit initi  ce mystre?

-- Il est tout  fait impossible de le dire, monsieur, rpondit le
serrurier en secouant de nouveau la tte, et il est presque
impossible de le savoir de lui. Si votre supposition est exacte,
je tremble pour ce garon; il n'est que trop commode  entraner
au mal.

-- N'est-il pas possible, Varden, dit M. Haredale,  voix plus
basse encore qu'il n'avait parl jusque-l, que nous ayons t
aveugls et tromps par cette femme depuis le commencement? N'est-
il pas possible que sa liaison ait t forme du vivant de son
poux, et soit cause que lui et mon frre...

-- Mon Dieu, monsieur, cria Gabriel en l'interrompant,
n'entretenez pas un moment de si sombres penses. Il y a vingt-
deux ans, o auriez-vous trouv une jeunesse comme elle, gaie,
belle, riante, aux yeux brillants? souvenez-vous de ce qu'elle
tait, monsieur. Cela me remue encore le coeur  prsent, oui,
mme  prsent que je suis vieux, avec une fille bonne  faire une
femme, de songer  ce qu'elle tait et de voir ce qu'elle est.
Nous changeons tous, mais c'est avec le temps; le temps fait
honntement son oeuvre, et je ne m'en occupe pas. Nargue du temps,
monsieur! usez-en bien avec lui, et c'est un bon compagnon qui
ddaigne de prendre sur vous trop d'avantages. Mais les soucis et
les souffrances, voil ce qui l'a change, voil les dmons,
monsieur, les dmons secrets, clandestins, qui vous minent, qui
foulent aux pieds les fleurs les plus clatantes de l'Eden, et qui
font plus de ravage dans un mois que le temps n'en fait dans une
anne. Reprsentez-vous une minute ce qu'tait Marie avant qu'ils
attaquassent son coeur et sa figure dans leur fracheur, rendez-
lui justice, et dites si votre soupon est possible.

-- Vous tes un brave homme, Varden, dit M. Haredale, et vous avez
tout  fait raison. J'ai couv si longtemps ce triste sujet, que
le moindre accident m'y ramne. Vous avez tout  fait raison.

-- Ce n'est pas, monsieur, rpliqua le serrurier, dont les yeux
s'animaient et dont la forte voix avait l'accent de la loyaut, ce
n'est pas parce que je lui ai fait la cour avant Rudge, et sans
succs, que je dis qu'elle valait mieux que lui. On aurait pu dire
de mme qu'elle valait mieux que moi. Mais c'est gal, elle valait
mieux que a, il n'tait pas assez franc ni assez ouvert pour
elle. Je ne le reproche pas  sa mmoire, pauvre garon, je veux
seulement vous rappeler ce qu'elle tait rellement. Quant  moi,
je garde un vieux portrait d'elle dans mon esprit, et, tant que je
songerai  ce portrait et au changement qu'elle a subi, elle aura
en moi un ami solide qui s'efforcera de lui faire retrouver la
paix. Et Dieu me damne! monsieur, cria Gabriel, pardonnez-moi
l'expression, j'agirais de mme, et-elle pous en un an
cinquante voleurs de grand chemin, et je pense que a doit tre
dans le _Manuel protestant_. Marthe a beau me dire le contraire,
je le soutiendrai mordicus jusqu'au jour du jugement dernier!

Quand l'obscure petite salle  manger aurait t remplie d'un
pais brouillard qui, se dissipant en un instant, l'et laisse
pleine d'clat et radieuse, elle n'aurait pas pu tre plus
soudainement gaye que par cette explosion du coeur de Varden.
Presque aussi haut et presque aussi rondement, M. Haredale cria de
son ct: Bien dit! et l'invita  partir sans prolonger
l'entretien. Gabriel y consentant trs volontiers, ils montrent
tous deux dans une voiture de louage qui attendait  la porte, et
qui partit aussitt.

Ils descendirent au coin de la rue, et, congdiant leur vhicule,
ils marchrent jusqu' la maison. Au premier coup qu'ils
frapprent  la porte, pas de rponse. Le second eut le mme
rsultat. Mais en rponse au troisime, qui tait plus vigoureux,
le chssis de la fentre de la salle  manger fut lev doucement,
et une voix musicale cria:

Haredale, mon garon, je suis extrmement aise de vous voir.
Votre sant me parait bien amliore depuis notre dernire
entrevue Je ne vous vis jamais plus belle mine. Comment vous
portez-vous?

M. Haredale tourna les yeux vers la fentre d'o venait la voix,
quoique cela ne ft pas ncessaire pour reconnatre l'orateur, et
M. Chester, agitant sa main, l'accueillit courtoisement avec un
sourire.

On va ouvrir la porte tout de suite, dit-il. Personne ici n'est
charg de ces fonctions qu'une femme trs dlabre. Vous excuserez
ses infirmits: si elle tait plus leve sur l'chelle sociale,
elle se plaindrait de la goutte, mais n'ayant pour tat que de
fendre du bois et de tirer de l'eau, elle se plaint seulement d'un
rhumatisme. Mon cher Haredale, ce sont l les distinctions
naturelles des classes, soyez-en convaincu.

M. Haredale, dont la figure avait repris son air sombre et dfiant
ds qu'il avait entendu la voix, inclina sa tte avec roideur et
tourna le dos  l'orateur.

Pas ouvert encore! dit M. Chester. Ah! mon Dieu! j'espre que
l'antique crature ne s'est pas pris le pied en chemin dans
quelque malencontreuse toile d'araigne. La voici enfin! Entrez,
je vous prie!

M. Haredale entra, suivi du serrurier. Se tournant, d'un air trs
tonn, vers la vieille femme qui avait ouvert la porte, il
demanda Mme Rudge et Barnab. Ils taient partis ensemble tout de
bon, rpliqua-t-elle en secouant sa tte chenue. Il y avait dans
la salle  manger un gentleman qui leur en dirait peut-tre
davantage. Pour elle, c'tait tout ce qu'elle en savait.

Veuillez, monsieur, dit M. Haredale, en se prsentant devant ce
nouvel occupant, me dire o est la personne que je venais voir
ici.

-- Mon cher ami, rpliqua-t-il, je n'en ai pas la moindre ide.

-- Vos plaisanteries sont intempestives, riposta l'autre d'un ton
de voix touff, et le sujet est mal choisi. Rservez-les pour vos
amis, au lieu de les perdre avec moi. Je ne me reconnais aucun
titre  cette distinction, et j'ai le dsintressement de la
refuser.

-- Mon cher bon monsieur, dit M. Chester, la marche vous a
chauff. Asseyez-vous, je vous prie. Notre ami est...?

-- Tout uniment un honnte homme, rpliqua M. Haredale, et tout 
fait indigne de votre attention.

-- Monsieur, je me nomme Gabriel Varden, dit le serrurier d'un ton
un peu brusque.

-- Un estimable yeoman anglais! dit M. Chester, un trs estimable
yeoman, dont j'ai souvent entendu parler  mon fils Ned, cher
garon, et que j'ai souvent eu le dsir de voir. Varden, mon bon
ami, je suis enchant de vous connatre. Vous tes bien tonn,
dit-il en se tournant languissamment vers M. Haredale, de me
trouver ici? Allons, avouez que vous l'tes.

M. Haredale le regarda (ce n'tait pas d'un regard bien tendre ni
bien amical), sourit et resta silencieux.

Le mystre va tre dvoil en un moment, dit M. Chester, en un
moment. Allons un instant  l'cart, s'il vous plat. Vous vous
rappelez notre petite convention par rapport  Ned et  votre
chre nice, Haredale? Vous vous rappelez la liste de ceux qui les
aidaient dans leur innocente intrigue? Vous vous rappelez que
Barnab et sa mre figuraient parmi eux? Mon cher garon,
flicitez-vous et flicitez-moi. J'ai achet leur dpart.

-- Vous avez fait cela? dit M. Haredale.

-- J'ai achet leur dpart, rpliqua son souriant ami. J'ai jug
ncessaire de prendre quelques mesures actives pour en finir tout
 fait avec l'attachement de ce garon et de cette jeune fille, et
j'ai commenc par loigner ces deux agents. Vous tes surpris? qui
peut rsister  l'influence d'un peu d'or? Ils en avaient besoin,
j'ai achet leur dpart. Nous n'avons plus rien  craindre d'eux.
Ils sont partis.

-- Partis! rpta M. Haredale; o?

-- Mon cher garon, et vous me permettrez de vous dire encore que
vous n'avez jamais eu l'air si jeune, si positivement jouvenceau
que ce soir, le Seigneur sait o; Colomb lui-mme, je crois, en
serait pour ses frais. Entre nous, ils ont leurs raisons caches,
mais sur ce point je me suis engag au secret. Elle vous avait
donn rendez-vous pour ce soir, je le sais; mais elle  trouv
qu'il y avait de l'inconvnient et qu'il lui tait impossible de
vous attendre. Voici la clef de la porte. Je crains qu'elle ne
vous paraisse d'une grosseur assez gnante; mais comme la maison
est  vous, votre bon naturel m'excusera, j'en suis sr, Haredale,
de vous donner cet embarras.




CHAPITRE XXVII.


M. Haredale resta immobile dans la salle  manger de la veuve avec
la clef de la porte  la main, regardant tour  tour M. Chester et
Gabriel Varden, abaissant mme parfois ses yeux sur la clef comme
dans l'espoir que, de son plein gr, elle lui ferait pntrer le
mystre, jusqu' ce que M. Chester, mettant son chapeau et ses
gants, et s'informant d'une voix suave s'ils allaient dans la mme
direction, le rappela  lui-mme.

Non, dit-il, nos routes sont bien opposes, normment, comme
vous savez. Quant  prsent, je resterai ici.

-- Vous allez broyer du noir, Haredale; vous allez tre
malheureux, mlancolique, profondment misrable, rpliqua
l'autre. C'est le pire endroit pour un homme de votre caractre.
Je sais que vous y aurez la mort dans l'me.

-- Soit, dit M. Haredale en s'asseyant; donnez-vous le plaisir de
le croire. Bonsoir!

Feignant de ne s'tre pas du tout aperu du brusque mouvement qui
rendait cet adieu quivalent  un cong, M. Chester y rpondit par
une bndiction aimable et bien sentie, puis il demanda  Gabriel
de quel ct il allait.

Ce serait trop d'honneur pour un homme comme moi, que de suivre
le mme chemin que vous, repartit Gabriel en hsitant.

-- Je dsire que vous demeuriez ici un petit instant, Varden, dit
M. Haredale, sans les regarder. J'ai deux mots  vous dire.

-- Je ne ferai pas obstacle  votre confrence, un moment de plus,
dit M. Chester avec une inconcevable politesse. Puisse-t-elle
avoir pour vous deux des rsultats satisfaisants! Dieu vous
garde!

Alors il accorda au serrurier le plus resplendissant sourire, et
les quitta.

Que voil un raboteux personnage, se dit-il en marchant dans la
rue, un vritable ours mal lch! c'est une atrocit qui porte
avec soi son propre chtiment. Cet homme-l se ronge le coeur. Et
voil un des inestimables avantages d'avoir un parfait empire sur
ses propres inclinations. J'ai t tent cinquante fois pendant
ces deux courtes entrevues de dgainer contre ce garon. Cinq
hommes sur six auraient cd  leur impulsion. En reprenant la
mienne, je lui ai fait une blessure plus profonde et plus mordante
que si je fusse la meilleure lame de toute l'Europe, et lui la
plus mauvaise. Vous tes bien la dernire ressource de l'homme
d'esprit, dit-il en tapant la garde de son pe, nous ne devons en
appeler  vous qu'aprs avoir puis tout le reste. Si l'on
commenait par vous dgainer, on ferait trop de plaisir  ses
adversaires; c'est un procd de spadassin qui n'est bon que pour
des barbares, mais tout  fait indigne d'un homme qui a la plus
lointaine prtention  des sentiments raffins et dlicats.

Il sourit d'une manire si agrable en se communiquant  lui-mme
ces rflexions, qu'un gueux s'enhardit  l'accompagner pour avoir
l'aumne, et  le suivre  la piste pendant quelque temps.
M. Chester fut charm de cet incident, qu'il regarda comme une
espce d'hommage rendu au pouvoir de sa physionomie et, pour l'en
rcompenser, il voulut bien lui permettre de l'escorter jusqu' ce
qu'il et appel une chaise, alors, il le congdia gracieusement
avec un Dieu vous assiste! plein de ferveur.

Cela ne cote pas plus que de l'envoyer au diable ajouta-t-il
judicieusement en prenant place, et cela sied mieux  la
physionomie...  Clerkenwell, s'il vous plat, mes bonnes
cratures! Paroles courtoises qui donnrent des ailes aux
porteurs, et les voil partis pour Clerkenwell d'un joli petit
trot.

Mettant pied  terre  un certain endroit qu'il leur avait indiqu
en route, et les payant un peu moins que ces braves gens ne s'y
attendaient pour le port d'un gentleman si bien lev, il entra
dans la rue o habitait le serrurier et s'arrta bientt sous
l'ombre de la clef d'or. M. Tappertit qui travaillait dur  la
lumire de la lampe dans un coin de l'atelier, ne s'aperut pas de
la prsence du visiteur jusqu' ce qu'une main pose sur son
paule lui ft tourner la tte en sursaut.

L'industrie, dit M. Chester, est l'me des affaires, et la clef
de vote de la prosprit. Monsieur Tappertit, j'espre bien que
vous m'inviterez  dner quand vous serez lord-maire de Londres.

-- Monsieur, dit l'apprenti en dposant son marteau et se frottant
le nez avec le dos d'une main couverte de suie, je mprise le
lord-maire et tout ce qui se rattache  sa personne. Il nous
faudra un autre tat social, monsieur, avant que vous m'attrapiez
 tre lord-maire. Comment vous portez-vous, monsieur?

-- Mieux encore, monsieur Tappertit, depuis que je revois votre
figure pleine d'une honnte franchise. Vous vous portez bien,
j'espre?

-- Je me porte aussi bien, monsieur, dit Sim en se redressant pour
rapprocher de l'oreille du gentleman un rauque chuchotement, que
peut se porter un homme sous l'empire des vexations auxquelles je
suis expos. La vie m'est  charge. Si ce n'tait l'espoir de la
vengeance, je jouerais ma vie  pile ou face en un coup.

-- Mme Varden est-elle cans? dit M. Chester.

-- Monsieur, rpliqua Sim, en lui lanant une oeillade d'une
expression concentre, elle y est. Souhaitez-vous de la voir?

M. Chester fit un signe affirmatif.

Alors venez par ici, monsieur, dit Sim en s'essuyant le visage
sur un tablier de cuir; suivez-moi, monsieur. Voulez-vous me
permettre de vous chuchoter  l'oreille un tout petit mot?

-- Certainement.

M. Tappertit se haussa sur la pointe du pied, appliqua ses lvres
 l'oreille de M. Chester, retira sa tte sans dire quoi que ce
soit, le regarda fixement, appliqua derechef ses lvres 
l'oreille de l'autre, retira encore sa tte, et finit par
chuchoter:

Son nom est Joseph Willet. Chut! je ne vous en dis pas
davantage.

Ayant dit tout cela, il fit signe au visiteur de le suivre  la
porte de la salle  manger, o il l'annona du ton d'un huissier
du roi:

M. Chester, et non pas M. douard, remarquez bien, dit Sim, en
jetant un nouveau coup d'oeil dans la salle, et ajoutant en guise
de post-scriptum de son cru: C'est son pre.

-- Mais pourtant, que son pre, dit M. Chester en s'avanant le
chapeau  la main, lorsqu'il eut remarqu l'effet de cette
dernire explication, que son pre ne vous drange ni ne vous gne
en rien dans vos occupations domestiques, mademoiselle Varden.

-- Ah! bon, maintenant. N'est-ce pas ce que je dis toujours?
s'cria Miggs en claquant des mains. Il a pris madame pour sa
propre fille. Vraiment oui, qu'elle en a tout l'air, c'est un
fait. Rappelez-vous seulement ce que je vous disais, mame!

-- Est-il possible, dit M. Chester de son accent le plus divin,
que j'aie l'honneur de parler  madame Varden? je suis confondu.
Cette jeune personne n'est pas votre fille, madame Varden? ce
n'est pas possible. C'est votre soeur.

-- C'est ma fille, monsieur, en vrit, rpliqua Mme Varden en
rougissant d'une faon toute juvnile.

-- Ah! madame Varden! cria le visiteur. Ah! madame, on n'a certes
pas  se plaindre de son lot, quand on a l'avantage de se
reproduire dans ses enfants sans cesser d'tre aussi jeune qu'eux.
Vous permettrez que je vous embrasse, comme cela se fait  la
campagne, ma chre madame, et votre fille galement.

Dolly montra quelque rpugnance  accomplir cette crmonie; mais
elle fut vertement gourmande par Mme Varden, qui insista pour
qu'elle ne se ft pas prier, et dpchons. Car l'orgueil, dit-
elle avec une grande svrit, tait l'un des sept pchs mortels,
tandis que l'humilit de coeur tait une vertu. C'est pourquoi
elle voulut que Dolly se laisst embrasser immdiatement, sous
peine de lui causer un juste dplaisir; elle insinua en mme temps
que tout ce qu'elle voyait faire  sa mre, elle pouvait le faire
elle-mme en toute sret de conscience, sans se donner la peine
de raisonner ni de rflchir sur ce sujet: ce qui serait
d'ailleurs un manque de respect, et par consquent une
contravention directe au catchisme de l'glise tablie.

Ainsi admoneste, Dolly s'excuta, quoique pas du tout volontiers,
car il y avait sur la figure de M. Chester un regard admiratif
trop prononc, bien qu'une exquise politesse chercht  en amortir
la hardiesse, et ce regard la mettait fort mal  son aise. Comme
elle se tenait les yeux baisss, ne se souciant pas de les lever
et de rencontrer ceux du gentleman, il la considra d'un air
approbatif, puis se tournant vers la mre:

Mon ami Gabriel (dont je n'ai fait la connaissance que ce soir
mme) doit tre un heureux homme, madame Varden.

-- Ah! soupira Mme Varden en secouant sa tte.

-- Ah! rpta Miggs comme un cho.

-- Est-il possible? dit M. Chester avec compassion. Ah! mon Dieu!
qu'est-ce que vous me dites l?

-- Le bourgeois serait bien fch, monsieur, murmura Miggs en se
rapprochant de guingois du ct de M. Chester, de ne pas se
montrer aussi reconnaissant que sa nature le lui permet pour tout
ce qu'il peut apprcier dans le mrite des personnes qui lui
appartiennent. Mais, vous savez, monsieur, dit Miggs en regardant
latralement Mme Varden et entrelaant son discours d'un soupir,
nous ne connaissons quelquefois tout le prix de notre _vigne_ et
de notre _figuier_[25] que quand nous les avons perdus. Tant pis
pour ceux qui en font fi, monsieur, et qui ont ce tort sur leurs
consciences, quand les fruits sont alls s'panouir ailleurs. Et
Mlle Miggs leva les yeux en l'air, pour indiquer o cela pouvait
tre.

Comme Mme Varden entendait distinctement tout ce que disait Miggs
 l'intention de sa matresse, et que ces mots semblaient
prsenter en termes mtaphoriques un prsage ou une prdiction, et
lui annoncer que,  une priode quelconque mais prmature, elle
s'affaisserait sous ses preuves, et fuirait d'un facile essor
vers les astres, elle commena aussitt  devenir languissante,
et, prenant sur une table voisine un volume du _Manuel
protestant_, elle y appuya son bras comme si elle et t
l'Esprance et ce livre son ancre. M. Chester s'en apercevant, et
voyant sur le dos du volume le titre de l'ouvrage, le lui retira
doucement des mains et en tourna les feuillets lgers.

Mon livre favori, chre madame. Que de fois, oui, que de fois
dans son plus jeune ge,  une poque antrieure  ses souvenirs
(cette clause tait strictement vraie), j'ai tir de petites
leons de morale facile des pages de mon Manuel pour mon cher fils
Ned! Vous connaissez Ned?

Mme Varden dit qu'elle avait cet honneur, et que c'tait un beau
et gracieux jeune homme.

Vous tes mre, madame Varden, dit M. Chester en prenant une
prise de tabac, et vous savez ce que je ressens, moi son pre,
lorsqu'on en fait l'loge. Il me cause quelque peine, beaucoup de
peine, il est d'une nature vagabonde, madame; il voltige de fleur
en fleur, de douce amie en douce amie mais  l'ge qu'il a, on
peut tre papillon, et il ne nous faut pas tre svres pour de
pareilles bagatelles.

Il regarda Dolly. Elle tait tout oreilles C'tait justement ce
qu'il dsirait.

La seule chose que je trouve  redire dans ce petit trait de
caractre chez Ned, dit M. Chester et la mention de son nom me
remmore, en passant, que j'ai  vous demander la faveur d'une
minute d'entretien particulier, la seule chose que j'y trouve 
redire, c'est qu'il y a l un dfaut de sincrit. Or, j'ai beau
m'efforcer de dguiser le fait  mes propres yeux, par suite de
mon affection pour Ned, il n'en est pas moins vrai que j'en
reviens toujours  dire que si nous ne sommes pas sincres, nous
ne sommes rien... rien sur terre. Soyons sincres, ma chre
madame.

-- Et protestants, murmura Mme Varden.

-- Et protestants par-dessus toutes choses. Soyons sincres et
protestants, strictement moraux, strictement justes (quoique
toujours en inclinant vers l'indulgence), strictement honntes et
strictement vrais, et nous y gagnons. C'est un faible point, sans
doute mais encore est-ce quelque chose de palpable, nous y gagnons
de jeter les assises, et pour ainsi parler, les fondements solides
sur lesquels il nous est possible plus tard d'lever quelque bel
difice.

-- Voil, certainement, pensa Mme Varden, voil un parfait modle
d'honntet, voil un homme plein de douceur et de droiture, un
chrtien accompli. Aprs avoir conquis ces qualits si difficiles
 acqurir, aprs avoir attrap toutes les vertus cardinales en
leur mettant un grain de sel sur la queue, il n'y attache pas plus
d'importance qu' rien du tout, il a l'air de ne pas savoir
seulement la valeur de ces trsors prcieux.

Car la bonne dame ne douta pas (c'est toujours comme cela que font
les bonnes dames, et, en gnral, les bonnes gens), qu'il ne
fallt prendre au mot ces dclarations du mpris qu'on fait de
soi-mme, ce peu de valeur qu'on accorde  de grandes choses qu'on
possde, cet air de dire: Je ne suis pas orgueilleux, je suis ce
que vous voyez, mais je ne me crois pas pour cela meilleur que les
autres; changeons de conversation, je vous prie. Au reste, il
vous avait invent cela, et il vous l'avait dbit avec tant de
modestie, qu'il avait l'air de ne pas pouvoir s'en empcher, ce
qui en rendait l'effet plus merveilleux encore.

S'apercevant de l'impression qu'il avait faite (il n'y avait
personne comme lui pour s'en rendre compte), M. Chester redoubla
ses coups en avanant certaines maximes vertueuses, quelque peu
vagues et gnrales, sans doute, qui avaient bien parfois le
cachet de ces vrits banales et uses qui montrent la corde, mais
nonces d'une voix si charmante, et avec un calme d'esprit et une
srnit si rares, qu'elles atteignaient le mme but que si elles
eussent t des plus saisissantes. Et il n'y a pas  s'en tonner:
car, de mme qu'un vase creux produit, en tombant, un son bien
plus musical que ceux qui sont pleins et solides, ainsi l'on
trouve souvent que des opinions vides et creuses sont celles qui
retentissent le mieux dans le monde, et sont les plus gotes.

M. Chester, tenant d'une main le volume mollement tendu, et
laissant l'autre lgrement plante sur sa poitrine, parla de la
faon la plus dlicieuse, et enchanta tout  fait ses divers
auditeurs, en dpit de la lutte de leurs intrts et de leurs
penses. Mme Dolly, qui, entre le regard perant de M. Chester et
l'oeillade fascinatrice de M. Tappertit, tait toute
dcontenance, ne put pas s'empcher d'avouer au dedans de soi
qu'elle n'avait jamais vu de gentleman dou d'une parole aussi
emmielle que celui-l. Mme Mlle Miggs, qui tait partage entre
son admiration pour M. Chester et la jalousie mortelle que lui
inspirait sa jeune matresse, eut le loisir de s'apaiser. Mme
M. Tappertit, quoique occup, comme nous l'avons dit,  contempler
les dlices de son coeur, ne put pas compltement soustraire ses
penses  la voix de l'autre enchanteur. Quant  Mme Varden, selon
son opinion personnelle et intime, elle n'avait jamais autant
profit de sa vie ni de ses jours, et lorsque M. Chester, se
levant et sollicitant la permission de l'entretenir en
particulier, lui eut offert la main et l'eut conduite en haut dans
le grand salon,  longueur de bras, elle le considra presque
comme un tre surhumain.

Chre madame, dit-il en pressant dlicatement la main de sa dame
sur ses lvres, veuillez vous asseoir.

Mme Varden prit tout  fait un air de cour et s'assit.

Vous souponnez mon dessein? dit M. Chester en tirant une chaise
vers elle; vous devinez mon but? Je suis un pre plein de
tendresse, ma chre madame Varden.

-- J'en suis bien sre, monsieur, dit Mme Varden.

-- Je vous remercie, rpliqua M. Chester en tapant le couvercle de
sa tabatire. Les pres et les mres ont de lourdes
responsabilits morales, madame Varden.

Mme Varden leva lgrement ses mains, secoua sa tte, et regarda
le plancher, comme si elle plongeait tout droit ses yeux au
travers du globe, d'un bout  l'autre, et dans l'immensit de
l'espace au del.

Je peux me fier  vous, dit M. Chester, m'y fier sans rserve.
J'aime mon fils, madame, avec tendresse; et, l'aimant comme je
fais, je voudrais le sauver d'une misre certaine. Vous savez
quelque chose de son attachement pour Mlle Haredale. Vous l'avez
favoris, et il y avait beaucoup de bont de votre part  le
faire. Je vous suis trs oblig, profondment oblig, de l'intrt
que vous avez tmoign  son gard; mais, ma chre madame, vous
vous tes mprise, je vous assure.

Mme Varden balbutia qu'elle tait fche.

Fche, ma chre madame? rpondit-il en l'interrompant. Ne soyez
nullement fche d'une chose si aimable, si bonne dans
l'intention, si parfaitement digne de vous. Mais il y a de graves
et fortes raisons, de pressantes considrations de famille, et
mme, en les cartant, des difficults dans la diffrence de
religion, qui se mettent en travers de leurs sentiments, et
rendent leur union impossible, tout  fait impossible. J'aurais
expos ces circonstances  votre mari; mais il n'a pas, vous
m'excuserez de parler si franchement, il n'a pas votre vivacit 
saisir les choses, ni votre profondeur de sens moral... Que cette
maison-ci a un aspect agrable, et qu'elle est admirablement
tenue! Pour un homme comme moi, veuf depuis si longtemps, ces
marques du soin et de la surveillance d'une femme ont des charmes
inexprimables.

Mme Varden commena  penser (sans trop savoir pourquoi), que
M. Chester fils devait avoir tort, et que M. Chester pre devait
avoir raison.

Mon fils Ned, reprit le tentateur, de son air le plus sduisant,
a eu, m'a-t-on dit, l'aide de votre aimable fille, et de votre
mari, un homme franc comme l'or.

-- Beaucoup plus que la mienne, monsieur, dit Mme Varden,
infiniment plus. J'ai eu souvent mes doutes. C'est un...

-- Un mauvais exemple, suggra M. Chester. Oui, c'en est un. Il
n'y a pas de doute l-dessus, c'en est un. Votre fille est d'ge 
ce qu'on doive viter de mettre sous ses yeux un encouragement
pour des jeunes gens  se rvolter contre leurs parents sur un
point de la plus haute importance; c'est un acte tout  fait
imprudent. Vous avez parfaitement raison. J'aurais d y songer
moi-mme; mais cela m'a chapp, je le confesse, tant votre sexe
est suprieur au ntre, chre madame, sous le rapport de la
pntration et de la sagacit.

Mme Varden prit un air aussi avis que si elle et rellement dit
quelque chose qui mritt ce compliment; elle finit par en avoir
la conviction, et sa foi dans sa propre habilet s'en accrut
considrablement.

Ma chre madame, dit M. Chester, vous m'enhardissez  vous parler
franchement: mon fils et moi nous sommes en dsaccord sur cet
article; la jeune demoiselle et son tuteur le sont galement.
Bref, pour conclure, mon fils est oblig, au nom de ses devoirs
envers moi, de son honneur, des liens les plus solennels, d'en
pouser une autre.

-- Il a pris l'engagement d'pouser une autre demoiselle? dit
Mme Varden en levant ses mains.

-- Ma chre madame, il a t lev, instruit, form expressment
dans cette vue, expressment dans cette vue. Mlle Haredale, m'a-t-
on dit, est une trs charmante crature?

-- Je l'ai nourrie, je dois la connatre; c'est la meilleure
demoiselle que je connaisse, dit Mme Varden.

-- Je n'ai pas l-dessus le moindre doute, elle l'est, j'en suis
sr. Et vous, qui avez eu ces tendres relations avec elle, vous
n'en tes que plus oblige de consulter son bonheur. Maintenant
puis-je, moi, comme je l'ai dit  Haredale, qui en tombe d'accord,
puis-je tre l, et souffrir qu'elle se jette (bien qu'elle soit
d'une famille catholique) dans les bras d'un jeune homme qui,
quant  prsent, n'a pas du tout de sentiments du coeur? Ce n'est
pas lui faire de tort que de dire qu'il n'en a pas, car les jeunes
gens qui se sont plongs au fond des frivolits et des habitudes
convenues de la socit, en ont trs rarement. Le coeur ne leur
pousse jamais, ma chre madame, qu'aprs la trentaine; je ne crois
pas, non, je ne crois pas que j'eusse moi-mme un coeur quand
j'tais  l'ge de Ned.

-- Oh! monsieur, dit Mme Varden, je pense que vous devez en avoir
eu un; vous en avez trop aujourd'hui pour n'en avoir pas toujours
eu.

-- J'aime  esprer, rpondit-il en haussant les paules avec
humilit, que j'en ai eu un peu, un tout petit peu, le ciel le
sait! Mais, pour en revenir  Ned, je ne doute pas que vous n'ayez
pens, quand vous avez eu la bont de vous entremettre en sa
faveur, que je ne rendais pas justice  Mlle Haredale, c'est bien
naturel! Mais point du tout, ma chre madame, c'est contre lui,
contre lui seul que portent mes objections. Je le rpte
nergiquement, contre Ned lui-mme.

Mme Varden resta bahie de cette rvlation.

Il a, s'il remplit en homme d'honneur l'engagement solennel dont
je vous ai parl (et il faut qu'il soit un homme d'honneur, ma
chre madame Varden, ou il ne serait pas mon fils), une fortune
sous la main. Avec ses habitudes dispendieuses, ruineuses, si,
dans un moment de caprice et d'enttement, il pousait cette jeune
demoiselle et se privait par l des moyens de contenter les gots
auxquels il a t si longtemps accoutum, il briserait, ma chre
madame, le coeur de cette douce crature. Madame Varden, ma bonne
dame, ma chre me, je m'en rapporte  vous: est-ce l un
sacrifice qu'il faille souffrir? le coeur d'une femme est-il une
chose  laisser traiter d'une faon si lgre? Interrogez le
vtre, ma chre madame, interrogez le vtre, je vous en supplie.

-- Vraiment, pensa Mme Varden, ce gentleman est un saint. Mais,
ajouta-t-elle  haute voix et bien naturellement, si vous tez 
Mlle Emma celui qu'elle aime, que deviendra donc, monsieur, le
coeur de cette pauvre jeune fille?

-- C'est juste le point, dit M. Chester sans tre du tout
dconcert, o je dsirais vous amener. Un mariage avec mon fils,
que je serais contraint de dsavouer, n'aurait d'autre suite que
des annes de misre, ils se spareraient, ma chre madame, au
bout d'un an. Rompre cet attachement, qui est plus imaginaire que
rel, comme vous et moi le savons trs bien, cotera seulement
quelques larmes  cette chre enfant; mais cela ne l'empchera pas
d'tre heureuse aprs. Jugez-en par le cas de votre propre fille,
la jeune demoiselle qui est en bas, votre vivante image.
Mme Varden toussa et sourit ingnument. Il y a un jeune homme (je
suis fch de le dire, un garon dbauch, d'une rputation trs
mdiocre) dont j'ai entendu parler  mon fils Ned. Il s'appelle
Boulet, Poulet ou Mollet.

-- Je connais un jeune homme appel Joseph Willet, monsieur, dit
Mme Varden en croisant ses mains avec dignit.

-- C'est cela, cria M. Chester. Supposez que ce Joseph Willet
voult aspirer aux affections de votre charmante fille, et ft
tout ce qu'il pourrait pour y russir.

-- Il faudrait qu'il et une fire impudence, interrompit
Mme Varden, d'oser penser  pareille chose!

-- Ma chre madame, c'est exactement le mme cas; ce serait une
grande impudence, et voil l'impudence que je reproche  Ned. Mais
vous ne voudriez pas pour cela, j'en suis sr, dt-il en coter
quelques larmes  votre fille, vous abstenir d'touffer leurs
inclinations naissantes; c'est ce que j'aurais voulu dire  votre
mari quand je l'ai vu ce soir chez Mme Rudge...

-- Mon mari, dit Mme Varden en interrompant avec motion, ferait
beaucoup mieux de rester  la maison que d'aller chez Mme Rudge si
souvent. Je ne sais ce qu'il va faire l. Je ne sais pas quel
motif il peut avoir, monsieur, de se mler du tout des affaires de
Mme Rudge.

-- Si je ne vous parais pas exprimer mon adhsion aux sentiments
que vous venez de manifester, rpliqua M. Chester, tout  fait
avec autant de force que vous le souhaiteriez peut-tre, c'est
parce que je dois  sa prsence en ce lieu, ma chre madame, et 
son peu de got pour la conversation, d'tre venu ici vous trouver
vous-mme; c'est ce qui m'a procur le bonheur de cet entretien
avec une personne dans laquelle sont concentres,  ce que je
vois, l'entire direction, la conduite et la prosprit de la
famille.

Cela dit, il reprit la main de Mme Varden, et l'ayant presse sur
ses lvres avec la suprme galanterie du jour, un peu charge,
pour qu'elle frappt davantage les yeux inaccoutums de la bonne
dame, il continua, en employant le mme mlange de sophismes et de
cajoleries,  la supplier de faire tout son possible pour que son
mari et sa fille n'aidassent plus douard dans sa recherche de la
main de Mlle Haredale, et ne favorisassent plus, par aucune
dmarche, l'un ou l'autre des deux jeunes gens. Mme Varden n'tait
qu'une femme, et elle avait sa part de vanit, d'obstination,
d'amour du pouvoir. Elle signa donc un trait d'alliance offensive
et dfensive avec son insinuant visiteur; et rellement elle crut,
comme eussent fait beaucoup d'autres qui le voyaient et
l'entendaient, qu'en agissant ainsi elle poussait de toutes ses
forces au progrs de la vrit, de la justice et de la moralit.

Plein de joie du succs de sa ngociation, et singulirement amus
dans son for intrieur, M. Chester la conduisit en bas avec les
mmes crmonies, puis, sans oublier la plus agrable, celle de
l'embrassade, y compris encore Dolly, il se retira, non sans avoir
complt la conqute du coeur de Mlle Miggs, en demandant si
cette jeune demoiselle voudrait bien l'clairer jusqu' la
porte.

Oh! mame, dit Miggs, lorsqu'elle revint avec la chandelle; oh!
misricorde, mame, en voil un gentleman! Y a-t-il jamais eu un
ange pour parler comme lui? et un homme qui a l'air si avenant, si
droit et si noble qu'il semble mpriser le sol mme sur lequel il
marche; et cependant d'une douceur et d'une condescendance si
grandes qu'il semble dire: N'ayez pas peur: je ne lui ferai pas
de mal. Et penser qu'il vous prend pour Mlle Dolly, et qu'il
prend Mlle Dolly pour votre soeur! Oh, bont divine! si j'tais le
bourgeois, croyez-vous que je ne serais pas jaloux?

Mme Varden blma sa servante de ces paroles lgres; mais
doucement, trs doucement, d'une manire tout  fait souriante en
vrit; remarquant, pour l'excuser, que c'tait une fille un peu
folle, tourdie, une tte lgre, dont l'humeur vive l'emportait
au del des bornes, et qui ne pensait pas la moiti de ce qu'elle
disait; que, sans cela, elle se fcherait contre elle.

Pour ma part, dit Dolly d'un air pensif, je suis bien tente de
croire que M. Chester ressemble un peu  Miggs sous ce rapport.
Avec toute sa politesse et son beau langage, je suis presque sre
qu'il se moquait de nous, et tout du long.

-- Si vous vous hasardez  dire encore chose pareille, et  parler
mal des gens derrire leur dos en ma prsence, mademoiselle, dit
Mme Varden, j'exigerai que vous preniez une lumire pour aller
vous coucher tout de suite. Comment osez-vous, Dolly? Vous
m'tonnez. Toute votre conduite ce soir a t d'une rudesse
choquante. A-t-on jamais entendu, cria la matrone furieuse et
fondant en larmes, une fille dire  sa mre qu'on se moquait
d'elle?

Il faut avouer que Mme Varden justifiait bien sa rputation
d'avoir une humeur incertaine.




CHAPITRE XXVIII.


Lorsqu'il eut quitt la maison du serrurier, M. Chester se rendit
 un caf distingu dans Covent-Garden, et y resta longtemps assis
 prolonger son dner, s'gayant excessivement des souvenirs
amusants de sa rcente visite, et se flicitant du succs de son
insigne adresse. Grce  l'influence de ses penses, sa figure
avait une expression si bnigne et si tranquille, que le garon
charg particulirement du service de sa table se sentait presque
capable de mourir pour sa dfense, et se mit dans la tte (il en
fut dsabus au reu du montant de la carte, o il n'eut pour prix
de toutes les peines qu'il s'tait donnes qu'une gratification
d'un penny) qu'un chaland si apostolique valait une demi-douzaine
au moins de dneurs ordinaires.

Une visite  la table de jeu, non pas en tourdi qui risque gros
pour satisfaire  l'ardeur qui l'emporte, mais en homme sage et
pos qu'on a plaisir  voir sacrifier l'enjeu de ses deux ou trois
cus pour condescendre aux folies de la socit et sourire avec
une gale bienveillance au gain et  la perte, fut cause qu'il ne
rentra chez lui qu' une heure avance. Il avait l'habitude de
dire  son domestique d'aller se coucher quand il voudrait, 
moins d'un ordre contraire, et de laisser seulement une bougie sur
l'escalier. Au palier tait une lampe o il pouvait toujours
l'allumer lorsqu'il revenait tard, et, comme il avait sur lui une
clef de la porte, il pouvait rentrer et se coucher  l'heure qu'il
voulait.

Il ouvrit le verre de la sombre lampe, dont la mche, presque
toute embrase et enfle comme le nez d'un ivrogne, s'envolait en
petites escarboucles au toucher de la chandelle, et, rpandant
tout autour d'ardentes tincelles, rendait assez difficile
l'opration d'allumer le paresseux flambeau, quand un bruit,
semblable au ronflement profond d'un homme endormi quelques
marches au-dessus, tint en suspens M. Chester et le fit couter.
C'tait bien la forte respiration d'un homme qui dormait l, tout
contre. Un individu s'tait couch sur l'escalier mme, et y
dormait solidement. Aprs avoir allum enfin la chandelle et
ouvert sa porte, le gentleman monta doucement, en tenant le
flambeau lev sur sa tte et regardant avec prcaution alentour,
curieux de voir quelle espce d'homme avait choisi pour son gte
un abri si peu confortable.

Sa tte sur le palier suprieur et ses grands membres tendus sur
une demi-douzaine de marches, aussi ngligemment qu'un cadavre
jet la par des croque-morts en goguette, gisait Hugh, son visage
en l'air, sa longue chevelure parpille comme une algue sauvage
sur son oreiller de bois avec sa large poitrine haletante dont le
bruit troublait ce lieu  cette heure d'une manire si
inaccoutume.

Le gentleman, qui s'attendait peu  le voir l, allait interrompre
son repos en le poussant du pied, lorsque, au moment de le faire,
un coup d'oeil sur le visage tourn vers lui l'arrta. Se baissant
donc et ombrageant de sa main la bougie, il examina les traits du
dormeur, mais, de si prs qu'il les et examins, cela ne lui
suffit pas, car il passa et repassa sur la figure de cet homme la
lumire couverte encore avec plus de soin, pour observer l'inconnu
d'un oeil plus pntrant.

Tandis qu'il tait tout entier  cet examen, le dormeur, sans
tressaillir, sans se tourner mme, se rveilla. Il y eut dans la
rencontre soudaine de son fixe regard une espce de fascination
qui ta  l'observateur la prsence d'esprit de retirer ses yeux,
et l'obligea en quelque sorte de soutenir les yeux de l'autre. Ils
restrent ainsi  se considrer avec un tonnement rciproque,
jusqu' ce que M. Chester rompit enfin le silence, et lui demanda
 voix basse pourquoi il tait venu coucher l.

Il me semblait, dit Hugh, en s'efforant de se mettre sur son
sant et continuant  fixer sur lui un regard prolong, que vous
faisiez partie de mon rve. Un rve curieux, ma foi; j'espre
qu'il ne se ralisera jamais, matre.

-- D'o vient que vous frissonnez?

-- C'est le froid, je suppose, grogna-t-il en se secouant et se
levant. Je ne sais pas encore bien o j'en suis.

-- Est-ce que vous ne me reconnaissez pas? dit M. Chester.

-- Oh que si, je vous reconnais bien, rpliqua-t-il. Je rvais de
vous; mais, par exemple, nous ne sommes pas o je croyais tre
avec vous, Dieu merci!

En disant ces mots, il regarda autour de lui, et particulirement
au-dessus de sa tte, comme s'il se ft attendu  se trouver au-
dessous de quelque objet qui faisait partie de son rve. Puis il
se frotta les yeux, se secoua de nouveau, et suivit son conducteur
dans son appartement.

M. Chester alluma les bougies de sa table de toilette, et roulant
une bergre vers le feu qui brlait encore, s'assit devant, et dit
 son inculte visiteur:

Venez ici, tez-moi mes bottes... Vous avez encore bu, mon drle,
dit-il lorsque Hugh s'agenouilla pour excuter l'ordre qu'il avait
reu.

-- Aussi vrai que j'existe, matre, j'ai fait  pied les quatre
mortelles lieues, aprs quoi, j'ai attendu ici je ne sais depuis
combien de temps, sans qu'il m'ait pass une goutte de boisson par
les lvres depuis midi que j'ai dn.

-- Et n'aviez-vous rien de mieux  faire, mon agrable ami, que de
vous endormir  branler la maison tout entire de vos
ronflements? dit M. Chester. Ne pouviez-vous pas aller rver sur
votre paille au Maypole, mauvais chien que vous tes, au lieu de
venir ici pour cela? Allez me chercher mes pantoufles, et marchez
doucement.

Hugh obit en silence.

coutez un peu, mon cher jeune gentleman, dit M. Chester en
mettant les pantoufles. La premire fois que vous rverez,
dispensez-vous de rver de moi; rvez de quelque chien ou de
quelque rosse avec qui vous serez plus li. Remplissez-vous un
verre; vous le trouverez, ainsi que la bouteille,  la mme place,
et videz-le pour vous tenir veill.

Hugh obit derechef, et, cette fois, mme avec plus de zle; puis
aprs il se prsenta devant son patron.

Maintenant, dit M. Chester, que me voulez-vous?

-- Il y a des nouvelles aujourd'hui, rpliqua Hugh; votre fils a
paru chez nous, il est venu  cheval. Il a essay de voir la jeune
femme, il n'a pas pu seulement l'entrevoir. Il a laiss quelque
lettre ou quelque message dont notre Joe s'est charg; mais lui et
le vieux se sont querells  ce sujet quand votre fils a t
parti, et le vieux ne voulait pas que la commission ft faite. Il
dit comme a (c'est le vieux qui parle) qu'il ne veut pas que
personne chez lui se mle de cette affaire pour lui procurer du
dsagrment. Il est aubergiste, comme il dit, et ne veut pas
mcontenter ses pratiques qui le font vivre.

-- C'est un vrai diamant, dit M. Chester avec un sourire, et un
diamant brut, ce qui n'en vaut que mieux. Aprs?

-- La fille de Varden... c'est la jeunesse  qui j'ai pris un
baiser...

-- Et  qui vous avez vol un bracelet sur la grande route, dit
M. Chester tranquillement. Eh bien, qu'avez-vous  dire d'elle?

-- Elle a crit chez nous une lettre  la jeune femme, pour lui
annoncer qu'elle avait perdu celle que je vous ai apporte et que
vous avez brle. Notre Joe devait porter ce billet  la Garenne;
mais le vieux a retenu son fils au logis toute la journe
suivante, afin de l'empcher de faire la commission. Le
surlendemain, il m'en a charg; le voici.

-- Vous ne l'avez donc pas remis  son adresse, mon bon ami? dit
M. Chester, en tortillant le billet de Dolly entre son doigt et
son pouce, et feignant la surprise.

-- J'ai suppos que vous ne seriez pas fch de l'avoir, rpliqua
Hugh. Quand on en brle une, autant les brler toutes, ai-je
pens.

-- Ma foi, monsieur le Diable, dit Chester, rellement, si vous ne
prenez pas plus de discernement, votre carrire pourra bien se
trouver raccourcie avec une rapidit merveilleuse. Ne savez-vous
pas que la lettre que vous m'avez apporte tait adresse  mon
fils qui reste ici mme? et ne mettez-vous aucune diffrence entre
ses lettres et celles qui sont adresses  d'autres?

-- Si vous n'en voulez pas, dit Hugh dconcert par ce reproche,
quand il s'attendait  des compliments, rendez-la-moi, et je la
remettrai  son adresse. Je ne sais pas comment vous contenter,
matre.

-- Je la remettrai, rpliqua son patron, en la rangeant de ct
aprs avoir rflchi un moment... La jeune demoiselle se promne-
t-elle dehors, dans les belles matines?

-- Trs souvent. Ordinairement sur le midi.

-- Seule?

-- Oui, seule!

-- O?

-- Sur la pelouse en face de la maison, celle qui est traverse
par le sentier.

-- Si le temps est beau, il est possible que je me lance demain
sur son passage, dit M. Chester, aussi froidement que si cette
demoiselle et t une de ses connaissances habituelles. Monsieur
Hugh, si j'arrive  cheval devant la porte du Maypole, vous me
ferez la faveur de ne m'avoir jamais vu qu'une seule fois. Vous
devez supprimer votre gratitude et tcher d'oublier ma tolrance
dans l'affaire du bracelet. Cette gratitude est naturelle: je ne
suis pas tonn que vous la montriez, et cela vous fait honneur;
mais quand il y a l d'autres personnes, vous devez, pour votre
propre sret, continuer d'tre comme  votre ordinaire,
absolument, comme si vous ne m'aviez aucune espce d'obligation,
et que vous ne vous fussiez jamais trouv ici entre ces quatre
murs. Vous me comprenez?

Hugh le comprit parfaitement. Aprs une pause, il marmotta qu'il
esprait que son patron ne le jetterait pas dans quelque embarras
au sujet de cette dernire lettre, qu'il avait garde dans
l'unique vue de lui plaire. Il allait continuer de ce ton, lorsque
M. Chester coupa court  ses excuses de l'air du plus gnreux des
protecteurs, et lui dit:

Mon bon garon, vous avez ma promesse, ma parole, mon engagement
scell (car un engagement verbal de ma part a tout autant de
valeur) que je vous protgerai toujours aussi longtemps que vous
le mriterez. Mettez donc votre esprit en repos. Soyez bien
tranquille, je vous en prie. Quand un homme se livre  moi aussi
compltement que vous avez fait, il me semble en vrit qu'il a
une sorte de droit sur moi. Je suis plus dispos  la misricorde
et  la tolrance dans le cas actuel que je ne peux vous le dire,
Hugh. Regardez-moi comme votre protecteur; et  l'gard de cette
indiscrtion, soyez assur, je vous en conjure, que vous pouvez
conserver, aussi longtemps que vous et moi serons amis, le coeur
le plus lger qui ait jamais battu dans une poitrine humaine.
Remplissez encore une fois le verre, pour vous faire reprendre
gaiement la route du Maypole. Je suis rellement confus quand je
songe au chemin norme que vous avez  faire; et puis adieu, bonne
nuit!

-- Ils croient, dit Hugh aprs avoir entonn la liqueur, que je
suis  dormir solidement dans l'curie. Ha ha ha! La porte de
l'curie est ferme, mais la bte n'y est plus, matre.

-- Vous tes un franc luron, rpliqua son ami, et il n'y a rien
qui m'amuse comme votre humeur joviale. Bonne nuit! Prenez le plus
grand soin possible de vous, pour l'amour de moi!

Il est remarquable que, durant le cours de cette entrevue, chacun
d'eux avait essay de regarder  la drobe la figure de l'autre,
sans jamais pouvoir parvenir  la voir en plein. Ils changrent
un rapide coup d'oeil lorsque Hugh ferma derrire lui la double
porte, avec soin et sans bruit; et M. Chester resta dans sa
bergre, fixant sur le feu un regard attentif.

C'est bien, dit-il aprs une longue, mditation, et il le dit
avec un profond soupir et en changeant pniblement l'attitude,
comme s'il cartait de son esprit quelques autres penses, pour en
revenir  celles qui l'avaient proccup tout le jour. L'intrigue
se complique; voil ma bombe lance; elle clatera dans quarante-
huit heures, et va vous parpiller toutes ces bonnes gens-l d'une
manire tonnante. Nous verrons!

Il se coucha et s'endormit; mais il n'y avait pas longtemps qu'il
dormait quand il se rveilla en sursaut, croyant que Hugh tait 
la porte extrieure et demandait d'une voix trange, trs
diffrente de la sienne, qu'on le ft entrer. L'illusion tait si
forte et si pleine de cette vague terreur que la nuit donne  de
semblables visions, qu'il se leva, et, prenant  la main son pe
dans le fourreau, ouvrit la porte, regarda l'escalier  l'endroit
o il avait trouv Hugh endormi, et l'appela mme par son nom.
Mais tout tait sombre et paisible. Il retourna lentement au lit,
et, aprs une heure de veille fatigante, il retrouva le sommeil,
et ne s'veilla plus que le lendemain matin.




CHAPITRE XXIX.


Les penses des hommes du monde sont  jamais rgles par une loi
morale de gravitation, qui, comme la loi physique, les emporte
vers la terre en vertu de l'attraction. Le glorieux clat du jour
et les silencieuses merveilles d'une nuit claire par les toiles
font un vain appel  leurs esprits. Il n'y a pas de signes dans le
soleil, ni dans la lune ni dans les toiles, qu'ils sachent lire.
Ils ressemblent  quelques savants qui connaissent chaque plante
par son nom latin, mais qui ont tout  fait oubli de petites
constellations clestes telles que la charit, la tolrance,
l'amour universel et la misricorde, quoiqu'elles brillent nuit et
jour d'une clart si splendide que les aveugles peuvent les voir;
et qui, en regardant l haut le ciel parsem de paillettes, n'y
voient rien que le reflet de leur grand savoir et de leur
instruction de rencontre puise dans des bouquins.

Il est curieux de se reprsenter ces gens du monde, s'arrachant un
moment  leurs grandes affaires pour tourner les yeux par hasard
vers les innombrables sphres qui scintillent au-dessus de nous,
qu'y voient-ils, croyez-vous? rien que l'image qu'ils portent dans
le coeur. L'homme qui ne peut vivre que dans l'atmosphre des
princes ne voit rien l dans le ciel que des toiles pour dcorer
la poitrine des courtisans. L'envieux y poursuit de sa haine
jalouse les honneurs brillants de son voisin. Pour le ladre,
occup  entasser de l'or, et pour la foule des gens du monde,
tout le firmament au-dessus de nous reluit de pices sterling,
toutes fraches sorties de la monnaie, avec l'empreinte de la
figure du souverain: ils ont beau se retourner, ils ne voient rien
autre chose entre eux et le ciel. C'est ainsi que les ombres de
nos dsirs viennent se mettre entre nous et nos bons anges, qu'ils
clipsent  notre vue.

Tout tait frais et gai, comme si le monde n'et t fait que de
ce matin, quand M. Chester chevaucha d'un pas tranquille le long
de la route de la fort. Bien que la saison ne ft pas avance, la
temprature tait chaude et fcondante; les boutons des arbres
s'panouissaient en feuilles, les haies et l'herbe taient vertes,
l'air tait une vraie musique, grce aux chansons des oiseaux, et,
s'levant bien loin au-dessus d'eux tous, l'alouette rpandait ses
plus riches mlodies. Dans les endroits  l'ombre, la rose du
matin tincelait sur chaque jeune feuille et sur chaque brin
d'herbe; et, l o rayonnait le soleil, quelques gouttes
diamantines brillaient encore, comme par regret de quitter un si
beau monde et d'avoir une si courte existence. Mme le vent lger,
dont le bruissement tait aussi agrable  l'oreille que l'eau qui
tombe doucement, promettait un beau jour; et laissant une suave
odeur sur sa trace, pendant qu'il s'loignait en voltigeant, il
chuchotait quelque chose de ses rapports intimes avec l't, dont
il attendait incessamment l'heureux retour.

Le cavalier solitaire allait toujours du mme pas, toujours gal,
promenant  travers les arbres un coup d'oeil du soleil  l'ombre
et de l'ombre au soleil, regardant autour de lui, sans doute, de
moment en moment; mais s'il pensait avec quelque plaisir au jour
si beau, au chemin si charmant, c'tait seulement pour s'applaudir
dans l'intrt de sa toilette, plus soigne que jamais, d'tre
favoris d'un pareil temps. Il souriait alors avec complaisance,
mais plutt comme satisfait de lui-mme que de toute autre chose,
poursuivant ainsi sa promenade sur son bidet alezan, d'aussi bonne
mine que le cavalier, et probablement plus sensible aux scnes
intressantes de la nature dont il marchait environn.

Les massives chemines du Maypole finirent par se dresser  ses
yeux, mais il n'acclra point son pas, et ce fut toujours avec la
mme gravit calme qu'il arriva auprs du porche de la taverne.
John Willet, qui faisait rtir sa rouge figure devant un grand feu
dans la salle et qui, avec une prvoyance et une vivacit d'esprit
prodigieuses, venait de penser, en regardant le ciel bleu, que, si
l'tat des choses se prolongeait, il faudrait de toute ncessit
teindre les feux et ouvrir les fentres toutes grandes, sortit
pour tenir l'trier au gentleman, appelant d'une voix gaillarde:
Hugh!

Oh! c'est vous; vous y tes donc dj, monsieur? dit John un peu
tonn de la promptitude avec laquelle Hugh avait paru. Menez 
l'curie ce prcieux animal, et ayez-en un soin plus que
particulier, si vous dsirez, garder votre place... Un fainant,
monsieur, comme il n'y en a pas!

-- Mais vous avez un fils, rpliqua monsieur Chester en donnant sa
bride aprs avoir mis pied  terre, et rpondant au salut de
l'aubergiste par un ngligent mouvement de sa main vers son
chapeau. Pourquoi ne l'utilisez-vous pas, lui?

-- Eh mais, la vrit est, monsieur, repartit John avec une grande
importance, que mon fils... Qu'est-ce que vous faites l 
m'couter, vilain curieux?

-- Qui est-ce qui coute? riposta Hugh en colre. Avec a que
c'est amusant de vous couter! Voulez-vous pas que j'emmne le
cheval  l'curie tout en sueur, pour qu'il s'enrhume?

-- Alors promenez-le de long en large plus loin de nous, monsieur,
cria le vieux John, et quand vous me voyez en train de causer avec
un noble gentleman, restez  distance. Si vous ne connaissez pas
votre distance, monsieur, ajouta M. Willet aprs une pause
normment longue, durant laquelle il fixa ses grands yeux
stupides sur Hugh, et attendit avec une patience exemplaire qu'il
lui passt par l'esprit quelque chose qui ressemblt  une ide,
nous trouverons un moyen de vous l'apprendre plus vite que a.

Hugh haussa les paules ddaigneusement, prit son air tmraire et
traversa de l'autre ct du gazon, o, ayant jet la bride en
bandoulire sur son paule, il promena le cheval, tout en lanant
de temps en temps  son matre, par-dessous ses sourcils touffus,
des coups d'oeil aussi sinistres qu'un tyran de mlodrame.

M. Chester qui, sans que cela part, l'avait attentivement observ
durant cette courte dispute, entra dans le porche, et se tournant
brusquement vers M. Willet, lui dit:

Vous avez d'tranges domestiques, John.

-- Il est certain, monsieur, que celui-ci a l'air assez trange,
rpondit l'aubergiste; mais c'est un bon domestique pour le
dehors. Pour les chevaux, les chiens et tout cela, il n'y a pas en
Angleterre un plus habile homme que ce Hugh du Maypole. Par
exemple, il ne vaut rien pour le dedans, ajouta M. Willet de l'air
confidentiel d'un homme qui sentait la supriorit de sa propre
nature. Le dedans, c'est mon affaire; mais si ce gars avait
simplement un brin d'imagination, monsieur...

-- C'est un garon actif, je le parierais, dit M. Chester, ayant
l'air de se parler  lui-mme plutt qu' la cantonade.

-- Actif, monsieur, riposta John, dont la figure par
extraordinaire prit de l'expression; ce gars-l! Oh, ici!
monsieur! Amenez le cheval par ici, et allez pendre ma perruque 
la girouette, pour montrer  ce gentleman si vous tes leste.

Hugh ne rpondit pas, mais jetant la bride  son matre, et lui
arrachant de la tte sa perruque avec si peu de crmonie et tant
de prcipitation que M. Willet n'en fut pas peu dconcert,
quoiqu'il en et exprim le dsir spcial, il grimpa lestement au
fate du mai plac devant la maison, et suspendant la perruque sur
la girouette, il l'y fit tourner comme la manivelle d'un
tournebroche. Cet exercice achev, il la lana  terre, et
glissant lui-mme en bas le long du mai avec une inconcevable
rapidit, il se trouva sur ses pieds presque aussitt que la
perruque touchait le sol.

Voil, monsieur! dit John retombant dans son tat de stupidit
habituelle. Vous ne verrez pas beaucoup d'auberges comme le
Maypole, pour y avoir bon logis  pied,  cheval; ni pour voir a
non plus, quoique ce ne soit rien au prix de tout ce qu'il fait.

Cette dernire remarque tait une allusion  la manire dont Hugh
sautait sur le dos d'un cheval, comme il avait fait lors de la
premire visite de M. Chester, et disparaissait promptement par la
porte de l'curie.

a n'est rien au prix de tout ce qu'il fait, rpta M. Willet en
brossant sa perruque avec son poignet, et se dcidant
intrieurement  distribuer sur les divers articles de la note de
son hte une petite augmentation pour le dommage caus par la
poussire  cette pice de son ajustement. Il saute de presque
toutes les fentres de la maison. Il n'y a jamais eu de gars pour
se jeter comme lui de n'importe o, sans se rompre les os. C'est
mon opinion, monsieur, qu'il ne doit gure tout a qu' son manque
d'imagination, et que, si l'imagination pouvait (chose impossible)
lui tre fourre dans la tte, il ne serait plus capable d'en
faire autant. Mais nous parlions de mon fils, monsieur.

-- C'est vrai, Willet, c'est vrai, dit le visiteur en se tournant
vers l'aubergiste avec sa srnit habituelle. Mon bon ami,
qu'est-ce qu'on dit de lui?

On m'a rapport que M. Willet avant de rpondre cligna de l'oeil.
Mais comme il n'a jamais t reconnu coupable d'une telle lgret
de conduite, ni antrieurement ni ultrieurement, on peut regarder
cette inconvenance comme une invention de ses ennemis, fonde
peut-tre sur le fait suivant qui est incontestable. Il prit son
hte par le troisime bouton de son habit sur la poitrine, en
comptant  partir du menton, et lui insinuant sa rplique dans
l'oreille:

Monsieur, dit John avec dignit, je connais mon devoir. Nous
n'avons pas besoin ici d'amourettes, monsieur, d'amourettes 
l'insu des parents. Je respecte certain jeune gentleman, comme un
jeune gentleman qu'il est; je respecte certaine jeune demoiselle,
comme une demoiselle qu'elle est, mais ces deux personnes, en tant
que les deux font la paire, je ne connais pas a, monsieur, je
n'entends pas a. Mon fils, monsieur, s'est engag.

-- Je croyais l'avoir vu regarder tout  l'heure  travers la
fentre du coin, dit M. Chester, qui, naturellement, pensa que,
s'il tait engag, il devait tre quelque part sous les drapeaux.

-- Vous ne vous tes pas tromp, monsieur, c'est bien lui que vous
avez vu, rpliqua John. Je vous disais qu'il tait engag...
d'honneur, monsieur,  ne pas sortir d'ici. Moi et quelques-uns de
mes amis qui passent leurs soires au Maypole, monsieur, nous
avons considr que c'tait le meilleur parti  prendre pour
l'empcher de faire quoi ce soit de fcheux en opposition avec vos
dsirs. Nous l'avons fait engager. Et il y a plus, monsieur, nous
ne lui laisserons pas rompre son engagement avant un bon bout de
temps, je vous en rponds.

Lorsqu'il eut caus par ses paroles ambigus cette lgre mprise,
dont l'origine tait sans doute la rcente escapade d'un garon du
village, qui venait de s'engager pour de bon, M. Willet se recula
de l'oreille de son hte; et, sans aucune modification visible
dans ses traits, il gloussa de rire trois fois bien distinctement.
Il ne riait jamais plus fort que cela, il ne se le serait pas
permis (et encore, encore, il fallait des occasions rares et
extraordinaires); il ne retroussait pas mme ses lvres, et
n'aurait pas, pour tout au monde, remu tant seulement son double
menton, gras et dodu, lequel en ces circonstances, aussi bien que
dans toutes les autres, restait, comme un vritable dsert de
Sahara, sur la large mappemonde de sa frimousse; un steppe en
blanc sur la carte, un monde inconnu, sans ville, sans verdure et
sans eau.

Que personne ne s'tonne si M. Willet se permit ce petit clat de
rire, sans respect pour une personne qu'il avait souvent hberge
et qui avait toujours pay gnreusement son passage au Maypole;
c'est au contraire un fait  l'honneur de sa pntration et de sa
sagacit, qui lui conseillaient, contre son habitude, cette
dmonstration badine et familire. Car M. Willet, aprs avoir pes
avec soin le pre et le fils dans ses balances mentales, tait
arriv  la conclusion fort nette que le vieux gentleman tait un
chaland de meilleure qualit que le jeune. Puis, jetant dans le
mme plateau, dj victorieux, son propritaire, et, par-dessus
M. Haredale, le vif agrment de contrecarrer le malheureux Joe, et
sa rsistance paternelle, en principe gnral,  toutes les
affaires d'amour et de mariage, ce plateau plongea droit vers le
plancher, envoyant droit au plafond le jeune gentleman, qui ne
pesait pas plus qu'une plume. M. Chester n'tait pas homme  se
faire illusion sur les motifs de M. Willet; mais il le remercia
avec autant de grce que si l'aubergiste et t un des plus
dsintresss martyrs qui eussent jamais paru dans ce monde; et,
le laissant matre de lui prparer un dner de son choix, grande
preuve de confiance dans son got et son jugement, dit-il d'un ton
complimenteur, il dirigea ses pas vers la Garenne.

Habill avec encore plus d'lgance que de coutume, prenant une
grce accomplie de manires, qui, pour tre le rsultat d'une
longue tude, ne lui en laissait pas moins toute son aisance et
lui seyait  merveille, donnant  ses traits l'expression la plus
sereine et la plus faite pour gagner les coeurs; bref,
irrprochable de tout point, ce qui dnotait qu'il n'attachait pas
une mdiocre importance  l'impression que sa personne allait
faire, il entra sur les limites de la promenade habituelle de
Mlle Haredale.  peine eut-il fait quelques pas et jet un coup
d'oeil autour de lui, qu'il aperut une femme venant dans sa
direction. Un coup d'oeil jet sur sa taille et sa toilette, comme
elle traversait un petit pont de bois qui les sparait, suffit
pour lui donner la certitude que c'tait bien la personne qu'il
dsirait voir. Il s'avana sur son chemin, et, le moment d'aprs,
ils taient tout prs l'un de l'autre.

Il ta son chapeau, et, cdant le sentier  la jeune fille, il la
laissa passer. Puis, comme si l'ide ne lui en tait venue qu'en
ce moment, il se tourna vers elle avec prcipitation, et lui dit
d'une voix agite:

Je vous demande pardon, n'est-ce pas  mademoiselle Haredale que
je m'adresse?

Elle s'arrta, quelque peu confuse d'tre accoste d'une faon si
inattendue par un tranger, et rpondit oui.

Quelque chose me disait, reprit-il avec un regard qui tait un
compliment pour sa beaut, que ce ne pouvait tre une autre.
Mademoiselle Haredale, je porte un nom qui ne vous est pas
inconnu, et qui, pardonnez-moi d'en prouver  la fois de
l'orgueil et du chagrin, rsonne, je crois, agrablement  vos
oreilles. Je suis dj d'un certain ge, comme vous voyez. Je suis
le pre de l'homme que vous daignez distinguer par-dessus tous les
autres. Puis-je, pour de puissantes raisons qui me sont bien
pnibles, vous prier de m'accorder ici une minute d'entretien?

Comment une jeune fille, trangre  la ruse, avec un coeur plein
d'une noble franchise, aurait-elle pu douter de la sincrit de
cet homme, surtout quand elle reconnaissait dans sa voix l'cho
affaibli d'une voix qu'elle connaissait si bien et qu'elle aimait
tant  entendre? Elle inclina la tte, s'arrta, et jeta les yeux
sur le sol.

Un peu plus  l'cart, entre ces arbres. C'est la main d'un
vieillard que je vous offre, mademoiselle Haredale; une main
loyale et honnte, croyez-le bien.

Elle y mit la sienne comme il disait ces mots, et se laissa
conduire vers un sige voisin.

Vous m'alarmez, monsieur, dit-elle  voix basse. Vous n'tes pas
porteur de quelque mauvaise nouvelle, j'espre?

-- D'aucune que vous puissiez craindre avant de m'entendre,
rpondit-il en s'asseyant prs d'elle. douard va bien, tout 
fait bien. C'est de lui que je dsire vous parler, certainement;
mais je n'ai pas de malheur  vous annoncer.

Elle inclina la tte de nouveau, comme pour le prier de
poursuivre, mais sans rien dire elle-mme.

Je sais que j'ai tout contre moi dans ce que je vais avoir  vous
dire, chre mademoiselle Haredale. Croyez-moi, je n'ai pas oubli
les sentiments de ma jeunesse au point de ne pas savoir que vous
tes peu dispose  me regarder d'un oeil favorable. Vous m'avez
entendu dpeindre comme un homme au coeur froid, positif, goste.

-- Je n'ai jamais, monsieur, interrompit-elle d'un air mcontent
et d'une voix ferme, je n'ai jamais entendu parler de vous en
termes durs ou incivils. Vous ne rendez pas justice au naturel
d'douard, si vous croyez votre fils capable de sentiments si bas
et si vulgaires.

-- Pardonnez-moi, ma douce jeune demoiselle, mais votre oncle...

-- Ce n'est pas non plus dans le caractre de mon oncle, rpliqua-
t-elle, et sa joue se colora davantage; il n'est pas dans son
caractre de frapper dans l'ombre, pas plus que dans le mien
d'aimer de pareils actes.

 ces mots elle se leva et voulait le quitter; mais il la retint
doucement de sa main, et il la supplia d'un accent persuasif de
l'entendre encore une minute: elle se laissa calmer et consentit 
se rasseoir.

Et c'est, dit M. Chester en levant les yeux au ciel et en
apostrophant l'air, c'est ce coeur si franc, si ingnu, si noble,
que vous pouvez, Ned, blesser si lgrement! C'est honteux,
honteux pour vous, jeune homme!

Elle se tourna vite vers lui, avec un regard de ddain et des
clairs dans les yeux. Dans les yeux de M. Chester il y avait des
larmes; mais il les essuya prcipitamment, comme s'il lui et
rpugn qu'elle vt cette faiblesse, et il la regarda d'un oeil o
l'admiration se mlait  la compassion.

Je n'aurais jamais cru jusqu' prsent, dit-il, que la conduite
frivole d'un jeune homme pt m'mouvoir comme vient de le faire
celle de mon propre fils. Je n'avais jamais connu comme en ce
moment ce que vaut le coeur d'une femme que ces jeunes garons se
font un jeu de prendre et de quitter avec tant de lgret.
Croyez, chre demoiselle, que jamais, jusqu' prsent, je n'avais
connu votre mrite; et quoique je n'aie fait, en venant vous
trouver, que cder  mon horreur pour tout ce qui est tromperie et
mensonge, car je l'eusse fait galement pour la plus pauvre et la
moins doue de votre sexe, je n'aurais pas eu le courage
d'affronter cette conversation, si j'avais pu vous peindre  mon
esprit telle que vous m'apparaissez rellement.

Oh! si Mme Varden avait pu voir le vertueux gentleman quand il
pronona ces paroles, avec ses yeux tincelants d'indignation...
si elle avait pu entendre sa voix entrecoupe, tremblotante... si
elle avait pu le contempler quand, debout et nu-tte au soleil, il
panchait son loquence avec une nergie inaccoutume!

La figure altire, mais ple et tremblante aussi, Emma le
regardait en silence. Elle ne parlait ni ne bougeait, mais elle le
considrait comme si elle et voulu lire dans son coeur.

Je secoue, dit M. Chester, la contrainte que l'affection
naturelle imposerait  quelques hommes, et je brise tous autres
liens que ceux de la vrit et du devoir Mademoiselle Haredale,
vous tes trompe, vous tes trompe par votre indigne amant, par
mon indigne fils!

Elle le regarda fixement et ne dit pas encore un seul mot. J'ai
toujours t oppos  l'amour dont il a fait profession envers
vous, vous serez assez juste, chre mademoiselle Haredale, pour
vous le rappeler, votre oncle et moi fmes ennemis dans notre
jeunesse, et, si j'avais cherch des reprsailles, j'aurais pu en
trouver ici. Mais en devenant vieux nous devenons plus sages,
meilleurs, j'aimerais  l'esprer, et ds le principe j'ai t
oppos  mon fils dans cette tentative. J'en prvoyais la fin, et
je voulais vous l'pargner, si cela m'tait possible.

-- Parlez ouvertement, monsieur, balbutia-t-elle, vous me trompez
ou vous vous trompez. Je ne vous crois pas, je ne le peux pas, je
ne le dois pas.

-- D'abord, dit M. Chester d'un ton insinuant, comme il y a peut-
tre dans votre esprit quelque secret sentiment de colre que je
ne veux pas exploiter, prenez, je vous prie, cette lettre. Elle
est tombe en mes mains par hasard, par suite d'une mprise, elle
tait destine  vous expliquer, m'a-t-on dit, pourquoi mon fils
n'a pas rpondu  un autre billet de vous.  Dieu ne plaise,
mademoiselle Haredale, dit le bon gentleman avec une grande
motion, qu'il reste dans votre tendre coeur un injuste sujet de
reproche contre douard! Vous deviez connatre, comme vous allez
le voir, qu'douard n'est pas en faute sur ce point.

Un semblable procd semblait si candide, si scrupuleux, si
honorable, si vrai et si juste, il y avait l quelque chose qui en
rendait le loyal auteur si digne de confiance, qu'Emma sentit,
pour la premire fois, son coeur dfaillir. Elle se dtourna et
fondit en larmes.

Je voudrais, dit M. Chester en se penchant vers elle en lui
parlant d'une voix douce et tout  fait vnrable je voudrais,
chre demoiselle, que ma tche ft de dissiper et non d'accrotre
ces tmoignages de votre douleur. Mon fils, mon fils gar... car
je ne veux pas l'accuser d'tre criminel de propos dlibr: les
jeunes gens qui ont dj eu deux ou trois amourettes auparavant
agissent sans rflexion, sans savoir seulement le mal qu'ils
font... rompra la foi qu'il vous a engage; il l'a mme rompue
maintenant. M'arrterai-je l, et, aprs vous avoir donn cet
avertissement, laisserai-je  l'avenir le soin de le justifier, ou
bien voulez-vous que je continue?

-- Continuez, monsieur, rpondit-elle, et parlez plus ouvertement
encore; vous le devez pour lui comme pour moi.

-- Ma chre demoiselle, dit M. Chester en se courbant vers elle
d'une manire encore plus affectueuse, que je voudrais nommer ma
chre fille, mais les destins ne le permettent pas, douard
cherche  rompre avec vous sous un prtexte faux et tout  fait
inexcusable. Je le sais par ses manifestations, j'en ai eu la
preuve de sa main. Pardonnez-moi si j'ai surveill sa conduite; je
suis son pre; votre paix et son honneur m'taient chers, et il ne
me restait plus d'autre ressource. Une lettre se trouve en ce
moment sur son pupitre, prte  vous tre envoye, et dans
laquelle il vous dit que notre pauvret... notre pauvret, la
sienne et la mienne, mademoiselle Haredale, l'empche de persister
et de prtendre  votre main; dans laquelle il vous offre, vous
propose volontairement, de vous dgager de votre foi, et parle
avec magnanimit (ce que les hommes font trs communment en
pareil cas) d'tre un jour plus digne de votre attention, et ainsi
de suite; une lettre, enfin, dans laquelle non seulement il fait
avec vous des faons, pardonnez-moi l'expression, je voudrais
appeler  votre secours votre orgueil et votre dignit; non
seulement il fait avec vous des faons pour retourner, je le
crains,  l'objet dont les ddains lui avaient inspir sa courte
passion pour vous (car elle prit naissance dans sa vanit
blesse), mais encore affecte de se faire un mrite et une vertu
de son prtendu sacrifice.

Emma lana de nouveau  M. Chester un regard orgueilleux, comme
par un mouvement involontaire, et elle rpliqua le coeur gros:

Si ce que vous dites est vrai, il prend une peine bien inutile,
monsieur, pour excuter son dessein. Il est bien bon de se
proccuper de la paix de mon esprit. Je lui en suis fort oblige.

-- Vous reconnatrez si ce que je vous dis est vrai, chre
demoiselle, repartit M. Chester, en recevant ou en ne recevant pas
la lettre dont je vous parle... Haredale, mon cher garon, je suis
charm de vous voir, quoique nous nous rencontrions dans une
circonstance singulire et assez triste. Vous vous portez bien je
l'espre?

 ces mots, la jeune demoiselle leva ses yeux qui taient pleins
de larmes en voyant son oncle debout en effet devant eux, se
sentant d'ailleurs incapable de supporter l'preuve d'entendre ou
de dire elle mme un mot de plus, elle s'loigna prcipitamment et
les laissa. Ils restrent  se regarder l'un l'autre et  suivre
des yeux Emma qui se retirait sans que, pendant longtemps, ni l'un
ni l'autre ouvrt la bouche.

Qu'est-ce que cela signifie? Expliquez-vous, dit enfin
M. Haredale. Pourquoi tes-vous ici, et pourquoi avec elle?

-- Mon cher ami, rpondit l'autre en reprenant ses manires
accoutumes avec une merveilleuse promptitude, et se jetant sur le
banc d'un air fatigu, vous m'avez dit il n'y a pas longtemps, 
cette vieille taverne dlicieuse dont vous tes le propritaire
estim (c'est un charmant tablissement pour des personnes qui ont
des occupations rurales et une sant assez robuste pour ne pas
craindre d'attraper un rhume), que j'avais la tte et le coeur
d'un mauvais gnie en toute matire de dception. J'ai pens
alors, j'ai pens rellement que vous me flattiez, mais maintenant
je commence  m'tonner de votre discernement et, vanit  part,
je crois sincrement que vous disiez la vrit. Avez-vous jamais
simul l'extrme ingnuit et l'honnte indignation? Mon cher
garon, vous n'imaginez pas si vous ne l'avez jamais fait, combien
un effort de ce genre fatigue un homme.

M. Haredale l'examina d'un regard de froid mpris.

Vous ne seriez pas fch d'chapper  une explication, dit-il en
croisant ses bras, mais il m'en faut une, je peux attendre.

-- Pas du tout, pas du tout, mon bon monsieur, vous n'attendrez
pas un moment, rpliqua son ami en croisant nonchalamment ses
jambes, c'est la chose la plus simple du monde, et l'explication
ne sera pas longue: Ned a crit une lettre, une enfantine,
honnte, sentimentale composition qui est encore sur son pupitre
parce qu'il n'a pas eu le coeur de l'envoyer. J'ai pris une
libert que mon affection et mon anxit paternelle excusent
suffisamment, et je me suis appropri la connaissance de ce que
renferme cette lettre; je l'ai dcrit  votre nice (une personne
enchanteresse, Haredale, une crature anglique), avec quelques
traits et quelques couleurs adapts  notre dessein. C'est une
affaire faite, vous pouvez dsormais tre tranquille; c'est fini.
Privs de leurs entremetteurs, l'orgueil et la jalousie de la
jeune fille tant excits au plus haut degr, personne n'tant l
pour la dtromper, et vous y tant au contraire pour appuyer mes
assertions, vous verrez que leurs rapports cesseront avec la
rponse qu'elle va faire. Si elle reoit la lettre de Ned demain
vers midi, vous pouvez dater leur sparation de demain soir. Je ne
vous demande pas de remercment, vous ne m'en devez aucun; j'ai
agi pour moi-mme, et, si j'ai avanc les rsultats de notre pacte
avec toute l'ardeur que vous auriez pu dsirer vous-mme, je l'ai
fait par pur gosme, eu vrit.

-- Je maudis ce pacte, comme vous l'appelez, de tout mon coeur et
de toute mon me, rpliqua l'autre; il a t fait dans une
mauvaise heure. Je me suis engag  un mensonge, je me suis ligu
avec vous, et, quoique je l'aie fait par le plus lgitime motif et
qu'il m'en cote un effort que peut-tre peu d'hommes connaissent,
je me hais et me mprise pour cette action.

-- Vous vous chauffez beaucoup, dit M. Chester avec un sourire
languissant.

-- Oui, je m'chauffe. Votre sang-froid me rend fou. Morbleu!
Chester, si votre sang coulait plus chaud dans vos veines, et si
je n'tais pas astreint  des devoirs qui me contiennent et
m'arrtent... Allons, c'est fini; vous le dites, et sur une chose
de ce genre je peux vous croire. Quand j'prouverai des remords de
cette perfidie, je penserai  vous et  votre mariage, et
j'essayerai de me justifier par un tel souvenir, d'avoir spar
Emma et votre fils,  tout prix. Voil notre contrat biff
maintenant, et nous n'avons plus qu' nous quitter.

M. Chester lui adressa avec grce un baiser de la main; et avec la
figure tranquille qu'il avait conserve pendant cette scne, mme
quand il avait vu son compagnon tortur et transport par la
colre, au point que tout son corps en tait branl, il demeura
sur son sige dans une attitude indolente, observant M. Haredale
qui s'loignait.

Mon bouc missaire et mon souffre-douleur  l'cole, dit-il en
levant sa tte pour regarder aprs lui; mon ami d'autrefois, qui
ne put pas s'assurer la matresse dont il avait gagn l'amour, et
qui me rapprocha d'elle pour que je pusse mieux le supplanter. Je
triomphe dans le prsent et dans le pass. Aboie, pauvre chien
galeux et pel; la fortune a toujours t de mon ct; tes
aboiements me font plaisir.

Le lieu o ils s'taient rencontrs tait une avenue d'arbres.
M. Haredale, sans passer de l'autre ct, avait march tout droit.
Il tourna par hasard la tte quand il fut  une distance
considrable, et voyant que son ancien camarade s'tait lev
depuis son dpart et regardait aprs lui, il s'arrta, croyant que
peut-tre l'autre avait envie de venir le rencontrer, et
l'attendit de pied ferme.

Un jour, un jour peut-tre, mais pas encore, se dit M. Chester en
agitant sa main, comme s'ils eussent t les meilleurs amis, et se
retournant pour s'loigner. Pas encore, Haredale. La vie est assez
agrable pour moi; pour vous elle est triste et pesante. Non.
Croiser l'pe avec un pareil homme, se prter ainsi  son humeur,
 moins d'une extrmit, ce serait vritablement une faiblesse.

Malgr tout cela, il dgaina en s'en allant, et, sans y penser, il
laissa courir vingt fois ses yeux de la garde de son pe  la
pointe. Mais c'est la rflexion qui fait que l'on vit vieux. Il se
rappela cet adage, remit son arme au fourreau, dtendit son
sourcil contract, fredonna un air des plus gais et de l'humeur la
plus enjoue lui-mme, il redevint comme devant l'imperturbable
M. Chester.




CHAPITRE XXX.


Il y a malheureusement des gens dont un proverbe populaire dit
que, si vous leur accordez un pied, ils en prennent quatre. Sans
citer les illustres exemples de ces hroques flaux de
l'humanit, dont l'aimable chemin dans la vie a t trac, depuis
leur naissance jusqu' leur mort,  travers le sang, le feu et les
ruines, et qui semblent n'avoir exist que pour apprendre 
l'humanit que, comme l'absence du mal est un bien, la terre,
purge de leur prsence, peut tre considre comme un lieu de
bndiction; sans citer d'aussi puissants exemples, contentons-
nous de celui du vieux John Willet.

Le vieux John Willet ayant empit un bon pouce, grande mesure,
sur la libert de Joe, et lui ayant rogn une grande aune de
permission d'ouvrir la bouche, devint si despotique et si superbe,
que sa soif de conqutes ne connut plus de bornes. Plus le jeune
Joe se soumit, plus le vieux John se montra absolu. L'aune fut
bientt rduite  nant: on en vint aux pieds, aux pouces, aux
lignes; et le vieux John continua de la manire la plus plaisante
 tailler dans le vif de ses rformes,  retrancher tous les jours
quelque chose sur la libert de parole ou d'action de son esclave,
enfin  se conduire dans sa petite sphre avec autant de hauteur
et de majest que le plus glorieux tyran des temps anciens ou
modernes qui ait jamais eu sa statue rige sur la voie publique.

De mme que les grands hommes sont excits aux abus de pouvoir
(quand ils ont besoin d'y tre excits, ce qui n'arrive pas
souvent) par leurs flatteurs et leurs subalternes, ainsi le vieux
John fut pouss  ces empitements d'autorit par
l'applaudissement et l'admiration de ses compres du Maypole.
Chaque soir, dans les intermdes de leurs pipes et de leurs pots
de bire, ils secouaient leurs ttes et disaient que M. Willet
tait un pre de la bonne vieille roche anglaise; qu'il n'y avait
pas  lui parler de ces inventions modernes de douceur paternelle,
ni des mthodes du jour; qu'il leur rappelait exactement  tous ce
qu'taient leurs pres quand ils taient petits garons, et qu'il
faisait bien; qu'il vaudrait mieux pour le pays qu'il y et plus
de pres comme lui, et que c'tait piti qu'il n'y en et point
davantage; avec beaucoup d'autres remarques originales de la mme
nature. Puis ils condescendaient  faire comprendre au jeune Joe
que tout cela tait pour son bien, et qu'il en serait
reconnaissant un jour. M. Cobb, en particulier, l'informait que,
quand il avait son ge, son pre lui donnait un paternel coup de
pied, un horion sur les oreilles, ou une taloche sur la tte, ou
quelque petit avertissement de ce genre, comme il aurait fait
toute autre chose; et il remarquait en outre, avec des regards
trs significatifs, que, s'il n'avait pas reu cette judicieuse
ducation, il n'aurait jamais pu devenir ce qu'il tait. Et la
conclusion n'tait que trop probable, car il tait devenu le chien
le plus hargneux de toute la compagnie. Bref, entre le vieux John
et les amis du vieux John, il n'y eut jamais un infortun garon,
si rudoy, si malmen, si tourment, si irrit, si harcel, ni si
abreuv du dgot de la vie que le pauvre Joe Willet.

C'en tait venu au point que c'tait  prsent l'tat de choses
officiel et lgal; mais, comme le vieux John avait un vif dsir de
faire briller sa suprmatie aux yeux de M. Chester, il se surpassa
ce jour-l, et il aiguillonna et chauffa tellement son fils et
hritier que, si Joe n'avait pris avec lui-mme l'engagement
solennel de garder ses mains dans ses poches lorsqu'elles
n'taient pas occupes d'une autre faon, il est impossible de
dire ce qu'il en aurait fait peut-tre. Mais la plus longue
journe a son terme, et M. Chester finit par monter sur son
cheval, qui tait prt devant la porte.

Comme le vieux John ne se trouvait pas l en ce moment, Joe, qui,
dans le comptoir, mditait sur son triste sort et sur les
perfections innombrables de Dolly Varden, courut dehors pour tenir
l'trier  son hte et l'aider  monter. M. Chester tait  peine
en selle, et Joe tait en train de lui faire un gracieux salut,
quand le vieux John, plongeant du porche dans la cour, saisit son
fils au collet.

Pas de cela, monsieur, dit John, pas de cela, monsieur. Il ne
faut point rompre votre engagement. Comment osez-vous, monsieur,
franchir la porte sans permission? Vous cherchez  vous sauver,
n'est-ce pas, monsieur, comme un parjure? Que prtendez-vous,
monsieur?

-- Lchez-moi, pre, dit Joe d'un air suppliant, lorsqu'il aperut
un sourire sur la figure du visiteur et qu'il observa le plaisir
que lui procurait sa msaventure. C'est trop fort aussi. Qui est-
ce qui songe  se sauver?

-- Qui est-ce qui songe  se sauver? cria John en le secouant. Eh
mais, c'est vous, monsieur. C'est vous: c'est vous, petit
polisson, monsieur, ajouta John, en le colletant d'une main et
employant l'autre  faire au visiteur un salut d'adieu, c'est vous
qui voulez vous glisser comme un serpent dans les maisons, et
susciter des diffrends entre de nobles gentlemen et leurs fils;
direz-vous que ce n'est pas vous, hein? Taisez-vous, monsieur.

Joe ne fit pas d'effort pour rpliquer. Sa honte tait consomme:
la dernire goutte allait faire dborder le vase. Il se dgagea de
l'treinte de son pre, lana un regard courrouc  l'hte qui
partait, et retourna dans l'auberge.

Si ce n'tait pour elle, pensa Joe, en se jetant  une table dans
la salle commune et laissant tomber sa tte sur ses bras; si ce
n'tait pour Dolly (car je ne pourrais supporter l'ide qu'elle
pt me croire un mauvais sujet, comme ils ne manqueraient pas de
le dire, si je me sauvais de la maison), le Maypole et moi nous
nous sparerions cette nuit.

Le soir tant alors arriv, Salomon Daisy, Tom Cobb et le long
Parkes, taient runis dans la salle commune, d'o ils avaient t
tmoins par la fentre de toute la scne. M. Willet, les joignant
bientt aprs, reut les compliments de ses compagnons avec un
grand calme, alluma sa pipe, et s'assit parmi eux.

Nous verrons, messieurs, dit John aprs une longue pause qui est
le matre ici et qui ne l'est pas. Nous verrons si ce sont les
petits polissons qui doivent mener les hommes, ou si ce sont les
hommes qui doivent mener les petits polissons.

-- C'est vrai aussi, dit Salomon Daisy avec quelques inclinations
de tte d'un caractre approbatif, vous avez raison. Johnny. Trs
bien, Johnny. Bien dit, monsieur Willet. _Brayvo_, monsieur.

John porta lentement ses yeux sur l'approbateur, le regarda
longtemps, et finit par faire cette rponse qui consterna
l'auditoire d'une manire inexprimable: Quand je voudrai des
encouragements de vous, monsieur, je vous en demanderai. Je vous
prie de me laisser tranquille, monsieur. Je n'ai pas besoin de
vous, j'espre. Ne vous frottez pas  moi, s'il vous plat.

-- Ne prenez point pas mal la chose, Johnny; je n'ai pas eu de
mauvaise intention, dit le petit homme pour sa dfense.

-- Trs bien, monsieur, dit John, plus obstin que de coutume
aprs sa dernire victoire. Ne vous occupez pas de a, monsieur;
je saurai bien me tenir tout seul, je pense, monsieur, sans que
vous vous donniez la peine de me soutenir. Et aprs cette
riposte, M. Willet, fixant ses yeux sur le chaudron, tomba dans
une sorte d'extase tabachique.

L'entrain de la socit se trouvant singulirement amorti par la
conduite embarrassante de leur hte, on ne dit rien de plus
pendant longtemps; mais enfin M. Cobb prit sur lui de remarquer,
en se levant pour vider les cendres de sa pipe, qu'il esprait que
Joe dornavant apprendrait  obir  son pre en toutes choses,
ayant vu ce jour-l que M. Willet n'tait pas un homme avec lequel
on pt badiner; et il ajouta qu'il lui recommandait, potiquement
parlant, de ne pas s'endormir sur le rti.

Et vous, je vous recommande en revanche, dit, en levant les yeux,
Joe dont la figure tait toute rouge, de ne pas m'adresser la
parole.

-- Taisez-vous, monsieur, cria M. Willet, en se rveillant
soudain, et se retournant.

-- Je ne me tairai pas, pre, cria Joe, en frappant du poing la
table, et si fort que les verres et les pots dansrent; c'est bien
assez dur de souffrir de vous pareilles choses; je ne les
endurerai plus de tout autre, quel qu'il soit. Ainsi je le rpte,
monsieur Cobb, ne m'adressez pas la parole.

-- Eh mais, qui tes-vous donc, dit M. Cobb d'un air narquois,
pour qu'on ne puisse vous parler, hein, Joe?

 cela Joe ne rpondit pas; mais, avec un sombre hochement de tte
qui n'tait pas du tout de bon augure, il reprit sa position
antrieure. Il l'aurait conserve paisiblement jusqu' la
fermeture de l'auberge au bout de la soire; mais M. Cobb, stimul
par l'tonnement que causait  la socit la prsomption du jeune
homme, riposta en lui dcochant quelques brocards; c'tait trop:
la chair et le sang ne purent supporter cela. En un seul moment
s'accumulrent la vexation et le courroux de bien des annes. Joe
bondit, renversa la table, tomba sur son ennemi invtr, le
gourma de toute sa force et de toute son adresse, et finit par le
lancer avec une rapidit surprenante contre un monceau de
crachoirs dans un coin. M. Cobb y plongeant, la tte la premire,
avec un fracas terrible, resta tendu de tout son long parmi les
ruines, abasourdi et sans mouvement. Alors le vainqueur,
n'attendant pas que les spectateurs le complimentassent sur son
triomphe, se retira dans sa chambre  coucher, et, se considrant
comme en tat de sige, il entassa contre la porte tous les
meubles transportables, en guise de barricade.

Voil qui est fait, dit Joe, en s'asseyant sur son bois de lit et
essuyant sa figure chauffe. Je savais que j'en viendrais l. Le
Maypole et moi, il faut que nous nous sparions. Je suis un
vagabond, un coureur, elle me liait pour toujours. Tout est
perdu!




CHAPITRE XXXI.


Rflchissant sur sa malheureuse destine, Joe resta assis et
couta longtemps; il s'attendait  chaque instant  entendre
l'escalier crier sous leurs pas ou  tre salu des sommations de
son digne pre, exigeant qu'il capitult sans condition et se
rendt tout de suite. Mais ni voix ni pas ne vint jusqu' lui, et,
quoique des chos de portes qu'on fermait, de gens qui allaient et
venaient dans les chambres avec prcipitation, rsonnant de temps
en temps  travers les grands corridors et pntrant au fond de sa
solitude recule, lui fissent comprendre qu'il y avait en bas un
bouleversement extraordinaire, aucun son plus rapproch ne troubla
le lieu de sa retraite, qui semblait encore plus paisible  cause
de ces bruits lointains, et qui tait triste et sombre comme la
cellule d'un ermite.

Il fit de plus en plus noir. Le gothique ameublement de cette
chambre, espce d'hpital des invalides pour les meubles de la
maison, devint indistinct et fantastique. Les chaises et les
tables, qui taient dans le jour d'aussi honntes estropies que
possible, prirent un caractre quivoque et mystrieux, et un
vieux lpreux de paravent en cuir terni de l'Inde, avec bordure
d'or, qui jadis avait tenu en respect plus d'un courant d'air
dangereux et servi de rempart  plus d'une joyeuse figure, le
regardait d'un air rbarbatif et spectral, et se tenait de toute
sa hauteur dans les coins qu'on lui avait assign, semblable 
quelque maigre fantme qui attendait qu'on lui adresst des
questions. Un portrait en face de la fentre, portrait bizarre
d'un vieux gnral aux yeux gris, dans un cadre ovale, semblait
cligner de l'oeil et s'assoupir  mesure que le jour baissait; et
enfin, quand la dernire des faibles taches lumineuses du jour
s'vanouit, il parut fermer les yeux de bon coeur et s'endormir
solidement. Il y avait l un tel silence et un tel mystre autour
de toute chose, que Joe ne put s'empcher d'en suivre l'exemple.
Il se livra donc au sommeil comme tout le reste et rva de Dolly,
jusqu' ce que l'horloge de l'glise de Chigwell sonna deux
heures.

Personne ne vint encore. Les bruits lointains de la maison avaient
cess; au dehors tout tait galement tranquille, sauf lorsque
aboyait par hasard un chien  large gueule, ou lorsque le vent
agitait les branches des arbres. Il regarda mlancoliquement, de
la fentre ouverte, chaque objet bien connu qui gisait endormi 
l'obscure lueur de la lune; puis se tranant vers le sige qu'il
avait quitt, il pensa  l'algarade de la veille, tant qu'aprs y
avoir pens longtemps, il lui sembla qu'un mois s'tait coul
depuis cette scne. Tandis qu'il s'assoupissait, mditait, allait
 la fentre et regardait au dehors, la nuit se passa; le vieux
paravent rbarbatif, les chaises et les tables ses contemporaines,
commencrent lentement  se rvler dans leurs formes accoutumes;
le gnral aux yeux gris recommena  cligner de l'oeil, 
biller,  se rveiller, et enfin, quand il fut rveill tout 
fait, il se montra mal  son aise, transi de froid et l'air
hagard,  la triste lumire gristre du matin.

Le soleil perait dj au-dessus des arbres de la fort; dj
s'tendaient  travers le brouillard onduleux de brillantes barres
d'or, quand Joe jeta de la fentre sur le sol un petit paquet avec
son fidle bton, et se prpara  descendre lui-mme.

Ce n'tait pas une tche bien difficile, car il y avait l tout du
long tant de saillies et tant de bouts de chevrons, que cela
faisait presque un escalier rustique, d'o il ne restait plus 
faire qu'un saut de quelques pieds pour tre en bas.

Joe se trouva bientt sur la terre ferme, son bton  la main, son
paquet sur l'paule, et il leva les yeux pour regarder le vieux
Maypole, peut-tre pour la dernire fois.

Il ne l'apostropha pas d'un adieu solennel, comme aurait pu le
faire un vtran de rhtorique; il ne le maudit pas non plus, car
il n'avait pas dans son coeur le moindre fiel contre quoi que ce
fut au monde. Il prouvait au contraire plus d'affection et de
tendresse  son gard qu'il n'en avait jamais prouv dans toute
sa vie. Il lui dit donc de tout son coeur: Dieu vous bnisse!
comme souhait d'adieu, se dtourna et s'loigna.

Il se mit en route d'un bon pas. Il tait plein de grandes
penses: il voulait tre soldat, mourir dans quelque contre
trangre o il y et beaucoup de chaleur et beaucoup de sable, et
laisser en mourant Dieu sait quelles richesses inoues de ses
parts de prise  Dolly, qui serait fort affecte lorsqu'elle
viendrait  le savoir. Rempli de ces visions de jeune homme,
quelquefois ardentes, quelquefois mlancoliques, mais qui avaient
toujours la jeune fille pour point central, il poussa en avant
avec vigueur, jusqu' ce que le tapage de Londres retentit  ses
oreilles, et que l'enseigne du Lion Noir se dressa  ses yeux.

Il n'tait alors que huit heures, et le Lion Noir fut trs tonn
en le voyant entrer les pieds couverts de poussire  cette heure
matinale, et sans la jument grise encore, pour lui tenir au moins
compagnie. Mais Joe ayant demand qu'on lui servt  djeuner le
plus tt possible, et ayant donn, quand le djeuner eut t plac
devant lui, d'incontestables tmoignages d'un apptit excellent,
le Lion lui fit comme de coutume un accueil hospitalier, et le
traita avec ces marques de distinction auxquelles,  titre de
pratique rgulire et de membre de la franc-maonnerie du mtier,
il avait tous les droits du monde.

Ce Lion ou cet aubergiste, car on appelait ainsi l'homme du nom de
la bte, pour avoir prescrit  l'artiste qui avait peint son
enseigne de mettre tout ce qu'il avait de talent d'invention et
d'excution  faire passer, avec autant d'exactitude que possible,
dans les traits du roi des animaux dont elle portait l'effigie,
une contrefaon de sa propre figure, tait un gentleman presque
gal par la promptitude de son intelligence et la subtilit de son
esprit au puissant John lui-mme. Mais voici en quoi consistait
entre eux la diffrence: c'est que, tandis que l'extrme sagacit
et l'extrme finesse de M. Willet rsultaient des efforts d'une
nature spontane, le lion semblait devoir la moiti de ses moyens
 la bire, dont il absorbait de si copieuses gorges que la
plupart de ses facults taient compltement noyes et entranes
par ce liquide, sauf une seule, la grande facult du sommeil,
qu'il conservait  un degr de perfection surprenant. Le Lion qui
craquait au vent au-dessus de la porte de la taverne tait donc, 
dire la vrit, un lion assoupi, apprivois, sans vigueur; et,
comme ces reprsentants sociaux d'une classe sauvage offrent
habituellement un caractre conventionnel (tant peints, en
gnral, dans des attitudes impossibles et avec des couleurs qui
ne sont pas de ce monde), les plus ignorants et les plus mal
informs du voisinage croyaient frquemment voir en lui le
portrait vritable de l'aubergiste en costume officiel pour
quelque grande crmonie funbre, ou pour un deuil public.

Quel est donc le gaillard qui fait tant de bruit dans la salle
voisine? dit Joe, lorsqu'il eut djeun et qu'il se fut lev et
bross.

-- Un sergent recruteur, rpliqua le Lion.

Joe tressaillit involontairement. Il rencontrait l tout juste
l'objet de ses rvasseries tout le long du chemin.

Et je souhaiterais, dit le Lion, qu'il ft bien loin d'ici. Ces
gens-l et leur bande font beaucoup de bruit, mais ne consomment
gure. Des cris et du tapage, tant qu'on en veut, mais de
l'argent, bonsoir. Votre pre n'aime pas ces chalands-l, je le
sais.

Peut-tre ne les aimait-il gure, en effet, en aucune
circonstance: mais peut-tre, s'il et pu savoir ce qui se passait
en ce moment dans l'esprit de Joe, les et-il moins aims que
jamais.

Il recrute pour un ..., pour un beau rgiment? dit Joe en donnant
un coup d'oeil  un petit miroir rond suspendu dans le comptoir.

-- Oui, je crois, rpliqua l'hte; c'est  peu prs la mme chose,
n'importe le rgiment pour lequel il recrute. Je me suis laiss
dire qu'il n'y a pas grande diffrence entre un bel homme et un
autre, quand ils attrapent une balle dans le ventre.

-- Tout le monde n'attrape pas une balle, dit Joe.

-- Non, rpondit le Lion, pas tout le monde, et ceux-l qui sont
tus, en supposant que leur affaire soit bientt faite, sont les
plus heureux dans mon opinion.

-- Ah! riposta Joe, vous n'avez donc nul souci de la gloire?

-- Souci de quoi? dit le Lion.

-- De la gloire.

-- Non, rpliqua le Lion avec une suprme indiffrence. Je n'en ai
nul souci. Vous avez raison en cela, monsieur Willet. Quand la
gloire viendra ici me demander quelque chose  boire, et me
changera une guine pour le payer, je le lui donnerai pour rien.
Voyez-vous, monsieur, je crois qu'une auberge qui veut faire ses
affaires fera aussi bien de prendre un lion noir pour enseigne que
non pas les armes de la gloire.

Ces remarques n'taient pas du tout encourageantes, Joe sortit du
comptoir, s'arrta  la porte de la salle voisine, et couta. Le
sergent dcrivait la vie militaire. On ne faisait que boire,
disait-il, except qu'il y avait de grands intervalles pour manger
et faire l'amour. Une bataille tait la plus belle chose du monde,
quand votre ct la gagnait, et les Anglais gagnaient toujours.

Supposons que vous seriez tu, monsieur? dit une voix timide dans
un coin.

-- Eh bien, monsieur, supposons que vous le seriez, dit le
sergent, qu'arrive-t-il alors? Votre pays vous aime, monsieur; S.
M. le roi Georges III vous aime; votre mmoire est honore,
rvre, respecte; tout le monde a de la tendresse pour vous, de
la reconnaissance pour vous; votre nom est couch tout au long
dans un livre au ministre de la guerre. Dieu me damne, gentleman,
ne devons-nous pas tous mourir un jour ou l'autre, hein?

La voix toussa et ne dit plus rien.

Joe entra dans la salle. Une demi-douzaine de gars s'y taient
runis et groups; ils coutaient d'une oreille avide. L'un d'eux,
un charretier en blouse, avait l'air d'hsiter encore, quoique
dispos  s'enrler. Le reste, qui n'tait nullement dispos  en
faire autant, le pressait vivement de prendre ce parti (voil bien
les hommes!), appuyait les arguments du sergent, et ricanait
ensemble.

Il n'y a pas besoin, mes amis, dit le sergent, qui tait assis un
peu  l'cart,  boire sa liqueur, d'en dire bien long pour des
lurons rsolus (ici il jeta un regard sur Joe), mais voil le vrai
moment. Je ne veux pas vous enjler. Le roi n'en est pas rduit
l, j'espre. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas du sang de navet,
c'est un sang jeune et bouillant. Nous ne prenons point des hommes
de pacotille. Il nous faut des gens d'lite. Je ne viens pas vous
compter des gausses d'colier; mais! Dieu me damne, si je vous
citais tous les fils de gentlemen qui servent dans notre corps,
aprs quelques peccadilles peut-tre ou quelques castilles avec
les papas...

Ici son regard se porta encore sur Joe, et avec tant de bonhomie,
que Joe lui fit signe de sortir. Il sortit tout de suite.

Vous tes un gentleman, sacrebleu, lui dit-il d'abord en lui
donnant une claque sur le dos. Vous tes un gentleman dguis, moi
aussi; jurons-nous amiti.

Joe ne fit pas exactement comme cela, mais il lui donna une
poigne de main, et le remercia de sa bonne opinion.

Vous dsirez servir? dit son nouvel ami. Vous servirez, vous tes
fait pour le service. Vous tes n pour tre un des ntres. Que
voulez-vous boire?

-- Rien pour le moment, rpliqua Joe avec un faible sourire. Je ne
suis pas encore tout  fait dcid.

-- Un garon plein d'ardeur comme vous, et qui n'est pas dcid!
cria le sergent. Tenez! laissez-moi sonner; vous serez dcid dans
une demi-minute, j'en suis sr.

-- Vous tes bien dans l'erreur, rpliqua Joe: car, si vous sonnez
ici o je suis connu, vous allez faire vaporer en un clin d'oeil
ma vocation militaire. Regardez-moi en face. Vous me voyez bien,
n'est-ce pas?

-- Si je vous vois! rpliqua le sergent avec un juron; jamais plus
beau garon ni plus propre  servir son roi et son pays n'a frapp
mes... yeux, ajouta-t-il en intercalant une pithte de troupier.

-- Je vous remercie, dit Joe, je ne vous ai pas demand cela pour
avoir de vous un compliment, mais je vous remercie tout de mme.
Ai-je l'air d'un poltron ou d'un menteur?

Le sergent rpondit avec beaucoup de protestations flatteuses
qu'il n'en avait pas l'air, et que si son propre pre,  lui,
sergent, tait l soutenant qu'il en avait l'air, il passerait de
bon coeur son pe au travers du corps du vieux gentleman et
croirait faire un acte mritoire.

Joe lui exprima combien il lui tait oblig et continua:

Vous pouvez vous fier  moi, et compter sur ce que je vous dis.
Je crois que je m'enrlerai ce soir dans votre rgiment. Si je ne
le fais pas maintenant, c'est que je n'ai pas besoin de prendre
avant ce soir un engagement qui ne pourra plus tre rtract. O
vous trouverai-je donc dans la soire?

Son ami rpliqua avec quelque rpugnance, et aprs beaucoup
d'inutiles instances pour rgler immdiatement l'affaire, que son
quartier gnral tait  _la Bche Tortue_, dans Tower-Street, o
on le trouverait veill jusqu' minuit, et dormant jusqu'au
lendemain  l'heure du djeuner.

Et si je vais vous rejoindre (il y a un million  parier contre
un que j'irai), quand m'emmnerez-vous de Londres? demanda Joe.

-- Demain matin,  huit heures et demie, rpliqua le sergent, vous
partirez pour l'tranger... pour une contre o tout est soleil et
pillage... le plus beau climat du monde.

-- Partir pour l'tranger, dit Joe en donnant une poigne de main,
c'est prcisment ce que je souhaite. Vous pouvez m'attendre.

-- Vous tes un des lurons qu'il nous faut, cria le sergent,
retenait la main de Joe dans l'excs de son enthousiasme. Vous
tes un luron  faire vite votre chemin. Je ne dis pas a par
jalousie ou parce que je voudrais diminuer en rien l'honneur de
vos succs; mais, si j'avais t lev et instruit comme vous, je
serais  prsent colonel.

--  d'autres, l'ami! dit Joe; je ne suis pas si nigaud que vous
croyez. Il y a ncessit quand le diable vous pousse, et le diable
qui me pousse, c'est une bourse vide et des contrarits  la
maison. Pour l'instant, adieu.

-- Vivent le roi et le pays! cria le sergent en agitant son
drapeau.

-- Vivent le pain et la viande! cria Joe en faisant claquer ses
doigts. Et c'est ainsi qu'ils se sparrent.

Il avait trs peu d'argent dans sa poche, si peu en vrit que,
aprs avoir pay son djeuner (car il tait trop honnte et peut-
tre aussi trop fier pour laisser l'cot  la charge de son pre),
il ne lui restait qu'un penny. Il eut nanmoins le courage de
rsister  toutes les affectueuses importunits du sergent, qui le
conduisit jusqu' la porte avec beaucoup de protestations
d'ternelle amiti et le pria en particulier de lui faire la
faveur d'accepter un seul et unique shilling d'avance sur son
engagement. Rejetant  la fois ses offres d'espces et de crdit,
Joe s'en alla comme il tait venu, avec son bton et son paquet,
dtermin  passer sa journe le mieux qu'il pourrait, et  se
rendre chez le serrurier le soir  la brune; car il ne voulait pas
aprs tout partir sans dire un mot d'adieu  la charmante Dolly
Varden.

Il sortit de Londres par Islington et poussa jusqu' Highgate; il
s'assit sur bien des pierres, devant bien des portes, mais il
n'entendit pas les cloches lui dire de s'en retourner. C'tait bon
du temps du noble Whittington, la fine fleur des marchands; mais
les cloches ont fini par avoir moins de sympathie pour l'humanit.
Elles ne sonnent que pour de l'argent et dans des occasions
solennelles. Le nombre des migrants s'est accru; des vaisseaux
quittent la Tamise pour de lointaines rgions, n'ayant pas d'autre
cargaison de la poupe  la proue, et les cloches restent
silencieuses, elles ne sonnent plus ni supplications ni regrets;
elles sont accoutumes aux dparts, et se sont faites aux usages
du monde.

Joe acheta un petit pain, et rduisit sa bourse (sauf une
diffrence)  la condition de la clbre bourse de Fortunatus,
laquelle contenait toujours la mme somme, quels que fussent les
besoins de son possesseur privilgi. Dans nos temps plus
ralistes, o les fes sont mortes et enterres, il y a encore une
foule de bourses qui ont la mme vertu. Le total qu'elles
contiennent s'expriment en arithmtique par un cercle vicieux
qu'on peut additionner ou multiplier par sa propre somme sans
changer le rsultat du problme rsultat clair et net s'il en fut
jamais: 0 X 0 = 0.

Le soir arriva enfin. Avec le sentiment de dsolation d'un homme
qui n'avait ni feu ni lieu, et qui tait compltement seul dans le
monde pour la premire fois, il se dirigea vers la maison du
serrurier. Il avait diffr jusqu' cette heure, sachant que
Mme Varden allait quelquefois seule, ou accompagne seulement de
Miggs, entendre des sermons du soir, et esprant ardemment que ce
serait peut-tre une de ses soires de culture morale.

Il se promena deux ou trois fois de long en large devant la
maison, de l'autre ct de la rue; et, comme il revenait sur ses
pas, il entrevit soudain une jupe qui flottait  la porte. C'tait
celle de Dolly;  quelle autre pouvait-elle appartenir? il n'y
avait que sa robe pour avoir cette tournure. Il s'arma donc de
tout son courage, et suivit la jupe dans l'atelier de la Clef
d'Or.

Comme il boucha le jour de la porte en entrant, Dolly se retourna
pour regarder. Oh quelle figure! ma foi je ne regrette pas, pensa
Joe, d'tre tomb sur ce pauvre Tom Cobb. Elle est vingt fois plus
belle que jamais. Elle pouserait un lord qu'elle lui ferait
honneur.

Il ne le dit pas, il se contenta de le penser; peut-tre tait-ce
crit aussi dans ses yeux. Dolly fut joyeuse de le voir; mais,
comme elle tait si fche que son pre et sa mre se trouvassent
absents, Joe la supplia de ne point s'en tourmenter du tout.

Dolly hsitait  le conduire dans la salle  manger, car il y
faisait presque noir; en mme temps elle hsitait  causer debout
dans la boutique, o il faisait encore clair, et o l'on tait vu
de tous les passants. Ils taient arrivs comme a jusqu' la
petite forge, et Joe tenait la main de Dolly dans la sienne (il
n'en avait pas le droit, car Dolly n'avait entendu lui donner
qu'une poigne de main), comme s'ils taient l devant quelque
autel mythologique pour se marier, si bien que c'tait la position
la plus embarrassante du monde.

Je suis venu, dit Joe, vous dire adieu, vous dire adieu je ne
sais pour combien d'annes, peut-tre pour toujours. Je pars pour
l'tranger.

C'tait prcisment ce qu'il n'aurait pas d dire. Il parlait l
comme un gentleman matre de sa personne libre d'aller, de venir,
de courir le monde selon son bon plaisir, lorsque le galant
carrossier avait jur pas plus tard que la veille au soir que
Mlle Varden le retenait dans des chanes adamantines, lorsqu'il
avait positivement dclar en termes exprs qu'elle le faisait
mourir  petit feu, et que dans une quinzaine plus ou moins, il
s'attendait  faire une fin dcente et  laisser son tablissement
 sa mre.

Dolly dgagea sa main et dit: Vraiment? faisant observer, sans
reprendre haleine qu'il faisait bien beau ce soir, bref, elle ne
trahit pas plus d'motion que l'enclume mme de la forge.

Je n'ai pu partir, dit Joe, sans venir vous voir. Je n'en avais
pas le courage.

Dolly tmoigna qu'elle tait bien fche qu'il et pris tant de
peine. C'tait une si longue course, et il devait avoir tant de
choses  faire! Et comment allait M. Willet, ce bon vieux
gentleman?

Est-ce l tout ce que vous avez  me dire? s'cria Joe.

-- Tout! Bont divine! Et sur quoi donc avait compt ce garon-
l? Elle fut oblige de prendre son tablier d'une main et de
jeter les yeux sur l'ourlet d'un bout  l'autre, pour s'empcher
de lui rire au nez, car ce n'tait pas un effet de son trouble ou
de sa stupfaction. Oh! pas du tout.

Joe avait peu d'exprience en affaires d'amour, et il n'avait
aucune ide de la manire dont les jeunes demoiselles varient
selon les temps. Il s'attendait  retrouver Dolly juste au point
o il l'avait laisse lors de ce dlicieux voyage nocturne, et il
n'tait pas plus prpar  un tel changement qu' voir le soleil
et la lune changer de place. Il avait t soutenu toute la journe
par l'ide vague qu'elle lui dirait certainement: Ne partez pas,
ou Ne nous quittez pas, ou: Pourquoi partez-vous? ou Pourquoi
nous quittez-vous? ou qu'elle lui donnerait quelque petit
encouragement de ce genre; il avait mme admis comme possible
qu'elle fondt en larmes, qu'elle se prcipitt dans ses bras, ou
qu'elle tombt en pamoison sans un mot, sans un signe au
pralable: mais il avait t si loin de penser  rien qui
approcht d'une pareille ligne de conduite, qu'il ne put que la
regarder avec un silencieux tonnement.

Dolly cependant en revenait aux coins de son tablier, mesurait les
ctes, effaait les plis, et restait aussi silencieuse que lui-
mme. Enfin, aprs une longue pause, Joe lui dit au revoir.

Au revoir! dit Dolly, avec un sourire aussi agrable que s'il
allait dans la rue voisine faire un tour avant de revenir souper,
au revoir!

-- Voyons, dit Joe, en lui tendant ses deux mains, Dolly, chre
Dolly, ne nous sparons pas comme cela. Je vous aime tendrement,
de tout mon coeur et de toute mon me, avec autant de sincrit et
de srieux que jamais homme aima une femme dans ce monde, je le
crois. Je suis un pauvre garon, comme vous savez, plus pauvre 
prsent que jamais, car j'ai fui de la maison paternelle, ne
pouvant souffrir plus longtemps d'tre trait de la sorte, et il
faut que je fasse mon chemin sans aucune aide. Vous tes belle,
admire, vous tes aime de chacun, vous tes dans l'aisance et
heureuse, puissiez-vous toujours l'tre! Le ciel me prserve de
compromettre votre bonheur! mais dites-moi un mot de consolation
Je n'ai pas le droit de le rclamer de vous, je le sais; mais je
vous le demande parce que je vous aime, et que le moindre mot de
vous sera pour un moi un trsor que je garderai chrement pendant
toute ma vie. Dolly, ma chre Dolly, n'avez vous rien  me dire?

-- Non, rien.

Dolly tait coquette de sa nature, et de plus enfant gt. Elle
n'avait pas du tout envie qu'on vnt la prendre d'assaut de cette
manire-l. Le carrossier aurait fondu en larmes, il se serait
agenouill, il se serait fait des reproches, il aurait crisp ses
mains, frapp sa poitrine, serr sa cravate  s'trangler, et fait
toute sorte de posie. Joe n'avait pas besoin d'aller 
l'tranger. Il n'avait pas le droit d'en tre capable, et,
puisqu'il tait dans les chanes adamantines, il ne pouvait plus
disposer de lui.

Je vous ai dit au revoir, dit Dolly, et encore deux fois. Otez
tout de suite votre bras, monsieur Joseph, ou j'appelle Miggs.

-- Je ne vous ferai pas de reproches rpondit Joe, c'est ma faute
sans doute J'ai cru quelquefois que vous ne me mprisiez pas mais
c'tait folie de ma part. Je dois tre mpris de quiconque a vu
la vie que j'ai mene, de vous plus que de tous les autres. Que
Dieu vous bnisse!

Il tait parti, ma foi l! mais parti pour de bon. Dolly attendit
un peu de temps pensant qu'il allait revenir sur ses pas, elle se
coula prs de la porte, regarda dans la rue,  droite et  gauche,
autant que l'obscurit croissante le lui permit rentra dans la
boutique, attendit encore un peu plus, monta en fredonnant un air,
s'enferma au verrou, laissa tomber sa tte sur son lit, et pleura
comme si son coeur et voulu clater. Et cependant ces natures-l
sont faites de tant de contradictions, que si Joe Willet tait
revenu ce soir, le lendemain, la semaine suivante, le mois
suivant, elle l'aurait trait absolument de la mme faon, quitte
 pleurer encore aprs, avec la mme douleur.

Elle n'eut pas sitt quitt la boutique qu'on aurait pu voir
surgir de derrire la chemine de la forge une figure qui tait
dj sortie deux ou trois fois de ladite cachette sans tre vue,
et qui, aprs s'tre assure qu'il n'y avait personne, fut suivie
d'une jambe, d'une paule, et ainsi graduellement, jusqu' ce que
parut en son entier la forme bien accuse de M. Tappertit, avec un
bonnet de papier gris ngligemment enfonc sur un des ctes de sa
tte, et les deux poings firement plants sur les hanches.

Mes oreilles m'ont-elles tromp, dit l'apprenti, ou est-ce que je
rve? Dois-je te remercier,  Fortune, ou te maudire? lequel des
deux?

Il descendit gravement du lieu lev qu'il occupait, prit son
morceau de miroir, le planta contre la muraille sur le banc
habituel, frisa sa tte, et regarda ses jambes avec attention.

Si ce sont l des rves, dit Sim en les caressant, je souhaite
aux sculpteurs d'en avoir de pareils et de les faonner sur ce
moule  leur rveil. Mais non, c'est bien une ralit. Le sommeil
ne vous fait pas des membres comme ceux-l. Tremble, Willet,
tremble de dsespoir. Elle est  moi! Elle est  moi!

En achevant ces triomphantes paroles, il saisit un marteau et en
assna un coup violent sur une vis qui reprsentait aux yeux de
son imagination la caboche ou la tte de Joseph Willet. Cela fait,
il poussa un long clat de rire dont tressaillit Mlle Miggs mme
dans sa lointaine cuisine; et plongeant sa tte dans un bol rempli
d'eau, il eut recours  l'essuie-mains plac en dedans de la porte
du cabinet, et s'en servit  la fois pour touffer ses sentiments
et scher sa figure.

Joe, inconsolable et abattu, mais plein de courage pourtant, en
quittant la maison du serrurier, se dirigea de son mieux vers _la
Bche Tortue_, et demanda l son ami le sergent. Celui-ci, qui ne
s'attendait gure  le voir, le reut  bras ouverts. Cinq minutes
aprs son arrive  cette taverne, il tait enrl parmi les
braves dfenseurs de son pays natal; et au bout d'une demi-heure
on le rgalait  souper d'un plat fumant de tripes bouillies aux
oignons, prpar, comme le lui assura plus d'une fois son nouvel
ami, par l'ordre exprs de Sa trs sacre Majest le roi. Ce mets
lui sembla fort savoureux aprs son long jene; il y fit donc
grand honneur, et quand il l'eut accompagn des divers toasts d'un
fidle sujet envers son prince et sa patrie, on le conduisit  une
paillasse dans un grenier  foin, au-dessus de l'curie, et on l'y
enferma pour la nuit.

Le lendemain, grce au soin obligeant de son martial ami, il
trouva son chapeau dcor de plusieurs rubans bigarrs qui lui
donnaient un air coquet. En compagnie de cet officier, et de trois
autres militaires nouvellement enrls, si bien enrubanns comme
lui, que sous ce nuage flottant on ne pouvait distinguer que trois
souliers, une botte, et un habit et demi, il alla vers le bord du
fleuve. L ils furent rejoints par un caporal et quatre hros de
plus, dont deux taient ivres et tapageurs, et les deux autres
sobres et repentants, mais ayant chacun, comme Joe, son bton
poudreux et son paquet au bout. La socit s'embarqua sur un
bateau de passage en destination pour Gravesend, d'o on devait
aller pdestrement  Chatham. Le vent les favorisait, et ils
eurent bientt laiss Londres derrire eux; ce n'tait plus qu'un
brouillard sombre, le fantme d'un gant dans les airs.




CHAPITRE XXXII.


Un malheur, dit le proverbe, ne vient jamais seul. On ne peut
douter en effet que les tribulations ne soient excessivement
collectives de leur nature, et qu'elles ne prennent plaisir 
voler par bandes, pour aller de l se percher selon leur caprice
sur la tte de quelque pauvre diable, jusqu' ce qu'elles ne lui
laissent plus sur le crne un pouce de libre, sans faire seulement
attention  d'autres qui offriraient  la plante de leurs pieds
d'aussi bonnes places de repos, mais qu'elles s'obstinent  ne pas
voir. Il arriva peut-tre qu'une vole de tribulations planant sur
Londres, et piant Joseph Willet sans pouvoir le trouver,
fondirent  tout hasard sur le premier jeune homme qui leur tomba
sous la main, pour s'y abattre. Quoi qu'il en soit, il est positif
que, le jour mme du dpart de Joe, un essaim de tribulations fit
autour des oreilles d'douard Chester un tel bourdonnement, un tel
tintamarre de ses ailes, qu'il en tourdit cette infortune
victime.

C'tait le soir, il tait juste huit heures, quand lui et son
pre, en face du vin et du dessert qu'on venait de placer devant
eux, furent laisss seuls pour la premire fois de la journe. Ils
avaient dn ensemble, mais une tierce personne avait t prsente
pendant tout le repas, et, jusqu'au moment o ils s'taient
rencontrs  table, ils ne s'taient point vus depuis la soire
prcdente.

douard tait rserv et silencieux, M. Chester tait plus gai que
de coutume; mais ne se souciant pas,  ce qu'il semblait,
d'engager la conversation avec quelqu'un d'une humeur si
diffrente, il donnait cours  la lgret de la sienne en
sourires et en regards scintillants, sans faire d'ailleurs aucuns
frais pour attirer l'attention de son fils. Ils restrent ainsi
quelque temps, le pre tendu sur un sofa avec son air accoutum
de gracieuse ngligence, le fils assis en face de lui, les yeux
baisss, videmment proccup de penses et d'ennuis pnibles.

Mon cher douard, dit enfin M. Chester avec un rire des plus
attrayants, n'tendez pas votre influence assoupissante jusque sur
le carafon. Faites au moins circuler cela, pour empcher que votre
humeur ne reste trop stagnante.

douard s'excusa et lui passa le carafon; puis il retomba dans son
tat de torpeur.

Vous avez tort de ne pas remplir votre verre, dit M. Chester en
tenant le sien devant la lumire. Le vin pris modrment, sans
excs, car cela rend laid,  mille influences agrables. Il donne
aux yeux plus de brillant,  la voix plus d'clat, aux penses
plus de vivacit,  la conversation plus de piquant. Vous devriez
en essayer, Ned.

-- Ah! pre, s'cria son fils, si...

-- Mon bon garon, interrompit prcipitamment le pre, en mettant
son verre sur la table et haussant ses sourcils avec l'expression
de physionomie d'un homme qui tressaille d'horreur, au nom du
ciel, ne m'appelez pas de ce nom antique et surann. Ayez quelque
gard pour la dlicatesse. Suis-je donc dj tout gris, tout rid,
march-je sur des bquilles, ai-je perdu mes dents, que vous
adoptiez une pareille formule avec moi? Bon Dieu, quelle
grossiret!

-- J'allais vous parler du fond de mon coeur, monsieur, rpondit
douard, avec toute la confiance qui devrait exister entre nous;
et vous m'arrtez tout court ds le dbut.

-- Oh! de grce, Ned, dit M. Chester en levant sa main dlicate
comme pour implorer son fils, ne vous noncez pas de cette
monstrueuse faon; vous alliez me parler du fond de votre coeur!
Ne savez-vous point que le coeur est une partie ingnieuse de
notre mcanisme, le centre des vaisseaux sanguins et de toutes les
choses de ce genre, qui n'a pas plus de rapports avec vos penses
et vos paroles que n'en ont vos genoux? Comment pouvez-vous tre
si vulgaire et si absurde? On doit laisser ces allusions
anatomiques aux gentlemen de la profession mdicale. Elles ne sont
rellement pas agrables en socit. Vous me surprenez tout 
fait, Ned.

-- Je sais bien que, selon vous, des coeurs blesss, des coeurs
consols, des coeurs  mnager, ce sont toutes chimres. Je
connais vos principes  cet gard, monsieur, et je n'en parlerai
plus, rpliqua son fils.

-- Voici encore, dit M. Chester en buvant son vin  petits traits,
que vous tes dans l'erreur. Je dis nettement, au contraire, que
ce ne sont point des chimres, nous savons qu'il y en a. Les
coeurs des animaux, des boeufs, des moutons et ainsi de suite,
sont mis sur le feu et dvors  ce qu'on m'a dit, par la basse
classe, avec un suprme dlice. Des hommes sont quelquefois percs
d'un coup de poignard au coeur, frapps d'une balle au coeur, mais
ces locutions du fond du coeur, ou jusqu'au coeur, coeur
chaud et coeur froid, ou coeur bris, ou qui est tout coeur,
ou qui n'a pas de coeur, peuh! voil ce que je dis qui n'a pas
de sens, Ned.

-- Sans doute, monsieur, rpliqua son fils, voyant qu'il faisait
une pause pour le laisser parler, sans doute.

-- Voil la nice de Haredale, le dernier objet de vos feux dit
M. Chester, comme s'il prenait le premier exemple venu pour
claircir sa pense. Sans doute elle tait tout coeur dans votre
esprit jadis; maintenant elle n'a plus du tout de coeur: pourtant
c'est la mme personne, Ned, exactement la mme!

-- C'est une personne qui a chang, monsieur, cria douard en
rougissant, et chang, je le crains, par des influences odieuses.

-- Vous avez reu l un cong assez froid, n'est-ce pas? Pauvre
Ned! je vous disais l'autre soir que cela vous arriverait. Puis-je
vous demander le casse noisettes?

-- Il faut qu'il y ait eu autour d'elle quelque machination, elle
a t trompe de la manire la plus perfide, cria douard en se
levant de table. Je ne croirai jamais que la connaissance de ma
vritable position, dont elle recevait de moi la confidence, ait
pu produire ce changement. Je sais qu'elle est assige et
torture, mais, quoique notre engagement soit fini et rompu sans
ressource, quoique je l'accuse d'avoir manqu de fermet, de
fidlit envers elle-mme comme envers moi, je ne crois pas et je
ne croirai jamais qu'aucun motif sordide, ni son propre mouvement,
sa volont libre et spontane, lui aient dict cette conduite...
jamais.

-- Vous me faites rougir, rpliqua gaiement son pre, de la folie
de votre naturel ou j'espre... mais il est vrai qu'on ne se
connat jamais soi-mme...o j'espre ardemment qu'il n'y a nul
reflet du mien. Quant  ce qui regarde cette jeune demoiselle,
elle a agi trs naturellement et trs convenablement, mon cher
garon; elle a fait ce que vous-mme vous aviez propos de faire,
 ce que m'apprend Haredale, et ce que je vous avais prdit (il ne
fallait pas pour cela grande sagacit) qu'elle ferait
indubitablement. Elle vous supposait riche, ou du moins assez
riche, et elle dcouvre que vous tes pauvre. Le mariage est un
contrat civil; les gens se marient pour amliorer leur condition
en ce monde et pour y faire figure. C'est une affaire de maison et
d'ameublement, de livres, de domestiques, d'quipage, et ainsi de
suite. La demoiselle tant pauvre, et vous aussi, tout est dit.
Cela ne vous regarde plus, et vous n'avez rien  voir dans cette
crmonie. Je bois  sa sant, je la respecte et l'honore  cause
de son extrme bon sens; elle vous donne l un bon exemple 
suivre. Remplissez votre verre, Ned.

-- C'est un exemple, rpliqua son fils, dont j'espre ne jamais
profiter; et, si l'exprience des annes grave de pareilles leons
dans...

-- N'allez pas dire dans le coeur, interrompit son pre.

-- Dans des esprits que le monde et son hypocrisie ont gts, dit
douard avec chaleur, le ciel me prserve de les connatre!

-- Allons, monsieur, rpondit son pre en se levant un peu sur le
sofa et regardant droit vers lui, en voil bien assez sur ce
sujet. Rappelez-vous, s'il vous plat, votre devoir, vos
obligations morales, votre affection filiale, et toutes les choses
de ce genre auxquelles il est si dlicieux et si charmant de
rflchir, ou vous vous en repentirez.

-- Je ne me repentirai jamais de conserver le respect de moi-mme,
monsieur, dit douard. Pardonnez-moi si je vous dclare que je ne
le sacrifierai pas  votre commandement, que je ne suivrai pas la
route que vous voudriez me faire prendre pour me rendre complice
de la part secrte que vous avez eue dans cette dernire
sparation.

Le pre se leva encore un peu plus, et le regardant comme par un
sentiment de curiosit, pour voir s'il parlait srieusement, il se
laissa doucement glisser de nouveau en arrire, et dit de la voix
la plus calme, tout en croquant ses noisettes:

douard, mon pre eut un fils qui, tant fou comme vous, et comme
vous entretenant des sentiments de dsobissance bas et vulgaires,
fut dshrit et maudit un matin aprs djeuner. La circonstance
se reprsente ce soir  mon esprit avec une prcision singulire
dans mes souvenirs. Je me rappelle encore que j'tais en train de
manger des petits pains au beurre avec de la marmelade. Il mena
une misrable vie (le fils, bien entendu), et mourut jeune; ce fut
bien heureux sous tous les rapports, car il ne faisait gure
honneur  la famille. C'est une triste circonstance, douard,
quand un pre se trouve dans la ncessit de recourir  des
mesures si extrmes.

-- Oui, sans doute, rpliqua douard, et c'en est une fort triste
aussi quand un fils, offrant  son pre son amour et ses devoirs
dans le sens le meilleur et le plus vrai, se trouve repouss 
tout propos, et forc de dsobir. Cher pre, ajouta-t-il d'un air
plus srieux encore, quoique d'un ton plus doux, j'ai souvent
rflchi sur ce qui se passa entre nous lorsque nous discutmes ce
sujet pour la premire fois. Souffrez que nous ayons ensemble une
explication confidentielle, mais je dis une explication franche et
sincre. coutez ce que j'ai  vous dire.

-- Comme je pressens ce qu'elle serait et que je ne peux manquer
de le pressentir, douard, rpondit froidement son pre, je m'y
refuse; je ne saurais m'y prter. Je suis sr qu'elle me mettrait
de mauvaise humeur, ce qui est une situation d'esprit que je ne
peux pas endurer. Si vous vous proposez de faire obstacle  mes
plans pour votre tablissement dans la vie et pour la conservation
de cette noblesse de race et de cet orgueil biensant que notre
famille a si longtemps soutenus; en un mot, si vous tes rsolu de
suivre la route que vous vous tracez, suivez-la et emportez avec
tous ma maldiction. J'en suis trs fch, mais il n'y a
rellement pas d'alternative.

-- La maldiction peut traverser vos lvres, dit douard, mais ce
ne sera qu'un vain souffle. Je ne crois pas qu'un homme ait le
pouvoir ici-bas d'en attirer une sur son semblable, et surtout sur
son propre enfant, pas plus que de faire tomber, par ses
conjurations impies, une goutte d'eau ou un flocon de neige des
nuages qui sont au-dessus de nous. Regardez-y  deux fois,
monsieur.

-- Vous tes si irrligieux, si irrespectueux, si horriblement
profane, rpondit son pre en se tournant vers lui avec
nonchalance et cassant une autre noisette, que je dois
positivement vous interrompre ici. Il est tout  fait impossible
que notre entretien continue sur ce ton-l. Si vous voulez, bien
sonner, le domestique va vous conduire jusqu' la porte. Ne
revenez plus sous ce toit, je vous en prie. Allez, monsieur,
puisqu'il ne vous reste aucun sens moral, et allez au diable,
c'est ce que je vous souhaite. Bonjour.

douard quitta la chambre sans un mot de plus, sans un regard, et
tourna le dos  la maison pour jamais.

Le visage du pre rougit et s'chauffa lgrement; mais il n'y eut
pas la moindre altration dans ses manires lorsqu'il sonna
derechef et dit  son domestique, quand il fut entr:

Peak, si ce gentleman qui vient de sortir...

-- Pardon, monsieur; M. douard?

-- Y en avait-il donc ici plus d'un, balourd, que vous me faites
cette question? Si ce gentleman envoyait prendre sa garde-robe,
vous la lui donneriez, vous entendez? S'il se prsentait lui-mme,
n'importe quand, je n'y suis pas. Vous le lui direz comme a, et
vous fermerez la porte.

Ainsi l'on chuchota bientt  la ronde que M. Chester tait trs
malheureux d'avoir un fils qui lui causait beaucoup de peine et de
chagrin. Les bonnes gens qui l'entendirent et le rptrent
s'merveillrent d'autant plus de son galit d'me et de sa
srnit. Quelle aimable nature il faut avoir, disaient-ils, pour
montrer tant de calme aprs tant d'preuves! Et, lorsqu'on
prononait le nom d'douard, la socit secouait la tte et
mettait son doigt sur sa lvre; elle soupirait, elle prenait son
air grave; et ceux qui avaient des fils de l'ge de ce jeune
homme, dans un accs de pieuse colre et de vertueuse indignation,
lui souhaitaient la mort, comme une expiation due  la pit
filiale. Et ce n'est pas l ce qui empcha le monde d'aller son
petit train pendant cinq ans dont cette histoire ne parle pas.




CHAPITRE XXXIII.


Un soir d'hiver, dans les premiers mois de l'an de Notre Seigneur
mil sept cent quatre-vingts, un vent perant du nord s'leva vers
la brune, et, quand parut la nuit, le ciel tait noir et affreux.
Une violente tempte de grsil aigu, pais et froid comme la
glace, balaya les rues humides et retentit sur les fentres
tremblantes. Les enseignes, secoues sans piti dans leurs cadres
gmissants tombrent avec fracas sur le pav, de vieilles
chemines branlantes vacillrent et chancelrent, comme un homme
ivre, sous l'ouragan; en plus d'un clocher se balana cette nuit
comme s'il y avait un tremblement de terre.

Ce n'tait pas, pour ceux qui pouvaient se procurer chez eux du
feu et de la chandelle, le moment de braver la furie de la
tempte. Dans les meilleurs cafs, les habitus, runis autour du
feu, oubliaient la politique et se disaient les uns aux autres,
avec une secrte joie que le vent devenait plus terrible de minute
en minute. Chaque humble taverne du bord de l'eau avait autour du
foyer son groupe d'incultes personnages qui parlaient de vaisseaux
sombrant en mer et d'quipages perdus, rapportaient mainte
histoire de naufrage et d'hommes noys, faisaient des voeux pour
que quelques matelots de leur connaissance sortissent de l sains
et saufs, et secouaient leur tte en signe de doute. Dans les
maisons particulires, les enfants, en peloton prs de la flamme
de l'tre, coutaient les contes de fantmes et de lutins, de
grandes figures vtues de blanc qui venaient se tenir debout dans
la ruelle du lit, de gens qui, tant alls dormir dans de vieilles
glises et ayant chapp  la ronde du sacristain, s'taient
trouvs l tout seuls au fort de la nuit. Les pauvres petits
frissonnaient en pensant aux chambres tnbreuses de l'tage
suprieur, et cependant ils aimaient  entendre aussi le vent
gmir, et ils espraient bien qu'il allait continuer de souffler
bravement. De temps en temps ces bienheureux causeurs  l'abri
s'arrtaient pour couter; ou bien l'un d'eux, levant le doigt,
criait: Chut! Et alors, au-dessus du ronflement du vent dans la
chemine, du clapotage de l'eau fouette contre les vitres, on
entendait un bruit lamentable, imptueux, qui secouait les murs
comme d'une main de gant; puis un rauque mugissement, comme si la
mer et mont; puis un tourbillon si tumultueux, que l'air
semblait en dlire; puis, avec un hurlement prolong, les vagues
de vent passaient rapidement et laissaient l'intervalle d'un
instant de repos.

Ce soir-l, bien qu'il n'y et personne au dehors pour la voir, il
y avait grande illumination au Maypole. Comme cela faisait bien
sur le vieux rideau rouge de la fentre... d'un beau rouge vif
carlate, qui mlait dans un riche courant de splendeur le feu et
la chandelle, les plats, les verres et les convives, et qui
brillait comme un oeil jovial sur le morne dsert du dehors! Au
dedans, quel tapis comparable  son sable craquant sous le pied?
Quelle musique aussi gaie que ses bches ptillantes? Quel parfum
aussi suave que la friande vapeur de sa cuisine? Quelle
temprature aussi fconde que sa puissante chaleur? Parlez-moi de
la vieille maison solide comme le roc! Que le vent irrit
s'acharne tant qu'il voudra  rugir autour de son toit robuste;
qu'il s'essouffle, si cela lui plat, dans sa lutte avec les
larges chemines, a ne les empchera pas de vomir de leurs
gosiers hospitaliers de grands nuages de fume, et de les lui
jeter par dfi  la face. Laissez-le s'puiser  battre et secouer
bruyamment les fentres. Plus il se montre jaloux d'teindre ce
joyeux clat qui l'offusque, et plus vous verrez la lueur briller
et ptiller, anime par la lutte.

Et que dire aussi des profusions, des opulentes prodigalits de
cette splendide taverne? Ce n'tait pas assez qu'un seul feu rugt
et tincelt dans son spacieux foyer; sur les carreaux qui le
pavaient tout autour, cinq cents feux brlaient en scintillant
avec une gale clart. Ce n'tait pas assez qu'un seul rideau
rouge repousst au dehors la nuit farouche, et verst sa joyeuse
influence sur la salle commune. Dans chaque couvercle de
casserole, dans chaque chandelier, dans chaque vase de cuivre,
jaune ou rouge, ou d'tain, suspendu aux murailles, il y avait
d'innombrables rideaux rouges, qui brillaient d'un clat soudain 
chaque mouvement de la flamme, et offraient, n'importe o l'oeil
s'gart, des perspectives sans borne de cette riche couleur. La
vieille boiserie en chne, les poutres, les chaises, les siges,
la refltaient dans une faible lueur d'un ton fonc. Il y avait
des feux et des rideaux rouges jusque dans les yeux des buveurs,
dans leurs boutons, dans leur liqueur, dans les pipes qu'ils
fumaient.

M. Willet tait assis  l'endroit qui avait t sa place
accoutume cinq ans auparavant, ses yeux fixes sur l'ternel
chaudron. Il tait assis l depuis que l'horloge avait sonn huit
heures, il ne donnait pas d'autres signes de vie que de respirer
avec un ronflement sonore et continuel (quoiqu'il ft trs
veill), de porter de temps en temps son verre  ses lvres, de
faire tomber les cendres de sa pipe et de la bourrer de nouveau Il
tait maintenant dix heures et demie. M. Cobb et le long Phil
Parkes taient ses compagnons, comme jadis, et, pendant deux
mortelles heures et demie, personne de la socit n'avait prononc
un mot.

 force de s'asseoir ensemble  la mme place et dans les mmes
positions relatives,  force de faire exactement la mme chose
durant un grand nombre d'annes, serait-il vrai que les gens
finissent par acqurir un sixime sens, ou,  son dfaut, la
facult occulte de s'influencer les uns les autres qui en tient
lieu? c'est une question que je laisse  la philosophie le soin de
rsoudre. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux John
Willet, M. Parkes et M. Cobb, taient tous trois fermement
convaincus qu'ils formaient un trio de jolis lurons, qu'ils
taient plutt des esprits d'lite qu'autrement. Il est encore
certain qu'ils se regardaient les uns les autres de temps en
temps, comme s'il y avait entre eux un perptuel change d'ides,
qu'aucun d'eux ne considrait nullement ni lui ni son voisin comme
silencieux, et que chacun d'eux, quand il rencontrait le regard
d'un autre, faisait un signe de tte affirmatif, comme pour lui
dire: Ce que vous venez de dire l est parfait, monsieur, on ne
pouvait pas mieux s'exprimer, et je suis tout  fait de votre
avis.

La salle tait si chaude, le tabac si dlicieux, le feu si
caressant, que M. Willet commena par degrs  s'assoupir, mais
comme il avait suprieurement acquis, par suite d'une longue
habitude, l'art de fumer dans son sommeil, et comme sa respiration
tait presque la mme, qu'il ft veill ou endormi, sauf que dans
ce dernier cas il prouvait quelquefois une petite difficult du
genre de celle qu'un charpentier rencontre lorsque son rabot ou sa
plane trouve un noeud sur son chemin, aucun de ses camarades ne
s'tait aperu de la chose, jusqu' ce qu'il rencontra un de ces
obstacles et fut oblig de s'y reprendre.

Voil Johnny parti, chuchota M. Parkes.

-- Il ronfle comme un sabot, dit M. Cobb.

Ils n'en dirent pas davantage jusqu' ce que M. Willet arriva  un
autre noeud, un noeud d'une duret surprenante, qui promettait de
le jeter dans des convulsions, mais que, par un effort tout  fait
surhumain, il surmonta enfin sans se rveiller.

Il a le sommeil terriblement dur, dit M. Cobb.

M. Parkes, qui tait peut-tre lui-mme un dormeur de premire
force, rpliqua avec quelque ddain: Ah bien oui, joliment! et
dirigea ses yeux vers une affiche colle sur le manteau de la
chemine. Le haut de cette affiche avait pour dcoration une
gravure sur bois, laquelle reprsentait un jeune garon d'un ge
tendre, fuyant d'un pied leste et portant un paquet au bout d'un
bton, et, pour aider  l'intelligence des spectateurs, un poteau
avec une main et une borne milliaire,  ct du fugitif. M. Cobb
tourna galement ses yeux dans la mme direction, et examina le
placard comme si c'tait la premire fois qu'il l'et vu. Or ce
placard tait un document que M. Willet lui-mme avait dict lors
de la disparition de son fils Joseph; il y informait la grande
noblesse, la petite noblesse et le public en gnral, des
circonstances dans lesquelles son fils avait quitt la maison; il
dpeignait son costume et son extrieur; et il offrait une
rcompense de cinq livres sterling  la personne ou aux personnes
qui emballeraient le fugitif et le renverraient sain et sauf au
Maypole  Chigwell, ou qui le logeraient dans quelqu'une des
prisons de Sa Majest jusqu' ce que son pre et le temps de
venir le rclamer. Dans cet avertissement, M. Willet avait, d'une
manire obstine, en dpit des avis et des prires de ses amis,
persist  dpeindre son fils comme un petit garon, bien plus,
dans son signalement, il lui donnait dix-huit pouces ou deux pieds
de moins que sa taille relle Cette double inexactitude suffisait
pour expliquer peut-tre l'unique rsultat que l'affiche avait
produit, c'est--dire la transmission  Chigwell, en diffrentes
fois et avec des frais considrables, de quelque quarante-cinq
vagabonds, dont l'ge variait de six  douze ans.

M. Cobb et M. Parkes regardaient donc d'un air mystrieux cette
composition, puis ils se regardaient l'un l'autre, puis ils
regardaient le vieux John. Depuis le temps qu'il l'avait colle de
ses propres mains, M. Willet n'avait jamais, soit par un mot, soit
par un signe, fait allusion  ce sujet, ni encourag quelque autre
 le faire. Personne n'avait la moindre ide de ses penses et de
ses opinions  cet gard, s'il s'en souvenait ou s'il l'avait
oubli, s'il avait ou non dans l'esprit qu'un semblable vnement
et jamais eu lieu. Aussi, mme tandis qu'il dormait, personne ne
se hasardait  y faire allusion en sa prsence, et voil ce qui
faisait que ses amis de coeur taient silencieux en ce moment.

M. Willet en tait venu cependant  une telle complication de
noeuds, qu'videmment de deux choses l'une, il allait se rveiller
ou mourir. Il opta pour la premire alternative, et ouvrit les
yeux.

S'il n'arrive pas d'ici  cinq minutes, dit John, je ferai servir
le souper sans lui.

L'antcdent de ce pronom avait t mentionn pour la dernire
fois  huit heures. MM.  Parkes et Cobb, accoutums  ce style de
conversation intermittente, rpliqurent sans difficult
qu'assurment Salomon tait fort en retard, et qu'ils s'tonnaient
de ce qui pouvait le retenir.

Il n'a pas t emport par le vent, je suppose? dit Parkes,
quoique le vent soit assez fort pour enlever un homme de sa
taille, et sans se gner encore. Tenez! entendez-vous? on dirait
de la grosse artillerie. Il y aura bien du fracas ce soir dans la
fort, et plus d'une branche brise  ramasser par terre demain
matin.

-- Il ne brisera toujours pas grand chose au Maypole, je vous en
rponds, monsieur, rpliqua le vieux John. Il n'a qu' essayer. Je
lui en donne la permission. Qu'est-ce que c'est que a?

-- Le vent, cria Parkes. Il hurle comme un chrtien, il n'a fait
que a toute la soire.

-- Avez-vous jamais, monsieur, demanda John, aprs une minute de
contemplation, entendu le vent dire: Maypole?

-- Eh mais, qui donc l'a jamais entendu? dit Parkes.

-- Ni: Oh! peut-tre? ajouta John.

-- Non, pas davantage.

-- Trs bien, monsieur, dit M. Willet sans la plus lgre motion.
En ce cas, si c'tait le vent, comme vous dites, que j'entendais
tout  l'heure, et pour peu que vous veuillez vous donner la peine
d'couter un moment sans parler, vous allez voir comme il dit ces
deux mots-l d'une manire trs distincte.

M. Willet avait raison. Aprs avoir cout quelques instants, ils
purent entendre distinctement, par-dessus le tumulte rugissant du
dehors, ce cri rpt; et cela d'une faon perante et avec une
nergie dnotant qu'il venait d'une personne en proie  une grande
douleur ou  une grande terreur. Ils se regardrent les uns les
autres, plirent et retinrent leur haleine. Pas un ne bougea.

Ce fut dans cette conjoncture que M. Willet dploya quelque chose
de la vigueur d'esprit et de la plnitude de ressources mentales
qui lui attiraient l'admiration de tous ses amis et voisins. Aprs
avoir regard MM. Parkes et Cobb quelque temps en silence, il
appliqua ses deux mains  ses joues, et poussa un rugissement qui
fit danser les verres et rsonner les chevrons; un beuglement
longtemps soutenu, discordant, qui, roulant avec le vent et
faisant tressaillir chaque cho, rendit cette bruyante nuit cent
fois plus tumultueuse; un braiment profond, clatant, formidable,
qui retentit comme un gong humain. Puis, ayant toutes les veines
de sa tte et de sa figure enfles par ce grand effort, et la
pourpre la plus vive rpandue sur son teint, il s'avana plus prs
du feu, et y tournant le dos, il dit avec dignit:

Si a peut rconforter quelqu'un, qu'il en profite; si c'est
inutile, j'en suis fch pour lui. S'il plat  l'un de vous deux
de sortir et d'aller voir ce qui en est, vous le pouvez,
messieurs. Je ne suis pas curieux pour ma part.

Tandis qu'il parlait, le cri se rapprocha, se rapprocha, un bruit
de pas se fit entendre sous la fentre, le loquet de la porte fut
lev, elle s'ouvrit; on la referma violemment, et Salomon Daisy,
avec sa lanterne allume  la main et ses habits en dsordre et
ruisselants de pluie, se prcipita dans la salle.

Il serait difficile d'imaginer une peinture plus exacte de la
terreur que celle que prsentait le petit bonhomme. Sa
transpiration formait des perles sur sa figure, ses genoux
claquaient l'un contre l'autre, chacun de ses membres tremblait,
il avait perdu tout pouvoir d'articuler des mots; il tait l
debout, haletant, fixant sur eux des regards si livides, si
plombs, qu'ils furent infects de son effroi, bien qu'ils en
ignorassent la cause, et que, refltant son visage terrifi,
frapp d'horreur, ils reculrent bahis, sans se risquer  lui
faire la moindre question. Enfin le vieux John Willet, dans un
accs de dlire momentan, se jeta sur sa cravate, et, le
saisissant par cette partie de son costume, le secoua de  et de
l, si bien que ses dents lui en claquaient dans la tte.

Dites-nous tout de suite ce que vous avez, monsieur, cria John,
ou je vous tue. Dites-nous ce que vous avez, ou je vous plonge 
l'instant la tte dans le chaudron. Comment osez-vous prendre cet
air-l? Y a-t-il quelqu'un qui vous poursuive? Dites quelque
chose, ou je vous extermine, oui, je vous extermine.

M. Willet, dans sa frnsie, fut si prs de tenir sa parole  la
lettre, car Salomon Daisy commenait dj  rouler ses yeux d'une
manire alarmante, et certains sons rauques, semblables  ceux
d'un homme qui suffoque, sortaient dj de sa gorge, que les deux
spectateurs, qui avaient un peu recouvr leurs sens, lui
arrachrent de force sa victime, et placrent le petit sacristain
de Chigwell sur une chaise. Celui-ci, jetant un regard d'pouvant
autour de la salle, les supplia d'une voix faible de lui donner
quelque chose  boire; et surtout de fermer  clef la porte de la
maison, et de mettre les barres aux volets, sans perdre un moment.
La dernire requte n'tait pas propre  rassurer ses auditeurs,
ni  les remplir des sensations les plus rconfortantes. Ils
firent nanmoins ce qu'il demandait, avec toute la clrit
possible; et, aprs lui avoir servi une rasade de grog presque
bouillant, ils attendirent le rcit de ce qu'il pouvait avoir 
leur apprendre.

 Johnny, dit Salomon en le secouant par la main.  Parkes! 
Tommy Cobb! pourquoi ai-je quitt l'auberge ce soir? le dix-neuf
mars! le jour le plus terrible de l'anne, le dix-neuf mars!

Ils se rapprochrent tous du feu. Parkes, qui tait le plus prs
de la porte, tressaillit et regarda par-dessus son paule.
M. Willet, avec une grande indignation, demanda ce que diable il
voulait dire par l; puis il dit: Dieu me pardonne! lana un
coup d'oeil de mpris par-dessus son paule, et se rapprocha de
l'tre tant soit peu.

Lorsque je vous laissai ici ce soir, dit Salomon Daisy, je ne
songeais gure au quantime. Je n'tais jamais all seul dans
l'glise aprs la brune,  pareil jour, depuis vingt-sept ans: car
j'ai entendu dire que, comme nous ftons nos anniversaires de
naissance durant notre vie, les fantmes des morts qui sont mal 
leur aise dans leurs tombeaux, ftent l'anniversaire de leur
dcs... Comme le vent rugit!

Personne ne dit mot. Tous les yeux taient fixs sur Salomon.

J'aurais d reconnatre la date, ainsi que ce temps excrable. Il
n'y a pas dans tout le cours de l'anne une nuit pareille  cette
nuit, il n'y en a pas. Jamais je ne dors tranquille dans mon lit
le dix-neuf mars.

-- Continuez, dit Tom Cobb  voix basse; ni moi non plus.

Salomon Daisy porta son verre  ses lvres; il le remit sur le
carreau d'une main si tremblante que la cuiller tinta dans le
verre comme une clochette, et il continua ainsi:

Ne vous disais-je pas bien que nous tions ramens  ce sujet de
quelque trange faon,  chaque anniversaire du dix-neuf mars?
Supposez-vous que ce soit par un simple hasard que j'avais oubli
de remonter l'horloge de l'glise? Jamais je ne l'oublie
d'ordinaire, bien que cette sotte machine ait besoin d'tre
remonte chaque jour. Pourquoi ma mmoire serait-elle plus en
dfaut ce jour-l que tous les autres?

J'y allai au sortir d'ici, avec autant de hte que possible: mais
j'avais  passer d'abord  la maison pour prendre les clefs; et,
le vent et la pluie faisant rage contre moi tout le long de la
route, c'tait tout ce que je pouvais faire que de me tenir sur
mes jambes. Enfin j'arrive, j'ouvre la porte et j'entre. Je
n'avais pas rencontr une me tout le long de la route, jugez si
c'tait rassurant. Pas un de vous n'avait voulu me tenir
compagnie, et, si vous aviez pu vous douter de ce qui allait
advenir, vous aviez bien raison.

Le vent tait si violent, que c'est tout au plus si je pus fermer
la porte de l'glise en appuyant de tout mon poids; et malgr a,
elle s'ouvrit toute grande deux fois avec une telle force, que
chacun de vous aurait jur, en voyant la rsistance qu'elle
opposait  mes efforts, que quelqu'un poussait de l'autre ct. Je
finis cependant par tourner la clef, j'entrai dans le beffroi, et
je remontai l'horloge: il tait temps, elle tait presque au bout
de son rouleau, et elle allait s'arrter dans une demi-heure.

Lorsque je pris ma lanterne pour quitter l'glise, voil que je
me sens l'esprit frapp de l'ide que c'tait le dix-neuf mars,
mais frapp, l, comme d'un coup qu'une main robuste m'et port
pour mieux me le faire entrer dans la tte; au mme moment,
j'entendis une voix hors de la tour... une voix qui s'levait
d'entre les tombeaux.

Ici le vieux John interrompit prcipitamment l'orateur, et pria
M. Parkes, qui tait assis en face de lui et regardait fixement
par-dessus sa tte, s'il voyait quelque chose, d'avoir la bont de
le lui dire. M. Parkes s'excusa en dclarant qu'il ne voyait rien,
que c'tait seulement pour couter. M. Willet riposta avec colre
que sa faon d'couter avec une pareille expression de physionomie
n'tait pas agrable, et que, s'il ne pouvait point regarder comme
tout le monde, il ferait mieux de se couvrir la tte avec son
mouchoir. M. Parkes, avec une grande soumission, promit de ne pas
y manquer  sa premire sommation, et John Willet, se tournant
vers Salomon, le pria de continuer. Aprs avoir attendu qu'une
violente bourrasque de vent et de pluie, qui semblait branler
mme cette solide maison jusqu'en ses fondements, ft passe, le
petit homme obit  sa requte.

Et n'allez pas me dire que c'tait un effet de mon imagination,
ni que je pris un bruit pour un autre! J'entendis le vent siffler
 travers les arceaux de l'glise. J'entendis le clocher crier en
rsistant. J'entendis la pluie qui venait battre contre les murs.
Je sentis les cloches en branle. Je vis les cordes aller en haut
et en bas. Et j'entendis cette voix.

-- Que dit-elle? demanda Tom Cobb.

-- Ma foi! je ne sais quoi; je ne sais pas mme si c'taient des
paroles. Elle profra une espce de cri, comme chacun de nous en
pousserait un, si quelque vision terrible le poursuivait en rve
ou venait l'assaillir  l'improviste; et puis a s'vanouit dans
l'air, a sembla passer tout autour de l'glise.

-- Je ne vois pas que ce soit grand'chose, dit John en reprenant
longuement haleine, et regardant autour de lui comme un homme qui
se sent soulag.

-- Peut-tre que non, rpliqua son ami; mais ce n'est pas tout.

-- Qu'est-ce que vous allez encore nous conter, monsieur? demanda
John, en s'arrtant au beau moment o il s'essuyait le front avec
son tablier; qu'est-ce que vous allez encore nous chanter?

-- Ce que j'ai vu!

-- Vu! rptrent-ils tous les trois en se penchant vers lui.

-- Quand j'ouvris la porte de l'glise pour sortir, dit le petit
homme avec une expression de physionomie qui tmoignait amplement
de la sincrit de sa conviction, quand j'ouvris la porte de
l'glise pour sortir, ce que je fis brusquement, parce qu'il me
fallait la refermer avant qu'un autre coup de vent vnt m'en
empcher, alors je me croisai, si prs qu'en tendant mes doigts
je l'aurais touch, avec quelque chose qui ressemblait  un homme.
C'tait nu-tte au milieu de l'ouragan! a tourna sa figure sans
s'arrter, et a fixa ses yeux sur les miens! C'tait un
fantme!... un esprit!...

-- De qui? crirent-ils tous les trois en mme temps.

Dans l'excs de son motion, car il tomba en arrire tout
tremblant sur sa chaise, et agita sa main comme s'il les conjurait
de ne pas l'interroger davantage, sa rponse fut perdue pour tous,
except pour le vieux John Willet, qui se trouvait assis prs du
sacristain.

Qui donc? crirent Parkes et Tom Cobb, en regardant avec ardeur
Salomon Daisy et M. Willet tour  tour. Qui donc tait-ce?...

-- Messieurs, dit M. Willet aprs une longue pause, vous n'avez
pas besoin de le demander. L'image d'un homme assassin! C'est le
dix-neuf mars!

Un profond silence s'ensuivit.

Si vous voulez m'en croire, dit John, nous ferons bien, tous tant
que nous sommes, de tenir a secret. De pareilles histoires ne
seraient pas fort gotes  la Garenne. Gardons a pour nous,
quant  prsent, ou nous pourrions nous attirer quelque
dsagrment, et Salomon pourrait perdre sa place. Que la chose
soit rellement comme il le dit ou qu'elle ne le soit pas, peu
importe. Qu'il ait raison ou qu'il ait tort, personne ne voudra le
croire. Quant aux probabilits, je ne pense pas, pour ma part, dit
M. Willet, en regardant les coins de la salle d'une manire qui
dnotait que, comme quelques autres philosophes, il n'tait pas
parfaitement rassur sur sa thorie, qu'un fantme qui aurait t
un homme sens pendant sa vie, irait se promener par un pareil
temps, ce que je sais seulement, c'est que ce n'est pas moi qui
m'en aviserais  sa place.

Mais cette doctrine hrtique rencontra une forte opposition chez
les trois autres camarades, qui citrent un grand nombre de
prcdents pour montrer que le mauvais temps tait prcisment le
temps propice aux apparitions de ce genre, et M. Parkes (qui avait
eu un fantme dans sa famille, du cte maternel) argumenta sur le
sujet avec tant d'esprit et une telle vigueur de raisonnement, que
John aurait t oblig de se rtracter piteusement, si l'on
n'avait pas apport  point le souper, auquel ils s'appliqurent
avec un apptit effrayant. Salomon Daisy lui-mme, grce aux
influences exhilarantes du feu, des lumires, de l'eau-de-vie et
de la bonne compagnie, recouvra ses sens au point de manier son
couteau et sa fourchette d'une faon qui lui fit beaucoup
d'honneur, et de dployer pour boire comme pour manger une
capacit si remarquable, qu'elle dissipa toutes les craintes qu'on
aurait pu concevoir pour lui de la peur qu'il avait eue.

Le souper termin, ils se rassemblrent encore autour du feu, et,
conformment  l'usage en de telles circonstances, ils mirent en
avant toutes sortes de questions majeures qui ne faisaient
qu'ajouter  l'horreur de cette histoire merveilleuse. Mais
Salomon Daisy, nonobstant ces tentations de l'incrdulit se
montra si ferme dans sa foi, et rpta si souvent son rcit avec
de si lgres variantes et avec de si solennelles protestations de
la vrit de ce qu'il avait vu de ses yeux, que ses auditeurs
furent  bon droit plus tonns encore que la premire fois. Comme
il adopta les vues de John Willet relativement  la prudence qu'il
y aurait  ne pas bruiter cette histoire au dehors,  moins que
le fantme ne lui appart derechef, auquel cas il serait
ncessaire de demander immdiatement conseil  M. le cur,
rsolution solennelle fut prise de garder le silence et de se
tenir tranquille. Et, comme la plupart des hommes ne sont pas
fchs d'avoir un secret  dire qui puisse rehausser leur
importance, ils arrivrent  cette conclusion avec une parfaite
unanimit.

Cependant il s'tait fait tard; l'heure habituelle de leur
sparation tait passe depuis longtemps; les compres se dirent
adieu pour aller se coucher. Salomon Daisy, avec une chandelle
neuve dans sa lanterne, regagna son logis sous l'escorte du long
Phil Parkes et de M. Cobb, qui taient un peu moins mus que lui.
M. Willet, aprs les avoir conduits  la porte, retourna
recueillir ses penses avec l'assistance du chaudron, tout en
coutant la tempte de vent et de pluie, qui n'avait rien rabattu
de sa rage et de sa furie.




CHAPITRE XXXIV.


Il n'y avait pas plus de vingt minutes que le vieux John
considrait le chaudron, quand il concentra ses ides sur un point
unique, en leur donnant pour objet l'histoire de Salomon Daisy.
Plus il y pensa, plus il devint pntr du sentiment de sa propre
sagesse et du dsir de faire partager  M. Haredale le mme
sentiment.  la fin, rsolu  jouer en cette affaire un rle
principal, un rle de la plus haute importance; voulant d'ailleurs
devancer Salomon et ses deux amis, qui ne manqueraient pas d'aller
bruiter l'aventure, considrablement augmente, en la confiant au
moins  une vingtaine de gens discrets comme eux, et trs
vraisemblablement  M. Haredale lui-mme, le lendemain,  l'heure
de son djeuner; il se dtermina  se rendre  la Garenne, avant
d'aller au lit.

C'est mon propritaire, pensa John, tandis que prenant une
chandelle, et la fixant dans un coin hors de l'atteinte du vent,
il ouvrait, sur le derrire de la maison, une fentre qui
regardait les curies. Nous n'avons pas eu durant ces dernires
annes d'aussi frquentes relations que celles dont nous emes
jadis l'habitude. Des changements vont avoir lieu dans la famille.
Il est  dsirer que je sois avec eux, au point de vue de ma
dignit, aussi bien que possible. Les chuchotements qu'on fera ici
de cette histoire le mettront en colre. Il est bon d'tre sur un
pied de confiance avec un gentleman de son caractre, et de se
mettre bien dans son esprit. Hol, ho! Hugh! Hugh! Hol, ho!

Quand il eut rpt ce cri une douzaine de fois, et rveill en
sursaut tous ses pigeons, une porte s'ouvrit dans l'un des vieux
btiments en ruine, et une voix rude demanda ce qu'il y avait de
nouveau, pour qu'on ne pt pas seulement dormir tranquille pendant
la nuit.

Quoi! Ne dormez-vous pas assez, chien hargneux, pour qu'on puisse
vous rveiller une fois par hasard? dit John.

-- Non, rpliqua la voix, tandis que l'orateur billait et se
secouait. Je ne dors pas la moiti de ce qu'il me faudrait de
sommeil.

-- Je ne sais pas comment vous pouvez dormir lorsque le vent
beugle et rugit autour de vous, et fait voler les tuiles comme un
paquet de cartes, dit John; mais peu importe. Enveloppez-vous
d'une chose quelconque, et venez ici, car il vous faut aller  la
Garenne avec moi. Et tchez d'tre plus vif que a.

Hugh, aprs avoir beaucoup grogn et marmott, rentra dans sa
bauge et reparut bientt, apportant une lanterne et un gourdin, et
envelopp de la tte aux pieds d'une vieille et sale couverture de
cheval rabattue sur sa figure. M. Willet reut ce personnage  la
porte de derrire, et l'introduisit dans la salle, tandis qu'il
s'enveloppait lui-mme d'une foule de pardessus et de capes, et
qu'il liait et nouait tellement sa figure avec des chles et des
foulards, que sa respiration tait un mystre.

Vous n'emmnerez pas un homme dehors  prs de minuit par un
temps pareil, sans lui mettre un peu de coeur au ventre, n'est-ce
pas, matre? dit Hugh.

-- Si fait, monsieur, rpliqua John; je lui mettrai du coeur au
ventre (comme vous appelez a), lorsqu'il m'aura ramen sain et
sauf  la maison, et qu'il y aura moins de danger pour la solidit
de ses jambes,  lui verser  boire. Ainsi, levez la lumire, s'il
vous plat, et allez un pas ou deux en avant, pour me montrer le
chemin.

Hugh obit d'assez mauvaise grce, et en jetant sur les bouteilles
un regard d'impatient dsir. Le vieux John, aprs avoir
strictement enjoint  sa cuisinire de tenir la porte ferme 
clef en son absence, et de n'ouvrir qu' lui sous peine de renvoi,
suivit Hugh, dehors dans le tumulte de l'air et l'obscurit du
ciel.

Le chemin tait si dtremp et si affreux, la nuit tait si noire,
que, si M. Willet et t son propre pilote, il se ft jet dans
un profond abreuvoir  quelques centaines de pas de sa maison, et
aurait certainement termin sa carrire dans cette ignoble sphre
d'activit. Mais Hugh, qui avait la vue perante qu'un faucon, et
qui, en outre de ce don naturel, tait capable de trouver son
chemin, les yeux bands, dans n'importe quelle direction,  une
distance de douze milles, trana le vieux John  la remorque, se
montrant tout  fait sourd  ses remontrances, et se dirigea
d'aprs ses ides personnelles, sans consulter le moins du monde,
sans couter seulement celles de son matre. Tous deux tinrent
ainsi tte au vent le mieux possible; Hugh crasant sous ses pieds
lourds l'herbe trempe, et marchant comme  l'ordinaire d'un air
sauvage et fanfaron; John Willet le suivant  une longueur de
bras, choisissant o poser ses pieds, et regardant autour de lui
s'il n'y avait pas des fosss ou des fondrires, ou s'il ne s'y
trouvait pas des revenants gars qui cherchaient leur chemin,
tmoignant enfin autant d'effroi et d'inquitude que sa figure
immuable pouvait en exprimer.

Ils finirent par tre sur la grande avenue sable devant la
Garenne. Le btiment tait profondment sombre; il n'y avait
personne qui remut prs de l qu'eux-mmes. Toutefois, de la
chambre solitaire d'une tourelle s'chappait un rayon de lumire.
Ce fut vers ce point lumineux, le seul qui gayt cette scne
froide, triste et silencieuse, que M. Willet ordonna  son pilote
de le conduire.

La vieille chambre, dit John en levant un regard timide,
l'appartement mme de M. Reuben, Dieu nous assiste! Je m'tonne
que son frre aime  s'y tenir,  une heure si avance de la nuit,
et de cette nuit surtout.

-- Eh mais, pourquoi se tiendrait-il ailleurs? demanda Hugh en
plaant la lanterne contre sa poitrine pour l'abriter du vent,
tandis qu'il mouchait la chandelle avec ses doigts. Est-ce qu'elle
n'est pas bien gentille, cette petite chambre?

-- Gentille! dit John d'un air indign. En vrit, monsieur, vous
avez une confortable ide de la gentillesse. Savez-vous ce qui
s'est fait dans cette chambre, sclrat?

-- Eh mais, elle n'en est pas pire pour a! cria Hugh en regardant
fixement la grasse figure de John. Est-ce qu'elle en garantit
moins de la pluie, de la neige et du vent? Est-elle moins chaude
ou moins sche parce qu'un homme y a t tu? Ha, ha, ha! vous ne
le croyez pas, n'est-ce pas, matre? Un homme de plus ou de moins,
il n'y a pas l de quoi changer les choses.

M Willet fixa ses yeux stupides sur son acolyte, et commena, par
une espce d'inspiration,  penser qu'il tait vritablement fort
possible que Hugh ft quelqu'un de dangereux, et qu'il y aurait
peut-tre sagesse  s'en dbarrasser un de ces jours. Mais il
tait aussi trop prudent pour dire la moindre chose avant d'tre
de retour au logis. Il alla donc  la grille devant laquelle avait
eu lieu ce court dialogue, et il tira la sonnette, dont le cordon
pendait  ct. La tourelle o l'on apercevait la lumire se
trouvant  l'un des coins du btiment, et n'tant spare de
l'avenue que par une des alles du jardin, sur laquelle donnait
cette grille, M. Haredale ouvrit aussitt la fentre et demanda
qui tait l.

Pardon, monsieur, dit John, je savais que vous ne vous couchiez
pas de bonne heure, et j'ai pris la libert de venir parce que
j'avais un mot  vous communiquer.

-- Willet, n'est ce pas?

-- Du Maypole,  votre service, monsieur.

M. Haredale ferma la fentre et se retira. Il reparut bientt  la
porte au bas de la tourelle, et, traversant l'alle du jardin, il
leur ouvrit la grille.

Vous venez tard chez les gens, Willet. De quoi s'agit-il?

-- De moins que rien, monsieur, dit John; c'est une histoire
insignifiante, dont j'ai pens cependant que je devais vous
instruire. Voil tout.

-- Que votre domestique aille devant avec la lanterne, et donnez-
moi votre main. L'escalier est tortueux et troit. Doucement avec
votre lanterne, l'ami. Vous la balancez comme un encensoir.

Hugh, qui avait atteint dj la tourelle, cessa d'agiter le falot
et monta le premier, se tournant de temps en temps pour rpandre
en bas sa lumire sur les degrs. M. Haredale venait aprs lui, et
observait son visage sombre d'un oeil peu favorable; Hugh
rpondait d'en haut  cet examen en lui rendant avec usure ses
regards antipathiques, tandis que tous trois gravissaient
l'escalier en spirale.

L'ascension eut pour terme une petite antichambre attenant  la
pice o les nouveaux venus avaient vu de la lumire. M. Haredale
entra le premier, les mena  travers cette pice jusqu' celle du
fond, et l, s'assit  un bureau d'o il s'tait lev lorsqu'on
avait tir la sonnette.

Entrez, dit-il en faisant signe au vieux John, qui restait  la
porte et s'inclinait. Pas vous, l'ami, ajouta-t-il avec
prcipitation en s'adressant  Hugh, qui entrait comme son matre.
Willet, pourquoi amenez-vous ici ce garon?

-- Eh mais, monsieur, rpondit John, haussant les sourcils et
abaissant la voix au diapason de la demande qui lui tait faite,
c'est un camarade solide, comme vous voyez, pour tenir compagnie
la nuit.

-- Ne vous y fiez pas trop, dit M. Haredale en portant ses yeux
vers Hugh. Moi, je n'y aurais pas confiance. Il a l'oeil mauvais.

-- Il n'y a pas beaucoup d'imagination dans son oeil, rpliqua
M. Willet en lanant un regard par-dessus son paule  l'organe en
question; a, c'est certain.

-- Il n'y a rien de bon, soyez-en sr, dit M. Haredale. Attendez
dans la petite pice, l'ami, et fermez la porte entre nous.

Hugh haussa les paules, et, d'un air ddaigneux qui montrait ou
qu'il avait entendu de loin, ou qu'il devinait le sens de leur
chuchotement mystrieux, fit ce qu'on lui commandait. Lorsqu'il se
fut spar d'eux en fermant la porte, M. Haredale se tourna vers
John, et l'invita  dire ce qu'il voulait lui communiquer, mais 
ne pas le dire trop haut, parce qu'il y avait de fines oreilles de
l'autre ct.

Ainsi dment averti, M. Willet raconta tout bas, tout bas, ce
qu'il avait entendu dire, ce qu'il avait dit lui-mme pendant la
soire; appuyant particulirement sur sa sagacit personnelle, sur
son grand respect pour la famille, et sur sa sollicitude pour la
paix de leur esprit et leur bonheur. L'histoire mut son auditeur
beaucoup plus que John ne s'y tait attendu. M. Haredale changea
souvent d'attitude, se leva, marcha dans la chambre, revint
s'asseoir, le pria de rpter, aussi exactement que possible, les
propres mots dont s'tait servi Salomon, et donna tant d'autres
signes de trouble et de malaise, que M. Willet lui-mme en fut
surpris.

Vous avez bien fait, dit-il en finissant cette longue
conversation, de les engager  tenir secrte une pareille
histoire. C'est une folle imagination, ne dans le faible cerveau
d'un homme nourri de craintes superstitieuses. Mais Mlle Haredale,
malgr tout, serait trouble par ce conte, s'il arrivait  ses
oreilles; cela se rattache de trop prs  un sujet qui nous navre
tous, pour qu'elle en entendt parler avec indiffrence. Vous avez
t trs prudent, et je vous ai une extrme obligation. Je vous en
remercie beaucoup.

Ce remercment rpondait aux plus ardentes esprances de John; il
et toutefois mieux aim voir M. Haredale le regarder en lui
parlant, comme si rellement il le remerciait, que de le voir se
promener de long en large, parler d'un ton brusque et saccad,
s'arrtant souvent pour fixer les yeux sur le parquet, s'lanant
de nouveau dans sa chambre comme un fou, presque sans avoir l'air
de savoir ce qu'il disait ni ce qu'il faisait.

Telle fut cependant son attitude pendant cette communication, et
John en tait si embarrass, qu'il resta longtemps assis tout 
fait comme un spectateur passif, sans savoir quel parti prendre. 
la fin il se leva. M. Haredale fixa sur lui son regard tonn
pendant un moment, comme s'il et tout  fait oubli sa prsence,
lui donna une poigne de main, et ouvrit la porte. Hugh, qui tait
ou feignait d'tre fort endormi sur le plancher de l'antichambre,
bondit sur ses pieds quand ils entrrent, et, jetant autour de lui
son manteau, il empoigna son bton et sa lanterne, et se prpara 
descendre l'escalier.

Attendez, dit M. Haredale, cet homme boira peut-tre bien un
coup.

-- Boire! Il boirait la Tamise, monsieur, si ce n'tait pas de
l'eau, rpliqua John Willet. Il aura quelque chose quand nous
serons rentrs au logis. Il vaut mieux qu'il n'en ait pas avant,
monsieur.

-- L! voyez! la moiti de la distance est faite, dit Hugh. Quel
rude matre vous tes! Je n'en irai que mieux au logis, si je bois
un bon verre  mi-route. Allons, un coup  boire!

Comme John ne riposta pas, M. Haredale apporta un verre de liqueur
et le donna  Hugh, qui, en le prenant dans sa main, en rpandit
une partie sur le plancher.

 quoi pensez-vous, monsieur, d'clabousser ainsi avec votre
boisson la maison d'un gentleman? dit John.

-- Je porte un toast, rpliqua Hugh, levant le verre au-dessus de
sa tte, et fixant ses yeux sur le visage de M. Haredale, un toast
 cette maison et  son matre.

Il marmotta ensuite quelque chose pour lui seul, but le reste du
liquide, et, replaant le verre, les prcda sans ajouter un mot.

John fut grandement scandalis de cet hommage; mais, voyant que
M. Haredale s'occupait peu de ce que Hugh pouvait dire ou faire,
et que sa pense tait ailleurs, il se dispensa de lui prsenter
des excuses; il descendit en silence l'escalier, traversa l'alle
du jardin et franchit la grille. Il s'arrta du ct extrieur
pour que Hugh clairt M. Haredale, tandis que celui-ci fermait en
dedans. John vit alors avec tonnement (comme il le raconta
maintes fois par la suite) qu'il tait trs ple, et que sa figure
avait tellement chang depuis leur entre, et que ses yeux taient
devenus si hagards qu'il semblait presque un autre homme.

Ils furent bientt sur la grande route. John Willet marchait
derrire son escorte, ainsi qu'en allant  la Garenne, et pensait
trs posment  ce qu'il avait vu tout  l'heure. Soudain Hugh le
tira de ct, et presque au mme instant trois cavaliers passrent
au galop, il tait temps, car le plus proche lui rasa l'paule.
Ces cavaliers, arrtant leurs chevaux tout court, restrent
immobiles et attendirent que les deux pitons fussent arrivs prs
d'eux.




CHAPITRE XXXV.


Quand John Willet vit les cavaliers faire vivement volte-face et
se mettre tous les trois de front sur la route troite, attendant
qu'il les et rejoints avec son domestique, il lui vint  l'ide
avec une prcipitation insolite que ce devaient tre des voleurs
de grand chemin. Si Hugh et t arm d'une espingole, au lieu de
son solide gourdin, il lui aurait certainement ordonn de faire
feu  tout hasard, et, pendant que celui-ci et excut le
commandement, notre homme et avis  sa sret personnelle en
prenant aussitt la fuite. Mais, dans les circonstances
dsavantageuses o lui et son garde du corps taient placs, il
jugea prudent d'adopter un autre genre de tactique. C'est pourquoi
il chuchota  son acolyte de leur adresser la parole dans les
termes les plus pacifiques et les plus courtois. Par manire
d'agir conformment  l'esprit et  la lettre de cette
instruction, Hugh s'avana et, faisant le moulinet avec son bton
devant les yeux mmes du cavalier le plus proche de lui, il lui
demanda dans quel dessein il venait avec ses compagnons galoper
ainsi presque sur eux battant le pav du roi  cette heure indue.

L'homme  qui il s'tait adress commenait une rplique pleine de
colre et dans le mme style, lorsqu'il fut arrt par le cavalier
du centre, qui, s'interposant avec un air d'autorit, dit d'une
voix un peu haute, mais qui n'avait rien de rude ni de
dsagrable.

Pourriez-vous nous dire, je vous prie, si c'est bien l la route
de Londres?

-- Si vous la suivez en droite ligne; c'est elle, rpondit Hugh
avec rudesse.

-- Eh! camarade, dit la mme personne, vous n'tes qu'un Anglais
grossier, si vous tes un Anglais, ce dont je douterais fort sans
la langue que vous parlez. Votre compagnon, j'en suis sr, me
rpondra plus civilement. Qu'en dites-vous, l'ami?

-- Je dis, monsieur, que c'est la route de Londres, rpondit John.
Et je souhaiterais, ajouta-t-il  voix basse en se tournant vers
Hugh, que vous fussiez sur quelque autre route, vous, chien de
vagabond. tes-vous las de vivre, monsieur, pour aller provoquer
trois grands vauriens, trois gibiers de potence qui pourraient
fondre sur nous, par devant et par derrire, jusqu' ce qu'ils
nous eussent mis  mort, et puis prendre nos corps en croupe pour
aller nous noyer  dix milles d'ici?

--  quelle distance est Londres? demanda le mme cavalier.

-- Eh mais, il y a d'ici, monsieur, rpondit John, cinq petites
lieues.

Cette locution adoucissante tait jete l pour exciter les
voyageurs  s'loigner en toute hte; mais, au lieu de produire
l'effet dsir, elle fit jaillir des lvres du questionneur une
exclamation toute contraire.

Cinq lieues! c'est une longue distance!

Et cette observation fut suivie d'une courte pause d'indcision.

Dites-moi, je vous prie, dit le gentleman, y a-t-il des auberges
par ici?

 ce mot d'auberges, John recueillit son courage d'une manire
surprenante; ses craintes s'envolrent comme la fume; tout
l'aubergiste se rveilla en lui.

Des auberges? non, rpondit M. Willet en mettant un fort accent
oratoire sur le nombre pluriel; mais il y a une auberge... une
auberge unique... l'auberge du Maypole. C'est ce qu'on peut
appeler une auberge. Vous ne verrez pas souvent une auberge comme
celle-l.

-- C'est vous qui la tenez peut-tre? dit le cavalier en souriant.

-- C'est moi qui la tiens, monsieur, rpliqua John, grandement
tonn que l'autre et fait cette dcouverte.

-- Et quelle est la distance d'ici au Maypole?

-- Environ un mille.

John allait ajouter que c'tait un tout petit mille, le plus petit
du monde, quand le troisime cavalier, qui jusqu'alors tait rest
un peu  l'arrire-garde, l'interrompit soudain.

Et avez-vous un excellent lit, aubergiste? Hein! un lit que vous
puissiez recommander... un lit dont vous soyez sr que les draps
soient bien secs... un lit o ait couch quelque personnage d'un
caractre respectable et irrprochable?

-- D'abord, nous ne recevons pas, monsieur, de racaille ni de
canaille chez nous, rpondit John. Et quant au lit lui-mme...

-- Dites quant aux trois lits, rpliqua en l'interrompant le
gentleman qui avait parl le premier, car il nous en faut trois si
nous descendons chez vous, quoique mon ami n'ait parl que d'un.

-- Non, non, milord; vous tes trop bon, vous tes trop
bienveillant; mais votre vie importe beaucoup trop  la nation,
dans ces temps sinistres, pour tre place au mme niveau qu'une
vie aussi inutile et aussi chtive que la mienne. Une grande
cause, milord, une cause puissante dpend de vous. Vous tes son
guide et son champion, sa sentinelle et son avant-garde. C'est la
cause de nos autels et de nos foyers, de notre pays et de notre
foi. Souffrez que je dorme, moi, sur une chaise... sur le tapis...
n'importe o. Personne ne s'inquitera si j'attrape un rhume ou la
fivre. Laissez John Grueby passer la nuit  la belle toile...
Personne ne s'inquitera de lui non plus. Mais quarante mille
hommes de notre pays, de cette terre qu'entourent les vagues (sans
compter les femmes et les enfants), ont leurs yeux et leurs
penses attachs sur lord Georges Gordon, et chaque jour, depuis
le lever jusqu'au coucher du soleil, prient Dieu de lui garder
vigueur et sant. Oui, milord, dit l'orateur se dressant sur ses
triers, c'est une glorieuse cause et elle ne doit pas tre
oublie. Milord, c'est une puissante cause, et elle ne doit pas
tre mise en pril. Milord, c'est une sainte cause, et elle ne
doit pas tre abandonne.

-- C'est une sainte cause! s'cria Sa Seigneurie en levant son
chapeau d'une manire trs solennelle. Amen!

-- John Grueby, dit l'autre gentleman qui parlait  perte
d'haleine d'un ton de doux reproche, Sa Seigneurie dit Amen.

-- J'ai entendu milord, monsieur, dit l'homme assis en selle droit
comme une statue.

-- Pourquoi donc ne dites-vous pas Amen comme lui?

John Grueby, sans rien rpondre, se tint immobile et regardant
droit devant lui.

Vous me surprenez, Grueby, dit le gentleman. Dans une crise comme
celle d' prsent, lorsque la reine Elisabeth, cette vierge
monarque, pleure au fond de sa tombe, et que Marie la Sanglante,
avec un visage sombre et sourcilleux, marche triomphante...

-- Oh! monsieur, cria l'homme d'un ton bourru,  quoi bon parler
de Marie la Sanglante dans la situation actuelle, lorsque milord
est travers par la pluie et harass d'une rude course  cheval?
Laissez-nous aller  Londres, monsieur, ou nous arrter une bonne
fois; sinon, cette infortune Marie la Sanglante aura  rpondre
encore d'un autre accident... et elle aura fait beaucoup plus de
mal dans son tombeau qu'elle n'en fit jamais durant sa vie,  ce
que je crois.

En ce moment M. Willet, qui n'avait jamais entendu personne dire
tant de mots  la fois avec la volubilit de dbit et l'accent
oratoire du gentleman  longue haleine, et dont le cerveau,
compltement incapable d'en soutenir le poids et de les saisir au
passage, avait fini par y renoncer tout  fait, recouvra assez de
prsence d'esprit pour faire observer que le Maypole tait  mme
de recevoir amplement toute la compagnie; qu'on y trouverait de
bons lits, des vins soigns, excellent logis  pied et  cheval;
salles particulires pour grandes ou petites socits; dners
servis dans le plus court dlai; belles curies, et remise ferme
 clef. Bref, il passa en revue tous les bouts de phrases
logieuses qui taient peints sur les diverses parties de son
auberge, et que, durant quelque quarante ans, il avait appris 
rpter d'une faon suffisamment correcte. Il examinait  part soi
s'il serait possible d'insrer quelques nouvelles rclames tendant
au mme but, lorsque le gentleman qui avait parl le premier, se
tournant vers le cavalier  longue haleine, s'cria:

Qu'en dites-vous, Gashford? Nous arrterons-nous  l'auberge dont
il parle, ou poursuivrons-nous vivement notre route? Dcidez.

-- Je vous soumettrai donc mon avis, milord, rpliqua d'un ton
doux comme miel la personne interroge, mon avis est que votre
sant et votre libert d'esprit, qui importent tant, aprs la
Providence,  notre grande cause,  notre cause pure et fidle
(ici Sa Seigneurie ta derechef son chapeau, quoiqu'il plt 
verse), ont besoin d'tre renouveles et rafrachies par le repos.

-- Allez devant, aubergiste, et montrez-nous le chemin, dit lord
Georges Gordon. Nous vous suivrons au pas.

-- Si vous le permettez, milord, dit John Grueby  voix basse, je
changerai de place pour marcher devant vous. La mine de l'ami de
l'aubergiste n'est pas des plus honntes, et il n'y a pas de mal 
prendre ses prcautions avec lui.

-- John Grueby a tout  fait raison, interrompit M. Gashford se
plaant avec prcipitation en arrire. Milord, il ne faut pas
exposer une vie aussi prcieuse que la vtre. Allez devant, John,
certainement. Si vous avez la moindre raison de suspecter ce
gaillard-l, faites-lui sauter la cervelle.

John ne rpondit pas, mais, regardant droit devant lui comme il
paraissait en avoir l'habitude quand parlait le secrtaire, il dit
 Hugh de se mettre en marche, et le serra de prs. Ensuite
venait Sa Seigneurie avec M. Willet  la bride de son cheval, et
le secrtaire de Sa Seigneurie car c'tait, semblait-il, l'emploi
de Gashford, fermait la marche.

Hugh allait lestement et  grands pas, regardant souvent en
arrire le domestique, dont le cheval tait presque sur ses
talons, et jetant un coup d'oeil de travers sur les fontes de
pistolets auxquelles ce serviteur semblait attacher un grand prix.
C'tait un Anglais pur sang, un gaillard carr par la base,
solidement bti, au cou de taureau et, comme Hugh le toisait des
yeux il toisait Hugh  son tour de temps en temps avec un regard
de brusque ddain. Il tait plus g que l'homme du Maypole, car
il pouvait avoir, selon toute apparence quarante-cinq ans mais
c'tait un de ces camarades  tte dure, froide, imperturbable,
qui se moquent bien de recevoir une gourmade en route et ne se
laissent pas arrter pour si peu dans la poursuite de leurs
desseins.

Si je vous garais maintenant, dit Hugh d'un air moqueur, vous me
feriez... ha! ha! ha!..., vous me feriez sauter la cervelle, je
suppose?

John Grueby ne tint pas plus compte de cette remarque que s'il et
t sourd et Hugh muet; il continua de chevaucher  son aise, les
yeux fixs sur l'horizon.

Avez-vous jamais essay de vous colleter avec quelqu'un,
monsieur, quand vous tiez jeune? dit Hugh. Savez-vous jouer du
bton?

John Grueby le regarda de travers avec le mme air d'insouciance,
sans daigner rpondre un mot.

Comme ceci? dit Hugh en excutant avec son gourdin un de ces
habiles moulinets qui faisaient les dlices des paysans de cette
poque. Houp!

-- Ou comme a, rpondit John Grueby en rabattant avec son fouet
le gourdin de son conducteur, et le frappant sur la tte avec le
manche. Oui, j'en ai jou un peu jadis. Vous portez vos cheveux
trop longs; s'ils avaient t un peu plus courts, je vous aurais
fl le crne.

C'tait, dans le fait, un petit coup vif et retentissant;
videmment il tonna Hugh, qui, dans le premier moment, parut
dispos  dsaronner sa nouvelle connaissance. Mais la figure de
John Grueby ne dnotant ni malice, ni triomphe, ni rage, rien
enfin qui pt faire croire  une offense prmdite; ses yeux
restant toujours fixs dans l'ancienne direction, et son air tant
aussi insoucieux et aussi calme que s'il et simplement chass une
mouche qui le gnait; Hugh fut si dmont, si dispos  le
regarder comme un luron d'une vigueur presque surnaturelle, qu'il
se contenta de rire et de s'crier: Bien jou! puis, s'cartant
un peu, il reprit son office de guide en silence.

Quelques minutes aprs, la compagnie fit halte  la porte du
Maypole. Lord Georges et son secrtaire, ayant promptement mis
pied  terre, donnrent leurs chevaux au domestique, qui, sous la
conduite de Hugh, les mena  l'curie. Trs aises d'chapper 
l'inclmence de la nuit, les gentlemen suivirent M. Willet dans la
salle commune, et, debout devant l'tre o il y avait un bon feu,
ils se rchauffrent et schrent leurs vtements, tandis que
l'aubergiste s'occupait  donner les ordres et veillait aux
prparatifs qu'exigeait le haut rang de son hte.

Comme il allait et venait fort affair, tout entier  ces
arrangements, il eut l'occasion d'observer dans la salle les deux
voyageurs dont, jusque-l, il ne connaissait que la voix. Le lord,
le grand personnage, qui faisait un pareil honneur au Maypole,
tait  peu prs de taille moyenne, grle de corps et d'un teint
blme, il avait le nez aquilin, et de longs cheveux d'un rouge
brun, rabattus,  plat sur ses oreilles et lgrement poudrs,
sans le moindre vestige de frisure. Il tait vtu, sous son
pardessus, d'un habillement tout noir, sans ornements, et de la
coupe la plus simple et la plus sobre. La gravit de son costume,
jointe  la maigreur de ses joues, et  la roideur de son
maintien, lui donnait bien dix ans de plus, mais c'tait un homme
qui n'avait point pass la trentaine. Tandis qu'il rvait debout 
la rouge lueur du feu, on tait frapp de voir ses grands yeux
brillants, qui trahissaient une continuelle mobilit de penses et
de desseins, singulirement en dsaccord avec le calme tudi et
le srieux de sa mine, ainsi qu'avec son bizarre et triste
costume. Sa physionomie n'avait rien d'pre ni de cruel dans son
expression, non plus que sa figure, qui tait mince et douce et
d'un caractre mlancolique, mais l'une et l'autre annonaient un
indfinissable malaise, qu'on ne pouvait voir sans en prendre sa
part et sans prouver une sorte de piti pour ce personnage,
quoiqu'on et t bien en peine de dire pourquoi.

Gashford, le secrtaire, tait plus grand, de formes anguleuses,
haut des paules, dcharn et disgracieux. Son habillement, 
l'imitation de son suprieur, tait modeste et grave  l'excs, il
y avait dans ses manires quelque chose d'officiel et de
contraint. Il avait des sourcils prominents, de grandes mains, de
grands pieds, de grandes oreilles, et une paire d'yeux qui
semblaient avoir battu en retraite au fond de sa tte, et s'y tre
creus une caverne pour se cacher. Ses manires taient douces et
humbles, mais tortueuses et vasives. Il avait l'air d'un homme
toujours  l'afft sur le passage de quelque proie qui ne voulait
pas venir, mais il paraissait patient, trs patient, comme un
pagneul en arrt, qui remue la queue sans bouger. Mme en ce
moment, tandis qu'il chauffait et frottait ses mains devant le
feu, il ne semblait pas avoir d'autre prtention que de jouir de
cette chaleur, pour sa part, comme un simple roturier; et, bien
qu'il st que son matre ne le regardait pas, il jetait de temps
en temps les yeux sur sa figure, et, d'un air soumis et plein de
dfrence, il souriait comme pour ne pas en perdre l'habitude.

Tels taient les htes sur lesquels le vieux John Willet fixait
son oeil de plomb, les examinant sans relche. Il s'avana vers
eux alors, tenant un chandelier d'apparat de chaque main, et les
supplia de le suivre dans une pice plus digne d'eux. Car,
milord, dit John (c'est assez trange, mais il y a des gens qui
semblent avoir autant de plaisir  prononcer des titres que ceux
qui les ont en prouvent  les porter), cette salle, milord, n'est
pas du tout faite pour Votre Seigneurie, et je dois demander
pardon  Votre Seigneurie de vous avoir laiss ici, milord, une
seule minute.

Aprs cette allocution, John les conduisit en haut dans
l'appartement d'apparat, qui, semblable en cela  beaucoup
d'autres choses d'apparat, tait froid et incommode. Le bruit de
leurs pas, se rpercutant  travers la chambre spacieuse, frappait
leurs oreilles d'un son creux; et l'atmosphre humide et glaciale
qui y rgnait tait rendue doublement fcheuse par son contraste
avec la chaleur de la salle vulgaire qu'ils venaient d'abandonner.

Il aurait t inutile toutefois de proposer d'y revenir, car les
prparatifs se firent si prestement qu'on n'aurait pas eu
seulement le temps de les contremander. John, tenant de chaque
main les hauts chandeliers, prcda les gentlemen vers la chemine
avec une profonde rvrence; Hugh, entrant  grands pas, jeta un
tison allum et une pile de menu bois sur l'tre, qui fut bientt
en feu; John Grueby, portant  son chapeau une cocarde bleue pour
laquelle il paraissait avoir un souverain mpris, dposa sur le
plancher le portemanteau dont il avait dcharg son cheval; et
tous les trois s'occuprent  l'instant avec activit de
dvelopper le paravent, de mettre la nappe, d'inspecter les lits,
d'allumer du feu dans les chambres  coucher, d'acclrer le
souper, et de rendre toute chose aussi commode et aussi
confortable qu'il tait possible de le faire  si court dlai. En
moins d'une heure, le souper avait t servi, mang, desservi;
lord Georges et son secrtaire, tous deux en pantoufles, les
jambes tendues devant le feu, taient assis auprs d'un bol de
vin chaud bien pic.

Ainsi se termine, milord, dit Gashford en remplissant son verre
avec une grande amnit, l'oeuvre bnie d'un jour bni du ciel.

-- Et d'une veille galement bnie, dit Sa Seigneurie en levant la
tte.

-- Ah!... et ici le secrtaire joignit ses mains... Une veille
bnie en vrit! Les protestants de Suffolk sont des hommes pieux
et fidles. Quoique beaucoup de nos compatriotes, milord, se
soient gars dans les tnbres, exactement comme nous cette nuit
sur la route, ces braves gens-l n'ont pas quitt le chemin de
lumire et de gloire.

-- Les ai-je mus, Gashford? dit lord Georges.

-- Si vous les avez mus, milord! si vous les avez mus! Ils
criaient qu'on les ment contre les papistes; ils appelaient une
terrible vengeance sur leurs ttes; ils rugissaient comme des
possds.

-- Des possds! non pas des possds du dmon, toujours, dit le
matre.

-- Du dmon! non pas, milord; dites plutt des anges.

-- Oui; oh! srement; des anges, sans aucun doute, dit lord
Georges en mettant ses mains dans ses poches, les retirant pour
ronger ses ongles, et regardant le feu d'un air embarrass; ce ne
peuvent tre que des anges qui les possdent, n'est-ce pas,
Gashford?

-- Vous n'en doutez pas, milord? dit le secrtaire.

-- Non, non, rpliqua le matre; non. Pourquoi en douterais-je? Je
suppose qu'il serait positivement irrligieux d'en douter...
n'est-ce pas, Gashford? Bien que parmi eux il y et certainement,
ajouta-t-il sans attendre une rponse, quelques personnages d'une
physionomie diabolique.

-- Quand vous avez fait avec chaleur, dit le secrtaire, en jetant
un regard perant sur l'autre, dont les yeux baisss reprirent peu
 peu leur clat tandis que Gashford parlait; quand vous avez fait
avec chaleur cette noble sortie; quand vous leur avez dclar que
vous n'tiez pas de la tribu des tides ou des timides, et que
vous les avez invits  considrer qu'ils se prparaient  suivre
quelqu'un qui les conduirait en avant, ft-ce jusqu' la mort
mme; quand vous avez parl de cent vingt mille hommes sur la
frontire d'cosse qui se feraient justice un beau jour, si on ne
la leur faisait pas; lorsque vous avez cri: Prissent le pape et
tous ses vils adhrents; les lois pnales portes contre eux ne
seront jamais abroges tant que les Anglais auront des coeurs et
des mains... et que vous avez agit la vtre, avant de la mettre
sur la garde de votre pe; et lorsqu'ils se sont cris  leur
tour: Pas de papisme! et que vous leur avez rpondu: Non! quand
mme nous serions obligs de marcher dans le sang! et qu'ils ont
lev leurs chapeaux en l'air, en criant: Hourra! non, quand mme
nous marcherions dans le sang! Pas de papisme, lord Georges!  bas
les papistes! vengeance sur leurs ttes! Pendant que tout cela se
faisait et se disait, et qu'un mot de vous, milord, excitait ou
apaisait le tumulte, ah! je sentais alors tout ce qu'il y avait l
de grandeur, et je me disais en moi-mme: Y eut-il jamais
puissance comparable  celle de lord Georges Gordon?

-- C'est une grande puissance, vous avez raison; c'est une grande
puissance! cria-t-il, les yeux tincelants. Mais, cher Gashford,
ai-je rellement dit tout cela?

-- Et beaucoup plus encore! cria le secrtaire, les yeux levs au
ciel. Ah! beaucoup plus encore.

-- Et je leur ai parl,  ce que vous disiez tout  l'heure, de
cent quarante mille hommes en cosse, n'est-ce pas? demanda-t-il
avec un plaisir vident. C'tait un peu hardi.

-- Notre cause n'est que hardiesse. La vrit est toujours hardie.

-- Certainement, de mme que la religion. Elle est hardie aussi,
Gashford!

-- La vraie religion l'est, milord.

-- Et c'est la ntre, rpondit-il en se remuant avec inquitude
sur son sige, et rongeant ses ongles, comme s'il voulait les
couper jusqu'au vif. Il n'y a pas de doute que la ntre ne soit la
vraie. Vous tes aussi certain de cela que je le suis, Gashford,
n'est-ce pas?

-- Milord peut-il me le demander, dit Gashford de son ton clin,
en approchant sa chaise d'un air offens, et posant sa large main
 plat sur la table,  moi, rpta-t-il en dirigeant sur lui les
sombres cavits de ses yeux avec un sourire malsain,  moi qui,
frapp en cosse, il y a un an, par votre magique loquence,
abjurai les erreurs de l'glise romaine, et m'attachai  Votre
Seigneurie comme  un librateur dont la main m'avait retir du
bord du prcipice?

-- C'est vrai. Non, non. Je... je n'ai pas eu cette ide, rpliqua
l'autre en lui donnant une poigne de main, se levant de son
sige, et se promenant autour de la chambre avec agitation. Savez-
vous qu'on se sent fier de mener le peuple, Gashford? ajouta-t-il
en faisant une halte soudaine.

-- Et par la force de la raison, rpondit son flatteur.

-- Oui, bien sr. Ils peuvent tousser, se moquer et grogner dans
le parlement; ils peuvent me traiter de fou et d'insens: mais
quel est celui d'entre eux qui peut soulever cet ocan humain et
le faire enfler et rugir  son gr? Pas un.

-- Pas un, rpta Gashford.

-- Quel est celui d'entre eux qui peut se vanter comme moi, 
l'honneur de son caractre, d'avoir refus du ministre un prsent
corrupteur de mille livres sterling par an pour rsigner son sige
en faveur d'un autre? Pas un.

-- Pas un, rpta de nouveau Gashford en prlevant, dans
l'intervalle, la part du lion sur le bol de vin chaud aux pices.

-- Et comme nous sommes d'honntes gens, des gens sincres, les
dfenseurs fidles d'une cause sacre, Gashford, dit, en mettant
sa main fivreuse sur l'paule de son secrtaire, lord Georges,
dont le teint s'animait et dont la voix s'levait  mesure qu'il
parlait, comme nous sommes les seuls qui prenions souci de la
masse du peuple, et dont elle prenne souci  son tour, nous la
soutiendrons jusqu' la fin; nous pousserons, contre ces Anglais
rengats qui se sont faits papistes, un cri qui retentira au
travers du pays, et y roulera avec un fracas comparable au
tonnerre. Je serai digne de la devise de ma cotte d'armes:
_Appel, lu et fidle._

-- Appel, dit le secrtaire, par le ciel.

-- Je le suis.

-- lu par le peuple.

-- Oui.

-- Fidle  tous deux.

-- Jusqu'au billot!

Il serait difficile de donner une ide complte de l'excitation
avec laquelle il fit ces rponses  chaque appel de son
secrtaire, de la rapidit de son dbit, ou de la violence de son
accent et de ses gestes. Quelque chose de farouche et
d'ingouvernable, luttant contre sa tenue puritaine, forait toute
contrainte. Pendant plusieurs minutes il marcha de long en large
dans la pice  pas prcipits; puis, s'arrtant soudain, il
s'cria:

Gashford, vous aussi, vous les avez mus. Oh! oui, et bien mus.

-- Un reflet de l'aurole de milord, rpliqua l'humble secrtaire
en plaant sa main sur son coeur. J'ai fait de mon mieux.

-- Vous avez bien parl, dit son matre, et vous tes un grand et
digne instrument. Si vous voulez sonner John Grueby pour qu'il
apporte la valise dans ma chambre, et attendre ici que je sois
dshabill, nous rglerons les affaires comme de coutume, si
toutefois vous n'tes pas trop fatigu.

-- Trop fatigu, milord!... mais je reconnais bien l votre
charit! Chrtien de la tte aux pieds.

En s'adressant ce soliloque, le secrtaire inclina le bol et
regarda trs srieusement au fond ce qu'il y restait de vin chaud.

John Willet et John Grueby parurent ensemble. L'un se chargeant
des hauts chandeliers, et l'autre du portemanteau, ils
conduisirent  sa chambre le lord dup; ils laissrent le
secrtaire seul biller et se secouer, puis s'endormir enfin
devant le feu.

Maintenant, monsieur Gashford, monsieur, lui dit John Grueby 
l'oreille, lorsqu'il reconnut que le secrtaire avait perdu un
moment connaissance, milord est couch.

-- Ah! trs bien John, rpondit-il doucement: merci, John.
Personne n'a besoin de veiller. Je sais quelle est ma chambre.

-- J'espre que vous n'allez pas troubler davantage votre tte, ni
celle de milord, avec Marie la Sanglante,  cette heure de la
nuit, dit John. Plt  Dieu que cette malheureuse vieille crature
n'et jamais exist!

-- J'ai dit que vous pouviez vous coucher, John, rpliqua le
secrtaire. Vous ne m'avez pas entendu, je pense?

-- Avec toutes ces Maries sanglantes, ces cocardes bleues, ces
glorieuses reines Besses[26], ces Pas de Papistes, ces Associations
protestantes, et cette fureur de faire des speechs, poursuivit
John Grueby, regardant, comme d'habitude, fort loin devant lui, et
sans tenir compte de l'avertissement de Gashford, milord a perdu
la tte ou peu s'en faut. Quand nous sortons, un tel ramas de
bltres vient crier aprs nous: Vive Gordon! que j'en suis
honteux et ne sais o regarder. Quand nous sommes au logis, ils
viennent rugir et glapir autour de la maison, comme autant de
diables; et milord, au lieu d'ordonner qu'on les chasse, se
prsente au balcon, s'abaisse  leur faire des harangues; il les
appelle: citoyens d'Angleterre et compatriotes, comme s'il les
aimait passionnment et qu'il les remercit d'tre venus l. Je ne
peux pas m'expliquer a; mais ils sont tous mls de faon ou
d'autre avec cette infortune Marie la Sanglante, ils s'enrouent 
vocifrer son nom. Ce sont pourtant tous bons protestants, les
hommes comme les petits garons; mais il faut croire que les
protestants ont un terrible faible pour les cuillers et
l'argenterie en gnral, quand les portes de la cuisine sont par
hasard ouvertes. Je souhaite qu'il n'y ait rien de pire, et qu'il
n'arrive pas plus de dommage; mais, si vous n'arrtez pas  temps
ces vilains compres, M. Gashford (et je vous connais, je sais que
c'est vous qui soufflez le feu), vous verrez qu'ils vous monteront
sur le dos: un de ces soirs, que la temprature sera chaude et que
les protestants auront soif, ils vous jetteront Londres  bas; et
je n'ai jamais entendu dire que Marie la Sanglante ait t jusque-
l.

Gashford avait disparu depuis longtemps, et ces rflexions se
perdaient dans le vide de l'air. Quand John Grueby s'en aperut,
il n'en fut pas mu autrement; il enfona son chapeau sur sa tte,
autant que possible  rebours, afin de ne pas voir seulement
l'ombre de l'odieuse cocarde, et il gagna son lit tout en secouant
la tte, d'une manire sinistre et prophtique, jusqu' ce qu'il
et atteint sa chambre.




CHAPITRE XXXVI.


Gashford, avec une figure souriante, mais aussi avec un air de
dfrence et d'humilit profondes, se rendit  la chambre de son
matre, en lissant ses cheveux le long de la route, et bourdonnant
une psalmodie. Lorsqu'il approcha de la porte de lord Georges, il
claircit son gosier pour bourdonner plus vigoureusement encore.

Il y avait un remarquable contraste entre l'occupation de cet
homme en ce moment, et l'expression de sa physionomie, qui tait
singulirement repoussante et malicieuse. Son sourcil en saillie
obscurcissait presque ses yeux; sa lvre se repliait d'une manire
ddaigneuse; ses paules mme paraissaient changer  la drobe
des chuchotements moqueurs avec ses grandes oreilles rabattues.

Chut! marmotta-t-il doucement, en jetant un coup d'oeil de la
porte de la chambre dans l'intrieur. Il semble tre endormi. Dieu
veuille qu'il le soit! Trop de veilles, trop de soucis, trop de
penses. Ah! que le Seigneur le rserve pour en faire un martyr!
c'est un saint, si jamais saint respira sur cette misrable
terre.

Plaant sa lumire sur une table, il alla sur la porte du pied
jusqu'au feu, et s'asseyant dans une chaise devant l'tre, le dos
tourn au lit, il continua de s'entretenir avec lui-mme, comme
quelqu'un qui pense tout haut.

Le sauveur de son pays et de la religion de son pays, l'ami des
pauvres, l'ennemi du riche orgueilleux; l'amour des malheureux et
des opprims, l'idole de quarante mille coeurs anglais hardis et
fidles; que son sommeil doit tre heureux!

Et ici il soupira, il chauffa ses mains et secoua sa tte, comme
font les gens qui ont le coeur trop plein; puis il poussa encore
un soupir et se remit  se chauffer les mains.

Eh bien, Gashford? dit lord Georges qui tait dans son lit tout
veill, et ne l'avait pas quitt des yeux depuis qu'il tait
entr.

-- Milord, dit Gashford en tressaillant et regardant autour de lui
comme avec une grande surprise. Je vous ai drang?

-- Je ne dormais pas.

-- Vous ne dormiez pas! rpta-t-il avec une feinte confusion. Que
puis-je dire pour m'excuser d'avoir exprim en votre prsence des
penses ... mais elles taient sincres... Elles taient sincres,
s'cria le secrtaire en passant  la hte sa manche sur ses yeux:
et pourquoi regretterais-je que vous les ayez entendues?

-- Gashford, dit le pauvre lord en lui tendant la main avec une
motion manifeste, ne le regrettez pas. Vous m'aimez bien, je le
sais, vous m'aimez trop, je ne mrite pas un tel hommage.

Gashford ne rpondit pas, mais il saisit la main et la pressa sur
ses lvres. Puis se levant et tirant de la malle un petit pupitre,
il le plaa sur une table prs du feu, l'ouvrit avec une clef
qu'il avait dans sa poche, s'assit devant, y prit une plume, et,
avant de la tremper dans l'encrier, il la sua, peut tre pour
corriger l'expression de sa bouche, sur laquelle planait encore un
sourire.

O en sont nos chiffres depuis la dernire soire d'enrlement?
demanda lord Georges. Sommes-nous rellement forts de quarante
mille hommes, ou est-ce seulement pour avoir un nombre rond, que
nous faisons monter l'association jusque-l?

-- Notre total excde ce nombre de vingt-trois membres, rpliqua
Gashford en jetant les yeux sur ses papiers.

-- Les fonds?

-- Ils ne prosprent pas beaucoup, mais il y a de la manne dans le
dsert, milord. Hem! Vendredi soir, le denier de la veuve s'est
gliss dans notre caisse.

Quarante boueurs, trois shillings et quatre pence;
Un vieil ouvreur de bancs  la paroisse Saint-Martin, six pence;
Un sonneur de l'glise tablie, six pence;
Un protestant nouveau-n, un demi-penny;
La socit des porte-falots, trois shillings, dont un mauvais;
Les prisonniers antipapistes de Newgate, cinq shillings et quatre
pence;
Un ami  Bedlam, une demi couronne;
Dennis le bourreau, un shilling.

-- Ce Dennis, dit Sa Seigneurie, est un homme plein d'ardeur. Je
l'ai remarqu au milieu de la foule dans Welbeck-Street, vendredi
dernier.

-- Un excellent homme, rpondit le secrtaire, un homme solide,
sincre et vraiment zl.

-- Il faut l'encourager, dit lord Georges. Prenez note de Dennis.
Je lui parlerai.

Gashford obit, et continua de lire sa liste de souscription:

Les Amis de la Raison, une demi-guine;
Les Amis de la Libert, une demi-guine;
Les Amis de la Paix, une demi-guine;
Les Amis de la Charit, une demi-guine;
Les Amis de la Misricorde, une demi-guine;
Les frres vengeurs de Marie la Sanglante, une demi-guine;
Les Bouledogues Unis, une demi-guine.

-- Les Bouledogues, dit lord Georges en mordant ses ongles d'une
manire affreuse, sont une nouvelle Socit, n'est-ce pas?

-- Ci-devant les Chevaliers Apprentis, Milord. Les contrats
d'apprentissage des anciens membres expirant par degrs, ils ont
chang leur nom,  ce qu'il parat, quoiqu'ils aient encore des
apprentis parmi eux, aussi bien que des ouvriers.

-- Comment se nomme leur prsident? demanda lord Georges.

-- Prsident, dit Gashford en lisant dans un papier, M. Simon
Tappertit.

-- Je me le rappelle; c'est ce petit homme qui amne quelquefois
une soeur ane  nos meetings, et quelquefois aussi une autre
femme qui peut tre une consciencieuse et fidle protestante, sans
doute, mais qui n'est pas favorise par la nature?

-- Lui-mme, milord.

-- Tappertit est un homme plein d'ardeur, dit lord Georges d'un
air pensif; n'est-ce pas, Gashford?

-- C'est un des plus avancs, milord; il appelle de loin la
bataille et l'aspire  pleins naseaux, comme le coursier de
guerre. Il jette en l'air son chapeau dans la rue, comme s'il
tait inspir, et prononce des discours trs mouvants du haut des
paules de ses amis.

-- Prenez note de Tappertit, dit lord Georges Gordon. On pourra
l'lever  une place de confiance.

-- Voil, rpond le secrtaire aprs en avoir pris note, voil
tout, except la tirelire de Mme Varden (c'est la quatorzime
qu'elle casse en notre faveur), sept shillings et six pence en
argent et en cuivre, et une demi-guine en or; et Miggs (ce sont
les pargnes d'un trimestre de gages), un shilling et trois pence.

-- Miggs, dit lord Georges, est-ce un homme?

-- Le nom est port sur la liste comme tant celui d'une femme,
rpliqua le secrtaire. Je pense que c'est la grande femme maigre
dont vous parliez tout  l'heure, milord, la personne si peu
favorise qui vient quelquefois entendre les speech en compagnie
de Tappertit et de Mme Varden.

-- Mme Varden alors est la dame ge, n'est-ce pas?

Le secrtaire fit un signe de tte affirmatif, et se frotta le nez
avec les barbes de sa plume.

C'est une soeur zle, dit lord Georges. Les offrandes qu'elle
amasse vont bien et se poursuivent avec ferveur. Son mari s'est-il
joint  nous?

-- C'est un mchant, rpliqua le secrtaire en pliant ses papiers,
indigne d'une telle femme. Il reste au fond de ses tnbres, et
refuse opinitrement de suivre l'exemple de sa femme.

-- Que les consquences en retombent sur sa tte. Gashford!

-- Milord.

-- Vous ne pensez pas, dit-il en se tournant et s'agitant dans son
lit, que ces gens-l m'abandonneront, quand l'heure sera venue?
J'ai parl hardiment pour eux, j'ai risqu beaucoup, je n'ai rien
mnag. Ils ne reculeront point, n'est-ce pas?

-- N'ayez pas peur, milord, dit Gashford avec un regard
significatif, qui tait plutt l'expression involontaire de sa
propre pense qu'une rponse aux inquitudes de Sa Seigneurie, car
la figure de lord Georges tait tourne dans l'autre sens. N'ayez
pas peur, il n'y a pas de danger.

-- Il n'y a pas non plus  craindre, dit-il en se remuant encore
davantage, qu'on ne les... mais non, on ne peut pas les punir pour
s'tre ligus dans ce but. Le droit est de notre ct, quand mme
la force serait contre nous. Vous vous sentez convaincu de cela
comme moi, n'est-ce pas? Voyons! la main sur la conscience?

Le secrtaire commenait sa rponse par: Vous ne doutez pas...
lorsque l'autre l'interrompit, et rpliqua avec impatience:

Douter. Non. Qui dit que je doute? Si je doutais, re-nierais-je
parents, amis, toute chose, en faveur de ce malheureux pays? ce
malheureux pays, cria-t-il en se redressant dans son lit, aprs
s'tre rpt  lui-mme la phrase: en faveur de ce malheureux
pays au moins une douzaine de fois, oubli de Dieu et des hommes,
livr  une dangereuse confdration des puissances papales, en
proie  la corruption,  l'idoltrie, au despotisme! Qui peut dire
aprs cela que je doute? ne suis-je pas appel, lu et fidle?
Voyons! le suis-je ou ne le suis-je pas?

-- Oui, fidle  Dieu, au pays et  vous-mme, cria Gashford.

-- Je le suis, je le serai, je le dis derechef, je le serai
jusqu'au billot. Qui est-ce qui en dit autant? est-ce vous? est-ce
quelque autre? Qu'on m'en cite un au monde seulement.

Le secrtaire baissa la tte avec une expression de complet
acquiescement  tout ce que son matre avait dit ou pourrait dire;
et lord Georges, s'affaissant peu  peu sur son oreiller,
s'endormit.

Quoiqu'il y et quelque chose de risible dans la vhmence de ses
manires rapproche de sa maigreur et de son aspect disgracieux,
il n'y avait vraiment pas de quoi rire pour un homme dou de
quelque sensibilit; ou bien, s'il et cd  ce premier
mouvement, il en aurait t fch, il se le serait reproch  lui-
mme le moment d'aprs. Lord Gordon tait aussi sincre dans sa
violence que dans son hsitation. Il tait naturellement enclin au
faux enthousiasme, il avait la vanit de vouloir tre un chef de
parti; c'taient l les deux plus grands dfauts de son caractre.
Le reste n'tait que faiblesse... pure faiblesse; et c'est le
malheureux lot des hommes faibles, que mme leurs sympathies,
leurs affections, leur confiance... toutes les qualits qui, dans
les esprits mieux constitus, sont des vertus, dgnrent en
dfauts, s'ils ne deviennent pas des vices complets.

Gashford, en dirigeant vers le lit plus d'un regard rus, resta
assis  ricaner de la folie de son matre, jusqu' ce qu'une
profonde et lourde respiration l'et averti qu'il pouvait se
retirer. Fermant son pupitre, et le replaant dans la malle (mais
non pas sans avoir pris d'un compartiment secret deux imprims),
il se retira avec prcaution. Comme il s'en allait, il regarda en
arrire pour considrer la figure de son matre endormi. Au-dessus
de la tte de lord Georges, les panaches poudreux qui couronnaient
la royale couche du Maypole s'agitaient d'un air triste et lugubre
comme sur une bire.

S'arrtant sur l'escalier pour couter si tout tait tranquille,
et pour retirer ses souliers de peur que ses pas n'alarmassent
prs de l quelque dormeur qui aurait le sommeil lger, il
descendit au rez-de-chausse, et jeta un de ses imprims sous la
grande porte de la maison; cela fait, il se coula doucement,
revint  sa chambre, et de la fentre laissa tomber dans la cour
l'autre imprim, soigneusement roul autour d'une pierre, pour que
le vent ne l'emportt pas.

Ces proclamations avaient au dos la suscription suivante:  tout
protestant aux mains duquel ceci tombera, et  l'intrieur:

Hommes et frres, quiconque trouvera cette lettre doit la
regarder comme un avertissement d'aller rejoindre sans dlai les
amis de lord Georges Gordon. De grands vnements se prparent, et
les temps sont pleins de pril et de trouble. Lisez cet avis avec
soin, tenez-le propre, et faites-le circuler. Pour le roi et le
pays, union.

Semons encore, semons toujours, dit Gashford en fermant la
fentre; quand viendra la moisson?




CHAPITRE XXXVII.


Environner quelque chose de monstrueux ou de ridicule d'un air de
mystre, c'est l'investir d'un charme secret, et d'un pouvoir
d'attraction qui est irrsistible pour la foule. Faux prtres,
faux prophtes, faux docteurs, faux patriotes, faux prodiges de
toute sorte, enveloppant leurs actes dans le mystre, se sont
adresss avec un immense profit  la crdulit populaire, et ont
t plus redevables peut-tre  cette habile manoeuvre d'avoir
gagn et gard pour un temps l'avantage sur la vrit et le sens
commun, qu' n'importe quelle demi-douzaine d'articles les plus
accrdits dans tout le catalogue de l'imposture.

Si un homme s'tait tenu sur le pont de Londres,  appeler les
passants  gorge dploye, pour les inviter  se joindre  lord
Georges Gordon, ft-ce mme pour un objet incompris de tout le
monde, ce qui lui aurait donn un charme particulier, il est
probable qu'il aurait pu faire une vingtaine de proslytes en un
mois. Si tous les zls protestants avaient t publiquement
presss de se joindre  une association ayant pour but avou de
chanter une hymne ou deux dans l'occasion, d'entendre quelques
discours mdiocres, et en dernier lieu de ptitionner au
parlement, afin qu'il n'y passt pas d'acte pour l'abolition des
lois pnales contre les prtres catholiques romains, de la
pnalit de l'emprisonnement perptuel porte contre ceux qui
levaient les enfants dans la foi catholique, et de l'interdiction
de tous les membres de l'glise romaine, dsormais inhabiles 
possder des biens immeubles dans le Royaume-Uni par acqut ou par
hritage, toutes ces matires trangres aux occupations et aux
gots des masses n'auraient peut-tre pas mu une centaine de
gens. Mais lorsque des bruits vagues coururent au dehors que dans
cette association protestante un pouvoir occulte essayait ses
forces contre le gouvernement pour de grands desseins
indtermins; lorsque l'air fut rempli de sourdes rumeurs au sujet
d'une confdration des puissances papistes pour dgrader et
asservir l'Angleterre, tablir une inquisition  Londres, et
convertir les barrires du march de Smithfield en bchers et en
chaudires; lorsque des terreurs et des alarmes que personne ne
comprenait furent rpandues,  l'intrieur ainsi qu' l'extrieur
du parlement, par un enthousiaste qui ne les comprenait pas lui-
mme, lorsqu'enfin d'antiques fantmes, qui avaient t couchs
tranquillement depuis des sicles dans leurs tombeaux, furent
voqus pour obsder les gens ignorants et crdules; lorsque tout
cela se fut machin, en quelque sorte, dans les tnbres, que des
invitations secrtes de se joindre  la grande Association
protestante pour la dfense de la religion, de la vie et de la
libert, furent semes sur la voie publique, jetes sous les
portes des maisons, glisses  l'intrieur des appartements par
les fentres, fourres dans les mains des passants, la nuit;
lorsqu'elles tincelrent  chaque muraille, et brillrent sur
chaque poteau, sur chaque pilier, au point que le bois et les
pierres paraissaient infects de la fivre commune, excitant tous
les hommes  se runir en aveugles pour rsister sans savoir 
quoi, sans savoir pourquoi: alors la folie se propagea sans
obstacles, et bientt, croissant de jour en jour, l'association
prsenta une force de quarante mille membres.

Du moins c'est le chiffre dclar au mois de mars 1780 par lord
Georges Gordon, son prsident; qu'il ft exact ou non, peu de gens
le surent ou se soucirent de s'en assurer. Elle n'avait jamais
fait de dmonstration publique, on ne l'avait jamais vue, il y
avait mme encore des personnes qui ne voulaient y voir qu'une
pure cration de son cerveau dtraqu. Il tait habitu  parler
longuement  des multitudes, stimul,  ce qu'on pouvait croire,
par certains troubles qui avaient russi en cosse l'anne
prcdente sur le mme sujet.

Membre de la chambre des Communes, on le regardait comme un
cerveau brl qui attaquait tous les partis, sans tre d'aucun, et
ne jouissait pas d'une grande considration. On savait qu'un
certain mcontentement rgnait au dehors; il y en a toujours. Lord
Georges Gordon s'tait fait une habitude de s'adresser au peuple
par des placards, des discours, de pamphlets, sur d'autres
questions dj. Rien n'tait venu en Angleterre de ses tentatives
passes en cosse, et on n'apprhendait rien de celle-l. Tel
qu'il vient de se montrer au lecteur, tel il avait paru de temps
en temps devant le public, qui l'avait oubli le lendemain,
lorsque soudainement, comme on le voit dans ces pages, aprs une
lacune de cinq longues annes, sa personne et ses actes
commencrent  s'imposer, vers cette priode,  la connaissance de
milliers de gens, qui s'taient mls  la vie active durant tout
l'intervalle, et qui n'taient pourtant ni sourds ni aveugles aux
vnements contemporains, mais qui n'avaient jamais pens  lui
auparavant.

Milord, dit Gashford  son oreille, en venant le lendemain tirer
de bonne heure les rideaux de son lit; milord!

-- Oui, qui est l? Qu'est-ce que c'est?

-- L'horloge a sonn neuf heures, rpondit le secrtaire, les
mains croises avec humilit. Vous avez bien dormi? J'espre que
vous avez bien dormi. Si mes prires ont t exauces, vos forces
doivent tre rpares par le repos.

--  dire vrai, j'ai dormi d'un si profond sommeil, dit lord
Georges en se frottant les yeux et regardant autour de la chambre,
que je ne me rappelle pas bien o nous sommes.

-- Milord! dit Gashford avec un sourire.

-- Oh! rpliqua son suprieur. Oui, vous n'tes donc pas un juif?

-- Un juif! s'cria le pieux secrtaire en reculant d'horreur.

-- Je rvais que nous tions des juifs, Gashford. Vous et moi...
tous les deux des juifs avec de longues barbes.

-- Le ciel nous en prserve, milord! Autant vaudrait que nous
fussions papistes.

-- Je suppose que cela vaudrait autant, rpliqua l'autre avec
beaucoup de vivacit. N'est-ce pas? c'est bien votre avis,
Gashford?

-- N'en doutez pas! cria le secrtaire d'un air de grande
surprise.

-- Hum! marmotta son matre. Oui, cela me semble assez
raisonnable.

-- J'espre, milord... commena le secrtaire.

-- Vous esprez! rpta lord Georges en l'interrompant. Pourquoi
dites-vous que vous esprez? Il n'y a pas de mal  avoir de ces
ides-l.

-- En rve, rpondit le secrtaire.

-- En rve! non, et pendant la veille non plus.

-- Appel, lu, fidle, dit Gashford, prenant la montre de lord
Georges qui tait sur une chaise, et paraissant lire d'une manire
distraite la devise inscrite sur le cachet.

Dans cet incident indiffrent en lui-mme, il n'y avait rien, ce
semble, qui dt attirer l'attention du matre; ce n'tait qu'une
distraction sans but, qui ne valait pas la peine d'tre remarque:
mais, lorsque les mots furent profrs, lord Georges, qui avait
pris un ton imptueux, s'arrta court, rougit et garda le silence.
Feignant de ne s'tre pas du tout aperu de ce changement dans la
conduite de son matre, l'astucieux secrtaire fit quelques pas 
l'cart, sous prtexte de relever la jalousie, et revenant
bientt, lorsque l'autre eut eu le temps de se remettre:

La cause sainte, dit-il, marche bravement, milord. Je n'ai pas
t oisif, mme cette nuit. J'ai jet deux affiches avant d'aller
me coucher, et toutes les deux ont disparu ce matin. Personne dans
la maison n'en a souffl mot, quoique j'aie t en bas une grande
demi-heure. Elles nous vaudront une ou deux recrues, je gage et,
qui sait s'il n'y en aura pas beaucoup plus, grce  la
bndiction que le ciel peut rpandre sur vos efforts inspirs?

-- C'est une fameuse ide que nous avons eue l dans le principe,
rpliqua lord Georges; une fameuse ide, et qui a rendu
d'excellents services en cosse. Elle tait bien digne de vous.
Vous me rappelez, Gashford, que je ne dois pas lambiner, quand la
vigne du Seigneur est menace de destruction, et qu'elle se voit
en danger d'tre foule aux pieds des papistes. Faites seller les
chevaux dans une demi-heure. Debout et  l'oeuvre!

Il avait, en parlant ainsi, la figure trs colore, et un tel
accent d'enthousiasme que le secrtaire crut inutile de rien
ajouter, et se retira.

Il a rv qu'il tait juif, dit-il d'un air pensif, lorsqu'il
ferma la porte de la chambre  coucher. Il pourrait bien en venir
l avant de mourir. C'est assez vraisemblable. Ma foi! on verra
plus tard, et, pourvu que je n'y perde rien, je ne dis pas que
cette religion ne me conviendrait point autant qu'une autre. Il y
a des gens riches parmi les juifs; et puis c'est si ennuyeux de se
faire la barbe. Oui! a me convient assez. Quant  prsent,
toutefois, nous devons tre chrtiens dans l'me. Notre devise
prophtique s'accommodera  toutes les croyances tour  tour;
c'est ce qui me console.

En rflchissant sur cette source de consolation, il se rendit au
salon, et sonna pour le djeuner.

Lord Georges fut promptement habill (sa toilette tait assez
simple pour n'tre pas longue  faire), et, comme il n'tait pas
moins sobre dans ses repas que dans son costume puritain, il eut
bientt expdi sa part. Mais le secrtaire, moins ngligent des
bonnes choses de ce monde, ou plus attentif  soutenir sa force et
son entrain en faveur de la cause protestante, ne cessa pas de
manger, de boire en conscience jusqu' la dernire minute; il lui
fallut trois ou quatre avertissements de John Grueby avant qu'il
pt se rsoudre  s'arracher aux abondantes tentations de la table
de M. Willet.

Enfin, il descendit l'escalier en essuyant sa bouche graisseuse,
et, aprs avoir pay la note de John Willet, il grimpa sur sa
selle. Lord Georges, qui s'tait promen de long en large devant
la maison en se parlant  lui-mme avec des gestes anims, monta 
cheval; et, rpondant  la rvrence crmonieuse du vieux John
Willet, aussi bien qu'aux salutations d'adieu d'une douzaine de
flneurs que la nouvelle d'un vrai lord en chair et en os, prt 
quitter le Maypole, avait rassembls autour du porche, il
s'loigna avec son monde, le robuste John Grueby formant
l'arrire-garde.

Si John Willet avait trouv, la veille au soir, que lord Georges
Gordon avait l'air d'un grand seigneur assez fantasque, ce fut
bien autre chose ce matin-l. Perch tout droit comme une pique
sur une rossinante, avec ses longs cheveux plats pendillant autour
de sa figure et voltigeant au vent; tous ses membres roides et
pointus, ses coudes colls de chaque ct d'une faon
disgracieuse, et, tout son corps cahot et secou  chaque
mouvement des pieds de son cheval, c'tait bien le personnage le
plus gauche et le plus grotesque qu'on pt voir. Au lieu de
cravache, il avait  la main une grande canne  pomme d'or, aussi
haute que celles que portent aujourd'hui les laquais; et ses
diverses volutions dans le maniement de cette arme pesante,
tantt droite devant sa figure comme un sabre de cavalerie, tantt
sur son paule comme un mousquet, tantt entre son doigt et le
pouce, et toujours de l'air le plus maladroit du monde, ne
contribuaient pas peu  lui donner un extrieur ridicule. Empes,
maigre, solennel, habill en dpit de la mode, et dployant avec
ostentation, soit  dessein, soit par pur hasard, toutes les
singularits de son port, de ses gestes et de sa tenue, toutes les
qualits, naturelles et artificielles, qui le distinguaient des
autres hommes, il aurait excit le rire de l'observateur le plus
grave; jugez s'il excita les sourires et les chuchotements
railleurs qui salurent son dpart de l'auberge du Maypole. Pour
lui, sans se douter le moins du monde de l'effet qu'il avait
produit, il trotta  ct de son secrtaire, se parlant  lui-mme
presque tout le long de la route, jusqu' ce qu'ils arrivrent 
un ou deux milles de Londres. L, de temps en temps, ils
rencontrrent quelque passant qui le connaissait de vue, et qui le
montra  quelque autre, s'arrtant peut-tre pour le considrer,
ou pour crier par plaisanterie ou autrement: Hourra, Geordie![27]
Pas de papisme! Il tait alors gravement son chapeau et saluait.
Quand on eut atteint la ville et qu'on chevaucha par les rues, ces
reconnaissances devinrent plus frquentes; quelques-uns riaient,
quelques-uns sifflaient, quelques-uns tournaient la tte et
souriaient, quelques-uns demandaient avec tonnement qui c'tait,
quelques-uns couraient le long du trottoir auprs de lui et
l'applaudissaient. Lorsque cela arrivait au milieu d'un embarras
de chariots, de chaises et de voitures, il s'arrtait tout d'un
coup, et tant son chapeau, il criait: Gentlemen, pas de
papisme! Les gentlemen rpondaient  ce cri par trois salves de
hourras bien nourries, et puis il continuait d'avancer avec une
vingtaine des plus dguenills, qui suivaient  la queue de son
cheval et poussaient des cris sauvages  plein gosier.

Et les vieilles dames, donc! car il y avait un grand nombre de
vieilles dames dans les rues, et elles le connaissaient toutes.
Quelques-unes d'entre elles, non pas celles du plus haut rang,
mais celles qui vendaient du fruit dans des ventaires ou qui
portaient des fardeaux, faisaient claquer leurs mains rides, et
poussaient un cri aigu, perant, essouffl: Hourra, milord!
D'autres agitaient leurs mains ou leurs mouchoirs, ou bien elles
secouaient leurs ventails et leurs parasols, ou bien elles
ouvraient leurs fentres et criaient prcipitamment  ceux de
l'intrieur de venir voir. Toutes ces marques d'estime populaire,
il les recevait avec une profonde gravit et un respect profond,
saluant trs bas et si souvent, que son chapeau n'tait presque
jamais sur sa tte, et regardant les maisons devant lesquelles il
passait de l'air d'un homme qui faisait une entre triomphale,
mais qui n'en tait pas plus fier pour cela.

Ils chevauchrent de la sorte (John Grueby en ressentait un dgot
extrme, inexprimable) tout le long de Whitechapel, de Leadenhall-
Street, de Cheapside et de Saint-Paul. En arrivant prs de la
cathdrale, il fit halte, parla  Gashford, et regardant en haut
le dme superbe, il secoua la tte, comme s'il disait: L'glise
est en danger! C'est pour le coup que les spectateurs
s'raillrent le gosier; puis il continua de nouveau sa route, au
milieu des acclamations furibondes de la populace, qu'il saluait
plus bas que jamais.

Il s'avana ainsi par le Strand, Swallow-Street, Oxford-Road, et
de l jusqu' sa maison dans Welbeck-Street, prs Cavendish-
Square, o il fut accompagn par une douzaine de tranards dont il
prit cong sur les marches avec ce bref adieu: Gentlemen, pas de
papisme! Bonjour, Dieu vous bnisse! Comme on s'tait attendu 
une allocution plus substantielle, on l'accueillit avec quelque
dplaisir, en criant: Un speech! un speech! et il allait faire
droit  leur demande, si John Grueby, en faisant sur eux une
furieuse charge avec les chevaux qu'il menait  l'curie, n'et
dtermin ces braillards  se disperser dans les champs voisins,
o ils se mirent tout de suite  jouer  pile ou face,  la
fossette,  pair ou non,  des combats de chiens et autres
rcrations protestantes.

Dans l'aprs-midi, lord Georges sortit de nouveau, vtu d'un habit
de velours noir, pantalon large et gilet cossais du clan de
Gordon, le tout de la mme coupe quakeresse, et sous ce costume,
qui lui donnait un air vingt fois plus trange et plus singulier
qu'auparavant, il alla  pied  Westminster. Gashford, pendant son
absence, resta  la maison, et il y travaillait encore lorsque,
peu de temps aprs la brune, John Grueby vint lui annoncer un
visiteur.

Faites-le entrer, dit Gashford.

-- Ici! entrez! dit John en grognant  quelqu'un qui tait dehors.
Vous tes protestant, n'est-ce pas?

-- Je vous en rponds, rpliqua une voix forte et bourrue.

-- a se voit bien, dit John Grueby. Je vous aurais reconnu pour
un protestant, n'importe o. Cette remarque faite, il introduisit
le visiteur, se retira et ferma la porte.

L'homme qui se trouvait maintenant en face de Gashford tait un
personnage trapu, ramass, avec un front bas et fuyant, une
tignasse semblable au poil d'un caniche, et des yeux si petits et
si proches l'un de l'autre, que son nez bris paraissait seul
empcher leur rencontre et leur fusion en un oeil de grandeur
ordinaire. Une cravate de couleur sombre, tortille autour de son
cou comme une corde, laissait voir ses grosses veines, gonfles et
saillantes, comme si elles regorgeaient de malice et de
mchancet. Son habillement de velours rp, terni, tait couleur
de rouille, d'un noir blanchtre, semblable aux cendres d'une pipe
ou d'un feu de charbon teint depuis vingt-quatre heures, souill
d'ailleurs de marques nombreuses d'anciennes dbauches, et
exhalait encore une forte odeur de cabaret. Au lieu de boucles 
ses genoux, il portait des brides ingales de ficelle d'emballage;
et dans ses mains sales il tenait un bton noueux, dont le gros
bout sculpt offrait une grossire image de son ignoble figure.
Tel tait le visiteur qui ta son chapeau  trois cornes en
prsence de Gashford, et attendit, en jetant des regards de ct,
qu'on ft attention  lui.

Ah! c'est vous, Dennis? cria le secrtaire. Asseyez-vous.

-- Je viens de voir milord l-bas, cria l'homme en lanant son
pouce dans la direction du quartier dont il parlait, et il m'a
dit, qu'il dit: Si vous n'avez rien  faire, Dennis, allez chez
moi, vous causerez avec matre Gashford. Naturellement je n'avais
rien  faire, vous savez. Ce n'est pas l'heure o je travaille. Ha
ha! je prenais l'air quand j'ai vu milord: voil tout ce que je
faisais. Je prends l'air le soir, comme les hiboux, matre
Gashford.

-- Et quelquefois aussi pendant le jour, n'est-ce pas? dit le
secrtaire; quand vous sortez en grande compagnie, vous savez.

-- Ha ha! rugit le gaillard en frappant sa jambe. Parlez-moi de
matre Gashford pour savoir manier la plaisanterie; il n'a pas son
pareil  Londres ni  Westminster! Ce n'est pas pour mpriser
milord, mais ce n'est qu'un imbcile auprs de vous. Ah! vous avez
raison... quand je sors en grande crmonie.

-- Avez-vous votre carrosse? dit le secrtaire, et votre
chapelain, et le reste?

-- Vous me faites mourir, cria Dennis avec un autre clat de rire.
Mais qu'est-ce qu'il y a de nouveau aujourd'hui, matre Gashford?
demanda-t-il d'une voix un peu rauque. Hein! sommes-nous sur le
point de recevoir l'ordre de dmolir une de leurs chapelles
papistes, ou bien quoi?

-- Chut! dit le secrtaire en laissant errer sur sa figure un
faible sourire. Chut! comme vous y allez, Dennis! Notre
association, vous savez, ne veut que la paix et le respect de la
loi.

-- Connu! connu! Dieu vous bnisse! rpliqua l'homme en soulevant
sa joue avec sa langue. Je n'y suis entr que pour a, n'est-ce
pas?

-- Sans doute, dit Gashford, souriant comme avant.

Dennis  ces mots fit un nouvel clat de rire et se frappa la
jambe encore plus fort; il riait aux larmes et s'essuya les yeux
avec le coin de sa cravate en criant: Matre Gashford n'a pas son
pareil dans toute l'Angleterre... Ho la la!

Lord Georges et moi nous parlions de vous la nuit dernire, dit
Gashford aprs une pause. Il dit que vous tes un garon trs
zl.

-- Oui, je le suis, rpondit le bourreau.

-- Et que vous hassez les papistes de tout coeur.

-- Si je les hais! Et il confirma son dire par un bon gros juron,
Regardez ici, matre Gashford, dit le sacripant en plaant son
chapeau et son bton sur le parquet, et frappant lentement la
paume d'une de ses mains avec les doigts de l'autre. Remarquez! je
suis un officier constitutionnel qui travaille pour vivre et qui
fait sa besogne honorablement. Est-ce vrai? est-ce faux?

-- C'est incontestable.

-- Trs bien. Attendez une minute. Ma besogne est solide,
protestante, constitutionnelle, une besogne anglaise. Est-ce vrai?
est-ce faux?

-- Il n'y a pas l'ombre d'un doute  cela.

-- Voici ce que dit le parlement, qu'il dit: Si un homme, une
femme ou un enfant, fait quelque chose de contraire  un certain
nombre de nos lois... Combien pouvons-nous avoir actuellement,
matre Gashford, de lois qui condamnent  tre pendu? cinquante?

-- Je ne sais pas exactement combien, rpliqua Gashford en se
penchant en arrire sur sa chaise et en billant; je sais
seulement que le nombre en est considrable.

-- Bien. Mettons cinquante. Le parlement dit, qu'il dit: Si un
homme, une femme ou un enfant, fait quelque chose contre l'un de
ces cinquante actes, l'homme, la femme ou l'enfant sera excut
par Dennis! Georges III intervint lorsque cela monta  un chiffre
trop lev  la fin de la session, et dit: Il y en a trop pour
Dennis, je vais en garder la moiti pour moi, et Dennis en aura la
moiti pour sa part; et quelquefois il m'en jette un de plus par-
dessus le march, comme il y a trois ans, quand j'eus Marie Jones,
une jeune femme de dix-neuf ans, que je menai  Tyburn avec son
enfant au sein. Elle fut excute pour avoir pris une pice
d'toffe au comptoir d'une boutique de Ludgate-Hill. Elle tait en
train de la remettre quand le marchand l'aperut. Elle n'avait
jamais fait de mal auparavant, et n'avait essay cette fois que
parce que son mari, enlev par la presse[28] depuis trois semaines,
l'avait laisse rduite  mendier avec deux jeunes enfants, comme
depuis a fut prouv dans le procs. Ha ha! qu'est-ce que a fait?
Avant tout, les lois et coutumes de l'Angleterre, c'est la gloire
de notre pays. N'est-ce pas, matre Gashford?

-- Certainement, dit le secrtaire.

-- Et dans l'avenir, poursuivit le bourreau, si nos petits-fils
pensent  l'poque de leurs grands-pres et trouvent tout a
chang, ils diront: C'tait a, un temps! et nous n'avons fait
que dgringoler depuis. N'est-ce pas qu'ils diront a, matre
Gashford?

-- Je n'en doute pas, rpliqua le secrtaire.

-- Eh bien donc, voyez un peu, dit le bourreau, si ces papistes
s'emparent du pouvoir et qu'ils se mettent  bouillir et rtir les
gens au lieu de les pendre, que devient ma besogne? S'ils touchent
 ma besogne, qui fait partie de tant de lois, que deviennent les
lois en gnral, que devient la religion, que devient le pays?
tes-vous all parfois  l'glise, matre Gashford?

-- Parfois? rpta le secrtaire avec quelque indignation; sans
doute.

-- Bien, dit le sacripant, c'est comme moi: j'y suis all aussi
une ou deux fois, en comptant celle o j'ai t baptis... Si bien
donc que, lorsqu'on vint me dire qu'on allait supplier le
parlement, et que je pensai au grand nombre des nouvelles lois de
pendaison qu'il faisait  chaque session, je me suis considr
moi-mme comme suppli par la mme occasion; parce que vous
comprenez, matre Gashford, continua-t-il en reprenant son bton
et l'agitant d'un air de menace, je n'ai pas envie qu'on vienne
toucher  ma besogne protestante, ni rien changer  cet tat de
choses protestant, et je ferai tout ce que je pourrai pour
l'empcher. Je n'ai pas envie que les papistes viennent se mler
de mes affaires,  moins qu'ils n'aient recours  moi pour se
faire excuter d'aprs la loi. Je n'ai pas envie qu'on fasse ni
bouillir, ni rtir, ni frire; je veux qu'on se borne  pendre.
Milord peut bien dire que je suis un garon zl. Pour soutenir le
grand principe protestant d'avoir des pendaisons  gogo,  la
bonne heure; je saurai (et il frappa de son bton le parquet)
brler, combattre, tuer, faire tout je que vous me commanderez, si
hardi et si diabolique que ce soit, quand je devrais, en fin de
compte, devenir de pendeur pendu. Voil! matre Gashford.

Il avait accompagn, comme de raison, cette frquente prostitution
du noble mot de protestant aux plus vils desseins, en vomissant,
dans une sorte de frnsie, une vingtaine au moins des plus
terribles jurons; aprs quoi il essuya sa figure chauffe sur sa
cravate, et se mit  crier: Pas de papisme! je suis un homme
religieux, nom de Dieu!

Gashford s'tait pench en arrire sur sa chaise, le regardant
avec des yeux si creux et si ombrags par ses pais sourcils, que
pour ce qu'en voyait le bourreau, l'autre et aussi bien pu tre
compltement aveugle. Il resta encore un peu de temps  sourire en
silence, puis il dit d'une manire lente et distincte:

Je vois dcidment que vous tes un garon zl, Dennis, un
prcieux sujet, l'homme le plus solide que je connaisse dans nos
rangs; mais il faut vous calmer, il faut tre pacifique, lgal,
doux comme un mouton: n'oubliez pas cela.

-- C'est bon, c'est bon, nous verrons, matre Gashford, nous
verrons; vous n'aurez pas  vous plaindre de moi, rpliqua l'autre
en hochant la tte.

-- J'y compte bien, dit le secrtaire du mme ton plein de douceur
et avec le mme accent oratoire. Nous aurons,  ce que nous
pensons, vers le mois prochain ou dans le mois de mai, quand ce
bill en faveur des papistes viendra devant la Chambre, 
rassembler notre corps tout entier pour la premire fois. Milord a
l'ide de nous faire faire une procession dans les rues,
simplement pour nous montrer en force et pour accompagner notre
ptition jusqu' la porte de la chambre des Communes.

-- Plus tt a se fera, mieux a vaudra, dit Dennis avec un autre
juron.

-- Il nous faudra marcher par divisions; notre nombre, sans cela,
serait trop considrable; et je crois pouvoir me hasarder  dire,
reprit Gashford en affectant de ne pas avoir entendu
l'interruption, quoique je n'aie pas d'instructions directes  ce
sujet, que lord Georges a l'ide que vous feriez un excellent chef
pour l'une de ces bandes; et je n'en doute pas pour ma part.

-- Vous n'avez qu' essayer, dit le coquin en clignant de l'oeil
d'une manire atroce.

-- Vous auriez du sang froid, je le sais, poursuivit le secrtaire
toujours souriant et toujours faisant manoeuvrer ses yeux de telle
sorte, qu'il pouvait l'observer de prs sans se laisser voir lui-
mme; vous garderiez bien votre consigne et vous seriez d'une
modration parfaite. Vous ne mneriez pas votre colonne au danger,
j'en suis certain.

-- Je la mnerai, matre Gashford... Le bourreau allait gter
tout, quand Gashford se releva en sursaut, mit son doigt sur ses
lvres et feignit d'crire, juste au moment o John Grueby ouvrait
la porte.

Oh! dit John en passant la tte; voil encore un protestant.

-- Faites-le attendre ailleurs, John, cria Gashford de sa voix la
plus aimable; je suis occup, quant  prsent.

Mais John avait amen  la porte le nouveau visiteur, qui entra
sans faon, en mme temps que Gashford donnait cet ordre. Ce
n'tait ni plus ni moins que le corps, les traits, le grossier
costume et l'air tapageur de Hugh.




CHAPITRE XXXVIII.


Le secrtaire mit la main devant ses yeux pour les garantir de la
clart de la lampe, et pendant quelques moments il regarda Hugh en
fronant le sourcil, comme s'il se souvenait de l'avoir vu
nagure, mais sans pouvoir se rappeler en quel lieu ni en quelle
occasion. Son incertitude dura peu: car avant que Hugh et
prononc un mot, il dit, en mme temps que sa figure
s'claircissait:

Oui, oui, je me rappelle. C'est trs bien, John, vous n'avez pas
besoin de rester... Ne vous drangez pas, Dennis.

-- Votre serviteur, matre, dit Hugh quand Grueby eut disparu.

-- Eh bien, mon ami, rpliqua le secrtaire de son ton le plus
doux, qu'est-ce qui vous amne ici? Nous n'aurions pas par hasard
oubli de payer notre cot?

Hugh fit entendre un rire bref  cette plaisanterie, et mettant la
main dans les poches de son gilet, il exhiba une des affiches,
toute sale et toute crotte d'avoir pass la nuit dehors, la posa
sur le pupitre du secrtaire, aprs avoir commenc par la lisser
et par effacer les rides qui s'y voyaient encore, avec la lourde
paume de sa main.

Vous n'avez oubli que a, matre; et c'est tomb en bonnes
mains, comme vous voyez.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? dit Gashford en retournant
l'affiche d'un air de surprise innocente. O vous tes-vous
procur cela, mon bon garon? qu'est-ce que cela signifie? Je n'y
comprends rien du tout.

Un peu dconcert de cet accueil, Hugh portait ses regards du
secrtaire sur Dennis, qui s'tait lev et se tenait debout aussi
prs de la table, en observant l'tranger  la drobe, il
paraissait prouver la plus grande sympathie pour ses manires et
son extrieur. Se croyant suffisamment autoris par cet appel
muet, M. Dennis hocha trois fois la tte  son intention comme
confirmant le dire de Gashford Non, il ne comprend rien du tout 
a; je sais qu'il n'y comprend rien, je jurerais qu'il n'y
comprend rien, et cachant son profil  Hugh avec l'un des coins
de sa cravate malpropre, il faisait des signes de tte et ricanait
derrire cet cran, comme s'il trouvait admirable la conduite
discrte du secrtaire.

a dit toujours bien  celui qui le trouvera de venir ici, n'est-
ce pas? demanda Hugh. Je ne suis pas un grand clerc, mais je l'ai
montr  un ami, et il m'a assure que a disait a.

-- Oui, c'est positif, rpliqua Gashford en ouvrant des yeux aussi
grands qu'une porte cochre. Voici bien la plus drle de chose que
j'aie jamais vue de ma vie. Comment cela vous est-il tomb entre
les mains, mon bon ami?

-- Matre Gashford, dit le bourreau tout bas, d'une voix touffe,
vous n'avez pas votre pareil dans tout Newgate[29].

Soit que Hugh l'et entendu, ou qu'il et vu,  l'air de Dennis,
qu'on se moquait de lui, soit qu'il et devin de lui-mme le
mange de Gashford, il alla droit au but, brutalement, selon son
habitude.

Voyons, cria-t-il en tendant sa main et reprenant l'affiche, ne
vous occupez point de ce papier, de ce qu'il dit ou de ce qu'il ne
dit pas. Vous n'y comprenez rien, matre ... ni moi non plus... ni
lui non plus, ajouta-t-il en lanant un coup d'oeil  Dennis.
Personne de nous ne sait ce que a signifie ni d'o a vient,
c'est une affaire entendue. Tant il y a que je voudrais m'enrler
contre les catholiques; je suis antipapiste, et prt  m'engager
par serment. Voil pourquoi je suis venu ici.

-- Couchez-le sur la liste, matre Gashford, dit Dennis d'un air
approbatif. C'est comme a qu'on se met  la besogne: droit au
but, sans barguigner et sans bavarder.

--  quoi a sert-il de tirer sa poudre aux moineaux, mon vieux?
cria Hugh.

-- Mes sentiments tout crachs! rpondit le bourreau. Voil un
gaillard comme il m'en faut dans ma division, matre Gashford.
Prenez son nom, monsieur, couchez-le sur la liste. Je veux bien
tre son parrain, quand il faudrait pour son baptme faire un feu
de joie des billets de la banque d'Angleterre.

M. Dennis accompagna ces tmoignages de confiance, et d'autres
compliments non moins flatteurs, d'une bonne tape sur le dos qu'il
donna  Hugh, et que celui-ci lui rendit sans se faire attendre.

 bas le papisme, frre! cria le bourreau.

--  bas la proprit, frre! rpondit Hugh.

-- Le papisme, le papisme, dit le secrtaire avec son habituelle
douceur.

-- Tout a, c'est la mme chose! cria Dennis. Tout a, c'est trs
bien. Le camarade a raison, matre Gashford.  bas tout le monde,
 bas tout! Hourra pour la religion protestante! Voil le vrai
moment, matre Gashford!

Le secrtaire les regarda tous les deux avec une expression de
physionomie trs favorable, tandis qu'ils lchaient la bride 
toutes ces dmonstrations de leurs sentiments patriotiques; et il
allait faire quelque remarque  haute voix, quand Dennis,
s'avanant vers lui et lui couvrant la bouche de sa main, lui dit
tout bas de sa voix rauque, en lui poussant le coude:

Ne tranchez pas trop avec lui du magistrat constitutionnel,
matre Gashford. Il y a des prjugs populaires, vous savez; il
pourrait bien ne pas aimer a. Attendez qu'il soit plus intime
avec moi. C'est un gaillard bien bti, n'est-ce pas?

-- Un robuste compre, en vrit!

-- Avez-vous jamais, matre Gashford, chuchota Dennis, avec
l'espce d'admiration sauvage et monstrueuse d'un cannibale
affam, en regardant son intime ami; avez-vous jamais (et alors il
s'approcha plus prs de l'oreille du secrtaire en cachant sa
bouche de ses deux mains) vu une gorge comme celle-l? Jetez-y
seulement les yeux. Quel col pour y passer la corde, matre
Gashford!

Le secrtaire acquiesa  cette opinion de la meilleure grce
qu'il put y mettre: car il y a de ces jouissances de connaisseur
qu'on ne peut gure simuler avec succs quand on n'est pas du
mtier; et, aprs avoir fait au candidat un petit nombre de
questions peu importantes, il procda  son enrlement comme
membre de la grande Association protestante de l'Angleterre. Si
quelque chose avait pu surpasser la joie que causa  M. Dennis
l'heureuse conclusion de cette crmonie, c'aurait t le
ravissement avec lequel il reut la dclaration que le nouveau
membre ne savait ni lire ni crire: ces deux sciences tant,
sacrebleu! dit M. Dennis, la plus grande maldiction qu'une
socit civilise pt connatre, et causant plus de prjudice aux
moluments professionnels et aux profits du grand office
constitutionnel qu'il avait l'honneur d'exercer, que n'importe
quels autres flaux qui pouvaient se prsenter  son imagination.

L'enrlement tant achev dans les formes et Gashford ayant
instruit  sa manire le nophyte des vues pacifiques et
strictement lgales du corps auquel il avait l'honneur
d'appartenir, crmonie pendant laquelle Dennis joua souvent du
coude et fit  Gashford diverses grimaces remarquables, le
secrtaire leur fit entendre qu'il dsirait tre seul. Ils prirent
donc cong de lui sans dlai, et sortirent ensemble de la maison.

Vous promenez-vous, frre? dit Dennis.

-- Oui! rpliqua Hugh, o vous voudrez.

-- Voil ce qui s'appelle un bon camarade, dit son nouvel ami.
Quel chemin allons-nous prendre? Voulez-vous que nous allions
jeter un coup d'oeil aux portes o nous devons faire un joli
tapage, avant qu'il soit longtemps? Qu'en dites-vous, frre?

Hugh ayant accept cette offre, ils s'en allrent tout doucement 
Westminster, o les deux chambres du parlement taient alors en
sance. Se mlant  la foule des carrosses, des chevaux, des
domestiques, des porteurs de chaises, des porte-falots, des
commissionnaires et des oisifs de tout genre, ils flnrent aux
alentours. Le nouvel ami de Hugh lui montra du doigt, d'une
manire significative, les parties faibles de l'difice; lui
expliqua combien il tait ais de pntrer dans le couloir, et par
l  la porte mme de la chambre des Communes; il lui fit voir
enfin que, lorsqu'ils marcheraient en masse, leurs rugissements et
leurs acclamations seraient facilement entendus  l'intrieur par
les membres du parlement. Il ajouta beaucoup d'autres observations
analogues, toutes reues par Hugh avec un plaisir manifeste.

Dennis lui nomma aussi quelques-uns des lords et des membres de la
Chambre des communes,  mesure qu'ils entraient ou sortaient; il
lui dit s'ils taient amis ou ennemis des papistes, et il
l'engagea  remarquer leurs livres et leurs quipages, pour ne
pas s'y tromper, en cas de besoin. Quelquefois il l'entrana tout
prs de la portire d'un carrosse qui passait, afin que l'autre
pt voir la figure du matre  la lueur des rverbres. Bref, sous
le double rapport des personnes et des localits, il prouva une
telle connaissance de tout ce qui l'entourait, qu'il fut vident
pour Hugh que Dennis avait fait souvent de cet endroit l'objet de
ses tudes antrieures, comme effectivement, lorsque leurs
relations devinrent un peu plus confidentielles, ce dernier ne fit
pas difficult d'en convenir.

Mais ce qu'il y avait dans tout cela de plus frappant, c'tait le
nombre de gens, jamais en groupes de plus de deux ou trois
ensemble, qui semblaient se tenir cachs dans la foule pour le
mme motif.  la majeure partie de ces gens un lger signe de tte
ou un simple regard du compagnon de Hugh tait un salut suffisant;
mais, de temps en temps, un homme venait et s'arrtait auprs de
Dennis dans la foule, et, sans tourner la tte ni paratre
communiquer avec lui, lui disait un mot ou deux  voix basse. Puis
ils se sparaient comme des trangers. Quelques-uns de ces hommes
reparaissaient souvent d'une faon inattendue dans la foule tout
prs de Hugh, et, en passant, lui serraient la main, ou le
regardaient d'un air farouche en plein visage, mais jamais ils ne
lui parlaient, ni lui  eux; non, pas un mot.

Une chose remarquable encore, c'est que, quand il leur arrivait de
se trouver l o il y avait presse, et que Hugh baissait par
hasard les yeux, il tait sr de voir un bras allong, sous le
sien peut-tre, ou peut-tre par devant lui, pour jeter quelque
papier dans la main ou la poche d'un spectateur, puis se retirer
si soudainement qu'il tait impossible de dire  qui il
appartenait; Hugh ne pouvait pas non plus, en lanant un rapide
coup d'oeil  la ronde, dcouvrir sur n'importe quelle figure la
moindre confusion, ni la moindre surprise. Souvent ils marchaient
sur un papier semblable  celui qu'il portait dans son sein; mais
son compagnon lui disait  l'oreille de n'y pas toucher, de ne pas
le relever, de ne pas mme le regarder; ils le laissaient donc sur
le pav et passaient leur chemin.

Lorsqu'ils eurent ainsi rd dans la rue et dans toutes les
avenues de l'difice durant prs de deux heures, ils
s'loignrent, et son ami lui demanda ce qu'il pensait de ce qu'il
venait de voir, et s'il tait prt  quelque chauffoure, dans le
cas o l'on en viendrait l.

Plus elle sera chaude, mieux a vaudra, dit Hugh; je suis prt 
n'importe quoi.

-- Je le suis galement, dit son ami, et nous ne sommes pas les
seuls.

Alors ils se donnrent une poigne de mains avec un grand juron et
nombre d'imprcations les plus terribles contre les papistes.

Comme ils se sentaient altrs, Dennis proposa de se rendre
ensemble  la Botte, o il y avait bonne compagnie et liqueurs
fortes. Hugh ne s'tant pas fait prier, ils dirigrent leurs pas
de ce ct sans perdre de temps.

Cette Botte tait un tablissement public situ  l'cart dans les
champs, derrire l'hpital des Enfants trouvs, lieu trs
solitaire  cette poque, et tout  fait dsert aprs la brune. La
taverne tait  quelque distance de toute grande route; on n'en
approchait que par une ruelle troite et sombre: aussi Hugh fut-il
trs surpris de trouver l beaucoup de gens qui buvaient et
faisaient bombance. Il fut encore plus surpris de retrouver parmi
ces gens-l toutes les figures qui avaient attir son attention
dans la foule; mais son compagnon l'ayant prvenu tout bas avant
d'entrer qu'il serait de mauvais genre  la Botte de faire
attention  la socit, il garda ses rflexions pour lui et n'eut
pas l'air de connatre me qui vive.

Avant de porter  ses lvres la liqueur qu'on leur avait servie,
Dennis porta  haute voix la sant de lord Georges Gordon,
prsident de la grande Association protestante; Hugh fit raison 
ce toast avec le mme enthousiasme. Un joueur de violon qui se
trouvait l, et qui avait l'air de remplir les fonctions de
mnestrel officiel de la compagnie, racla immdiatement un branle
d'cosse, et il y mit tant d'entrain que Hugh et son ami, qui
avaient commenc par boire, se levrent de leurs siges comme d'un
commun accord, et,  la grande admiration des htes runis,
excutrent une improvisation chorgraphique, la danse de Pas de
papisme.




CHAPITRE XXXIX.


Les applaudissements que la danse excute par Hugh et son nouvel
ami arracha aux spectateurs de la Botte n'avaient pas encore
cess, et les deux danseurs taient encore tout haletants de leurs
gambades, qui avaient t d'un caractre des plus violents, quand
la compagnie reut du renfort. Les nouveaux venus, composs d'un
dtachement des Bouledogues Unis, furent reus avec des marques
trs flatteuses de distinction et de respect.

Le chef de cette petite troupe (car ils n'taient que trois en le
comptant) tait notre ancienne connaissance, M. Tappertit, qui
semblait, physiquement parlant, tre devenu plus petit avec les
annes, particulirement des jambes: jamais vous n'en avez vu de
plus fluettes; mais par exemple, au point de vue moral, en dignit
personnelle, en estime de soi-mme, il avait acquis des
proportions gigantesques. Il ne fallait pas avoir l'esprit bien
observateur pour dcouvrir ces sentiments chez l'ex-apprenti: car
non seulement il les proclamait, de manire  faire impression et
 viter toute mprise, par sa majestueuse dmarche et son oeil
flamboyant, mais en outre il avait trouv un moyen frappant de
rvlation dans son nez retrouss, qui semblait affecter pour
toutes les choses de la terre le plus profond ddain, et ne
voulait entrer en communion qu'avec le ciel, sa patrie.

M. Tappertit, comme chef ou capitaine des Bouledogues, tait
accompagn de ses deux lieutenants: l'un, le long camarade de sa
vie juvnile; l'autre, un chevalier apprenti au temps jadis, Marc
Gilbert, engag anciennement chez Thomas Curzon de la Toison d'or.
Ces gentlemen, comme lui-mme, taient maintenant mancips de
leur esclavage d'apprenti, et servaient en qualit d'ouvriers;
mais c'taient, dans leur humble mulation de son grand exemple,
des esprits hardis, audacieux, et ils aspiraient  un rle
distingu dans les grands vnements politiques. De l leur
alliance avec l'Association protestante d'Angleterre, sanctionne
par le nom de lord Georges Gordon; de l aussi leur visite
actuelle  la Botte.

Gentlemen! dit M. Tappertit, en tant son chapeau comme fait un
grand gnral qui s'adresse  ses troupes. Bonne rencontre! Milord
me fait ainsi qu' vous l'honneur de nous envoyer ses compliments
personnels.

-- Vous avez vu milord aussi, n'est-ce pas? dit Dennis; moi, je
l'ai vu dans l'aprs-midi.

-- Mon devoir m'appelait au couloir de la Chambre aprs la
fermeture de notre boutique; et c'est l que je l'ai vu, monsieur,
rpliqua M. Tappertit, en mme temps qu'il s'assit avec ses
lieutenants. Comment vous portez-vous?

--  merveille, matre,  merveille, dit le luron. Voici un
nouveau frre, inscrit en rgle noir sur blanc, par matre
Gashford. Il fera honneur  la cause, c'est un vrai sans-souci,
une artre de mon coeur. Regardez-moi a; n'est-ce pas qu'il a
l'air d'un homme qui fera l'affaire? Qu'en dites-vous? cria-t-il
en donnant une tape  Hugh sur le dos.

-- Que j'en aie l'air ou pas l'air, dit Hugh, dont le bras fit un
moulinet d'ivrogne, je suis l'homme qu'il vous faut. Je hais les
papistes, tous du premier jusqu'au dernier. Ils me hassent et je
les hais. Ils me font tout le mal qu'ils peuvent, et je leur ferai
tout le mal que je pourrai. Hourra!

-- Y eut-il jamais, dit Dennis en regardant autour de la salle,
lorsque l'cho de la voix ptulante de Hugh se fut vanoui, avez-
vous jamais vu pareil gaillard? Tenez! vous me croirez si vous
voulez, frres, mais matre Gashford aurait pu courir cent milles
et enrler cinquante hommes ordinaires, qu'ils n'auraient pas valu
celui-ci.

La majeure partie de la socit souscrivit implicitement  cette
opinion, et tmoigna sa confiance dans Hugh par des signes de tte
et des coups d'oeil trs significatifs. M. Tappertit, de son
sige, le contempla longtemps en silence, comme s'il suspendait
son jugement; puis il s'approcha de lui un peu plus prs, pour
l'examiner plus soigneusement, puis alla tout contre lui, et le
prenant  part dans un coin sombre:

Dites-moi, demanda-t-il, en commenant son interrogatoire d'un
front soucieux, ne vous ai-je pas dj vu quelque part?

-- C'est possible, dit Hugh de son ton indiffrent. Je ne sais
pas; je n'en serais pas tonn.

-- Non, mais c'est chose facile  tablir, rpliqua Sim. Regardez-
moi, m'avez-vous dj vu? Il est probable que vous ne l'oublieriez
pas, vous savez, si vous en aviez eu l'occasion? Regardez-moi,
n'ayez pas peur; je ne vous ferai aucun mal. Regardez-moi bien,
voyons, fixement.

La manire encourageante dont M. Tappertit fit cette demande, en y
joignant l'assurance que l'autre ne devait pas avoir peur, amusa
Hugh normment;  ce point mme qu'il ne vit rien du tout du
petit homme qui tait devant lui, quand il ferma les yeux dans un
accs de fou rire qui secouait ses larges flancs. Il finit par en
avoir mal aux ctes.

Allons! dit M. Tappertit, qui commenait  s'impatienter de se
voir trait avec cette irrvrence, me connaissez-vous, mon gars?

-- Non, cria Hugh. Ha ha ha! non, mais je voudrais bien vous
connatre.

-- Et moi je gagerais une pice de sept shillings, dit
M. Tappertit en se croisant les bras et le regardant en face, les
jambes trs cartes et solidement plantes sur le sol, que vous
avez t palefrenier au Maypole.

Hugh ouvrit les yeux  ces mots, et le regarda d'un air fort
surpris.

Et vous l'tiez en effet, dit M. Tappertit, en poussant Hugh,
avec une condescendance enjoue. Mes yeux n'ont jamais tromp que
les jolies femmes! Ne me connaissez-vous pas maintenant?

-- Mais ne seriez-vous pas...? balbutia Hugh.

-- Ne seriez-vous pas...? dit M. Tappertit. Vous n'en tes donc
pas encore bien sr? vous vous rappelez Georges Varden, n'est-ce
pas?

Certainement Hugh se le rappelait, et il se rappelait Dolly
Varden, aussi; mais il ne le lui dit point.

Vous rappelez-vous que j'allai l-bas, avant d'avoir achev mon
apprentissage, et que j'y demandai des nouvelles d'un vagabond qui
avait fil, laissant son pre inconsolable en proie aux plus
amres motions, et tout ce qui s'ensuit? vous le rappelez-vous?
dit M. Tappertit.

-- Sans doute, je me le rappelle! cria Hugh. C'est l que je vous
ai vu.

-- C'est l que vous m'avez vu? dit M. Tappertit. Oui,
certainement c'est l que vous m'avez vu! on n'y ferait pas grand-
chose de bon sans moi. Ne vous rappelez-vous pas que je vous crus
l'ami du vagabond, et qu' ce propos j'tais au moment de vous
chercher querelle? puis, qu'ayant reconnu que vous le dtestiez
plus que du poison, je voulus boire un coup avec vous? Ne vous
rappelez-vous pas cela?

-- Si fait! cria Hugh.

-- Bien! et tes-vous toujours dans les mmes ides? dit
M. Tappertit.

-- Oui! rugit Hugh.

-- Vous parlez en homme, dit M. Tappertit, et je vous donnerai une
poigne de main.

Aprs ce langage conciliant, le geste suivit de prs la parole.
Hugh rpondit avec empressement aux avances de l'autre, et la
crmonie s'accomplit avec des dmonstrations de franche
cordialit.

Il se trouve, dit M. Tappertit en regardant  la ronde toute la
compagnie, que le frre... je ne sais pas son nom... et moi, nous
sommes de vieilles connaissances... Vous n'avez plus jamais
entendu parler de ce drle, je suppose, hein?

-- Pas un mot, rpliqua Hugh. Je ne le dsire pas. Je ne crois pas
que jamais j'en entende parler. Il est mort depuis longtemps,
j'espre.

-- Esprons, en faveur de l'humanit en gnral et du bonheur de
la socit, esprons qu'il est mort, dit M. Tappertit en frottant
ses jambes avec la paume de sa main, qu'il considrait de temps en
temps dans l'intervalle. Votre autre main est-elle un peu plus
propre? C'est la mme chose. Bien. Je vous dois une autre poigne
de main. Nous la tiendrons pour donne, si vous n'y voyez pas
d'objection.

Hugh se mit  rire derechef, et il se livra si compltement  sa
folle humeur, que ses membres semblrent se disloquer et tout son
corps courir le risque d'clater par morceaux, mais M. Tappertit,
loin d'accueillir cette extrme gaiet de mauvaise grce, daigna
la prendre en trs bonne part, et mme il s'associa autant que le
pouvait un personnage aussi grave et d'un rang aussi lev, qui
sait la rserve et le dcorum qu'on doit s'attendre  voir garder
en toute occasion par un homme qui occupe une haute position.

M. Tappertit ne se borna pas l, comme eussent fait beaucoup de
personnages publics, mais, ayant appel ses deux lieutenants, il
leur prsenta Hugh avec les plus grandes recommandations dclarant
que, par le temps qui courait, c'tait un homme qui ne pouvait
tre trop bien trait. En outre, il lui fit l'honneur de remarquer
que c'tait une acquisition dont les Bouledogues Unis eux-mmes
seraient fiers, et, aprs s'tre assur, en le sondant qu'il tait
tout prt  entrer volontiers dans la Socit (car Hugh n'avait
pas l'ombre d'un scrupule, et il se serait ligu ce soir-l avec
n'importe quoi, ou n'importe qui, pour n'importe quel dessein), il
voulut que les prliminaires indispensables fussent accomplis sur
place. Cet honneur rendu  son grand mrite n'enchanta personne
plus que M. Dennis, comme il le proclama lui-mme avec force
jurons des plus satisfaisants, et vritablement l'assemble tout
entire en ressentit une satisfaction infinie.

Faites de moi ce que vous voudrez! cria Hugh en agitant en l'air
le pot qu'il avait dj vid plus d'une fois. Imposez-moi le
service quelconque qui vous plaira Je suis votre homme. Je
remplirai mon devoir. Voici mon capitaine... voici mon chef. Ha ha
ha! Qu'il m'en donne l'ordre, je combattrai  moi seul tout le
parlement, ou je mettrai une torche allume au trne mme du roi!

En disant cela, il frappa M. Tappertit sur le dos avec une telle
violence que son petit corps en parut rduit  sa plus simple
expression, puis il recommena ses clats de rire  rveiller en
sursaut, dans leurs lits, les enfants trouvs du voisinage.

Le fait est que l'ide du singulier patronage auquel il se
trouvait accoupl avait pour lui quelque chose de si comique que
son rude cerveau ne pouvait s'en dtacher. La simple circonstance
d'avoir pour patron ce grand homme qu'il et cras d'une main,
s'offrit  ses yeux sous des couleurs si excentriques et si
fantasques, qu'une sorte de gaiet sauvage le possdait tout
entier et subjuguait tout  fait sa brutale nature. Il ritra ses
clats de rire, porta cent toasts  M. Tappertit, se dclara
Bouledogue jusque dans la moelle des os, et jura de lui tre
fidle jusqu' la dernire goutte de sang qui coulait dans ses
veines.

M. Tappertit reut tous ces compliments comme choses fort
naturelles... peut-tre un peu flatteuses dans leur genre, mais
dont on ne devait attribuer l'exagration qu' son immense
supriorit. Son aplomb plein de dignit ne fit que rjouir Hugh
encore davantage, en un mot, le gant et le nain contractrent une
amiti qui promettait d'tre durable: car l'un regardait le
commandement comme son droit lgitime, et l'autre considrait
l'obissance comme une exquise plaisanterie, et, pour faire voir
qu'il ne serait pas un de ces acolytes passifs, qui se font
scrupule d'agir sans ordres prcis et dfinis, lorsque
M. Tappertit monta sur un tonneau vide qui tait debout en guise
de tribune, dans la salle, et qu'il improvisa un speech sur la
crise alarmante prte  clater, le gaillard Hugh alla se placer 
ct de l'orateur, et, bien qu'il ricant d'une oreille  l'autre
 chaque mot que disait son capitaine, il adressa aux railleurs
des avertissements si expressifs par la manoeuvre de son gourdin,
que ceux qui taient d'abord les plus disposs  interrompre
l'orateur devinrent d'une attention remarquable et furent les
premiers  tmoigner hautement leur approbation.

Tout n'tait pas nanmoins tapage et badinage  la Botte, toute la
compagnie n'coutait pas le speech. Il y avait,  l'autre bout de
la salle (longue chambre, basse de plafond), quelques hommes en
conversation srieuse pendant ce temps-l. Lorsqu'un des
personnages de ce groupe s'en allait dehors, on tait sr de voir
de nouvelles recrues entrer aprs et s'asseoir  leur tour, comme
si on devait les relever de faction, et il tait assez clair que
la chose se passait ainsi, car ces changements avaient lieu de
demi-heure en demi-heure, au coup de l'horloge. Ces personnes
chuchotaient beaucoup entre elles, se tenaient  distance et
regardaient souvent alentour, comme si elles ne voulaient pas que
leurs discours fussent entendus. Deux ou trois d'entre elles
consignaient dans des registres les rapports des autres,  ce
qu'il semblait; quand elles n'taient pas occupes de ce soin,
l'une d'elles recourait aux journaux qui taient parpills sur la
table, et lisait aux autres,  voix basse, dans la Chronique de
Saint-James, le Messager, la Chronique ou l'Avertisseur public,
quelque passage relatif  la question qui les intressait tous si
profondment. Mais ce qui attirait le plus leur attention, c'tait
un pamphlet intitul le Foudroyant, qui avait pous leurs
opinions et que l'on supposait,  cette poque, maner directement
de l'Association. Il tait toujours demand, et, soit qu'il ft lu
tout haut  un petit groupe avide ou mdit par un lecteur isol,
la lecture en tait infailliblement suivie d'une conversation
orageuse et de regards trs anims.

Au milieu de son allgresse et de son admiration pour son
capitaine, Hugh reconnut,  ces signes et d'autres encore, l'air
de mystre qui l'avait dj frapp avant d'entrer. Il tait clair
comme le jour qu'il y avait l-dessous quelque projet srieux, et
que les bruyantes rgalades du cabaret cachaient des menes
dangereuses. Peu mu de cette dcouverte, il n'en tait pas moins
satisfait de ses quartiers, et il y serait demeur jusqu'au matin
si son conducteur ne s'tait lev bientt aprs minuit pour
rentrer chez lui. M. Tappertit, ayant suivi l'exemple de
M. Dennis, ne laissa plus  Hugh aucun prtexte de rester. Ils
quittrent donc ensemble la taverne tous les trois, en braillant
une chanson de _Pas de papisme_  faire retentir toute la campagne
de ce vacarme affreux.

Allez, capitaine! cria Hugh lorsqu'ils eurent braill jusqu' en
perdre la respiration. Encore un couplet!

M. Tappertit, sans la moindre rpugnance, recommena; et le trio
continua sa route d'un pas chancelant, bras dessus, bras dessous,
poussant des cris enrags et dfiant le guet avec une grande
valeur. Il est vrai qu'il n'y avait pas  cela une grande bravoure
ni une hardiesse exagre, vu que les watchmen d'alors, n'ayant
pas d'autres titres  leur emploi qu'un ge trs avanc et des
infirmits constates, s'enfermaient d'habitude hermtiquement et
vivement dans leurs gurites aux premiers symptmes de troubles et
n'en sortaient que quand ils avaient disparu. M. Dennis, qui avait
une voix de basse-taille et des poumons d'une puissance
considrable se distinguait particulirement dans ce genre, ce qui
lui fit beaucoup d'honneur auprs de ses deux compagnons.

Quel drle de garon vous tes! dit M. Tappertit. Vous tes
joliment discret et rserv. Pourquoi ne dites-vous jamais votre
profession?

-- Rpondez tout de suite au capitaine, cria Hugh en lui enfonant
son chapeau sur la tte. Pourquoi ne dites-vous jamais votre
profession?

-- J'ai une profession aussi distingue, frre, que n'importe quel
gentleman en Angleterre... une occupation aussi douce que
n'importe quel gentleman peut en dsirer une.

-- Avez-vous fait un apprentissage? demanda M. Tappertit.

-- Non. Gnie naturel, dit M. Dennis. Pas d'apprentissage. a
m'est venu tout seul. Matre Gashford connat ma profession.
Regardez cette main que voici; eh bien! elle a fait plus d'une
besogne avec une propret et une dextrit inconnues auparavant.
Lorsque je regarde cette main, dit M. Dennis en l'agitant en
l'air, et que je me rappelle les lgantes besognes qu'elle a
trousses, je me sens tout  fait mlancolique de penser que je
deviens vieux et faible. Mais voil la vie du monde!

Il poussa un profond soupir en s'abandonnant  ces rflexions,
puis, mettant d'un air distrait ses doigts sur la gorge de Hugh,
et particulirement sous l'oreille gauche comme s'il tudiait le
dveloppement anatomique de cette partie de sa constitution, il
hocha la tte d'une manire consterne et versa de vraies larmes.

Vous tes une espce d'artiste, je suppose... hein? dit
M. Tappertit.

-- Oui, rpliqua Dennis, oui... Je peux m'appeler un artiste... un
ouvrier de fantaisie, l'art embellit la nature; telle est ma
devise.

-- Et comment appelez-vous ceci? dit M. Tappertit en lui prenant
le bton qu'il avait  la main.

-- C'est mon portrait qui est en haut, rpliqua Dennis, le
trouvez-vous ressemblant?

-- Eh! mais... il est un peu trop beau, dit M. Tappertit. Qui l'a
fait? Vous?

-- Moi! repartit Dennis en contemplant avec tendresse son image.
Je voudrais bien avoir ce talent. Cela fut sculpt par un de mes
amis, qui n'existe plus. La veille mme de sa mort, il tailla cela
de mmoire avec son couteau de poche! Je mourrai bravement, dit
mon ami, et mes derniers instants seront consacrs  faire le
portrait de Dennis Voil ce que c'est.

-- Voil une drle d'ide! dit M. Tappertit.

-- Ah! oui, une drle d'ide! rpliqua l'autre en soufflant sur le
nez de son image et le polissant avec le manche de son habit, mais
c'tait aussi un drle de sujet... une espce de bohmien... un
des plus beaux hommes et des mieux dcoupls que vous ayez jamais
vus. Ah! il me dit des choses qui vous feraient joliment
tressaillir, cet ami-l, le matin du jour o il mourut.

-- Vous tiez donc avec lui dans ce moment-le? dit M. Tappertit.

-- Mais, oui, rpondit Dennis avec un regard singulier, j'y tais.
Oh! certainement que j'y tais! Sans moi, il ne serait point parti
pour l'autre monde aussi confortablement de moiti. Je m'tais
trouv avec trois ou quatre membres de sa famille dans les mmes
circonstances. C'taient tous de beaux garons.

-- Ils devaient bien vous aimer, remarqua M, Tappertit en lui
lanant un coup d'oeil oblique.

-- Je ne sais pas s'ils m'aimaient bien, en effet, dit Dennis avec
quelque hsitation, mais ils m'eurent tous auprs d'eux  leur
dcs. Aussi j'ai honte de leur garde-robe. Ce foulard que vous
voyez autour de mon cou appartenait  celui dont je vous parle,
celui qui fit ce portrait.

M Tappertit regarda l'article dsign, et parut se dire en lui-
mme que le dfunt avait sur la toilette des ides particulires,
et qui dans tous les cas, n'taient pas ruineuses. Il n'en fit
cependant pas tout haut la remarque, et laissa son mystrieux
camarade continuer sans interruption.

Cette culotte dit Dennis en frottant ses jambes, cette culotte
mme... elle appartenait  un de mes amis qui a chapp pour
toujours aux tribulations d'ici-bas: cet habit aussi ... j'ai
souvent march derrire cet habit, dans les rues, en me demandant
s'il ne me reviendrait pas quelque jour; cette paire de souliers a
dans une bourre, aux pieds d'un autre individu, devant mes yeux,
une demi-douzaine de fois au moins, et quant  mon chapeau, dit il
en l'tant et le faisant tourner sur son poing, Seigneur Dieu!
quand je pense que j'ai vu ce chapeau monter Holborn sur le sige
d'une voiture de louage... ah! bien des fois, bien des fois!

-- Vous ne voulez pas dire que ceux qui ont port jadis ces objets
soient tous morts, j'espre? dit M. Tappertit, s'loignant un peu
de lui en lui posant cette question.

-- Il n'y en a pas un qui soit en vie, rpliqua Dennis, pas un,
depuis le premier jusqu'au dernier.

Il y avait quelque chose de si lugubre dans cette circonstance, et
qui expliquait d'une manire si trange et si horrible son
habillement fan, dcolor, peut-tre par la terre des tombeaux,
que M. Tappertit annona brusquement qu'il suivait un autre
chemin, et s'arrta tout court pour lui souhaiter le bonsoir de
tout son coeur. Comme ils se trouvaient prs de Old-Bailey[30], et
que M. Dennis se rappela qu'il y avait des porte-clefs dans la
loge du concierge avec lesquels il pourrait passer la nuit 
discuter sur des sujets intressants pour eux tous, sur quelque
point de sa profession, au coin du feu, en vidant le petit verre
de l'amiti, il se spara de ses compagnons sans trop de regret,
et ayant chang une cordiale poigne de main avec Hugh en lui
donnant rendez vous pour le lendemain matin, de bonne heure,  la
Botte, il les laissa poursuivre leur route.

C'est un drle de corps, dit M. Tappertit en observant le chapeau
de feu le cocher de fiacre descendre la rue avec un mouvement
oscillatoire. Je ne peux pas deviner ce qu'il est. Pourquoi donc
n'a t-il pas des culottes de commande comme tout le monde? Qu'est-
ce qui l'empche de porter des habits de vivant?

-- C'est un homme chanceux, capitaine, cria Hugh. Je voudrais bien
avoir des amis tels que les siens.

-- J'espre toujours qu'il ne leur fait pas faire leur testament
pour les assommer ensuite, dit M. Tappertit d'un air soucieux.
Mais allons, les Bouledogues Unis m'attendent. En avant!...
Qu'est-ce que vous avez?

-- Quelque chose que j'avais tout  fait oubli, dit Hugh, qui
venait de tressaillir en entendant une horloge voisine. J'ai
quelqu'un  voir cette nuit... Il faut que je retourne tout de
suite sur mes pas. Tandis que nous tions l  boire et  chanter,
a m'tait sorti de la tte. C'est bien heureux que je me le sois
rappel.

M. Tappertit le regarda comme s'il et t sur le point d'exprimer
quelques reproches majestueux au sujet de cet acte de dsertion;
mais la prcipitation de Hugh montrant clairement que l'affaire
tait pressante, il lui fit grce de ses observations, et lui
accorda la permission de partir sur-le-champ, faveur prcieuse que
l'autre reconnut par un grand clat de rire.

Bonne nuit, capitaine! cria-t-il. Je suis  vous  la vie  la
mort, souvenez-vous-en.

-- Adieu! dit M. Tappertit en agitant sa main. Hardiesse et
vigilance!

-- Pas de papisme, capitaine! rugit Hugh.

-- Plutt voir l'Angleterre dans le sang! cria son terrible chef.

Sur quoi Hugh applaudit, toujours en riant aux clats, et se mit 
courir comme un lvrier.

Cet homme fera honneur  mon corps, dit Simon en tournant sur son
talon d'un air pensif. Et voyons un peu. Dans un changement de
socit, qui est invitable, si nous nous soulevons et que nous
remportions la victoire, quand la fille du serrurier sera  moi,
il faudra me dbarrasser de Miggs d'une manire quelconque, ou un
soir, pendant mon absence, elle empoisonnera la bouilloire  th.
Il pourrait pouser Miggs dans un moment d'ivresse. Oui, c'est a.
Je vais en prendre note.




CHAPITRE XL.


Songeant fort peu au plan d'heureux tablissement dont venait
d'accoucher pour lui la fconde cervelle de son prvoyant
capitaine, Hugh ne s'arrta pas avant que les gants de Saint-
Dunstan eussent frapp l'heure au-dessus de sa tte. Alors il fit
jouer avec une grande vigueur la poigne d'une pompe qui se
trouvait prs de l; et, fourrant sa tte sous le robinet, il se
mit  prendre une bonne douche, laissant l'eau tomber en cascade
de chacun de ses cheveux vierges du peigne; et quand il fut tremp
jusqu' la ceinture, considrablement rafrachi d'esprit et de
corps par cette ablution, et presque dgris pour le moment, il se
scha du mieux qu'il put; puis il franchit la chausse, et fit
manoeuvrer le marteau de la porte de Middle-Temple.

Le portier de nuit regarda d'un oeil revche  travers un petit
guichet du portail et cria: Qui vive? Salut auquel Hugh
rpondit: Ami! en lui disant de se dpcher de lui ouvrir.

Nous ne vendons pas de bire ici, cria l'homme; qu'est-ce que
vous voulez?

-- Entrer, rpliqua Hugh, et il donna un grand coup de pied dans
la porte.

-- Pour aller o?

--  Paper-Buildings.

-- Chez qui?

-- Sir John Chester. Et il accentua chacune de ses rponses d'un
nouveau coup de pied.

Aprs avoir un peu grogn, le portier lui ouvrit la porte, et Hugh
passa, mais non sans subir une inspection srieuse.

Qui? vous? rendre visite  sir John,  cette heure de nuit! dit
l'homme.

-- Oui! dit Hugh. Moi! eh bien quoi?

-- Mais il faut que je vous accompagne et que je vois si vous y
allez, car je ne le crois pas.

-- Venez donc alors.

L'examinant d'un regard souponneux, l'homme, avec une clef et une
lanterne, marcha  son ct et le suivit jusqu' la porte de sir
John Chester. Le coup de marteau qu'y donna Hugh retentit au
travers du sombre escalier comme l'appel d'un fantme, et fit
trembler le ple lumignon dans la lampe assoupie.

Croyez-vous maintenant qu'il dsire me voir? dit Hugh.

Avant que l'homme et eu le temps de rpondre, on entendit un pas
 l'intrieur, une lumire apparut, et sir John, en robe de
chambre et en pantoufles, ouvrit la porte.

Je vous demande pardon, sir John, dit le portier en tant son
chapeau. Voici un jeune homme qui prtend avoir  vous parler. Ce
n'est gure l'heure des visites. J'ai cru prudent de
l'accompagner.

-- Ah! ah! cria sir John en relevant les sourcils. C'est vous,
messager? Entrez. C'est bien, mon ami. Je loue grandement votre
prudence. Merci. Dieu vous bnisse! Bonne nuit.

De se voir lou, remerci, honor d'un: Dieu vous bnisse! et
congdi avec les mots: Bonne nuit! par un gentleman qui avait
un sir devant son nom, et qui signait M. P.[31], par-dessus le
march, c'tait quelque chose pour un portier. Il se retira trs
humblement et avec force saluts. Sir John suivit dans son cabinet
de toilette son visiteur attard, et, se plaant dans sa bergre
devant le feu, aprs l'avoir drange pour mieux le voir debout
devant lui, le chapeau  la main, prs de la porte, il le regarda
de la tte aux pieds.

C'tait bien ce vieillard au visage toujours calme et agrable;
c'tait son teint fleuri, clair, et tout  fait juvnile; le mme
sourire; la prcision et l'lgance habituelles de sa toilette;
les dents blanches et bien ranges; ses manires composes et
paisibles; chaque chose comme elle avait accoutum d'tre: nulles
marques de l'ge ni des passions, ni envie, ni haine, ni
mcontentement: tout tranquille et serein; cela faisait plaisir 
voir.

Il signait M. P., mais comment cela? Eh mais, voici comment.
C'tait une orgueilleuse famille, plus orgueilleuse, en vrit,
qu'opulente. Il avait couru le risque d'tre arrt pour dettes,
d'avoir affaire aux baillifs[32] et de tter de la prison, d'une
prison vulgaire, ouverte aux petites gens qui ne jouissent que de
petits revenus. Les gentlemen des maisons les plus anciennes n'ont
pas de privilge qui les exempte de si cruelles lois; il faut pour
cela qu'ils appartiennent  une grande maison[33], la seule qui
confre ce privilge: alors c'est diffrent. Un orgueilleux
personnage de sa race trouva moyen de l'envoyer au parlement. Il
offrit, non pas de payer ses dettes, mais de le laisser siger
pour un bourg dvou jusqu' ce que son propre fils et atteint sa
majorit: c'tait toujours vingt ans de bon, s'il vivait jusque-
l. Cela valait un bill d'insolvabilit reconnue, et c'tait
infiniment plus distingu. Voil comme sir John Chester devint un
membre du parlement.

Mais pourquoi, sir John? Rien de si simple, de si ais. Que l'pe
royale vous touche, et la transformation est accomplie. John
Chester, esquire, M. P., parut  la cour; il y alla porter une
adresse au chef de l'tat,  la tte d'une dputation. Des
manires si lgantes, tant de grce dans le maintien, une
conversation si aise, ne pouvaient passer inaperues. Monsieur
tait trop commun pour un pareil mrite. Un homme si
gentlemanesque aurait d... mais la fortune est si capricieuse...
natre duc: prcisment comme quelques ducs auraient d natre
gens de rien. Il plut au roi, s'agenouilla chrysalide et se releva
papillon. Voil comment John Chester, esquire, fut fait chevalier
et devint sir John.

Je croyais, quand vous m'avez laiss ce soir, mon estimable
connaissance, dit sir John aprs un silence assez long, que vous
aviez l'intention de revenir plus tt que cela?

-- Je l'avais en effet, matre.

-- Et c'est comme cela que vous avez tenu parole? riposta
M. Chester en jetant les yeux sur sa montre. Est-ce l ce que vous
voulez dire?

Au lieu de rpliquer, Hugh s'appuya sur son autre jambe, fit
passer son chapeau dans son autre main, regarda le parquet, le
mur, le plafond, et enfin sir John lui-mme. Devant l'agrable
figure de son hte, il baissa de nouveau ses yeux, et les fixa sur
le parquet.

Et comment avez-vous employ votre temps? dit sir John en
croisant ses jambes avec indolence; o avez-vous t? Quel mal
avez-vous fait?

-- Pas de mal du tout, matre, grommela Hugh d'un air humble. Je
n'ai fait que ce que vous m'avez ordonn.

-- Ce que je _quoi_? rpliqua sir John.

-- Eh bien alors, dit Hugh avec embarras, ce que vous m'avez
conseill, ce que vous m'avez dit que je devais ou que je pouvais
faire, ou que vous feriez vous-mme si vous tiez  ma place. Ne
soyez donc pas si svre avec moi, matre.

Quelque chose comme une expression de triomphe,  la vue du
parfait contrle qu'il avait tabli sur ce rude instrument, parut
un instant dans les traits du chevalier; mais cela s'vanouit
aussitt qu'il commena de rpondre, en se taillant les ongles:

Lorsque vous dites que je vous ai ordonn, mon bon garon, cela
implique que je vous ai charg de faire quelque chose pour moi...
quelque chose que je dsirais vous faire faire... quelque chose de
relatif  mes desseins particuliers... vous comprenez? Or, je n'ai
pas besoin, j'en suis sr, d'insister sur l'extrme absurdit
d'une telle ide, encore qu'elle ne soit nullement intentionnelle.
Ainsi, veuillez (et ici il tourna ses yeux vers lui) faire plus
d'attention  ce que vous dites. Vous y penserez, n'est-ce pas?

-- Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, dit Hugh. Je ne
sais que dire. Vous me tenez de si court!

-- On vous tiendra de beaucoup plus court, mon bon ami,
d'infiniment plus court, un de ces jours; vous pouvez y compter,
rpliqua son patron avec calme.  propos, au lieu de m'tonner que
vous ayez t si long  venir, je devrais plutt m'tonner que
vous soyez venu. Qu'est-ce que vous me voulez?

-- Vous savez, matre, dit Hugh, que je ne pouvais pas lire
l'affiche que j'avais trouve, et que, supposant que c'tait
quelque chose d'extraordinaire  la faon dont c'tait envelopp,
je l'apportai ici.

-- Et ne pouviez-vous demander  tout autre que moi de vous la
lire, ours mal lch? dit sir John.

-- Je n'avais personne  qui confier un secret, matre. Depuis que
Barnab Rudge a disparu pour tout de bon, et il y a cinq ans de
cela, je n'ai caus qu'avec vous seul.

-- Vous m'avez fait un grand honneur, certainement.

-- Mes alles et venues, matre, pendant tout ce temps, lorsqu'il
y avait quelque chose  vous dire, se sont rptes, parce que je
savais que vous seriez en colre contre moi si je restais 
l'cart, dit Hugh, lchant ses paroles  l'tourdie, aprs un
silence plein d'embarras, et parce que je dsirais faire mon
possible pour vous plaire, afin de ne pas vous avoir contre moi.
Voil! c'est la vraie raison pour laquelle je suis venu cette
nuit. Vous le savez bien, matre; j'en suis sr.

-- Vous tes un finaud, rpliqua sir John en fixant sur lui ses
yeux, et vous avez deux faces sous votre capuchon, tout aussi bien
que les plus russ. Ne m'avez-vous pas donn, ce soir, dans cette
chambre, un tout autre motif? ne m'avez-vous pas dit que vous en
vouliez  quelqu'un qui vous a tmoign du mpris dernirement, et
qui, en toute circonstance, vous a malmen; qui vous a trait
plutt comme un chien que comme un homme, son semblable?

-- Bien sr, je vous ai donn ce motif! cria Hugh en s'emportant,
ainsi que l'autre l'avait prvu; je vous l'ai dit, et je vous le
rpte, je ferai n'importe quoi pour tirer vengeance de lui;
n'importe quoi. Et quand vous m'avez dit que lui et les
catholiques souffriraient de la part de ceux qui se sont runis
sous cette affiche, je vous ai dclar que je voulais tre l'un
d'eux, leur chef ft-il le diable en personne. Eh bien! je suis
l'un d'eux,  prsent. Voyez si je suis homme de parole, et si on
peut compter sur moi. Il est possible que je n'aie pas beaucoup de
tte, matre, mais j'ai assez de tte pour me souvenir de ceux qui
ont des torts avec moi. Vous verrez, il verra, et cent autres
verront si j'en rabattrai rien quand le moment sera venu. Ce n'est
rien de m'entendre, il faut me voir mordre. J'en connais d'aucuns
pour qui il vaudrait mieux avoir un lion sauvage au milieu d'eux
que moi, quand je serai dchan. Oh oui! cela vaudrait mieux pour
eux.

Le chevalier le regarda avec un sourire beaucoup plus significatif
qu' l'ordinaire; et, lui montrant la vieille armoire, il le
suivit des yeux, tandis que Hugh remplissait un verre et le vidait
d'un trait. M. Chester, derrire le dos de son hte, sourit d'une
faon encore plus significative.

Vous tes d'une humeur tapageuse, mon ami, dit-il lorsque Hugh se
fut retourn de son ct.

-- Moi? non, matre! cria Hugh. Je ne dis pas la moiti de ce que
je pense. Je ne sais pas m'exprimer. Je n'ai pas ce don. Il y en a
assez qui parlent parmi nous; moi, je serai un de ceux qui
agissent.

-- Ah! vous avez donc rejoint ces gaillards-l? dit sir John de
l'air de la plus profonde indiffrence.

-- Oui; je suis all  la maison que vous m'aviez dsigne, et je
me suis fait inscrire comme recrue. Il y avait l un autre homme
nomm Dennis.

-- Dennis, ah! oui, cria sir John en riant. Oui, oui, encore un
joli garon, je crois.

-- Un fameux luron, matre, un camarade selon mon coeur, et
joliment chaud sur l'affaire en question; chaud comme braise.

-- Je l'ai entendu dire, rpliqua sir John ngligemment. Vous
n'avez pas eu l'occasion d'apprendre quel est son mtier, n'est-ce
pas?

-- Il n'a pas voulu nous le dire, cria Hugh. Il en fait mystre.

-- Ah! ah! dit sir John en riant; un trange caprice; il y a des
gens qui ont cette faiblesse-l. Vous le saurez un jour, je vous
le jure.

-- Nous sommes des intimes dj, dit Hugh.

-- C'est tout  fait naturel! Et vous avez bu ensemble, hein?
poursuivit sir John. Vous ne m'avez pas dit, je crois, o vous
tes alls de compagnie en sortant de chez lord Georges?

Hugh ne le lui avait pas dit, et n'avait pas song  le lui dire;
mais il le lui conta; et cette demande ayant t suivie d'une
longue file de questions, il rapporta tout ce qui s'tait pass,
soit  l'intrieur soit  l'extrieur, l'espce de gens qu'il
avait vus, leur nombre, leurs sentiments, leur conversation, leurs
esprances et leurs intentions apparentes. Son interrogatoire fut
dirig avec tant d'art, qu'il croyait donner tous ces
renseignements de lui-mme, et non se les laisser arracher; et,
grce,  l'habile mange de sir John, il en tait tellement
convaincu que, lorsqu'il le vit biller enfin et se plaindre
d'tre excessivement fatigu, Hugh lui fit des excuses  sa
manire, de l'avoir tenu l si longtemps  couter son bavardage.

L, maintenant, allez-vous-en, dit sir John en tenant d'une main
la porte ouverte. Vous avez fait de la jolie besogne ce soir. Je
vous avais dit de ne pas faire cela. Vous pouvez vous mettre dans
l'embarras. Mais vous voulez absolument une occasion de vous
venger de votre orgueilleux ami Haredale, et pour y russir vous
risqueriez n'importe quoi, je suppose?

-- Oui, certes, riposta Hugh en s'arrtant au moment o il sortait
et regardant en arrire; mais qu'est-ce que je risque? Qu'est-ce
que j'ai  perdre, matre? des amis, un mnage? je m'en moque pas
mal; je n'en ai pas, ainsi qu'est-ce que a me fait? Donnez-moi
une bonne bagarre; laissez-moi rgler de vieux comptes dans une
meute hardie o il y aura des hommes pour me soutenir; et aprs
a, faites de moi ce que vous voudrez. Au bout du foss la
culbute.

-- Qu'avez-vous fait de ce papier? dit sir John.

-- Je l'ai sur moi, matre.

-- Jetez-le  terre en vous en allant; il vaut mieux ne pas garder
de ces choses-l sur soi.

Hugh fit un signe de tte affirmatif, et tant son bonnet de l'air
le plus respectueux qu'il put prendre, il s'loigna.

Sir John, ayant mis le verrou  la porte derrire son visiteur,
revint  son cabinet de toilette, se rassit encore une fois devant
le feu, qu'il contempla longtemps dans une mditation srieuse.

Cela va bien, dit-il enfin avec un sourire, et promet merveilles.
Voyons un peu. Mes parents et moi, qui sommes les plus chauds
protestants du monde, nous souhaitons tout le mal possible  la
cause des catholiques romains; et quant  Saville, qui a prsent
le bill en leur faveur, j'ai contre lui en outre une objection
personnelle: mais, comme chacun de nous fait de sa propre personne
le premier article de son _credo_, nous ne nous commettrons pas en
nous joignant  un fou fieff, tel que l'est indubitablement ce
Gordon. Seulement je peux fomenter en secret les troubles qu'il
occasionne, et me servir dans ce but d'un aussi bon instrument que
le sauvage ami qui sort de chez moi, c'est une chose utile pour
favoriser nos vues relles. Je puis encore exprimer dans toutes
les conjonctures convenables, en termes modrs et polis, une
dsapprobation de ses actes, bien que nous soyons d'accord avec
lui en principe: c'est le moyen infaillible de nous faire une
rputation de gens honntes et droits dans nos desseins,
rputation qui ne peut manquer de nous tre infiniment
avantageuse, et de nous lever  quelque importance politique.
Trs bien. Voil pour le ct public de cette affaire. Quant aux
considrations prives, j'avoue que, si ces vagabonds faisaient
quelque meute (ce qui ne semble pas impossible), et qu'ils
infligeassent quelque petit chtiment  Haredale, comme tant un
des membres les plus actifs de la secte, cela me serait
extrmement agrable, et m'amuserait outre mesure. Trs bien
encore! et mme peut-tre mieux!

Quand il en fut l, il prit une prise de tabac, puis commenant 
se dshabiller tout doucement, il rsuma ses mditations en disant
avec un sourire:

Je crains, oui, je crains excessivement que mon ami ne marche un
peu bien vite sur les traces de sa mre. Son intimit avec
M. Dennis est de mauvais augure. Mais je ne doute pas qu'il n'et
toujours fini par l. Si je lui prte le secours de ma main, la
seule diffrence, c'est qu'il boira peut-tre, au total, un peu
moins de gallons, ou de poinons, ou de muids en cette vie qu'il
n'en aurait bu autrement. Cela ne me regarde pas, et c'est
d'ailleurs une affaire de mince importance!

L-dessus il prit une autre prise de tabac, et alla se coucher.




CHAPITRE XLI.


De l'atelier de la Clef d'Or s'chappait un tintement si joyeux et
de si bonne humeur, qu'il donnait naturellement  penser que celui
qui faisait une musique si agrable devait travailler gaiement et
de bon coeur. N'ayez pas peur qu'un homme qui manie seulement le
marteau pour accomplir une tche ennuyeuse et monotone tire jamais
des sons si guillerets de l'acier et du fer Il fallait pour cela
un compre gazouillant, bien portant, franc et honnte,
bienveillant pour tout le monde, un vrai Roger Bontemps. Il et
t chaudronnier, qu'il et battu ses chaudrons en cadence. Eut-il
t sur le sige de quelque chariot sautant sur le pav avec une
cargaison de barres de fer, qu'il et tir bien sr de leurs
cahots quelque harmonie imprvue.

Tink, tink, tink. C'tait clair comme une sonnette d'argent et
cela se faisait entendre  chaque pause des bruits plus pres de
la rue, comme si cela disait Il ne m'en chaut; rien ne me
contrarie, je suis rsolu  tre heureux. Les femmes grondaient,
les enfants piaillaient, les lourdes charrettes passaient avec un
sourd tapage, d'horribles cris sortaient des poumons des
colporteurs, et toujours cela refrappait, pas plus haut, pas plus
bas, pas plus fort, pas plus doucement, sans chercher  s'imposer
un brin  l'attention publique, pour se ddommager d'avoir t
domin par des sons plus bruyants. Tink, tink, tink, tink, tink.
C'tait une personnification parfaite d'une petite voix d'enfant
vierge de tout rhume, de tout embarras dans la gorge, de tout
enrouement ou de toute autre incommodit. Les pitons
ralentissaient leur pas, et taient disposs  s'arrter auprs;
les voisins, qui s'taient levs le matin avec le spleen,
sentaient la bonne humeur se glisser en eux lorsqu'ils entendaient
ce tink, tink l, et petit  petit ils devenaient tout gaillards,
les mres faisaient danser leurs poupons  ce tintement, et
toujours ce magique tink, tink, tink s'chappait joyeux de
l'atelier de la Clef d'Or.

Il n'y avait que le serrurier pour pouvoir faire pareille musique!
Un rayon de soleil, brillant  travers la fentre sans croise et
rompant l'obscurit du sombre atelier par une large plaque de
lumire, tombait en plein sur lui, comme attir par son coeur
chaleureux. Il tait l, debout  son enclume, sa figure toute
rayonnante d'exercice et d'allgresse, ses manches retrousses, sa
perruque en arrire de son front luisant; c'tait bien l'homme le
plus  son aise, le plus libre, le plus heureux du monde entier.
Auprs de lui se tenait assis un chat au poil lisse, faisant son
ronron, clignant des yeux au grand jour, et s'abandonnant de temps
en temps  un assoupissement paresseux, comme par excs de
confort. Tobie[34] regardait son matre du bout d'un banc plac tout
prs de l; Tobie n'est tout entier qu'un radieux sourire de la
tte aux pieds, depuis sa frimousse en terre cuite, brun marron,
jusqu'aux boucles rissoles de ses souliers. Ses serrures elles-
mmes, suspendues autour de la boutique, avaient jusque dans leur
rouille quelque chose de jovial, et ressemblaient  ces gentlemen
goutteux, de gaillarde nature, disposs  plaisanter de leurs
infirmits. Rien de maussade, rien de svre dans toute cette
scne. Je suis sr que dans cette collection de clefs
innombrables, il n'y en avait pas une qui se ft prte  ouvrir
les coffres-forts d'un avare, ou une porte de prison. Quant  des
caves pleines de bire et de vin, des chambres avec un bon feu,
des livres intressants, une causerie piquante, et des clats de
rire rjouissants,  la bonne heure, les clefs se trouvaient l
sur leur terrain; mais des lieux de mfiance, de cruaut et de
contrainte, elles les auraient laisss ferms bel et bien pour
jamais,  quatre tours.

Tink, tink, tink. Le serrurier fit enfin une pause et essuya son
front. Le silence rveilla le chat, qui, sautant doucement  bas,
rampa vers la porte, et y guetta avec des yeux de tigre un oiseau
dans sa cage  une fentre d'en face. Gabriel leva Tobie jusqu'
ses lvres et but une bonne gorge.

Alors, comme il tait tout droit, sa tte rejete en arrire, sa
corpulente poitrine en saillie, on aurait vu que la partie
infrieure de l'habillement de Gabriel appartenait au costume
militaire. Si l'on avait en outre regard le mur, on y et
observ, suspendus  leurs diffrentes chevilles, un chapeau 
plumet, un sabre, un ceinturon, un habit ronge; et tout homme,
pour peu qu'il ft vers en pareilles matires, aurait reconnu 
leur faon et  leur patron ces divers objets pour l'uniforme de
sergent des volontaires royaux de Londres oriental.

Lorsqu'il eut vid son cruchon, et qu'il l'eut replac sur le banc
d'o Tobie lui avait souri auparavant, le serrurier regarda ces
articles d'un oeil de jubilation, et, en penchant la tte un peu
de ct, comme s'il et voulu les runir sous le mme rayon
visuel, il dit, appuy sur son marteau:

Un temps fut, je m'en souviens, que le plaisir de porter un habit
de cette couleur m'aurait presque rendu fou, et, si tout autre que
mon pre et voulu plaisanter mon enthousiasme, comme j'aurais
jet feu et flamme! Et pourtant j'ai fait l une grande folie
certainement!

-- Ah! soupira Mme Varden, qui tait entre sans tre aperue,
certainement c'est une folie. Un homme de votre ge, Varden, faire
des btises pareilles!

-- Eh mais, quelle drle de femme vous faites, Marthe! dit le
serrurier, qui se retourna en souriant.

-- Certainement, rpliqua Mme Varden avec une gravit extrme.
Sans doute je suis trs drle en effet. Je sais cela, Varden,
merci.

-- Je veux dire... commena le serrurier.

-- Oui, dit la femme, je sais ce que vous voulez dire. Vous parlez
assez clairement pour vous faire comprendre, Varden. C'est bien de
la bont de votre part que de vous mettre ainsi  ma porte.

-- L! Marthe, rpliqua le serrurier; ne vous fchez donc pas pour
rien. Je veux dire qu'il est fort trange que vous me reprochiez
cet enrlement volontaire, lorsqu'on ne le fait que pour vous
dfendre, vous et toutes les autres femmes, notre foyer domestique
et celui de tout le monde, en cas de besoin.

-- C'est le fait d'un mauvais chrtien, cria Mme Varden en hochant
la tte.

-- D'un mauvais chrtien! dit le serrurier. Eh mais, le diable...

Mme Varden regarda le plafond, comme si elle se ft attendue que
la consquence immdiate de cette profanation serait de faire
dgringoler par le plafond le lit  quatre montants du second
tage, avec le beau salon du premier; mais aucun jugement visible
ne s'tant accompli, elle poussa un grand soupir, et pria son
mari, avec l'accent de la rsignation, de continuer, et de ne pas
se gner pour blasphmer; qu'il savait combien elle aimait cela.

Le serrurier parut un moment dispos  lui faire ce plaisir; mais
il se ravisa  propos, et lui rpondit doucement:

Dame aussi! pourquoi, au nom du ciel, dites-vous que c'est le
fait d'un mauvais chrtien? Lequel serait plus chrtien, Marthe,
de rester tranquilles et de laisser saccager nos maisons par une
arme ennemie, ou de nous lever comme des hommes pour la mettre en
fuite? Ne serais-je pas une belle espce de chrtien, si j'allais
me cacher dans un coin de ma chemine pour regarder de l une
bande de sauvages en moustaches emporter Dolly, ou vous peut-
tre?

Quand il dit: Ou vous peut-tre, Mme Varden, malgr qu'elle en
et, ne put s'empcher de sourire. Il y avait dans cette ide une
manire de compliment.

J'avoue que, si les choses en taient l... dit-elle avec un
sourire modeste.

-- Si les choses en taient l! rpta le serrurier. Mais c'est ce
que vous verriez arriver tout de suite. Miggs elle-mme y
passerait. Quelque ngrillon, jouant du tambour de basque, avec un
grand turban sur la tte, viendrait essayer de l'emporter, et, 
moins que le joueur de tambour de basque ne ft  l'preuve des
coups de pied et des gratignures, c'est ma conviction qu'il en
serait le mauvais marchand. Ha! ha! ha! Je plaindrais le joueur de
tambour de basque. Je ne lui conseille pas de s'y frotter, le
pauvre garon. Et ici le serrurier se mit  rire de si bon coeur,
que les larmes lui en vinrent aux yeux, au grand scandale de
Mme Varden, qui pensait que le rapt d'une protestante aussi
solide, d'une personne aussi estimable dans sa vie prive que
Miggs, et par un ngre encore, un vil paen, tait une
circonstance trop choquante et trop effroyable pour qu'on y
songet sans frmir.

Le tableau que Gabriel venait d'esquisser menaait d'avoir des
consquences srieuses, et il en aurait eu sans aucun doute, si
par bonheur, en ce moment, un lger pas n'et franchi le seuil, et
si Dolly, s'lanant dans la boutique, n'eut jet ses bras autour
du cou de son vieux pre qu'elle tenait troitement serr.

La voil donc enfin! cria Gabriel. Quelle bonne mine vous avez,
Doll! et comme vous venez tard, ma chrie!

Quelle bonne mine elle avait? Bonne mine? Je crois bien; il et
puis tous les adjectifs logieux du dictionnaire, qu'il n'aurait
pas encore assez lou sa fille. O donc vit-on jamais dans le
monde entier une petite minette si potele, si friponne, si
avenante, si ptillante, si sduisante, si ravissante, si
blouissante, si enivrante que Dolly! Ne me parlez pas de la Dolly
d'il y a cinq ans, c'est bien autre chose aujourd'hui! Combien de
carrossiers, de selliers, d'bnistes et de garons passs matres
dans d'autres arts utiles, qui avaient abandonn leurs pres,
leurs mres, leurs soeurs, leurs frres, et, ce qui est au-dessus
de tout cela, leurs cousines, pour l'amour d'elle! Combien de
gentlemen inconnus, qu'on supposait nantis d'immenses fortunes,
sinon de titres ... qui guettaient Miggs au coin de la rue aprs
la brune, pour engager cette fille incorruptible, en la tentant
par des guines d'or,  remettre  sa jeune matresse des offres
de mariage sous le sceau d'un billet doux! Combien de pres
inconsolables, ngociants aiss, avaient fait visite au serrurier
pour le mme motif, et lui avaient racont de lugubres histoires
domestiques, comme quoi leurs fils, perdant l'apptit, en taient
venus  s'enfermer dans d'obscures chambres  coucher, ou bien 
errer dans des faubourgs solitaires avec de ples figures, et tout
cela parce que Dolly Varden tait aussi cruelle que jolie! Que de
jeunes gens, qui avaient montr  une poque antrieure une
sagesse exemplaire, s'taient ports soudain pour le mme motif 
des extravagances inexcusables, comme d'arracher les marteaux des
portes et de culbuter les gurites des watchmen rhumatisants!
Combien avait-elle recrut pour le service du roi, tant sur terre
que sur mer, en rduisant au dsespoir les sujets de Sa Majest
qui s'taient amourachs d'elle, entre dix-huit et vingt-cinq ans!
Combien de jeunes demoiselles avaient publiquement dclar, les
larmes aux yeux, qu'elle tait beaucoup trop petite, trop grande,
trop hardie, trop froide, trop forte, trop mince, trop blonde,
trop brune, trop n'importe quoi, mais pas belle! Combien de
vieilles dames, dans leurs conciliabules, avaient remerci le ciel
de ce que leurs filles ne lui ressemblaient pas, et avaient
exprim le souhait qu'il ne lui arrivt rien de fcheux, quoique
bien persuades qu'elle ne tournerait pas bien, et avaient fini
par dire qu'elle avait un air effront qui ne leur avait jamais
plu, et qu'au demeurant ce n'tait qu'une mystification parfaite
et une bvue de la foule!

Et avec tout cela, Dolly Varden tait si capricieuse et si
difficile, qu'elle tait encore Dolly Varden, avec tous ses
sourires, et ses fossettes, et son joli minois, ne se souciant pas
plus des cinquante ou soixante jeunes gens dont le coeur se
brisait du dsir de l'pouser, que si c'eussent t autant
d'hutres contraries dans leurs amours qui fussent l, l'caille
bante,  exhaler leurs peines de coeur.

Dolly embrassa son pre, comme nous l'avons dj dit, et, aprs
avoir embrass aussi sa mre, elle les accompagna tous deux dans
la petite salle  manger o la nappe tait dj mise pour le
dner, et o Mlle Miggs, un tantinet plus roide et plus raboteuse
que jamais, l'accueillit avec une contraction hystrique de sa
bouche qu'elle croyait un sourire.

Aux mains de cette jeune vierge, Dolly confia son chapeau et sa
robe de promenade (le tout d'un got terriblement artificieux,
plein de mauvaises intentions), et alors elle dit avec un rire qui
balana la musique du serrurier:

Avec quel plaisir je reviens toujours  la maison!

-- Et quel plaisir c'est toujours pour nous, Doll, dit son pre,
en relevant en arrire les cheveux noirs qui voilaient ses yeux
tincelants, de vous revoir  la maison! Donnez-moi un baiser.

Ah! s'il y avait eu l quelque malheureux du sexe masculin pour
voir le baiser que Dolly lui donna! mais il n'y en avait pas, Dieu
merci!

Je n'aime pas que vous restiez  la Garenne, dit le serrurier. Je
ne peux point supporter de ne plus vous avoir sous mes yeux. Et
quelles nouvelles de l-bas, Doll?

-- Quelles nouvelles de l-bas? Je pense que vous les savez dj,
rpondit sa fille. Oh! oui, vous les savez, j'en suis sre.

-- Vrai? cria le serrurier; qu'est-ce qu'il y a donc?

-- Allons, allons, dit Dolly, vous le savez bien. Mais dites-moi
donc un peu, pourquoi M. Haredale... oh! comme il est redevenu
morose et brusque, en vrit!... est parti de la Garenne depuis
quelques jours, et pourquoi il est en voyage (nous ne savons qu'il
est en voyage que par ses lettres) sans dire seulement  sa nice
o, ni pourquoi, ni comment?

-- Je parie que Mlle Emma ne demande pas  le savoir, rpliqua le
serrurier.

-- Je n'en sais rien, dit Dolly; mais moi je le demande,  tout
prix. Dites-le-moi. D'o vient qu'il est si mystrieux? et qu'est-
ce que cette histoire de fantme, que personne ne doit raconter 
Mlle Emma, et qui semble se rattacher au dpart de son oncle? Ah!
je vois que vous le savez, car vous devenez tout rouge.

-- Ce que signifie cette histoire ou ce qu'elle est au fond, ou le
rapport qu'elle a avec son dpart, je ne le sais pas plus que
vous, ma chre, rpliqua le serrurier, sinon que c'est quelque
frayeur folle du petit Salomon, qui ne signifie rien du tout, je
suppose. Quant au voyage de M. Haredale, il va, selon ce que je
crois...

-- Oui, dit Dolly.

-- Selon ce que je crois, reprit le serrurier en lui pinant la
joue...  ses affaires, Doll. Quelles sont ses affaires? c'est une
tout autre question. Vous n'avez qu' lire Barbe-Bleue, et vous ne
serez pas si curieuse, enfant gte; cela ne vous regarde pas plus
que moi, voil ce qu'il y a de sr; et voici le dner, qui est
beaucoup plus intressant.

En dpit de l'apparition du dner, Dolly se serait rvolte contre
cette faon cavalire d'carter la question, si,  la mention
faite de Barbe-Bleue, Mme Varden n'tait intervenue, protestant
que sa conscience ne lui permettait pas d'entendre l,
tranquillement assise, recommander  sa fille de lire les
aventures d'un Turc et d'un musulman, bien moins encore d'un faux
Turc, comme l'tait dans son ide ce potentat. Elle soutint que,
dans des temps aussi agits, aussi redoutables que ceux o l'on
vivait, il serait beaucoup plus utile  Dolly de prendre une
souscription rgulire au Foudroyant; qu'elle aurait au moins
l'occasion d'y lire mot pour mot les discours de lord Georges
Gordon; et ces discours lui offriraient beaucoup plus de confort
et de consolation que ne pourraient, lui en procurer cent
cinquante Barbes-Bleues. Elle en appela, pour appuyer cette
proposition,  Mlle Miggs, qui servait alors  table. Celle-ci dit
que le calme d'esprit qu'elle avait retir de la lecture de cet
crit en gnral, mais en particulier d'un article de la semaine
dernire, positivement la dernire, et intitul: La Grande-
Bretagne noye dans le sang, surpassait en vrit toute croyance.
Elle ajouta que le mme morceau avait produit sur l'esprit d'une
soeur  elle, marie et domicilie cour du Lion d'Or, numro
vingt-sept, deuxime cordon de sonnette au montant de la porte 
main droite, un effet si rconfortant, que, dans le dlicat tat
de sant o elle se trouvait, puisqu'elle attendait un surcrot 
sa petite famille, elle tait tombe en attaque de nerfs  la
lecture dudit article, et n'avait depuis parl en son dlire que
de l'inquisition,  la grande dification de son mari et de ses
amis. Mlle Miggs ne craignit pas de dire qu'elle recommandait 
tous ceux dont les coeurs taient endurcis d'entendre eux-mmes
lord Georges, qu'elle louait d'abord pour son ferme
protestantisme, puis pour son gnie oratoire, puis pour ses yeux,
puis pour son nez, puis pour ses jambes, et finalement pour
l'ensemble de sa personne, qu'elle considrait comme faite pour
honorer une statue modle de prince ou d'ange; sentiment auquel
Mme Varden souscrivit pleinement.

Mme Varden profita de la circonstance pour regarder sur le dessus
de la chemine une bote peinte, imitant une maison btie en
briques trs rouges, avec un toit jaune, surmont d'une vraie
chemine par laquelle les souscripteurs volontaires faisaient
couler leur argent, leur or, ou leurs sous, dans la salle 
manger; et sur la porte, l'imitation d'une plaque de cuivre o se
lisaient trs bien ces deux mots: Association Protestante; et en
la regardant, elle dclara que c'tait pour elle une source de
poignante affliction de penser que jamais Varden n'avait, de tout
son avoir, fait couler la moindre chose dans ce temple, sauf une
fois, en secret, comme elle l'avait dcouvert plus tard, deux
fragments de pipe, profanation dont elle souhaitait qu'on ne le
rendt pas responsable, au jour du rglement des comptes. Elle
remarqua ensuite, elle tait peine de le dire, que Dolly ne se
montrait gure moins retardataire dans ses contributions, aimant
mieux  ce qu'il semblait, acheter des rubans et de semblables
babioles, qu'encourager la grande cause, soumise alors  de si
accablantes tribulations. Elle la suppliait donc (car pour son
pre, elle craignait bien qu'il ne ft incorrigible), elle la
suppliait de ne point mpriser, mais d'imiter au contraire le
brillant exemple de Miggs, qui jetait ses gages pour ainsi dire 
la figure du pape, au risque de lui casser le nez avec son
trimestre.

Oh! mame, dit Miggs, ne parlez pas de a. Je n'ai pas
l'intention, mame, que personne le sache. Des sacrifices comme
ceux que je puis faire sont le denier de la veuve. C'est tout ce
que j'ai, cria Miggs en fondant en larmes, car chez elle les
larmes ne venaient jamais par degrs, mais j'en suis rcompense
d'une autre manire, j'en suis bien rcompense.

C'tait compltement vrai, quoique peut-tre pas tout  fait de la
manire que Miggs voulait le dire. Comme elle ne manquait jamais
de consommer ses sacrifices gnreux sous les yeux et dans la
tirelire de Mme Varden, cela lui valait de si nombreux cadeaux de
bonnets, de robes et autres articles de toilette, que, au total,
la maison en briques rouges tait sans doute le meilleur placement
qu'elle pt trouver pour son petit capital, cette maison lui
rendant un intrt de sept ou de huit pour cent en argent, et de
cinquante au moins en rputation personnelle et en estime.

Vous n'avez pas besoin de pleurer, Miggs, dit Mme Varden elle-
mme en larmes. Vous n'avez pas besoin d'en tre toute honteuse,
quoique vous ayez en cela le malheur de faire comme votre pauvre
matresse.

Miggs,  cette remarque, hurla d'une faon particulirement
lugubre, en disant qu'elle savait bien que matre Varden la
hassait, que c'tait une terrible chose que de vivre en
condition, pour tre entre l'enclume et le marteau, sans pouvoir
plaire  tout le monde, que c'tait une chose dont elle ne pouvait
supporter la pense, que de semer la zizanie, et que ses
sentiments lui dfendaient de jouer ce rle plus longtemps, que si
c'tait le dsir du bourgeois de se sparer d'elle, il valait
mieux se sparer tout de suite, qu'elle ne souhaitait qu'une
chose, c'tait qu'il en ft plus heureux; car elle ne lui voulait
que du bien, et ne demandait pas mieux qu'il trouvt quelqu'un qui
pt convenir  son caractre. Ce serait une dure preuve,
continua-t-elle, de se sparer d'une si bonne matresse; mais elle
tait capable d'accepter n'importe quelle souffrance quand sa
conscience lui disait qu'elle tait dans le droit chemin, et
c'tait l ce qui lui donnait le courage de se rsigner  son
sort. Elle ne pensait pas, ajouta-t-elle, qu'elle survct
longtemps  ces sparations; mais puisqu'on la hassait et qu'on
ne la voyait qu'avec dplaisir, peut-tre sa mort, et aussi
prompte que possible, tait-elle ce qu'il y avait de mieux 
souhaiter pour tout le monde. Arrive  cette navrante conclusion,
Mlle Miggs rpandit encore des larmes, et sanglota comme une
Madeleine.

Pouvez-vous supporter cela, Varden? dit sa femme d'une voix
solennelle, en posant son couteau et sa fourchette.

-- Ma foi! pas trop bien, ma chre, rpliqua le serrurier; mais je
fais tout ce que je peux pour garder mon sang-froid.

-- Qu'il n'y ait pas de mots  mon sujet, mame, soupira Miggs.
Mieux vaut que nous nous sparions. Je ne voudrais pas rester...
oh! misricorde divine!... et causer des divisions. Non, pas mme
pour une mine d'or par an, ou pour une rente de th sucr.

De crainte que le lecteur ne soit en peine de dcouvrir le motif
de la profonde motion de Mlle Miggs, nous pouvons en apart lui
confier tout bas que, comme elle tait toujours aux coutes, elle
avait entendu, au moment o Gabriel et sa femme conversaient
ensemble, la plaisanterie du serrurier relative  ce ngrillon qui
jouait du tambour de basque; elle n'avait pu retenir l'explosion
des sentiments de dpit que ce sarcasme avait veills dans son
beau sein, et voil ce qui l'avait fait clater comme nous venons
de voir. Les choses tant arrives alors  une crise, le
serrurier, selon sa coutume, par amour pour la paix et la
tranquillit, commena  mettre les pouces.

Qu'avez-vous  pleurer, ma fille? dit-il. De quoi s'agit-il? qui
est-ce qui vous dit qu'on vous hait? moi! je ne vous hais pas; je
ne hais personne. Schez vos yeux, devenez de meilleure humeur, au
nom du ciel, et ne nous rendons pas malheureux tous tant que nous
sommes: il sera toujours assez tt.

Les puissances confdres, jugeant d'une bonne tactique de
considrer ces paroles comme une excuse suffisante de l'ennemi
commun et comme un aveu de ses torts, schrent leurs yeux et
prirent la chose en bonne part. Mlle Miggs fit remarquer qu'elle
ne voulait de mal  personne, pas mme  son plus grand ennemi, et
qu'elle l'aimait d'autant plus au contraire qu'il lui infligeait
une perscution plus cruelle. Mme Varden approuva hautement cet
esprit de douceur et de clmence, et dclara incidemment, comme si
c'et t une des clauses du trait de paix, que Dolly
l'accompagnerait ce soir mme  la succursale de l'Association
sigeant  Clerkenwell. Ce fut l un exemple extraordinaire de sa
grande prudence et de sa politique. Il y avait bien longtemps
qu'elle visait  ce rsultat, et, comme elle souponnait
secrtement que le serrurier (toujours hardi lorsqu'il tait
question de sa fille) ne manquerait pas d'y faire des objections,
si elle avait tant soutenu Mlle Miggs tout  l'heure, c'tait pour
le prendre  son dsavantage. La manoeuvre russit  souhait.
Gabriel se contenta de faire une grimace, et, pour ne pas
s'attirer une seconde scne comme celle de tout  l'heure, il
n'osa pas dire un seul mot.

Miggs y gagna de Mme Varden une robe et de Dolly une demi-
couronne, pour la rcompenser de s'tre minemment distingue dans
le sentier de la vertu et de la saintet. Mme Varden, selon sa
coutume, exprima l'espoir que ce qui venait de se passer serait
pour Varden une leon qui lui apprendrait  tenir une plus
gnreuse conduite  l'avenir.

Le dner s'tant refroidi, et personne n'ayant gagn beaucoup
d'apptit durant cette scne, on continua le repas, comme dit
Mme Varden, en chrtiens.

La grande parade des volontaires royaux de Londres oriental devait
avoir lieu dans l'aprs-midi; le serrurier ne travailla donc pas
davantage, mais il s'assit  son aise, la pipe  la bouche et son
bras autour de la taille de sa jolie fille, regardant de temps en
temps Mme Varden d'un air aimable, et ne montrant du sommet de sa
tte  la plante de ses pieds qu'une surface souriante de bonne
humeur. Et bien sr, lorsque vint l'heure de revtir son uniforme,
et que Dolly, se suspendant autour de lui avec toute sorte de
poses gracieuses et des plus sduisantes, l'aida  se boutonner, 
se boucler,  se brosser et  entrer dans l'un des habits les plus
justes qu'ait jamais faits tailleur en ce monde, c'tait bien le
plus orgueilleux pre de toute l'Angleterre.

Ah! la bonne pice! dit le serrurier  Mme Varden, qui tait
debout  l'admirer les bras croiss (car, aprs tout, elle tait
un peu fire de son martial poux), tandis que Miggs lui tendait
le chapeau et le sabre  longueur de bras, comme si elle et
craint que ce dernier ne passt de son chef au travers du corps de
quelqu'un; mais, Doll, ma chre, n'pouse jamais un soldat.

Dolly ne demanda pas pourquoi, ni ne dit mot; mais elle baissa
bien bas la tte pour attacher le ceinturon.

Je ne porte jamais cet uniforme, dit l'honnte Gabriel, que je ne
pense au pauvre Joe Willet. J'aimais Joe; il a toujours t mon
favori. Pauvre Joe!... Tudieu, ma fille, ne me serre donc pas si
fort!

Dolly se mit  rire; mais ce n'tait pas son rire habituel;
c'tait le plus trange petit rire du monde. Et elle pencha la
tte encore plus bas.

Pauvre Joe! reprit le serrurier en marmottant ces mots entre ses
dents; j'ai toujours regrett qu'il ne ft pas venu me trouver.
J'aurais rtabli le bon accord entre eux, s'il tait venu. Ah! le
vieux John s'est bien tromp dans sa manire de traiter ce
garon... oh! oui, firement tromp... Aurez-vous bientt attach
mon ceinturon, ma chre?

Il fallait que ce ceinturon ft mal fait! il venait encore de se
dtacher, et le voil qui tranait  terre. Dolly fut oblige de
s'agenouiller et de recommencer de plus belle.

Qu'est-ce que vous avez besoin de parler du jeune Willet, Varden?
dit sa femme en fronant le sourcil; est-ce que vous ne pourriez
pas nous parler de quelque chose de plus intressant?

Mlle Miggs fit un grand reniflement qui avait le mme sens.

Allons! Marthe, cria le serrurier; ne soyons pas trop svres 
son gard. Si ce garon est mort, soyons du moins affectueux pour
sa mmoire.

-- Un fugitif et un vagabond! dit Mme Varden.

Mlle Miggs exprima comme auparavant qu'elle partageait l'avis de
sa matresse.

Un fugitif, ma chre, mais non pas un vagabond, rpliqua
doucement le serrurier. Il se conduisait bien, Joe, toujours bien,
et c'tait un beau et brave garon. Ne l'appelez pas un vagabond,
Marthe.

Mme Varden toussa... et Miggs fit de mme.

Et qui a bien fait tout ce qu'il a pu pour gagner votre estime,
Marthe, je vous en rponds, ajouta le serrurier en souriant et en
se caressant le menton. Ah! oui; il a bien fait ce qu'il a pu. Un
soir, il me semble que c'est hier, il me suivit  la porte du
Maypole, et me pria de ne pas dire qu'on le traitait chez lui
comme un petit garon... de ne pas le dire ici,  la maison,
c'tait comme cela qu'il l'entendait; quoique sur le moment, je
m'en souviens, je ne l'eusse pas compris. Et comment va
Mlle Dolly, monsieur? me disait-il, poursuivit le serrurier, en
rvant avec tristesse. Ah! pauvre Joe!

-- Bon, je vous avertis, moi, cria Miggs. Oh! misricorde divine!

-- Eh bien! qu'est-ce qu'il vous prend? dit Gabriel en se
retournant vivement vers la servante.

-- Eh mais, est-ce que ne voil pas Mlle Dolly, dit Miggs, en se
baissant pour regarder sa jeune matresse en face, qui verse un
torrent de larmes? Oh, mame! oh, monsieur! vraiment a me retourne
au point, cria l'impressionnable camriste en pressant son ct de
sa main pour arrter les palpitations de son coeur, que vous me
feriez tomber morte, rien qu'en me touchant du bout d'une plume.

Le serrurier, aprs un coup d'oeil  Mlle Miggs, comme s'il et
souhait qu'on lui apportt une plume tout de suite, jeta des yeux
effars sur Dolly, qui s'enfuyait, suivie de cette jeune femme
pleine de sympathie; puis, se tournant vers son pouse, il
balbutia: Dolly serait-elle malade? Est-ce que c'est moi qui lui
ai fait quelque chose? Est-ce que c'est ma faute?

-- Votre faute! cria Mme Varden d'un air de reproche. L! vous
auriez mieux fait de vous dpcher de partir.

-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? dit le pauvre Gabriel. Il avait
t convenu que jamais le nom de M. douard en serait prononc, je
n'ai pas parl de lui; est-ce que j'en ai parl?

Mme Varden rpliqua purement et simplement qu'elle perdait
patience, et s'lana aprs les deux autres. L'infortun serrurier
attacha son ceinturon, ceignit son sabre, mit son chapeau et
sortit.

Je ne suis pas bien ferr sur l'exercice, dit-il  voix basse,
mais je me tirerai encore mieux d'affaire de cette besogne-l que
de celle-ci. Chaque homme est venu au monde pour quelque chose;
mon dpartement semble tre de faire pleurer toutes les femmes
sans le vouloir. C'est un peu fort!

Mais il n'avait pas encore atteint le bout de la rue qu'il avait
dj oubli cet incident. Il continua son chemin avec une figure
rayonnante, faisant un signe de tte en passant devant chaque
voisin, et rpandant autour de lui ses salutations amicales comme
une douce pluie de printemps.




CHAPITRE XLII.


Les volontaires royaux de Londres oriental offrirent ce jour-l un
brillant spectacle: forms en lignes, en carrs, en cercles, en
triangles et mille autres figures, avec leurs tambours battants et
leurs drapeaux flottants, ils excutrent un nombre immense
d'volutions compliques, et le sergent Varden ne fut pas des
derniers  s'y faire remarquer. Aprs avoir dploy au plus haut
point leur prouesse militaire dans ces scnes guerrires, ils
marchrent au pas, dans un ordre blouissant, vers Chelsea Bun-
House, et se rgalrent jusqu' la nuit dans les tavernes
adjacentes. Puis, au son du tambour, ils reformrent leurs rangs,
et retournrent, parmi les vivats des sujets de Sa Majest, au
lieu d'o ils taient venus.

Cette marche vers le logis fut quelque peu retarde par la
conduite peu militaire de certains caporaux, gentlemen d'habitudes
tranquilles dans la vie prive, mais excitables au dehors. Ils
cassrent  coups de baonnette les vitres de plusieurs fentres,
et mirent le commandant en chef dans l'imprieuse ncessit de les
placer sous la garde d'une forte escouade, avec laquelle ils se
battirent par intervalles tout le long du chemin. Voil pourquoi
notre serrurier n'atteignit pas son domicile avant neuf heures.
Une voiture de louage attendait prs de la porte; et, au moment o
il entrait, M. Haredale, passant la tte  la portire, l'appela
par son nom.

Voil une vue qui peut gurir les ophtalmies, monsieur, dit le
serrurier en s'avanant vers ce gentleman. Je regrette que vous ne
soyez pas entr, plutt que d'attendre ici.

-- Il n'y a personne chez vous,  ce qu'il parat, rpondit
M. Haredale; je dsire d'ailleurs que nous ayons un entretien
aussi particulier que possible.

-- Hum! marmotta le serrurier en jetant un regard autour de la
maison. Parties avec Simon Tappertit, sans doute pour aller 
cette prcieuse succursale!

M. Haredale l'invita  monter dans la voiture, et, s'il n'tait
pas fatigu ou trop press de rentrer au logis,  faire une petite
promenade avec lui pour pouvoir causer un peu ensemble. Gabriel y
consentit avec plaisir, et le cocher, montant sur son sige, lana
les chevaux.

Varden, dit M. Haredale aprs une pause d'une minute, vous serez
stupfait en apprenant la mission dont je me suis charg; elle
vous paratra bien trange.

-- Je ne doute pas qu'elle ne soit raisonnable, monsieur, et fort
sense, rpliqua le serrurier; sans cela, vous ne vous en seriez
pas charg. Ne faites-vous que de revenir  la ville, monsieur?

-- Il n'y a qu'une demi-heure que je suis  Londres.

-- Vous n'apportez pas de nouvelles de Barnab ni de sa mre? dit
le serrurier d'un air inquiet. Ah! vous n'avez pas besoin de
secouer la tte, monsieur. C'tait une chasse aux oies sauvages.
Je m'en suis bien dout ds l'origine. Vous aviez puis tous les
moyens raisonnables de les dcouvrir lorsqu'ils sont partis. Et,
aprs un si long temps, il n'y avait gure d'esprance de
recommencer vos recherches avec succs.

-- Mais o sont-ils? rpliqua M. Haredale avec impatience O
peuvent-ils tre? Ils ne peuvent pas tre sous terre.

-- Dieu le sait, rpondit le serrurier. Il y en a plus d'un, que
j'ai connus il y a cinq ans encore, qui sont couchs maintenant
sous le gazon. Et le monde est si grandi. C'est une tentative sans
espoir, monsieur, croyez-moi. Nous devons laisser la dcouverte de
ce mystre, ainsi que de tous les autres, au temps, au hasard, au
bon plaisir du ciel.

-- Varden, mon excellent garon, dit M. Haredale, j'ai, dans mon
anxit prsente, une envie dmesure de poursuivre mes
recherches. Ce n'est pas un pur caprice; ce ne sont pas mes
anciens souhaits, mes anciens dsirs accidentellement rveills;
c'est un dessein ardent, solennel. Toutes mes penses, tous mes
rves, tendent  le fixer davantage en mon esprit. Je n'ai de
repos ni jour ni nuit; ni paix ni trve; je suis obsd.

Il y avait une si grande altration dans l'accent habituel de sa
voix, et ses manires dnotaient une motion si forte, que
Gabriel, plein d'tonnement, ne put que rester assis,  le
regarder dans l'ombre, pour chercher  deviner l'expression de sa
figure.

Ne me demandez pas d'explication, continua M. Haredale. Si je
vous en donnais, vous me croiriez victime de quelque hallucination
hideuse. Il suffit que la chose soit telle qu'elle est, et que je
ne puisse pas, non, je ne le peux pas, reposer tranquillement dans
mon lit, sans faire des choses qui vous paratront
incomprhensibles.

-- Depuis quand, monsieur, dit le serrurier aprs une pause, avez-
vous prouv cette pnible sensation?

M. Haredale hsita quelques instants, puis il rpliqua: Depuis la
nuit de l'orage. Bref, depuis le dix-neuf mars dernier.

Comme s'il et craint que Varden n'exprimt de la surprise, ou
qu'il ne voult discuter avec lui, il se hta de poursuivre:

Vous pensez, je le sais, que je suis en proie  quelque illusion.
Peut-tre le suis-je. Mais elle n'a rien de morbide en tous cas;
c'est un acte de mon esprit dans son tat le plus sain, et
raisonnant sur des faits trs rels. Vous vous rappelez que
Mme Rudge a laiss son mobilier dans la maison qu'elle occupait.
Depuis son dpart, cette maison a t ferme par mes ordres, sauf
une fois ou deux la semaine qu'une vieille voisine y fait sa
visite pour faire la chasse aux rats. C'est l que je vais en ce
moment.

-- Dans quel but? demanda le serrurier.

-- Pour y passer la nuit, rpliqua-t-il, et pas seulement cette
nuit, mais bien d'autres. C'est un secret que je vous confie en
cas d'vnement inattendu. Vous ne viendrez me trouver que s'il y
avait ncessit pressante; depuis la brune jusqu'au grand jour, je
serai l. Emma, votre fille et les autres, me supposent hors de
Londres, comme je l'tais encore il n'y a pas plus d'une heure. Ne
les dtrompez pas. Voil la mission  laquelle je me suis dvou.
Je sais que je peux me fier  vous, et je compte que vous ne me
questionnerez pas davantage, quant  prsent!

Puis M. Haredale, comme pour changer de sujet, ramena le serrurier
confondu  la soire du voleur de grand chemin qu'il avait
rencontr au Maypole, au vol commis sur M. douard Chester,  la
nouvelle apparition de cet homme chez Mme Rudge, et  toutes les
circonstances tranges qui avaient encore eu lieu aprs. Il lui
fit ngligemment des questions sur la taille de cet homme, sur sa
figure, sur toute sa personne; il lui demanda s'il ressemblait 
quelqu'un qu'il et jamais vu...  Hugh, par exemple, ou  quelque
autre de sa connaissance... et il lui fit beaucoup d'autres
questions de ce genre, que le serrurier considra comme des sujets
imagins pour distraire son attention et donner le change  son
tonnement. Aussi y rpondit-il un peu en l'air.

Enfin ils arrivrent au coin de la rue o tait la maison.
M. Haredale descendit et renvoya la voiture. Si vous voulez voir
comme je suis bien log, dit-il en se retournant vers le serrurier
avec un sombre sourire, vous le pouvez.

Gabriel, pour qui toutes les merveilles passes n'taient rien en
comparaison de celle-ci, le suivit en silence le long de l'troit
trottoir. Ils atteignirent la porte; M. Haredale l'ouvrit
doucement avec une clef qu'il avait sur lui, et la referma lorsque
Varden fut entr. Ils se trouvrent dans l'obscurit la plus
complte.

Ils parvinrent  ttons dans la pice du rez-de-chausse.

L, M. Haredale battit le briquet et alluma une bougie de poche
qu'il avait apporte  cette intention. Ce fut alors qu' la
lumire qui l'clairait en plein, le serrurier vit pour la
premire fois combien il tait hagard, ple et chang; combien il
tait extnu, amaigri; combien tout son extrieur rpondait
parfaitement  tout ce qu'il avait dit de si trange durant leur
course. C'tait un mouvement assez naturel chez Gabriel, aprs
tout ce qu'il avait entendu, que d'observer curieusement
l'expression de ses yeux. Elle tait pleine de calme et de bon
sens... au point, en vrit, que, se sentant honteux de ses
soupons passagers, il baissa ses propres yeux lorsque M. Haredale
regarda vers lui, de crainte qu'ils ne trahissent sa pense.

Voulez-vous parcourir la maison? dit M. Haredale en jetant un
coup d'oeil sur la fentre, dont les volets peu solides taient
ferms et assujettis. Parlez bas.

Il et t difficile de parler autrement, tant ce lieu inspirait
de terreur. Gabriel chuchota: Oui, et suivit en haut
M. Haredale.

Chaque chose tait prcisment comme ils l'avaient vue la dernire
fois; il y rgnait une odeur de renferm provenant de ce que l'air
frais n'y pntrait jamais, et une obscurit pesante, comme si un
long emprisonnement et rendu le silence lui-mme plus lugubre
encore. Les grossires tentures des lits et des fentres avaient
commenc  tomber de vtust; la poussire gisait paisse sur
leurs plis en lambeaux; l'humidit s'tait fait un passage 
travers le plafond, les murs et le plancher. Le parquet craquait
sous leurs pieds, comme s'il se rvoltait contre les pas
inaccoutums de quelques intrus; d'agiles araignes, paralyses
par l'clat de la bougie, suspendaient le mouvement de leurs cent
pattes sur la muraille, ou se laissaient choir  terre comme des
choses inanimes; le ver rongeur, dans les poutres, faisait
retentir son tic-tac funbre, et l'on entendait derrire la
boiserie le remue-mnage des rats et des souris qui dcampaient.

En considrant cet ameublement dlabr, ils s'tonnrent tous deux
de la vivacit d'images avec laquelle il leur reprsenta ceux 
qui il avait appartenu et qui s'en servaient autrefois pour leurs
usages familiers. Grip semblait tre encore perch sur la chaise 
dossier lev: Barnab s'accroupit encore dans son ancien coin
favori, prs du feu; la mre reprendre sa place habituelle pour le
surveiller comme jadis. Mme lorsqu'ils pouvaient sparer dans
leur esprit ces objets visibles des fantmes disparus, ces
fantmes se drobaient seulement  leur vue, mais ils restaient
prs d'eux encore: car ils semblaient les guetter du fond des
cabinets ou de derrire les portes, prts  sortir de l soudain
pour les interpeller de leurs voix bien connues.

Ils descendirent l'escalier et revinrent dans la pice qu'ils
avaient quitte quelques instants avant. M. Haredale dboucla son
pe et la mit sur la table avec une paire de pistolets de poche;
puis il dit au serrurier qu'il allait l'clairer jusqu' la porte.

Savez-vous que vous avez pris l un poste qui n'est pas gai du
tout, monsieur? dit Gabriel, qui s'en allait  contrecoeur. Est-ce
que vous ne voulez personne pour partager votre veille?

Il secoua la tte et manifesta si positivement son dsir d'tre
seul, que Gabriel ne put insister. Un moment aprs le serrurier
tait dans la rue, d'o il vit la lumire voyager une seconde fois
en haut; elle ne tarda pas  revenir dans la chambre basse et  y
briller  travers les fentes des volets.

Si jamais homme fut cruellement embarrass et inquiet, ce fut le
serrurier ce soir-l. Mme lorsqu'il se vit confortablement assis
au coin de son propre foyer, ayant devant lui Mme Varden en bonnet
de nuit et en camisole, et  ct de lui Dolly (dans le dshabill
le plus assassin) frisant ses cheveux et souriant comme si elle
n'et jamais pleur de sa vie et qu'elle ne dt pleurer jamais...
mme alors avec Tobie  son coude et sa pipe  sa bouche, et Miggs
(mais a, a ne compte pas) s'endormant par derrire, il ne put
carter sa profonde surprise et sa vive inquitude. Il en fut de
mme dans ses rves... il y voyait encore M. Haredale, hagard,
rong par les soucis, coutant dans la maison dserte le moindre
bruit, le moindre mouvement,  la lueur de la bougie qui brillait
 travers les fentes, jusqu' ce que le jour vnt la faire plir
et mettre un terme  sa veille solitaire.

FIN DU PREMIER VOLUME.




[1] Table commune des officiers de tous grades.

[2] Allusion au coq qui se fait entendre dans le premier acte
du drame de Shakespeare.

[3] Clbre avocat irlandais, de l'poque antrieure 
l'Union.

[4] Point de dpart officiel des bornes militaires, comme 
Paris la cathdrale de Notre-Dame.

[5] Arbre de mai, communment appel autrefois un mai.

[6] Gardes du corps de la reine.

[7] Diminutif de Joseph.

[8] L'auberge situe  la moiti de la route.

[9] Diminutif de Dorothy.

[10] Quartier de Londres.

[11] C'est pour ainsi dire, l'cole de droit et le Palais de
Justice runis.

[12]   Londres.

[13]   Mlange de bire, de liqueurs spiritueuses et de sucre,
le tout chaud  l'aide d'un fer brlant (webstar).

[14]   Diminutif d'Edward.

[15]   Colonne leve en souvenir du fameux incendie de 1666

[16]   Profit pcuniaire, souvent matriel, plus ou moins licite
et recherch avec avidit. [Note du correcteur]

[17]   Jeu de quatre personnes avec quarante cartes.

[18]   Qui concerne la mmoire. [Note du correcteur]

[19]   Sorte de conseiller municipal  vie.

[20]   Ou catshup, liqueur extraite de champignons, de toma-
tes, et qui sert de sauce.

[21] Partie d'une clture qui peut s'ouvrir ou se dplacer.
[Note du correcteur]

[22] Miggs se sert ici d'une ellipse mystique; c'est le vase
d'lection subalterne.

[23] Trame, en 1605, par les catholiques, dans le but de
faire prir par une explosion Jacques Ier roi d'Angleterre, sa
famille et tout le Parlement.

[24] Gardes de corps  cheval.

[25] Citation biblique, souvenir des prches o allait Miggs.

[26] Abrviation d'lisabeth.

[27] Diminutif de Georges.

[28] Enrlement maritime forc.

[29] Prison de Londres.

[30] Prison.

[31] Initiales de Member of Parliament.

[32] Ceux qui excutent les prises de corps.

[33] The house, la maison. C'est le nom qu'on donne  la
chambre des Communes.

[34] Le fameux cruchon de M. Varden.









End of Project Gutenberg's Barnab Rudge, Tome I, by Charles Dickens

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electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

