Project Gutenberg's Le jugement dernier des rois, by Sylvain Marchal

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Title: Le jugement dernier des rois

Author: Sylvain Marchal

Release Date: July 25, 2008 [EBook #26124]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS ***




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LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS,

PROPHTIE EN UN ACTE, EN PROSE, PAR P. SYLVAIN MARCHAL,

JOUE _sur le Thtre de la Rpublique, au mois Vendmiaire et jours
suivants._

  _TANDEM!_

A PARIS,

De l'Imp. de C.-F. PATRIS, IMPRIMEUR de la Com. rue du fauxbourg
St.-Jacques, aux ci-devant Dames Ste.-Marie.

L'an second de la RPUBLIQUE FRANAISE, une et indivisible.




AVIS _Aux directeurs de spectacles des dpartements._


L'AUTEUR, soussign, se rserve les droits qu'un dcret de la convention
nationale lui maintient, sur les reprsentions de sa pice, par les
diffrents thtres de la rpublique.

[Sign: Sylvain Marchal]




_Nota._ Les passages de la pice, marqus de guillemets, ne se rcitent
pas au Thtre.




_L'IDE de cette pice est prise dans l'Apologue suivant, faisant partie
des LEONS DU FILS AIN D'UN ROI, ouvrage philosophique du mme auteur,
publi au commencement de 1789, et mis  l'INDEX par la Police._

En ce temps-l: revenu de la cour, bien fatigu, un visionnaire se livra
au sommeil, et rva que tous les peuples de la terre, le jour des
Saturnales, se donnrent le mot pour se saisir de la personne de leurs
rois, chacun de son ct. Ils convinrent en mme temps d'un rendez-vous
gnral, pour rassembler cette poigne d'individus couronns, et les
relguer dans une petite le inhabite, mais habitable; le sol le l'le
n'attendait que des bras et une lgre culture. On tablit un cordon de
petites chaloupes armes pour inspecter l'le, et empcher ces nouveaux
colons d'en sortir. L'embarras des nouveaux dbarqus ne fut pas mince.
Ils commencrent par se dpouiller de tous leurs ornements royaux qui
les embarrassaient; et il fallut que chacun, pour vivre, mt la main 
la pte. Plus de valets, plus de courtisans, plus de soldats. Il leur
fallut tout faire par eux-mme. Cette cinquantaine de personnages ne
vcut pas long-temps en paix; et le genre humain, spectateur tranquille,
eut la satisfaction de se voir dlivr de ses tyrans par leurs propres
mains,--_30 et 31 pag._




L'AUTEUR DU JUGEMENT DERNIER DES ROIS,

_AUX spectateurs de la premire reprsentation de cette pice._


CITOYENS, rappelez-vous donc comment, au temps pass, sur tous les
thtres on avilissait, on dgradait, on ridiculisait indignement les
classes les plus respectables du peuple-souverain, pour faire rire les
rois et leurs valets de cour. J'ai pens qu'il tait bien temps de leur
rendre la pareille, et de nous en amuser  notre tour. Assez de fois ces
_messieurs_ ont eu les rieurs de leur ct; j'ai pens que c'tait le
moment de les livrer  la rise publique, et de parodier ainsi un vers
heureux de la comdie du mchant:

    Les rois sont ici bas pour nos menus plaisirs.

    GRESSET.

Voil le motif des endroits un peu _chargs_ du JUGEMENT DERNIER DES
ROIS.

(_Extrait du journal des Rvolutions de Paris, de Prud'homme_, Tome
XVII, page 109, in-8.)




_COSTUMES DES PERSONNAGES._


L'IMPRATRICE. Corset de moire d'or, manches bouffantes; juppe de
taffetas bleu, orne d'un tour de point d'Espagne ou dentelle d'or;
mante de satin ou taffetas ponceau, garnie au pourtour, ainsi que la
juppe; tour de gorge de linon, formant la collerette; crachat attach
sur la csarine du manteau; couronne de paillons dors; toque de
taffetas bleu.

LE PAPE. Soutane & camail de laine, carlate ou blanche; rochet de
linon, entoilage de dentelle; gants blancs; souliers blancs avec une
double croix en or sur le milieu du pied; tiare  trois couronnes, la
tiare de satin ponceau & les couronnes en or; calotte de mme satin,
couvrant les oreilles, & borde de poil blanc; tole & manipule.

LE ROI D'ESPAGNE. Habit espagnol, manteau, trousse, pantalon & les
pices de souliers, le tout rouge; un grand nez postiche en taffetas
couleur de chair; couronne de moire d'or enrichie de pierreries; trois
cordons en sautoir, savoir: un, ponceau, de l'ordre de la toison d'or;
le deuxime, bleu de ciel avec une mdaille; le troisime, de velours
noir avec mdaille.

L'EMPEREUR. Habit bleu galonn en or; cordon en sautoir, de l'ordre de
l'Empire; un autre cordon blanc bord de deux lignes rouges en
bandoulire; charpe ponceau, pose sur l'habit; couronne de moire d'or;
veste, culotte & bas blancs.

LE ROI DE POLOGNE. Gilet  manches de velours noir; manteau  petites
manches bouffantes de velours noir, de mme que le gilet: il faut au
manteau une armure de poil blanc; pantalon de tricot de soie cramoisie;
cordon de l'ordre, de velours noir, brod en or; un second cordon en
bandoulire, bleu de ciel, avec un ordre quelconque.

LE ROI DE PRUSSE. Habit bleu fonc, boutonn jusqu' la taille; grand
chapeau  trois cornes; plumet & cocarde noire; point d'Espagne en or
autour du chapeau; culotte jaune; bottes  l'cuyre; coff en queue
proche la tte; charpe de satin blanc  frange d'or.

LE ROI D'ANGLETERRE. Habit bleu fonc avec des boutons d'or ou de
cuivre; veste de mme; ventre postiche pour le grossir; bottes 
l'cuyre; jarretires de l'ordre _Honni soit qui mal y pense_, & un
crachat du mme ordre.

LE ROI DE NAPLES. Gilet espagnol  crevasses; chemisette de linon;
trousse pareille au gilet; manteau espagnol, cordon ponceau avec une
mdaille en sautoir & un second cordon en sautoir, de velours noir,
brod en or.

LE ROI DE SARDAIGNE. Habit complet de Financier; cordon de l'ordre en
sautoir; crachat attach  l'habit; fronteau de couronne hermine.

UN SAUVAGE (rle parlant). Pantalon & gilet de tricot de soie,
clairement tigre; sandales laces; perruque et barbe grises.

Huit SAUVAGES (personnages muets) carquois & flches.

Dix SANS-CULOTTES portant le costume du pays de chacun des Rois qu'ils
amnent enchans par le col, c'est--dire un Sans-Culotte Espagnol,
Allemand, Italien, Napolitain, Polonais, Prussien, Russe, Sarde, Anglais
& un Franais.

Un grand nombre de Peuple arm de sabres, fusils & piques, tous habills
en Sans-Culottes Franais.

Une Barrique remplie de Biscuit de mer.




PERSONNAGES.


  Un VIEILLARD FRANCAIS.                          _Monvel._
  Des SAUVAGES de tout ge et de tout sexe.
  Un SANS-CULOTTE de chaque nation de l'Europe.
  Les ROIS d'EUROPE, y compris le PAPE            _Dugazon._
  Et la CZARINE                                   _Michot._
  L'EMPEREUR                                      _Raymont._
  Le ROI d'ANGLETERRE.
  Le ROI de PRUSSE.
  Le ROI de NAPLES.
  Le ROI d'ESPAGNE.                               _Baptiste le jeune._
  Le ROI de SARDAIGNE.
  Le ROI de POLOGNE.                              _Grand-Mesnil._




LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS,

PROPHTIE EN UN ACTE.


_Le thtre reprsente l'intrieur d'une le  moiti volcanise. Dans
la profondeur, ou arrire-scne, une montagne jte des flamches de
temps  autre pendant toute l'action jusqu' la fin._

_Sur un des cts de l'avant-scne, quelques arbres ombragent une
cabane abrite derrire par un grand rocher blanc, sur lequel on lit
cette inscription, trace avec du charbon:_

    Il vaut mieux avoir pour voisin
        Un volcan qu'un roi.
      Libert . . . . galit.

_Au-dessous sont plusieurs chiffres. Un ruisseau tombe en cascade, et
coule sur le ct de la chaumire._

_De l'autre part, la vue de la mer._

_Le soleil se lve derrire le rocher blanc pendant le monologue du
vieillard, qui ajoute un chiffre  ceux dj tracs par lui._




SCNE PREMIRE.


LE VIEILLARD. (_Il compte._)

1, 2, 3 . . 19, 20. VOILA donc prcisment aujourd'hui vingt ans que je
suis relgu dans cette le dserte. Le despote qui a sign mon
bannissement est peut-tre mort  prsent... L-bas, dans ma pauvre
patrie, on me croit brl par le volcan, ou dchir sous la dent de
quelques btes froces, ou mang par des antropophages. Le volcan, les
animaux carnaciers, les sauvages, semblent avoir respect jusqu' ce
jour la victime d'un roi...

Mes bons amis tardent bien  venir: le soleil est pourtant lev!...
Qu'est ce que j'aperois?... Ce ne sont pas leurs canots ordinaires...
Une chaloupe!... elle approche  force de rames. Des blancs... des
Europens!... Si c'taient de mes compatriotes, des Franais... Ils
vinent peut-tre me chercher... Le tyran sera mort; et son successeur,
pour se populariser, comme cela se pratique  tous les avnements au
trne, aura fait grce  quelques victimes innocentes du rgne
prcdent... Je ne veux point de la clmence d'un despote: je resterai,
je mourrai dans cette le volcanise, plutt que de retourner sur le
continent, du moins tant qu'il y aura des rois et des prtres.

Cach derrire cette roche, il faut que je sache  qui tout ce monde en
veut ici.




SCNE II.

Douze ou quinze SANS-CULOTTES, un de chaque nation de l'Europe. (_Ils
dbarquent._)


LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

Voyons si cette le fera notre affaire. C'est la troisime que nous
visitons: elle parat avoir t volcanise, et l'tre encore. Tant
mieux! Le globe sera plutt dbarrass de tous les brigands couronns
dont on nous a confi la dportation.

L'ANGLAIS.

Il me semble qu'ils seront fort bien ici. La main de la nature
s'empressera de ratifier, de sanctionner le jugement port par les
sans-culottes contre les rois, ces sclrats si long-temps privilgis
et impunis.

L'ESPAGNOL.

Qu'ils prouvent ici tous les tourments de l'enfer, auquel ils ne
croyaient pas, et qu'ils nous faisaient prcher par les prtres, leurs
complices, pour nous _embter_.

LE FRANAIS.

Camarades! cette le parat habite... Remarquez-vous ces pas d'hommes?

LE SARDE.

A l'entre de cette caverne, voil des fruits tout frachement rcolts.

LE FRANAIS.

Mes amis! venez, h! venez donc; lisez:

    _Il vaut mieux avoir pour voisin
        Un volcan qu'un roi._

Plusieurs SANS-CULOTTES _ensemble_.

Bravo! bravo!

LE FRANAIS _continue de lire_.

      _Libert . . . . galit._

Il y a ici quelque martyr de l'ancien rgime. L'heureuse rencontre!

L'ANGLAIS.

Oh! que nous avons bien adress! Celui qui gmit en ce lieu ne s'attend
pas  trouver aujourd'hui des librateurs.

LE FRANAIS.

L'infortun ne sait rien: il serait mort, sans apprendre la libert de
son pays.

L'ALLEMAND.

Et de toute l'Europe. Il ne doit pas tre loin: cherchons-le; allons
au-devant de lui.

LE FRANAIS.

Qu'il me tarde de le rencontrer! C'est sans doute un des ntres; et, 
en juger d'aprs les saints noms qu'il a tracs sur cette roche, il est
digne de la grande Rvolution, puisqu'il a su la pressentir  ce bout du
monde.




SCNE III.

LES ACTEURS PRCDENTS et le VIEILLARD.


Plusieurs SANS-CULOTTES _-la-fois_.

Bon vieillard!... vnrable vieillard!... que fais-tu ici?

LE VIEILLARD.

Des Franais!...  jour heureux!... il y a si long-temps que je n'ai vu
des franais!... Mes amis! mes enfants! que cherchez-vous?... mais avant
tout, un naufrage vous a peut-tre jets sur cette rive; auriez-vous
besoin de nourriture? Je n'ai  vous offrir que ces fruits, et l'eau de
cette source. Ma cabane est trop petite pour vous contenir tous  la
fois. Je n'attendais pas si nombreuse et si bonne compagnie.

LE FRANAIS.

Notre bon papa, il ne nous faut rien. Nous n'avons besoin que de
t'entendre, de savoir ton histoire; nous te raconterons, aprs, la
ntre.

LE VIEILLARD.

En deux mots, la voici: Je suis franais, n  Paris. J'habitais un
petit domaine contre le parc de Versailles. Un jour, la chasse passe de
mon ct; le cerf est relanc jusque dans mon jardin. Le roi et tout son
monde entrent chez moi. Ma fille, grande et belle, est remarque de tous
ces _messieurs_ de la cour. Le lendemain, on me l'enlve... Je cours au
chteau rclamer ma fille; on me raille: on me repousse: on me chasse.
Je ne me rebute pas: la larme  l'oeil, je me jte aux pieds du roi sur
son passage. On lui dit un mot  l'oreille sur mon compte; il me ricane
au nez, et donne ordre qu'on me fasse retirer. Ma pauvre femme n'en
obtient pas davantage; elle expire de douleur. Je reviens au chteau. Je
compte ma peine  tout le monde. Personne ne veut s'en mler. Je
demande  parler  la reine; je la saisis par la robe, comme elle
sortait de ses appartements. Ah! dit-elle, c'est cet ennuyeux
personnage. Quand donc lui interdira-t-on ma prsence? Je me prsente
chez les ministres, j'lve le ton; je parle en homme, en pre. Un
d'eux, c'tait un prlat, ne me rpond rien; mais il fait un signe. On
m'arrte  la porte de son audience; on me plonge dans un cachot, d'o
je ne sors que pour tre jet  fond de cale d'un navire qui, en
passant, me laissa dans cette le, il y a prcisment aujourd'hui vingt
annes. Voil, mes amis, mon aventure.

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

Ecoute  ton tour, et apprends que tu es bien veng. Te dire tout,
serait trop long. Voici l'essentiel: Bon vieillard! tu as devant toi un
reprsentant de chacune des nations de l'Europe devenue libre et
rpublicaine: car il faut que tu saches qu'il n'y a plus du tout de rois
en Europe.

LE VIEILLARD.

Est-il bien vrai? Serait-il possible?... Vous vous jouez d'un pauvre
vieillard.

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

De vrais sans-culottes honorent la vieillesse, et ne s'en amusent
point... comme faisaient jadis les plats courtisans de Versailles, de
Saint-James, de Madrid, de Vienne.

LE VIEILLARD.

Comment! il n'y a plus de rois en Europe?...

UN SANS-CULOTTE.

Tu vas les voir dbarquer tous ici; ils nous suivent ( leur tour, comme
tu l'as t,)  fond de cale d'une petite frgate arme que nous
devanons pour leur prparer les logis. Tu vas les voir tous ici, un
pourtant except.

LE VIEILLARD.

Et pourquoi cette exception? Ils n'ont jamais gures mieux valu les uns
que les autres.

LE SANS-CULOTTE.

Tu as raison... _except un_, parce que nous l'avons guillotin.

LE VIEILLARD.

_Guillotin!_... que veut dire?...

LE SANS-CULOTTE.

Nous t'expliquerons cela, et bien autre chose: nous lui avons tranch
la tte, de par la loi.

LE VIEILLARD.

Les Franais sont donc devenus des hommes!

LE SANS-CULOTTE.

Des hommes libres. En un mot, la France est une rpublique dans toute la
force du terme... Le peuple Franais s'est lev. Il  dit: _je ne veux
plus de roi_; et le trne a disparu. Il a dit encore: _je veux la
rpublique_, et nous voil tous rpublicains!

LE VIEILLARD.

Je n'aurais jamais os esprer une pareille rvolution: mais je la
conois. J'avais toujours pens,  part moi, que le peuple, aussi
puissant que le Dieu qu'on lui prche; n'a qu' vouloir... Que je suis
heureux d'avoir assez vcu pour apprendre un aussi grand vnement! Ah!
mes amis! mes frres, mes enfants! je suis dans un ravissement!...

Mais jusqu' prsent vous ne me parlez que de la France; et, ce me
semble, si j'ai bien entendu d'abord, l'Europe entire est dlivre de
la contagion des rois?

L'ALLEMAND.

L'exemple des Franais a fructifi: ce n'a pas t sans peine. Toute
l'Europe s'est ligue contre eux, non pas les peuples, mais les monstres
qui s'en disaient impudemment les _souverains_. Ils ont arm tous leurs
esclaves; ils ont mis en oeuvre tous les moyens pour dissoudre ce noyau
de libert que Paris avait form. On a d'abord indignement calomni
cette nation gnreuse qui, la premire, a fait justice de son roi: on a
voulu la modrantiser, la fdraliser, l'affamer, l'asservir de plus
belle, pour dgoter  jamais les hommes du rgime de l'indpendance.
Mais  force de mditer les principes sacrs de la Rvolution franaise,
 force de lire les traits sublimes, les vertus hroques auxquelles
elle a donn lieu, les autres peuples se sont dit: Mais, nous sommes
bien dupes de nous laisser conduire  la boucherie comme des moutons, ou
de nous laisser mener en lesse comme des chiens de chasse au combat du
taureau. Fraternisons plutt avec nos ans en raison, en libert. En
consquence, chaque section de l'Europe envoya  Paris de braves
sans-culottes, chargs de la reprsenter. L, dans cette dite de tous
les peuples, on est convenu qu' certain jour, toute l'Europe se
lverait en masse,... et s'manciperait... En effet, une insurrection
gnrale et simultane a clat chez toutes les nations de l'Europe; et
chacune d'elles eut son 14 juillet et 5 octobre 1789, son 10 aot et 21
septembre 1792, son 31 mai et 2 juin 1793. Nous t'instruirons de ces
poques, les plus tonnantes de toute l'histoire.

LE VIEILLARD.

Que de merveilles!... Pour le moment, satisfaites mon impatiente
curiosit sur un seul point. Je vous entends tous rpter le mot de
_Sans-Culotte_; que signifie cette expression singulire et piquante?

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

C'est  moi de te le dire: Un sans-culotte est un homme libre, un
patriote par excellence. La masse du vrai peuple, toujours bonne,
toujours saine, est compose de sans-culottes. Ce sont des citoyens
purs, tout prs du besoin, qui mangent leur pain  la sueur de leur
front, qui aiment le travail, qui sont bons fils, bons pres, bons
poux, bons parents, bons amis, bons voisins, mais qui sont jaloux de
leurs droits autant que de leurs devoirs. Jusqu' ce jour, faute de
s'entendre, ils n'avaient t que des instruments aveugles et passifs
dans la main des mchants, c'est--dire des rois, des nobles, des
prtres, des gostes, des aristocrates, des hommes d'tat, des
fdralistes, tous gens dont nous t'expliquerons, sage et malheureux
vieillard, les maximes et les forfaits. Chargs de tout l'entretien de
la ruche, les sans-culottes ne veulent plus souffrir dsormais,
au-dessus ni parmi eux, de frelons lches et malfaisants, orgueilleux et
parasites.

LE VIEILLARD _avec enthousiasme_.

Mes frres, mes enfants, et moi aussi je suis un sans-culotte!

L'ANGLAIS _reprend le rcit_.

Chaque peuple, le mme, jour, s'est donc dclar en rpublique, et se
constitua un gouvernement libre. Mais en mme temps on proposa
d'organiser une _convention Europenne_ qui se tint  Paris, chef-lieu
de l'Europe. Le premier acte qu'on y proclama fut le Jugement dernier
des Rois dtenus dj dans les prisons de leurs chteaux. Ils ont t
condamns  la dportation dans une le dserte, o ils seront gards 
vue sous l'inspection et la responsabilit d'une petite flote que chaque
rpublique  son tour entretiendra en croisire jusqu' la mort du
dernier de ces monstres.

LE VIEILLARD.

Mais, dites-moi, je vous prie, pourquoi vous tre donn la peine
d'amener tous ces rois jusqu'ici? Il et t plus expdient de les
pendre tous,  la mme heure, sous le portique de leurs palais.

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

Non, non! leur supplice et t trop doux et aurait fini trop tt: il
n'et pas rempli le but qu'on se proposait. Il a paru plus convenable
d'offrir  l'Europe le spectacle de ses tyrans dtenus dans une
mnagerie et se dvorant les uns les autres, ne pouvant plus assouvir
leur rage sur les braves sans-culottes qu'ils osaient appeler leurs
_sujets_. Il est bon de leur donner le loisir de se reprocher
rciproquement leurs forfaits, et de se punir de leurs propres mains.
Tel est le jugement solemnel et en dernier ressort qui a t prononc
contre eux  l'unanimit, et que nous venons sur ces mers mettre 
excution.

LE VIEILLARD.

Je me rends.

UN SANS-CULOTTE.

A prsent que te voil -peu-prs au fait, dis-nous, bon vieillard,
cette le que tu habites depuis vingt ans, te semblerait-elle propre  y
dposer notre cargaison de mauvaise marchandise?

LE VIEILLARD.

Mes amis, cette le n'est point habite. Quand j'y fus jet, c'tait le
matin; je ne rencontrai aucun tre vivant dans tout le cours de la
journe; le soir, une pyrogue vint mouiller  cette petite rade. Il en
sortit plusieurs familles de sauvages, dont j'eus peur d'abord. Je ne
leur rendais pas justice: ils dissiprent bientt mes craintes par un
accueil hospitalier, et me promirent de m'apporter chaque soir de leur
fruit, de leur chasse ou de leur pche: car ils venaient tous les jours,
 l'entre de la nuit, dans cette le, pour y rendre un culte religieux
au volcan que vous voyez. Sans contrarier leur croyance, je les invitai
 partager du moins leurs hommages entre le volcan et le soleil. Ils ne
manqurent pas de revenir de grand matin, le troisime jour suivant,
pour y voir le phnomne que je leur avais annonc, et auquel ils
n'avaient point fait attention dans leurs huttes enfumes. Je les plaai
sur ce rocher blanc; je leur fis contempler le lever du soleil sortant
de la mer dans toute sa pompe: ce spectacle les tint dans l'extase.
Depuis ce moment, il n'est pas de semaine qu'ils ne vinent adorer le
soleil levant. Depuis ce moment aussi, ils me regardent et me traitent
comme leur pre, leur mdecin, leur conseil; et, grace  eux, je ne
manque de rien dans cette solitude inculte. Une fois ils voulaient 
toute force me reconnatre pour leur roi; je leur expliquai le mieux
qu'il me fut possible mon aventure de l-bas, et ils jurrent entre mes
mains de n'avoir jamais de rois, pas plus que de prtres.

J'estime que cette le remplira parfaitement vos intentions; d'autant
mieux, que depuis quelques semaines le cratre du volcan s'largit
beaucoup, et semble menacer d'une ruption prochaine. Il vaut mieux
qu'elle clate sur des ttes couronnes que sur celles de mes bons
voisins les sauvages, ou de mes frres les braves sans-culottes.

UN SANS-CULOTTE.

Camarades, qu'en dites-vous? je crois qu'il a raison: signalons la flote
pour qu'elle vine nous joindre ici, et qu'elle y vomisse les poisons
dont elle est charge.

LE VIEILLARD.

J'apperois mes bons voisins; abaissez vos piques devant eux en signe de
fraternit; vous les verrez dposer leurs arcs  vos pieds. Je ne sais
point leur langue; ils ignorent la ntre: mais le coeur est de tous les
pays: nous nous entretenons par gestes, et nous nous comprenons
parfaitement.

_Des familles sauvages sortent de leurs pirogues. Le vieillard les
prsente aux sans-culottes d'Europe. On fraternise; on s'embrasse: le
vieillard monte sur son rocher blanc, et fait hommage au soleil des
fruits que lui ont apports les sauvages, dans des paniers d'osier
adroitement travaills._

_Aprs la crmonie, le vieillard converse avec eux par gestes et les
met au courant._

_Les rois dbarquent: ils entrent sur la scne un  un, le sceptre  la
main, le manteau royal sur les paules, la couronne d'or sur la tte, et
au cou une longue chane de fer dont un sans-culotte tient le bout._




SCNE IV.

LES PRCDENTS, FAMILLES SAUVAGES.


LE VIEILLARD.

BRAVES sans-culottes ces sauvages sont nos ans en libert: car ils
n'ont jamais eu de rois. Ns libres, ils vivent et meurent comme ils
sont ns.




SCNE V.

LES PRCDENTS, LES ROIS D'EUROPE.


UN SANS-CULOTTE ALLEMAND, _conduisant l'empereur qui ouvre la marche_.

PLACE  sa majest l'empereur... Il ne lui a manqu que du temps et plus
de gnie pour consommer tous les forfaits commis par la maison
d'Autriche, et pour porter  leur comble les maux que Joseph II et
Antoinette voulaient, et firent  la France. Flau de ses voisins, il le
fut encore de son pays, dont il puisa la population et les finances. Il
fit languir l'agriculture, entrava le commerce, enchana la pense. (_en
secouant sa chane._) N'ayant pu avoir le principal lot dans le partage
de la Pologne, il voulut s'en ddommager en ravageant les frontires
d'une nation dont il redoutait les lumires et l'nergie. Faux ami,
alli perfide, faisant le mal pour mal faire; c'est un monstre.

FRANOIS II.

Pardonnez-moi; je ne suis pas aussi monstre qu'on parat le croire. Il
est vrai que la Lorraine me tentait: mais la France n'et-elle pas t
trop heureuse d'acheter la paix et le bon ordre au prix d'une province?
N'en a-t-elle pas dj assez. D'ailleurs, s'il y a quelqu'un  blmer,
c'est le vieux Kaunitz qui abusa de ma jeunesse, de mon inexprience:
c'est Cobourg, c'est Brunswick.

L'ALLEMAND. (_Il le lche._)

Dis, ta vilaine ame, ton mauvais coeur... Achve ici de vivre, spar 
jamais de l'espce humaine, dont toi et tes confrres avez fait trop
long-temps la honte et le supplice.

UN SANS-CULOTTE ANGLAIS _menant le roi d'Angleterre en lesse avec une
chane_.

Voici sa majest le roi d'Angleterre, qui, aid du gnie machiavlique
de M. Pitt, pressura la bourse du peuple Anglais, et accrut encore le
fardeau de la dette publique pour organiser en France la guerre civile,
l'anarchie, la famine, et le fdralisme, pire que tout cela.

GEORGE.

Mais je n'avais pas la tte  moi, vous le savez. Punit-on un fou? On
le place  l'hpital.

L'ANGLAIS, _en le lchant_.

Le volcan te rendra la raison.

UN SANS-CULOTTE PRUSSIEN.

Voici sa majest le roi de Prusse: comme le duc d'Hanovre, bte
malfaisante et sournoise, la dupe des charlatans, le bourreau des gens
de bien et des hommes libres.

GUILLAUME.

La manire dont vous en agissez envers moi est de toute injustice. Car
enfin vous devez me connatre: je n'ai jamais eu le gnie militaire de
mon oncle; je m'occupai beaucoup plus des Illumins que des Franais. Si
mes soldats ont fait un peu de mal, on le leur a bien rendu. Ainsi
quitte: tant de tus que de blesss, de part et d'autre, tout est
compens.

LE PRUSSIEN.

Voil bien les sentiments et le langage d'un roi. Monstre! expie ici
tout le sang que tu as fait verser dans les plaines de la Champagne,
devant Lille et Mayence.

UN SANS-CULOTTE ESPAGNOL.

Voici sa majest le roi d'Espagne. Il est bien du sang des Bourbons:
voyez comme la sottise, la cagoterie et le despotisme sont empreints sur
sa face royale.

CHARLES.

J'en conviens, je ne suis qu'un sot, que les prtres et ma femme ont
toujours men par le bout du nez; ainsi, faites-moi grace.

UN SANS-CULOTTE NAPOLITAIN.

Voici l'hypocrite couronn de Naples. Encore quelques annes, et il et
fait plus de ravage en Europe que le mont Vsuve qu'il avait  sa porte.

FERDINAND, roi de Naples.

Volcan pour volcan, que ne me laissiez vous l-bas! j'ai t le dernier
 me mettre de la ligue. Il a bien fallu  la fin que je me rangeasse du
parti de mes confrres les rois, ne fallait-il pas hurler avec les
loups?

UN SANS-CULOTTE SARDE.

Voici dans cette bote sa majest dormeuse: Victor-Amde-Marie de
Savoie, roi des marmottes. Plus stupide qu'elles, une fois il a voulu
faire le mchant; mais nous l'avons bien vite remis dans sa loge.
Amde, dpche-toi de dormir. J'ai bien peur pour toi que le volcan ne
te permette pas d'achever tes six mois de sommeil.

LE ROI DE SARDAIGNE _sortant de sa bote, billant et se frottant les
yeux_.

J'ai faim, moi... Ah! ah! o est mon chapelain pour dire mon
_Benedicite_.

LE SARDE.

Dis plutt _tes graces_... Va! (_en le poussant_) voil  quoi ils sont
bons, tous ces rois; boire, manger, dormir, quand ils ne peuvent faire
du mal.

UN SANS-CULOTTE RUSSE.

(_Catherine monte sur la scne, en faisant de grands pas, de grandes
enjambes._)

Allons donc, tu fais des faons, je crois... Voici sa Majest impriale,
la Czarine de toutes les Russies; autrement, madame de l'enjambe; ou,
si vous aimiez mieux, la Catau, la Smiramis du Nord: femme au-dessus de
son sexe, car elle n'en connut jamais les vertus ni la pudeur. Sans
moeurs et sans vergogne, elle fut l'assassin de son mari, pour n'avoir
pas de compagnon sur le trne, et pour n'en pas manquer dans son lit
impur.

UN SANS-CULOTTE POLONAIS.

Toi, Stanislas-Auguste, roi de Pologne, allons, vte! porte la queue de
ta matresse Catau, dont tu fus si constamment le bas-valet.

UN SANS-CULOTTE, _tenant  la main le bout de plusieurs chanes
attaches au cou de plusieurs rois_.

Tenez! voici le fond du sac. C'est le fretin: il ne vaut pas l'honneur
d'tre nomm.

_Le vieillard sert de truchement aux sauvages, devant lesquels passent
en revue les rois. Il leur traduit dans le langage des signes, ce qui se
dit  mesure que les rois paraissent sur la scne. Les sauvages donnent
tour  tour des marques d'tonnement et d'indignation._

UN SANS-CULOTTE ROMAIN, _menant le pape_.

A genoux, sclrats couronns! pour recevoir la bndiction du saint
pre: car il n'y a qu'un prtre capable d'absoudre vos forfaits dont il
fut le complice et l'agent perfide. Eh! dans quelle trame odieuse, dans
quelle intrigue criminelle les prtres et leur chef n'ont-ils pas pris
part, n'ont-ils pas jou un rle? C'est ce monstre  triple couronne,
qui, sous main, provoqua une croisade meurtrire contre les Franais,
comme jadis ses prdcesseurs en avaient conseill une contre les
Sarrazins. Aprs les rois, les prtres sont ceux qui firent le plus de
mal  la terre et  l'espce humaine.

Graces, graces immortelles soient rendues au peuple Franais, qui le
premier, parmi les modernes, rappela le patriotisme de Brutus et
dmasqua la tartufferie des augures. Les Franais firent rougir les
Romains de l'encens qu'ils prostituaient aux pieds d'un prtre dans le
capitole, l mme o l'ambitieux Csar fut poignard par des mains
vertueuses et rpublicaines.

LE PAPE.

Ah! ah! vous chargez le tableau... Citez un seul de mes prdcesseurs
qui ait fait preuve d'autant de modration que moi. A leur exemple,
j'aurais bien pu mettre en interdit tout le royaume de France...

LE SANS-CULOTTE FRANAIS _l'interrompt_.

Dis la rpublique.

LE PAPE.

Eh bien, la rpublique soit! la rpublique.

J'aurais pu appeler sur la tte de tous les Franais les vengeances du
ciel; je me suis content de conjurer contre eux toutes les puissances
de la terre. Un prtre pouvait-il moins? Ecoutez; faites-moi grace; tout
le reste de ma vie je prierai Dieu pour les sans-culottes.

LE SANS-CULOTTE ROMAIN.

Non, non, non! nous ne voulons plus de prires d'un prtre: le Dieu des
sans-culottes, c'est la libert, c'est l'galit, c'est la fraternit!
Tu ne connus et ne connatras jamais ces dieux-l. Va plutt exorciser
le volcan qui doit dans peu te punir et nous venger.

UN SANS-CULOTTE FRANAIS, _aprs avoir fait ranger en demi-cercle tous
les rois, et avant de les quitter_:

Monstres couronns! vous auriez d, sur des chaffauds, mourir tous de
mille morts: mais o se serait-il trouv des bourreaux qui eussent
consenti  souiller leurs mains dans votre sang vil et corrompu? Nous
vous livrons  vos remords, ou plutt  votre rage impuissante.

Voil pourtant les auteurs de tous nos maux! Gnrations  venir,
pourrez-vous le croire! Voil ceux qui tenaient dans leurs mains, qui
balanaient les destines de l'Europe. C'est pour le service de cette
poigne de lches brigands, c'est pour le bon plaisir de ces sclrats
couronns, que le sang d'un million, de deux millions d'hommes, dont le
pire valait mieux qu'eux tous, a t vers sur presque tous les points
du continent et par del les mers. C'est au nom, ou par l'ordre de cette
vingtaine d'animaux froces, que des provinces entires ont t
dvastes, des villes populeuses changes en monceaux: de cadavres et de
cendres, d'innombrables familles violes, mises  nud et rduites  la
famine. Ce groupe infme d'assassins politiques, a tenu en chec de
grandes nations, et a tourn, les uns contre les autres des peuples
faits pour tre amis et ns pour vivre en frres. Les voil ces bouchers
d'hommes en temps de guerre, ces corrupteurs de l'espce humaine en
temps de paix. C'est du sein des cours de ces tres immondes, que
s'exhalait dans les villes et sur nos campagnes la contagion de tous les
vices; exista-t-il jamais une nation ayant en mme-temps un roi et des
moeurs?

LE PAPE.

Il n'y avait pas de moeurs  Rome!... les cardinaux n'ont point de
moeurs!...

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

Et ces ogres trouvaient des pangyristes et des soutiens! Les prtres ne
donnaient  leur Dieu que les restes de l'encens qu'ils brlaient aux
pieds du prince; et des esclaves chargs de livres tissues d'or, se
pavanaient et se croyaient importants quand ils avaient dit: _le roi mon
matre_... Plus de cent millions d'hommes ont obi  ces plats tyrans,
et tremblaient en prononant leurs noms avec un saint respect. C'tait
pour procurer des jouissances  ces mangeurs d'homme que le peuple, du
matin au soir, et d'un bout de l'anne  l'autre, travaillait, suait,
s'puisait. Races futures! pardonnerez-vous  vos bons ayeux cet excs
d'avilissement, de stupidit et d'abngation de soi-mme? Nature,
hte-toi d'achever l'oeuvre des sans-culottes; souffle ton haleine de
feu sur ce rebut de la socit, et fais rentrer pour toujours les rois
dans le nant d'o ils n'auraient jamais d sortir.

Fais-y rentrer aussi le premier d'entre nous qui dsormais prononcerait
le mot _roi_ sans l'accompagner des imprcations que l'ide attache 
ce mot infme prsente naturellement  tout esprit rpublicain.

Pour moi, je m'engage  effacer sur-le-champ du livre des hommes libres
quiconque en ma prsence souillerait l'air d'une expression qui tendrait
 prvenir favorablement pour un roi, ou pour toute autre monstruosit
de cette sorte. Camarades, jurons-le tous, et rembarquons-nous.

LES SANS-CULOTTES _en partant_.

Nous le jurons!... vive la libert! vive la rpublique!




SCNE VI.

LES ROIS D'EUROPE.


FRANOIS II.

COMME on nous traite, bon Dieu! avec quelle indignit! et qu'allons-nous
devenir?

GUILLAUME.

O mon cher Cagliostro, que n'es-tu ici? tu nous tirerais d'embarras.

GEORGE.

J'en doute: qu'en pensez-vous, saint-pre? Vous le tenez depuis assez
long-temps prisonnier au chteau Saint-Ange.

BRASCHI OU LE PAPE.

Il ne pourrait rien  tout ceci. Il nous faudrait quelque chose de
surnaturel.

LE ROI D'ESPAGNE.

Ah! saint-pre, un petit miracle.

LE PAPE.

Le temps en est pass... O est-il le bon temps o les saints
traversaient les airs  cheval sur un bton.

LE ROI D'ESPAGNE.

O mon parent!  Louis XVI! c'est encore toi qui as eu le meilleur lot.
Un mauvais demi-quart d'heure est bientt pass!  prsent tu n'as plus
besoin de rien. Ici nous manquons de tout: nous sommes entre la famine
et enfer. C'est vous Franois et Guillaume, qui nous attirez tout cela.
J'ai toujours pens que cette rvolution de France, tt ou tard, nous
jouerait d'un mauvais tour. Il ne fallait pas nous en mler du tout, du
tout.

GUILLAUME.

Il vous sied bien, sire d'Espagne, de nous inculper; ne sont-ce pas vos
lenteurs ordinaires qui nous ont perdus. Si vous nous aviez seconds 
point, c'en tait fait de la France.

CATHERINE.

Pour moi, je vais me coucher dans cette caverne. Au lieu de vous
quereller, qui m'aime me suive... Stanislas, ne venez-vous pas me tenir
compagnie?

LE ROI DE POLOGNE.

Vieille Catau, regarde-toi dans cette fontaine.

CATHERINE.

Tu n'as pas toujours t si fier.

L'EMPEREUR.

Maudits franais!

LE ROI D'ESPAGNE.

Ces sans-culottes que nous mprisions tant d'abord, sont pourtant venus
 bout de leur dessein. Pourquoi n'en ai-je pas fait un bel auto-da-f,
pour servir d'exemple aux autres?

LE PAPE.

Pourquoi ne les ai-je pas excommunis des 1789? Nous les avons trop
mnags, trop mnags.

LE ROI DE NAPLES.

Toutes ces rflexions sont belles, mais elles vinent un peu trop tard.
Nous sommes dans la galre, il faut ramer: avant tout, il faut manger;
occupons-nous, d'abord, de pche, de chasse ou de labourage.

L'EMPEREUR.

Il ferait beau voir l'empereur de la maison d'Autriche, grater la terre
pour vivre.

LE ROI D'ESPAGNE.

Aimeriez-vous mieux tirer au sort pour savoir lequel de nous servira de
pture aux autres.

LE PAPE.

N'avoir pas mme de quoi faire le miracle de la multiplication des
pains! Cela ne m'tonne pas, nous avons ici des schismatiques.

CATHERINE.

C'est sans-doute  moi que ce discours s'adresse: je veux en avoir
raison... En garde, saint-pre.

_L'impratrice et le pape se battent, l'une avec son sceptre et l'autre
avec sa croix: un coup de sceptre casse la croix; le pape jte sa tiare
 la tte de Catherine et lui renverse sa couronne. Ils se battent avec
leurs chanes. Le roi de Pologne veut mettre le hol, en tant des mains
le sceptre  Catherine._

LE ROI DE POLOGNE.

Voisine, c'en est assez. Hol! Hol!

L'IMPRATRICE.

Il te convient bien de m'enlever mon sceptre, lche! est-ce pour te
ddommager du tien que tu as laiss couper en trois ou quatre morceaux?

LE PAPE

Catherine, je te demande grace, _escolta mi_: si tu me laisses
tranquille, je te donnerai l'absolution pour tous tes pchs.

L'IMPRATRICE.

L'absolution! faquin de prtre! avant que je te laisse tranquille, il
faut que tu avoues et que tu rptes aprs moi, qu'un prtre, qu'un pape
est un charlatan, un joueur de gobelets... Allons, rpte:

LE PAPE.

Un prtre... un pape... est un charlatan... un joueur de gobelets.

LE ROI D'ESPAGNE, _ part, dans un coin du thtre_.

Quelle trouvaille! j'ai encore un reste de la ration de pain qu'on me
donnait  fond de cale. Quel trsor! Il n'y a point de roupies, point de
piastres qui vaillent un morceau de pain noir, quand on meurt de faim.

LE ROI DE POLOGNE.

Cousin, que fais-tu l  l'cart? Tu manges je crois, j'en retiens part.

L'IMPRATRICE _et les autres rois se jtent sur celui d'Espagne pour lui
arracher son morceau de pain_.

Et moi aussi, et moi aussi, et moi aussi.

LE ROI DE NAPLES.

Que diraient les Sans-Culottes, s'ils voyaient tous les rois d'Europe se
disputer un morceau de pain noir?

_Les rois se battent: la terre est jonche de dbris de chanes, de
sceptres, de couronnes; les manteaux sont en haillons._




SCNE VII.

LES ACTEURS PRCDENTS ET LES SANS-CULOTTES.


_Les sans-culottes, qui ont voulu jouir de loin de l'embarras des rois
rduits  la famine, revinent dans l'le pour y rouler une barrique de
biscuit au milieu des rois affams._

L'UN DES SANS-CULOTTES, _en dfonant la barrique, et renversant le
biscuit_.

Tenez faquins, voil de la pture. Bouffez. Le proverbe qui dit: _Il
faut que tout le monde vive_, n'a pas t fait pour vous, car il n'y a
pas de ncessit que des rois vivent. Mais les sans-culottes sont aussi
susceptibles de piti que de justice. Repaissez-vous donc de ce biscuit
de mer, jusqu' ce que vous soyez acclimats dans ce pays.




SCNE VIII.

LES ROIS _se jtent sur le biscuit_.


L'IMPRATRICE.

Un moment! moi, comme impratrice et propritaire du domaine le plus
vaste, il me faut la plus grande part.

LE ROI DE POLOGNE.

Catherine n'a jamais fait petite bouche: mais nous ne sommes plus ici 
Ptersbourg; chacun le sien.

LE ROI DE NAPLES.

Oui! oui! chacun le sien. Cette barrique de biscuit ne doit pas
ressembler  la soi-disant rpublique de Pologne.

LE ROI DE PRUSSE _donne un coup de sceptre sur les doigts de
l'impratrice_.

L'IMPRATRICE.

Tais-toi, ravisseur de la Silsie.

LE PAPE.

Messieurs! Messieurs! rendez  Csar ce qui est  Csar

L'IMPRATRICE.

Si tu rendais  Csar ce qui appartient  Csar, petit vque de
Rome!...

L'EMPEREUR.

La paix, la paix: il y en a pour tout le monde.

LE ROI DE PRUSSE.

Oui, mais il n'y en aura pas pour long-temps.

LE ROI DE NAPLES.

Mais voil le volcan qui parat vouloir nous mettre tous d'accord: une
lave brlante descend du cratre et s'avance vers nous. Dieux!

LE ROI D'ESPAGNE.

Bonne notre-dame! secourez-moi... Si j'en rchappe, je me fais
Sans-Culotte.

LE PAPE.

Et moi je prends femme.

CATHERINE.

Et moi je passe aux Jacobins ou aux Cordeliers.

_Le volcan commence son ruption: il jte sur le thtre des pierres,
des charbons brlants... etc._

_Une explosion se fait: le feu assige les rois de toutes parts, ils
tombent, consums dans les entrailles de la terre entr'ouverte._


FIN.





End of Project Gutenberg's Le jugement dernier des rois, by Sylvain Marchal

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS ***

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and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
