The Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, crite par
lui-mme - Tome II, by Benjamin Franklin

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Title: Vie de Benjamin Franklin, crite par lui-mme - Tome II
       suivie de ses oeuvres morales, politiques et littraires

Author: Benjamin Franklin

Translator: Jean Henri Castra

Release Date: July 7, 2007 [EBook #22016]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***




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                                  VIE
                            DE B. FRANKLIN,
                                 SUIVIE
                       DE SES OEUVRES POSTHUMES.

                                 T. II.




                                  VIE
                                   DE
                           BENJAMIN FRANKLIN,
                          CRITE PAR LUI-MME,
                                 SUIVIE
                             DE SES OEUVRES
                          MORALES, POLITIQUES
                            ET LITTRAIRES,
       Dont la plus grande partie n'avoit pas encore t publie.

                 TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES,
                            PAR J. CASTRA.

                              Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.

                              TOME SECOND.


                                 PARIS,
          Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, N. 20.

                         AN VI DE LA RPUBLIQUE




OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN, DANS LE
GENRE DU SPECTATEUR.




LETTRE SUR LES INNOVATIONS DANS LA LANGUE ANGLAISE, ET DANS L'ART DE
L'IMPRIMERIE.


 NO WEBSTER,  HARTFORD.

                                      Philadelphie, le 26 dcembre 1789.

J'ai reu depuis quelque temps, monsieur, votre dissertation sur la
langue anglaise. C'est un excellent ouvrage, et qui sera trs-utile 
nos compatriotes en leur fesant sentir la ncessit d'crire
correctement. Je vous remercie de l'envoi de ce pamphlet et de
l'honneur, que vous m'avez fait, de me le ddier. J'aurois d vous
offrir plutt ces remerciemens: mais j'en ai t empch par une forte
indisposition.

Je ne puis qu'applaudir  votre zle, pour conserver la puret de notre
langue, soit dans l'expression, soit dans la prononciation, et pour
corriger les fautes, qui ont rapport  l'une et  l'autre, et que
commettent sans cesse les habitans de plusieurs des tats-Unis.
Permettez-moi de vous en citer quelques-unes, quoique vraisemblablement
vous les connoissiez dj. Je voudrois que dans quelqu'un des crits que
vous publierez par la suite, vous prissiez la peine de les improuver, de
manire  en faire abandonner l'usage.

Le premier dont je me rappelle est le mot _perfectionn_[1]. Quand je
quittai la Nouvelle-Angleterre, en 1723, je n'avois jamais vu qu'on se
ft servi de ce mot que dans le sens d'_amlior_, except dans un vieux
livre du docteur Mather, intitul: _les Bienfaits de la Providence_.
Comme ce docteur avoit une fort mauvaise criture, je crus, en voyant ce
mot mis au lieu d'_employ_, que l'imprimeur avoit mal lu le
manuscrit[2] et s'toit tromp. Mais lorsqu'en 1733, je retournai 
Boston, je trouvai que cette innovation avoit russi et toit devenue
fort  la mode. Je voyois souvent que dans la gazette on en fesoit un
usage trs-ridicule. Par exemple, en annonant qu'une maison de campagne
toit  vendre, on disoit qu'elle avoit t long-temps _perfectionne_
comme taverne; et en parlant d'un homme qui venoit de mourir, on ne
manquoit pas d'observer qu'il avoit t pendant plus de trente ans
_perfectionn_ comme juge de paix.

Cette acception du mot _perfectionn_ est particulire  la
Nouvelle-Angleterre; et elle n'est point reue dans les autres pays, o
l'on parle anglais, en-de, ni au-del des mers.

 mon retour de France, j'ai trouv que plusieurs autres mots nouveaux
s'toient introduits dans notre langue parlementaire. Par exemple, on a
fait un verbe du substantif _connoissance_. _Je n'aurois point
_connoissanc_ cela_[3], dit-on, _si l'opinant n'avoit pas_, etc. On a
fait un autre verbe du substantif _avocat_, en disant: _le_ reprsentant
qui _avocate_, ou qui a _avocat cette motion_.--Encore un autre du
substantif _progrs_; et celui-ci est le plus mauvais, le plus
condamnable de tous. _Le comit ayant _progress_, rsolut de
s'ajourner_[4]. Le mot _rsister_[5] est un mot nouveau: mais je l'ai vu
employer d'une manire neuve, en disant: _Les reprsentans qui ont
rsist  cette mesure  laquelle j'ai toujours moi-mme _rsist_._

Si vous pensez comme moi sur ces innovations, vous ne manquerez pas de
vous servir de tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour les faire
proscrire.

La langue latine, qui a long-temps servi  rpandre les connoissances
parmi les diffrentes nations de l'Europe, est chaque jour plus
nglige; et une des langues modernes, la langue franaise, l'a
remplace et est devenue presqu'universelle. On la parle dans toutes les
cours de l'Europe; et la plupart des gens de lettres, de tous les pays,
ceux mme qui ne savent pas la parler, l'entendent assez bien pour
pouvoir lire aisment les livres franais. Cela donne un avantage
considrable  la nation franaise. Ses crivains peuvent rpandre leurs
sentimens, leurs opinions, sur les points importans qui ont rapport aux
intrts de la France, ou qui peuvent servir  sa gloire, et contribuer
au bien gnral de l'humanit.

Peut-tre n'est-ce que parce qu'il est crit en franais, que le _Trait
de Voltaire, sur la Tolrance_, s'est si promptement rpandu et a
presqu'entirement dsarm la superstition de l'Europe; l'usage gnral
de la langue franaise a eu aussi un effet trs-avantageux pour le
commerce de la librairie; car il est bien reconnu que lorsqu'on vend
beaucoup d'exemplaires d'une dition, le profit est proportionnment
beaucoup plus considrable, que lorsqu'on vend une plus grande quantit
de marchandises d'aucun autre genre. Maintenant il n'y a aucune des
grandes villes d'Europe, o l'on ne trouve un libraire franais qui a
des correspondans  Paris.

La langue anglaise a droit d'obtenir la seconde place. L'immense
collection d'excellens sermons imprims dans cette langue et la libert
de nos crits politiques[6], sont cause qu'un grand nombre
d'ecclsiastiques de diffrentes sectes et de diffrentes nations, ainsi
que beaucoup de personnes qui s'occupent des affaires publiques,
tudient l'anglais et l'apprennent au moins, assez bien pour le lire; et
si nous nous efforcions de faciliter leurs progrs, notre langue
pourroit devenir d'un usage beaucoup plus gnral.

Ceux qui ont employ une partie de leur temps  apprendre une langue
trangre, doivent avoir souvent observ, que lorsqu'ils ne la savoient
encore qu'imparfaitement, de petites difficults leur paroissoient
considrables, et retardoient beaucoup leurs progrs. Par exemple, un
livre mal imprim, une prononciation mal articule, rendent
inintelligible une phrase qui, lorsqu'elle est imprime d'une manire
correcte, ou prononce distinctement, est aussitt comprise. Si nous
avions donc voulu avoir l'avantage de voir notre langue plus
gnralement rpandue, nous aurions d ne pas ngliger de faire
disparotre des difficults qui, toutes lgres qu'elles sont,
dcouragent ceux qui l'tudient. Mais depuis quelques annes, je
m'apperois avec peine qu'au lieu de diminuer, ces difficults
augmentent.

En examinant les livres anglais imprims depuis le rtablissement des
Stuards sur le trne d'Angleterre, jusqu' l'avnement de Georges II,
nous voyons que tons les substantifs commencent par une lettre capitale,
en quoi nous avons imit notre langue mre, c'est--dire, la langue
allemande. Cette mthode toit sur-tout trs-utile  ceux qui ne
savoient pas bien l'anglais; car un nombre prodigieux de mots de cette
langue, sont -la-fois verbes et substantifs, et on les pelle de la
mme manire, quoiqu'on les prononce diffremment. Mais les imprimeurs
de nos jours ont eu la fantaisie de renoncer  un usage utile, parce
qu'ils prtendent que la suppression des lettres capitales fait mieux
ressortir les autres caractres, et que les lettres qui s'lvent
au-dessus d'une ligne, empchent qu'elle n'ait de la grace et de la
rgularit.

L'effet de ce changement est si considrable, qu'un savant franais,
qui, quoiqu'il ne st pas parfaitement la langue anglaise, avoit coutume
de lire les livres anglais, me disoit qu'il trouvoit plus d'obscurit
dans ceux de ces livres, qui toient modernes, que dans ceux de l'poque
dont j'ai parl plus haut, et il attribuoit cela  ce que le style de
nos crivains s'toit gt. Mais je le convainquis de son erreur, en
mettant une lettre capitale  tous les substantifs d'un paragraphe,
qu'il entendit aussitt, quoiqu'auparavant il n'et pu y rien
comprendre. Cela montre l'inconvnient qu'a ce perfectionnement
prtendu.

D'aprs ce got pour la rgularit et l'uniformit de l'impression, on
en a aussi, depuis peu, banni les caractres italiques, qu'on avoit
coutume d'employer pour les mots auxquels il importoit de faire
attention, pour bien entendre le sens d'une phrase, ainsi que pour les
mots qu'il falloit lire avec une certaine emphase.

Plus nouvellement encore, les imprimeurs ont eu le caprice d'employer
l'_s_ rond au lieu de _s_ long, qui servoit autrefois  faire distinguer
promptement les mots,  cause de la varit qu'il mettoit dans
l'impression. Certes, ce changement fait parotre une ligne d'impression
plus gale, mais il la rend en mme-temps moins lisible; de mme que si
tous les ns toient coups, les visages seroient plus unis, plus
uniformes, mais on distingueroit moins les physionomies.

Ajoutez  tous ces changement, qui ont fait reculer l'art, une autre
fantaisie moderne, l'encre grise, qu'on trouve plus belle que l'encre
noire. Aussi, les livres anglais sont imprims d'une manire si confuse,
que les vieillards ne peuvent les lire qu'au grand jour, ou avec de
trs-bonnes lunettes. Quiconque fera la comparaison d'un volume d'un
journal[7] imprim depuis 1731 jusqu' 1740, avec ceux qui ont paru
depuis dix ans, sera convaincu que l'impression faite avec de l'encre
noire est infiniment plus facile  lire que celle qui est faite avec de
l'encre grise.

Lord Chesterfield fit plaisamment la critique de cette nouvelle mthode.
Aprs avoir entendu Faulkener, imprimeur de Dublin, vanter pompeusement
sa propre gazette, comme la plus parfaite qu'il y et dans le
monde.--Mais monsieur Faulkener, dit-il, ne croyez-vous pas qu'elle
seroit encore plus parfaite, si l'encre et le papier n'toient pas
tout--fait autant de la mme couleur?--

D'aprs toutes ces raisons, je dsirerois que nos imprimeurs amricains
ne se piquassent pas d'imiter ces perfectionnemens imaginaires, et que
par consquent ils rendissent les ouvrages qui sortiront de leurs
presses, plus agrables aux trangers, et avantageux  notre commerce de
librairie.

Pour mieux sentir l'avantage d'une impression claire et distincte,
considrons la facilit qu'elle donne  ceux qui lisent tout haut,
devant un auditoire. Alors, l'oeil parcourt ordinairement trois ou
quatre mots avant la voix. S'il distingue clairement ces mots, il donne
 la voix le temps de les prononcer convenablement: mais s'ils sont
obscurment imprims, ou dguiss par l'omission des lettres capitales
et des longs _s s_, ou de quelqu'autre manire, le lecteur les prononce
souvent mal; et s'appercevant de sa mprise, il est oblig de revenir en
arrire et de recommencer la phrase; ce qui diminue ncessairement le
plaisir des auditeurs. Ceci me rappelle un ancien vice de notre manire
d'imprimer.

L'on sait que quand le lecteur rencontre une question, il doit varier
les inflexions de sa voix. En consquence, il y a une marque qu'on
appelle _point_ d'interrogation, et qui doit servir  la faire
distinguer. Mais ce point est fort mal plac  la fin de la question.
Aussi le lecteur, qui ne l'apperoit que quand il a dj mal prononc,
est oblig de relire la question. Pour viter cet inconvnient, les
imprimeurs espagnols, plus judicieux que nous, mettent un point
d'interrogation au commencement, ainsi qu' la fin des questions.

Nous commettons encore une faute du mme genre, dans l'impression des
comdies, o il y a beaucoup de choses marques pour tre dites _
part_. Mais le mot _ part_ est toujours plac  la fin de ce qui doit
tre dit ainsi, au lieu de le prcder, pour indiquer au lecteur qu'il
doit donner  sa voix une inflexion diffrente.

Souvent cinq ou six de nos dames se runissent pour faire de petites
parties de travail, o tandis que chacune est occupe de son ouvrage,
une personne de la compagnie leur fait la lecture: certes, un usage si
louable mrite que les crivains et les imprimeurs cherchent  le rendre
le plus agrable possible au lecteur et  l'auditoire.

Recevez avec les assurances de mon estime, mes voeux pour votre
prosprit.

B. FRANKLIN.

  [1] Improved.

  [2] Qu'il avoit pris l'_e_ d'employ pour un _i_, l'_l_ pour un _r_ et
    l'_y_ pour un _v_. (_Note du Traducteur._)

  [3] Au lieu de _donn connoissance de cela_.

  [4] De pareilles innovations se sont quelquefois introduites dans
    l'assemble nationale de France; et s'il y en a eu d'heureuses, il y
    en a eu aussi de trs-ridicules. Cet abus menaoit mme de corrompre
    la puret de notre langue: mais le bon got en a fait justice.
    (_Note du Traducteur._)

  [5] Il y a dans l'original _opposer_, qui, en anglais, est le synonyme
    de _rsister_.

  [6] Quand Franklin crivoit ceci, les Franais n'avoient pas encore
    l'inapprciable avantage de la libert de la presse. (_Note du
    Traducteur._)

  [7] The Gentleman's Magazine.




TABLEAU DU PRINCIPAL TRIBUNAL DE PENSYLVANIE, LE TRIBUNAL DE LA PRESSE.


POUVOIR DE CE TRIBUNAL.

Il peut recevoir et publier les accusations de toute espce contre
toutes personnes, quelque rang qu'elles occupent, et mme contre tous
les tribunaux infrieurs. Il peut juger et condamner  l'infamie,
non-seulement des particuliers, mais des corps entiers, aprs les avoir
entendus, ou sans les entendre, comme il le juge  propos.


EN FAVEUR ET AU PROFIT DE QUELLES PERSONNES CE TRIBUNAL EST TABLI.

Il est tabli en faveur d'environ un citoyen sur cinq cents, parce que
grace  son ducation, ou  l'habitude de griffonner, il a acquis un
style assez correct et le moyen de faire des phrases assez bien
tournes, pour supporter l'impression; ou bien parce qu'il possde une
presse et quelques caractres. Cette cinq centime partie des citoyens a
le privilge d'accuser et de calomnier  son gr les autres quatre cent
dix-neuf parties; ou elle peut vendre sa plume et sa presse  d'autres
pour le mme objet.


USAGES DE CE TRIBUNAL.

Il ne suit aucun des rglemens des tribunaux ordinaires. Celui qui est
accus devant lui n'obtient point un grand jury, pour juger s'il y a
lieu  accusation avant qu'elle soit rendue publique. On ne lui fait pas
mme connotre le nom de son accusateur, ni on ne lui accorde l'avantage
d'tre confront avec les tmoins qui ont dpos contre lui, car ils se
tiennent dans les tnbres, comme ceux du tribunal de l'inquisition
d'Espagne.

Il n'a pas non plus un petit jury, form de ses pairs, pour examiner les
crimes qu'on lui impute. L'instruction du procs est quelquefois si
rapide, qu'un bon et honnte citoyen peut tout--coup, et lorsqu'il s'y
attend le moins, se voir accuser, et dans la mme matine tre jug,
condamn, et entendre prononcer l'arrt qui le dclare un coquin et un
sclrat.

Cependant, si un membre de ce tribunal reoit la plus lgre rprimande,
pour avoir abus de sa place, il rclame aussitt les droits que la
constitution accorde  tout citoyen libre, et il demande  connotre son
accusateur,  tre confront avec les tmoins, et  tre jug loyalement
par un jury compos de ses pairs.


SUR QUOI EST FONDE L'AUTORIT DU TRIBUNAL.

Cette autorit est, dit-on, fonde sur un article de la constitution de
l'tat, qui tablit la libert de la presse, libert pour laquelle tous
les Pensylvaniens sont prts  combattre et  mourir, quoique fort peu
d'entr'eux aient, je crois, une ide distincte de sa nature et de son
tendue. En vrit, elle ressemble tant soit peu  celle que les loix
anglaises accordent aux criminels avant leur conviction; c'est--dire, 
celle d'tre forcs  mourir ou  tre pendus.

Si par la libert de la presse nous entendons simplement la libert de
discuter l'utilit des mesures du gouvernement et des opinions
politiques, jouissons de cette libert de la manire la plus tendue:
mais si c'est au contraire, la libert d'insulter, de calomnier, de
diffamer, je dclare que ds que nos lgislateurs le jugeront  propos,
je renoncerai volontiers  la part qui m'en revient; et que je
consentirai de bon coeur  changer la libert d'outrager les autres,
pour le privilge de n'tre point outrag moi-mme.


QUELLES PERSONNES ONT INSTITU CE TRIBUNAL, ET EN NOMMENT LES OFFICIERS.

Il n'est point institu par un acte du conseil suprme de l'tat. Il n'y
a point de commission tablie par lui, pour examiner pralablement les
talens, l'intgrit, les connoissances des personnes  qui est confi le
soin important de dcider du mrite et de la rputation des citoyens;
car le tribunal est au-dessus de ce conseil, et peut accuser, juger et
condamner  son gr. Il n'est point hrditaire, comme la cour des pairs
en Angleterre. Mais tout homme, qui peut se procurer une plume, de
l'encre et du papier, avec quelques caractres, une presse et une paire
de grosses balles, peut se nommer lui-mme chef du tribunal, et il a
aussitt la pleine possession et l'exercice de tous ses droits. Si vous
osez alors vous plaindre, en aucune manire, de la conduite du juge, il
vous barbouille le visage avec ses balles partout o il peut vous
rencontrer; et en outre, mettant en lambeaux votre rputation, il vous
signale comme l'horreur du public, c'est--dire, comme l'ennemi de la
libert de la presse.


DE CE QUI SOUTIENT NATURELLEMENT CE TRIBUNAL.

Il est soutenu par la dpravation de ces ames,  qui la religion
n'impose aucun frein, et que l'ducation n'a point perfectionnes.

    De son voisin, publier les sottises,
    Est un plaisir  nul autre pareil[8].

Aussi,

     l'immortalit la mdisance vole.
    Mais la triste vertu ne nat que pour mourir[9].

Quiconque prouve quelque peine  entendre bien parler des autres, doit
sentir du plaisir lorsqu'on en dit du mal. Ceux qui, en dsesprant de
pouvoir se distinguer par leurs vertus, trouvent de la consolation 
voir les autres ravals  ct d'eux, sont assez nombreux dans toutes
les grandes villes, pour fournir aux frais ncessaires d'un des
tribunaux de la libert de la presse.

Un observateur assez ingnieux disoit une fois, qu'en se promenant le
matin dans les rues, lorsque le pav toit glissant, il distinguoit
aisment o demeuroient les bonnes gens, parce qu'ils avoient soin de
jeter des cendres sur la glace qui toit devant leur porte. Probablement
il auroit port un jugement tout diffrent du caractre de ceux qui
fournissent aux frais du tribunal dont nous parlons.


DES MOYENS PROPRES  RPRIMER LES ABUS DU TRIBUNAL.

Jusqu' prsent, on n'en a employ aucun. Mais depuis qu'on a tant crit
sur la constitution fdrative des tats-Unis, et qu'on a si savamment
et si clairement discut toutes les autres parties d'un bon
gouvernement, je me suis instruit au point de m'imaginer qu'il y a
quelque moyen de rprimer le tribunal: cependant je n'ai pu en trouver
aucun qui ne soit une violation du droit sacr de la libert de la
presse. Mais, je crois en avoir dcouvert un, qui, au lieu de diminuer
la libert gnrale, doit l'augmenter; c'est de rendre au peuple une
sorte de libert, dont nos loix l'ont priv, la libert du bton.

Lorsque la socit toit dans son enfance, et que les loix n'existoient
point encore, si un homme en insultoit un autre, par quelques mauvais
propos, l'offens pouvoit se venger de l'agresseur par un bon coup de
poing sur l'oreille; et en cas de rcidive, il lui donnoit une vole de
coups de bton. Cela n'toit contraire  aucune loi. Mais  prsent ce
droit est interdit. Ceux qui en usent sont punis comme des
perturbateurs, tandis que le droit de calomnier est encore dans toute sa
force, parce que les loix, qu'on a faites contre lui, sont rendues
inutiles par la libert de la presse.

Je propose donc de ne point toucher  la libert de la presse, et de lui
laisser toute son tendue, sa force, sa vigueur; mais de permettre aussi
 la libert du bton de marcher avec elle d'un pas gal.

Alors,  mes concitoyens! si un impudent crivain attaque votre
rputation, qui vous est, peut-tre, plus chre que la vie, et s'il met
son nom au bas de son barbouillage, vous pourrez aller le trouver en
plein jour et lui fendre la tte loyalement. S'il se cache derrire
l'imprimeur, et que vous dcouvriez pourtant qui il est, vous pourrez
vous cacher aussi, vous mettre en embuscade la nuit, l'attaquer par
derrire, et lui donner une bonne vole de coups de bton. Si votre
adversaire paie de meilleurs crivains que lui, pour vous mieux
calomnier, vous paierez aussi de robustes porte-faix, qui auront de
meilleurs bras que les vtres, et qui vous aideront  le mieux rosser.

Telle est mon opinion quant au ressentiment particulier et  la
rtribution que mritent les calomnies. Mais si, comme cela doit tre,
le public est offens de la conduite des diffamateurs, je ne
conseillerai pas d'en venir tout de suite, avec eux, aux moyens que j'ai
proposs, mais de nous contenter modrment de les plonger dans une
barrique de goudron, de les couvrir de plumes, de les mettre dans une
couverte et de les bien berner.

Cependant si l'on croyoit que ma proposition pt troubler le repos
public, je recommanderois humblement  nos lgislateurs de prendre en
considration la libert de la presse et la libert du bton, et de nous
donner une loi qui marque bien distinctement l'tendue et les limites de
l'une et de l'autre; car il est ncessaire que dans le mme temps qu'ils
mettent la personne d'un citoyen en sret contre les attaques des
autres, ils s'occupent aussi des moyens d'empcher qu'on attente  sa
rputation.

  [8] There is a lust in man no charm can tame,
      Of loudly publishing his neighbour's shame.

  [9] On aegle's wings, immortal, scandals fly,
      While virtuous actions are but born and die.

    DRYDEN.




SUR L'ART DE NAGER[10].


J'avoue que je n'ai pas le temps de faire toutes les recherches et les
expriences qu'exige l'art de nager. C'est pourquoi je me bornerai 
faire un petit nombre de remarques.

La gravit spcifique du corps humain relativement  celle de l'eau, a
t observe par M. Robinson, et on trouve le rsultat de ses
expriences dans le volume des _Transactions philosophiques de la
socit royale de Londres_[11], pour l'anne 1757[12]. Il prtend que
les personnes grasses, qui ont les os menus, flottent trs-aisment sur
l'eau.

La cloche plongeante est aussi dcrite dans les _Transactions
philosophiques_.

J'avois fait, dans mon enfance, deux palettes ovales, d'environ dix
pouces de long et six pouces de large, avec un trou pour pouvoir passer
le pouce, et les tenir solidement. Elles ressembloient beaucoup aux
palettes des peintres. En nageant, je les poussois horizontalement en
avant, et ensuite j'appuyois fortement leur surface sur l'eau en les
ramenant en arrire. Je me souviens que ces instrumens me fesoient nager
beaucoup plus vte; mais ils fatiguoient mes poignets.

J'avois aussi attach sous chacun de mes pieds une espce de sandale:
mais je n'en tois pas content, parce que j'observai que les pieds des
nageurs repoussoient l'eau plutt avec le dedans et la cheville du pied
qu'avec la plante du pied.

Nous avons ici pour nager plus commodment, des corsets faits avec une
double toile  voile pique et garnie en dedans de petits morceaux de
lige.

Je ne connois point le scaphandre de Lachapelle.

Je sais, par exprience, qu'un nageur qui a beaucoup de chemin  faire,
a beaucoup d'avantage  se retourner de temps en temps sur le dos, et 
varier les moyens d'acclrer son mouvement progressif.

Quand il prouve une crampe  la jambe, le moyen de la faire cesser, est
de frapper tout--coup la partie qui en est affecte, et il ne peut le
faire qu'en se tournant sur le dos et levant sa jambe en l'air.

Durant les grandes chaleurs de l't, on ne court aucun risque  se
baigner, quoiqu'on ait chaud, lorsque la rivire, dans laquelle on se
baigne, a t bien chauffe par le soleil. Mais il est trs-dangereux
de se jeter dans l'eau froide, quand on a fait de l'exercice et quand on
a chaud. Je vais en citer un exemple. Quatre jeunes moissonneurs, qui
avoient travaill toute la journe et s'toient chauffs, voulant se
rafrachir, se plongrent dans une source froide. Deux d'entr'eux
moururent sur-le-champ; un troisime expira le lendemain matin, et le
quatrime ne rchappa qu'avec peine. Lorsqu'en pareille circonstance on
boit une certaine quantit d'eau froide, dans l'Amrique septentrionale,
on en prouve des effets non moins funestes.

La natation est un des exercices les plus agrables et les plus sains.
Quand on nage une heure ou deux, dans la soire, on dort frachement
toute la nuit, mme dans la saison la plus chaude. Peut-tre est-ce
parce que les pores de la peau tant alors plus propres, la
transpiration insensible en est augmente et procure cette fracheur.

Il est certain qu'un homme attaqu de la diarrhe, se gurit en nageant
beaucoup, et prouve quelquefois un inconvnient tout oppos. Quant aux
gens qui ne savent point nager, ou qui ont la diarrhe dans une saison
qui ne leur permet point cet exercice, ils peuvent prendre des bains
chauds, qui, en ntoyant et rafrachissant la peau, leur deviennent
salutaires, et souvent les gurissent radicalement. Je parle d'aprs ma
propre exprience, et celle des personnes  qui j'ai conseill de faire
comme moi.

Vous ne serez pas fch si je termine ces observations, faites  la
hte, en vous disant que, comme la mthode ordinaire de nager se borne
au mouvement des bras et des jambes, et est par consquent un exercice
fatigant, lorsqu'on a besoin de traverser un espace d'eau considrable,
il y a un moyen de nager long-temps avec aisance: ce moyen est de se
servir d'une voile. J'en ai fait la dcouverte heureusement et par
hasard, ainsi que je vais vous l'expliquer.

Lorsque j'tois encore fort jeune, je m'amusois un jour avec un
cerf-volant; et m'approchant du bord d'un tang, qui avoit prs d'un
mille de large, j'attachai  un pieu la corde du cerf-volant, qui
s'toit dj lev trs-haut. Pendant ce temps-l je nageois. Mais
voulant jouir des deux plaisirs -la-fois, j'allai reprendre la corde de
mon cerf-volant, et me tournant sur le dos, je m'apperus que j'tois
entran sur l'eau d'une manire trs-agrable. Je priai alors un de mes
camarades de faire le tour de l'tang, et de porter mes vtemens dans un
endroit que je lui indiquai; et tenant toujours la corde du cerf-volant,
je traversai l'eau sans la moindre fatigue, et mme avec beaucoup de
plaisir. Je fus seulement oblig de temps en temps de ralentir un peu ma
course, parce que je m'apperus que quand j'allois trop vte, le
cerf-volant descendoit trop bas. Mais ds que je m'arrtois, il
remontait.

C'est la seule fois que j'ai fait usage de ce moyen, avec lequel on
pourroit, je crois, traverser de Douvres  Calais. Mais le paquebot est
encore prfrable.

  [10] Ceci a t crit pour rpondre  quelques questions de M.
    Dubourg.

  [11] On trouve chez le citoyen _Buisson_, libraire, _rue
    Hautefeuille_, l'Abrg des Transactions philosophiques de la
    Socit royale de Londres, traduit de l'anglais, et rdig par
    _Gibelin_, et autres Savans, avec 39 planches graves en
    taille-douce; 14 vol. _in-8_.

    Il reste trs-peu d'exemplaires de ces Mmoires de l'Acadmie royale
    de Londres. Cet Ouvrage est complet: il comprend neuf divisions;
    savoir:

    _L'Histoire naturelle_, Tremblemens de terre, Volcans, Curiosits
    naturelles, Fossiles, Ptrifications, Zoologie, Quadrupdes,
    Poissons, Insectes, etc. 2 vol. _Botanique, Agriculture, conomie
    rurale_, 2 vol. _Physique exprimentale_, 2 vol. _Chimie_, 1 vol.
    _Anatomie et Physique animale_, 1 vol. _Mdecine et Chirurgie_, 1
    vol. _Matire mdicale et Pharmacie_, 2 vol. _Mlanges,
    Observations, Voyages_, 1 vol. _Antiquits, Beaux-Arts, Inventions
    et Machines_, 2 vol.

    En tout 14 vol. On ne les spare point.

  [12] Tome 50, page 30.




NOUVELLE MODE DE PRENDRE DES BAINS[13].


                                            Londres, le 28 juillet 1768.

J'approuve beaucoup l'pithte de tonique, que vous donnez, dans votre
lettre du 8 juin,  la nouvelle mthode de traiter la petite vrole; et
je saisis cette occasion, pour vous faire part de l'usage que j'ai
moi-mme adopt.

Vous savez que depuis long-temps les bains froids sont employs ici
comme un tonique. Mais le saisissement que produit en gnral l'eau
froide, m'a toujours paru trop violent; et j'ai trouv plus analogue 
ma constitution, et plus agrable de me baigner dans un autre lment,
c'est--dire, dans l'air froid. Je me lve donc, tous les jours, de
trs-bon matin, et je reste alors sans m'habiller une heure ou une
demi-heure, suivant la saison, m'occupant  lire, ou  crire.

Cet usage n'est nullement pnible. Il est, au contraire, trs-agrable;
et si avant de m'habiller je me remets dans mon lit, comme cela m'arrive
quelquefois, c'est un supplment au repos de la nuit, et je jouis une
heure ou deux d'un sommeil dlectable. Je ne crois point que cela puisse
avoir aucun dangereux effet. Ma sant, du moins, n'en est point altre;
et j'imagine, au contraire, que c'est ce qui m'aide  la conserver.
C'est pourquoi j'appelerai dsormais ce bain, _un bain tonique_.


                                                           10 mars 1793.

Je ne tenterai pas d'expliquer pourquoi les vtemens humides
occasionnent des rhumes plutt que les vtemens mouills; parce que j'en
doute. J'imagine, au contraire, que ni les uns ni les autres n'ont un
tel effet; et que les causes des rhumes sont absolument indpendantes de
l'humidit et mme du froid. Je me propose d'crire une petite
dissertation sur ce sujet, ds que j'en aurai le temps.

 prsent, je me bornerai  vous dire que croyant mal fonde l'opinion
commune, qui attribue au froid la proprit de resserrer les pores et
d'arrter la transpiration insensible, j'ai engag un jeune mdecin, qui
fesoit des expriences avec la balance de _Sanctorius_,  examiner les
diffrentes proportions de sa transpiration, en restant une heure
entirement nud, et une heure chaudement vtu. Il a renouvel cette
exprience pendant huit jours conscutifs, et a trouv que sa
transpiration toit deux fois plus considrable dans les heures qu'il
toit nud.

  [13] Ceci est extrait de quelques lettres adresses  M. Dubourg.




OBSERVATIONS SUR LES IDES GNRALES CONCERNANT LA VIE ET LA MORT[14].


Vos observations sur les causes de la mort, et les moyens que vous
proposez pour rappeler  la vie les personnes qui paraissent avoir t
tues par le tonnerre, prouvent galement votre sagacit et votre
humanit. Il parot que les ides qu'on a sur la vie et sur la mort,
sont en gnral peu exactes.

Un crapaud enseveli dans du sable, vit, dit-on, jusqu'au moment o ce
sable se ptrifie; et alors l'animal tant renferm dans une pierre,
peut vivre encore pendant une longue suite de sicles. Les faits cits 
l'appui de cette opinion, sont trop nombreux, et trop bien
circonstancis pour ne pas mriter un certain degr de crance.

Accoutums  voir manger et boire tous les animaux qui nous sont
familiers, nous avons de la peine  concevoir comment un crapaud peut
exister dans une pareille prison. Mais si nous rflchissons que, dans
leur tat ordinaire, les animaux n'prouvent la ncessit de prendre de
la nourriture, que parce que la transpiration leur fait perdre
continuellement une partie de leur substance, il nous parotra moins
impossible que ceux qui sont dans l'engourdissement, transpirant moins,
parce qu'ils ne font point d'exercice, aient moins besoin d'alimens; et
que d'autres, tels que les tortues de terre et de mer, les serpens, et
quelques espces de poisson, qu'on voit couverts d'cailles ou de
coquilles, qui arrtent la transpiration, puissent exister un temps
considrable, sans prendre aucune espce de nourriture.

Une plante, charge de fleurs, se fane et meurt presqu'aussitt qu'elle
est expose  l'air, si sa racine n'est point dans un sol humide, o
elle pompe une assez grande quantit de substance pour remplacer celle
qui s'exhale, et que l'air emporte continuellement. Mais, peut-tre, que
si elle toit enveloppe de vif-argent, elle pourroit, pendant un
trs-long espace de temps, conserver sa vie vgtale, son parfum et sa
couleur. Alors, cette mthode seroit trs-commode pour transporter, des
climats lointains, ces plantes dlicates, qui ne peuvent supporter l'air
de la mer, et qui exigent un soin et des mnagemens particuliers.

J'ai vu un exemple de mouches communes, conserves d'une manire qui a
quelque rapport avec celle-l. Elles avoient t noyes dans du vin de
Madre, au moment o l'on l'avoit mis en bouteilles, en Virginie, pour
l'envoyer  Londres. Lorsqu'on le dboucha, dans la maison d'un de mes
amis, chez qui j'tois alors, il tomba trois mouches dans le premier
verre qu'on remplit. Comme j'avois entendu dire que des mouches noyes
pouvoient tre rappeles  la vie, quand on les exposoit aux rayons du
soleil, je proposai d'en faire l'exprience sur celles-l. En
consquence, on les mit au soleil, sur un petit tamis, qui avoir servi 
passer le vin dans lequel elles toient.

En moins de trois heures, deux de ces mouches commencrent  recouvrer
la vie par degrs. Elles eurent d'abord quelques mouvemens convulsifs
dans les jambes; puis elles se levrent, frottrent leurs yeux avec
leurs pieds de devant, battirent leurs ailes avec ceux de derrire, et
bientt aprs, commencrent  voler, se trouvant dans la vieille
Angleterre, sans savoir comment elles y toient venues, La troisime ne
donna aucun signe de vie jusqu'au coucher du soleil, et comme on n'avoit
plus aucun espoir de la voir ressusciter, on la jeta.

Je dsirerois que, d'aprs cet exemple, il ft possible d'inventer une
mthode d'embaumer les noys de manire  pouvoir les rappeler  la vie,
 une poque trs-loigne, et comme je dsire ardemment de voir quel
sera l'tat de l'Amrique dans cent ans d'ici, au lieu d'attendre une
mort ordinaire, je me plongerois dans un tonneau de vin de Madre, avec
un petit nombre d'amis, pour tre, au bout d'un sicle, rappel  la vie
par le doux soleil de ma chre patrie.

Mais puisque trs-probablement nous vivons dans un temps o les sciences
sont encore trop dans l'enfance, pour voir un tel art port  sa
perfection, il faut que je me contente du plaisir, que vous me
promettez, de voir ressusciter un poulet ou un coq d'Inde.

  [14] Ceci est aussi tir des lettres  M. Dubourg.




PRCAUTIONS NCESSAIRES DANS LES VOYAGES SUR MER.


Quand on veut entreprendre un long voyage, il n'y a rien de mieux que de
le tenir secret jusqu'au moment du dpart. Sans cela, on est
continuellement interrompu et tracass, par des visites d'amis et de
connoissances, qui font non-seulement perdre un temps prcieux, mais
oublier des choses importantes; de sorte que quand on est embarqu et
qu'on cingle dj en pleine mer, on se rappelle avec beaucoup
d'inquitude des affaires non termines, des comptes non rgls, et un
nombre infini de choses qu'on se proposoit d'emporter, et dont on sent,
 chaque instant, la privation.

Ne seroit-il pas trs-avantageux de changer la coutume de rendre visite
aux gens qui vont voyager, de les laisser seuls et tranquilles pendant
quelques jours, pour faire leurs prparatifs, et ensuite, prendre cong
de leurs amis, et recevoir leurs voeux pour un heureux retour?

Il n'est pas toujours possible de choisir le capitaine avec lequel on
doit s'embarquer; et cependant, le plaisir, le bonheur du voyage en
dpend; car il faut, pendant un temps, vivre dans sa socit, et tre,
en quelque sorte, soumis  ses ordres. Si c'est un homme spirituel,
aimable et d'un caractre obligeant, on en est bien plus heureux.

On en rencontre quelquefois de tels: mais ils sont rares. Toutefois, si
le vtre n'est pas de ce nombre, il peut tre bon marin, actif,
trs-vigilant, et vous devez alors le dispenser du reste; car ce sont
les qualits les plus essentielles pour un homme, qui commande un
vaisseau.

Quelque droit que, d'aprs votre accord avec lui, vous ayez  ce qu'il a
embarqu pour l'usage des passagers, vous devez prendre toujours
quelques provisions particulires, dont vous puissiez vous servir de
temps en temps. Il faut donc avoir de bonne eau, parce que celle du
vaisseau est souvent mauvaise. Mais mettez la vtre en bouteilles; car
autrement, vous courriez risque de la voir se gter. Il faut aussi que
vous emportiez du bon th, du caf moulu, du chocolat, du vin de
l'espce que vous aimez le mieux, du cidre, des raisins secs, des
amandes, du sucre, du sirop de capillaire, des citrons, du rhum, des
oeufs dans des flacons d'huile, des tablettes de bouillon, et du
biscuit. Quant  la volaille, il est presqu'inutile d'en emporter, 
moins que vous ne vouliez vous charger du soin de lui donner  manger et
de la soigner vous-mme. L'on en prend ordinairement si peu de soin 
bord, qu'elle est presque toujours malade, et que la viande en est aussi
coriace que du cuir.

Tous les marins ont une opinion qui doit sans doute son origine  un
manque d'eau, et  la ncessit o l'on a t de l'pargner. Ils
prtendent que la volaille est toujours extrmement altre; et que
quand on lui donne de l'eau  discrtion, elle se tue elle-mme en
buvant outre mesure. En consquence, ils ne lui en donnent qu'une fois
tous les deux jours, encore est-ce en petite quantit. Mais comme ils
versent cette eau dans des auges inclines, elle court du ct qui est
le plus profond; alors les poules sont obliges de monter les unes sur
les autres pour en attraper un peu, et il y en a quelques-unes qui ne
peuvent pas mme y tremper leur bec: dvores de soif et prouvant
continuellement le tourment de Tantale, elles ne peuvent pas digrer la
nourriture trs-sche qu'elles ont pris, et bientt elles sont malades
et prissent. On en trouve, chaque matin, quelqu'une de morte, qu'on
jette  la mer, tandis que celles qu'on tue pour la table, valent
rarement la peine d'tre manges.

Pour remdier  cet inconvnient, il est ncessaire de diviser les auges
en petits compartimens, pour que chacun puisse contenir une certaine
quantit d'eau: mais c'est un soin qu'on ne prend gure. Il est donc sr
que les cochons et les moutons sont les animaux qu'il est plus
convenable d'embarquer, parce que la viande de mouton est en gnral
trs-bonne  la mer, et celle de cochon, excellente.

Il peut arriver qu'une partie des provisions, que je recommande de
prendre, devienne inutile, par les soins qu'aura eus le capitaine, d'en
mettre  bord une suffisante quantit. Mais, dans ce cas, vous pouvez en
faire prsent aux pauvres passagers, qui, payant moins pour leur
passage, sont logs dans l'entre-pont avec l'quipage, et n'ont droit
qu' la ration des matelots.

Ces passagers sont quelquefois malades, tristes, abattus: on voit
souvent, parmi eux, des femmes, des enfans, qui n'ont pas eu le moyen de
se procurer les choses dont je viens de faire mention, et qui leur sont
de la plus grande ncessit. En leur distribuant une partie de votre
superflu, vous pouvez leur tre du plus grand secours; vous pouvez leur
donner la sant, leur sauver la vie, enfin les rendre heureux; avantage
qui procure toujours les sensations les plus douces  une ame
compatissante!

La chose la plus dsagrable en mer, est la manire dont on y apprte 
manger; car,  proprement parler, il n'y a jamais  bord de bon
cuisinier[15]. Le plus mauvais matelot est ordinairement choisi pour cet
emploi, et il est presque toujours fort mal-propre. C'est de l que
vient ce dicton des marins anglais:--Dieu nous envoie la viande et le
diable les cuisiniers.--Cependant ceux qui ont meilleure opinion de la
providence, pensent autrement. Sachant que l'air de la mer, et le
mouvement que procure le roulis du vaisseau, ont un tonnant effet pour
aiguiser l'apptit, il disent que Dieu a donn aux marins de mauvais
cuisiniers, pour les empcher de trop manger, ou bien que prvoyant
qu'ils auroient de mauvais cuisiniers, il leur a donn un bon apptit,
pour les empcher de mourir de faim.

Mais si vous n'avez pas confiance dans ces secours de la providence,
vous pouvez vous pourvoir d'une lampe  l'esprit-de-vin et d'une
bouilloire, et vous apprter vous-mme quelques alimens, comme de la
soupe, des viandes haches, etc. Un petit fourneau de tle est aussi
trs-commode  bord; et votre domestique peut vous y faire rtir des
morceaux de mouton ou de cochon.

Si vous avez envie de manger du boeuf sal, qui est souvent trs-bon,
vous trouverez que le cidre est la meilleure liqueur pour tancher la
soif qu'occasionnent et cette viande et le poisson sal.

Le biscuit ordinaire est trop dur pour les dents de quelques personnes;
on peut le ramollir en le fesant tremper: mais le pain cuit deux fois
est encore meilleur; parce qu'tant fait de bon pain, coup par
tranches, et remis au four, il s'imbibe tout de suite, devient mou, et
se digre facilement. Aussi est-ce une nourriture excellente, et bien
prfrable au biscuit qui n'a point ferment.

Il faut que j'observe ici que ce pain remis au four toit autrefois le
biscuit qu'on prparoit pour les vaisseaux; car en franais le mot
_biscuit_ signifie cuit deux fois. Les pois qu'on mange  bord, sont
souvent mal cuits et durs. Alors il faut mettre dans la marmite un
boulet de deux livres, et le roulis du vaisseau fait que les pois
forment une espce de pure.

J'ai souvent vu  bord que lorsqu'on servoit la soupe dans des plats
trop peu profonds, elle toit renverse de tous cts par le roulis du
vaisseau; et alors je dsirois que les potiers d'tain divisassent les
soupires en compartimens, dont chacun contiendroit de la soupe pour une
seule personne. Par ce moyen, on seroit sr que dans un roulis
extraordinaire, ceux qui seroient  table ne courroient pas risque de
voir la soupe tomber sur leur poitrine et les brler.

Maintenant que je vous ai entretenu de ces choses peu importantes,
permettez-moi de conclure ces observations, par quelques rflexions
gnrales sur la navigation.

Quand nous considrons la navigation comme un moyen de transporter des
denres ncessaires, d'un pays o elles abondent dans les lieux o elles
manquent, et de prvenir la disette, qui toit jadis si commune, nous ne
pouvons nous empcher de la regarder comme un des arts qui contribuent
le plus au bonheur du genre-humain. Mais quand la navigation n'est
employe qu' charier des choses inutiles, des objets d'un vain luxe, il
n'est pas certain que les avantages qui en rsultent, suffisent pour
contre-balancer les malheurs qu'elle occasionne en mettant en danger la
vie de tant d'hommes, qui parcourent sans cesse le vaste Ocan; et
lorsqu'elle sert  piller des vaisseaux et  transporter des esclaves,
elle est, sans contredit, un moyen funeste d'accrotre les calamits qui
affligent la nature humaine.

On ne peut s'empcher d'tre tonn, quand on songe au nombre immense de
vaisseaux et d'hommes, qui s'exposent tous les jours en allant chercher
du th  la Chine, du caf en Arabie, du sucre et du tabac en Amrique;
tous objets, sans lesquels nos anctres vivoient fort bien. Le seul
commerce du sucre emploie mille vaisseaux, et celui du tabac
presqu'autant. Pour l'utilit du tabac, on n'en peut presque rien dire;
et quant au sucre, combien ne seroit-il pas plus glorieux de sacrifier
le plaisir momentan que nous avons  en prendre deux fois par jour dans
notre th, que d'encourager les cruauts sans nombre qu'on exerce
continuellement pour nous le procurer!

Un clbre moraliste franais, dit que quand il considre les guerres
que nous fomentons en Afrique pour y acheter des ngres, le grand nombre
qu'il en prit dans ces guerres, les multitudes de ces infortuns qui
meurent, pendant la traverse, victimes de la maladie, de l'air
empoisonn ou de la mauvaise nourriture, et enfin tous ceux qui
succombent aux traitemens cruels qu'on leur fait souffrir dans leur tat
d'esclaves, il ne peut pas voir un morceau de sucre, sans s'imaginer
qu'il est rempli de taches de sang humain. Mais s'il ajoutoit aux moyens
qui le blessent, les guerres que nous nous fesons les uns aux autres
pour prendre et reprendre les les qui produisent cette denre, il ne
croiroit pas le sucre simplement tach de sang; il verroit qu'il en est
entirement tremp.

Ces guerres sont cause que les puissances maritimes de l'Europe, et les
habitans de Paris et de Londres, payent leur sucre bien plus cher que
les habitans de Vienne, encore que ceux-ci soient presqu' trois cents
lieues de la mer. Une livre de sucre cote aux premiers, non-seulement
le prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais aussi les impts ncessaires
pour soutenir les flottes et les armes destines  protger et 
dfendre les contres qui le produisent.

  [15] Franklin n'a sans doute voulu parler que des navires marchands en
    gnral; car dans les vaisseaux de guerre franais et anglais, on
    fait souvent trs-bonne chre. (_Note du Traducteur._)




SUR LE LUXE, LA PARESSE, ET LE TRAVAIL.


 BENJAMIN VAUGHAN[16].

                                                                   1784.

On ne peut s'empcher d'tre tonn, quand on voit combien les affaires
de ce monde sont conduites  contre-sens. Il est naturel d'imaginer que
l'intrt d'un petit nombre d'individus devroit cder  l'intrt
gnral. Mais les individus mettent  leurs affaires beaucoup plus
d'application, d'activit et d'adresse que le public n'en met aux
siennes; de sorte que l'intrt gnral est trs-souvent sacrifi 
l'intrt particulier.

Nous assemblons des parlemens et des conseils, pour profiter de leur
sagesse collective: mais en mme-temps, nous avons ncessairement
l'inconvnient de leurs passions runies, de leurs prjugs et de leurs
intrts personnels. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de
la sagesse, et trompent mme ceux qui la possdent; et si nous en
jugeons par les actes, les arrts, les dits, qui rglent la destine du
monde et les rapports du commerce, une assemble d'hommes importans, est
le corps le plus fou qui existe sur la terre.

Certes, je n'ai encore rien trouv pour remdier au luxe. Je ne suis
mme pas sr qu'on puisse y russir dans un grand tat, ni que ce soit
toujours un mal aussi dangereux qu'on le croit.

Supposons qu'on comprenne, dans la dfinition du luxe, toutes les
dpenses inutiles. Examinons ensuite s'il est possible d'excuter, dans
un pays tendu, les loix qui s'opposent  ces dpenses; et si, en les
excutant, les habitans de ce pays doivent tre plus heureux, ou mme
plus riches. L'espoir de devenir un jour en tat de se procurer les
jouissances du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon pour le travail
et pour l'industrie? Le luxe ne peut-il pas, par consquent, produire
plus qu'il ne consomme, puisqu'il est vrai que, sans un motif
extraordinaire, les hommes seroient naturellement ports  vivre dans
l'indolence et dans la paresse? Cela me rappelle un trait que je vais
vous citer.

Le patron d'une chaloupe, qui naviguoit entre le cap May et
Philadelphie, m'avoit rendu quelque petit service, pour lequel il refusa
toute espce de paiement. Ma femme apprenant que cet homme avoit une
fille, lui envoya en prsent, un bonnet  la mode. Trois ans aprs, le
patron se trouvant chez moi avec un vieux fermier des environs du cap
May, qui avoit pass dans sa chaloupe, parla du bonnet envoy par ma
femme, et raconta combien sa fille en avoit t flatte.--Mais,
ajouta-t-il, ce bonnet a cot bien cher  notre canton.--Comment
cela, lui dis-je.--Oh! me rpondit-il, quand ma fille parut dans
l'assemble, le bonnet fut tellement admir, que toutes les jeunes
personnes voulurent en faire venir de pareils de Philadelphie; et nous
calculmes, ma femme et moi, que le tout n'a pas cot moins de cent
livres sterlings.--Cela est vrai, dit le fermier. Mais vous ne
racontez pas toute l'histoire. Je pense que le bonnet vous a t de
quelqu'avantage; parce que c'est la premire chose qui a donn  nos
filles l'ide de tricoter des gants d'estame pour vendre  Philadelphie,
et se procurer, par ce moyen, des bonnets et des rubans; et vous savez
que cette branche d'industrie s'accrot tous les jours et doit avoir
encore de meilleurs effets.

Je fus assez content de cet exemple de luxe, parce que non-seulement les
filles du cap May devenoient plus heureuses en achetant de jolis
bonnets, mais parce que cela procuroit aussi aux Philadelphiennes, une
provision de gants chauds.

Dans nos villes commerantes, situes le long de la mer, les habitans
s'enrichissent de temps en temps. Quelques-uns de ceux qui acquirent du
bien, sont prudens, vivent avec conomie, et conservent ce qu'ils ont
gagn pour le laisser  leurs enfans. Mais d'autres, flatts de faire
parade de leur richesse, font des extravagances et se ruinent. Les loix
ne peuvent l'empcher; peut-tre mme n'est-ce pas un mal pour le
public. Un schelling prodigu par un fou, est ramass par un sage, qui
sait mieux comment il faut en faire usage; et consquemment, il n'est
point perdu.

Un homme vain et fastueux btit une belle maison, la meuble avec
lgance, y vit d'une manire splendide, et se ruine en peu d'annes;
mais les maons, les charpentiers, les serruriers et d'autres ouvriers
honntes qu'il a fait travailler, ont pu, par ce moyen, entretenir et
lever leur famille. Le fermier a t rcompens des soins qu'il a pris,
et le bien a pass en de meilleures mains.

Il est,  la vrit, des cas, o quelques modes inventes par le luxe
peuvent devenir un mal public, comme il est lui-mme un mal particulier.
Par exemple, si un pays exporte son boeuf et sa toile pour payer
l'importation du vin de Bordeaux et du porter, tandis qu'une partie de
ses habitans ne vivent que de pommes de terre et n'ont point de
chemises, cela ne ressemble-t-il pas  ce que fait un fou qui laisse sa
famille souffrir la faim et vend ses vtemens pour acheter de quoi
s'enivrer? Notre commerce amricain est, je l'avoue, un peu comme cela.
Nous donnons aux Antilles de la farine et de la viande, pour nous
procurer du rum et du sucre; c'est--dire, les choses les plus
ncessaires  la vie pour des superfinits. Malgr cela, nous vivons
bien, et nous sommes mme dans l'abondance; mais si nous tions plus
sobres, nous pourrions tre plus riches.

L'immense quantit de terres couvertes de bois, que nous avons encore 
prparer pour la culture, rendra long-temps notre nation laborieuse et
frugale. Si l'on juge du caractre et des moeurs des Amricains, par ce
qu'on voit le long des ctes, on se trompe beaucoup. Les habitans des
villes commerantes peuvent tre riches et adonns au luxe, tandis que
ceux des campagnes possdent toutes les vertus qui contribuent au
bonheur et  la prosprit publique. Ces villes commerantes ne sont pas
trs-considres par les campagnards. Ils les regardent  peine comme
une partie essentielle de l'tat; et l'exprience de la dernire guerre
a prouv, que quand elles toient au pouvoir de l'ennemi, elles
n'entranoient pas la sujtion du reste du pays, qui continuoit
vaillamment  dfendre sa libert et son indpendance.

Quelques calculateurs politiques ont compt que si tous les individus
des deux sexes, vouloient travailler pendant quatre heures par jour 
quelque chose d'utile, ce travail leur suffiroit pour se procurer les
choses les plus ncessaires et les agrmens de la vie; le besoin et la
misre seroient bannis du monde, et le reste des vingt-quatre heures
pourroit tre consacr au repos et aux plaisirs.

Qu'est-ce qui occasionne donc tant de besoin et de misre? C'est que
beaucoup d'hommes et de femmes travaillent  des choses qui ne sont ni
utiles, ni agrables, et consomment avec ceux qui ne font rien, les
objets de premire ncessit, recueillis par les gens utilement
laborieux. Je vais expliquer ceci.

Le travail arrache du sein de la terre et des eaux les premiers lmens
des richesses. J'ai de la terre, et je recueille du bled. Si, avec cela,
je nourris une famille, qui ne fasse rien, mon bled sera consomm, et 
la fin de l'anne, je ne serai pas plus riche que je ne l'tois au
commencement. Mais, si en nourrissant ma famille, j'en occupe une partie
 filer, l'autre  faire des briques et d'autres matriaux pour btir,
le prix de mon bled me restera, et au bout de l'an, nous serons tous
mieux vtus et mieux logs. Mais si au lieu d'employer un homme  faire
des briques, je le fais jouer du violon pour m'amuser, le bled qu'il
consomme s'en va, et aucune partie de son travail ne reste dans ma
famille pour augmenter nos richesses et les choses qui nous sont
agrables. Je serai, consquemment, rendu plus pauvre par mon joueur de
violon,  moins que le reste de ma famille n'ait travaill davantage ou
mang moins, pour remplacer le dficit qu'il aura occasionn.

Considrez le monde, et voyez des millions de gens occups  ne rien
faire, ou du moins,  faire des choses qui ne produisent rien, tandis
qu'on est embarrass pour se procurer les commodits de la vie, et mme
le ncessaire. Qu'est-ce, en gnral, que le commerce pour lequel nous
combattons et nous nous gorgeons les uns les autres? N'est-ce pas la
cause des fatigues de plusieurs millions d'hommes, qui courent aprs des
superfluits, et perdent souvent la vie, en s'exposant aux dangers de la
mer? Combien de travail ne perd-on pas, en construisant et quipant de
grands vaisseaux, pour aller chercher en Chine du th, en Arabie du
caf, aux Antilles du sucre, et dans l'Amrique septentrionale, du
tabac. On ne peut pas dire que ces choses sont ncessaires  la vie; car
nos anctres vivoient fort bien sans les connotre.

On peut faire une question. Tous ceux qui sont maintenant employs 
recueillir,  faire ou  charier des superfluits, pourroient-ils
subsister en cultivant des denres d'une ncessit premire?--Je crois
qu'oui. La terre est trs-vaste, et une grande partie de sa surface est
encore sans culture. Il y a en Asie, en Afrique, en Amrique, des
forts, qui ont plusieurs centaines de millions d'acres; il y en a mme
beaucoup en Europe. Un homme deviendroit un fermier d'importance, en
dfrichant cent acres de ces forts; et cent mille hommes  dfricher
chacun cent acres, ne feroient pas une lacune assez grande pour tre
visible de la lune,  moins qu'on n'y et le tlescope d'Herschel; tant
sont vastes les pays que les bois couvrent encore!

C'est, cependant, une sorte de consolation, que de songer que parmi les
hommes, il y a encore plus d'activit et de prudence que de paresse et
de folie. De l provient cette augmentation de beaux difices, de fermes
bien cultives, de villes riches et populeuses, qui se trouvent dans
toute l'Europe, et qu'on n'y voyoit autrefois que sur les ctes de la
Mditerrane. Cette prosprit est mme d'autant plus remarquable, que
des guerres insenses exercent continuellement leurs ravages, et
dtruisent souvent en une seule anne les travaux de plusieurs annes de
paix. Nous pouvons donc esprer, que le luxe de quelques marchands des
ctes des tats-Unis de l'Amrique ne causera pas la ruine de leur pays.

Encore une rflexion, et je termine cette vague et longue lettre.
Presque toutes les parties de notre corps nous obligent  quelque
dpense. Nos pieds ont besoin de souliers, nos jambes de bas, le reste
du corps exige des habillemens, et notre estomac une bonne quantit de
nourriture. Quoiqu'excessivement utiles, nos yeux, quand nous sommes
raisonnables, demandent l'assistance peu coteuse de lunettes, qui ne
peuvent pas beaucoup dranger nos finances. Mais les yeux des autres
sont les yeux qui nous ruinent. Si tout le monde toit aveugle, except
moi, je n'aurois besoin ni de magnifiques habits, ni de belles maisons,
ni de meubles lgans.

  [16] Membre du parlement d'Angleterre, pour le bourg de Calne, en
    Wiltshire. Il toit li d'une intime amiti avec Franklin.




SUR LA TRAITE DES NGRES.


                                                           23 mars 1790.

En lisant dans les gazettes, le discours adress par M. Jackson[17], au
congrs amricain, contre ceux qui se mlent de l'esclavage des ngres,
ou qui essaient d'adoucir la condition des esclaves, je me suis rappel
un discours pareil, prononc il y a environ cent ans, par Sidi Mehemet
Ibrahim, membre du divan d'Alger, ainsi qu'on peut le voir dans la
relation que Martin a publie de son consulat, en 1687.

Ce discours avoit pour but d'empcher qu'on n'et gard  la ptition de
la secte des _Erika_, ou Mahomtans purs, qui regardoient la piraterie
et l'esclavage comme injuste, et en demandoient l'abolition. M. Jackson
ne le cite pas: mais, peut-tre, ne l'a-t-il pas lu. S'il se trouve dans
son loquent discours quelques raisonnemens de Sidi Mehemet, cela prouve
seulement que les intrts des hommes influent et sont influencs d'une
manire tonnamment semblable dans tous les climats, o ils se trouvent
dans des circonstances pareilles. Voici la traduction du discours
africain.

ALLA Bismillah, etc. Dieu est grand, et Mahomet est son prophte!

Ont-ils considr, ces Erika, les consquences que pourroit avoir ce
qu'ils proposent dans leur ptition? Si nous mettions un terme  nos
croisires contre les chrtiens, comment nous procurerions-nous les
denres que produit leur pays, et qui nous sont si ncessaires? Si nous
renonons  les rendre esclaves, qui est-ce qui cultivera la terre, dans
nos brlans climats? Qui est-ce qui fera les travaux les plus communs
dans nos villes? Qui est-ce qui nous servira dans nos maisons? Ne
serons-nous pas alors nos propres esclaves? et ne devons-nous pas plus
de compassion et de faveur  nous, musulmans, qu' ces chiens de
chrtiens?

Nous avons maintenant plus de cinquante mille esclaves,  Alger et dans
les environs. Si nous n'en recevons pas de nouveaux, bientt ce nombre
diminuera, et sera insensiblement rduit  rien. Si nous cessons de
prendre et de piller les vaisseaux des infidles, et de rduire 
l'esclavage l'quipage et les passagers, nos terres n'auront plus aucune
valeur, faute de culture; les loyers de nos maisons diminueront de
moiti; et le gouvernement, priv de la part qu'il retire des prises,
verra ses revenus presqu'anantis.

Et pourquoi? Pour cder aux fantaisies d'une secte capricieuse, qui
voudroit, non-seulement nous empcher de faire de nouveaux esclaves,
mais nous forcer d'affranchir ceux que nous avons. Mais si les matres
perdent leurs esclaves, qui les en ddommagera? Sera-ce l'tat? Le
trsor public y suffira-t-il? Sera-ce les Erika? En ont-ils les moyens?
ou voudroient-ils, pour faire ce qu'ils croient juste  l'gard des
esclaves, commettre une plus grande injustice envers les propritaires?

Si nous donnons la libert  nos esclaves, qu'en ferons-nous? Peu
d'entr'eux voudront retourner dans leur pays natal. Ils savent trop bien
qu'ils y auroient  souffrir bien plus que parmi nous. Ils ne veulent
point embrasser notre sainte religion; ils ne veulent point adopter nos
moeurs. Nos frres ne veulent pas se souiller par des mariages avec des
personnes de cette race. Devons-nous les laisser mandier dans nos rues,
ou souffrir qu'ils pillent nos proprits? car les hommes accoutums 
l'esclavage, ne travaillent point pour gagner leur vie,  moins qu'ils
n'y soient forcs.

Mais qu'y a-t-il donc de si malheureux dans leur condition prsente?
N'toient-ils pas esclaves dans leur pays? L'Espagne, le Portugal, la
France, l'Italie, ne sont-ils pas gouverns par des despotes qui
tiennent leurs sujets dans l'esclavage, sans aucune exception?
L'Angleterre elle-mme ne traite-t-elle pas ses matelots en esclaves?
car, lorsque le gouvernement le veut, ils sont enlevs, renferms dans
des vaisseaux de guerre, condamns non-seulement  travailler, mais 
combattre pour de trs-petits gages, et un peu de nourriture qui ne vaut
pas mieux que celle que nous donnons  nos esclaves.

Leur condition est-elle donc devenue pire, parce qu'ils sont tombs
entre nos mains? Non. Ils n'ont fait que changer un esclavage pour
l'autre; et je puis dire pour un meilleur; car ils sont ici sur une
terre o le soleil de l'Islamisme rpand sa lumire et brille dans toute
sa splendeur. Ils y ont occasion de connotre la vritable doctrine, et
de sauver leurs ames. Ceux qui restent dans leur pays, sont privs de ce
bonheur. Ainsi, renvoyer les esclaves dans les lieux o ils sont ns, ce
seroit les faire passer de la lumire dans les tnbres.

Je rpte la question. Si l'on donne la libert aux esclaves, qu'en
fera-t-on? J'ai entendu dire qu'on les transplanteroit dans le dsert o
il y a une vaste tendue de terre, sur laquelle ils pourroient
subsister, et former un tat libre et florissant. Mais je crois qu'ils
sont trop peu ports  travailler volontairement, et trop ignorans pour
tablir un bon gouvernement. D'ailleurs, les Arabes sauvages les
opprimeroient, les dtruiroient ou les rduiroient de nouveau 
l'esclavage.

Tandis qu'ils nous servent, nous avons soin de leur fournir tout ce qui
leur est ncessaire, et nous les traitons avec humanit. Dans les pays
o ils sont ns, la classe de ceux qui travaillent est, ainsi que j'en
suis inform, plus mal nourrie, plus mal loge, plus mal vtue. La
condition de la plupart d'entr'eux est donc dj amliore, et n'exige
rien de plus.--Ici, ils vivent en sret; ils ne sont point sujets 
devenir soldats, et  tre forcs de s'gorger les uns les autres, comme
dans les guerres qu'on fait chez eux.

Si quelques-uns de ces bigots insenss, qui nous fatiguent  prsent de
leurs sottes ptitions, ont, dans l'excs d'un zle aveugle, affranchi
leurs esclaves, ce n'est ni par gnrosit, ni par humanit. C'est parce
qu'accabls du fardeau de leurs pchs, ils ont espr que le mrite
prtendu de cette action les sauveroit d'une damnation ternelle. Mais
combien ils se trompent grossirement en imaginant que l'esclavage est
condamn par l'alcoran! Je ne citerai ici que deux prceptes qui sont la
preuve du contraire:--Matres, traitez vos esclaves avec
douceur.--Esclaves, servez vos matres avec fidlit.--Ce livre sacr ne
dfend pas non plus de piller les infidles; puisqu'il est bien connu,
d'aprs lui, que Dieu a donn le monde et tout ce qu'il contient,  ses
fidles Musulmans, et qu'ils ont le droit d'en jouir autant qu'ils
pourront y tendre leurs conqutes.

Ne prtons donc plus l'oreille  la dtestable proposition d'affranchir
les esclaves chrtiens. Si elle toit adopte, le prix de nos terres et
de nos maisons diminueroit; beaucoup de bons citoyens seroient
dpouills de leur proprit; le mcontentement deviendroit universel et
provoqueroit des insurrections qui mettroient en danger le gouvernement,
et la confusion gnrale seroit bientt  son comble. Je ne doute donc
pas que ce sage conseil ne prfre la tranquillit et le bonheur de
toute une nation de vrais croyans, au caprice de quelques Erika, et ne
rejette leur ptition.

Le consul Martin nous apprend que la rsolution du divan portoit:--Que
la doctrine qui prtendoit qu'il toit injuste de piller les Chrtiens
et de les rendre esclaves, paroissoit au moins problmatique: mais que
l'intrt qu'avoit l'tat  maintenir cet usage, toit clair; et
qu'ainsi la proposition seroit rejete.--Et, en effet, elle le fut.

Puisque les mmes motifs produisent dans l'ame des hommes, des opinions
et des rsolutions semblables, ne pouvons-nous pas, sans parler de notre
congrs Amricain, nous hasarder  prdire que les adresses prsentes
au parlement d'Angleterre, pour l'abolition de la traite des ngres, et
les dbats qui auront lieu  ce sujet, auront le mme effet que ceux du
divan d'Alger?

  [17] L'un des reprsentans de la Georgie.




OBSERVATIONS SUR LA GUERRE.


D'aprs la premire loi des nations, la guerre et la destruction toient
destines  punir l'injure: en s'humanisant par degrs, elles admirent
l'esclavage au lieu de la mort; ensuite, l'change des prisonniers
succda  l'esclavage; et enfin, pour respecter davantage la proprit
des particuliers, les conqurans se contentrent de rgner sur eux.

Pourquoi cette loi des nations ne s'amlioreroit-elle pas encore? Des
sicles se sont couls entre les divers changemens qu'elle a prouvs:
mais comme de nos jours l'esprit humain a fait des progrs plus rapides,
pourquoi le perfectionnement de la loi des nations ne seroit-il pas
acclr? Pourquoi ne conviendroit-on pas dsormais que dans toutes les
guerres, on n'attaqueroit point certaines classes d'hommes, que mme les
partis opposs les protgeroient galement, et leur permettroient de se
livrer  leurs travaux avec scurit? Ces hommes seraient:

1. Les agriculteurs, parce qu'ils travaillent pour la subsistance du
genre-humain.

2. Les pcheurs, qui ont le mme but que les agriculteurs.

3. Les marchands, dont les navires ne sont point arms, et qui sont
utiles aux diffrentes nations, en leur portant des denres ou des
marchandises agrables.

4. Les artistes et les ouvriers qui travaillent dans des villes sans
dfense.

Il n'est pas, sans doute, ncessaire d'ajouter que les hpitaux de
l'ennemi devroient tre, non pas inquits, mais secourus au
besoin.--L'intrt gnral de l'humanit exigeroit qu'on diminut les
causes de la guerre, et tout ce qui peut exciter  la faire. Si l'on
interdisoit le pillage, on auroit moins d'ardeur  combattre, et
vraisemblablement la paix seroit bien plus durable.

L'usage de voler les marchands en pleine mer est un reste de l'ancienne
piraterie; et quoiqu'il soit accidentellement avantageux  quelques
particuliers, il est loin de l'tre  tous ceux qui l'entreprennent, et
aux nations qui l'autorisent. Au commencement d'une guerre, quelques
navires richement chargs sont surpris et enlevs; cela encourage les
premiers armateurs des corsaires  en armer de nouveaux. Beaucoup
d'autres les imitent. Mais, en mme-temps, l'ennemi devient plus
soigneux. Il quipe mieux ses vaisseaux marchands, et les rend plus
difficiles  prendre. Il les fait aussi partir plus souvent sous la
protection d'un convoi. Tandis que les corsaires se multiplient, les
navires qui peuvent tre pris et les chances du profit diminuent; de
sorte qu'il y a beaucoup de croisires o les dpenses surpassent le
gain. C'est alors une loterie comme les autres. Quoiqu'un petit nombre
de particuliers y gagne, la masse de ceux qui y mettent perd. La
totalit de ce que cote l'armement de tous les corsaires, durant le
cours d'une guerre, excde de beaucoup le montant de toutes les prises.

Ainsi, une nation perd tout le travail de beaucoup d'hommes, pendant le
temps qu'ils sont employs  voler. En outre, ce que ces hommes
acquirent, ils le dpensent en s'enivrant et en s'abandonnant  toute
sorte de dbauches. Ils perdent l'habitude du travail.  la paix, ils
sont rarement propres  reprendre des occupations honntes, et ne
servent qu' augmenter le nombre des sclrats qui infestent les villes,
et des voleurs de grand chemin.

Les armateurs mmes, qui ont t heureux, aveugls par la rapidit de
leur fortune, se livrent  une manire de vivre dispendieuse, et ne
pouvant plus y renoncer, lorsque les moyens d'y suffire diminuent,
finissent par se ruiner; juste punition de l'extravagante cruaut qu'ils
ont eue de rduire  la misre les familles de beaucoup d'honntes
commerans, employs  servir l'intrt commun du genre-humain.




SUR LA PRESSE DES MATELOTS[18].


Le juge Foster, page 158 de son ouvrage, dit: Chaque homme cette
conclusion du tout  une partie ne me semble pas d'une bonne
logique.--Si l'alphabet disoit:--Que toutes nos lettres combattent pour
la dfense commune.-- Il y auroit de l'galit, et par consquent de la
justice. Mais s'il disoit:--Qu'A, B, C, D, s'arment et combattent
pendant que les autres lettres resteront chez elles et dormiront
tranquilles.--Cela ne serait point gal, et consquemment ne pourroit
tre juste.

_Ibid._--Employez--s'il vous plat. Le mot signifie engager un homme 
travailler pour moi, en lui offrant des gages suffisans pour lui faire
prfrer mon service  tout autre. Cela est fort diffrent de forcer un
homme  travailler aux conditions qui me conviendront.

_Ib._--Ce service et occupation, etc. Ceci est faux. Son occupation et
son service ne sont pas les mmes. Un vaisseau marchand n'est point un
vaisseau arm. Il n'est point oblig  combattre, mais  transporter des
marchandises. Le matelot, qui est au service du roi, est forc de
combattre, et de s'exposer  tous les dangers de la guerre. Les maladies
sont aussi plus communes et plus souvent mortelles  bord des vaisseaux
du roi que dans les vaisseaux marchands.  la fin d'une campagne, un
matelot peut quitter le service des marchands, et non le service du roi.
En outre, les marchands lui donnent de meilleurs gages.

_Ib._ Je suis trs-certain, etc.--Ici on compare deux choses qui ne
sont pas comparables, l'injustice faite aux gens de mer, et les embarras
occasionns au commerce. Les embarras qu'prouve tout le commerce d'une
nation, ne justifient point l'injustice faite  un seul matelot. Si le
commerce souffrait de ce qu'un matelot ne seroit point  son service, il
pourroit et devroit lui offrir des gages qui le dcideraient  y entrer
volontairement.

_Page 159._--Un mal particulier doit tre support avec patience, pour
prvenir une calamit gnrale.--Cette maxime peut-elle se trouver dans
les loix et dans une bonne politique? et peut-il y avoir une maxime
contraire au sens commun? Si la maxime disoit que les maux particuliers
qui prviennent une calamit nationale, doivent tre gnreusement
compenss par la nation, on pourroit l'entendre: mais quand elle dit
seulement que ces maux doivent tre supports avec patience, elle est
absurde!

_Ib._ L'expdient, etc.--Vingt plans inutiles ou incommodes n'en
justifient pas un qui est inique.

_Ib._--Sur le pied de, etc.--Certes, votre raisonnement ressemble  un
mensonge. Il se tient sur un pied. La vrit se tient sur deux.

_Page 160._ --De bons gages. Probablement les mmes qu'on a dans les
vaisseaux marchands?

_Page 174._--J'admets difficilement, etc.--Quand cet auteur parle de
la presse, il diminue, autant qu'il le peut, l'horreur qu'inspire cette
coutume, en reprsentant qu'un matelot souffre seulement une _fatigue_,
comme il l'appelle tendrement, _dans quelques cas particuliers_; et il
oppose  ce mal particulier, les embarras du commerce de l'tat. Mais
si, comme il le suppose, le cas arrive souvent, le matelot, qui est
press, et oblig  servir pour la dfense du commerce au prix de
vingt-cinq schellings par mois, pourrait gagner trois livres sterlings
et quinze schellings au service d'un marchand, et vous lui prenez chaque
mois cinquante schellings. Or, si vous employez cent mille matelots,
vous drobez  ces hommes honntes et industrieux et  leurs pauvres
familles, deux cent cinquante mille livres sterlings par mois, ou trois
millions sterlings par an; et, en mme-temps, vous les forcez de
hasarder leur vie, en combattant pour la dfense de votre commerce;
dfense  laquelle devroient sans doute contribuer tous les membres de
la socit, et les matelots comme les autres, en proportion du profit
que chacun en retire. Ces trois millions excderoient, dit-on, la part
qui devroit leur revenir s'ils n'avoient pas pay de leur personne; mais
quand vous les forcez  se contenter de si peu, il me semble que vous
devriez les exempter de combattre.

Cependant on peut dire que si l'on allouoit aux matelots qui servent
dans les vaisseaux du roi, les mmes gages qu'ils pourroient avoir dans
les vaisseaux marchands, il en coteroit trop cher  la nation, et l'on
seroit oblig d'augmenter les impts. Alors la question se rduit 
ceci:--Est-il juste que dans une socit les riches forcent la classe la
plus pauvre  combattre pour leur dfense et celle de leurs proprits,
en lui fixant arbitrairement des gages, et en la punissant si elle
refuse?--Le juge Foster nous dit que cela est _lgal_.

Je ne connois pas assez les loix pour prtendre que ce principe n'est
pas fond sur quelqu'autorit: mais je ne puis me persuader qu'il soit
quitable. Je veux bien avouer pour un moment qu'il peut tre lgal
quand il est ncessaire: mais, en mme-temps, je soutiens qu'il ne peut
tre employ de manire  produire les mmes bons effets, c'est--dire,
la scurit publique, sans faire commettre une aussi intolrable
injustice, que celle qui accompagne la presse des matelots.

Pour mieux me faire entendre, je ferai d'abord deux observations. La
premire, c'est qu'on pourroit avoir pour les vaisseaux de guerre des
matelots de bonne volont, si l'on les payoit suffisamment. Ce qui le
prouve, c'est que pour servir dans ces vaisseaux et courir les mmes
dangers, on n'a besoin de presser ni les capitaines, ni les lieutenans,
ni les gardes-marine, ni les trsoriers, ni beaucoup d'autres officiers.
Pourquoi? Parce que les profits de leurs places ou leurs molumens, sont
d'assez puissans motifs pour les leur faire rechercher. Il ne faudroit
donc que trouver assez d'argent pour engager les matelots  servir de
bonne volont comme leurs officiers, sans mettre pourtant de nouveaux
impts sur le commerce.

La seconde de mes observations est que vingt-cinq schellings par mois
avec une ration de boeuf, de porc sal et de pois, tant jugs suffisans
pour faire subsister un matelot qui travaille beaucoup, ils doivent
suffire aussi  un homme de plume et  un jurisconsulte sdentaire. Je
voudrais donc qu'on tablit une caisse, qui serviroit  donner des
rcompenses aux marins. Pour remplir cette caisse, je proposerois de
presser un grand nombre d'officiers civils, qui ont  prsent de gros
salaires, et de les obliger  remplir leurs emplois pour vingt-cinq
schellings par mois, avec une ration pareille  celle des gens de mer,
afin de verser le surplus de leurs salaires dans la caisse des matelots.

Si l'on me chargeoit de faire excuter l'ordre d'une telle presse, le
premier que je ferois presser seroit un assesseur de Bristol, ou un juge
nomm _Foster_. J'aurois besoin de son difiant exemple, pour montrer
comment on doit se soumettre  la presse, car il trouveroit assurment
que, quoique ce soit un _mal particulier_ d'tre rduit  vingt-cinq
schellings par mois, il faut, conformment  sa maxime lgale et
politique, _le supporter avec patience_, afin de prvenir une calamit
nationale.

Alors, je presserois le reste des juges; et ouvrant le livre rouge, je
n'oublierois aucun des officiers civils du gouvernement, depuis ceux qui
n'ont qu'un salaire de cinquante livres sterlings par an, jusqu' ceux
qui en ont cinquante mille. Ces messieurs n'auroient pas  se plaindre,
puisqu'ils recevroient vingt-cinq schellings par mois, avec une ration;
et encore sans tre obligs de combattre. Enfin, je crois que je ferois
presser ***.

  [18] Ce morceau est compos de diverses notes, que Franklin avoit
    crites avec un crayon, sur les marges d'un exemplaire de la fameuse
    _Apologie de la Presse des Matelots_, par le juge Foster.




SUR LES LOIX CRIMINELLES, ET SUR L'USAGE D'ARMER EN COURSE.


 BENJAMIN VAUGHAN.

                                                           14 mars 1785.

MON AMI,

Parmi les pamphlets, que vous m'avez fait passer dernirement, il y en a
un intitul: _Penses sur la Justice excutive_.--Je vous envoie, en
revanche, une brochure franaise sur le mme sujet. Elle a pour titre:
_Observations concernant l'excution de l'article II de la Dclaration
sur le Vol_.

L'un et l'autre de ces ouvrages sont adresss aux juges, mais crits,
comme vous le verrez, dans un esprit trs-diffrent. L'auteur anglais
veut qu'on pende tous les voleurs. Le franais prtend qu'on doit
proportionner la punition au crime.

Si nous croyons rellement, ainsi que nous fesons profession de le
croire, que la loi de Moyse toit la loi de Dieu, et l'manation de la
sagesse divine, infiniment suprieure  la sagesse humaine, d'aprs quel
principe pouvons-nous donner la mort pour punir une offense, qui,
conformment  cette loi, ne devroit tre punie que par la restitution
du quadruple de l'objet enlev?--Mettre  mort un homme, pour un crime
qui ne le mrite point, n'est-ce pas commettre un meurtre? Et, comme dit
l'auteur franais, doit-on punir un dlit contre la socit par un crime
contre la nature?

Une proprit superflue est de l'invention de la socit. Des loix
simples et douces suffisent pour conserver les proprits purement
ncessaires. L'arc du sauvage, sa hache et son vtement de peaux
n'exigent pas qu'une loi lui en assure la conservation. Ils sont
suffisamment gards par la crainte de son ressentiment et de sa
vengeance. Lorsqu'en vertu des premires loix, une partie de la socit
accumula des richesses et devint puissante, elle fit des loix plus
svres, et voulut, aux dpens de l'humanit, conserver ce qu'elle
possdoit. Ce fut un abus du pouvoir, et un commencement de tyrannie.

Si, avant de faire entrer un sauvage en socit, on lui avoit dit:--Par
le moyen du pacte social, ton voisin pourra devenir propritaire de cent
daims. Mais si ton frre, ton fils ou toi-mme, vous n'avez pas de
daims, et qu'ayant faim, vous vouliez en tuer un, vous serez obligs de
subir une mort infame.--Alors le sauvage auroit probablement prfr sa
libert, et le droit commun de tuer des daims,  tous les avantages de
la socit qu'on lui proposoit.

Il vaut mieux que cent coupables soient sauvs que non pas qu'un
innocent prisse: c'est une maxime qui a t long-temps et gnralement
approuve; et je ne crois pas qu'on l'ait jamais combattue. Le
sanguinaire auteur des _Penses sur la Justice excutive_, convient
lui-mme qu'elle est juste; et il remarque fort bien:--Que la seule
ide de l'innocence _outrage_, et plus encore celle de l'innocence
_souffrante_, doit rveiller en nous tous les sentimens de la plus
tendre compassion, et en mme-temps, exciter la plus vive indignation
contre les instrumens de ses maux.--Mais il ajoute:--Que l'innocence
ne sera jamais expose ni  tre outrage, ni  souffrir, si l'on suit
strictement les loix.--Est-ce bien vrai?--Est-il donc impossible de
faire une loi injuste? Et si la loi elle-mme est injuste, ne
sera-t-elle pas le vritable instrument qui excitera une indignation
gnrale?

J'apprends, par les dernires gazettes de Londres, qu'une femme y a t
condamne capitalement pour avoir drob, dans une boutique, de la gaze
qui valoit quatorze schellings trois sous. Y a-t-il donc quelque
proportion entre le tort fait par un vol de quatorze schellings trois
sous, et la punition d'une crature humaine, qu'on fait mourir au gibet?
Cette femme ne pouvoit-elle pas, par son travail, remplacer quatre fois
la valeur de son vol, ainsi que dieu l'a ordonn? Tous les chtimens
infligs au-del de ce que mrite le crime, ne sont-ils pas une punition
de l'innocence? Si le principe est vrai, combien l'innocence,
non-seulement est _outrage_ mais _souffre_ chaque anne, dans presque
tous les tats civiliss de l'Europe!

Il semble qu'on a pens que cette sorte d'innocence pouvoit tre punie
pour prvenir les crimes. Je me rappelle avoir lu qu'un turc cruel, qui
habitoit les ctes de Barbarie, n'achetoit jamais un esclave chrtien
sans le condamner aussitt  tre pendu par les jambes et  recevoir
cent coups de bton sur la plante des pieds, afin que le souvenir de ce
chtiment svre et la crainte de le subir de nouveau, l'empchassent de
commettre des fautes qui pourroient le lui mriter.

L'auteur du pamphlet anglais auroit lui-mme de la peine  approuver la
conduite de ce turc dans un gouvernement d'esclaves; et cependant il
parot recommander quelque chose de semblable pour le gouvernement des
Anglais, quand il applaudit le discours du juge Burnet  un voleur de
chevaux. On demandoit  ce voleur ce qu'il avoit  dire pour n'tre pas
condamn  mort. Il rpondit qu'il toit bien cruel de pendre un homme
pour avoir _seulement_ vol un cheval.--Homme, rpliqua le juge, tu ne
seras pas pendu pour avoir _seulement_ vol un cheval; mais pour que les
chevaux ne puissent pas tre vols.

Il me semble que la rponse du voleur, examine loyalement, doit
paratre raisonnable, parce qu'elle est fonde sur le principe ternel
de l'quit, qui veut que le chtiment soit proportionn  l'offense; et
la rplique du juge est brutale et insense. Cependant, l'auteur du
pamphlet--dsire que tous les juges se la rappellent quand ils vont
tenir leurs assises; parce qu'elle contient la sage raison des peines
qu'ils sont appels  faire infliger.--Elle explique tout de suite,
dit-il, les bases et les vritables motifs des punitions capitales. Elle
apprend, sur-tout, que la proprit d'un homme, ainsi que sa vie, doit
tre regarde comme sacre.

N'y a-t-il donc point de diffrence entre le prix de la proprit et
celui de la vie? Si je pense qu'il est juste que le meurtre soit puni de
mort, non-seulement parce que le chtiment est gal au crime, mais pour
empcher d'autres meurtres, s'ensuit-il que je doive approuver qu'on
inflige le mme chtiment pour une petite atteinte porte  ma
proprit? Si je ne suis pas moi-mme assez mchant, assez vindicatif,
assez barbare pour donner la mort  quelqu'un qui m'a drob quatorze
schellings trois sous, comment puis-je applaudir  la loi qui la lui
donne? Montesquieu, qui toit un juge, a essay de nous inculquer
d'autres maximes. Il devoit connotre les sentimens qu'prouvent des
juges humains dans ces occasions, et quels sont les effets de ces
sentimens. Bien loin de penser que des chtimens svres et excessifs
prviennent le crime, voici ce qu'il dit:

L'atrocit des lois en empche l'excution.

Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent oblig de lui prfrer
l'impunit.

La cause de tous les relchemens vient de l'impunit des crimes, et non
de la modration des peines.

Ceux qui connoissent bien le monde, prtendent qu'il y a plus de vols
commis et punis en Angleterre, que dans tous le reste de l'Europe. Si
cela est, il doit y avoir une cause, ou plusieurs causes de la
dpravation du peuple anglais. L'une de ces causes ne peut-elle pas tre
le dfaut de justice et de morale dans le gouvernement, dfaut qui se
manifeste dans sa conduite oppressive envers ses sujets, et dans les
guerres injustes qu'il entreprend contre ses voisins? Voyez les longues
injustices, les monopoles, les traitemens cruels qu'il fait prouver 
l'Irlande, et qui sont enfin avous! Voyez les pillages que ses
marchands exercent dans l'Inde! la guerre dsastreuse, qu'il fait aux
colonies de l'Amrique! et sans parler de ses guerres contre la France
et l'Espagne, voyez celle qu'il a faite dernirement  la Hollande!
Toute l'Europe impartiale ne l'a considre que comme une guerre de
rapine. Les esprances d'une proie immense et facile ont t les motifs
apparens et probablement rels, qui l'ont port  attaquer cette nation.
Des peuples voisins se doivent une justice non moins stricte que des
citoyens d'un mme pays. Un voleur de grands chemins n'est pas moins
voleur, quand il drobe avec une bande de ses camarades, que quand il
est seul; et un peuple qui fait une guerre injuste, n'est qu'une grande
bande de voleurs. Si vous avez employ des gens  voler un hollandais,
est-il trange que quand la paix leur interdit ce brigandage, ces gens
cherchent  voler ailleurs, et mme  se voler les uns les autres? La
_piraterie_, comme l'appellent les Franais, ou la course, est le
penchant gnral des Anglais; et ils s'y livrent par-tout o ils sont.

On dit que dans la dernire guerre, cette nation n'avoit pas moins de
sept cents corsaires. Ces navires toient arms par des marchands, pour
piller d'autres marchands qui ne leur avoient jamais rien fait. N'est-il
pas probable que plusieurs de ces armateurs de Londres, si ardens 
voler les marchands d'Amsterdam, voleroient aussi volontiers ceux de la
rue voisine de la leur, s'ils pouvoient le faire avec la mme impunit?
Le dsir du bien d'autrui[19] est toujours le mme: il n'y a que la
crainte du gibet qui mette de la diffrence dans ses effets.

Comment une nation, qui, parmi les plus honntes de ses membres, a tant
de gens inclins  drober, et dont le gouvernement a autoris et
encourag jusqu' sept cents bandes de voleurs, comment, dis-je,
peut-elle avoir le front de condamner ce crime dans les individus, et
d'en faire pendre vingt dans une matine? Cela rappelle naturellement
une anecdote de Newgate[20]. L'un des prisonniers se plaignoit que
pendant son sommeil, on lui avoit t les boucles de ses
souliers.--Comment diable! dit un autre, est-ce que nous avons quelque
voleur parmi nous? Il ne faut pas le souffrir. Cherchons le coquin, et
nous le rosserons jusqu' ce qu'il en meure.

Cependant on peut citer l'exemple rcent d'un marchand anglais, qui n'a
point voulu profiter de ce que lui avoit produit la course. Il toit
intress dans un navire, que ses associs jugrent  propos d'armer en
corsaire, et qui prit un assez grand nombre de btimens franais. Aprs
le partage du butin, le marchand dont je parle, a envoy en France un
agent, qui a mis un avis dans les gazettes pour dcouvrir ceux  qui le
corsaire a fait tort, et leur restituer une part des prises. Cet homme,
qui a une conscience si pure, est un quaker[21]. Les presbytriens
cossais toient jadis aussi dlicats; car il existe encore une
ordonnance du conseil d'dimbourg, publie peu aprs la rformation, et
portant: Qu'il est dfendu d'acheter les marchandises qui proviennent
des prises, sous peine de perdre pour toujours le droit de cit, et de
subir d'autres punitions  la volont des magistrats; parce que l'usage
de faire des prises est contraire  une bonne conscience et au prcepte
de traiter nos frres chrtiens comme nous dsirons d'tre traits
nous-mmes. Ainsi ces sortes de marchandises ne seront point vendues par
les hommes honntes de cette ville.

La race de ces hommes honntes est probablement teinte en cosse, o
ils ont, du moins, renonc  leurs principes, puisque cette nation a
contribu, autant qu'elle l'a pu,  faire la guerre aux colonies de
l'Amrique septentrionale, et que les prises et les confiscations en ont
t, dit-on, un de ses grands motifs.

Pendant quelque temps on a gnralement cru qu'un militaire ne devoit
pas s'informer si la guerre, dans laquelle on l'employoit, toit juste
ou non, mais excuter aveuglment les ordres qu'il recevoit. Tous les
princes, qui ont du penchant  la tyrannie, doivent, sans doute,
approuver cette opinion, et dsirer de la maintenir. Mais n'est-elle pas
trs-dangereuse? D'aprs un tel principe, si le tyran commande  son
arme d'attaquer et de dtruire, non-seulement une nation voisine, qui
ne l'a point offens, mais mme ses propres sujets, l'arme doit obir.

Dans nos colonies, un ngre esclave  qui son matre ordonne de voler et
d'assassiner son voisin, ou de commettre quelqu'autre action criminelle,
peut le refuser; et le magistrat le protge en applaudissant  son
refus. L'esclavage d'un soldat est donc pire que celui d'un ngre!--Un
officier, qui a de la conscience, peut donner sa dmission, plutt que
d'tre employ dans une guerre injuste, s'il n'est pas retenu par la
crainte de voir attribuer sa dmarche  une toute autre cause: mais les
simples soldats restent dans l'esclavage toute la vie, et peut-tre
aussi ne sont-ils pas en tat de juger de ce qu'ils doivent faire. Nous
ne pouvons que dplorer leur sort, et plus encore celui d'un matelot,
qui est souvent forc de quitter des occupations honntes, pour aller
tremper ses mains dans le sang innocent.

Mais il me semble qu'un marchand, tant plus clair par son ducation,
et absolument libre de faire ce qu'il veut, devroit bien considrer si
une guerre est juste, avant d'engager volontairement une bande de
mauvais sujets  attaquer les commerans d'une nation voisine, pour
piller leurs proprits et les ruiner avec leurs familles, s'ils se
rendent sans combattre, ou  les blesser, les estropier, les assassiner,
s'ils tentent de se dfendre. Cependant ce sont des marchands chrtiens
qui commettent ce crime, dans une guerre juste ou non; et il est
difficile qu'elle soit juste des deux cts. Elle est faite par des
marchands anglais et amricains, qui, malgr cela, se plaignent des vols
particuliers, et pendent, par douzaines, les voleurs,  qui ils ont
eux-mmes donn l'exemple du pillage.

Il est enfin temps que pour le bien de l'humanit, on mette un terme 
ces horreurs. Les tats-Unis de l'Amrique sont mieux placs que les
Europens, pour tirer des avantages de la course, puisque la plus grande
partie du commerce de l'Europe avec les Antilles, se fait  leur porte;
mais ils font tout ce qui dpend d'eux pour abolir cet usage, en offrant
d'insrer, dans tous leurs traits avec les autres puissances, un
article par lequel on s'engage solemnellement et rciproquement en cas
de guerre,  ne point armer de corsaires, et  laisser passer, sans tre
molests, les vaisseaux marchands qui ne seront point arms[22].

Ce seroit un heureux perfectionnement de la loi des nations. Tous les
hommes, qui ont des principes de justice et d'humanit, doivent dsirer
que cette proposition russisse.

Recevez les assurances de mon estime et de mon inaltrable amiti.

B. FRANKLIN.

  [19] Alieni appetens.

  [20] Prison de Londres.

  [21] Nouvel exemple digne du quaker Denham, dont il est parl dans le
    premier volume. (_Note du Traducteur._)

  [22] Cette offre ayant t accepte par le roi de Prusse, Frdric II,
    il fut conclu entre ce monarque et les tats-Unis, un trait
    d'amiti et de commerce, contenant un article dict par l'humanit
    et la philantropie. Franklin, qui toit l'un des plnipotentiaires
    amricains, le rdigea de la manire suivante:

    ART. XXIII.

    Si la guerre a lieu entre les deux nation contractantes, les
    marchands de l'une qui rsideront dans les tats de l'autre,
    pourront y demeurer neuf mois pour se faire payer de leurs crances
    et rgler leurs affaires, et partiront ensuite librement, emportant
    tous leurs effets sans aucun empchement ou molestation quelconque.
    Toutes les femmes, les enfans, les gens de lettres de toutes les
    facults, les agriculteurs, les artisans, les manufacturiers, les
    pcheurs, et les habitans non arms des villes, des villages et
    autres places sans fortifications, et en gnral tous ceux qui
    travaillent pour la subsistance et le bien de l'humanit, pourront
    continuer  se livrer  leurs occupations, sans tre molests dans
    leur personne, sans qu'on brle leurs maisons et leurs marchandises,
    ou qu'on les dtruise en aucune manire, et sans que la force arme
    de l'ennemi ravage leurs champs, en aucun des lieux o elle
    pntrera: mais si elle a besoin de prendre quelque chose pour son
    usage, elle le paiera  un prix raisonnable. Tous les vaisseaux
    marchands, employs  l'change des productions des diffrens pays,
    et  rendre les objets de premire ncessit et les commodits de la
    vie plus faciles  obtenir et plus communs, pourront passer
    librement et sans molestation; et ni l'une ni l'autre des puissances
    contractantes, ne dlivrera des lettres de marque  aucun
    particulier, pour lui donner le pouvoir de prendre ou de dtruire
    les vaisseaux marchands, ou interrompre leur commerce.




OBSERVATIONS SUR LES SAUVAGES DE L'AMRIQUE SEPTENTRIONALE.


Nous appelons ces peuples des Sauvages, parce que leurs moeurs diffrent
des ntres, que nous croyons la perfection de la politesse: ils ont la
mme opinion des leurs.

Si nous examinions, avec impartialit, les moeurs des diffrentes
nations, peut-tre trouverions-nous que quelque grossier qu'il soit, il
n'y a pas de peuple qui n'ait quelques principes de politesse; et qu'il
n'en est aucun de si poli, qui ne conserve quelques restes de barbarie.

Les Indiens sont, pendant leur jeunesse, chasseurs et guerriers. Quand
ils deviennent vieux, ils sont conseillers; car ces peuples sont
gouverns par l'avis des sages. Il n'y a chez eux ni force coercitive,
ni prisons, ni officiers qui obligent  obir, ou infligent des
chtimens. De l vient qu'en gnral ils s'tudient  bien parler. Le
plus loquent est celui qui a le plus d'influence.

Les femmes indiennes cultivent la terre, prparent  manger,
nourrissent, lvent les enfans, conservent et transmettent  la
postrit le souvenir des vnemens mmorables. Ces diffrens emplois
des deux sexes sont regards comme honorables et conformes aux lois de
la nature. Avant peu de besoins factices, ils ont beaucoup de temps pour
s'instruire en conversant entr'eux. Notre vie active leur parot basse
et servile auprs de la leur; et ils regardent les sciences, dont nous
nous enorgueillissons, comme frivoles et inutiles. On en eut une preuve,
lors du trait conclu  Lancastre, en Pensylvanie, en 1744, entre le
gouvernement de Virginie et les six Nations.

Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires de la
Virginie informrent les Sauvages, qu'il y avoit au collge de
Williamsbourg des fonds destins  l'ducation de jeunes Indiens, et que
si les chefs des six Nations vouloient y envoyer une demi-douzaine de
leurs enfans, le gouvernement en prendroit soin et les feroit instruire
dans toutes les sciences des blancs. Une des rgles de la politesse de
ces peuples est de ne jamais rpondre  une proposition publique, le
mme jour qu'elle leur a t faite. Ils pensent que ce seroit la traiter
avec trop de lgret, et qu'ils montrent plus de respect en prenant du
temps pour la considrer comme une chose importante. Ils diffrrent
donc de rpondre aux Virginiens; et le lendemain aprs que l'orateur et
tmoign combien ils toient sensibles  l'offre qu'on leur avoit faite,
il ajouta:--Nous savons que vous estimez beaucoup l'espce de science
qu'on enseigne dans ces collges, et que tandis que nos jeunes gens
seroient chez vous, leur entretien vous coteroit beaucoup. Nous sommes
donc convaincus que dans ce que vous nous proposez, votre intention est
de nous faire du bien; et nous vous en remercions de bon coeur. Mais
vous, qui tes sages, vous devez savoir que les diffrentes nations
voient les choses d'une manire diffrente; et vous ne devez pas tre
offenss, si nos ides sur l'ducation d'un collge ne sont pas les
mmes que les vtres. Nous en avons dj fait l'exprience. Plusieurs de
nos jeunes gens ont t levs dans les collges des provinces
septentrionales. Ils ont t instruits dans toutes vos sciences. Mais
quand ils sont revenus parmi nous,  peine savoient-ils courir. Ignorant
entirement la manire de vivre dans les bois, incapables de supporter
le froid et la faim, ils ne savoient ni btir une cabane, ni prendre un
daim, ni tuer un ennemi: ils parloient imparfaitement notre langue; et
par consquent ils n'toient propres ni  la chasse, ni  la guerre, ni
aux conseils. Enfin, nous ne pouvions en rien faire.--Nous n'acceptons
pas votre offre: mais nous n'en sommes pas moins reconnoissans; et pour
vous le prouver, si les habitans de la Virginie veulent nous envoyer une
demi-douzaine de leurs enfans, nous aurons le plus grand soin de leur
ducation, nous leur apprendrons ce que nous savons; et nous en ferons
des _hommes_.

Les Sauvages ayant de frquentes occasions de tenir des conseils
publics, ils se sont accoutums  maintenir beaucoup d'ordre et de
dcence dans ces assembles. Les vieillards sont assis au premier rang;
les guerriers au second, et les femmes et les enfans au dernier.
L'emploi des femmes est de remarquer avec soin ce qui se passe dans les
conseils, de le graver dans leur mmoire, et de l'apprendre par
tradition  leurs enfans; car ces peuples n'ont point d'criture. Elles
sont les registres du conseil. Elles conservent le souvenir des traits,
qui ont t conclus cent ans auparavant; et quand nous comparons ce
qu'elles disent avec nos crits, nous le trouvons toujours exact.

Celui qui veut parler se lve: les autres gardent un profond silence.
Quand il a fini il se rassied, et on lui laisse cinq ou six minutes,
pour qu'il puisse se rappeler s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit
intention de dire, et se lever de nouveau pour l'noncer. Interrompre
quelqu'un, mme dans la conversation ordinaire, est regard comme
trs-indcent.  combien cela diffre de ce qu'on voit dans la chambre
polie des communes d'Angleterre, o il se passe  peine un jour, sans
quelque tumulte qui oblige l'orateur  s'enrouer  force de crier 
l'ordre! Combien diffre aussi la conversation des Sauvages, de la
conversation de plusieurs socits polies d'Europe, dans lesquelles, si
vous n'noncez pas votre pense avec beaucoup de rapidit, vous tes
arrt au milieu d'une phrase par l'impatient babil de ceux avec qui
vous vous entretenez, et il ne vous est plus possible de la finir!

Il est vrai que la politesse qu'affectent les Sauvages dans la
conversation, est porte  l'excs; car elle ne leur permet pas de
dmentir, ni mme de contredire ce qu'on nonce en leur prsence. Par ce
moyen, ils vitent les disputes: mais aussi on peut difficilement
connotre leur faon de penser et l'impression qu'on fait sur eux. Les
missionnaires qui ont essay de les convertir au christianisme, se
plaignent tous de cette extrme dfrence, comme d'un des plus grands
obstacles au succs de leur mission. Les Sauvages se laissent patiemment
expliquer les vrits du christianisme, et y donnent leurs signes
ordinaires d'approbation. Vous croiriez qu'ils sont convaincus. Point du
tout. C'est pure civilit.

Un missionnaire sudois ayant assembl les chefs Indiens des bords de la
Susquehannah, leur fit un sermon dans lequel il dveloppa les principaux
faits historiques sur lesquels est fonde notre religion; tels que la
chute de nos premiers parens quand ils mangrent une pomme; la venue du
Christ pour rparer le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.--Quand
il eut achev, un orateur indien se leva pour le remercier.--Ce que
vous venez de nous faire entendre, dit-il, est trs-bon. Certes, c'est
fort mal que de manger des pommes; il vaut beaucoup mieux en faire du
cidre. Nous vous sommes infiniment obligs d'avoir la bont de venir si
loin de votre pays, pour nous apprendre ce que vos mres vous ont
appris. En revanche, je vais vous conter quelque chose de ce que nous
tenons des ntres.

Au commencement du monde, nos pres ne se nourrissoient que de la chair
des animaux; et quand leur chasse n'toit pas heureuse, ils mouroient de
faim. Deux de nos jeunes chasseurs ayant tu un daim, allumrent du feu
dans les bois pour en faire griller une partie. Au moment o ils toient
prts  satisfaire leur apptit, ils virent une jeune et belle femme
descendre des nues et s'asseoir sur ce sommet que vous voyez l bas, au
milieu des montagnes bleues. Alors les deux chasseurs se dirent l'un 
l'autre: C'est un esprit, qui peut-tre a senti l'odeur de notre gibier
grill, et dsire d'en manger. Il faut lui en offrir. Ils lui
prsentrent, en effet, la langue du daim. La jeune femme trouva ce mets
de son got, et leur dit: Votre hontet sera rcompense. Revenez ici
aprs treize lunes, et vous y trouverez quelque chose qui vous sera
trs-utile pour vous nourrir vous et vos enfans, jusqu' la dernire
gnration. Ils firent ce qu'elle leur disoit, et  leur grand
tonnement, ils trouvrent des plantes qu'ils ne connoissoient point,
mais qui, depuis cette poque, ont t constamment cultives parmi nous,
et nous sont d'un grand avantage. L o la main droite de la jeune femme
avoit touch la terre, ils trouvrent le mas; l'endroit o avoit touch
sa main gauche, portoit des haricots, et celui o elle s'toit assise,
du tabac.

Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce conte ridicule, dit  celui qui le
fesoit:--Je vous ai annonc des vrits sacres: mais vous ne
m'entretenez que de fables, de fictions, de mensonges.--L'Indien choqu
lui rpondit: Mon frre, il semble que vos parens ont eu envers vous le
tort de ngliger votre ducation. Ils ne vous ont pas appris les
premires rgles de la politesse. Vous avez vu que nous, qui connoissons
et pratiquons ces rgles, nous avons cru toutes vos histoires. Pourquoi
refusez-vous de croire les ntres?

Lorsque quelques-uns de ces Sauvages viennent dans nos villes, la foule
s'assemble autour d'eux, on les regarde avec attention, on les fatigue
dans les momens o ils voudraient tre seuls. Ils prennent cela pour une
grande impolitesse, et ils l'attribuent  ce que nous ignorons les
vritables rgles du savoir vivre.--Nous sommes, disent-ils, aussi
curieux que vous, et quand vous venez dans nos villages, nous dsirons
de vous regarder: mais alors nous nous cachons derrire les buissons,
qui sont sur la route o vous devez passer, et nous ne nous avisons
jamais d'aller nous mler parmi vous.

Leur manire d'entrer dans les villages les uns des autres a aussi ses
rgles. Ils croient qu'un tranger, qui voyage, manque de civilit
lorsqu'il entre dans un village sans avoir donn avis de son arrive.
Aussi, ds que l'un d'eux approche d'un village, il s'arrte, crie, et
attend qu'on l'invite  entrer. Ordinairement deux vieillards vont au
devant de lui, et lui servent d'introducteurs. Il y a dans chaque
village une cabane vide, qu'on appelle _la Maison des trangers_. On y
conduit le voyageur, et les vieillards vont de cabane en cabane avertir
les habitans qu'il est arriv un tranger, qui probablement est fatigu
et a faim. Chacun lui envoie aussitt une partie de ce qu'il a pour
manger, avec des peaux pour se reposer. Quand l'tranger a pris quelque
nourriture et s'est dlass, on lui apporte du tabac et des pipes; et
alors seulement commence la conversation. On demande au voyageur qui il
est? o il va? quelles nouvelles il apporte? et on finit communment par
lui offrir de lui fournir un guide et des vivres pour continuer son
voyage. Mais on n'exige jamais rien pour la rception qu'on lui a faite.

Cette hospitalit, qu'ils considrent comme une des principales vertus,
est galement pratique par chaque particulier. En voici un exemple, que
je tiens de notre interprte, Conrad Weiser. Il avoit t naturalis
parmi les six Nations, et parloit trs-bien la langue Mohock. En
traversant le pays des Indiens, pour porter un message de notre
gouverneur  l'assemble d'Onondaga, il s'arrta  l'habitation de
Canassetego, l'un de ses anciens amis. Le sauvage l'embrassa, tendit
des fourrures pour le faire asseoir, plaa devant lui des haricots
bouillis, du gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit ml un peu de
rum. Quand Conrad Weiser eut achev de manger, et allum sa pipe,
Canassetego commena  s'entretenir avec lui. Il lui demanda comment il
s'toit port depuis plusieurs annes qu'ils ne s'toient vus l'un
l'autre; d'o il venoit, et quel toit l'objet de son voyage. Conrad
rpondit  toutes ces questions; et quand la conversation commena 
languir, le sauvage la reprit ainsi:--Conrad, vous avez long-temps vcu
parmi les blancs, et vous connoissez un peu leurs coutumes. J'ai t
quelquefois  Albany, et j'ai observ qu'une fois tous les sept jours,
ils ferment leurs boutiques et s'assemblent tous dans une grande maison.
Dites-moi, pourquoi cela? Que font-ils dans cette maison?

Ils s'y rassemblent, rpondit Conrad, pour entendre et apprendre de
bonnes choses.--Je ne doute pas qu'ils ne vous l'aient dit, reprit le
sauvage. Ils me l'ont dit de mme: mais je ne crois pas que cela soit
vrai; et je vais vous en dire la raison.--J'allai dernirement  Albany,
pour vendre des fourrures, et pour acheter des couvertures de laine, des
couteaux, de la poudre et du rum. Vous savez que je fais ordinairement
affaire avec Hans Hanson, mais cette fois-ci j'tois tent d'essayer de
quelqu'autre marchand. Cependant je commenai par aller chez Hans
Hanson, et je lui demandai combien il me donneroit pour mes peaux de
castor. Il me rpondit qu'il ne pouvoit pas me les payer plus de quatre
schellings la livre: mais, ajouta-t-il, je ne puis parler d'affaire
aujourd'hui; c'est le jour o nous nous rassemblons pour apprendre de
bonnes choses, et je vais  l'assemble.

Pour moi, je pensai que ne pouvant faire aucune affaire ce jour-l, je
ferois aussi bien d'aller  l'assemble avec Hans Hanson, et je le
suivis. Un homme vtu de noir se leva, et commena  parler aux autres
d'un air trs-fch. Je ne comprenois pas ce qu'il disoit: mais
m'appercevant qu'il regardoit beaucoup et moi, et Hanson, je crus qu'il
toit irrit de me voir l. Ainsi je sortis; je m'assis prs de la
maison, je battis mon briquet, j'allumai ma pipe, et j'attendis que
l'assemble ft finie. Il me vint alors dans l'ide que l'homme vtu de
noir avoit fait mention des peaux de castor, et que cela pouvoit tre le
sujet de l'assemble. En consquence, ds qu'on sortit de la maison,
j'accostai mon marchand.--Eh bien! lui dis-je, Hans, j'espre que vous
tes convenu de payer les peaux de castor plus de quatre schellings la
livre.--Non, rpondit-il, je ne puis plus mme y mettre ce prix. Je ne
peux en donner que trois schellings six sous.--Je m'adressai alors 
divers autres marchands: mais c'toit par-tout la mme chanson; trois
schellings six sous, trois schellings six sous. Je vis donc clairement
que mes soupons toient bien fonds; et que, quoique les blancs
prtendissent qu'ils alloient dans leurs assembles pour apprendre de
bonnes choses, ils ne s'y rendoient, en effet, que pour se concerter,
afin de mieux tromper les Indiens sur le prix des peaux de castor.
Rflchissez-y un peu, Conrad, et vous serez de mon avis. Si, en
s'assemblant aussi souvent, leur dessein toit d'apprendre de bonnes
choses, ils devroient certainement en avoir dj appris quelqu'une. Mais
ils sont encore bien ignorans.

Vous connoissez notre usage. Si un blanc voyage dans notre pays, et
entre dans nos cabanes, nous le traitons toujours comme je viens de vous
traiter. Nous le fesons scher s'il est mouill; nous le fesons chauffer
s'il a froid, nous lui donnons de quoi bien satisfaire sa faim et sa
soif, et nous tendons des fourrures devant lui, pour qu'il puisse se
reposer et dormir. Mais nous ne lui demandons jamais rien pour la
manire dont nous l'avons accueilli[23]. Mais si j'entre dans la maison
d'un blanc  Albany, et que je demande quelque chose  manger et 
boire, on me dit aussitt: O est ton argent? Et si je n'en ai point, on
me dit: Sors d'ici, chien d'indien.--Vous voyez bien que les blancs
n'ont point encore appris ce peu de bonnes choses que nous apprenons,
nous, sans assembles; parce que, quand nous sommes enfans, nos mres
nous les apprenent. Il est donc impossible que leurs assembles soient
pour l'objet qu'ils disent. Elles n'ont d'autre but que d'apprendre 
tromper les Indiens sur le prix des castors.

  [23] C'est une chose trs-remarquable, que dans tous les temps et dans
    tous les pays, l'hospitalit ait t reconnue pour la vertu de ceux
    que les nations civilises se sont plu  appeler barbares. Les Grecs
    ont clbr les Scythes  cause de cette vertu. Les Sarrasins l'ont
    porte au plus haut degr, et elle rgne encore chez les Arabes du
    dsert. Saint-Paul nous dit, dans la relation de son voyage et de
    son naufrage sur l'le de Malthe:--Les Barbares nous traitrent
    avec beaucoup de bienveillance, car ils allumrent du feu, et nous
    reurent  cause de la pluie qui tomboit, et  cause du
    froid.--Cette note est tire d'un _petit recueil des OEuvres de
    Franklin_, publi par Dilly.




SUR LES DISSENTIONS ENTRE L'ANGLETERRE ET L'AMRIQUE.


 M. DUBOURG.

                                             Londres, le 2 octobre 1770.

Je vois, avec plaisir, que nous pensons -peu-prs de mme au sujet de
l'Amrique anglaise. Nous, habitans des colonies, nous n'avons jamais
prtendu tre exempts de contribuer aux dpenses ncessaires au maintien
de la prosprit de l'empire. Nous soutenons seulement qu'ayant des
parlemens chez nous, et n'tant nullement reprsents dans celui de la
Grande-Bretagne, nos parlemens sont les seuls juges de ce que nous
pouvons et devons donner, et le parlement anglais n'a nul droit de
prendre notre argent sans notre consentement.

L'empire britannique n'est pas un simple tat. Il en comprend plusieurs;
et quoique le parlement de la Grande-Bretagne se soit arrog le pouvoir
de taxer les colonies, il n'en a pas plus le droit qu'il n'a celui de
taxer l'lectorat d'Hanovre. Nous avons le mme roi, mais non la mme
lgislature.

La dispute, qui s'est leve entre l'Angleterre et les colonies, a dj
fait perdre  l'Angleterre plusieurs millions sterlings. Elle les a
perdus dans son commerce, et l'Amrique en a gagn autant. Ce commerce
consistoit principalement en superfluits, en objets de luxe et de mode,
dont nous pouvons fort bien nous passer; et la rsolution que nous avons
prise, de n'en plus recevoir jusqu' ce qu'on ait fait cesser nos
plaintes, est cause que nos manufactures commencent  sortir de
l'enfance, et  prendre quelque consistance. Il ne seroit mme pas ais
d'engager nos colons  les abandonner, quand une amiti plus sincre que
jamais succderoit  la querelle qui nous divise.

Certes, je ne doute point que le parlement d'Angleterre ne finisse par
abandonner ses prtentions, et ne nous laisse paisiblement jouir de nos
droits et de nos privilges.

B. FRANKLIN.




SUR LA PRFRENCE QU'ON DOIT DONNER AUX ARCS ET AUX FLCHES SUR LES
ARMES  FEU.


AU MAJOR-GNRAL LEE.

                                       Philadelphie, le 11 fvrier 1776.

GNRAL,

Le porteur de cette lettre est M. Arundel, que le congrs adresse au
gnral Schuyler, pour qu'il l'emploie dans le service de l'artillerie.
Il se propose de vous voir en passant, et il me demande une lettre de
recommandation pour vous. Il a servi en France, ainsi que vous le verrez
par ses brevets; et comme il parot attach  notre cause, j'espre
qu'il se rendra utile, en instruisant nos jeunes canonniers et nos
matelots. Peut-tre donnera-t-il quelque moyen de dboucher la lumire
des canons enclous.

Je vous envoie ci-joint une lettre que m'a crite un officier nomm _M.
Newland_, qui a servi dans les deux dernires guerres. Il est connu du
gnral Gates, qui m'en parla avantageusement, lorsque j'tois 
Cambridge. Maintenant il dsire de servir sous vos ordres, et je lui ai
conseill d'aller vous joindre  New-York.

Les Anglais parlent encore haut, et nous menacent durement: mais leur
langage est un peu plus poli, ou du moins, il n'est pas tout--fait
aussi injurieux pour nous. Ils sont rentrs peu--peu dans leur bon
sens; mais j'imagine que c'est trop tard pour leurs intrts.

Nous avons reu cent vingt tonneaux de salptre, ce qui fait une grande
quantit, et nous en attendons trente tonneaux de plus.  prsent, nous
manquons de moulins pour faire la poudre: mais malgr cela, je crois que
l'ouvrage ira son train, et qu'on le fera  force de bras.--Je
dsirerois, cependant, comme vous, que nos armes se servissent de
piques, et mme d'arcs et de flches. Ce sont de trs-bonnes armes qu'on
a follement ngliges. On doit se servir d'arcs et de flches:

1. Parce qu'un homme peut ajuster son coup avec un arc, aussi bien
qu'avec un fusil.

2. Il peut faire partir quatre flches dans le mme temps qu'il lui
faut pour tirer un coup de fusil et recharger.

3. L'objet qu'il doit viser n'est point drob  sa vue, par la fume
du ct duquel il combat.

4. Un nuage de flches, que l'ennemi voit venir, l'intimide, le
trouble, l'empche d'tre attentif  ce qu'il fait.

5. Une flche qui perce un homme en quelque partie de son corps que ce
soit, le met hors de combat, jusqu' ce qu'on la lui ait arrache.

6. On se procure plus aisment des arcs et des flches, que des fusils,
de la poudre et du plomb.

Polydore-Virgile, en parlant d'une bataille entre les Franais et les
Anglais, sous le rgne d'Edouard III, fait mention du dsordre dans
lequel fut jete l'arme franaise, par un nuage de flches[24], que lui
envoyrent les Anglais, et qui leur donna la victoire[25].--Si les
flches fesoient tant d'effet quand les hommes toient couverts d'une
armure difficile  pntrer, combien plus elles en feraient  prsent,
que cette armure est hors d'usage!

Je suis bien aise que vous soyez revenu  New-York: mais je voudrois que
vous pussiez tre au Canada. Ici, les esprits sont maintenant en
suspens, dans l'attente des propositions que doit faire l'Angleterre. Je
ne crois pas qu'elle en fasse une seule que nous puissions accepter.
Quand on en aura une preuve vidente, les Amricains seront plus
d'accord entr'eux et plus dcids. Alors votre proposition de former une
ligue solemnelle sera mieux accueillie, et peut-tre adoptera-t-on la
plupart de nos autres mesures hardies.

Vos lettres me font toujours un grand plaisir: mais j'ai de la peine 
m'en croire digne, car je suis un bien mauvais correspondant. Mes yeux
ne me permettent plus d'crire que trs-difficilement  la lumire; et
les jours sont  prsent si courts et j'ai tant d'affaires depuis
quelque temps, que je suis rarement assis dix minutes, sans qu'on vienne
m'interrompre.

Dieu vous donne des succs!

B. FRANKLIN.

  [24] _Sagittarum nube._

  [25] Il conclut par ces mots: _Est res profect dictu mirabilis, ut
    tantus ac potens exercitus  solis fer anglicis sagittariis victus
    fuerit; adeo anglus est sagittipotens, et id genus armorum valet._




COMPARAISON DE LA CONDUITE DES ANTI-FDRALISTES DES TATS-UNIS DE
L'AMRIQUE, AVEC CELLE DES ANCIENS JUIFS.


Un zl partisan de la constitution fdrative dit dans une assemble
publique:--Qu'une grande partie du genre-humain avoit tant de
rpugnance pour un bon gouvernement, qu'il toit persuad que si un ange
nous apportoit du ciel une constitution qui y aurait t faite exprs
pour nous, elle trouveroit encore de violens contradicteurs.--Cette
opinion parut extravagante; l'orateur fut censur; et il ne se dfendit
point.

Probablement il ne lui vint pas tout--coup dans l'esprit que
l'exprience toit  l'appui de ce qu'il avoit avanc, et qu'elle se
trouvoit consigne dans la plus fidle de toutes les histoires, la
Sainte Bible. S'il y et song, il aurait pu, ce me semble, s'tayer
d'une autorit aussi irrfragable.

L'tre suprme se plut  lever une seule famille, et son attentive
providence la combla de bienfaits jusqu' ce qu'elle devnt un grand
peuple. Aprs avoir dlivr ce peuple de l'esclavage, par une suite de
miracles, que fit son serviteur Moyse, il remit lui-mme  ce serviteur
choisi, en prsence de toute la nation, une constitution et un code de
loix, et il promit de rcompenser ceux qui les observeroient fidlement,
et de punir avec svrit ceux qui leur dsobiroient.

La divinit elle-mme toit  la tte de cette constitution; c'est
pourquoi les crivains politiques l'ont appele _une thocratie_. Mais
malgr cela les ministres de Dieu ne purent parvenir  la faire
excuter. Aaron et ses enfans composoient, avec Moyse, le premier
ministre du nouveau gouvernement.

L'on auroit pens que le choix d'hommes qui s'toient distingus pour
rendre la nation libre, et avoient hasard leur vie en s'opposant
ouvertement  la volont d'un puissant monarque, qui vouloit la retenir
dans l'esclavage, auroit t approuv avec reconnoissance; et qu'une
constitution trace par Dieu mme, auroit d tre accueillie avec les
transports d'une joie universelle. Mais il y avoit, dans chacune des
treize tribus, quelques esprits inquiets, mcontens, qui, par divers
motifs, excitoient continuellement les autres  rejeter le nouveau
gouvernement.

Plusieurs conservoient de l'affection pour l'gypte, leur terre natale;
et ds qu'ils prouvoient quelqu'embarras, quelqu'inconvnient, effet
naturel et invitable de leur changement de situation, ils accusoient
leurs chefs d'tre les auteurs de leur peine; et non-seulement ils
vouloient retourner en gypte, mais lapider ceux qui les en avoient
arrachs[26].--Ceux qui taient enclins  l'idoltrie, voyoient, avec
regret, la destruction du veau d'or. Plusieurs chefs pensoient que la
constitution nouvelle devoit nuire  leur intrt particulier; que les
places avantageuses seraient toutes occupes par les parens et les amis
de Moyse et d'Aaron, et que d'autres qui toient galement bien ns en
seraient exclus[27].

Nous voyons dans Josephe et dans le Talmud quelques particularits, qui
ne sont pas aussi dtailles dans l'criture.

Voici ce que nous y apprenons.--Cor dsiroit ardemment d'tre
grand-prtre; et il fut bless de ce que cet emploi toit confr 
Aaron, par la seule autorit de Moyse, disoit-il, et sans le
consentement du peuple. Il accusa Moyse d'avoir employ divers artifices
pour s'emparer du gouvernement, et priver le peuple de sa libert; et de
conspirer avec Aaron pour perptuer la tyrannie dans sa famille. Ainsi,
quoique le vrai motif de Cor ft de supplanter Aaron, il persuada au
peuple qu'il n'avoit en vue que le bien gnral; et les Juifs excits
par lui, commencrent  crier:--Maintenons la libert de nos diverses
tribus. Nous nous sommes, nous-mmes, affranchis de l'esclavage o nous
tenoient les gyptiens; souffrirons-nous donc que Moyse nous rende
encore esclaves? Si nous devons avoir un matre, il vaut mieux retourner
vers le Pharaon, par qui nous tions nourris avec du pain et des
oignons, que de servir ce nouveau tyran qui, par sa conduite, nous a
exposs  souffrir la famine.--

Alors ils nirent la vrit de ses entretiens avec Dieu; et ils
prtendirent que le secret de ses rendez-vous, le soin qu'il avoit eu
d'empcher que personne coutt ses discours, et approcht mme du lieu
o il toit, devoit donner beaucoup de doutes  cet gard. Ils
accusrent aussi Moyse de pculat, et d'avoir gard un grand nombre des
cuillers et des plats d'argent que les princes avoient offerts  la
ddicace de l'autel[28], ainsi que les offrandes d'or, qu'avoit faites
le peuple[29], et la plus grande partie de la capitation[30]. Ils
accusrent Aaron d'avoir mis de ct la plupart des joyaux qui lui
avoient t fournis pour le veau d'or.

Indpendamment du pculat qu'ils reprochoient  Moyse, ils prtendoient
qu'il toit rempli d'ambition, et que pour satisfaire cette passion, il
avoit tromp le peuple en lui promettant une terre o couloit le lait et
le miel. Ils disoient qu'au lieu de lui donner une telle terre, il l'en
avoit arrach; et que tout ce mal lui sembloit lger, pourvu qu'il pt
se rendre un prince absolu[31]. Ils ajoutoient que pour maintenir avec
splendeur, dans sa famille, sa nouvelle dignit, il devoit faire suivre
la capitation particulire qui avoit dj t leve et remise 
Aaron[32], par une taxe gnrale[33], qui probablement seroit augmente
de temps en temps, si l'on souffroit la promulgation de nouvelles loix,
sous prtexte de nouvelles rvlations de la volont divine, et qu'ainsi
toute la fortune du peuple seroit dvore par l'aristocratie de cette
famille.

Moyse nia qu'il se ft rendu coupable de pculat, et ses accusateurs ne
purent allguer aucune preuve contre lui.--Je n'ai point, dit-il, avec
la sainte confiance que lui inspirait la prsence de Dieu, je n'ai point
pris au peuple la valeur d'un non, ni rien fait qui puisse lui
nuire.--Mais les propos outrageans de ses ennemis avoient eu du succs
parmi le peuple; car il n'est aucune espce d'accusation si aise 
faire, ou  tre crue par les fripons, que celle de friponnerie.

Enfin, il n'y eut pas moins de deux cents cinquante des principaux
hbreux, fameux dans l'assemble et hommes de renom[34], qui se
portrent  exciter la populace contre Moyse et Aaron, et lui
inspirrent une telle frnsie, qu'elle s'cria:--Lapidons-les,
lapidons-les; et assurons, par ce moyen, notre libert. Choisissons
ensuite d'autres capitaines, qui nous ramnent en gypte, en cas que
nous ne puissions pas triompher des Cananens.

D'aprs tout cela, il parot que les Isralites toient jaloux de leur
nouvelle libert, et que cette jalousie n'toit pas, par elle-mme, un
dfaut: mais que quand ils se laissrent sduire par un homme
artificieux, qui prtendoit n'avoir en vue que le bien public, et ne
songer en aucune manire  ses intrts particuliers, et qu'ils
s'opposrent  l'tablissement de la nouvelle constitution, ils
s'attirrent beaucoup d'embarras et de malheurs. On voit, en outre, dans
cette inapprciable histoire, que lorsqu'au bout de plusieurs sicles,
la constitution fut devenue ancienne, qu'on en eut abus et qu'on
proposa d'y faire des changemens, la populace qui avoit accus Moyse
d'ambition et de s'tre fait prince, et qui avoit cri:--Lapidez-le,
lapidez-le, fut encore excite par les grands-prtres et par les
scribes, et reprochant au Messie de vouloir se faire roi des Juifs,
cria:--Crucifiez-le, crucifiez-le.--

Tout cela nous apprend qu'une sdition populaire contre une mesure
publique, ne prouve pas que cette mesure soit mauvaise, encore que la
sdition soit excite et dirige par des hommes de distinction.

Je conclus, en dclarant que je ne prtends pas qu'on infre de ce que
je viens de dire, que notre convention nationale a t divinement
inspire, quand elle nous a donn une constitution fdrative, parce
qu'on s'est draisonnablement et violemment oppos  cette constitution.
Cependant j'avoue que je suis si persuad que la providence s'occupe du
gouvernement gnral du monde, que je ne puis croire qu'un vnement qui
importe au bien-tre de plusieurs millions d'hommes, qui existent dj
ou qui doivent exister, ait lieu sans qu'il soit prpar, influenc et
rgl par cet esprit bienfaisant, tout-puissant et prsent partout,
duquel manent tous les autres esprits.

  [26] Nombres, chap. 14.

  [27] Nombres, chap. 14, vers. 3.--Et ils se runirent tous contre
    Moyse et Aaron, et leur dirent: Vous prenez trop sur vous. Vous
    savez que toutes les assembles sont saintes, ainsi que chaque
    membre de ces assembles: pourquoi donc vous levez-vous au-dessus
    de l'assemble?

  [28] Nombres, chap. 7.

  [29] Exode, chap. 35, vers. 22.

  [30] Nombres, chap. 3, et Exode, chap. 30.

  [31] Nombres, chap. 14, vers. 13.--Tu regardes comme peu de chose de
    nous avoir ts d'une terre o coule le lait et le miel, et de nous
    faire prir dans le dsert, pourvu que tu deviennes notre prince
    absolu.

  [32] Nombres, chap. 3.

  [33] Exode, chap. 30.

  [34] Nombres, chap. 14.




SUR L'TAT INTRIEUR DE L'AMRIQUE, OU TABLEAU DES VRAIS INTRTS DE CE
VASTE CONTINENT.


La tradition rapporte que les premiers Europens qui s'tablirent  la
Nouvelle-Angleterre, prouvrent beaucoup de peines et de difficults,
comme cela arrive ordinairement quand un peuple civilis fonde une
colonie dans un pays sauvage. Ils toient ports  la pit, et ils
demandoient des secours au ciel, par des prires et des jenes frquens.
Cet objet de leurs mditations constantes et de leurs entretiens, tenoit
leurs esprits dans la tristesse et le mcontentement; et semblables aux
enfans d'Isral, plusieurs d'entr'eux dsiroient de retourner dans cette
gypte, que la perscution les avoit engags  abandonner.

Un jour qu'on proposa dans une assemble de proclamer un nouveau jene,
un fermier, plein de bon sens, se leva et observa:--Que les
inconvniens auxquels ils toient exposs, et pour lesquels leurs
plaintes avoient si souvent fatigu le ciel, n'toient pas si grands
qu'ils auroient pu le craindre, et qu'ils diminuoient chaque jour, 
mesure que la colonie se fortifioit; que la terre commenoit  compenser
leur travail et  fournir libralement  leur subsistance; que la mer et
les rivires toient remplies de poisson; que la temprature toit
douce, le climat sain; qu'ils pouvoient sur-tout, jouir pleinement de la
libert civile et religieuse; qu'il croyoit donc qu'il falloit
s'entretenir de pareils sujets, parce qu'ils toient plus consolans,
plus propres  les rendre contens de leur situation; et qu'il convenoit
mieux  la gratitude, qu'ils devoient  l'tre-Suprme, de proclamer, au
lieu d'un jene, un jour d'action de graces.

L'avis de ce bon cultivateur fut got; et depuis ce moment, les
habitans de la colonie ont eu, chaque anne, assez de motifs de flicit
publique, pour pouvoir en remercier Dieu; et en consquence, un jour
d'action de graces a t constamment ordonn par eux et religieusement
observ.

Je vois dans les diffrentes gazettes des tats-Unis, de frquentes
rflexions sur la duret du temps, la dcadence du commerce, la raret
de l'argent.--Mon intention n'est point d'affirmer que ces plaintes sont
totalement dnues de fondement. Il n'y a aucun pays, aucun tat, o
quelques individus n'prouvent des difficults  gagner leur vie; o des
gens qui n'ont point de mtier lucratif, manquent d'argent, parce qu'ils
n'ont rien  donner pour s'en procurer; et il est toujours au pouvoir
d'un petit nombre d'hommes, de faire beaucoup de bruit.--Mais observons
froidement la situation gnrale de nos affaires, et peut-tre nous
parotra-t-elle moins triste qu'on ne l'a imagin.

La grande occupation du continent de l'Amrique septentrionale, est
l'agriculture. Four un artisan ou un marchand, nous comptons au moins
cent laboureurs qui, pour la plupart, cultivent leurs propres champs, et
en retirent non-seulement leur subsistance, mais aussi de quoi se vtir,
de sorte qu'ils ont besoin de fort peu de marchandises trangres; et
qu'ils vendent, en outre, une assez grande quantit de denres pour
accumuler insensiblement beaucoup d'argent.

La providence est si bienfaisante envers ce pays, le climat y est si
favorable, qu' compter des trois ou quatre premires annes de son
tablissement, o nos pres eurent  y supporter beaucoup de peine et de
fatigue, on n'y a presque jamais entendu parler de disette: au
contraire, quoique quelques annes aient t plus ou moins fcondes,
nous avons toujours eu assez de provisions pour nous nourrir, et mme
pour exporter. La rcolte de l'anne dernire a t gnralement
abondante; et cependant le fermier n'a jamais vendu aussi cher ce qu'il
a livr au commerce, ainsi que l'attestent les prix courans qu'on a
publis. La valeur des terres augmente continuellement,  mesure que la
population s'accrot. En un mot, le fermier est en tat de donner de si
bons gages  ceux qui travaillent pour lui, que tous ceux qui
connoissent l'ancien monde, doivent convenir qu'il n'y a pas d'endroit
o les manouvriers soient si bien nourris, si bien vtus, si bien logs,
que dans les tats-Unis de l'Amrique.

Si nous entrons dans nos cits, nous voyons que, depuis la rvolution,
les propritaires des maisons et des terreins qui y sont compris, ont vu
considrablement augmenter leur fortune. Les loyers se sont levs  un
prix tonnant; ce qui fait multiplier les btisses et fournit du travail
 un nombre immense d'ouvriers. L'accroissement du luxe, et la vie
splendide de ceux qui sont devenus riches, entretiennent aussi beaucoup
de monde. Les ouvriers demandent et obtiennent un prix plus haut que
dans aucune autre partie du monde, et ils sont toujours pays comptant.
Cette classe n'a donc pas  se plaindre de la duret du temps; et elle
compose une trs-grande partie des habitans des villes.

Comme je vis fort loin de nos pcheries amricaines, je ne peux pas en
parler avec beaucoup de certitude. Mais j'ai entendu dire que
l'estimable classe d'hommes qu'on y emploie, est la moins bien paye, ou
qu'elles ont moins de succs qu'avant la rvolution. Ceux qui font la
pche de la baleine, ont t privs d'un march o ils alloient vendre
leur huile: mais je sais qu'il s'en ouvre un autre qui pourra leur tre
galement avantageux; et les demandes de chandelle de spermaceti
augmentent chaque jour; ce qui consquemment, en fait hausser le prix.

Restent  prsent les dtailleurs, ou ceux qui tiennent des boutiques.
Quoiqu'ils ne composent qu'une petite partie de la nation, leur nombre
est considrable, et mme trop pour le genre d'affaires qu'ils ont
entrepris; car dans tous les pays, la consommation des marchandises a
ses limites, qui sont les facults du peuple, c'est--dire, ses moyens
d'acheter et de payer. Si les marchands calculent mal ces proportions,
et qu'ils importent trop de marchandises, ils doivent ncessairement
trouver difficilement  vendre l'excdent; et quelques-uns d'entr'eux
diront que le commerce languit. L'exprience les rendra, sans doute,
sages, et ils importeront moins. Si trop d'artisans des villes, et de
fermiers de la campagne deviennent marchands, dans l'espoir de mener une
vie plus agrable, la quantit d'occupation de ce genre divise entr'eux
tous, est trop peu de chose pour chacun en particulier; et ils doivent
se plaindre de la dcadence du commerce. Ils disent aussi que cela n'est
d qu' la raret de l'argent; tandis que, dans le fait, l'inconvnient
provient moins de la diminution des acheteurs, que de la multiplicit
des vendeurs; et si les fermiers et les ouvriers qui se sont faits
marchands, retournoient  leur charrue et  leurs outils, il y auroit
assez de veuves et d'autres femmes pour tenir les boutiques, et elles
trouveroient suffisamment  gagner dans ce commerce de dtail.

Quiconque a voyag dans les diffrentes parties de l'Europe, et a
observ combien peu on y voit de gens riches ou aiss, en comparaison
des pauvres; combien peu de gens y sont grands propritaires, en
comparaison de la multitude de misrables ouvriers mal pays, et de
journaliers dguenills et souffrant la faim; quiconque, dis-je, se
rappelle ce tableau, et contemple l'heureuse mdiocrit qui rgne dans
les tats amricains, o le cultivateur travaille pour lui-mme et
entretient sa famille dans une honnte abondance, doit, ce me semble,
juger que nous avons raison de bnir la divine providence, qui a mis
tant de diffrence en notre faveur, et tre convaincu qu'aucune nation
connue, ne jouit d'une plus grande portion de flicit humaine.

Il est vrai que la discorde et l'esprit de parti troublent quelques-uns
des tats-Unis. Mais regardons en arrire, et demandons-nous s'ils en
ont jamais t exempts? Ce mal existe par-tout o fleurit la libert, et
peut-tre aide-t-il  la conserver. Le choc des sentimens opposs fait
souvent jaillir des tincelles de vrit, qui produisent une lumire
politique. Les diverses factions qui nous divisent, tendent toutes au
bien public; et il n'y a rellement de diffrence entr'elles, que dans
la manire d'y parvenir. Les choses, les actions, les opinions, tout
enfin, se prsente  l'esprit sous des points de vue si diffrens, qu'il
n'est pas possible que nous pensions, tous -la-fois, de la mme
manire, sur un objet quelconque, tandis qu' peine le mme homme en a
la mme ide en diffrens temps. L'esprit de parti est donc le lot
commun de l'humanit; et celui qui rgne chez nous n'est ni plus
dangereux, ni moins utile que celui des autres pays et des autres
sicles qui ont joui, au mme degr que nous, de l'extrme bonheur d'une
libert politique.

Quelques-uns d'entre nous ne sont pas si inquiets de l'tat prsent de
nos affaires, que de ce qui peut arriver un jour. L'accroissement du
luxe les alarme; et ils pensent que c'est-l ce qui nous conduit 
grands pas vers notre ruine. Ils remarquent qu'il n'y a jamais de revenu
suffisant sans conomie; et que toutes les productions annuelles d'un
pays peuvent tre dissipes en dpenses vaines et inutiles, et la
pauvret succder  l'abondance.--Cela peut-tre. Cependant cela arrive
rarement; car il semble qu'il y a chez toutes les nations une plus
grande quantit de travail et de frugalit, contribuant  les enrichir,
que de paresse et d'oisivet, tendant  les appauvrir; de sorte que tout
balanc, il se fait une accumulation continuelle de richesses.

Songez  ce qu'toient du temps des anciens Romains, l'Espagne, les
Gaules, la Germanie, la Grande-Bretagne, habites par des peuples
presqu'aussi pauvres que nos Sauvages; et considrez les richesses
qu'elles possdent  prsent, l'innombrable quantit de villes superbes,
de fermes bien tablies, de meubles lgans, de magasins remplis de
marchandises; sans compter l'argenterie, les bijoux et tout le
numraire. Oui, elles possdent tout cela, en dpit de leurs
gouvernement exacteurs, dispendieux, extravagans, et de leurs guerres
destructives. Cependant on n'a jamais gn, dans ces contres, ni le
luxe, ni les prodigalits de l'opulence.--Ensuite, examinez le grand
nombre de fermiers laborieux et sobres, qui habitent l'intrieur des
tats amricains, et composent le corps de la nation, et jugez s'il est
possible que le luxe de nos ports de mer puisse ruiner un tel pays.

Si l'importation des objets de luxe pouvoit ruiner un peuple, nous
serions probablement ruins depuis long-temps, car la nation anglaise
prtendoit avoir le droit de porter chez nous, non-seulement les
superfluits de son pays, mais celles de toutes les autres contres de
la terre. Nous les achetions, nous les consommions; et cependant nous
avons prospr et sommes devenus riches.  prsent nos gouvernemens
indpendans peuvent faire ce qui leur toit alors impossible. Ils
peuvent diminuer par des impts considrables ou empcher par une
prohibition svre, ces sortes d'importations; et nous nous enrichirons
davantage, si toutefois, et cela est incertain, le dsir de nous parer
de beaux habits, d'tre bien meubls, d'avoir des maisons lgantes, ne
doit pas, en excitant le travail et l'industrie, produire beaucoup plus
que ne nous cotent ces objets.

L'agriculture et les pcheries des tats-Unis sont les grandes sources
de l'accroissement de nos richesses. Celui qui sme un grain de bled,
est peut-tre rcompens de sa peine par quarante grains de bled que la
terre lui rend; et celui qui tire un poisson du sein de la mer, en
retire une pice d'argent.

Nous devons tre attentifs  ces choses-l, et nous le serons sans
doute. Alors, les puissances rivales, avec tous leurs actes prohibitifs,
ne pourront pas beaucoup nous nuire. Nous sommes les enfans de la terre
et des mers, et semblables  l'Ante de la fable, si en luttant avec un
Hercule nous avons quelquefois le dessous, le seul attouchement de nos
parens nous rendra la force de renouveler le combat.




AVIS  CEUX QUI VEULENT ALLER S'TABLIR EN AMRIQUE.


Plusieurs personnes en Europe, sachant que l'auteur de cet avis connot
trs-bien l'Amrique septentrionale, lui ont parl ou crit pour lui
communiquer l'intention o elles sont d'aller s'y tablir. Mais il lui
semble qu'elles ont form ce projet par ignorance, et en se fesant de
fausses ides de ce qu'on peut se procurer dans le pays o elles veulent
se rendre. Ainsi, il croit devoir donner ici quelques notions plus
claires que celles qu'on a eues jusqu' prsent sur cette partie du
monde, afin de prvenir l'migration et les voyages dispendieux et
infructueux de ceux  qui ne conviennent pas de pareilles entreprises.

Beaucoup de gens s'imaginent que les habitans des tats-Unis de
l'Amrique sont riches, en tat de faire de la dpense, et disposs 
rcompenser toute sorte de talens; mais qu'en mme-temps ils ne
connoissent point les sciences, et que par consquent des trangers, qui
possdent la littrature et les beaux-arts, doivent tre trs-estims
dans ces contres, et assez bien pays pour y devenir bientt riches. On
croit aussi qu'il y a beaucoup d'emplois lucratifs que les gens du pays
ne sont pas propres  remplir; et que comme peu de personnes y sont
d'une noble origine, les trangers qui portent un nom distingu doivent
y tre trs-respects, obtenir les meilleures places et y faire
fortune.--On va jusqu' se flatter que, pour encourager l'migration des
Europens, les divers gouvernemens des tats-Unis, non-seulement payent
le voyage de ceux qui viennent pour s'tablir chez eux, mais leur font
prsent  leur arrive, de terres, de ngres, de btail et d'instrumens
de labourage.

Toutes ces choses-l sont imaginaires; et ceux qui fondent leurs
esprances sur cela, et passent en Amrique, sont srement bien tromps.

La vrit est que quoique dans ce pays il y ait trs-peu de gens aussi
misrables que les classes pauvres d'Europe, il y en a aussi trs-peu
qu'on pt regarder en Europe comme riches. On y trouve plutt une
heureuse et gnrale mdiocrit. On y voit peu de grands propritaires
de terres, et peu de fermiers qui cultivent les terres des autres. La
plupart des Amricains labourent leurs propres champs, exercent quelque
mtier ou font quelque commerce. Il en est trs-peu d'assez riches pour
vivre dans l'oisivet, et pour payer aussi chrement, qu'on le fait en
Europe, les tableaux, les statues, l'architecture et les autres
productions des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles. Aussi ceux qui
sont ns en Amrique avec le got de cultiver ces arts, ont communment
quitt leur patrie, et sont alls s'tablir en Europe, o ils pouvoient
tre mieux rcompenss.

Certes, la connoissance des belles-lettres et de la gomtrie est
trs-estime dans les tats-Unis; mais elle y est, en mme-temps, plus
commune qu'on ne le pense. Il y a dj neuf grands collges ou
universits; savoir quatre  la Nouvelle-Angleterre[35], et un dans
chacune des provinces de New-York, de New-Jersey, de Pensylvanie, de
Maryland et de Virginie. Ces universits ont des professeurs
trs-savans. Il y a, en outre, un grand nombre de petits collges, ou
d'coles; et l'on apprend  beaucoup de jeunes gens les langues, la
thologie, la jurisprudence et la mdecine.

Il n'est nullement dfendu aux trangers d'exercer ces professions; et
le rapide accroissement de la population dans toutes les parties des
tats-Unis, leur promet une occupation qu'ils peuvent partager avec les
gens du pays. Il y a peu d'emplois civils, et il n'y en a point
d'inutile comme en Europe. D'ailleurs, l'on a tabli pour rgle, dans
quelques-unes de nos provinces, qu'aucune place ne seroit assez
lucrative, pour tenter la cupidit de ceux qui voudroient la remplir. Le
trente-sixime article de la constitution de Pensylvanie, dit
expressment:--Comme pour conserver son indpendance, tout homme libre,
qui n'a point une proprit suffisante, doit avoir quelque profession,
mtier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honntement, il n'est
pas ncessaire de crer des emplois lucratifs; parce que leur effet
ordinaire est d'inspirer  ceux qui les possdent ou qui les postulent,
un esprit de dpendance et de servitude, indigne d'hommes libres. Ainsi,
toutes les fois que les molumens d'un emploi augmenteront au point de
le faire dsirer  plusieurs personnes, il faudra que la lgislature en
diminue les profits.

Ces ides ont t plus ou moins adoptes par tous les tats-Unis. Or, il
ne vaut pas la peine qu'un homme, qui a quelque moyen de vivre chez lui,
s'expatrie dans l'espoir d'obtenir une place avantageuse en Amrique.
Quant aux emplois militaires, il n'y en a plus depuis la fin de la
guerre, puisque les armes ont t licencies.

Il convient encore moins d'aller dans les tats-Unis, lorsqu'on n'a  y
porter qu'une naissance illustre. En Europe, cela peut tre de quelque
prix: mais une pareille marchandise ne peut tre offerte dans un plus
mauvais march qu'en Amrique, o, en parlant d'un tranger, les
habitans demandent, non pas _qui il est_, mais _ce qu'il sait faire_.
S'il a quelque talent utile, il est bien accueilli; et s'il exerce son
talent et qu'il se conduise bien, il est respect par tous ceux qui le
connoissent. Mais celui qui n'est qu'_homme de qualit_, et qui, par
rapport  cela, veut obtenir un emploi et vivre aux dpens du public,
est rebut et mpris.

Le laboureur et l'artisan sont honors en Amrique, parce que leur
travail est utile. Les habitans y disent que Dieu lui-mme est un
artisan, et le premier de l'univers; et qu'il est plus admir, plus
respect,  cause de la varit, de la perfection, de l'utilit de ses
ouvrages, que par rapport  l'anciennet de sa famille.--Ils aiment
beaucoup  citer l'observation d'un ngre, qui disoit:--Boccarorra[36]
fait travailler l'homme noir, le cheval, le boeuf, tout, except le
cochon.--Le cochon mange, boit, se promne, dort quand il veut, et vit
comme un gentilhomme.--

D'aprs cette faon de penser des Amricains, l'un d'entr'eux croiroit
avoir beaucoup plus d'obligation  un gnalogiste qui pourroit lui
prouver que, depuis dix gnrations, ses anctres ont t laboureurs,
forgerons, charpentiers, tourneurs, tisserands, taneurs, mme
cordonniers, et que consquemment ils toient d'utiles membres de la
socit, que s'il lui dmontroit qu'ils toient seulement nobles, ne
fesant rien de profitable, vivant nonchalamment du travail des autres,
ne sachant que _consommer les fruits de la terre_[37], et n'tant enfin
propres  rien, jusqu' ce qu' leur mort, leurs biens ont t dpecs
comme le cochon gentilhomme du ngre.

Quant aux encouragemens que le gouvernement donne aux trangers, ils ne
sont rellement que ce qu'on doit attendre de la libert et des loix
sages. Les trangers sont bien reus en Amrique, parce qu'il y a assez
de place pour tous; et les habitans n'en sont point jaloux. Les loix les
protgent assez, pour qu'ils n'aient besoin de l'appui d'aucun homme en
place; et chacun d'eux peut jouir en paix du produit de son industrie.
Mais s'ils n'apportent point de fortune, il faut qu'ils soient laborieux
et qu'ils travaillent pour vivre. Une ou deux annes de sjour leur
donnent tous les droits de citoyen. Mais le gouvernement ne fait point
aujourd'hui ce qu'il pouvoit faire autrefois. Il n'engage plus les
trangers  s'tablir, en payant leur passage, et leur donnant des
terres, des ngres, du btail, des instruments de labourage, ou en leur
fesant aucune autre espce d'avances. En un mot, l'Amrique est la terre
du travail, et non point ce que les Anglais appellent une contre de
fainans[38]; et les Franais un pays de cocagne, o les rues sont
paves de miches, les maisons couvertes d'omelettes, et o les poulets
volent tout rtis, en criant: _Approchez-vous pour nous manger._

Quels sont donc les hommes auxquels il peut tre avantageux de passer en
Amrique? Et quels sont les avantages qu'ils peuvent raisonnablement s'y
promettre?

La terre est  bon march dans ces contres,  cause des vastes forts
qui manquent d'habitans, et qui probablement en manqueront encore plus
d'un sicle. La proprit de cent acres d'un sol fertile, couvert de
bois en divers endroits, voisin des frontires, peut s'acqurir pour
huit ou dix guines. Ainsi, des jeunes gens laborieux qui s'entendent 
cultiver le bled et  soigner le btail, ce qui se fait dans ces
contres -peu-prs comme en Europe, ont de l'avantage  aller s'y
tablir. Quelques pargnes sur les bons gages qu'ils y recevront pendant
qu'ils travailleront pour les autres, les mettront bientt  mme
d'acheter de la terre et de commencer  la dfricher. Ils seront aids
par des voisins de bonne volont, et ils trouveront du crdit. Beaucoup
de pauvres colons, sortis d'Angleterre, d'Irlande, d'cosse et
d'Allemagne, sont, de cette manire, devenus, en peu d'annes, de riches
fermiers; mais s'ils toient rests dans leur pays, o toutes les terres
sont occupes et le prix des journaliers fort mdiocre, ils ne se
seroient jamais levs au-dessus de la triste condition dans laquelle
ils toient ns.

La salubrit de l'air, la bont du climat, l'abondance de bons alimens,
la facilit qu'on a  se marier de bonne heure, par la certitude de ne
pas manquer de subsistance en cultivant la terre, font que
l'accroissement de la population est trs-rapide en Amrique; et elle le
devient encore davantage par l'immigration des trangers. Aussi, on y
voit sans cesse augmenter le besoin des ouvriers de toute espce, pour
construire des maisons aux agriculteurs, et leur faire les meubles et
ustensiles grossiers qu'il ne seroit pas aussi commode de faire venir
d'Europe.

Des ouvriers qui peuvent faire passablement les choses dont je viens de
parler, sont srs de ne pas manquer d'occupation et d'tre bien pays,
car rien ne gne les trangers qui veulent travailler, et ils n'ont pas
mme besoin de permission pour cela. S'ils sont pauvres, ils commencent
par tre domestiques ou journaliers; et s'ils sont sobres, laborieux,
conomes, ils deviennent bientt matres, s'tablissent, se marient,
lvent bien leurs enfans, et sont des citoyens respectables.

Les gens qui, ayant une mdiocre fortune, et une nombreuse famille,
dsirent d'lever leurs enfans au travail, et de leur assurer une
proprit, peuvent aussi passer en Amrique. Ils y trouveront des
ressources dont ils manquent en Europe. L, ils pourront apprendre et
exercer des arts mcaniques, sans que cela leur procure aucun
dsagrment. Au contraire, leur travail leur attirera du respect. L, de
petits capitaux employs  acheter des terres qui acquirent chaque jour
plus de prix par l'accroissement de la population, donnent  ceux qui en
font cet usage, la certitude de laisser d'assez grandes fortunes  leurs
enfans.

L'auteur de cet crit a vu plusieurs exemples de grands terrains,
achets  raison de dix livres sterlings pour cent acres, dans le pays,
qu'on appeloit alors les frontires de la Virginie, lesquels, au bout de
vingt ans, ayant t dfrichs, et se trouvant en-de de nouveaux
tablissemens, ont t vendus trois livres sterlings l'acre. L'acre
amricain est le mme que l'acre anglais et l'acre de Normandie[39].

Ceux qui veulent connotre le gouvernement des Amricains, doivent lire
les constitutions des diffrens tats-Unis, et les articles de
confdration qui les lient les uns aux autres, sous la direction d'une
assemble gnrale, appele _Congrs_. Ces constitutions ont t
imprimes en Amrique, par ordre du congrs. L'on en a fait deux
ditions  Londres, et la traduction franaise en a t publie
dernirement  Paris.

Depuis quelque temps, divers princes de l'Europe, croyant qu'il y auroit
de l'avantage pour eux  multiplier les manufactures dans leurs tats,
de manire  diminuer l'importation des marchandises trangres, ont
cherch  attirer des ouvriers des autres pays, en leur accordant de
gros salaires et des privilges.--Beaucoup de personnes, qui prtendent
tre trs-habiles dans divers genres de manufactures prcieuses,
s'imaginant que l'Amrique devoit avoir besoin d'elles, et que le
congrs seroit probablement dispos  imiter les princes dont je viens
de faire mention, lui ont propos de se rendre dans les tats-Unis, 
condition qu'il paieroit leur passage et qu'il leur donneroit des
terres, des appointemens, et des privilges pour un certain nombre
d'annes. Mais si ces personnes lisent les articles de la confdration
des tats-Unis, elles verront que le congrs n'a ni le pouvoir ni
l'argent ncessaire pour faire ce qu'elles dsirent. Si de tels
encouragemens peuvent avoir lieu, ce n'est que de la part du
gouvernement de quelqu'un des tats. Cependant, cela arrive rarement en
Amrique; et quand on l'a fait, le succs a souvent mal rpondu aux
esprances. On a vu que le pays n'toit pas encore assez avanc pour
engager des particuliers  y tablir des manufactures. La main-d'oeuvre
y est communment trop chre; il est trop difficile d'y rassembler des
journaliers, parce que chacun veut y travailler pour son compte; et le
bas prix des terres y excite beaucoup d'ouvriers  abandonner leur
mtier pour s'adonner  l'agriculture.

Le peu de manufactures qui y ont russi, sont celles qui exigent peu de
bras, et dans lesquelles la plus grande partie du travail se fait avec
des machines. Les marchandises trop volumineuses, et qui ne sont pas
d'un prix assez considrable pour supporter les dpenses du fret,
peuvent tre faites dans le pays et vendues  meilleur march, que
lorsqu'on les y transporte. Mais ce ne sont que ces sortes d'objets
qu'il est avantageux d'y fabriquer lorsqu'on en trouve le dbit. Les
fermiers amricains ont tous les ans beaucoup de laine et de lin: mais
au lieu d'en exporter, on emploie le tout dans le pays. Chaque fermier a
chez lui sa petite manufacture pour l'usage de sa famille. L'on a
essay, dans plusieurs provinces, d'acheter une grande quantit de laine
et de lin, pour les faire filer et tisser, et former des tablissemens
o l'on pt vendre beaucoup de toile et d'toffes de laine: mais ces
projets n'ont presque jamais russi, parce que les marchandises
pareilles qui viennent de l'tranger, sont moins chres.

Lorsque le gouvernement a t invit  soutenir ces tablissemens, par
des encouragemens, par des avances de fonds, ou en mettant des impts
sur l'importation des marchandises trangres, il a presque toujours
refus; car il a pour principe que si le pays est dj en tat d'avoir
des manufactures, des particuliers trouveront assez d'avantage  les
entreprendre; et que s'il ne l'est pas encore, c'est une folie de
vouloir forcer la nature.

L'tablissement de grandes manufactures exige qu'il y ait un grand
nombre de pauvres ouvriers, qui travaillent pour un faible salaire. Il
peut y avoir de ces pauvres ouvriers en Europe: mais il ne s'en trouvera
point en Amrique, jusqu' ce que toutes les terres soient occupes et
cultives, et qu'il y ait un surcrot de population, qui, ne pouvant
avoir de terres, manque de travail.

Les manufactures de soieries sont, dit-on, naturelles en France, comme
celles de drap en Angleterre; parce que chacun de ces pays produit
abondamment les matires premires. Mais si l'Angleterre vouloit
fabriquer des soieries, comme elle fabrique des draps, et la France
fabriquer des draps, comme elle fabrique des soieries, ces entreprises
contre nature auroient besoin d'tre soutenues par des prohibitions
mutuelles, ou par des droits considrables mis sur les marchandises
importes d'un de ces tats dans l'autre. Par ce moyen les ouvriers
feroient payer un plus haut prix aux consommateurs, tandis que le
surcrot de salaires qu'ils recevroient, ne les rendroit ni plus
heureux, ni plus riches, car ils boiroient davantage et travailleroient
moins.

Les gouvernemens amricains croient donc ne pas devoir encourager ces
sortes de projets. Aussi, ni les marchands, ni les ouvriers, ne font la
loi  personne. Si le marchand veut vendre trop cher une paire de
souliers qui vient de l'tranger, l'acheteur s'adresse  un cordonnier;
et si le cordonnier demande un trop haut prix, l'acheteur retourne an
marchand: ainsi la concurrence retient dans de justes limites le
marchand et l'ouvrier. Cependant le cordonnier gagne en Amrique,
beaucoup plus qu'il ne gagneroit en Europe, parce qu'il peut ajouter au
prix qu'il vend ses souliers, une somme presqu'gale aux dpenses de
fret, de commission, d'assurances, que fait ncessairement payer le
marchand. Il en est de mme pour les ouvriers dans tous les autres arts
mcaniques. Aussi, les artisans vivent en gnral beaucoup mieux en
Amrique qu'en Europe; et ceux qui sont conomes ramassent aisment de
quoi vivre dans leur vieillesse, et laisser du bien  leurs enfans.--Les
hommes qui ont un mtier peuvent donc avoir de l'avantage  aller
s'tablir dans les tats-Unis.

L'Europe est depuis long-temps habite; et l, les arts, les mtiers,
les professions de toute espce sont si bien fournis, qu'il est
difficile  un pauvre homme, qui a des enfans, de les placer de manire
 leur faire gagner, ou apprendre  gagner une honnte subsistance.
L'artisan qui craint de se crer des rivaux refuse de prendre des
apprentis,  moins qu'on ne lui donne de l'argent, qu'on ne les
nourrisse ou qu'on ne se soumette  d'autres conditions trop onreuses
pour les parens. Aussi les jeunes gens restent souvent dans l'ignorance
de tout ce qui pourroit leur tre utile, et ils sont obligs, pour
vivre, de devenir soldats, domestiques ou voleurs.

En Amrique, l'augmentation continuelle de la population, empche qu'on
n'ait cette crainte de se crer des rivaux. Les ouvriers y prennent
volontiers des apprentis, parce qu'ils esprent retirer du profit de
leur travail, pendant tout le temps qui s'coulera depuis l'poque o
ils sauront leur mtier, jusqu'au terme stipul dans leur contrat. Il
est donc facile aux familles pauvres de faire lever utilement leurs
enfans; et les ouvriers sont si ports  avoir des apprentis, que
plusieurs d'entr'eux donnent de l'argent aux parens, pour avoir des
garons de dix  quinze ans, et les garder jusqu' ce qu'ils en aient
vingt-un. Par ce moyen beaucoup de pauvres parens ont,  leur arrive en
Amrique, ramass assez d'argent, pour acheter des terres, s'y tablir,
et subsister, en les cultivant avec le reste de leur famille.

Les contrats d'apprentissage se font en prsence d'un magistrat, qui en
rgle les conditions, conformment  la raison et  la justice; et comme
il a en vue de voir former un citoyen utile, il oblige le matre de
s'engager, par crit, non-seulement  bien nourrir l'apprenti, 
l'habiller,  le blanchir,  le loger, et  lui donner un habillement
complet  la fin de l'apprentissage, mais encore  lui faire apprendre 
lire,  crire,  chiffrer, et  lui enseigner sa profession, ou
quelqu'autre par laquelle il puisse tre en tat de gagner sa vie, et
d'lever une famille.

Une copie de cet acte est remise  l'apprenti ou  ses parens, et le
magistrat en garde la minute,  laquelle on peut avoir recours, en cas
que le matre manque  quelqu'une de ses obligations.

Ce dsir qu'ont les matres, d'avoir beaucoup de mains employes 
travailler pour eux, les engage  payer le passage des personnes de l'un
et de l'autre sexe, qui arrivent jeunes en Amrique, et conviennent de
les servir pendant deux, trois ou quatre ans. Les jeunes gens, qui
savent dj travailler, s'engagent pour un terme moins long,
proportionn  leur talent et au profit qu'on peut retirer de leur
service. Ceux qui ne savent rien faire donnent plus de temps, 
condition qu'on leur enseignera un mtier, que leur pauvret ne leur
avoit pas permis d'apprendre dans leur pays.

Comme la mdiocrit de fortune est presque gnrale en Amrique, les
habitans sont obligs de travailler pour vivre. Aussi on y voit rarement
cette foule de vices qu'enfante l'oisivet. Un travail constant est le
conservateur des moeurs et de la vertu d'un peuple. Les jeunes gens ont
moins de mauvais exemples en Amrique qu'ailleurs; et c'est une
considration qui doit flatter les parens. On peut ajouter  cela qu'une
religion grave y est, sous diffrentes dnominations, non-seulement
tolre, mais respecte et pratique.--L'athisme y est inconnu.
L'incrdulit y est rare et secrte; de sorte qu'on peut y vivre jusqu'
un ge trs-avanc sans y avoir  souffrir de la prsence d'un athe ou
d'un mcrant. La providence semble manifester son approbation de la
tolrance et de la douceur avec lesquelles les diffrentes sectes s'y
traitent mutuellement, par la prosprit qu'elle daigne accorder  tout
le pays.

  [35] La province de Massachusett, dont Boston est la capitale. (_Note
    du Traducteur._)

  [36] C'est--dire l'homme blanc.

  [37] . . . . . . . . . .  Born
       Merely to eat up the corn.

    WOTTS.

  [38] Lubberland.

  [39] Le dpartement de la Seine-Infrieure. Cet acre n'existe plus
    depuis que la rpublique a sagement tabli l'galit des mesures.
    (_Note du Tra._)




DISCOURS PRONONC DANS LA DERNIRE CONVENTION DES TATS-UNIS.


MONSIEUR LE PRSIDENT,

J'avoue qu'en ce moment je n'approuve pas entirement notre
constitution: mais je ne sais point si, par la suite, je ne
l'approuverai pas; car, comme j'ai dj vcu long-temps, j'ai souvent
prouv que l'exprience ou la rflexion me fesoit changer d'opinion sur
des sujets trs-importans, et que ce que j'avois d'abord cru juste, me
sembloit ensuite tout diffrent. C'est pour cela que plus je deviens
vieux, et plus je suis port  me dfier de mon propre jugement, et 
respecter davantage le jugement d'autrui.

La plupart des hommes, ainsi que la plupart des sectes religieuses, se
croient en possession de la vrit, et s'imaginent que quand les autres
ont des opinions diffrentes des leurs, c'est par erreur. Steel, qui
toit un protestant, dit dans une pitre ddicatoire an pape, Que la
seule diffrence qu'il y ait, entre l'glise romaine et l'glise
protestante, c'est que l'une se croit infaillible, et que l'autre pense
n'avoir jamais tort.--Mais quoique beaucoup de gens ne doutent pas plus
de leur propre infaillibilit que les catholiques de celle de leur
glise, peu d'entr'eux ne l'avouent pas aussi naturellement qu'une dame
franaise, qui, dans une petite dispute qu'elle avoit avec sa soeur, lui
disoit:--Je ne sais pas, ma soeur, comment cela se fait; mais il me
semble qu'il n'y a que moi, qui ai toujours raison[40].

J'accepte notre constitution, avec tous ses dfauts, si tant est,
pourtant, que les dfauts que j'y trouve, y soient rellement. Je pense
qu'un gouvernement gnral nous est ncessaire. Quelque forme qu'ait un
gouvernement, il n'y en a point qui ne soit avantageux, s'il est bien
administr. Je crois qu'il est vraisemblable que le ntre sera
administr sagement pendant plusieurs annes; mais que, comme tous ceux
qui l'ont prcd, il finira par devenir despotique, lorsque le peuple
sera assez corrompu, pour ne pouvoir plus tre gouvern que par le
despotisme.

Je dclare en mme-temps, que je ne pense pas que les conventions que
nous aurons par la suite, puissent faire une meilleure constitution que
celle-ci; car lorsqu'on rassemble un grand nombre d'hommes pour
recueillir le fruit de leur sagesse collective, on rassemble
invitablement avec eux, leurs prjugs, leurs erreurs, leurs passions,
leurs vues locales et leurs intrts personnels. Une telle assemble
peut-elle donc produire rien de parfait? Non sans doute, Mr. le
prsident; et c'est pour cela que je suis tonn que notre constitution
approche autant de la perfection qu'elle le fait. J'imagine mme qu'elle
doit tonner nos ennemis, qui se flattent d'apprendre que nos conseils
seront confondus comme les hommes qui voulurent construire la tour de
Babylone, et que nos diffrens tats sont au moment de se diviser dans
l'intention de se runir ensuite pour s'gorger mutuellement.

Oui, Mr. le prsident, j'accepte notre constitution, parce que je n'en
attend pas de meilleure, et parce que je ne suis pas sr qu'elle n'est
pas la meilleure. Je sacrifie au bien public l'opinion que j'ai
contr'elle. Tandis que j'ai t dans les pays trangers, je n'ai jamais
dit un seul mot sur les dfauts que j'y trouve. C'est dans cette
enceinte que sont nes mes observations, et c'est ici qu'elles doivent
mourir. Si en retournant vers leurs constituans, les membres de cette
assemble, leur fesoient part de ce qu'ils ont  objecter contre la
constitution, ils empcheroient qu'elle ft gnralement adopte, et
prviendroient les salutaires effets que doit avoir parmi les nations
trangres, ainsi que parmi nous, notre relle ou apparente unanimit.
La force et les moyens qu'a un gouvernement pour faire le bonheur du
peuple, dpendent beaucoup de l'opinion; c'est--dire, de l'ide
gnrale qu'on se forme de sa bont, ainsi que de la sagesse et de
l'intgrit de ceux qui gouvernent.

J'espre donc que par rapport  nous-mmes, qui fesons partie du peuple,
et par rapport  nos descendans, nous travaillerons cordialement et
unanimement  faire aimer notre constitution, partout o nous pourrons
avoir quelque crdit, et nous tournerons nos penses, nous dirigerons
nos efforts vers les moyens de la faire bien administrer.

Enfin, Mr. le prsident, je ne puis m'empcher de former un voeu, c'est
que ceux des membres de cette convention, qui peuvent encore avoir
quelque chose  objecter contre la constitution, veuillent, ainsi que
moi, douter un peu de leur infaillibilit, et que pour prouver que nous
avons agi avec unanimit, ils mettent leur nom au bas de cette charte.

                   *       *       *       *       *

--On fit la motion d'ajouter  la convention des tats-Unis, cette
formule:--Fait en convention, d'un consentement unanime, etc.--La
motion passa, et la formule fut ajoute.

  [40] Franklin ne cite pas trs-exactement cette anecdocte, qui se
    trouve dans les _Mmoires de madame de Stalh_, ne mademoiselle
    Delaunay. (_Note du Traducteur._)




PROJET D'UN COLLGE ANGLAIS, PRSENT AUX CURATEURS DU COLLGE DE
PHILADELPHIE.


Il faut que, pour tre admis dans ce collge, chaque colier soit au
moins en tat de bien prononcer les syllabes en lisant, et d'crire
passablement. Aucun colier ne pourra y tre reu au-dessous de l'ge
de.... ans.


PREMIRE CLASSE, OU CLASSE INFRIEURE.

Il faut que dans cette classe, on enseigne aux coliers les rgles de la
grammaire anglaise, et qu'en mme-temps on prenne soin de les faire bien
ortographier. Peut-tre la meilleure manire d'apprendre l'ortographe
est de mettre toujours ensemble les deux coliers qui ont le mme degr
de capacit. Il faut que ces deux rivaux se disputent la victoire, et
que chacun d'eux propose, tous les jours,  l'autre, d'ortographier des
mots diffrens. Celui qui crira correctement le plus grand nombre des
mots proposs par son adversaire, aura la victoire; et celui qui la
remportera le plus souvent dans un mois, obtiendra, pour prix, un petit
livre, ou quelqu'autre chose utile  ses tudes.

Cette mthode fixe l'attention des enfans sur l'ortographe, et fait
qu'ils crivent de bonne heure trs-correctement. Il est honteux pour un
homme d'ignorer l'ortographe de sa propre langue, au point de confondre
les mots qui ont le mme son et une diffrente signification. Celui qui
a le sentiment de son insuffisance  cet gard, et qui cependant a de
l'esprit et des connoissances, a de la rpugnance pour crire, mme la
lettre la plus simple.

Il faut que dans la premire classe, les coliers ne lisent que des
morceaux fort courts, tels que les Fables de Croxal, et de petites
histoires. En leur donnant leur leon, on doit la leur lire, leur
expliquer les mots difficiles qu'elle contient et ensuite leur donner le
temps de l'apprendre par coeur, avant qu'ils la lisent au matre.
Celui-ci doit prendre garde qu'ils lisent sans trop de rapidit, et
qu'ils observent exactement les endroits o la voix doit se reposer.

On doit former pour leur usage, un vocabulaire des mots les plus
difficiles, avec leur explication; et chaque jour ils pourront apprendre
par coeur un certain nombre de ces mots, ce qui exercera leur mmoire.
S'ils ne les apprennent pas, ils peuvent au moins les crire dans un
petit cahier, ce qui les aidera  s'en rappeler la signification, et en
mme-temps, leur formera un petit dictionnaire qui, par la suite, leur
sera utile.


SECONDE CLASSE.

L, on doit enseigner  lire avec attention, et avec les modulations de
la voix, analogues au sujet de l'ouvrage qu'on lit et aux sentimens
qu'on veut exprimer.

Les leons  tudier dans cette classe, ne doivent pas excder la
longueur des discours du _Spectateur_; et mme ceux de ces discours qui
sont le plus aiss, peuvent trs-bien servir  ces leons. C'est le soir
qu'on doit donner ces leons aux coliers, afin qu'ils aient le temps de
les tudier pour le matin. Il faut qu'on les accoutume d'abord  rendre
compte de quelques parties du discours, et  en construire une ou deux
phrases: cela les obligera  avoir frquemment recours  leur grammaire,
et  en fixer les principales rgles dans leur mmoire; ensuite, il faut
qu'ils sachent expliquer l'intention de l'crivain, le but de l'ouvrage,
et dire quelle est la signification de chaque phrase et mme de chaque
mot extraordinaire. Cela leur rendra bientt familiers le sens et la
force des termes, et leur donnera la trs-utile habitude de lire avec
attention.

Le matre doit lire le discours avec le ton et la dignit convenables,
et employer mme les gestes, lorsque cela est ncessaire, afin que ses
coliers puissent imiter sa manire.

Quand l'auteur a employ une expression qui manque de justesse, il faut
le faire observer aux coliers. Mais on doit, sur-tout, leur faire
particulirement remarquer les beauts d'un ouvrage.

On doit aussi varier les lectures, de manire que la jeunesse apprenne 
connotre les bons styles de tout genre, soit en prose, soit en vers, et
la manire diffrente dont il convient de les lire. Il faut leur donner,
tantt une histoire bien crite, quelque partie d'un sermon, la harangue
d'un gnral  ses soldats, tantt un morceau de tragdie, ou de
comdie, une ode, une satire, une lettre, des vers blancs, et un passage
d'_Hudibras_ ou de quelque pome hroque. Mais ces crits doivent tre
bien choisis, et contenir quelqu'instruction propre  former l'esprit
des jeunes gens, et  leur inspirer le got des bonnes moeurs.

Il est ncessaire que les coliers commencent par tudier les leons, et
qu'ils les entendent bien, avant de les lire tout haut; en consquence,
il faut que chaque colier ait un petit dictionnaire anglais, afin de
pouvoir y chercher le sens des mots qui lui paroissent difficiles. Quand
nos enfans lisent de l'anglais en notre prsence, nous nous imaginons
qu'ils entendent tout ce qu'ils lisent, parce que nous l'entendons
nous-mme, et parce que c'est notre langue naturelle. Mais le fait est
qu'ils lisent souvent comme les perroquets parlent, comprenant trs-peu,
ou plutt ne comprenant rien de ce qu'ils disent.

Il est impossible qu'un lecteur donne  sa voix le ton convenable, et
prononce avec justesse,  moins que son esprit ne prcde sa voix, et ne
sente bien ce qu'il dit. La coutume qu'on a d'exercer les enfans  lire
haut ce qu'ils n'entendent pas, occasionne cette manire monotone qui
est si commune parmi les lecteurs; et lorsqu'on s'y est une fois
accoutum, il est trs-difficile de s'en corriger. Aussi, parmi
cinquante lecteurs,  peine s'en trouve-t-il un de bon. La raret des
gens qui lisent bien, est cause que les crits qu'on publie dans le
dessein d'influer sur les opinions des hommes, ou pour leur avantage,
ont toujours la moiti moins d'effet. Si dans chaque canton il y avoit
seulement un homme qui st bien lire, un bon orateur auroit sur toute
une nation, le mme avantage et le mme effet qu'il a dans l'assemble
o il parle; et il sembleroit alors que sa voix seroit entendue de tous
ses concitoyens.


TROISIME CLASSE.

Dans cette classe, on doit apprendre  parler avec justesse et avec
grce; ce qui a beaucoup de rapport avec l'art de bien lire, et le suit
naturellement dans les tudes de la jeunesse. L, il faut que les
coliers commencent  apprendre les lmens de la rhtorique, d'aprs un
trait abrg et propre  leur faire connotre les tropes, les figures.
On doit, en outre, leur faire remarquer leurs fautes contre la
grammaire, leur mauvais accent, leurs phrases peu correctes, et
gnralement tous les vices de leur locution.

On doit leur faire apprendre par coeur et rciter avec action, de
courtes harangues qui se trouvent dans l'histoire romaine, ou dans
d'antres histoires, ainsi que des discours tirs des dbats
parlementaires. On peut aussi leur apprendre  dclamer les meilleures
scnes de nos belles tragdies et comdies, en choisissant toutefois
celles o il n'y a rien qui puisse nuire aux moeurs de la jeunesse.
Enfin, il faut avoir le plus grand soin de les former dans l'art de la
parole, d'aprs les meilleurs modles.

Pour les perfectionner davantage et varier un peu leurs tudes, on doit
commencer  leur faire lire l'histoire, aprs qu'ils ont grav dans leur
mmoire une petite table des principales poques de la chronologie.
_L'Histoire ancienne_ et l'_Histoire romaine de Rollin_ sont celles
qu'il faut mettre entre leurs mains, ainsi que les meilleures histoires
d'Angleterre et des colonies anglaises. Ils les liront  des heures
convenables, et continueront dans les autres classes o ils passeront.

Il faut exciter l'mulation parmi les enfans, en donnant chaque semaine
de petits prix ou d'autres encouragemens  ceux qui sont le mieux en
tat de citer les noms des personnes, les temps et les lieux, dont il
est parl dans ce qu'ils ont lu. Cela les engagera  lire avec plus
d'attention, et  mieux apprendre l'histoire. En fesant des remarques
sur l'histoire, le matre a de frquentes occasions d'instiller dans
l'esprit de ses lves, une instruction varie, et de former leur
jugement en leur inspirant le got d'une morale pure.

Les leons d'histoire naturelle et d'astronomie qu'on trouve dans le
_Spectacle de la Nature_, doivent aussi occuper les coliers de la
troisime classe, et tre continues dans les suivantes, par la lecture
d'antres livres du mme genre; car ce genre d'tude est, aprs celui des
devoirs de l'homme, le plus utile et le plus agrable. Il apprend au
marchand  mieux connotre une foule d'objets, qui ont rapport  son
commerce; il apprend  l'artisan  perfectionner son travail, par des
instrumens nouveaux, et par le mlange de diffrentes matires; il donne
enfin, des ides pour l'tablissement de nouvelles manufactures, et
l'amlioration du sol; ce qui peut tre du plus grand avantage pour un
pays.


QUATRIME CLASSE.

C'est dans cette classe qu'on doit enseigner la composition. Bien crire
sa propre langue est, pour un homme, le talent le plus ncessaire aprs
celui de la bien parler. Il faut que le matre  crire prenne soin que
les enfans aient un beau caractre d'criture et forment leurs lignes
bien droites et bien gales. Mais former leur style et tre attentif 
ce qu'ils ponctuent bien et emploient  propos les lettres capitales,
est du devoir du matre d'anglais. Les lves doivent tre mis en
concurrence pour crire des lettres sur divers sujets, et composer des
morceaux d'aprs leur imagination, soit de petites histoires, soit des
observations sur ce qu'ils ont lu et sur les passages des auteurs qui
leur plaisent le plus, ou enfin, des lettres de flicitation, de
compliment, de sollicitation, de remerciement, de recommandation,
d'exhortation, de consolation, de plainte, d'excuse. On leur apprendra 
s'exprimer, dans ces lettres, avec clart, d'une manire concise et
naturelle, et  viter les grands mots et les phrases ampoules.

Tout ce qu'ils criront passera sous les yeux du matre, qui leur fera
remarquer leurs fautes, les corrigera, et donnera des loges aux
endroits qui en mriteront. Quelques-unes des meilleures lettres
publies dans notre langue, telles que celles de sir William Temple, de
Pope, de ses amis, et quelques autres, seront donnes pour modle aux
lves; et le matre, en les leur fesant copier, leur en fera remarquer
les beauts.

Les lves liront les _lmens de Morale_[41] du docteur Johnson; et le
matre les leur expliquera, afin de graver dans leur ame des principes
solides de vertu et de pit.

Comme les lves de la quatrime classe continueront  lire l'histoire,
on leur donnera,  certaines heures, de nouvelles leons de chronologie,
et le matre de mathmatiques leur enseignera cette partie de la
gographie qui est ncessaire pour bien connotre les cartes et la
sphre armillaire. On leur apprendra aussi les noms modernes des lieux
dont parlent les anciens auteurs. On continuera de temps en temps  les
former dans l'art de bien lire et de bien parler.


CINQUIME CLASSE.

Ici, les lves se perfectionneront dans la composition. Non-seulement
ils continueront  crire des lettres, mais ils feront de petits traits
en prose, et ils s'essaieront en vers; non qu'on en veuille faire des
potes, mais parce que rien n'est si utile  un jeune homme pour
apprendre  varier ses expressions, que la ncessit de trouver des mots
et des phrases, qui conviennent  la mesure,  l'harmonie et  la rime
des vers, et qui, en mme-temps, rendent bien le sentiment qu'il doit
peindre.

Le matre examinera ces divers essais, et en indiquera les fautes, pour
que l'lve les corrige lui-mme. Les lves, dont le jugement ne sera
pas assez form pour cette composition, recevront du matre le sens d'un
discours du _Spectateur_, et l'criront le mieux qu'ils pourront. On
leur donnera aussi le sujet d'une histoire pour qu'ils l'arrangent d'une
manire convenable. On leur fera abrger quelques paragraphes d'un
auteur diffus, ou amplifier des morceaux trop concis.--On leur fera lire
les _Premiers Principes des Connoissances Humaines_[42] du docteur
Johnson, contenant la logique ou l'art de raisonner; et on leur
expliquera les difficults qu'ils pourront y trouver.

On continuera encore, dans cette classe,  former les lves dans l'art
de bien lire et de bien parler.


SIXIME CLASSE.

Indpendamment de l'histoire, qui sera continue dans la sixime classe,
les lves y tudieront la rhtorique, la logique, la morale, la
physique; et on leur fera lire les meilleurs crivains anglais, tels que
Tillotson, Milton, Locke, Addisson, Pope, Swift, les discours les plus
lgans du _Spectateur_ et du _Tuteur_, et les meilleures traductions
d'Homre, de Virgile, d'Horace, du Tlmaque et des Voyages de Cirus.

Il y aura, chaque anne, un exercice gnral, en prsence des curateurs
du collge et de tous les citoyens qui voudront y assister. Alors, de
beaux livres, bien relis et dors sur tranche, seront distribus aux
lves qui se distingueront et surpasseront leurs camarades dans quelque
genre de science. Il y aura trois degrs de comparaison. Le meilleur
prix sera donn  l'lve qui excellera; le second,  celui qui viendra
immdiatement aprs, et le troisime, au suivant. Des loges, des
encouragemens, des avis seront le partage du reste. Car il faut leur
faire esprer qu'avec de l'assiduit, ils pourront, une autre fois,
avoir le prix. Les noms de ceux qui l'auront remport, seront imprims
tous les ans.

Les heures du travail seront, chaque jour, distribues de manire que le
matre  crire et le matre de mathmatiques, puissent donner des
leons aux diverses classes; car il faut que tous les lves continuent
 se perfectionner dans l'criture, et apprennent l'arithmtique, la
partie des comptes, la gographie, l'usage de la sphre, le dessin et la
mcanique. Tandis qu'une partie d'entr'eux sera occupe de ces sciences,
les autres tudieront sous le matre d'anglais.

Instruits de cette manire, les lves qui sortiront du collge, seront
propres  toute espce de profession, except celles qui exigent la
connoissance des langues mortes et des langues trangres. Mais s'ils ne
savent point ces langues, ils sauront au moins parfaitement la leur, qui
est d'un usage plus immdiat et plus utile, et ils auront acquis
plusieurs autres connoissances prcieuses.

Le temps qu'on consacre souvent infructueusement  apprendre les langues
mortes et trangres, sera ici employ  acqurir des connoissances et
des talens qui, convenablement perfectionns, mettront les lves en
tat de remplir toutes les places de la vie civile, d'une manire utile
et glorieuse pour eux-mmes et pour leur pays.

  [41] Ethices Elementa.

  [42] Noetica.




SUR LA THORIE DE LA TERRE.


 L'ABB S....

                                            Passy, le 22 septembre 1782.

MONSIEUR,

Je vous renvoie votre crit, avec quelques corrections.--Je n'ai point
vu de mines de charbon sous les rochers calcaires du Derby-Shire. J'ai
seulement remarqu que la partie infrieure des montagnes de rochers,
qu'on peut y voir, est mle d'cailles d'hutre et de pierres. Les
endroits levs du comt de Derby sont, je crois, autant au-dessus du
niveau de la mer, que les mines de charbon de Whitehaven sont
au-dessous; ce qui semble prouver un grand bouleversement dans la
surface de l'Angleterre. Quelques parties de cette le se sont enfonces
dans la mer, tandis que d'autres, qu'elle couvroit, se sont beaucoup
leves au-dessus d'elle.

Si le centre du globe toit compos d'une masse solide, il me semble que
de tels changemens ne s'appercevroient pas  sa surface. C'est pourquoi
j'imagine que les parties intrieures de la terre sont un fluide plus
dense et d'une gravit plus spcifique qu'aucun des solides que nous
connoissons, et qui, par consquent, peuvent nager dans ce fluide, ou
flotter au-dessus. Ainsi la surface du globe n'est qu'une espce de
coquille, qui peut tre brise et mise en dsordre, par les violens
mouvemens du fluide sur lequel elle repose. L'on a trouv, par le
secours de l'art, le moyen de comprimer l'air, de manire  le rendre
deux fois aussi dense que l'eau; or, si cet air se trouvoit renferm
avec de l'eau dans un vase de verre trs-fort, il se rendroit bientt au
fond et l'eau flotteroit au-dessus. Mais nous ne savons pas jusqu' quel
degr de densit l'air peut tre comprim. M. Amontons a calcul que sa
densit crot  mesure qu'elle approche du centre, dans une proportion
relative  celle de la surface, et qu' la profondeur de quelques lieues
il doit tre plus pesant que l'or: ainsi il est possible que le fluide
dense, qui forme la partie intrieure du globe, ne soit que de l'air
comprim; et comme, quand l'air dense est chauff, son expansion a de
la force en raison de sa densit, cet air central peut tre cause qu'un
autre agent bouleverse la surface du globe, pendant qu'il sert lui-mme
 tenir en activit les feux souterrains. Cependant, la rarfaction
soudaine de l'eau peut, ainsi que vous l'observez, tre sans le secours
de ces feux, assez forte pour cela, lorsqu'elle agit entre la terre, qui
la presse, et le fluide sur lequel elle repose.

Si l'on pouvoit s'abandonner  son imagination pour expliquer comment le
globe a t form, je dirois que tous les lmens toient diviss en
petites parties et confusment mls, qu'ils occupoient un grand espace,
et qu'aussitt que l'tre Suprme a ordonn l'existence de leur gravit,
c'est--dire, l'attraction mutuelle de certaines parties, et la
rpulsion mutuelle des autres, tous ont tendu vers leur centre commun.
Je dirois que l'air tant un fluide, dont les parties repoussent toutes
celles qui leur sont trangres, il a t entran vers le centre
commun, par sa gravit, et devoit tre plus dense  mesure qu'il
approchoit plus de ce centre; que consquemment tous les corps, plongs
dans cet air et plus lgers que ces parties centrales, ont d s'loigner
du centre et s'lever jusqu' cette rgion, o la gravit spcifique de
l'air tant la mme que la leur, ils se sont arrts; tandis que
d'autres matires mles avec un air plus lger, sont descendues, et se
rencontrant avec les premires, ont form la coquille de la terre, et
laiss l'atmosphre qui est au-dessus, presqu'entirement dgag de
toutes les parties htrognes.

Le premier mouvement des parties de l'air vers leur centre commun, a d
occasionner un tourbillon, qui a t continu par la rotation du globe
nouvellement form, et le plus grand diamtre de la coquille s'est
trouv  l'quateur. Ensuite, si par quelqu'accident l'axe du globe a
t chang, le fluide dense et intrieur a d, en changeant de forme,
crever la coquille, et jeter les diverses substances, qui la composent,
dans la confusion o nous la voyons.

Je ne veux pas,  prsent, vous fatiguer de mes ides sur la manire
dont a t form le reste de notre systme terrestre. Les esprits
clestes sourient de nos thories, et de la prsomption avec laquelle
nous osons les faire.

Je ne dois pas ngliger de vous dire que votre observation sur la nature
ferrugineuse de la lave que vomissent les volcans, m'a fait trs-grand
plaisir. Je me suis imagin, depuis trs-long-temps, que le fer contenu
dans la substance du globe, l'a rendu propre  tre, comme il est en
effet, un grand aimant; que le fluide du magntisme existe, peut-tre,
dans tout l'espace; de sorte que l'Univers a, ainsi que notre globe, un
nord et un sud magntique; et si un homme avoit la facult de voler
d'une toile  l'autre, il pourroit diriger sa route par le moyen de la
boussole. Je crois, enfin, que c'est par le pouvoir de ce magntisme
gnral, que le globe terrestre est devenu un aimant particulier. Dans
du fer ramolli, ou chaud, le fluide magntique est galement rpandu:
mais quand il est sous l'influence d'un aimant, il est attir  l'une
des extrmits du fer, de laquelle la densit augmente, tandis que celle
de l'extrmit oppose diminue.

Pendant que le fer est ramolli et chaud, il n'est qu'un aimant
momentan: s'il se refroidit et qu'il se durcisse dans cet tat, il
devient un aimant perptuel; parce que le fluide magntique ne reprend
pas aisment son quilibre. Peut-tre est-ce parce que le globe a acquis
un magntisme permanent, qu'il n'avoit point d'abord, que son axe est 
prsent retenu dans une ligne parallle avec lui, et qu'il n'est plus
sujet aux changemens qu'il a jadis prouvs, et qui, en brisant sa
coquille, ont occasionn la submersion de quelques terres,
l'exhaussement de quelques autres, et le dsordre des saisons.  prsent
que le diamtre de la terre  l'quateur, diffre de prs de dix lieues
de celui des ples, il est ais de concevoir, qu'en cas que quelque
pouvoir changet graduellement l'axe et parvnt  le placer o se trouve
actuellement l'quateur, tandis que l'quateur passeroit o sont les
ples, il est ais de concevoir, dis-je, quel coulement d'eau auroit
lieu dans les rgions qui sont sous la ligne, et quel exhaussement de
terres s'opreroit dans celles qui sont sous les ples. Beaucoup de
terres, qui sont  prsent sous les eaux, resteroient  dcouvert, et
d'autres seroient submerges, puisque l'eau s'lveroit ou s'enfonceroit
de prs de cinq lieues dans les extrmits opposes. Une telle opration
est peut-tre cause qu'une grande partie de l'Europe, et, entr'autres
endroits, la montagne de Passy, o je demeure, et qui est compose de
pierre  chaux, de roc et de coquilles de mer, a t abandonne par cet
lment, et que son climat est devenu tempr, de chaud qu'il semble
avoir t.

Le globe tant maintenant un aimant parfait, nous sommes peut-tre 
l'abri de voir dsormais changer son axe, mais nous sommes encore
exposs  voir arriver,  sa surface, des accidens occasionns par le
mouvement du fluide intrieur; et ce mouvement est lui-mme l'effet de
l'explosion violente et soudaine que produit sous la terre la rencontre
de l'eau et du feu. Alors, non-seulement la terre qui se trouve
au-dessus, est enleve, mais le fluide, qui est au-dessous, est press
avec la mme force, et prouve une ondulation qui peut se faire sentir 
mille lieues de distance, soulevant ou branlant successivement toutes
les contres au-dessous desquelles elle a lieu.

Je ne sais pas si je me suis expliqu assez clairement, pour que vous
puissiez comprendre mes rveries. Si elles occasionnent quelques
nouvelles recherches, et produisent une meilleure hypothse, elles ne
seront pas tout--fait inutiles. Vous voyez que je me suis laiss
emporter par mes ides. Cependant j'approuve beaucoup plus votre faon
de philosopher, procdant d'aprs des observations, rassemblant des
faits, et ne concluant que d'aprs ces faits. Mais dans les
circonstances o je me trouve actuellement, cette manire d'tudier la
nature de notre globe n'est pas en mon pouvoir; c'est pourquoi je me
suis permis d'errer un peu dans les dserts de l'imagination.

Je suis avec beaucoup d'estime, etc.

B. FRANKLIN.

P.S. J'ai ou dire que les chimistes pouvoient dcomposer le bois et la
pierre, et qu'ils tiraient de l'un une grande quantit d'air, et de
l'autre une grande quantit d'eau. De l il est naturel de conclure que
l'air et l'eau entrent dans la composition originale de ces substances;
car l'homme n'a le pouvoir de crer aucune espce de matire. Ne
pouvons-nous pas supposer aussi que quand nous consumons des
combustibles, et qu'ils produisent la chaleur et la clart, nous ne
crons ni cette chaleur ni cette clart; mais nous dcomposons seulement
une substance, dans la formation de laquelle elles toient entres?

La chaleur peut donc tre considre comme tant originairement dans un
tat de fluidit: mais attire par les corps organiss, pendant leur
croissance, elle en devient une partie solide. En outre, je conois que
dans la premire agrgation des molcules, dont la terre est compose,
chacune de ces molcules a port avec elle sa chaleur naturelle, et
quand toute la chaleur a t presse ensemble, elle a form sons la
terre, le feu qui y existe actuellement.




PENSES SUR LE FLUIDE UNIVERSEL, etc.


                                                 Passy, le 25 juin 1784.

La vaste tendue de l'Univers parot, dans tout ce que nous pouvons en
dcouvrir, remplie d'un fluide subtil, dont le mouvement ou la vibration
s'appelle _lumire_.

Ce fluide est, peut-tre, le mme que celui qui, attir par une matire
plus solide, la pntre, la dilate, en spare les parties constitutives,
en rend quelques-unes fluides, et maintient la fluidit de quelques
autres. Quand nos corps sont totalement privs de ce fluide, on dit
qu'ils sont gels. Quand ils en ont une quantit ncessaire, ils sont
dans un tat de sant, et propres  remplir toutes leurs fonctions: il
est alors appel _chaleur naturelle_. Lorsqu'il est en trs-grande
quantit, on le nomme _fivre_. S'il en entre beaucoup trop dans le
corps, il spare, brle, dtruit les chairs, et est appel _feu_.

Tandis qu'un corps organis, soit animal, soit vgtal, augmente en
croissance ou remplace ce qu'il perd continuellement, n'est-ce pas en
attirant et en consolidant ce fluide, appel _feu_, de manire  en
former une partie de sa substance? Et n'est-ce point la sparation des
parties de cette substance, c'est--dire la dissolution de son tat
solide, qui met ce fluide subtil en libert, quand il reparot comme
feu?

Le pouvoir de l'homme, relativement  ce fluide, se borne  le diviser,
 en mler les diverses espces, ou  changer sa forme et ses
apparences, par les diffrentes manires dont il le compose. Mais il ne
peut ni crer une nouvelle matire, ni anantir celle qui existe. Or, si
le feu est un lment, ou une sorte de matire, la quantit qu'il y en a
dans l'univers, est fixe et doit y rester. Il ne nous est possible ni
d'en dtruire la moindre partie, ni d'y faire la moindre addition. Nous
pouvons seulement le sparer de ce qui le contient, et le mettre en
libert, comme par exemple, quand nous brlons du bois; ou le faire
passer d'un corps solide dans l'autre, comme lorsque nous fesons de la
chaux, en brlant de la pierre; parce qu'alors la pierre conserve une
partie du feu, qui sort du bois. Lorsque ce fluide est en libert, ne
peut-il pas pntrer dans tous les corps, soit organiss, soit non
organiss, abandonner totalement ces derniers, et quitter en partie les
autres, tandis qu'il faut qu'il y en reste une certaine quantit jusqu'
ce que le corps soit dissous?

N'est-ce pas ce fluide qui spare les parties de l'air et leur permet de
se rapprocher, ou les carte davantage,  proportion de ce que sa
quantit est diminue ou augmente? N'est-ce pas parce que les parties
de l'air ont plus de gravit, qu'elles forcent les parties de ce fluide
 s'lever avec les matires auxquelles il est attach, comme la fume
ou la vapeur?

N'a-t-il pas une grande affinit avec l'eau, puisqu'il quitte un corps
solide pour s'unir avec elle, et s'lever en vapeur, laissant le solide,
froid au toucher et  un degr qu'on peut mesurer par le thermomtre?

La vapeur attache  ce fluide s'lve avec lui. Mais  une certaine
hauteur, ils se sparent presqu'entirement. La vapeur conserve trs-peu
de ce fluide quand elle retombe en pluie; et encore moins quand elle est
en neige ou en grle. Que devient alors ce fluide? S'lve-t-il
au-dessus de notre atmosphre, et se mle-t-il galement avec la masse
universelle de la mme matire? ou une couche sphrique de cette
matire, plus dense que l'air, ou moins mle avec lui, attire par
notre globe, et repousse seulement jusqu' une certaine hauteur par la
pesanteur de l'air, enveloppe-t-elle la terre, et suit-elle son
mouvement autour du soleil?

En ce cas, comme il doit y avoir une communication continuelle de ce
fluide avec la terre, n'est-ce pas par le mouvement qu'il reoit du
soleil, que nous sommes clairs? Ne se peut-il pas que chacune de ses
infiniment petites vibrations, frappant la matire commune avec une
certaine force, il en pntre la substance, y est retenu par
l'attraction, et augment par des vibrations nouvelles, jusqu' ce que
la matire en ait reu toute la quantit qu'elle est susceptible de
contenir?

N'est-ce pas ainsi que la surface de ce globe est continuellement
chauffe par les vibrations qui se rptent pendant le jour; et
rafrachie quand la nuit les fait cesser, ou que des nuages les
interrompent?

N'est-ce pas ainsi que le feu est amass, et compose la plus grande
partie de la substance des corps combustibles?

Peut-tre que quand notre globe fut cr, et que ses parties
constitutives prirent leur place  diffrens degrs de distance du
centre, et proportionnment  leur plus ou moins de gravit, le fluide
du feu attir vers ce centre, pouvoit, comme trs-lger, tre en grande
partie forc de prendre place au-dessus du reste, et former ainsi
l'enveloppe sphrique, dont nous avons parl plus haut. Elle doit,
ensuite, avoir t continuellement diminue par la substance qu'elle a
fournie aux corps organiss; mais en mme-temps ses pertes se sont
rpares, lorsque ces corps ont t brls ou dtruits.

La chaleur naturelle des animaux n'est-elle pas produite, parce que la
digestion spare les parties des alimens et met leur feu en libert?

N'est-ce pas la sphre du feu qui allume les globes errans qu'elle
rencontre, lorsque la terre fait sa rvolution autour du soleil, et qui
aprs avoir enflamm leur surface, les fait crever aussitt que l'air
qu'ils contiennent est trs-rarfi par la chaleur?




OBSERVATIONS SUR LE RAPPORT FAIT PAR LE BUREAU DU COMMERCE ET DES
COLONIES, POUR EMPCHER L'TABLISSEMENT DE LA PROVINCE DE L'OHIO[43].


Le premier paragraphe du rapport semble tablir deux propositions comme
faits; savoir:

La premire, c'est que l'espace de terre, spcifi avec les commissaires
de la trsorerie, contient une partie de la province de Virginie.

La seconde, c'est qu'il s'tend  plusieurs milles  l'ouest de la
chane des montagnes d'Allegany.

 l'gard de la premire proposition, nous remarquerons seulement
qu'aucune partie de cet espace de terre, n'est situe  l'orient des
montagnes d'Allegany, et que ces montagnes doivent tre considres
comme les vraies limites occidentales de la Virginie; car le roi n'avoit
aucun droit sur le pays situ  l'ouest de ces montagnes, jusqu'en 1768,
qu'il l'acheta des six Nations; et depuis cette poque, on ne l'a runi,
ni en totalit, ni en partie,  la province de Virginie.

Quant  la seconde proposition, nous observerons que les lords
commissaires du commerce et des colonies, nous paroissent ne s'tre pas
moins tromps sur cet objet que sur le premier; car ils disent que
l'espace de terre, dont il s'agit, s'tend  plusieurs degrs de
longitude  l'ouest. La vrit est qu'il n'y a pas plus d'un degr et
demi de longitude depuis la chane occidentale des montagnes d'Allegany,
jusqu' la rivire de l'Ohio.

D'aprs le second paragraphe du rapport des lords commissaires, il
semble qu'ils craignent que les terres situes au sud-ouest des limites
traces sur la carte, soient rclames par les Cherokes, comme leur
pays de chasse, ou mme que ce soit l que chassent les six Nations et
leurs confdrs.

Les Cherokes n'ont aucun droit sur ce pays. C'est une opinion nouvelle,
qui ne peut tre dfendue, et dont on n'a entendu parler qu'en 1764,
lorsque M. Steward fut nomm inspecteur des colonies mridionales. Nous
allons le dmontrer par le rapport exact des faits; et nous ferons voir,
en mme-temps, que le roi a un droit incontestable  la rive mridionale
de l'Ohio, jusqu' la rivire des Cherokes, par la cession qu'en ont
faite les six Nations, dans le congrs qui a eu lieu au fort Stanwix, en
novembre 1768. En un mot, le pays qui s'tend depuis le grand Kenhawa
jusqu' la rivire des Cherokes, n'a jamais t habit par les
Cherokes, ni servi  leurs chasses. Il fut autrefois habit par les
Schawanesses, et il leur appartint jusqu'au moment o les six Nations en
firent la conqute.

M. Colden, qui est actuellement sous-gouverneur de New-York, et qui a
crit l'histoire des cinq Nations[44], observe que vers l'anne 1664,
les cinq Nations ayant t amplement pourvues par les Anglais, de fusils
et de munitions, se livrrent entirement  leur gnie belliqueux. Elles
portrent leurs armes depuis la Caroline mridionale jusqu'au nord de la
Nouvelle-Angleterre, et depuis les bords du Mississipi, jusqu'
l'extrmit d'un pays, qui a douze cents milles de longueur du nord au
sud, et six cents milles de largeur. Elles dtruisirent toutes les
peuplades qu'elles rencontrrent, et sur lesquelles les Anglais n'ont
conserv aucun renseignement.

En 1701, les cinq Nations mirent sous la protection des Anglais, tout le
pays o elles chassoient, comme on le voit dans les annales des
colonies, et comme cela est confirm par un acte du 4 septembre 1726.

Le gouverneur Pownal, qui, il y a dj plusieurs annes, examina avec
beaucoup de soin les droits des Indiens, et particulirement de ceux qui
formoient la confdration septentrionale, dit dans son livre intitul:
_de l'Administration des Colonies_,--On peut prouver clairement que les
cinq Nations ont droit de chasser sur les bords de l'Ohio, dans le pays
de Ticeksouchrondit et de Scaniaderiada, puisqu'elles en ont fait la
conqute, en subjuguant les Schaanas, que nous appelons _Delawares_,
les _Twictwes_ et les _Illinois_, et qu'elles le possdoient  la paix
de Riswick, en 1697.

M. Lewis Evans, qui connot beaucoup l'Amrique septentrionale, et qui,
en 1755, a publi une carte des colonies du centre, y a marqu le pays
situ au sud-est de l'Ohio, comme celui sur lequel chassent les six
Nations; et dans l'analyse de sa carte, il s'exprime ainsi:--Les
Schawanesses, qui toient autrefois une des plus puissantes nations de
cette partie de l'Amrique, et dominoient depuis Kentucke jusqu'au
sud-ouest du Mississipi, ont t vaincus par les six Nations
confdres, qui, depuis ce moment, sont restes matresses du
pays.--Aucune nation, ajoute M. Evans, ne rsista avec autant de courage
et de fermet que celle des Schawanesses; et quoiqu'elle ait t quelque
temps disperse, elle s'est encore rassemble sur les bords de l'Ohio,
et y vit sous la domination des confdrs.

Il y eut un congrs tenu en 1744, par les reprsentans des provinces de
Pensylvanie, de Maryland et de Virginie, avec ceux des six Nations. L,
les commissaires de la Virginie, dans un discours qu'ils adressrent aux
Sachems et aux guerriers indiens, leur dirent:--Apprenez-nous de
quelles nations vous avez conquis les terres, en Virginie; combien il y
a de temps que vous avez fait ces conqutes, et jusqu'o elles
s'tendent. Et s'il y a sur les frontires de la Virginie, quelques
terres que les six Nations aient droit de rclamer, nous nous
empresserons de vous satisfaire.

Alors, les six Nations rpondirent d'une manire fire et
dcisive.--Tout le monde sait que nous avons dompt les diverses
nations qui vivoient sur les bords de la Susquehannah, du
Cohongoranto[45], et sur le revers des grandes montagnes de la
Virginie. Les Conoy-uck-suck-roona, les Cock-now-was-roonan, les
Tohoa-irough-roonan et les Connut-skin-ough-roonaw ont senti le pouvoir
de nos armes. Ils font maintenant partie de nos nations, et leurs terres
sont  nous.--Nous savons trs-bien que les Virginiens ont souvent dit
que le roi d'Angleterre et les habitans de cette colonie avoient soumis
tous les Indiens qui y toient. Cela n'est pas vrai. Nous avouons qu'ils
ont vaincu les Sach-dagugh-ronaw, et qu'ils ont cart les
Tuskaroras[46].  ce titre, ils ont droit  la possession de quelque
partie de la Virginie: mais c'est nous, qui avons soumis tous les
peuples qui rsidoient au-del des montagnes; et si les Virginiens ont
jamais un juste droit aux terres de ces peuples, il faut qu'ils le
tiennent de nous.

En l'anne 1750, les Franais arrtrent sur les bords de l'Ohio, quatre
marchands anglais, qui trafiquoient avec les six Nations, les
Schawanesses et les Delawares. Ils les envoyrent prisonniers  Quebec,
et de l en France.

En 1754, les Franais prirent authentiquement possession de l'Ohio, et
construisirent des forts  Venango, au confluent de l'Ohio et du
Monongehela, et  l'embouchure de la rivire des Cherokes.

En 1755, l'Angleterre donna le commandement d'une arme au gnral
Braddock, et l'envoya en Amrique pour chasser les Franais des lieux
qu'ils possdoient sur les montagnes d'Allegany et sur les bords de
l'Ohio.  son arrive  Alexandrie, ce gnral tint conseil avec les
gouverneurs de la Virginie, du Maryland, de la Pensylvanie, de New-York
et de la Baie de Massachusett; et comme ces officiers savoient trs-bien
que les terres rclames par les Franais, appartenoient aux six
Nations, et non pas aux Cherokes, ni  aucune autre tribu d'Indiens, le
gnral donna ordre  sir William Johnson, de rassembler les chefs des
six Nations, et de leur rappeler la cession qu'ils avoient faite de ces
terres au roi d'Angleterre en 1726, poque o ils avoient aussi mis sous
la protection de ce prince tout leur pays de chasse, pour tre dfendu
pour eux et pour leur usage.

Les instructions du gnral Braddock, contenant une reconnoissance
trs-claire du droit qu'avoient les six Nations sur les terres dont il
s'agit ici, nous croyons devoir transcrire les mots qui les
terminent.--Il parot que les Franais ont de temps en temps employ la
ruse et la violence[47], pour btir des forts sur les limites des terres
dont nous avons fait mention; ce qui est contraire  tous les actes et
traits qui y ont rapport. Ainsi, vous pouvez, en mon nom, assurer les
six Nations que je suis envoy par sa majest britannique, pour dtruire
tous lesdits forts, en btir d'autres qui protgeront lesdites terres,
et en garantiront la possession aux six Nations et  leurs hritiers et
successeurs pour jamais, conformment  l'esprit de nos traits.
J'inviterai donc les six Nations  prendre la hache, et  venir se
mettre en possession de leurs propres terres.

Les ngociations, qui ont eu lieu en 1755, entre les cours de France et
d'Angleterre, prouvent videmment que le gnral Braddock et les
gouverneurs amricains, n'toient pas les seuls qui pensoient que
c'toit aux six Nations qu'appartenoit le pays qui s'tend sur les
montagnes d'Allegany, sur les deux rives de l'Ohio, et jusqu'aux bords
du Mississipi.

Nous allons rapporter une observation trs-juste, qui se trouve dans un
mmoire relatif aux prtentions de la France sur les terres des six
Nations, et remis le 7 juin 1755, par les ministres du roi d'Angleterre
au duc de Mirepoix.--Quant  la rclamation faite par la France, de
l'article XV du trait d'Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne ne pense
pas que la France soit fonde  s'autoriser ni des expressions, ni de
l'intention de ce trait.

1. La cour de la Grande-Bretagne est convaincue que l'article XV est
seulement relatif aux personnes des Sauvages, et non  leur pays. Les
expressions du trait sont claires et prcises. Elles disent que les
cinq Nations, ou les cinq Cantons sont soumis  la Grande-Bretagne; ce
qui, d'aprs tous les traits, doit se rapporter au pays, aussi bien
qu'aux habitans.--La France l'a dj reconnu de la manire la plus
solennelle.--Elle a bien pes l'importance de cet aveu, au moment o
elle a sign le trait; et la Grande-Bretagne ne peut jamais
l'oublier.--Le pays possd par ces Indiens est trs-bien connu, et ses
limites ne sont pas incertaines, comme le porte le mmoire de la cour de
France. Ces Indiens en sont entirement les matres, et ils en font tout
ce que d'autres propritaires font dans tous les autres pays.

2. Quelque chose que puisse allguer la France, en considrant ces
contres comme des dpendances du Canada, il est certain qu'elles ont
appartenu et qu'elles appartiennent encore aux mmes Indiens, qui n'y
ont point renonc, ni ne les ont abandonnes aux Anglais; et par le
quinzime article du trait d'Utrecht, la France s'est engage  ne
point troubler ces Indiens[48].

Malgr tout ce qui a t avanc dans cet article, la cour de la
Grande-Bretagne ne peut avouer que la France ait le moindre titre  la
possession de l'Ohio, et du territoire dont elle parle dans son
mmoire[49].

On n'allgue point et on ne peut pas, en cette occasion, allguer la
possession, puisque la France ne peut pas prtendre qu'avant ni depuis
le trait d'Aix-la-Chapelle, elle y ait rien eu, except certains forts,
qui ont t dernirement btis sur les terres qui appartiennent
videmment aux cinq Nations, et qui ont t cdes par elles  la
couronne de la Grande-Bretagne et  ses sujets, ainsi qu'on peut le
dmontrer par des traits et des actes de la plus grande authenticit.

La cour de la Grande-Bretagne maintient que les cinq Nations des
Iroquois, reconnues par la France, sont originairement, ou par droit de
conqute, les lgitimes propritaires de la rivire de l'Ohio et de tout
le pays mentionn dans son mmoire; et quant au territoire que ces
Indiens ont cd  la Grande-Bretagne, ce qui, il faut l'avouer, est la
manire la plus juste et la plus lgale de faire une acquisition de
cette nature, elle le rclame, parce qu'il lui appartient, qu'elle le
cultive depuis plus de vingt ans, et qu'elle y a fait divers
tablissemens depuis les sources mmes de l'Ohio jusqu' Pichawillans,
dans le centre du pays, entre l'Ohio et le Wabache.

En 1755, les lords commissaires du commerce et des colonies, dsirrent
de connotre prcisment le territoire des six Nations. En consquence,
ils engagrent le docteur Mitchel  publier une carte gnrale de
l'Amrique septentrionale. M. Pownal, qui est encore secrtaire du
bureau du commerce et des colonies, certifia que ce bureau avoit fourni
au docteur Mitchel, tous les documens ncessaires  ce sujet; et le
docteur observe lui-mme sur sa carte:--Que depuis l'anne 1672, les
six Nations ont toujours tendu leur territoire, quand elles ont soumis
et incorpor parmi elles les anciens Schawanesses, premiers possesseurs
de ces contres et de la rivire de l'Ohio. En outre, les six Nations
rclament un droit de conqute sur les Illinois et sur toute l'tendue
du Mississipi. Cela est confirm, puisqu'en 1742, elles possdoient tout
ce qui leur est dsign sur cette carte, et que personne n'a jamais
prtendu le leur disputer.

Pour mieux dmontrer encore le droit qu'ont les six Nations  la
possession du pays situ sur les bords de l'Ohio, et dont le ministre
anglais fait mention dans le mmoire remis au duc de Mirepoix, en 1755,
nous observerons que les six Nations, les Schawanesses et les Delawares,
occupoient le territoire au midi du grand Kenhawa, mme aprs que les
Franais eurent form quelques tablissemens sur les bords de l'Ohio; et
qu'en 1752, ces tribus avoient un grand village sur les bords de la
rivire de Kentucke,  deux cent trente-huit milles au-dessous du
Sioto.--En 1754, elles habitoient et chassoient au sud de l'Ohio, dans
le pays-bas et  environ trois cent vingt milles au-dessous du grand
Kenhawa.--En 1755, elles avoient aussi un grand village, vis--vis de
l'embouchure du Sioto, prcisment dans le mme endroit qui doit tre la
frontire mridionale des terres, que demandent M. Walpole et ses
associs.

Il est un fait certain: c'est que les Cherokes n'ont jamais eu ni
villages, ni tablissemens dans le pays qui est au sud du grand Kenhawa;
qu'ils n'y chassent point; et que les six Nations, les Schawanesses et
les Delawares ne rsident et ne chassent _plus_ au sud de l'Ohio, ni ne
le fesoient _plus_, quelques annes avant d'avoir vendu le pays au roi.
Ce sont des faits qu'on peut clairement et aisment prouver.

Au mois d'octobre 1768, les Anglais tinrent un congrs avec les six
Nations, au fort Stanwix. Voici ce que dit l'orateur indien  sir
William Johnson.--Frre, toi qui connois toutes les affaires, tu dois
savoir que nos droits vont trs-loin au midi du grand Kenhawa, et que
nous sommes trs-bien fonds  nous tendre du mme ct jusqu' la
rivire de Cheroke; prtention que nous ne pouvons cder  aucune autre
nation Indienne, sans nuire  notre postrit, et outrager les guerriers
qui ont combattu pour la conqurir.--Nous esprons donc que notre droit
sera respect.

En novembre 1768, les six Nations vendirent au roi d'Angleterre, tout le
pays qui s'tend de la rive mridionale de l'Ohio, jusqu' la rivire de
Cheroke. Mais malgr cette vente, aussitt qu'on apprit en Virginie que
le gouvernement favorisoit les prtentions des Cherokes, et qu'on eut
vu de retour le docteur Walker et le colonel Lewis, que cette province
avoit envoys au congrs du fort Stanvix, lord Bottetourt chargea ces
deux commissaires de se rendre  Charles-Town, dans la Caroline
mridionale, pour essayer de convaincre M. Stuart[50] de la ncessit
d'tendre la ligne de dmarcation qu'il avoit trace, d'accord avec les
Cherokes, et l'engager  la porter depuis le grand Kenhawa jusqu' la
rivire d'Holston.

Ces deux commissaires furent choisis par lord Bottetourt, parce qu'ils
s'toient occups depuis long-temps des affaires qui avoient rapport aux
Indiens, et qu'ils connoissoient parfaitement l'tendue du pays des
Cherokes. Quand ils furent arrivs dans la Caroline mridionale, ils
crivirent  M. Stuart, relativement aux prtentions formes par les
Cherokes, sur les terres au midi du grand Kenhawa. M. Stuart n'avoit
t nomm que depuis trs-peu d'annes,  la place qu'il remplissoit
alors, et d'aprs la nature de ses premires occupations, on ne devoit
pas penser qu'il pt bien connotre le territoire des Cherokes. Voici
ce qu'on trouve dans la lettre que lui adressrent les commissaires
virginiens.


                                       Charles-Town, le 2 fvrier, 1769.

Les Cherokes n'ont jamais prtendu  la possession du pays situ au
midi du grand Kenhawa.  prsent, ce pays appartient  la couronne,
puisque sir William Johnson l'a fort chrement achet des six Nations,
et en a reu l'acte de cession au fort Stanwix.

En 1769, la chambre des citoyens de la colonie de Virginie, reprsenta 
lord Bottetourt:--Qu'elle avoit la plus grande raison de craindre que
si la ligne trace pour servir de limites, toit conserve, les Indiens
et les autres ennemis de sa majest, auroient sans cesse une entre
libre et facile jusque dans le coeur du pays de l'Ohio, de la rivire
d'Holston et du grand Kenhawa; qu'alors les tablissemens qu'on
entreprendroit de faire dans ces contres, seroient sans doute
entirement dtruits; et que tout le pays[51] qui s'tend depuis
l'embouchure du Kenhawa, jusqu' celle de la rivire de Cheroke, et
ensuite vers l'est jusqu' la montagne du Laurier, pays si rcemment
cd  sa majest, et sur lequel aucune tribu d'Indiens ne formoit de
prtentions, resteroit entirement abandonn aux Cherokes; qu'en
consquence il pourroit y avoir  l'avenir, des rclamations, totalement
contraires aux vrais intrts de sa majest, et que les acquisitions
qu'on regardoit, avec raison, comme les plus avantageuses de la dernire
guerre, seroient tout--fait perdues.

D'aprs les faits dont nous venons de faire l'exposition, il est
vident:

1. Que le pays situ au midi du grand Kenhawa, ou au moins, celui qui
s'tend jusqu' la rivire de Cheroke, appartenoit originairement aux
Schawanesses.

2. Qu'en subjuguant les Schawanesses, les six Nations devinrent les
vrais propritaires de ce pays.

3. Qu'en consquence de la cession que les six Nations en ont faite au
roi d'Angleterre, dans le congrs tenu, en 1768, au fort Stanwix, ce
pays appartient  prsent lgitimement aux Anglais.

4. Que les Cherokes n'ont jamais rsid ni chass dans ce pays, et
qu'ils n'y ont aucune espce de droit.

5. Que la chambre des citoyens de la colonie de Virginie a t
trs-fonde  affirmer que les Cherokes, dont les Virginiens
connoissent les possessions, parce qu'ils en sont voisins, n'ont aucun
droit sur le territoire qui est au sud du grand Kenhawa.

6. Enfin, que ni les six Nations, ni les Schawanesses, ni les Delawares
n'habitent ni ne chassent plus dans ce pays.

Ces considrations prouvent qu'en nous permettant d'tablir toutes les
terres, comprises dans notre contrat avec les lords commissaires de la
trsorerie, le conseil priv ne nuira ni au service de sa majest, ni 
la confdration des six Nations, ni mme aux Cherokes.

Mais, depuis le congrs du fort Stanwix, o les six Nations ont cd au
roi le pays que nous demandons, il y a eu quelque trait par lequel la
couronne a promis aux six Nations et aux Cherokes de ne point former
d'tablissemens au-del de la ligne marque sur la carte jointe au
rapport du bureau du commerce et des colonies, quoique les lords
commissaires aient reconnu que les six Nations avoient cd la proprit
de ces terres  sa majest; si, disons-nous, il existe un tel trait,
nous nous flattons que les lords commissaires ne feront plus aucune
objection, en voyant spcialement insr dans l'acte de concession,
qu'il nous sera dfendu d'tablir aucune partie du pays, sans en avoir
pralablement obtenu la permission de sa majest, et l'agrment des
Cherokes, des six Nations et de leurs confdrs.

Il est dit dans le troisime paragraphe du rapport des lords
commissaires,--Que le principe du bureau du commerce et des colonies
toit qu'aprs le trait de Paris, on devoit rapprocher les limites
occidentales des colonies de l'Amrique septentrionale, de manire que
ces tablissemens fussent entirement  la porte du commerce du
royaume. Nous n'aurons point la hardiesse de contester ce qu'avancent
les lords commissaires: mais nous croyons pouvoir observer que
l'tablissement du pays, qui s'tend sur les montagnes d'Allegany et sur
l'Ohio n'toit point regard, avant le trait de Paris, ni dans le temps
de la proclamation royale, faite au mois d'octobre 1763, comme hors de
la porte du commerce du royaume. Ce qui le prouve, c'est qu'en 1748, M.
John Hanbury et un assez grand nombre d'autres anglais, prsentrent une
ptition au roi, pour lui demander cinq cent mille acres de terre sur
les montagnes d'Allegany, et sur les bords de l'Ohio; et les lords
commissaires du commerce et des colonies, firent,  ce sujet, un rapport
favorable au conseil-priv de sa majest. Ils dirent:--Que
l'tablissement du pays situ  l'occident des grandes montagnes, et
centre des possessions anglaises dans ces contres, seroit conforme aux
intrts de sa majest, et accrotroit les avantages et la sret de la
Virginie et des colonies voisines.

Le 23 fvrier 1748, les mmes lords commissaires rapportrent encore au
conseil-priv:--Qu'ils avoient pleinement expos la grande utilit et
l'avantage d'tendre nos tablissemens au-del des grandes montagnes; ce
que le conseil avoit approuv.--Comme ces nouvelles propositions,
ajoutent-ils, rendent probable qu'on tablira une plus grande tendue de
terrain, que ne l'annonoient les premires, nous pensons qu'en
accordant ce que demande la ptition, on se conformera aux intrts du
roi, et on assurera le bien-tre de la Virginie.

Le 16 mars 1748, le roi donna ordre au gouverneur de la Virginie, de
concder  M. Hanbury et  ses associs, cinq cent mille acres de terre
sur les montagnes d'Allegany. Ces mmes concessionnaires font
aujourd'hui partie de la compagnie de M. Walpole.--L'ordre du roi
portoit expressment:--Ces tablissemens seront utiles  nos intrts
et augmenteront la scurit de notre dite colonie, ainsi que les
avantages des colonies voisines;--d'autant plus que nos chers sujets se
trouvant par-l,  mme de cultiver l'amiti des Indiens qui habitent
ces contres, et d'tendre leur commerce avec eux, de tels exemples
peuvent exciter les colonies voisines  tourner leurs penses vers des
projets de la mme nature.

Il nous parot vident que le bureau du commerce et des colonies, dans
le temps que lord Halifax le prsidoit, pensoit que les tablissemens
sur les montagnes d'Allegany, n'toient point contraires aux intrts du
roi, ni assez loigns des ctes de la mer, pour tre--Hors de la
porte du commerce du royaume, et pour que son autorit et sa
juridiction ne pussent pas s'y exercer.

Le rapport que nous examinons, donne  entendre que les deux principaux
objets de la proclamation de 1763, toient de ne pas porter les
tablissemens qu'on feroit  l'avenir, au-del des sources des rivires
qui coulent de l'ouest et du nord-ouest et se jettent dans la mer, ou,
en d'autres termes,  l'est des montagnes d'Allegany; et de ne point
crer d'autres gouvernemens que les trois qu'on venoit de former en
Canada et dans les deux Florides[52].--Pour tablir ce fait, les lords
commissaires du commerce et des colonies, citent une partie de la
proclamation.

Mais si l'on considre cette proclamation dans son entier, on trouvera
qu'elle a pour but neuf objets principaux, savoir;

1. De dclarer aux sujets de sa majest, qu'elle a tabli en Amrique
quatre gouvernemens distincts: celui de Quebec, celui de la Floride
orientale, celui de la Floride occidentale et celui de la Grenade.

2. De fixer les limites respectives de ces quatre nouveaux
gouvernemens.

3. De donner l'approbation royale  la conduite et  la bravoure des
officiers et des soldats de l'arme du roi, et au petit nombre
d'officiers de la marine, qui ont servi dans l'Amrique septentrionale,
et de les rcompenser par des concessions gratuites de terres  Quebec
et dans les deux Florides.

4. D'empcher les gouverneurs de Quebec et des deux Florides d'accorder
des permissions d'arpenter, ou des patentes pour des terres au-del des
limites de leurs gouvernemens respectifs.

5. De dfendre aux gouverneurs des autres colonies ou plantations en
Amrique, d'accorder des concessions de terres, au-del des sources
des rivires qui coulent de l'ouest et du nord-ouest, et tombent dans
l'ocan Atlantique, ou d'autres terres qui, n'ayant t cdes au roi
ni achetes par lui, sont rserves aux Indiens.

6. De rserver _pour le prsent_, sous la protection et la souverainet
du roi, _pour l'usage desdits Indiens_, toutes les terres qui ne sont
point comprises dans les limites des trois nouveaux gouvernemens, ou
dans celle de la compagnie de la baie d'Hudson; ainsi que le pays situ
 l'ouest des sources des rivires, qui coulent de l'ouest et du
nord-ouest vers la mer; sa majest dfendant  ses sujets de faire des
acquisitions sur lesdites terres, et d'en prendre possession, sans en
avoir obtenu d'elle une permission expresse.

7. De requrir toutes personnes qui ont fait des tablissemens, sur les
terrains que le roi n'a point achets des Indiens, d'abandonner ces
tablissemens.

8. De rgler qu' l'avenir on n'occupera des terres des Indiens que
dans les contres o sa majest permet, par cette proclamation de faire
des tablissemens.

9. De dclarer qu'il sera libre  tous les sujets de sa majest, de
faire le commerce avec les Indiens; et de prescrire la manire dont ce
commerce doit tre fait.

10. Enfin, d'ordonner  tous les officiers militaires et  tous les
inspecteurs des affaires concernant les Indiens, de faire saisir et
arrter toutes les personnes qui, accuses d'avoir commis quelque
trahison ou quelque meurtre, et fuyant la justice, se seront rfugies
sur les terres des Indiens; et d'envoyer ces personnes dans la colonie
o leur accusation aura eu lieu.

Il est certain qu'en parlant de l'tablissement des trois nouveaux
gouvernemens, fixant leurs limites respectives, rcompensant les
officiers et les soldats, rglant le commerce avec les Indiens, et
ordonnant l'arrestation des criminels, cette proclamation avoit pour but
de convaincre les Indiens, de la justice de sa majest, et de la
rsolution o elle toit, de prvenir toute cause raisonnable de
mcontentement de leur part, en dfendant de former des tablissemens
sur le territoire qui n'avoit point t cd  sa majest, ou achet par
elle; et en dclarant que sa royale volont et son bon plaisir toit,
ainsi que nous l'avons dj rapport, De rserver, _pour le prsent_,
sous sa protection et souverainet, et _pour l'usage des Indiens_,
toutes les terres situes  l'ouest des sources des rivires qui coulent
de l'ouest et du nord-ouest vers l'ocan Atlantique.

Quels mots peuvent exprimer plus dcidment l'intention royale? Ne
signifient-ils pas explicitement que le territoire est _quelque temps_
rserv, sous la protection de sa majest, _pour l'usage des
Indiens_?--Mais comme les Indiens ne fesoient point usage de ces terres,
qui sont bornes  l'occident par la rive sud-est de l'Ohio, et qu'ils
n'y rsidoient pas, et n'y fesoient pas la chasse, ils consentirent
volontiers  les vendre; et en consquence, ils les vendirent au roi, en
novembre 1768. Ce qui donna occasion  cette vente sera clairement
expliqu dans nos observations sur la suite du rapport des lords
commissaires du commerce et des colonies.

Il est naturel de croire que quant  l'tablissement des terres
comprises dans la vente dont nous venons de parler, l'effet de la
proclamation n'a pas pu s'tendre au-del de l'poque de cette vente; M.
George Greenville[53], qui lorsque la proclamation parut, toit l'un des
ministres, reconnut toujours que le but de cette proclamation toit
rempli ds que le pays qu'elle dsignoit avoit t acquis des Indiens.

Dans leur quatrime paragraphe, les lords commissaires du commerce et
des plantations, donnent deux raisons pour engager sa majest  traiter
de nouveau avec les Indiens et  faire tracer une ligne de dmarcation
plus prcise, plus certaine que celle qu'indiquoit la proclamation du
mois d'octobre 1763. Voici ces raisons:

1. C'est que la ligne dsigne dans la proclamation de 1763, manque de
prcision.

2. C'est qu'il faut considrer la justice  l'gard de la proprit
des terres.

Nous croyons avoir suffisamment dmontr dans nos observations sur le
troisime paragraphe du rapport que, pour ce qui concernoit les terres
situes  l'ouest des montagnes d'Allegany, la proclamation n'avoit
d'autre but que de les rserver _quelque temps_, sous la protection de
sa majest, _pour l'usage des Indiens_.--Nous ajouterons que la ligue
dsigne dans la proclamation, ne pouvoit pas l'tre d'une manire plus
claire et plus prcise, relativement  ces terres, car la proclamation
porte:--Que toutes les terres et territoires situs  l'occident des
sources des rivires qui coulent de l'ouest et du nord-ouest vers la
mer, seront rservs sous la protection de sa majest.

Nous sommes loin de penser que sa majest doive traiter de nouveau avec
les Indiens, pour tablir des limites plus prcises et plus certaines,
d'aprs la considration de la justice, relativement  la proprit des
terres. La proprit de la moindre partie du territoire, dont nous
parlons, ne peut tre conteste.

Mais pour mieux faire entendre toutes les raisons pour lesquelles on
veut engager sa majest  traiter de nouveau avec les Indiens, pour
tracer une ligne de dmarcation plus prcise et plus certaine que celle
que dsigne la proclamation du mois d'octobre 1763, nous prendrons la
libert d'exposer quelques faits.

En 1764, les ministres du roi dsiroient d'obtenir un acte du parlement
qui rglt le commerce avec les Indiens, et y mt un impt, par le moyen
duquel on auroit de quoi fournir aux salaires des surintendans, des
commissaires, des interprtes, et  l'entretien des forts, dans le pays
o l'on traitoit avec les Indiens. Pour viter  l'avenir, de donner aux
Indiens occasion de se plaindre de ce qu'on usurpoit leur pays de
chasse, on rsolut d'acheter d'eux, un vaste territoire, et de reculer,
d'accord avec eux, la ligne des limites, bien au-del de l'endroit o il
n'toit pas permis aux sujets de sa majest de s'tablir.

En consquence, on donna, la mme anne, des ordres  sir William
Johnson, pour qu'il convoqut les chefs des six Nations, et qu'il leur
ft part du projet des ministres anglais. Sir William Johnson assembla
en effet, dans sa maison, les dputs des six Nations, le 2 mai 1765, et
il leur tint ce discours:

FRRES,

La dernire et la plus importante proposition que j'ai  vous
communiquer, est relative  l'tablissement des limites entre vous et
les Anglais. Il y a quelque temps que j'envoyai un message 
quelques-unes de vos nations, pour vous avertir que je voulois confrer
avec vous  ce sujet.--Le roi, dont vous avez dj prouv la clmence
et la gnrosit, dsirant de mettre fin  toutes les disputes entre ses
sujets et vous,  l'occasion des terres, et d'tre strictement juste
envers vous, a form le plan d'tablir entre nos provinces et celles des
Indiens, des limites qu'aucun homme blanc n'ose franchir; parce que
c'est la plus sre et la meilleure mthode de terminer les querelles, et
de mettre vos proprits  l'abri de toute invasion.

L'intention du roi vous parotra, j'espre, si raisonnable, si juste,
et si avantageuse pour vous et pour votre postrit, que je ne doute
nullement que vous ne consentiez avec joie  voir tablir une ligne de
dmarcation. Nous la tracerons, vous et moi, de la manire la plus
avantageuse pour les hommes blancs et pour les Indiens, et telle qu'elle
conviendra le mieux  l'tendue,  l'accroissement de chaque province,
et aux gouverneurs, que je consulterai  cette occasion, aussitt que
j'aurai reu les pouvoirs ncessaires pour cela.--Mais, en attendant, je
dsire savoir comment vous voulez tendre cette ligne, et ce que vous
consentez de faire cordialement  cet gard, afin que cela me serve de
rgle.--Je dois aussi vous prvenir que quand cette affaire sera
termine, et qu'on verra que vous aurez eu gard  l'accroissement de
notre population, et  la ncessit de nous cder des terres l o nous
en avons besoin, vous recevrez, pour prix de votre amiti, un prsent
trs-considrable[54].

Aprs avoir confr quelque temps entr'eux, les Sachems et les guerriers
des six Nations, rpondirent  sir William Johnson, qu'ils acceptoient
la proposition des nouvelles limites; et sir William fit parvenir leur
rponse au bureau des lords commissaires du commerce et des colonies.

Soit qu'il y et un changement dans l'administration, qui avoit form le
projet d'obtenir un acte du parlement pour rgler le commerce avec les
Indiens, et pour reculer la ligne des limites, soit par quelqu'autre
cause que nous ignorons, on ne s'en occupa plus jusqu' la fin de
l'anne 1767. Alors, la ngociation relative aux limites fut reprise.

Cependant, entre les annes 1765 et 1768, beaucoup d'habitans de la
Virginie, du Maryland et de la Pensylvanie, allrent s'tablir sur les
montagnes; et les six Nations en furent si irrites, qu'en 1766, elles
massacrrent plusieurs de ces colons, et dclarrent la guerre aux
colonies du centre de l'Amrique septentrionale. Pour les appaiser et
prvenir une calamit gnrale, on fit partir du fort Pitt, un
dtachement du quarante-deuxime rgiment d'infanterie, avec ordre de
ramener les Anglais qui s'toient tablis  la Crique de la
Pierre-Rouge[55].--Mais les efforts et les menaces de ce dtachement
furent vaines, et il retourna au fort sans avoir pu excuter ses ordres.

Les six Nations se plaignirent alors davantage de ce qu'on s'emparoit de
leurs terres sur les montagnes. Le 7 dcembre 1767, le gnral Gage
crivit  ce sujet au gouverneur de Pensylvanie, et lui manda:--Vous
tes tmoin du peu d'attention qu'on a fait aux diverses proclamations
qui ont t publies; vous savez que le soin qu'on a pris, cet t,
d'envoyer une partie de la garnison du fort Pitt, pour faire abandonner
les tablissemens des montagnes, n'a presque servi de rien. Nous
apprenons que les colons sont retourns  la Crique de la Pierre-Rouge
et sur les bords de la rivire de la Fraude[56], en plus grand nombre
qu'auparavant.

Le 5 janvier 1768, le gouverneur de la Pensylvanie envoya un message 
l'assemble gnrale de la province avec la lettre du gnral Gage.--Le
13 du mme mois l'assemble ayant dlibr sur les plaintes des Indiens,
rpondit au gouverneur.--Pour faire cesser les causes du mcontentement
des Indiens, et tablir une paix durable entr'eux et les sujets de sa
majest, nous pensons qu'il est absolument ncessaire qu'on fixe
promptement les limites, et qu'on les satisfasse pour la partie de leur
territoire, qui se trouvera en-de de la ligne de dmarcation. Par ce
moyen, ils ne se plaindront plus qu'on envahit leurs proprits, et les
habitans de nos frontires auront assez de pays pour s'tablir et pour
chasser, sans se mler avec ces peuples.

Le 19 janvier 1768, M. Galloway, orateur de l'assemble de Pensylvanie
et le comit de correspondance de cette assemble, crivirent  Richard
Jackson et  Benjamin Franklin, agens de Pensylvanie  Londres, pour
leur faire part des querelles des colons avec les Indiens.--Les
Indiens, disoient-ils, se plaignent vivement du dlai qu'on a mis 
tablir les limites, et de ce que, quoiqu'ils n'aient encore rien reu
pour les terres, qu'ils sont convenus de cder  la couronne, les
Anglais y forment chaque jour de nouveaux tablissemens.

Au mois d'avril 1768, l'assemble de Pensylvanie voyant qu'une guerre
avec les Indiens devenoit presqu'invitable, parce que ce peuple n'avoit
pas vendu les terres des montagnes o l'on formoit des tablissemens; et
croyant en outre qu'on recevroit bientt des ordres d'Angleterre
relativement aux limites, rsolut d'employer la somme de mille livres
sterlings en couvertures, etc. d'en faire prsent aux Indiens de l'Ohio,
afin de modrer leur ressentiment jusqu' ce que la cour prt d'autres
mesures. Le gouverneur de Pensylvanie tant alors inform que George
Croghan devoit bientt faire un trait avec les Indiens, par l'ordre du
gnral Gage et de sir William Johnson, envoya au fort Pitt, son
secrtaire et une autre personne, en qualit de commissaires de la
province, pour offrir aux Indiens le prsent des Pensylvaniens.

Le 2 mai 1768, les dputs des six Nations, qui s'toient rendus au fort
Pitt, tinrent le discours suivant:

FRRES,

C'est avec douleur que nous avons vu nos terres occupes par vous, sans
notre consentement. Il y a long-temps que nous nous plaignons  vous de
cette injustice, qui n'a point encore t redresse. Au contraire, vos
tablissemens s'tendent dans notre pays. Quelques-uns se trouvent mme
directement dans le chemin de guerre, qui conduit vers le pays de nos
ennemis; et nous en sommes trs-mcontens.--Frres, vous avez parmi vous
des loix pour vous gouverner. Vous nous donneriez donc la plus forte
preuve de la sincrit de votre amiti, si vous nous fesiez voir que
vous faites sortir les gens de votre nation de dessus nos terres; car
nous pensons qu'ils auront assez le temps de s'y tablir quand vous les
aurez achetes et que le pays vous appartiendra.

En rponse  ce discours, les commissaires de Pensylvanie informrent
les six Nations, que le gouverneur de la province avoit fait partir
quatre personnes avec sa proclamation et l'acte de l'assemble (qui
dclaroit crime de flonie digne de mort sans bnfice de clerg,
l'occupation des terres des Indiens) pour ordonner  tous les habitans
des montagnes situes dans les limites de la Pensylvanie, d'abandonner
leurs tablissemens: mais que cela avoit t inutile.--Ils dirent aussi
que le gouverneur de la Virginie avoit non moins infructueusement fait
une proclamation; et que le gnral Gage n'avoit pas t plus heureux en
envoyant deux fois des soldats pour forcer les colons  abandonner la
Crique de la Pierre Rouge et les bords du Monongehela.

Aussitt que M. Jackson et le docteur Franklin eurent reu les
instructions de l'assemble gnrale de Pensylvanie, ils se rendirent
chez le ministre charg du dpartement de l'Amrique, et lui
reprsentrent combien il toit ncessaire et pressant de faire terminer
l'affaire des limites. En consquence, le gouvernement donna de nouveaux
ordres  sir William Johnson.

Il est donc certain que la proclamation du mois d'octobre 1763, ne
pouvoit pas, comme l'ont dit les lords commissaires du commerce et des
colonies, signifier que la politique du royaume toit de ne pas laisser
former des tablissemens sur les montagnes d'Allegany, aprs que le roi
auroit achet ce territoire, car la vritable raison, qu'on avoit de
l'acheter, toit d'viter une rupture avec les Indiens, et de donner
occasion aux sujets du roi de s'y tablir lgitimement et paisiblement.

Nous allons examiner dans nos observations sur le cinquime paragraphe
du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies, s'ils
sont bien fonds  dclarer que l'tablissement des terres dont il est
question, ne peut tre nullement avantageux au commerce du
royaume.--Les diverses propositions d'tablir de nouvelles colonies
dans l'intrieur de l'Amrique, disent-ils, ont t, d'aprs l'extension
des limites, soumises  la considration du gouvernement, sur-tout
lorsqu'il s'est agi de cette partie du pays, o sont situes les terres,
dont on demande la concession; et le danger d'accder  de pareilles
propositions, a paru si vident, que les tentatives  cet gard ont
toujours t infructueuses.

Comme nous ignorons quelles toient les propositions, dont parlent les
lords commissaires, et d'aprs quel principe les tentatives  cet gard
ont t infructueuses, il nous est impossible de juger si cela peut nous
tre appliqu.

Cependant nous savons qu'il y a eu en 1768 une proposition faite au
gouvernement pour l'tablissement d'une partie des terres en question.
Cette proposition toit du docteur Le, de trente-deux Amricains et de
deux habitans de Londres. Ils prirent le roi de leur accorder, gratis,
deux millions cinq cent mille acres de terre sur les montagnes
d'Allegany, en un ou plusieurs arpentages, entre le vingt-huitime et le
quarante-deuxime degr de latitude,  condition de possder ces terres
douze ans, sans payer aucun cens, et ces douze ans ne devant commencer 
courir que lorsque les deux millions cinq cent mille acres seroient
arpents. En outre, les concessionnaires ne devoient tre obligs
d'tablir sur ces terres que deux mille familles dans l'espace de douze
ans.

Surement les lords commissaires ne prtendent pas que cette proposition
ressemble  la ntre, et puisse s'appliquer au cas o nous nous
trouvons. Ils ont d, sur-tout, remarquer que le docteur Le et ses
associs n'offroient point, comme nous, d'acheter les terres, ou de
payer le cens au roi, sans aucune dduction, ou enfin, de faire tous les
frais ncessaires  l'tablissement et  l'entretien du gouvernement
civil du pays concd.

Le sixime paragraphe des lords commissaires dit:--Que tous les
argumens contre l'tablissement des terres, dans la partie du pays dont
on demande la concession, sont rassembls avec beaucoup de force et de
prcision, dans des reprsentations faites  sa majest, par les lords
commissaires du commerce et des colonies, au mois de mars 1768.

Pour bien faire connotre ce qui donna lieu  ces reprsentations, nous
observerons que ds le premier octobre 1767, et durant tout le temps que
lord Shelburne[57] fut secrtaire d'tat au dpartement de l'Amrique
mridionale, on conut le projet d'tablir aux frais de la couronne,
trois nouveaux gouvernemens dans l'Amrique septentrionale; savoir le
premier au dtroit, entre le lac Huron et le lac Eri, le second dans le
pays de Illinois, et le troisime dans le bas du pays qu'arrose l'Ohio.
Ce projet fut communiqu aux lords commissaires du commerce et des
colonies, afin de savoir quelle toit leur opinion  cet gard.

Nous avons tout uniment expliqu la cause des reprsentations, sur
lesquelles insistent avec tant de force, les lords commissaires du
commerce et des colonies, en disant qu'elles contiennent tous les
argumens contre l'tablissement des terres dont il est aujourd'hui
question.  prsent, nous exposerons les raisons qui nous font croire
que ces reprsentations sont si loin de nous tre contraires, qu'elles
disent prcisment qu'on doit permettre d'tablir les terres que nous
demandons.

Trois raisons principales sont nonces dans les reprsentations. Comme
propres  faire sentir l'utilit des colonies dans le continent de
l'Amrique septentrionale.

La premire, c'est qu'elles favorisent la pche avantageuse qui se fait
sur la cte du Nord.

La deuxime, c'est qu'on y soigne la culture des bois de construction
et autres matires qui peuvent servir  la marine, et qu'on les change
pour des marchandises des manufactures anglaises.

La troisime, c'est qu'on y a toujours du merrein, du bois de
charpente, des farines et d'autres choses ncessaires pour
l'approvisionnement de nos tablissemens aux Antilles.

Nous n'imaginons pas qu'il soit ncessaire de faire beaucoup
d'observations sur la premire de ces raisons. Les provinces de
New-Jersey, de Pensylvanie, de Maryland, de Virginie et les colonies
mridionales, n'ont point favoris, et, d'aprs leur situation et la
nature de leur commerce, ne favoriseront pas plus la pche que les
tablissemens que nous proposons de faire sur l'Ohio. Cependant, ces
provinces sont utiles au royaume, soit  cause de la culture, soit 
cause de l'exportation de diffrens articles; et nous osons croire que
la colonie de l'Ohio aura le mme avantage, si toutefois la production
des marchandises d'entrept peut tre regarde comme avantageuse.

Quant  la seconde et  la troisime raison des reprsentations, nous
remarquerons qu'aucune des possessions anglaises dans l'Amrique
septentrionale, n'exige moins d'encouragement que celle de l'Ohio, pour
cultiver les matires propres  la construction des vaisseaux et  la
marine, et pour approvisionner les Antilles, de bois et de comestibles.

1. Les terres des bords de l'Ohio sont extrmement fertiles; le climat
y est tempr. La vigne, les mriers et les vers--soie, s'y trouvent
par-tout. Le chanvre crot spontanment dans les valles et dans le pays
bas. Les mines de fer sont communes dans les montagnes; et nulle terre
n'est plus propre que celle de ces contres,  la culture du tabac, du
lin et du coton.

2. Le pays est bien arros par plusieurs rivires navigables, qui
communiquent entr'elles; et par le moyen desquelles, et d'un transport
par terre de quarante milles seulement, les productions des terres de
l'Ohio, peuvent, mme  prsent, tre envoyes au port d'Alexandrie[58],
sur le Potomack,  meilleur march qu'il n'en cote pour transporter de
Northampton  Londres, quelqu'espce de marchandise que ce soit.

3. Dans toutes les saisons, de grands bateaux semblables aux barges de
l'ouest de l'Angleterre, peuvent naviguer sur l'Ohio, et il ne faut que
quatre ou cinq hommes pour les conduire. Depuis le mois de janvier
jusqu'au mois d'avril, il est ais de btir de grands vaisseaux sur
cette rivire, et de les envoyer en Angleterre, chargs de fer, de
chanvre, de lin et de soie.

4. La farine, le bled, le boeuf sal, les planches pour le bordage des
vaisseaux et beaucoup d'autres marchandises, peuvent tre envoyes sur
l'Ohio jusqu' la Floride occidentale, et de l aux Antilles,  meilleur
march et mieux conserves que celles qu'on expdie de New-York et de
Philadelphie.

5. Le chanvre, le tabac, le fer, et les autres articles qui tiennent
beaucoup de place, peuvent galement tre envoys sur l'Ohio jusqu' la
mer,  plus de cinquante pour cent meilleur march que ne cote leur
transport par terre, dans l'espace de soixante milles, en Pensylvanie,
o les charrois sont pourtant moins chers que dans aucune autre province
de l'Amrique septentrionale.

6. Les frais de transport des marchandises anglaises, depuis la mer
jusqu'aux tablissemens que nous voulons former sur l'Ohio, ne seront
pas aussi considrables que ce qu'on paie et qu'on paiera toujours pour
conduire les mmes marchandises, dans une grande partie de la
Pensylvanie, de la Virginie et du Maryland.

D'aprs l'exposition de ces faits, nous esprons qu'on verra clairement
que les terres, dont nous demandons la concession, sont entirement
propres, par leur fertilit, leur situation et le peu de frais que
cotera le transport de leurs productions jusqu'en Angleterre,-- faire
sentir l'utilit d'tablir des colonies dans le continent de l'Amrique
septentrionale.--Mais pour claircir davantage ce point important, nous
prendrons la libert de faire encore quelques observations.

Les lords commissaires du commerce et des colonies, ne nient point,
mais, au contraire, ils avouent que le climat et le sol de l'Ohio, sont
aussi favorables que nous l'avons dit.--Quant aux vers--soie qui y
viennent naturellement, il est certain qu'au mois d'aot 1771, plus de
10,000 livres pesant de cocons, qui en provenoient, furent vendues  la
filature publique de Philadelphie. Il est galement sr que la soie que
produisent les vers de l'Ohio, est belle et trs-estime des
Pensylvaniens.

Pour le chanvre, nous sommes prts  prouver qu'il est d'une trs-bonne
qualit, et qu'il crot spontanment sur les bords de l'Ohio, ainsi que
nous l'avons avanc. Qu'on considre donc que, par rapport au chanvre,
l'Angleterre dpend chaque jour davantage de la Russie, et qu'on n'en a
pas encore export des colonies amricaines, situes sur le bord de la
mer, parce que leur sol n'en produit pas aisment. Et, certes, alors on
verra que cette dpendance peut avoir des consquences graves pour la
nation, et mrite toute l'attention du gouvernement.--La nature nous
indique o nous pouvons recueillir promptement et facilement une grande
quantit de chanvre; et par ce moyen, non-seulement nous empcherons,
chaque anne, des sommes considrables de sortir du royaume, mais nous
emploierons nos propres sujets avec beaucoup d'avantage, et nous les
paierons avec des marchandises de nos manufactures.--Voici, en abrg,
l'tat du commerce de Russie.

    Depuis l'anne 1722 jusqu'en 1731,
    l'Angleterre envoya annuellement 250
    vaisseaux chercher du chanvre  Petersbourg,
     Narva,  Riga et  Archangel.                   250 vais.

    Et depuis 1762 jusqu'en 1771, 500 vaisseaux.      500
                                                     -----------
    Accroissement.                                    250 vais.

Il est donc vident que dans les dix dernires annes, le commerce russe
a doubl. La sagesse, la politique de la nation europenne, qui entend
le mieux le commerce et la navigation, lui permettent-elles d'avoir sans
cesse besoin des trangers pour se procurer une marchandise dont dpend
l'existence de sa navigation et de son commerce? Non, assurment; et
sur-tout quand Dieu nous a accord la proprit d'un pays produisant
naturellement cette mme marchandise qui nous fait dbourser notre
argent, en nous mettant  la merci de la Russie.

Nous n'avons encore parl que des petits frais de transport entre le
Potomack et l'Ohio. Maintenant nous allons essayer de montrer combien
les lords commissaires du commerce et des colonies se sont tromps, en
disant, dans le cinquime paragraphe de leur rapport: Que l'Angleterre
ne pouvoit avoir aucune relation avantageuse avec les terres en
question.--Pour qu'on se forme une opinion juste  cet gard, nous
donnerons un tat de ce qu'toient les frais de charroi, mme durant la
dernire guerre avec la France, et lorsqu'il n'y avoit point de retour
de l'Ohio  Alexandrie. On verra que ces frais ne s'levoient alors qu'
un demi-sou anglais, par livre pesant; et nous le dmontrerons de la
manire la plus certaine.

                                                       par quintal.

    D'Alexandrie au fort Cumberland, par eau.            1 s. 7 d.

    De fort Cumberland  la Crique de la Pierre-Rouge,
     14 piastres par voiture, portant
    1500 livres pesant.                                  4    2

                                                         5    9[59].

Si l'on considre que ce prix de charroi toit tabli en temps de
guerre, et lorsqu'il n'y avoit point d'habitans sur l'Ohio, nous ne
doutons point que tout homme intelligent ne conoive qu'il est
aujourd'hui beaucoup moindre que ce qu'on paie journellement  Londres,
pour le transport des grosses toffes de laine, de la quincaillerie et
des ustensiles de fer qu'on y envoie de plusieurs comts d'Angleterre.

Voici ce que cotent les charrois de Birmingham et de quelques autres
villes jusqu' Londres.

    De Birmingham.                      4 s. par quintal,
    De Walsall dans le Staffordshire.   5
    De Sheffield.                       8
    De Warrington.                      7

Si, comme le prtendent les lords commissaires du commerce et des
colonies, les terres de l'Ohio ne peuvent tre d'aucun avantage au
commerce du royaume, nous ne devinons pas ce qui doit,  leurs yeux,
tre avantageux  ce commerce.--Les colons tablis sur les montagnes
d'Allegany, sur les bords de l'Ohio et dans le nouveau comt de Bedford
dans la province de Pensylvanie, sont tous vtus d'toffes anglaises. Eh
bien, le pays qu'ils habitent n'est-il donc d'aucun avantage au commerce
du royaume?--Les marchands de Londres sont maintenant occups  faire
embarquer des marchandises de fabrique anglaise pour les colons des
terres de l'Ohio: cette exportation parot-elle aussi aux lords
commissaires n'tre d'aucun avantage pour le commerce du royaume.

En un mot, d'aprs les principes des lords commissaires, les relations
avec le royaume doivent tre avantageuses si les colons sont tablis 
l'orient des montagnes d'Allegany. Mais, quoi! le charroi d'environ
soixante-dix milles,  partir des montagnes de l'Ohio, charroi dont les
frais n'augmenteront pas le prix des toffes les plus grossires de plus
d'un demi-sou anglais par aune[60], changera-t-il donc l'tat du
commerce relativement aux colons de ces contres? Sera-t-il, comme
l'avancent les lords commissaires, sans aucun avantage pour ce
royaume?--Les pauvres Indiens de l'Amrique septentrionale, qui
habitent les parties les plus loignes des ctes, et qui n'ont rien que
ce qu'ils prennent  la chasse, sont pourtant en tat de payer les
toiles, les toffes de laine, les ustensiles de fer, que leur
fournissent les marchands anglais, en employant toute la fraude et les
ruses que la friponnerie peut inventer pour enchrir ces marchandises.
Ainsi, des cultivateurs industrieux, qui pourront livrer du chanvre, du
lin, de la soie, auront bien plus de facilit  payer ce qu'on leur
portera par la voie d'un commerce loyal, sur-tout quand on se rappelera
qu'il ne leur sera permis d'avoir de dbouch pour les productions de
leurs terres, que dans le royaume.--Si les productions de ce pays sont
envoyes dans le royaume, les marchandises anglaises n'iront-elles pas
en retour dans ce pays, et particulirement dans l'endroit d'o sortira
le chanvre?

Nous n'examinons point si la Nouvelle-cosse et les deux Florides ont
procur  l'Angleterre des bnfices proportionns aux sommes normes,
qu'il en a cot pour les tablir et les conserver, ni si l'on a droit
d'en esprer les avantages que promirent les lords commissaires du
commerce et des colonies, dans le rapport qu'il firent en 1768.--Nous
croyons qu'il nous suffit de dire que ces principaux Pensylvaniens dont
parle le rapport, et--qui ont prsent leurs noms et leur association
au conseil de sa majest, dans l'intention de faire des tablissemens 
la Nouvelle-cosse,--ont t convaincus, depuis plusieurs annes, de
l'impossibilit d'engager des habitans  quitter les colonies du centre,
pour aller s'tablir dans cette province; et mme que ceux,  qui on
avoit persuad d'y aller, sont, pour la plupart, retourns chez eux, en
se plaignant beaucoup de la duret et de la longueur des hivers.

Quant aux deux autres provinces, nous sommes persuads qu'il est
moralement impossible que les habitans des contres, situes entre les
trente-septime et le quarantime degr de latitude nord, dont le climat
est tempr et o il y a encore beaucoup de terres inoccupes, se
dterminent  aller s'tablir dans les provinces brlantes et mal-saines
des deux Florides. Il serait tout aussi ais d'engager les habitans de
Montpellier  quitter leur climat pour les parties septentrionales de la
Russie, ou pour les bords du Sngal. Enfin, les inspirations de la
nature, et l'exprience de tous les ges prouvent qu'un peuple n et
vivant dans un climat tempr, et dans le voisinage d'un pays riche,
sain et bien cultiv, ne peut point tre forc  traverser plusieurs
centaines de milles pour se rendre dans un _port de mer_, faire un
voyage _par mer_, et s'tablir dans des latitudes excessivement froides
ou excessivement chaudes.

Si le comt d'York, en Angleterre, n'toit ni cultiv, ni habit, et que
les habitans, qui sont encore plus au sud de l'le, manquassent de
terres, se laisseroient-ils conduire dans le nord de l'cosse? Ne
voudroient-ils pas plutt, en dpit de toutes les oppositions, s'tablir
dans le fertile comt d'York?

Voil ce que nous nous sommes crus dans l'obligation de remarquer 
l'gard des principes gnraux que contient le rapport de 1768.--Nous
esprons avoir suffisamment dmontr que les argumens, dont on y fait
usage, ne peuvent tre d'aucun poids contre notre ptition; et qu'ils ne
doivent s'appliquer comme l'exprime le rapport, qu'aux colonies, qu'on
propose d'tablir aux frais du royaume, et  la distance de plus de
quinze cents milles de la mer, o les habitans tant dans
l'impossibilit de fournir de quoi payer les marchandises de la
Grande-Bretagne, seroient probablement rduits  en fabriquer eux-mmes,
et resteroient spars des anciennes colonies par d'immenses dserts.

Il ne nous reste maintenant qu' demander si, en 1768, l'intention des
lords commissaires du commerce et des colonies toit que le territoire,
qui devoit tre renferm dans les limites, qu'on traa cette anne,
d'accord avec les Indiens, restt un dsert inutile, ou ft tabli par
les sujets de l'Angleterre?--Le rapport, que les lords actuels disent
contenir tous les argumens contre cet tablissement, nous fournit
lui-mme une ample et satisfaisante rponse  cette question.

En 1768, les lords commissaires aprs avoir nonc leur opinion contre
les trois nouveaux gouvernemens proposs, s'expriment en ces
termes:--Nous sommes contraires  ces gouvernemens, parce qu'il faut
encourager l'tablissement d'une immense tendue de ctes, jusqu'
prsent inoccupe. Comme les habitans des colonies du centre auront,
d'aprs les nouvelles limites, la libert de s'tendre graduellement
dans l'intrieur du pays, ces ctes rempliront le but d'augmenter la
population et la consommation, bien plus efficacement et plus
avantageusement que l'tablissement des gouvernemens nouveaux.
L'extension graduelle des tablissemens sur le mme territoire tant
proportionne  la population, entretient les rapports d'un commerce
avantageux entre la Grande-Bretagne et ses possessions les plus
loignes; rapports qui ne peuvent exister dans des colonies spares
par des dserts immenses.

Peut-il y avoir une opinion plus claire, plus concluante, en faveur de
la proposition que nous avons humblement soumise au conseil de sa
majest?--Les lords commissaires de 1768, ne disent-ils pas positivement
que les habitans des colonies du centre auront la libert de s'tendre
graduellement dans l'intrieur du pays?--N'est-il donc pas bien
extraordinaire qu'aprs deux ans de dlibration, les lords commissaires
actuels prsentent aux lords du conseil priv un rapport, dans lequel se
rfrant  celui de 1768, ils disent: _Que tous les argumens  ce sujet
y ont t rassembls avec beaucoup de force et de prcision_; et qu'ils
ajoutent dans le mme paragraphe qu'_ils doivent combattre cette opinion
et conseiller au roi d'arrter les progrs des tablissemens dans
l'intrieur du pays_?--Ils disent encore, Qu'on doit empcher, autant
qu'il est possible, ces tablissemens loigns; et qu'il faut qu'une
proclamation nouvelle annonce la rsolution o est sa majest, de ne
point permettre  prsent qu'on fasse de nouveaux tablissemens au-del
des limites; c'est--dire, au-del des montagnes d'Allegany.

Combien tout cela est trange et contradictoire! Mais nous nous
dispenserons de l'examiner plus strictement, et nous terminerons nos
observations sur cet article, en citant l'opinion qu'ont eue, 
diffrentes poques, les lords commissaires du commerce et des colonies.

En 1748, les lords commissaires exprimrent le plus vif dsir
d'encourager les tablissemens sur les montagnes et sur les bords de
l'Ohio.

En 1768, ils dclarrent, relativement aux nouvelles limites pour
lesquelles on ngocioit alors, que les habitans des colonies du centre,
auroient la libert de s'tendre graduellement dans l'intrieur du pays.

En 1770, le comte d'Hillsborough[61], recommanda l'acquisition d'un
territoire sur les montagnes, suffisant pour tablir une nouvelle
colonie, et il demanda aux lords commissaires de la trsorerie, s'ils
toient dans l'intention de traiter pour cet objet, avec M. Walpole et
ses associs.

En 1772, le mme comte d'Hillsborough et les autres lords commissaires
du commerce et des colonies, firent un rapport sur la ptition de M.
Walpole et ses associs, et citrent  leur appui, celui qu'avoit fait
leur bureau, en 1768, comme contenant tous les argumens  ce sujet,
rassembls avec beaucoup de force et de prcision. Ce rapport de 1768,
annonoit, ainsi que nous l'avons dj dit, _que les habitans des
colonies du centre auroient la libert de s'tendre graduellement dans
l'intrieur du pays_, c'est--dire, sur les terres dont nous demandons
la concession. Mais, quoique les lords commissaires se soient autoriss
d'une manire si positive de l'opinion qu'avoient leurs prdcesseurs,
en 1768, ils ont en mme-temps fait un rapport absolument contraire 
cette opinion et  l'engagement qui en toit la suite.

L'on demandera peut-tre ce que signifie la phrase du rapport de 1768,
qui dit que les habitans pourront _s'tendre graduellement dans
l'intrieur du pays_?--Nous rpondrons qu'elle a t crite dans
l'intention de combattre l'envie qu'on avoit d'tablir trois nouveaux
gouverneurs, et de disperser la population dans des contres
spares.--En un mot, nous croyons qu'il est hors de doute, qu'en 1768,
l'opinion _prcise_ des lords commissaires toit que le territoire
compris dans la ligne des limites, pour laquelle on toit en ngociation
et qui ensuite a t trace, suffisoit alors pour remplir le but qu'on
avoit, d'augmenter la population et la consommation. Ces lords pensoient
que jusqu' ce que ce territoire ft entirement peupl, il n'toit pas
ncessaire d'tablir les trois nouveaux gouvernemens proposs _aux frais
du royaume_, dans des contres qui sont, comme ils l'observent, spares
par d'immenses dserts.

Nous ne nous tendrons pas davantage sur le sixime paragraphe du
rapport des lords commissaires du commerce et des colonies. Nous nous
flattons d'avoir dmontr que les habitans des provinces du centre de
l'Amrique septentrionale ne peuvent tre forcs  changer le sol et le
climat de ces provinces, ni pour les forts glaces de la
Nouvelle-cosse et du Canada, ni pour les dserts brlans et mal-sains
des deux Florides.

Mais examinons maintenant ce qu'il arriveroit si l'on pouvoit contenir
ces habitans dans un territoire resserr. Cela ne les empcheroit-il pas
de se livrer  l'inclination naturelle, qui les porte  cultiver la
terre? Ne seroient-ils pas en mme-temps forcs d'tablir des
manufactures qui rivaliseroient celle de la mre-patrie?--Les lords
commissaires ont d'avance rpondu, avec beaucoup de candeur  ces
questions, dans le rapport fait en 1768.--Nous admettons, disent leur
seigneuries, comme un principe incontestable de la vraie politique, que
pour prvenir l'tablissement des manufactures dans les colonies, il est
ncessaire d'ouvrir aux tablissemens un territoire tendu et
proportionn  l'accroissement de la population; parce que lorsque
beaucoup d'habitans sont renferms dans d'troites limites, et n'ont pas
assez de terre  cultiver, ils sont forcs de porter leurs vues et leur
industrie vers les manufactures.--Mais ces lords observent en
mme-temps:--Que l'encouragement donn aux colonies voisines de la mer,
et l'effet qu'a eu cet encouragement, ont efficacement pourvu  cet
objet. Cependant, ils ne dsignent pas les parties de l'Amrique
septentrionale o l'on a pourvu  l'objet de la population. S'ils ont
cru qu'il suffisoit pour cela d'avoir form l'tablissement des
gouvernemens de Quebec, de la Nouvelle-cosse, de l'le de Saint-Jean de
Terre-Neuve, et des deux Florides, nous oserons dire qu'ils se sont
tromps. Il est une vrit incontestable, c'est que bien que dans les
colonies du centre il y ait au moins un million d'habitans, nul
d'entr'eux n'a migr pour aller s'tablir dans ces nouvelles provinces.
Par cette mme raison, et d'aprs les motifs ordinaires, qui engagent 
former des colonies, nous affirmons que personne n'aura envie de quitter
le climat salubre et tempr de la Virginie, du Maryland, de la
Pensylvanie, pour aller s'exposer au froid excessif du Canada et de la
Nouvelle-cosse ou aux chaleurs des deux Florides.--D'ailleurs, le
gouvernement n'a pas le pouvoir de faire des avantages qui puissent
compenser la perte des amis et des voisins, la ncessit de rompre des
liens de famille, et l'abandon d'un sol et d'un climat infiniment
suprieurs  ceux du Canada, de la Nouvelle-cosse et des deux Florides.

L'accroissement de population des provinces du centre est sans exemple.
Les habitans ont dj commenc  tablir quelques manufactures. Or, n'y
a-t-il pas lieu de croire qu'ils seront forcs de porter presque toute
leur attention vers ce dernier objet, si l'on les retient dans les
troites limites o ils sont? Eh! comment peut-on empcher qu'ils ne
deviennent manufacturiers, si ce n'est, comme l'ont justement observ
les lords commissaires, en leur donnant une tendue de territoire
proportionne  l'accroissement de leur population?--Mais o
trouvera-t-on un territoire convenable pour une nouvelle colonie
d'habitans des provinces du centre?--O?--Dans le pays mme, o les
lords commissaires ont dit que les habitans de ces provinces auroient la
libert de s'tablir; pays que le roi a achet des six Nations; pays o
des milliers de ses sujets sont dj tablis; pays, enfin, o les lords
commissaires ont reconnu que:--l'extension graduelle des tablissemens
sur le mme territoire, tant proportionne  la population, pouvoit
entretenir les rapports d'un commerce avantageux entre la
Grande-Bretagne et ses possessions les plus loignes.

Le septime paragraphe du rapport parle de l'extrait d'une lettre du
commandant en chef des forces anglaises en Amrique, extrait que le
comte d'Hillsborough a prsent aux lords commissaires du commerce et
des colonies. Mais leurs seigneuries ne font mention ni du nom du
commandant, ni du temps o il a crit sa lettre, ni de ce qui l'a engag
 communiquer son opinion sur l'tablissement des colonies dans des pays
loigns. Toutefois, nous imaginons que le gnral Gage est l'auteur de
la lettre, et qu'il l'crivit vers l'anne 1768, lorsque les lords
commissaires du commerce et des colonies toient occups  examiner le
plan des trois nouveaux gouverneurs, et avant qu'on et fait
l'acquisition des terres de l'Ohio et tabli la ligne des limites avec
les six Nations.

Certes, nous sommes persuads que le gnral n'avoit alors en vue que
les pays, qu'il appelle des contres loignes, c'est--dire, le
dtroit, le pays des Illinois, et le bas de l'Ohio; car il dit que Ce
sont des pays trangers, dont l'loignement ne permet de tirer ni des
choses ncessaires  la marine anglaise, ni des bois et des provisions
pour les les  sucre.--Il dit aussi, Qu'en formant des tablissemens
 une si grande distance, le transport de la soie, du vin et des autres
objets qu'ils produiroient, les rendroit probablement trop chers pour
tous les marchs o l'on voudroit les vendre, et que les habitans
n'auroient  donner que des fourrures en changes des marchandises
anglaises.

Ce qui, selon nous, prouve que le gnral ne vouloit parler que des
tablissemens du dtroit, du pays des Illinois et du bas de l'Ohio, et
non du territoire, dont nous demandons la concession, c'est qu'il
ajoute:--Il n'est pas certain que l'tablissement de ces contres ne
ft suivi d'une guerre avec les Indiens, et qu'il ne fallt combattre
pour chaque pouce de terrain.

Nous avouons franchement qu'il nous est impossible de concevoir pourquoi
les lords commissaires du commerce et des plantations ont charg leur
rapport de l'opinion du gnral Gage sur ce qu'il appelle
_l'tablissement d'un pays tranger_, tablissement qu'on ne pouvoit
entreprendre sans tre oblig de combattre pour chaque pouce de terrain.
Nous ne concevons pas plus comment leurs seigneuries ont pu appliquer
cette opinion  l'tablissement d'un territoire achet par le roi,
depuis prs de quatre ans, dj habit par plusieurs milliers d'Anglais,
et o, ainsi que nous le dmontrerons dans la suite de ces observations,
les Indiens mme, qui vivent sur la rive septentrionale de l'Ohio, ont
demand qu'on se htt d'tablir un gouvernement.

Le huitime paragraphe du rapport qui nous concerne, vante beaucoup
l'exactitude et la prcision de celui de 1768. Or, ce dernier disoit,
ainsi que nous l'avons dj observ, que les habitans des colonies du
centre auroient la libert de s'tablir sur les montagnes et sur les
bords de l'Ohio.--Les lords commissaires font aussi un grand loge de la
lettre du commandant en chef, et citent l'opinion de M. Wright,
gouverneur de la Georgie, au sujet des grandes concessions de terrain
dans l'intrieur de l'Amrique.

Nous aurions dsir qu'en parlant de l'opinion de ce dernier, on nous
et dit dans quel temps sa lettre fut crite; s'il connoissoit alors la
situation du pays des montagnes, les dispositions des habitans des
colonies du centre, la douceur du climat des bords de l'Ohio, la
fcondit du sol, le voisinage du Potomack, et la facilit de tirer de
ce pays de la soie, du lin, du chanvre, et beaucoup d'autres objets,
pour les envoyer en Angleterre.--Instruits de ces faits, nous aurions
jug si, en effet, les connoissances et l'exprience du gouverneur
Wright relativement aux colonies, doivent, ainsi que l'avancent les
lords commissaires, donner dans cette circonstance un grand poids  son
opinion.

Ce que pense le gouverneur Wright nous semble devoir se rduire aux
propositions suivantes.

1. Que si l'on concde un vaste territoire  une compagnie, qui dsire
de le peupler et s'en occupe rellement, on fera sortir d'Angleterre
beaucoup d'habitans.

2. Que cette colonie formera une espce d'tat spar et indpendant,
qui voudra se rgir lui-mme, avoir des manufactures chez lui, et ne
recevoir des provisions ni de la mre-patrie, ni des provinces dans le
voisinage desquelles il se trouvera tabli; et que comme il sera
trs-loin du centre du gouvernement, des tribunaux et des magistrats, et
consquemment affranchi de l'inspection des loix, il deviendra bientt
un rceptacle de brigands.

3. Qu'il faudroit que les habitans fussent trs-nombreux dans le
voisinage de la mer, et que le terrain y ft bien cultiv et amlior.

4. Que les ides du gouverneur Wright ne sont point chimriques; qu'il
connot _un peu_ la situation et l'tat des choses en Amrique, et que
d'aprs quelques petits exemples, il se figure aisment ce qui peut et
doit certainement arriver si l'on ne le prvient  temps[62].

Nous nous permettrons de faire quelques remarques sur ces propositions.

Quant  la premire, nous esprons prouver d'une manire satisfaisante,
que les colonies du centre, telles que le New-Jersey, la Pensylvanie, le
Maryland et la Virginie, n'ont presque d'autre terrain vacant, que celui
qu'ont acquis de grands propritaires pour le revendre  haut prix. Nous
observerons ensuite que les pauvres colons, chargs de beaucoup
d'enfans, ne sont pas en tat de payer ce prix; que cela est cause que
plusieurs milliers de familles se sont dj tablies sur l'Ohio; que
nous n'avons nulle envie d'engager aucun des sujets europens de sa
majest  aller se fixer dans ces contres; mais que pour les dfricher
et les cultiver nous comptons entirement sur la bonne volont des
habitans qui seront de trop dans les colonies du centre.

Nous rpondrons  l'gard de la deuxime proposition, que nous croyons
seulement ncessaire d'observer que la supposition de voir devenir ce
pays une espce d'tat spar et indpendant, perd toute sa force,
puisqu'on a propos d'y tablir un gouvernement  l'instant o l'on en
obtiendroit la concession. Les lords commissaires du commerce et des
colonies ne l'ont point dsavou.

Pour la troisime proposition, nous observerons rapidement que nous y
avons pleinement rpondu dans la dernire partie de nos remarques sur le
sixime paragraphe.

Enfin, la quatrime proposition ne contient que l'aveu que fait le
gouverneur en disant qu'il connot _un peu_ la situation et l'tat des
choses en Amrique; et que d'aprs quelques _petits_ exemples, il se
figure aisment ce qui peut et doit certainement arriver, si l'on ne le
prvient  temps.--Nous avouerons que comme le gouverneur ne dit point
quels sont ces petits exemples, nous ne prtendons pas juger, si ce
qu'il se figure peut s'appliquer  l'objet que nous considrons, ou 
quelle autre chose il peut avoir rapport.

Mais, comme les lords commissaires du commerce et des colonies ont jug
 propos d'insrer dans leur rapport, la lettre du gnral Gage et celle
du gouverneur Wright, il est ncessaire que nous citions l'opinion de
l'assemble des citoyens de Virginie sur l'objet dont il est question.
Cette opinion se trouve dans la ptition que cette assemble a adresse
au roi le 4 aot 1767, et que M. Montague, agent de la colonie, a
remise, vers la fin de la mme anne, aux lords commissaires du commerce
et des colonies.--Voici ce que disent les citoyens de Virginie:--Nous
esprons humblement que nous obtiendrons votre royale indulgence, quand
nous vous dirons que notre opinion est que le service de votre majest
et l'intrt gnral, de vos possessions en Amrique, exigent qu'on
continue  encourager[63] l'tablissement des terres de ces
frontires.--L'assemble observe que par ce moyen, des hommes qui ont
des proprits et sont les sujets fidles du gouvernement, feront de
nouveaux tablissemens. Mais si l'on continue  s'y opposer, nous avons
les plus fortes raisons de croire que ce pays deviendra le rfuge des
vagabonds, des gens qui braveront l'ordre et les loix, et qui, avec le
temps, peuvent former un corps funeste  la paix et au gouvernement
civil de cette colonie.

Nous allons maintenant faire quelques observations sur les neuvime,
dixime et onzime paragraphes du rapport des lords commissaires du
commerce et des colonies.

Dans le neuvime, les lords commissaires disent:--Qu'une des choses,
qui doivent engager  rejeter la proposition des ptitionnaires, c'est
ce qu'on dit du grand nombre d'habitans qu'il y a dj sur les montagnes
et sur les bords de l'Ohio.--Nous prouverons, d'aprs des tmoignages
incontestables, qu'il y a, en effet, jusqu' cinq mille familles, qui,
l'une dans l'autre, sont au moins de six personnes chacune;
indpendamment de quelques milliers de familles, qui sont aussi tablies
sur les montagnes dans les limites de la province de Pensylvanie.--

Leurs seigneuries ajoutent:--Que si leur raisonnement est de quelque
poids, il doit certainement dterminer les lords du conseil priv 
conseiller  sa majest d'employer tous les moyens pour arrter les
progrs de ces tablissemens, et non de faire aucune concession de
territoire qui les favorise.

Nous avons dmontr clairement que le pays situ au midi du grand
Kenhawa jusqu' la rivire de Cheroke, appartenoit, non aux Cherokes,
mais aux six Nations;--Que maintenant ce pays appartient au roi, parce
que sa majest l'a acquis des six Nations;--Que ni les six Nations, ni
les Cherokes ne chassent entre le grand Kenhawa et la terre oppose 
la rivire de Sioto;--Que malgr la ligne des limites nouvellement
traces, les lords commissaires du commerce et des colonies
sacrifieroient aux Cherokes une tendue de pays de huit cents lieues de
long, an moins, pays que sa majest a achet et pay;--Que les
vritables limites occidentales de la Virginie ne s'tendent pas au-del
des montagnes d'Allegany;--que depuis que sa majest a achet le pays
des six Nations, elle n'en a pas runi la moindre partie  la province
de Virginie;--Qu'il n'y a point d'tablissemens d'aprs des titres
lgitimes, sur aucune partie du pays, que nous sommes convenus d'acheter
des lords commissaires de la trsorerie;--Qu'en 1748, le gouvernement
encourageoit, autant qu'il toit possible, les tablissemens qu'on
fesoit sur les montagnes;--Que la proclamation de 1763 ne suspendit ces
encouragemens que momentanment, c'est--dire, jusqu' ce que le pays
ft achet des Indiens;--Que l'ardeur qu'on mettoit  tablir ces terres
toit si grande, que de grands dfrichemens y furent faits avant qu'on
les et acquises;--Que, quoique les colons y fussent journellement
exposs aux cruauts des Sauvages, ni une force militaire, ni des
proclamations rptes ne purent les engager  abandonner leurs
tablissemens;--Que le sol des montagnes est trs-fertile, et que le
pays produit aisment du chanvre, du lin, de la soie, du tabac, du fer,
du vin, etc.;--Que ces articles peuvent tre charris  trs-bon march
dans un port de mer;--Que les frais de charroi sont si peu de chose,
qu'il est impossible qu'ils empchent la consommation des marchandises
anglaises;--Que le roi n'a acquis les terres des Indiens, et trac une
ligne de dmarcation avec eux, que pour que ses sujets pussent s'tablir
sur ces terres;--Qu'enfin, les commissaires du commerce et plantations
dclarrent, en 1768, que les habitans des provinces du centre auroient
la libert de s'tendre graduellement dans l'intrieur du pays.

 tous ces faits, nous ajouterons qu'au congrs tenu avec les six
Nations, dans le fort Stanwix, en 1768, lorsque sa majest acheta le
territoire de l'Ohio, MM. Penn[64] achetrent aussi de ces Indiens un
territoire trs-tendu sur les montagnes d'Allegany, et limitrophe des
terres en question.--Au printemps de 1769, MM. Penn firent ouvrir un
bureau  Philadelphie, pour la distribution du terrain qu'ils avoient
achet au fort Stanwix; et tous les colons qui s'toient dj tablis
sur les montagnes dans les limites de la Pensylvanie, avant qu'elles
fussent acquises des Indiens, ont depuis, obtenu des titres lgitimes
pour leurs plantations.

En 1771, on prsenta une ptition  l'assemble gnrale de Pensylvanie,
pour la prier de crer un nouveau comt sur les montagnes.--L'assemble
en considration du grand nombre de familles tablies sur ces montagnes,
dans les limites de la province, y cra, en effet, le comt de
Bedford.--En consquence, William Thompson fut lu pour reprsenter ce
comt dans l'assemble gnrale. Un sheriff, un accusateur public, des
juges-de-paix, des huissiers et d'autres officiers civils furent nomms
pour rsider sur les montagnes.--Mais plus de cinq mille familles, qui
sont tablies au sud de ces montagnes, et sont prs des limites
mridionales de la Pensylvanie, restent sans ordre, sans loix, sans
gouvernement. Aussi, les voit-on sans cesse en querelle. Elles ont dj
franchi la ligne des limites, tu plusieurs Sauvages et envahi une
partie du territoire qui est vis--vis de l'Ohio. Si l'on ne se hte de
leur donner des loix, et de les obliger  une juste subordination, le
dsordre dans lequel elles vivent, sera bientt  son comble, et
deviendra non moins funeste aux anciennes colonies qu'aux
Indiens.--Voil des faits rels. Pourra-t-on donc  prsent, les
dnaturer au point d'en conclure qu'il ne faut point donner un
gouvernement aux sujets du roi, tablis sur le territoire de l'Ohio?

Il faut aussi considrer que nous sommes convenus de payer pour une
petite partie du terrain acquis au fort Stanwix, tout ce qu'en a cot
la totalit; et qu'en outre nous devons nous charger de tous les frais
d'tablissemens et d'entretien de la nouvelle colonie.

Il est si vrai que les colons tablis sur ce terrain sont sans loix et
sans gouvernement, que les Indiens eux-mmes s'en plaignent; de sorte
que si l'on ne remdie pas bientt  ces maux, les Anglais auront
invitablement la guerre avec les Indiens. Ce danger a t dj prvu
par le gnral Gage, ainsi qu'on le voit dans ses lettres au comte
d'Hillsborough et dans un discours, transmis par ce gnral, au mme
lord, et adress aux gouverneurs de la Pensylvanie, du Maryland et de la
Virginie, par les chefs des Delawares, des Munsies et des Mohickons,
nations qui vivent sur les bords de l'Ohio.

Aprs avoir parl du territoire que le roi a acquis dans leur pays, ces
Indiens disent:--Les gens de votre nation sont venus, en grand nombre,
sur les montagnes et se sont tablis dans le pays. Nous sommes fchs de
vous dire que plusieurs querelles se sont dj leves entre les gens de
votre nation et les ntres; qu'il y a eu des hommes tus des deux cts,
et que nous voyons quelques peuples indiens, et vos anglais prts 
entrer en guerre, ce qui nous inquite beaucoup, car nous dsirons de
vivre amicalement avec vous.--Vous nous avez souvent dit que vous aviez
des loix pour gouverner votre nation; mais nous ne voyons pas qu'en
effet vous en ayez. Ainsi, frres,  moins que vous ne trouviez quelque
moyen de contenir ceux de vos anglais, qui habitent entre les grandes
montagnes et l'Ohio, et qui sont trs-nombreux, il sera impossible aux
Indiens de modrer leurs jeunes guerriers.--Soyez en srs, les nuages
noirs commencent  se rassembler sur ce pays; et si l'on ne se hte pas
de faire quelque chose, ces nuages nous empcheront bientt de voir le
soleil.

Nous dsirons que vous fassiez la plus grande attention  ce que nous
vous disons; parce que cela part du fond de nos coeurs, et que comme
nous avons envie de vivre en paix et en amiti avec nos frres les
Anglais, nous sommes affligs de voir quelques peuples autour de nous,
prts  se battre avec les gens de votre nation.

Vos anglais aiment beaucoup nos riches terres. Nous les voyons tous les
jours se disputer des champs et brler les maisons les uns des autres;
de sorte que nous ne savons pas s'ils ne passeront pas bientt l'Ohio
pour venir nous chasser de nos villages; et nous ne voyons pas, frres,
que vous preniez aucun soin pour les arrter.

Ce discours des tribus, qui ont beaucoup d'influence dans leur pays, est
trs-utile  connotre.--Il prouve que les colons sont trs-nombreux sur
les montagnes; que les Indiens donnent toute leur approbation 
l'tablissement d'une colonie sur les bords de l'Ohio;--et qu'ils se
plaignent d'une manire trs-pathtique, de ce que les sujets du roi ne
sont point gouverns. Il confirme enfin, l'assertion contenue dans le
huitime paragraphe du rapport des lords commissaires du commerce et des
colonies, qui dit:--Que si l'on souffre que les colons continuent 
vivre dans un tat d'anarchie et de confusion, ils commettront tant de
dsordres, qu'ils ne pourront manquer de nous entraner dans des
querelles avec les Indiens, et de compromettre la sret des colonies de
sa majest.

Cependant, les lords commissaires du commerce et des colonies, ont fort
peu d'gard  toutes ces circonstances. Ils se contentent de faire une
seule observation:--Nous ne voyons rien, disent-ils, qui empche le
gouvernement de Virginie d'tendre ses loix et sa constitution jusque
dans les contres de l'Ohio, o des colons se sont tablis avec des
titres lgitimes.--Nous rptons qu'il n'y a point l de colons qui
aient de titres lgitimes.--Malgr cela, leurs seigneuries disent, dans
le dixime paragraphe de leur rapport:--Qu'il leur parot qu'il y a
quelques possessions accordes par le gouverneur et le conseil de
Virginie.--Eh bien! supposons qu'il y en ait, et admettons mme que les
loix et la constitution de la Virginie s'tendent jusque sur ce
territoire, quoique nous soyons bien certains qu'elles ne s'y tendent
pas: les lords commissaires en auront-ils davantage propos quelque
manire de gouverner plusieurs milliers de familles qui s'y sont
tablies, non avec des titres lgitimes, mais conformment  l'ancien
usage de se placer sur des terrains inoccups?--Non certainement. Au
contraire, leurs seigneuries ont recommand de conseiller  sa majest
d'employer tous les moyens possibles pour arrter les progrs de ces
tablissemens; et par consquent de laisser les colons sans gouvernement
et sans loix, au risque de les voir entraner les provinces du centre
dans une guerre qui dtruiroit le commerce et la population des comts
de leurs frontires.

Aprs avoir fait ces observations, il convient, peut-tre, d'examiner si
les loix et la constitution de la Virginie peuvent tre efficacement
tendues jusque sur le territoire de l'Ohio.--La ville de Williamsbourg,
capitale de la Virginie, n'est-elle pas au moins  quatre cents milles
de distance des tablissement de l'Ohio?--Les loix de la Virginie
n'exigent-elles pas que toute personne, accuse d'un crime capital, soit
juge  Williamsbourg _seulement_?--N'est-ce pas l que se tient
l'assemble gnrale de la province?--N'est-ce pas l qu'est aussi le
tribunal du banc du roi, ou le tribunal de l'tat?--La Virginie a-t-elle
destin quelques fonds  l'entretien des officiers civils de ces
tablissemens loigns, au transport des accuss, et au paiement des
frais de voyage et de sjour des tmoins, qui auroient huit cents milles
 faire pour aller  Williamsbourg et s'en retourner? Enfin, d'aprs
toutes les raisons que nous avons dtailles, les colons de l'Ohio ne
seroient-ils pas exactement dans la situation dont parle le gouverneur
Wright, dans la lettre qu'ont tant vante les lords commissaires du
commerce et des colonies?--Les personnes, dit-il, tablies au-del des
provinces, tant trop loignes du sige du gouvernement, des tribunaux
et des magistrats, sont hors de la porte des loix et de l'autorit; et
leurs tablissemens deviendront bientt un receptacle de brigands.

Nous pensons ne pas devoir dire grand'chose sur le deuxime paragraphe
du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies.--La
clause de rserve, qui se trouve dans notre ptition, est une clause
d'usage; et nous esprons qu'en cette occasion, le conseil priv sera
d'avis qu'elle est suffisante, d'autant plus que nous sommes en tat de
prouver que dans des limites du territoire pour lequel nous voulons
traiter, il n'y a point d'tablissemens faits avec un titre lgal.

Concluons.--Il a t dmontr que ni les proclamations royales, ni
celles des assembles provinciales, ni la crainte des horreurs d'une
guerre sauvage, n'ont pu empcher des colons de s'tablir sur les
montagnes, mme avant que le pays ft achet des Indiens. Or,  prsent
que ce pays appartient aux Anglais,  prsent qu'on a vu les
propritaires de la Pensylvanie, qui sont les soutiens hrditaires de
la politique britannique dans leur province, donner toute sorte
d'encouragement pour tablir les terres  l'ouest des montagnes, 
prsent, enfin, que la lgislature de la province a approuv cette
mesure des propritaires, et que des milliers de familles se sont
tablies dans le nouveau comt de Bedford, peut-on concevoir que les
habitans des colonies du centre, consentiront  ne pas cultiver les
fertiles contres de l'Ohio?

Mais en admettant qu'il et t jadis raisonnable de demander si l'on
devoit, ou non, faire des tablissemens dans ce pays, il n'en est pas
moins certain que cela ne peut plus entrer en question, lorsque plus de
trente mille anglais y sont tablis.--Convient-il de laisser un si grand
nombre de colons sans loix et sans gouvernement?--La saine politique
peut-elle approuver cette manire de former des colonies et d'accrotre
les richesses, la force, le commerce de l'empire? Ou ne dit-elle pas
plutt que l'indispensable devoir du gouvernement est de changer les
sujets _dangereux_ en sujets _utiles_? Ne dit-elle pas qu'il faut, pour
cela, tablir immdiatement parmi eux l'ordre et la subordination, et
fortifier de bonne heure leur attachement naturel aux loix, aux coutumes
et au commerce du royaume?

Nous osons nous flatter d'avoir dmontr et par des faits, et par des
raisonnemens justes, que l'opinion des lords commissaires du commerce et
des colonies, au sujet du territoire de l'Ohio, est mal fonde; et que
si le conseil priv l'adoptoit, elle auroit les consquences les plus
dangereuses, les plus funestes pour le commerce, la paix et la scurit
des colonies de sa majest en Amrique.

D'aprs cela nous esprons que la ncessit de faire du territoire de
l'Ohio, une colonie spare sera regarde comme une mesure conforme  la
plus sage politique et trs-avantageuse au repos des anciennes colonies,
 la conservation de la ligne des limites, et aux intrts commerciaux
de la mre-patrie.

  [43] En 1770, Benjamin Franklin, Thomas Walpole, banquier de Londres,
    John Sargent, Samuel Warton et quelques autres, prsentrent une
    ptition au roi d'Angleterre, pour obtenir la concession de terres
    sur les bords de l'Ohio, o ils vouloient tablir une nouvelle
    province. Lord Halifax, qui toit alors  la tte du bureau du
    commerce, approuvoit beaucoup ce projet. Mais lord Hillsborough, qui
    le remplaa, pensoit autrement; et lorsqu'en 1772, la ptition lui
    fut renvoye, il fit un rapport pour la faire rejeter. Franklin
    crivit les observations qu'on va lire, et le conseil du roi
    pronona en faveur des ptitionnaires. Lord Hillsborough en fut si
    piqu, qu'il donna sur-le-champ sa dmission. (_Note du
    Traducteur._)

  [44] Les cinq Nations d'alors sont les mmes que celles qu'on appelle
    les six Nations, depuis qu'elles se sont confdres avec quelques
    autres peuplades. (_Note du Traducteur._)

  [45] Le Potowmack.

  [46] Les premiers vivoient non loin de la rivire James, en Virginie,
    et les seconds sur les bords de cette rivire.

  [47] C'est le dlgu du gouvernement le plus injuste et le plus
    perfide de l'Europe, qui ose ainsi parler des Franais! (_Note du
    Traducteur._)

  [48] Nullo in posterum impedimento, aut molesti afficiant.

  [49] Ce territoire est tout le pays qui s'tend depuis les montagnes
    d'Allegany jusqu' l'Ohio, sur les deux rives de ce fleuve et
    jusqu'aux bords du Mississipi.

  [50] Inspecteur-gnral des affaires indiennes dans la partie
    mridionale des colonies anglaises.

  [51] Il est au moins de huit cents milles de long.

  [52] La Floride orientale et la Floride occidentale.

  [53] M. George Greenville toit pre du ministre actuel. Il fut
    premier lord de la trsorerie. Sa querelle avec Wilkes fit, dans le
    temps, beaucoup de bruit. (_Note du Traducteur._)

  [54] Le sir William Johnson, qui tint ce discours, joue un trs-grand
    rle dans l'histoire de l'Amrique septentrionale. Il connoissoit
    parfaitement le caractre des Sauvages; et toit parvenu  se faire
    donner, par eux, un territoire trs-considrable. Voici un des
    traits qu'on m'a cits de lui, lorsque je voyageois dans les
    tats-Unis. Les Sauvages prtendent qu'un vritable ami doit, s'il
    le peut, raliser leurs songes. Johnson connoissant ce prjug, et
    voulant tenter l'ambition d'un chef, qui toit venu le voir, exposa
     sa vue un habit d'carlate galonn, et un beau sabre. Le Sauvage
    n'osa pas demander ces objets: mais le lendemain, il revint chez
    Johnson, et lui dit: Frre, j'ai rv, cette nuit, que tu m'avois
    donn ton habit rouge et ton beau sabre.--Tu les auras, rpondit
    Johnson; et il les lui donna sur-le-champ.--Au bout de quelque
    temps, le Sauvage ayant reparu, Johnson lui dit:--Frre, j'ai rv
    que tu m'avois donn le pays qui s'tend depuis telle rivire
    jusqu' telle autre.--Il est  toi, rpliqua le Sauvage. Mais mon
    frre, ne rvons plus; car tes songes valent mieux que les miens, et
    tu me ruinerois.--(_Note du Traducteur._)

  [55] Redstone creek.

  [56] Cheat river.

  [57] Il porte aujourd'hui le nom de marquis de Lansdown. (_Note du
    Traducteur._)

  [58] C'est l que les troupes du gnral Braddock dbarqurent
    lorsqu'elles passrent en Amrique.

  [59] La distance toit alors de soixante-dix milles mais par une route
    nouvellement faite, elle n'est que de quarante milles; et l'on
    pargne plus de la moiti des 5 s. 9 d.

  [60] Le demi-sou anglais vaut un sou tournois. L'aune anglaise n'a
    qu'environ 33 pouces. (_Note du Traducteur._)

  [61] Premier lord commissaire du bureau du commerce et des colonies.

  [62] Franklin a combattu avec beaucoup d'adresse l'opinion du
    gouverneur Wright: mais la rvolution d'Amrique a prouv combien ce
    dernier toit clairvoyant. (_Note du Traducteur._)

  [63] Ces encouragemens toient une exemption de toute espce de
    paiement en argent, de cens pour dix ans, et de toutes les taxes
    pour quinze ans.

  [64] Les hritiers de William Penn, fondateur de la colonie de
    Pensylvanie.




SUR UN PLAN DE GOUVERNEMENT ENVOY PAR LE CABINET DE LONDRES EN
AMRIQUE[65].


AU GOUVERNEUR SHIRLEY.

                                                         Le mardi matin.

Je renvoie  Votre Excellence les feuilles dtaches du plan, qu'elle a
bien voulu me communiquer.

Je crains que le dsir qu'on a d'empcher le peuple des colonies de
participer  la nomination du grand-conseil, et de le faire taxer par le
parlement d'Angleterre, o il n'est point reprsent, n'occasionne
beaucoup de mcontentement.

Il est trs possible que ce gouvernement gnral soit aussi bien, aussi
fidlement administr sans que le peuple s'en mle, qu'avec lui: mais
lorsqu'on lui a impos de pesans fardeaux, on a toujours trouv utile de
faire en sorte que cette imposition part en partie son ouvrage, attendu
qu'il la supporte beaucoup mieux lorsqu'il croit qu'elle vient de lui,
et que quand quelques mesures publiques lui semblent injustes ou
dsagrables, les roues du gouvernement ont de la peine  marcher.

                   *       *       *       *       *

AU MME.

                                                         Mercredi matin.

Je communiquai hier  Votre Excellence, mon opinion sur le
mcontentement que doit exciter l'envie d'empcher le peuple
de participer  l'lection des membres du grand-conseil, et de
le faire taxer par un acte du parlement, sans qu'il y ait des
reprsentans.--Lorsqu'il s'agit de l'intrt gnral du peuple, et
sur-tout lorsqu'on doit lui imposer des charges, il ne faut pas moins
considrer ce qu'il sera dispos  penser et  dire que ce qu'il est de
son devoir de penser. Je vais donc, pour obir  Votre Excellence, lui
faire brivement part des ides qui me sont venues  cette occasion.

On dira peut-tre avec raison;

1. Que les habitans des colonies ont autant de loyaut et sont aussi
attachs  la constitution anglaise et  la famille rgnante, que tous
les autres sujets du roi.

2. Qu'il n'y a aucun doute que si les colonies avoient des reprsentans
au parlement, ces reprsentans ne manqueroient ni de bonne volont, ni
d'empressement  accorder les secours qu'on jugeroit ncessaires pour la
dfense du pays.

3. Que les habitans des colonies, qui doivent sentir tout le danger
d'une invasion de la part de l'ennemi, puisque la perte de leurs
proprits, de leur vie, de leur libert, pourroient en tre la suite,
doivent aussi mieux juger que le parlement d'Angleterre, qui est
trs-loign d'elles, de la quantit de troupes  lever et  entretenir
sur leurs frontires, des forteresses  y btir, et des moyens qu'ils
ont de supporter ces dpenses.

4. Que souvent les gouverneurs ne viennent dans les colonies que dans
l'intention d'acqurir une fortune pour l'emporter en Angleterre; qu'ils
ne sont pas toujours des hommes capables et intgres; que plusieurs
d'entr'eux n'ont ni des proprits dans le pays, ni des relations avec
nous, qui puissent leur faire prendre  coeur notre bien-tre; et qu'ils
peuvent fort bien dsirer de tenir sur pied plus de forces qu'il n'en
faut, afin d'augmenter leurs profits et de favoriser leurs amis et leurs
cratures.

5. Que dans la plupart des colonies les conseillers tant nomms par le
roi, d'aprs la recommandation du gouverneur, ils ne possdent
ordinairement que trs-peu de proprits, dpendent du gouverneur pour
leurs emplois, et sont, par consquent, trop soumis  leur influence.

6. Qu'il y a grande raison de se dfier du pouvoir que les gouverneurs
et les conseils ont de lever les sommes qu'ils jugent  propos, en
tirant des mandats sur les lords de la trsorerie, pour qu'un acte du
parlement taxe ensuite les colonies et les oblige  payer ces sommes;
que les gouverneurs et les conseils peuvent abuser de ce droit, en
formant des projets d'expditions vaines, en fatigant le peuple et
l'arrachant  son travail, pour lui faire excuter ces projets, et en
crant des emplois, pour les donner  leurs partisans et en partager les
profits.

7. Que le parlement d'Angleterre tant  une grande distance des
colonies, peut tre mal inform et gar par les gouverneurs et les
conseils, qui, runis d'intrts, doivent probablement rendre vaines
toutes les plaintes que les colons peuvent former contre eux.

8. Que tout anglais a le droit incontestable de n'tre tax que d'aprs
le consentement qu'il en donne par la voie de ses reprsentans.

9. Que les colonies n'ont point de reprsentans dans le parlement.

10. Que de proposer de les taxer par un acte du parlement, et de leur
refuser la libert d'lire un conseil reprsentatif pour s'assembler
dans le pays, et juger de la ncessit des taxes et de la somme 
laquelle elles doivent s'lever, c'est parotre souponner leur fidlit
envers la couronne, leur attachement  leur patrie, et l'intgrit de
leur bon sens; injure qu'elles n'ont point mrite.

11. Que forcer les colonies  donner de l'argent sans leur
consentement, est un acte qui ressemble plutt  la leve des
contributions en pays ennemis, qu' l'usage de taxer des Anglais pour
l'avantage commun.

12. Que c'est traiter les colons comme un peuple conquis, non comme de
vrais sujets de l'empire britannique.

13. Qu'une taxe mise par les reprsentans des colonies peut tre
diminue  mesure que les circonstances le permettent: mais que si elle
est une fois tablie par le parlement, et d'aprs les suggestions des
gouverneurs, elle doit probablement tre maintenue pour le profit de ces
gouverneurs, encore qu'elle soit onreuse pour les colonies, et qu'elle
gne leur accroissement et leur prosprit.

14. Que si les gouverneurs ont le pouvoir de faire marcher les habitans
d'une extrmit des colonies anglaises et franaises jusqu' l'autre,
c'est--dire, dans l'tendue d'un pays de quinze cents milles carrs,
sans qu'auparavant les reprsentans du peuple y aient consenti, les
colons peuvent tre ruins par ces expditions, et seront traits comme
les sujets de la France le sont en Canada, o un gouverneur oppresseur
les fatigue depuis deux ans par de longues et pnibles marches sur les
bords de l'Ohio.

15. Que si plusieurs colonies runies peuvent se passer de reprsentans
et tre bien administres par un gouverneur et un conseil nomms par le
roi, la mme mthode doit galement et mme mieux convenir  des
colonies particulires; qu'alors le parlement peut les taxer toutes pour
le soutien du gouvernement, et que leurs assembles doivent tre
congdies, comme tant une partie inutile de la constitution.

16. Que les pouvoirs dont on a propos de revtir le conseil
reprsentatif du peuple, dans le plan d'union d'Albany, ne sont pas
aussi considrables, mme pour ce qui a rapport au militaire, que ceux
que les chartes donnent aux colonies de Rhode-Island et de Connecticut,
et dont ces colonies n'ont jamais abus. D'aprs le plan d'Albany, le
prsident-gnral devoit tre nomm par le roi, et pouvoit refuser son
assentiment  tout ce qui ne lui parotroit pas juste: mais 
Rhode-Island et dans le Connecticut, le peuple nomme le gouverneur et ne
lui accorde point de ngative.

17. Que les colonies anglaises tant limitrophes des tablissemens
franais, elles sont proprement frontires de l'empire britannique; et
que les frontires d'un empire doivent tre dfendues aux frais de tout
ce qui le compose;--Qu'il seroit maintenant trs-difficile d'obliger,
par un acte du parlement, les habitans des _Cinq ports_, ou des ctes
d'Angleterre,  entretenir toute la marine anglaise, parce qu'ils sont
immdiatement dfendus par elle, et de leur refuser, en mme-temps, le
droit d'avoir des reprsentans au parlement;--Qu'enfin, si les
frontires anglaises en Amrique, doivent supporter les frais de leur
dfense, il est bien dur pour elles de ne pouvoir ni participer  l'acte
qui les taxe, ni juger de la ncessit de l'impt, et de la somme 
laquelle il doit s'lever, ni donner des conseils sur les mesures qui y
ont rapport.

18. Qu'indpendamment des taxes ncessaires pour la dfense des
frontires, les colonies paient annuellement  la mre-patrie, de
grosses sommes, dont on ne fait point mention; que les impts pays en
Angleterre par le propritaire des terres et par l'artisan, doivent tre
compts dans l'augmentation de prix des productions territoriales et de
celles des manufactures; et que beaucoup de ces productions tant
achetes par les consommateurs, qui sont dans les colonies, ils paient,
par consquent, une grande partie des taxes des Anglais.

Nous sommes gns dans notre commerce avec les nations trangres, qui
pourroient nous fournir plusieurs sortes de marchandises  bon march;
et il faut que nous achetions chrement ces marchandises des Anglais:
ainsi il est clair que la diffrence du prix est un impt que
l'Angleterre met sur nous.--L'on nous oblige de porter directement en
Angleterre les productions de notre pays, et les droits qu'on y met
diminuent tellement leur prix, que le colon en retire beaucoup moins
qu'il ne les vendroit dans des marchs trangers; ce qui est encore un
impt pay  l'Angleterre.

Nous pourrions fabriquer chez nous, quelques marchandises; mais il nous
est dfendu d'en faire, et il faut que nous les achetions des Anglais.
La totalit du prix de ces objets est bien un impt pay  l'Angleterre.

Nous avons considrablement augment la consommation des marchandises
anglaises, ce qui, dans les dernires annes, en a fait beaucoup hausser
le prix. C'est un bnfice clair pour l'Angleterre; ses habitans en ont
plus de facilit  supporter leurs taxes; et comme nous y contribuons
beaucoup, c'est un impt que nous payons  l'Angleterre.

Enfin, comme il ne nous est permis ni de rgler notre commerce, ni
d'arrter l'importation et la consommation des superfluits anglaises,
ce que l'Angleterre peut faire pour les superfluits des pays trangers,
toutes nos richesses finissent par passer dans les mains des marchands
et des habitans de la Grande-Bretagne; et puisque nous les enrichissons,
et que nous les mettons plus en tat de payer leurs impts, c'est comme
si nous tions taxs nous-mmes, et tout aussi avantageux  la couronne.

Cependant, nous ne nous plaignons point de ces espces de taxes
secondaires, quoique nous ne participions point  la manire dont on les
impose. Mais payer des taxes directes et trs-fortes, sans avoir aucune
part  leur tablissement, taxes qui peuvent nous sembler aussi inutiles
qu'onreuses, c'est sans doute, une mesure trop cruelle pour des
Anglais, qui ne peuvent croire qu'en hasardant leur fortune et leur vie
pour conqurir, dfricher des contres nouvelles, et tendre l'empire et
le commerce de leur patrie, ils ont perdu leurs droits naturels. Ils
pensent, au contraire, que leurs entreprises et leurs travaux leur
auroient mrit ces droits, s'ils avoient t auparavant dans un tat
d'esclavage.

Voil, j'imagine, ce que diront les habitans des colonies, si les
changemens proposs dans le plan d'Albany, ont lieu. Alors, les
gouverneurs et les conseils n'ayant point de reprsentans du peuple pour
approuver leurs mesures, y concourir et les rendre agrables aux colons,
verront bientt leur administration devenir suspecte et odieuse. Des
haines, des discordes natront entre les gouvernans et les gouverns, et
tout sera bientt en confusion.

Peut-tre ai-je trop de craintes  cet gard: mais  prsent que je vous
ai communiqu, avec franchise, ma faon de penser, Votre Excellence peut
juger mieux que moi, si j'ai raison. Et le peu de temps que j'ai eu pour
composer cette lettre, doit, j'espre, excuser en partie son
imperfection.

Je suis, etc.

B. FRANKLIN.

                   *       *       *       *       *

AU MME

                                            Boston, le 22 dcembre 1754.

Depuis la conversation que j'ai eue avec Votre Excellence, sur le moyen
d'unir plus intimement les colonies  la Grande-Bretagne, en leur
accordant des reprsentans au parlement, j'ai rflchi encore sur ce
sujet, et je pense qu'une telle union seroit trs-agrable aux colonies,
pourvu qu'on leur accordt un nombre convenable de reprsentans. Il
faudroit aussi qu'on rvoqut les anciens actes du parlement, qui
bornent le commerce des colonies, et empchent qu'on n'y tablisse des
manufactures. Il faudroit enfin, que les sujets de l'Angleterre, qui
habitent en-de de la mer, eussent,  cet gard, les mmes droits que
ceux qui vivent dans la Grande-Bretagne, jusqu' ce que le nouveau
parlement juget qu'il est de l'intrt gnral de rtablir quelques-uns
ou mme tous les actes prohibitifs.

En vous parlant d'un nombre convenable de reprsentans des colonies, je
n'imagine pas que ce nombre doive tre si considrable qu'il puisse
avoir beaucoup d'influence dans le parlement; mais je pense qu'il doit
l'tre assez pour faire considrer avec plus d'attention et
d'impartialit les loix qui auront rapport aux colonies; et peut-tre
aussi pour contre-balancer les sentimens particuliers d'une petite
corporation ou d'une troupe d'ouvriers et de marchands, auxquels il
semble jusqu' prsent qu'on a eu plus d'gard qu' toutes les colonies;
de sorte qu'on leur a sacrifi l'intrt gnral et l'avantage de la
nation.

Je pense aussi que si les colonies toient gouvernes par un parlement,
dans lequel elles seroient loyalement reprsentes, les habitans
prfreroient beaucoup ce gouvernement,  la mthode qu'on a
dernirement essay d'introduire par des instructions royales; parce
qu'il est bien plus conforme  la nature de la constitution anglaise et
 la libert. Les mmes loix, qui semblent  prsent peser cruellement
sur les colonies, parotroient douces et faciles  excuter, si un
parlement o il y auroit des reprsentants colons, les avoit juges
conformes  l'intrt gnral.

Par une telle union, les habitans de l'Angleterre et ceux des colonies
apprendroient  se regarder non plus comme appartenant  deux
communauts diffrentes et dont les intrts sont opposs, mais  une
communaut qui n'a qu'un seul intrt. J'imagine que cela donneroit plus
de force  la nation entire et diminueroit de beaucoup le danger d'une
sparation.

L'on pense, je crois, que l'intrt gnral d'un tat, quel qu'il soit,
est que le peuple y soit nombreux et riche; qu'il y ait assez d'hommes
pour combattre pour sa dfense, et assez pour payer les impts
ncessaires aux frais de son gouvernement; car c'est ce qui contribue 
sa scurit et  le faire respecter des puissances trangres. Mas
pourvu qu'on combatte, il parot assez indiffrent que ce soit Jean ou
Thomas; et si les taxes sont bien payes, qu'importe que ce soit par
William ou par Charles?

Les manufactures de fer occupent et enrichissent beaucoup d'anglais.
Mais il est gal pour l'Angleterre que les manufacturiers demeurent 
Birmingham ou  Sheffield, ou dans l'une et l'autre de ces villes,
pourvu qu'ils restent dans le pays, et que leurs richesses et leurs
personnes soient  ses ordres. Si l'on avoit pu desscher par des
fosss, les sables de Goodwin, et donner, par ce moyen,  l'Angleterre
un vaste pays, qui seroit  prsent couvert d'habitans, pourroit-on
croire qu'il ft juste de priver ces habitans des droits dont jouissent
tous les autres Anglais? Faudroit-il leur enlever le droit de vendre les
productions de leur canton dans les mmes ports o iroient leurs
compatriotes, et de faire eux-mmes leurs souliers, parce qu'un
cordonnier ou un marchand de la partie de l'le habite avant la leur,
s'imagineroit qu'il seroit plus avantageux pour lui de les chausser et
de trafiquer avec eux. Cela seroit-il juste, quand bien mme leur
terrain auroit t acquis aux frais de l'tat? Cela ne seroit-il pas
encore moins juste si c'toit par leur industrie et par leur travail que
ce terrain et t acquis  l'Angleterre? Le tort ne paratroit-il pas
enfin bien plus cruel si on leur refusoit le droit d'avoir des
reprsentans au parlement, d'o maneroient tous ces actes.

Je regarde les colonies comme autant de nouveaux comts acquis 
l'Angleterre, et bien plus prcieux pour elle, que si on les avoit fait
sortir du sein de la mer qui baigne ses ctes, et qu'ils fussent
adjacens  sa terre. tant situes en diffrents climats, les colonies
fournissent une plus grande varit de productions et de matires pour
les manufactures de la Grande-Bretagne; et spares d'elle par l'Ocan,
elles sont cause qu'elle a bien plus de vaisseaux et de
matelots.--Puisqu'elles font partie de l'empire britannique, qui n'a
fait que s'tendre par leur moyen; et puisque la force et la richesse
des parties font la force et la richesse du tout, qu'importe-t-il 
l'tat en gnral, qu'un marchand, un forgeron, ou un chapelier, soit
riche dans la _Vieille_ ou dans la _Nouvelle-Angleterre_?--Si
l'accroissement de la population est cause qu'on a besoin de deux
forgerons, au lieu d'un qu'on employoit auparavant, pourquoi ne veut-on
pas que le second prospre dans le nouveau pays, comme le premier dans
l'ancien? Enfin, pourquoi l'appui de l'tat seroit-il accord, avec
partialit,  moins que cette partialit ne soit en faveur de ceux qui
ont le plus de mrite? Et s'il y a quelque diffrence, ceux qui ont le
plus contribu  reculer les bornes de l'empire britannique, et 
accrotre son commerce, sa force, ses richesses et sa population, en
exposant leur fortune et leur vie, dans des pays nouveaux, doivent, ce
me semble, tre prfrs.

Agrez mon estime et mon respect.

B. FRANKLIN.

  [65] L'on a dj vu dans la vie de Franklin, qu'au mois de juillet
    1754, des dputs de toutes les colonies anglaises de l'Amrique
    septentrionale, se rassemblrent  Albany pour tablir un plan de
    dfense commune. Ce plan fut dsapprouv en Angleterre, d'o on en
    fit passer un autre au gouverneur Shirley. C'est  cette occasion
    que Franklin, qui toit l'un des dputs, et le rdacteur du premier
    plan, crivit les trois lettres suivantes. (_Note du Traducteur._)




LETTRE DE LORD HOWE  BENJAMIN FRANKLIN[66]


                                    bord de l'_Aigle_, le 20 juin 1776.

Je ne puis, mon digne ami, laisser partir les lettres et les autres
papiers que je vous envoie, sans y ajouter un mot au sujet des mesures
cruelles auxquelles nous ont entrans nos malheureuses disputes. Les
dpches officielles, que j'ai recommand de vous faire passer avec
cette lettre, vous apprendront la nature de ma mission. Plein du dsir
que j'ai toujours tmoign, de voir terminer nos diffrens, j'espre que
si je trouve dans les colonies les dispositions que j'y ai autrefois
vues, je pourrai seconder efficacement la sollicitude paternelle du roi,
pour le rtablissement de l'union et d'une paix durable entre les
colonies et l'Angleterre.

Mais si les prjugs de l'Amrique sont trop profondment enracins, et
que la ncessit d'empcher son commerce de passer dans des canaux
trangers nous divise encore, je regretterai sincrement, et par amour
du bien public, et par toute sorte de motifs particuliers, que ce ne
soit pas le moment o l'on puisse ramener cette paix, l'un des plus
grands objets de mon ambition. Je serai aussi trs-afflig d'tre encore
priv de l'occasion de vous assurer personnellement de toute l'estime
que j'ai pour vous.

HOWE.


                                   la vue de Sandy-Hook, le 12 juillet.

P. S. Je n'ai pu vous envoyer cette lettre le jour qu'elle a t crite.
Des calmes et des vents contraires m'ont mme empch d'apprendre au
gnral Howe que j'ai la satisfaction d'tre charg d'une mission
pacifique, et qu'il doit la remplir avec moi.

  [66] En 1776, l'amiral Howe fut envoy en Amrique, pour ngocier,
    d'accord avec le gnral Howe, son frre, une rconciliation entre
    l'Angleterre et les colonies, ou pour continuer la guerre s'il ne
    russissoit pas  ramener les insurgens. Quand il arriva sur les
    ctes de New-York, il adressa au docteur Franklin, la lettre que je
    traduis ici, et  laquelle Franklin fit la rponse qu'on lira
    ensuite. (_Note du Traducteur._)




RPONSE DE BENJAMIN FRANKLIN  LORD HOWE.


                                       Philadelphie, le 30 juillet 1776.

J'ai reu les lettres que Votre Excellence a bien voulu me faire passer,
et dont je vous prie d'agrer mes remerciemens.

Les dpches officielles, dont vous me parlez, ne contiennent rien de
plus que ce que nous avons vu dans l'acte du parlement, c'est--dire,
des offres de pardon si nous nous soumettons. J'en suis vritablement
fch; car il est trs-dsagrable pour Votre Excellence d'tre envoye
si loin de sa patrie pour une mission aussi inutile.

Recommander d'offrir un pardon aux colonies, qu'on a outrages, c'est,
en vrit, montrer qu'on nous croit encore l'ignorance, la bassesse,
l'insensibilit que votre aveugle et orgueilleuse nation s'est
long-temps plu  nous supposer. Mais cette offre ne peut avoir d'autre
effet que d'accrotre nos ressentimens.

Il est impossible que nous songions  nous soumettre  un gouvernement,
qui, avec la plus insigne barbarie, a, dans le fort de l'hiver, brl
nos villes sans dfense, excit les Sauvages  massacrer nos paisibles
cultivateurs, nos esclaves  assassiner leurs matres, et nous envoie en
ce moment mme des stipendiaires trangers pour inonder de sang nos
tablissemens.

Ces atrocits ont teint la dernire tincelle d'affection, que nous
avions pour une mre-patrie, qui nous fut jadis si chre. Mais quand il
nous seroit possible d'oublier et de pardonner les injures que nous en
avons reues, vous ne pourriez pas, vous Anglais, pardonner  un peuple
que vous avez si cruellement offens; vous ne pourriez jamais le
regarder encore comme fesant partie du mme empire que vous, et lui
permettre de jouir d'une libert  l'occasion de laquelle vous savez que
vous lui avez donn de justes sujets d'inimiti. Si nous tions encore
sous le mme gouvernement que vous, le souvenir du mal que vous nous
avez fait, vous engageroit  nous accabler de la plus cruelle tyrannie,
et  employer toute sorte de moyens pour nous empcher d'acqurir de la
force et de prosprer.

Mais Votre Excellence me parle de la sollicitude paternelle du roi,
pour le rtablissement de l'union et d'une paix durable entre les
colonies et l'Angleterre.--Si, par la paix, vous entendez celle qui
doit avoir lieu entre deux tats diffrens, qui sont maintenant en
guerre, et que sa majest vous ait donn le pouvoir de traiter avec
nous, d'une telle paix, j'ose vous dire, quoique je n'y sois nullement
autoris, que je crois que cela ne sera pas impraticable, avant que nous
ayons contract des alliances trangres.

Si votre nation punissoit les gouverneurs des colonies, qui ont foment
la discorde entr'elle et nous, rebtissoit nos villes brles, et
rparoit le mieux qu'il lui seroit possible, les torts qu'elle nous a
faits, elle recouvreroit en partie notre estime, profiteroit beaucoup de
notre commerce qui s'accrot sans cesse, et se fortifieroit encore de
notre amiti. Mais je connois trop bien son orgueil et sa folie pour
croire qu'elle veuille prendre des mesures aussi salutaires. Sa manie
d'tre belliqueuse et d'tendre ses conqutes, son ambition, son dsir
de dominer, sa soif d'accumuler des richesses par le monopole, sont des
causes, qui, quoiqu'elles ne la justifient point de nous avoir attaqus,
se runissent pour drober  ses yeux tous ses vrais intrts, et la
poussent continuellement  entreprendre ces expditions lointaines,
ruineuses, qui lui cotent tant d'hommes et d'argent, et qui,  la fin,
lui seront aussi funestes que les croisades l'ont t  la plupart des
nations de l'Europe.

Je n'ai point, mylord, la vanit de croire que j'intimiderai votre
nation, en lui prdisant les effets de la guerre. Je sais, au contraire,
que cette prdiction aura le sort de toutes celles que j'ai faites en
Angleterre; c'est--dire, qu'on n'y croira qu'aprs que l'vnement
l'aura vrifie.

Long-temps anim d'un zle sincre et infatigable, je me suis efforc
d'empcher qu'on ne brist ce magnifique vase de porcelaine, l'empire
britannique! car je savois que lorsqu'il seroit une fois bris, ses
diffrentes parties ne pourroient conserver la force et le prix qu'avoit
eu le tout, et qu'on ne devoit esprer de les voir jamais bien runies.

Votre Excellence se rappelle, peut-tre, les larmes de joie qui
coulrent de mes yeux chez votre soeur,  Londres, lorsque vous me ftes
esprer qu'une rconciliation, entre l'Angleterre et les colonies,
pourroit bientt avoir lieu. J'ai eu le malheur de voir cet espoir du
et d'tre trait comme l'auteur du mal que je m'efforois de prvenir.
Mais ce qui m'a consol de cette imputation malveillante et sans
fondement, c'est que j'ai conserv en Angleterre, l'amiti de plusieurs
hommes sages et probes, parmi lesquels je puis compter lord Howe.

La juste estime, et permettez-moi de le dire, l'affection que j'ai
toujours eue pour Votre Excellence, me fait voir avec peine que vous
soyez charg de faire une guerre, dont la principale cause est, comme
vous l'observez dans votre lettre, la ncessit d'empcher le commerce
amricain de passer dans des canaux trangers.--Il me semble que ni
l'obtention, ni la conservation d'un commerce, quelqu'avantageux qu'il
soit, ne mrite que des hommes versent le sang d'autres hommes. Les
vrais, les plus srs moyens qu'on a d'tendre son commerce, c'est de
fournir aux nations avec lesquelles on traite, des marchandises de bonne
qualit et peu chres; et les profits d'aucun commerce ne peuvent
suffire aux frais qu'il en cote, lorsqu'on veut le faire par force, et
qu'il faut pour cela entretenir des flottes et des armes.

Je considre la guerre que nous font les Anglais, comme une guerre
-la-fois injuste et insense. Je suis persuad que la froide et
impartiale postrit condamnera  l'infamie les hommes qui en ont t
les instigateurs; et que la victoire mme ne pourra pas entirement
effacer la honte des gnraux qui se sont volontairement engags  la
faire.

Je n'ignore pas qu'en venant en Amrique, vous avez eu pour principal
motif l'espoir d'oprer une rconciliation; et je crois que quand vous
aurez vu que, d'aprs les propositions qu'on vous a laiss la libert de
faire, cette rconciliation est impossible, vous abandonnerez l'odieux
commandement dont vous vous tes charg, et vous retournerez  une vie
prive, bien plus honorable.

Agrez, mylord, mon sincre respect.

B. FRANKLIN.




RFLEXIONS SUR L'AUGMENTATION DES SALAIRES QU'OCCASIONNERA EN EUROPE, LA
RVOLUTION D'AMRIQUE[67].


L'indpendance et la prosprit des tats-Unis de l'Amrique, produiront
l'augmentation des salaires en Europe; avantage dont il me semble que
personne n'a encore parl.

Le bas prix des salaires est un des plus grands vices des socits
politiques de l'Europe, ou plutt de l'ancien monde.

Si l'on donne au mot _salaire_ toute l'extension dont il est
susceptible, on trouvera que presque tous les citoyens d'un grand tat
reoivent et donnent des salaires: mais il n'est ici question que d'une
espce de salaris, les seuls dont le gouvernement doive se mettre en
peine et qui ont besoin de ses soins; ce sont les salaris du dernier
ordre, de ces hommes sans proprit, sans capital et n'ayant que leurs
bras pour vivre. Cette classe est toujours la plus nombreuse d'une
nation; et par consquent, on ne peut pas dire heureuse la socit, o
par la modicit et l'insuffisance des salaires, les salaris ont une
subsistance si borne, que pouvant  peine satisfaire leurs premiers
besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'lever une famille, et
sont rduits  la mendicit, aussitt que le travail vient  leur
manquer, ou que l'ge et la maladie les forcent de manquer eux-mmes au
travail.

Au reste, les salaires dont il est ici question, ne doivent pas tre
considrs d'aprs la somme  laquelle ils s'lvent, mais d'aprs la
quantit de denres, de vtemens et d'autres marchandises que le salari
peut obtenir avec l'argent qu'il reoit.

Malheureusement, dans tous les tats polics de l'ancien monde, une
nombreuse classe de citoyens n'a pour vivre que des salaires, et ces
salaires lui sont insuffisans. C'est l vritablement ce qui produit la
misre de tant de journaliers qui travaillent dans les campagnes ou dans
les manufactures des villes, la mendicit, dont le mal s'tend chaque
jour de plus en plus, parce que les gouvernemens ne lui opposent que des
remdes impuissans, la dpravation des moeurs, et presque tous les
crimes.

La politique de la tyrannie et celle du commerce, ont mconnu et dguis
ces vrits. L'horrible maxime qui dit qu'il faut que le peuple soit
pauvre pour qu'il reste soumis, est encore celle de beaucoup de gens au
coeur dur et  l'esprit faux, qu'il est inutile de combattre ici.--Il en
est d'autres qui pensent aussi que le peuple doit tre pauvre, par
rapport aux prtendus intrts du commerce. Ils croient que
l'augmentation des salaires fait enchrir les productions du sol et
sur-tout celles de l'industrie, qui se vendent  l'tranger; ce qui doit
diminuer leur exportation et les profits qu'elles peuvent donner. Mais
ce motif est  la fois barbare et mal fond.

Il est barbare; car quels que puissent tre les avantages du commerce
avec l'tranger, s'il faut pour les avoir, que la moiti de la nation
languisse dans la misre, on ne peut, sans crime, chercher  les
obtenir, et il est du devoir d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir
empcher les salaires de s'lever pour favoriser l'exportation des
marchandises, c'est travailler  rendre misrables les citoyens d'un
tat, afin que les trangers achetent ses productions  meilleur march;
c'est tout au plus essayer d'enrichir quelques marchands, en
appauvrissant le gros de la nation; c'est se ranger du ct du plus
fort, dans la lutte dj si ingale de celui qui peut donner des
salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir; enfin, c'est oublier que
l'objet de toute association politique doit tre le bonheur du plus
grand nombre.

En outre, le motif est mal fond; car la modicit des salaires porte 
l'excs o l'on la voit aujourd'hui dans presque toute l'Europe, n'est
pas ncessaire pour procurer  une nation l'exportation avantageuse des
productions de son sol et de ses manufactures. Ce n'est pas le salaire
de l'ouvrier, mais le prix des marchandises qui doit tre modr, pour
qu'on puisse vendre ces marchandises  l'tranger: mais on a toujours
nglig de faire cette distinction. Le salaire de l'ouvrier est le prix
de sa journe. Le prix des marchandises est ce qu'il en cote pour
recueillir ou prparer une production du sol ou de l'industrie.--Cette
production peut donc tre  un prix trs-modr, en mme-temps que
l'ouvrier aura de bons salaires, c'est--dire, les moyens de se procurer
une subsistance abondante.--Le travail ncessaire pour recueillir ou
prparer la chose qu'on veut vendre, peut tre  bon march, et le
salaire de l'ouvrier trs-bon.--Quoique les ouvriers de Manchester et de
Norwich, et ceux d'Amiens et d'Abbeville, soient occups du mme genre
de travail, le salaire des premiers est bien plus considrable que celui
des autres; et cependant,  qualit gale, les toffes de laine de
Manchester et de Norwich sont moins chres que celles d'Amiens et
d'Abbeville.

Il seroit trop long de dvelopper ici ce principe. Je me bornerai 
observer qu'il tient sur-tout  ce que le prix du travail des arts et
mme de l'agriculture, est singulirement diminu par le
perfectionnement des machines qu'on y emploie, par l'intelligence et
l'activit des ouvriers, et par la distribution bien entendue du
travail. Or, ces moyens de diminuer le prix des objets qui sortent des
manufactures, n'ont rien de commun avec la modicit du salaire de
l'ouvrier. Dans une grande manufacture, o l'on emploie des animaux au
lieu d'hommes, et des machines au lieu d'animaux, et o le travail est
distribu avec cette intelligence qui double, qui dcuple la force et le
temps, l'ouvrage peut tre fabriqu et vendu  un prix beaucoup moindre
que dans celles qui n'ont pas le mme avantage; et cependant, les
ouvriers de l'une sont pays deux fois plus que ceux des autres.

C'est, sans doute, un avantage pour toute manufacture, d'avoir des
ouvriers  bon march; et lorsque la chert des salaires est excessive,
elle devient un obstacle  l'tablissement des grandes fabriques. C'est
mme cette chert qui, comme je l'expliquerai plus bas, est une des
raisons qui font croire que les tats-Unis de l'Amrique ne pourront, de
trs-long-temps, avoir des manufactures rivales de celles
d'Europe.--Mais il ne faut pas en conclure que les manufactures ne
puissent prosprer, sans que les salaires des ouvriers soient rduits au
point o nous les voyons en Europe. Il y a plus: c'est que
l'insuffisance des salaires est une cause de dcadence pour une
manufacture, comme leur haut prix est une cause de prosprit.

Les hauts salaires attirent les ouvriers les plus habiles, les plus
industrieux. Alors l'ouvrage est mieux fabriqu; il se vend mieux; et
par ce moyen, l'entrepreneur fait plus de profit qu'il n'en pourroit
faire par la diminution du prix des ouvriers. Un bon ouvrier gte moins
d'outils, perd moins de matires et travaille plus promptement qu'un
autre; ce qui est encore une source de profit pour l'entrepreneur.

Le perfectionnement du mcanisme dans tous les arts est, en grande
partie, d aux ouvriers. Il n'y a point de grande manufacture, o ils
n'aient invent quelque pratique utile, qui pargne le temps et les
matires, ou rend l'ouvrage meilleur.--Si les ouvrages des manufactures
communes, les seules dignes d'intresser l'homme d'tat, si les toffes
de laine, de coton, mme de soie, les ouvrages de fer, d'acier, de
cuivre, les peaux, les cuirs et divers autres objets sont en gnral de
meilleure qualit,  prix gal, en Angleterre que dans les autres pays,
c'est indubitablement parce que les ouvriers y sont mieux pays.

Le bas prix des salaires n'est donc pas la vritable cause des avantages
du commerce de nation  nation: mais il est un des grands maux des
socits politiques.

Examinons  prsent quelle est  cet gard la situation des tats-Unis.
La condition du journalier, dans ces tats, est infiniment meilleure,
que dans les plus riches contres de l'ancien monde, et particulirement
en Angleterre, o les salaires sont pourtant plus forts que dans aucune
autre partie de l'Europe.

    Dans la province de New-York, les ouvriers des dernires classes et
    qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent
    ordinairement par jour trois schellings six pences, monnoie de la
    colonie, valant                               2 schellings sterling.

    Un charpentier de vaisseau, gagne
    10 sch. 6 pences, monnoie de la colonie,
    avec une pinte de rhum, valant en tout        5 sch.  6 pences st.

    Un charpentier de haute futaie, ou un
    briquetier, 8 sch. de la colonie              4 sch.  6 pences st.

    Un garon tailleur, 5 sch. monnoie du
    pays, ou environ                              2 sch. 10 pences st.

Ces prix, bien plus forts que ceux de Londres, sont tout aussi hauts
dans les autres parties des tats-Unis qu' New-York. Je les ai tirs de
l'ouvrage d'Adams Smith sur _la Richesse des Nations_.

Un observateur clair qui, en 1780, voyagea dans une partie des
tats-Unis, nous donne une ide encore plus favorable du prix auquel la
main-d'oeuvre y est porte.

Je vis, dit-il, fabriquer  Sarmington une espce de camelot, et une
autre toffe de laine  raies bleues et blanches, pour l'habillement des
femmes. Ces toffes se vendent trois schellings et demi l'aune[68],
monnoie du pays, ce qui fait  peu-prs quarante-cinq sous
tournois.--Les fils et petits-fils du matre de la maison travailloient
au mtier. Un ouvrier peut faire  son aise cinq aunes d'toffe par
jour; et comme la matire premire ne cote qu'un schelling, il peut
gagner dix  douze schellings dans sa journe.--Enfin, ce fait est si
connu, qu'il est inutile de chercher  le prouver par d'autres
tmoignages.

Les causes de la chert du travail dans nos tats amricains, ne peuvent
donc que se fortifier sans cesse; puisque l'agriculture et la population
y font des progrs si rapides, que tous les genres de travaux y
augmentent proportionnment.

Ce n'est pas tout. Le taux lev des salaires qu'on y donne en argent,
prouve qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut le juger au premier
coup-d'oeil; et pour s'en former une juste ide, il faut tre instruit
d'une circonstance importante.--Dans toutes les parties de l'Amrique
septentrionale, les denres de premire ncessit sont  meilleur march
qu'en Angleterre. On n'y prouve jamais de disette. Dans les annes les
plus striles, la rcolte suffit toujours  la consommation des
habitans, et ils ne sont obligs que de diminuer l'exportation de leurs
denres. Or, le prix du travail en argent y tant plus haut qu'en
Angleterre, et les denres moins chres, le salaire rel, c'est--dire,
la quantit d'objets de premire ncessit, que le journalier peut
acheter, en est d'autant plus considrable.

Il me reste  expliquer comment le haut taux des salaires en Amrique
les fera monter en Europe.

Deux causes diffrentes concourront  produire cet effet. La premire
est la plus grande quantit de travail que l'Europe aura  faire, par
rapport  l'existence d'une grande nation[69] de plus dans le monde
commerant, et de son accroissement continuel; et la seconde
l'migration des journaliers europens, ou seulement la possibilit
qu'ils auront d'migrer pour se rendre en Amrique, o le travail est
mieux pay.

Il est certain que plusieurs millions d'hommes de plus existans dans le
monde commerant, ncessitent l'augmentation du travail en Europe, dans
l'agriculture, les manufactures, le commerce, la navigation. Or, la
somme du travail, annuel devenant plus considrable, le travail sera
pay un peu plus chrement; et le taux du salaire journalier de
l'ouvrier augmentera par cette concurrence.--Par exemple, s'il a cent
mille pices d'toffe, vingt mille pices de vin, dix mille barriques
d'eau-de-vie  fournir de plus aux Amricains, non-seulement le travail
des hommes ncessaires  la production et  la fabrication de ces
marchandises, mais toutes les autres sortes de travaux augmenteront de
prix.

Le taux des salaires en Europe haussera encore par une autre cause,
qu'il importe de bien connotre. J'ai dj dit que les salaires ne
doivent pas tre estims seulement d'aprs la quantit d'or ou d'argent,
ni mme d'aprs la quantit de subsistances que le salari reoit par
jour, mais aussi d'aprs le nombre de jours o il a du travail; car ce
n'est que par ce calcul qu'on peut vritablement savoir ce qu'il a
chaque jour de sa vie. N'est-il pas clair que celui qui seroit pay 
raison de quarante sous par jour et manqueroit de travail la moiti de
l'anne, n'auroit rellement que vingt sous pour vivre, et que sa
condition seroit moins avantageuse que celle du salari, qui, ne
recevant que trente sous, pourroit travailler tous les jours? Ainsi, les
Amricains fesant augmenter en Europe la demande et le besoin de
travail, y feront aussi ncessairement augmenter les salaires, quand on
supposeroit mme que le prix de la journe du salari restt au mme
taux.

Peut-tre m'objectera-t-on que cette nation nouvelle contiendra dans son
sein tous ceux qu'elle fera travailler; qu'ainsi son existence
n'ajoutant rien  la quantit de travail  faire en Europe ne sera
d'aucun avantage pour les hommes qui font ce travail. Mais je rponds
qu'il est impossible que les tats-Unis de l'Amrique, tels qu'ils sont
aujourd'hui, et  plus forte raison lorsque leur population et leurs
richesses seront doubles, quadruples, n'employent pas, d'une manire
ou d'autre, le travail des Europens.--Cela est impossible, parce qu'
cet gard les Amricains ne seront point dans une situation diffrente
du reste des socits politiques, qui toutes ont besoin les unes des
autres.

La fcondit du sol de l'Amrique, l'abondance et la varit de ses
productions, l'activit et l'industrie de ses habitans, et la libert du
commerce dont l'indpendance amricaine occasionnera tt ou tard
l'tablissement en Europe, assurent les relations de l'Amrique avec les
autres pays; parce qu'elle fournira aux autres nations celles de ses
productions, qui leur conviendront, et que chacune en ayant, qui lui
sont particulires, les besoins et les avantages seront mutuels.

La seconde cause, que j'ai dit devoir cooprer  l'augmentation des
salaires en Europe est l'migration, ou seulement la possibilit
d'migrer vers l'Amrique, o le travail est mieux pay. Il est ais de
concevoir que lorsque cette diffrence sera bien connue, elle attirera
dans les tats-Unis beaucoup d'hommes qui, n'ayant d'autre moyen de
subsister que leur travail, accourront dans le lieu o ce travail sera
le mieux rcompens.

Depuis la dernire paix, les Irlandais n'ont cess d'migrer pour se
rendre en Amrique. La raison en est qu'en Irlande les salaires sont
bien moindres qu'en Angleterre, et que la dernire classe du peuple en
souffre beaucoup. L'Allemagne a aussi fourni de nouveaux citoyens aux
tats-Unis; et tous ces hommes laborieux ont d, en quittant l'Europe, y
faire hausser le prix du travail de ceux qui y sont rests.

J'ajoute que ce salutaire effet aura lieu, mme sans migration, et
rsultera de la seule possibilit d'migrer, au moins dans les tats de
l'Europe, dont les habitans ne seront pas forcs  s'expatrier par
l'excs des impts, les mauvaises loix et l'intolrance du gouvernement.

Oui, pour faire hausser les salaires, il suffit qu'il y en ait de plus
forts  gagner, dans un lieu o le salari peut se transporter.

On a sagement remarqu dans les discussions leves sur le commerce des
grains, que la seule libert de les exporter, en soutenoit et fesoit
hausser le prix, sans mme qu'on en exportt un seul boisseau. Il en est
de mme pour les salaires. Les salaris europens ayant la facilit
d'aller gagner en Amrique des salaires plus forts, obligeront ceux qui
achtent leur travail de le leur payer un peu plus cher.

De l il s'ensuivra que ces deux causes du haussement de salaires,
l'migration relle et la simple possibilit d'migrer, concourront 
produire le mme effet. L'action de chacune tant d'abord peu
considrable, il y aura quelqu'migration. Alors les salaires
hausseront, et l'homme laborieux voyant augmenter son gain, n'aura plus
de motif assez puissant pour migrer.

Mais l'augmentation des salaires ne se fera pas sentir galement chez
les diverses nations de l'Europe. Elle sera plus ou moins considrable
en raison de la facilit plus ou moins grande qu'on aura d'migrer.
L'Angleterre, dont les moeurs, la langue, la religion sont les mmes que
celles des Amricains, doit naturellement participer  cet avantage plus
qu'aucun autre tat de l'Europe. On peut dire qu'elle doit dj beaucoup
 l'Amrique; car ses rapports avec elle, le dbouch qu'elle y a trouv
pour ses marchandises, et qui ont fait hausser les salaires des
journaliers qui travaillent dans ses champs et dans ses manufactures,
sont au nombre des principales causes de ses richesses, et de la
puissance politique que nous lui voyons dployer.

Mais sans parler des autres avantages que peut procurer l'augmentation
des salaires, il en est un bien prcieux, que cette augmentation a
produit en Angleterre: c'est celui d'y amliorer la condition de la
classe d'hommes qui n'a que ses bras pour vivre, c'est--dire, de la
partie la plus nombreuse de la socit. Cette classe, rduite ailleurs 
la subsistance la plus troite, est en Angleterre dans une bien
meilleure situation. Elle y obtient par son travail de quoi satisfaire
aux premiers besoins plus abondamment que dans beaucoup d'autres parties
de l'Europe; et il n'est nullement douteux que ce ne soit l'effet de
l'influence qu'a eue le commerce d'Amrique sur le taux des salaires.

Je sais qu'on peut dire que malgr l'accroissement du travail et des
denres en Europe, et malgr l'migration qui peut avoir lieu, les mmes
causes dont nous avons fait mention, et qui ont tant fait baisser les
salaires, continueront d'agir, parce que ces causes sont inhrentes aux
constitutions europennes, dont la libert et la prosprit de
l'Amrique ne corrigeront point les vices. On dira peut-tre encore que
le nombre des propritaires et des capitalistes, nombre si petit
relativement  celui des hommes qui, n'ayant ni proprits, ni capitaux,
sont forcs de vivre de salaires, restera le mme, parce que les causes
qui runissent les proprits et les capitaux dans ses mains, ne
changeront point, et que par consquent il remettra, ou plutt il
tiendra les salaires trs-bas. Enfin, on peut ajouter que la tyrannie
des loix fodales, la forme des impts, l'accroissement excessif du
revenu public, la police du commerce, auront toujours les mmes effets
pour diminuer les salaires; et que quand mme l'avantage que l'Europe
retirera,  cet gard, de l'indpendance, seroit rel, il ne pourroit
tre durable.

 cela, il est ais de faire plusieurs rponses.--J'observerai d'abord
que si ce sont les gouvernemens d'Europe qui s'opposent aux effets
salutaires que l'indpendance de l'Amrique devroit naturellement
produire chez eux, il n'en est pas moins intressant de chercher 
dterminer quels pourroient tre ces effets. Peut-tre viendra-t-il des
temps plus heureux, o les vrais principes du bonheur des nations tant
mieux connus, quelque souverain sera assez clair, assez juste pour les
mettre en pratique.

On peut diminuer les causes qui accumulent et concentrent sans cesse les
proprits et les richesses en un petit nombre de mains. On peut abolir
ou du moins adoucir beaucoup les restes de la fodalit. On peut changer
la forme et modrer l'excs des impts. Oh peut enfin, corriger la
mauvaise police du commerce; et tout cela contribuera  faire profiter
les salaris du changement favorable que la rvolution d'Amrique doit
naturellement occasionner.

Mais en admettant que toutes les causes qu'on vient d'indiquer
concourent  tenir encore en Europe, le travail des journaliers  bas
prix, elles ne peuvent cependant qu'affoiblir l'influence de la
prosprit amricaine, et non en dtruire totalement l'effet. Quand tout
resteroit, d'ailleurs, dans le mme tat, il n'y en auroit pas moins une
plus grande consommation, et consquemment plus de travail  faire. Or,
cette consommation et ce travail croissant sans cesse,  raison de
l'accroissement de population et de richesses du nouveau monde, il en
rsultera ncessairement une augmentation de salaires en Europe; car les
causes qui s'y opposent n'agiront pas avec plus de force qu' prsent.

  [67] Ces rflexions ont t trouves dans les papiers de Franklin. Un
    de ses amis les a fait insrer dans le _Journal d'conomie
    Publique_, du 10 ventse an V. Mais comme je n'ai pas pu me procurer
    ce journal assez  temps pour les y prendre, je les ai traduites sur
    la version allemande de la _Minerva_, d'Archenholz. (_Note du
    Traducteur._)

  [68] D'environ 33 pouces.

  [69] Les habitans des tats-Unis.




DIALOGUE ENTRE LA GOUTTE ET FRANKLIN[70].


                                             Passy, le 22 octobre 1780.

FRANKLIN.

Eh! oh! eh! mon dieu! qu'ai-je fait pour mriter ces souffrances
cruelles?

LA GOUTTE.

Beaucoup de choses. Vous avez trop mang, trop bu et trop indulg vos
jambes en leur indolence.

FRANKLIN.

Qui est-ce qui me parle?

LA GOUTTE.

C'est moi-mme, la Goutte.

FRANKLIN.

Mon ennemie en personne.

LA GOUTTE.

Pas votre ennemie.

FRANKLIN.

Oui, mon ennemie; car non-seulement vous voulez me tuer le corps par vos
tourmens; mais vous tchez aussi de dtruire ma bonne rputation.--Vous
me reprsentez comme un gourmand et un ivrogne; et tout le monde qui me
connot sait qu'on ne m'a jamais accus, auparavant, d'tre un homme qui
mangeoit trop ou qui buvoit trop.

LA GOUTTE.

Le monde peut juger comme il lui plat. Il a toujours beaucoup de
complaisance pour lui-mme et quelquefois pour ses amis. Mais je sais
bien moi, que ce qui n'est pas trop boire ni trop manger, pour un homme
qui fait raisonnablement d'exercice, est trop pour un homme qui n'en
fait point.

FRANKLIN.

Je prends--Eh! eh!--Autant d'exercice.--Eh!--que je puis, madame la
Goutte.--Vous connoissez mon tat sdentaire, et il me semble qu'en
consquence vous pourriez, madame la Goutte, m'pargner un peu,
considrant que ce n'est pas tout--fait ma faute.

LA GOUTTE.

Point du tout. Votre rhtorique et votre politesse sont galement
perdues. Votre excuse ne vaut rien. Si votre tat est sdentaire, vos
rcrations, vos amusemens doivent tre actifs. Vous devez vous promener
 pied ou  cheval; ou si le temps vous en empche, jouer au billard.

Mais examinons votre cours de vie. Quand les matines sont longues et
que vous avez assez de temps pour vous promener, qu'est-ce que vous
faites?--Au lieu de gagner de l'apptit pour votre djener par un
exercice salutaire, vous vous amusez  lire des livres, des brochures,
ou des gazettes, dont la plupart n'en valent pas la peine.--Vous
djenez nanmoins largement.--Il ne vous faut pas moins de quatre
tasses de th  la crme, avec une ou deux tartines de pain et de
beurre, couvertes de tranches de boeuf fum, qui, je crois, ne sont pas
les choses du monde les plus faciles  digrer.

Tout de suite, vous vous placez  votre bureau, vous y crivez, ou vous
parlez aux gens qui viennent vous chercher pour affaire. Cela dure
jusqu' une heure aprs-midi, sans le moindre exercice de corps.--Tout
cela, je vous le pardonne, parce que cela tient, comme vous dites, 
votre tat sdentaire.

Mais aprs dner, que faites-vous? Au lieu d'aller vous promener dans
les beaux jardins de vos amis, chez lesquels vous avez dn, comme font
les gens senss, vous voil tabli  l'chiquier, jouant aux checs, o
on peut vous trouver deux ou trois heures. C'est l votre rcration
ternelle; la rcration, qui de toutes, est la moins propre  un homme
sdentaire; parce qu'au lieu d'acclrer le mouvement des fluides, ce
jeu demande une attention si forte et si fixe que la circulation est
retarde, et les secrtions internes empches.--Envelopp dans les
spculations de ce misrable jeu, vous dtruisez votre constitution.

Que peut-on attendre d'une telle faon de vivre, si non un corps plein
d'humeurs stagnantes, prtes  se corrompre, un corps prt  tomber dans
toute sorte de maladies dangereuses, si moi, la Goutte, je ne viens pas
de temps en temps  votre secours, pour agiter ces humeurs et les
purifier on les dissiper?

Si c'toit dans quelque petite rue ou dans quelque coin de Paris,
dpourvu de promenades, que vous employassiez quelque temps aux checs,
aprs votre dner, vous pourriez dire cela pour excuse. Mais c'est la
mme chose  Passy,  Auteuil,  Montmartre,  pinay,  Sanoy, o il y
a les plus beaux jardins et promenades, et belles dames, l'air le plus
pur, les conversations les plus agrables, les plus instructives, que
vous pouvez avoir tout en vous promenant. Mais tout cela est nglig
pour cet abominable jeu d'checs.--Fi donc, monsieur Franklin!--Mais en
continuant mes instructions, j'oubliois de vous donner vos corrections.
Tenez: cet lancement, et celui-ci.

FRANKLIN.

Oh! eh! oh! ohhh!--Autant que vous voudrez de vos instructions, madame
la Goutte, mme de vos reproches. Mais de grace, plus de vos
corrections.

LA GOUTTE.

Tout au contraire: je ne vous rabattrois pas le quart d'une. Elles sont
pour votre bien. Tenez.

FRANKLIN.

Oh! ehhh!--Ce n'est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice.
J'en fais souvent dans ma voiture, en allant dner et en revenant.

LA GOUTTE.

C'est de tous les exercices imaginables, le plus lger, le plus
insignifiant, que celui qui est donn par le mouvement d'une voiture
suspendue sur des ressorts. En observant la quantit de chaleur obtenue
de diffrentes espces de mouvement, on peut former quelque jugement de
la quantit d'exercice qui est donne par chacun.

Si, par exemple, vous sortez en hiver, avec les pieds froids, en
marchant une heure, vous aurez les pieds et tout le corps bien
chauffs.--Si vous montez  cheval, il faut trotter quatre heures avant
de trouver le mme effet. Mais si vous vous placez dans une voiture bien
suspendue, vous pourrez voyager tout une journe, et arriver  votre
dernire auberge, avec vos pieds encore froids.--Ne vous flattez donc
pas qu'en passant une demi-heure dans votre voiture, vous preniez de
l'exercice.

Dieu n'a pas donn des voitures  roues  tout le monde: mais il a donn
 chacun deux jambes, qui sont des machines infiniment plus commodes et
plus serviables. Soyez en reconnoissant et faites usage des vtres.

Voulez-vous savoir comment elles font circuler vos fluides en mme-temps
qu'elles vous transportent d'un lieu  l'autre? Pensez que quand vous
marchez, tout le poids de votre corps est jet alternativement sur l'une
et l'autre jambe.--Cela presse avec grande force les vaisseaux du pied
et refoule ce qu'ils contiennent. Pendant que le poids est t de ce
pied et jet sur l'autre, les vaisseaux ont le temps de se remplir, et
par le retour du poids, ce refoulement est rpt.

Ainsi, la circulation du sang est acclre en marchant. La chaleur
produite en un certain espace de temps, est en raison de l'acclration.
Les fluides sont battus, les humeurs attnues, les scrtions
facilites, et tout va bien. Les joues prennent du vermeil et la sant
est tablie.

Regardez votre amie d'Auteuil, une femme qui a reu de la nature plus de
science vraiment utile, qu'une demi-douzaine ensemble de vous,
philosophes prtendus, n'en avez tir de vos livres. Quand elle voulut
vous faire l'honneur de sa visite, elle vint  pied. Elle se promne du
matin jusqu'au soir, et laisse toutes les maladies d'indolence en
partage  ses chevaux.--Voil comme elle conserve sa sant, mme sa
beaut. Mais vous, quand vous allez  Auteuil, c'est dans la voiture. Il
n'y a cependant pas plus loin de Passy  Auteuil, que d'Auteuil  Passy.

FRANKLIN.

Vous m'ennuyez avec tant de raisonnemens.

LA GOUTTE.

Je le crois bien! je me tais et je continue mon office. Tenez: cet
lancement et celui-ci.

FRANKLIN.

Oh! oh!--Continuez de parler, je vous prie.

LA GOUTTE.

Non. J'ai un nombre d'lancemens  vous donner cette nuit, et vous aurez
le reste demain.

FRANKLIN.

Bon dieu! la fivre! je me perds! eh! eh! n'y a-t-il personne qui puisse
prendre cette peine pour moi?

LA GOUTTE.

Demandez cela  vos chevaux. Ils ont pris la peine de marcher pour vous.

FRANKLIN.

Comment pouvez-vous tre si cruelle de me tourmenter tant pour rien?

LA GOUTTE.

Pas pour rien. J'ai ici une liste de tous vos pchs contre votre sant,
distinctement crite, et je peux vous rendre raison de tous les coups
que je vous donne.

FRANKLIN.

Lisez-la donc.

LA GOUTTE.

C'est trop long  lire. Je vous en donnerai le montant.

FRANKLIN.

Faites-le. Je suis tout attention.

LA GOUTTE.

Souvenez-vous combien de fois vous vous tes propos de vous promener le
matin suivant dans le bois de Boulogne, dans le jardin de la Muette, ou
dans le vtre, et que vous avez manqu de parole, allguant quelquefois
que le temps toit trop froid; d'autres fois, qu'il toit trop chaud,
trop venteux, trop humide, ou quelqu'autre chose, quand, en vrit, il
n'y avoit rien de trop qui empcht, except votre trop de paresse.

FRANKLIN.

Je confesse que cela peut arriver quelquefois, peut-tre pendant un an
dix fois.

LA GOUTTE.

Votre confession est bien imparfaite. Le vrai montant est cent
quatre-vingt-dix-neuf.

FRANKLIN.

Est-il possible?

LA GOUTTE.

Oui, c'est possible, parce que c'est un fait. Vous pouvez rester assur
de la justesse de mon compte. Vous connoissez les jardins de madame
B...; comme ils sont bons  promener. Vous connoissez le bel escalier de
cent cinquante degrs, qui mne de la terrasse en haut, jusqu' la
plaine en bas.--Vous avez visit deux fois par semaine cette aimable
famille. C'est une maxime de votre invention, qu'on peut avoir autant
d'exercice en montant et en descendant un mille en escalier qu'en
marchant dix milles sur une plaine; quelle belle occasion vous avez eue
de prendre tous les exercices ensemble! En avez-vous profit? et combien
de fois?

FRANKLIN.

Je ne peux pas bien rpondre  cette question.

LA GOUTTE.

Je rpondrai donc pour vous.--Pas une fois.

FRANKLIN.

Pas une fois!

LA GOUTTE.

Pas une fois. Pendant tout le bel t pass vous y tes arriv  six
heures. Vous y avez trouv cette charmante femme et ses beaux enfans, et
ses amis, prts  vous accompagner dans ces promenades, et  vous amuser
avec leurs agrables conversations.--Et qu'avez-vous fait?--Vous vous
tes assis sur la terrasse; vous avez lou la belle vue, regard la
beaut des jardins en bas: mais vous n'avez pas boug un pas pour
descendre vous y promener.--Au contraire; vous avez demand du th et
l'chiquier. Et vous voil coll  votre sige jusqu' neuf heures, et
cela aprs avoir jou, peut-tre deux heures, o vous avez dn. Alors,
au lieu de retourner chez vous  pied, ce qui pourroit vous remuer un
peu, vous prenez votre voiture.--Quelle sottise de croire qu'avec tout
ce drglement, on peut se conserver en sant sans moi!

FRANKLIN.

 cette heure, je suis convaincu de la justesse de cette remarque du
bonhomme Richard, que nos dettes et nos pchs sont toujours plus qu'on
ne pense.

LA GOUTTE.

C'est comme cela que vous autres philosophes avez toujours les maximes
des sages dans votre bouche, pendant que votre conduite est comme celle
des ignorans.

FRANKLIN.

Mais faites-vous un de mes crimes, de ce que je retourne en voiture de
chez madame B...?

LA GOUTTE.

Oui, assurment; car vous, qui avez t assis toute la journe, vous ne
pouvez pas dire que vous tes fatigu du travail du jour. Vous n'avez
donc pas besoin d'tre soulag par une voiture.

FRANKLIN.

Que voulez-vous donc que je fasse de ma voiture?

LA GOUTTE.

Brlez-la si vous voulez. Alors vous en tirerez au moins pour une fois
de la chaleur. Ou, si cette proposition ne vous plat pas, je vous en
donnerai une autre.--Regardez les pauvres paysans, qui travaillent la
terre dans les vignes et dans les champs autour des villages de Passy,
Auteuil, Chaillot, etc.--Vous pouvez tous les jours parmi ces bonnes
cratures, trouver quatre ou cinq vieilles femmes et vieux hommes,
courbs et peut-tre estropis sous le poids des annes et par un
travail trop fort et continuel, qui, aprs une longue journe de
fatigue, ont  marcher peut-tre un ou deux milles pour trouver leurs
chaumires.--Ordonnez  votre cocher de les prendre et de les mener chez
eux. Voil une bonne oeuvre, qui fera du bien  votre ame! Et si, en
mme-temps, vous retournez de votre visite chez les B...  pied, cela
sera bon pour votre corps.

FRANKLIN.

Oh! comme vous tes ennuyeuse!

LA GOUTTE.

Allons donc  notre mtier. Il faut vous souvenir que je suis votre
mdecin. Tenez.

FRANKLIN.

Oh! oh! quel diable de mdecin!

LA GOUTTE.

Vous tes un ingrat de me dire cela!--N'est-ce pas moi qui, en qualit
de votre mdecin, vous ai sauv de la paralysie, de l'hydropisie, de
l'apoplexie, dont l'une ou l'autre vous auroient tu, il y a long-temps,
si je ne les en avois empches.

FRANKLIN.

Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est pass. Mais, de
grce, quittez-moi pour jamais; car il me semble qu'on aimerait mieux
mourir que d'tre guri si douloureusement.--Souvenez-vous que j'ai
aussi t votre ami. Je n'ai jamais lou de combattre contre vous, ni
les mdecins, ni les charlatans d'aucune espce: si donc vous ne me
quittez pas, vous serez aussi accusable d'ingratitude.

LA GOUTTE.

Je ne pense pas que je vous doive grande obligation de cela. Je me moque
des charlatans. Ils peuvent vous tuer, mais ils ne peuvent pas me nuire;
et quant aux vrais mdecins, ils sont enfin convaincus de cette vrit,
que la goutte n'est pas une maladie, mais un vritable remde, et qu'il
ne faut pas gurir un remde.--Revenons  notre affaire. Tenez.

FRANKLIN.

Oh! de grace, quittez-moi; et je vous promets fidlement que dsormais
je ne jouerai plus aux checs, que je ferai de l'exercice journellement,
et que je vivrai sobrement.

LA GOUTTE.

Je vous connois bien. Vous tes un beau prometteur: mais aprs quelques
mois de bonne sant, vous recommencez  aller votre ancien train. Vos
belles promesses seront oublies comme on oublie les formes des nuages
de la dernire anne.--Allons donc, finissons notre compte; aprs cela
je vous quitterai. Mais soyez assur que je vous visiterai en temps et
lieu: car c'est pour votre bien; et je suis, vous savez, votre bonne
amie.

  [70] Cette pice, et la suivante, ont t crites en franais par
    Franklin; aussi y trouvera-t-on divers anglicismes.




LETTRE  MADAME HELVTIUS[71].


                                                            Passy, 1781.

Chagrin de votre rsolution prononce si positivement hier au soir, de
rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me
retirai chez moi, et tomb sur mon lit, je me croyois mort et me
trouvois dans les Champs-lises.

On m'a demand si j'avois envie de voir quelques personnages
particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui
demeurent ici-prs dans ce jardin. Ils sont de trs-bons voisins et
trs-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvtius.--Je les
estime prodigieusement tous deux. Mais faites-moi voir premirement
Helvtius, parce que j'entends un peu le franais et pas un mot de grec.
Il m'a reu avec beaucoup de courtoisie; m'ayant connu, disoit-il, de
rputation, il y a quelque temps, et m'a demand mille choses sur la
guerre et sur l'tat prsent de la religion, de la libert et du
gouvernement en France.

Vous ne me demandez donc rien de votre chre amie madame Helvtius? et
cependant elle vous aime encore excessivement, et il n'y a qu'une heure
que j'tois chez elle.--Ah! dit-il, vous me faites souvenir de mon
ancienne flicit, mais il faut l'oublier pour tre heureux ici. Pendant
plusieurs des premires annes, je n'ai pens qu' elle. Enfin je suis
consol. J'ai pris une autre femme, la plus semblable  elle que j'aie
pu trouver. Elle n'est pas, il est vrai, tout--fait si belle, mais elle
a autant de bon sens et d'esprit et elle m'aime infiniment. Son tude
continuelle est de me plaire, et elle est sortie actuellement pour
chercher le meilleur nectar, la meilleure ambroisie et me rgaler ce
soir. Restez chez moi et vous la verrez.--J'apperois, disois-je, que
votre ancienne amie est plus fidle que vous: car plusieurs bons partis
lui ont t offerts, et elle les a refuss tous. Je vous confesse que je
l'ai aime, moi,  la folie; mais elle a t dure  mon gard et m'a
rejet absolument pour l'amour de vous.--Je plains, dit-il, votre
malheur, car vraiment c'est une bonne et belle femme et bien aimable.
Mais l'abb Lar... et l'abb M... ne sont-ils pas encore quelquefois
chez elle?--Oui, assurment, car elle n'a pas perdu un seul de vos
amis.--Si vous aviez engag l'abb M..., avec du caf  la crme, 
parler pour vous, peut-tre auriez-vous russi. Car c'est un raisonneur
subtil comme Jean Scot ou St.-Thomas. Il met ses argumens en si bon
ordre, qu'ils deviennent presqu'irrsistibles; ou si l'abb Lar... avoit
t gagn par quelque belle dition d'un vieux classique pour parler
contre vous, cela auroit t mieux, car j'ai toujours observ que quand
il conseille quelque chose, elle a un penchant trs-fort  faire le
revers.

 ces mots, entre la nouvelle madame Helvtius avec le nectar. 
l'instant, je la reconnus pour tre madame Franklin mon ancienne amie
amricaine. Je la rclamai, mais elle me dit froidement: J'ai t votre
bonne femme quarante-neuf annes et quatre mois, presqu'un demi-sicle.
Soyez content de cela. J'ai form ici une nouvelle liaison qui durera
l'ternit. Mcontent de ce refus de mon Euridice, je pris sur-le-champ
la rsolution de quitter ces ombres ingrates et de revenir en ce bon
monde revoir le soleil et vous. Me voici. Vengeons-nous.

B. FRANKLIN.

  [71] Cette lettre, dont la copie, que nous avons, est de la main de
    Chamfort, a t crite en franais par Franklin: c'est pourquoi nous
    nous sommes fait un devoir de ne pas toucher au style. (_Note du
    Traducteur._)




LE PAPIER, POME.


Un de ces anciens beaux esprits, dont les ides toient pleines de sens
et les allusions ingnieuses, voulant marquer toute espce d'homme d'un
trait caractristique, disoit que l'ame d'un enfant toit un papier
blanc, sur lequel le sentiment crivoit bientt ses principes, auxquels
la vertu mettoit le sceau, ou que le vice effaoit.

Cette ide toit heureuse et vraie. Il me semble qu'un homme de gnie
pourroit encore l'tendre; et moi, pardon de tant d'orgueil! moi, qui ne
suis ni homme de gnie, ni bel esprit, je vais l'essayer.

Il y a diverses sortes de papiers, parce qu'il y a des besoins divers,
qui sont ceux de l'lgance, de la mode, de l'usage.--Les hommes ne sont
pas moins divers; et si je ne me trompe, chaque sorte de papier
reprsente quelqu'homme.

Examinez, je vous prie, un fat, bien poudr, couvert de broderie, et
aussi dlicat que s'il sortoit d'une bote de carton, n'est-ce pas le
papier dor, que vous drobez au vulgaire, et mettez en rserve dans
votre bureau?

Les artisans, les domestiques, les agriculteurs ne sont-ils pas le
papier commun, qu'on prise moins, mais qui est bien plus utile, que vous
laissez sur votre pupitre, et qui offert  toutes les plumes, sert 
chaque instant du jour.

Le malheureux que son avarice force  s'pargner les choses ncessaires,
 ptir,  fourber,  friponner, pour enrichir un hritier, est le gros
papier gris, employ par les petits marchands pour envelopper des
choses, dont se servent des hommes qui valent mieux qu'eux.

Voyez ensuite le contraste de l'avare. Il perd sa sant, sa rputation,
sa fortune au milieu des plaisirs. Y a-t-il quelque papier qui lui
ressemble? Oui, sans doute, c'est le papier qui boit.

L'inquiet politique croit ce ct toujours exempt d'erreur et cet autre
toujours faux. Il critique avec fureur; il applaudit avec rage. Dupe de
tous les bruits populaires, et instrument des fripons, il ne faut pas
que l'impression annonce sa foiblesse. Il est ce bonnet de papier, qu'on
appelle _un bonnet d'ne_.

L'homme prompt et colre, dans les veines duquel le sang court avec
vivacit, qui vous cherche querelle si vous marchez de travers, et ne
peut endurer une plaisanterie, un mot, un regard, qu'est-il? Quoi? Le
papier de trace assurment.

Que dites-vous de nos potes, tous tant qu'ils sont, bons, mauvais,
riches, pauvres, beaucoup lus, ou point lus du tout? Vous pouvez mettre
ensemble et eux, et leurs ouvrages: c'est de tous les papiers le plus
inutile[72].

Contemplez la jeune et douce vierge. Elle est belle comme une feuille de
papier blanc, que rien n'a encore souill: l'homme heureux que le destin
favorise, peut y crire son nom et la prendre pour sa peine.

Encore une comparaison: je n'en veux plus faire qu'une. L'homme sage,
qui mprise les petitesses, et dont les penses, les actions, les
maximes sont  lui, et n'ont pour principe que les sentimens de son
coeur, cet homme, dis-je, est le papier-vlin, qui de tous les papiers
est le plus beau, le meilleur, le plus prcieux.

  [72] Il y a dans l'original, la plus pauvre de toutes les
    _maculatures_. La maculature est une feuille de gros papier gris,
    qui sert d'enveloppe  une rame d'autre papier. (_Note du
    Traducteur._)




CONTE.


Jacques Montresor toit un brave officier, point bigot mais trs-honnte
homme. Il tomba malade. Le cur de sa paroisse croyant qu'il alloit
mourir, courut chez lui, et lui conseilla de faire sa paix avec Dieu,
afin d'tre reu en paradis.

Je ne suis pas inquiet sur cela, lui dit Montresor; car j'ai eu, la
nuit dernire, une vision, qui m'a tout--fait tranquillis.--Et
qu'est-ce que cette vision, demanda le bon cur?--J'tois, rpliqua
Montresor,  la porte du paradis, avec une foule de gens, qui vouloient
entrer. Saint-Pierre leur demanda de quelle religion ils toient.--Je
suis catholique romain, rpondit l'un.--Eh bien! entrez et prenez votre
place parmi les catholiques, lui dit Saint-Pierre.--Un autre cria qu'il
toit de l'glise anglicane.--Placez-vous avec les anglicans, rpondit
le Saint.--Moi je suis quaker, dit gravement un troisime.--Entrez o
sont les quakers, fut la rponse de l'aptre.--Enfin, il me demanda
quelle toit ma religion.--Hlas! lui rpondis-je, le pauvre Jacques
Montresor n'en a malheureusement aucune.--C'est dommage, dit
Saint-Pierre. Je ne sais o vous placer: mais entrez toujours; vous vous
mettrez o vous pourrez[73].

  [73] Voici une imitation heureuse, que le citoyen Parny a faite de ce
    joli conte de Franklin.

        Abandonnant la terrestre demeure,
        Un jour, dit-on, six hommes vertueux,
        Morts -la-fois, vinrent  la mme heure,
        Se prsenter  la porte des cieux.
        L'Ange parot, demande  chacun d'eux
        Quel est son culte; et le premier s'approche,
        Disant:--Tu vois un bon Mahomtan.

        L'ANGE.

        Entre mon cher, et tournant vers ta gauche,
        Tu trouveras le quartier Musulman.

        LE SECOND.

        Moi, je suis Juif.


        L'ANGE.

                           Entre, et cherche une place
        Parmi les Juifs. Toi, qui fait la grimace
         cet Hbreu, qu'es-tu?

        LE TROISIME.

                                 Luthrien.

        L'ANGE.

        Soit; entre et va, sans t'tonner de rien,
        T'asseoir au temple o s'assemblent tes frres.

        LE QUATRIME.

        Quaker.

        L'ANGE.

                Eh bien, entre, et garde ton chapeau.
        Dans ce bosquet les Quakers sdentaires
        Forment un club; on y fume.

        LE QUAKER.

                                    _Bravo._

        LE CINQUIME.

        J'ai le bonneur d'tre bon catholique,
        Et comme tel, je suis un peu surpris
        De voir un Juif, un Turc, en paradis.

        L'ANGE.

        Entre, et rejoins les tiens sous ce portique.
        Venons  toi; quelle religion
        As-tu suivie?

        LE SIXIME.

                      Aucune.

        L'ANGE.

                              Aucune?

        LE SIXIME.

                                      Non.

        L'ANGE.

        Mais cependant quelle fut ta croyance?

        LE SIXIME.

        L'ame immortelle, un Dieu qui rcompense,
        Et qui punit; rien de plus.

        L'ANGE.

                                    En ce cas,
        Entre, et choisis ta place o tu voudras.




FRAGMENT DE LA SUITE DES MMOIRES DE FRANKLIN[74].


Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de
parvenir  la perfection morale. Je dsirois de passer ma vie sans
commettre aucune faute dans aucun moment; je voulois me rendre matre de
tout ce qui pouvoit m'y entraner: la pente naturelle, la socit, ou
l'usage. Comme je connoissois, ou croyois connotre, le bien et le mal,
je ne voyois pas pourquoi je ne pouvois pas toujours faire l'un et
viter l'autre; mais je m'apperus bientt que j'avois entrepris une
tche plus difficile que je ne l'avois d'abord imagin. Pendant que
j'appliquois mon attention, et que je mettais mes soins  me prserver
d'une faute, je tombois souvent, sans m'en appercevoir, dans une autre:
l'habitude se prvaloit de mon inattention, ou bien le penchant toit
trop fort pour ma raison.

Je conclus  la fin que quoiqu'on ft spculativement persuad qu'il est
de notre intrt d'tre compltement vertueux, cette conviction toit
insuffisante pour prvenir nos faux pas; qu'il falloit rompre les
habitudes contraires, en acqurir de bonnes et s'y affermir, avant de
pouvoir compter sur une constante et uniforme rectitude de conduite: en
consquence, pour y parvenir, j'imaginai la mthode suivante.

Dans les diffrentes numrations des vertus morales que j'avois vues
dans mes lectures, le catalogue toit plus ou moins nombreux, suivant
que les crivains renfermoient plus ou moins d'ides sous la mme
dnomination. La _temprance_, par exemple, suivant quelques-uns,
n'avoit de rapport qu'au manger et au boire, tandis que d'autres en
tendoient le sens jusqu' la modration dans tous les autres plaisirs,
dans tous les apptits, inclinations ou passions du corps ou de l'ame,
et mme jusqu' l'avarice et l'ambition. Je me proposai, pour plus de
clart, de faire plutt usage d'un plus grand nombre de mots, en
attachant  chacun peu d'ides, que de me servir de moins de termes, en
les liant  plus d'ides. Je renfermai sous treize noms de vertus,
toutes celles qu'alors je regardois comme ncessaires ou dsirables, et
j'attachai  chacune d'elles un court prcepte qui montrait pleinement
l'tendue que je donnois  leur signification.

Voici ces noms de vertus avec leur prcepte:


1. SOBRIT. Ne mangez pas jusqu' tre appesanti; ne buvez pas assez
pour que votre tte en soit affecte.

2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut tre utile aux autres et 
vous-mmes.

vitez les conversations frivoles.

3. ORDRE. Que chaque chose ait chez vous sa place, et chaque partie de
vos affaires son temps.

4. RSOLUTION. Soyez rsolu de faire ce que vous devez, et faites, sans
y manquer, ce que vous avez rsolu.

5. CONOMIE. Ne faites aucune dpense que pour le bien des autres ou
pour le vtre, c'est--dire, ne dpensez rien mal  propos.

6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occup 
quelque chose d'utile; abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.

7. SINCRIT. N'usez d'aucuns dguisemens nuisibles; que vos penses
soient innocentes et justes, et conformez-vous quand vous parlez.

8. JUSTICE. Ne nuisez  personne, soit en lui fesant du tort, soit en
ngligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.

9. MODRATION. vitez les extrmes; gardez-vous de vous offenser des
torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.

10. PROPRET. Ne souffrez aucune malpropret sur votre corps, sur vos
habits et dans votre maison.

11. TRANQUILLIT. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par
des accidens ordinaires ou invitables.

12. CHASTET. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez
que pour votre sant, ou pour avoir des descendans, jamais au point de
vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu' nuire au repos et  la
rputation de vous ou des autres.

13. HUMILIT. Imitez Jsus et Socrate.

Mon intention tant d'acqurir l'habitude de toutes ces vertus, je
pensai qu'il seroit bon, au lieu de diviser mon attention en
entreprenant de les acqurir toutes -la-fois, de la fixer pendant un
temps sur une d'elles; et lorsque je m'en serois assur, de passer  une
autre, et ainsi de suite, jusqu' ce que je les eusse parcourues toutes
les treize. Et comme l'acquisition pralable de quelques-unes, pouvoit
faciliter celle de quelques autres, je les rangeai dans cette vue comme
on vient de voir: la _sobrit_ toit la premire, parce qu'elle tend 
procurer le sang-froid et la nettet de tte si ncessaires lorsqu'il
faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre
l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des
tentations continuelles.

Cette vertu une fois obtenue et affermie, le _silence_ devenoit beaucoup
plus ais. Mon dsir tant d'acqurir des connoissances en mme-temps
que je me perfectionnois dans la vertu, je considrai que, dans la
conversation, on y parvenoit plutt par le secours de l'oreille que par
celui de la langue; et voulant, en consquence, rompre l'habitude qui me
gagnoit de babiller, de faire des pointes et des plaisanteries qui ne
pouvoient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je
donnai la seconde place au _silence_.

J'esprois par son moyen, et avec l'_ordre_ qui vient aprs, obtenir
plus de temps pour suivre mon projet et mes tudes. La _rsolution_ une
fois devenue habituelle, devoit m'affermir dans mes efforts pour obtenir
les autres vertus. L'_conomie_ et l'_application_ en me dlivrant de ce
qui me restoit de dettes, et me procurant l'abondance et l'indpendance,
devoient me rendre plus aise la pratique de la _sincrit_ et de la
_justice_, etc, etc.

Je conclus alors que, conformment aux avis de Pythagore, contenus dans
ses vers d'or, un examen journalier toit ncessaire, et pour le diriger
j'imaginai la mthode suivante:

Je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus,
une page que je rglai avec de l'encre rouge, de manire qu'elle et
sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, que je marquai de la
lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges
transversales, plaant au commencement de chacune, la premire lettre
d'une des vertus. Dans cette ligne, et la colonne convenable, je pouvois
marquer avec un petit trait d'encre toutes les fautes que, d'aprs mon
examen, je reconnotrois avoir commis ce jour-l contre cette vertu.

FORME DES PAGES.

SOBRIT.

_Ne mangez pas jusqu' tre appesanti; ne buvez pas jusqu' ce que votre
tte soit affecte._

                  --------------------------------------------------
                  | DIM. | LUN. | MAR. | MER. | JEU. | VEN. | SAM. |
                  |======|======|======|======|======|======|======|
    Sobrit.     |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Silence.      |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Ordre.        |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Rsolution.   |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    conomie.     |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Application.  |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Sincrit.    |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Justice.      |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Modration.   |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Propret.     |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Tranquillit. |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Chastet.     |      |      |      |      |      |      |      |
                  |------|------|------|------|------|------|------|
    Humilit.     |      |      |      |      |      |      |      |
                  --------------------------------------------------

Je pris la rsolution de donner, pendant une semaine, une attention
rigoureuse  chacune des vertus successivement. Ainsi dans la premire,
je pris grand soin d'viter de donner la plus lgre atteinte  la
_sobrit_, abandonnant les autres vertus  leur chance ordinaire;
seulement je marquois chaque soir les fautes du jour: ainsi dans le cas
o j'aurois pu, pendant la premire semaine, tenir nette ma premire
ligne marque _sobrit_, je regardois l'habitude de cette vertu connue
assez fortifie, et ses ennemis, les penchans contraires, assez
affoiblis pour pouvoir hasarder d'tendre mon attention, d'y runir la
suivante, et d'obtenir la semaine d'aprs deux lignes exemptes de
marques.

En procdant ainsi jusqu' la dernire, je pouvois faire un cours
complet en treize semaines, et quatre cours en un an; de mme que celui
qui a un jardin  mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes
les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excderoit le pouvoir de
ses bras et de ses forces; il ne travaille en mme-temps que sur une
planche, et lorsqu'il a fini la premire, il passe  une seconde. Je
devois jouir (je m'en flattois du moins) du plaisir encourageant de voir
sur mes pages mes progrs dans la vertu, en effaant successivement les
marques de mes lignes, jusqu' ce qu' la fin, aprs plusieurs
rptitions, j'eusse le bonheur de voir mon livre entirement blanc, au
bout d'un examen journalier de treize semaines.

Mon petit livre avoit pour pigraphe ces vers du Caton d'Addison.

    Here will I hold: if there is a power above us
    (And that there is, all nature cries aloud
    Thro' all her works) he must delight in virtue,
    And that which he delights in, must be happy.

Je persvrerai: s'il y a un pouvoir au-dessus de nous (et la nature
entire crie  haute voix dans toutes ses oeuvres qu'il y en a un), la
vertu doit faire ses dlices, et ce qui fait ses dlices doit tre le
bonheur.

Un autre de Cicron.

  O vit Philosophia dux!  virtutum indagatrix, expultrixque vitiorum!
  Unus dies ben et ex prceptis tuis actus peccanti immortalitati est
  anteponendus.

 philosophie! guide de la vie, source des vertus et flau des vices!
Un seul jour employ au bien, et suivant tes prceptes, est prfrable 
l'immortalit passe dans le vice.

Un autre, d'aprs les proverbes de Salomon, parlant de la sagesse et de
la vertu.

La longueur des jours est dans sa main droite, et dans sa gauche la
richesse et les honneurs; ses voies sont des voies de douceur, et tous
ses sentiers sont ceux de la paix. _Prov. ch. III. v. 16 et 17._

Et considrant Dieu comme la source de la sagesse, je pensai qu'il toit
juste et ncessaire de solliciter son assistance pour l'obtenir. Je
composai en consquence la courte prire qui suit, et je la mis en tte
de mes tables d'examen, pour m'en servir tous les jours.

 bont puissante! pre bienfaisant! guide misricordieux, augmente en
moi la sagesse pour que je puisse connotre mes vrais intrts; fortifie
ma rsolution pour excuter ce qu'elle prescrit, agre mes bons offices
 l'gard de tes autres enfans, comme le seul acte de reconnoissance qui
soit en mon pouvoir pour les faveurs continuelles que tu m'accordes.

Je me servois aussi de cette prire, tire des pomes de Thompson.

    Father of light and life, thou Good supreme!
    O Teach me what is Good, teach me thyself.
    Save me from folly, vanity, and vice,
    From every low pursuit, and fill my soul
    With knowledge, conscious peace and virtue pure,
    Sacred, substantial, never fading bliss.

Pre de la lumire et de la vie!  toi, le bien suprme! instruis-moi
de ce qui est bien, instruis-moi de toi-mme; sauve-moi de la folie, de
la vanit, du vice, de toutes les inclinations basses, et remplis mon
ame de savoir, de paix intrieure, et de vertu pure; bonheur sacr,
vritable, et qui ne se ternit jamais.

Le prcepte de l'_ordre_ demandant que chaque partie de mes affaires et
son temps assign, une page de mon livret contenoit le plan qui suit
pour l'emploi des vingt-quatre heures du jour naturel.

_Plan pour l'emploi des 24 heures du jour naturel_.

_Question du matin_: Quel bien puis-je faire aujourd'hui?

         5.  En me levant, me laver et invoquer la bont suprme,
         6.  rgler les affaires et prendre les rsolutions
         7.  du jour, continuer les tudes actuelles, djener.

         8.
         9.
        10.  Travail.
        11.

      midi.  Lecture, ou examen de mes comptes, et dner.
         1.

         2.
         3.
         4.  Travail.
         5.

         6.
         7.  Ranger tout  sa place, souper, musique ou
         8.  rcration, ou conversation, examen du jour.
         9.

        10.
        11.
    minuit.
         1.  Sommeil.
         2.
         3.
         4.

_Question du soir_: Quel bien ai-je fait aujourd'hui?

J'entamai l'excution de ce plan par mon examen, et je continuai pendant
un certain temps, l'interrompant dans quelques occasions. Je fus surpris
de trouver combien j'tois plus rempli de dfauts que je ne l'avois
imagin; mais j'eus la satisfaction de les voir diminuer.

Pour viter l'embarras de renouveler, de temps en temps, mon livret,
qui, en grattant le papier pour effacer les marques des vieilles fautes,
afin de faire place aux nouvelles dans un nouveau cours, toit devenu
rempli de trous, je transcrivis mes tables et mes prceptes sur les
feuilles d'ivoire d'un souvenir: les lignes y furent traces, d'une
manire durable, avec de l'encre rouge, et j'y marquai mes fautes avec
un crayon de mine de plomb, dont je pouvais effacer les traces aisment,
en y passant une ponge mouille.

Aprs un temps, je ne fis plus qu'un cours pendant l'anne, et, par la
suite, un seul en plusieurs annes, jusqu' ce qu' la fin je n'en fisse
plus du tout, tant employ, hors de chez moi, par des voyages, des
occupations et une multitude d'affaires. Cependant, je portois toujours
mon petit livre avec moi. Mon projet d'_ordre_ me donna le plus de
peine, et je trouvai que, quoiqu'il ft praticable, lorsque les affaires
d'un homme sont de nature  lui laisser la disposition de son temps,
comme celles d'un ouvrier imprimeur, par exemple, il ne l'toit plus
pour un matre, qui doit avoir des relations avec le monde, et recevoir
souvent les gens  qui il a affaire,  l'heure qui leur convient. Je
trouvai trs-difficile aussi d'observer l'_ordre_, en mettant  leur
place les effets, les papiers, etc. Je n'avois pas t accoutum, de
bonne heure,  cette rgle; et, comme j'avois une excellente mmoire, je
sentois peu l'inconvnient qui rsulte de manquer d'ordre. Cet article
me contraignit  une attention pnible; mes fautes,  cet gard, me
tourmentrent tellement, mes progrs toient si foibles et mes rechutes
si frquentes, que je me dcidai presque  prendre mon parti sur ce
dfaut.

Quelque chose aussi, qui prtendoit tre la raison, me suggroit, de
temps en temps, que cette extrme dlicatesse, que j'exigeois de
moi-mme, pouvoit bien tre une espce de sottise en morale, qui me
rendroit ridicule, si elle toit connue; qu'un caractre parfait
pourroit prouver l'inconvnient d'tre un objet d'envie et de haine, et
que celui qui veut le bien, doit se souffrir un petit nombre de dfauts,
pour mettre ses amis  leur aise.

Dans le vrai, je me trouvai incorrigible, par rapport  l'_ordre_; et 
prsent que je suis devenu vieux, et que ma mmoire est mauvaise, j'en
sens vivement le besoin; mais, aprs tout, quoique je ne sois jamais
arriv  la perfection  laquelle j'avois tant d'envie de parvenir, et
que j'en sois mme rest bien loin, cependant, mes efforts m'ont rendu
meilleur et plus heureux que je n'aurois t, si je n'avois pas form
cette entreprise; comme celui qui tche de se faire une criture
parfaite, en imitant un exemple grav, quoiqu'il ne puisse jamais
atteindre la mme perfection; nanmoins, les efforts qu'il fait rendent
sa main meilleure et son criture passable.

Il peut tre utile,  ma postrit, de savoir que c'est  ce petit
artifice,  l'aide de Dieu, que leur anctre a d le bonheur constant de
sa vie, jusqu' sa soixante et dix-neuvime anne, pendant laquelle ceci
est crit. Les revers, qui peuvent accompagner le reste de ses jours,
sont entre les mains de la Providence; mais, s'ils arrivent, la pense
de son bonheur pass doit l'aider  les supporter avec rsignation. Il
attribue,  la _sobrit_, sa longue et constante sant, et ce qui lui
reste encore d'une bonne constitution;  _l'application_ et 
_l'conomie_, l'aisance qu'il s'est procure de bonne heure,
l'acquisition de sa fortune, et des connoissances qui l'ont mis en tat
d'tre un citoyen utile, et lui ont donn quelque rputation parmi les
savans;  la _sincrit_ et  la _justice_, la confiance de son pays, et
les emplois honorables dont on l'a revtu. Enfin, c'est  l'influence de
toutes ces vertus, quelqu'imparfaitement qu'il ait pu les atteindre,
qu'il croit devoir cette galit d'humeur et cette gaiet dans la
conversation, qui fait encore rechercher sa compagnie, mme par des gens
plus jeunes que lui. Il espre que quelques-uns de ses descendans
suivront cet exemple, et s'en trouveront bien.

On remarquera que, quoique mon plan ne ft pas entirement sans rapport
avec la religion, il ne s'y trouvoit pas de traces d'aucun dogme: je
l'avois vit  dessein, car j'tois persuad de l'utilit et de
l'excellence de ma mthode; je croyois qu'elle devoit tre utile aux
hommes, quelle que ft leur religion, et me proposois de la publier
quelque jour.

J'avois dessein d'crire un petit commentaire sur chaque vertu, dans
lequel j'aurais fait voir l'avantage de les possder, et les maux qui
suivent les vices qui leur sont opposs; j'aurois intitul mon livre:
_l'Art de la Vertu_, parce qu'il auroit montr les moyens et la manire
d'acqurir la vertu, ce qui l'auroit distingu d'une simple exhortation
qui, n'indiquant pas les moyens de parvenir  tre homme de bien,
ressemble au langage de celui dont, pour employer l'expression d'un
aptre, la charit n'est qu'en paroles, et qui, sans montrer  ceux qui
sont nuds et qui ont faim, les moyens d'avoir des habits et des vivres,
les exhorte  se nourrir et  s'habiller. (Jacques, chapitre XI, vers.
15, 16).

Mais les choses ont tourn, de manire que mon intention d'crire et de
publier ce commentaire, n'a jamais t remplie. De temps en temps,  la
vrit, je mettois, par crit, de courtes notes sur les sentimens, les
raisonnemens, etc. que j'y devois employer, et j'en ai encore
quelques-unes; mais l'attention particulire qu'il m'a fallu donner,
dans les premires annes de ma vie,  mes affaires personnelles, et,
depuis, aux affaires publiques, m'ont oblig de le remettre  d'autre
temps; et, comme il est li, dans mon esprit, avec un grand et vaste
projet, dont l'excution demande un homme tout entier, et dont une
succession imprvue d'emplois m'a empch de m'occuper jusqu' prsent,
il est rest imparfait.

J'avois dessein de prouver, dans cet ouvrage, qu'en considrant
seulement la nature de l'homme, les actions vicieuses n'toient pas
nuisibles, parce qu'elles toient dfendues, mais qu'elles sont
dfendues, parce qu'elles sont nuisibles; qu'il est de l'intrt, de
ceux mme qui ne souhaitent que le bonheur d'ici-bas, d'tre vertueux;
et, considrant qu'il y a toujours, dans le monde, beaucoup de riches
commerans, de princes, de rpubliques, qui ont besoin, pour
l'administration de leurs affaires, d'agens honntes, et qu'ils sont
rares, j'aurais entrepris de convaincre les jeunes gens, qu'il n'y a
point de qualits plus capables de conduire un homme pauvre  la
fortune, que la probit et l'intgrit.

Ma liste des vertus n'en contenoit d'abord que douze; mais un quaker de
mes amis m'avertit, avec bont, que je passois gnralement pour tre
orgueilleux; que j'en donnois souvent des preuves; que, dans la
conversation, non content d'avoir raison lorsque je disputois quelque
point, je voulois encore prouver aux autres qu'ils avoient tort; que
j'tois, de plus, insolent; ce dont il me convainquit, en m'en
rapportant diffrens exemples. Je rsolus d'entreprendre de me gurir,
s'il toit possible, de ce vice ou de cette folie, en mme temps que des
autres, et j'ajoutai sur ma liste l'humilit.

Je ne puis pas me vanter d'un grand succs pour l'acquisition relle de
cette vertu; mais j'ai beaucoup gagn, quant  son apparence. Je me
prescrivis la rgle d'viter de contredire directement l'opinion des
autres, et je m'interdis toute assertion positive en faveur de la
mienne. J'allai mme, conformment aux anciennes loix de notre
_Junto_[75], jusqu' m'interdire l'usage d'aucune expression qui marqut
une opinion dfinitivement arrte, comme _certainement_,
_indubitablement_, et j'adoptai,  leur place: _je conois_, _je
souponne_, ou _j'imagine_ qu'une chose est ainsi, ou _il me parot, en
ce moment, que_.--Quand quelqu'un affirmoit une chose qui me paraissoit
tre une erreur, je me refusois le plaisir de le contredire brusquement,
et de lui montrer sur-le-champ quelqu'absurdit dans sa proposition; et,
dans ma rponse, je commenois par observer que, dans certains cas ou
certaines circonstances, son opinion seroit juste; mais que, dans celle
dont il toit question, il _me sembloit_ qu'il y avoit quelque
diffrence, etc.

Je reconnus bientt l'avantage de ce changement dans mes manires: les
conversations dans lesquelles je m'engageois en devinrent plus
agrables; le ton modeste avec lequel je proposois mes opinions, leur
procuroit un plus prompt accueil et moins de contradictions; je
n'prouvois pas autant de mortifications, lorsqu'il se trouvoit que
j'avois tort, et j'obtenois plus facilement des autres, d'abandonner
leurs erreurs et de se runir  moi, lorsqu'il arrivoit que j'avois
raison.

Cette disposition,  laquelle je ne pus pas d'abord m'assujtir sans
faire quelque violence  mon penchant naturel, me devint,  la fin, si
facile et si habituelle, que personne, depuis cinquante ans peut-tre,
n'a pu, je crois, s'appercevoir qu'il me soit chapp une seule
expression tranchante. C'est  cette habitude, jointe  ma rputation
d'intgrit, que je dois principalement d'avoir obtenu, de bonne heure,
une grande confiance parmi mes concitoyens, lorsque je leur ai propos
de nouvelles institutions, ou quelques changemens aux anciennes, et une
si grande influence dans les assembles publiques, lorsque j'en suis
devenu membre; car je n'tois qu'un mauvais orateur, jamais loquent,
souvent sujet  hsiter, rarement correct dans mes expressions, et
cependant, je fesois gnralement prvaloir mon avis.

Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-tre plus difficile 
dompter que l'_orgueil_. Qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre,
qu'on le terrasse, qu'on l'touffe vivant, il perce de nouveau; il se
montre de temps en temps. Vous l'appercevrez, sans doute, souvent dans
cette histoire, peut-tre au moment mme o je parle de le subjuguer, et
vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilit.

  [74] Ce morceau qui se rapporte  l'anne 1730 ou 1731, et fait suite
     ce que Franklin a crit des Mmoires de sa Vie, a t tir, 
    Philadelphie, d'un manuscrit prt au citoyen Delessert. Ce dernier,
    qui l'a dj fait insrer dans la _Dcade_, a bien voulu permettre
    qu'il repart ici.

  [75] Nom du club form  Philadelphie par Franklin.




LE CHEMIN DE LA FORTUNE, OU LA SCIENCE DU BONHOMME RICHARD[76].


BNVOLE LECTEUR!

J'ai ou dire que rien ne fait autant de plaisir  un auteur que de voir
ses ouvrages respectueusement cits par d'autres crivains. Jugez donc
combien je dus tre content d'une aventure que je vais vous rapporter.

Passant dernirement  cheval dans un endroit, o il y avoit beaucoup de
monde rassembl pour une vente publique, je m'arrtai. Il n'toit pas
encore l'heure de faire la vente, et en attendant qu'on comment, la
compagnie causoit sur la duret des temps. Quelqu'un s'adressant  un
homme  cheveux blancs, simplement et proprement mis, lui dit:--Et
vous, pre Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ne croyez-vous pas
que le fardeau des impts ruinera entirement le pays? Car comment
ferons-nous pour les payer? Que nous conseillez-vous?

Le pre Abraham se leva et rpondit:--Si vous voulez savoir ma faon de
penser, je vais vous la dire brivement; car un mot suffit  qui sait
entendre, comme dit le bonhomme Richard.--Tout le monde se runit pour
engager le pre Abraham  parler, et l'assemble ayant form un cercle
autour de lui, il tint le discours suivant:

Mes amis, il est certain que les impts sont trs-lourds. Si nous
n'avions  payer que ceux que le gouvernement met sur nous, nous
pourrions les trouver moins considrables: mais nous en avons beaucoup
d'autres, qui sont bien plus onreux pour quelques-uns d'entre nous.
L'impt de notre paresse nous cote le double de la taxe du
gouvernement; notre orgueil le triple, et notre folie le quadruple. Ces
impts sont tels, qu'il n'est pas possible aux commissaires d'y faire la
moindre diminution. Cependant, si nous voulons suivre un bon conseil, il
y a encore quelqu'espoir pour nous. Dieu aide ceux qui s'aident
eux-mmes, comme dit le bonhomme Richard.

S'il existait un gouvernement, qui obliget les sujets  donner la
dixime partie de leur temps pour son service, on le trouveroit
assurment trs-dur: mais la plupart d'entre nous sont taxs par leur
paresse d'une manire beaucoup plus forte. La paresse occasionne des
incommodits et raccourcit ncessairement la vie. La paresse, semblable
 la rouille, use bien plus promptement que le travail: mais la clef,
dont on se sert est toujours claire, comme dit encore le bonhomme
Richard.--Si vous aimez la vie, ne prodiguez pas le temps; car, comme
dit encore le bonhomme Richard, c'est l'toffe dont la vie est faite.
Nous donnons au sommeil bien plus de temps qu'il ne faut, oubliant que
le renard qui dort n'attrape point de poules, et que nous aurons assez
le temps de dormir dans la tombe, comme dit le bonhomme Richard.

Si le temps est la plus prcieuse de toutes les choses, prodiguer le
temps doit tre, comme dit le bonhomme Richard, la plus grande des
prodigalits; puisque, comme il nous l'apprend ailleurs, le temps perdu
ne se retrouve jamais, et que ce que nous appelons _assez de temps_, se
trouve toujours fort peu de temps.--Agissons donc, pendant que nous le
pouvons, et agissons  propos. Avec de l'assiduit, nous ferons beaucoup
plus avec moins de peine. La paresse rend tout difficile, et le travail
tout ais. Celui qui se lve tard a besoin d'agir toute la journe, et
peut  peine avoir fini ses affaires le soir. D'ailleurs, la paresse va
si lentement que la pauvret l'a bientt attrape. Conduisez vos
affaires, et ne vous laissez jamais conduire par elles. Un homme qui se
couche de bonne heure, et se lve matin, dit le bonhomme Richard,
devient bien portant, riche et sage.

Que signifient donc les dsirs, les esprances de temps plus heureux?
Nous pouvons rendre le temps meilleur si nous savons agir.--L'activit
n'a pas besoin de former des voeux; celui qui vit d'esprance mourra de
faim. Il n'y a point de profit sans peine. Je dois me servir de mes
mains, puisque je n'ai point de terre; ou, si j'en ai, elle est
fortement impose. Le bonhomme Richard dit que celui qui a un mtier a
un fonds de terre, et que celui qui a une profession a un emploi utile
et honorable. Mais il faut alors qu'on fasse valoir son mtier et qu'on
suive sa profession; sans quoi ni le fonds de terre, ni l'emploi ne nous
aideront  payer les taxes.

Si nous sommes laborieux, nous ne mourrons jamais de faim. La faim
regarde la porte de l'homme qui travaille, mais elle n'ose pas y entrer.
Les commissaires et les huissiers la respectent galement; car
l'activit paie les dettes, et le dsespoir les augmente. Vous n'avez
besoin ni de trouver un trsor, ni d'hriter d'un riche parent: le
travail est le pre du bonheur, et Dieu donne tout  ceux qui
s'occupent.

Tandis que les fainans dorment, labourez profondment votre champ;
vous recueillerez du bled et pour votre consommation, et pour vendre.
Labourez aujourd'hui, car vous ne savez pas combien vous pourrez en tre
empch demain. C'est ce qui a fait dire au bonhomme Richard: Un
aujourd'hui vaut mieux que deux demain; et ensuite: Ne remettez jamais 
demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.

Si vous tiez domestique ne seriez-vous pas honteux qu'un bon matre
vous trouvt les bras croiss. Eh bien! puisque vous tes votre propre
matre, rougissez lorsque vous vous surprenez vous-mme dans l'oisivet,
tandis que vous avez tant  faire pour vous-mme, pour votre famille,
pour votre patrie.--Ne mettez point de gants pour prendre vos outils.
Souvenez-vous que le bonhomme Richard dit qu'un chat gant n'attrape
point de souris.--Il est vrai, qu'il y a beaucoup  faire, et peut-tre
manquez-vous de force. Mais ayez de la persvrance, et vous en verrez
les bons effets. L'eau qui tombe constamment goutte  goutte finit par
user la pierre. Avec de la patience une souris coupe un cable; et de
petits coups rpts abattent de grands chnes.

Il me semble entendre quelqu'un d'entre vous me dire:--Ne faut-il donc
pas se permettre quelques instans de loisir?--Mon ami, je veux vous
apprendre ce que dit le bonhomme Richard. Si vous voulez avoir du repos,
employez bien votre temps; et puisque vous n'tes pas sr d'une minute,
gardez-vous de perdre une heure.--Le loisir est un temps qu'on peut
employer  quelque chose d'utile. L'homme laborieux se procure ce
loisir, mais le paresseux ne l'obtient jamais; car une vie tranquille et
une vie oisive sont deux choses fort diffrentes.--Bien des gens
voudraient vivre sans travailler, et par leur esprit seulement; mais ils
n'ont pas assez de fonds pour cela. Le travail, au contraire, mne
toujours  sa suite la satisfaction, l'abondance et le respect.--Les
plaisirs courent aprs ceux qui les fuient. La fileuse vigilante ne
manque jamais de chemise. Depuis que j'ai des brebis et une vache,
chacun me souhaite le bon jour.

Mais indpendamment de notre industrie, il faut que nous ayons de la
constance, de la rsolution, des soins; que nous voyions nos affaires
avec nos propres yeux, et que nous ne nous en rapportions pas trop aux
autres. Le bonhomme Richard dit: Je n'ai jamais vu un arbre qu'on
transplante souvent, ni une famille qui dmnage plusieurs fois dans
l'anne, prosprer autant que ceux qui ne changent point de
place.--Trois dmnagemens, dit-il encore, font le mme tort qu'un
incendie.--Conservez votre boutique et votre boutique vous
conservera.--Si vous voulez que vos affaires se fassent, allez-y
vous-mme; si vous ne voulez pas qu'elles soient faites,
envoyez-y.--Celui qui veut prosprer par la charrue, doit la conduire
lui-mme.--L'oeil du matre fait plus que ses deux mains.--Le dfaut de
soin fait plus de tort que le dfaut de savoir.--Ne pas surveiller vos
ouvriers, c'est laisser votre bourse  leur discrtion.--Le trop de
confiance dans les autres est la ruine de bien des gens; car dans les
affaires de ce monde, ce n'est pas par la foi qu'on se sauve, mais c'est
en n'en ayant pas.

Les soins qu'on prend pour soi-mme sont toujours utiles.--Si vous
voulez avoir un serviteur fidle et que vous aimiez, servez-vous
vous-mme.--Une petite ngligence peut occasionner un grand mal, dit le
bonhomme Richard. Faute d'un clou, le fer d'un cheval se perd; faute
d'un fer, on perd le cheval; et faute d'un cheval, le cavalier est
lui-mme perdu, parce que son ennemi l'atteint et le tue. Tout cela ne
vient que d'avoir nglig un clou de fer  cheval.

Mes amis, en voil assez sur le travail et sur l'attention que chacun
doit donner  ses affaires: mais  cela, il faut ajouter la temprance,
si nous voulons tre plus srs du succs de notre travail.

Un homme qui ne sait pas pargner  mesure qu'il gagne, mourra sans
laisser un sou, aprs avoir eu toute sa vie le nez coll sur son
ouvrage. Une cuisine grasse rend un testament maigre, dit le bonhomme
Richard. Depuis que pour faire les honneurs d'une table  th, les
femmes ont nglig de filer et de tricoter, et que pour boire du punch,
les hommes ont quitt la hache et le marteau, bien des fortunes se
dissipent en mme-temps qu'on les gagne.--Si vous voulez tre riche,
songez  mnager ce que vous acqurez. L'Amrique n'a pas enrichi les
Espagnols, parce que leurs dpenses sont plus considrables que leurs
revenus.

Renoncez donc  vos folies dispendieuses et vous aurez bien moins 
vous plaindre de la duret des temps, du poids des impts, et de la
difficult d'entretenir vos maisons; car les femmes, le vin, le jeu et
la mauvaise foi, font qu'on trouve sa fortune petite et ses besoins
trs-grands. Il en cote aussi cher pour maintenir un vice que pour
lever deux enfans. Vous vous imaginez, peut-tre, qu'un peu de th, un
peu de punch, de temps en temps, une table un peu mieux servie, des
habits plus beaux, et quelque petite partie de plaisir, ne peuvent tre
de grande consquence. Mais souvenez-vous que beaucoup de petites choses
font une masse considrable. Prenez garde aux menues dpenses. Une
petite voie d'eau, fait prir un grand navire, dit le bonhomme Richard.
Le got des friandises conduit  la mendicit. Les fous donnent des
repas, et les sages les mangent.

Vous tes ici tous rassembls pour une vente de meubles lgans et de
bagatelles fort chres. Vous appelez cela des biens; mais, si vous n'y
prenez garde, il en rsultera du mal pour quelqu'un de vous. Vous
comptez que tout cela sera vendu bon march. Peut-tre le sera-t-il, en
effet, pour beaucoup moins qu'il ne cote. Mais si vous n'en avez pas
besoin, cela sera toujours trop cher pour vous. Rappelez-vous les
maximes du bonhomme Richard: si vous achetez ce qui vous est inutile,
vous ne tarderez pas  vendre ce qui vous est ncessaire. Avant de
profiter d'un bon march, rflchissez un moment. Richard pense, sans
doute, que le bon march n'est qu'illusoire, et qu'en vous gnant dans
vos affaires, il vous fait plus de mal que de bien.

Voici encore deux dictons du Bonhomme.--Beaucoup de gens ont t ruins
pour avoir fait de bons marchs. C'est une folie d'employer son argent 
acheter un repentir.--Cependant, cette folie se fait tous les jours dans
les ventes, faute de se souvenir de l'almanach du bonhomme
Richard.--Pour le plaisir de porter de beaux habits, dit-il, beaucoup de
gens vont le ventre vide, et laissent leur famille manquer de pain.--Les
toffes de soie, le satin, le velours, l'carlate, teignent le feu de
la cuisine. Loin d'tre ncessaires, ces toffes peuvent tre  peine
regardes comme des choses commodes; mais parce qu'elles paroissent
jolies, combien de gens sont tents de les avoir!

Par ces extravagances, et d'autres pareilles, les gens du bon ton sont
gns, se ruinent et sont ensuite forcs d'emprunter de ceux qu'ils
avoient mpriss, mais qui, par leur travail et leur sobrit ont su se
maintenir dans leur tat.--C'est ce qui prouve, comme l'observe le
bonhomme Richard, qu'un laboureur sur ses pieds est plus grand qu'un
gentilhomme  genoux.

Peut-tre que ceux qui sont ruins avoient hrit d'une fortune
honnte, mais sans savoir par quels moyens elle avoit t acquise, et
ils pensoient que puisqu'il toit jour, il ne feroit jamais nuit. Mais,
dit le bonhomme Richard,  force de prendre  la huche, sans y rien
mettre, on en trouve bientt le fond, et quand le puits est sec, on
connot tout le prix de l'eau. Mais c'est ce qu'on auroit su d'abord si
l'on avoit consult le Bonhomme.--Voulez-vous apprendre ce que vaut
l'argent? Essayez d'en emprunter. Celui qui va faire un emprunt, va
chercher une mortification, dit le bonhomme Richard; et certes, autant
en fait celui qui, aprs avoir prt  certaines gens, redemande son d.

Les avis du bonhomme Richard vont plus loin. L'orgueil de se parer,
dit-il, est une maldiction. Quand vous en tes atteint, consultez votre
bourse avant de consulter votre fantaisie: l'orgueil est un mendiant qui
crie aussi haut que le besoin, et est bien plus insatiable. Quand vous
avez achet une jolie chose, il faut que vous en achetiez encore dix
autres afin d'tre assorti.--Mais, dit le bonhomme Richard, il est plus
ais de rprimer la premire fantaisie que de satisfaire toutes celles
qui la suivent. Il est aussi fou au pauvre de vouloir singer le riche,
qu'il l'est  la grenouille de s'enfler pour devenir l'gale d'un boeuf.
Les grands vaisseaux peuvent se hasarder en pleine mer: mais les petits
bateaux doivent se tenir prs du rivage.

Les folies de l'orgueil sont bientt punies; car, comme le dit le
bonhomme Richard, l'orgueil qui dne de vanit, soupe de mpris. Il dit
encore: L'orgueil djeune avec l'abondance, dne avec la pauvret, et
soupe avec la honte.--Mais aprs tout,  quoi sert cette vanit de
parotre, pour laquelle on se donne tant de peine et l'on s'expose  de
si grands dangers? Elle ne peut ni nous conserver la sant, ni adoucir
nos souffrances; et sans augmenter notre mrite, elle nous rend l'objet
de l'envie, et acclre notre ruine.

Mais quelle folie n'y a-t-il pas  s'endetter pour des superfluits?
Dans la vente qu'on va faire ici, l'on nous offre six mois de crdit; et
peut-tre cela a-t-il engag quelques-uns de nous  s'y trouver, parce
que, n'ayant point d'argent comptant, ils esprent de satisfaire leur
fantaisie, sans rien dbourser. Mais, hlas! songez bien  ce vous que
faites, quand vous vous endettez. Vous donnez  un autre des droits sur
votre libert. Si vous ne pouvez pas payer au terme fix, vous rougirez
de voir votre crancier; vous ne lui parlerez qu'avec crainte; vous vous
abaisserez  vous excuser auprs de lui, d'une manire rampante;
peu--peu, vous perdrez votre franchise, et vous vous dshonorerez par
de misrables menteries. Le bonhomme Richard observe que la premire
faute est de s'endetter, et la seconde de mentir.--Les dettes portent le
mensonge sur leur dos, dit-il ailleurs.

Un anglais, n libre, ne devroit jamais rougir ni craindre de parler 
qui que ce puisse tre. Mais la pauvret te  l'homme toute espce de
courage et de vertu. Il est difficile qu'un sac vide puisse se tenir de
bout.

Que penseriez-vous d'un prince ou d'un gouvernement qui vous
dfendroit, par un dit, de vous habiller comme les personnes de
distinction, sous peine d'emprisonnement ou de servitude?--Ne
diriez-vous pas que vous tes ns libres; que vous avez le droit de vous
vtir  votre fantaisie; que l'dit est contraire  vos privilges et le
gouvernement tyrannique? Cependant, vous vous soumettez volontairement 
cette tyrannie, quand vous vous endettez pour vous parer!

Votre crancier a le droit de vous priver de votre libert, en vous
confinant dans une prison pour toute votre vie, ou en vous vendant comme
un esclave, si vous n'tes pas en tat de le payer.

Quand vous avez fait un march, vous ne songez, peut-tre, gure au
paiement. Mais, comme dit le bonhomme Richard, les cranciers ont
meilleure mmoire que les dbiteurs. Les cranciers sont une secte
superstitieuse et grande observatrice des nombres de jours, et des temps
prcis. L'chance de votre dette arrive sans que vous y preniez garde,
et l'on vous en fait la demande, avant que vous vous soyez prpar  y
satisfaire. Si au contraire, vous pensez  ce que vous devez, le terme
qui sembloit d'abord si long, vous parotra, en s'approchant,
extrmement court. Vous vous imaginerez que le temps aura mis des ailes
 ses talons, comme il en a  ses paules.--Le carme n'est jamais long
pour ceux qui doivent payer  pques.

Peut-tre vous croyez-vous, en ce moment, dans un tat prospre, qui
vous permet de satisfaire impunment quelque petite fantaisie. Mais
pargnez pour le temps de la vieillesse et du besoin, pendant que vous
le pouvez. Le soleil du matin ne dure pas tout le jour. Le gain est
incertain et passager; mais la dpense est continuelle. Le bonhomme
Richard dit qu'il est plus ais de btir deux chemines que d'entretenir
du feu dans une. Ainsi, couchez-vous sans souper, plutt que de vous
lever avec des dettes. Gagnez tout ce qu'il vous est possible de gagner
et sachez le conserver: c'est-l la pierre philosophale qui changera
votre plomb en or; et quand vous possderez cette pierre, bien est-il
sr que vous ne vous plaindrez plus de la rigueur des temps et de la
difficult de payer les impts.

Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la prudence.
Mais ne vous confiez pourtant pas trop  votre travail,  votre
sobrit,  votre conomie. Ce sont d'excellentes choses: mais elles
vous seront inutiles, sans les bndictions du ciel. Demandez donc
humblement ces bndictions. Ne soyez point insensibles aux besoins de
ceux  qui elles sont refuses; au contraire, accordez-leur des
consolations et des secours. Souvenez-vous que Job fut pauvre et
qu'ensuite il retrouva son opulence.

Pour conclure ce discours, je vous dirai que l'cole de l'exprience
est chre: mais, comme le dit le bonhomme Richard, c'est fa seule o les
imprudens s'instruisent et encore est-ce fort rare; car il est certain
qu'on peut donner un bon avis, mais non pas une bonne conduite.
Cependant, rappelez-vous que celui qui ne sait pas recevoir un bon
conseil, ne peut pas tre utilement secouru; et si vous ne voulez pas
couter la raison, dit encore le bonhomme Richard, elle vous frappera
sur toutes les jointures de vos membres.

Le vieil Abraham finit ainsi sa harangue. Les gens qui l'avoient cout
et approuv, ne manqurent pourtant pas de faire aussitt le contraire
de ce que prescrivoient ses maximes. Ils agirent comme s'ils venoient
d'entendre un sermon ordinaire; car ds que la vente commena, ils
achetrent  l'envi et de la manire la plus extravagante.

Je vis que le bonhomme avait soigneusement tudi mon almanach, et mis
en ordre tout ce que j'avois dit sur le travail et l'conomie, durant
l'espace de vingt-cinq ans. Les frquentes citations qu'il avoit faites
de moi, auroient t ennuyeuses pour tout autre: mais ma vanit en fut
merveilleusement flatte, quoique je fusse bien certain que la dixime
partie de la sagesse qu'il m'attribuoit, ne m'appartenoit pas, et que je
n'avois fait que recueillir quelques maximes du bon sens de tous les
sicles et de toutes les nations.

Cependant, je rsolus de faire mon profit de ce que je venois d'entendre
rpter; et quoique j'eusse d'abord eu envie d'acheter de l'toffe pour
un habit neuf, je me retirai dans la rsolution de faire durer le vieux
un peu plus long-temps.--Lecteur, si vous pouvez en faire de mme, vous
y gagnerez autant que moi.

RICHARD SAUNDERS.

  [76] Cet ouvrage a dj t traduit: mais il est si intressant, que
    j'ai cru devoir en donner une traduction nouvelle. (_Note du
    Traducteur._)


_Fin du dernier Volume._




TABLE DES ARTICLES Contenus dans ce second Volume.

_Lettre sur les innovations dans la Langue anglaise, et dans l'art de
l'Imprimerie.  No Webster,  Hartford._

_Tableau du principal Tribunal de Pensylvanie, le tribunal de la
Presse._

_Sur l'art de Nager._

_Nouvelle mode de prendre des Bains._

_Observations sur les ides gnrales concernant la Vie et la Mort._

_Prcautions ncessaires dans les Voyages sur mer._

_Sur le Luxe, la Paresse et le Travail.  Benjamin Vaughan._

_Sur la Traite des Ngres._

_Observations sur la Guerre._

_Sur la Presse des Matelots._

_Sur les Loix criminelles, et sur l'usage d'armer en Course.  Benjamin
Vaughan._

_Observations sur les Sauvages de l'Amrique Septentrionale._

_Sur les dissentions entre l'Angleterre et l'Amrique.  M. Dubourg._

_Sur la prfrence qu'on doit donner aux Arcs et aux Flches sur les
armes  feu. Au major-gnral Lee._

_Comparaison de la conduite des Anti fdralistes des tats-Unis de
l'Amrique, avec celle des anciens Juifs._

_Sur l'tat intrieur de l'Amrique, ou tableau des vrais intrts de ce
vaste continent._

_Avis  ceux qui veulent aller s'tablir en Amrique._

_Discours prononc dans la dernire Convention des tats-Unis._

_Projet d'un Collge anglais, prsent aux Curateurs du Collge de
Philadelphie._

_Sur la Thorie de la Terre.  l'abb S...._

_Penses sur le Fluide universel, etc._

_Observations sur le rapport fait par le bureau du Commerce et des
Colonies, pour empcher l'tablissement de la province de l'Ohio._

_Sur un plan de Gouvernement envoy par le cabinet de Londres en
Amrique. Au gouverneur Shirley._

_Au mme._

_Au mme._

_Lettre de lord Howe  Benjamin Franklin._

_Rponse de Benjamin Franklin  lord Howe._

_Rflexions sur l'augmentation des Salaires qu'occasionnera en Europe la
rvolution d'Amrique._

_Dialogue entre la Goutte et Franklin._

_Lettre  Madame Helvtius._

_Le Papier, pome._

_Conte._

_Fragment de la suite des Mmoires de Franklin._

_Le Chemin de la fortune, ou la Science du Bonhomme Richard._


Fin de Table du dernier Volume.





----------------------
NOTES DU TRANSCRIPTEUR

On a conserv l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par
exemple: Lee/le/Le, suprme/suprme, etc.). On a cependant corrig:

    choisies > choisis (ces crits doivent tre bien choisis)
    rcration > rcration (la rcration, qui de toutes)
    paece > peace (conscious peace and virtue pure)

On a complt les pages 386 et 387 manquant dans l'original en
reproduisant la citation de "la guerre des dieux", d'variste Parny,
d'aprs l'dition de 1808 (de "Entre, et cherche une place | Parmi les
Juifs"  la fin de l'extrait), en harmonisant l'orthographe de "Quakre"
en "Quaker".






End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, crite par
lui-mme - Tome II, by Benjamin Franklin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***

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