The Project Gutenberg EBook of O va la monde?, by Walther Rathenau

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Title: O va la monde?
       Considrations philosophiques sur l'organisation sociale de demain

Author: Walther Rathenau

Translator: S. Janklvitch

Release Date: May 11, 2007 [EBook #21413]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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WALTHER RATHENAU

OU VA LE MONDE?

CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES SUR L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN

TRADUCTION FRANAISE ET AVANT-PROPOS

DE

S. JANKLVITCH

PAYOT & CIE, PARIS

106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1922

Tous droits rservs




TABLE DES MATIRES


AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
INTRODUCTION
Le but
Le chemin
  I.--Le chemin de l'conomie
 II.--Le chemin de la morale
III.--Le chemin de la volont




AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR


Depuis que cet ouvrage a t traduit, Walther Rathenau est mort,
assassin en pleine activit, payant ainsi de sa vie l'audace de ses
ides et sa volont persvrante d'en poursuivre la ralisation dans le
cadre de la Rpublique allemande.

Dis-moi quels sont tes _ennemis_, et je te dirai qui tu es,
pourrait-on,  son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si,
pendant sa vie, il tait parfois permis de se demander quel tait le
fond de sa pense et quelles taient ses vritables intentions, le geste
homicide, accompli par ordre par quelques sicaires ractionnaires, ne
laisse plus le moindre doute  cet gard.

Ce geste a class Rathenau parmi les adversaires les plus dcids de
l'ancien rgime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les
fautes de ce rgime qui ont surtout contribu  plonger l'Allemagne et,
avec elle, l'Europe entire dans le chaos et le dsordre qui, si on n'y
porte immdiatement remde, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes
dont les consquences seront encore plus terribles.

L'Allemagne, d'aprs Rathenau, dans l'tat o l'a laisse la guerre et
qui n'tait  son avis qu'une consquence logique de son tat
d'avant-guerre, avait besoin d'tre reconstruite de fond en comble,
mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se
faire qu'en fonction de la reconstruction gnrale de l'Europe, et mme
du monde entier, la guerre ayant montr que, sous des dehors en
apparence diffrents, tous les pays, toutes les nations souffraient des
mmes maux, prsentaient les mmes vices et les mmes faiblesses.

Avant la guerre, les Allemands taient fiers de ce qu'ils appelaient
leur esprit d'organisation et considraient avec mpris les autres
peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux,
n'auraient pas encore dpass la phase de l'individualisme. Ceux-ci, 
leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation
n'tait qu'une organisation de caserne, une organisation fonde sur la
soumission passive et aveugle, et vantaient les mrites de l'initiative
individuelle et de l'esprit d'improvisation.

La guerre est venue rvler aux uns et aux autres qu'ils avaient
galement tort et raison  la fois. Elle a montr, d'une part, que dans
la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit
d'improvisation ne peuvent engendrer que le gchis et le dsordre et,
d'autre part, que l'organisation  l'allemande n'tait qu'une
organisation de surface, reposant sur une hirarchie de classes, voire
de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde
mconnaissance des intrts de la collectivit et de ceux des
gnrations futures.

Le mrite de Rathenau consiste  n'avoir pas attendu la fin, ni mme
l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de
l'organisation allemande, pour dclarer qu'entre cette soi-disant
organisation et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y
avait gure de diffrence, que l'une et l'autre taient galement
dangereuses pour la paix du monde, galement pernicieuses pour le
patrimoine spirituel de l'humanit, parce que l'une et l'autre se
trouvaient au service de la mme cause: le capitalisme, dans sa forme la
plus volue et, en mme temps, la plus inhumaine,  laquelle Rathenau
lui-mme a donn le nom de mcanisation.

Ds 1910, c'est--dire  une poque o, selon sa propre expression, sa
voix se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances,
il avait commenc  exposer ses ides, fruit d'une profonde mditation
et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois,
dou d'une vaste culture, plac  la tte d'une des plus grandes
affaires de son pays (l'_Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft_),  la
fois homme de pense et d'action, Rathenau se trouvait dans une
situation exceptionnellement favorable pour juger  sa valeur le systme
capitaliste, pour en reconnatre les avantages et les mrites et en
dnoncer les excs et les prils, pour indiquer enfin ou, tout au
moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-l, de
conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci.

Tout en soumettant le capitalisme  une critique pntrante, tout en en
faisant ressortir sans mnagements tous les vices et tous les abus, tout
en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour
quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misre hrditaires
pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donn son adhsion  aucune
doctrine conomique et sociale dfinie,  la doctrine socialiste moins
qu' toute autre.  ses yeux, le capitalisme est une phase ncessaire
dans l'volution de l'humanit, et il subsistera tant qu'il restera
encore un seul coin de la plante inexplor, une seule force de la
nature indompte et inutilise. Le capitalisme est le seul systme
pouvant et devant permettre  l'homme d'affirmer sa matrise de plus en
plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est,
dans son essence mme, un systme foncirement humain. Mais s'il affecte
les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'tre un
facteur de solidarit entre les peuples, il les oppose les uns aux
autres dans une hostilit permanente; si, au lieu d'tendre ses
bienfaits  tous les fils d'un mme peuple, il cre non seulement des
classes, mais de vritables castes ennemies, incapables de se comprendre
les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme
comme tel, mais  la fausse direction que des gnrations successives
lui ont imprim, en considrant comme un but ce qui n'tait qu'un moyen.
Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destin  affranchir l'homme de la
fatalit naturelle et sociale,  mettre  la disposition de chacun une
quantit de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens
le plus large et le plus profond du mot.

Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus
ncessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus
effrne, des millions et encore des millions d'hommes vous  un
travail d'esclaves qui ne suffit mme pas toujours  leur assurer leur
pain quotidien,  ct de quelques milliers d'individus monopolisant
tous les biens de la terre. Nous voyons la rpartition des matires
premires, la production d'objets fabriqus et manufacturs s'effectuer
au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de
l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et
vritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication
d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne rpondant le plus souvent 
aucune utilit,  provoquer des besoins artificiels,  favoriser la
passion du faux luxe,  satisfaire le mauvais got par la camelote et
l'article de bazar. Gchis, dsordre, gaspillage de forces et de
richesses: voil ce qui caractrise le capitalisme contemporain qui,
pour se maintenir, n'a trouv rien de mieux que de crer dans chaque
pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des
riches et le peuple des pauvres, spars par un foss infranchissable,
mais tous deux galement attachs au ct purement matriel de la vie,
galement mcaniss.

Nous engageons le lecteur  lire attentivement les pages pres et
mordantes que Rathenau consacre  la critique du capitalisme moderne.
C'est un rquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne
le sent inspir par aucune haine ou passion de parti.

Les solutions pratiques prconises par Rathenau comme remde  l'tat
de choses qu'il vient d'analyser se rsument en un seul mot:
organisation; organisation de la rpartition des matires premires,
organisation de la production, organisation de la consommation, au sein
de ce qu'il appelle l'tat populaire, dont il cherche  baucher la
forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa
partie ngative, et il ne pouvait d'ailleurs en tre autrement, car
Rathenau n'tait rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de
possder la panace infaillible, propre  transformer du jour au
lendemain notre pauvre monde malade en un sjour paradisiaque. Il a
saisi la premire occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact
avec la vie relle, d'intervenir activement dans les affaires de son
pays, et il est  prsumer que si la mort n'tait pas venue mettre fin
brutalement  cette activit  peine commence, l'exprience acquise lui
aurait permis de prciser ses ides sur ce que devait tre cette
nouvelle Allemagne, moralement et socialement rgnre, qu'il rvait
comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse.

S. J.




INTRODUCTION


I

Ce livre traite de choses matrielles, mais au nom de l'esprit. S'il
parle de travail, de ncessit et de gain, de biens, de droits et de
puissance, d'organisation technique, conomique et politique, il ne pose
ni n'apprcie ces notions  titre de valeurs finales.

Il est juste de demander si ce ne sont pas plutt la pauvret, le
besoin, le souci et l'injustice qui dlivrent les forces les plus
profondes de l'homme, affranchissent l'me et font descendre sur la
terre le royaume des cieux. Et il est loisible de rpondre que, loin de
s'opposer  la libert de croyance et au pouvoir de changement de
l'homme, on doit plutt encourager l'une et favoriser l'autre, que le
froid de la misre fltrit tous les germes, que la croissance et
l'panouissment ont besoin de chaleur et de lumire. Mais ni cette
question, ni cette rponse ne sont formules ici. L'esprit ne se laisse
entraner ni  appuyer et  soutenir ce qui existe, ni  provoquer des
dsirs et  crer des conditions: sa force est assez grande pour lui
permettre  tout moment de raliser l'accord entre l'organisation et
l'organisateur. Mais ce rapport-l est univoque, comme l'est celui qui
existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions
d'existence; chaque nouvel esprit se cre son monde  lui, et chacune
de ses volutions se manifeste par un nouvel essor de la vie.

Ce n'est pas la revendication qui prcde l'essor. Celui-ci est annonc
par une sorte de message, qui implique dj un commencement de
ralisation. Mais ce message, loin d'tre une rverie prophtique,
rsulte de la pntration des conditions matrielles par la certitude de
la loi morale.

Ce n'est donc pas se livrer  des discussions oiseuses, c'est plutt
s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se dtourner
momentanment de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger
son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes
extrieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent
expliquer et dcrire l'un par l'autre. Notre poque, qui attache tant
d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel
qu'il est inscrit dans son propre coeur; et lorsque, se jouant et se
livrant  des distractions qui n'impliquent aucune responsabilit, elle
dirige parfois sa pense vers l'avenir, elle en arrive, par un
renversement des soucis et des mcontentements quotidiens,  crer des
utopies mcaniques qui, animes par la baguette magique de la technique,
transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de
maigres dimanches.

O notre poque puise-t-elle encore le courage de parler de
dveloppement, d'avenir et de fins, d'orienter la moiti de son activit
vers ce qui n'existe pas encore, de songer  la postrit, d'inventer
des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse
pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas o
elle se trouve et ne veut pas savoir o elle va. C'est pourquoi les
meilleurs succombent  la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux
qui laissent le doute, la lassitude et le dsespoir envahir leur pense,
qui prtendent jouir du prsent et renoncent au plus beau de leurs
privilges: l'inquitude.

D'autres se tournent vers la foi dogmatique prime et se rclament de
ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi  l'aide
d'institutions, de preuves, en usant tour  tour de bont, de colre, de
promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment,
car la religion de l'homme ne disparatra jamais; mais leur pense est
errone, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse
imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de
la foi consiste en ce qu'elle cre elle-mme son objet, avec une
assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond
 l'ensemble des forces cratrices d'une poque. Mais la foi dogmatique
a dpri par la faute de ses suprmes autorits, trop faibles pour
l'imposer au monde d'une manire exclusive, mais assez fortes pour,
pendant des sicles, la protger,  l'aide de verres fums, contre
l'action des rayons de la vie. Le jour o on lui a violemment arrach
ces verres, la foi a expir.

Inventer des dieux, provoquer des prsages, ordonner des sacrements:
rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose
l'existence, au plus profond de notre tre, de forces capables de crer
de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais
l'interprtation humaine ne russira  remplacer par des notions morales
la vieille base faite de miracles palpables; les convictions
transcendantes survivent toujours dans notre coeur, mais elles exigent
une nouvelle langue, de nouvelles reprsentations et un clairage
nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la
plus  l'abri du monde extrieur, sont loin d'tre vides; lorsque nous
consentons  y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de
l'infini, du ct divin de la cration, l'annonce de la vocation de
notre me et de nos forces supra-intellectuelles, le mystre du royaume
spirituel.

Nous avons trait de ces choses dans notre livre: _Zur Mechanik des
Geistes_. Ici nous ne prendrons en considration qu'un des principes
formuls dans cet ouvrage,  savoir que toutes nos actions et
aspirations d'ici-bas ne sont lgitimes et justifies que dans la mesure
o elles contribuent au dveloppement et  l'affermissement de son
rgne.


II

Ce livre s'attaque au coeur mme du socialisme dogmatique. Celui-ci est
le produit d'une volont portant sur les choses matrielles; sa doctrine
centrale est celle qui prconise le partage des biens terrestres, et son
but consiste  difier une certaine organisation conomico-tatique.
S'il cherche aujourd'hui  s'incorporer et  s'assimiler des idaux
emprunts  d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai
qu'il n'est pas un produit de l'esprit mme qui anime ces idaux; il n'a
pas besoin de ceux-ci, qui risquent mme de le troubler, car son chemin
s'tend de la terre  la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la
rvolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son
dernier espoir est celui du bien-tre matriel.

Ceux qui l'ont fond croyaient  l'infaillibilit de la science. Plus
que cela: ils croyaient que la science possde une force rationnelle;
ils croyaient  l'existence d'inluctables lois matrielles rgissant
l'humanit et  la possibilit d'un bonheur terrestre mcanique.

Mais, aujourd'hui, la science elle-mme commence  se rendre compte que
son tissu le plus parfait n'est pour la volont humaine que ce qu'une
bonne carte est pour un voyageur: ici une chane de montagnes, l un
fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne
 droite, j'arrive  tel point; si je tourne  gauche, j'aboutis  tel
autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici rgne
l'abondance, l on respire l'air des montagnes; ici on est en pays
primitif, l en pays civilis. Mais une carte ne peut m'indiquer le
chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon coeur et mon
devoir. La science pse et mesure, dcrit et explique, mais elle est
incapable d'apprcier autrement que d'aprs des critres conventionnels.
Or, sans apprciation et sans choix, il est impossible de poser des
fins, et toute activit rationnelle tant oriente vers des fins et des
ples, il s'ensuit de nouveau que c'est le coeur qui, en dernier lieu,
dcide du devenir humain.

Dans le droulement fatal que la conception matrialiste de l'histoire
assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volont du coeur;
et lorsque la succession probable, prsume, des valeurs humaines subit
une modification, comme ce fut toujours le cas, le mcanisme aveugle,
qui exerce son action sans arrt, met la volont humaine en conflit avec
elle-mme.

Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui
nat d'une inversion de dsirs provoque par une ncessit passagre et
qui, une fois ne, adopte  l'gard de ce qui existe une attitude de
ngation et transforme l'ordre cosmique en un expdient. La vraie foi a
sa source dans la force cratrice du coeur, dans l'imagination nourrie
par l'amour; elle cre une certaine conviction d'o les vnements
dcoulent sans aucune intervention de la volont. Jamais les convictions
ne sont suggres par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte
que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau
critiquer, supprimer des anomalies, conqurir des droits: il ne russira
jamais  transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde,
la foi, l'ide transcendante possdent la force ncessaire pour oprer
cette transformation.

Mais si l'insuffisance du socialisme est vidente, il ne s'ensuit pas
que ceux-l doivent s'en rjouir qui le combattent par attachement
commode  ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du coeur.

Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les
services qu'ils rclament sont plus pnibles et la rcompense extrieure
qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit.
Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matriels: le
renoncement  nos vanits les plus chres,  nos faiblesses, vices et
passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons
en thorie, mais que nous mprisons dans la pratique, au profit de la
conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre
existence, mais l'accomplissement d'une tche, que ce n'est pas pour
nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu.

Et, cependant, l'humanit finira par s'engager dans cette voie, non
parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que
l'vidence de la foi rendra tout retour en arrire impossible, parce
qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en
butte  l'hostilit, aux railleries, aux perscutions; aucune preuve ne
lui sera pargne, pas mme la maldiction de ceux dont elle prpare la
rdemption et qui lui rservent des chtiments pour le tort qu'elle leur
cause. L'ingratitude bnira son chemin, des tourments l'accableront 
chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se rjouira de chaque
pas douloureux qui la rapprochera de la lumire.

Ce ne seront ni la crainte ni l'esprance qui la pousseront  agir
ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de vritables mobiles d'action,
et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'quilibre
mcanique, de la bont et mme de la justice. Les vrais mobiles
d'action, les seuls capables de nous dcider  accomplir de grandes
choses, sont la foi inspire par l'amour, la profonde ncessit et la
volont divine.


III

L'poque qui, dans son essence la plus intime, aspire  acqurir la
connaissance d'elle-mme et  se librer de sa propre rudesse, n'est
gure favorable  la pense concrte, fonde sur la prvision
mathmatique.  peine chappe au lourd srieux et  la plate vidence
du matrialisme, elle se dtourne honteuse de tout ce qui touche  la
pratique; mais, honteuse en mme temps de sa honte, elle cherche  la
dissimuler et, surmontant sa rpugnance, elle introduit dans sa vie
affective quelques misrables accessoires et ingrdients de la vie
moderne. Elle chante les lampes  arcs et autres inventions, dans des
rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empche pas d'tre plus trangre
aux choses de ce monde que ne le fut l'poque prcdente, plus
grossire, mais qui du moins savait mettre la main  la pte et tait au
courant des choses humaines. Pour se prouver  eux-mmes combien ils
sont loigns de l'assurance inbranlable qui rgne sur le march du
monde, beaucoup de nos contemporains n'arrtent leur attention que sur
l'enveloppe la plus mince, la plus bariole des phnomnes et se
contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel
qui leur rvle ici une ressemblance, l une contradiction.

Misrable mensonge! On n'a le droit de rflchir sur le monde et de le
juger que dans la mesure o on le prend au srieux, o on est convaincu
qu'il a un sens et qu'il est cohrent; mais la courageuse croyance 
l'absurdit et  la confusion irrmdiable de tout ce qui existe
comporte,  titre de consquences, une vie dpourvue de tout lment
spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une
conscience morale fonde uniquement sur la crainte de la police. Le
voleur  l'talage de la vie nie la sueur qu'il dpense pour russir
chacun de ses coups; il ne reste un hros que pour ses pareils, car
l'humanit n'accepte pas en cadeau le produit d'un misrable vol.

Sans doute, ce n'est pas  l'aide de connaissances acquises et d'une
instruction pniblement reue que nous dfricherons le champ qui nous
est confi; l'orgueilleux savoir est par lui-mme infcond. Mais tout ce
qui se passe sur la terre doit tre pris au srieux; et quand on a les
sens fidles et l'esprit toujours prt  s'abandonner,  se fondre avec
ce qui l'entoure, on arrive  saisir le sens intime des choses mme les
plus journalires et on n'a pas la tentation de s'accrocher  leurs
signes extrieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme
a le droit de se faire une ide de ses connexions, de ses lois, de ses
phnomnes et de les reproduire en lui-mme. Si Platon, Lonard de Vinci
et Goethe ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des
choses, ce ne fut pas par garement profane, mais parce qu'ils y taient
pousss par une ncessit divine. Le pote qui, incapable d'embrasser le
prsent et l'avenir de son monde, ne s'arrte qu' des pisodes
intressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est
qu'un ordonnateur de divertissements esthtiques. Les Romains disaient
de l'tat qu'il tait la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de
la nature, qui est  la fois le monde extrieur, le dsert et l'oasis,
l'arne de lutte et le tombeau de l'homme.

Le romantisme de notre temps, aux gestes ralistes et aux sentiments
artificiels, ne tardera pas  cder la place  une mentalit qui n'a
jamais cess d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la dformation
de l'esprit:  l'exprience littraire et scolaire succdera
l'exprience puise dans la connaissance du monde rel; sur les
fondations en pierres de taille que formeront les ralits matrises,
l'difice des ides reposera plus solidement et pourra s'lever avec
plus de scurit que sur le sable mouvant de principes trangers  la
vie. Des hommes robustes, guids par des tendances pragmatiques, anims
d'un sentiment de solidarit, ayant l'imagination nourrie des leons de
la ralit  laquelle ils prennent une part active et dont ils portent
la responsabilit, arracheront la pense libre et les sentiments
indpendants  la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le
chemin du devenir, de la destine et de l'action. Les ides et les
sentiments du monde seront alors solides sans tre superficiels,
dlicats sans tre faibles, pleins de fantaisie sans prtentions,
transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction
spirituelle sera arrache aux mains de femmes et d'esthtes railleurs et
sceptiques, pour tre confie  des hommes; aux mains d'artistes et
d'enfileurs de phrases, pour tre confie  des potes et  des
penseurs.

Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la
gnralisation douteuse, la loi suspecte et l'action mprisable, qui
prtend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement
unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce
nihilisme, disons-nous, fausse gaiet sans espoir, morale sans
convictions et renoncement  contre-coeur, provient d'une source trs
profonde qui apparat  la surface aux poques o les hommes ont perdu
la foi.

Qu'est-ce qui est lgitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui
arrive est unique? O est la permanence, puisque chaque instant est
nouveau et sans prcdent? Comment admettre le dveloppement, tant
donn que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion?

Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est
repos et que, plus on s'loigne du centre, plus le mouvement apparent
devient intense.  tous les grands moments, l'me a l'intuition de son
but sacr et se sent attire de l'agitation trompeuse de la surface vers
le centre immobile. Mais ce mystre ne doit pas nous dtacher de la vie.
Nous ne percevons sans doute que les sons isols et sans suite de
l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous blouit par ses
changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placs dans cette
vie pour la rendre parfaite dans le cercle troit qui nous est assign,
et notre calvaire est soumis  la loi du temps. Si nous mprisons cette
scne du devenir, toute pense devient vaine, tout sentiment suprieur
devient irrationnel et toute action se transforme en absurdit; mme
l'aspiration  une perfection suprieure, par le fait mme qu'elle reste
action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre rfutation,
puisque l'ardente aspiration de l'me subsiste malgr tout et constitue
mme l'lment le plus rel de notre vie intrieure. Ayons donc le
courage de faire de cet lment, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe
temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence
retrouver un sens. La pense concentre sur l'Absolu abolit la volont;
mais le culte du transcendant fournit  la pense des fins adquates,
anime la volont par l'amour des hommes, de la nature et de la divinit
et remet l'action en honneur.

Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent
contredire le sens de cette dduction _a priori_, qu'il nous soit permis
de formuler une observation de nature  carter ure erreur
traditionnelle de l'exprience. On peut notamment, en parcourant le bref
intervalle historique accessible  notre exploration et en examinant, 
la lumire des monuments qui nous ont t transmis par l'art, la vie
affective des Hindous, des Hbreux, des Grecs et des Germains, conclure
que les forces vritablement humaines n'ont subi, au cours des sicles,
aucun dveloppement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre
sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion,
nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous
ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau
des valles. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et
anonymes; elle reste toujours la chronique des hros et des vainqueurs.
Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la
crature dpasse, et le peuple retardataire continue de vivre  l'cart
de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne
travaille pas comme le chimiste, sans laisser de rsidus; elle
transforme et dveloppe une partie de ses inpuisables matriaux et met
le reste de ct, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer
insensiblement  son tour. Dans l'isolement du monde africain et
asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les
porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant
l'me plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si
vieilles et si proches de l'animalit, sont nes des familles dont la
grandeur d'me ne le cdait en rien  celle des familles victorieuses et
dominatrices, depuis longtemps teintes.

Celui qui possde vritablement une langue, possde, sans qu'il puisse
toutefois prtendre  la gnialit de celui qui l'a cre, son esprit
tout entier; celui qui a compris et possde en esprit le legs d'un grand
homme est son disciple et son frre, sinon par le gnie crateur, du
moins par l'me. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de Goethe
tait, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement tranger
et hostile  l'humanit; mais aujourd'hui, et peu importent les forces
prosaques auxquelles nous devons ce rsultat, le bien sacr germe dans
des milliers de coeurs, et ces coeurs, soit dans leur simplicit, soit
dans leur ardente mulation, sont plus proches de l'me que ne l'taient
jadis les coeurs des quelques disciples lus. La gnialit n'est pas la
mesure de l'me; mais le rveil de l'me est la mesure de toute
cration.

Le dveloppement est la catgorie intellectuelle de toute notre activit
supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du
temps, et vouloir l'immobilit est chose aussi absurde que vouloir
remonter aux origines. C'est le propre d'une poque tourmente par le
doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fix sur le
pass; si, toutefois, nous portons un si vif intrt  nos anctres, si
tout ce qu'ils ont fait et dit nous parat plus important et plus
familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour
excuse le fait que nous sommes excds par nos mcanismes, agacs par
les bavards borns et insupportables qui vantent comme tant un pas vers
la perfection toute ncessit mcanise.

Mais mme l'poque accable, mme l'poque qui fait fausse route est
digne de respect, car elle est l'oeuvre, non des hommes, mais de
l'humanit, donc de la nature cratrice, qui peut tre dure, mais n'est
jamais absurde. Si l'poque que nous vivons est dure, nous avons
d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pntrer de notre amour,
jusqu' ce que nous ayons dplac les lourdes masses de matire
dissimulant la lumire qui luit de l'autre ct. Cet amour est dur, lui
aussi; il ne rduit pas seulement en poussire les pierres obtuses que
notre temps nous oppose, mais il dtruit en mme temps plus d'une
affection chre  notre coeur; c'est cependant par notre coeur que passe
le chemin qui conduit  la libert du monde.

Est-il prsomptueux de vouloir dfinir ce chemin, d'aprs la seule
intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est prsomptueux, c'est de
vouloir appliquer  l'esprit des temps  venir les pnibles procds
d'investigation de la science. L'exprience autorise des dductions,
mais est impuissante  favoriser le dveloppement; elle me dit que le
tilleul qui se trouve devant ma fentre s'est dvelopp  partir d'une
graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main
deviendra un jour arbre ou poussire. Mais, mme appliques au prsent,
les dductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de
dangers, tant donn que le nombre des formes terrestres est limit, que
les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperoive, le vieux
vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir
dans les jeux pastoraux l'origine de la tragdie, et dans la danse
l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la
_Neuvime symphonie_ de Beethoven n'ont rien  voir avec cette recherche
archologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute
tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses
mouvantes une inertie mcanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse
rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne
sur mille exemples une forme d'tat, une organisation publique, ont beau
s'attacher  leurs origines historiques, se cramponner au but en vue
duquel elles ont t primitivement cres; il arrive toujours un moment
o elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la
forme inoffensive, et en dpit de l'historien qui croyait avoir lev en
thorie un difice intangible, la loi intrieure, revtant les aspects
de l'erreur, de la fausse interprtation et de la violence, infuse dans
les vases purifis une vie nouvelle.

Puisque l'exprience et la tradition sont incapables d'voquer et de
favoriser l'avenir, puisque le calcul dgnre en une plate spculation,
nous ne devons jamais perdre de vue que dveloppement signifie toujours
ascension de l'esprit et que par notre vie intrieure, vcue en puret
et interprte sans parti-pris d'un dsir quelconque, nous participons
microcosmiquement  l'volution du monde. L rside l'explication de
toute prophtie: de la froide et pratique comprhension d'une
conjoncture  l'interprtation adquate d'une ncessit politique; de
l'intuition sympathique d'une destine humaine  la pntration,
visionnaire du tableau de l'Univers,  tous les degrs de sympathie
intellectuelle et intuitive il y a paralllisme entre l'esprit objectif
et l'esprit vcu. Tout instrument organis exprime dans les sons qu'il
met l'cho de la symphonie.

De cette concordance entre le monde objectif et la vie intrieure nous
possdons une certitude qui nous est fournie par la force irrsistible
avec laquelle la pense s'impose  nous, indpendamment de notre
volont: la vracit communicative chappe aux dmonstrations
mcaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de dmonstration?  peine le
pass,  peine mme la vrit de la gomtrie euclidienne; ni nos
sentiments, ni les faits de notre vie intrieure, ni nos pressentiments
ne se laissent dmontrer. Toute conception pratique, toute mesure
d'organisation peut tre discute; mais ce qui est juste est l'objet
d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au
pass, au prsent ou  l'avenir, possde dans sa vracit mme une force
qui impose l'adhsion et la foi et rsiste  toute preuve. Les
sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement peru
claire  son tour; l'honntet et la sincrit crent la confiance.

La pense sincre donne l'impression toute corporelle de plasticit et
de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes
et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les
envisage et claire que d'un seul ct: elle est attire vers le rel,
elle touche  la vie journalire, sans y plonger par ses racines, elle
parat ralisable, tout en tant nourrie d'imagination. C'est que les
germes de l'avenir sont rpandus partout dans le sol; ce qui est en voie
de natre parat merveilleux, non parce que venant du nant, mais 
cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par
devenir familires.

Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas
nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable
d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous runissons nos efforts
en toute bonne volont, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera
pas  s'vanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste
apparatra dans tout son clat. Pour arriver  ce rsultat, une seule
condition est ncessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec
la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les toiles.




LE BUT


Considr au point de vue phnomnologique, le mouvement universel dont
notre poque constitue l'aboutissement a eu pour point de dpart deux
vnements capitaux troitement lis l'un  l'autre.

Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de
notre plante accessibles  la civilisation; dans sa pousse
irrsistible, ce surpeuplement a dchir la mince enveloppe des couches
suprieures qui jadis imprimaient  chaque peuple europen sa nuance
particulire et entravaient son ascension.

L'humanit dcuple a eu besoin, pour sa protection et sa conservation,
d'une nouvelle organisation de l'conomie et de la vie; le dplacement
des couches sociales qui s'est opr au sein de chaque peuple a rvl
dans les forces libres des anciennes classes infrieures les facteurs
intellectuels correspondant  la nouvelle organisation.

Le chemin qu'avait  parcourir la volont transformatrice de l'humanit
tait long; il fallait crer la pense abstraite, la science exacte, la
technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner
d'abord une forme  l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il
fallait oprer une transformation des dsirs, ides et fins humains,
introduire une nouvelle manire de vivre, faire surgir un art nouveau,
une conception du monde et une foi nouvelles.

J'ai dduit et dcrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre _Zur
Kritik des Geistes_. Je l'ai qualifi de _mcanisation_ pour dsigner
son universalit et faire ressortir la force de contrainte mcanique qui
le distingue de tous les rgimes antrieurs. C'est que, tout bien
considr, son essence consiste en ce qu'il impose  l'humanit une
organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une
hostilit souvent froce et pourtant solidaires les uns des autres,
assurent leur vie et leur avenir.

On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux
les lments constitutifs de l'poque, mais on n'a jamais eu le courage
d'embrasser d'un seul coup d'oeil l'ensemble de ces lments. C'est
pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, 
lui seul, suffirait  caractriser toute notre poque, alors qu'il n'est
que la projection de l'ensemble de notre rgime sur une partie de
l'conomie. C'est pourquoi aussi la science continue  se livrer
inlassablement au jeu qui consiste  tablir des rapports entre les
diverses branches de la mcanisation,  les dduire les unes des autres:
capitalisme, dcouvertes, guerres, calvinisme, judasme, luxe,
fminisme, tous ces lments sont rattachs les uns aux autres par des
liens varis et sont censs former la courbe qui reprsente la marche
des vnements; et l'on ne s'aperoit pas que ce faisant on se contente
d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient  l'esprit de
personne de remonter  la variable primitive qui, indpendamment de tout
autre facteur et prise en elle-mme, dtermine l'agitation bariole des
phnomnes et permet volontiers de considrer les filles sans penser 
la mre. Cette fonction fondamentale dcoule de l'exprience la plus
profonde du genre humain; envisage du dehors, elle apparat comme une
augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans,
elle se prsente comme un anneau de la chane de l'volution spirituelle
des tres vivants.

Au degr que nous occupons dans l'chelle de la cration, l'esprit
cherche  dpasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses
tendances, ses craintes et ses dsirs, rgit le monde vivant, depuis le
protozoaire jusqu' l'homme primitif, pour atteindre l'me, c'est--dire
le domaine de la transcendance dsintresse et exempte de dsirs. Pour
atteindre ce domaine, l'humanit doit runir toutes ses forces vitales,
tendre au plus haut degr l'nergie de son intellect, la seule dont elle
soit  mme de disposer en toute libert, et avoir toujours prsente 
l'esprit la conviction de l'absurdit de son puissant penchant pour le
monde matriel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins
qui conduisent  l'me: c'est le chemin de la connaissance et du
renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout
ce qui sert  discipliner l'humanit, cette tche et cette destine
s'expriment avec la force d'une ncessit qui, spontanment surgie, est
plus imprieuse que toutes celles que l'humanit avait eu  subir aux
priodes glaciaires et dans les habitats dsertiques. Mais, en mme
temps, cette ncessit est gnratrice de l'lan le plus puissant qui se
soit manifest depuis les origines de la plante.

Quel est l'homme qui serait  mme de citer une folie ou une absurdit
de la nature? Or, la mcanisation est un sort de l'humanit, donc oeuvre
de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe.
Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois
inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui
regrettent le pass, qui mprisent ou renient notre poque. En tant que
produit de l'volution et oeuvre de la nature, elle a droit  notre
respect; mais en tant que ncessit, elle est notre ennemie. Nous devons
regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, pier ses faiblesses,
afin de pouvoir la frapper  la premire occasion favorable. En tant que
ncessit, la mcanisation se trouve dsarme, ds qu'on a mis  nu son
sens cach.

Il en est autrement de la mcanisation considre comme forme de la vie
matrielle: comme telle, elle restera indispensable  l'humanit, tant
que le chiffre de la population ne sera pas retomb  la norme des
millnaires pr-chrtiens. Trois de ses fonctions suffisent  lui
assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la
matrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni
admettre raisonnablement que l'humanit renonce de son plein gr  sa
domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicit, d'une
existence troitement borne, d'un oubli complet de toute connaissance,
d'un tat artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion
de ces habitants neurasthniques de grandes villes qui s'imaginent
pouvoir chapper  la mcanisation et mme rompre son joug, en se
retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et
modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que
pratiquement la mcanisation est indivisible: qui en veut une partie, la
veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de
vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y
ait du papier, il faut que des forts entires soient broyes par les
mchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive 
destination, les rails qui sillonnent la terre doivent tre secous par
la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable
d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de
vue de la mcanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se
dfaire du dernier fil tiss, du dernier grain de bl cultiv, de la
dernire pice de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le
moindre coin o raliser leurs robinsonades raffines.

C'est que l'universalit constitue l'essence mme de la mcanisation.
Grce  celle-ci, le monde se trouve transform en une association
force, en une communaut rigoureuse de production et d'conomie. Comme
elle est ne spontanment, et non en vertu d'une volont consciente,
comme le travail et la rpartition n'y sont pas rgls par des lois et
des dcrets, mais sont imposs par la ncessit, cette extraordinaire
communaut de travail apparat  l'individu, non comme un rgime de
solidarit, mais comme un tat de lutte. Elle est solidarit, pour
autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont
obligs de manifester une activit raisonnable, chacun s'appuyant sur le
bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et
ne jouit que dans la mesure o il gagne et conquiert sur les autres.
L'organisation mcaniste prsente ainsi un caractre brutalement
instinctif et inconscient; elle chappe de ce fait  toute rgle, et
c'est ce qui explique le caractre dsastreux et malheureux de ses
consquences. En tant qu'il repose sur une communaut de lutte pour et
contre les forces de la nature, ce phnomne universel n'est ni bon, ni
mauvais: il est tout simplement ncessaire. Les hommes runis peuvent
plus qu'un seul, l'organisation et l'association tant seules capables
d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute
humanit suffisamment dense et ayant atteint un certain degr de
dveloppement intellectuel, doit apparatre ncessairement, quel que
soit son habitat plantaire, un phnomne collectif correspondant  la
mcanisation; mais il dpendra de la force d'me de cette humanit de se
soumettre  cette mcanisation comme  une volont obscure ou de
triompher de sa contrainte.

Sur notre plante  nous la mcanisation a dj rempli une bonne partie
de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a tabli une
entente extrieure, cr la possibilit d'une vie en commun o les
heurts se trouvent rduits au minimum et celle d'une construction
organique. En imposant certaines formes de production et d'change, elle
a permis d'assurer  la population htrogne et en voie d'augmentation
continue, les moyens de se nourrir, de se vtir et de vivre sous un
abri; et elle a obtenu ce rsultat, en rendant accessibles les
ressources caches du globe terrestre, en enseignant  centraliser la
fabrication,  dcentraliser la distribution. Sous la forme du
capitalisme, elle a rendu possible l'association des activits humaines
et leur convergence vers des buts communs, dtermins d'avance. En tant
qu'organisation politique et civique, elle a essay d'assurer  chaque
groupe l'expression de sa volont et de rendre celle-ci perceptible  la
conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de
perception de la communaut toute impression reue par l'tre collectif.
Par la politique, elle s'applique  dlimiter la nationalit et 
tablir la division du travail entre les nations. Par la science, elle
favorise les recherches collectives sur les phnomnes de la nature, et
par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre
les forces de la nature. Aucune rgion de la terre ne reste inexplore,
aucune tche matrielle ne reste irralisable; tout bien terrestre peut
tre conquis, aucune ide ne reste cache, n'importe quelle entreprise
doit tre tente et peut se prtendre ralisable; bref, en ce qui
concerne la cration matrielle, l'humanit a atteint la phase d'un
organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de
la pense, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque
au globe terrestre, soulve sa crote et aspire ses forces.

Il n'y a pas d'volution qui s'effectue de l'organique vers
l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la
mcanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme
celle-ci, en vertu mme de leur caractre matriel,  une construction
matrielle destine  associer les forces humaines en vue de la conqute
des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles prsenteront
pour la vie les mmes dangers et l'accableront des mmes tourments, tant
qu'elles ne seront pas domines par les forces de l'me.

On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa premire
ralisation de l'unit, qu'il aille mme jusqu' considrer son difice
matriel comme susceptible d'offrir un abri  l'esprit, qu'il mette au
service de l'organisation, ne spontanment, sa pense et ses
connaissances, ses sentiments et sa volont. Et, cependant, bien que
l'difice soit loin d'tre achev, on voit dj la conscience se dresser
contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossirement
mcanique; ce sont notamment les dshrits qui s'insurgent et qui
veulent dtruire cette organisation matrielle et mcanique, pour la
remplacer par une autre, galement mcanique et matrielle, mais qui
leur parat plus juste et leur promet davantage. Mais les privilgis
eux-mmes se sentent opprims. Ils se rendent compte de la baisse des
valeurs esthtiques et morales; ils voudraient revenir en arrire et
sont prts  sacrifier de l'indivisible mcanisation ce qui leur parat
comme n'en faisant pas ncessairement partie, juste ce qu'ils peuvent
sacrifier sans lser leurs intrts et sans troubler leur repos. Mais
on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que
personne, pas mme le plus heureux, n'chappe  une crise intrieure et
que des biens suprieurs aux biens sacrifis sont en danger. Il ne
s'agit encore que d'escarmouches se droulant autour des ouvrages
extrieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu
l'essence et la force de la mcanisation dans son ensemble. Des
questions relatives  la conception du monde, au capitalisme,  la
misre,  la technique, sont agites et discutes sans lien avec le
problme central. On manque d'orientation. On prend tour  tour pour
l'axe de l'humanit la justice, la culture, l'quilibre, l'intrt, la
tradition, la nationalit, l'esthtique. C'est en cela que se
manifestent la mauvaise conscience de l'poque et sa proccupation
intime. Mais aprs nous tre occups jusqu'ici des forces constructives
de la mcanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les
yeux du lecteur les forces de dcomposition qu'elle recle dans son
sein.

I.--La mcanisation est une organisation matrielle; cre par une
volont matrielle et  l'aide de moyens matriels, elle oriente
l'activit terrestre des hommes dans une direction d'o toute
spiritualit est absente. Personne ne peut se soustraire entirement 
l'action de cette force de direction et, au point de vue mcaniste,
l'homme mme le plus idaliste reste un sujet conomique qui, pour
vivre, doit possder et acqurir. Le monde est devenu une maison de
commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de
son poque.

On s'imagine l'influence qu'ont d exercer des sicles de contrainte
intellectuelle sur l'esprit humain comprim! L're de la division du
travail exige la spcialisation. Lorsque l'esprit, enferm dans les
rgles et les pratiques de son domaine spcial, reoit par mille canaux
l'image nbuleuse du monde extrieur impitoyablement changeant, ce qui
est petit lui apparat facilement grand et le grand lui donne non moins
facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut
que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et
l'tonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne
garde que le critre mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La
pense devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on
ne juge les actes que par le succs qui touffe le sentiment moral,
comme la mesure et le poids touffent le sens de la qualit! C'est dans
le jugement rapide que rside la source du succs; il s'obtient au prix
de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche 
pntrer, non dans les choses, mais derrire les choses, derrire les
hommes et les puissances; on perd toute honntet et toute pudeur. On
proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et
c'est ainsi qu'on sait sans connatre, qu'on passe son temps sans joie.
Les choses elles-mmes, ngliges et mprises, ne procurent plus aucune
joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen:
choses, hommes, nature, Dieu; derrire tout cela se dresse, comme un
fantme, comme un tre irrel, la chose en soi, l'objet en soi des
aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais tre
atteint, le but dont on ne possde aucune notion claire, le but, vague
et complexe reprsentation dans laquelle on discerne un dsir de
scurit, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les
lments s'vanouissent ou moment mme o on croit les avoir atteints;
le but, image nbuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le
jour o, pour la premire fois, on l'a aperue. En face de ce but, se
dresse menaant, plus rel, mais infiniment exagr, le spectre de la
ncessit. Tiraill entre ces fantmes et pouss par eux, l'homme court
d'une irralit  une autre. C'est l ce qu'il appelle vivre, agir et
crer; c'est l ce qu'il lgue,  la fois comme bndiction et comme
maldiction,  ceux qu'il aime.

Cet tat de l'esprit mcanis n'est cependant pas autre chose que l'tat
primitif des races infrieures, panoui au milieu du tumulte de la
grande ville; il est  la fois le but et l'pouvantail de ceux qui ont
cr notre poque. Mais il y a l encore quelque chose de plus qu'un
atavisme: ceux qui ont got au breuvage retournent dans l'abme moral
o reposent les tres obscurs qui l'ont fabriqu. Et c'est ainsi que
parvenus au znith mme de la civilisation, ils tout condamns  vivre
la vie,  prouver l'tat d'me, les angoisses et les joies que leurs
anctres avaient rservs aux esclaves.

Cet tat d'me se caractrise par l'ambition et par l'aveuglement. Par
l'ambition,  laquelle nul but ne suffit, qui est cependant
irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en
soi,  ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la
tombe, en tranant derrire soi le poids mort des moyens; par
l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez rel, aucune connaissance
trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dpouille le
monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce
qu'il y a en lui de mortel et mprise ce qu'il renferme d'immortel.

Les joies qu'on prouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes
de condition infrieure: possession qui brille et cre l'envie,
amusements et ivresse des sens. La passion de possder engendre une
vritable boulimie pathologique: on veut possder le plus de choses
possible, cependant que le rassasiement et la mode dprcient tous les
ans les trsors accumuls et nous obligent  les remplacer par des
futilits nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une
socit qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de
meilleure, sont profondment humiliantes et dgradantes. Il est
impossible de quitter les lieux o ces gens, pour nous servir du mot le
plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans tre pris de doute sur
l'avenir de l'humanit; et celui qui chappe  ce doute peut dire qu'il
a subi avec succs la plus forte preuve qui puisse branler la
confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans
des poisons et des excitants qui exigent une dpense triple de celle que
le monde consacre  toutes les oeuvres de civilisation.

II.--La mcanisation, qui est une organisation de contrainte, est
attentatoire  la libert humaine.

Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure
de son travail et de ses loisirs, mais dans une rgle qui lui est
extrieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il cre dans la mesure
de ses forces et de ses dsirs: son travail est estim par comparaison
avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le
travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisivet. Tout travail, depuis
celui du grand capitaine jusqu' celui du facteur, depuis le travail du
journalier jusqu' celui du financier, est soumis au systme de l'accord
et du record; on demande  chacun autant que peut faire le voisin.
L'artisan de jadis perfectionnait son travail  force d'amour et
d'embellissement; la mcanisation, elle, produit sous l'gide de
l'adjudication: on exige un minimum de qualit et de quantit, le prix
le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune rcompense.
C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui tablit la limite de
l'effort, et l'issue de la lutte dpend chaque fois des sommes de
forces objectives dpenses,  l'exclusion de toute influence
individuelle.

L'homme n'est mme pas libre de diriger et de concevoir son activit.
Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples,
l'organisation mcaniste ne l'utilise qu'en vue de la spcialisation. Et
notre gnration se pliant de bon gr  la contrainte, il s'ensuit que
nous avons le voyageur de commerce-n, l'instituteur-n, tout comme nous
avons l'ingnieur-n et l'entomologiste-n. Mieux que cela:
l'organisation mcaniste fournit le nombre et le choix de types, en
raison directe des besoins. Tout recul entrane un chtiment: si l'on
voit surgir de temps  autre un homme de la vieille trempe des
guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophtes, on ne tarde pas
 l'exclure de la communaut,  le mettre au ban de la socit et  le
charger des besognes les plus basses, les plus indiffrencies.

Mais la contrainte ne s'arrte pas l. Elle drobe  l'homme jusqu'au
sentiment de la responsabilit envers lui-mme. La force organisatrice,
qui est l'essence mme de la mcanisation, s'exerce jusqu' ce que
chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient
devenues des organismes  leur tour: c'est ainsi que dans la nature
chaque lment, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et
que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions,
firmes, socits, bureaucratie, organisations professionnelles,
politiques, religieuses unissent et sparent les hommes dans un
enchevtrement inextricable; personne n'existe pour lui-mme, chacun est
subordonn  d'autres, responsable devant d'autres. Cet tat, propre 
lever l'me par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une
organisation qui n'est pas l'oeuvre de l'homme, devient une odieuse
soumission dans ces immenses rgions obscures o le sentiment de la
responsabilit consciente est remplac par l'intrt servile. L'artisan
de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un tat de dpendance, mais
sa dpendance, visible, sans quivoque, n'tait pas celle d'un employ
de magasin de nos jours, puisqu'elle tait associe au sentiment de
libert intrieure. La dpendance mcaniste, elle, est recouverte d'une
apparence de libert extrieure; le mcontent peut exiger le respect de
la forme extrieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en
aller, migrer, mais tout cela ne l'empche pas de se retrouver dans la
mme situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et
les localits ayant seuls chang. L'anonymat de la contrainte opre par
sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas
russi  raliser, malgr leurs janissaires et leurs espions:
l'ternisation de la dpendance.

Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans
le phnomne massif qui la recouvre. La mcanisation, en tant
qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non  l'tat
individuel, mais runies de faon  former de vastes ensembles. Les
multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient
pas  fabriquer tous les outils dont un pays a besoin mme pour une
seule journe; les armes de Napolon ne suffiraient pas  fournir le
contingent d'une seule circonscription minire. Des populations entires
doivent se tenir prtes  se grouper et  se regrouper sans cesse en
armes dont la destination varie  l'infini. Des millions de
chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en
vertu d'une ncessit inhrente au principe de la mcanisation, mais
c'est grce  des circonstances secondaires accompagnant le
dveloppement et juges commodes, que la division, invitable en
elle-mme, entre le travail intellectuel et le travail physique est
devenue ternelle et hrditaire; il en est rsult la division de
chaque pays civilis en deux peuples qui, apparents par le sang et
cependant spars pour toujours, se trouvent, l'un par rapport 
l'autre, dans la mme attitude que jadis les couches suprieures et les
couches infrieures dont la sparation avait du moins pour excuse la
diversit d'origines. Ces deux peuples sont spars et domins par la
contrainte. Le suprieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang
social et sa conscience sociale, sans renoncer  son ambiance
accoutume, aux biens de jouissance et de culture que lui confre sa
supriorit; et, inversement, un membre des couches infrieures ne peut
pas monter, s'il ne possde pas, par un hasard heureux, un certain
capital ou un certain degr d'instruction pour point de dpart. Or,
abstraction faite des cas d'migration, les hasards pareils sont
tellement rares qu'on trouve  peine un descendant de proltaires parmi
les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs.

Cette sparation force est d'une duret inoue pour le peuple
infrieur. Ilotisme, esclavage, servage taient des formes de dpendance
fondes sur les conditions de l'conomie rurale. Le travail, plus dur et
moins rmunrateur que celui du travailleur libre, tait cependant de
mme nature: il s'accomplissait dans le dcor agrable de la vie rurale
qui attnuait les rigueurs de la surveillance et la misrable
insignifiance de la rcompense. Le travail du proltaire de nos jours
prsente, si l'on veut, les avantages de la dpendance anonyme; le
proltaire ne reoit pas des ordres, mais des indications; il obit, non
 un matre, mais  un suprieur hirarchique; il ne sert pas, mais
s'acquitte d'une obligation librement accepte; ses droits humains sont
les mmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de
rsidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui
n'a rien de personnel, car alors mme qu'elle se prsente sous l'aspect
d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en ralit
de la puissance de la socit bourgeoise. Et, cependant, de quelque
manire qu'il l'arrange dans les limites de cette libert apparente, la
vie du proltaire s'coule triste et uniforme, les jours se suivent et
se ressemblent, et cela pendant des gnrations infinies. Celui qui a
t absorb, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures  midi
et de une heure  six heures, par une besogne exclusive de tout effort
intellectuel, dans la seule attente du coup de sirne librateur, sait
le degr de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au
lieu de chercher  justifier cette vie  l'aide d'arguments religieux ou
profanes, au lieu de chercher  la prsenter comme une source de
satisfactions, il verra plutt dans toute tentative de ce genre un acte
dict par la convoitise goste. Mais celui qui se rend compte que cette
vie n'a pas de fin, que le proltaire, en mourant, lgue  ses enfants
et aux enfants de ses enfants le mme sort, sans pouvoir leur fournir ou
indiquer aucun moyen de s'en vader, celui-l prouve un sentiment de
faute et d'angoisse. Nous faisons appel  l'intervention de l'tat,
lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons
juste et conforme  l'ordre des choses qu'un peuple soit condamn
pendant des sicles  tre l'esclave d'un peuple frre, et nous nous
indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hsiter  approuver par un
bulletin de vote le maintien d'un pareil rgime. Le dogme plat du
socialisme est un produit de cette mentalit bourgeoise. Que ce dogme
soit devenu l'appui le plus puissant du trne, de l'autel et de la
bourgeoisie, c'tait l une ncessit  la fois profonde et paradoxale.
Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu' effrayer le
libralisme qui, renonant  toute pense libre, s'est mis sous la
protection des forces de conservation.

Dans les classes dominantes, la sparation force, impose par la
mcanisation, sans tre une source de misre, n'en reprsente pas moins
un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins
pargn par la lutte pour l'existence, tombe, aprs une phase d'heureux
panouissement, dans un tat d'affaiblissement et de rgression. Les
peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conqurants qui
leur imposaient le contact rgnrateur et salutaire avec la terre; mais
de nos jours la race des conqurants est puise, et une interversion
des couches sociales aurait pour effet de renouveler le mme jeu avec
les rles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener
au mme rsultat dplorable. Chez ces classes privilgies, l'absence de
tout travail physique se complique d'une constante tension
intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de strilit
physique et morale et prpare  notre Occident une crise de la
population.

Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil d'ensemble ce phnomne de
stratification force dont nous voyons la cause dans la tendance
irrsistible de la mcanisation  l'organisation et  la division du
travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un
retour  l'tat de nos anctres obscurs. Nous n'avons pas renonc
dfinitivement au primitif esclavage et nous avons russi, malgr le
christianisme et la civilisation occidentale,  tendre sur les peuples
un rgime de sujtion qui, sans aucune contrainte lgale, sans pouvoir
personnel visible, grce au simple jeu de processus organiques libres
en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport 
d'autres,  une dpendance rigide et hrditaire, bien qu'anonyme.

III.--La mcanisation n'est ni le rsultat d'une convention libre et
consciente, ni le produit de la volont moralement claire de
l'humanit; elle est ne automatiquement, voire imperceptiblement, des
lois dmographiques de l'univers. Malgr sa structure trs rationnelle
et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la
rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fonde sur
l'quilibre des forces, sur la lutte et la dfense individuelles, comme
la vie des hommes primitifs tait fonde sur l'quilibre vital qui
rgnait dans les forts, elle rpand dans le monde une mentalit qui,
remontant au-del des premiers efforts du Christianisme, au-del de la
morale politique et thocratique de la civilisation mditerranenne et
se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous
ramne  la phase de l'humanit primitive; car cette mentalit a
elle-mme pour base la lutte et l'hostilit.

Le coeur humain a trop besoin d'une atmosphre chaude, d'une atmosphre
d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'pandre comme une
flamme vive et dvorante; mais plus la gnration soumise  la
mcanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne
trouve pas d'issue, use les rouages intrieurs.

L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans
ses oeuvres. Il tait l pour la chose qui sollicitait son travail. Ses
semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de
temps  autre, pour l'change de produits, pour la dpense commune ou le
service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protger, formaient
autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus
large, les amis auxquels il avait jur fidlit; enfin,  une distance
plus grande encore, il tait entour par les ennemis qu'il avait 
combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il
convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est
l'ide abstraite d'une sphre de puissance relative, mais extensible 
volont; ce qui donne un contenu  sa vie, ce n'est pas la chose,
laquelle se trouve transforme en simple moyen, mais la carrire 
parcourir. Cette carrire, il est prt  la poursuivre, sans tenir
compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De
quelque ct qu'il regarde,  quelque place qu'il se trouve, il aperoit
d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brches dans ces
murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui
le suivent, non par amour, mais par intrt, car dans ce rgime chacun
est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, ds qu'il cesse d'tre utile.
Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un
acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un
associ, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce
qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore
parce qu'ils esprent quelque chose de lui; des deux cts, on est sur
ses gardes; des deux cts, on observe une attitude de mfiance hostile.
C'est pourquoi chacun trouve qu'il est  la fois dangereux et
inconvenant de faire appel au ct humain de l'tranger; il est d'usage
de le traiter comme un tre sans consistance jusqu' ce que la timide
convention d'une dsignation nominative lui ait assur, conformment aux
coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rveur
philanthrope, qui veut s'lever au-dessus de la forme, est cout
lorsqu'il n'a rien d'autre  offrir. Lorsque, au contraire, il peut
offrir quelque chose de dsirable, il se voit aussitt, en
reconnaissance de sa confiance, rabaiss  l'tat de moyen. Il partage,
en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de
choses gnral  l'aide d'expriences isoles, au lieu de chercher 
agir sur la mentalit et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont
si ports  s'accuser mutuellement,  s'accabler de reproches
rciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises
expriences et se proclament pessimistes  la suite de leur prtendue
connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les
autres, ils se condamnent eux-mmes. C'est que l'inimiti et la bassesse
ne sont pas inhrentes  la nature humaine: le coeur de l'homme est
tendre comme sa peau nue, il est accessible aux motions,  la douleur,
 l'affection. Ce qui endurcit ce coeur, c'est la dtresse, c'est le
fouet d'esclave de la mcanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et
dont le sifflement signifie faim, mpris, privation de droits, douleur
et mort. Certes, la dtresse en elle-mme, loin d'tre terrible, ouvre
le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu' l'homme ayant la foi.
Quant  la mcanisation, elle a t assez prvoyante pour dpouiller
l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie.

L'inimiti d'homme  homme s'tend et devient inimiti de groupe 
groupe, de tribu  tribu, de peuple  peuple. L'homme est devenu un tre
dont l'intrt est le seul mobile. Une pauvre thorie vient lui
promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec
d'autres une association qu'on dnomme parti ou reprsentation
d'intrts; les membres de ce parti ou de cette reprsentation
d'intrts gnralisent leurs revendications, les transforment en un
idal positif et sont tonns de voir ceux qui sont guids par des
intrts opposs ne pas adhrer  leur idal.  notre poque, si fconde
en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile  trouver
qu'un homme dont la conviction et l'idal ne se confondent pas avec son
intrt. Cette triste exprience a conduit beaucoup de penseurs srieux
 voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante,
non une forme de la connaissance et un reflet de l'ternel, mais bien
plutt une transposition d'un caractre ou d'un intrt, un symptme
plus ou moins morbide, une singularit idiosyncrasique. Telle est la
confiance dans la nature positive des intrts, dans la toute-puissance
de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres
du sentiment.

Mais en vertu, au nom de quel intrt la mcanisation pousse-t-elle ses
victimes,  travers la ncessit et la dtresse, l'inimiti et la lutte,
 fournir le rendement maximum? Ne s'aperoit-elle donc pas que tout ce
qu'il y a de plus grand au monde a t l'oeuvre de l'amour et de la
solidarit fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la ncessit brise
le fer, la foi dplace les montagnes?

Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable  Satan, elle est
frappe d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle
s'est engage  nourrir l'humanit indfiniment multiplie,  pourvoir 
son entretien,  l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens
dont elle se sert sont artificieux et ingnieux, mais vulgaires, car
elle est elle-mme fille d'une vulgaire ncessit. Elle abaisse l'homme
noble et lve  sa propre hauteur l'homme infrieur: c'est tout ce
qu'elle peut. Elle connat bien les matriaux avec lesquels elle
travaille; elle a supprim la foi, elle n'a aucune confiance dans la
bonne volont et elle ralise ses fins en faisant appel uniquement  la
dtresse et  la misre. L o l'mulation ne suffit pas, elle engendre
la concurrence; l o l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte
et, lorsque la solidarit nationale fait dfaut, elle cre la division
en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la
jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la
mcanisation elle-mme ne constitue qu'un aspect.

Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle perscute les
hommes qui ne sont pas faits  son image. L'homme  l'imagination libre,
le rveur du divin, l'ami dvou des choses et des cratures, l'amoureux
qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont  ses
yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rves. Elle
supporte pendant quelque temps leur prsence derrire la charrue, sur le
front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe
dj  remplacer leurs outils par des machines, et eux-mmes par des
hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de
l'criture, que l'me est lie au sang, est pris de dsespoir en voyant
le meilleur de son sang s'couler en pure perte. Mais celui qui croit
que l'esprit rgne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de
Deucalion peuvent devenir des germes de gnrations futures, celui-l
verra dans le sang qui s'coule le sacrifice destin  librer l'esprit
des liens de la mcanisation.

Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et
amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne
les a pas rgnres en leur infusant une seconde nature. La bont qui
nat de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bont, si
elle n'a pas t rgnre par la force manant du coeur; la nature qui
n'a pas t reproduite par un oeil inspir n'est pas la vraie nature; le
chef-d'oeuvre acquiert toute sa libert, lorsqu'il a t transform par
l'art en une oeuvre de la nature; l'homme lui-mme, s'il n'a pas t
purifi par la chute, le repentir et l'ascension, peut tre considr
comme n'tant pas n pour la vie de l'me. La mcanisation ne connat
pas encore la rgnration par la conscience et la volont libre, en vue
d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature
et une arme de guerre, semblable en cela au rgime de la dfense
personnelle qui a prcd la naissance de la loi ou au mode d'existence
qui a prcd la reconnaissance de la proprit. Et, cependant, la
mcanisation n'est pas inaccessible  la spiritualisation morale; son
produit le plus noble et le plus lev, l'tat, a reu ds les temps
prhistoriques, grce  cette spiritualisation, un caractre sacr sans
lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les
innombrables attributs de l'tat proviennent de sources plus honorables
que la mcanisation: amour du pays, attachement au clan, communaut
nationale de biens culturels et d'vnements vcus, solidarit cre par
les motions religieuses et thocratiques, tout a contribu  imprimer 
l'tat un caractre supra-naturel. Mais ce qui est dcisif pour une
institution, c'est moins son origine que sa ncessit immanente; c'est
la conscience que l'institution consacre est suprieure aux besoins
individuels, que l'homme a t cr, non pour jouir d'un bonheur
terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communaut
humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'me.
Cette intuition inexprime, qui communique une aurole de divinit 
l'tat mme imparfait, doit un jour s'tendre  toutes les formes et 
tous les actes de la vie matrielle et finir par pntrer la
mcanisation elle-mme. Dans la science et dans l'art, dans l'activit
militaire et dans l'activit politique, on s'est toujours rendu compte
que nulle oeuvre n'existe pour elle-mme, qu'aucune n'est  l'abri de la
responsabilit, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des
comptes  rendre aussi bien  lui-mme qu'au monde, qu'une chane forge
de devoirs et de ncessits rattache les unes aux autres toutes les
crations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqus par la
honte de l'gosme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi
nous rendre compte que toutes nos activits matrielles et tout ce qui
leur sert contribuent  difier l'organisme terrestre et supra-terrestre
de l'humanit, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains,
chacune de nos penses et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les
cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilit et d'une
reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et
la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de
crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible
d'acqurir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une
puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour o la mcanisation
sera pntre de ce principe, elle cessera d'tre un tat d'quilibre
empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la
cration, son coeur communiera avec celui de la divinit et y puisera les
joies ncessaires, et la vie plantaire prsentera le tableau d'une
parfaite thocratie organique.

Envisageons sans crainte l'tendue du phnomne de la mcanisation. Le
rgime mcanis remplit d'une faon satisfaisante son rle, qui consiste
 nourrir et  conserver l'humanit en voie de multiplication. Il nous a
mis en contact troit avec les forces de la nature, avec le domaine de
la connaissance sensible. Au point de vue de la pense utilitaire, de
l'accumulation et de la distribution des forces, des progrs
insouponns ont t accomplis. C'est encore la mcanisation qui nous a
permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais ct de
la mcanisation se manifeste l o la force brutale, dpourvue de toute
spiritualit, s'empare de la vie, l o le mouvement violemment dchan
s'affranchit de tout lien et, chappant  toute responsabilit, poursuit
sa course, en faisant de l'homme et de son espce, c'est--dire du
matre du rouage, l'esclave de sa propre oeuvre. Manque de libert, peine
dpourvue de sens, hostilit, dtresse et mort spirituelle: telles sont
les consquences de cet tat de choses.

Mais il est donn  l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le
trouble et sur la confusion la lumire de son intuition supra-sensible.
Il n'abandonnera pas la mcanisation, en tant qu'organisation
matrielle, jusqu' ce que de nouveaux vnements et de nouvelles
connaissances lui aient appris  matriser les forces de la nature
autrement que par la recherche et le travail organiss. Mais quant  la
mcanisation, considre comme matresse spirituelle de l'existence, il
la combattra et pourra la supprimer le jour o il se sera aperu que la
vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour o, pour
travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la ncessit et du
salaire gagn  la sueur de son front, le jour o il prfrera donner de
plein gr ce qui lui est arrach aujourd'hui par la contrainte et
sacrifier au bien de l'humanit ce qu'il y a de plus mesquin dans son
bonheur particulier o il entre si peu de noblesse.

Ce rsultat peut tre obtenu par une transformation de l'esprit, et non
par une rvolution mcanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'
laisser de ct, une fois de plus, la mcanisation comme phnomne, pour
l'envisager du dedans, en tant que rvolution spirituelle. Elle nous
apparat alors comme une pousse irrsistible de l'tre humain vers la
sphre de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par
l'acuit, la persvrance, l'orientation exacte, la ramification et la
combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantit
norme de forces spirituelles infrieures qui suffit  imposer un tat
d'quilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de
reconnaissance du monde ainsi favoris s'exprime dans la conviction que
c'est aux forces inpuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et
sa libert. Mais peu  peu le dveloppement de la pense a conduit  ce
jugement critique que l'intellect sert  coordonner les notions, mais
qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, 
son tour,  reconnatre que le devoir suprme des forces spirituelles
infrieures consiste  consentir  leur propre limitation et annulation,
 renoncer  toute direction et domination. Le terrain se trouve alors
prpar  recevoir la pure semence qui ds les origines de la vie gisait
latente dans les obscures profondeurs du coeur humain. C'est l'me qui
vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui  mme
de deviner son image, de nous abandonner  ses forces, c'est aux
ncessits nes de l'poque intellectuelle que nous le devons. Aprs
avoir donn ce fruit, cette poque peut mourir, ce qui ne veut pas dire
que l'humanit doive renoncer  l'avenir  son droit de penser et de
crer. Ce droit, elle va continuer  l'exercer et  l'affermir, sans
toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces infrieures,
destines  servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond
sentiment de responsabilit, puisqu'en les dirigeant elle remplit une
mission divine. Quand les premiers rayons de l'me auront touch le
monde intellectuel et sa ralisation terrestre, c'est--dire
l'organisation mcanistique, quels sont les points rigides de celle-ci
qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas
la rencontre d'vnements secondaires, mais la proximit solaire de
l'intuition transcendante qui amnera le printemps. Telle est la tche
modeste que se propose la partie constructive de notre expos. Nous nous
proposons, en effet, non de donner une numration complte de ce qu'il
faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais
d'indiquer les formes de ralisation pragmatique de l'ide, d'aprs
laquelle on peut, en confiant  l'me la direction de la vie et en
spiritualisant l'organisation mcaniste, transformer le jeu aveugle des
forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert
d'abri.

* * *

Encore voile et innomme, la tche plane au-dessus de nos ttes. Nous
avons explor l'tat du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le
chemin qui mne  la libert, et l'toile que nous suivons nous guide
vers la rgion de l'me. Nous devons maintenant examiner la forme
pragmatique que la pense transcendante revt dans la ralit
matrielle; la tche mtaphysique doit nous rvler son image physique.

Mais, au pralable, quelques mots encore sur les institutions et les
projets purement matriels.

I.--Quel bnfice retire notre vie intrieure des conditions et des
formes de la vie et de leurs changements en gnral? D'aprs la
conception matrialiste, l'homme devrait tout  ses tats et aux
circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession
dtermineraient l'homme d'une faon tellement complte qu' chaque
changement des conditions extrieures correspondrait un changement
quivalent de l'tat intrieur. Cette ide errone forme le pilier le
plus solide du matrialisme qui en voit la confirmation d'un bout 
l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la crote
terrestre qui ont provoqu l'volution des tres vivants? Les migrations
et dplacements des peuples ne sont-ils pas dtermins par des lois
physiques? La nature et les destines des nations ne s'expliquent-elles
pas par leurs origines, par le pays et le milieu extrieur? L'individu
lui-mme n'est-il pas une cration de ses anctres et des circonstances
de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture concident
toujours avec ceux de puissance, de densit de la population, de
richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvret, la misre
ces sources sacres d'lvation morale, n'ont jamais cr chez un peuple
arts et ides? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre
doivent leur puissance  la mer; l'Allemagne est devenue forte, grce 
la qualit de son sang; la France, grce  son sol; l'Amrique, grce 
sa situation gographique. Tout cela semble vrai.

Mais si nous approfondissons cette thorie  l'aide de ses propres
moyens, nous la voyons aussitt perdre de son assurance. Quelle fut donc
la force qui,  chaque catastrophe gologique, avait pouss en avant les
tres vivants? Fut-ce la volont de vivre? Elle n'aurait pas suffi, 
elle seule,  crer des nageoires,  faire pousser des ailes, 
apprendre  parler et  penser. Fut-ce le sang? Celui-ci,  son tour,
n'a pu acqurir sa noblesse que grce  l'intervention de cette
mystrieuse volont: l'anctre de l'Aryen tait une misrable crature,
bien infrieure au Mongol et au Ngre. Fut-ce le sol? Mais ce sol,
chacun tait libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus
intelligent qui s'en est empar. Nous retrouvons donc l'action de la
force et du sang, et nous sommes obligs d attribuer au hasard la
supriorit qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de
l'autre.

Mais assez de ces arguments. Ils prsupposent ce qu'ils doivent
dmontrer,  savoir que le corps est suprieur  l'esprit, que la
matire forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des
tres de chair, nous devons nous attacher avant tout  adoucir et 
flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre me devient une
oeuvre vaine, et la raison est du ct de ceux qui prtendent que les
choses ne valent que par leur utilit. Mais si nous croyons que c'est
l'esprit qui forme son corps, que c'est la volont dirige vers le haut
qui mne le monde, que l'tincelle de la divinit est enferme en chacun
de nous, alors l'homme lui-mme, sa destine et son monde apparaissent
comme l'oeuvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a
reu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple tabli
sur un sol fcond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille,
mais un peuple de conqurants; et le peuple qui a atteint une densit
favorable  la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui
veut avoir une postrit et assurer  cette postrit un pays habitable.
Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature,
mais le rsultat d'une slection exerce par un esprit qui cherche 
raliser sa propre perfection.

Il ne s'agit donc pas d'opposer une question  une autre. Il ne s'agit
pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les
formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas  ces formes et
biens, mais au calme et  la mditation que nous devons nos acquisitions
les plus leves? La vie terrestre fournit  l'esprit le milieu et les
armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son
avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'tre
aussi pour le combat visible. La crature noble cre sa beaut, la
crature saine son bonheur, la crature forte sa puissance. Et ces
biens sont crs, non pour eux-mmes, mais en tant que revtement
terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidit et la
convoitise, mais d'une faon dsintresse et spontane. Et si le
porteur est le matre de son arme, l'arme ragit  son tour sur le
porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa
beaut une nouvelle source de noblesse intrieure. Certes, au pauvre et
 l'humili les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes;
mais sa volont de les chercher se trouve stimule, lorsqu'un peuple
noble lui prte un peu de sa force et de son ardeur. tre volontairement
pauvre parmi les riches est vangliquement beau; mais un mendiant au
milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait
preuve d'aucun mrite spcifiquement moral. L'individu forme un but
final; en lui finit la srie des crations visibles et commence la srie
de l'me. Lorsque la force de l'me est veille en lui, il n'a plus
besoin de privilges et avantages terrestres. La pauvret, la maladie,
la solitude doivent le servir et le bnir. Mais le peuple est sa propre
mre qui survit  tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a
besoin de beaut, de sant et de force pour sa mission d'ternel
enfantement. Ici se rsout la contradiction: pourquoi ne devons-nous
rien dsirer pour nous-mmes, alors que nous devons songer au prochain
qui,  son tour, ne doit rien dsirer pour lui-mme? Les plus proches et
les plus loigns sont  la fois nos mres et nos frres  tous; et
notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer
l'accomplissement de leur mission, qui consiste  vivre et  enfanter.
C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matriellement contradictoire de
souhaiter pour la communaut et de lui abandonner les biens et les
forces qu'on ddaigne pour soi-mme.

II.--La deuxime question pralable est celle-ci: par quelles raisons se
justifient des projets visant  amliorer le sort de l'humanit? Quelle
est la force de persuasion qui leur est inhrente et quelle est celle
que nous devons exiger d'eux?

Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins.
Mais pour toute pense cratrice, ce qui est dcisif, c'est la fin, et
non le moyen; et la question est plus difficile que la rponse. Encore
est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la
force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en
effet runir une srie de misres et d'injustices et dire: ceci ne
devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction
entre l'preuve et la misre, entre la ncessit bienfaisante et la
ncessit malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien
suprme de l'humanit, le bien que nous devons conqurir. Car tout notre
vouloir, dans la mesure o il n'est pas de nature animale, jaillit des
sources de l'me, et  tous ceux qui s'inclinent sans rserves devant la
pense intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de rpter que c'est
le vouloir qui forme la partie la plus leve et la plus noble de la
vie. Mais le vouloir se rduit  l'amour et  la prfrence qui
chappent  toute dmonstration; il est la partie spirituelle de notre
existence, et  ct de lui se tient, tel un caissier de thtre 
l'entre de la scne du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et
soupse.

Tout ce que nous crons nat d'une tendance profonde et inconsciente; 
ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous
proccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce  quoi nous
croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut tre
dmontr et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom,
s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au
soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que
nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi
inbranlable.

Cette foi a une vidence plus forte que celle que lui prterait la
dmonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut rfuter ce
que Platon, le Christ et saint Paul ont avanc sans preuves, et
cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra
jamais, et chacune de leurs paroles a suscit une vie plus conforme  la
vrit et plus de foi que n'importe quelle thorie physique, historique
ou sociale. La gomtrie euclidienne elle-mme ne rsisterait pas 
l'preuve, si nous voulions la soumettre  la dmonstration au sens le
plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vrit ne
cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vrit vivante?

C'est la force avec laquelle elle fait appel  notre coeur. Chaque parole
sincre possde une force de rsonance, et chaque pense qui est ne,
non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu
chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute
dmonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi.
Lorsqu'un homme se croit appel  rvler au monde une vrit, non parce
qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde
qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus rel que le monde
qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un gar, sa
poussire servira du moins  aplanir le chemin de ceux qui viendront
aprs lui, pousss par la vrit. Mais s'il lui est donn de prononcer
ne ft-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lanc dans le monde tel
quel et mme sans dfense, fera une moisson d'mes.

Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir
dcouvert et rvl le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre
qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la
pragmatique,  la persuasion et  la dmonstration qu'on demandera la
lumire susceptible d'clairer la route  l'initiateur et  sa suite.
Jamais un chef ou un prcurseur n'a t capable de drouler la chane
ininterrompue des dmonstrations, et l'et-il fait, qu'on n'aurait pas
manqu de lui jeter  la face le mot naf de Thersite: Cela ne va pas!
La seule chose qui continue  agir dans le monde aprs l'apaisement de
la tempte des discours contradictoires, c'est l'appel  la conscience.
Il parle bas et rpte dans le silence de la nuit ce que le bruit du
jour empche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de
ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend
vident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins
ingnieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond
avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est
incapable de nous sduire. La froide proposition de l'homme d'affaires
et le cri de bataille du prophte se ressemblent cependant en ceci que
dans l'une et dans l'autre on sent une irrsistible ncessit qui
rsonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore
toute dmonstration est absente; mais l'intuition devient conviction
intime, et ce qui n'a t entrevu que par les yeux de l'esprit devient
concret. Une explication,  laquelle manque cette force enfantine,
reste, malgr les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent,
un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthte.

C'est ainsi que le but nous est dict par le coeur, tandis que le chemin
qui y conduit nous est indiqu par la conscience.

Dans les deux cas, il s'agit d'un svre avertissement, fait pour
consoler l'crivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse
du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entran par ses
ides favorites. Mais le lecteur doit se mfier des ides qui s'appuient
sur des dmonstrations et ne se laisser guider que par la voix
intrieure qui lui parle avec svrit, mais ne lui dit que la vrit.

III.--Et enfin, si notre vie, au sens le plus lev du mot, chappe 
l'emprise des conditions extrieures, si des institutions sont
incapables de crer des manires de penser et de sentir, si toute
existence extrieure n'est que la coquille, le moule de la vie
intrieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image,
du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit,
avec la certitude qu'il est galement accessible aux pas du corps?

L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons
comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous
vient de l'esprit, devient ralit de la vie, et chacune de ces ralits
est une marche de pierre destine  faciliter notre ascension
ultrieure. Tant qu'il reste matre de son mtier et de son outil,
l'artiste est capable d'extrioriser ses sensations les plus intimes et
les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou
dformation; mais c'est le monde qui constitue et la matire et l'outil
de celui qui pense; et la pense n'acquiert toute sa force de vrit que
lorsque le monde, confront avec elle, se rvle organique et possible.
Celui qui a essay d'implanter dans le sol de la ralit des ides nes
dans la libre rgion des convictions, celui qui connat l'effort dur,
jamais rcompens, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les
thormes symtriquement arrondis et les belles erreurs de pense qui
ont leur source dans la dprciation des phnomnes sensibles.
L'vangile serait mort depuis longtemps, s'il avait t consign sur du
parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur
revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur rudit
dans une langue archaque, maille de mtaphores syriennes: il nous
parlerait plutt de politique et de socialisme, d'industrie et
d'conomie, de recherche et de technique, et cela non en reporter
considrant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration,
mais le regard fix sur la loi des toiles  laquelle obissent nos
coeurs.

Aprs ces considrations, faisons au retour rapide  la question que
nous avons dj formule plus haut: comment la tche transcendante se
transforme-t-elle en tche pragmatique? La tche transcendante se rsume
dans les mots: croissance de l'me. En quoi consiste la tche
pragmatique?

Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-tre.
Supprimer la misre et la pauvret qui dpriment est un devoir humain
naturel et facile  remplir. Les dpenses d'une anne de paix arme
suffiraient  teindre la dette de la socit qui supporte aujourd'hui
encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle
entrane. Mais cette tche est tellement simple, tellement mcanique et,
malgr sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutt du
ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache
est, au fond, indiffrent. La terre est toujours assez gnreuse pour
offrir  la collectivit suffisamment de nourriture, de vtements,
d'outils et de loisirs,  la condition qu'on sache produire, consommer
et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une
forme de vie leve, personne ne le conteste; une collectivit compose
de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les
clbres petites cits de l'antiquit et du moyen ge; la construction
d'une gare exige un travail centuple de celui qui a t dpens  btir
le Parthnon; et l'esprit qui aspire  une vie plus noble trouvera
toujours, pour la raliser, matriaux et outils.

Pas plus que le bien-tre, l'galit ne forme l'exigence extrieure de
nos mes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien fauss, pour se
faire le champion de l'galit. Que nous savons peu de la vie la plus
intime de nos prochains! Les mmes mots servent  dsigner souvent des
choses diamtralement opposes; vous et moi, nous appelons _rouge_ la
couleur qui mane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma
sensation de rouge ne correspond pas  votre sensation de vert. Le
courage est chez l'un l'effet d'une tmrit irrflchie, chez un autre
la dcision la plus terrible de la lutte de l'me, menace de deux
dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite 
toute tentation, et elle est pour un autre un trsor perdu de bonne
heure et qu'on aspire  retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un
courant divin manant de toutes les rvlations de la nature, et pour
celui-l un difice artificiel, jamais achev, fait de milliers de
dsirs jamais satisfaits. La nature a cach tous ces contrastes derrire
les fronts humains; et afin de les attnuer, elle offre  chacun de nous
la possibilit de raliser une infinie varit de modes d'existence, de
cration et de souffrance, ce qui permet  chaque tendance de trouver
son quilibre, et  tout ce qui est unilatral de trouver un milieu qui
le complte. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan
une justice mcanique? De mme que l'ingalit de deux hauteurs
s'accentue  nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base gale, de mme
l'ingalit des cratures vivantes ne peut que prendre des proportions
caricaturales  la suite d'une galisation force des conditions de
leurs vies respectives. Contentons-nous des mcanismes de la vie qui,
tels que le droit pnal et policier, les rgles de l'change et du
commerce, servent  assurer l'ordre radical et ralisent ainsi une
partie tout au moins de l'galit, laquelle, au fond, n'a pour but que
de protger les mauvais contre les bons; tout ce qui dpasse ce domaine,
n'est qu'une aspiration irrflchie d'un faux sentiment d'galit qui a
sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilits.

Jamais l'galit ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre
vie intrieure. En serait-il autrement de la libert?

Libert!  ct du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre
langue et, pourtant, malheur  celui qui, confiant et inspir, le laisse
retentir dans notre pays sans rserve ni restriction. Il verra se ruer
sur lui tous les matres d'cole et tous les policiers qui, arms de
toutes les distinctions des philosophes et de tous les prjugs de
l'tat policier, lui prouveront que la suprme libert rside dans le
manque de libert et que toute lutte pour la libert ne peut que
dgnrer en guerre civile.

Mais qui donc confondrait la libert avec la licence? Celui cependant
qui cherche  me persuader qu'en fin de compte ma volont elle-mme
n'est pas libre, que l'autorit et le parti dont je suis membre
ragissent sur moi en limitant ma libert, que l'adversaire que je
combats est pour moi un obstacle, que l'tat d'quilibre humain comporte
des restrictions, celui-l jongle avec les demi-vrits et grne des
pis vides.

Un arbre pousse en libert. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser 
droite et  gauche ou grandir jusqu' toucher le ciel. Il en est empch
par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une
cellule de son tronc puisse migrer dans la cime, ni qu'une feuille
puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accrotre
aux dpens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu
d'une loi organique intrieure. Cette loi rgne en toute libert, et au
moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir,
aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle
ordonne que l'anne solaire soit salue par des germes et des bourgeons,
bnie par des fruits et termine dans le recueillement.

Mais voil que l'arbre est entour d'une clture. Le dveloppement des
racines et des branches s'en trouve entrav, le vent et le soleil ne
pntrent plus jusqu' lui, dont la croissance languissante obit  une
nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-mme, il n'est
plus l'expression d'une ncessit organique intrieure; la limitation
qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est impose
par un sort extrieur, violent; la libert a cd la place  la
contrainte.

Si la libert est difficile  dcrire et  dfinir, son contraire, la
contrainte, est facile  reconnatre. Pour chaque organisme, qu'il
s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un tat, la contrainte n'est autre
chose qu'une entrave impose par une loi extrieure ou intrieure, une
entrave qui ne rsulte pas de ncessits inhrentes  l'essence mme de
l'organisme ou  celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie.
C'est donc la ncessit qui fournit le critre aussi bien de la
contrainte que de la libert. Les avocats des subordinations, des
soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas
donn, la preuve que la ncessit existe rellement et dans une mesure
telle que la suppression de l'entrave entranerait la dchance ou la
ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente prsomption que
de prtendre que la soumission est une fin en soi. Cette prsomption
conduit tout droit  l'esclavage. Seule la ncessit organique peut
tre voulue de Dieu.

Lorsque la cause de la limitation et de la dpendance rside, non dans
une ncessit vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait
partie, mais dans la volont et la force d'un organisme tranger, on se
trouve en prsence d'un tat d'esclavage.

Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du
christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extrieure, mais
sans s'opposer au dveloppement des forces de l'me, sans fermer l'accs
du royaume des cieux. La force d'me d'pictte a grandi dans
l'esclavage; l'panouissement du moyen ge chrtien a t l'oeuvre des
couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas 
savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et
immuable par la grce de la libert intrieure, mais nous voulons
trouver la vritable forme de la vie, celle qui ouvre  l'humanit le
chemin de l'me. Or, ce chemin ne peut tre suivi que par ceux qui
jouissent de la possibilit du dveloppement organique, par ceux qui
sont capables de se dterminer d'une faon autonome et de porter la
responsabilit de leurs actes. Ce chemin ne peut pas tre celui de la
contrainte, de la soumission prdestine. Nous savons ceci: l'esclavage
est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'me.

Il n'y a rien dont notre poque soit aussi fire que de l'abolition de
l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-mme ne
figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-mme se nomme
citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obit
qu'aux autorits de l'tat, forme des syndicats, lit et administre. Il
n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail;
il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme
le personnel, il accepte du travail, il est employ. Il ne reconnat pas
de matre, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de
l'injurier ni de le punir. Il peut donner cong, s'en aller o il veut;
il peut se mettre en grve, se promener les bras croiss: il est, comme
il le dit lui-mme, libre.

Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on
appelle instruits et possdants, il se retrouve, au bout de quelques
jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au mme travail
de huit heures par jour, sous la mme surveillance, avec le mme salaire
et les mmes jouissances, avec la mme libert et les mmes droits.
Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose
d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'ge et mne une vie sans
loisirs et sans recueillement. Le monde mcanis lui apparat comme une
nigme complique dont le journal de son parti n'claire pour lui qu'un
seul ct; le monde suprieur lui apparat  travers l'extrait d'un
sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparat comme un
ennemi, lorsqu'il appartient  un cercle tranger au sien; comme un
camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du mme cercle que lui;
l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.

Les droits civiques subsistent, avant tout le droit lectoral sous ses
deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les
autorits, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les
chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou
l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmnent et le
maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se
syndiquer et s'organiser, se runir et faire des dmonstrations; il
reste toujours celui qui est gouvern et qui obit, alors que les siges
dors sont rservs  ceux qui habitent dans de belles avenues plantes
d'arbres, se promnent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers
qui sont revtus des responsabilits, des dignits et de la puissance.

Mais la vie bourgeoise est libre. Ici rgne la concurrence; l'homme fort
et rus peut risquer et gagner, sous la rserve de quelques lois et
rgles insignifiantes; cette arne est ouverte  tous. Mais, encore une
fois, tous ne russissent pas  y pntrer. Le cercle est jalousement
ferm, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu' celui qui a dj
quelque chose; ce qu'on possde peut tre augment et multipli, mais il
faut, avant tout, possder. On possde ce qui avait appartenu aux aeux,
ce que ceux-ci ont laiss et transmis sous la forme soit de l'ducation,
soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu
exploits, un pfennig d'pargne devienne le point de dpart d'une
fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut
payer cher son entre dans la classe de ceux qui possdent.

C'est ainsi que de tous cts s'lvent des murailles de verre,
transparentes et infranchissables, au-del desquelles se trouvent
libert, indpendance, bien-tre et puissance. Les clefs qui ouvrent
l'accs dans le pays dfendu, s'appellent instruction et fortune, l'une
et l'autre tant des biens hrditaires.

Aussi bien l'exclu se voit-il priv du dernier espoir: celui de voir ses
enfants jouir un jour de ce qui lui est refus  lui-mme. Il quitte ce
monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a t utile ni 
lui, ni  ses enfants, mais  d'autres et aux descendants de ces autres,
dont le sort tait galement hrditaire, prdestin et invitable.

Que signifie tout cela? Cela ne ressemble videmment pas  l'ancien
esclavage qui tait personnel et qui, runissant (ce qui, il est vrai,
n'tait pas tout  fait naturel) les destines de deux hommes ou de deux
familles sous le mme toit, sauvegardait la dernire communaut humaine
o chacun s'intressait encore au sort de ceux avec lesquels il tait
appel  vivre. L'tat de choses dont nous parlons constitue, sous les
apparences de la libert et de l'indpendance, une subordination
anonyme, non d'homme  homme, mais de peuple  peuple; subordination o
les rles peuvent tre intervertis  tout instant, mais qui n'en est pas
moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatrale.
Cette servitude hrditaire existe dans tous les pays de vieille
civilisation; ceux qui la subissent ont les mmes origines, parlent la
mme langue, professent la mme foi que ceux qui en bnficient. Ils
forment ce qu'ils nomment eux-mmes le proltariat.

Qu'une moiti de l'humanit maintienne dans un tat de servitude
ternelle l'autre qui, cependant, prsente la mme conformation physique
et possde les mmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voil ce qui est
incompatible avec la libert de l'me et la possibilit de son
ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitis n'agit
pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le
bien de la communaut. Il reste toujours que la moiti suprieure agit
en pleine indpendance et directement, tandis que l'infrieure, sans
avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la
contrainte de la suprieure. On ne voit jamais un membre de la couche
suprieure descendre volontairement dans les rangs de la couche
infrieure; quant  l'ascension des membres de cette dernire, elle se
heurte, faute d'instruction et de fortune,  des obstacles tellement
formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent
citer un de leurs congnres comme ayant appartenu soit lui-mme, soit
par ses ascendants, aux classes infrieures.

L'inertie et l'intrt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent
 la dfense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amrique,
du servage en Russie a suscit une vive sympathie, surtout chez ceux qui
n'ont pas t lss par ces mesures; les propritaires de btail
domestique humain allguaient, pour la dfense de leurs institutions,
les mmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des
ecclsiastiques, des hommes d'tat et des capitalistes pour dfendre la
ncessit de la non-libert: dpendance voulue de Dieu, service 
n'importe quel poste, humilit, modration; mais il reste bien entendu
que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.

Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens
matriels dfendent leurs convictions gostes avec la plus entire
bonne foi, car ce qui existe leur parat d'une lgitimit tellement
absolue, fond sur des bases tellement solides, tellement immuable et
irremplaable qu' leur avis rien ne pourrait tre transform ou modifi
sans qu'il en rsultt un effondrement gnral. Ce jugement troit,
dict en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant
contribu  le provoquer et  l'affermir que la lutte et le plan de
lutte du mouvement socialiste.

Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'tait
pas un prophte, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le
coeur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand
dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a
pouss l'erreur jusqu' attribuer  la science le pouvoir de dterminer
des valeurs et de poser des fins; il mprisait ces forces que sont la
conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice
ternelle.

C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acqurir la force de btir;
alors mme que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses
adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans
qui taient proposs et les rejetait. Il n'a jamais t capable
d'indiquer un but clair; ses discours passionns n'taient
qu'accusations et rquisitoires, son activit se bornait  l'agitation
et  des procds policiers.  la place de la conception gnrale du
monde, il a dress la question des biens, et mme le triste mien et
tien du problme du capital devait, d'aprs lui, tre rsolu d'aprs
les simples procds pratiques de la science conomique et politique. On
voyait de temps  autre un penseur insatisfait tenter des incursions
dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de
l'Absolu: toutes ces forces n'taient jamais considres comme les
centres solaires du mouvement; c'taient des foyers lumineux ples et
excentriques, auxquels on accordait un intrt esthtique. Au centre de
l'arne se dressait le matrialisme sans Dieu, le matrialisme dont la
force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui
prchait l'utile  la place de l'idal.

D'une ngation peut natre un parti, mais non un mouvement universel
qui, lui, est prcd de visions et de paroles prophtiques, et non d'un
programme. La parole prophtique est toujours un mot unique, idal:
Dieu, foi, patrie, libert, humanit, me; la proprit et la
rpartition de la proprit sont pour le prophte choses secondaires,
illusoires; et mme la vie et la mort, le bonheur humain, la misre, la
maladie et la guerre ne sont  ses yeux ni fins dernires, ni dangers
suprmes.

Jamais le socialisme n'a suscit d'enthousiasme dans les coeurs des
hommes; jamais une grande et heureuse action n'a t accomplie en son
nom. Il a veill des intrts et inspir la peur, mais intrts et peur
peuvent jouer un rle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une
poque. Enferm dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le
terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallis en un parti, dans
la conviction inconcevablement errone qu'il suffisait de mettre en
oeuvre une seule force pour obtenir un rsultat dfinitif. Le
marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le dtruire; celui qui veut
transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur
lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui
trouve un cho, aussi timide soit-il, dans tous les coeurs et leur
fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti domin par des
intrts assourdit et fait boucher les oreilles.

Si l'on considre, dans ses traits les plus saillants, l'action
socialiste, telle qu'elle s'est droule au cours de trois gnrations,
on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et
organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer
dans une mesure extraordinaire l'esprit de raction, de dtruire l'ide
librale et de dprcier le sentiment de la libert. Le jour o le
socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question
d'argent et de biens et o il a russi  attirer les masses sous cette
bannire, l'ide qui tait  sa base se trouva brise; l'aspiration 
l'indpendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultiv s'est
dtourn de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise  trembler; la
raction possdante a vu ses forces doubler, grce  l'afflux de
nouvelles recrues et  des mesures de prcaution opportunes, et elle
riait dans son for intrieur de ces pauvres diables de proltaires qui,
tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en
acclamant la rpublique et le communisme, consolidaient le trne et
l'autel. Intrieurement association d'intrts, extrieurement
hirarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un
mouvement mondial, dchut au rang d'un simple parti, devint la proie de
la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement 
tout ce qui s'tait vu aux poques fortes, il perdait en efficacit, 
mesure que le nombre de ses adeptes et adhrents augmentait.

Nous devons nous arracher  cette inertie de la conscience qu'a laisse
au coeur de l'Europe la rsistance aux tristes paradis utilitaires, aux
idaux de trteaux et de foire, aux phrases  effet lances sans
conviction et aux invectives menaantes. Si nous russissons  nous
rendre compte de toute l'indignit que nous vaut la servitude de
millions d'hommes faits, comme nous,  l'image de Dieu, ayant tous les
droits  notre amour, nous n'prouverons aucune rpugnance  faire une
partie du chemin cte  cte avec le socialisme, tout en dsavouant ses
fins. Si nous aspirons, dans le monde intrieur, au dveloppement de
l'me, nous aspirons, dans le monde visible,  la disparition de
l'esclavage hrditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui
ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considrions une
certaine rpartition des biens comme une chose essentielle en soi, une
certaine hirarchie des droits de jouissance comme une chose dsirable,
une certaine formule utilitaire comme dcisive. Il ne s'agit ni de faire
disparatre les ingalits des destines et exigences humaines, ni de
rendre tous les hommes indpendants ou aiss ou heureux, ni d'accorder 
tous les hommes les mmes droits: il s'agit de mettre  la place d'une
institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilit
personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la libert, au lieu de
leur imposer une libert toute faite. Peu importent les sacrifices
humains et moraux qu'exige cette rforme, car le but que nous
poursuivons consiste, non  obtenir une utilit ou un avantage
quelconques, mais  ranger le monde sous la loi divine. Et alors mme
que le rgne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur
terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la
marche de la civilisation et les progrs de la culture, ce serait l un
effet tout  fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question
de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces
inconvnients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne
tirerons de ce rsultat ngatif aucun encouragement supplmentaire 
poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons
besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tche nous est
dicte par des raisons extrieures tires de la dignit et de la justice
de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison
intrieure qui n'est autre que la loi de l'me.

Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant
quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manire
prudente, fonde sur la dmonstration et la persuasion et si chre 
l'homme politique qui la qualifie de concrte, nous croyons devoir
attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui
s'vertuent  fournir des arguments  une conviction rpandue et  la
rendre irrfutable, jusqu'au jour o une nouvelle conviction vient la
supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prmisses donnes les
consquences les plus utiles. Malgr toute la certitude mathmatique de
leur mthode, il manque gnralement  ces deux catgories d'ouvrages
la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathmatique, mais est
toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prtendre  une certitude
quelconque, nous chercherons seulement  formuler, dans les pages qui
suivent, des sentiments et apprciations clairs par la pense. C'est
que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques,
mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une
mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit
objectif, l'apprciation des ralits se trouvera soumise de ce fait
mme, et sans que nous ayons  intervenir, au critre de la pense.

Or, la fin  laquelle nous aspirons s'appelle libert humaine.




LE CHEMIN




I

LE CHEMIN DE L'CONOMIE


Pendant un sicle, notre pense s'tait servie de la mthode historique;
aujourd'hui, cette mthode est en voie de dgnrescence et devient
nuisible, surtout dans ses applications aux institutions.

Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur
sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications
lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et
leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'tre:
une crature nouvelle s'installe dans la vieille coquille.

On peut, par abrviation, appeler ce phnomne _substitution de la
raison d'tre_.

Cette substitution tient  ce que le nombre de formes que peut revtir
une institution est limit, que par paresse et par conomie l'esprit se
sert volontiers de formules dj existantes et que la continuit du
progrs dans le temps ne permet de reconnatre que difficilement le
moment o s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau
nom, l'limination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles
manires de voir.

La mthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante
et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines
qualifications, de dmontrer l'volution de genres littraires, de
mettre en lumire des mouvements et changements fonctionnels; mais elle
aboutit  des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer
l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son
dveloppement ultrieur. Il peut tre intressant de savoir qu'il existe
une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il
serait dangereux de tirer de l'art de l'ingnieur des conclusions
relatives aux institutions ecclsiastiques; il est trs instructif de
savoir que la comdie de salon franaise se rattache par un
dveloppement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait
recommander  un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le
choix de ses pices par des considrations archologiques.

On raille la conception contractuelle de l'tat, qui avait t formule
par les Franais du XVIIIe sicle, et on lui oppose des dductions
tires de la prhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui
repose sur un quilibre de forces comporte plus de rapports contractuels
que de fonctions totmiques ou patriarcales, et les transformations que
subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se
rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de
rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'tre
n'est aussi manifeste que dans la nature de l'tat; d'o la vanit des
efforts tendant  trouver une dfinition historiquement comprhensive de
cet organisme. Sous une apparente immutabilit et sans changer de nom,
celui-ci se renouvelle  chaque gnration et ne peut tre envisag au
point de vue de la continuit que sous sa forme mtaphysique, en tant
que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste
en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un
dveloppement ultrieur.

De la fausse application du point de vue historique dcoule la fausse
apprciation du fait historique, comme tant valeur absolue, et de la
tradition, comme tant une force positive. La valeur du fait historique
consiste dans son caractre historiquement passager et provisoire; n 
titre de nouveaut rvolutionnaire, il disparat, ds qu'il devient
dsuet et qu'il se trouve dpass par d'autres faits; il ne russit  se
maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure o il est capable de
rendre service et o il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la
tradition rside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grce  elle,
gagne ainsi en stabilit; le nom moins emphatique de _moment d'inertie_
dfinit trs bien cette force purement ngative qui, malgr sa grande
importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection
thorique. Elle avait possd jadis cette valeur  l'gard de
convictions religieuses et philosophiques, et elle y prtend encore
aujourd'hui  l'gard de conceptions sociales et politiques. Mais tout
en lui refusant cette valeur thorique, nous devons reconnatre qu'elle
possde en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de
ralentissement, une valeur esthtique, qui s'exprime en formules,
costumes, crmonies et ftes et communique couleur, allure et caractre
 la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un
orgueil justifi, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations
pleines de vitalit, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple
spectacle, et non l'essence mme de leur vie. C'est pour nous une
solennit charmante que de voir le roi de Prusse se prsenter sous
l'aspect de l'lecteur de Brandebourg; mais il serait dangereux de
conclure, sous l'impression de cette crmonie, que la province actuelle
de Brandebourg a le droit de prtendre  des privilges politiques au
prjudice de la Silsie ou des pays rhnans.

Ces remarques prliminaires taient ncessaires pour faire comprendre
notre mthode de travail et expliquer ce que nous entendons par
substitution de la raison d'tre.

* * *

L'existence de l'ancien fodalisme tait justifie pratiquement par
l'habitude de porter les armes, par la supriorit humaine, par
l'organisation et le droit d'occupation des conqurants du pays; elle
tait justifie tlogiquement par l'aptitude  l'administration et  la
protection, qui reposait sur des proprits hrditaires. Cette
hrdit,  son tour, tait cre par l'ducation, dont le but principal
consistait  apprendre le maniement des armes et  entretenir l'esprit
guerrier, par la culture de proprits corporelles et mentales adaptes
 cet esprit, par la conscration religieuse de ces proprits, par
l'limination de tout mlange de sang, par le maintien des classes
infrieures dans un tat de sujtion et de tranquillit forces.

L'augmentation de la population, l'intensit croissante de l'conomie
ont empch la couche sociale suprieure de s'tendre dans les mmes
proportions que la couche infrieure. Les fils cadets ne pouvant tre
suffisamment dots entraient dans les rangs de l'glise ou migraient,
des proprits se morcelrent, d'autres fusionnrent ensemble, des
domaines ecclsiastiques et territoriaux se formrent, la bourgeoisie
des villes fit son apparition, et la couche suprieure, immobile au
milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientt en tat de
recouvrir la couche infrieure. Au dernier moment, lorsque la charge de
porter les armes fut galement tendue  celle-ci, l'organisation
fodale avait perdu son dernier droit  l'existence.

Une nouvelle classe sociale tait venue s'insrer dans le corps de la
nation; ce fut la classe, elle aussi hrditaire, de ceux qui possdent.

Les proprits nobiliaires et ecclsiastiques, les colonies, les
monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources
d'accumulation de capitaux; la mcanisation des mtiers, de la
technique, des moyens de transports, de la pense et de la recherche
avait transform la vie, et le mouvement gnral du monde s'tait
orient dans la direction de la fructification du capital. La puissance
hrditaire du capital fut une consquence de l'hrdit de l'tat
social, du sol et des biens mobiliers; comme sa lgitimit n'tait pas
mise en doute, personne n'prouvait le besoin de lui fournir des raisons
thoriques.

On aurait pu,  la rigueur, lui trouver au dbut une certaine
justification interne: le capital se prsentait principalement sous la
forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux gnrations et exige
une srie ininterrompue de guides et directeurs comptents, srie qui ne
pouvait tre assure que par l'hrdit et qui tait un phnomne
courant dans l'conomie rurale. Pour former ces guides et directeurs,
l'instruction et l'ducation dispenses par la communaut taient
particulirement insuffisantes; la maison du propritaire tait un
centre o l'on pouvait recevoir une ducation intellectuelle de
beaucoup suprieure  celle de la communaut et reposant sur une base
exprimentale infiniment plus large. Il y avait l une garantie pour la
centralisation des moyens qui ne pouvaient tre efficaces qu' la faveur
de leur accumulation entre les mmes mains.

Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractre hrditaire
de la puissance capitaliste: l'cole populaire, par le nivellement de
l'instruction; la cration de l'association de capitaux qui devait
rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la ncessit d'une
direction hrditaire; l'mancipation politico-militaire, par la
diffusion de l'aptitude  administrer et par l'largissement de
l'horizon intellectuel.

Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en
attendre, cela tient  l'accroissement incroyablement rapide de la
puissance du capital, qui, grce  son alliance avec les puissances
territoriales et fodales encore existantes,  la multiplication des
relations et des intrts,  l'ducation et au genre de vie, grce 
l'influence exerce par la presse et grce aussi au fait qu'elle tait
devenue politiquement indispensable, s'tait cristallise en une classe
bien dlimite qui dfendait collectivement son droit contre les
attaques qu'elle croyait dictes, non par la raison, mais par des
intrts opposs.

La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la
destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire,
leur consolidation. Voici en effet ce qui s'tait pass: la nouvelle
couche de possdants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, tait
incapable de se crer une vie personnelle; elle fut oblige d'emprunter
la forme de sa nouvelle vie  ses prdcesseurs, dont elle devint ainsi
la dbitrice et la subordonne. En outre, les dynasties continuaient 
rserver toutes leurs sympathies  la couche fodale qui leur tait
familire depuis plus longtemps, possdait une exprience
administrative et militaire, restait attache au sol et immuable, s'en
remettait volontiers  la couronne quant aux conditions de sa vie
matrielle et semblait ainsi offrir un appui plus sr aux exigences
monarchiques immdiates. En troisime lieu, enfin, chacune des couches
dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possdait un double
avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa
caste, plutt qu'au profit de sa classe.

C'est ainsi que la socit europenne reprsente comme une image brise
rsultant de la double rfraction de deux axes. La couche fodale,
toujours essentielle, s'affirme  la faveur de la couche capitaliste,
plus apparente, les deux restent hrditaires et s'accordent en ce
qu'elles provoquent, par raction, un tat de souffrance qui, du ct
capitaliste, devient le sort inluctable des masses.

Si nous avons reconnu, par une svre anticipation, que ce sort est
incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour
nous vident que l'organisation future, malgr sa possible
diffrenciation et hirarchisation, ne pourra plus tre fonde sur la
perptuit hrditaire.

Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus
reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale
l'accord entre la volont collective et la volont individuelle et devra
laisser une place assez large  la dtermination autonome,  la
responsabilit et au dveloppement spirituel.

C'est ainsi que la renaissance que nous rvons ne nous apparat plus
seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale
dtermine; nous concevons plutt cette renaissance comme une
moralisation de l'organisation sociale et conomique, sous la loi de la
responsabilit personnelle.

Nous trouvons le chemin du dveloppement, en nous laissant guider par la
ngation de l'injustice: la division des classes reposant sur
l'exagration des oppositions conomiques, la puissance du succs
accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe
donne crent les puissances d'oppression auxquelles l'hrdit assure
une dure indfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit  la
suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de
l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la libert
spirituelle.

La forme la plus nave de l'action curative consiste  chercher un
soulagement immdiat. L'arbre a un besoin immdiat de lumire, d'espace,
d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en
dprit, le terrain devient strile, la fort lutte tant qu'elle peut
contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entranant
dans sa mort le plus heureux des arbres.

Le forestier et l'ducateur, le mdecin et l'homme d'tat ont depuis
longtemps abandonn la mthode de la satisfaction immdiate. Le mdecin
ne cherche plus  gurir les membres gels par des enveloppements
chauds, et l'homme d'tat ne cherche pas  remdier  la soif de
l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent
compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme  protger et
s'attaquent, non au symptme, mais au noyau mme de la maladie. L'un et
l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils rpartissent, d'aprs un
plan dtermin, entre tous les organes, par un dosage rigoureux.

Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractre
scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment oblige de
renier ce caractre, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'lever
au-dessus de la mthode de soulagement immdiat. Il a fait sien ce
raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires.
Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital.
Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment
supprimer celle-ci?

 cette dernire question, il serait logique de rpondre: en partageant
le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital
la proprit de l'tat.

Ces deux rponses sont galement fausses. L'une et l'autre mconnaissent
la loi du capital dans sa principale et dcisive fonction actuelle, qui
est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers
les points o le besoin s'en fait sentir le plus.

Rappelons-nous ici notre proposition relative  la substitution de la
raison d'tre; elle montre qu'il importe moins de connatre les causes
et les besoins qui ont engendr un organisme dtermin que les
ncessits auxquelles il rpond dans la ralit et dans le prsent.

Supposons la rvolution sociale accomplie.  Chicago rside le prsident
mondial qui trne cette anne sur toutes les rpubliques faisant partie
de la confdration universelle et dirige  l'aide de ses organes toutes
les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernire analyse,
dispose du capital du globe.

Aujourd'hui son dpartement des entreprises se trouve en prsence de
sept cent mille propositions absurdes et de trois srieuses: un chemin
de fer  travers le Thibet, une exploitation ptrolifre dans la Terre
de Feu et un systme d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de
vue politique et technique, les trois projets sont galement
irrprochables, au point de vue conomique, ils paraissent galement
dsirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut
tre excut. Lequel sera-ce?

Se conformant  un vieil usage de l'poque capitaliste, on consulte les
tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irrprochable,
et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la
Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%.

Et l'on a si bien conserv les habitudes de l'ancienne poque
capitaliste que le prsident autorise le dpartement  se dcider pour
l'excution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale.

Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu' envoyer au pilon les
calculs de rendement,  expdier dans l'Afrique Orientale des moyens de
travail d'une valeur d'un milliard et  s'abstenir de tout nouveau
calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractre d'un
ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu' la dtermination du
degr de besoin, sans aucune consquence matrielle. Malheureusement,
voil que six tats lvent des objections contre le projet adopt. Ils
dclarent: la prfrence accorde aux habitants de l'Afrique Orientale
prsente pour ceux-ci de grands avantages, tant donn qu'ils seront les
seuls  profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amlioration
des conditions de la vie matrielle, du climat, etc. Le Portugal attend
depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voil que la
caisse mondiale que tous ont contribu  remplir va se vider au profit
d'un seul. Il est impossible au prsident de dcider qu' l'avenir
chaque territoire aura  pourvoir lui-mme  ses besoins, car pendant
cinquante annes beaucoup de travaux importants n'ont pu tre excuts,
faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu' proclamer que le
projet sera excut, mais que l'conomie est-africaine aura  verser 
la caisse mondiale une plus-value dtermine. C'est la rsurrection de
la rente.

Dans une ville industrielle allemande il s'agit de dmolir une usine
d'tat. C'est un btiment vieux et inutilisable. Il se prsente un
habile entrepreneur qui s'engage  le remettre en tat en vue d'une
nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume
volontiers les risques de la transformation. La prfecture provinciale
dcline l'exprience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en
outre, l'entrepreneur offre,  titre de cautionnement, cent montres en
argent, mises  sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend
que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et
l'entrepreneur est finalement autoris  commencer les travaux. L'usine
est afferme, et c'est, encore une fois, la rsurrection de la rente.

Sauf dans les cas de fondations dsintresses, l'emploi du capital ne
sera jamais assur autrement que sous la condition d'une rente aussi
leve que possible. Pour couvrir les risques pouvant rsulter d'une
fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but
dtermin, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste 
lever la rente rellement, et non seulement sur le papier.

Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui proprit d'tat,
il serait demain rparti entre d'innombrables propritaires. La
ncessit de la rente dcoule de la ncessit de choisir
l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les
plus urgents et les plus avantageux.

La ncessit de la rente dcoule encore d'une autre considration, plus
indpendante et plus large.

Quand on embrasse d'un coup d'oeil l'ensemble d'une industrie nationale,
de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du
mouvement des capitaux, on se trouve en prsence d'un fait surprenant:
malgr sa grande prosprit et son grand rendement, cette puissante
organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en
restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes
dpassent la rente paye. L'industrie ne travaille qu' accrotre son
propre corps; mais les autres branches de l'conomie doivent fournir
leurs pargnes pour la soutenir.

Ce fait, surprenant  premire vue, est cependant facile  expliquer:
que deviennent en effet les pargnes du monde? Dans la mesure o elles
ne crent pas des institutions culturelles, elles servent  fonder des
organismes de production. Des rserves de fer et des trsors d'or sont
runis en quantits modres par les tats; le reste disparat en
placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en
papier, de billets de circulation imprims. Cette augmentation des
placements productifs doit se prolonger, tant que les populations
augmentent et tant que chaque individu possde moins de produits
susceptibles d'tre achets qu'il n'en dsire.

Les placements mondiaux augmentent en consquence. Ils augmentent tous
les ans exactement de la somme qui est pargne sur les salaires et les
revenus, aprs qu'ont t satisfaits les besoins de consommation de vie
civilise, les besoins de dpense. L'pargne ralise sur les salaires
est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente
proportionnellement  l'lvation des salaires, tant que le besoin de
consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont
lieu dans le monde entier sont donc reprsents principalement par la
rente du capital, dduction faite des dpenses que ncessitent les
besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dpend d'une
srie de facteurs qui n'ont rien  voir avec le niveau de la rente
totale: elle dpend de la rpartition des tranches de revenus, des
exigences moyennes impliques par le genre de vie, de valeurs morales.
Si tout le capital du monde tait concentr entre les mains d'un seul
individu, la consommation se trouvant ainsi rduite au minimum, la rente
et, avec elle, le taux d'intrt moyen dans le monde entier ne
pourraient pas, sans danger de ruine pour l'conomie, donc rellement,
tre infrieurs aux dpenses dont l'conomie mondiale a besoin pour
complter et agrandir ses installations.

C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la
rente est dtermine par les placements dont l'conomie mondiale a
besoin; elle est le fonds de rserve obligatoire, servant au maintien de
l'conomie mondiale; elle est un impt que prlve la production,
partout o des biens sont produits et un impt qui vient avant tous les
autres; elle serait indispensable, alors mme que tous les moyens de
production seraient concentrs entre les mains d'un seul, ce seul ft-il
un individu, un tat ou un ensemble d'tats; elle ne peut tre diminue
que du montant reprsentant la satisfaction des besoins du capitaliste.

C'est pourquoi l'tatisation des moyens de production est sans porte au
point de vue conomique; au contraire, la runion du capital entre les
mains d'un petit nombre prsente un danger conomique qui dcoule de
l'arbitraire auquel peuvent tre soumises la consommation et la forme de
placement; or, comme cette dernire, tant donne la concurrence qui
existe entre les rentes, est reste jusqu' prsent  l'abri de tout
reproche, le soin purement conomique d'une rpartition juste ne peut
avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-mme est
indispensable, en tant qu'elle sert  satisfaire les besoins annuels
d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la
question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission
finale, qui consiste  tre investie dans des entreprises; mais ce qui
importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le
bnficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au prjudice de la
collectivit, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en
jouissances. La politique conomique se transforme en politique de la
consommation.

Mais les justes proccupations doivent s'tendre  d'autres objets
encore, et avant tout  la question de puissance. Si tout le capital
tait concentr entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation
relative serait insignifiante; toute la rente pargne serait canalise,
 la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter
leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait tre
considr comme un utile administrateur de l'conomie mondiale. Mais il
n'en serait pas de mme sous d'autres rapports. C'est que de son bon
plaisir dpendraient toutes les affaires humaines: conomiques,
politiques et aussi, en dernier lieu, les intrts culturels. Sur un
signe de lui, tel serait lev, tel autre abaiss; telle rgion serait
privilgie, telle autre laisse  l'abandon; il imposerait  toutes les
conventions un esprit conforme  ses propres convenances; la libert du
monde serait dtruite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession
implique puissance.

 cela se rattache une autre question: celle des revendications
injustifies. Alors mme qu'on russirait, par la limitation du
gaspillage,  diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi
la participation des classes infrieures  la richesse gnrale.
Monopoles, revenus tirs de l'agiotage, escroquerie, autant de
compensations qui peuvent intervenir pour pallier  la diminution de la
rente; des rentiers et des hritiers se laisseront nourrir par la
collectivit, sans lui fournir aucun service en change: des bourdons
formeraient un tat dans l'tat.

Si l'on limine le moyen socialiste, qui consiste dans l'tatisation du
capital, mesure irralisable et inefficace, on se trouve en prsence
d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes
diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une
menace pour l'quilibre de puissance; la rpartition des fortunes
diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et
diminue la productivit de la rente. Dans l'une et l'autre de ces
alternatives, nous sommes menacs de revendications injustifies.

La structure de la terre, dans son grand systme d'irrigation, nous
offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un systme exclusif de
torrents violents empcherait l'puisement des masses d'eau, mais,
impossible  dompter, il laisserait les plaines dessches; un rseau
troit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'puisement
et d'vaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse
facilement manier; la nature cependant a ajout  ces deux systmes un
troisime: par l'vaporation, elle maintient les masses d'eau en
suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse
charger l'atmosphre de courants, plus puissants que les courants
visibles de la terre et rpartissant leur humidit sur tout le sol
nourricier.

Ici, o le problme consiste  tablir une fconde rpartition des
richesses mondiales, il s'agit galement de trouver la troisime force,
capable de crer un mouvement d'ascension et de descente des masses,
dans une direction perpendiculaire  la direction prdtermine et
inaltrable du courant, de s'emparer des excdents et de combler les
lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du rservoir de
l'tat en transformant celui-ci, d'un terrain strilis par le fardeau
des dettes, en un sol fcond, luxuriant, dispensateur de vie.

Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la
rpartition momentane et mcanique des richesses mondiales qu'on peut
tablir les normes morales et justes du problme de la possession; nous
aurons  soumettre  l'preuve nos reprsentations relatives  la
proprit,  la consommation et aux revendications, afin de rechercher
quel droit prim, quel vieil hritage de fautes et d'erreurs se
dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans
laquelle la ralit rationnelle et inaccessible  l'erreur s'engagera,
pour nous rapprocher, mme dans le domaine matriel, du but qui
s'appelle moralit ici-bas, et me dans l'au-del.

Proprit, consommation et revendication ne sont pas choses prives.

Tant que le monde tait grand et que les populations taient rares, tant
que les domaines conomiques taient spars les uns des autres, chacun
enferm dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre
 la nature ce qu'il voulait en fait de proie vgtale, animale et
humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'changer,
l'asservir, la dtruire. Aujourd'hui, la terre, qui possde une
population dense, reprsente un organisme aux articulations
artificielles, travers de nombreux vaisseaux, nerfs, parois,
compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protg, surveill et
rgl par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas cre des
droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers,
touche aux droits  la proprit,  la sphre vitale d'autrui. Chacun a
besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas
cres, du bl qu'il n'a pas sem, de la toile qu'il n'a pas tisse. Le
toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulve,
tout cela a t cr par la communaut, et la mesure dans laquelle il y
a droit lui est indique par la convention et par la tradition. L'air
mme qu'il respire, n'est pas libre; il est protg et maintenu  l'abri
d'exhalaisons et d'vaporations, de germes morbides et de poisons.

Quand on se rend compte de cette infinit de liens et d'obligations, on
a peine  comprendre le degr de libert conomique qui est laiss 
chacun. Pour la communaut,  laquelle il doit tout, chacun peut
travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir
son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accord 
titre de proprit, il peut user et abuser, il peut le laisser
pricliter, il peut le dtruire; et il peut rclamer  la socit la
garantie de sa proprit, il peut mme exiger qu'elle veille, aprs sa
mort,  l'excution de ses dernires volonts.

Dans les temps  venir on comprendra difficilement que la volont d'un
mort pt lier des vivants; qu'un homme et pu tre autoris  entourer
de cltures des kilomtres de terrain; qu'il et pu, sans avoir pour
cela besoin de l'autorisation de l'tat, laisser des champs en jachre,
dmolir ou construire des btiments, mutiler des paysages, supprimer ou
profaner des oeuvres d'art; qu'il ait pu se croire autoris, moyennant
certaines taxes,  exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle
partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre  son service autant
d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait,
la seule condition exige de lui tant de n'insrer dans les contrats
aucune clause contraire  la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle
profession ou commerce, dans la mesure o il ne s'agissait pas d'un
monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie;
qu'il ait pu se permettre des dpenses somptuaires, prjudiciables  la
communaut,  la condition seulement que ces dpenses ne dpassent pas
les limites de sa solvabilit. Au cours de ces dernires dcades, nous
avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des
limites d'une laborieuse conomie individuelle, d'art strile et
d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en
discussion une loi conomique dont elle pouvait attendre des profits ou
des pertes. Mais ds la deuxime anne de guerre, l'ide commenait  se
faire jour que toute la vie conomique repose sur la base forme par
l'tat, que la politique pratique par l'tat vient avant les affaires
et que chacun est redevable  tous de ce qu'il possde et de ce qu'il
peut.

Dans le domaine conomique avait trop longtemps dur un tat de choses
tel que l'activit individuelle, guide par l'ide rationaliste du droit
individuel et de la libert illimite, et se souvenant des injustices
dont elle a t victime, ne cdait que pas  pas et  contre-coeur aux
exigences de la collectivit, comme on cde  un solliciteur importun et
dont rien ne justifie les prtentions. La collectivit doit se demander
quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit suprieur,
pour laisser  l'conomie ce qui reste, aprs que ce droit a t
satisfait, et ce qui est ncessaire  la conservation du mcanisme et
pour assurer un genre de vie convenable  ceux qui en ont la charge.

Aprs cet examen comparatif des droits de l'individu et de la
collectivit, nous attirerons l'attention sur le fait que la
rglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter 
volont la quantit des matriaux conomiques disponibles; car,
contrairement  ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation
naturelle des quantits de biens produites ou  produire ne dpend pas
de notre volont; elle est limite,  chaque moment donn, par le niveau
des moyens de travail et des forces de travail crs.

Au dbut de notre poque conomique avait rgn le principe: le luxe est
utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays.

Ceci s'applique,  la rigueur,  une activit industrielle  ses dbuts,
qui a besoin d'tre stimule par des moyens extrieurs. Une vie
conomique ayant atteint son plein dveloppement repose sur une
association organise de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison
que le mot conomie ou tenue de maison implique l'ide de mticulosit
mesure.

Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pcher un poisson rare,
lorsque l'gyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et
l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe tait justifi, car
les esclaves taient nourris pendant leurs journes de travail et les
pcheurs de perles ddommags pour les annes de dangers. Mais nous
devons nous faire de ces choses une ide diffrente. Les journes ou
annes de travail dpenses en vue d'un clat ou d'un plaisir momentan,
sont des journes ou annes irrmdiablement perdues. Elles sont prises
sur les moyens de travail limits, et leur produit est soustrait au
revenu dj sans cela insuffisant de la plante. Chacun a droit  une
part du travail que tous fournissent dans un enchanement invisible.

Les annes de travail employes  produire une prcieuse broderie, une
toffe curieuse, sont irrvocablement soustraites  la production de ce
qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au
gazon six fois ras auraient pu, avec un effort moindre, produire du
bl, et le yacht  vapeur, avec son capitaine, son quipage et ses
provisions est soustrait pendant une gnration aux moyens de transport
utiles.

Considr au point de vue conomique, le monde est, dans une mesure plus
grande que la nation, une association de crateurs; quiconque gaspille
travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivit. La
consommation n'est pas une affaire prive: elle est affaire de la
collectivit, de l'tat, de la morale, de l'humanit.

Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparat, et
disparat par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est
produit sert  la production de nouvelles choses qui,  leur tour,
disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en
vue de la consommation et si chaque consommation sert  la conservation
de la vie et  l'lvation de son niveau, pourquoi tablirions-nous une
distinction entre la consommation justifie et la consommation
injustifie? Si tous les produits suivent le mme chemin, il ne reste
que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre.

C'est, en effet, l'ordre des besoins qui tablit une hirarchie de
notions s'tendant de la consommation ncessaire au luxe frivole. Toute
consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin
primordial qui aurait pu tre satisfait  la place du besoin de luxe.

Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique
du luxe; il est galement incontestable que la notion du besoin
lmentaire et ncessaire est assez vague. Mais ceci importe peu.
Personne n'aura l'ide d'exiger une dfinition mcanique et mathmatique
de cette notion. Lorsque la famine rgne dans une province, il serait
absurde de qualifier de dpense somptuaire celle que ncessite le train
spcial qui emporte l'homme d'tat responsable au milieu des habitants
affams. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur
intellectuel  l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors
mme que la collectivit devrait sacrifier pour cela un peu de travail
et d'espace. Ce qui est une dpense de luxe, c'est ce que la foule,
incapable de penser, dsigne sous le nom de ftes de bienfaisance et qui
n'est au fond qu'une dpense goste, abusant du principe de l'amour du
prochain et inscrivant, avec une froide piti, au nom de ses victimes,
la valeur des bouteilles de champagne vides.

Il nous suffit de savoir qu'il reste une hirarchie des besoins et que
cette hirarchie peut tre saisie par un sain jugement; et c'est ainsi
que l'antinomie de la consommation se trouve rsolue.

Si l'on considre la production mondiale au point de vue de cette
hirarchie, on recule effray devant l'absurdit de notre conomie. Des
choses superflues, insignifiantes, nuisibles, mprisables sont
accumules dans nos magasins: frivolits de la mode, destines  briller
pendant quelques jours d'un faux clat, substances enivrantes,
excitantes, stupfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes
et mal comprises de modles artistiques, ustensiles servant, non 
rendre service, mais  blouir, niaiseries qui sont comme la petite
monnaie courante de l'change forc de cadeaux. Toutes ces non-valeurs
remplissent magasins et dpts o elles sont renouveles tous les trois
mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le
travail de millions de bras, des matires premires, du charbon, des
machines, des installations d'usines et accaparent  peu prs le tiers
de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui,  l'auberge, a vant
l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant
qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'oeil sur les devantures des
magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que
notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une
pelouse dshonore par des gnomes, des livres et des champignons en
terre glaise qu'un humour stupide y a placs  titre de soi-disant
dcoration, celui-l peut se faire une ide concrte de l'conomie
errone de notre temps. Si la moiti seulement du travail gaspill tait
employe judicieusement, tous les pauvres des pays civiliss pourraient
tre nourris, habills et logs.

Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse
direction imprime  notre conomie et de la part qui, malheureusement,
revient  nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de
dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre poque,
nous fournirions  l'poque  venir des moyens dont elle pourra et devra
se servir pour rpandre sur tous un juste bien-tre. Notre tche
consiste  reconnatre le mal et  chercher des remdes, guids que nous
sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une
affaire prive, que cette consommation puise dans des rserves de forces
et de matriaux qui n'existent qu'en quantits limites et dont nous
avons la responsabilit.

C'est pourquoi aussi les mthodes de production et de fabrication ne
sont pas,  leur tour, une affaire prive, mais prsentent un intrt
gnral. Considr en gros, le bien-tre de notre poque, qu'il soit une
fonction de la production ou des moyens de transport, dpend en dernire
analyse de la plus noble substance de notre plante: du charbon. Ce que
des milliers de sicles ont produit en fait de prcieuse vgtation, ce
qu'ils ont condens en baumes et essences de diffrente composition et
accumul au sein de la terre, notre gnration l'arrache aux flancs de
celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer  la
combustion. Notre poque conomique mriterait d'tre un jour dnomme
d'aprs cette rserve carbonifre d'o elle a tir ses trsors. Nous
avons trop tard reconnu la valeur de cette vritable pierre
philosophale, et trop tard commenons-nous  la mnager. C'est la tche
de la lgislation d'exiger une sparation scrupuleuse de la substance
fossile par la distillation et la dcomposition et de n'autoriser
l'utilisation calorique que des produits les moins prcieux;  la
lgislation incombe galement le soin d'empcher, en mme temps que le
gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises
installations et du manque d'conomie. Si le charbon tait honor, comme
le sont le bl et le pain, nous serions d'ores et dj dbarrasss du
souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires
dans les usines. De mme qu'on a cr une inspection du travail,
destine  veiller  l'excution de mesures de scurit et de bien-tre,
nous avons besoin d'une protection lgislative des domaines
d'exploitation, afin d'empcher le gaspillage inconsidr et ruineux.

Que la considration mathmatique de la consommation soit impuissante 
nous faire entrevoir les conditions de l'lvation du niveau de culture
des nations, c'est l un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et,
cependant, il est bon d'tablir entre la consommation et le niveau de
culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposes
puissent se rattacher  notre dduction.

Nous avons tabli la hirarchie des besoins, afin de faire ressortir la
relativit du luxe, considr comme une grandeur-indice. Mais nous avons
jusqu'ici lud la question de savoir quel est le but dernier de la
consommation,  quelle fin elle sert. Si nous croyions que la
conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier
du travail mondial et de la production de biens, on devrait considrer
la piti et la recherche du plaisir comme les seules forces capables
d'orienter vers l'avenir notre volont, dpourvue de conviction et de
passion. Or, la volont ardente et convaincue, qui aspire  la
perfection, suppose et dmontre l'existence de valeurs absolues; en
entrevoyant et en annonant la croissance des mes, nous prparons la
voie que doit suivre cette volont: nous le faisons, en difiant le
monde intermdiaire qui repose sur la matire et s'lance dans le
sublime.

Ce monde est appel  durer; toutes les oeuvres d'amour, d'art, de foi et
de pense que l'humanit a conues et vcues resteront imprissables; le
songe de Jacob se trouve ralis; nous entrevoyons l'oeuvre ternelle de
l'humanit accomplissant sa mission.

Le sens dernier de toute conomie terrestre consiste dans la production
de valeurs idales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matriels
signifie, non une consommation caractrise par le gaspillage, mais la
ralisation dfinitive de la destine humaine. C'est pourquoi toutes les
vraies valeurs culturelles chappent  l'apprciation conomique; elles
sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des
valeurs libres, ne sont jamais payes trop cher,  moins qu'on les
change contre des idalits suprieures; elles sont, non des moyens et
des grandeurs de calcul, mais des entits portant leur justification en
elles-mmes.

En retournant la question, nous abordons le domaine de la rpartition,
et nous nous trouvons en prsence d'un problme qui peut se formuler
ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens
matriels vers les lieux de sacrifices o les choses matrielles, en se
sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?

Ce problme devra tre discut  part: il s'agit de la transformation du
sentiment moral qui prcde et accompagne la nouvelle conception de
l'conomie. Ici nous entendons dj rsonner ce triple principe:
l'conomie est, non une affaire prive, mais une affaire collective; non
une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une
revendication, mais une responsabilit.

Il y aurait lieu de parler des moyens mcaniques, des mesures et des
lois susceptibles de favoriser la ralisation des ides fondamentales
dans un pays dtermin, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le
ferons que dans la mesure o il s'agit de notions nouvelles sur ce
sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne
peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est
humain, c'est--dire leur ralit. Nous n'oublions pas que nous avons
des fins  poser; mais de mme l'architecte, tout en tant capable
d'exposer la thorie de la construction en vote et d'apprcier sa
valeur, se refuse  tablir des dessins, avant de connatre la grandeur
et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de mme
nous devons nous borner  dire que des fins reconnues et gnralement
admises peuvent tre ralises par des moyens infiniment nombreux,
suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dpend des
circonstances de temps et des donnes mcaniques. Mais, ici, il s'agit
de soustraire  l'action dissolvante du prjug des matriaux de
construction dont la valeur est mconnue et de les mettre dfinitivement
 l'abri en vue de l'dification de structures conomiques futures: nous
avons  jeter un coup d'oeil sur la notion de lgislation somptuaire.

Les impts de consommation et les droits sur le luxe prsentent cette
caractristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont
dcevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc
inefficaces, si, en les considrant au point de vue financier, on tient
leur action secondaire pour la chose principale, et si on considre leur
action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la
question, de faon  mettre principalement en vidence le ct se
rapportant  la restriction de la consommation inutile, la rponse
concernant l'efficacit se trouve donne _ipso facto_. Si l'on songe que
chaque collier de perles import correspond  ce qu'il faut pour mettre
en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche
domaine tranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous
faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou
d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes,
d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catgorie,
suffirait  faire disparatre toute misre et toute privation dans le
pays; que l'excdent de ce que nous dpensons en spiritueux, par rapport
 ce que dpense pour le mme objet l'Amrique, reprsente  peu prs
les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense  tout cela et 
mille autres exemples du mme genre, on conoit difficilement que la
socit tolre le gaspillage du patrimoine national, sans se ddommager
par le lgitime moyen des impts et des droits. On vit toujours dans
l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation
est une affaire prive, que les hommes seraient privs de travail, si on
remplaait toutes les professions destructrices en professions
cratrices.

On considre chez nous l'imposition du revenu comme une mesure
naturelle. On est mme port  y rattacher une satisfaction morale,
parce qu'on admet que celui qui reoit beaucoup, peut sans peine donner
une partie de ce qu'il reoit. Allant plus loin dans cette direction, on
convient que puisque l'pargne sert  arrondir la fortune, il est
lgitime aussi de prlever quelque chose sur cette augmentation. Mais on
s'arrte devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.

Cette conception bourgeoise considre la prtention de la collectivit
comme un dsagrable rationnement auquel on peut chapper  peu de
frais. Certes, le revenu doit tre impos, et l'pargne, pas plus que le
revenu, ne doit chapper  l'impt; mais le plus coupable, c'est la
consommation, et elle devrait tre impose de telle sorte qu'au-dessus
d'un minimum suffisant, calcul par tte, l'tat devrait prlever au
moins un mark sur chaque mark de consommation supplmentaire.

 la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout 
faciliter l'pargne et  favoriser l'accroissement et l'ingalit des
fortunes, on pourra donner une rponse qui sera en fonction du sort
rserv aux fortunes prives.

Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empcher
l'accroissement de l'ingalit; en outre, l'imposition de l'pargne n'a
jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutt  rendre
l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition
pourra tre rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse
avec efficacit sur le mal dont la socit souffre le plus, en amenant
une diminution de la consommation effrne.

De ces considrations, plus d'un pourrait tre tent de conclure que
nous prchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le
travail assidu, une nourriture suffisante, des vtements et des
ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide
ducation moyenne et un attachement universel  l'glise. Mais nous
avons dj rpondu  cette apprhension, en disant que toute vie
intrieure doit servir  l'enrichissement de l'me, toute vie extrieure
 l'augmentation des biens idaux; ajoutons encore que la socit future
ne sera pas ncessairement prive de cette enveloppe multicolore de la
richesse matrielle, du luxe, de la magnificence et de la reprsentation
qui, aujourd'hui, ne drobe que trop  nos yeux affaiblis la vritable
beaut du monde. Partout o la socit apparatra comme matresse, elle
pourra, en signe de sa libert et de sa libralit, s'entourer d'clat,
comme l'ont fait les matres de Rome et d'Athnes, de Venise et
d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du
raffinement de l'isolement, de l'insatiabilit qui, derrire les
grillages et les rideaux, derrire les vitres et les portes  deux
battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts.
Notre poque est familiarise jusqu' l'abus avec la notion de la
magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La
magnificence et la reprsentation agissent sur une foule lointaine,
condamne  l'admiration bate, et laissent le coeur froid; la
distinction exprime la noblesse intrieure dans une calme rserve, elle
est renonciation; tout en semblant cder avec douceur, elle entrane et
emporte. Sparte et la vieille Prusse taient distingues, Paris et Rome
des derniers sicles montrent l'association insparable de la pompe et
de la vulgarit. L'poque artistique peu connue de la renaissance
prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beaut nat, moins de
l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et
consciencieux accomplissement de la plus modeste des tches.

Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation
et la ncessit de sa rglementation dans la vie conomique de l'avenir,
et nous avons en mme temps bauch, comme condition prliminaire de
cette rglementation, une nouvelle conception thique et conomique,
ainsi que la manire dont elle doit s'incarner dans la structure
lgislative de l'tat.

En abordant la question de la rpartition des biens, nous devons prendre
un nouvel lan et chercher la direction des astres, car l'orientation
que nous avons suivie lors de la discussion du problme de la
consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrme
ingalit des fortunes est de nature  corriger, plutt qu' aggraver,
les excs de la consommation; si toute la fortune de l'univers tait
concentre entre les mains d'un seul et administre d'une faon quelque
peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait
tellement considrable que le rapport entre salaires et traitements,
d'un ct, et les biens en circulation, de l'autre, restant le mme, la
part de consommation de chacun suffirait  lui assurer une vie
convenablement bourgeoise.  notre poque, cette part ne peut en gnral
pas augmenter, et les thoriciens qui attendent de certaines mesures
sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantit de
produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine
illusion, car la quantit de biens produits  un moment donn dpend de
la quantit de moyens de production existant au mme moment, et une
rapide augmentation des moyens de production ne peut tre obtenue que
par une intense restriction momentane de la consommation. Ce que le
monde peut chaque anne absorber et consommer, reprsente donc une
quantit ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut tre attnu
que par une rorganisation de la production telle que l'absurde
gaspillage se trouve transform en consommation utile. Si on peut, grce
 cette rorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens
produits, la rpartition de ceux-ci entre les habitants des pays
civiliss assurerait  chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calcule
en notre argent, comporterait une dpense annuelle de 3.000 marks
environ par famille.

Si la thorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice
 la rpartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici
dpass, la revendication de l'affranchissement proltarien, quelque
bizarre que cela puisse paratre, semble se comporter d'une manire
indiffrente  l'gard de la question de la rpartition. C'est que
l'attitude du proltariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les
rapports conomiques, est moins une affaire de possession qu'une
revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas
extrme d'ingalit. Supposons notamment que toute la fortune de
l'univers soit concentre entre les mains d'un seul (et ce cas ne
diffre que moralement, et non conomiquement, du cas-limite de
l'Utopie, o ce seul s'appelle tat): dans ce cas hypothtique, le
possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un
proltariat. Nous serions certes tous ses subordonns, mais la
rpartition des biens produits chaque anne dpendrait uniquement de
notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant
toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale,
il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part 
nous, qui sommes ses ouvriers et employs, en vue d'une juste
rpartition; il doit rserver une deuxime part au renouvellement et 
l'intensification de son appareil de production et  l'entretien
d'autres institutions utiles  la collectivit; il peut mettre de ct
une troisime part, en vue d'une future pnurie ventuelle; il peut
enfin rserver  sa propre consommation une quatrime part et, s'il est
mchant, dtruire arbitrairement la cinquime. Nous ne voyons pas de
sixime emploi. Les quatrime et cinquime cas pouvant tre ngligs et
le troisime n'tant pas essentiel, nous n'aurons  traiter avec notre
matre qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois.
S'il prtexte nos devoirs envers les gnrations  venir, nous
rpliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants
n'auront qu' s'occuper eux-mmes de leurs affaires. Et notez bien ceci:
les pourparlers en question se poursuivront dans le mme esprit, que le
matre s'appelle Rockfeller ou qu'il soit reprsent par l'tat social
universel.

L'accord finit par s'tablir. La part de rserve est fixe; elle sera
pour le moins aussi importante, peut-tre mme plus importante, que dans
l'conomie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mcontentement, ni
aversion pour le travail, notre patron peut se dsintresser
compltement de la manire dont nous rpartissons entre nous la part
destine  la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le
niveau de production actuel, nous supposons que la rpartition sera
telle qu'elle comportera une dpense annuelle moyenne de 3.000 marks, au
taux d'aujourd'hui.

Sommes-nous pour cela proltaires? En aucune faon. L'instruction et
l'entretien de nos enfants sont assurs. Personne au monde, 
l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien tre reprsent par le
pouvoir d'tat, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des
produits du monde, destine  la consommation, est  notre disposition;
nous en avons nous-mmes assum le partage.

Singulire contradiction: la possession individuelle tant pousse  sa
plus extrme expression, l'tat proltaire disparat! Or, il est tout 
fait naturel de gnraliser notre conclusion, en l'appliquant  deux
propritaires, puis  dix,  cent,  mille, et de montrer que la
rpartition de la proprit est sans aucune influence sur la formation
du proltariat qui, considre au point de vue conomique, se rattache
davantage au droit de consommation qu'au droit de proprit.

Cette dduction est cependant prmature, car elle ne tient pas compte
de deux choses: du caractre de classe du proltariat et de la puissance
qui s'attache  la possession. La puissance d'un unique propritaire
universel serait immense, mais ne se manifesterait gure pleinement que
dans son entourage immdiat, surtout si ce propritaire avait en face de
lui une unit organise. Ses intrts privs seraient  peine plus
prjudiciables aux intrts de cette unit que ne le sont les intrts
domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se proccupe pas
de favoriser telle classe aux dpens d'une autre; et tous ses efforts
tendraient principalement  maintenir sa puissance et  assurer sa
transmission hrditaire. Ces deux buts tant atteints, il n'a plus
aucun intrt  refuser  ses ouvriers instruction, droit et
responsabilits.

Lorsque les propritaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de
droits hrditaires, ils se runissent et forment une classe. Ils
cherchent non seulement  assurer leur scurit, mais  se prmunir
aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est
le subordonn qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est
pas absolument exclu du droit de proprit, lorsqu'il peut acqurir ou
possde dj. L'intrt le plus urgent consiste alors  maintenir le
dshrit dans l'impuissance,  lui enlever les moyens d'instruction,
d'organisation, de possession,  ne lui accorder que les droits et les
responsabilits compatibles avec le maintien du juste quilibre  un
moment donn.

La question de la rpartition de la proprit devient importante. Bien
que la non-uniformit de la rpartition favorise l'organisation plus
quitable de la consommation, deux circonstances, prjudiciables  cette
quit, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance,
qui est insparable de la possession et acquiert avec le temps une
importance de plus en plus grande; l'hrdit, maintenue par une longue
tradition et, peut-tre, moins insparable de la puissance que celle-ci
ne l'est de la possession. Puissance et hrdit runies forment le
pouvoir d'une classe.

Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous dclarer
partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien
l'accumulation que la rpartition des biens privs.

Nous avons effleur la notion de l'ducation intellectuelle et avons
not  ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que
d'accorder,  contre-coeur, ce dcisif bienfait  ses subordonns. Notre
poque, qui n'ose pas penser synthtiquement, parce qu'elle exagre la
valeur du savoir et est incapable de s'lever  l'ide d'organisation,
ne dispose que du coup d'oeil du praticien pour les ingalits
immdiates. Elle ne peut pas mconnatre, et est lasse de se le
dissimuler, que c'est commettre un vol  l'gard d'un citoyen et 
l'gard de l'tat, que de ne pas mettre  la disposition de chacun, ds
son enfance, les moyens d'instruction de notre poque. Aussi notre
temps, qui trouve facilement rponse  tout, s'est-il dcid  rclamer
le nivellement de l'ducation, l'instruction universelle et obligatoire.

Si l'intention est bonne, sa ralisation ne peut tre que relative. En
l'absence mme de l'exprience qui se poursuit depuis des annes dans
des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immdiat
des enfants appartenant  diverses classes sociales, loin d'attnuer
l'aristocratisme bourgeois et la supriorit intellectuelle, ne font
qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de
faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, spars par des
hostilits de classe, pour en faire des camarades d'cole. Les uns, bien
soigns et conscients de la situation qu'ils occupent, habitus aux
conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes,
ayant de bonnes manires, s'exprimant facilement, en possession d'une
certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les
oeuvres d'art, par les voyages et,  l'occasion, par une certaine
instruction reue pralablement, frais, bien nourris, ayant le corps
assoupli par des exercices, dormant  leur suffisance; les autres,
privs de tous ces avantages et vivant mme dans des conditions tout
opposes. Or, voil qu'on veut imposer aux uns et aux autres une
nouvelle contenance, une nouvelle manire de parler et d'envisager les
choses; voil qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et
d'acqurir pniblement,  la suite de cette transformation qui exige un
grand effort d'nergie et de volont, de nouvelles connaissances que les
bien vtus n'auront aucune peine  s'assimiler, puisqu'ils les possdent
dj en partie. Obscurment et douloureusement, l'enfant de petit
bourgeois commence  ressentir l'abme qui le spare, lui et ses
congnres, des heureux de ce monde; il en rsulte pour lui un tat de
perplexit et d'impuissance qui aboutit souvent  l'enttement et  la
mauvaise volont. Il lui faut un effort de volont et des dons
extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments;
et lorsqu'il russit  ragir, c'est le plus souvent sans aucun effet
pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, aprs
un court contact, dans un dsespoir d'autant plus profond qu'ils
attribuent leur infriorit, non plus seulement aux circonstances
extrieures, mais  leur incapacit intrinsque.

Si au contraire, l'instruction et l'ducation sont guides par l'intrt
pour le plus faible et le moins dou, leur adaptation au degr de
comprhension de ces lves plus arrirs ne peut qu'exercer une action
ralentissante, nivelante, dprimante sur tous les autres.

La mortelle hostilit de l'cole  l'gard de tout enfant dou, la
misrable efficacit, l'absence de contact avec le monde extrieur, la
dsesprante scheresse, qui caractrisent notre enseignement, qui ont
empoisonn notre jeunesse et qui ont leur source dans le mcontentement
d'une classe sociale dshrite et surmene, ne peuvent contribuer qu'
faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et  instaurer
le rgne d'une mdiocrit intellectuelle.

L'inscription ne peut tre gale que pour les enfants provenant du mme
milieu familial et social, vivant dans des conditions extrieures
identiques. Elle devient alors une ncessit morale. Elle est
impuissante  supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit
le niveau auquel elle se place.

Nous voil ramens  la ncessit morale d'une politique de nivellement
conomique, ncessit qui devient encore plus urgente, lorsque nous
envisageons l'attitude conomique de l'tat  l'gard de ses tches
humaines suprieures.

Les tats de nos jours sont des mendiants, endetts jusqu'au cou. Les
institutions puissantes et suprieures, destines  runir les rameaux
de l'humanit sous la forme d'une organisation de la volont, qui ont le
droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre dveloppement
de la volont et de chercher, par des transformations successives, 
adapter leur forme et celle de leurs lments aux besoins et aux
aspirations de l'poque; ces institutions, qui reprsentent ici-bas
comme la plus haute expression et la certitude exprimentale de l'unit
spirituelle de la collectivit, se heurtent aujourd'hui, quant  la
possibilit de leur existence,  la plus triviale de toutes les
questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont
l'enjeu de la triste lutte conomique qui se poursuit entre pres et
fils et se dissimule derrire chaque proposition de loi; cette lutte
aboutit soit  de nouveaux impts, qui sont le sacrifice des parents
pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils
paieront ce que les pres auront consomm. Ces deux solutions sont
galement fcheuses, et l'on voit peu  peu s'affirmer l'absurde
conception d'aprs laquelle les dpenses publiques seraient un mal, que
l'tat le plus heureux serait celui qui dpense le moins, que l'conomie
ralise sur le ncessaire, loin d'tre un crime, constituerait une
vertu et que les obligations morales de l'tat devraient tre juges au
point de vue des intrts d'une classe. Le chmage, la misre, les
maladies endmiques pourraient tre supprimes, mais cela coterait trop
cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un tre
humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dpense d'une centaine de
millions, habiter des cits-jardins; mais o prendre cet argent?
L'ducation, cette tche la plus noble de la collectivit, est confie 
des fonctionnaires quelconques, mal pays, travaillant souvent 
contre-coeur; l'enseignement agricole est dfectueux, faute de moyens. Il
faudrait en outre favoriser le progrs de la science, l'essor des arts,
cultiver l'amour humain; mais toutes ces tches sont abandonnes 
l'initiative prive, au hasard des souscriptions ou  la vanit
bourgeoise systmatiquement entretenue.

Un tiers des frais qu'avait cots la guerre europenne aurait suffi 
assurer la souverainet conomique des tats pendant un demi-sicle.
L'histoire, qui dispense ses enseignements avec svrit et d'une faon
concrte, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura
cess. Elle nous parlera dans le langage imag des consquences et nous
laissera le soin de tirer les conclusions; et  cette occasion, plus
d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra
avec une intonation change. Mais il est un enseignement de l'histoire
qui sera particulirement profitable  nos Parlements petits-bourgeois,
lesquels, par mfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confi le
pouvoir, par troitesse d'esprit professionnel, par crainte de
l'lecteur, considrent l'tat comme une affaire qui doit tre conduite
avec une responsabilit et des moyens limits: nous voulons parler de
l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers
diminuent et que le thaler en arrive  n'avoir plus que la valeur d'un
mark, il y a l pour l'tat une raison de plus de prendre pour unit de
ses calculs le milliard  la place du million. Notre vie collective ne
pourra acqurir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux
difficults intrieures et extrieures que si nous nous dcidons, en ces
temps de restrictions,  servir le bien commun avec plus de gnrosit
que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.

Mais le but  atteindre, c'est l'tat ne connaissant pas de limitation
matrielle, c'est l'tat allant au-devant des besoins, au lieu de les
suivre pniblement, l'tat se demandant non: O prendrai-je l'argent?
mais:  quoi vais-je le destiner? Il doit pouvoir intervenir partout
o il y a des misres  soulager, toutes les fois qu'il s'agit
d'assurer la scurit du pays; il doit contribuer  toute grande oeuvre
de culture, avoir sa part dans tout acte de beaut et de bont. Ce sont
la puissance, la richesse, l'exubrance de l'tat qui doivent tre pour
le citoyen un objet de joyeuse fiert, et non son propre Mammon enferm
dans un coffre-fort: celui qui considre cette interversion des forces
comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en
lui-mme; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas  l'existence de la
foule passionne de ceux qui ne se laissent pas tourdir par le bruit de
l'or; en lui-mme, parce qu'il dsespre de lui et de ses semblables,
alors qu'il faut beaucoup de foi et de persvrance pour raliser une
forme de gouvernement o seuls les justes et les forts soient chargs de
responsabilit. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui
qu'elle dsire et, par consquent, qu'elle mrite.

Si donc l'tat doit vraiment tre le plus riche et le plus puissant
dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux
dpens des pauvres. Nous savons dj qu' chaque moment donn la somme
des biens, des droits de consommation est mesure et limite et que
c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit
d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la
production mondiale dj porte au plus haut degr d'intensit. Le
surplus de moyens et de droits que possde le riche est prcisment ce
qui manque  l'tat et cre entre lui et la collectivit un antagonisme
irrductible.

On n'a jamais os approfondir srieusement cette ide, bien qu'on se
rende compte qu'elle est  la base de toute rforme sociale dont elle
forme mme le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme
rside moins dans sa thse incolore du retour des capitaux  l'tat que
dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par
un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amlioration du sort de
tous. On s'tait cru oblig de compliquer ce noyau  l'aide d'une
thorie superflue, parce qu'on n'a pas t capable de surmonter les
apparentes contradictions morales et conomiques. Ds l'instant o
chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: ds l'instant o chacun
est encourag  s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait
malhonnte de dpouiller des produits de son travail celui qui a russi.
Il semblait de mme scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe
qui choquait la socit bourgeoise de nos rvolutionnaires eux-mmes,
lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire
le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que
l'envie. On croyait, en outre, dans son for intrieur, que la richesse
tait indispensable  la formation du capital, aux risques conomiques
et techniques, aux grandes entreprises, aux oprations financires 
longue chance.  ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur
que d'tre englobs dans une vaste thorie qui, sans les absorber, les a
tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette thorie,
frapper le capital jusqu' en faire une proprit de l'tat, la
disparition du capital devant entraner celle de la richesse. Cette
tatisation devait avoir pour consquence une augmentation de la valeur
du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits
aucune relation de cause  effet. Mais on laissait sans solution et
insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute
concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison,
par la seule mthode bureaucratique, la collectivit serait  mme de
suppler au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-mme
est incapable de s'acquitter des tches qu'implique son volution: nous
parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la slection, de la
joie de vaincre.

Si l'on reconnat sans rserves qu'on doit tendre au nivellement de la
proprit, c'est--dire  la limitation des richesses individuelles, on
constate que la doctrine de la libert sociale est de force  rsoudre
ce problme, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes
sous lesquelles se manifeste l'action de la proprit: le droit  la
jouissance, le droit  la puissance, le droit  la responsabilit. Cette
distinction une fois opre, il est possible de trouver des formes
d'organisation conomique qui concilient le systme traditionnel avec
les exigences de la libert, de la justice et de la dignit humaine et
suppriment toute entrave au dveloppement ultrieur.

Nous voluons toujours dans les limites de la question du nivellement
des fortunes, mais nous commenons  nous apercevoir que les exigences
immdiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considrations
conomiques.

Certes, l'me ne prtend pas pour elle-mme au bonheur,  la puissance
et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-mme de justice
terrestre. Elle s'veille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la
solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du
sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui
est pas trangre. Que serait la piti, si l'on prtendait que la
privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus
grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prtendait que
l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts?
L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont
porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde,
dtournent vers leurs propres coeurs les pointes de lances hostiles;
mais ils sont trs loin de vouloir le mal ou de le mnager.

Nous aurons bientt  examiner jusqu' quel point chaque individu est en
droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors
l'occasion de constater que c'est la partie la plus mdiocre, la plus
mesquine de sa nature qui pousse l'homme  revendiquer la possession au
sens troit du mot, c'est--dire en tant que source de jouissance. Mais
ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prtendre  une vie
qui, par ses empitements et par les destructions qu'elle cause, par son
isolement et son mpris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds
l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille
habitude de domination, ne de prrogatives qui taient accordes en
change de certains services, tels que la protection et la dfense, et
s'tendaient aux femmes et  la descendance, forme la seule base
traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prtentieux. On peut voir
une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du crmonial
des seigneurs d'autrefois, parodie  laquelle se livrent les nouveaux
riches qui achtent des canons pour les placer sur la terrasse de leur
chteau, ornent de bannires leur vestibule, postent des domestiques
poudrs  chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux
portraits d'aeux, observent dans leur service de table, dans leurs
rceptions,  la chasse, des coutumes archaques, s'entourent de
panoplies, de livres, de coupes.

Aujourd'hui personne, en dehors de l'tat, n'est charg de la tche de
dfendre et de protger, personne n'a  recevoir dfense et protection
de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'tat et au nom
de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'glise, dynastes ont beau
s'entourer de pompe et d'clat, pour honorer le pass, se donner 
l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer  la foule, ils
ont beau faire preuve de tact, de faon  ne pas tomber dans la
mascarade et la comdie: de nos jours, comme  toutes les poques
antrieures, la dignit de l'homme et de sa situation se mesure  sa
responsabilit; l'homme est d'autant plus reprsentatif que la
responsabilit dont il est charg est plus grande; usages et crmonial
sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les
forces qu'ils refltent, et lorsque ces forces sont puises, il ne
reste plus que la sche enveloppe de la formule et de l'tiquette.

La supriorit conomique du bien-tre bourgeois ne repose cependant sur
aucune institution; comme tant d'autres fortes ralits, elle apparat
ds le dbut comme un phnomne secondaire qui reste inoffensif et
inaperu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans
effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental russissait, par
un heureux levage,  centupler ses troupeaux, c'tait pour la tribu un
beau facteur de scurit; et tant que les autres n'taient pas lss
dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait l que d'une
affaire prive. Quand un marchand d'pices du moyen ge russissait dans
ses affaires, il pouvait se faire btir une maison confortable, la
remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses
bahuts. Son bien-tre cessait d'tre une affaire prive,  partir du
jour o il commenait  s'en prvaloir pour conqurir des privilges
municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la
densit de la population ayant augment, l'organisation collective de
l'conomie en arrive  constituer un cercle ferm d'actions et de
ractions rciproques auxquelles rien ni personne n'chappent. C'est ce
qui s'est produit en partie aux dernires priodes de l'Empire Romain
et, d'une faon complte et irrsistible, ds le dbut de l'poque
mcanise qu'on dsigne aussi, un peu unilatralement, sous le nom de
capitaliste. conomiquement parlant, l'ensemble du monde civilis
d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui,
dans certains tats, a russi  s'emparer de tout le pouvoir politique,
de la lgislation et de l'administration, du droit de dcider la paix et
la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec
les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de
l'organisation du travail du pays.

Il serait injuste de mconnatre les services rendus par la puissance
mondiale de la ploutocratie. Elle a achev le mouvement de mcanisation:
elle a, dans l'espace de plusieurs gnrations, russi  enrichir la
plante au-del de toute prvision, elle a fourni aux tats de puissants
moyens de dfense, renforant ainsi, contrairement  sa nature intime,
le nationalisme.  l'poque de sa formation, elle a, par un gnreux
choix, accept dans son sein tous les forts tempraments de la nation,
en imposant  leur esprit, ainsi qu' l'esprit de l'ensemble de la
nation, la manire de penser nationaliste, mcaniste, en dveloppant
chez eux le got de l'entreprise, en dracinant de leur mentalit les
derniers restes des conceptions patriarcales, fodales, corporatives et
en crant ainsi une nouvelle atmosphre spirituelle, certes tout aussi
troite, mais minemment favorable  l'action. Elle a contribu  donner
 la politique mondiale une orientation conomique et, sans le vouloir
et sans s'en douter, elle a port les oppositions  un degr d'acuit
tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi
provoques met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces
effets, lorsque nous aurons  nous occuper des revendications
politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et
formuler  son sujet quelques propositions finales.

La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de
toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se
rattachant  aucune conception idale,  aucun sacrement. Les vieilles
thocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinit; elles ont
perdu ce droit le jour o elles sont devenues des sincures
sacerdotales. Les aristocraties grecques se rclamaient de leur qualit
de filles de dieux. Grce  la culture hrditaire de la mentalit
royale et de la beaut corporelle, la noblesse des conqurants avait
russi  s'assurer une suprmatie sur le bas-fonds form par les tribus
autochtones, jusqu'au jour o elle a t absorbe par celles-ci, par
suite de mlanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait domin,
parce qu'elle tait seule en possession des aptitudes politiques et
guerrires; elle a t supplante plus tard par une autre noblesse, une
noblesse neutre, dpourvue d'idal, celle des fonctionnaires; puis
survint le mlange de races et la dcadence. L'glise du moyen ge,
ayant t appele  faire pntrer la force de la foi dans un monde
paen, tait devenue une oligarchie organisatrice. Aprs la conversion
de l'Europe, cette mission avait dgnr en une politique d'tat, et
l'glise qui la reprsentait s'est engage dans une voie qui l'a
conduite de sa situation de puissance mondiale  celle d'une
organisation internationale politiquement reconnue. Le fodalisme
europen reposait sur la notion idale de la fidlit du vassal 
l'gard du suzerain, notion  laquelle taient venues s'ajouter plus
tard celle de la responsabilit envers le peuple des sujets et, plus
tard encore, le devoir de dfendre la foi. Le christianisme ayant fini
par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractre
homogne, le fodalisme a cd la place  la souverainet territoriale
et, en partie aussi,  la dmocratie, et la domination de la noblesse
n'a pu se maintenir que l o elle a russi  prserver intacte la
notion de la fidlit au roi, du devoir militaire et du patriarcat
rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est
slavo-germains.

La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idaux gnraux,
mais sur des intrts gnraux. Elle n'a pas surgi  l'tat collectif,
comme une tribu de conqurants ou une communaut de fidles, mais elle
s'est forme par la runion progressive d'individus isols qui, l'un
aprs l'autre, ont russi  s'lever, grce  des dons accidentels, par
suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre
chose qu' s'enrichir et  se maintenir; elle ne se considre pas force
ou moralement oblige d'adhrer  une communaut spirituelle quelconque:
sa force rside dans son opportunisme. Elle se complte par l'hrdit
et, ayant une claire conception de son intrt, elle a recours, toutes
les fois que cela est ncessaire,  la cooptation; la prfrence du pre
est contre-balance par la prudence de l'associ. En fait de biens
spirituels, elle possde avant tout l'instruction, ensuite une certaine
culture conomique et le got de l'entreprise, qui commence  se
dvelopper de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale.
Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans
efficacit, car l'habitude de la vie de luxe et l'troitesse
intellectuelle d'un ct, l'imitation extrieure des usages
aristocratiques, de l'autre, liminent, dans l'espace de chaque
gnration, des existences en partie affaiblies, en partie, selon
l'expression en usage, ruines.

L'adoption intermittente de nouveaux lments, l'limination
occasionnelle d'lments natifs n'enlvent  la caste ploutocratique
rien de son unit ferme. Toute oligarchie est soumise  certains
changements et changes, et le mouvement dont nous nous occupons en ce
qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte  son caractre,
tant donn que grce  une slection rigoureuse, l'accroissement se
fait toujours aux dpens des classes les plus rapproches,  l'exclusion
de toutes les autres: c'est que la manire identique de concevoir la vie
constitue une condition ncessaire et que les lments hrditairement
fixs assurent la prdominance des tendances fondamentales et font mme
natre, par l'imitation des usages et coutumes du fodalisme, la notion
hybride de noblesse d'argent.

L'imperfection humaine transformant en oppositions extrieures les
diffrences d'aptitudes, de caractres et de forces psychiques, toute
organisation sociale prsente la hirarchie des responsabilits, des
besoins et des revendications galement sous la forme d'oppositions.
Quelle que soit la forme qu'affecte cette hirarchie et quelle que soit
la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra
toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique.
Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou
tolrera une pareille organisation, on accentuera et perptuera les
oppositions, en maintenant l'exclusivit du privilge, en largissant
les droits de la classe privilgie et les fixant par les liens de
l'hrdit; ou bien on favorisera le mouvement d'galisation, en
restreignant l'ingalit des droits et en facilitant l'osmose sociale.
Dans ce dernier cas, le dveloppement tendra vers le point indiffrent
qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue
 sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus
nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se
considrent responsables envers leurs frres infrieurs, la couche
suprieure, tout en restant ferme par sa nature, n'en subit pas moins
dans sa substance des changements incessants; la dnomination:
gouvernement des meilleurs se trouve alors justifie et notre
reprsentation d'une conomie de caste ne correspond plus  rien de
rel.

Je doute fort que telle soit la conception idale de ceux de nos
esthtes qui, les yeux fixs sur Athnes et Venise, considrent que nous
devrions avoir pour objectif la formation d'une couche hrditaire
s'imposant par son degr d'instruction et par sa force de caractre.
L'oligarchie hrditaire est incompatible avec la dignit et la libert
auxquelles tout homme a le droit de prtendre et ne peut jamais tre une
notion idale pour celui qui pense, pour celui qui adhre  la doctrine
prchant l'lan de toutes les mes.

L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun
rapport de cette indiffrente notion-limite dont nous avons parl plus
haut, et nous devons la considrer comme moralement mauvaise. Alors mme
que nous admettrions l'ingalit des revendications, alors mme que,
contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicit des
besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans
la varit des couleurs que notre penchant artistique cherche  raliser
pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la
civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous rsigner au libre jeu
des forces qui, sur le sol de notre organisation conomique, a engendr
la ploutocratie hrditaire,  titre d'effet secondaire, imprvu et
indiscut. L'homme n'a pas t cr pour succomber, en vertu d'un sort
prdestin, sous le poids de puissances accidentelles, engendres par le
jeu arbitraire de la lutte conomique irrfrne. La rpartition des
biens n'est pas plus une affaire prive que le droit  la consommation.
Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et
de dtruire l'difice rig par un millnaire de travail organique, pour
mettre  la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et  la
place de la libert civile des soupes populaires obligatoires pour tout
le monde et le droit universel  la pauvret; mais nous voyons de
nouveau et dfinitivement la ncessit d'une rforme susceptible
d'difier un nouveau rgne de libert sociale sur la base d'un plus
juste droit  la consommation, d'une plus quitable rpartition des
biens de possession et d'une plus grande aisance de l'tat.

Une digression qui, en mme temps qu'elle ferme le cercle des
considrations qui prcdent, en supprimant la dernire contradiction
entre la conclusion et les prmisses, nous permettra d'aborder les
considrations empiriques qui vont suivre.

Nous avons vu que la consommation exagre atteint un minimum dans le
cas-limite thorique o toute la fortune se trouve concentre entre les
mains d'un seul. Serait-il  craindre qu'une plus grande galisation des
fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il
en rsulte un srieux danger pour les rserves dont nous avons besoin
pour l'extension et le renouvellement de l'activit mondiale?

Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des
biens servant  la conservation et  l'lvation de la vie sera
augmente; mais on sait par exprience que le surcrot de consommation
de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantit de travail et
d'une amlioration de sa qualit. La consommation de grand luxe se
trouvera diminue, alors mme que la collectivit possdera le droit de
s'entourer de pompe et de magnificence. Quant  l'individu qui cdera 
un penchant irrsistible vers l'clat et vers le luxe, il sera oblig de
rtablir l'quilibre en restreignant sa consommation journalire. La
seule possibilit susceptible de troubler cet tat de choses serait
fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme
d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de
conscience conomique, dont l'veil sera  la fois la cause et l'effet
de la nouvelle poque et dont nous aurons  parler  propos de la morale
conomique, finira par inculquer  l'humanit transforme le plus
profond mpris pour tous nos bibelots masculins et fminins et par
abandonner aux populations sauvages et demi-civilises l'usage de toutes
les futilits, frivolits, imitations, de tous les articles de
nouveaut, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles
spciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie
formidable du travail mondial, que le manque d'ducation et de got
absorbe de nos jours, sera ainsi pargne. Et c'est ainsi que la forme
conomique fonde sur le principe de l'galisation des fortunes fournira
une base naturelle et morale  un autre minimum, celui de la
consommation somptuaire et superflue; et il apparat avec vidence que
notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions,
mrite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle
imprime  la consommation.

Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous
occuper de l'ordre nouveau, nous avons  examiner la lgitimit du droit
 la prfrence que l'individu revendique personnellement en sa faveur,
en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la
collectivit. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui lvent cette
prtention  la richesse et  la fortune, au nom de quel droit ils
exigent la garantie de la socit et de l'tat, quels sont les moyens de
protection dont l'tat dispose pour se dfendre contre les exigences
exagres et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases
conomiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.

Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la
fortune et du revenu du monde, j'ai droit  une part de consommation et
de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de
l'humanit moyenne? D'o provient la richesse personnelle et comment
est-elle acquise?

La naissance de fortunes dans le pass ne nous intresse pas ici. Il
suffit que leurs possesseurs actuels les aient reues par hritage. La
notion de transmission hrditaire nous occupera plus tard, mais pour le
moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.

La richesse reprsente-t-elle l'pargne? tant donne la brve dure de
la vie humaine, les gains obtenus par un travail rgulier peuvent  la
rigueur permettre d'pargner de quoi s'assurer un bien-tre moyen. Les
revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus
procurs par le travail, mais appartiennent  d'autres catgories.
L'opinion populaire, d'aprs laquelle l'pargne serait une source de
richesse, est totalement errone.

L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu
frquent. La recherche de trsors ne convient plus  notre poque, 
moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les dcouvertes de
tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent
que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la dcouverte
de trsors minraux a cr plus d'une fortune canadienne, africaine et
allemande.

Pour que naisse la richesse en gnral, il faut que des milliers
d'individus consentent  abandonner une partie de ce qu'ils possdent;
et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice
qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent,
raisonnable ou absurde, besoin conomique. Donc, quiconque veut devenir
riche doit satisfaire un besoin gnral. Mais cette proposition n'est
pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent 
satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminu et, finalement,
chaque entrepreneur, au lieu des trsors esprs, ne rcolte qu'une
modeste rente ou un mdiocre revenu de travail.

Le problme de l'enrichissement ne se trouve donc rsolu que lorsque
l'entrepreneur est  mme de limiter la concurrence, de fixer  sa guise
le taux du revenu ou d'tendre  volont le cercle de ceux qui sont
prts  faire le sacrifice ncessaire. Ces conditions se trouvent
ralises dans le monopole reconnu ou impos.

L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de
fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son
contre-matre, est puni.

L'extraction de certains minraux fournit un monopole naturel, notamment
lorsque les mines sont rares ou en nombre limit.

La grande banque, l'entrept, l'entreprise gigantesque industriellement
ramifie usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter,
devrait, pendant de nombreuses annes, travailler  perte et avec de
puissants capitaux, pour crer des organisations concurrentes. Or, peu
nombreux sont ceux qui sont disposs  lancer leurs capitaux dans des
essais de ce genre.

Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le
plus souvent il n'y a qu'un seul point gographique qui se trouve  une
distance favorable du centre des matires premires, des sources
d'nergie, de la main-d'oeuvre et des dbouchs.

Le grand tnor porte le monopole de la raret dans son gosier; les
thtres d'opra sont plus nombreux que les voix d'hommes aigus, bien
formes.

Associations et syndicats s'assurent le monopole  l'aide de cartels, en
soumettant l'ensemble d'une industrie  une direction unique et en
liminant la concurrence.

Le propritaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure
un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes tant par la
force des choses localises dans des quartiers dtermins d'une ville,
la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.

Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui
seraient dsols de porter un chapeau ou d'avoir  la main un parapluie
ne sortant pas d'une maison en vogue.

Le propritaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port
reoit son monopole directement de l'tat ou de la commune; le droit
dont il jouit quivaut  un droit rgalien.

Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs dtenteurs; il
n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque,
la spculation donnent, en vertu mme du calcul des probabilits, des
rsultats qui,  la longue, finissent par s'quilibrer, et l'on peut
ngliger les rares cas o l'heureux bnficiaire est  mme de profiter
de son gain, en s'arrtant  temps, ou d'en faire profiter ses
descendants, parce que la mort tait venue mettre fin  ses oprations
en pleine priode de russite.

Si nous interrogeons, en toute impartialit, notre sentiment intrieur
au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le
monopole, nous percevons la rponse suivante: il y a quelque chose
d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance
matrielle, dpourvue de scrupules, que le monopole assure  l'individu
sur la collectivit.

Cette immoralit semble un peu attnue dans le monopole qu'assure la
priorit et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercs,
non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilit
du service rendu est vidente et malgr la situation exceptionnelle de
l'organe privilgi, ce privilge peut tre plus avantageux pour la
collectivit que si la fonction en question tait abandonne  la libre
concurrence.

Le monopole apparat d'autant plus insupportable qu'il a t moins
mrit, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de
scrupules: c'est ainsi que le monopole du propritaire de terrains dans
une grande ville est des moins rjouissants.

On aperoit en mme temps qu'il suffit d'un appareil lgislatif
insignifiant pour rgler ou, lorsque cela parat ncessaire, fermer les
sources de la richesse personnelle. Nous rservons cette question
pragmatique pour la fin de nos dductions conomiques. Nous allons nous
occuper de l'autre ct, qui est le plus dcisif, de la revendication du
droit  la richesse.

Seule une partie insignifiante de ce qu'il possde aujourd'hui a t
acquise par le propritaire; la plus grande partie de sa fortune lui est
venue par hritage.

Si la vue de la richesse acquise, ramene  ses vritables sources et
origines, veille en nous un sentiment de dsapprobation qui nous la
fait qualifier d'injustice, ce n'est gnralement plus le mme
sentiment qui prside  notre critique de l'hritage. La transmission de
la proprit de gnration en gnration apparat  la sensibilit
actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend ncessaire
une remarque pralable, d'ordre mthodologique.

Tout progrs social et politique rsulte de la lutte entre la tradition
et la nouveaut. Nulle poque ne s'est applique, dans une mesure aussi
grande que la ntre,  approfondir cette opposition, avec la tendance
incontestable, bien que subconsciente,  prendre parti pour la
tradition, comme c'est le cas de toute poque atteinte d'impuissance
cratrice.

Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'tre absolue, est
seulement fonction de notre manire de voir: ce qui est rvolutionnaire
aujourd'hui devient consacr par la tradition le lendemain, et ce qui
est ractionnaire aujourd'hui fut rvolutionnaire hier. Lors donc qu'on
oppose  la tradition, envisage comme un produit organique et naturel,
le nouveau comme tant quelque chose d'arbitraire, comme tant une
invention dogmatique ne reposant sur aucune exprience, n'ayant aucune
particularit justifie, on opre une confusion entre ce qui caractrise
les contrastes de dveloppement et les caractristiques des hommes dans
lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme,
partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature
du novateur avec celle de la nouveaut.

La nouveaut, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi
troitement  l'homme et aux circonstances que la tradition; elle
devient elle-mme, au bout de peu de temps, tradition, habitude,
vnrable antiquit, chose ancienne, dj dpasse. L'homme, au
contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffre de celui qui
annonce et cre le nouveau. Celui-l s'appuie sur l'exprience et
l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des
privilges et des prjugs devenus chers, celui-ci sur la force du
besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idaux, parfois aussi sur
son propre mcontentement et sur des dsirs personnels. Les vertus de
l'un rsident dans la fidlit et dans la froide comprhension, celles
de l'autre dans la force cratrice et dans l'intuition; les dangers
auxquels est expos le premier sont l'troitesse de vues et la paresse,
l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la lgret.

On peut dire que chaque nouveaut prsente plus ou moins ces dangers.
Elle commence par tre dogmatique, rationaliste et agressive, incapable
de comprendre les particularits fondes. Mais,  l'usage, les angles
s'moussent, les tons criards plissent, l'outil s'assouplit dans la
main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.

La crainte justifie des vices et de la frocit populaires et le
profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce
qui existe garent notre manire de concevoir l'histoire, jusqu' nous
faire voir dans toute nouveaut subite un criminel bouleversement. Le
mouvement de la grande rvolution franaise est, et non sans raison,
tranger  notre sensibilit; et pourtant, au cours de tant de nuits
agites, l'imagination des rvolutionnaires en travail a fait natre des
notions capitales concernant l'administration communale, l'ducation
populaire, la dfense nationale. La sensibilit politique des Allemands
est monarchique, et en cela rside une de ses rares forces; nous sommes
passionnment ports  dtruire toute vellit rpublicaine comme une
haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gard assez
d'objectivit pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de
rgicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous
l'accusation de jacobinisme tout Allemand tabli  Ble.

Au point de vue gnral du mouvement historique, l'opposition subjective
entre la tradition et la nouveaut apparat ainsi comme une force
ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique.
Dans l'conomie de l'histoire universelle, la tche qui incombe au
traditionalisme consiste  assurer la rgularit du mouvement, 
empcher la voiture de verser,  limiter les expriences arbitraires.
Mais il ne faut jamais oublier que c'est l une force ngative. Le
conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est
en ralit la ngation de la vie et de son dveloppement.

Dans des considrations consacres aux choses  venir, il faut toujours
revenir  cette attitude, dont le caractre ngatif mme renferme pour
nous un enseignement. Elle nous met notamment en prsence de la
question: quel est le critre qui nous permet de distinguer une
fantaisie utopique d'une nouveaut organique, bien que se rclamant de
certains principes?

Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les lments de cette
dcision, car mme l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain
temps recevoir une ralisation pratique. Les seuls facteurs dcisifs
sont l'unit et la force de la conception gnrale. Lorsqu'une
contradiction se manifeste entre la conception gnrale et les lments
affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception
particulire, c'est cette dernire qui doit tre carte. Quant  la
conception gnrale, sa validit est proclame, non par le tribunal de
la gnration qui la voit natre, mais par l'aropage des temps.

 la lumire de ces notions, abordons de nouveau la conception
sentimentale de l'hritage et examinons-la de prs.

Contrairement  l'enrichissement par les monopoles et la spculation,
qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'hritage comme
tel ne choque gnralement pas la majorit des gens.

Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande
ville remplis de jeunes gens bien levs, parfaitement conscients de ce
qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval,
dpensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre tudiant, un pote ou
un musicien n'en gagnent en une anne pour subvenir  leurs besoins les
plus lmentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation
personnelle reprsente une valeur suprieure  celle du traitement du
prsident du Conseil des ministres et du chancelier. La seule
compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance
et la reprsentation. Selon la mentalit et les intrts de chacun, ils
sont traits avec politesse, dfrence ou soumission, affabilit,
condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou
commerant leur fasse place, lorsqu'ils se prsentent pour dpenser ou
faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude
arrogante, leur inactivit regrettable, mais voit dans leur situation
privilgie un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une
tradition consacre, la manifestation d'un clat et d'une puissance
hrditaires.

On juge svrement la femme de moeurs lgres qui, reste veuve d'un
homme riche et vieux, se complat dans le luxe princier. On lui reproche
ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dpenser les revenus
d'une principaut, tant donn qu'ils lui appartiennent par droit
d'hritage.

Une grosse entreprise industrielle est hrite par un fils majeur, mais
incapable; les directeurs gnraux lui font les rapports les plus
soumis, cherchent  s'adapter  ses lubies, demandent des augmentations
de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-matres aux cheveux
blancs se prcipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun
disputant  son voisin l'honneur d'ouvrir la portire.

Un homme ais meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq
dcident de vivre de leurs rentes; les fils pousent des femmes, et les
filles pousent des maris se trouvant dans la mme situation. Voil donc
l'tat enrichi de quatre familles qui, pendant un sicle, n'auront rien
cr,  moins que tel ou tel descendant n'ait l'ide d'apprendre un jour
l'histoire ou la diplomatie.

Combien sont-ils, les hommes bien portants, gs de moins de soixante
ans, qui vivent de leurs rentes dans un tat civilis? Que de jeunes
gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche hritire!

Que de familles improductives que l'tat doit nourrir pendant de
nombreuses gnrations!

Tous ces phnomnes sont loin d'apparatre  la conscience de la
collectivit comme tant contraires  la justice; on les considre
quelquefois comme fcheux, mais, chose tonnante! jamais comme immoraux.

Laissons de ct toute objection tire des ncessits de la
civilisation. Si les biens consomms par les improductifs taient
rpartis entre ceux qui crent, on pourrait raliser des missions
culturelles suprieures; si les forces des improductifs taient mises au
service de la socit, de nouvelles valeurs spirituelles et conomiques
pourraient tre cres.

La notion morale de l'hritage est profondment enracine par l'habitude
sculaire, ce qui empche le monde de se rendre compte que la
substitution de la raison d'tre s'est effectue depuis longtemps et
que les prmisses sur lesquelles reposait l'hritage ont depuis
longtemps disparu.

Aux poques primitives, les ustensiles taient aussi souvent enterrs
avec leur propritaire que transmis en hritage  ses descendants. C'est
qu'ils taient des objets insparables de l'homme et de sa cabane,
survivaient  la gnration et formaient les attributs de l'individu
collectif, c'est--dire de la famille. Il pouvait en tre de mme des
troupeaux, dont les gnrations animales se succdaient paralllement
aux gnrations humaines; il pouvait encore en tre de mme du champ et
des outils agricoles, lorsque, la proprit prive tant ne, c'tait 
la famille qu'tait incombe la tche d'assurer la continuit de la
culture du sol.

Puissance, autorit, fonctions guerrires et privilges se
transmettaient hrditairement dans la mme couche sociale. La tribu
subordonne, c'est--dire prive de sa noblesse, ne devait plus jamais
dominer ou dcider elle-mme de ses destines; la dfense extrieure, le
gouvernement de la noblesse  l'intrieur, ne pouvaient se maintenir que
par l'hrdit, qui a fini par s'tendre au sacerdoce,  la royaut, aux
rangs.

De l'poque de l'hrdit fodale est ne insensiblement l'poque du
capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa
conscience, cdant uniquement  la force de la tradition et faute
d'autre analogie, avait emprunt au fodalisme le caractre
indestructible de l'hrdit. Les raisons essentielles de celle-ci
avaient disparu; alors que la noblesse hrditaire impliquait des droits
et des devoirs, imposait aux gnrations successives l'obligation de la
dfense et du service, la richesse hrditaire comportait seulement
droits, puissance et jouissance, sans aucune rciprocit.

La collectivit politique des Romains fut la premire  ressentir, bien
qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolrablement paradoxal dans le
fait d'un homme disposant arbitrairement aprs sa mort de la puissance,
du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini
par difier sur les fondations discutables de ce fait une
superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'
nos jours, tous les tats civiliss usent de toute leur puissance et de
toute leur autorit, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur
les vivants, que chacune de ses lubies, ds l'instant o elle est
conforme  la loi, soit valable, qu'un parent loign et inconnu puisse
recevoir sa part d'hritage, que les hritiers, quels qu'ils soient, du
fait seul qu'ils sont protgs par la tradition et par la dsignation,
ne perdent pas une parcelle des trsors et des droits accumuls par des
moyens souvent peu justifiables. Si un homme russissait de nos jours 
s'emparer de la totalit du sol d'un pays, de toutes ses oeuvres d'art,
de tous ses monuments crits et qu'il lui plt de ne laisser  l'tat,
aprs sa mort, que deux routes et quelques btisses, l'tat serait
oblig, ds l'instant o certaines formalits auraient t remplies et
certaines taxes payes, de dployer tout l'appareil de force dont il
dispose pour remettre intact ce monstrueux hritage entre les mains du
lgataire universel, quelque mauvaise que soit sa rputation; il doit
lui reconnatre le droit de barrer et de laisser en jachre des
proprits, de dfigurer des paysages, de soustraire  l'usage public
des oeuvres d'art, de rduire des ouvriers  la famine, de dtruire des
monuments,  moins que cet tat ne se dcide, par des lois spciales, 
s'attaquer au caractre paradoxal de l'hritage.

Ce dernier exemple suffit  nous montrer que le principe de l'hrdit
des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions
morales de l'humanit, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus
de toute critique. Le principe de l'hrdit nous est familier, parce
qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est
rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une
particularit ethnologique, adopte sans examen et ayant acquis une
importance exagre. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont
disparu; quant  ses effets, ils aboutissent tout simplement 
l'antinomie.

Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence mme de notre
hirarchie sociale, la constance rigide de la rpartition des forces
nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui
caractrise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour  tour
subordonns et dirigeants, la pluie d'abondance que rpandent avec une
gnreuse prodigalit les seaux d'or, tout cela se ptrifie et
s'immobilise devant la rigidit du sort auquel sont condamnes les
gnrations et qui est une oeuvre humaine. Cette rigidit condamne le
proltaire  la servitude ternelle, le riche  la jouissance ternelle.
Elle charge de responsabilit l'homme las qui la repousse, et elle
touffe la force cratrice de l'homme inutilis qui aspire  la
responsabilit. La visqueuse couche huileuse de la tradition
s'interpose, pour les sparer, entre les deux solutions affines qui
cherchent  se pntrer mutuellement, et augmente la tension d'une
volont dpourvue d'activit.

Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale.
Il y a dans notre sensibilit un coin qui se refuse  accepter sans
examen l'affirmation d'un droit  une part des richesses matrielles,
tel que ce droit est rsult du libre jeu des forces dans les domaines
neutres, universellement respects, du droit civil et du droit
commercial. Aux prtentions, d'une moralit douteuse, du spculateur et
du dtenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros hritier, dpourvu
de tout mrite et qui se prvaut de son droit routinier.

Nous avons fait le tour des domaines conomiques de la consommation, de
la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de
rsumer les rsultats que nous avons obtenus sous la forme de
propositions faciles  retenir.

1 Le rendement total du travail humain est limit  chaque instant
donn. La consommation, comme l'conomie en gnral, est une affaire,
non prive, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent tre
subordonns  la volont gnrale et tolrs seulement dans la mesure o
il s'agit de la satisfaction d'un besoin immdiat et vritable.

2 L'galisation de la possession et du revenu est une exigence de la
morale et de l'conomie. Dans l'tat, il ne doit y avoir qu'un
propritaire dmesurment riche: l'tat lui-mme. Il doit possder les
moyens ncessaires pour pouvoir supprimer toute misre. On peut admettre
une certaine diversit des revenus et des fortunes, mais cette diversit
ne doit pas impliquer une rpartition de la puissance et des droits de
jouissance telle que les uns possdent tout et les autres rien.

3 Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large
du mot, la spculation et l'hritage. Dans l'organisation conomique de
l'avenir, il n'y aura place ni pour les dtenteurs de monopoles, ni pour
les spculateurs, ni pour les gros hritiers.

4 La limitation du droit de succession, l'galisation et l'lvation du
niveau de l'ducation populaire supprimeront les diffrences entre les
classes conomiques et mettront fin  l'asservissement hrditaire des
classes infrieures.  cet effet contribuera encore la limitation de la
consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial
vers la production de biens ncessaires et rduira la valeur de ces
biens  une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils
reprsentent.

C'est sur ces principes que repose le systme de l'galisation
conomique et de la libert sociale.

L'actualisation lgislative de ce systme est une question d'importance
secondaire. En considrant les institutions lgislatives des diffrents
tats, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques
prsentent un caractre ambigu. Les formes que revt la vie se
ressemblent en gnral beaucoup plus que les systmes lgislatifs; les
buts viss sont les mmes, les rsultats obtenus sont galement
analogues, seules les institutions diffrent. Ce qui importe avant tout,
c'est de changer les buts, les conceptions idales; les institutions
suivront, toujours en revtant des formes pratiques varies.

Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures
soient prcdes de transformations dans les ides et dans les valeurs
morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de
l'histoire, lorsque de nouvelles voies taient indiques. Les ides
attendent que ces transformations leur soient imposes. Par elles-mmes,
elles ont bien la force d'abandonner l'ornire qu'elles suivent, mais
elles ne manifestent aucune tendance  le faire; le caractre dsuet des
fins s'exprime, non par un changement instantan des ides, mais par le
fait qu'elles deviennent incertaines et hsitantes.

Cette hsitation a prcd tous les grands bouleversements et si, dans
notre for intrieur, nous l'prouvons aujourd'hui avec une intensit
particulirement grande, c'est parce qu'elle est associe aux tendances
obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accept
la guerre avec une vritable passion qui n'avait sa source ni dans la
politique ni mme dans le sentiment national: elle venait de bien plus
loin, car on esprait que la guerre imprimerait une nouvelle direction
aux ides et donnerait un nouveau sens  la vie. Mais la guerre, qui a
pu dtruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner
satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a t provoque, non
par des ncessits sociales et purement, mais profondment humaines,
mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface
de la sensibilit et de la conscience collectives, dont le noyau interne
reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La
guerre a branl plus d'une valeur prime, dans la mesure toutefois o
il ne s'est agi que des manifestations extrieures de la volont
populaire; la conscience intime du peuple n'a t affecte par la guerre
que dans ses rapports avec cette volont extrieure. Si on fait de
celle-ci le centre de la vie, le chemin  parcourir devient court, la
guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rve las et
oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie
cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne
peuvent jamais tre des fins dernires, l'amour seul tant capable de
satisfaire l'me.

La transformation de la mentalit fera l'objet d'un chapitre spcial de
ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la
manire simple et unique dont peut tre rsolue la casuistique des
institutions.

I.--Le moyen le plus indiqu de rglementer la consommation consiste en
un vaste systme, dont les limites vont parfois jusqu' la prohibition,
de droits, de douanes, de taxes et d'impts frappant le luxe et la
consommation exagre.

Ce systme ne doit pas avoir un caractre financier; le montant de son
produit n'est que chose tout  fait secondaire; il vaut uniquement par
les restrictions qu'il impose.

Les taxes doivent tre d'autant plus leves que le produit import ou
fabriqu sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute
importation ne peut tre paye que par une exportation. Pour payer
quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de
dix annes de travail de cinq familles ouvrires allemandes.

Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus prcieux, les
fourrures, les plumes d'ornement, les pierres prcieuses et les bois
rares, mais surtout les marchandises de luxe manufactures doivent tre
frappes de taxes et d'impts reprsentant le multiple de leur valeur;
les joyaux, dont l'importation est difficile  contrler, doivent, en
plus de la taxe d'entre, payer un impt annuel lev.

Il y a des rgions en Allemagne o la consommation de la bire
reprsente en moyenne plus de trois litres par jour et par tte
d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dpenses
annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intrts des
brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des dtaillants, qui
peuvent d'ailleurs tre largement ddommags, tous ces objets de
consommation doivent devenir une source abondante d'impts levs. Des
taxes sur le chiffre d'affaires doivent tre exiges pour tous les
objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveaut qui se fabriquent
dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destins  l'exportation.

Toute jouissance excessive de l'espace doit tre frappe d'impt. Parcs
clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent
contribuer aux charges du pays. La domesticit doit tre frappe d'un
impt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques
employs et  leurs gages; chevaux de luxe, quipages et automobiles,
dpenses excessives d'clairage, mobiliers prcieux, rangs et titres
sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en
vue de la restriction.

II.--Les institutions connues de l'impt sur la fortune et sur le revenu
servent  l'galisation des fortunes; mais elles ne doivent pas tre
considres comme destines  satisfaire un besoin urgent de l'tat, car
alors ces impts sont appliqus  regret et acquitts  contre-coeur. On
doit plutt voir dans ces taxes la conscration du principe en vertu
duquel tout acqureur n'est qu'un co-propritaire conditionnel de tout
ce qu'il possde au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'tat
est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excdent. Lorsqu'on
observe le dveloppement des entreprises conomiques dites mixtes ou en
rgie, qui, pour certaines exploitations monopolises, reconnaissent au
fisc le droit de prlever la plus grande partie des bnfices, dduction
faite d'un revenu estim suffisant, on ne trouve nullement absurde
l'ventualit pour l'tat de mettre la main, jusqu' concurrence d'une
certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.

L'objection d'aprs laquelle on crerait, par ces mesures, une prime 
l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que
nous prconisons ne seront cres qu'au moment prcis o leur
justification et leur ncessit seront reconnues, et ne s'approcheront
que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera
d'ailleurs pas limite  une nation donne; au contraire, le pays qui
aura adopt ces mesures en recevra un surcrot de forces tel que tous
les autres pays se sentiront encourags  suivre son exemple et, en
prsence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront  honneur de
fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nes. Cette
conviction nous apparatra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons 
nous occuper de la transformation des notions morales.

Une objection moins solide encore est celle qui prtend que ces mesures
seraient de nature  encourager la prodigalit. Quand un homme est
possd de cette passion singulire et encore inexplique
d'accumulation, qui caractrise notre poque et constitue un des plus
puissants ressorts de l'activit conomique, il ne perd pas cette
passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore
l'appauvrissement n'a transform un avare en prodigue. Lorsqu'un homme
est dpourvu du penchant  l'pargne, lorsqu'il est naturellement port
 la dpense, il ne sera pas plus conome avec un grand revenu qu'avec
un petit.

Il est, en revanche, une troisime objection qui, elle, mrite un examen
spcial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos
jours, est presque exclusivement aliment par des capitaux privs et
auquel l'tat mme le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les
encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait
natre avec tant d'ingniosit et de joyeuses promesses?

III.--La lutte contre les monopoles privs et personnels est une
tendance qui, une fois reconnue universellement et sincrement, trouvera
son application lgislative ou pratique dans chaque cas particulier.
Inexprime, en partie conteste, cette tendance a dj pris son lan et
n'attend plus que le signal de dpart. Dj de nos jours les brevets
d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces
naturelles n'ont plus qu'une dure limite, l'extraction de gisements
rares, l'utilisation monopolise de valeurs foncires sont subordonnes
 des considrations fiscales. Pour l'conomie des services publics on a
trouv des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans tre
soumises  cet esprit. On n'a presque pas encore touch aux importants
monopoles de la priorit, de l'organisation et du capital; il est
d'ailleurs trs difficile de les supprimer radicalement, car ils
encouragent et consolident l'conomie, grce  leur centralisation; mais
il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin,
qui assurent l'avantage de la collectivit, sans enrichir les
particuliers outre mesure.

 propos des monopoles et des remdes contre eux, il convient de
mentionner un genre de profession tout  fait spcial qui, sans tre
gnralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de
l'ensemble de la nation des revenus relativement considrables et la met
 la merci de personnalits dont les exigences ne sont pas en rapport
avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni
des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne
formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement
allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que
spculations, agences de prts et de fonds de commerce, achat et vente
de brevets et de biens fonciers, agences secrtes de placements de
capitaux et commerce illgal de valeurs. On pourrait frapper tous ces
bnficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes
particulires; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de
la raison sociale, un contrle de revision de leur comptabilit.

Il faut encore mentionner un genre d'activit qui, honorable et de bonne
foi au fond, repose sur des procds dont le caractre arrir est plus
prjudiciable  l'conomie que ne l'a jamais t aucune mesure, si
importune ft-elle, depuis les dbuts de l'organisation capitaliste. Ce
sont, en effet, des procds qui absorbent des centaines de milliers
d'existences actives et aptes  produire et  crer, pour leur imposer
une tche que quelques milliers suffiraient  remplir.

Voici une veuve qui se trouve,  la mort de son mari,  la tte d'un
commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui
envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent
bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se
fait de nouveau, lui montrer des chantillons et s'en vont, chacun
emportant la promesse d'une commande ventuelle. Pour chacune de ses
trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement  ses concurrents,
chaque voyageur est oblig de s'imposer un dplacement spcial qui
augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journe sa
force productive. Des millions de journes de travail sont ainsi perdues
tous les ans, grce  ces soi-disant voyages d'affaires, journes qui
pourraient tre conomises, s'il y avait dans chaque ville de province
plus ou moins importante un dpt d'chantillons install par les
grossistes et que les commerants de la rgion visiteraient deux ou
trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui,
faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournes de
voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature  provoquer cette
rforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion
incroyable la force de production.

Tant qu'il y a dans une collectivit conomique des produits qui, avant
d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de
plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moiti et dans certains cas
mme, du double de leur prix, le systme commercial exige des rformes
profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est  mnager le
consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas
l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile
va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et
coteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les
marchandages qui ont lieu d'une phase  l'autre du trajet accompli par
la marchandise, c'est avant tout la paresse exagre de l'acheteur, qui
trouve trop longue la distance qui le spare de la boutique du coin, qui
veut avoir  sa disposition sept dtaillants, alors qu'un seul suffirait
par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul 
supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce
peuvent et doivent tre supprimes, car elles exigent une dpense
exagre de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail
et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce
n'est pas une question indiffrente, mais une question d'conomie
nationale et de lgislation que celle de savoir s'il faut fournir un
travail reprsentant celui d'un corps d'arme, pour assurer dans une
grande ville la distribution du tabac, du papier  lettres et du savon.

IV.--Au-dessus d'une certaine unit raisonnable de fortune, tout
hritage appartient  l'tat. La limite suprieure de la fortune pouvant
tre transmise par hritage est fournie par la forme conomique de
l'agriculture dont la continuit et le succs ne peuvent, d'aprs l'tat
actuel de nos connaissances, tre assurs que par l'exploitation prive
et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons
qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit
sur des jugements de circonstance, soit sur des vues errones, attendu
que le fonctionnement de n'importe quelle branche conomique, technique
et capitaliste de la grande exploitation peut tre assur par
l'association. Le passage progressif des hritages dans la possession de
l'tat peut tre obtenu par une imposition leve, progressive, tenant
compte de l'importance de la fortune et du degr de parent. Le
scandale des hritages revenant  des personnes ne faisant pas partie de
la famille du dfunt, au sens le plus restreint du mot, doit tre
supprim aussi tt que possible.

Dans une certaine mesure pourront tre soustraits  la mainmise de
l'tat des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot,
sur le rle desquels nous aurons encore  revenir. Mme des fondations
familiales pourront tre admises jusqu' un certain degr, pour autant
qu'elles seront destines  l'instruction et  l'ducation,  des fins
morales et culturelles. Les plus belles oeuvres et les plus beaux
monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas tre
hrits.

Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports thico-sociaux
une influence plus grande que celle qu'ont jamais exerce les plus
grandes transformations enregistres par l'histoire moderne. La vie
extrieure apparat sous un nouveau point de vue.  ct des liens qui
le rattachent  sa classe, on verra natre des rapports profonds entre
l'individu et la collectivit  qui il doit ses origines et  laquelle
il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isole, mais
s'appuyant en mme temps sur la masse, deviendra une absurdit. La vie
civique ne reprsente une ralit que pour autant qu'elle sert et
qu'elle rend des services; elle devient une illusion, ds qu'elle a
avou son inutilit. L'existence de luxe, vide de tout contenu,
disparat et, avec elle, disparat l'assujettissement cr par
l'hritage; les conceptions particulires se rapprochent les unes des
autres, jusqu' se fondre en un sentiment national. La domination
exerce par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien
d'autrui devient une rare exception; l'action tend  se pntrer de plus
en plus du sentiment de respect. L'ducation revt de nouvelles formes
et acquiert une nouvelle efficacit; lger quipement jadis, elle
devient maintenant une arme vitale. La ncessit devient de plus en plus
vidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la
rcompense qu'en retire la socit consiste dans une ternelle moisson
de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les priodes de
grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignit de mre et sa
responsabilit domestique qui ont failli sombrer dans l'gosme mondain,
dans une vie faite de corves vaines et sans intrt. Devant tout homme
de bonne volont s'ouvrent une perspective et une possibilit
d'ascension; personne n'est repouss ni mpris; seuls sont exclus ceux
qui mprisent.

Une dernire contradiction doit encore tre claircie.

Lorsqu'on considre le fonctionnement actuel des grandes fortunes
prives, en se plaant au point de vue purement mcaniste et sans tenir
compte du ct thico-social du problme, on constate que ces fortunes
remplissent une mission, trangre  leur nature, mais importante au
point de vue conomique: elles assument le risque de l'conomie
mondiale.

Toutes les entreprises du systme de travail capitaliste ont ceci de
commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute
administration fiscale est capable de crer des moyens; mais elle est
incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation
passionne, grce  laquelle on surmonte les soucis de la
responsabilit, de mme qu'elle ne possde pas le jugement instinctif
qui, dans ses espoirs et prvisions, voit loin au-del du danger. Les
profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut tre
remplac par l'tude et la comptence professionnelles: ces moyens ne
sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de rsoudre de grandes questions
qui engagent l'avenir; les opinions des autorits se contredisent alors
les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapproches dans
une certaine mesure, le moment d'agir est pass.

Le capital priv s'adapte  la grandeur de la tche par l'association;
il fait face aux risques de ses entreprises, grce  la recherche
inlassable du succs et du profit; il s'applique  chapper aux
reproches de l'avenir, grce au choix consciencieux de ses
collaborateurs et au grand nombre de ses essais.

Jusqu' prsent, cet emploi tait rserv aux seuls capitaux en
excdent, c'est--dire  ceux qui, aprs la satisfaction des besoins
personnels des gens riches et aiss, taient susceptibles
d'investissement et de multiplication; les plus petites pargnes se
contentaient volontiers d'une plus grande scurit et d'un moindre amour
d'aventures.

La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les
nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens
servant aux entreprises prives, lorsque les grandes richesses prives
auront disparu, pour faire place  leur tour, au bien-tre gnral
uniforme?

Jetons un coup d'oeil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment
tre considres comme des modles du genre, non sur celles que nous a
lgues l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de
devenir (car la substitution de la raison d'tre s'observe partout), et
nous constaterons ceci:

Presque sans exception, toutes ces entreprises prsentent la forme
impersonnelle d'une socit. Aucune d'elles n'a un propritaire
permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le matre de
l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revtait une
entreprise, lorsque plusieurs ngociants aiss se runissaient pour
fonder une affaire dont les charges dpassaient les forces d'un seul,
cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en
passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise,
parts qu'il appelle d'une manire trs significative _papiers_; il
attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe
 la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a  peine
conscience du fait qu'il est devenu membre d'une socit ferme; le plus
souvent, il s'est, pour ainsi dire, content de jouer sur la prosprit
de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achets tant
le symbole de ce jeu.

Mais le mme individu possde encore d'autres, peut-tre beaucoup
d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux
droits de possession, et il peut changer  volont la composition de ces
droits. Parfois il ne connat que de nom les entreprises dont il est le
co-propritaire; on lui a conseill l'achat de telle ou telle autre
valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice
favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de
ses achats, le mouvement gnral.

C'est la dpersonnalisation de la proprit. Les rapports personnels qui
existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable,
exactement connu, se sont transforms en un droit impersonnel  un
revenu thorique.

Mais la dpersonnalisation de la possession signifie en mme temps
l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement
diviss et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indpendante,
comme si elle n'appartenait  personne, une existence objective, comme
autrefois dans l'tat et dans l'glise, dans l'administration communale
corporative ou dans celle des ordres religieux.

Ce rapport entre la proprit et les ayants-droit s'exprime dans le
processus vital de l'entreprise comme un dplacement du centre de
gravit. Le centre de l'entreprise est constitu par les organes
dirigeants d'une hirarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des
propritaires qui garde le droit souverain de dcision, mais ce droit
devient de plus en plus thorique, la plupart confiant la dfense de
leurs droits  d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent
de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.

Ds aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une
entreprise devenant son propre propritaire: il lui suffit d'employer
ses revenus  racheter les parts des porteurs de titres. La loi
allemande a apport des restrictions  cette procdure, en exigeant que
le porteur auquel a t rachete sa part conserve son droit de vote; il
n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait
de la sparation complte entre le propritaire et la proprit.

La dpersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise,
la dissolution de la proprit nous orientent vers un point o
l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutt, en une
sorte d'administration d'tat. Cet tat de choses, que je dsignerai
sous le nom d'autonomie, peut tre ralis par plusieurs moyens. Nous
avons dj mentionn le moyen qui consiste  rembourser le capital. Un
autre moyen consiste  rpartir la possession entre les employs et les
fonctionnaires de l'entreprise; il a t partiellement appliqu par un
industriel allemand. La possession peut tre rattache  certaines
institutions gouvernementales,  des universits,  des administrations
communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premires
exploitations minires en Allemagne. Il suffit alors que des rglements
suffisants et efficaces assurent  l'entreprise une direction aussi
parfaite que le permettent les circonstances du moment.

Si l'administration de l'entreprise est bien conue, elle sera  mme de
faire face  l'avenir  tous les besoins de capitaux, quelque grands
qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait
jusqu'alors  payer tous les ans  ses propritaires. Elle peut ensuite
faire des emprunts  court ou  long terme. Elle peut, en cas de besoin,
faire un pas en arrire et mettre des titres reprsentant des parts
amortissables; place sous la protection d'un tat inpuisablement riche
et soumise au contrle de cet tat, elle pourra avant tout compter sur
l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines
obligations. Plus que cela: l'tat lui-mme souhaitera et exigera que
les entreprises autonomes soient prtes  chaque instant  le dcharger
et  utiliser, sous une surveillance spciale, les capitaux qui se
trouvent en excdent dans ses caisses.

 la tendance objective  l'autonomie correspond le dveloppement
psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.

Les entrepreneurs privs qui existent encore ont depuis longtemps pris
l'habitude de considrer leur entreprise, sous la forme objective d'une
firme, comme une entit indpendante. Cette entit a sa propre
comptabilit, elle travaille, s'accrot, conclut des contrats et des
alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi.
Elle nourrit son propritaire, il est vrai: si ce n'est pas l toujours
un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas l non
plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours
une tendance  restreindre sa propre consommation et celle de sa
famille, en la rduisant au strict ncessaire, afin de laisser  sa
firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La
croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une
source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu.
L'avidit cde le pas  l'ambition ou  la joie de crer.

Cette manire de voir atteint son plein panouissement chez les
dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et dj, on y voit
rgner le mme idalisme de fonctionnaires que dans les administrations
de l'tat. Les organes dirigeants se proccupent d'un avenir, o,
d'aprs les prvisions humainement possibles, ils ne feront plus partie
de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer
 l'entreprise la plus grande partie des bnfices, pour en diminuer
autant que possible les frais gnraux, et cela sans se soucier de leur
propre intrt et sans se laisser arrter par cette considration que ce
sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur
administration. Un fonctionnaire suprieur de haute valeur, ayant 
choisir entre le doublement de ses revenus et son entre dans la
direction, prfrera la responsabilit  la richesse. La puissance et la
perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie
extrieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la
responsabilit aura dfinitivement remplac l'amour du gain.

C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent
dans la mme direction que le dveloppement du rgime de la possession,
c'est--dire dans le sens d'une autonomie croissante.

Mais le sens conomique du mouvement dans son ensemble est, en
dfinitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste
qui cre l'entreprise; c'est l'entreprise elle-mme, devenue une
personne objective, qui se maintient toute seule, cre ses propres
moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin  ses
propres revenus,  des placements temporaires,  des prts accords par
l'tat,  des fondations,  l'pargne ralise par ses employs,
fonctionnaires, ouvriers, etc.

C'est ainsi qu'entre les administrations de l'tat et les entreprises
prives vient s'intercaler une couche de formations intermdiaires,
d'entreprises autonomes qui, nes de l'initiative prive et diriges par
l'initiative prive, sont soumises au contrle de l'tat, vivent d'une
vie indpendante et reprsentent, par leurs caractres essentiels, une
phase de transition de l'conomie prive  l'conomie d'tat. Tout
permet de prsumer que cette possession, devenue objective et
impersonnelle, sera, dans les sicles  venir, la principale modalit
d'existence de tous les biens permanents;  ct de cela, les biens de
consommation resteront proprit prive, et les biens d'utilit gnrale
proprit de l'tat; les monopoles des services publics affecteront la
forme d'entreprises conomiques mixtes.

La lgislation relative  la proprit devra tenir compte des conditions
des entreprises autonomes, au mme titre que des fondations dont
l'importance est galement appele  grandir avec le temps. Entreprises
autonomes et fondations devront tre autorises  accepter des legs,
pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement
reconnus comme tant d'utilit publique. C'est ainsi que la possibilit
sera donne au fondateur d'un organisme conomique de raliser son dsir
ayant pour objet la continuation de son oeuvre, sans que des gnrations
oisives se voient gratifies de droits de proprit et de rentes; le
vouloir conomique est perptu, dans la mesure o il est productif; il
disparat dans la mesure o il n'avait pour objet que l'accumulation de
biens. La fondation objective devient le vritable monument d'une vie se
manifestant au dehors; une fois difi, le monument se dtache de la
personnalit qui l'a cr et commence  mener une vie indpendante; et,
sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il
acquiert une analogie avec la cration idale d'une oeuvre d'art.

Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple
tourn vers ce qui est essentiel et idal, les oeuvres de fondation, ne
servant pas  des fins troitement familiales, sont beaucoup moins
nombreuses qu'en Amrique ou mme en Grce, prouve que l'ide de
l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par
consquent pas pu, jusqu' ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces
effets, qui ne doivent tre destins  servir ni l'intrt individuel,
ni l'intrt de la famille, parce que nul organisme bti sur des
intrts gostes ne saurait subsister  la longue, se manifesteront
pleinement ds que l'hritage qui, par une fausse analogie cre par
l'habitude, a t appliqu  ces oeuvres, aura perdu son caractre. Ce
qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la rgle; ce
qu'une gnration aura cr, recevra une valeur gnrale et servira aux
gnrations  venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unit
conomique, mais la collectivit, non seulement la collectivit
schmatique de l'tat, mais encore,  ct d'elle, un peuple idal form
par des individualits conomiques, envisages non en tant qu'hommes,
mais en tant qu'incarnant chacune une volont humaine.

Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales,
destines  assurer  la descendance une certaine culture et une
certaine prparation matrielle en vue de la future carrire, mais cela
dans la mesure o les services rendus par ces fondations ne seront pas
incompatibles avec l'intrt gnral; ce qu'il ne faudra jamais
admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bnficiaires en
rentiers et qu'elles deviennent des ppinires de classes privilgies.

Si, maintenant, nous jetons un coup d'oeil sur un pays suppos avoir
russi  raliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons
les effets suivants.

La production a chang d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues
actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards.
L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et
nuisibles, sont rduites au minimum; un tiers du travail national se
trouve conomis de ce fait, la production des objets ncessaires est
devenue meilleur march et plus abondante.

La limitation de la production du pays aux objets ncessaires et utiles
augmente l'efficacit du travail humain par rapport  ces produits qui
deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage
et,  travail gal, le niveau de vie s'lve de plus en plus.

Alors que le bien-tre total du pays augmente du double et du triple,
grce au travail impos aux bras jusqu'alors oisifs et grce  la
rationalisation de la production, l'accumulation de richesses prives se
trouve entrave, ce dont la proprit collective ne peut que profiter.
Cette proprit collective augmente en effet, et cela dans deux
directions.

En premier lieu, l'tat devient incroyablement riche.

Il peut suffire  toutes ses tches dans une mesure de plus en plus
grande. Il peut supprimer toute misre et tout chmage, servir les
intrts gnraux  un degr qui n'avait jamais t atteint, et cela
sans charger les citoyens de nouveaux impts. Les fonctions dont l'tat
ne s'acquitte aujourd'hui qu' l'aide d'une fiscalit minemment
prjudiciable aux intrts conomiques du pays, pourront tre remplies
sans aucune recherche de bnfices. Ce principe, appliqu au seul
problme des communications et des transports, signifie une
multiplication de la force de production et une baisse incroyable du
cot de la production, car pratiquement tout le domaine des
communications devient gratuit, et l'effet est le mme que si toutes les
usines et tous les moyens de production taient concentrs dans un
centre unique. On peut en dire autant de la production et de la
rpartition des forces.

L'tat devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de
placement qu'il met, moyennant un bnfice modr,  la disposition des
artisans,  la condition qu'ils acceptent un revenu de travail
normalis. Une nouvelle classe moyenne se forme, grce  l'encouragement
financier que l'tat accorde  ces professions, dont le maintien  ct
de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux
d'tat diminue le taux d'intrt qui grve l'industrie du pays et permet
la fondation d'entreprises moyennes.

L'tat se trouve en mme temps en mesure de sparer le travail
intellectuel du mcanisme de la vie matrielle et de lui assurer un
revenu digne de lui, indpendant du hasard de la russite brutale.
L'artiste, le savant et le penseur deviennent indpendants du jugement
et des dcisions d'un march qui, en principe, ne rcompense le mrite
rel que lorsqu'il a la chance de se prsenter comme apparent.

 ct de la prosprit de l'tat, on voit augmenter celle du peuple,
non sous la forme de grandes fortunes prives, mais sous celle de
l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu,
l'indpendance et la responsabilit sont accessibles  tous et les
moyens de s'instruire sont  la porte de tout homme capable d'en
profiter. Personne n'a plus  lutter contre la phalange ferme des
privilgis;  la sparation des classes a succd un mlange constant,
un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grce auquel les
gouverns d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun
cherche  se rendre, et le devient, utile  son tour.  mesure que
l'accumulation de l'pargne et, avec elle, l'obtention de crdits
conomiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles
existences commenant leur carrire dans les colonnes des travailleurs
moins qualifis entre de plus en plus dans les moeurs, les luttes pour
les salaires perdent leur caractre aigu, et cela d'autant plus que les
fonctions et la vocation sont dtermines, pour la plus grande part, par
les qualits morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout chang,
ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile
obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de
gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de
nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines
et les moyens de travail fonctionnent sans relche, on verra, dans le
rgime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui
assure  ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur
de travail.

La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui
s'intercaleront entre l'conomie prive et l'tat, contribuera dans une
grande mesure  produire cet effet. C'est que l'organe conomique
autonome ne voit pas uniquement dans les gros bnfices les raisons
dcisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les
excdents que dans la mesure o il en a besoin pour se renouveler et
s'tendre; l'opposition qui existait entre son intrt et celui du
salaire se trouve de ce fait notablement attnue. Bien plus: certaines
de ces formations adoptent le principe de la participation des
collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront  obtenir les
avantages d'une forme conomique indpendante des intrts pcuniaires
des actionnaires et capitalistes, en amliorant la quantit et
l'efficacit du travail par la constitution d'une catgorie d'ouvriers
largement rmunrs. L'existence et la concurrence de ces tablissements
autonomes exerceront une raction stimulante sur le march du travail.

Dans un pareil rgime conomique on pourra raliser l'galit de
l'ducation et la slection consciencieuse des vocations, ce qui
contribuera  la consolidation de l'difice national, alors que de nos
jours les vellits les plus sincres d'ducation populaire impartiale
se brisent contre la barrire souvent infranchissable qu'opposent les
diffrences d'origine, de prdispositions physiques et intellectuelles.
Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturit, tout l'ensemble de
ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les
graines et que si l'on assure  chaque bourgeon des possibilits de
dveloppement compatibles avec la dignit et la destination divine de
l'esprit humain.

Afin que nulle conclusion errone ne vienne fausser l'expos en
apparence utopique d'un ordre de choses ralisable, nous allons le
rsumer dans les propositions suivantes:

1 Il faut lever le niveau de la production et du bien-tre du pays, ce
qui aura pour effet:

La suppression du gaspillage;

La transformation de la production superflue en production utile;

La suppression de l'oisivet et l'utilisation de toutes les forces
disponibles, en vue de la production intellectuelle et matrielle;

Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les
particuliers;

La responsabilit entre les mains des hommes moralement et
intellectuellement dous.

2 L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue
impossible.

3 Les cloisons tanches qui sparaient les classes sociales sont
abattues; la division en membres supportant les charges et en membres
imposant les charges, est remplace par un mouvement de va-et-vient qui
caractrise la vie et par une osmose organique.

4 Ainsi s'accroissent:

La puissance de l'tat, sa force matrielle et sa force de nivellement;

Et, en mme temps, nat un bien-tre moyen uniforme qui pntre toutes
les classes, supprime les oppositions et conduit la nation  la plus
haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et
conomiques.




II

LE CHEMIN DE LA MORALE


C'est une erreur de notre poque de nier cette notion de dveloppement
progressif qui a t tant vante pendant un sicle.

Certes, le dveloppement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et
lorsque nous osons lever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est
relatif dans le temps et dans l'espace disparat. Nous sommes libres de
qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-del, bien que cette
notion elle-mme n'chappe pas au temps et  l'espace, qu'elle pousse
vers le point zro, et bien que nous procdions beaucoup plus
radicalement, en mettant  la base de nos symboles des contrastes forms
par des catgories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde
insuffisant et qui peut tre schmatis ainsi: repos au centre de
l'tre, mouvement croissant  mesure qu'on avance vers la priphrie du
monde phnomnal.

Ce raisonnement perd cependant toute son importance, ds que nous
abordons la scne sur laquelle se droulent les phnomnes. Nous sommes
placs dans ce monde phnomnal pour agir; ce monde est domin par la
pense intellectuelle; ici les fantmes espace, temps et mouvement
deviennent des choses relles.

La lumire que reoit la scne lui vient d'autres rgions; cette lumire
est la morale. La rgion d'o elle vient n'est plus celle de
l'intellect: la force spirituelle qui permet  l'homme de pntrer dans
cette rgion, c'est son me.

Ici se rvle la nave erreur de toute philosophie qui avait prtendu,
avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de
multiplication, pntrer dans toutes les rgions, sans jamais se
demander si cette force, reprsente par la pense intellectuelle, est
vraiment une force absolue, si elle est mme la seule force de l'esprit,
si chaque monde que nous voulons soumettre  notre connaissance n'exige
pas des forces spirituelles diffrentes de celles qui nous permettent de
connatre un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la
pense intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et
dans l'amour qui anime notre me. Pendant des millnaires on a vu se
poursuivre des efforts ayant pour but de dvoiler les mystres  l'aide
de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont
jamais russi  procurer la moindre satisfaction aux aspirations de
l'me.

Ici se trouve le point de partage de deux considrations fondamentales:
devons-nous chercher  dcrire l'absolu dans le langage de l'intellect,
et le monde phnomnal dans le langage de l'me? Au point de vue de
l'me, le monde phnomnal n'est qu'une image, une scne sur laquelle
nous sommes placs pour crer et subir des destines mobiles, selon la
volont du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-del exige
une monte. Le point d'indiffrence de ces deux considrations est form
par notre devoir moral qui nous rvle la ncessit de les rattacher
l'une  l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le
phnomne soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est
par l'intermdiaire du devoir moral que l'me instruit l'intellect et
se rvle comme tant d'origine suprieure.

Troubler la vie relle par la considration transcendante de
l'immobilit, ou la rgion transcendante par l'introduction de
proccupations terrestres, c'est oprer une confusion inadmissible.

En considrant le monde des phnomnes au point de vue intellectuel,
nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'me
comme le point de dpart d'une ascension et d'un dveloppement, bien
qu'au point de vue transcendant l'essence de l'me n'ait ni commencement
ni fin.

Celui qui considre les choses conomiques, historiques et sociales ne
doit jamais perdre de vue qu'il volue sur la scne des phnomnes. Il
doit prendre la vie relle telle qu'elle est, croire  la science et au
dveloppement, dans les limites de la tche qu'il s'impose et pour
autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais ds qu'on se trouve en
prsence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans
devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'tre dcisif; bien que
venant de trs loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance,
semblable en cela  l'action que la force des astres exerce sur les
mares. La ralit subsiste, mais devient plastique comme un mtal
affin. Et nous devons nous en remettre au dveloppement du soin
d'amener  un tat plus clair et plus parfait, de rapprocher de la
rgion de l'me tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer
ternellement, alors mme qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des
dsirs humains.

Si le monde a pu, depuis l'extinction des idaux dogmatiques et absolus,
avancer de quelques pas, malgr sa lourde armure mcanique, cela
s'explique par le fait que l'humanit a conserv, dans quelque recoin de
sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine
transcendante, mythologique, ftichiste, animiste, restes qui, bien
qu'isols les uns des autres, n'en exercent pas moins une action
d'ensemble, de direction et d'orientation.

C'est un fait incomprhensible et qui dpasse l'imagination qu'on soit
oblig de se reprsenter ce monde dans lequel circule une quantit de
forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme tant abandonn aux
constellations accidentelles de besoins matriels, d'quilibres
physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule
tendance morale inbranlable, sans la conviction de la ncessit d'un
bien absolu, sans la croyance  une fin commune qui enlace la vie et la
mort, sans un critre valable qui dise: ceci est bon et cela est
mauvais.

Certes, les intrts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien
lve son profit annuel  la hauteur d'une conception religieuse et
politique. Un partisan du libre change confre  sa conception
commerciale la dignit d'un disme lucratif. Le savant se cre une
transcendance professorale qui le flatte dans sa spcialit. Un dynaste
change des services avec sa divinit. Le pauvre diable se venge et
destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperu que dans
ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en
opposition avec ses intrts?

Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir
spirituel  la diagonale des forces qui rsulte de l'innombrable
quantit d'intrts transcendantaliss?

Et pourtant la rgion de l'me s'tend devant les yeux de tous et, avec
elle, le monde des idaux et des fins, rangs d'une faon plus organique
et plus claire que le monde trouble des ralits.

Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'tonne de constater,
tant donnes les tendances pragmatiques de notre poque, est celui-ci:
l'homme, qui cherche  explorer toutes les rgions du ciel et de la
terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant  la valeur de
l'homme; il ne connat ni n'apprcie son prochain, son semblable.

Des systmes d'apprciation prims provenant de toutes les poques et
de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanit,
aucun d'eux ne russissant  assumer la direction, faute d'une
conception gnrale et fondamentale du monde et de la vie.

Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception
esthtique domine la polarit germanique du courage et de la peur. Est
estime toute qualit qui atteste le courage; est mpris et ha tout
dfaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable,
lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidlit, le courage;
la lchet du mensonge, de la ruse, de la tratrise est considre comme
une honte qui dshonore. Le reproche et le blme ne s'adressent qu' la
lchet; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait
preuve dans un combat singulier gurit l'honneur attaqu. Intelligence,
nergie, pit, piti sont des qualits indiffrentes, utiles ou
nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les
systmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune
valeur propre au point de vue du critre subconscient et dcisif. Dans
la posie, les manifestations du courage et de la sincrit provoquent
des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage potique
peut, malgr sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son
ignorance et son gosme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un
personnage foncirement lche, menteur et perfide ne trouve pas place
dans la posie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une
oeuvre potique porte le nom significatif de hros. Le conflit tragique
porte  sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le
sentiment populaire; le hros est courageux et veille la plus vive
sympathie; quant aux qualits indiffrentes, il les dpasse ou il en est
dpourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a  lutter contre un monde ou
contre un sort auquel ces qualits ne sont par hasard pas indiffrentes,
il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du
spectateur dont le coeur bat  l'unisson du sien. Dans la posie
franaise il suffit que le hros soit brave et,  l'occasion, gnreux;
il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien
Sorel dans le clbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la
sympathie des lecteurs; au contraire, dans la posie allemande et
anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le
courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.

On nous a inculqu une conscience thorique qui nous fait attacher de la
valeur,  ct du courage, aux qualits purement orientales de la piti
et de la prudence,  l'idal patriarcal qui rpugnait au moyen ge
allemand et a empch nos potes de chercher leur inspiration dans la
Bible.

Le caractre professionnel que l'art avait revtu au cours du sicle
dernier a cr les lments d'une chelle de valeurs d'ordre
intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de
l'aptitude intuitive au gnie est devenue un fait dcisif qui a fini par
dtacher compltement ces aptitudes des conditions morales auxquelles
elles doivent tre subordonnes.

La pense mcanise estime le succs. On a vu alors apparatre une
nouvelle hirarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus
profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hirarchie amricaine
de la force de travail, de la persvrance, de l'esprit de dcision et
de la volont impatiente de toute contrainte extrieure.

L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des
lois correspond, dans son insuffisante coordination,  la confusion des
systmes. Le mensonge est admis, mme devant le tribunal, mais le faux
serment est dfendu. Les attentats contre la proprit sont svrement
punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lchet et la flonie. La preuve
du courage dans le combat singulier est galement dfendue, mais, pour
donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il
est tolr dans certaines limites.

Les valeurs sociales rvlent la mme confusion utilitaire. La lchet
et les procds frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus
manifestes et de notorit publique. Le mensonge, la rapacit, la
flonie, la mauvaise foi, la calomnie, la mchancet, le manque de
piti, l'orgueil, la vanit, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la
convoitise, la grossiret, tous ces vices et tous ces dfauts sont
tolrs, tant qu'ils ne sont pas prjudiciables au succs dans la vie de
tous les jours. L'application, l'nergie, la force de volont, la
promptitude, le talent, l'esprit, la mmoire, sont des qualits
reconnues, mais particulirement admires, lorsqu'elles conduisent au
succs. La bont, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les
dons naturels sont lous et approuvs, ds l'instant o ils portent
l'estampille de la conscration publique.

Tel est,  peu prs, l'inventaire des valeurs humaines de notre poque,
telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience,
telles qu'elles sont reconnues lgalement et socialement. Il y a
cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux
se sont ouverts  la lumire. Ils portent en eux une nouvelle chelle de
valeurs; bien plus: ils possdent ce coup d'oeil fatal qui voit  travers
les choses humaines comme  travers un cristal. Ils lisent non seulement
sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage,
sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononc au hasard, la
partie inexprime d'une association d'ides, le mouvement involontaire,
tout choix, toute prfrence et toute aversion manifestes  l'gard de
choses, d'ides et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme  son
milieu et  son entourage, la moindre nuance dans sa manire d'agir et
de vivre, sont autant de signes, grce auxquels ces porteurs de valeurs
nouvelles aperoivent l'essence de l'tre avec une perspicacit et une
certitude qui ne sont accessibles  la foule qu' travers la lentille de
la vision potique.

On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux
qui se reprsentent ce don sous la forme d'une ruse mfiante qui cherche
 dcouvrir les mobiles cachs, les dfaillances et les faiblesses
humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs
semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut
procurer que de petits avantages immrits, car elle n'est  la porte
que de natures infrieures. La vritable connaissance des hommes est le
don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilit, de
natures de matres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'tre
gniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes
reposait sur une force de ce genre et a sauv pour un sicle l'ide
rigoureusement monarchique.

La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mpris des
autres, ni  l'exagration de sa propre valeur.

Le sentiment organique sur lequel elle repose conoit la ncessit de la
cration complte qui trouve sa ralisation dans l'harmonie simultane
de toutes les possibilits, dans l'dification vivante de tous les
degrs successifs. Mpriser, c'est tre doublement aveugle: envers
soi-mme et envers la multiplicit et la varit de la nature.

Ici l'chelle des valeurs perd le caractre pharisaque qui, inhrent 
toute morale borne, la rend insupportable aux natures cratrices. Il ne
s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et
mprisable, ce qui est rdim et condamn; mais la question qui se pose
est plutt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du pass et qu'est-ce qui
appartient  l'avenir? qu'est-ce qui doit tre conserv et qu'est-ce qui
doit tre pargn? quelles sont les choses qui aspirent  la vie, et
quelles sont celles qui penchent vers la mort?

Mais si l'on demande  ces hommes, qui ont appris  voir clair dans les
choses humaines, vers quels ples se dirige leur apprciation
inconsciente et infaillible, ils ne savent que rpondre. Nous le savons
et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'aprs
la distance qui les spare de l'me. Ces hommes ont eu l'intuition de
l'opposition qui existe entre l'homme sans me et l'homme dou d'me, et
ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrs et
de phases de cette opposition.

Dans des ouvrages antrieurs j'ai, en en indiquant l'origine, expos
cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur
centre de gravit dans l'absolu, qui cherchent leur quilibre dans la
transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre
de gravit est dans le monde des phnomnes et qui cherchent leur
quilibre dans les dsirs et les angoisses. L'esprit transcendant
s'abandonne  l'invisible dont il consent  tre le serviteur; il
recre le monde des phnomnes et il le domine, non par l'arbitraire et
en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa
responsabilit. L'esprit attach  la terre est domin par le monde, par
les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses
et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la
jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la
possession, afin de se rendre matre des choses, pour la puissance et la
domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, dmentie par
l'insatisfaction, le doute et la mort.

Les notes dominantes de cet esprit sont constitues par le dsir et par
la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force
consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives dsespres de
cette force unilatrale, incapable de s'lever  la transcendance et de
dpasser des buts utilitaires, de crer une image du monde ou une
doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antrieure.
Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-del d'une limitation et d'une
abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles russissaient 
faire un pas au-del, on voyait aussitt se glisser honteusement par la
porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait ni l'existence.
Remarquables au point de vue psychologique sont les phnomnes d'effroi
qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se
heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les dsignations
varies qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant
sur l'intellect qui poursuit des buts devait ncessairement aboutir 
l'utilitarisme; la honte provoque par cet attachement aux choses
terrestres, le dsespoir de trouer une justification dialectique
d'utilits n'ayant aucun caractre obligatoire ont engendr des
solutions palliatives singulires et btardes.

Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de
l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dpassent le _do ut des_
du commerce. En admettant la possibilit d'une foi sans preuves,
l'intellect est de nouveau accul  l'abdication, pour autant qu'effray
par sa propre recherche il ne s'en tient pas  la rvlation historique.
Et alors mme qu'il agrandit le monde phnomnal, en lui superposant un
au-del thocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement
posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but
qui restent les facteurs dcisifs. Nommez cet ensemble comme vous
voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilit.

C'est un fait remarquable que mme les religions les plus pures, les
plus incontestablement transcendantes se matrialisent, ds qu'elles
deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires;
qu'elles aboutissent  la roue, aux prires ou aux reliques, elles
suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de dsirs 
l'action prudente et avise.

Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais
plutt un tat moral. L'me pure, exempte de dsirs, plonge dans la
contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne
connat pas de prceptes. Elle ne possde aucun moyen, et ne dsire en
possder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient
par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission
entre le vice et la vertu, entre la volont et la satisfaction; le
processus moral se dtache de l'ordre intellectuel et se rfugie dans sa
propre essence.

J'ai dj montr  plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le
plus  notre poque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles
radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est
intellectuel, de ce qui n'est guid que par la crainte et par des
considrations utilitaires; comment le souci et l'attachement  la terre
trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir
gocentrique; notre dpendance par rapport aux hommes, dans l'ambition
et les faux dsirs, le bavardage et le mensonge; notre dpendance par
rapport aux choses dans l'avidit et le besoin de connatre; l'ensemble
de l'orientation, dpourvue de toute transcendance de notre esprit, dans
une attitude critique, injuste, froide  l'gard du monde et de ses
cratures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide,
dans le mpris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans
l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est dclamatoire
et pathtique, dans le penchant  la superstition et  la pit
intresse.

Jamais aucun de ces caractres ne se prsente  l'tat isol; jamais son
expression n'chappe  l'oeil sensible. Ces caractres forment la mesure
extrieure de la distance qui spare l'individu et le peuple de l'me.
Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la
transcendance,  l'amour crateur,  la vrit,  l'objectivit, 
l'intuition,  la libert par rapport aux choses, aux hommes et au
_moi_,  la communion avec les choses pour les choses elles-mmes, avec
l'amour pour l'amour lui-mme,  la piti que ne souille aucun dsir, 
la gratitude, au dvouement. C'est l la vritable voie humaine; qu'elle
soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont l, en mme temps
que les tapes de cette voie, les critres vritables et certains du
dveloppement humain.

 ceux qui possdent inconsciemment ces critres, ce que nous disons l
n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre expos leur
fera apparatre avec plus de clart des rapports qui s'imposent  la
pense consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir
enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par
l'humanit d'une chelle de valeurs gnrales: elle implique la
disparition des restes morts de systmes thiques contradictoires, de
systmes louant et recommandant des choses diffrentes, ce qui fait que
chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numro
de loterie qui doit ncessairement sortir lors d'un tirage quelconque,
aprs quoi la justice rgnera dans le monde. C'est un signe rjouissant
qu'une minorit, qui n'a subi l'influence ni de prophtes ni de
zlateurs, ait adopt de nos jours, par un accord inexprim, cette
chelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zle de proslyte, 
en retrouver les lments dans chaque individualit; et il ne se passera
pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie
humaine, avec ses buts et son chelle de valeurs.

L'intellect est d'une antiquit prhumaine. L'humanit a vieilli  son
cole;  la faveur d'une hrdit transmise par des gnrations
innombrables, elle manie avec une matrise inconsciente ses rgles de
pense et ses enseignements utilitaires. L'me est jeune; chacun de nous
doit, pour son propre compte, apprendre  s'en servir; son langage est
encore un balbutiement; par rapport  elle, nous sommes encore des
enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dpasse
pas quelques milliers d'annes, se sont, dans leur conscience
collective, empares des mthodes collectives et les ont fait servir 
leur organisation intrieure,  leur dfense extrieure; leur conscience
psychique, encore  ses dbuts, ne s'est exprime jusqu' prsent que
dans des formations collectives telles que la langue, les moeurs, la
tradition, le mythe, plus tard dans des oeuvres d'art collectives, dans
la construction de villes et de cathdrales, dans la fabrication
d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant  la transcendance
religieuse, la conscience collective n'a jamais manqu de
l'intellectualiser et de la rabaisser  un ensemble de rites et
d'institutions ecclsiastiques; une conscience politique se manifestant
au dehors n'est pas encore ne, et les tats se comportent les uns 
l'gard des autres comme des tres amoraux.

Une des oeuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consist
dans la cration de la science europenne et dans sa matrialisation,
qui a abouti  la priode mcaniste de l'histoire mondiale. Nous avons
dj numr, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances
intrieures et extrieures, augmentation de la population, actions
rciproques exerces les unes sur les autres par des couches de
population opposes, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit
intellectuel, qui ont d contribuer  provoquer ce mouvement. Ici je
tiens seulement  relever le fait que l'poque mcaniste, encore
loigne de son apoge, commence  engendrer d'elle-mme les forces
opposes qui, sans tre destines  dtruire la mcanisation dans ses
manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de
gravit des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature 
lui enlever la domination sur l'esprit et  faire d'elle la servante de
l'humanit.

Plus, en effet, les formes de pense, les mthodes de recherche et
d'action qui caractrisent la mcanisation, qu'il s'agisse de leur
application  la science,  la technique,  l'conomie ou  la
politique, deviennent le patrimoine commun et le bien hrditaire des
civilisations, aprs avoir t pendant deux sicles le moyen secret et
le privilge d'une minorit intellectuelle, plus ces formes et ces
mthodes, assimiles par l'inconscient, cessent de confrer  ceux qui
les manient une supriorit et des prrogatives spciales, et plus
l'esprit purement crateur, intuitif et responsable, s'affirme
efficacement et imprieusement, dans ses diverses manifestations, et
revendique la direction.

Dj de nos jours, dans la politique et l'conomie d'abord, dans la
technique et dans la science ensuite, il y a plthore de forces
intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on
appelle les caractres. L'intellect commence  tre considr comme une
condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'lvation
que lui confrent des lments plus nobles. Les dfauts et les
insuffisances de l'intelligence commencent  devenir vidents; la
dsesprante ressemblance qui existe entre toutes les choses penses ou
faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin  la
supriorit inoue de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent
la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degr normal
d'intellectualisme est accessible  tous, mme dans des choses qui ne
peuvent s'enseigner; on peut mme arriver  produire une oeuvre d'art
mdiocre,  peindre un tableau supportable,  crire un roman lisible:
tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associe  une certaine
facult d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent
crateur. La signification morale de l'apprciation exacte des facults
humaines devient une ncessit sociale, car seules les qualits humaines
suprieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mcanisation et
de donner  ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra o
l'on aura de la peine  comprendre que nous ayons pu, faute de
discernement, abandonner la direction, la responsabilit et la
puissance  la libre concurrence de facults et de dons dpourvus de
noblesse, voire dpourvus d'honntet; que nous ayons pu estimer de
confiance des qualits telles que l'adresse, la promptitude, le mpris
tranquille de la vrit, le bavardage, la brutalit, l'gosme,
l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obsquiosit,
toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces
qualits russissaient  se servir avec quelque succs de l'un des
leviers de la mcanisation; que nous ayons pu permettre aux forces
diaboliques, comme s'il s'tait agi d'une ncessit inluctable,
d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres;
que nous n'ayons pas eu honte de laisser prir de nobles natures, parce
qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des
moyens de lutte; que nous n'ayons mme pas t capables de reconnatre
les signes extrieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le
premier mot, et cela malgr que le nombre de ceux qui sont capables de
voir et de reconnatre ft suffisant pour fonder une science de l'homme
qui, rpandue dans les coles et les salles de confrences, aurait pu
ouvrir  la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous tre
efforcs de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux
prceptes illusoires de systmes moraux thoriques, de provenance et
d'orientation diverses, se contredisant et se rfutant rciproquement,
au point d'engendrer l'indiffrence complte et de nous acculer  nous
contenter, pour tout critre d'application, de l'exigence minima de ce
qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui
reste de la morale europenne, est celui qui paie ses dettes les plus
urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant dlit de mensonge, ne
cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de faon  ne pas
se mettre en opposition avec le Code pnal, verse son obole aux
souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits,
possde des connaissances moyennes et peut prouver que son pre
possdait les mmes qualits. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays
civiliss, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualits
donnent droit,  celui qui les possde,  l'estime de tous,  toute
revendication conomique,  toute responsabilit, et celui qui possde,
en plus de ces qualits, quelque disposition ou connaissance utile plus
ou moins prononce, peut mme prtendre  l'exercice du pouvoir.

Si l'on admet que toute science conomique et sociale n'est que de la
morale applique; qu'un tat, une conomie, une socit mritent de
disparatre, lorsqu'ils ne signifient qu'un tat d'quilibre d'intrts
rfrns, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de
consommation, armes ou dsarmes; que seul le contenu psychique de la
vie a le droit d'exister; que ce contenu se cre lui-mme sa forme et
son revtement dans les choses et les institutions qui retombent en
poussire, ds que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela,
disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve plac
devant la tche qui consiste  rechercher les ractions rciproques se
produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-mme, entre la
volont cratrice et l'institution cre.

Nous avons dj donn la description des institutions que nous avons,
dans le Chemin de l'conomie, dduites d'une loi gnrale. Ici nous
allons considrer les variations de la conscience qui doivent
accompagner, prcder et suivre l'volution des institutions. Un rapide
coup d'oeil nous a rvl la confusion de la conscience mtaphysique et
morale, la mconnaissance de l'homme et l'absence de tout critre de son
apprciation. Les exigences qui en rsultent doivent tre satisfaites,
et les satisfactions qu'elles recevront devront tre intgres dans le
tableau de l'avenir.

C'est dans le renoncement que nous avons dcouvert le rayon de lumire
destin  clairer la moralit sociale; dans le renoncement au culte du
superflu, aux choses en tant que source de puissance,  l'gosme
familial; dans l'aspiration  ce qu'il y a d'essentiel dans la vie
extrieure,  la solidarit,  la soumission au bien collectif; dans le
rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de
la responsabilit  des puissances spirituelles et morales.

Si tel est le chemin visible, il nous incombe de dcrire le chemin
invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit rgler
le trajet du mouvement extrieur. Nous savons que la conscience
d'aujourd'hui est rebelle  cette cintique; on ne russirait qu'
serrer,  comprimer, voire  dtruire le mcanisme de la vie extrieure,
si on voulait lui imposer de force, prmaturment et sans aucune
prparation pralable, des rythmes nouveaux. Connatre est la premire
chose qui importe; la formation d'une nouvelle manire de sentir vient
ensuite, lentement, mais irrsistiblement. Et, alors, le systme rigide
devient tout  coup fluide, cherche un quilibre nouveau, en mme temps
que naissent des exigences et des problmes suprieurs qui,  leur tour,
s'imposent  la connaissance.

Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent
l'organisation actuelle et s'opposent  l'ordre futur; nous pourrons
alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de
disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports
avec la vie de l'me. Nous aurons  parler de paresse, de sensualit, de
passion, de vanit, d'ambition et des forces qui les neutralisent et
les inhibent; si nous acqurons la conviction qu'une nouvelle conscience
sociale est capable de raliser l'quilibre nouveau, nous y trouverons
une confirmation de la futilit des thormes qui attendent des
institutions la ralisation de la paix et de la justice ou postulent la
possibilit de supprimer les contradictions ou de briser les rvoltes de
la nature humaine par la violence ou par des discours.

Certes, notre facult de variation devra tre porte au plus haut degr,
mais il ne faut pas s'abandonner  la croyance illusoire que cette
maturation de notre facult de variation pourra tre obtenue par une
brusque adaptation, par la cration htive de modles, voire par des
martyres individuels. Il est impossible d'abrger le chemin de la
connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche,
il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux
derniers sicles ont vu se produire de plus grandes variations de la
conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient
le bord de l'habit de leur matre et craignaient les verges, sont
devenus soit des hommes ayant la mentalit bourgeoise, soit des
adversaires organiss des bourgeois. Trente annes avaient suffi
autrefois pour faire natre, des classes solides de la bourgeoisie et
des paysans, un proltariat abandonn, condamn  la pauvret et 
l'asservissement; et il a fallu seulement trois sicles pour faire
surgir, sur les ruines des chaumires misrables et des villes dchues,
les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos potes et de
nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques gnrations
seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a
acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidit et d'une force
de renoncement qui dpassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans
le bref intervalle d'une priode guerrire, l'esprit spartiate du peuple
arm, avec tout ce qu'il comporte de dvouement, de sacrifices et de
sentiment d'honneur, s'est rpandu sur tout le pays, subissant ainsi un
essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une
nouvelle variation.

Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds
du coeur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il
n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les apprciations
et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les
convictions. Il y a l une sorte de mouvement auquel nous devons
cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalit
 l'humanit et nous conduiront de l'humanit  la divinit. Ce que nous
attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardes,
une de ces lgres transformations de nos valeurs et de notre vouloir,
soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les
deux millnaires de l'histoire de l'Allemagne.

Si l'Allemagne n'est pas le pays o toute action pratique constitue
l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue
que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes tromps sur la
mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus,
nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et
instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du
mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et
ncessaire de toute ternit, accompli par la terre et les plantes
autour d'un centre form par le soleil de la transcendance.

Ce n'est pas le caprice de nos vanits qui dtermine la marche du
monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la
suivent; et de celle-l  celles-ci, l'humanit accomplit son calvaire
le plus pnible qui la conduit au sacrifice et  la libert.

Nous avons donc  nous demander quelle est la variation du sentiment
moral collectif qui doit prcder et accompagner, tre  la fois la
cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rvons. Nous savons dj
quels sacrifices s'imposent  nous dans l'ordre conomique: renoncement
 tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement 
une partie considrable du revenu acquis par le travail ou en vertu
d'une prescription; renoncement  toute carrire qui, pour conduire au
but, n'exige qu'un service lger, une tension minime de l'esprit et peu
de caractre; renoncement, enfin,  tout privilge conomique permanent,
rsultant d'une situation de famille assure.

 ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre conomique,
correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La
sensualit, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en
opposition avec les deux premires de ces exigences; l'ambition et
l'orgueil de famille avec les deux dernires; la connaissance
insuffisante des hommes et l'absence d'une chelle de valeurs avec la
troisime, alors que le dveloppement insuffisant du sentiment collectif
et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous  l'tat se
trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.

Nous n'allons pas entrer dans des dtails  propos de la sensualit, de
la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considrions
comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se
rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne
peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre  une
analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui
sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'me humaine.

Les bons mobiles disent: je veux crer et tre; les mauvais: je veux
avoir et paratre.

Que veux-tu avoir? D'abord, le ncessaire: ce qui soulage la misre,
calme les sens, abrge le travail, consolide la libert.  cela, rien 
redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que
la libert se confond avec l'quilibre intrieur, ces exigences ne
signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient
pargnes au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.

Que veux-tu de plus? Ce qui donne la scurit, ce qui est de nature 
assurer  moi et aux miens la jouissance indfinie de ces premiers
biens. Et pourquoi? Parce que je pense  l'avenir et que je le redoute.

S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la
maladie, cela peut tre une prcaution raisonnable, tant que
l'insuffisance de nos moeurs est telle que les malades et les vieillards
sont honteusement abandonns.  notre poque, si riche, rien ne serait
plus facile que de rendre cette prcaution inutile. Seulement, ici nous
percevons pour la premire fois un souffle venant de l'abme: la peur,
source de tout ce qui est mauvais et mchant, maldiction originelle,
legs de l'animalit, ligne de sparation entre le sang noble et le sang
vulgaire.

Ta subsistance et ta scurit sont assures; que veux-tu de plus?--Ce
qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect,
dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?--Je n'en sais rien.

Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer
par des mots: ambition, passion d'accumuler, volont de puissance, tout
cela ne serait que la transcription d'une seule et mme chose: de
l'nigme. Ce ct le plus obscur de la nature humaine est tellement
rpandu, tellement inn et insondable que nous le considrons, non plus
comme problmatique, mais comme vident.

Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le dsir de
domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie
force de volont qui cre et organise, qui domine, tout en servant et
sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique
de la responsabilit qui trouve son repos dans la direction, et cela
seulement dans la mesure o elle est oblige, elle aussi, de s'incliner
devant une loi et un tre suprieurs; ne les confondons pas avec la
force du sacrifice qui se donne sans attendre une rcompense et qui, si
elle en reoit une, renonce  en jouir, mais verse son obole intacte
dans le circuit de l'ordre ncessaire. Si nous donnons  cette force
cratrice le nom de responsabilit et si, pour ne pas attacher un sens
unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de
pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extrieurs et aux
apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut
tre formule ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir,
a-t-elle pu natre et subjuguer le monde, au point de fournir son appui
 l'institution de l'esclavage?

Le connaisseur des peuples, des races et des hrdits nous dira que
cette passion n'a pu natre que chez des hommes et dans des tribus
obsds par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur
qu'un seul espoir, celui d'tre  mme un jour de retourner la page et
de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos
jours encore on voit se dvelopper une ambition effrne chez des
enfants tyranniss, plus ou moins dous. Il peut, ce connaisseur,
expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laisss par les
souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tires de la vie
sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui
existent entre la soif de puissance et la faible virilit. Il peut enfin
nous montrer comment l'ascension et le dveloppement des classes
infrieures des tats europens ont mis au jour les proprits les plus
terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.

 ce connaisseur de la socit nous pouvons rpondre: le phnomne
mondial que nous appelons mcanisation, lorsque nous l'envisageons du
dehors, a d ncessairement engendrer une certaine sensibilit, une
certaine attitude affective  l'gard du monde et de l'poque, aussi
unilatrale, dure et tonne que le mouvement lui-mme. Celui qui vole
ou nage prouve le sentiment de voler et de nager, le plerin prouve la
sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mcanisation
consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de
nouveaut, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du
doute et du rapetissement.

Il nous suffit d'tablir que la soif de puissance doit tre considre
comme la ngation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit
dans l'apparence,  laquelle nous donnons gnralement le nom de
ralit, l'essence de tout tre, rvera sans doute au bonheur
prsomptueux qui consiste  se soumettre  tout ce jeu captivant de
couleurs, de tons et de charmes, afin de le possder et de le dominer,
de mme que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une
toile et un papillon. Mais celui qui conoit l'existence comme
suprieure  l'apparence ne perdra pas son temps  se livrer  ce jeu
meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction,
lorsqu'elle est et veut raliser autre chose que le devoir et la
protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche  tre
autre chose que la responsabilit; il sait qu'il ne doit pas sacrifier
ses forces les plus sacres  la volupt d'un rve, que celui-l ne
mrite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec
condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission  ce qui dpasse le
monde.

Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activit morale, mais un tat
moral. La volont ayant son centre de gravit dans l'me, l'esprit
attach au transcendant, tout l'tre orient vers le divin: voil ce qui
est  la fois la morale et le bonheur, et  ct de tout cela l'activit
a peu de poids; seule la _bona voluntas_, la sincrit intrieure,
fournit un critre de jugement.

La soif de domination, lorsqu'elle mane d'une conviction, signifie
qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la cration pour
couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de crer et de protger;
qu'il est juste d'abaisser hommes et choses  l'tat de moyens, de
dlimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit
voluer la vie de chacun, de prtendre exercer une tutelle sur des
hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses
semblables le germe mortel de dsirs terrestres insatisfaits, d'une
irrmdiable ccit pour ce qui est ternel, d'une jalousie dvorante.
Elle cherche  entretenir cette maladie et  l'aggraver, jusqu'
provoquer une explosion de l'amertume accumule ou de la servilit qui
dtruira la dignit de l'image de Dieu et la mettra  la merci de la
puissance hostile. Elle cherche  exploiter la faiblesse de l'homme,
jusqu' la destruction de son me. Ce faisant, elle prononce sa propre
condamnation et rvle sa satanique nature.

Ce qui, mme  la plate lumire de la ralit de tous les jours, atteste
l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance,
c'est la terrible irralit de l'une et de l'autre.

Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens,
qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut
impunment dplacer, enfermer, dtruire ou changer contre d'autres
choses qu'on peut,  leur tour, dplacer, enfermer ou dtruire. Ces
choses acquirent une vie pour ainsi dire morte, et leur propritaire ne
les connat et, dans une certaine mesure, ne les possde que
lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le
sens de ses passions. Elles n'acquirent une vie vivante que lorsqu'on
s'en sert pour des fins de cration, d'organisation, d'administration,
avec un sentiment de responsabilit. Mais alors elles cessent d'tre une
proprit; elles ne sont qu'un bien confi; elles sont au crateur, sans
lui appartenir; elles appartiennent  un propritaire, sans tre ses
choses. La notion de proprit devient tout  fait relative. La fort
appartient au forestier, non  la commune; le paysage appartient au
promeneur, non au propritaire foncier; la galerie de tableaux
appartient  l'amateur d'art, non au fisc. L'oeuvre d'art dure, en tant
que proprit, non de celui qui l'a achete, mais de l'artiste qui l'a
cre.

Puissance! Oublions certains accs qu'elle nous facilite, la
satisfaction qu'elle nous procure de ne pas tre exclus de certains
cercles, indiffrents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et
formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme  s'humilier, 
s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes
veulent quelque chose qu'ils sont incapables de crer.  qui s'adresse
la jubilation de la foule lors de l'entre d'un triomphateur?  une
enveloppe humaine,  cheval ou en voiture, qui s'incline et salue.
L'homme lui-mme est assis rveur, et une vague rumeur, qui s'adresse 
une forme et  une reprsentation dont il ne sait rien, vient frapper
son oreille. Entre les bouches dont manent les cris joyeux et son
oreille, il y a un abme infranchissable, et le soir, avant de
s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tte--tte
aussi isol que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher
la puissance  son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de
l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondment
mpris, il se sent, lui aussi, rabaiss  l'tat de moyen et, ne
voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en
feignant de croire  leurs assurances. Et nous ne disons rien de
l'irralit qui finit par rvler, trop tard parfois,  l'homme
conscient de sa puissance la relativit des puissances en gnral; plus,
en effet, il monte, et plus il devient dpendant de ce qui est au-dessus
et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obit plus qu' la
plbe, sur les paules de laquelle il s'est lev. Mais son ascension
lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dpasss,
le mpris de ceux auxquels il voulait se joindre.

Il ne reste de la puissance, comme de la proprit, que la cration
responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance,
celle-ci n'en tant qu'en effet indsirable; elle dpouille la puissance
de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule
chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs
et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplace par
l'action; la domination par la responsabilit; le bruit par le souci. La
ralisation complte de la puissance quivaut  sa suppression.

L'amour de la puissance et la rapacit sont des passions sans objet et
sans effet.  l'irralit thorique correspond l'irralit pratique.

Tant que la civilisation sera domine par la mconnaissance la plus
grossire de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des
hommes portant sur le front et sur le visage sur la tte et sur les
membres le signe de rprobation visible  tous les yeux, que des hommes
dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes rvlent au
premier coup d'oeil la vulgarit de caractre et l'absence d'me, que ces
hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent 
l'estime et  la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne
manque que la ruse de serpent, seront honnies et mprises et priront
punies et dshonores. Tant que nos yeux seront affects de cette ccit
plbienne qui doit commencer  disparatre, les hommes avides et pres
au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons
naturels: impudicit, mensonge, ruse, importunit, persuasion
sophistique, mendicit, expdients malpropres; et lorsqu'ils seront
arrivs  leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des
modles de sagesse, d'ingniosit, d'activit. Mais, mme favoriss par
la mcanisation effrne, par l'anarchique jeu de forces de son poque,
ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre 
la cration objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La
proprit d'un tel homme peut s'accrotre et sa puissance augmenter;
mais ce qu'il dsire comme couronnement de ses efforts,  savoir que son
existence devienne une ncessit, lui sera refus. Le mal qu'il cause,
en cherchant  accaparer le plus d'espace possible, en talant sa
corruption, nous tait un devoir de nous dfendre contre sa nature et ses
effets: mais la puissance dernire et responsable n'a besoin d'aucune
protection contre lui, car elle appartient  ceux qui servent et sont
loyaux,  ceux qui possdent la force du renoncement et la force
cratrice de la fantaisie.

Est-il donc prsomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle
de la possession, ces principaux moteurs de la vie mcaniste du monde,
sont mortelles et mme que, bien qu'elles soient actuellement  leur
znith mridien, elles sont dj en voie de disparition? N'est-il pas
plus dsesprment prsomptueux de croire que l'humanit, qui se rend
compte de leur vide, soit condamne  jamais  tre dupe et asservie
par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des
puissances hostiles au ciel, profondment coupables, irrelles et
inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la
volont morale suffisent  chasser le vice acquis et  dtruire la
marque d'esclavage hrditaire, il ne reste plus au rveur moral qu'une
issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.

Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanit vieillie peut-elle
changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?

 quoi nous rpondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous
avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes
et mauvaises. Nous avons vu natre et disparatre les sacrifices
humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idoltrie, la vengeance
sanglante et beaucoup d'autres horreurs.  chaque poque, toutes les
passions, tous les pchs et toutes les folies sommeillent dans l'homme;
chaque passion, chaque pch, chaque folie peut tre rveill ou
rprim. La rpression peut venir de l'individu, pouss par la peur,
lorsqu'il a une me basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une
me noble; la rpression peut aussi venir de la socit, gardienne des
moeurs. C'est pourquoi il faut toujours le rpter: le mal mortel de
notre poque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a
cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant
les souvenirs mourants des poques antrieures; et la nouvelle
conception du monde est appele  augmenter  l'infini la tension des
forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui
sacrifient de nos jours  l'amour et donnent leur vie sont-ils
naturellement des hros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont
pas, ils apprennent  l'tre, et cela grce au redressement subit d'une
collectivit qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des
moments difficiles. Ce qui n'est pas cr par la volont libre, est cr
par la connaissance, qui devient un jugement de valeur gnral. La
conscience collective qui, aujourd'hui, ne mprise encore que le
mensonge et la lchet, condamnera demain la passion du pouvoir et
l'avidit, la recherche des plaisirs et la vanit, la mauvaise joie et
la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitt dbarrass
de ses vices, mais leur domination sera brise; ce qui, aujourd'hui,
tale un orgueil provocant, sera libr, et sa libert agira sur chaque
me, en la modelant et en l'incitant  crer.

Le monde sera vritablement libre, parce qu'exempt de tous les
acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie,
ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu,
la lutte pour le nant.

En amortissant les deux moteurs surchauffs des fausses joies, nous
verrons aussitt chaque membre du corps contractur de l'humanit
reprendre sa tension normale. 'en sera fini du culte sanglant de
l'argent, qui fait que chacun dfend et cache ce qu'il possde et ce
qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que
plus indispensables, sont libres, facilement accords et distribus,
parce que personne ne craint de manquer de ces lments, parce que
personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne ddaigne
le lger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour o
nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec
modration, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas
contamine par des pestifrs, le culte sanglant disparatra.

Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre
avidit cesse de rclamer le superflu et que l'avidit des autres cesse
de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilits et frivolits
un tiers du travail mondial. L'homme qui rflchit ne peut se dfendre
d'une certaine stupfaction  la vue des innombrables boutiques,
magasins, dpts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les
rues. La plupart des objets qui y sont accumuls, avantageusement
exposs et offerts  des prix levs sont horriblement laids, destins 
satisfaire des gots vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et
caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occups
 produire ces objets,  les transporter,  les vendre,  fabriquer et 
runir les outils, machines et matires premires destins  leur
fabrication; que d'autres millions soient condamns  acqurir ces
objets et d'autres millions encore  les dsirer et  tre dsols de ne
pouvoir les possder? Il faut une foi robuste, pour ne pas dsesprer
d'une humanit qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles.
Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme 
l'excs, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et
les oreilles, pour remplir les poches; puis elles chouent chez les
brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-pit, pour
recommencer un deuxime et un troisime cycle, pour finalement chouer
quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas t jetes au rebut ou
qu'elles n'ont pas subi une transformation aprs refonte. Quel est le
but que poursuit une humanit civilise, en donnant libre cours  cette
fringale de marchandises,  cette passion pour les objets qui se vendent
et s'achtent? Elle cherche, sans doute,  se procurer quelques aises et
quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout,
l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait
l'air de quelque chose. On a vu quelque part une chose superbe et on
voudrait en avoir une pareille;  dfaut, on se contenterait d'une autre
chose qui lui ressemble. On veut faire impression, tonner, rendre les
autres jaloux. On voudrait paratre plus riche qu'on ne l'est, car, dans
la terrible manire de voir de notre poque, l'honneur est associ  la
richesse. Ce rgne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas
durer, et ne dureront pas ternellement. S'il devait en tre autrement,
il faudrait renoncer  tout espoir de voir natre une humanit fire et
digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de
la nullit des joies impures, acquises  prix d'argent, de leur nocivit
et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de
consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On
ressentira de la joie devant la beaut non convoite; la nature et l'art
pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et
l'adoration du divin deviendront des ralits et des vrits; la
camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos
petits-enfants, se rfugieront sur des continents obscurs o ils
pourront traner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.

Ce n'est pas sans hsitation que nous opposons  cette assurance une
observation qui, sans tre faite pour nous dcourager, n'en mrite pas
moins d'tre prise en srieuse considration: elle concerne les femmes.

J'ai montr dans d'autres ouvrages dans quelle norme mesure la
mcanisation a boulevers la vie des femmes. Les occupations domestiques
de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du
travail lui a enlev le filage et le tissage et s'est charge de lui
assurer le vtement, de lui fournir la lumire, le chauffage et la
nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que
la direction de la maison, l'ducation des enfants et la cuisine. Le
bien-tre accru a cr la dame bourgeoise; le travail a t remplac par
l'instruction. Dans les classes leves, on a vu natre les
commencements de la sociabilit; aux conversations dans la rue avec des
voisines et aux ftes populaires, ont succd des visites et des
rceptions dans des salons qui commenaient  devenir une des pices
indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se spara de la maison
d'habitation, la maison de commerce de la proprit familiale; la dure
du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le
fonctionnaire, le savant commenaient  tre absents de chez eux toute
la journe, et le cadre de la communaut ininterrompue fut bris.

Deux sphres se trouvrent ainsi constitues: une extrieure et une
intrieure; l'extrieure, qui est la sphre de l'activit
professionnelle, gouverne par l'homme; l'intrieure, qui est la sphre
de l'ordre et de la conservation, confie  la femme, laquelle est
devenue la matresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige
l'conomie base sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme
dpense. Jadis la femme achetait bien de temps  autre un plat de
cuisine, plus rarement un vtement, exceptionnellement un meuble: c'est
le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la
femme est la seule acheteuse, et elle achte  jet continu; les femmes
remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des
villes; elles font des commandes et des calculs, dcorent, organisent,
font construire.

L'effrayante dcadence des mtiers manuels, qui se produit depuis
quatre-vingts ans et que les plus srieux efforts sont impuissants 
enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est
qu'il manque  celle-ci le coup d'oeil capable d'apercevoir dans ce qui
est fait  la main les qualits de solidit, d'authenticit,
d'adaptation parfaite  l'usage; elle manque galement de fermet pour
vouloir le ncessaire, pour prendre des dcisions irrvocables; elle est
incapable de rsister  la premire impression,  la vague ressemblance
avec l'authenticit,  l'occasion,  la brillante apparence, au calcul
trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du
commerce de dtail sont nes du fait qu'il ne s'adresse gure qu'aux
femmes; ce qui exaspre l'homme qui a eu la malchance de s'garer dans
un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter
les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce
que nous avons expos ailleurs avec plus de dtails: depuis que les
hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renonc au srieux
de l'instruction; depuis que les salles de thtres et de concerts, les
collections de tableaux et les confrences sont devenus le domaine de la
femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de
dbats, amies des artistes et protectrices de leurs oeuvres, l'art et la
critique d'art se sont  leur tour engags sur la pente de la dcadence
et sont galement menacs dans leur existence. La sentimentalit strile
de la littrature post-romantique a t le premier produit des salons,
et c'est peut-tre parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les
deux derniers esprits libres de notre poque, Schopenhauer et Nietzsche,
ont conu une hostilit  l'gard des femmes.

C'est ainsi que la femme du nouvel ordre conomique s'est trouve place
sans transition, d'une faon violente, dans des situations jusqu'alors
inoues: pousse hors de l'enceinte domestique, charge d'instruction,
ayant  s'acquitter d'obligations sociales,  entretenir des relations
utiles,  assurer la tenue extrieure de la vie, souvent engage dans
des professions masculines, elle a tenu tte aux exigences les plus
dures auxquelles ait jamais eu  satisfaire la nature humaine, et cela
sans aucune prparation. Elle n'a pas succomb  la tche et a donn 
notre sicle un aspect mixte, masculo-fminin.

Mais de graves effets secondaires devaient se manifester invitablement.
Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler
dans les rues, de vivre d'une vie extrieure, de ne dpendre que
d'elles-mmes n'taient pas faites pour rendre plus profond le ct
maternel de la nature fminine. L'amour extra-conjugal que l'homme
savait rprimer autrefois devait fatalement prendre un grand
dveloppement, et l'on a vu surgir une des particularits les moins
rjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens
devoirs de reprsentation des femmes de la noblesse taient en voie de
disparition, en mme temps que disparaissaient les devoirs de protection
qui incombaient autrefois aux hommes  leur gard: ce qui restait de cet
ancien crmonial versait de plus en plus dans la caricature. La socit
nouvellement enrichie demandait une facilit de relations exclusive de
toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous
les avantages que peut prsenter la vie de socit. Ce jeu dangereux et
risqu tait devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de
vie. On passait le temps en conversations d'o le coeur tait absent. On
n'tait proccup que d'habitations luxueuses, de domesticit, de
bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chre, de rceptions
d'invits de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives,
animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux,
des chasses, des voyages, sur les arts ravals au niveau des
interlocuteurs; quelques actes de charit, des rapports avec la cour,
des cabales politiques, fournissaient  cette vie un semblant de
justification; l'ducation et la direction de la maison taient assures
par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec
le mari sur les intrts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses
devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.

Cette vie dprave de la femme fut non seulement tolre, mais mme
glorifie, au sommet de l'chelle de la socit mcanise; les femmes du
peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les
contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne
connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes
suprieures luttaient pour la reprsentation, pour l'instruction, pour
la conqute des professions masculines. Ces dformations de la vie
mcanise ont affect la nature mme de nos femmes. La convoitise,
l'amour des apparences, le dsir d'en imposer, la coquetterie sont
devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois
n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives,
vite rprimes. Les consquences morales de ces vices sont graves,
leurs effets conomiques et sociaux sont tout simplement dsastreux. 
la jalousie prouve  l'gard d'une voisine, au regard voluptueux d'un
passant,  la faiblesse et  la condescendance des hommes nous
sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers.
Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de dtail?  ct du tabac et
des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achtent les
femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que
d'autres en ont, parce qu'ils sont  la mode, parce qu'on en a vu de
pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingus;
on les croyait alors d'un prix inabordable, et voil qu'on les offre ici
 des prix dont le bon march est dconcertant: ce sont des vtements et
des parures conus de faon  exciter la sensualit masculine, vtements
et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible
solidit des matriaux avec lesquels ils sont fabriqus et le bon dsir
du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achte
pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en dbarrasser. Et la loi de
la mode exige qu' des priodes dtermines toute cette camelote soit
reconnue inutile et sans valeur, pour tre remplace par une autre, tout
aussi inutile et sans valeur.

Ce jeu pouvait encore tre tolr, tant qu'il n'tait qu'une affaire
prive d'une organisation domestique absurde. Mais ds l'instant o nous
nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion
d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie
conomique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'tat et
d'humanit.

Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire
complaisant qu'elles sont responsables des misres de notre poque. Nous
devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables,
 faire scher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par
leur attachement  ces riens inoffensifs qu'elles achtent et emportent
chez elles, enferms dans des botes ou des paquets ou qu'elles se font
livrer par des voitures.

Si la mre est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme,
l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des garements de la
femme. Le garon finit par chapper  la mre, et ses erreurs de jadis
restent irrparables; mais la femme peut toujours tre modele par
l'amour, et les portes du repentir cleste lui sont toujours ouvertes.
C'est  l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus
responsable, le plus coupable du terrible dsarroi dans lequel se dbat
la femme d'aujourd'hui.

Grce  la mcanisation de la vie, l'homme a arrach la femme  son
foyer protecteur, l'a lance dans le monde et dans la vie conomique, a
fait tomber les clefs de ses mains et lui a confi la bourse; il l'a
mise en demeure de choisir entre les comptes de mnage, la coquetterie,
le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas
le tyran domestique, l'goste ou le seigneur fodal, mais l'homme
oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de
bonheur, une source de plaisirs, qui a veill l'instinct hsitant qui
sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer
l'me. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait russi 
rprimer pendant des sicles se sont de nouveau manifestes dans la vie
des femmes de notre poque, avec un cynisme qui tonnera nos
arrire-petits-enfants, la faute en est  l'homme.

Nous devons tre reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches
dsespres d'une solution aient fait natre et aient favoris un
mouvement qui se trompe seulement quant au but.  nous incombe le devoir
de dvoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination
extrieure. Il ne s'agit pas d'imposer  la femme le retour  la cour et
au jardin dserts,  la quenouille et au mtier hors d'usage, et il ne
s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accs des chancelleries
et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout  lui donner une haute
ide de sa dignit humaine, de lui inculquer le mpris du bonheur qui
s'achte, de l'ornement absurde, de l'oisivet, source de tous les
vices; il faut chercher ensuite  lui faire comprendre que c'est elle
qui est responsable du bonheur intrieur et de l'ordre du grand mnage
que forme la collectivit humaine. Plus la socit deviendra responsable
du bien-tre et de l'ducation, de la culture et de l'ornement de la
vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la
femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste fminin et naturel
au sens le plus lev du mot, nous ne devrons pas reculer devant les
formes qu'ils pourront revtir, alors mme qu'il faudrait, pour les
obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de
construction rationnel, certaines entraves.

Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent
le fonctionnement de notre monde mcanis: l'gosme familial.

Il faut commencer par liminer l'erreur morbidement inconsciente, qui
consiste  expliquer et  justifier la mystrieuse passion
d'accumulation par le dsir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui
n'empche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement
jusqu' leur mort, en rduisant parfois leurs enfants  la portion
congrue et en rservant la jouissance complte de l'hritage  des
descendants plus loigns. Il faut galement liminer la vanit
posthume, trs rpandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme
une volupt, l'tonnement de l'excuteur testamentaire  la lecture des
clauses du testament. Seuls mritent de nous occuper ici la forme vraie
et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un
nom sonore, le joyeux souvenir des mrites des anctres, le souci
affectueux d'assurer le bonheur de la postrit.

Les effets de la division millnaire de l'Europe en deux couches font,
pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un
peuple, nous sommes  peine un tat. Mais une noblesse vritablement
dirigeante, un patriciat exerant le pouvoir, doit rester ferm; son
mlange avec d'autres couches sociales marque sa dcadence, son
appauvrissement, entrane sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe
sicle a eu un dernier sursaut de mpris pour le bourgeois et le serf
pour lesquels elle a invent les noms de roture et de canaille. Le temps
serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments o le
sentiment de la communaut devient puissant. Lorsque nous voyons marcher
et mourir nos armes, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous
croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse;
mais ce n'est l qu'un rve, car les peuples diviss ne s'unissent
jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a
subi des revers, renouvele de multiples faons, ayant subi toutes
sortes de mlanges, apparente aux classes industrieuses, une noblesse
dont une moiti porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques:
telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et
politique. Une classe de riches contrle les grandes industries, exerce
une influence occulte et ouverte, cherche  pntrer dans la noblesse
gouvernementale et foncire, se complte par une troite slection
intellectuelle opre sur ce qui reste des classes moyennes et se dfend
contre une dsagrgation par en bas. Une classe moyenne en voie de
dprissement, qui voit les mtiers manuels lui chapper, son terrain se
rtrcir, qui se dfend contre la chute dans le proltariat, cherche 
entrer dans la hirarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met
 la suite de la classe riche et se contente finalement d'tre, au sein
de cette classe, une sorte de proltariat d'opposition, de proltariat
spcial, impuissant et dsarm, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux
bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement lev.
Et tout  fait en bas, un proltariat profondment remu, terriblement
silencieux, un peuple  part, une mer insondable d'o sort parfois un
regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthse de tous les
pchs et de toutes les fautes de la socit mcanise.

C'est cet ensemble, compos de quatre parties, que nous appelons peuple.
Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la
communaut de langue, de pays, d'vnements vcus soient capables de
raliser l'unit du vouloir; il y a des aveugles pour esprer que la
communaut de sacrifice suffira  transformer un dvouement passager en
une rsignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble
responsabilit du pouvoir et la fire joie de la soumission, nous qui
voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complmentaires
l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme tant contraires 
la nature, comme tant un mal et une injustice, le service anonyme de la
caste hrditaire, la condamnation irrvocable d'un peuple  des corves
dpourvues de tout lment spirituel,  des dsirs et  des joies d'o
l'me est absente. L'unit du peuple est incompatible avec sa division
en classes: qui veut l'une doit s'lever contre l'autre. Celui qui veut
voir se former l'homme allemand doit s'opposer  l'existence du
proltaire allemand immobilis dans son sort. Nous savons cependant que
c'est seulement par la pntration continuelle, par l'alternance
incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple;
et nous savons aussi que l'hrdit des droits et des devoirs, des
destines et des manires de vivre dsagrge un peuple et forme des
castes.

L'antipathie  l'gard du peuple, la volont d'imposer aux hommes de
basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance 
rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un mme peuple,
tous ces sentiments ont leur source dans l'gosme et l'orgueil
familiaux. gosme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un
nom noble, avec tous les avantages que procure l'ducation et le fait
d'appartenir  un certain cercle social, mais qu'on rclame en plus la
certitude de ne jamais tre troubl dans la possession des biens acquis
et de pouvoir en acqurir constamment de nouveaux, pendant que les
autres peineront  la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte
qu'il n'y a pas de jouissance hrditaire sans qu'il y ait, d'autre
part, esclavage hrditaire, que la multiple nature humaine ne supporte
impunment aucun abus hrditaire, qu'il s'agisse de celui de la libert
de ne pas travailler ou de celui du travail impos, celui-l dcouvrira
dans l'gosme de caste le pch radical de la socit humaine; si, au
contraire, il persvre dans la tendance  l'isolement goste, il
n'osera plus parler de l'unit et de la fraternit d'un peuple, mais
avouera franchement son mpris pour une plbe marque par le sort et
affirmera sa volont de la dominer ternellement.

L'gosme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune
faon tre considr comme un des moteurs naturels, moralement
justifis, de la socit humaine, et le monde est libre de renouveler 
chaque poque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui
doivent le conduire. L'hrdit corporelle et matrielle doit cder la
place  l'hrdit spirituelle qui rgne dj aujourd'hui dans les
domaines immatriels; ce ne seront plus les fils qui hriteront des
pres, mais les disciples des matres, et le npotisme sera remplac par
l'lection. Notions morales et ides thoriques deviendront la proprit
du peuple, l'ducation sera une fonction de la collectivit; le peuple,
promu lui-mme  la noblesse,  la fois son propre serviteur et son
propre matre, deviendra l'auteur de ses propres destines et le gardien
de ses lus.

Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun lment tranger
ne vienne altrer la noblesse du peuple, pour que la responsabilit
concide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les
mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilit de
se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la prsence d'un facteur dont nous
avons dj parl  plusieurs reprises et dont on commence  apercevoir
l'intervention: la connaissance et l'apprciation infaillibles des
qualits humaines et des valeurs qu'elles reprsentent.

Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue:  mesure que
les destines deviennent plus mobiles et indpendantes de toute pression
et dtermination extrieures, que les liens rsultant de la tradition et
de la naissance se relchent et perdent leur pouvoir d'orientation
imprieuse, l'arne sur laquelle luttent les forces spirituelles et
morales devient de plus en plus libre et, en mme temps, de plus en plus
expose  tre envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs
intellectuels et des hypocrites moraux. Dj le rgime ploutocratique de
nos jours encourage une slection immorale au plus haut degr, puisque
fonde sur le succs; il existe tout un ensemble de carrires moyennes
o le menteur et le bavard, le rus et l'arriviste, l'incomptent et
l'homme pre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc
l'emportent incontestablement sur les hommes dous de qualits morales
et comptents. Dj de nos jours nous courons le danger de voir la vie
conomique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un
instrument entre les mains des avocats et les qualits nobles et
modestes tre condamnes  la misre et  la mort.

Mais les forces opposes commencent  se rveiller. Lorsqu'un de ces
rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une
solennelle runion de reprsentants de nos classes intellectuelles et
dirigeantes, il est tout tonn de saisir sur leurs visages des signes
de proccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de
repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et
disparatront l'instant d'aprs, mais qui, sur le moment, chappent aux
chefs et  la foule malgr eux, indpendamment de leur volont et en
dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se
rencontrent, ils conoivent  peine que leur clair savoir et leur claire
vision restent pour la foule un mystre... Ils sourient
mlancoliquement, lorsqu'ils voient des clbrits reconnues taler leur
nudit morale, leur absence d'me, et cela au premier mot par lequel
elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils
se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou
l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une me profonde,
pure, pleine de dignit. Aujourd'hui, un homme est mpris, parce qu'il
a subi la fltrissure de la prison pour un crime ou un dlit commis dans
un moment d'garement, ou parce que la pauvret l'oblige de se livrer 
un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement
les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur
coeur, prononcent des jugements revtus de robes rouges, bnissent sous
des dais, dirigent des destines humaines et gardent le sceau de la
puissance.

Dans les temps  venir on ne connatra pas le mpris, car le mpris est
un crime contre la dignit divine. Au lieu de mpriser et torturer
l'homme rest en arrire, encore esclave de corps et d'me, on tchera
de l'lever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune
responsabilit, avant qu'il ait atteint l'tat de puret; on n'aura pas
confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vrit; on rsistera
impitoyablement  toutes ses protestations et railleries,  tous ses
subterfuges et accs d'exaspration,  toutes ses flatteries et
supplications. Il faut que les enfants soient dj  mme de reconnatre
et de tenir  l'cart ces poisons qui devront tre dsigns par des noms
clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualits,
les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent,
rien de tout cela ne pourra tre considr comme honorable; on estimera
davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les
garements morbides seront punis moins svrement que le luxe provocant
et l'apparat; on mprisera moins les maisons de tolrance que les
endroits o l'on profane et dforme l'art.

Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer  un
peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un
pays qui ne doit pas nous servir de modle et o les notions troites et
inconscientes de dignit seigneuriale et de tradition de caste sont
devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaant: ceci n'est
pas conforme  la dignit d'un seigneur, et ceci n'est pas dans la
tradition, maintient des millions dans les limites d'une conduite
conforme,  la rigueur,  certaines exigences intellectuelles et
morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce
maigre impratif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors
est celle ci: Qu'est-ce qui est conforme  la dignit de l'me humaine
et conciliable avec cette dignit?; et devant le mot d'ordre
catgorique, qui laisse loin derrire lui tous les devoirs empiriques,
intellectuels et utilitaires, on verra plir caractres et vocations,
talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde
d'aujourd'hui, et l'on verra s'tablir un tat de paix et de
tranquillit dans lequel les hommes, les choses et la divinit
retrouveront les droits qui leur sont dus.

Nous approchons de notre dernire analyse, qui est aussi la plus
srieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour
l'apparence et la reprsentation, pour le clinquant et les futilits,
gosme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas  craindre que
le mcanisme de la socit, prive de toutes ces forces motrices,
s'arrte  son tour, que le travail de civilisation qui s'tait
poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens
matriels et spirituels de l'humanit prissent? Ou bien, aprs la
disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles
d'assurer l'volution plantaire dans des conditions plus pures?

S'il tait vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi
les mobiles, que la vie de l'humanit sur la terre n'a pu s'difier et
se maintenir qu' la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait
dire sans hsitation qu'une vie qui est ne et se maintient dans des
conditions pareilles ne mrite qu'un sort: disparatre. Mais c'est
seulement si nous sommes pntrs de la foi sacre en l'ternelle
moralit du devoir universel, que nous avons le droit d'tre moraux
autrement que par lchet et que nous savons que pour vivre nous n'avons
besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action mchante.

On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit
affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte
charge de haine et d'animosit, dans une arne inonde de larmes et de
sang. Qu'elle est inhumaine, l'indiffrence avec laquelle la socit
regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans prparation
dans cette arne pour disputer  chaque instant aux convoitises et 
l'gosme des autres le droit  la vie civique,  la nourriture, 
l'abri,  la culture pour lui et les siens! Un regard gar, un pas
irrflchi, une dfaillance momentane suffisent pour le faire abattre;
et si l'homme intrieur est incapable de rsister au sort, la chute peut
entraner, en mme temps que la mort du corps, la destruction de l'me.
La socit doit assurer la scurit  chacun de ses membres; elle a
aboli la scurit assure autrefois par les mtiers qui taient, en mme
temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration cratrice, et
elle a cr,  la place du cercle de devoirs form par les anciens
mtiers, une arne de combat d'o ne sortent vainqueurs que ceux qui
savent attaquer en tratres et user d'armes empoisonnes. Aussi la
socit a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dpenses d'un mois de
guerre pour enlever  la lutte pour l'existence son caractre
grossirement meurtrier. Alors seulement disparatront la profonde
angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au
lendemain; alors seulement disparatront et le poison de la servitude
qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux
questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux
formes pures, destines  dterminer les manifestations de la volont
future.

Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni trangres. De nos jours
dj toute cration suprieure leur obit. Ce qu'on demande, c'est qu'
l'avenir elles prsident  toute cration, de faon  ce qu'il n'y ait
plus de cration infrieure.

Toute cration est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de crer;
toute cration est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon
du dsir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire 
elle-mme, elle sert  une fin.

C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses cres qui
communique aux vieux objets de l'poque des mtiers manuels vie et
substance, beaut et langage; les marchandises en srie, fabriques par
nos industries utilitaires, manquent d'me et de vie, brillent d'un
clat trompeur et sont destines  finir leur vie phmre sur le tas
d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait 
l'ustensile du vieux temps une beaut dsintresse et une ornementation
approprie  sa forme a t remplac par la phrase calcule de
l'ornementation mcanique.

Levons nos regards des misrables travaux effectus en vue d'un gain
utilitaire, vers un de ces travaux de cration qui impriment leur marque
 notre poque. Nous constations que la vie cratrice n'existe que l o
on travaille et produit indpendamment d'un but ou d'une intention
quelconque, pour l'objet lui-mme. L'artiste est pouss par l'amour et
par le besoin de crer des formes, le savant par le besoin de connatre
et l'esprit d'ordre, l'homme d'tat par la force de sa volont et la
contrainte qu'exercent sur lui les ides, et mme les professions les
plus attaches  la terre cherchent  raliser des choses penses, 
animer ce qui se prte  l'organisation. Le financier et l'organisateur,
qui crent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers;
jamais une graine fconde n'est tombe de leurs mains, car la parole et
l'oeuvre qui servent deux matres, la chose et le profit personnel, sont
sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de
l'oeuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus
simples.

La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le
libre esprit, inhrent  l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui
toute cration suprieure, russisse  animer galement les crations
moyennes et infrieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui
ne puisse tre anim par l'amour, ennobli par l'esprit et la volont. La
nature humaine prsente autant de varits que les vocations humaines,
elle cre non seulement le soldat-n et l'ecclsiastique-n, mais aussi
l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'checs, le stnotypiste. Il faut
que l'homme soit libr de corves hrditaires et de misre. Il faut
que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions
dont nous avons dj parl; elles sont ralisables. Et quand elles
seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces
d'ordre infrieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de
l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni
la faim, ni la luxure: c'est l'amour.

Mais d'o viendra l'impulsion passionne, susceptible de mettre en oeuvre
les forces de direction et de domination? Dans une socit qui mprisera
la vanit et aura dompt l'ambition, quel est celui qui voudra assumer
le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension
de la vie pour lui-mme et pour les autres? Le monde peut-il se passer
de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen
automatique de slection?

Dj aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin.
Pas plus que l'amour du gain ne cre les vritables valeurs conomiques,
l'amour de la puissance personnelle n'est capable de raliser la
domination vritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est
plus faible que le dominateur born, plus expos que le mchant. La
vanit tue la chose. La vanit exige une vie  part, une seconde vie, 
ct de celle consacre  la cration, une vie qui absorbe les forces de
l'homme  un tel point qu'il ne lui reste plus une heure  consacrer 
la contemplation,  la mditation,  la cration solitaire et
dsintresse, dgage de toute proccupation trangre. Le respect de
la vrit et de la ncessit disparat, hommes et choses cessent d'tre
des fins en soi, pour devenir des moyens, les dcisions n'ont plus de
caractre et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en
suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut;
quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on
arrive toujours  traverser le taillis et  revoir la claire lumire du
jour; en tournant dans un cercle, on s'gare et on se perd. On s'carte
de la bonne direction, ds qu'on veut servir  la fois la chose et la
personne.  celui qui a consacr des annes de sa vie au travail pnible
qui lui fut impos par les ncessits et les besoins quotidiens, le
monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais
comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se
donnent libre jeu. Jamais son oeil n'apercevra plus le pur clat, jamais
son bras n'prouvera la force nerveuse, jamais son coeur ne ressentira
la volont enfantine qui bnit la semence et la moisson. La chose exige
l'homme entier, elle veut l'avoir  elle jour et nuit, et en prsence de
cette exigence le plus fort et le mieux dou succombe, s'il ne sait
s'abstraire de sa propre vie et de son bien-tre personnel.

Jamais un ambitieux n'a cr quelque chose de dfinitif. Celui qui
citerait l'exemple du puissant dmon qui ferma derrire lui la porte du
vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il
pntra sans le reconnatre, celui-l prouverait qu'il n'a pas compris
l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivit ne peut
exister que chez celui qui vit, non pour lui-mme, mais pour l'objet; et
alors mme que l'objet est une idole, le damier o se joue une volont
furieuse, irraisonne, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit
l'homme, en l'arrachant  lui-mme et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est
pas pour la parade et la reprsentation, mais pour la conqute du
pouvoir imprial, qu' Notre-Dame et  Erfurt Napolon a dpouill son
coeur de tout lment humain. Mais il a succomb, parce qu'il fut
impuissant  aller jusqu'au bout,  tablir une sparation complte
entre l'ide et l'homme.

La responsabilit est la seule force qui puisse prtendre  la
domination et soit capable de la justifier. Elle ne rclamera jamais la
domination  cause de ses attributs extrieurs, elle ne rclamera jamais
le pouvoir  cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir
responsable est un service, non un service mystique s'adressant  un
dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on
s'incline devant lui comme lui-mme se prosterne devant son dieu: c'est
un service au nom d'une ide idale et qui demande la participation de
tous  l'oeuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en
esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et lever l'autre,
mais pour rendre tous gaux en esprit. Il exige, non la soumission et
l'obissance, mais la collaboration et l'adhsion; il mprise
gnuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idoltrie.
Celui qui veut rgner sur des esclaves est lui-mme un esclave vad;
n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et
sert volontiers des hommes libres.

La joie que procure le despotisme dcoule du sentiment exagr de sa
propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime
encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'clat et la
gloire qui y sont associs, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque,
par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en change d'autres
joies du mme genre. La joie que procure la responsabilit dcoule de la
conscience du danger, du travail et des proccupations: c'est la joie de
la cration. Mais la cration, pour autant qu'elle comporte des
sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de
notre droit transcendant. Si jamais l'humanit de la plante tellurique
devait comparatre devant le tribunal universel, il lui suffirait de
dire: J'ai cherch mon bonheur dans l'amour crateur, pour tre juge
et absoute.

Grce  la responsabilit, se trouve limine du nombre des mobiles
humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs;
grce  elle, se trouve ralise cette tension passionne de toutes les
forces de l'me et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas
manquer de direction. La responsabilit comporte non seulement la
persvrance  laquelle rien ne reste refus au cours d'une vie, mais
aussi la justice d'une slection qu'aucun facteur extrieur ne vient
influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient
le grand moment  la course aprs des mirages, tandis que la recherche
de la responsabilit dsigne le capable et l'lu: c'est que chacun
n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour
vritable et dsintress.

Nous avons vu natre de nouvelles formes de morale sociale, nous avons
vu s'oprer des transformations des forces dterminantes, des valeurs et
des fins. Or, nos exigences et leur ralisation n'ont rien qui soit
tranger  l'humanit, rien qui se rattache  une aspiration utopique,
car chacun de nos espoirs se trouve dj ralis, sans qu'ils en aient
conscience, dans tous les esprits honntes et purs de notre poque.
Qu'est-ce qui est plus prsomptueux: attendre jusqu' ce que le grand
nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours
que par quelques natures exceptionnelles, ou nier  jamais la
possibilit pour les hommes de s'lever au sentiment libre? Le ngateur
devrait au moins avoir le courage de reconnatre que toute pense et
tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la
confirmation d'une prrogative ternelle pour leurs auteurs et d'une
rprobation ternelle pour les autres.

La constance du progrs, le dveloppement des germes qu'abrite notre
poque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons
d'envisager  la lumire des lois entrevues l'ensemble des symptmes qui
tmoignent en faveur d'une volution morale du monde.

La vie extrieure devient plus calme, les grossires sductions et
tentations ayant cess d'agir, n'exerant pas plus d'attrait que les
sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres
insistantes et bruyantes, l'insolente rclame du vendeur ne sont plus
considres comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus
retomber dans la misre et son enrichissement constitue un fait
indiffrent. La hte est angoissante; la bousculade et l'affolement des
hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'chapper  la ruine
et au dsespoir, deviendront indignes le jour o la vie et le bien-tre
de chacun seront assurs; le dsir de se pousser, d'arriver  tout prix
soulvera l'indignation gnrale. La manie, l'obsession des achats
seront teintes et, avec elles, la dtresse mortelle de l'industrie,
avec ses luttes d'intrts. Le travail devient srieux, calme et digne;
le souvenir de notre poque apparat sous l'image d'une poque de
brocante et de bric--brac. Les centres du luxe empoisonneur et des
joies empoisonnes, des plaisirs matriels et des grossires excitations
se dplacent, se trouvent transfrs d'abord dans les faubourgs et les
cits industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les
rgions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la
collectivit civilise sont libres d'y migrer ou de les visiter; il
n'en demeure pas moins que la dbauche et la corruption n'osent plus
s'taler avec la mme audace qu'autrefois. Il y aura peut-tre encore
des femmes qui se promneront dans les rues, ornes, comme des
ngresses, de chiffons bariols, de plumes d'oiseaux, de pierreries
clatantes; qui, par des dhanchements provocants et des danses
lascives, chercheront  attirer des prtendants; qui bouderont dans des
coins capitonns et parfums et s'emploieront  sduire les derniers
commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce
qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps
reconnu la fonction cratrice de la femme. Des fournisseurs enrichis
auront beau accumuler et dissiper derrire des grilles et des murs des
objets prcieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau
gaspiller des forces humaines, rserver  leur usage exclusif des
oeuvres d'art et des beauts naturelles: ils ne seront envis et admirs
que par quelques rares individus ayant la mme mentalit qu'eux, mettant
consciemment les anciennes joies associes au dsir de possder et de
paratre au-dessus du jugement de la collectivit qui s'est leve  une
culture suprieure. La surenchre matrielle qui, par la vulgarit dont
elle a su marquer les faades des maisons, les vitrines d'talage, les
objets d'usage courant et les costumes, tait un perptuel dfi au bon
sens et au bon got, a disparu; l'enrichissement a cess d'tre une fin
gnrale, naturelle, approuve; le luxe, au lieu d'tre admir, suscite
un tonnement attrist. La technique reste toujours au service de la
vie, mais son but ne consiste plus uniquement  rendre l'accomplissement
de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste
toujours  dompter les masses,  spiritualiser le travail,  librer
l'homme des fardeaux et des corves incompatibles avec sa dignit, 
assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la
terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute
intensification des excitations et des actions  distance; ce sont l
des joies qu'il faut rserver pour quelque temps encore aux Amricains;
mais elles ne conviennent pas  une communaut spirituelle.

La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de
la division et de l'hostilit. On ne doit pas adresser la parole  celui
qu'on ne connat pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des
intrts, mitige par une politesse toute de surface. Dans les affaires
d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la
cordialit. Lorsqu'on se connat mieux, la politesse s'exagre jusqu'
la bouffonnerie, mais l'hostilit persiste, car elle a sa raison
profonde et terrible dans les dangers dont la lutte conomique menace
la vie de chacun. Le jour o l'homme sera assur contre le manque d'abri
et la faim, contre la misre et la maladie, comme il est dfendu
aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimiti perdra tous ses
droits, et celui qui continuera  nourrir des sentiments hostiles contre
ses semblables prouvera qu'il est dvor par l'avidit et l'gosme. La
mfiance, la moins chre de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour
plus d'un d'entre nous un fruit de notre exprience de la vie, et il se
peut qu'une gnration qui est incapable d'apprcier les qualits
humaines, d'interprter leurs signes, ne se heurte que trop souvent 
l'abus de confiance, au mensonge et  la perfidie; n'est-ce pas, en
effet, cette mme gnration qui prte une oreille attentive aux
mensonges de milliers de bavards, se laisse blouir par la rclame du
vendeur et est incapable de rsister aux plus grossiers moyens de
sduction? Le jour o l'humanit sera affranchie de l'angoisse et de la
convoitise, elle recouvrera sa facult de jugement, retrouvera sa
dignit et sa confiance en elle-mme; et quand l'homme aura acquis
l'habitude, sans exagration ni mpris, de juger impartialement les
qualits physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle
mesure il doit se fier  lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est
en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-mme. La mfiance
troite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de
l'homme et reconnat en lui son frre.

Sous l'aiguillon de la cupidit et de l'ambition, l'hostilit sociale
s'exacerbait pour devenir une lutte froce pour les biens de la vie
extrieure. Le cri furieux: renonce, pour que je possde; sacrifie,
pour que je jouisse; meurs, pour que je vive! a pouss les peuples 
s'entre-dchirer et  s'entre-tuer et a transform l'unit du peuple
fraternel en une guerre hrditaire de classes et de castes. Toute
rflexion, toute considration humaine tait fausse par la question du
_mien_ et du _tien_. On est arriv  un point tel qu'aucune
considration politique n'tait plus capable de diriger les forces du
peuple vers une fin pure, que l'unit du vouloir, si forte ft-elle,
tait impuissante  imprimer l'intensit d'une force de la nature 
l'aspiration de la justice intrieure: toutes les valeurs ont t
remises en question, et au-dessus de tout s'lve, tacitement reconnue,
la force fatale des intrts.

Seuls le nivellement et la dprciation de la richesse, la
rconciliation des hostilits hrditaires, la suppression de la
division en membres ternellement passifs et membres ternellement
actifs, l'unification de la socit humaine en un organisme vivant,
souple, se renouvelant lui-mme; seule, disons-nous, cette
transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience
morale, telle que la conoit notre nouvelle doctrine, pourra arrter et
arrtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas
de crer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce  celui-ci,
d'pargner des blessures  celui-l, d'assurer le triomphe de la justice
ou, moins encore, de la piti: ce dont il s'agit, c'est de remplir
l'ternel devoir qui consiste  appeler les hommes  des luttes
nouvelles et dures, afin d'empcher le monde de mourir dans sa prison
matrielle, de lui rendre sa dignit, de lui montrer le chemin d'un vie
plus difficile  conqurir, de la vie de la communaut et de l'me, sous
la protection de Dieu.

C'est le sentiment de la solidarit qui devient alors le sentiment le
plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas
dfendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche  atteindre les
limites des droits qui lui sont accords, un jour viendra o chacun
cherchera  atteindre les extrmes limites de ses forces utiles. La
vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidit des
jouissances, cessera d'tre un jeu froid ou un sport ennuyeux des
membres et des cerveaux; nous aurons gard la force royale de la
volont, qui, au lieu d'tre au service de fins se dtruisant
elles-mmes, sera anime par la conscience d'un devoir envers la
divinit qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de
tous nos actes extrieurs, de tous nos sentiments intrieurs et qui veut
que, nous conformant  la loi de la divinisation, nous cherchions  nous
lever de l'existence animale  l'existence spirituelle et de celle-ci 
la vie de l'me.

Qu'il est facile de se dtourner avec un sourire de cette sainte
assurance et, allguant avec rsignation l'ternelle immutabilit de la
nature humaine, de remettre les fins suprieures  un avenir brumeux et
insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de libert des
questions du jour!

Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits,
que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et
les ruisseaux non capts; en l'absence de toute volont spirituelle,
susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en
marcage o une poutre ou un bloc de pierre, jets  et l, sont
destins  fournir au pied hsitant un appui qui s'enfonce sous les pas.
S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer  poursuivre l'idal
d'une humanit meilleure, que nous portons cependant en nous-mmes;
c'est se livrer  l'arbitraire de l'poque qui, aprs avoir gaspill des
milliers de vies, branle un quilibre instable qui touffe toutes les
forces, jusqu' ce que l'avalanche se dtache et se mette  rouler,  la
recherche d'un point de repos, en dtruisant et en crasant tout sur son
chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une
politique du moindre effort, c'est chercher  raliser ce qui est le
plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus ncessaire,
le plus difficile et le plus pnible; c'est tablir un compromis entre
les volonts existantes, non parce qu'on reconnat  toutes des droits
gaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les dtruire ou
qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse  ces sottises, vanits
et petits besoins le soin de dcider de l'ordre dans lequel ils seront
satisfaits, et la premire place est prise par celui qui crie le plus
fort. Aucune des poques historiques qui ont prcd la ntre n'a jamais
renonc  soumettre ses aspirations  un jugement de valeur et  les
conformer  son idal intuitif; c'est  nous, qui sommes domins par
l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a t rserv de
livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la
majorit, des origines, des derniers prjugs et des valeurs clectiques
et de discuter les questions du jour avec une gravit quasi snatoriale.

Immutabilit de la nature humaine! Quel doux prtexte pour ceux qui
possdent, qui ont tout  perdre et rien  gagner, qui doutent de
l'avenir et infligent eux-mmes un dmenti  ce doute, en se plongeant
dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les
pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les
poques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou
ne sont plus que le souvenir d'poques que l'humanit a dpasses; et,
cependant, le Christ a divis l'existence humaine en deux phases; et,
cependant, il a suffi de trois sicles pour fonder sur la pense toute
l'activit des peuples occidentaux, de quatre gnrations pour faire
d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et
pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant,
il a suffi d'une volont royale pour faire de la Prusse l'organe charg
de l'administration et de la dfense du pays.  notre poque qui, par
paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de
refuser  des peuples entiers le droit  l'existence, bien qu'elle sache
que dans chaque collectivit parricides et menteurs, fous et malades,
penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et crateurs, se
retrouvent en nombre gal, dans des proportions gales et dans le mme
ordre;  notre poque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre
que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation
universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la
revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphre dans
laquelle se manifeste l'action de la pense directrice, de l'ide. La
nature n'aime pas les transformations radicales; elle prserve les
vestiges du pass dans des compartiments de plus en plus loigns et
isols; le mollusque primitif et l'homme de l'ge de pierre vivent
toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de
convoitise, vivra encore dans des milliers d'annes, mais la matrise du
monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de
considrations tires du temps et du nombre; elle ne pousse pas les
hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle cre,
comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son me que le bloc
de pierre qu'il a choisi. La mer reste une tendue immuable, tablie une
fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect 
toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'tendent  sa surface,
des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres,
des toiles qui s'y refltent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes
les croyances et toutes les connaissances, toutes les penses et toutes
les volonts existent et agissent simultanment, mais ce qui donne 
une poque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la dcision de la
majorit, mais l'organisation et la cohsion plus ou moins fortes de la
nation. La puissance la mieux organise et la plus unie devient la
puissance dominante, et sa domination une fois assure, elle acquiert le
pouvoir majoritaire d'assimiler  elle les lments incolores et
indiffrents et de transformer peu  peu sa prdominance en un pouvoir
reconnu et approuv par la majorit. Toute action assimilatrice repose
sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de
civiliser que les nations ayant ralis chez elles l'unit morale et
l'accord des volonts.

Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant
simultanment chez toutes les nations, qui forme le but et la prmisse
de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanit:
c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la
puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohsion; c'est
ensuite le brusque rveil et la lente amplification de l'appel et de
l'accord de l'me qui finiront un jour par faire rsonner les vases mme
les moins harmonieux. Le premier son est mis; il est encore trs
faible; mais il ne s'teindra plus jamais; il sera repris par des voix
hsitantes, et dj de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il
aura franchi le seuil de la conscience, ne ft-ce que d'une seule
collectivit nationale, on verra se dclancher la srie de
transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront,
en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacit, nous
assisterons aux dbuts d'une poque caractrise par des exigences
nouvelles et rigoureuses.

D'o nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici
et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs,  notre point
de dpart. D'o nous vient, pour la premire fois depuis des sicles,
l'assurance justificative que nous pouvons arriver  une nouvelle unit
de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualis et mcanis
ne connat que des convictions partielles, s'interdit toute apprciation
absolue, en l'touffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute
obligation et n'a consolid que la volont individuelle? Ne sommes-nous
pas, en pleine incompatibilit avec une foi ardente, abandonns au
caprice aveugle des mouvements de majorits, aux tristes compromis des
intrts et besoins matriels, qui doivent en fin de compte, ainsi que
l'exige la conception matrialiste de l'histoire, se plier aux lois
anonymes des forces naturelles et les aider  triompher de la pense
humaine? N'avons-nous pas, en dernire analyse, sacrifi l'autonomie de
l'esprit au sort mcanique de l'quilibre?

Le triomphe de l'unit des volonts humaines et de la certitude morale
sur les faits matriels tait assur, tant que la religion rvle
dterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe
s'est vanoui le jour o le miracle a disparu de la vie quotidienne,
pour cder la place  la loi; le jour o le soleil et la lune ont cess
de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pense leur a impos un
repos agit et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'vanouir, parce
que la religion rvle, une fois disparue, ne revient plus,  moins de
se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des
annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique,
la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La
divinit se clricalise. La communaut des initis devient glise
mcanise, la pit se mue en politique, la transcendance primitive se
transforme,  la faveur d'interprtations successives, en une puissance
terrestre, faite pour lutter contre des ralits, aprs tre devenue
incapable d'en crer. La domination d'une religion rvle suppose un
peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit 
l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel  l'aide de signes
et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif
et fournissent constamment une interprtation nouvelle et irrfutable
des rapports existant entre ce contenu et la marche de la ralit. Ce ne
sont ni les dits de prtres ni les conciles qui maintiennent et
renouvellent l'unit religieuse et prservent sa primaut: ce sont les
prophtes.

La primaut de la religion a t ruine par la raison. Le courage et la
conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des
consolations matrialises de la mystique et cherchaient  tablir un
accord entre la foi et la pense. Ces peuples ont cr une forme
religieuse qui devait pendant des sicles servir  l'humanit de
compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la
transcendance primitive de l'vangile; mais elle n'eut pas la force
ncessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce
qu'elle tait schismatique, ne reposait pas sur une prophtie, laissa
toute libert  la pense scrutatrice et se mit ds le premier jour sous
la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au
fond, le protestantisme a toujours vcu d'une vie prive, alors mme
qu'il a russi, grce  la protection officielle,  acqurir dans
certains tats monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni
voulu conqurir le pouvoir suprme qui consiste  fixer des valeurs pour
toutes les circonstances de la vie; le prdicateur de cour n'tait
nullement dispos  suivre le chemin des prophtes et des martyrs.

L'esprit intellectualis des peuples tait domin par la raison. Une
fois de plus, comme  l'poque de la nave pense pr-chrtienne, c'est
 la philosophie qu'est chue la mission de fixer les valeurs. Elle fut
peu coute, car le monde allait tre absorb pendant des sicles par le
travail sans exemple de la mcanisation. Science, technique, capital,
changes, organisation de l'tat, art de la guerre, division en classes,
conduite de la vie, art: tout cela devait tre adapt au surpeuplement
du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La
plus violente de toutes les rvolutions terrestres avait pour corollaire
la libert individuelle illimite; des forces et des nationalits
opposes taient appeles  prendre part au travail mondial, lequel
n'aurait jamais pu tre men  bonne fin sans la libert illimite de la
pense et de ses mthodes. Invitablement devait natre la grande
erreur, d'aprs laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier
pas: poser des fins  l'humanit. Erreur analogue  celle qui
consisterait  prtendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au
pote, le mcanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs
au peintre ou le canonnier au gnral en chef.

Fidle  son devoir et inquite, la philosophie se remettait sans cesse
 runir les fils disperss,  imaginer des directions, des lois, des
impratifs ternels. Vain travail! Elle a abord toutes les questions
critiques, elle a appris  douter de toutes les notions et du monde
lui-mme, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas
empche de passer, sans l'apercevoir,  ct de la plus simple des
questions pralables,  savoir si l'intellect qui pense, mesure et
compare, si l'art du deux fois deux et du pourquoi constituent et
restent les seules forces dont l'esprit ternel dispose pour pntrer
ce qui est  la fois humain et divin. Elle est reste philosophie
intellectuelle. Elle s'est comporte comme le ferait un thoricien des
vibrations qui voudrait expliquer  l'aide de courbes et de diagrammes
l'motion que fait natre en nous une symphonie; comme le ferait un
mtorologiste qui voudrait,  l'aide de cartes du temps, rendre compte
de l'tat d'me que suscite une matine de printemps; comme le ferait un
hydraulicien qui voudrait expliquer  l'aide de calculs la sensation que
nous prouvons  la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle
n'a pas vu que les agitations de notre me ne se laissent pas expliquer
par des procds logiques et mathmatiques et que l'observation et
l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus
intimes. Elle n'a pas t frappe par la mesquinerie et la platitude de
ses dfinitions, lorsqu'elle se hasardait  aborder les forces internes
de l'amour, de la nature, de la divinit. Elle ne s'est jamais demand
pourquoi ses doctrines morales taient dpourvues du caractre
d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en
gnral les conditions de l'obligation absolue. C'est qu' l'argument
tir de l'utilit gnrale, chacun est en droit de rpondre: Je
renonce; et  toute construction thorique de devoirs: Je m'y
soustrais, sous ma pleine et entire responsabilit. La pense logique
peut lgitimer le droit et les moeurs, mais jamais les valeurs et la
morale absolues, dfiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne
peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est
impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de
formules morales conventionnelles tablies par sa raison scrutatrice que
si le chemin qui mne  la transcendance lui tait ferm et
inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le
chemin des glises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui
de la vie intrieure et de l'intuition, celui-l mme qui a t suivi,
en partie du moins, par tous ceux qui, n'coutant pas les avertissements
utilitaires de la pense intellectuelle, ont pu, ne ft-ce que pendant
un instant, s'abandonner sans dsirs et en silence  l'amour,  la
nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous
devons prendre cong de la vieille sagesse, de l'exprience pratique qui
ne s'tonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de
l'intellect, toujours les mmes et dont nous connaissons les moindres
dtours. Nous nous garons, nous balbutions, nous nous arrtons frapps
d'tonnement devant les portes de ce royaume dont la description chappe
 notre langue; mais une ternelle certitude nous pousse toujours en
avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins
d'images ineffaables dont nous retrouvons l'expression dans les
prceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et
annonc la mme chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'me,
la communion avec Dieu.

Ces mots semblent vieux et uss; ils chappent  toute analyse. Et,
cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question,
mme de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus
mesquines de la vie, qui, trempe dans cette source, ne laisse
apparatre le lumineux rayon de sa vrit et de sa gravit. Il n'est pas
d'ensemble si embrouill, d'erreur si complique qui ne se laissent
facilement dmler  la lumire de la vrit entrevue. Toutes les
valeurs viennent, grce  elle, se ranger dans l'ordre hirarchique,
tous les jugements deviennent des sentiments vcus et prouvs, et mme
la vie terrestre, si fugitive, se trouve lgitime, non en tant que
dernire instance ayant le droit de faire de ses besoins le critre du
bien et du mal, mais en tant que _Orbis pictus_ que nous cherchons 
dpasser. cole du coeur et de la volont, palestre de notre corps
prissable, la vie, ainsi comprise, loin d'tre une fin en soi, la
source du suprme bonheur et de la suprme tristesse, loin de mriter
d'tre l'objet de nos suprmes passions et de notre suprme dsespoir,
se prsente  nous comme un devoir, un legs, une destine passagre que
nous devons accepter avec gravit et dignit, voire avec amour.

Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montr le double
chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu:
c'est la force d'intuition, qui avait dj reu auparavant plusieurs
noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se
chargera de conduire l'humanit, charge dont la religion ne peut plus
s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de
remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette
connaissance, la question relative  la certitude de la doctrine se
trouve puise.

On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conus deviennent
presque un jeu; que si le monde et la vie taient ainsi faits, beaucoup
de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que
l'humanit, satisfaite et rassasie, passerait son temps dans une
contemplation quitiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse,
l'arrogance et la tristesse dsespre ne joueraient plus le mme rle
que dans le pass. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont cr ce
qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect
mcaniste et ses exploits aura diminu, car nous commenons dj  nous
rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformit routinire et
facile  acqurir, une force capable de niveler, non de crer, une force
perspicace, mais non claire. Mais malgr le discrdit dans lequel sera
tomb l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un
temps o les actes de marcher et de parler taient nouveaux et
exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes;
aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes  mme de
parler en marchant et de marcher en parlant. La pense quotidienne nous
est devenue, elle aussi, familire; elle remplit nos journes et pas mal
de nos nuits; il y a mme des moments o nous voudrions arrter le
courant de nos penses impitoyables et indsirables. Nous nous plongeons
dans le sommeil, parfois dans la mditation. Le fait que nous sommes
bien plus conscients de nos penses, mme abstraites, et de nos
rsolutions capitales que de notre respiration, prouve  quel point nous
sommes encore coliers, combien fragile est encore notre matrise dans
cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place  l'intuition
mditative, exempte de dsirs, plus nous soumettrons nos pnibles
jugements au contrle et aux corrections de la connaissance pure et
dsintresse, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux
et sr et pntrera dans la sphre des choses dpasses. Comparez la
clart, la puret et la certitude qui caractrisent les rsolutions des
hommes libres et ayant reu une heureuse ducation avec le travail born
et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure,
les caractres purement intellectuels, et vous aurez une ide de la
matrise inconsciente et modeste  laquelle peut atteindre un jour le
travail intellectuel et qui rendra  l'humanit des services infiniment
plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envi dont
jouissent nos quelques natures dresses dans l'art de penser.

Cet avenir que nous entrevoyons sera caractris, non par l'absence de
sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude
du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre poque et ses
reprsentants les plus sages dans leurs apprciations et jugements est
sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil
dbordement de l'intellect, dpourvu de tout frein, dchanant et
justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos
amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements
relatifs  ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins
hsitants et dpourvus d'instinct que nos jugements esthtiques qui
n'ont pour effet que de dparer et de dfigurer le monde. Comme tout
peut tre dmontr, tout est dmontr tous les jours, et chaque
dmonstration est accepte. Et, pourtant, chaque jour apporte, 
quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a ds maintenant quelques rares
hommes qui faonnent le monde en crateurs, parce qu'ils puisent leur
tre et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces
hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent,
quelles que soient leurs origines et leur vocation, la mme chose dans
toutes les grandes questions,  la gloire et  la louange de la vrit
absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire  esprer qu'un temps viendra o
le nombre aura augment de ceux qui seront capables d'interroger leur
coeur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses
de la vie journalire, du monde et de l'ternit par des jugements
puiss dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela
un jeu froid, alors mme que l'angoisse, les apparences, les futilits
en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques
plaisirs inavouables. La volont suprieure stimulera les passions les
plus fortes et, comme le domaine de cette volont ne sera plus fond sur
la misre, la contrainte et l'animalit, il portera la marque de la
libert. Ce n'est pas vers l'indiffrence  l'gard des hommes, vers la
froide piti et vers l'loignement poli que nous nous acheminons, car
lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la
considration seront puiss, lorsqu'auront disparu notamment la
concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie,
l'hypocrisie et le dsir de dominer, on verra natre, comme c'est dj
le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le
cas pendant toutes les grandes poques, la responsabilit, le souci de
la collectivit, le sentiment social et la solidarit. Nous n'avons 
craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manires de penser opposes et
galement terre  terre: le nihilisme et la crdulit matrielle, car le
dsespoir qui mne  la ngation aura disparu, tout comme la misre qui
croit  toutes les fausses prires et  tous les rites superstitieux,
destins  procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que
l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de
l'amour s'lvera  la transcendance vritable.

La triple devise: foi, esprance, amour a t annonce par le dernier
prophte aux millnaires  venir, et tout ce qui concerne les rapports
entre l'homme, le divin et la vie terrestre est rsum dans ces trois
mots. Une poque morte, prive de rvlation, a pu les rejeter dans
l'ombre. La foi est considre comme un devoir dsagrable, mais
ncessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment
qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais
aussi la conscience,  un commandement. L'esprance, mal interprte,
consiste  s'attendre  ce que, en vertu du principe de la rciprocit,
le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au
commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en
reste, c'est la piti et une intervention froidement mesure en faveur
de la diminution de la misre: c'est la seule oasis de paix dans la
lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas russi  s'attnuer
 ct de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.

Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est
question de la socit humaine. Aussi n'interprterons-nous les paroles
de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des
besoins de notre poque et de l'volution que nous venons d'esquisser.
Ainsi interprtes, voici ces paroles: libert autonome et responsable,
solidarit et transcendance.

Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'oeil rtrospectif sur
notre poque, ils se demanderont avec un tonnement effray comment les
quelques sicles au cours desquels s'est effectu le mlange des peuples
europens ont pu suffire  la pense intellectuelle pour atteindre son
apoge et imprimer au monde entier la marque de la mcanisation. Nous
prouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons  l'aube du
genre humain,  ses dbuts qui ont certainement dur des centaines de
milliers d'annes, et que nous pensons  ses premires conqutes, telles
que la marche bipde, le langage, le feu; seulement, au sentiment que
nous prouvons ne se mle pas l'amertume dont ne pourront se dfendre
nos futurs juges. C'est seulement par l'arrive au premier plan des
couches infrieures, asservies depuis un temps immmorial, qu'ils
pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre
poque,  savoir la passion pour les futilits chez les hommes et chez
les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilit rciproque,
la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans
les apprciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilit,
de sentiments de dignit, de solidarit. Comme toutes les poques de
rupture de servage et d'ascension brusque des couches infrieures de la
population, comme l'poque de la Grce dcadente et celle de l'Empire
Romain, notre temps peut tre considr  la fois comme une fin et comme
un commencement; mais ce qui restera  titre de mrite sans exemple de
nos gnrations, c'est que la rgnration sera l'effet, non d'une
soumission  un joug tranger, mais d'un vouloir intime et profond.

Et, maintenant, est-il possible et utile de hter ce qui doit venir,
d'acclrer le devenir  l'aide de lois et d'institutions, de symboles
et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions,
c'est la mentalit qui les cre; les ides du temps, l'volution du
monde s'imposent aux esprits qui obissent, tout en rsistant, comme le
ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient aprs, car on a
beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en
trouve pas acclr. Une poque mrit lentement, et c'est aujourd'hui
seulement qu'elle commence  tre touche dans sa conscience la plus
profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds
de la paix ne sont  mme de troubler le calme profond de la terre o
germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est
une chose qui sert de point de dpart  d'autres choses. L'esprit ne
dpend mme pas de la volont, laquelle ne peut ni le crer, ni le
dtruire. Quand le moment sera venu, les voix rclamant une nouvelle
justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus,
jusqu' ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vrits
inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vrits,
que notre poque commence  entrevoir, sont des biens de l'me.
L'annonce de leur rgne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans;
leur sens n'a pas chang; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce
rgne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement
aprs s'y tre panoui, qu'il apparat  la lumire du jour. N'obissant
qu' sa volont du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance,
peut bien se frayer tel ou tel chemin  travers les paisses
broussailles mourantes. Peu importe! La rsistance de masses mortes est
impuissante  ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des
choses matrielles ne peut rien acclrer. Qu'une conscience veille
fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un tmoignage, un
symptme, mais non un acte dcisif, car une nouvelle injustice profitera
de ce sacrifice.  la lumire du jour, l'veil de la conscience
conomique sera complet, lorsque la proprit ne sera plus envisage que
comme un bien confi dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du
possdant sera remplac par la responsabilit, lorsque la vie et le
travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.

Le sens du dveloppement consiste donc en ceci: l'ide et la foi qui
suppriment l'isolement de l'activit politique et morale de l'individu
et subordonnent  la vie d'une unit suprieure toutes les conventions
particulires, ainsi que les limites de l'activit de chacun et sa
responsabilit, cette mme foi et cette mme ide, disons-nous, auront
pntr l'existence conomique et sociale et remplac la libert
infrieure par une libert suprieure. La libert individuelle se
manifestera dans l'intuition et la vie intrieure, dans les crations
inspires par l'une et par l'autre, dans les oeuvres de transcendance, du
coeur, de l'art et de la pense.

Le jour o ce dernier domaine de l'activit humaine, la vie conomique
et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractrisait pendant
la priode pr-tatique, le jour o il sera soumis, lui aussi,  la loi
de la responsabilit commune, de la volont divine, et lev au niveau
suprieur de l'me,--bref, le jour o le vouloir le plus matriel de
l'humanit sera anim d'une nouvelle morale et soumis  un dterminisme
plus spirituel, ce jour-l il sera impossible de confier  n'importe
quelle forme politique la charge et la responsabilit d'une limitation
aussi grande et d'une domination aussi serre. On verra alors se poser
la question politique de la nouvelle organisation de l'tat. C'est l
une proccupation qui a t considre pendant des sicles comme la
fonction la plus leve et la plus importante de la pense thorique, de
la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, ds le dbut
de l'poque mcaniste et nationaliste, une affaire de routine historique
et ethnique, d'quilibre entre la tradition et l'utilit du jour.

Si, pour remdier  l'absence de frein et de direction qui caractrise
encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut
rattacher celui-l et ceux-ci  l'absolu et au transcendant, les
transformer conformment  une nouvelle morale et  des moeurs nouvelles,
on est oblig de convenir qu'un tat se rclamant de la tradition et
vivant au jour le jour ne saurait suffire  cette tche. Aussi notre
expos comporte-t-il une suite qui doit tre consacre au chemin
politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a
son point de dpart dans la loi de l'me et aboutit  la loi de la
responsabilit et  la conception d'une vie consacre  la recherche,
non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.




III

LE CHEMIN DE LA VOLONT


Au moment o je me propose de m'engager dans le troisime chemin, qui
est celui de la volont, de la volont collective, base et mobile de
toute activit politique, je dois faire une confession personnelle, et
ce sera pour la premire fois depuis des annes que je parlerai de
moi-mme.

J'cris ces mots dans l'aprs-midi du 31 juillet 1916, la veille du
deuxime anniversaire de la guerre europenne. Dans des milliers de
villes seront lues et coutes des rflexions fires et graves,
srieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la
lassitude s'vanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de
puissance et de bonheur.

Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fentre j'aperois
dans le lointain les prs bleutres, les champs d'un blond ple, la
ligne de collines  l'horizon. La moisson est abondante, et
l'approvisionnement de l'anne est assur. Au dehors, sur les frontires
sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit
de nouveau, nous dit-on; cette attaque tait d'ailleurs la dernire;
aprs elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est
que les partis en prsence luttent pour le _comment_, et non pour le
_si_.

Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis spar de la manire de
penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un vnement salutaire.

Il y a des annes que j'ai aperu le crpuscule du peuple et que je l'ai
dnonc par la parole et par la plume. J'en ai aperu les signes dans
l'insolente dbauche qui s'tale dans les rues des grandes villes, dans
l'arrogance de la vie matrialise, dans la folie des milliards de la
fte sculaire de 1813, dans l'ironie des pigrammes historiques de
Koepenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre
bourgeoisie fuyant les responsabilits, noye dans les affaires. Un an
avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernire fois, attir
l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non
parce qu'il tait une ncessit politique, mais en vertu d'une loi
transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous
les coups.

Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche
et heureux de vivre, rpondait avec joie  l'appel de la guerre. Les
vivants et ceux qui taient dj marqus pour la mort, en habits clairs,
l'oeil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et 
l'apoge de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout 
coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est rpandu qu'un espion
russe a t arrt sur les marches de la cathdrale; dguis en facteur
des postes, il a t trouv porteur de projectiles. Mais les yeux ne
tardrent pas  s'claircir, la haine disparut dans la tension
extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la
lutte.

Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais
cet enivrement m'tait apparu comme une fte de la mort, comme le
prlude symphonique d'une tragdie que je devinais obscure et terrible,
d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.

Et pendant que se droulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on
s'approchait de Paris et qu'on commenait  entretenir un second
couronnement victorieux  Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est
de nous sauver de la dtresse, de l'treinte de fer, de la haine
mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je sigeais alors au
ministre de la Guerre, pour aider de mes conseils  neutraliser les
effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs
trompeurs qui me font exagrer les proccupations que j'avais  cette
poque-l, je rappellerai seulement les mesures qui, proposes par moi,
ont t appliques pendant des annes avec une efficacit  laquelle des
experts ont rendu justice.

Je croyais, et j'y crois encore,  la possibilit d'un salut honorable
et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas
plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre
histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient
ma croyance taient d'ordre, non politique et militaire, mais
transcendant.

Je ne crois pas  notre droit, ni au droit de qui que ce soit de
rgenter dfinitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple
n'avons mrit ce droit. Aucun titre ne nous autorise  rgler les
destines du monde, car nous n'avons pas encore appris  rgler les
ntres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilises de la
terre nos penses et nos sentiments, car quelles que soient les
faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque
encore,  nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilit.

Je crois fermement et avec certitude  une heureuse issue; mais je
redoute ce qui viendra aprs. Car cette guerre n'est pas un
commencement, mais une fin, et elle laissera aprs elle des ruines. Et
tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles,
glises. Si toute dcadence ne portait en elle les germes d'une vie
nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie
nouvelle ne peut rsulter que du rveil de l'me, et ce rveil est
annonc; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que
tous les autres sont crass sous les pieds. Si nul de nous autres
vivants ne doit voir la ralisation de la promesse, en quoi cela
importe-t-il?

Cela importe beaucoup et peu: nous sommes srs de l'avenir, mais nous
mourrons comme une gnration de transition, comme une gnration
sacrifie, destine  servir d'engrais, indigne de voir la moisson.

Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives
d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre
royaume de la pense, dans lequel nous avons volu, aux misres du
jour. Il est impossible de se soustraire  l'obligation de rattacher 
la ralit les ensembles d'ides dont l'objectif et la possibilit de
ralisation ne sont lis  aucune poque dtermine; car si ces ides
sont vraies, il faut, alors mme qu'elles semblent en contradiction avec
ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du prsent, les
joints, pratiquer les brches par o puisse pntrer le premier souffle
du monde nouveau. C'est l un travail pnible, un travail de recherche
portant sur le donn, sur ce qui est li au temps, au lieu, au hasard,
un travail au cours duquel on perd parfois la nettet des ides, le
contact avec l'air. Ce travail exige des instruments rsistants; frapper
les murs de coups lgers, en personnes bien leves, ne suffit plus; la
hache devra s'attaquer  beaucoup de choses devenues chres.

Puisque, en quittant la lumire du jour pour descendre dans les
bas-fonds, on prouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque
inhumain de montrer aujourd'hui  un peuple, le plus pur de tous,  un
peuple couvert de plaies saignantes, transform en une arme et
accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain,
disons-nous, de lui parler avec une duret qui ressemble  de
l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui rvlant les
cts sombres et dfectueux de son tre? N'est-il pas plus dur encore,
alors que la trve de Dieu pniblement maintenue s'est transforme en
une guerre de tous contre tous, d'lever la voix, non pour annoncer la
paix, mais pour condamner des oeuvres et des valeurs qui semblaient
ternelles?

Pendant une anne, cette douloureuse rflexion m'avait empch de
continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir
m'oblige  ne pas taire ce qui m'est dict par ma conscience, et parce
que dans le dsaccord entre une considration relative et une aspiration
absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas
conduire  l'injustice.

Il nous faut lucider une srie de questions pralables qui n'ont pu
qu'tre effleures prcdemment.

1. _Tradition et idal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne,
dans les questions politiques, de la seule mthode historique. Aussi ne
serait-il peut-tre pas hors de propos de combattre cette mthode, en
l'opposant  elle-mme.

Dans la mesure o nos fins gnralement reconnues ne reprsentent pas
uniquement des intrts matriels dguiss, elles ne sont pas le produit
du travail hrditaire d'esprits politiques qui, dans les pays
occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays
orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles rsultent uniquement
de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis
sont jeunes, dpourvus d'exprience responsable, absorbs par des
intrts matriels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours
dfendu une forme de gouvernement dtermine, n'a t elle-mme jusqu'
prsent qu'un parti.

Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en
opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme
d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la ralit. Son
vhicule consiste dans la dmonstration, qui est  l'oppos de
l'instinct indmontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il
s'agit moins de savoir si un fait donn est vrai que de savoir lequel de
deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits prsente plus d'importance
ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et
chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura
souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphre de son travail, de faire
des peses, comme dans les cas o il s'agit de probabilits
documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrs
et admis, la pese tant pour lui un expdient auxiliaire, et non un
procd fondamental.

Or, bien qu'important, le procd de la pese n'est pas le procd
ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi
des fins qui sont donnes, non par la recherche et l'rudition, mais par
une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou
inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mmoire et des
mthodes de pense typiques et prouves sont, pour le savant, des
moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que
des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits
incessamment renouvels, sa mmoire doit  chaque instant se vider et se
remplir de nouveau. Les mthodes qui prsident  sa pense et  ses
dcisions doivent  tout instant changer, et souvent  l'improviste, car
son activit est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver
une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas
fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dpendant de la
pense des autres et des matriaux accumuls par d'autres ne pourrait
que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour
la recherche ne peut que voir un lment irrationnel, une preuve de
prsomption dans la tension constante qui aboutit  des rsolutions
indmontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de
la cration artistique que de l'rudition.

Lorsque le savant veut se livrer  l'action politique, il doit chercher
 dduire ses fins de ce qui est donn, et cela, par exemple, sous la
forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces
mthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de
grands carts:  chaque instant donn, la direction, par de lgres
oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zro, sans jamais
l'atteindre.

Au point de vue subjectif, la politique des savants apparat comme une
tendance avoue  se conformer  la tradition,  tout dduire de
conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines;
elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immdiat et pour
l'idal, lequel est volontiers qualifi de dogmatique et de spculatif.

 premire vue, la continuit du pass semble justifier la conception
politique des historiens rudits. Mais il y a l une triple illusion
optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble
rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en
attribuant un caractre local et historique mme aux faits paradoxaux.
Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont
dtruits, la campagne de Russie de Napolon sera peut-tre considre,
dans sa paradoxalit, comme un mythe solaire; mais  nous, qui en
connaissons les dtails, elle apparat comme une entreprise franaise
par excellence. En deuxime lieu, la continuit elle-mme est une
illusion, car on ne l'tablit qu'aprs coup. Lorsque quelqu'un attend
l'panouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'aprs le
tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est
seulement lorsqu'il se trouve en prsence du fait accompli que la
ncessit de la forme et de la couleur voulues par la nature lui
apparat vidente. Il aperoit _a posteriori_ une continuit qui lui
semble univoque, jusqu' ce qu'il ait constat qu'une plante de la mme
espce peut donner une varit de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule
et mme fonction est susceptible d'aboutir  des rsultats multiples.
Et, enfin, le coup d'oeil rtrospectif modifie les prmisses. Lorsqu'il
se produit quelque chose d'absolument imprvu, il est facile au
spectateur de dcouvrir, dans les nuages qui recouvrent les vnement
antcdents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici chapp au regard
et qui, une fois dcouvertes, transforment et le pass et ses prmisses.
L'image du prsent est presque aussi subjective que celle de l'avenir,
et le pass lui-mme, si objectif en apparence, est sujet aux
changements.

Objectivement considr, le traditionalisme est l'lment d'inertie et,
comme tel, lgitime. La labilit des institutions et des destines d'un
peuple ne doit pas dpasser un certain degr, faute de quoi nous aurions
le tableau d'une rpublique ngre. Sans doute, les profondes racines de
l'intrt suffisent  maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter
l'action retardante de la tradition, le degr d'inertie augmente, et
lorsque la tradition devient prdominante, le systme se survit 
lui-mme. Quand ce cas se prsente dans un pays comme le ntre, qui
manque dj d'initiative politique et ne possde pas assez d'imagination
pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idalisme
spculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui
existe.

Et c'est en ceci que se rsout l'antinomie entre la tradition et l'ide:
la tradition aura toujours la force matrielle ncessaire pour attirer 
son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'ide et pour assurer ainsi
la continuit du devenir; quant aux lments ayant leur source dans les
ides, quelque abstraits et inaccoutums qu'ils puissent paratre, ils
sont destins  insuffler de nouvelles tendances  ce qui est ptrifi
et ossifi.

2. La notion allemande de la libert, qui est, elle aussi, un produit de
l'rudition, signifie, lorsqu'on la dpouille de son appareil
mtaphysique,  peu prs ceci: Tu ne dois pas dsirer la licence
effrne; entre celle-ci et la libert il y a la limitation organique;
tu n'es soumis  aucune autre restriction qu' cette limitation
organique, voulue de Dieu (Ce syllogisme est rarement dmontr et, le
plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas
autrement ailleurs). Si tu es pntr de cette vrit, tu possdes la
libert intrieure; il te reste, en outre, la libert transcendantale,
morale, esthtique et religieuse.

Il est certain qu'on peut,  l'aide de cet enchanement d'ides,
justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition,
l'absolutisme, le servage, le _sweating system_ et les excs coloniaux,
car n'avons-nous pas la proposition intermdiaire, en vertu de laquelle
les individus soumis  la tutelle se voient accorder la libert
transcendante? Mais ce qui est dcisif dans cette proposition, c'est la
notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reoit des
partisans de ce raisonnement une interprtation trs tendue, c'est
qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dpendance
hrditaire d'homme  homme, de classe  classe, de religion  religion,
et mme,  l'occasion, de peuple  peuple.

Mais si la dpendance soi-disant voulue de Dieu n'a en ralit rien
d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se
laisse ramener  aucune notion de libert, quelque philosophiquement
qu'elle soit conue; et le caractre intolrable de la contrainte
s'accentue, en mme temps que l'arbitraire ne trouve plus sa
justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorit.

Les savants professionnels, ceux-l mmes qui ont cr la notion
allemande de libert, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa
casuistique et ses critres, il est trs instructif d'examiner, dans
leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques
de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement
fonction de l'estime dont il jouit auprs de ses pairs. Il ne dpend ni
d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la lgislation et des
rgles auxquelles obissent les industriels, ni de parlements, de chefs
et de souverains comme l'homme d'tat, ni d'une classe d'entrepreneurs,
comme le proltaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit
dans une rpublique de savants, dans une sorte d'tat dans l'tat, dans
lequel ne pntrent que la Providence, la lgislation fiscale et la trs
douce autorit du ministre des cultes. Une large autorit sur ceux qui
sont au-dessous assure la rputation de la chaire; des relations
cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la
chaire les honneurs acadmiques, les faveurs de la Cour et une influence
politique. Flottant ainsi  l'tat d'quilibre lastique  l'intrieur
du corps fluide de la socit, nos savants sont dpourvus de tout
dsir, et leur situation peut tre considre comme la parfaite
expression de la libert politique. Ici une contrainte organique se
montre compatible avec la mobilit spirituelle et civique; l'autorit et
la domination avec une subordination tolrable. Faire l'loge de la
carrire d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la libert
allemande.

Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas  craindre, que le
savant se dclare un jour embarrass pour formuler son avis sur
l'interprtation de la notion de libert dans un cas donn: quelle
possibilit aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?

Sans doute, le critre de la contrainte organique n'a rien d'absolu;
mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une
contrainte cesse d'tre organique, lorsqu'elle n'est plus ncessaire. Et
elle n'est plus ncessaire, lorsqu'il est possible de dmontrer qu'on
peut atteindre le mme but avec des moyens moins limits. Mais le but
dcoule de notre manire de concevoir le monde, c'est--dire de la
conception qui forme l'instance dcisive, parce que, indpendante des
dsirs et intrts personnels, elle est dicte par la profonde
conviction qui rside dans le coeur des hommes.

Mais, dirait-on,  remplacer l'nigme de la libert par l'nigme de la
conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne
beaucoup, car  partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le
juriste et l'administrateur qui sont chargs de se prononcer sur ce qui
est libert ou oppression: c'est l'homme d'tat pratique qui est appel
 dcider si les chanes sont indispensables et qui emprunte ses
lumires  ceux qui ont cr et adopt la conception du monde donne.
Toute contrainte individuelle cesse alors d'tre une fin en soi, voulue
de Dieu, intangible. Le problme de la libert redevient vivant; il
devient le problme du dveloppement et des faits les plus levs de
notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus tre
renvoy du seuil, au nom d'une conscience morale suprieure: c'est aux
privilgis et aux favoriss qu'incombe la tche de justifier par des
preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une
conception du monde n'est pas un ensemble d'intrts quelconque ayant
reu une certaine interprtation: elle est une croyance harmonieuse,
formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a
de plus profondment humain et divin. Celui qui repousse cette croyance,
en brandissant l'pe de sa puissance, dfend le droit  la violence et
se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arne o se combattent
les intrts. Il peut recruter des complices ayant les mmes intrts
que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.

De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui
s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception
conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme,
considr, non comme une confession, mais comme une croyance absolue.
C'est ce qui explique la belle unit de sentiments que fait natre cette
conception et la force ducative des convictions qu'elle comporte. Pour
justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le
cercle des vrits vangliques, s'abstraire des sentiments du
christianisme du moyen ge, pour se placer sur le terrain des intrts.

En opposition avec la manire de penser traditionnelle, cet ouvrage
cherche  dduire ses postulats, qui dpassent en partie le domaine de
la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale,
d'une conception du monde formant un ensemble complet et fonde sur
l'essence et le devenir de l'me.  une rserve prs: les tches
pragmatiques de cette dernire partie exigent, si nous voulons pntrer
plus profondment la nature des choses et des institutions existantes,
une prmisse empirique. Cette prmisse n'est autre que le principe de la
puissance de l'tat, principe qui ne se prte pas  une dmonstration
transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisime
question pralable.

3. La croissance intrieure d'un tat exige-t-elle l'accroissement de sa
puissance extrieure? Si la rponse affirmative  cette question
apparat toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des
intrts politiques, elle ne peut tre que douteuse au point de vue
purement humain. Personne ne s'aviserait de mpriser un citoyen de la
Confdration Suisse ou des Pays-Bas, parce que son tat n'est pas une
grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours
appel  prendre part  des Congrs.  mesure que se poursuivra le
morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des
cas o des tats moyens, petits, voire insignifiants seront plus
vivement sollicits par les grandes Puissances que les tats
imprialistes, difficiles  mettre en mouvement, et cela parce qu'il
suffit souvent d'un trs petit poids pour rtablir l'quilibre dans les
conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant
quelques gnrations, on verra se produire une telle mobilit de groupes
d'tats, lches ou serrs, qu' l'exception de quelques rares tats
strictement nationaux, chaque nationalit formera une sorte d'unit
fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et
c'est seulement dans la mesure o elle fera partie d'une de ces
combinaisons que chacune de ces units jouira d'une puissance en rapport
avec ses conditions gographiques et physiques.

On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'aprs laquelle
il existerait, dans l'conomie spirituelle du monde, une culture
tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres,
tre importe et implante partout. La civilisation possde une force
d'extension et d'expansion qui repose sur l'unit, la similitude du
genre de vie. Mais la culture ne possde pas de force de ce genre, car
elle exprime prcisment l'originalit et l'unit d'un ensemble de
manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de
toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, tait 
l'poque de son apoge, le patrimoine d'une population libre, moins
nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Aprs la
disparition physique de ses crateurs, cette culture est devenue la
matresse de leurs vainqueurs et s'est tendue, sans propagande, au-del
de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amrique et en Australie. La culture
morale de la Palestine s'est empare du monde aprs l'extinction
politique du pays o elle est ne, et cela tant qu'elle n'tait lie 
aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence 
trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait
presque que le phnomne de la culture ressemble au soleil qui n'embrase
l'horizon qu'au moment o il disparat. Mais il est certain que ce
phnomne n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dpass
l'poque de son panouissement, elle n'est plus capable,  moins de
renouveler compltement son sang, que de se rpter, se parodier
elle-mme; mais ce qu'elle a cr entre dans la conscience de l'esprit
plantaire, malgr la destruction de parchemins, de bronzes et de
pierres.

L'essor de la vie reste cependant irrpressible. Mais si toute crature
a une vie limite, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre
esprit, exprime visiblement sa volont de vivre par la croissance et la
multiplication. La croissance implique la volont de la destruction, car
la vie se maintient par la mort, et seule l'me, ds sa premire
bauche, chappe par l'amour  cette loi originelle. Des esprits
collectifs qui, comme ceux des nations, prsentent un degr de
constitution lev, sont jeunes, de centaines de milliers d'annes plus
jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des
hommes; et alors mme qu'on russirait un jour  purifier leur
vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte
pacifique ou passionne pour les moyens ncessaires  la vie fournira
ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irrfutable et de
ce vouloir-vivre et du droit  la vie.

Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la faon combative
dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa dfense, l'volution
sculaire de la vie des peuples, volution dont il nous est impossible
de faire abstraction, nous oblige  reconnatre aux nations le droit
d'aspirer  l'accroissement de leur puissance.

Nous devons maintenant caractriser la manifestation de la volont de
puissance, propre  notre poque. Sa dsignation par les deux tendances
du nationalisme et de l'imprialisme peut tre maintenue, bien que ces
tendances n'expriment que le double aspect de la mcanisation de la vie
politique.

Vers la fin du XVIIIe sicle, un mouvement qui avait dur depuis un
millier d'annes a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de
population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors
l'histoire avait t exclusivement celle de la couche suprieure. Ce qui
se passait dans la couche infrieure tait soustrait  l'histoire, comme
chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons  peu prs
rien de la vie et des origines de ces hommes infrieurs, non-libres,
qui n'taient peut-tre pas nombreux au dbut de l'poque historique,
mais se sont multiplis plus rapidement que leurs matres, en absorbant,
entre autres, les lments proltariariss de la couche suprieure. De
leur manire de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu
est pour la plupart ngatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni
volont politique. Plus ou moins protgs par l'tat ou privs de
droits, ils constituaient une proprit. Que leur matre ft un Italien,
un Franais, un Polonais ou un Sudois, qu'il ft un seigneur ou un
prince de l'glise originaire du pays ou tranger au pays, peu leur
importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques
qualifient cet tat de patriarcal, nous ne devons pas oublier que,
malgr les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on
prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient tre vendus comme une
marchandise et que leurs propritaires les traitaient parfois tout
simplement de canaille, sans attacher  ce mot un sens pjoratif.

Ce sont les descendants de ces hommes infrieurs qui, pour la plus
grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils
ont dtruit le vernis dont les couches suprieures, d'origine
germanique, ont couvert les pays europens, ils ont dgermanis les
peuples et cr une nouvelle communaut de caractre qui se manifesta
dans l'aspect extrieur, dans la formation intellectuelle et dans le
genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les
nouvelles formes de pense de l'poque mcanise, ils ont invent de
nouvelles langues, de nouveaux arts et mtiers, de nouvelles conceptions
de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans
l'obissance discipline, dans l'activit dpourvue de tout cachet
d'individualit. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais
errone quant  l'explication causale, a souvent rendu les Juifs
responsables des rvolutions spirituelles les plus violentes de notre
poque et des poques prcdentes: c'est qu'on se rendait compte que la
manire de penser des Juifs s'harmonisait singulirement avec celle de
l'poque mcanise. Mais ce serait faire des Juifs les matres du monde
et considrer les peuples europens comme dpourvus de toute valeur que
d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mrite et le tort
de la mcanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient
pas et  des poques o ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le
mouvement universel dont nous parlons n'est n que parce que le monde
occidental avait chang d'aspect; et le monde occidental devait
fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie
a fait clater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop
mince, et qu'une nouvelle population s'tait rpandue sur l'Occident,
pour la premire fois depuis la grande migration des peuples.

Notre historiographie, se souvenant de la prosprit qu'elle devait  la
protection officielle, envisage la Rvolution Franaise principalement 
travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considrer comme un
phnomne capital de l'histoire de la population, elle y voit un
incident historique de nature suspecte, occasionn par de mauvaises
affaires et une mauvaise rcolte, provoqu par la plbe d'une grande
ville; et elle la dcrit comme un vnement malheureux qui a t suivi
d'une srie d'expriences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut
pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre.  cette
manire de voir, qui vise principalement  l'intimidation, s'oppose
toujours la conception d'aprs laquelle le bouleversement en question
signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi
dire, de l'achvement du processus d'intervention des couches sociales
en France. Cette explosion a provoqu des dtonations successives dans
les pays voisins et a eu pour consquence indirecte l'tablissement d'un
nouvel quilibre, mme dans des pays autres que la France.

Ce qui est trs spcifique de notre caractre allemand, c'est que nous
n'avons prouv les effets de ce grand vnement que d'une faon
indirecte, que la rvolution est reste chez nous  l'tat latent et ne
s'est manifeste que sporadiquement par des chauffoures et des
congrs, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est l une
preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilit
politique, dfaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue
une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en
soit, l'interversion des couches sociales s'est produite galement chez
nous, et c'est sur elle que repose le phnomne qui nous occupe ici: le
nationalisme.

La couche suprieure de la population europenne, d'origine germanique,
tait homogne, en vertu d'une sorte de parent internationale, dans le
genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et
les familles de haute noblesse, par-del les frontires et malgr les
diffrences de confession religieuse. Ces dynasties et familles
actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne
connat qu'une frontire, laquelle leur est d'ailleurs impose par les
lois rgissant leur constitution intrieure: la frontire qui les spare
des classes infrieures. C'est seulement lorsque, par hritage, par
mariage ou  la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de
ces familles ou dynasties se trouve porte au pouvoir ou  la
souverainet, qu'elle s'approprie et prtend tre la seule 
reprsenter toutes les particularits nationales et confessionnelles,
telles qu'elles sont dfinies par la convention. Cette libert de
dplacement dont jouissaient les suprieurs, cette libert d'adhrer 
telle ou telle nation,  tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas
 des oppositions dcoulant de diffrences de culture. Partout o ils se
tournaient, les suprieurs retrouvaient la mme domination spirituelle
de l'glise, les mmes usages de chevalerie, la mme langue de gens
raffins, la mme instruction et la mme culture. C'est seulement avec
l'interversion des couches sociales qu'on a vu natre la bourgeoisie des
villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'tendre
jusqu' la religion.

Lorsque les couches infrieures eurent acquis une influence dcisive sur
les destines des peuples, elles trouvrent ces divisions accomplies et
acheves et s'en servirent pour crer le sentiment national. L'homme de
basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une
tradition: celles de ses pres. Tout ce qui est tranger lui est
incomprhensible et hassable. Il entoure de cltures sa propre maison;
tout ce qui est au-del de ces cltures excite son mpris; la tribu
voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que
la sienne est son ennemi-n. Les cailles de la haine aveuglent comme
celles de l'amour; seul celui qui regarde au-del est capable de
concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment
national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformit
des caractres physiques et psychiques ou un largissement de l'horizon
intellectuel; nous autres Allemands commenons seulement aujourd'hui 
possder un sentiment national pur et complet.

Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de
l'exprience consciente ou reprsente de l'hostilit qui l'oppose aux
autres peuples. Il est possible,  l'aide de moyens bien simples, de
rendre cette exprience agissante  chaque complication et avant toute
entre en campagne, et cela bien au-del de la limite des faits
contrlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois
n'aient laiss derrire elles ni haines nationales, ni mme, dans
beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocits
inconnues et inaccoutumes. Il est vrai aussi que nous nous rendons
difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers
sicles n'ont gure t que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois
dpendaient de la volont d'un matre ou de l'apparition d'une comte;
seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient
tre broyes et les maisons incendies, aussi bien par le compatriote et
l'ami que par l'ennemi: c'tait le hasard qui dcidait.

Ce sont les guerres napoloniennes qui ont t la grande cole du
nationalisme. L'adversaire tait un Franais infernal, en chair et en
os, son peuple a caus des ravages impitoyables et les armes
mercenaires de l'Europe taient impuissantes  tenir tte  la nation
franaise arme. Les princes se sont vu obligs de se mler  leurs
peuples, de devenir leurs frres d'armes, tout en se rendant vaguement
compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches
sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que servir la
rvolution. Mais en France mme, dans le pays qui pendant presque une
gnration entire, a bu  la coupe de l'enthousiasme national, le
nationalisme proprement dit tait si peu veill, si peu diffrenci que
le tzar a t salu comme un librateur et qu'on n'a gard aucune haine
contre les conqurants de Paris.

Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destines, les
porteurs de leur idal politique.  la place de l'ambition et de
l'arbitraire, ils se sont mis  exiger la responsabilit ou, tout au
moins, l'affranchissement de la domination trangre et l'unit
nationale. En Allemagne, l'ide d'unit n'a trouv des partisans que
dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu tre ralise,
non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur,  la
suite d'une guerre civile et d'une guerre de conqute.

C'est ainsi que le XIXe sicle est devenu l'poque des grandes
divisions et unifications nationales. C'est  ce mouvement que l'Empire
ottoman tait redevable de son existence europenne et africaine, et
c'est lui qui forme l'vnement central de la politique occidentale,
vnement qui a engendr toutes les crises europennes,  l'exception du
rglement de comptes franco-allemand. Ne sont restes intactes jusqu'
prsent que les deux agglomrations formes par la Russie et par
l'Autriche, chacune cherchant actuellement  hter par la force la
dsagrgation de l'autre.

Ce qui a, plus que tout le reste, contribu  exalter l'ide
nationaliste, ce furent les consquences conomiques mondiales du
processus d'interversion des couches sociales.

L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-tre, le besoin
croissant de choses ne servant pas  la satisfaction de ncessits
immdiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les tats civiliss, 
population dense, une structure conomique reposant sur l'agriculture.
On commena  demander des produits mcaniss, dont la fabrication exige
des matires premires provenant de toutes sortes de sources minrales
et organiques. Nul pays europen ne possde un sous-sol et un climat
suffisamment riches et varis, pour pouvoir tirer de ses propres
ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande
partie, tre achets au dehors et pays. Le paiement s'effectue d'abord
avec l'excdent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les
pays du continent europen ont encore beaucoup  acheter et  payer.
Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas?  l'aide du travail
salari. On achte plus de matires premires que n'en exige la propre
consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit
manufactur, compensant ainsi, par la diffrence entre la valeur de ce
produit et celle des matires premires ayant servi  sa fabrication,
les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salari du
monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le
dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail
commun, il en rsulte une concurrence de tous les pays sur le march
mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour
l'exportation.

Envisage, en effet, au point de vue conomique, l'exportation n'est pas
seulement l'expression de l'avidit de l'industriel ou d'une tendance
irrsistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit
un autre but encore, qui consiste  vendre les produits du travail
indigne, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant
des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du
dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'tranger, se
sert de machines fabriques avec du mtal de provenance trangre ou de
produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine
trangre.

Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette
concurrence pour les dbouchs: les Amricains, parce que leur
gigantesque Empire continental constitue la seule rgion de la Terre qui
se suffise  peu prs  elle-mme; les Anglais, parce que leurs
anctres, devanant extraordinairement le cours du dveloppement, ont
fond un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut dsirer et
accepte tout ce qu'on lui offre; et, en mme temps, le contrle que
l'Angleterre exerait sur le commerce europen lui permettait de
recevoir tous les ans, en marchandises en quantit voulue, les intrts
des capitaux qu'elle avait engags dans les industries d'autres pays.

Il se peut que les autres tats n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces
derniers temps, de la vritable signification de leur concurrence
acharne pour le march du travail (l'action collective obit
gnralement  des instincts obscurs et les peuples n'en aperoivent
qu'aprs coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces
pays agissaient conformment aux besoins ns des circonstances
nouvelles.

Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous drobe? S'il
veut nous acheter ce qui lui est ncessaire, il faut qu'il le paie cher:
et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en
lui rendant difficile le paiement par change. On appelait cette manire
d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systmes
de droits protecteurs ont pour consquence de consolider les conomies
naissantes et d'amliorer les conditions de la vie nationale. La
concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec
les intrts conomiques: telle fut la forme affective  laquelle a
abouti imperceptiblement la logique de la lutte conomique.

Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matires premires de
provenance trangre subsistait, et ce besoin faisait toujours de
l'acheteur, pouss par la ncessit, un humble solliciteur auprs de son
crancier. Seule pouvait remdier  cette situation la formule anglaise,
car la formule amricaine restait inaccessible: formule de l'tat
colonial, affranchi de l'importation trangre, impliquant la possession
d'une flotte qui a servi  acqurir les colonies et sert  les protger,
la possession de routes, de ports et de points d'appui destins  tayer
l'Empire.

Deux nouvelles notions sont nes  la suite de l'extension  l'conomie
nationale des formes de vie et de pense mcanistes: le nationalisme
conomique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur
le march limit de la plante, avec orientation d'une grande partie de
la politique extrieure des tats vers des buts conomiques;
l'imprialisme, le besoin insatiable, irrsistible d'tendre le pouvoir
de l'tat  toute rgion accessible, chacune pouvant devenir une pierre
angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'change dans l'difice
idal de l'universalit se suffisant  elle-mme.

Le vieil difice idal de l'conomie classique s'tait effondr. Que
chacun apporte sa contribution  l'conomie mondiale, en ne produisant
que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualit et
de prix; qu'un libre change de biens, qu'une circulation sans entraves
soient de nature  faire rendre au moindre effort les plus grands
effets: ces principes dogmatiques se trouvrent dpasss. Quel mal y
a-t-il  ce qu'un produit soit pay plus cher, ds l'instant o il est
fabriqu par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays
conomiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il
dispose des sources de matires premires du monde et peut payer comme
bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas
produire assez bon march pour vendre  bnfice, qu'il vende,  la
rigueur,  perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant
mieux pour l'acheteur triomphant.

L'imprialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais
ces tendances dominent compltement la pense politique et, surtout, la
vie affective de notre poque: elles sont la cause interne qui a prpar
et provoqu la guerre actuelle; elles ont entretenu l'ide des
armements, qui a tenu les tats sur le qui-vive, et l'ide de la
concurrence, qui a aggrav la moindre opposition entre peuples gaux. Et
c'est seulement aprs la guerre que nous verrons ces tendances atteindre
leur apoge.

Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacr 
l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que
ne semblait devoir le comporter notre rapide expos. Mais si nous
l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des
notions obtenues grce  cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour
l'instant qu'tant donne l'action prpondrante que ces principes
peuvent encore exercer pendant une dure indtermine et en prsence
d'une politique visant au ralisme, la question relative au besoin de
puissance des tats ne peut recevoir qu'une solution positive.

Ayant ainsi liquid les questions pralables, formules plus haut,
examinons brivement les tendances politiques que pourra manifester
l'organisation sociale que nous avons esquisse.

Chacune des exigences que nous avons formules, en partant de
considrations d'ordre moral, social et conomique, ne peut que
renforcer la puissance de l'tat et augmenter son ampleur. Ces exigences
ralises, l'tat devient le centre de toute la vie conomique; tout ce
que la socit produit et cre ne se fait que par lui et pour lui; il
dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les
anciennes puissances purement territoriales; il reoit la plus grande
partie de l'excdent conomique; en lui s'incarne le bien-tre du pays.
La division en classes conomiques et sociales ayant disparu, c'est
l'tat qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe
aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se
multiplient; la production cesse d'tre absurde et la consommation
d'tre irresponsable, pour tre orientes l'une et l'autre dans de
nouvelles directions, pour tre mises l'une et l'autre au service des
besoins de conservation et, en cas de ncessit, des besoins de dfense.

C'est que l'tat, devenu l'incarnation visible de la volont populaire,
ne peut pas tre un tat de classe. Si, toutefois, il persiste 
accorder sa prfrence  une classe donne, s'il est gouvern par des
puissances hrditaires, mme  l'exclusion du pouvoir monarchique, le
manque de libert qui en rsultera deviendra insupportable, destructif
de toute vie intrieure, plein de dangers pour l'existence extrieure.
La revendication qui s'lve est celle d'un tat populaire.

L'tat populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple;
il englobe les organisations dans lesquelles se reflte l'originalit du
peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant  chacune
la tche qui lui convient. Comme dans une maison gouverne d'aprs de
sains principes, le travail, l'autorit, les rapports rciproques des
membres, la responsabilit, le sentiment de solidarit, la
confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphre d'action
propre, sont runis dans une synthse harmonieuse. L'tat populaire ne
ressemble ni  une usine se composant de propritaires qui encaissent
les revenus, d'employs qui administrent et d'ouvriers qui travaillent,
ni  une colonie o, sous la protection d'une force arme, un groupe
d'hommes libres rgne sur une masse d'ilotes.

L'tat populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni mme 
la notion thorique de souverainet populaire: il semble inutile
d'insister sur ce fait,  une poque qui connat tous les secrets d'une
organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait  confier  une
assemble gnrale la gestion des affaires ou l'administration d'une
association ou d'une socit par actions? Les units collectives sont
des lments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas
particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des
conceptions sres et solides qu'au bout d'un temps parfois trs long.
Les administrations et les affaires comportent des tches compliques,
exigent une comprhension profonde et des dcisions promptes qu'on ne
peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif
de manifester sa pense et son vouloir les plus profonds par des forces
qui, brutes au dbut, ne s'affinent que peu  peu. Ce n'est pas l'acte
mcanique de l'lection qui constitue la forme exclusive ou mme
essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition
radicale entre le processus organique qui se reflte dans la structure
de tout tre capable de penser, et les actions rciproques qui
s'exercent entre des lments trangers les uns aux autres et qui,
s'opposant sans cesse comme lments dirigeants et lments dirigs,
finissent par s'puiser et s'user rciproquement.

C'est poser une question dplace que de demander si l'ide de l'tat
populaire a dj t ralise ailleurs. Et, de mme, la question de
savoir si, tout bien considr, les affaires vont mieux ou plus mal chez
tel ou tel autre peuple, ne mrite pas une discussion approfondie.
Chaque peuple cre son prsent et son idal et est responsable de l'un
et de l'autre. Vouloir clipser ou supprimer l'idal de l'un par la
ralit prsente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment,
et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'ide,
mais avec la ralit trangre, extrieurement et superficiellement
comprise, ne fait que se rabaisser lui-mme.

Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois
ne sont  mme de crer l'tat populaire; celui-ci est un produit de
l'esprit et de la volont. Il faut d'abord acqurir la mentalit
ncessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules,  supposer
qu'elles soient ncessaires. Il y a des lois anciennes, formellement
mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des
constitutions modernes, souples, mais qui, par la volont mme de ceux
qui les ont conues, sont devenues rigides et incompatibles avec la
libert.

Ce n'est pas en changeant un mot crit que nous abolirions la domination
du fodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin
pour cela que de la volont, mais venant des profondeurs mmes de l'me
populaire, soutenue par la force mme de la nation et par la
connaissance claire des obstacles  abattre. Nous montrerons plus tard,
 propos de ce qui s'est pass en Allemagne, pourquoi cette volont a
fait dfaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gne et
nous touffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volont
consciente, ni les institutions faciles  dnombrer; c'est ce quelque
chose qui plane entre les hommes et les choses, qui parat insaisissable
et n'en est pas moins peru  chaque mouvement de la respiration--c'est
l'atmosphre spirituelle.

Cela parat vague et nbuleux. Nous russirons cependant  saisir cet
tre arien,  le presser et  le filtrer, jusqu' ce qu'il soit
dbarrass de ses lments malsains; et, pour arriver  ce rsultat,
nous ne devrons pas hsiter  descendre jusqu' la trivialit des
vnements de tous les jours. Cet lment atmosphrique, nous pouvons
le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions
hrites; il comporte l'ide de dfense de classe, le choix par
cooptation, la drogation aux lois, les relations de famille, les
privilges dcoulant de la richesse, les convoitises, les prsomptions
et les soumissions.  des exceptions insignifiantes prs, toutes ces
choses n'ont rien  voir avec des normes lgales ou constitutionnelles;
elles sont des produits du caractre et du milieu d'origine, produits
qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent
inaperus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre
atmosphre s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air
mme que nous respirons nous apparat comme un lment familier et
chappant  toute critique, jusqu'au moment o un changement d'air ait
rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.

Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands migrs ne
retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la
patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres
pays, lesquels cependant se dcident plus difficilement  mourir 
l'tranger. Nous rencontrons de ces migrs au cours de nos voyages;
nous constatons chez eux l'veil de la facult de comparaison, et nous
sommes tout tonns d'apprendre qu'ils ont plus de reproches  adresser
 leur nouvelle patrie qu' l'ancienne. Mais pourquoi ne rentrez-vous
pas chez vous? Ils secouent la tte: Non; nous ne pourrions plus vivre
dans ces conditions. C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne
savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphre 
laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes
enrichissent le sol des tats-Unis. Que des milliers de nos frres,
perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces tats
lointains, voil ce qui peint suffisamment notre atmosphre spirituelle.

En tudiant les lois de la franc-maonnerie et de l'ordre des Jsuites,
nous pouvons bien, d'aprs les mots crits, nous faire une certaine ide
de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractre et
leur activit intimes ne seront comprhensibles qu' ceux qui sont
capables de pntrer l'esprit vivant hrditaire et acquis, de leurs
institutions. Les statuts de nos entreprises conomiques se ressemblent
tous,  l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrs 
la dfinition du but de l'entreprise; mais combien diffrents sont les
contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la
volont qui inspirent ces organisations! Nos rflexions politiques
prsentent cette lacune dplorable qu'abstraction faite des caractres
communs  telle ou telle classe sociale, elles prtent plus d'attention
et consacrent plus de critiques aux institutions qu' l'esprit qui les
anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous
caractrisons l'tat populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui
prsideront  sa cration, mais la libre volont qui, elle, ne doit pas
tre gne par les restes fantomatiques d'organisations primes et
trangres, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice,
comptence et confiance.

Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues lectorales et
l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis
partisan de l'ide monarchiste: c'est par sentiment inn et parce que je
suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'tat doit se trouver un
homme profondment responsable, tranger et suprieur aux dsirs,
tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initi, et non
hiss  cette dignit par les hasards d'une heureuse carrire. La
profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits
pouvant surgir entre le monarchisme et l'tat populaire.

Au sein de la famille internationale, forme par les dynasties
europennes, il y a toujours eu des ides qui se rapprochent des notions
de classe de certains grands propritaires fodaux; il y a notamment
toujours eu une tendance  considrer les provinces conquises ou reues
en hritage ou acquises  la suite de mariages, comme une proprit de
la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a
toujours eu une tendance  nouer, par-dessus la tte de ces sujets, qui
taient parfois des co-nationaux, parfois des trangers, des liens de
communaut de caste avec les souverains voisins,  rivaliser avec eux de
richesses, de droits et de pouvoir,  discuter avec eux des intrts
communs,  prendre de concert des mesures contre des dangers communs.
Les lois gnalogiques semblaient confirmer la conception de la parent
des princes et de l'opposition irrductible qui les sparait des masses:
tout mlange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la
descendance ainsi mtisse la privation des droits  la souverainet,
alors que le mlange avec le sang le plus tranger tait autoris, ds
l'instant o ce sang tait celui d'une dynastie chrtienne.

Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont russi  s'affranchir
du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus
difficile de vaincre une autre opposition, idale celle-l, dont les
effets n'ont pu tre supprims que dans un trs petit nombre de
monarchies.

En jetant un coup d'oeil en arrire, le dynaste constate que chacune des
gnrations qui se sont succdes dernirement a impos  sa maison
certaines restrictions de pouvoir; il en fut de mme d'autres maisons
d'ailleurs; certaines dynasties ont t remplaces, d'autres ont t
renverses; des constitutions ont t arraches par la force ou obtenues
 l'amiable; enfin on a vu natre  et l des rpubliques. Il y a cent
ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, rvolution ou
bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle dmocratie ou radicalisme. Et
comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie
la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce
mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme,
entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de prils qui peut
influer profondment sur la vie dynastique. On a beau, dans les
documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter
l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur
paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes
prcautions, mme devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il
n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans
les conversations entre les dynastes eux-mmes, qui s'entretiennent de
la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la
possibilit de coups d'tat et de rvolutions est discute, au cours de
leurs rencontres et dans leurs runions, dans des occasions et sous des
formes dont le sujet moyen n'a aucune ide. Nous savons par Bismarck
quelle influence les discussions de ce genre ont exerce sur les
dcisions qui ont t prises jusque dans la maison de Guillaume Ier
et de son fils.

En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considre
que toute charge doit tre remplie avec un dvouement passionn, tant
qu'elle est impose, mais que personne ne doit s'octroyer lui-mme une
charge, qu'on doit mme chercher  s'y soustraire, toutes les fois que
ne se fait pas sentir d'une faon urgente la ncessit d'assumer une
charge comportant une restriction de la libert personnelle. Cette
manire de voir ne peut s'appliquer  la charge dynastique. Le droit
constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on
appelle le premier serviteur de l'tat, mais un associ, pour ainsi
dire, de la nation, ayant les mmes droits qu'elle; si donc, tant
donne l'instabilit des choses humaines, le centre de gravit qui
existe entre le monarque et la nation ne peut tre considr comme ayant
une fixit absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il
puisse tre dplac, le cas chant, au prjudice de la nation.

Ici, comme dans toutes les circonstances compliques en apparence, la
meilleure solution du conflit me parat tre celle qui repose sur la
conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille
sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers,
l'autorit paternelle ne s'en trouve pas ncessairement diminue. Elle
revt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur
l'quilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont
confiance en leur pre, ils continueront  le consulter toutes les fois
qu'ils auront des dcisions  prendre. Si le pre, de son ct, a une
nature saine et possde une exprience et une largeur de vue
suffisantes, il restera le guide de ses fils, mme aprs qu'ils se
seront spars de lui. Et ces rapports entre pre et fils seront
d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontans.
Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictes par la
jalousie et la mfiance, ils seront dpourvus de toute force interne.

On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une
monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilges sans nombre
et de responsabilits extraordinairement grandes, elle a su gagner
l'adhsion de la partie la plus forte de la population. Et elle est
particulirement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et
indfectible du peuple car, en dernire analyse, ce pouvoir suprme
repose, non sur des clauses crites et sur des droits qu'il s'agit de
faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un
monarque absolu, qui est libre de raliser, dans les dtails, le moindre
de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer
totalement impuissant, incapable de raliser une volont forte ou
capable de ne la raliser que grce  l'intervention d'un tiers qui se
sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le dtenteur d'un pouvoir
limit en apparence peut en ralit exercer un pouvoir presque illimit,
lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation
 ses cts et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la
collectivit.

Ces choses impondrables et ces tendres chanes, qui ne sont pas
toujours manies avec toute l'objectivit et toute l'impartialit
ncessaires, nous intressent et nous touchent au point de vue de
l'action qu'elles peuvent exercer sur les ides du monarque et sur
l'atmosphre de l'tat populaire. Si le monarque s'occupe davantage de
ce qui le spare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au
pass avec regret et envisage l'avenir avec apprhension, si son esprit
est proccup par la dfense de ses droits et la stabilisation de sa
maison, au lieu de chercher  rendre indestructibles les liens qui le
rattachent  l'ensemble de la nation, ses penses et rsolutions
assumeront cette duplicit qui confre souvent au caractre dynastique
des traits indchiffrables et problmatiques.

Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car
il doit servir  la fois  la chose et  la maison. Toutes les
attitudes  l'gard des hommes deviennent des attitudes doubles: Quelle
est l'utilit de cet homme pour la chose, quelle est son utilit pour
moi? Toute manifestation revt un aspect double: elle doit tre  la
fois efficace et utile.

Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature
et leurs suites, nous intressent ici plus particulirement et se
rattachent plus intimement  nos considrations sur l'tat populaire.
Nous allons donc les examiner d'un peu plus prs.

Malgr ses parents et ses amitis internationales, la famille
dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de
relations, peut-tre de relations reprsentatives, et elle a le droit de
les choisir. Mais ici intervient un lment de dfense: la dynastie
reprsente une caste tellement ferme, tellement lointaine que, pour
elle, les diffrences de grandeurs disparaissent dans la perspective:
chaque enfant du peuple lui apparat comme un type dlimit ou comme un
spcialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en
rapport avec sa spcialit. Une gradation nat cependant du fait que les
grandes familles du pays sont plus rapproches de la cour et forment une
socit dont les membres, se connaissant entre eux et tant connus de la
dynastie, professent les mmes ides, conoivent la vie de la mme faon
et ont les mmes habitudes qu'elle.

Dans les cas donc o la dynastie croit avoir besoin d'une dfense
particulire contre les tendances destructives de la population et ne
peut se dcider  s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne
rsolument vers la noblesse hrditaire, foncire et militaire, parce
qu'elle sait que cette partie de la nation a autant  redouter la
dmocratisation que la dynastie elle-mme, que son clat, sa position et
son sort en gnral dpendent troitement de la couronne, que cette
classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'tat-major de
l'arme et des grandes administrations, de surveiller l'une et les
autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses
intrts. Il nat ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communaut
d'intrts exclusive et de plus en plus troite communaut qui, si elle
est parfois trouble par quelques conflits isols, ne peut jamais
disparatre, communaut dont les effets sont  peine visibles aux
profanes et dont aucune constitution crite ne limite la dure et
l'extension.

En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le
libralisme le plus large et un dvouement confiant, vers la ralisation
de l'tat populaire vritable, cre une aristocratie agraire et
militaire, dont l'atmosphre pntre la structure de l'tat et dont les
tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs
la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conserv des
lments de fodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons
poursuivre nos considrations gnrales sur l'tat populaire.

Pour assurer  la caste fodale la prdominance absolue, il n'est pas
ncessaire que toute l'arme et toutes les administrations se composent
uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet,
le concours de quatre lments. En premier lieu, la socit qui gravite
autour de la cour, la socit dirigeante de la nation, doit tre
aristocratique, pour former la ppinire et l'cole permanente des ides
et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et appropri de
personnalits prouves et reprsentatives, pour servir de modle auquel
le reste de la nation n'aurait qu' se conformer. En deuxime lieu, bon
nombre de gnraux et d'officiers des rgiments d'lite doivent
appartenir  cette socit. La proportion doit tre assez grande et
constante, la prfrence accorde aux rgiments en question assez
prononce, pour provoquer l'mulation et l'imitation jusque dans les
rgions les plus recules du pays; et pour cette raison les troupes
d'lite ne doivent pas tre concentres dans un seul endroit. En
troisime lieu, l'administration doit tre pourvue, du moins dans les
postes les plus levs et importants, de chefs aristocratiques. En
quatrime lieu, enfin, les administrations centrales de la politique
intrieure et extrieure doivent, dans les postes les plus en vue et les
plus responsables, tre diriges par des membres de l'aristocratie.

Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que
mme dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de
province, dans les tablissements d'instruction, dans les
administrations autonomes, la caste fodale finira par occuper une
situation prpondrante. Mais ce sera l un rsultat subsidiaire qui
n'aura plus une grande importance pour la collectivit.

Du fait que la tendance fodale possde des attaches dynastiques, qui
sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore
que tous les postes de quelque importance sont soumis  un contrle
ayant pour but d'en empcher l'accs aux lments de l'opposition et que
le pays est parsem d'un nombre suffisant de modles auxquels chacun
peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est l le point le
plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux
par d'troits liens de parent et sociaux, exerce dans son ensemble une
influence personnelle tellement illimite qu'elle est  mme de
supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins
menac par un titulaire sr,--de l'ensemble de ces faits, disons-nous,
dcoule un phnomne tout  fait nouveau et qui saute aux yeux, mais
auquel on ne prte pas toute l'attention qu'il mrite, car ceux-l mmes
qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phnomne de
l'adaptation, de l'imitation fodale.

Des hommes qui, tant donnes leurs origines, leurs prdispositions,
leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de
penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la
machine politique et militaire. On utilise leur plasticit juvnile,
pour leur inculquer,  la faveur d'une longue ducation officielle, les
ides et habitudes rgnantes, le respect des institutions et situations
fodales. Ceux qui se montrent totalement rfractaires sont limins et
obligs souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres
deviennent indiffrents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins
nombreux, commencent par prouver l'impression pnible d'tre suspects 
eux-mmes et aux autres, de chercher  exagrer la manire de penser et
de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates
savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de
naissance, et ils sont loin de jouir des avantages runis des deux
classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont dj
avancs dans leur carrire, que le contrle intrieur et extrieur
auquel ils taient soumis se relche, pour cder la place  l'indolence
et  l'abandon: les instincts d'indpendance, jusqu'alors refouls, se
rveillent, poussant l'homme soit  une lasse rsignation, soit  une
lutte sans issue.

Cependant, comme l'homme connat rarement son caractre vritable et ne
connat jamais son caractre fictif, ceux qui ont subi l'ducation et
l'adaptation dans cette atmosphre confine auront l'illusion de se
sentir tout  fait  leur aise et protesteront avec nergie contre la
qualification d'inorganique applique  une manire de penser qui,
faute de comparaison, leur apparat comme absolue.  ceux qui
reprocheront  l'tat pntr de l'atmosphre fodale d'tre domin par
l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des
situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les fodaux. Et
comme l'objection tire de l'esprit dominant et de l'atmosphre dcisive
ne s'applique pas aux lments bourgeois, le contradicteur qui avait os
le reproche se dclarera vaincu et content. Les critiques venant de
l'tranger revtent parfois des formes tellement haineuses que le
sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles
tmoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux
noms et ne servent finalement qu' consolider l'ordre de choses
existant.

C'est ainsi que, contrairement  d'autres puissances invisibles, telles
que le jsuitisme et la franc-maonnerie, dont l'activit est connue,
souvent mme exagre, l'tat de choses dont nous parlons reste
profondment dissimul. De temps  autre, un ministre renvers se
demandera o tel particulier, bien qu'occupant une haute situation
princire, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui
fera apparatre  sa conscience certains liens et rapports qui
jusqu'alors lui avaient chapp; plus souvent, des journaux de nuance
radicale opposeront  cet tat de classe l'tat juridique, mais
reculeront impuissants et dsarms, lorsqu'on leur demandera des
preuves.

Un tat juridique peut se concilier avec l'atmosphre fodale, mais un
tat populaire ne le peut pas, car cette atmosphre fera toujours d'une
partie du peuple la matresse hrditaire de l'autre; elle aura toujours
une tendance  crer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des
raisons de mcontentement et de rvolte. Et c'est ainsi que se referme
le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut
s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre
ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi 
l'dification de l'tat populaire.

La contribution exige du peuple dans le mme but n'est pas moindre. Il
ne doit pas voir dans l'tat une association utilitaire, association
arme de production et d'change, ou association qui, en change des
quelques droits sans valeur qu'elle lui confre, lui imposerait des
devoirs pnibles et des charges coteuses et dont il serait condamn 
faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en chapper. Encore
moins l'tat doit-il apparatre au peuple comme un pouvoir policier
largi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par
l'intermdiaire d'organes qui, partout o ils apparaissent, affirment
hautement leur supriorit qui les place en dehors de la morale
bourgeoise et pousse les citoyens  se soustraire  leur atteinte par
tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'tat ne doit pas devenir ce
qu'il est dans les pays latins dcadents o chacun cherche  ruser avec
lui et  s'en servir pour ses fins gostes, o l'tat se trouve
transform en une sorte de march sur lequel les coteries font commerce
de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse
commune qui sert  enrichir les habiles aux dpens des sots.

L'tat doit tre le second _moi_ de l'homme, son _moi_ largi et
jouissant d'une immortalit terrestre, l'incarnation du vouloir commun,
moral et agissant. Une profonde responsabilit doit lier l'homme  tous
les actes de son tat, au point que chaque acte accompli par celui-l
puisse tre considr comme tant un acte de celui-ci. De mme qu'au
regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pense ou d'action
indiffrente ou insignifiante, de mme, au sein de l'tat, il n'est pas
de domaine d'o la responsabilit soit absente. La triple
responsabilit, la responsabilit envers la puissance divine, envers soi
mme et envers l'tat, cre cet admirable quilibre de la libert dont
l'homme seul est appel  jouir et qui l'lve jusqu'aux confins du
monde plantaire. Lorsque la tendance  orienter toutes nos ides et
tous nos actes vers l'tat sera devenue forte au point de descendre dans
l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce
jour-l sera cre cette conscience politique qui fait d'une nation une
vritable unit supra-personnelle et la rend immortelle.

Mais ce rsultat,  son tour, ne peut tre obtenu que dans l'tat
populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit tre cr en premier lieu. Ce
serait, en effet, se tromper soi-mme et tromper les autres que de
vouloir obtenir dans un tat de classe ou de caste, par la prire ou la
persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective
pure. L'tat fond sur la force possde la puissance dont il peut se
servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage
de ne pas exiger la reconnaissance et le dvouement de ceux qu'il
exploite.

Aprs cette analyse gnrale, consacre aux idaux politiques, analyse
qui ne vise aucune nation particulire et s'applique  toutes,
tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les  la lumire
des ides que nous venons de dvelopper.  mesure que nous avancerons
dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce
que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser dborder par la
multitude des dtails et que nous aurons  chercher un quilibre entre
les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce
que l'poque douloureusement grande de la guerre nous met en prsence
d'un conflit de sentiments.

S'il fut un temps o, plus que par la comparaison avec des normes
absolues, nos critiques nous taient dictes par l'attente soucieuse
d'vnements invitables qui devaient venir mettre fin  tout ce que
nous avons difi et marquer pour nos successeurs seulement le
commencement d'une re nouvelle, et si,  cette poque-l, nous avions
facilement  la bouche des mots de reproche et mme de colre, il est on
ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances
salutaires de notre peuple veillent en nous aujourd'hui un amour
exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous blouit et nous rend
incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et,
cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure,
de contours, parce que nous voulons btir. Les architectures idales,
qui ne sont pas fixes au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des
chteaux en Espagne. En cherchant  entrevoir la possibilit la plus
heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites
naturelles de notre caractre, limites dont nous n'avons pas  avoir
honte, car elles sont assez larges et peuvent encore tre recules par
la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont traces ne
peut offrir qu'un rseau de lignes sombres, de nuances dgrades; mais
le regard intrieur aperoit un dessin aux couleurs clatantes.

Ainsi que nous l'avons dj dit  plusieurs reprises, l'Allemagne,
surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales
rgions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous
racontons son pass, nous parlons surtout de la couche suprieure,
d'origine germanique, dont la domination s'tendait galement aux autres
pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et
subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et
l'art de son moyen-ge. Nous connaissons les transformations qu'a
subies ce monde ferm,  partir du moment o ont commenc les mlanges
et  partir de la cration de la culture allemande moderne, cration qui
a t, au cours du XIVe et du XVe sicles, l'oeuvre des paysans
aiss, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette
priode avait dur jusqu' l'poque romantique, et mme les oeuvres et
les actes de notre poque classique ont eu pour principaux auteurs des
reprsentants de la classe noble et patricienne de notre population. De
temps  autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui
disait et crait des choses bizarres, singulirement intemporelles. Et,
cependant, vers la fin du XVIIe sicle la couche suprieure, amincie,
tait tendue jusqu' clater: les hritiers de noms, de proprits, d'un
fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers,
alors que les anonymes se chiffraient par millions.

Au XIXe sicle, les membres de la classe infrieure font leur entre
dans l'histoire, et alors commence la dernire transformation de la
manire de vivre et de penser, de la langue et de l'activit allemandes.
On ne peut pas tudier le pass, sans apercevoir le profond foss qui
spare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se rsigne difficilement 
l'ide que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un prfrerait
faire partie du monde de Goethe, Kant et Beethoven, que nous commenons
aujourd'hui seulement  comprendre, que de ce monde de masses et de
choses matrielles qu'est devenu le ntre. Plus d'un aimerait mieux tre
hritier et successeur qu'anctre et pionnier. Il en est qui voudraient
expliquer le phnomne fondamental de notre poque, la mcanisation, par
des influences trangres, par une contagion extrieure. Et, cependant,
les hommes qui exercent aujourd'hui une action dcisive sur notre vie
et notre poque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont
pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il
suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur les noms et les
visages, de comparer, surtout dans les petites rgions, restes  l'abri
de mlanges, les reprsentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des
milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent
des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance
extrieure et intrieure qu'ils ne voudraient le reconnatre, ces
millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer
avec fiert et joie, car un commencement est plus difficile et comporte
plus de responsabilits qu'une fin.

Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut
aussi, en quelque sorte, triste et dpourvu de tout caractre sacr.
Ceux qui ont apport la mcanisation ont imprim  leur poque le cachet
de l'ancienne soumission. L'avidit et l'ambition, l'application au
travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites,
mcaniques et massives des crations de cette poque de l'esprit du
primitif terre--terre. Le peuple nouveau tait un peuple primitif, au
milieu de la civilisation la plus raffine et de l'essor intellectuel le
plus intense.

Si l'avnement de la couche infrieure s'tait produit chez nous avec
une violence volcanique, rvolutionnaire, comme chez d'autres peuples,
la responsabilit du pouvoir lui et incomb ds le dbut. Mais tant
arrive  la surface avec une lenteur hydraulique et sans mme s'en
rendre compte, elle a reu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans
en assumer les devoirs.

De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement
submerge par le nombre, des noyaux puissants se sont conservs et
maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligs de partager la
domination conomique avec la ploutocratie plbienne, d'abandonner en
partie les pouvoirs administratifs  une caste d'employs, assimils 
la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant,
grce  leurs attaches avec la dynastie, le contrle des affaires
politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse,
s'ils n'ont pu russir  maintenir la puret de leur sang, ont soign
leur type physique, au point que dans nul autre pays la diffrence
n'apparat,  premire vue, aussi profonde entre le type moyen du noble
et le type moyen des autres classes du peuple.

Cette diffrence se rvle d'une manire symbolique, lorsqu'on assiste
au dfil d'un rgiment d'lite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs
volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs
toffes et la coupe de leur uniforme, par l'lgance de leurs armes, par
leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus
gracieux, portent un harnachement argent et des selles lgres. Mais
l'aspect extrieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur
quipement: tte troite, profil tranch, cheveux fins et blonds; le
cou, court et enfonc chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez
le seigneur, le dos est long et troit, tout le corps est d'une
flexibilit d'acier. Les mains sont distingues et blanches, les cuisses
et les jambes fines et bien dessines: le cavalier se tient en selle
sans la moindre contrainte.  ct de ce type vraiment noble, l'homme du
peuple,  l'exception peut-tre des originaires du Holstein ou de la
Frise, apparat lourd, large, ramass.

De cette diffrence physique, qui est un des lments d'opposition entre
le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondment
compte. Il adore la main blanche et obit volontiers au robuste poignet
qui le remet  sa place; au _toi_, qui lui est jet amicalement, il
rpond respectueusement dans la troisime personne du singulier; il
exprime avec tout son corps les marques extrieures de son respect. S'il
lui arrive de vouer le mme culte,  moiti inconscient,  un chef
instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement,
instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce
chef a su, par ses mrites personnels, gagner son estime. Son pre a
dj ador le pre du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et
punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux
attendrissement. Et ce petit comte, g de sept ans, se comportait dj,
comme s'il avait une exprience cinq fois sculaire, comme un patron
bienveillant et conscient de sa supriorit, traitant ses gens comme des
protgs, sauf le dimanche o il les traitait en gaux; sachant ce qui
leur tait utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou
prsomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce
qui lui revenait: le respect, en change de la confiance; la soumission,
en change de la bienveillance. Le seigneur n'a pas  avoir honte devant
ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et
ses petites faiblesses sont considrs comme des droits seigneuriaux;
celui qui ne les possde pas devient suspect, et celui qui,  leur
place, fait preuve de vertus bourgeoises, got pour la science, pour les
affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des
sicles, chacune des deux castes a fini  la longue par s'adapter,  la
langue, aux attitudes, aux manires, aux sujets de conversation, aux
actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes
et varits de caractre, permises et possibles, sont connues et
dfinies, toute attitude tolrable est prvue. Sont considrs comme
intolrables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la mchancet, l'orgueil,
le mpris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique,
l'enttement, le mcontentement et la rvolte.

Cette conscience de sujets soumis et dvous remplit en Prusse des
millions d'mes et pntre mme plus haut, jusque dans la bourgeoisie
libre, o elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses.
Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits
enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous sduit tant
dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des
peuples, ces traits ont une grande valeur: ils crent la masse qui se
prte le plus  la discipline et  l'organisation; un organisme
collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des
ides, fournit, jusqu' la dernire limite de ses forces, l'effort qui
lui est demand; un esprit collectif qui suit avec une confiance
inbranlable tout guide autoris agissant et parlant d'une faon
comprhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter
l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est
exerce  son gard. Il ne s'agit pas l,  proprement parler, de la
conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins
d'obissance passive, car la masse suit le chef de son plein gr; on se
trouverait plutt en prsence d'une docilit quasi enfantine.

C'est la plasticit des masses qui a rendu possibles les deux grandes
organisations prussiennes: l'arme et la social-dmocratie, la premire
d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mcanise.

Les traits de caractre que nous venons de passer en revue ne sont pas
germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes
descriptions qui parlent de la nature altire, hautaine, individualiste
des Germains, de leur soif d'indpendance et de leur hostilit  toute
organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous
enseigne concernant l'activit des Germains, et surtout avec le tableau
que nous prsentent les noyaux germaniques ayant survcu dans la Sude
du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et mme
avec les traits de la classe noble et patricienne de ces rgions. La
description que nous avons donne est plutt celle du caractre slave
ayant reu une lgre empreinte germanique qui a transform sa mollesse
fminine et sa tristesse mi-orientale en gaiet enfantine et son
obissance passive en zle actif, par le souvenir de l'ancienne fidlit
librement consentie.

Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de
l'ancienne classe suprieure allemande--besoin de crer, passion
mystique, profondeur et transcendance--ont pntr dans l'me des
masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup
contribu  faire natre une vie spirituelle suprieure: le chant
populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs
refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir
que notre peuple tait capable, comme aucun autre, d'amour, de
dvouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et
l'application ont cr la mcanisation. Nous avons dj eu plus d'une
fois l'occasion de parler de ces qualits et d'en apprcier la valeur
morale. Ici nous allons envisager leur porte politique, en nous plaant
uniquement au point de vue de l'avenir national.

Si la souplesse et la docilit, le respect de l'autorit et le sentiment
de dpendance crent les associations de sujets les plus maniables, il
n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin
dernire de l'tat. Comme dans les grandes constructions, tous doivent 
la fois charger les autres et porter eux-mmes. Si notre voisin de
l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable o chacun veut
dominer et o personne ne veut servir,  moins qu'on ait recours, pour
obtenir des services,  la ruse ou  l'enthousiasme artificiel,
l'Orient, de son ct, nous effraie par la mortelle apathie des masses
qui, charges de fardeaux crasants, succombent ou aboutissent  des
explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le
manque d'indpendance, de conscience de nos forces et de notre dignit,
dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la
responsabilit.

Si l'ingnuit et le manque d'indpendance sont les matires premires
politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de
l'dification de l'tat, les dfectuosits de ces matriaux apparaissent
singulirement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touches par la
mcanisation: proltariat urbain et classes moyennes.

Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mcanis, cette situation de
dpendance qui semble dcidment invitable. Ici encore, l'tat est, non
la chose de tout le monde, mais un domaine confi  l'administration des
hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorits
dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorits, loin
d'tre d'origine nobiliaire, loin d'tre reprsentes par des
personnalits patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes
et emplois anonymes: c'est le capital reprsent par le directeur,
l'ingnieur de l'exploitation, le fond de pouvoirs, le contre-matre,
par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie,
reprsente par le percepteur, le policier, l'employ de guichet. On
doit, en outre, accomplir deux annes de service militaire, sous les
ordres de la classe fodale, reprsente par le lieutenant et le
sous-officier. L'obissance  toutes ces puissances n'est plus
indiffrencie et instinctive: elle n'est pas non plus accorde 
contre-coeur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de
ceux qui s'offrent aux nationaux migrs  l'tranger. L'obissance est
accepte comme une pnible ncessit de la vie, et avec le sentiment
d'une obligation  laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est
pourquoi la rvolte contre cet tat de choses apparat, non comme une
revendication du droit  la libert, mais comme un acte
d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.

La consonnance brutale du mot _subordination_ est faite pour nous rendre
sensible la rsignation dsespre  une domination anonyme. Lorsque la
rvolte est organise, comme dans la social-dmocratie, elle affecte 
son tour, tant donn que la relation de dpendance tient  notre tre
par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle
ne le fait pas, elle dgnre en cancans de domestiques et en
discussions de brasserie.

Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes infrieures aux
suprieures. La richesse et l'instruction rigent autour de ceux qui les
possdent des murailles de verre, et le profond foss qui existe entre
les formes de vie en de et au-del de ces murailles ne peut pas tre
franchi  la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le
cas chez les peuples mridionaux.

Une profondeur rveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont
que le reflet, une forte personnalit et une universalit systmatique
qui voit la contre-possibilit de toute possibilit et en tient compte:
telles sont les grandes, les plus grandes qualits qui ont, ds
l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en
effet toute forme est dlimitation et unilatralit. Elle repose sur la
suffisance, sur l'opinion enfantine qu' ct de ce qui est bon existe
quelque chose de parfait qui ne peut tre dpass, et qu' ct de ce
qui est prouv il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour
de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme 
l'accord pur,  l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de
l'quilibre qui fait reculer l'homme devant les abmes clestes et
infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de
la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule
forme fondamentale qui soit ne dans notre pays. Les formes de
l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux,
de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du
culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises
par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations
extrieures, qui portent encore aujourd'hui des noms trangers, ce sont
d'autres qui les ont conues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand
s'est empar de ces vases, l'un aprs l'autre, a complt d'une main
pure et avec une comprhension sympathique l'ide qui a prsid  leur
forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant
tellement riche et abondant que les vases se sont trouvs dbords et
qu'il a fallu crer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.

Cela nous a port bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes rests
pauvres en formes, parce que nous les mprisons. En revanche, les
crateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris
spirituellement.

Cependant, comme la politique n'est pas une entit absolue, mais une
lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une
certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parl plus
haut des oppositions qui existent entre diffrentes manires de voir, et
nous devons convenir que la ntre manque de toute rgularit et confine,
grce  notre nonchalance inne et  notre indiffrence dclare pour
toute apparence,  un informe laisser-aller.

Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien
rsolu de formes de vie prouves. Plus que cela: si les rapports de
dpendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la
subordination  ce qui est au-dessus, par le commandement dirig vers ce
qui est au-dessous, si ces rapports, dpourvus de noblesse, s'opposent
dj  ce que nous devenions un peuple de matres, l'absence de forme
contribue de son ct  diminuer notre conscience de matres 
l'intrieur de notre pays, l'efficacit de notre activit de matres
hors du pays. Si nous nous sommes montrs, dans les pays trangers,
aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons
su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang,
ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient
moins  nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des
matres-ns. Mais tre matres ne veut pas dire afficher des prtentions
prsomptueuses, ce qui ne peut tre le fait que de natures ignorant
l'indpendance interne et profondment dprimes. Non, ce qui
caractrise un peuple de matres, c'est l'quilibre instinctif, tabli
en dehors de toute rflexion, des droits et des devoirs, c'est
l'intuition des distances, c'est le renoncement  des exigences
mesquines, c'est la facult de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est
une supriorit qui rend capable de sacrifier ses aises  sa dignit,
c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, trangre aux
prjugs et ignorant le mpris.

Lorsque l'tat de dpendance se complique d'une situation matrielle
gne, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En
elle-mme, la privation la plus dure est compatible avec la srnit et
la libert consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dpendance
involontaire, succombe facilement  la tentation de chercher dans
l'apparence une compensation  ce dont il est priv. Or, l'apparence et
la privation sont difficiles  concilier, et cette incompatibilit ronge
la vie domestique, accable les femmes de soucis et prpare des
gnrations leves dans la servitude.

Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui,
sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste
qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et
celui de ses enfants est inluctable,--celui-l trouve sa consolation
dans le fait que ses semblables sont logs exactement  la mme enseigne
que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de
ses suprieurs-ns que de voir un homme de son propre sang s'lever et
se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage
a acquis un certain degr de bien-tre ou de puissance, loin de le
rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un
est  prsent  mme de s'asseoir aux tables olympiques et de considrer
ceux qui sont rests en arrire avec mpris et ddain. La joie nave des
Amricains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur
compatriote, en ajoutant qu'il a dbut comme vendeur de
journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays o tout est ouvert
 tous. L'idal du mcontent de chez nous ne consiste certainement pas
dans l'acquisition pure et simple de richesses matrielles qui tentent
surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans
la libre ascension spirituelle. Non, son idal, c'est une utopie des
plus terre--terre, et en mme temps des plus irrelles et dangereuses:
c'est l'utopie de l'galit, mme de celle qui ne peut tre ralise que
par l'abaissement de tous.

Il serait injuste d'appliquer  cet ensemble de sentiments la
qualification mprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des
dangers que ces sentiments prsentent au point de vue de la politique
idale. Si, en effet, tout tat libre et dsirable repose, non sur une
dmocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces
spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le
plus au mouvement d'ascension et contribue le plus  maintenir au
pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.

Si l'on jette un coup d'oeil sur l'ensemble des grandes et belles
qualits qui caractrisent nos classes moyennes et infrieures,
--infaillible honntet, comptence et fidlit au devoir, ardeur au
travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme,
profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de
la patrie et oubli de soi-mme, soif de savoir, de comprendre et de
pouvoir,--les tches sombres de notre tableau apparaissent
insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se
vanter heureusement de possder si peu de dfauts. Mais si nous nous
plaons au point de vue des idaux politiques, qui forment la pierre de
touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette
considration, car les quelques dfauts que prsente notre caractre
sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant
longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est
l'indpendance, le sentiment de noblesse, la mentalit de matres, le
dsir de responsabilit, la gnrosit; nous avons besoin de nous
affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie
et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de
toute la politique de l'avenir, et cette condition sera ralise, non
par les institutions, mais par une transformation de notre caractre. 
l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne reprsentera ni
puissance, ni intrts quelconques, devra tre pntr de cette vrit
que c'est l'veil de nouvelles forces morales qui constitue la condition
fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines
suivent docilement la marche du dveloppement, comme l'corce suit la
croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans,
si nous sommes devenus un tat il y a cinquante ans, nous devons ds
maintenant, par une renaissance intrieure, commencer  devenir une
nation politique, un tat populaire.

Certes, il y a quelques annes  peine, le plus grand connaisseur de
notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa
fidlit  ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il
s'emportait, ds qu'il tait question d'opinion publique, de courants
politiques et de responsabilit. Aux publicistes, aux savants, aux
professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la
responsabilit des erreurs populaires qui menaaient son oeuvre.
L'immaturit du peuple tait pour lui un axiome, puisqu'il allait
jusqu' refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est
qu'indirectement, d'aprs lui, par l'intermdiaire du sentiment
dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.

Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les
annes d'agrandissement qui ont prcd la guerre semblaient confirmer
cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions
spontanes de fiert virile qu'auraient d nous inspirer notre peuple,
notre pays, notre communaut. Nous nous contentions d'hommages
symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions
besoin d'tre stimuls par une haine commune.

Notre dcouragement s'aggrave encore,  mesure que nous nous levons
vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les lments puissants,
dominants, sinon toujours dirigeants, de notre socit capitaliste.
Cette puissance politique centrale nous offre une image concrte de ce
dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la reprsente au
Reichstag allemand: du parti national-libral.

Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout
empcher; il porte une responsabilit plus grande que celle dont il a
conscience. Il reprsente les lments cultivs de la grande
bourgeoisie, mais aussi les intrts du capitalisme; il conserve les
vieux idaux du libralisme, mitigs cependant par des compromis avec
les pouvoirs tablis; il est partisan du jugement libre et exempt de
prjugs, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent
les dfenseurs privilgis de l'tat. Il pourrait exercer une action
dcisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'oeil sur les quelques
dernires dizaines d'annes, on constate que, malgr lui et sans en
avoir jamais t remerci, il a t au service du fodalisme.

Comme le parti, la classe qu'il reprsente manque de force directive.
Les intrts sont mis avant et au-dessus des idaux, les dangers venant
d'en bas menacent la proprit; or, y a-t-il un intrt suprieur  la
proprit? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possdent
pas se fasse entendre dans la reprsentation nationale, lorsqu'il s'agit
de rgler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre
tout d'abord le pril du communisme; le reste viendra aprs. Et,
d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manire gnrale? Une
perte de temps. La marche de l'administration et des affaires
extrieures est assure par des spcialistes, sinon toujours d'une faon
parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les
critiquer et, lorsqu'ils pensent trop  leurs intrts personnels, les
rappeler  l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tches
journalires: le bnfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le
dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces
choses reposent sur une base profonde,  l'abri de tout danger et de
toute menace,  savoir sur la puissance de l'tat et sur le bien-tre du
pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela;
peut-tre nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper
d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si...
suivent des jugements durs sur des personnes responsables et
irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut,
on ne le veut pas) que c'est le systme qui est responsable, et non les
personnes, et que c'est la nation qui est responsable du systme.

Si encore il n'y avait que cette indiffrence! Mais plus on s'lve dans
la hirarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une
dpendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est
une sorte de vnalit dsintresse.

Il faut faire honneur  sa situation et  sa carrire. On ne voudrait
pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires.
Un grand train de maison exige des invits de marque. On a quelquefois 
combler certaines lacunes de l'ducation et de l'instruction; or, rien
ne les comble mieux qu'une bonne couche d'ides toutes faites. Le
rgiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du
gendre exigent des gards. On ne doit jamais ngliger les relations:
avancer en grade, passer d'une classe  une classe suprieure, c'est
s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et mme les satisfactions
moins importantes de la vanit bourgeoise exigent, en plus de certains
efforts matriels, des ides de tout repos, sans rien de subversif.

Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractre se refuse 
solliciter et  recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques
droits et devoirs, tiennent  prserver leur personnalit et renoncent 
recevoir des invits qui, se rencontrant par hasard  la porte de votre
maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une
pareille relation. Ces exemples sont particulirement frquents dans les
villes et dans les maisons de la bourgeoisie aise. Quant aux nouveaux
riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel
autre pays europen, il faut les excuser si, griss par leur ascension,
ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer  monter,
alors qu'ils ne font que s'infiltrer.

La sagesse rancunire de Louis XIV a russi  dompter la noblesse, en
assignant  son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre
compte, notre systme fodal a prpar le mme sort  notre bourgeoisie
montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en
change le sacrifice de ses ides. Le rsultat de cette imitation de la
manire de penser fodale a t plus complet qu'on n'aurait pu le croire
de prime abord: il manque  notre bourgeoisie ce lger mlang de
scepticisme qui convient si bien  la noblesse authentique, laquelle, se
sachant telle, ne craint ni les critiques ni les preuves. C'est
pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une
mfiance et une pompe qui sont trop exagres pour tre naturelles.

On peut attacher  ces faiblesses une importance morale plus ou moins
grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la
pupille d'une autre, elles la dmoralisent au point de vue politique.
C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul
pouvoir politique vritable: le fodalisme conservateur. Le peuple suit
l'autorit; celle-ci fut d'abord clricale et fodale; lorsqu'il s'en
dtourna, ce fut pour suivre l'autorit des agitateurs. Le socialisme
dispose des masses et poursuit des intrts, mais il lui manque une
conception spirituelle du monde. Le catholicisme organis place les
intrts confessionnels au-dessus des intrts politiques. Le fodalisme
seul possde une conception du monde, d'un caractre historique et
religieux, qui se concilie trs heureusement avec ses intrts
politiques et matriels. Il dispose du pouvoir excutif, il a partie
lie avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et
familiales et entrane dans son sillage la partie la plus puissante de
la bourgeoisie.

Le succs constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe.
Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complte, rapide,
absolue, la ralisation de l'tat populaire s'en trouverait
considrablement retarde. Et, d'un autre ct, il n'est pas un Allemand
qui, aimant son pays et son peuple, ne prfrerait mille fois supporter
la raction, mme aggrave, de 1815, plutt que d'admettre la moindre
diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle
que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les
fins suprmes de la nation, qui nous intressent ici, cette guerre
constitue une prparation, et non une dcision. Nous devons cependant
nous attendre  ce qu'elle se rpercute dans l'avenir par trois effets
plus ou moins lointains, dont l'un, le troisime, fera ici l'objet d'une
analyse et d'une discussion spciales.

En premier lieu: cette guerre constitue la premire preuve vraiment
collective du peuple allemand, dont les couches infrieures forment
aujourd'hui le noyau principal. Les armes combattantes du XIXe
sicle reprsentaient une petite fraction de la population, surtout de
la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse.
Aujourd'hui, on se trouve pour la premire fois en prsence du peuple
arm, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement
l'arme qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute me vivante du
pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journes d'aot qui l'ont
opre, quelque magnifique et immense que ft alors l'enthousiasme:
celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fte, au sens le plus lev
du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrire le voile qui
cachait l'avenir, cet enthousiasme se ft certainement calm, comme chez
les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide,
beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux,
moins lumineux, mais  l'abri de toute menace et de toute dception
future: ce sont le devoir et la responsabilit qui ont rsist
victorieusement  toutes les preuves. Aujourd'hui nous percevons
l'unit du double son: soucis et douleurs, d'un ct; espoir et
confiance, de l'autre. Cette communaut de vie et de souffrances
constitue un ciment plus puissant de la nationalit que les origines, la
langue, les moeurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression
pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divis, reste divis 
jamais. Jusqu'alors la couche infrieure tait une partie constitutive
de la nation et, il faut le dire, la plus grande;  partir
d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus
puissant, dans la mesure du moins o elle est consciente de sa
responsabilit. C'est en effet cette responsabilit du corps de la
nation qui dcide tout; si nous pouvons l'acqurir et la conserver, nous
sommes et restons une nation et un tat populaire; si nous sommes
incapable de l'acqurir, nous restons la classe subordonne dans une
association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indpendance,
de notre immaturit, de notre absence de sens politique, disparat ds
que nous avons saisi et retenu ceci: l'tat, et le pays sont _res
publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes
ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de
lui-mme, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer,
de sa famille et de son nom.

En deuxime lieu: la diminution du bien-tre europen, conscutive  la
guerre, le dplacement de la proprit et l'aggravation des charges que
la guerre aura occasionnes domineront partout l'ampleur et les forces
contributives de la classe moyenne suprieure. On aura beau imposer la
richesse jusqu'aux extrmes limites compatibles avec la forme actuelle
de la vie conomique, on russira sans doute  diminuer d'une faon
notable son total, mais non le nombre de riches, malgr le changement de
personnes qui peut rsulter d'appauvrissements occasionnels et de la
formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgr les difficults
d'exploitation passagres, verra son niveau s'lever, grce 
l'intervention du capitalisme et, vu la situation gnrale, ses charges
ne seront pas augmentes d'une manire excessive. La classe moyenne
infrieure et la classe ouvrire russiront, par la lutte pour les
salaires,  maintenir leurs conditions d'existence normales, malgr
l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire
d'une maison de rapport, le commerant moyen ne trouveront pas de
compensation: ils seront affaiblis, proltariss en partie, et les
couches infrieures de la classe ploutocratique ne seront pas
elles-mmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.

Cette classe moyenne, cependant, recle dans son sein des savants, des
publicistes, des bureaucrates d'un talent non ngligeable, et dans ces
dernires annes c'est elle qui fournissait  la vie conomique des
administrateurs suprieurs ayant reu une culture scientifique et
possdant le sens de la responsabilit commerciale. La dchance d'une
classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas
seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera
pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous
apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental,
le corps des reprsentants de notre travail intellectuel repose sur une
base trop troite.

Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre
organisation sociale o rgne encore l'usage primitif de confier les
responsabilits  des castes hrditaires, alors mme qu'elles sont
frappes d'puisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas
grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donn sa mesure, qui s'use
dans l'uniformit d'un travail mcanique et se trouve exclu du service
national et de l'essence mme de la nation. Nous avons l une vritable
leon des choses qui nous montre d'une faon irrfutable qu'un corps
vivant ne peut se renouveler et se recrer intrieurement que grce au
va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidit
inorganique doit cder la place au principe organique du mouvement et de
la croissance.

En troisime lieu: cette guerre porte un coup dcisif au principe de la
libert de la proprit individuelle et prpare les formes futures de
l'conomie collective, en montrant sur le fait que les affaires
conomiques ne sont pas chose prive, mais la chose de tous.

Jusqu' prsent, l'intervention de l'tat dans les intrts conomiques
privs tait minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les
limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le
commerce et sur les socits par actions prservaient contre les abus
les plus immdiats en matire de contrats; quelques monopoles taient
soustraits  l'industrie libre; des traits de commerce rglaient les
changes extrieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre
jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient 
contre-coeur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on
les considre au point de vue d'une conomie collective rationnelle.
Parmi les jugements ports sur notre conomie de guerre, qui a surgi
sans prparation, mais dont l'improvisation a t somme toute assez
heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur
l'excs d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec
impatience une prochaine dtente. Nous souffrons sans doute d'un excs
d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis  des rglementations
contradictoires, portant souvent sur des dtails sans importance aucune,
car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement
organisables avec la facult d'organisation proprement dite, et on croit
avoir tout fait, lorsqu'on a accumul rglements et prescriptions. Nous
croyons souvent possder l'aptitude  l'organisation, parce que nous
sommes tous passs par l'cole de la pense systmatique et schmatique;
mais, en ralit, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir
ce qui est dcisif, pour liminer ce qui n'est pas essentiel, pour
connatre les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spciaux et
une longue exprience. Nous aurions cependant srieusement besoin de
cette aptitude, car, malgr les mille sens que les pdants
sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de mthode, il est
certain que nous sommes en train d'oprer un changement de mthode dans
un sens qui, lui, n'admet aucune quivoque: jamais, en effet, nous ne
pourrons plus revenir en arrire, vers cette libert illimite de
l'conomie prive dont l'gosme naf veillera chez nos successeurs un
sentiment analogue  celui que nous prouvons au rcit des pratiques du
temps de Robert Macaire. Le troisime effet loign de la guerre, la
transformation de l'conomie conformment au principe: _l'conomie est
la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation
de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une aprs
l'autre les conditions et les consquences.

1. C'est la machine qui joue un rle dcisif dans la guerre mcanise;
la machine, c'est--dire les munitions et les moyens de transport. La
transformation de toute l'industrie d'un pays belligrant en industrie
de guerre est une condition indispensable. Dsormais, en parlant
d'armements, on n'entend pas seulement une rserve d'armes: l'armement,
c'est le pays tout entier, transform en un arsenal dans lequel tous
ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se
battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que
la terre produit, et, comme il est destin  dtruire et  tre dtruit,
son remplacement constitue le problme technique fondamental de la
guerre.

Le problme de l'armement devient ainsi un problme de travail et de
matriaux; et il est d'un srieux angoissant, lorsque le pays
belligrant est bloqu par ses ennemis.

Il importe donc  l'tat de savoir exactement ce qui se produit et se
consomme dans ses domaines, de connatre la manire dont tels et tels
produits sont obtenus, de possder l'inventaire des substances dont il
peut disposer. Il doit pntrer jusqu' la trame la plus interne de la
production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propritaire
foncier, dans les bureaux du commerant. Il dresse des plans de
mobilisation pour la campagne conomique, rpartit ouvriers et employs,
contrle les mthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage
de place, de forces, d'instruments de travail; il se proccupe de la
dpense de matires premires et de substances auxiliaires de provenance
trangre; il veille  ce que ces matires et substances soient
conomises ou remplaces dans la mesure du possible, que leur
rapprovisionnement soit assur, qu'il en existe toujours une rserve
suffisante et qu'elles soient rparties selon les besoins et les
ncessits. Un nouveau principe nat, celui de la protection des
matires premires, qui n'a rien de commun avec celui de la protection
de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la prfrence aux
matires premires de provenance intrieure, alors mme que cela ne
correspond pas aux calculs fonds sur les seuls intrts, alors mme que
le prix de revient de ces matires est plus lev: des conomies
ralises sur la fabrication, des subventions ventuelles combleront la
diffrence. L'lasticit des industries, et notamment leur facult
d'extension et la possibilit de leur transformation en cas de guerre,
doivent tre souvent vrifies et ralises  titre d'essai et
d'preuve. Lorsque les sacrifices exigs par ces expriences sont trop
grands, dpassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux
subventions et, en dernier lieu,  la cration d'industries d'tat.

Ainsi se trouve affect le principe de la libert conomique, d'aprs
lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crdit, de
fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite  son gr
de la quantit limite des instruments de travail et des moyens de
travail disponibles, de la main-d'oeuvre du pays, des matires premires
de provenance intrieure ou obtenues,  la suite d'changes, de pays
trangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne
tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont
dictes par ses intrts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se
prsente  un moment donn. Sans doute, capital, main-d'oeuvre, matires
premires ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes,
proprit collective; mais ils seront soumis  la protection collective.

2. Lorsque l'poque des grandes luttes politiques et conomiques sera
close, le nationalisme conomique devra cder la place  des conceptions
plus rationnelles. Il ne faut pas exagrer l'importance de ce progrs,
car la priode de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que
pourrait consister sa mission historico-conomique) apportera peut-tre
la preuve qu'on peut, grce  une intensification correspondante de la
technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir  ses habitants,
dans des conditions conomiques avantageuses, tous les produits
ncessaires ou simplement dsirables. S'il y avait dficit, on pourrait
le combler, en changeant les produits dont le pays a le monopole contre
ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les
monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures ngociations
entre tats, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures
auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrires
qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrires auront des
effets esthtiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une
digue au nivellement,  la standardisation mcaniste des biens de
consommation. Et de mme que le voyageur de jadis trouvait dans chaque
pays, dans chaque ville des fruits, des gteaux, des ustensiles, des
costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre
pays et nulle autre ville, de mme,  l'avenir, les produits de chaque
pays auront leur caractre local particulier, et nous ne serons plus
condamns  subir la monotonie de produits identiquement pareils dans
tous les pays et sous toutes les latitudes.

Un jour viendra, peut-tre, o nos descendants loigns envisageront le
retour au libre-change mondial avec plus de srnit que nous
n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous
devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que
soit sa dure, se fera sentir avec une force croissante et, mme en tant
qu'tat de transition, ne manquera pas de modifier profondment la
conception rgnante qui voit dans l'conomie une affaire prive.

Les causes du nationalisme conomique, dont nous voyons les dbuts, sont
videntes.

La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les dsirs et ne
compensera les sacrifices d'aucune des nations belligrantes. Aux
anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggraves
par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples
qui, dans cette terrible preuve o sont engages toutes leurs forces,
n'aient pas quelque chose  se reprocher rciproquement. Le nationalisme
renat non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout,
dans le domaine conomique. Chacun reproche  l'autre d'avoir labour
avec ses boeufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses
substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend
compte que la possession pure et simple, la force conomique brutale
auraient suffi, sans le recours  la guerre,  assurer, au bout de
quelques dizaines d'annes, la supriorit  celui qui la mritait.
Chacun se demande: comment des avantages aussi normes qu'on n'aurait
jamais pu les souponner ont-ils pu tre obtenus sur le terrain
conomique? Et chacun de rpondre: j'y ai contribu pour ma part. Chacun
prvoit que dans l'conomie isole il y aura plus d'une chose qu'il
faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer  plus d'un avantage du
commerce. Mais la guerre nous a habitus  deux choses: aux privations
et aux grands nombres, et l'on prfre perdre plutt que de vivre dans
la crainte des bnfices pouvant tre raliss par d'autres et
susceptibles d'tre pernicieux au point de vue politique. Alors mme que
la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes
de mauvaise foi trouveront toujours des prtextes  chicane. Chaque tat
restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques,
administratives, grce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations
de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On
n'aura mme pas besoin de recourir  ces mesures, car la haine de peuple
 peuple suffira largement  tout.

Nous sommes ainsi au seuil d'une poque o le nationalisme conomique,
sans peut-tre aboutir au trafic exclusivement intrieur, n'en connatra
pas moins une forte diminution des changes internationaux. La balance
du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance
infiniment suprieure  celle que, pour d'autres raisons de principe, on
lui attribuait  l'poque de l'ancien mercantilisme franais. On verra
natre une sorte de no-mercantilisme.

Il n'est pas de pays qui, s'il ne dtient pas des valeurs trangres,
productives de rente, soit  mme,  la longue, de payer ses
importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses
moyens fiduciaires suffit  peine  rgler ses comptes d'un trimestre.
L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le
croient, un dfi conomique, mais tout simplement un moyen de paiement
de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue
l'lment primaire et dcisif de l'activit conomique. Si, pour une
raison quelconque, l'exportation tait contrarie, alors que
l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau
normal, le pays serait oblig d'exporter ses valeurs et ses titres de
proprit, abandonnant ainsi peu  peu  des trangers la suprmatie
conomique. Ce serait pour lui la dcadence.

La rgle valable pour les dpenses faites en objets de consommation et
pour leur paiement s'applique galement au cas dont nous nous occupons:
je puis dterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation;
quant aux produits que je dois exporter en change,  titre de paiement,
c'est l'autre qui en dcide. Cet autre est libre de refuser les
marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui
dplat; il peut les dprcier, en leur opposant des barrires
douanires qui lsent le vendeur, dans la mesure toutefois o il ne
s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces
encore que les barrires douanires sont les barrires cres par la
chicane, par les obstacles de toutes sortes destins  entraver le
commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national
exalt qui fait prfrer, mme  un prix lev, les produits du pays 
ceux de l'tranger. Mais la dprciation des moyens de paiement signifie
le renchrissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit
gnralement de produits de premire importance et de premire
ncessit, le pays victime de ces manoeuvres se trouve plac dans une
situation qui l'oblige  produire moins conomiquement que les autres,
ce qui ne peut que diminuer davantage sa facult d'exportation.

C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons
diffrentes, l'intrt de l'conomie nationale se trouve de nouveau
concentr sur la balance commerciale. Guid par la tendance  s'enfermer
dans les limites de l'conomie intrieure, tendance qui lui a t
impose par les circonstances, le no-mercantilisme place au centre de
ses proccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais
l'importation.

Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun
ft libre d'acheter  l'tranger, pour importer dans son pays, tout ce
que bon lui semblait, on commence aujourd'hui  se rendre compte que
chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importes,
outre qu'elles servent  nourrir la main-d'oeuvre trangre, aux dpens
de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile
la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir
produire ce qui lui convient, ce qui lui parat utile et ncessaire, est
oblige de se conformer  des indications trangres, de travailler pour
payer des dettes. Dans le cas extrme, il peut arriver que des gens
riches importent des marchandises de luxe en quantit telle qu'il en
rsulte une vritable pnurie de substances alimentaires et de matires
premires, lorsque ce sont notamment ces substances et matires que
l'tranger, profitant de diffrences de changes, exige en paiement.

De toutes ces considrations no-mercantiles dcoule la ncessit
d'instituer,  ct de la protection agricole et industrielle,  ct de
la protection des matires premires dont nous avons parl plus haut,
une surveillance gnrale de l'importation, surveillance qui doit
s'tendre  toutes les marchandises non indispensables ou pouvant tre
remplaces,  tous les produits dont les succdans plus ou moins
approchs peuvent tre fabriqus dans le pays, mais surtout  tous les
articles de luxe.

Nous avons parl plus haut des avantages esthtiques de l'conomie
rduite  ses ressources intrieures. Nous devons maintenant,  propos
du contrle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvnient
esthtique qui sera particulirement sensible pendant la priode de
transition. Si dj de nos jours les produits de consommation
artificiels sont,  l'exception des produits techniques, d'une
fabrication dfectueuse et d'un got plus que douteux, et cela pour des
raisons que nous avons numres prcdemment, nous assisterons trs
vraisemblablement, dans un proche avenir,  la naissance d'une conomie
fonde sur la fabrication d'articles bon march, de produits succdans,
d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la navet et l'absence de
prtentions de l'conomie purement domestique. Mais ici encore nous
devons avoir confiance dans la bonne volont des hommes et dans le bon
sens national et esprer que, par une adaptation progressive, la
ncessit fera natre une vertu ayant une tonalit et une
caractristique nouvelles.

3. Aucun des effets loigns de la guerre, y compris les transformations
politiques, n'galera en importance le dplacement de fortunes qui se
sera effectu dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des
nations europennes. Nous avons dj parl des consquences sociales de
la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en prsence du
problme conomique de la formation de capitaux, formation que rendront
difficile et la naissance de toute une catgorie de rentiers d'tat, et
les pertes en main-d'oeuvre et en intelligences, et les obstacles
auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui
ne pourront que s'aggraver et crotre  l'intrieur de chaque tat.

La ncessit d'un effort de travail plus prolong et plus soutenu
apparatra avec vidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe
davantage et est plus dsirable, c'est l'augmentation du rendement dans
l'utilisation de la main-d'oeuvre, des matires premires, des
instruments de travail, des mthodes conomiques et des capitaux. Toutes
ces questions, y compris en partie la dernire, n'taient rsolues jadis
que conformment  l'intrt personnel de chacun et au principe de la
libre concurrence, et il devait en tre ainsi, tant que l'augmentation
du bien-tre dpassait les exigences et besoins possibles de chacun.
Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dpend plus que jamais de
l'quipement matriel et que le degr de cet quipement, abstraction
faite du bien-tre momentan, dpend,  son tour, de la concurrence
entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifeste au cours de la
guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont
acquis une importance politique dont la responsabilit incombe  l'tat.

L'intervention de l'tat devra se produire soit l o, grce  des
circonstances particulirement favorables, la libre concurrence n'a pas
encore ralis l'extrme tension des efforts, soit dans les cas o les
forces individuelles ne suffisent pas  transformer le cycle conomique,
soit enfin dans les cas o l'intrt momentan de l'individu se trouve
en opposition avec l'intrt permanent de la collectivit.

Il importe tout d'abord d'prouver, au point de vue de leur rendement
utile, les exploitations techniques et agricoles. Des tablissements
vieillis, gaspilleurs de forces, de matires et de travail, peuvent tre
moderniss ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils
devront tre ferms et abandonns. Les sources de production de forces
devront tre centralises. Des syndicats seront soumis au contrle:
s'ils servaient  entretenir artificiellement, au prjudice des
consommateurs, des industries parpilles, mal situes, mal
administres, on pourrait les obliger  leur retirer leur appui. On
pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation
conomique des matires premires et de toutes les rcuprations
possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations
perfectionnes, elles pourront tre groupes en associations.

Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises
individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande
efficacit, de l'ensemble des mthodes et usages qui sont entrs
profondment dans les habitudes du consommateur.

Qu'un cigare ou une pingle  cheveux augmente d'une partie ou plusieurs
fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est
l une chose indiffrente en elle-mme. Ce fait n'a pas d'importance,
mme lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas  la
satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les
marchandises de luxe, ce renchrissement est mme dsirable, en tant que
moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement,
au point de vue de l'intrt gnral, que des milliers de cerveaux et de
bras ne soient pas affects  cette besogne inutile qui consiste 
suivre les marchandises dans leur trajet,  perdre le temps  attendre,
 faire la rclame,  ranger,  voyager,  palabrer,  persuader. Il
importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas
accumuls improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins
de gros, de demi-gros et de dtail. On consommerait peut-tre moins de
tabac, si  chaque coin de rue deux employs insuffisamment occups
n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coteux,
dont le parquet pourrait tre recouvert tous les ans d'une nouvelle
couche d'argent reprsentant leur prix de location. On vendrait
peut-tre moins de savons et de papier  lettres, si l'acheteur devait
faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus
en dtail serait peut-tre plus fatigant, si telle boutiquire tait
oblige de visiter deux fois par an un dpt de gros, au lieu de
recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est
possible que des dames trouvent  redire, en constatant une diminution
sensible des nouveaux modles d'toffes qui taient autrefois lancs sur
le march en nombre illimit et dont une bonne moiti, refuse par le
public, devait tre vendue  bas prix, ce qui avait pour rsultat de
grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la
concurrence par la rclame, rige en systme et portant, somme toute,
sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une
compensation aux millions dpenss  cet effet dans une lgre
augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du mme
genre concernent les intrts particuliers, mais n'ont rien  voir avec
ceux de la collectivit.  celle-ci il importe avant tout de sauver et
d'pargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura
 dcider si des coopratives de producteurs, de marchands et de
consommateurs, si des ententes sur la limitation des modles, sur des
dpts collectifs, sur la normalisation du crdit, si la rationalisation
des centres du commerce de dtail, la fixation de la dure moyenne du
travail et des bnfices moyens ne seraient pas de nature  modifier les
mthodes et usages commerciaux du pays, de faon  rendre productives
des forces innombrables,  empcher la multiplication de dpts, la
perte et le renchrissement des marchandises.

Le droit que possde la collectivit de disposer des forces ouvrires du
pays peut tre tendu. Aujourd'hui, tout homme ais est libre de vivre
sans travailler, c'est--dire de se faire nourrir par la socit, en se
contentant tout simplement de payer les services qu'il reoit; il est
libre, sans possder aucun don ni titre spcial, d'embrasser telle
carrire librale et, sous le prtexte qu'il occupe une situation
sociale leve, il peut mener une vie oisive que ne justifie mme pas
son penchant  la mditation. Plus que cela: chacun est libre de
soustraire au pays autant de main-d'oeuvre qu'il juge convenable et,
pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans
que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et,
lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire  la
rserve de main-d'oeuvre du pays autant de travailleurs que bon lui
semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages
devront, eux aussi, tre examins de prs et subir des restrictions.

En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui rsultent
de la libre circulation des capitaux. On entend par l le droit que
chacun possde aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale 
l'intrieur ou  l'tranger, selon ses convenances. Il rsulte de ce
droit que particuliers, tablissements de crdit et socits
industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du
march du capital, de vendre et d'acheter  leur convenance des valeurs
intrieures ou trangres, sans autre contrle que celui d'une scurit
juge suffisante et d'un examen politique superficiel des relations
existant entre le pays auquel appartient le prteur et le pays tranger
emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles
au pays prteur, on ne songeait pas que le bnfice pouvant en rsulter
ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des
titres, et l'on ne voyait nul inconvnient  ce que le pays bnficiaire
de l'emprunt fondt avec le capital mis  sa disposition une industrie
susceptible d'enrichir ses ouvriers et employs, de favoriser ses
productions, au prjudice peut-tre du pays prteur. On tait, au
contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait  l'conomie
nationale rapportait un intrt lgrement suprieur  celui qu'il
aurait rapport, s'il avait t plac dans le pays mme.

En rflchissant bien aux conditions qui prsident  la formation de
nouveaux capitaux, on arrive  la conclusion que les placements ne
doivent pas tre subordonns  la seule considration du taux d'intrt.
Il faut galement tenir compte des besoins conomiques gnraux du pays,
besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce
niveau doit tre envisag d'une faon gnrale, car si on ne tenait
compte que de chaque cas en particulier, une banque de spculation
apparatrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant 
l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais tre une question de
taux d'intrt; mais, subordonne  des compensations politiques et
conomiques des plus srieuses, elle ne devrait tre autorise par les
autorits politiques que dans des cas exceptionnels.  la place de la
libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital
national.

4. Le dplacement des fortunes qui s'est produit  la suite de la
guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique.
Des revenus dont le total gale celui de l'pargne nationale doivent
tre fournis pour tre remis aux porteurs de rente qui, de leur ct,
contribuent  constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant
total de l'pargne passe entre les mains de l'tat qui lui assigne une
nouvelle rpartition.

Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus tre
obtenus par les moyens en vigueur jusqu' ce jour. Qu'on ait recours 
une confiscation partielle des fortunes,  des impts sur les
successions,  des monopoles,  des impts sur la rente, sur les
changes et la production, ou  tous ces moyens financiers  la fois, on
aboutira au mme rsultat: l'branlement du principe de la fortune
prive. La conviction se fait de plus en plus jour que l'tat n'est pas
le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on
lui a abandonn quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la
fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul
est juge. Si, de plus, l'tat, aprs avoir opr la confiscation
partielle des fortunes ou constitu des monopoles, devient le
propritaire et l'administrateur d'innombrables intrts particuliers
dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion  des institutions
mi-officielles ou d'un caractre conomique mixte, la dernire barrire
qui sparait l'conomie prive de la chose de l'tat se trouve
supprime; et de mme que toutes les activits matrielles, l'activit
conomique devient une fonction directe ou indirecte de l'tat.

Seules la dure et l'issue de la guerre dcideront des dlais dans
lesquels seront effectues les transformations que nous envisageons ici
et leur tendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne
doivent tre considres que comme des phnomnes prparatoires, car un
phnomne extrieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son
ampleur, peut bien agir comme facteur d'acclration, de prparation, de
dclanchement, mais est impuissant  transformer le coeur humain. Or, les
grands progrs de l'humanit rsultent surtout de changements
intrieurs, obissent aux mouvements des lois dernires. S'il est une
puissance soumise  la volont et ayant ses racines dans les profondeurs
les plus intimes de l'me humaine, c'est la connaissance.  supposer que
celle-ci soit,  son tour, une illusion, qu'au lieu de possder une
force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie
d'accompagnement, le mouvement existant de toute ternit, notre devoir
ne s'en trouve nullement modifi: nous devons, dans la simple
association harmonique, chercher la clart de la connaissance, avec la
mme libert et le mme sentiment de responsabilit que si notre voix
fournissait la note principale.

tant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves
qu'elles soient, seront autant de phnomnes prparatoires, leur
tendance  assurer  l'tat une prdominance crasante sur la volont
des individus ne pourra trouver sa ralisation que dans l'tat
populaire, car une pareille puissance, d'un ct, une pareille
subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un tat divis en
classes, mais sont seulement possibles dans un tat o c'est le peuple
lui-mme qui  la fois commande et obit. Ce serait commettre une
suprme injustice et assumer la plus formidable responsabilit que de
permettre,  la manire orientale,  des castes hrditaires de
s'arroger une puissance quasi-divine et de rclamer, au nom de la
divinit, des sacrifices jets en pture aux prtres.

Nous avons reconnu que l'tat populaire constitue pour l'Allemagne une
ncessit actuelle et inluctable. Nous avons analys les aptitudes
pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes ngatives.
Nous avons expos les suites immdiates de la guerre et ses suites
loignes, et nous avons constat que tout ce qui paraissait en repos
devenait mobile. Avant d'aborder la dernire partie de notre tche
politique,  savoir l'examen des dcisions et mesures propres 
contribuer  la ralisation du but, nous devons faire une rserve que
beaucoup trouveront singulire et qu'il nous sera cependant facile de
justifier: nous dirons notamment que, malgr son apparente simplicit,
cet examen, d'ordre purement pratique, n'a  nos yeux rien de dcisif.
Nous irons mme plus loin et nous essaierons de discuter, chemin
faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les
plus populaires et les plus fondamentaux.

Lorsque quelqu'un dsire planter une fort, il choisit une situation
saine et un sol appropri. Il adapte aux conditions locales les essences
 cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et
des cyprs. Il charge un personnel forestier comptent de protger les
arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les rserves et une
exploitation rgulire. Il abandonne le reste  la lumire et au soleil,
 la pluie et  la gele et, sans intervenir dans la lutte entre plantes
et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dme de
verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque
quelqu'un porte la responsabilit d'un certain nombre d'entreprises
conomiques, il s'appliquera  leur dblayer le terrain,  leur poser
des buts,  leur inculquer les principes qui lui paraissent importants,
conomie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive,
mais jamais il n'interviendra, sans ncessit urgente, dans les
ramifications de l'difice dont il a confi l'organisation  des
administrations comptentes.

 plusieurs reprises, nous avons parl de l'atmosphre de l'tat, en
l'opposant  ses institutions rigides. Cette atmosphre est faite
d'impulsions volontaires, de convictions, d'apprciations, d'attitudes
du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois primes
disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau
et que d'autres encore voient le jour pour la premire lois. Elle n'est
cependant pas produite elle-mme par les institutions qui le plus
souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de
croire que les institutions rpondent  une ncessit unique: une
entreprise, qui perd le chef qui l'a cre, peut, sous son successeur,
tre oriente dans des directions nouvelles; la tempte a abattu la
branche principale d'un arbre: la branche secondaire se dveloppe,
jusqu' devenir  son tour une branche principale; un tat vaincu dans
une guerre voit se dresser devant lui des tches nouvelles et surgir des
organismes nouveaux. La force vitale et le monde extrieur forment les
conditions ncessaires; le contenu de la conscience et la volont
exercent une action dcisive; quant  la structure et  la croissance,
elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais
conduisent toujours au but fix par le destin.

C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considre comme des phnomnes
primaires et dcisifs certaines formes de gouvernement prtendues
fondamentales: aristocratie et dmocratie, parlementarisme et
absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou
dmocrate, il me fait le mme effet que s'il me demandait si je suis
raliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne
puis lui opposer que le non, non! vdique. Une dmocratie radicale
peut se rvler comme un absolutisme dissimul ou une oligarchie
ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme
d'une domination effrne,  peine voile, de la multitude. Chacune de
ces catgories, rduite  sa forme la plus pure, devient totalement
absurde: jamais un individu ne peut possder la totalit de la
puissance,  moins d'tre infini; jamais le _demos_ ne saurait
gouverner, au sens propre du mot,  moins de cesser d'tre le _demos_.
Les institutions des tats civiliss, malgr les diffrences de noms et
de formes extrieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant  la
composition de leurs quilibres complexes; elles ne diffrent que par
l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une faon gnrale, que les
institutions mrissent,  mesure qu'elles s'loignent de leurs origines:
les rpubliques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant
librales.

Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour
que toutes les exigences de l'tat populaire en voie de formation soient
satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne
du droit crit, y compris le droit lectoral prussien. Si l'appel  la
responsabilit et  la libert qui inspire ce livre pouvait, repris et
intensifi par mille voix plus fortes que la ntre, pntrer jusqu'au
coeur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en
prouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous
les intrts matriels particuliers et qu'on verrait aussitt surgir,
indpendamment de toute gomtrie et arithmtique lectorales, les
hommes qui conviennent  la nouvelle situation, en mme temps que se
raliseraient les ides en rapport avec cette situation. Les partis,
s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont
aujourd'hui, c'est--dire des associations d'intrts faisant figurer
sur leur programme une excuse phrasologique, mais des oppositions
naturelles portant sur les modalits de ralisation d'un idal commun.

Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu
d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour
ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe.
Mais je l'ai dit sans hsitation, car je suis plein de confiance dans la
force juvnile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses
et de nouvelles preuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux
outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de
rparer quelques-uns des rcipients par trop uss, sans quoi trop de vin
s'vaporerait sans profit pour personne. Arrire donc, les spectres
redouts de la dmocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de
l'absolutisme!

L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la dmocratie, bien que
sous des formes fausses. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de
fouler aux pieds et d'craser tous ceux qui tombent sous son regard.
Mais ceux qui ne sont pas crass (et tous ne peuvent pas l'tre), le
dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai,
certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exerce par
une partie du peuple sur l'autre, et cette dmocratie partielle prsente
des gradations qui vont jusqu' la domination fodale ou ploutocratique
des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du
dynaste constitue dans une certaine mesure un troisime pouvoir, ayant
les apparences de l'indpendance. C'est seulement aux moments dcisifs
de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement
son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la
structure de l'tat moderne est tellement complique que ce troisime
pouvoir se trouve dans l'impossibilit d'exercer une activit durable,
alors mme qu'il serait l'incarnation permanente du gnie de
l'indpendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisime
politique qui tait celle de sa maison ou de l'glise ou d'un tat
tranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont t
inculqus par l'ducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une
partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement
dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son
ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrire
elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en ralit,
la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.

La dmocratie, comme principe pur, est galement impossible, sauf
pendant ces rares et courtes priodes de transition o une plbe, au
fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorit traditionnelle
a subi une clipse momentane. S'il existe en gnral des formes de
gouvernement fondes sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun tat civilis
de nos jours ne saurait se maintenir, mme pendant quelques mois,--ce
n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il
ne lui reste qu' remettre ses pouvoirs  d'autres, notamment  des
hommes de confiance, et, ce faisant, il cre un pouvoir oligarchique ou
absolutiste auquel il est oblig, bon gr mal gr, d'accorder les droits
les plus tendus sur lui-mme. Et alors surgissent ces nombreux
inconvnients qui apparaissent  nous autres Allemands comme
spcifiquement dmocratiques et nous inspirent la plus profonde
antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent
qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail
professionnel, les fatiguer par des contrles incomptents, les rvoquer
mal  propos, confier des emplois  des favoris incapables.

La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas  devenir effrne. On
assiste  de bruyantes campagnes lectorales, avec corruption des
lecteurs qu'on paie avec de l'argent acquis galement par la
corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats,
journalistes, spculateurs et gnraux se disputent le pouvoir et
l'argent. Peu nous importe que les mmes choses, sous d'autres noms,
puissent se produire galement dans les monarchies: renversement
incessant de ministres, dilettantisme, troubles apports  la continuit
gouvernementale, intrigues, servilit, bluff, corruption, camarilla,
prdominance militaire, justice de classe et autres vices du mme genre.
Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables
d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes
dmocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de
Sude, des villes hansatiques et de beaucoup d'administrations
communales allemandes russissent  les rprimer. Ces choses
reprsentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des
peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intresse, c'est
ceci: la dmocratie reprsente, elle aussi, non le gouvernement du
peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le
plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la
population pauvre par la population riche, de la population non
instruite par la population mi-instruite et se disant civilise.

Les diffrences, si profondes en apparence, qui existent entre les
diverses formes de gouvernement sont donc tout  fait superficielles. Si
leurs formules et leurs rites diffrent, leurs vertus et leurs vices se
ressemblent; elles peuvent tre bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles,
mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse
domine et une masse dominante.

Comme une nouvelle reprsentation acquiert plus de nettet et se grave
davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attache  un vocable
nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_  la forme de
gouvernement  laquelle doit prtendre l'tat populaire, que cette forme
prsente les apparences extrieures de la dmocratie ou celles de la
monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitt remarquer que, mme  la
lumire de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit
dcider, mais l'esprit populaire.

Cette notion signifie cependant, non l'tablissement d'un quilibre de
repos entre les masses dominantes et les masses domines, mais le
mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits
et des forces. Chaque membre de la nation doit tre appel  dominer et
 servir  la fois,  assumer simultanment ou tour  tour des
responsabilits et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit
se dgrader et se consumer. Tout homme dou d'aptitudes suffisantes a le
droit de prtendre  l'instruction et  un travail adapt  ses
aptitudes. Il doit rgner, non une galit de droits et de devoirs, mais
une galit d'accs aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non
sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni rgner, le peuple
n'en forme pas moins la source toujours renouvele o se recrutent ceux
qui gouvernent et qui rgnent,  l'exception de la monarchie enferme
dans l'isolement de son cadre hrditaire, bien que rien ne doive
s'opposer  ce qu'elle renouvelle sa race par le mlange de sang sain
emprunt au peuple. Des avantages hrditaires subsisteront toujours,
car manires de penser, expriences, culture et dons peuvent se
transmettre hrditairement. Mais, pour tre efficaces, ces avantages
auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un
appartienne  telle ou telle souche, pour qu'on soit autoris 
conclure qu'il possde soit des vertus et des dons, soit des vices et
des dfauts hrditaires. L'instruction et l'ducation du peuple
constitueront la tche la plus importante; le choix judicieux et le
dveloppement de tout don naturel seront  la base de tout le travail
social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'tat, sous
la rserve du libre dveloppement de leurs doctrines. Personne n'aura le
droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour
l'assujettissement d'individus ou de classes.

L'objection d'utopisme que nous sommes sr de voir nous opposer sur ce
point, ne peut jamais tre rfute dialectiquement. Celui qui est
habitu dans la vie  prendre et  raliser des dcisions soulevant des
critiques et donnant lieu  toutes sortes de prdictions, sait que
l'implacable impossible! a toujours t oppos  toute ide pleine de
promesses et d'espoirs. Plans chimriques, champ trop vaste,
grandiose, mais irralisable: tels sont les clichs des principales
objections striles qui ont touff plus d'une dcision. On peut donc se
demander sous la rserve de quel accueil il est permis de lancer dans le
monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut tre sous la rserve
d'un consentement gnral, car chacun ne donne son consentement qu' ce
qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit
familire, elle est fausse, car, si elle ne l'tait pas, elle serait
ralise depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi
que les qualifications mprisantes que nous avons cites plus haut ont
toujours exprim le salut que le monde adressait  tout ce qui est bon,
et ceux qui ont cherch  raliser quelque bien en savent quelque chose.
Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas
accueilli par ce salut est dpourvu de valeur.

Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai:
il y a des plans qui paraissent chimriques et qui le sont
effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque,  dfaut de preuves,
on possde la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise
dans quelques expriences la force de ne pas plier le genou au premier
cri d'alarme: utopie!

Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilit de fonder
un tat qui, tel un organisme vivant, attire  lui les forces les plus
nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tche de former
avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de gnies, de talents
et de caractres qui soit de nature  clipser les moissons
napoloniennes; d'un tat qui, malgr les diffrences de dons et de
devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, dcidant eux mmes
de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilit nous manquent,
nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes
formations humaines, se renouvelant elles-mmes d'une faon organique,
je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'arme prussienne.

Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre
accs dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne
nous appesantirons pas l-dessus. Ce qui nous intresse ici, c'est la
slection libre et indpendante qui s'y opre depuis le grade de
lieutenant jusqu' ceux d'officier d'tat-Major, de commandant de
rgiment et de gnral de brigade. Au-dessus de ces grades, la slection
s'effectue d'aprs des principes diffrents dont nous n'avons pas  nous
occuper. On connat le systme d'preuves et d'observations auxquelles
sont soumis les futurs officiers, ainsi que le systme qui prside 
leur formation acadmique, pratique et technique. Chacun se rend compte
que, grce  cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs
et les plus forts qui sont appels  assumer des responsabilits
dcisives, tandis que les inaptes sont limins et que les mdiocres
sont chargs de tches moyennes. Comme le principe fodal a dj pu
jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi
d'avance une unit morale et intellectuelle du futur corps d'officiers,
la slection ultrieure s'effectue indpendamment de toute considration
de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paratre,
dmocratique, mais non au sens dtourn du mot. Nous voulons dire par l
qu'au lieu d'tre fonde sur le principe de l'lection  la majorit des
voix, cette slection est organise de telle sorte qu'une catgorie de
suprieurs se complte et se renouvelle constamment, en appelant dans
son sein,  la suite d'un choix judicieux, des reprsentants d'une
catgorie de subalternes qui jouit des mmes privilges qu'elle; et, ce
qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors,
sans accorder le monopole  l'anciennet et sans limiter la concurrence
des dix mille candidats une fois admis. Mme sous les deux rois non
militaires, Frdric-Guillaume II et Frdric-Guillaume IV, l'esprit de
l'arme s'tait maintenu intact; le corps est si sain, la mthode si
parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors mme que la
cime de l'arbre est entame.

Avant de clore cette brve analyse critique de quelques principes
politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du
parlementarisme, car, malgr la dfaveur dont jouissent les
reprsentations nationales dans tous les tats, elles vont se trouver en
prsence de tches nouvelles et importantes.

Des runions d'tats qui, primitivement, n'avaient pour toute
attribution que le vote et la rpartition des impts, sont devenues,
par la substitution de la raison d'tre, des assembles lgislatives et,
dans les tats parlementaires, des assembles gouvernementales. De
l'poque o elles ne reprsentaient que des intrts locaux et
professionnels, elles ont conserv le mode d'lection, devenu absurde et
nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les
minorits, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une
fausse reprsentation et enlvent  l'acte lectoral toute
signification. L'activit des Parlements, telle qu'on se la reprsente,
se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfre le
pouvoir lgislatif, dans la mesure o il en dispose,  une assemble,
laquelle, dans le systme parlementaire, transfre,  son tour, le
pouvoir lgislatif  un ministre. Thoriquement, il existe entre le
pouvoir lgislatif et le pouvoir excutif une sparation nette; mais, en
ralit, il est difficile de les sparer, tant donn que, d'une faon
gnrale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matire de
lgislation, alors que la reprsentation nationale intervient
constamment dans les affaires de l'excutif par son vote et son
contrle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et
d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gter les projets de
lois et troubler l'administration.

Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons
dont une, d'ordre mcanique, saute aux yeux: ils assurent la publicit
et le contrle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain
accord extrieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est l
une fonction ncessaire, mais le mme effet pourrait tre obtenu par
d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la vritable raison de la
ncessit des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute
phrasologie thorique, nous observons leur mode d'activit pratique,
sur des exemples emprunts  des tats parlementaires.

La destination prsume des Parlements est de servir d'agences de
consultation: le peuple, reprsent en raccourci et comme dans une sorte
de rsum, s'occupe de ses affaires. En ralit, tel n'est jamais et
nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme
d'une image arithmtique plus ou moins exacte. Cette image arithmtique
d'intrts grossirement bauchs se condense en majorits et forme
ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les
propositions de lois rpondant  la volont et  l'intrt de la
majorit nationale du moment. Ceci encore est une fiction, tant donn
que, d'une faon gnrale, la part du peuple dans l'laboration de
propositions de lois est nulle; de nouvelles lections, conscutives 
une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifie, mais,
dans sa composition, la majorit du Parlement concide rarement avec
celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrtes, il est
encore permis de parler de majorit populaire.

Il existe donc une certaine image arithmtique, bien que le plus souvent
inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne
peut pas dire qu'elle dlibre et labore.

Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une
protestation, une critique, un expos de motifs ou une thorie, mais il
ne se propose nullement de convaincre les collgues. Il est considr
comme une dmonstration politique et est destin  agir sur le
gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les lecteurs. C'est
seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins,
la sincrit l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phnomne s'observe
dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne
dlibre, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter,
comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois
organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions.
Dans les pays de rgime parlementaire, il y a une commission principale
et permanente qui, sous le nom de cabinet, est charge des soins du
gouvernement. Dans les pays  constitution mi-parlementaire, les
commissions dlibrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, 
moins que les chefs de partis ne rglent les affaires dans des
entretiens personnels.

Le Parlement apparat ainsi, non comme la reprsentation solidaire et le
lieu des dlibrations du peuple, mais comme une Bourse des partis,
tant bien entendu qu'il s'agit, non de la dfense d'intrts personnels
et matriels, mais d'un compromis gnral entre des intrts diffrents
ou opposs, obtenu  la suite de pourparlers et de discussions, comme
lorsqu'on traite une affaire.

Ceux des reprsentants du peuple qui, abstraction faite de discours
d'occasion et de harangues lectorales, n'exercent aucune activit
dfinie dans les organisations intermdiaires, jouent un rle purement
statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se ddommagent en se
consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges
bnvoles, en s'intressant, par exemple,  des bureaux de rclamations
prives qui, pour des motifs dsintresss, mais non sans recours  la
pression, talonnent les autorits. Les vrais agents du peuple ou, plus
exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus
grand et l'autorit d'autant plus forte que les tches qui leur sont
imposes par l'organisme de l'tat engagent davantage leur
responsabilit.

Ce tableau, qui apparat bizarre  premire vue, se rvle cependant
comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus prs. Si l'on a le courage
de ne pas se dtourner des ralits donnes, on constate la prsence
d'lments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un
mal ncessaire qu'il est actuellement, en un organisme fcond et
susceptible de dveloppement. Arrtons-nous donc un instant encore  la
question du mal ncessaire.

Abstraction faite du principe idal de l'tat populaire, on peut
affirmer qu'une hirarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal
n'est pas autre chose), livre  ses propres forces, est incapable de
maintenir longtemps sa vitalit. La comparaison avec l'arme ne joue pas
dans ce cas, car si l'arme a une mission plus troite et plus constante
 remplir, elle dispose d'une rserve de forces responsables infiniment
plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidit; et elle
est, en outre, stimule par la concurrence des armes trangres par
lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activit
d'un gouvernement ne peut tre compare  celle d'un gouvernement
tranger que dans ses rsultats, et non dans les mesures qui les
prcdent et qui peuvent parfois aboutir  des rsultats diffrents.

Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume tait conue sur le
modle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller
personnellement son pays et se faire une ide de l'ensemble d'aprs les
chantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait
imposer aux organes de son gouvernement ses propres critres de jugement
et transmettre  ses successeurs les principes d'conomie,
d'incorruptibilit et d'exactitude dont il s'tait lui-mme inspir dans
sa carrire. De nos jours, un seul dpartement, comme celui de la
tlgraphie ou de l'hygine sociale, dpasse en importance et en tendue
tout l'ensemble de l'administration frdricienne. Un monarque dou,
qui voudrait tre au courant ne ft-ce que des plus importantes affaires
gouvernementales, risquerait d'tre dbord, cras par les faits, alors
mme qu'il se bornerait  exercer l'apparence seulement d'un contrle
efficace. Mais un gouvernement spcialis, dtach du reste de la
nation, alors mme qu'il ne s'teindrait pas, faute de renouvellement 
l'aide d'lments extrieurs, finirait par se transformer en un
mandarinat immobile, impuissant  faire face  un rgime conomique plus
ou moins dvelopp et  combattre l'opinion qui ne tarderait pas  se
dresser contre lui.

Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une
deuxime instance, jouissant de toute son indpendance. Pas plus que par
un individu, cette instance ne peut tre reprsente ni par un Snat, ni
par un Tribunal, qui n'ont pas la libert complte de leurs mouvements,
ni par des corporations qui, elles, sont proccupes avant tout par des
intrts professionnels, d'ordre matriel. Il y a des sicles, c'tait
l'glise qui formait cette instance indpendante; aujourd'hui, ce rle
ne peut tre rempli que par le peuple.

Mais ici se prsente une difficult d'un autre ordre. Une foule n'est
capable ni de gouverner, ni mme de dlibrer. D'elle on peut attendre,
non des rsolutions rflchies et raisonnables, mais des dcisions
impulsives et vagues. Mme le systme consistant  dsigner des hommes
de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme
communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'tat. Un pouvoir
central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance
locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'tat. Or, la foule
lectorale est incapable de discerner les qualits que doivent possder
les hommes politiques et les hommes d'tat chez ceux qui sollicitent
ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire
une ide sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est
prsent d'une manire intelligible et familire. Nous voil ramens au
paradoxe des systmes lectoraux qui, tout en ordonnant des lections
locales, provoquent des lections de parti. Nous reviendrons plus tard
sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs
atomiques qui prennent part  l'lection mane bien une reprsentation
nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrler et de
gouverner.

Le transfert des pouvoirs est un procd peu efficace. Il doit tre
remplac ou complt par un nouveau mode de dlgation, et notamment par
une dlgation dont les bnficiaires seraient les partis, lesquels, 
leur tour, dlgueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.

Le parti forme un ensemble reprsentant une partie dfinie du peuple,
une unit morale, intellectuelle et physique, une unit de vouloir. Il
est un peuple dans le peuple. Rgions, provinces, districts, villes
peuvent cristalliser certains de leurs intrts locaux communs et,  la
faveur de ces intrts, rejoindre indirectement la politique d'tat. Le
parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volont
centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les
intrts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti
est susceptible d'organisation, prsente une cohrence interne, est
capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnatre un
jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.

C'est ainsi que sans bruit, et indpendamment des constitutions crites,
s'est form cet organisme intermdiaire qui rend les peuples
gigantesques de notre poque capables de vouloir.

Cette fantaisie, ne spontanment, est saine et organique et ne se
trouve, par consquent, nullement en opposition avec l'tat populaire.
Aussi bien, en dsignant le mcanisme propre de la reprsentation
populaire dans des termes emprunts aux transactions financires telles
qu'elles s'effectuent  la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention
de marquer notre mpris pour ce mcanisme: nous voulions tout simplement
user d'une expression pigrammatique, destine  attirer l'attention sur
une ralit susceptible d'amlioration ultrieure.

En serrant cette ralit de plus prs, nous reconnaissons la vritable
signification des reprsentations populaires de notre temps, pour autant
qu'elles sont correctement comprises et normalement composes. L'image
arithmtique incomplte, mais plus ressemblante, des volonts
populaires, qui se reflte dans la composition d'un parti, indique dans
quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le
peuple. Il suffirait presque, lors de chaque priode lectorale,
d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des
voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose
son parti. Mais le bizarre et souvent peu rjouissant appareil
parlementaire est indispensable, en tant que moyen de slection et cole
de formation d'hommes d'tat et d'hommes politiques. C'est du moins ce
qu'il devrait tre.

Dans les pays  gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure
plus grande que chez nous, bien que mme dans ces pays-l on ne semble
pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y
est beaucoup plus prononc, ce qui ne va pas toujours sans grands
dommages, puisqu'il se manifeste par des changements frquents de
gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays
et apportant des troubles dans la marche des affaires. tant donn le
niveau intellectuel moyen de ces pays, la slection et la formation
donnent des rsultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un
sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent
meilleures.

En prsence de l'tat de choses que nous venons d'esquisser, il est
facile de saisir les raisons du peu de popularit, de la faible
substance, de l'insuffisante efficacit des Parlements allemands, et
plus particulirement du Parlement prussien. On redoute l'acte lectoral
local. Faire surgir une majorit absolue dans une circonscription qui
n'a pas toujours une forte exprience politique, cela suppose l'emploi
de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il
manque une voix pour parfaire la majorit, les dizaines de mille de
bulletins dposs dans les urnes restent sans effet, et une minorit
forte, d'un niveau intellectuel peut-tre trs lev, reste sans
reprsentation. Les avantages sont acquis aux localits en raison de
leur importance numrique. Les lecteurs locaux entendent souvent
raconter et promettre des choses qui n'ont rien  voir avec la pense
intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles
et les plus honntes qui s'accommodent de ces procds.

La vie des partis,  l'exception des partis agrarien et socialiste, est
mal organise et d'une faon mesquine.  ct des habitus de tables
d'hte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de
journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays
devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des
runions lectorales et autres, pour dlibrer sur le sort de l'tat;
les forces politiques les plus minentes du peuple devraient se trouver
en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret
et les critiques personnelles devraient cder la place  une
collaboration franche et intime.

S'asseoir sur des banquettes dans une salle  moiti vide, faire passer
des motions, couter des discours lectoraux et,  l'occasion,
intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intrt local qui intresse
l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le
monde, un bilan suffisant d'une anne de travail. On n'prouve pas un
grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler
dans les commissions, et en prsence de l'indiffrence et de la
lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette
scabreuse question:  quand la fin?

Dans les tats parlementaires, chaque reprsentant du peuple se voit
d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables.
Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a
abaiss, et non sans raison, le Reichstag, le jour o cette crature qui
lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est
souvent lui-mme condamn  s'puiser en critiques striles; il a
rarement trouv des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance
cratrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par
l'activit cratrice qu'on peut attirer  soi, gagner  sa cause les
esprits reprsentatifs du pays.  cela s'ajoute encore l'attitude
particulire du peuple allemand, qui n'aime pas l'loquence et la
propagande, qui ne se sent pas sr dans ses opinions politiques, qui se
dcourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la
tenir, mais qui possde une saine intuition des qualits humaines et
accorde plus d'estime  l'honnte travail du gouvernement qu'il a devant
ses yeux qu' la dialectique de ceux qui le critiquent.

Une profonde rforme du parlementarisme allemand s'impose, non
seulement en vue de la ralisation de l'tat populaire, mais aussi en
raison de la ncessit de donner  l'existence politique une base sre.

La premire mesure urgente consiste dans la suppression de l'lection
locale et dans son remplacement par un bon et sain systme
proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres
modifications des droits lectoraux dans tous les tats, y compris la
Prusse et le Mecklenburg.

La deuxime mesure consiste dans la constitution et l'organisation de
partis.

La troisime mesure, enfin, doit tendre  donner aux Parlements
allemands un contenu positif et la possibilit de se livrer  un travail
crateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de
dpenses. Nous ne postulons pas la ncessit absolue du systme
parlementaire qui, en lui-mme, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de
nos jours  l'Allemand moyen une froide horreur. Si les reprsentations
populaires modernes doivent servir de correctif  la hirarchie des
fonctionnaires et contribuer  la formation d'hommes d'tat et d'hommes
politiques, il est galement vrai que l'apprentissage ne doit pas
devenir pour l'lve une fin en soi, avec, en perspective, le faible
espoir d'obtenir un jour des succs critico-dialectiques et d'acqurir
l'influence gouvernementale tolre d'un chef de fraction. Ce serait
trop demander  la force de dsintressement de natures normales que de
s'attendre  ce que des hommes de talent et pleins d'activit, appels 
contrler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une
intervention active, d'une observation plus ou moins bien informe,
suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer
un tat d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un
pessimisme  outrance qui voit tout en noir et enlve au gouvernement,
systmatiquement blm et contrl, ce qui lui reste de joie de crer.
Mais, surtout, l'homme d'tat, lev dans une atmosphre et dans des
habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel,  savoir la
responsabilit de celui qui agit, invente et cre, mais seulement les
mthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas  mme de
juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-mme incapable de faire. Pour
tre un homme d'tat, il faut porter ou avoir port une responsabilit
de crateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra
jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs
et succombe au sentiment de son infaillibilit. La vocation n'attire
l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme  qui
elle convient et qui lui convient. Et voil que le cercle se referme de
nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour crer des hommes d'tat
vritables; ceux que nous possdons ne sont pas  mme de se frayer des
voies indpendantes et d'aspirer  des buts dfinitifs; l'imperfection
des services que rend le Parlement dtourne de lui les lutteurs capables
et aimant la responsabilit, la slection tarit et le cycle recommence.

Cet tat de choses ne peut avoir pour effet que d'loigner de plus en
plus de la politique le peuple reprsent dans cette organisation
partielle des volonts qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont  la
tte d'un parti avaient l'exprience des responsabilits, s'ils avaient
une connaissance parfaite des vnements intrieurs antcdents, des
mobiles et des obstacles, s'ils possdaient l'aptitude  discerner ce
qui est ralisable et dsirable, ce qui est chimrique et dangereux,
s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scne europenne,
il est certain que les dlibrations d'un parti ne se ressentiraient
pas de l'atmosphre cre par des jugements impulsifs et par la
politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en
outre, l'homme politique qui est  la tte d'un parti savait qu'il se
trouverait un jour appel  assumer de nouvelles responsabilits
actives, cela serait une garantie contre les troubles striles dont
souffre la politique d'tat, en mme temps que serait tabli le principe
de la responsabilit de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le
sens de la modration et de la politique raliste.  la faveur de cette
responsabilit, on verrait alors natre un bien indispensable et
inapprciable sur l'importance duquel nous aurons encore  revenir: un
ensemble de fins concrtes, se transmettant de gnration en gnration,
passes au crible de la rflexion,  la fois ralistes et idalistes, et
cela aussi bien dans le domaine de la politique intrieure que dans
celui de la politique extrieure. Cet ensemble de fins, remplaant la
phrasologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses
interprtations variant d'un jour  l'autre, apporterait  notre
activit politique ce qui lui manque le plus: la stabilit. Le manque de
stabilit, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent crer
des fins surgissant  l'improviste, le tout associ  une puissance
militaire des plus fortes,  une atmosphre fodale et  la docilit
d'un peuple confiant  l'extrme: tel est l'ensemble de conditions que
nos adversaires dsignent improprement sous le nom de militarisme. Il
n'est pas conforme  notre dignit d'organiser notre vie selon le dsir
de nos ennemis; mais il est conforme  la dignit humaine, au sens le
plus lev du mot, d'examiner chaque jugement, ft-ce mme le jugement
d'un ennemi, de le dpouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des
conclusions pratiques.

Nous n'avons pas besoin absolument du systme parlementaire que
redoutent tant les intresss du fodalisme, du capitalisme mobilier et
immobilier, les savants fonctionnariss, les politiciens qui ne se
sentent pas capables de rsister  l'preuve et la partie instruite du
peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons allgues
portent  faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du
systme, plutt que contre lui, car il exige des ministres de
coalition, ce qui implique des compromis constants et rend mme possible
la prdominance des vieux principes de gouvernement. Les changements
d'tats d'esprit et l'instabilit ministrielle prsenteraient mme en
Allemagne moins d'intensit qu'ailleurs, car nous avons un temprament
politique plus froid. La corruption et la politique personnelle,  en
juger d'aprs les expriences que nous offrent les administrations
communales, ne sont gure  craindre. Quant  la slection des hommes
d'tat et  leur niveau intellectuel moyen, nos esprances sous ce
rapport se trouveraient dpasses, si seulement il s'tablissait entre
la masse et ses lus la mme proportion qualitative que dans les autres
tats parlementaires. Ici il faut avant tout carter un argument
acadmique, devenu un lieu commun, d'aprs lequel la position
gographique peu sre de l'Allemagne exigerait une structure
gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est
prcisment ce pril rsultant de la position gographique de notre pays
qui rend ncessaires la plus grande mobilit et la plus grande
souplesse, la slection des forces la plus rigoureuse; c'est ce pril
encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude
 l'adaptation et  l'opportunisme momentan, car ce n'est pas en
faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux
difficults extrieures.

Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire
absolue, mais de Parlements et d'hommes d'tat levs dans le sentiment
de la ralit, de la responsabilit et du pouvoir: nous avons besoin de
partis ayant le got et l'habitude du travail rel, le sens de la
tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple
lev pour la politique et capable de trouver en lui-mme les lments,
les mobiles de ses dcisions et rsolutions. Les possibilits de
ralisation de ces _desiderata_ sont nombreuses et simples et ne
dpendent pas d'une loi crite. Le commencement le plus facile et en
mme temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait
 exiger que les ministres se composent en partie de membres du
Parlement. Le commencement, au contraire, qui parat le plus indiqu et
qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre
expdient universel: nomination de commissions ou de comits
parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables,
susceptibles d'touffer toute initiative et toute joie de cration chez
les fonctionnaires qui seraient obligs de passer leur temps  rendre
compte de chacun de leurs pas,  se justifier,  se dfendre contre des
projets et des rsolutions irralisables. On ne peut que plaindre les
esprits qui passent leur vie  se dsoler des erreurs des autres et ne
peuvent vaincre leur hsitation  mettre la main  la pte pour rparer
ces erreurs ou faire mieux.

Nous avons,  plusieurs reprises, anticip sur la dernire partie de nos
dductions qui devait fournir une synthse de notre vie politique future
et tablir la manire dont nous entendons les rapports entre cette vie
et ce que constitue l'essence mme de l'tat populaire. Pour bien
marquer que nous nous trouvons au coeur mme de la vie pratique, o nous
avons t amens insensiblement par des considrations abstraites et
plus leves et o nous nous attardons, non parce que nous considrons
cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparat comme
une confirmation rationnelle du passage et du rattachement  un avenir
nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons
dsormais de prfrence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car,
dans ce domaine, tout pas vers ce qui est dfinitif doit tre en mme
temps un pas vers ce qui est digne d'tre l'objet de nos aspirations
actuelles. C'est la condition mme de son efficacit. Or les principes
de la puissance et de la stabilit de l'tat se sont montrs, 
l'preuve, comme remplissant cette dernire condition.

En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'aprs le tableau
que nous offre toute vie individuelle et collective, l'tat, abandonn 
lui-mme, se trouve impuissant et dsarm et n'est protg que par son
gnie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine hrditaire
est constitu par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple,
dans sa position gographique. Ces ralits sont limites, comme est
limit le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une
fort, comme sont d'ailleurs galement limites les bases sur lesquelles
s'appuient les adversaires de tel tat donn. Mais ce qui est illimit,
c'est l'tendue de l'action, tendue que le pouvoir spirituel peut
accrotre presqu' l'infini.

Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions
physiques: il dcuple le rendement du sol, arrache  la terre ses
trsors, se rend matre des forces de la nature; il faonne les ctes,
modle la terre ferme, dirige  son gr le cours des eaux, gurit les
maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et
perfectionne des gnrations qui sont encore  natre. Il transforme les
masses en organismes dous de sens, de pense, de volont et de membres
actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois
genres de forces: deux extrieures, qui sont les forces de direction et
d'assaut, et la force de rsistance intrieure.

Lorsque deux organismes de force gale luttent entre eux, celui-l finit
par vaincre  la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilges,
droits intangibles forment une vgtation naissant de graines
insignifiantes, indsirables, mobiles. Le chne millnaire, que nulle
force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est n d'un fruit tomb
de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction  un tas
de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance  la fausse
direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse  l'tat
d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille dcide du sort de
dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent
les deux lments d'une force  laquelle rien ne rsiste. Mais chaque
instant rpand de nouveau des germes de choses imprissables, chaque
instant sme les graines de destines futures, et c'est la volont
oriente toujours dans la mme direction qui opre le choix entre les
graines qui doivent lever et celles qui sont appeles  rester striles.

Cependant le meilleur moyen d'craser, de dtruire toutes les graines,
bonnes et mauvaises, consiste  tourner sans fin dans tous les sens sur
le mme terrain,  remuer sans cesse la terre,  y planter sans choix
tantt tel fruit, tantt tel autre. Un grand homme d'action est un
semeur infatigable, qui abandonne  d'autres le bnfice de la moisson.
Celui qui pense aujourd'hui  ce qui sera une ralit, et une ralit
efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit
conformment  l'ide qu'il a de cette ralit, celui-l cre librement
et sans entraves; on le raille, mais il mprise raillerie et obstacles;
il sera plus tard mal compris et on ne lui tmoignera aucune
reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et pouss
par une ncessit purement intrieure. La cration la plus relle est
celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantmes
nbuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une
ralit visible et palpable. Pntrer intuitivement la ralit et lui
insuffler une me; rendre les rves concrets, grce  un effort de
volont, et les rattacher  la terre: c'est en cela que consiste le
mystre de la cration.

C'est touffer toute forte cration que de limiter son horizon au jour
qui passe. Celui qui recherche des succs rapides et faciles, qui veut
se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se
donner l'illusion de crer et de vivre des moments historiques; celui
qui, au lieu de creuser et de planter, gote tous les jours aux fruits
mrissants; celui que tout vnement nouveau met en mauvaise humeur,
parce que, au lieu de s'attacher  rechercher ce qu'il a de bon, il n'y
voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui
s'acquitte pniblement de ses tches journalires, qui fuit les
rsistances et, au lieu de crer, se contente d'excuter: celui-l peut,
dans le cas le plus favorable, dfendre une position et retarder un
croulement, mais il est incapable de crer de la vie, de contribuer au
dveloppement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt,
lorsqu'il est rduit uniquement  la dfensive. Insouciance, au sens le
plus lev du mot, dtachement de tout dsir personnel, indpendance de
toute pression extrieure, surabondance de forces s'exprimant dans
l'humour et la souverainet spirituelle, libre disposition du temps
qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de comptition: telles sont
les conditions de la force de direction politique  longue porte.

Dans la structure de nos tats, qui donc incarne cette force? Des
lignes hrditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement
des Csar et des Charles, des Frdric et des Bonaparte, ne suffisent
pas  lever une dynastie  la hauteur de la tche qui lui incombe. La
continuit de la politique dynastique est en grande partie fonction de
la ncessit o se trouve la dynastie de dfendre sa propre permanence;
elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent
dans les relations de familles et d'amiti; ainsi que l'a dit Bismarck,
elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations
d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous
attendre  une stabilit politique de la part de nos Parlements
irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activit aux
tches journalires,  la critique et  la confection de lois, ne
prsentent aucune cohsion interne, sont morcels en fractions hostiles
qui, de leur ct, dploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant
jusqu' l'identit et  l'ombre desquels s'laborent les intrts du
jour, les intrts conomiques dont on leur a confi la dfense.

Restent les ministres, avec leur art de manoeuvrer. Ce qui leur assure
une certaine stabilit traditionnelle, c'est la conformit de leurs
convictions politiques aux ides ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent
devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel,
que grce  leur parfaite adaptation  cette atmosphre
fodalo-professorale dont nous avons parl plus haut. Si leur pass est
teint de libralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher
l'occasion de se mettre en rgle avec les ides rgnantes, sans quoi il
leur serait impossible de se maintenir, ne ft-ce que pendant quelques
semaines, dans une atmosphre hostile.

Mais cette conformit aux ides politiques rgnantes ne suffit pas 
leur assurer pendant un temps assez long la force de direction
intrieure et extrieure; et toutes les autres conditions requises  cet
effet sont d'ordre ngatif. Portez la dure moyenne d'un ministre de
cinq  dix annes: elle sera  la fois trop longue et trop courte. Trop
longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'tat
toutes ses propres ides essentielles, finit souvent par s'enfoncer et
s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il
s'agit de concevoir des projets  longue porte, s'tendant sur une
gnration entire. Quel crateur se contenterait de commencements qu'un
successeur, approuv par des camarades, carterait avec un sourire
ddaigneux ou bien s'approprierait, aprs les avoir modifis jusqu' les
rendre mconnaissables? Et si la ralisation de ses ides exigeait des
sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonn par une
politique au jour le jour contre laquelle il doit se dfendre de trois
ou quatre cts  la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas,
l'opinion publique et peut-tre mme l'tranger  droite ou  gauche. Ce
serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'chapper, et ce
serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait
faire quelques pas vers l'Absolu. L'activit est encore entrave par le
manque de temps: la moiti de l'anne est absorbe par les travaux
parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de
matriaux, par les ngociations et les pactisations avec les commissions
et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au srieux
son rle de critique, qui n'est pas habitu aux conditions du travail
crateur et remplace une volont suivie et cohrente par des impulsions
saccades dont le rejet mcontente et dont l'acceptation n'engage 
rien.

Il manque  notre vie politique l'organe qui assure la force de
direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant
que nos buts seront rgls d'aprs les convenances du jour et non
d'aprs celles de gnrations et de sicles, nous resterons toujours, 
rendement gal, infrieurs  nos concurrents qui voient plus loin et
agissent avec plus de constance et de suite, et il apparatra  la
longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la
concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de
notre politique extrieure, malgr la dpense norme de travail et de
moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La
mfiance inoue et incomprhensible que les trangers nous ont tmoigne
pendant des dizaines d'annes,  nous qui croyions tre srs de notre
humeur calme et pacifique, de notre loyaut, du caractre inoffensif de
nos actes, est une des consquences de notre attitude hsitante, donc
incomprhensible et suspecte. Des tats o rgne le parlementarisme le
plus effrn, aux dcisions brusques en apparence, aux changements de
gouvernements incessants, nous ont dpass par la constance et l'esprit
de suite de leurs rsolutions, et cela malgr l'incohrence apparente de
leur volont. C'est que la direction, mme unilatrale, mme bizarre,
mme fanatique, est couronne de succs, lorsqu'elle est constante.

Il n'est pas d'organe officiel,--hauts emplois, commissions, Snats,
Parlements,--qui soit  la longue capable d'imprimer une direction 
l'tat; la dynastie elle-mme ne peut y suffire. La plus incapable sous
ce rapport est la classe des savants fonctionnariss qui n'existerait
pas, si ses membres taient ns pour l'action, et non pour la
mditation. Le peuple seul est  mme de donner la direction, le peuple,
non en tant que plbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en
tant que giron de l'esprit dans lequel les poques successives puisent
leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de
rflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis reprsents par
leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes
d'tat et leurs penseurs.

Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette ide l'tat lamentable et
misrable de nos partis actuels. Tant que les partis taient des
organisations utilitaires ayant pour but d'lever ou d'abaisser les
droits de douane, le taux des impts ou le niveau des salaires, la
consommation ou l'abolition de certains privilges, la protection ou
l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils
n'taient que des associations utilitaires affichant des principes
phrasologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se
composant, d'une part, de gens intresss et de bailleurs de fonds et,
d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses;
tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le
conflit d'intrts reprsent par la confection de lois et tant que la
carrire politique n'tait envisage que comme l'art de dompter les
runions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant
que le peuple, priv de toute responsabilit, abandonnait la direction
de son histoire  une caste gouvernementale qui mconnaissait la
communaut et l'unit de ses fins suprmes et se grisait par la lutte
des intrts intrieurs: tant que, disons-nous, cet tat de choses avait
dur, l'tat populaire tait impossible, toute expression objective de
la volont collective tait illusoire, la vie politique de la nation ne
pouvait pas dpasser le niveau d'un comice agricole ou d'une socit de
tir. La guerre,  ses dbuts, a montr qu'une vie plus leve est
possible; et les difficults qui approchent montreront que cette vie
peut durer.

Ces difficults, qui m'effrayaient et me proccupaient, je les ai,
depuis des annes, appeles et repousses  la fois. Mais ma voix se
perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs.  partir
d'aujourd'hui et  jamais, il nous apparat nettement que, malgr nos
divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes,
qu'une seule maison et que c'est  nous-mmes, et non  d'autres,
qu'incombe le soin de protger nos biens et notre sang. Jamais plus nous
ne devrons accorder  l'intrt et au gain la premire place,  la
nation et  l'tat la deuxime et penser  Dieu en troisime lieu
seulement; jamais plus notre sort ne devra tre entre les mains de
gouvernants hrditaires professionnels, ni notre maison administre par
des philistins de brasserie. S'il en tait autrement, nous serions mrs
pour une nouvelle migrations de peuples. La difficult, la ncessit:
tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens
politique, nous doter d'un tat populaire, soumis au rgne de l'esprit.

Cet avertissement s'applique plus particulirement au parti et indique
le sens dans lequel il doit tre rform. Les sages et les forts,
enchans  leurs travaux, ne pensaient jusqu' prsent qu' acqurir
puissance et richesse ou se laissaient absorber entirement par la
cration intellectuelle et par la mditation. Quant  l'tat, ils le
considraient comme une institution trangre dont on doit abandonner
l'administration  des professionnels, comme on le fait d'une usine 
gaz, d'une glise ou d'un thtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de
jeter un coup d'oeil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgr
la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur
train, ils secouaient la tte et se remettaient  leurs travaux. Ces
hommes vont enfin se sentir la volont d'intervenir et d'assumer des
responsabilits, non avec l'ambition, facile  satisfaire, du lion de
brasserie, mais avec la ferme dcision d'agir. Ils jetteront dans la
balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possdent et pourront ainsi
comparer leur propre valeur  celle des habitus d'auberges qui passent
pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique
cessera d'tre un jeu d'intrts et un instrument de compromis, pour
devenir une organisation incarnant la volont de l'tat populaire.

Une suffisance superficielle prtend que l'Allemagne prsente une trop
grande varit d'opinions et de volonts, pour qu'une direction unique
puisse se dgager toute seule de cet ensemble compliqu de forces; d'o
la conclusion que nous avons besoin d'tre instruits et guids par une
sagesse patriarcale, hrditaire. Jamais une surabondance de varits et
de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les
directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la
croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut
tre obtenue avec des composantes en nombre illimit, et elle sera
d'autant plus fixe et stable que les lments varis qui entrent dans sa
composition y seront plus solidement incorpors. Seule est instable et
incertaine la force qui cherche elle-mme son orientation, au gr des
influences du jour. Le plerin qui, du matin au soir, suit la direction
de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les
entraves intrieures ont t vaincues par l'organisation, n'a plus la
force de choisir et de fixer lui mme sa direction, son orientation dans
le monde, d'aprs des raisons internes, il peut considrer que son
histoire est close et il ne mrite plus qu'un sort: devenir l'instrument
d'une volont trangre. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant
de la volont d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique
qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule,
mais  la synthse consciente qui runit et spiritualise toutes les
forces du corps collectif. Ce qui dtermine ma volont et mes actes, ce
ne sont ni une lassitude momentane, ni une sensation de faim, ni la
force de gravit de mes membres: c'est le noyau mme de mon tre,
spiritualis au contact de mon me et qui doit d'ailleurs  tous mes
membres aide et protection.

L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous
avons t incapables de dvelopper au dehors et en dedans l'hritage que
nous avons reu de Bismarck: un tat autoritaire, rigide, articul 
l'ancienne manire, fond sur la force militaire, arbitre de l'Europe.
Nous avons permis  des alliances tolres, et mme encourages par
nous, d'arracher  cet tat l'hgmonie. Nous avons t absents dans
toutes les parties du monde o se passaient des vnements importants.
L'absence de plan dont nous souffrions et  laquelle personne ne
croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous
ont rendu suspects. Le corps de notre tat a t envahi par la graisse
qui lui venait du dveloppement trop exclusif de la technique et des
finances et que la guerre est en train de faire fondre.

Plus graves encore taient les consquences qui dcoulaient de l'absence
d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'tre des guides.
Toute action et toute transaction devaient chouer, toute rsolution
aboutir  un compromis. Aucune des innombrables ides mises en avant ne
pouvait acqurir une importance objective, les problmes taient biffs
et carts avec un hochement de tte. Ce pays, dont les racines taient
tellement saines qu'il commenait  ignorer les situations ambigus et
quivoques, prouva de nouveau le sentiment de la perplexit. Les soucis
personnels et les difficults inhrentes aux situations et obligations
personnelles usaient les forces vives du peuple. La rpartition des
responsabilits avait commenc sans discernement et a fini par des
dceptions. Se laisser entraner par une forte volont et une audacieuse
fantaisie, tait considr comme le trait d'une poque romantique
dpasse; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant
historiques, la proccupation des matriaux personnels  fournir au
futur historiographe et l'loquence monumentale ont pris la place du
travail organique et taient en rapport avec les architectures
emphatiques que les hommes avides de gains matriels rpandaient autour
d'eux  profusion.

La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte
pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne
peuvent tre fournies ni par une famille, ni par une caste. La
concurrence exige que la collectivit, si elle veut enrichir son esprit
et fortifier sa volont, fasse appel  toutes les forces humaines
disponibles. La force de direction se dgage de l'ensemble des ides qui
flottent dans l'air; la force d'assaut se dgage de toutes les
gnialits humaines disponibles et accessibles. Rduire la source de ces
deux forces  un cercle limit de quelques centaines ou milliers de
personnes, c'est se condamner volontairement  l'appauvrissement de
l'esprit et de la volont, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque
des voisins peuvent lui opposer des ressources constitues par
l'ensemble de la nation. Un peuple compos de millions d'mes a
l'obligation mtaphysique de manifester  chaque instant et dans chaque
domaine une volont forte et de provoquer le plus grand nombre possible
de dons suprieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont
dtournes de leur destination par la passion du gain, par la technique
ou par le dsoeuvrement, ou encore si on ne russit pas  les dcouvrir,
soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la
responsabilit qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces
mfaits signe lui-mme sa sentence de mort.

Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle
apparat d'ores et dj comme rsultant de la slection autonome portant
sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volont, nous allons
caractriser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se
rvle dans la vie politique.

Au cours de l'avant-dernier sicle, le gouvernement tait considr
comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus lev,
c'est--dire le pouvoir royal, suffisait  assurer l'initiative,
l'invention, les dcisions cratrices. Le gouvernement de cabinet tait
l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet tat de choses. Ce
qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait  assurer la marche
des affaires, c'tait la trs grande habitude d'administration
patriarcale dont nous avons un modle dans l'exploitation d'un domaine
rural.

L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien mtier
manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mcaniste, du mot. Il
est plac sous l'autorit des dcisions ayant force de loi et est
protg par une sollicitude paternelle. Il a pour caractristique la
tradition.

Les normes et les buts sont poss une fois pour toutes; les conditions
locales et humaines restent constantes. Aucun problme n'est nouveau.
N'importe quelle solution peut tre apprise. Mme de ce qui arrive
rarement on peut avoir raison, grce  l'exprience, d'o le respect et
l'estime qu'on accorde  l'ge. Le vieillard est rflchi et pondr et
se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'exprience et doit tre
tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont
dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion
 celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle
traditionnel et troit de leurs attributions, et jamais il ne leur
viendrait  l'esprit qu'il puisse y avoir des dcisions venant d'une
source extrieure et nouvelle.

La vie reprsente un cercle dans lequel les vnements se rptent et se
reproduisent, toujours les mmes: naissance et mort, semailles et
moisson, bien-tre et privations, incendies et scheresse, guerres et
pidmies, crimes et chtiments. Une nouvelle construction, une visite
princire, l'arrive d'une mnagerie, un procs de sorcellerie ou un
voyage: tels sont les quelques rares et grands vnements qui viennent
rompre l'uniformit de cette vie. Procs, attroupements, rquisition de
soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus frquentes. On
sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est
pas press par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est
incorruptible, tient les yeux ouverts et possde de l'exprience. Les
vnements uniques n'ont pour auteurs ni les administrs ni les
administrateurs: les dcisions concernant la guerre et la paix, la
conqute et la rforme, l'glise, la justice et les impts, la
construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, 
moins que ce ne soit du ciel.

Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont:
l'autorit personnelle, la conscience de la dignit, la fidlit et
l'exprience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille,
ides et pratiques traditionnelles. Ce sont l les caractristiques de
la vieille noblesse foncire. Invention, imagination, force cratrice,
tendance  l'expansion: autant de choses trangres et mme opposes 
ce cercle d'ides; choses subversives qui poussent  la rvolte,  la
recherche de ce qui est nouveau,  la dangereuse ascension. Nous
connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de
Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonne  la campagne, se
consume et consume son entourage.

Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mcanisation, tout
travail se transforme en lutte et en pense. La technique, les changes,
la concurrence prennent une allure prcipite. Ce qui tait bon hier,
est aujourd'hui prim. Ce qui parat impossible aujourd'hui, sera
ralit demain et oubli aprs-demain. L'exprience ne signifie plus
rien; elle est mme dangereuse, car elle pousse  l'imitation de modles
pr-existants. Toute situation est nouvelle, toute rsolution est sans
prcdent, l'action s'tend du prsent  L'avenir. La victoire n'est pas
 celui qui regarde en arrire, mais  celui qui regarde en avant. Dans
la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont dtermins par l'ennemi,
la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparat pour faire place 
l'intuition.

Le sens et la signification de l'ouragan napolonien rsident en ce que
la pense mcanise, hostile  l'exprience, s'est pour la premire fois
chappe des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique,
non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et
de conception qui s'tait dj depuis longtemps spare de la tradition,
mais de tous les organes auxiliaires et subordonns, techniques,
financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe
traditionnelle s'est croule, et le monde n'a retrouv sa stabilit
qu'aprs s'tre assimil les nouvelles mthodes de pense et d'action,
du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les allis se
sont trouvs immobiliss pendant des mois devant le Rhin, parce que,
d'aprs un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une
ligne de sparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre
des forces.

Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force
active de la politique moderne est constitue par les aptitudes qui
caractrisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le
conqurant. Ce qui est propre  tous ces hommes, c'est la facult de se
reprsenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en
communication avec le monde organique et d'en subir l'influence
profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des
mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre
esprit. Ce qui caractrise leur mode d'action, c'est l'imagination
raliste, c'est la force de dcision, c'est l'audace et ce mlange de
scepticisme et d'optimisme qui apparat absurde et antipathique aux
natures simples et qui a valu l'impopularit toute leur vie durant aux
matres de la politique.

Il ne faut pas s'tonner de ce que la langue allemande ne possde pas de
mot pour dsigner la synthse, l'ensemble de ces forces. Je choisis
l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne
signification du mot affaire (_Geschft_) qui vient du mot crer
(_Schaffen_).

La caste de la noblesse foncire qui, devant ses mandants, ses partisans
et ses imitateurs, porte la responsabilit du gouvernement en Prusse,
possde aujourd'hui, comme au temps de Frdric, la matrise
incomparable dans l'art de gouverner selon la mthode traditionnelle, et
cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'tat.
Intgrit et idalisme, quit et distinction, fidlit au devoir et
loyaut, courage et virilit font aujourd'hui, comme autrefois, de cette
classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous
savons du pass et du prsent, nous ne retrouvons pas le pareil de
l'officier subalterne prussien. Grce  ses qualits, le sous-prfet
prussien a fait d'une fonction thoriquement superflue une institution
d'tat de la plus haute importance, presque indispensable.

Parmi les belles qualits de cette partie de la noblesse, dans laquelle
se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement 
diriger une administration, mais aussi  la rendre efficace et moderne,
 l'aide de toutes les mthodes scientifiques et techniques, mme celles
d'origine trangre, et cela au prix d'un grand effort que ncessite la
lutte contre l'aversion naturelle  l'gard de tout ce qui est nouveau.
Mais, trangers  l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent  ce
rsultat que lentement, aprs une longue accoutumance et une longue
familiarisation.

Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce
qui n'a pas encore exist, est inaccessible  l'esprit du fonctionnaire
prussien. Rsoudre sous sa propre responsabilit, sans prjug ni
parti-pris, une situation embrouille, embarrassante, crer des choses
et des situations nouvelles, hter celles qui sont en voie de formation,
tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici  un
obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dpendance tellement
troite du conservatisme politique et subissent son influence  un point
tel que le choix des solutions, en prsence d'une situation donne, s'en
trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre
sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la
situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais ngociateur et
mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'oeil qui porte loin et
perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration  l'illimit sans
laquelle le champ de ce qui est ralisable se trouve rtrci et rduit
aux seules possibilits terre--terre. Ce n'est pas par un simple
hasard que, depuis la mort de Frdric, la Prusse n'a pas produit
d'hommes d'tats europens,  l'exception d'un seul, qui n'tait
d'ailleurs pas d'une noblesse pure.

On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit
d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations
existantes de l'arme, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont
montres, dans leur structure et leur fonctionnement,  la hauteur de
toutes les exigences. Mais tout ce qui a d tre cr et improvis,
comme n'ayant pas t prvu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois cr et
improvis, a rsist  l'preuve, n'a pas t l'oeuvre de l'tat.

Revenons  la question de la force d'assaut. La slection portant sur
les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons
besoin de porter notre slection sur les aptitudes politiques absolues,
en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens
moderne du mot. La classe qui, jusqu' prsent, tait seule charge de
responsabilit politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se
compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq
millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'tre la
plus apte  remplir les tches qui dpassent les limites du domaine
purement administratif.

L'objection que l'appel  des reprsentants d'autres classes de la
nation n'a pas donn les rsultats voulus est sans valeur, car tant que
rgnera l'atmosphre dont nous avons parl, il y aura, non pas une seule
raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent
au-dessous de leur tche: gnralement il entrera dans la carrire
administrative, parce qu'il n'aura pas russi dans une carrire
antrieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collgues, il
cherchera  leur ressembler autant que possible et  se comporter comme
eux; le tour souvent mercantile de la manire de penser de ces nouveaux
arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en
vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans
l'obligation de faire des concessions qui, tout en tant indispensables,
dans les limites de leur nouvelle carrire, n'en sont pas moins de
nature  diminuer leurs chances de russite.

Dans les principaux tats occidentaux, grce  la longue pratique du
parlementarisme, sont nes des mthodes de slection qui agissent d'une
faon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la lgislation
et presque  l'insu des nations qui considrent les rsultats de cette
slection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et
pourquoi ils se produisent. De ces mthodes, qui ont toujours chapp 
notre tude scientifique, parce que le problme de la slection n'a
jamais t pris au srieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il
nous suffise de dire que toutes ces mthodes ont leurs racines dans la
vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et
l'ducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France
sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amrique sur une
base ploutocrato-dmagogique. La mthode anglaise est difficile 
imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est dj, pour ainsi
dire, reconnu par ses camarades de collge comme possdant une
supriorit physique et intellectuelle; il est ensuite remarqu par un
ministre qui, sans tenir compte de la filire hirarchique, fait de lui
son secrtaire ou auxiliaire, le fait passer  travers les cribles de
plus en plus fins de l'lection parlementaire, de la pratique
parlementaire, le charge  titre d'essai et d'preuve, de
responsabilits de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a
rsist victorieusement  toutes ces preuves, son exprience, sa
connaissance des hommes et de la socit, son influence et son poste. On
prtend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit
pas dcouvert et qui, une fois dcouvert, reste inutilis.

La France, lorsqu'elle est entre dans l'arne de l'histoire
contemporaine, tait un tat meurtri, branlant sur ses bases, tellement
faible et dprim que son ambassadeur faisait appel  la chevalerie de
l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grce  son habilet
politique, la France a, dans l'espace de quarante annes, pendant que
l'Allemagne perdait son hgmonie, rtabli sa force dfensive, conquis
trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe
qui, contrairement  deux de nos alliances  nous, ont victorieusement
support l'preuve de la guerre. Un pays, qui tait oblig de faire
venir de l'tranger ses financiers et ses employs d'industrie, parce
qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu,
grce  une slection approprie, satisfaire  son norme besoin et  sa
non moins norme consommation d'hommes d'tat et mme s'assurer des
rserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problme
d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire
d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer
 plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il tait impossible de
trouver un successeur.

Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la
population, de l'tat de l'instruction, de la force de production, du
niveau de culture et des conditions favorables au dveloppement de
talents, on trouve, avec un trs grand degr de probabilits, que
l'Allemagne aurait pu,  chaque instant, disposer de talents politiques,
quantitativement et qualitativement de beaucoup suprieurs  ceux dont
dispose la France, si elle avait connu les moyens de slection
automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parl plus haut.

Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de
mthodes diamtralement opposes. Ce que nulle direction d'une socit
par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle socit
locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il
s'agit du bien suprme de la collectivit: nous confions des
responsabilits, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les
meilleurs et les plus forts.

L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruine dans l'espace
d'une gnration, si elle tait oblige, de par ses statuts, de choisir
ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans
leur entourage. Et, cependant, on trouve ces mthodes bonnes, lorsqu'il
s'agit de la dfense spirituelle de l'Empire contre une concurrence
acharne, intrieure et extrieure, lorsque la question en jeu n'est
autre que celle de l'existence mme de notre peuple! Ce fait
inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins
inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons
naturels n'ont pas encore pntr dans les rgions o se dcident nos
destines. L o il y a tant de choses qui se transmettent
hrditairement, on croit  l'inspiration puise dans les fonctions
mmes qu'on remplit,  la supriorit inne sur les masses, aux annales
de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y
paraisse rien de l'norme dpense de travail et de gnie qui est
inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se droule comme un
feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, aprs s'tre acquitte de
son rle emploie le temps qui lui reste  se dpenser en harangues, en
aperus, en actions d'tat. C'est ce qui explique la manire insense
dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les
Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui
est appel  rsoudre de graves problmes a besoin de 365 fois 24 heures
pour lui et pour son travail et doit laisser  d'autres le soin de
rendre compte,  sa place, de son mandat, d'assister  des ftes, de
procder  des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire
n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprs des
chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apoge du long rgne de
Louis XIV, alors que l'Empire franais n'avait pas encore  compter avec
des concurrents de la mme force que lui.

Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrire diplomatique. Il
porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possde des revenus
de millionnaire, fait partie d'une association d'tudiants des plus
cotes, d'un des rgiments les plus privilgis, professe des ides
politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il
est difficile d'opposer un refus  un postulant de cette qualit qui,
s'il perdait sa fortune ou tait oblig de quitter son service, devrait
peut-tre se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se
pourrait, sans doute, que ce postulant privilgi ft dou d'un gnie
politique, car la nature se complat parfois  dispenser ses dons sans
choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilits, qui
s'applique impitoyablement  de longs intervalles de temps, nous
enseigne qu'en ce qui concerne les dons suprieurs, ceux du moins qui ne
sont pas indispensables dans la vie matrielle, le cercle dj assez
limit sur lequel porte la slection se rtrcit d'autant plus que les
dons exigs sont de qualit plus leve, de sorte qu'en fin de compte
le sort et l'existence de l'tat reposent, non sur le jeu complet des
forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.

On pourrait nous opposer l'objection tire de la prsence d'un grand
nombre de reprsentants non-nobles dans les emplois importants. Mais,
encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces reprsentants,
obligs de s'adapter  une atmosphre donne, plus forte qu'eux,
finissent par prsenter  la fois les dfauts de la classe qu'ils ont
quitte et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait
que, cherchant  se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui
n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu' l'exagration.

Lorsque le choix de la matire premire intellectuelle est fait d'aprs
des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions
pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la dsignation comportent
plus de responsabilit. Lorsqu'il s'agit des responsabilits les plus
leves, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives
sans grande importance politique, de l'avancement hirarchique, 
l'anciennet: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet.
Mais le principe de la comptence des pouvoirs suprieurs en ces
matires, principe qui est  la base des nominations au choix, peut
suffire aux poques de constellations humaines particulirement
favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des
premiers ministres possdant une connaissance des hommes et une
comptence telles que nulle autre mthode n'aurait pu donner des
rsultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus  la suite de leurs
choix intuitifs. Mais les institutions d'un tat doivent tre prvues
pour des sicles, et leur moindre flchissement peut avoir les
consquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la
possibilit de choix incomptents, arbitraires, dicts par la faveur, et
nous connaissons des poques, pour ne rien dire de la ntre, o des dons
purement extrieurs, les bonnes manires, l'adaptation aux usages de la
Cour, des services et des rencontres occasionnels ont jou un rle
dcisif dans le choix des hauts dignitaires de l'tat.

La signification vritable des Parlements rside, ainsi que nous l'avons
reconnu, dans le fait qu'ils servent, non  rgenter les masses, mais 
spiritualiser le peuple,  assigner  la pense et au vouloir de la
nation des fins qui dpassent les besoins et les occupations
terre--terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rle
traditionnel et mcanique de baromtre de la nation, ils devront 
l'avenir tre l'cole o se formeront les hommes d'tat. Si nous
russissons, et nous y russirons,  lever les Parlements  la hauteur
de ce rle, nous aurons cr en mme temps l'organe qui, au nom du
peuple, sera en quelque sorte le rgulateur des choix aux fonctions
responsables. Il n'est pas absolument ncessaire que les Parlements
nomment directement les plus hauts magistrats de l'tat; mais il est
absolument ncessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et
comptences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins
ncessaire que les partis qui fourniront ces talents et comptences
soutiennent leurs hommes de confiance de faon  leur faciliter toute
nouvelle organisation ou toute rorganisation de leurs services, au
point de vue de leur composition bureaucratique. Cette rforme et ce
pouvoir de rgularisation reconnus au Parlement ne porteront nul
prjudice ni  la bureaucratie, ni  la classe fodale, pour autant que
les dons de l'une et de l'autre rsisteront  l'preuve de la
concurrence, tant donn que les reprsentants de ces deux catgories
seront ligibles dans les mmes conditions que les autres et pourront,
une fois lus, faire profiter l'tat de leur exprience et de leur
comptence traditionnelles. Mais la rforme du Parlement, dont on peut
attendre ces effets, doit tre l'oeuvre de la nation. C'est la nation qui
doit amener au jour toutes ces vellits intelligentes des pouvoirs qui
germent aujourd'hui un peu partout, et cela en crant des systmes
lectoraux appropris, en donnant un contenu profond et srieux  la vie
des partis, en imprimant  ceux-ci une orientation nouvelle.

Il nous reste encore  dire quelques mots d'une troisime force qui, 
ct de la force de direction et de la force d'assaut, assure la
stabilit et la solidit de l'tat: la force de rsistance.

Toute politique d'tat est une preuve permanente de ses forces, et la
tension extrme de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est
une preuve qui s'tend  tous les domaines, physique, psychique et
intellectuel, et qui, normalement, n'est pas termine, tant que la
dernire des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reu sa
solution. La sance du Reichstag du 4 aot 1914 a rvl ce que nous
savions dj par intuition,  savoir que tout malheur qui atteint notre
pays ralise l'unit du peuple. Mais cette sance a rvl en mme temps
que l'unit en question, loin d'tre l'effet de nos institutions,
signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du
peuple jouissant de droits restreints, considres comme incapables
d'adaptation sociale et traites volontiers en ennemies de l'tat, de
sans-patrie, de tratres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer
dans la lutte pour la patrie avec le mme enthousiasme que ceux auxquels
cette patrie appartient et obit aussi bien lgalement
qu'conomiquement, tous ceux qui sont anims de sentiments allemands
trouvent cette abngation naturelle. Mais on ne btit un tat, en lui
donnant pour base l'abngation et le privilge.

Nous avons intentionnellement laiss de ct, dans cette partie de notre
ouvrage, consacr aux problmes urgents d'ordre politique, la question
de l'lvation de niveau du proltariat hrditaire. Mais nous sommes
obligs de dclarer que de simples raisons utilitaires rendent
inacceptable la conception d'un tat se composant de classes dominantes
et de classes domines, car un tat prsentant une pareille structure
politique manque d'quilibre et, par consquent, de solidit.

Nous sommes tellement habitus  l'ide que l'tat est une chose qui
n'intresse que les spcialistes privilgis, qu'il est la proprit
hrditaire de certaines associations familiales et de certaines
combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines ides
et conceptions,  l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un tre
despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie,
les droits, la proprit de chacun de nous, un tre devant lequel on
s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins
bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes  tel
point levs dans l'ide que chacun de nous doit se consacrer tout
entier  sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie,
d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en
levant les yeux le moins possible vers les autorits privilgies, en
renonant  toute critique importune et incomptente, sous la seule
rserve du droit reconnu  chacun de remplir de temps  autre un
bulletin de vote qui disparat dans le tourbillon de millions de voix;
ces ides, disons-nous, nous sont devenues tellement familires, ont
pouss dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes
 peine capables de nous reprsenter l'tat comme tant _res publica_,
la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous
manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire
et le monde extrieur se rapportent  des images dformes par
l'exagration des dfauts: c'est que ces images nous sont prsentes par
des professeurs, des commerants, des voyageurs et des journalistes,
c'est--dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement
leur volont.

Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation  la vie publique
et d'acculer  l'agitation et  la critique du travail parlementaire une
moiti de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie
et d'conomie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous dfendre
contre cette partie du peuple  l'aide de lois, la rendre inoffensive en
la soumettant  des essais d'amlioration dont nous confions le soin 
l'glise et  l'cole. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a
d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et
pleine d'aspirations soit domine sans rserves par une classe
possdante et restrictive.

Nous considrons comme lgitime et politiquement admissible le fait d'un
gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une
politique qui cherche  tablir la domination d'une classe sur une
autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique
conservatrice, nous disons qu'elle vise  la conservation de l'tat.
Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indfiniment dans la vie
organique? C'est la vie elle-mme, la vie qui se renouvelle sans cesse,
grce  ses propres ressources, et non ses formes individuelles et
passagres. Le prtendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui
combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la
dcrpitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute
politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une
politique de parti, est oblige de servir, pour ainsi dire, deux
matres: son but objectif extrieur et les ides intimes et secrtes du
parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe,  la
longue,  toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves
et indpendante dans le choix de ses moyens.

On cherche depuis deux ans les raisons intimes, mtaphysiques du sort
qui nous a conduits  la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait
valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succs n'a pas
russi  convaincre le peuple allemand qu'il est oblig de porter la
responsabilit de sa vie et de ses destines. Le peuple, absorb par les
soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la
technique, se contentait de quelques vagues soupirs  propos de
l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne
voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considrait
les symptmes extrieurs comme accidentels, secondaires. Deux annes
heureuses de succs personnel avaient, aux yeux de chacun, plus
d'importance que les affaires de la collectivit qu'on laissait se
maintenir et se dbrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cess, 
cette poque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur
la logique interne, pleine de menaces, qui, indpendamment de tel ou tel
cas politique particulier, nous entranait vers l'heure fatale. La
guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui  rattacher  des causes
secondaires, devait venir, pour nous conduire,  travers les malheurs
communs,  la responsabilit commune et  la solidarit nationale.

C'est une belle vertu que celle des natures nes pour servir et pour
vouer leur existence, non au bien de l'humanit, mais  la dfense de la
vie et des biens d'un matre, pour se confondre avec sa maison, avec son
sort et son caractre et reporter cette fidlit sur la descendance du
matre. Cette qualit et cette existence sont certainement louables.
Elles peuvent mme tre trs dignes de respect, car toute attitude,
qu'il s'agisse de cration ou de subordination, par laquelle s'exprime
la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel
est le sort de ceux qui sont incapables d'tre matres eux-mmes, de
ceux auxquels il n'est pas donn d'avoir une maison  soi, d'aspirer 
la libert, de vivre et d'agir en toute indpendance et autonomie
individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas tre vou  vivre
dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens
du mot,  subir le sort que lui impose une caste hrditaire,  servir
de paravent  des institutions fondes sur les privilges de
quelques-uns. Ce peuple, le plus indpendant de tous ceux qui existent
et ont exist, doit avoir la responsabilit de ce qu'il veut et de ce
qu'il fait.

S'il est possible, d'une faon gnrale, de runir en un seul faisceau
politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et
fcondes oppositions de natures et d'intrts qui s'entre-croisent dans
tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend
des dcisions soit reli  tous les organes priphriques, physiques et
intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est
la seule condition de la juste rpartition des droits et devoirs et du
rveil des forces libres. Nous avons indiqu les voies qui conduisent 
ce but: rforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes
les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple
au travail d'administration et  la politique de l'tat. Pour assurer
la force de rsistance de l'tat, nous ne voyons pas d'autre moyen que
l'tablissement d'un quilibre entre les tensions internes qui, telles
qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus
solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains,
rgulirement disposs. Lui seul est capable de supporter le fardeau de
la pression extrieure et la charge de sa propre dfense, car chacun de
ses lments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et,
pour raliser cette fin, il acceptera la responsabilit des moyens et
cherchera  acqurir la force ncessaire. C'est sur lui que repose la
scurit et la protection de la couronne monarchique, leve au-dessus
des buts de parti et joyeusement supporte, parce qu'en elle s'incarne
le seul bien gnral que n'assombrit aucun dsir personnel et qu'en elle
chacun reconnat la justice impartiale, dsintresse, au service de
tous, sans exception, sans prfrence d'aucune sorte. C'est sur lui
encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le
sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre
d'un tat qui est la proprit de tous, dont personne ne peut tre exclu
pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans tre opprim par
l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe
privilgie et ruse: ici, au contraire, chacun se rend compte de la
solidarit qui le rattache aux autres membres de la communaut et de la
responsabilit qu'il partage avec eux, solidarit et responsabilit dans
lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son tat et de
son royaume, orgueil qui nous touche, mme de loin, et qui est inconnu
dans un pays o il n'y a que de simples sujets.

C'est ainsi que des considrations politiques et contingentes nous
amnent  cet tat populaire que des considrations morales et absolues
nous ont dj fait entrevoir. Si nous avons fait tat des circonstances
particulires  notre pays,  un moment prcis et donn de son histoire,
ce ne fut pas, malgr que ces circonstances nous touchent de trs prs,
pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thse, mais
uniquement pour, selon l'exemple d'Ante, insuffler  l'ide qui lutte
pour son existence la force de la ralit, en la mettant en contact avec
la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre expos, jetons un
dernier coup d'oeil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.

Nous sommes emports par le mouvement le plus vertigineux que notre
humanit plantaire ait jamais connu: le mouvement mcanistique. Ses
dbuts ont t perus, il y a des milliers d'annes, partout o le genre
humain, devenu sdentaire, s'est tabli par groupes de plus en plus
compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment
arroses, sur les ctes marines et le long des cours de fleuves: sur
l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Mditerrane et dans l'Asie
Orientale. Les populations n'ont pas cess d'augmenter et de se rpandre
sur trois continents, dtruisant tous les obstacles qui s'opposaient 
leur expansion: forts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de
la tribu pour les biens de la nature s'est rvle inefficace et a d
tre remplace par la lutte de conqute mene par l'humanit entire
contre l'ensemble des forces de la nature.

C'est  cette lutte que nous avons donn le nom de mcanisation.

Nous vivons dans l're mondiale de la mcanisation. En tant que lutte
contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en
tant qu'poque intellectuelle, elle l'a dpass, puisqu'elle est devenue
consciente. Considre au point de vue physique, notre poque apparat
comme une poque primitive, puisqu'elle est absorbe par la lutte pour
la nourriture, la vie et le bonheur. Considre au point de vue
mtaphysique, elle ne rvle rien de dfinitif, car elle est
caractrise par la prdominance d'une force spirituelle d'ordre
infrieur: l'intellect.

La mcanisation s'est empare de toutes les forces humaines, de toutes
les penses et activits humaines. Pour se recrer elle-mme, elle a
produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver,
elle a besoin de la technique, des changes, de l'organisation et de la
politique.

Toute la pense pratique lui a emprunt ses formes; elle volue
uniquement parmi les notions de polarit, d'abstraction, de
dveloppement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure
et d'observation. Toute la pense mtaphysique s'est insensiblement
adapte  ces formes et a imit les mouvements de l'intellect
utilitaire. Le sentiment religieux lui-mme a adopt, dans les glises,
dans les institutions d'dification et de rdemption, la forme de la
mcanisation et concili ses origines transcendantales avec la ncessit
d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans
l'au-del. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la
Palestine, de la Grce intuitive ou du rveur moyen-ge germanique, ont
travers l'atmosphre de la pense intellectuelle, n'ont abouti, au
cours des sicles, qu' crer un compromis mcanis.

Mais la pense elle-mme, cette force gigantesque, mais dompte, de la
terre, cherche  dpasser la volont utilitaire et aspire  la libert.
Elle reconnat la puissance ncessaire de la mcanisation, puissance
d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvret
transcendante. Et elle reconnat aussi la puissance intuitive de l'me
qui perce l'avenir, son unit invincible, et ne recule pas devant son
propre sacrifice. La mcanisation, mise  nu, se rvle dans toute son
impuissance terrestre; elle a fait appel  toutes les forces de la
plante et de ses soleils, mais uniquement pour crer de nouvelles
masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchan tous les
hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les
rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente
solidarit; elle a faonn toutes nos manires de penser, de sentir et
d'agir, mais n'a russi qu' prcipiter nos sentiments, nos penses et
nos actions dans l'abme de l'irrel.

L'esprit de la terre inconnu, dont nous tions les serviteurs doit
devenir serviteur  son tour. Si la mcanisation a abouti  des
rsultats inous, en orientant notre vie spirituelle, matrielle et
sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a russi ni  nous faire
comprendre le sens de la lutte, ni  matriser nos instincts primitifs.
Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'gosme, la haine,
elle les a stimuls et elle en a abus. Elle a favoris tous les
attentats contre l'esprit ternel, pour nous procurer l'illusion du
_moi_ et de sa domination. Elle a perptu, en en faisant une vague
ncessit anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte
et de la servitude. En guise d'appt et de sanction, elle nous a offert
la jouissance et la privation, les impratifs froids et les misrables
expdients de la philosophie intellectuelle, l'image cleste de notre
enfer terrestre, autrement dit le nant.

C'est indpendamment de toute fin et de toute pense utilitaire que le
sens de notre existence s'est rvl  nous: devenir, croissance et vie
de l'me. Indpendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires,
nous nous penchons sur l'essence mme de la mcanisation, et nous
reconnaissons dans cet acharnement terrestre  matriser la nature un
bien vritable qui nous tait chu, mais dont la puret nous a chapp
jusqu' prsent,  cause du caractre trouble de ses manifestations.

La lutte contre la nature  l'aide de la mcanisation est une lutte qui
intresse l'humanit entire. Tout ce qui a t fait avant la
mcanisation tait l'oeuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de
la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie,
asservissement du sol et des tendues marines. Mais la lutte de toutes
les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la
collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit plantaire
lutte en tant qu'unit. C'est d'aprs ce principe que la mcanisation a
agi dans la pratique: elle a runi les units humaines en d'innombrables
organisations; elle a tabli des communications entre toutes les rgions
de la terre, en utilisant l'ther, l'air, l'eau et le mtal; elle a
associ les membres et les esprits les plus loigns les uns des autres,
en vue d'actions et de travaux communs. Mais le ct spirituel de
l'association et de l'action commune lui a chapp. Elle se sert
toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour
entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et gosme,
haine, envie et hostilit, tous les sombres et mauvais instincts des
temps primitifs et de l'animalit animent le mcanisme de notre monde et
dressent homme contre homme, collectivit contre collectivit. Les
larmes de la foi schent  la flamme du vouloir mcaniste, et les
paroles des prtres doivent se prter  bnir la haine. Rivs  la
galre, nous sommes condamns  avoir le corps meurtri par les chanes,
bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau 
nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engags soit une lutte
dont l'enjeu est notre propre sort.

Mais de mme que nous savons avec certitude que l'me qui se rveille
est une chose divinement sacre pour laquelle nous vivons et qui nous
appartient, que l'amour est la force rdemptrice qui libre notre bien
le plus intime et nous entrane tous vers une unit suprieure, de mme
nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale invitable,
inaugure par la mcanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration
 l'unit. En opposant  la mcanisation le signe qui la fait plir, 
savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir,
grce  l'aide puissante que lui a prte la philosophie intellectuelle,
en lui opposant le culte de l'me, la foi dans l'absolu; en projetant
sur son essence des flots de lumire et en pntrant jusqu' son noyau
cach, qui n'est autre que le dsir d'unit, nous la dpouillons de son
pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'tre ses serviteurs pour
devenir ses matres.

Nous commenons  voir clair: nous ne consentons plus  renoncer  notre
dignit humaine et  la vie de l'me pour un salaire de famine et pour
le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques
vanits satisfaites, par paresse, par gosme, par crainte des
responsabilits. Nous aspirons  l'unit et  la solidarit de la
communaut humaine,  l'unit dont les liens sont constitus par la
responsabilit intime et la confiance divine. Malheur  la gnration
qui cherche  touffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien
au-del de ses intrts matriels, qui vit dans l'amour des apparences
et ne sait pas s'arracher aux liens de l'gosme et de la haine! Elle se
prpare un triste avenir.

Nous ne sommes ici-bas ni pour possder des biens matriels, ni pour
exercer le pouvoir, ni mme pour jouir du bonheur. Le seul but de notre
existence consiste  dgager de l'esprit humain son essence divine.

FIN

MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN





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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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