Project Gutenberg's Un philosophe sous les toits, by mile Souvestre

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Title: Un philosophe sous les toits

Author: mile Souvestre

Release Date: July 1, 2009 [EBook #29282]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS

JOURNAL D'UN HOMME HEUREUX

PUBLI PAR MILE SOUVESTRE

OUVRAGE COURONN PAR L'ACADMIE FRANAISE

NOUVELLE DITION


PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS

1857

--Droits de reproduction et de traduction rservs--




DU MME AUTEUR


Format grand in-18

    AU BORD DU LAC               1 vol.
    AU COIN DU FEU               1 --
    CHRONIQUES DE LA MER         1 --
    CONFESSIONS D'UN OUVRIER     1 --
    DANS LA PRAIRIE              1 --
    EN QUARANTAINE               1 --
    HISTOIRES D'AUTREFOIS        1 --
    LE FOYER BRETON              2 --
    LES CLAIRIRES               1 --
    LES DERNIERS BRETONS         2 --
    LES DERNIERS PAYSANS         2 --
    CONTES ET NOUVELLES          1 --
    PENDANT LA MOISSON           1 --
    SCNES DE LA CHOUANNERIE     1 --
    SCNES DE LA VIE INTIME      1 --
    SOUS LES FILETS              1 --
    SOUS LA TONNELLE             1 --
    RCITS ET SOUVENIRS          1 --
    LES SOIRES DE MEUDON        1 --
    SUR LA PELOUSE               1 --
    LA DERNIRE TAPE            1 --
    SCNES ET RCITS DES ALPES   1 --

Typographie de MORRIS et Comp., rue Amelot, 64.




A MME NANINE SOUVESTRE.




AVANT-PROPOS.


Nous connaissons un homme qui, au milieu de la fivre de changement et
d'ambition qui travaille notre socit, a continu d'accepter, sans
rvolte, son humble rle dans le monde, et a conserv, pour ainsi dire,
le got de la pauvret. Sans autre fortune qu'une petite place, dont il
vit sur ces troites limites qui sparent l'aisance de la misre, notre
philosophe regarde, du haut de sa mansarde, la socit comme une mer
dont il ne souhaite point les richesses et dont il ne craint pas les
naufrages. Tenant trop peu de place pour exciter l'envie de personne, il
dort tranquillement envelopp dans son obscurit.

Non qu'il se soit retir dans l'gosme comme la tortue dans sa
cuirasse! C'est l'homme de Trence, qui ne se croit tranger  rien de
ce qui est humain. Tous les objets et tous les incidents du dehors se
rflchissent en lui ainsi que dans une chambre obscure o ils
dcalquent leur image. Il regarde la socit en lui-mme avec la
patience curieuse des solitaires, et il crit, pour chaque mois, le
journal de ce qu'il a vu ou pens. C'est _le calendrier de ses
sensations_, ainsi qu'il a coutume de le dire.

Admis  le feuilleter, nous en avons dtach quelques pages, qui
pourront faire connatre au lecteur les vulgaires aventures d'un penseur
ignor dans ces douze htelleries du temps qu'on appelle des mois.




CHAPITRE PREMIER.

LES TRENNES DE LA MANSARDE.


_1er Janvier._--Cette date me vient  la pense ds que je m'veille.
Encore une anne qui s'est dtache de la chane des ges pour tomber
dans l'abme du pass! La foule s'empresse de fter sa jeune soeur. Mais
tandis que tous les regards se portent en avant, les miens se retournent
en arrire. On sourit  la nouvelle reine, et, malgr moi, je songe 
celle que le temps vient d'envelopper dans son linceul.

Celle-ci, du moins, je sais ce qu'elle tait et ce qu'elle m'a donn,
tandis que l'autre se prsente entoure de toutes les menaces de
l'inconnu. Que cache-t-elle dans les nues qui l'enveloppent? Est-ce
l'orage ou le soleil?

Provisoirement il pleut, et je sens mon me embrume comme l'horizon.
J'ai cong aujourd'hui; mais que faire d'une journe de pluie? Je
parcours ma mansarde avec humeur, et je me dcide  allumer mon feu.

Malheureusement, les allumettes prennent mal, la chemine fume, le bois
s'teint! Je jette l mon soufflet avec dpit, et je me laisse tomber
dans mon vieux fauteuil.

En dfinitive, pourquoi me rjouirais-je de voir natre une nouvelle
anne? Tous ceux qui courent dj les rues, l'air endimanch et le
sourire sur les lvres, comprennent-ils ce qui les rend joyeux?
Savent-ils seulement ce que signifie cette fte et d'o vient l'usage
des trennes?

Ici mon esprit s'arrte pour se constater  lui-mme sa supriorit sur
l'esprit du vulgaire. J'ouvre une parenthse dans ma mauvaise humeur, en
faveur de ma vanit, et je runis toutes les preuves de ma science.

(Les premiers Romains ne partageaient l'anne qu'en dix mois; ce fut
Numa Pompilius qui y ajouta janvier et fvrier. Le premier tira son nom
de Janus, auquel il fut consacr. Comme il ouvrait le nouvel an, on
entoura son commencement d'heureux prsages, et de l vint la coutume
des visites entre voisins, des souhaits de prosprit et des _trennes_.
Les prsents usits chez les Romains taient symboliques. On offrait des
figues sches, des dattes, des rayons de miel, comme emblme de la
douceur des auspices sous lesquels l'anne devait commencer son cours,
et une petite pice de monnaie, nomme _stips_, qui prsageait la
richesse.)

Ici je ferme la parenthse pour reprendre ma disposition maussade. Le
petit _spitch_ que je viens de m'adresser m'a rendu content de moi et
plus mcontent des autres. Je djeunerais bien pour me distraire; mais
la portire a oubli mon lait du matin, et le pot de confiture est vide!
Un autre serait contrari; moi j'affecte la plus superbe indiffrence.
Il reste un croton durci que je brise  force de poignets, et que je
grignote nonchalamment comme un homme bien au-dessus des vanits du
monde et des pains mollets.

Cependant, je ne sais pourquoi mes ides s'assombrissent en raison des
difficults de la mastication. J'ai lu autrefois l'histoire d'un Anglais
qui s'tait pendu parce qu'on lui avait servi du th sans sucre. Il y a
des heures dans la vie o la contrarit la plus futile prend les
proportions d'une catastrophe. Notre humeur ressemble aux lunettes de
spectacle qui, selon le bout, montrent les objets moindres ou agrandis.

Habituellement, la perspective qui s'ouvre devant ma fentre me ravit.
C'est un chevauchement de toits dont les cimes s'entrelacent, se
croisent, se superposent, et sur lesquels de hautes chemines dressent
leurs pitons. Hier encore je leur trouvais un aspect alpestre, et
j'attendais la premire neige pour y voir des glaciers; aujourd'hui je
n'aperois que des tuiles et des tuyaux de pole. Les pigeons, qui
aidaient  mes illusions agrestes ne me semblent plus que de misrables
volatiles qui ont pris les toits pour basse-cour; la fume qui s'lve
en lgers flocons, au lieu de me faire songer aux soupiraux du Vsuve,
me rappelle les prparations culinaires et l'eau de vaisselle; enfin le
tlgraphe que j'aperois de loin sur la vieille tour de Montmartre, me
fait l'effet d'une ignoble potence dont le bras se dresse au-dessus de
la cit.

Ainsi blesss de tout ce qu'ils rencontrent, mes regards s'abaissent sur
l'htel qui fait face  ma mansarde.

L'influence du premier de l'an s'y fait visiblement sentir. Les
domestiques ont un air d'empressement qui se proportionne  l'importance
des trennes reues ou  recevoir. Je vois le propritaire traversant la
cour avec la mine morose que donnent les gnrosits forces, et les
visiteurs se multiplier, suivis de commissionnaires qui portent des
fleurs, des cartons ou des jouets. Tout  coup la grande porte cochre
est ouverte; une calche neuve, trane par des chevaux de race,
s'arrte au pied du perron. Ce sont sans doute les trennes offertes par
le mari  la matresse de l'htel; car elle vient elle-mme examiner le
nouvel quipage. Elle y monte bientt avec une petite fille
_ruisselante_ de dentelles, de plumes, de velours, et charge de cadeaux
qu'elle va distribuer en trennes. La portire est referme, les glaces
se lvent la voiture part.

Ainsi tout le monde fait aujourd'hui un change de bons dsirs et de
prsents; moi seul je n'ai rien  donner ni  recevoir. Pauvre
solitaire, je ne connais pas mme un tre prfr pour lequel je puisse
former des voeux.

Que mes souhaits d'heureuse anne aillent donc chercher tous les amis
inconnus, perdus dans cette multitude qui bruit  mes pieds!

A vous d'abord, ermites des cits, pour qui la mort et la pauvret ont
fait une solitude au milieu de la foule! travailleurs mlancoliques
condamns  manger, dans le silence et l'abandon, le pain gagn chaque
jour, et que Dieu a sevrs des enivrantes angoisses de l'amour ou de
l'amiti!

A vous, rveurs mus qui traversez la vie, les yeux tourns vers quelque
toile polaire, marchant avec indiffrence sur les riches moissons de la
ralit!

A vous, braves pres qui prolongez la veille pour nourrir la famille;
pauvres veuves pleurant et travaillant auprs d'un berceau; jeunes
hommes acharns  vous ouvrir dans la vie une route assez large pour y
conduire par la main une femme choisie;  vous tous vaillants soldats du
travail et du sacrifice!

A vous enfin, quels que soient votre titre et votre nom, qui aimez ce
qui est beau, qui avez piti de ce qui souffre, et qui marchez dans le
monde comme la vierge symbolique de Byzance, les deux bras ouverts au
genre humain!

... Ici je suis subitement interrompu par des ppiements toujours plus
nombreux et plus levs. Je regarde autour de moi... ma fentre est
entoure de moineaux qui picorent les miettes de pain que, dans ma
mditation distraite, je viens d'grener sur le toit.

A cette vue, un clair de lumire traverse mon coeur attrist. Je me
trompais, tout  l'heure, en me plaignant de n'avoir rien  donner;
grce  moi, les moineaux du quartier auront leurs trennes!

_Midi._ On frappe  ma porte; une pauvre fille entre et me salue par mon
nom. Je ne la reconnais point au premier abord; mais elle me regarde,
sourit... Ah! c'est Paulette!... Mais depuis prs d'une anne que je ne
l'avais vue, Paulette n'est plus la mme: l'autre jour c'tait une
enfant, aujourd'hui c'est presque une jeune fille.

Paulette est maigre, ple, misrablement vtue; mais c'est toujours le
mme oeil bien ouvert et regardant droit devant lui, la mme bouche
souriant  chaque mot, comme pour solliciter votre amiti, la mme voix
un peu timide et pourtant caressante. Paulette n'est point jolie, elle
passe mme pour laide: moi je la trouve charmante.

Peut-tre n'est-ce point  cause de ce qu'elle est, mais  cause de moi.
Paulette m'apparat  travers un de mes meilleurs souvenirs.

C'tait le soir d'une fte publique. Les illuminations faisaient courir
leurs cordons de feu le long de nos monuments; mille banderoles
flottaient aux vents de la nuit; les feux d'artifice venaient d'allumer
leurs gerbes de flammes au milieu du Champ-de-Mars. Tout  coup, une de
ces inexplicables terreurs qui frappent de folie les multitudes s'abat
sur les rangs presss; on crie, on se prcipite; les plus faibles
trbuchent, et la foule gare les crase sous ses pieds convulsifs.
chapp par miracle  la mle, j'allais m'loigner, lorsque les cris
d'un enfant prs de prir me retiennent; je rentre dans ce chaos humain,
et aprs des efforts inous, j'en retire Paulette au pril de ma vie.

Il y a deux ans de cela; depuis, je n'avais revu la petite qu' de longs
intervalles, et je l'avais presque oublie; mais Paulette a la mmoire
des bons coeurs; elle vient, au renouvellement de l'anne, m'offrir ses
souhaits de bonheur. Elle m'apporte, en outre, un plant de violettes en
fleurs; elle-mme l'a mis en terre et cultiv; c'est un bien qui lui
appartient tout entier, car il a t conquis par ses soins, sa volont
et sa patience.

Le violier[1] a fleuri dans un vase grossier, et Paulette, qui est
cartonnire, l'a envelopp d'un _cache-pot_ en papier verni, embelli
d'arabesques. Les ornements pourraient tre de meilleur got, mais on y
sent la bonne volont attentive.

  [1] Violier commun. On appelle aussi violier la girofle.

Ce prsent inattendu, la rougeur modeste de la petite fille et son
compliment balbuti dissipent, comme un rayon de soleil, l'espce de
brouillard qui m'enveloppait le coeur; mes ides passent brusquement des
teintes plombes du soir aux teintes les plus roses de l'aurore; je fais
asseoir Paulette et je l'interroge gaiement.

La petite rpond d'abord par des monosyllabes; mais bientt les rles
sont renverss, et c'est moi qui entrecoupe de courtes interjections ses
longues confidences. La pauvre enfant mne une vie difficile. Orpheline
depuis longtemps, elle est reste, avec son frre et sa soeur,  la
charge d'une vieille grand'mre qui les a _levs de misre_, comme elle
a coutume de le dire. Cependant Paulette l'aide maintenant dans la
confection des cartonnages, sa petite soeur Perrine commence  coudre,
et Henri est apprenti dans une imprimerie. Tout irait bien sans les
pertes et sans les chmages, sans les habits qui s'usent, sans les
apptits qui grandissent, sans l'hiver qui oblige  acheter son soleil!
Paulette se plaint de ce que la chandelle dure trop peu et de ce que le
bois cote trop cher. La chemine de leur mansarde est si grande qu'une
falourde y produit l'effet d'une allumette; elle est si prs du toit que
le vent y renvoie la pluie et qu'on y gle sur l'tre en hiver: aussi y
ont-ils renonc. Tout se borne dsormais  un rchaud de terre sur
lequel cuit le repas. La grand'mre avait bien parl d'un pole
marchand chez le revendeur du rez-de-chausse; mais celui-ci en a voulu
sept francs, et les temps sont trop difficiles pour une pareille
dpense; la famille s'est, en consquence, rsigne  avoir froid par
conomie!

A mesure que Paulette parle, je sens que je sors de plus en plus de mon
abattement chagrin. Les premires rvlations de la petite cartonnire
ont fait natre en moi un dsir qui est bientt devenu un projet. Je
l'interroge sur ses occupations de la journe, et elle m'apprend qu'en
me quittant elle doit visiter, avec son frre, sa soeur et sa
grand'mre, les diffrentes pratiques auxquelles ils doivent leur
travail. Mon plan est aussitt arrt: j'annonce  l'enfant que j'irai
la voir dans la soire, et je la congdie en la remerciant de nouveau.

Le violier a t pos sur la fentre ouverte, o un rayon de soleil lui
souhaite la bienvenue; les oiseaux gazouillent  l'entour, l'horizon
s'est clairci, et le jour, qui s'annonait si triste, est devenu
radieux. Je parcours ma chambre en chantant, je m'habille  la hte, je
sors.

_Trois heures._ Tout est convenu avec mon voisin le fumiste: il rpare
le vieux pole que j'avais remplac, et me rpond de le rendre tout
neuf. A cinq heures, nous devons partir pour le poser chez la grand'mre
de Paulette.

_Minuit._ Tout s'est bien pass. A l'heure dite, j'tais chez la vieille
cartonnire encore absente. Mon Pimontais a dress le pole tandis que
j'arrangeais, dans la grande chemine, une douzaine de bches empruntes
 ma provision d'hiver. J'en serai quitte pour m'chauffer en me
promenant, ou pour me coucher plus tt.

A chaque pas qui retentit dans l'escalier j'ai un battement de coeur; je
tremble que l'on ne m'interrompe dans mes prparatifs et que l'on ne
gte ainsi ma surprise. Mais non, voil que tout est en place: le pole
allum ronfle doucement, la petite lampe brille sur la table et la
burette d'huile a pris place sur l'tagre. Le fumiste est reparti.
Cette fois ma crainte qu'on n'arrive s'est transforme en impatience de
ce qu'on n'arrive pas. Enfin, j'entends la voix des enfants; les voici
qui poussent la porte et qui se prcipitent... Mais tous s'arrtent avec
des cris d'tonnement.

A la vue de la lampe, du pole et du visiteur qui se tient comme un
magicien au milieu de ces merveilles, ils reculent presque effrays.
Paulette est la premire  comprendre; l'arrive de la grand'mre, qui a
mont moins vite, achve l'explication.--Attendrissement, transports de
joie, remercments!

Mais les surprises ne sont point finies. La jeune soeur ouvre le four et
dcouvre des marrons qui achvent de griller; la grand'mre vient de
mettre la main sur les bouteilles de cidre qui garnissent le buffet, et
je retire du panier que j'ai cach une langue fourre, un coin de beurre
et des pains frais.

Cette fois l'tonnement devient de l'admiration; la petite famille n'a
jamais assist  un pareil festin! On met le couvert, on s'asseoit, on
mange; c'est fte complte pour tous, et chacun y contribue pour sa
part. Je n'avais apport que le souper; la cartonnire et ses enfants
fournissent la joie.

Que d'clats de rire sans motifs! quelle confusion de demandes qui
n'attendent point les rponses, de rponses qui ne correspondent 
aucune demande! La vieille femme elle-mme partage la folle gaiet des
petits! J'ai toujours t frapp de la facilit avec laquelle le pauvre
oubliait sa misre. Accoutum  vivre du prsent, il profite du plaisir
ds qu'il se prsente. Le riche, blas par l'usage, se laisse gagner
plus difficilement; il lui faut le temps et toutes ses aises pour
consentir  tre heureux.

La soire s'est passe comme un instant. La vieille femme m'a racont sa
vie, tantt souriant, tantt essuyant une larme. Perrine a chant une
ronde d'autrefois avec sa voix frache et enfantine. Henri, qui apporte
des preuves aux crivains clbres de l'poque, nous a dit ce qu'il en
savait. Enfin, il a fallu se sparer, non sans de nouveaux remercments
de la part de l'heureuse famille.

Je suis revenu  petits pas, savourant  plein coeur les purs souvenirs
de cette soire. Elle a t pour moi une grande consolation et un grand
enseignement. Maintenant les annes peuvent se renouveler; je sais que
nul n'est assez malheureux pour n'avoir rien  recevoir, ni rien 
donner.

Comme je rentrais, j'ai rencontr le nouvel quipage de mon opulente
voisine. Celle-ci, qui revient aussi de soire, a franchi le marche-pied
avec une impatience fbrile, et je l'ai entendue murmurer: _Enfin!_

En quittant la famille de Paulette, moi, j'avais dit: _Dj!_




CHAPITRE II.

LE CARNAVAL.


_20 fvrier._ Quelle rumeur au dehors! Pourquoi ces cris d'appel et ces
hues?... Ah! je me rappelle: nous sommes au dernier jour du carnaval;
ce sont les masques qui passent.

Le Christianisme n'a pu abolir les bacchanales des anciens temps, il en
a chang le nom. Celui qu'il a donn  ces _jours libres_ annonce la fin
des banquets et le mois d'abstinence qui doit suivre. _Carn--val_
signifie, mot  mot, _chair  bas_! C'est un adieu de quarante jours aux
benotes poulardes et gras jambons tant clbrs par le chantre de
Pantagruel. L'homme se prpare  la privation par la satit, et achve
de se damner avant de commencer  faire pnitence.

Pourquoi,  toutes les poques et chez tous les peuples, retrouvons-nous
quelqu'une de ces ftes folles? Faut-il croire que, pour les hommes, la
raison est un effort dont les plus faibles ont besoin de se reposer par
instants? Condamns au silence d'aprs leur rgle, les trappistes
recouvrent une fois par mois la parole, et, ce jour-l, tous parlent en
mme temps, depuis le lever du soleil jusqu' son coucher. Peut-tre en
est-il de mme dans le monde. Obligs toute l'anne  la dcence, 
l'ordre, au bon sens, nous nous ddommageons, pendant le carnaval, d'une
longue contrainte. C'est une porte ouverte aux vellits incongrues
jusqu'alors refoules dans un coin de notre cerveau. Comme aux jours des
saturnales, les esclaves deviennent pour un instant les matres, et tout
est abandonn aux _folles de la maison_.

Les cris redoublent dans le carrefour; les troupes de masques se
multiplient,  pied, en voiture et  cheval. C'est  qui se donnera le
plus de mouvement pour briller quelques heures, pour exciter la
curiosit ou l'envie; puis, demain, tous reprennent, tristes et
fatigus, l'habit et les tourments d'hier.

Hlas! pens-je avec dpit, chacun de nous ressemble  ces masques; trop
souvent la vie entire n'est qu'un dplaisant carnaval.

Et cependant l'homme a besoin de ftes qui dtendent son esprit,
reposent son corps, panouissent son me. Ne peut-il donc les rencontrer
en dehors des joies grossires? Les conomistes cherchent depuis
longtemps le meilleur emploi de l'activit du genre humain. Ah! si je
pouvais seulement dcouvrir le meilleur emploi de ses loisirs! On ne
manquera pas de lui trouver des labeurs; qui lui trouvera des
dlassements? Le travail fournit le pain de chaque jour; mais c'est la
gat qui lui donne de la saveur. O philosophes! mettez-vous en qute du
plaisir! trouvez-nous des divertissements sans brutalit, des
jouissances sans gosme; inventez enfin un carnaval qui soit plaisant 
tout le monde et qui ne fasse honte  personne.

_Trois heures._ Je viens de refermer ma fentre; j'ai ranim mon feu.
Puisque c'est fte pour tout le monde, je veux que ce le soit aussi pour
moi. J'allume la petite lampe sur laquelle, aux grands jours, je prpare
une tasse de ce caf que le fils de ma portire a rapport du Levant, et
je cherche, dans ma bibliothque, un de mes auteurs favoris.

Voici d'abord l'amusant cur de Meudon; mais ses personnages parlent
trop souvent le langage des halles;--Voltaire; mais en raillant toujours
les hommes, il les dcourage.--Molire; mais il vous empche de rire 
force de vous faire penser.--Lesage!... arrtons-nous  lui. Profond
plutt que grave, il prche la vertu en faisant rire des vices; si
l'amertume est parfois dans l'inspiration, elle s'enveloppe toujours de
gat; il voit les misres du monde sans le mpriser, et connat ses
lchets sans le har.

Appelons ici tous les hros de son oeuvre: Gil Blas, Fabrice, Sangrado,
l'archevque de Grenade, le duc de Lerme, Aurore, Scipion! Plaisantes ou
gracieuses images, surgissez devant mes yeux, peuplez ma solitude,
transportez-y, pour mon amusement, ce carnaval du monde dont vous tes
les masques brillants.

Par malheur, au moment mme o je fais cette invocation, je me rappelle
une lettre  crire qui ne peut tre retarde. Un de mes voisins de
mansarde est venu me la demander hier. C'est un petit vieillard allgre,
qui n'a d'autre passion que les tableaux et les gravures. Il rentre
presque tous les jours avec quelque carton, ou quelque toile, de peu de
valeur sans doute; car je sais qu'il vit chtivement, et la lettre mme
que je dois rdiger pour lui prouve sa pauvret. Son fils unique, mari
en Angleterre, vient de mourir, et la veuve, reste sans ressources avec
une vieille mre et un enfant, lui avait crit pour demander asile. M.
Antoine m'a pri d'abord de traduire la lettre, puis de rpondre par un
refus. J'avais promis cette rponse aujourd'hui; remplissons, avant
tout, notre promesse.

... La feuille de papier _Bath_ est devant moi; j'ai tremp ma plume
dans l'encrier, et je me gratte le front pour provoquer l'ruption des
ides quand je m'aperois que mon dictionnaire me manque. Or, un
Parisien qui veut parler anglais sans dictionnaire ressemble au
nourrisson dont on a dtach les lisires; le sol tremble sous lui, et
il trbuche au premier pas. Je cours donc chez le relieur auquel a t
confi mon Johnson; il demeure prcisment sur le carr.

La porte est entr'ouverte. J'entends de sourdes plaintes; j'entre sans
frapper, et j'aperois l'ouvrier devant le lit de son compagnon de
chambre; ce dernier a une fivre violente et du dlire. Pierre le
regarde d'un air de mauvaise humeur embarrasse. J'apprends de lui que
son _pays_ n'a pu se lever le matin, et que, depuis, il s'est trouv
plus mal, d'heure en heure.

Je demande si on a fait venir un mdecin.

--Ah bien, oui! rpond Pierre brusquement; faudrait avoir pour a de
l'argent de poche, et le _pays_ n'a que des dettes pour conomies.

--Mais vous, dis-je un peu tonn, n'tes-vous point son ami?

--Minute! interrompt le relieur; ami comme le _limonier_ est ami du
_porteur_,  condition que chacun tirera la charrette pour son compte et
mangera  part son picotin.

--Vous ne comptez point, pourtant, le laisser priv de soins?

--Bah! il peut garder tout le lit jusqu' demain, vu que je suis de bal.

--Vous le laissez seul?

--Faudrait-il donc manquer une descente de Courtille parce que le _pays_
a la tte brouille? demande Pierre aigrement. J'ai rendez-vous avec les
autres chez le pre Desnoyers. Ceux qui ont mal au coeur n'ont qu'
prendre de la rglisse; ma tisane,  moi, c'est le petit blanc.

En parlant ainsi, il dnoue un paquet dont il retire un costume de
dbardeur, et il procde  son travestissement.

Je m'efforce en vain de le rappeler  des sentiments de confraternit
pour le malheureux qui gmit l, prs de lui; tout entier  l'esprance
du plaisir qui l'attend, Pierre m'coute avec impatience. Enfin, pouss
 bout par cet gosme brutal, je passe des remontrances aux reproches;
je le dclare responsable des suites que peut avoir, pour le malade, un
pareil abandon.

Cette fois, le relieur, qui va partir, s'arrte.

--Mais, tonnerre! que voulez-vous que je fasse? s'crie-t-il, en
frappant du pied: est-ce que je suis oblig de passer mon carnaval 
faire chauffer des bains de pied, par hasard?

--Vous tes oblig de ne pas laisser mourir un camarade sans secours!
lui dis-je.

--Qu'il aille  l'hpital alors!

--Seul, comment le pourrait-il?

Pierre fait un geste de rsolution.

--Eh bien, je vas le conduire, reprend-il; aussi bien, j'aurai plus tt
fait de m'en dbarrasser... Allons, debout, _pays_!

Il secoue son compagnon qui n'a point quitt ses vtements. Je fais
observer qu'il est trop faible pour marcher; mais le relieur n'coute
pas: il le force  se lever, l'entrane en le soutenant, et arrive  la
loge du portier qui court chercher un fiacre.

J'y vois monter le malade presque vanoui avec le dbardeur impatient,
et tous deux partent, l'un pour mourir peut-tre, l'autre pour dner 
la Courtille!

_Six heures._ Je suis all frapper chez le voisin, qui m'a ouvert
lui-mme et auquel j'ai remis la lettre, enfin termine et destine  la
veuve de son fils. M. Antoine m'a remerci avec effusion et m'a oblig 
m'asseoir.

C'tait la premire fois que j'entrais dans la mansarde du vieil
amateur. Une tapisserie tache par l'humidit, et dont les lambeaux
pendent  et l, un pole teint, un lit de sangle, deux chaises
dpailles en composent tout l'ameublement. Au fond, on aperoit un
grand nombre de cartons entasss et de toiles sans cadres retournes
contre le mur.

Au moment o je suis entr, le vieillard tait  table, dnant avec
quelques crotes de pain dur qu'il trempait dans un verre d'eau sucre.
Il s'est aperu que mon regard s'arrtait sur ce menu d'anachorte, et
il a un peu rougi.

--Mon souper n'a rien qui vous tente, voisin! a-t-il dit en souriant.

J'ai rpondu que je le trouvais au moins bien philosophique pour un
souper de carnaval. M. Antoine a hoch la tte et s'est remis  table.

--Chacun fte les grands jours  sa manire, a-t-il repris en
recommenant  plonger un croton dans son verre. Il y a des gourmets de
plusieurs genres, et tous les rgals ne sont point destins  flatter le
palais; il en existe aussi pour les oreilles et pour les yeux.

J'ai regard involontairement autour de moi, comme si j'eusse cherch
l'invisible festin qui pouvait le ddommager d'un pareil souper.

Il m'a compris sans doute, car il s'est lev avec la lenteur magistrale
d'un homme sr de ce qu'il va faire; il a fouill derrire plusieurs
cadres, en a tir une toile sur laquelle il a pass la main, et qu'il
est venu placer silencieusement sous la lumire de la lampe.

Elle reprsentait un beau vieillard qui, assis  table avec sa femme, sa
fille et ses enfants, chante, accompagn par des musiciens qu'on
aperoit derrire. J'ai reconnu, au premier aspect, cette composition,
que j'avais souvent admire au Louvre, et j'ai dclar que c'tait une
magnifique copie de Jordaens.

--Une copie! s'est cri M. Antoine; dites un original, voisin, et un
original retouch par Rubens! Voyez plutt la tte du vieillard, la robe
de la jeune femme, et les accessoires. On pourrait compter les coups de
pinceau de l'Hercule du coloris. Ce n'est point seulement un
chef-d'oeuvre, monsieur, c'est un trsor, une relique! La toile du
Louvre passe pour une perle, celle-ci est un diamant.

Et, l'appuyant au pole de manire  la placer dans son meilleur jour,
il s'est remis  tremper ses crotes, sans quitter de l'oeil le
merveilleux tableau. On et dit que sa vue leur communiquait une
dlicatesse inattendue: il les savourait lentement et vidait son verre 
petits coups. Ses traits rids s'taient panouis, ses narines se
gonflaient; c'tait bien, ainsi qu'il l'avait dit lui-mme, _un festin
du regard_.

--Vous voyez que j'ai aussi ma fte, a-t-il repris, en branlant la tte
d'un air de triomphe; d'autres vont courir les restaurants et les bals;
moi, voici le plaisir que je me suis donn pour mon carnaval.

--Mais si cette toile est vritablement si prcieuse, ai-je rpondu,
elle doit avoir un haut prix.

--Eh! eh! a dit M. Antoine, d'un ton de nonchalance orgueilleuse, dans
un bon temps et avec un bon amateur, cela peut valoir quelque chose
comme vingt mille francs.

J'ai fait un soubresaut en arrire.

--Et vous l'avez achet? me suis-je cri.

--Pour rien, a-t-il rpondu, en baissant la voix; ces brocanteurs sont
des nes: le mien a pris ceci pour une copie d'lve... il me l'a laiss
 cinquante louis pays comptant! ce matin, je les lui ai apports, et
maintenant il voudrait en vain se ddire.

--Ce matin! ai-je rpt, en reportant involontairement mes regards sur
la lettre de refus que M. Antoine m'avait fait crire  la veuve de son
fils, et qui tait encore sur la petite table.

Il n'a point pris garde  mon exclamation, et a continu  contempler
l'oeuvre de Jordaens, dans une sorte d'extase.

--Quelle science de clair-obscur! murmurait-il en grignotant sa dernire
crote avec dlices; quel relief! quel feu! O trouve-t-on cette
transparence de teintes, cette magie de reflets, cette force, ce
naturel?

Et comme je l'coutais immobile, il a pris mon tonnement pour de
l'admiration, et il m'a frapp sur l'paule:

--Vous tes bloui! s'est-il cri avec gaiet, vous ne vous attendiez
pas  un pareil trsor! Que dites-vous de mon march?

--Pardon, ai-je rpliqu srieusement; mais je crois que vous auriez pu
le faire meilleur.

M. Antoine a dress la tte.

--Comment cela? s'est-il cri; me croiriez-vous homme  me tromper sur
le mrite d'une peinture ou sur sa valeur?

--Je ne doute ni de votre got, ni de votre science; mais je ne puis
m'empcher de penser que pour le prix de la toile qui vous reprsente ce
repas de famille, vous auriez pu avoir...

--Quoi donc?

--La famille elle-mme, monsieur.

Le vieil amateur m'a jet un regard, non de colre, mais de ddain.
Evidemment je venais de me rvler  lui pour un barbare incapable de
comprendre les arts et indigne d'en jouir. Il s'est lev sans rpondre,
il a repris brusquement le Jordaens, et il est all le reporter dans sa
cachette derrire les cartons.

C'tait une manire de me congdier; j'ai salu et je suis sorti.

_Sept heures._ Rentr chez moi, je trouve mon eau qui bout sur ma petite
lampe; je me mets  moudre le moka et je dispose ma cafetire.

La prparation de son caf est, pour un solitaire, l'opration
domestique la plus dlicate et la plus attrayante; c'est le _grand
oeuvre_ des mnages de garon.

Le caf tient, pour ainsi dire, le milieu entre la nourriture corporelle
et la nourriture spirituelle. Il agit agrablement, tout  la fois, sur
les sens et sur la pense. Son arome seul donne  l'esprit je ne sais
quelle activit joyeuse; c'est un gnie qui prte ses ailes  notre
fantaisie et l'emporte au pays des _Mille et une Nuits_. Quand je suis
plong dans mon vieux fauteuil, les pieds en espalier devant un feu
flambant, l'oreille caresse par le gazouillement de la cafetire qui
semble causer avec mes chenets, l'odorat doucement excit par les
effluves de la fve arabique, et les yeux  demi-voils sous mon bonnet
rabattu, il me semble souvent que chaque flocon de la vapeur odorante
prend une forme distincte: j'y vois tour  tour, comme dans les mirages
du dsert, les diffrentes images dont mes souhaits voudraient faire des
ralits.

D'abord la vapeur grandit, se colore, et j'aperois une maisonnette au
penchant d'une colline. Derrire s'tend un jardin enclos d'aubpines,
et que traverse un ruisseau aux bords duquel j'entends bourdonner les
ruches.

Puis le paysage grandit encore. Voici des champs plants de pommiers o
je distingue une charrue attele qui attend son matre. Plus loin, au
coin du bois qui retentit des coups de la cogne, je reconnais la hutte
du sabotier, recouverte de gazon et de copeaux.

Et au milieu de tous ces tableaux rustiques, il me semble voir comme une
reprsentation de moi-mme qui flotte et qui passe! C'est mon fantme
qui se promne dans mon rve.

Les bouillonnements de l'eau prs de dborder m'obligent  interrompre
cette mditation pour remplir la cafetire. Je me souviens alors qu'il
ne me reste plus de crme; je dcroche ma bote de fer-blanc et je
descends chez la laitire.

La mre Denis est une robuste paysanne venue toute jeune de Savoie et
qui, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, n'est point
retourne au pays. Elle n'a ni mari, ni enfant, malgr le titre qu'on
lui donne; mais sa bont, toujours en veil, lui a mrit ce nom de
_mre_. Vaillante crature abandonne dans la mle humaine, elle s'y
est fait son humble place en travaillant, en chantant, en secourant, et
laissant faire le reste  Dieu.

Ds la porte de la laitire, j'entends de longs clats de rire. Dans un
des coins de la boutique, trois enfants sont assis par terre. Ils
portent le costume enfum des petits Savoyards et tiennent  la main de
longues tartines de fromage blanc. Le plus jeune s'en est barbouill
jusqu'aux yeux, et c'est l le motif de leur gaiet.

La mre Denis me les montre.

--Voyez-moi ces innocents, comme a se rgale! dit-elle en passant la
main sur la tte du petit gourmand.

--Il n'avait pas djeun, fait observer son camarade pour l'excuser.

--Pauvre crature! dit la laitire; a est abandonn sans dfense sur le
pav de la grande ville o a n'a plus d'autre pre que le bon Dieu!

--Et c'est pourquoi vous leur servez de mre? ai-je rpliqu doucement.

--Ce que je fais est bien peu, a dit la mre Denis, en me mesurant mon
lait; mais tous les jours j'en ramasse quelques-uns dans la rue pour
qu'ils mangent une fois  leur faim. Chers enfants! leurs mres me
revaudront a en paradis... Sans compter qu'ils me rappellent la
montagne! quand ils chantent leur chanson et qu'ils dansent, il me
semble toujours que je revois notre grand-pre!

Ici les yeux de la paysanne sont devenus humides.

--Ainsi vous tes paye par vos souvenirs du bien que vous leur faites?
ai-je repris.

--Oui, oui, a-t-elle dit, et aussi par leur joie! Les ris de ces petits,
monsieur, c'est comme un chant d'oiseau, a vous donne de la gaiet et
du courage pour vivre.

Tout en parlant, elle a coup de nouvelles tartines, et y a joint des
pommes avec une poigne de noix.

--Allons, les chrubins, s'est-elle crie, mettez-moi a dans vos
poches pour demain.

Puis, se tournant de mon ct:

--Aujourd'hui je me ruine, a-t-elle ajout; mais faut bien faire son
carnaval.

Je m'en suis all sans rien dire; j'tais trop touch.

Enfin je l'avais dcouvert, le vritable plaisir. Aprs avoir vu
l'gosme de la sensualit et de la pure intelligence, je trouvais le
joyeux dvouement de la bont! Pierre, M. Antoine et la mre Denis
avaient fait chacun leur carnaval; mais pour les deux premiers ce
n'tait que la fte des sens ou de l'esprit, tandis que pour la
troisime c'tait la fte du coeur!




CHAPITRE III.

CE QU'ON APPREND EN REGARDANT PAR SA FENTRE.


_3 mars._--Un pote a dit que la vie tait le rve d'une ombre: il et
mieux fait de la comparer  une nuit de fivre! Quelles alternatives
d'agitations et de sommeil! que de malaises, de sursauts, de soifs
renaissantes! quel chaos d'images douloureuses ou confuses! Toujours
entre le repos et la veille, on cherche en vain le calme, et l'on
s'arrte au bord de l'activit. Les deux tiers de l'existence humaine se
consument  hsiter, et le dernier tiers  s'en repentir.

Quand je dis _l'existence humaine_, il faut entendre la mienne! Nous
sommes ainsi faits que chacun de nous se regarde comme le miroir de la
socit; ce qui se passe dans notre coeur nous parat infailliblement
l'histoire de l'univers. Tous les hommes ressemblent  l'ivrogne qui
annonce un tremblement de terre, parce qu'il se sent chanceler.

Et pourquoi suis-je incertain et inquiet, moi, pauvre journalier du
monde, qui remplis dans un coin ma tche obscure, et dont on utilise
l'oeuvre sans prendre garde  l'ouvrier? Je veux vous le dire  vous,
ami invisible, pour qui ces lignes sont crites; frre inconnu que les
solitaires appellent dans leurs angoisses, confident idal auquel
s'adressent tous les monologues, et qui n'tes que le fantme de notre
propre conscience.

Un grand vnement est survenu dans ma vie! Au milieu de la route
monotone que je parcourais tranquillement et sans y penser, un carrefour
vient tout  coup de s'ouvrir. Deux chemins se prsentent entre lesquels
je dois choisir. L'un n'est que la continuation de celui que j'ai suivi
jusqu' ce jour; l'autre, plus large, montre de merveilleuses
perspectives. Sur le premier, rien  craindre, mais aussi peu  esprer;
sur l'autre, les grands prils et les opulentes russites! Il s'agit, en
un mot, de savoir si j'abandonnerai le modeste bureau dans lequel je
devais mourir pour une de ces entreprises hardies o le hasard seul est
caissier!

Depuis hier je me consulte, je compare, et reste indcis.

D'o me viendra la lumire, qui me conseillera?

_Dimanche 4._--Voici le soleil qui sort des brumes de l'hiver; le
printemps annonce son approche; une brise amollie glisse sur les toits,
et mon violier recommence  fleurir!

Nous touchons  cette douce saison des _reverdies_, tant clbre par
les potes sensitifs du seizime sicle:

    C'est  ce joly moys de may
    Que toute chose renouvelle,
    Et que je vous prsentay, belle,
    Entirement le coeur de moy.

Le gazouillement des moineaux m'appelle; ils rclament les miettes que
je sme pour eux chaque matin. J'ouvre ma fentre, et la perspective des
toits m'apparat dans toute sa splendeur.

Celui qui n'a habit que les premiers tages ne souponne point la
varit pittoresque d'un pareil horizon. Il n'a jamais contempl cet
entrelacement de sommets que la tuile colore; il n'a point suivi du
regard ces valles de gouttires o ondulent les frais jardins de la
mansarde, ces grandes ombres que le soir tend sur les pentes ardoises,
et ce scintillement des vitrages qu'incendie le soleil couchant! Il n'a
point tudi la flore de ces Alpes civilises que tapissent les lichens
et les mousses; il ne connat point les mille habitants qui le peuplent,
depuis l'insecte microscopique jusqu'au chat domestique, ce renard des
toits, toujours en qute ou  l'afft; il n'a point assist enfin  ces
mille aspects du ciel brumeux ou serein;  ces mille effets de lumires,
qui font de ces hautes rgions un thtre aux dcorations toujours
changeantes! Que de fois mes jours de repos se sont couls  contempler
ce merveilleux spectacle,  en dcouvrir les pisodes sombres ou
charmants,  chercher, enfin, dans ce monde inconnu, les _impressions de
voyage_ que les touristes opulents cherchent plus bas!

_Neuf heures._ Mais pourquoi donc mes voisins ails n'ont-ils point
encore picor les miettes que je leur ai parpilles devant ma croise?
Je les vois s'envoler, revenir, se percher au fatage des fentres, et
ppier en regardant le festin qu'ils sont habituellement si prompts 
dvorer! Ce n'est point ma prsence qui peut les effrayer; je les ai
accoutums  manger dans ma main. D'o vient alors cette irrsolution
craintive? J'ai beau regarder, le toit est libre, les croises voisines
sont fermes. J'miette le pain qui reste de mon djeuner, afin de les
attirer par un plus large banquet.... Leurs ppiements redoublent; ils
penchent la tte; les plus hardis viennent voler au-dessus, mais sans
oser s'arrter.

Allons, mes moineaux sont victimes de quelqu'une de ces sottes terreurs
qui font baisser les fonds  la Bourse! Dcidment les oiseaux ne sont
pas plus raisonnables que les hommes!

J'allais fermer ma fentre sur cette rflexion, quand j'aperois tout 
coup, dans l'espace lumineux qui s'tend  droite, l'ombre de deux
oreilles qui se dressent, puis une griffe qui s'avance, puis la tte
d'un chat tigr qui se montre  l'angle de la gouttire. Le drle tait
l en embuscade, esprant que les miettes lui amneraient du gibier.

Et moi qui accusais la couardise de mes htes! J'tais sr qu'aucun
danger ne les menaait! je croyais avoir bien regard partout! je
n'avais oubli que le coin derrire moi!

Dans la vie comme sur les toits, que de malheurs arrivent pour avoir
oubli un seul coin!

_Dix heures._ Je ne puis quitter ma croise; pendant si longtemps la
pluie et le froid l'ont tenue ferme, que j'ai besoin de reconnatre
longuement tous les alentours, d'en reprendre possession. Mon regard
fouille successivement tous les points de cet horizon confus, glissant
ou s'arrtant selon la rencontre.

Ah! voici des fentres sur lesquelles il aimait  se reposer autrefois;
ce sont celles de deux voisines lointaines dont les habitudes
diffrentes l'avaient depuis longtemps frapp.

L'une est une pauvre ouvrire leve avant le jour, et dont la silhouette
se dessine, bien avant dans la soire, derrire son petit rideau de
mousseline; l'autre est une jeune artiste qui fait arriver, par
instants, jusqu' ma mansarde ses vocalisations capricieuses. Quand
leurs fentres s'ouvrent, celle de l'ouvrire ne laisse voir qu'un
modeste mnage, tandis que l'autre montre un lgant intrieur; mais
aujourd'hui une foule de marchands s'y pressent; on dtend les draperies
de soie, on emporte les meubles, et je me rappelle maintenant que la
jeune artiste a pass ce matin sous ma fentre enveloppe dans un voile
et marchant de ce pas prcipit qui annonce quelque trouble intrieur!
Ah! je devine tout! ses ressources se sont puises dans d'lgants
caprices ou auront t emportes par quelque dsastre inattendu, et
maintenant la voil tombe du luxe  l'indigence! Tandis que la
chambrette de l'ouvrire, entretenue par l'ordre et le travail, s'est
modestement embellie, celle de l'artiste est devenue la proie des
revendeurs. L'une a brill un instant, porte par le flot de la
prosprit; l'autre ctoie  petits pas, mais srement, sa mdiocrit
laborieuse.

Hlas! n'y a-t-il point ici pour tous une leon? Est-ce bien dans ces
hasardeux essais, au bout desquels se rencontre l'opulence ou la ruine,
que l'homme sage doit engager les annes de force et de volont? Faut-il
considrer la vie comme une tche continue qui apporte  chaque jour son
salaire, o comme un jeu qui dcide de notre avenir en quelques coups?
Pourquoi chercher le danger des chances extrmes? dans quel but courir 
la richesse par les prilleux chemins? Est-il bien sr que le bonheur
soit le prix des clatantes russites plutt que d'une pauvret sagement
accepte! Ah! si les hommes savaient quelle petite place il faut pour
loger la joie, et combien peu son logement cote  meubler.

_Midi._ Je me suis longtemps promen dans la longueur de ma mansarde,
les bras croiss, la tte sur la poitrine! Le doute grandit en moi comme
une ombre qui envahit de plus en plus l'espace clair. Mes craintes
augmentent; l'incertitude me devient  chaque instant plus douloureuse!
il faut que je me dcide aujourd'hui, avant ce soir! j'ai dans ma main
les ds de mon avenir et je tremble de les interroger.

_Trois heures._ Le ciel s'est assombri, un vent froid commence  venir
du couchant; toutes les fentres qui s'taient ouvertes aux rayons d'un
beau jour, ont t refermes. De l'autre ct de la rue seulement, le
locataire du dernier tage n'a point encore quitt son balcon.

On reconnat le militaire  sa dmarche cadence,  sa moustache grise
et au ruban qui orne sa boutonnire; on le devinerait  ses soins
attentifs pour le petit jardin qui dcore sa galerie arienne; car il y
a deux choses particulirement aimes de tous les vieux soldats, les
fleurs et les enfants! Longtemps obligs de regarder la terre comme un
champ de bataille, et sevrs des paisibles plaisirs d'un sort abrit,
ils semblent commencer la vie  l'ge o les autres la finissent. Les
gots des premires annes, arrts chez eux par les rudes devoirs de la
guerre refleurissent, tout  coup, sous leurs cheveux blancs; c'est
comme une pargne de jeunesse dont ils touchent tardivement les
arrrages. Puis, condamns si longtemps  dtruire, ils trouvent
peut-tre une secrte joie  crer et  voir renatre. Agents de la
violence inflexible, ils se laissent plus facilement charmer par la
faiblesse gracieuse! Pour ces vieux ouvriers de la mort, protger les
frles germes de la vie a tout l'attrait de la nouveaut.

Aussi le vent froid n'a pu chasser mon voisin de son balcon. Il laboure
le terrain de ses caisses vertes; il y sme, avec soin, les graines de
capucine carlate, de volubilis et de pois de senteur. Dsormais il
viendra tous les jours pier leur germination, dfendre les pousses
naissantes contre l'herbe parasite ou l'insecte, disposer les fils
conducteurs pour les tiges grimpantes, leur distribuer avec prcaution
l'eau et la chaleur!

Que de peines pour amener  bien cette moisson! Combien de fois je le
verrai braver pour elle, comme aujourd'hui, le froid ou le chaud, la
bise ou le soleil! Mais aussi, aux jours les plus ardents de l't,
quand une poussire enflamme tourbillonnera dans nos rues, quand
l'oeil, bloui par l'clat du pltre, ne saura o se reposer, et que les
tuiles chauffes nous brleront de leurs rayonnements, le vieux soldat,
assis sous sa tonnelle, n'apercevra autour de lui que verdure ou que
fleurs, et respirera la brise rafrachie par un ombrage parfum. Ses
soins assidus seront enfin rcompenss.

Pour jouir de la fleur, il faut semer la graine et cultiver le bourgeon.

_Quatre heures._ Le nuage qui se formait depuis longtemps  l'horizon a
pris des teintes plus sombres; le tonnerre gronde sourdement, la nue se
dchire! les promeneurs surpris s'enfuient de toutes parts avec des
rires et des cris.

Je me suis toujours singulirement amus de ces sauve qui peut amens
par un subit orage. Il semble alors que chacun, surpris  l'improviste,
perde le caractre factice que lui a fait le monde ou l'habitude pour
trahir sa vritable nature.

Voyez plutt ce gros homme  la dmarche dlibre, qui, oubliant tout 
coup son insouciance de commande, court comme un colier! c'est un
bourgeois conome qui se donne des airs de dissipateur, et qui tremble
de gter son chapeau.

L-bas, au contraire, cette jolie dame, dont l'allure est si modeste et
la toilette si soigne, ralentit le pas sous l'orage qui redouble! Elle
semble trouver plaisir  le braver, et ne songe point  son camail de
velours mouchet par la grle! C'est videmment une lionne dguise en
brebis.

Ici un jeune homme qui passait s'est arrt pour recevoir dans sa main
quelques-uns des grains congels qu'il examine. A voir, tout  l'heure,
son pas rapide et affair, vous l'auriez pris pour un commis en
recouvrement, tandis que c'est un jeune savant qui tudie les effets de
l'lectricit.

Et ces enfants qui rompent leurs rangs pour courir aprs les raffales de
la giboule; ces jeunes filles, tout  l'heure les yeux baisss, qui
s'enfuient maintenant avec des clats de rire; ces gardes nationaux qui
renoncent  l'attitude martiale de leurs jours de service pour se
rfugier sous un porche! L'orage a fait toutes ces mtamorphoses.

Le voil qui redouble! Les plus impassibles sont forcs de chercher un
abri. Je vois tout le monde se prcipiter vers la boutique place en
face de ma fentre, et qu'un criteau annonce _ louer_. C'est la
quatrime fois depuis quelques mois. Il y a un an que toute l'adresse du
menuisier et toutes les coquetteries du peintre avaient t employes 
l'embellir; mais l'abandon des locataires successifs a dj effac leur
travail; la boue dshonore les moulures de sa faade; des affiches de
ventes au rabais salissent les arabesques de sa devanture. A chaque
nouveau locataire, l'lgant magasin a perdu quelque chose de son luxe.
Le voil vide et livr aux passants! Que de destines qui lui
ressemblent, et ne changent de matre, comme lui, que pour courir plus
vite  la ruine!

Cette dernire rflexion m'a frapp: depuis ce matin, tout semble
prendre une voix pour me donner le mme avertissement. Tout me
crie:--Prends garde! contente-toi de ton heureuse pauvret; les joies
demandent  tre cultives avec suite; n'abandonne pas tes anciens
patrons pour te donner  des inconnus!

Sont-ce les faits qui parlent ainsi, ou l'avertissement vient-il du
dedans? N'est-ce point moi-mme qui donne ce langage  tout ce qui
m'entoure? Le monde n'est qu'un instrument auquel notre volont prte un
accent! Mais qu'importe si la leon est sage? La voix qui parle tout bas
dans notre sein est toujours une voix amie, car elle nous rvle ce que
nous sommes, c'est--dire ce que nous pouvons. La mauvaise conduite
rsulte, le plus souvent, d'une erreur de vocation. S'il y a tant de
sots et de mchants, c'est que la plupart des hommes se mconnaissent
eux-mmes. La question n'est pas de savoir ce qui nous convient, mais ce
 quoi nous convenons!

Qu'irai-je faire, moi, au milieu de ces hardis aventuriers de la
finance! Pauvre moineau n sous les toits, je craindrais toujours
l'ennemi qui se cache dans le coin obscur; prudent travailleur, je
penserais au luxe de la voisine si subitement vanoui; observateur
timide, je me rappellerais les fleurs lentement leves par le vieux
soldat, ou la boutique dvaste pour avoir chang de matres! Loin de
moi les festins au-dessus desquels pendent des pes de Damocls! Je
suis un rat des champs; je veux manger mes noix et mon lard assaisonns
par la scurit.

Et pourquoi cet insatiable besoin d'enrichissement? Boit-on davantage
parce qu'on boit dans un plus grand verre? D'o vient cette horreur de
tous les hommes pour la mdiocrit, cette fconde mre du repos et de la
libert? Ah! c'est l surtout le mal que devraient prvenir l'ducation
publique et l'ducation prive. Lui guri, combien de trahisons vites,
que de lchets de moins, quelle chane de dsordres et de crimes 
jamais rompue. On donne des prix  la charit, au sacrifice; donnez-en
surtout  la modration, car c'est la grande vertu des socits! Quand
elle ne cre pas les autres, elle en tient lieu.

_Six heures._ J'ai crit aux fondateurs de la nouvelle entreprise une
lettre de remercment et de refus! Cette rsolution m'a rendu la
tranquillit. Comme le savetier, j'avais cess de chanter depuis que je
logeais cette opulente esprance; la voil partie, et la joie est
revenue!

O chre et douce Pauvret! pardonne-moi d'avoir un instant voulu te fuir
comme on et fui l'indigence; tablis-toi ici  jamais avec tes
charmantes soeurs la Piti, la Patience, la Sobrit et la Solitude;
soyez mes reines et mes institutrices; apprenez-moi les austres devoirs
de la vie; loignez de ma demeure les infirmits de coeur et les
vertiges qui suivent la prosprit. Pauvret sainte! apprends-moi 
supporter sans me plaindre,  partager sans hsitation,  chercher le
but de l'existence plus haut que les plaisirs, plus loin que la
puissance. Tu fortifies le corps, tu raffermis l'me, et, grce  toi,
cette vie  laquelle l'opulent s'attache comme  un rocher, devient un
esquif dont la mort peut dnouer le cble sans veiller notre dsespoir.
Continue  me soutenir,  toi que la Christ a surnomme _la
Bienheureuse_.




CHAPITRE IV.

AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.


_9 avril._ Les belles soires sont revenues; les arbres commencent 
dplisser leurs bourgeons; les hyacinthes, les jonquilles, les violettes
et les lilas parfument les ventaires des bouquetires; la foule a
repris ses promenades sur les quais, sur les boulevards. Aprs dner, je
suis aussi descendu de ma mansarde pour respirer l'air du soir.

C'est l'heure o Paris se montre dans toute sa beaut. Pendant la
journe, le pltre des faades fatigue l'oeil par sa blancheur monotone,
les chariots pesamment chargs font trembler les pavs sous leurs roues
colossales, la foule empresse se croise et se heurte, uniquement
occupe de ne point manquer l'instant des affaires; l'aspect de la ville
entire a quelque chose d'pre, d'inquiet et de haletant; mais ds que
les toiles se lvent, tout change; les blanches maisons s'teignent
dans une ombre vaporeuse; on n'entend plus que le roulement des voitures
qui courent  quelque fte; on ne voit que passants flneurs ou joyeux;
le travail a fait place aux loisirs. Maintenant chacun respire de cette
course ardente  travers les occupations du jour; ce qui reste de force
est donn au plaisir! Voici les bals qui clairent leurs pristyles, les
spectacles qui s'ouvrent, les boutiques de friandises qui se dressent le
long des promenades, les crieurs de journaux qui font briller leur
lanterne. Paris a dcidment dpos la plume, le mtre et le tablier;
aprs la journe livre au travail, il veut la soire pour jouir; comme
les matres de Thbes, il a remis au lendemain les affaires srieuses.

J'aime  partager cette heure de fte, non pour me mler  la gat
commune, mais pour la contempler. Si la joie des autres aigrit les
coeurs jaloux, elle fortifie les coeurs soumis; c'est le rayon de soleil
qui fait panouir ces deux belles fleurs qu'on nomme la _confiance et
l'espoir_.

Seul au milieu de la multitude riante, je ne me sens point isol, car
j'ai le reflet de sa gaiet; c'est ma famille humaine qui se rjouit de
vivre; je prends une part fraternelle  son bonheur. Compagnons d'armes
dans la bataille terrestre, qu'importe  qui va le prix de la victoire?
Si la fortune passe  nos cts sans nous voir, et prodigue ses caresses
 d'autres, consolons-nous comme l'ami de Parmnion, en disant:--Ceux-l
sont aussi Alexandre!

Tout en faisant ces rflexions, j'allais devant moi,  l'aventure. Je
passais d'un trottoir  l'autre, je revenais sur mes pas, je m'arrtais
aux boutiques et aux affiches! Que de choses  apprendre dans les rues
de Paris! Quel Muse? Fruits inconnus, armes tranges, meubles d'un
autre temps ou d'autres lieux, animaux de tous les climats, images des
grands hommes, costumes des nations lointaines! Le monde est l par
chantillons.

Aussi voyez ce peuple dont l'instruction s'est faite le long des vitres
et devant l'talage des marchands! rien ne lui a t enseign, et il a
une premire ide de toutes choses. Il a vu des ananas chez Chevet, un
palmier au Jardin-des-Plantes, des cannes  sucre en vente sur le
Pont-Neuf. Les peaux rouges exposes  la salle Valentino lui ont appris
 mimer la danse du bison et  fumer le calumet; il a fait manger les
lions de Carter; il connat les principaux costumes nationaux d'aprs la
collection de Babin; les talages de Goupil lui ont mis sous les yeux
les chasses au tigre de l'Afrique et les sances du Parlement anglais;
il a fait connaissance,  la porte du bureau de l'_Illustration_, avec
la reine Victoria, l'empereur d'Autriche et Kossuth! On peut certes
l'instruire, mais non l'tonner: car aucune chose n'est compltement
nouvelle pour lui. Vous pouvez promener le gamin de Paris dans les cinq
parties du monde, et,  chaque tranget dont vous croirez l'blouir, il
vous rpondra par le mot sacramentel et populaire: _Connu_.

Mais cette varit d'exhibitions qui fait de Paris la foire du monde,
n'offre point seulement au promeneur un moyen de s'instruire; c'est une
perptuelle excitation pour l'imagination veille, un premier chelon
toujours dress devant nos songes. En la voyant, que de voyages
entrepris par la pense, quelles aventures rves, combien de
merveilleux tableaux bauchs! Je ne regarde jamais, prs des bains
Chinois, cette boutique tapisse de jasmins des Florides et pleine de
magnolias, sans voir se drouler devant mes yeux toutes les clairires
des forts du nouveau monde dcrites par l'auteur d'Atala.

Puis, quand cette tude des choses, et cet entretien avec la pense ont
amen la fatigue, regardez autour de vous! quels contrastes de tournures
et de physionomies dans la multitude! quel vaste champ d'exercice pour
la mditation! L'clair d'un regard entrevu, quelques mots saisis au
passage ouvrent mille perspectives. Vous cherchez  comprendre ces
rvlations incompltes, comme l'antiquaire s'efforce de dchiffrer
l'inscription mutile de quelque vieux monument, vous btissez une
histoire sur un geste, sur une parole!... Jeux mouvants de
l'intelligence qui se repose dans la fiction des lourdes banalits du
rel.

Hlas! en passant prs de la porte cochre d'un htel, j'ai, tout 
l'heure, aperu un triste sujet pour une de ces histoires. Au coin le
moins lumineux, un homme tait debout, la tte nue et tendant son
chapeau  la charit des passants. Son habit avait cette propret
indigente qui prouve une misre longtemps combattue. Boutonn avec soin,
il cachait l'absence du linge. Le visage  demi voil par de longs
cheveux gris et les yeux ferms, comme s'il et voulu chapper au
spectacle de son humiliation, le mendiant demeurait muet, sans
mouvement. Les promeneurs passaient avec distraction  ct de cette
indigence qu'enveloppaient le silence et l'ombre! Heureux d'chapper 
l'importunit de la plainte, ils dtournaient les yeux! Tout  coup la
porte cochre a gliss sur ses gonds; un quipage trs-bas, garni de
lanternes d'argent et tran par deux chevaux noirs, est sorti
doucement, puis s'est lanc vers le faubourg Saint-Germain. A peine
ai-je pu distinguer, au fond, le scintillement des diamants et des
fleurs de bal! la lueur des lanternes a pass comme une raie sanglante
sur la ple figure du mendiant, ses yeux se sont ouverts, un clair a
illumin son regard qui a poursuivi l'opulent quipage jusqu' ce qu'il
ait disparu dans la nuit!

J'ai laiss tomber dans le chapeau toujours tendu une lgre aumne, et
je suis pass vite!

Je venais de surprendre les deux plus tristes secrets du mal qui
tourmente notre sicle, l'envie haineuse de celui qui souffre, l'oubli
goste de celui qui jouit!

Tout le plaisir de cette promenade s'est vanoui; j'ai cess de regarder
autour de moi pour rentrer en moi-mme. Au spectacle anim et mouvant de
la rue a succd la discussion intrieure de tous ces douloureux
problmes crits depuis quatre mille ans au fond de chacune des luttes
humaines, mais plus clairement poss de nos jours.

Je songeais  l'inutilit de tant de combats qui n'avaient fait que
dplacer alternativement le malheur avec la victoire, aux malentendus
passionns renouvelant, de gnration en gnration, la sanglante
histoire d'Abel et de Can; et, attrist par ces lugubres images, je
marchais  l'aventure, lorsque le silence qui s'tait fait autour de moi
m'a insensiblement retir  ma proccupation.

J'tais arriv  une de ces rues cartes o l'aisance sans faste et la
mditation laborieuse aiment  s'abriter. Aucune boutique ne bordait les
trottoirs faiblement clairs, on n'entendait que le bruit loign des
voitures et les pas de quelques habitants qui regagnaient tranquillement
leurs demeures.

Je reconnus aussitt la rue, bien que je n'y fusse venu qu'une fois.

Il y avait de cela deux annes:  la mme poque, je longeais la Seine,
dont les berges noyes dans l'ombre laissaient le regard s'tendre en
tous sens, et  laquelle l'illumination des quais et des ponts donnait
l'aspect d'un lac enguirland d'toiles. J'avais atteint le Louvre,
lorsqu'un rassemblement form prs du parapet m'arrta: on entourait un
enfant d'environ six ans, qui pleurait. Je demandai la cause de ses
larmes.

--Il parat qu'on l'a envoy promener aux Tuileries, me dit un maon qui
revenait du travail, sa truelle  la main; le domestique qui le
conduisait  trouv l des amis et a dit  l'enfant de l'attendre tandis
qu'il allait prendre un _canon_; mais faut croire que la soif lui sera
venue en buvant, car il n'a pas reparu, et le petit ne retrouve plus son
logement.

--Ne peut-on lui demander son nom et son adresse?

--C'est ce qu'ils font depuis une heure; mais tout ce qu'il peut dire,
c'est qu'il s'appelle Charles, et que son pre est M. Duval... Il y en a
douze cents dans Paris, des Duval.

--Ainsi il ne sait pas le nom du quartier o il demeure?

--Ah bien oui! vous ne voyez donc pas que c'est un petit riche? a n'est
jamais sorti qu'en voiture, ou avec un laquais; a ne sait pas se
conduire tout seul.

Ici le maon fut interrompu par quelques voix qui s'levaient au-dessus
des autres.

--On ne peut pas le laisser sur le pav, disaient les uns.

--Les enleveurs d'enfants l'emporteraient, continuaient les autres.

--Il faut l'emmener chez le commissaire.

--Ou  la prfecture de police.

--C'est cela, viens, petit!

Mais l'enfant, que ces avertissements de danger et ces noms de police et
de commissaire avaient effray, criait plus fort, en reculant vers le
parapet. On s'efforait en vain de le persuader, sa rsistance
grandissait avec son inquitude, et les plus empresss commenaient  se
dcourager, lorsque la voix d'un petit garon s'leva au milieu du
dbat.

--Je le connais bien, moi, dit-il en regardant l'enfant perdu; il est de
notre quartier.

--Quel quartier?

--L-bas, de l'autre ct des boulevards, _rue des Magasins_.

--Et tu l'as dj vu?

--Oui, oui, c'est le fils de la grande maison au bout de la rue, o il y
a une porte  grille avec des pointes dores.

L'enfant redressa vivement la tte, et les larmes s'arrtrent dans ses
yeux.

Le petit garon rpondit  toutes les questions qui lui furent
adresses, et donna des renseignements qui ne pouvaient laisser aucun
doute. L'enfant gar le comprit, car il s'approcha de lui comme s'il
et voulu se mettre sous sa protection.

--Ainsi, tu peux le conduire  ses parents? demanda le maon qui avait
cout l'explication avec un vritable intrt.

--a ne sera pas malin, rpliqua le petit garon, c'est ma route.

--Alors tu t'en charges?

--Il n'a qu' venir.

Et, reprenant le panier qu'il avait dpos sur le trottoir, il se
dirigea vers la poterne du Louvre.

L'enfant perdu le suivit.

--Pourvu qu'il le conduise bien! dis-je en les voyant s'loigner.

--Soyez donc calme, reprit le maon; le petit en blouse a le mme ge
que l'autre; mais, comme on dit, _a connat les couleurs_; la misre,
voyez-vous, est une fameuse matresse d'cole!

Le rassemblement s'tait dispers; je me dirigeai  mon tour vers le
Louvre; l'ide m'tait venue de suivre les deux enfants afin de prvenir
toute erreur.

Je ne tardai pas  les rejoindre; ils marchaient l'un prs de l'autre,
dj familiariss et causant.

Le contraste de leurs costumes frappa alors mes regards. Le petit Duval
portait un de ces habillements de fantaisie qui joignent le bon got 
l'opulence: sa veste serre  la taille tait artistement soutache, un
pantalon pliss depuis la ceinture descendait sur des brodequins vernis
 boutons de nacre, et une casquette de velours cachait  demi ses
cheveux boucls. La mise de son conducteur, au contraire, indiquait les
dernires limites de la pauvret, mais de celle qui rsiste et ne
s'abandonne pas. Sa vieille blouse, diapre de morceaux de teintes
diffrentes, indiquait la persistance d'une mre laborieuse luttant
contre les usures du temps; les jambes de son pantalon, devenues trop
courtes, laissaient voir des bas repriss  plusieurs fois, et il tait
vident que ses souliers n'avaient point t primitivement destins 
son usage.

Les physionomies des deux enfants ne diffraient pas moins que leur
costume. Celle du premier tait dlicate et distingue; l'oeil d'un bleu
limpide, la peau fine, les lvres souriantes, lui donnaient un charme
d'innocence et de bonheur; les traits du second, au contraire, avaient
une certaine rudesse; le regard tait vif et mobile, le teint bruni, la
bouche moins riante que narquoise; tout indiquait l'intelligence
aiguise par une prcoce exprience; il marchait avec confiance au
milieu des rues que les voitures sillonnaient, et suivait sans
hsitation leurs mille dtours.

J'appris de lui qu'il apportait tous les jours le dner de son pre,
alors occup sur la rive gauche de la Seine; la responsabilit dont il
tait charg l'avait rendu attentif et prudent. Il avait reu ces dures
mais puissantes leons de la ncessit que rien n'gale, ni ne remplace.
Malheureusement les besoins du pauvre mnage l'avaient forc  ngliger
l'cole, et il paraissait le regretter, car souvent il s'arrtait devant
les gravures et demandait  son compagnon de lui en lire les
inscriptions.

Nous atteignmes ainsi le boulevard Bonne-Nouvelle, o l'enfant gar
commena  se reconnatre; malgr la fatigue il pressa le pas; un
trouble ml d'attendrissement l'agitait;  la vue de sa maison il
poussa un cri et courut vers la grille aux pointes dores; une femme,
qui attendait sur le seuil, le reut dans ses bras, et, aux exclamations
de joie, au bruit des baisers, j'eus bientt reconnu sa mre.

Ne voyant revenir ni le domestique ni l'enfant, elle avait envoy de
tous cts  leur recherche et attendait dans une anxit palpitante.

Je lui expliquai, en peu de mots, ce qui tait arriv: elle me remercia
avec effusion, et chercha le petit garon qui avait reconnu et reconduit
son fils; mais pendant notre explication il avait disparu.

C'tait la premire fois que je revenais depuis dans ce quartier. La
reconnaissance de la mre avait-elle persist? Les deux enfants
s'taient-ils retrouvs, et l'heureux hasard de leur rencontre avait-il
abaiss devant eux cette barrire qui peut distinguer les classes, mais
qui ne devrait point les diviser?

Je m'adressais ces questions en ralentissant le pas, et les yeux fixs
sur la grande grille que je venais d'apercevoir. Tout  coup je la vis
s'ouvrir, et deux enfants parurent sur le seuil. Bien que grandis, je
les reconnus au premier coup d'oeil: c'taient l'enfant trouv prs du
parapet du Louvre et son jeune conducteur. Le costume de ce dernier
avait seulement subi d'importantes modifications: sa blouse de toile
grise, dont la propret touchait presque  l'lgance, tait serre  la
taille par une ceinture de cuir verni; il tait chauss de forts
souliers, mais faits  son pied, et coiff d'une casquette de coutil
toute neuve.

Au moment o je l'aperus il tenait des deux mains un norme bouquet de
lilas auquel son compagnon s'efforait d'ajouter des narcisses et des
primevres; les deux enfants riaient et se dirent amicalement adieu. Le
fils de M. Duval ne rentra qu'aprs avoir vu son compagnon tourner le
coin de la rue.

J'accostai alors ce dernier et lui rappelai notre rencontre; il me
regarda un instant, puis parut me reconnatre.

--Pardon, excuse, si je ne vous salue pas, dit-il gaiement, mais il faut
mes deux mains pour le bouquet que m'a donn M. Charles.

--Vous tes donc devenus bons amis? demandai-je.

--Oh! je crois bien, dit l'enfant; maintenant mon pre est riche aussi!

--Comment cela?

--M. Duval lui a prt un peu d'argent; il s'est mis en chambre o il
fabrique pour son compte, et moi je vais  l'cole.

--Au fait, repris-je en remarquant pour la premire fois la croix qui
dcorait la blouse de l'enfant; je vois que vous tes _empereur!_

--M. Charles m'aide  tudier, et comme a je suis devenu le plus fort
de toute la classe.

--Vous venez alors de prendre votre leon?

--Oui, et il m'a donn du lilas, car il y a un jardin o nous jouons
ensemble et qui fournit ma mre de fleurs.

--Alors c'est comme si vous en aviez une part.

--Juste! Ah! ce sont de bons voisins, allez. Mais me voil rendu; au
revoir, monsieur.

L'enfant me fit de la tte un salut souriant, et disparut.

Je continuai ma route, pensif, mais le coeur soulag. Si j'avais vu
ailleurs le contraste douloureux de l'opulence et de la misre, ici je
trouvais l'alliance amicale de la richesse et de la pauvret. La bonne
volont avait adouci, des deux cts, les ingalits trop rudes, et
tabli entre l'humble atelier et le brillant htel un chemin de bon
voisinage. Loin de prter l'oreille  la voix de l'intrt, chacun avait
cout celle du dvouement, et il n'tait rest place, ni au ddain, ni
 l'envie. Aussi, au lieu du mendiant en haillons que j'avais aperu
prs de l'autre seuil, maudissant la richesse, je trouvais l'heureux
enfant de l'ouvrier charg de fleurs et la bnissant! Le problme, si
difficile et si prilleux  discuter rien qu'avec le droit, je venais de
le voir rsolu par l'amour!




CHAPITRE V.

LA COMPENSATION.


_Dimanche 27 mai._ Les capitales ont cela de particulier que les jours
de repos semblent le signal d'un sauve-qui-peut universel. Comme des
oiseaux auxquels la libert vient d'tre rendue, les populations sortent
de leurs cages de pierre et s'envolent joyeusement vers la campagne.
C'est  qui trouvera une motte verdoyante pour s'asseoir; l'ombre d'un
buisson pour s'abriter; on cueille les marguerites de mai, on court dans
les champs; la ville est oublie jusqu'au soir o l'on revient le
chapeau fleuri d'une branche d'aubpine et le coeur gay d'un doux
souvenir; on reprendra le lendemain le joug du travail.

Ces vellits champtres sont surtout remarquables  Paris. Les beaux
jours venus, employs, bourgeois, ouvriers attendent avec impatience
chaque dimanche pour aller essayer quelques heures de cette vie
pastorale; on fait deux lieues entre les boutiques d'piciers et de
marchands de vin des faubourgs, dans le seul espoir de dcouvrir un vrai
champ de navets. Le pre de famille commence l'instruction pratique de
son fils en lui montrant du bl qui n'a pas la forme de petits pains et
des choux  l'tat sauvage. Dieu sait que de rencontres, de
dcouvertes, d'aventures! Quel Parisien n'a point eu son Odysse en
parcourant la banlieue et ne pourrait crire le pendant du fameux
_Voyage par terre et par mer de Paris  Saint-Cloud!_

Nous ne parlerons point ici de cette population flottante venue de
partout, pour qui notre Babylone franaise n'est que le caravansrail de
l'Europe; phalange de penseurs, d'artistes, d'industriels, de voyageurs
qui, comme le hros d'Homre, ont abord leur patrie intellectuelle
aprs avoir vu beaucoup de peuples et de cits; mais du Parisien
sdentaire, rang, vivant  son tage comme le mollusque sur son rocher,
curieux vestige de la crdulit, de la lenteur et de la bonhomie des
sicles passs.

Car une des singularits de Paris est de runir vingt populations
compltement diffrentes de moeurs et de caractre. A ct des bohmiens
du commerce et de l'art, qui traversent successivement tous les degrs
de la fortune ou du caprice, vit une paisible tribu de rentiers et de
travailleurs tablis, dont l'existence ressemble au cadran d'une horloge
sur laquelle la mme aiguille ramne successivement les mmes heures. Si
aucune autre ville n'offre des vies plus clatantes, plus agites,
aucune autre ne peut en offrir de plus obscures et de plus calmes. Il en
est des grandes cits comme de la mer; l'orage ne trouble que la
surface; en descendant jusqu'au fond, vous trouvez une rgion
inaccessible au mouvement et au bruit.

Pour ma part je campais au bord de cette rgion sans l'habiter
vritablement. Plac en dehors des turbulences publiques, je vivais
rfugi dans mon isolement, mais sans pouvoir dtacher ma pense de la
lutte. J'en suivais de loin tous les incidents avec bonheur, ou avec
angoisse; je m'associais aux triomphes ou aux funrailles! pour qui
regarde et qui sait, le moyen de ne pas prendre part! Il n'y a que
l'ignorance qui peut rendre tranger  la vie extrieure; l'gosme mme
ne suffit point pour cela.

Ces rflexions que je faisais  part moi, dans ma mansarde, taient
entrecoupes par tous les actes domestiques auxquels se livre
forcment un clibataire qui n'a d'autre serviteur que sa bonne volont.
En poursuivant mes dductions, j'avais cir mes bottes, bross mon
habit, nou ma cravate; j'tais enfin arriv  ce moment solennel o
l'on se demande, comme Dieu aprs la cration du monde, _si l'on trouve
cela bien_.

Une grande rsolution venait de m'arracher  mes habitudes: la veille,
des affiches m'avaient appris que c'tait fte  Svres, que la
manufacture de porcelaine serait ouverte au public. Sduit, le matin
mme, par la beaut du ciel, je m'tais subitement dcid  y aller.

En arrivant au dbarcadre de la rive gauche, j'aperus la foule qui se
htait, attentive  ne point manquer l'heure. Outre beaucoup d'autres
avantages, les chemins de fer auront celui d'accoutumer les Franais 
l'exactitude. Certains d'tre commands par l'heure, ils se rsigneront
 lui obir; ils apprendront  attendre quand ils ne pourront plus tre
attendus. Les vertus sociales sont surtout de bonnes habitudes. Que de
grandes qualits inocules  certains peuples par la position
gographique, par la ncessit politique, par les institutions! La
cration d'une monnaie d'airain trop lourde et trop volumineuse pour
tre entasse tua, pour un temps, l'avarice chez les Lacdmoniens.

Je me suis trouv dans un wagon prs de deux soeurs dj sur le retour,
appartenant  la classe des Parisiens casaniers et paisibles dont j'ai
parl plus haut. Quelques complaisances de bon voisinage ont suffi pour
m'attirer leur confiance; au bout de quelques minutes je savais toute
leur histoire.

Ce sont deux pauvres filles restes orphelines  quinze ans et qui,
depuis, ont vcu comme vivent les femmes qui travaillent, d'conomie et
de privations. Fabriquant depuis vingt ou trente ans des agrafes pour la
mme maison, elles ont vu dix matres s'y succder et s'enrichir, sans
que rien ait chang dans leur sort. Elles habitent toujours la mme
chambre, au fond d'une de ces impasses de la rue Saint-Denis o l'air et
le soleil sont inconnus. Elles se mettent au travail avant le jour, le
prolongent aprs la nuit, et voient les annes se joindre aux annes
sans que leur vie ait t marque par aucun autre vnement que l'office
du dimanche, une promenade ou une maladie.

La plus jeune de ces dignes ouvrires a quarante ans et obit  sa soeur
comme elle le faisait toute petite. L'ane la surveille, la soigne et
la gronde une tendresse maternelle. Au premier instant on rit, puis on
ne peut s'empcher de trouver quelque chose de touchant dans ces deux
enfants en cheveux gris dont l'une n'a pu se dsaccoutumer d'obir,
l'autre de protger.

Et ce n'est point en cela seulement que mes deux compagnes sont plus
jeunes que leur ge: ignorantes de tout, elles s'tonnent sans cesse.
Nous ne sommes point arrivs  Clamart qu'elles s'crieraient
volontiers, comme le roi de la ronde enfantine, qu'elles ne _croyaient
pas le monde si grand!_

C'est la premire fois qu'elles se hasardent sur un chemin de fer, et il
faut voir les saisissements, les frayeurs, les rsolutions courageuses!
Tout les merveille! Elles ont dans leur me un arrir de jeunesse qui
les rend sensibles  ce qui ne nous frappe ordinairement que dans les
premires annes. Pauvres cratures qui, en ayant gard les sensations
d'un autre ge, en ont perdu la grce! Mais n'y a-t-il pas quelque chose
de saint dans cette ingnuit que leur a conserve le jene de toutes
les joies? Ah! maudit soit le premier qui a eu le triste courage
d'enchaner le ridicule  ce nom de vieille fille qui rappelle tant de
dceptions douloureuses, tant d'ennuis, tant de dlaissement! Maudit
celui qui a pu trouver un sujet de sarcasme dans un malheur
involontaire; et qui a couronn d'pines des cheveux blanchis!

Les deux soeurs s'appellent Franoise et Madeleine; leur voyage
d'aujourd'hui est un coup d'audace sans exemple dans leur vie. La fivre
du sicle les a gagnes  leur insu. Hier Madeleine a subitement jet
cette ide de promenade, Franoise l'a accueillie sur-le-champ.
Peut-tre et-il mieux valu ne point cder  la tentation offerte par la
jeune soeur; mais on fait des folies  tout ge, comme le remarque
philosophiquement la prudente Franoise. Quant  Madeleine, elle ne
regrette rien; c'est le mousquetaire du mnage.

--Il faut bien s'amuser, dit-elle, on ne vit qu'une fois.

Et la soeur ane sourit  cette maxime picurienne. Il est vident que
toutes deux sont dans une crise d'indpendance.

Du reste, ce serait grand dommage que le regret vnt dranger leur joie!
elle est si franche, si expansive! La vue des arbres qui semblent courir
des deux cts de la route leur cause une incessante admiration. La
rencontre d'un train qui passe en sens inverse, avec le bruit et la
rapidit de la foudre, leur fait fermer les yeux et jeter un cri; mais
tout a dj disparu! Elles regardent, se rassurent, s'merveillent.
Madeleine dclare qu'un pareil spectacle vaut le prix du voyage, et
Franoise en tomberait d'accord si elle ne songeait, avec un peu
d'effroi, au dficit dont une pareille dpense doit charger leur budget.
Ces trois francs consacrs  une seule promenade, c'est l'conomie d'une
semaine entire de travail. Aussi la joie de l'ane des deux soeurs
est-elle entrecoupe de remords; l'enfant prodigue retourne par instants
les yeux vers la ruelle du quartier Saint-Denis.

Mais le mouvement et la succession des objets viennent la distraire.
Voici le pont du Val encadr dans son merveilleux paysage:  droite,
Paris avec ses grands monuments qui dcoupent la brume ou tincellent au
soleil;  gauche, Meudon avec ses _villas_, ses bois, ses vignes et son
chteau royal! Les deux ouvrires vont d'une portire  l'autre en
jetant des cris d'admiration. Nos compagnons de voyage rient de cette
surprise enfantine; moi je me sens attendri, car j'y vois le tmoignage
d'une longue et monotone rclusion; ce sont des prisonnires du travail
qui ont retrouv, pour quelques heures, l'air et la libert.

Enfin, le train s'arrte; nous descendons. Je montre aux deux soeurs le
sentier qui conduit jusqu' Svres, entre le chemin de fer et les
jardins; elles partent en avant tandis que je m'informe des heures de
retour.

Je les retrouve bientt  la station suivante o elles se sont arrtes
devant le petit jardin du garde-barrire; toutes deux sont dj en
conversation rgle avec l'employ qui bine ses plates-bandes et y trace
des rayons pour les semis de fleurs. Il leur apprend que c'est l'poque
o les herbes parasites sont le plus utilement sarcles, o l'on fait
les boutures et les marcottes, o l'on sme les plantes annuelles, o
l'on enlve les pucerons des rosiers. Madeleine a sur le rebord de sa
croise deux caisses o, faute d'air et de soleil, elle n'a jamais pu
faire pousser que du cresson; mais elle se persuade que, grce  ces
instructions, tout va prosprer dsormais. Enfin le garde-barrire, qui
sme une bordure de rsda, lui donne un reste de graines qu'il n'a pu
employer, et la vieille fille s'en va ravie, recommenant,  propos de
ces fleurs en esprance, le rve de Perrette  propos du pot au lait.

Arriv au quinconce d'acacias o se clbre la fte, je perds de vue les
deux soeurs. Je parcours seul cette exhibition de loteries en plein
vent, de parades de saltimbanques, de carrousels et de tirs 
l'arbalte. J'ai toujours t frapp de l'entrain des ftes champtres.
Dans les salons, on est froid, srieux, souvent ennuy: la plupart de
ceux qui viennent l sont amens par l'habitude ou par des obligations
de socit; dans les runions villageoises, au contraire, vous ne
trouvez que des assistants qu'attire l'espoir du plaisir. L-bas, c'est
une conscription force; ici ce sont les volontaires de la gaiet! Puis,
quelle facilit  la joie! Comme cette foule est encore loin de savoir
que ne se plaire  rien et railler tout est le suprme bon ton! Sans
doute ces amusements sont souvent grossiers; la dlicatesse et
l'idalit leur manquent; mais ils ont du moins la sincrit. Ah! si
l'on pouvait garder  ces ftes leur vivacit joyeuse en y mlant un
sentiment moins vulgaire! Autrefois la religion imprimait aux solennits
champtres son grand caractre, et purifiait le plaisir sans lui ter sa
navet!

C'est l'heure o les portes de la manufacture de porcelaine et du muse
cramique s'ouvrent au public; je retrouve dans la premire salle
Franoise et Madeleine. Saisies de se voir au milieu de ce luxe royal,
elle osent  peine marcher; elles parlent bas comme dans une glise.

--Nous sommes chez le roi! dit l'ane des soeurs, qui oublie toujours
que la France n'en a plus.

Je les encourage  avancer; je marche devant et elles se dcident  me
suivre.

Que de merveilles runies dans cette collection o l'on voit l'argile
prendre toutes les formes, se teindre de toutes les couleurs, s'associer
 toutes les substances!

La terre et le bois sont les premires matires travailles par l'homme,
celles qui semblaient plus particulirement destines  son usage. Ce
sont, comme les animaux domestiques, des accessoires obligs de sa vie:
aussi y a-t-il entre eux et nous des rapports plus intimes. La pierre,
les mtaux demandent de longues prparations; ils rsistent  notre
action immdiate, et appartiennent moins  l'homme qu'aux socits; le
bois et la terre sont, au contraire, les instruments premiers de l'tre
isol qui veut se nourrir ou s'abriter.

C'est l sans doute ce qui me fait trouver tant de charmes  la
collection que j'examine. Ces tasses grossirement modeles par le
sauvage m'initient  une partie de ses habitudes; ces vases d'une
lgance confuse qu'a ptris l'Indien, me rvlent l'intelligence
amoindrie dans laquelle brille encore le crpuscule d'un soleil
autrefois tincelant; ces cruches surcharges d'arabesques montrent la
fantaisie arabe grossirement traduite par l'ignorance espagnole! On
trouve ici le cachet de chaque race, de chaque pays et de chaque sicle.

Mes compagnes paraissent peu proccupes de ces rapprochements
historiques; elles regardent tout avec l'admiration crdule qui
n'examine, ni ne discute. Madeleine lit l'inscription place sous chaque
oeuvre, et sa soeur rpond par une exclamation de surprise.

Nous arrivons ainsi  une petite cour o l'on a jet les fragments de
quelques tasses brises. Franoise aperoit une soucoupe presque entire
et  ornements coloris dont elle s'empare; ce sera pour elle un
souvenir de la visite qu'elle vient de faire; elle aura dsormais, dans
son mnage, un chantillon de cette porcelaine de Svres, _qui ne se
fabrique que pour les rois!_ Je ne veux pas la dtromper en lui disant
que les produits de la manufacture se vendent  tout le monde, que sa
soucoupe avant d'tre corne, ressemblait  celles des boutiques 
douze sous! Pourquoi dtruire les illusions de cette humble existence?
Faut-il donc briser sur la haie toutes les fleurs qui embaument nos
chemins? Le plus souvent les choses ne sont rien en elles-mmes; l'ide
que nous y attachons leur donne seule du prix. Rectifier les innocentes
erreurs pour ramener  une ralit inutile, c'est imiter le savant qui
ne veut voir dans une plante que les lments chimiques dont elle se
compose.

En quittant la manufacture, les deux soeurs, qui se sont empares de moi
avec la libert des bons coeurs, m'invitent  partager la collation
qu'elles ont apporte. Je m'excuse d'abord; mais leur insistance a tant
de bonhomie que je crains de les affliger, et je cde avec quelque
embarras.

Il faut seulement chercher un lieu favorable. Je leur fais gravir le
coteau, et nous trouvons une pelouse maille de marguerites
qu'ombragent deux noyers.

Madeleine ne se possde point de joie. Toute sa vie elle a rv un dner
sur l'herbe! En aidant sa soeur  retirer du panier les provisions, elle
me raconte toutes les parties de campagnes projetes et remises.
Franoise, au contraire, a t leve  Montmorency; avant de rester
orpheline, elle est plusieurs fois retourne chez sa nourrice. Ce qui a,
pour sa soeur, l'attrait de la nouveaut, a pour elle le charme du
souvenir. Elle raconte les vendanges auxquelles ses parents l'ont
conduite; les promenades sur l'ne de la mre Luret, qu'on ne pouvait
faire aller  droite qu'en le poussant  gauche; la cueillette des
cerises et les navigations sur le lac, dans la barque du traiteur.

Ces souvenirs ont toute la grce, toute la fracheur de l'enfance.
Franoise se rappelle moins ce qu'elle a vu que ce qu'elle a senti.
Pendant qu'elle raconte, le couvert a t mis; nous nous asseyons au
pied d'un arbre. Devant nous serpente la valle de Svres, dont les
maisons tages s'appuient aux jardins et aux carrires du coteau; de
l'autre ct s'tend le parc de Saint-Cloud, avec ses magnifiques
ombrages entrecoups de prairies; au-dessus s'ouvre le ciel comme un
ocan immense dans lequel naviguent les nues! Je regarde cette belle
nature, et j'coute ces bonnes vieilles filles; j'admire et je
m'intresse; le temps passe doucement sans que je m'en aperoive.

Enfin le soleil baisse; il faut songer au retour. Pendant que Madeleine
et Franoise enlvent le couvert, je descends  la manufacture pour
savoir l'heure.

La fte est encore plus anime; l'orchestre fait retentir ses clats de
trombone sous les acacias, je m'oublie quelques instants  regarder;
mais j'ai promis aux deux soeurs de les reconduire  la station de
Bellevue: le convoi ne peut tarder; je me hte de remonter le sentier
qui mne aux noyers.

Prs d'arriver, j'entends des voix de l'autre ct de la haie; Madeleine
et Franoise parlent  une pauvre fille dont les vtements sont brls,
les mains noires et le visage envelopp de linges sanglants. Je
comprends que c'est une des jeunes ouvrires employes  la fabrique de
poudre fulminante tablie plus haut, sur les bruyres. Une explosion a
eu lieu quelques jours auparavant; la mre et la soeur ane de la jeune
fille ont pri; elle-mme a chapp par miracle et se trouve aujourd'hui
sans ressource. Elle raconte tout cela avec l'espce de langueur
rsigne de ceux qui ont toujours souffert. Les deux soeurs sont mues;
je les vois se consulter tout bas, puis Franoise tirer d'une petite
bourse de filoselle trente sous qui leur restent, et les donner  la
pauvre fille.

Je presse le pas pour faire le tour de la haie; mais, prs d'en
atteindre le bout, je rencontre les vieilles soeurs qui me crient
qu'elles ne prennent plus le chemin de fer, qu'elles s'en retournent 
pied!

Je comprends alors que l'argent destin au voyage vient d'tre donn 
la mendiante!

Le bien a, comme le mal, sa contagion: je cours  la jeune fille
blesse; je lui remets le prix de ma place, et je retourne vers
Franoise et Madeleine, en leur dclarant que nous ferons route
ensemble.

                   *       *       *       *       *

Je viens de les reconduire jusque chez elles; je les ai laisses
enivres de leur journe, dont le souvenir les rendra longtemps
heureuses!

Ce matin, je plaignais ces destines obscures et sans plaisirs;
maintenant je comprends que Dieu a mis des compensations  toutes les
preuves. La raret des distractions donne  la moindre joie une saveur
inconnue. La jouissance est seulement dans ce qu'on sent, et les hommes
blass ne sentent plus; la satit a t  leur me l'apptit, tandis
que la privation conserve ce premier des dons humains, _la facilit du
bonheur_!

Ah! voil ce que je voudrais persuader  tous; aux riches pour qu'ils
n'abusent point, aux pauvres pour qu'ils aient patience.

Si la joie est le plus rare des biens, c'est que l'acceptation est la
plus rare des vertus.

Madeleine et Franoise! pauvres vieilles filles dshrites de tout,
sauf de courage, de rsignation et de bon coeur, priez pour les
dsesprs qui s'abandonnent eux-mmes, pour les malheureux qui hassent
et envient, pour les insensibles qui jouissent et n'ont point de piti!




CHAPITRE VI.

L'ONCLE MAURICE.


_7 juin.--Quatre heures du matin._ Je ne m'tonne pas d'entendre,
lorsque je me rveille, les oiseaux chanter si joyeusement autour de ma
fentre; il faut habiter comme eux et moi le dernier tage pour savoir
jusqu' quel point le matin est gai sous les toits! C'est l que le
soleil envoie ses premiers rayons, que la brise arrive avec la senteur
des jardins et des bois, l qu'un papillon gar s'aventure parfois 
travers les fleurs de la mansarde, et que les refrains de l'ouvrire
diligente saluent le lever du jour. Les tages infrieurs sont encore
plongs dans le sommeil, le silence et l'ombre, qu'ici rgnent dj le
travail, la lumire et les chants!

Quelle vie autour de moi! voil l'hirondelle qui revient de la
provision, le bec plein d'insectes pour ses petits; les moineaux
secouent leurs ailes humides de rose en se poursuivant dans les rayons
de soleil; mes voisines entrouvrent leurs fentres, et leurs frais
visages saluent l'aurore! Heure charmante de rveil o tout se reprend 
la sensation et au mouvement, o la premire lueur frappe la cration
pour la faire revivre comme la baguette magique frappait le palais de la
Belle au bois dormant. Il y a un moment de repos pour toutes les
angoisses; les souffrances du malade s'apaisent, et un souffle d'espoir
se glisse dons les coeurs abattus. Mais ce n'est, hlas! qu'un court
rpit! tout reprendra bientt sa marche! la grande machine humaine va se
remettre en mouvement avec ses longs efforts, ses sourds gmissements,
ses froissements et ses ruines!

Le calme de cette premire heure me rappelle celui des premires annes.
Alors aussi le soleil brille gaiement, la brise parfume, toutes les
illusions, ces oiseaux du matin de la vie, gazouillent autour de nous!
Pourquoi s'envolent-elles plus tard? D'o vient cette tristesse et cette
solitude qui nous envahissent insensiblement? La marche semble la mme
pour l'individu et pour les socits: on part d'un bonheur facile,
d'enchantements nafs, pour arriver aux dsillusions et aux amertumes!
La route commence parmi les aubpines et les primevres aboutit
rapidement aux dserts ou aux prcipices! Pourquoi tant de confiance
d'abord, puis tant de doute? La science de la vie n'est-elle donc
destine qu' rendre impropre au bonheur? Faut-il se condamner 
l'ignorance pour conserver l'espoir? Le monde et l'individu ne
doivent-ils enfin trouver de repos que dans une ternelle enfance?

Combien de fois dj je me suis adress ces questions! La solitude a cet
avantage, ou ce danger, de faire creuser toujours plus avant les mmes
ides. Sans autre interlocuteur que soi-mme, on donne toujours  la
conversation les mmes tendances; on ne se laisse dtourner, ni par les
proccupations d'un autre esprit, ni par les caprices d'une sensation
diffrente; on revient sans cesse, par une pente involontaire, frapper
aux mmes portes!...

J'ai interrompu mes rflexions pour ranger ma mansarde. Je hais l'aspect
du dsordre, parce qu'il constate ou le mpris pour les dtails, ou
l'inaptitude  la vie intrieure. Classer les objets au milieu desquels
nous devons vivre, c'est tablir entre eux et nous des liens
d'appropriation et de convenance; c'est prparer les habitudes sans
lesquelles l'homme tend  l'tat sauvage. Qu'est-ce, en effet, que
l'organisation sociale, sinon une srie d'habitudes convenues d'aprs
des penchants naturels!

Je me dfie de l'esprit et de la moralit des gens  qui le dsordre ne
cote aucun souci, qui vivent  l'aise dans les curies d'Augias. Notre
entourage reflte toujours plus ou moins notre nature intrieure. L'me
ressemble  ces lampes voiles qui, malgr tout, jettent au dehors une
lueur adoucie. Si les gots ne trahissaient point le caractre, ce ne
seraient plus des gots, mais des instincts.

En rangeant tout dans ma mansarde, mes yeux se sont arrts sur
l'almanach de cabinet suspendu  ma chemine. Je voulais m'assurer de la
date, j'ai lu ces mots crits en grosses lettres: _Fte-Dieu!_

C'est aujourd'hui! Rien ne le rappelle dans notre grande cit o la
religion n'a plus de solennits publiques; mais c'est bien l'poque si
heureusement choisie par la primitive glise, La fte du Crateur, dit
Chateaubriand, arrive au moment o la terre et le ciel dclarent sa
puissance, o les bois et les champs fourmillent de gnrations
nouvelles; tout est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule
plante veuve dans les campagnes.

Que de souvenirs ces mots viennent d'veiller en moi! Je laisse l ce
qui m'occupait; je viens m'accouder  la fentre, et, la tte appuye
sur mes deux mains, je retourne, en ide, vers la petite ville o s'est
coule ma premire enfance.

La _Fte-Dieu_ tait alors un des grands vnements de ma vie! Pour
mriter d'y prendre part, il fallait longtemps d'avance se montrer
laborieux et soumis. Je me rappelle encore avec quels ravissements
d'esprance je me levais ce jour-l! Une sainte allgresse tait dans
l'air. Les voisins, veills plutt que de coutume, tendaient, le long
de la rue, des draps parsems de bouquets ou des tapisseries 
personnages. J'allais de l'une  l'autre, admirant, tour  tour, les
scnes de saintet du moyen ge, les compositions mythologiques de la
renaissance, les batailles antiques arranges  la Louis XIV, et les
bergeries de madame de Pompadour. Tout ce monde de fantmes semblait
sortir de la poussire du pass pour venir assister, immobile et
silencieux,  la sainte crmonie. Je regardais, avec des alternatives
d'effroi et d'merveillement, ces terribles guerriers aux cimeterres
toujours levs, ces belles chasseresses lanant une flche qui ne
partait jamais, et ces gardeurs de moutons en culottes de satin,
toujours occups  jouer de la flte aux pieds de bergres ternellement
souriantes. Parfois, lorsque le vent courait derrire ces tableaux
mobiles, il me semblait que les personnages s'agitaient, et je
m'attendais  les voir se dtacher de la muraille pour prendre leur rang
dans le cortge! Mais ces impressions taient vagues et fugitives. Ce
qui dominait tout le reste tait une joie expansive et cependant
tempre. Au milieu de ces draperies flottantes, de ces fleurs
effeuilles, de ces appels de jeunes filles, de cette gaiet qui
s'exhalait de tout comme un parfum, on se sentait emport malgr soi.
Les bruits de la fte retentissaient dans le coeur en mille chos
mlodieux. On tait plus indulgent, plus dvou, plus aimant! Dieu ne se
manifestait point seulement au dehors, mais en nous-mmes.

Et que d'autels improviss! que de berceaux de fleurs! que d'arcs de
triomphe en feuillage! quelle mulation entre les divers quartiers pour
la construction de ces _reposoirs_ o la procession devait faire halte!
C'tait  qui fournirait ce qu'il avait de plus rare, de plus beau.

J'y ai trouv l'occasion de mon premier sacrifice!

Les guirlandes taient  leurs places, les cierges allums, le
tabernacle orn de roses; mais il en manquait une qui pt lui servir de
couronne! Tous les parterres du voisinage avaient t moissonns. Seul,
je possdais la fleur digne d'une telle place. Elle ornait le rosier
donn par ma mre  mon jour de naissance. Je l'avais attendue depuis
plusieurs mois, et nul autre bouton ne devait s'panouir sur l'arbuste.
Elle tait l,  demi-entr'ouverte, dans son nid de mousse, objet d'une
longue esprance et d'un naf orgueil! J'hsitai quelques instants! nul
ne me l'avait demande; je pouvais facilement viter sa perte! Aucun
reproche ne devait m'atteindre; mais il s'en levait un sourdement en
moi-mme. Quand tous les autres s'taient dpouills, devais-je seul
garder mon trsor? Fallait-il donc marchander  Dieu un des prsents que
je tenais de lui, comme tout le reste? A cette dernire pense, je
dtachai la fleur de sa tige et j'allai la placer au sommet du
tabernacle.

Ah! pourquoi ce sacrifice, qui fut pour moi si difficile et si doux,
m'a-t-il laiss un souvenir qui me fait sourire aujourd'hui? Est-il bien
sr que le prix de ce que l'on donne soit dans le don lui-mme, plutt
que dans l'intention? Si le verre d'eau de l'Evangile doit tre compt
au pauvre, pourquoi la fleur ne serait-elle point compte  l'enfant? Ne
ddaignons point les humbles gnrosits du premier ge; ce sont elles
qui accoutument l'me  l'abngation et  la sympathie. Cette rose
mousseuse, je l'ai garde longtemps comme un saint talisman; j'aurais d
la garder toujours comme le souvenir de la premire victoire remporte
sur moi-mme.

Depuis bien des annes, je n'ai point revu les solennits de la
_Fte-Dieu_; mais y retrouverais-je mes heureuses sensations
d'autrefois? Je me rappelle encore, quand la procession avait pass, ces
promenades  travers les carrefours jonchs de fleurs et ombrags de
rameaux verts! Enivr par les derniers parfums d'encens qui se mlaient
aux senteurs des seringats, des jasmins et des roses, je marchais, sans
toucher la terre; je souriais  tout; le monde entier tait  mes yeux
le Paradis, et il me semblait que Dieu flottait dans l'air!

Du reste, cette sensation n'tait point l'exaltation d'un moment; plus
intense  certains jours, elle persistait nanmoins dans l'ordinaire de
la vie. Bien des annes se sont coules ainsi au milieu d'un
panouissement de coeur et d'une confiance qui empchait la douleur,
sinon de venir, du moins de rester. _Certain de ne pas tre seul_, je
reprenais bientt courage, comme l'enfant qui se rassure parce qu'il
entend,  ct, la voix de sa mre. Pourquoi ai-je perdu cette assurance
des premires annes? Ne sentirais-je plus aussi profondment que _Dieu
est l_?

Etrange enchanement de nos ides! Une date vient de me rappeler mon
enfance, et voil que tous mes souvenirs fleurissent autour de moi! D'o
vient donc la plnitude de bonheur de ces commencements? A bien
regarder, rien n'est sensiblement chang dans ma condition. Je possde,
comme alors, la sant et le pain de chaque jour; j'ai seulement de plus
la responsabilit! Enfant, je recevais la vie telle qu'elle m'tait
faite, un autre avait le souci de prvoir. En paix avec moi-mme, pourvu
que j'eusse accompli les devoirs prsents, j'abandonnais l'avenir  la
prudence de mon pre! Ma destine tait un vaisseau dont je n'avais
point la direction, et sur lequel je me laissais emporter comme un
simple passager. L tait tout le secret de ma joyeuse scurit! Depuis,
la sagesse humaine me l'a enleve. Charg seul de mon sort, j'ai voulu
en devenir le matre au moyen d'une lointaine prvoyance; j'ai tourment
le prsent par mes proccupations d'avenir; j'ai mis mon jugement  la
place de la providence, et l'heureux enfant s'est transform en homme
soucieux!

Triste progrs et peut-tre grande leon! Qui sait si plus d'abandon
envers celui qui rgit le monde ne m'et point pargn toutes ces
angoisses? Peut-tre le bonheur n'est-il possible ici-bas qu' la
condition de vivre, comme l'enfant, livr aux devoirs de chaque journe
et confiant, pour le reste, en la bont de notre Pre divin.

Ceci me rappelle l'oncle Maurice! Toutes les fois que j'ai besoin de me
raffermir dans le bien, je retourne vers lui ma pense; je le revois
avec sa douce expression demi-souriante, demi-attendrie; j'entends sa
voix toujours gale et caressante comme un souffle d't! Son souvenir
garde ma vie et l'claire. Lui aussi a t ici-bas un saint et un
martyr. D'autres ont montr les chemins du ciel; lui, il a fait voir les
sentiers de la terre!

Mais, sauf les anges chargs de tenir compte des dvouements inconnus et
des vertus caches, qui a jamais entendu parler de mon oncle Maurice?
Seul, peut-tre, j'ai retenu son nom, et je me rappelle encore son
histoire!

Eh bien, je veux l'crire, non pour les autres, mais pour moi-mme! On
dit qu' la vue de l'Apollon le corps se redresse et prend une plus
digne attitude; au souvenir d'une belle vie, l'me doit se sentir, de
mme, releve et ennoblie!

Un rayon de soleil levant claire la petite table sur laquelle j'cris;
la brise m'apporte l'odeur des rsdas, et les hirondelles tournoient
avec des cris joyeux au-dessus de ma fentre!... L'image de mon oncle
Maurice sera ici  sa place parmi les chants, la lumire et les
parfums...

_Sept heures._ Il en est des destines comme des aurores: les unes se
lvent rayonnantes de mille lueurs, les autres noyes dans de sombres
nuages. Celle de l'oncle Maurice fut de ces dernires. Il vint au monde
si chtif qu'on le crut condamn  mourir; mais, malgr ces prvisions,
que l'on pouvait appeler des esprances, il continua  vivre souffrant
et contrefait.

Son enfance, dpourvue de toutes les grces, le fut galement de toutes
les joies. Opprim  cause de sa faiblesse, raill pour sa laideur, le
petit bossu ouvrit en vain ses bras au monde, le monde passa en le
montrant au doigt.

Cependant sa mre lui restait, et ce fut  elle que l'enfant reporta les
lans d'un coeur repouss. Heureux dans ce refuge, il atteignit l'ge o
l'homme prend place dans la vie, et dut se contenter de celle qu'avaient
ddaign les autres. Son instruction et pu lui ouvrir toutes les
carrires; il devint buraliste d'une des petites maisons d'octroi qui
gardaient l'entre de sa ville natale!

Renferm dans cette habitation de quelques pieds, il n'avait d'autre
distraction, entre ses critures et ses calculs, que la lecture et les
visites de sa mre. Aux beaux jours d't, elle venait travailler  la
porte de la cabane, sous l'ombre des vignes vierges plantes par
Maurice. Alors mme qu'elle gardait le silence, sa prsence tait une
distraction pour le bossu, il entendait le cliquetis de ses longues
aiguilles  tricoter, il apercevait ce profil doux et triste qui
rappelait tant d'preuves courageusement supportes; il pouvait, de loin
en loin, appuyer une main caressante sur ces paules courbes et
changer un sourire!

Cette consolation devait bientt lui tre enleve. La vieille mre tomba
malade, et il fallut, au bout de quelques jours, renoncer  tout espoir.
Maurice, perdu  l'ide d'une sparation qui le laissait dsormais seul
sur la terre, s'abandonna  une douleur sans mesure. A genoux, prs du
lit de la mourante, il l'appelait des noms les plus tendres, il la
serrait entre ses bras comme s'il et voulu la retenir dans la vie. La
mre s'efforait de lui rendre ses caresses, de rpondre; mais ses mains
taient glaces, sa voix dj teinte. Elle ne put qu'approcher ses
lvres du front de son fils, pousser un soupir et fermer les yeux pour
jamais!

On voulut emmener Maurice, mais il rsista, en se penchant sur cette
forme dsormais immobile.

--Morte! s'cria-t-il; morte, celle qui ne m'avait jamais quitt, celle
qui m'aimait seule au monde! morte, vous, ma mre! que me reste-t-il
alors ici-bas?

Une voit touffe rpondit:

--Dieu!

Maurice se redressa pouvant! tait-ce un dernier soupir de la morte ou
sa propre conscience qui avait rpondu? Il ne chercht point  le
savoir; mais il avait compris la rponse, et l'accepta.

Ce fut alors que je commenai  le connatre. J'allais souvent le voir 
la petite maison d'octroi; il se prtait  mes jeux d'enfant, me
racontait ses plus belles histoires, et me laissait cueillir des fleurs.
Dshrit de toutes les grces qui attirent, il se montrait indulgent
pour ceux qui venaient  lui. Sans s'offrir jamais, il tait toujours
prt  accueillir. Abandon, ddain, il subissait tout avec une patiente
douceur, et sur cette croix de la vie o l'insultaient ses bourreaux, il
rptait, comme le Christ: Pardonnez-leur, mon pre; ils ne savent ce
qu'ils font.

Aucun autre employ ne montrait autant de probit, de zle et
d'intelligence; mais ceux qui auraient pu faire valoir ses services se
sentaient repousss par sa difformit. Priv de protecteurs, il vit
toujours ses droits mconnus. On lui prfrait ceux qui avaient su
plaire, et, en lui laissant l'humble emploi qui le faisait vivre, on
semblait lui faire grce. L'oncle Maurice supporta l'injustice comme il
avait support le ddain; mconnu par les hommes, il levait les yeux
plus haut et se confiait au jugement de Celui qu'on ne peut tromper.

Il habitait dans le faubourg une vieille maison o logeaient des
ouvriers aussi pauvres que lui, mais moins abandonns. Une seule de ses
voisines vivait sans famille, dans une petite mansarde o pntraient la
pluie et le vent. C'tait une jeune fille ple, silencieuse, sans
beaut, et que recommandait seulement sa misre rsigne. On ne la
voyait jamais adresser la parole  une autre femme; aucun chant
n'gayait sa mansarde. Enveloppe dans un morne abattement comme dans
une sorte de linceul, elle travaillait sans ardeur et sans distraction.
Sa langueur avait touch Maurice; il essaya de lui parler; elle rpondit
avec douceur, mais brivement. Il tait ais de voir que son silence et
sa solitude lui taient plus chers que la bienveillance du petit bossu;
il se le tint pour dit et redevint muet.

Mais l'aiguille de Toinette la nourrissait  grand'peine; bientt le
travail s'arrta! Maurice apprit que la jeune fille manquait de tout et
que les fournisseurs refusaient de lui faire crdit. Il courut aussitt
chez ces derniers et s'engagea  leur payer secrtement ce qu'ils
donneraient  Toinette.

Les choses allrent ainsi pendant plusieurs mois. Le chmage continuait
pour la jeune couturire qui finit par s'effrayer des obligations
qu'elle contractait envers les marchands. Elle voulut s'en expliquer
avec eux, et, dans cette explication, tout se dcouvrit.

Son premier mouvement fut de courir chez l'oncle Maurice pour le
remercier  genoux. Sa froideur habituelle avait fait place  un
inexprimable attendrissement; il semblait que la reconnaissance et
fondu toutes les glaces de ce coeur engourdi.

Dlivr ds lors de l'embarras du secret, le petit bossu put donner plus
d'efficacit  ses bienfaits. Toinette devint pour lui une soeur aux
besoins de laquelle il eut droit de veiller. Depuis la mort de sa mre,
c'tait la premire fois qu'il pouvait mler quelqu'un  sa vie. La
jeune fille recevait ses soins avec une sensibilit rserve. Tous les
efforts de Maurice ne pouvaient dissiper son fond de tristesse: elle
paraissait touche de sa bont; elle le lui exprimait parfois avec
effusion; mais l s'arrtaient ses confidences. Pench sur ce coeur
ferm, le petit bossu ne pouvait y lire. A la vrit, il s'y appliquait
peu: tout entier au bonheur de n'tre plus seul, il acceptait Toinette
telle que ses longues preuves l'avaient faite; il l'aimait ainsi et ne
souhaitait autre chose que de conserver sa compagnie.

Insensiblement cette ide s'empara de son esprit jusqu' y effacer tout
le reste. La jeune fille tait sans famille ainsi que lui; l'habitude
avait adouci  ses yeux la laideur du bossu; elle semblait le voir avec
une affection compatissante! Que pouvait-il attendre de plus?
Jusqu'alors l'espoir de se faire accepter d'une compagne avait t
repouss par Maurice comme un rve; mais le hasard semblait avoir
travaill  en faire une ralit. Aprs bien des hsitations, il
s'enhardit et se dcida  lui parler.

C'tait un soir: le petit bossu trs-mu se dirigea vers la mansarde de
l'ouvrire. Au moment d'entrer, il lui sembla entendre une voix
trangre qui prononait le nom de la jeune fille. Il poussa vivement la
porte entrouverte et aperut Toinette qui pleurait appuye sur l'paule
d'un jeune homme portant le costume de matelot.

A la vue de mon oncle, elle se dgagea vivement, courut  lui et
s'cria:

--Ah! venez, venez, c'est lui que je croyais mort, c'est Julien, c'est
mon fianc!

Maurice recula en chancelant. Il venait de tout comprendre d'un seul
mot!

Il lui sembla que la terre flchissait et que son coeur allait se
briser; mais la mme voix qu'il avait entendu prs du lit de mort de sa
mre retentit de nouveau  son oreille, et il se redressa ranim. Dieu
lui restait toujours.

Lui-mme accompagna les nouveaux maris sur la route lorsqu'ils
partirent, et, aprs leur avoir souhait tout le bonheur qui lui tait
refus, il revint rsign  la vieille maison du faubourg.

Ce fut l qu'il acheva sa vie, abandonn des hommes, mais non comme il
le disait, du _Pre qui est aux cieux_. Partout il sentait sa prsence;
elle lui tenait lieu du reste. Lorsqu'il mourut, ce fut en souriant, et
comme un exil qui s'embarque pour sa patrie. Celui qui l'avait consol
de l'indigence et des infirmits, de l'injustice et de l'isolement,
avait su lui faire un bienfait de la mort!

_Huit heures._--Tout ce que je viens d'crire m'a troubl! Jusqu'
prsent, j'ai cherch des enseignements pour la vie dans la vie!
Serait-il donc vrai que les principes humains ne pussent toujours
suffire? qu'au-dessus de la bont, de la prudence, de la modration, de
l'humilit, du dvoment lui-mme, il y et une grande ide qui pt
seule faire face aux grandes infortunes, et que si l'homme a besoin de
sa vertu pour les autres, il a besoin du sentiment religieux pour
lui-mme?

Quand, selon l'expression de l'criture, _le vin de la jeunesse enivre_,
on espre se suffire; fort, heureux et aim, on croit, comme Ajax,
pouvoir chapper  toutes les temptes _malgr les dieux_; mais, plus
tard, les paules se courbent, le bonheur s'effeuille, les affections
s'teignent, et alors, effray du vide et de l'obscurit, on tend les
bras, comme l'enfant surpris par les tnbres, et on appelle au secours
_Celui qui est partout_.

Je demandais ce matin pourquoi tout devient confus pour la socit et
pour les individus. La raison humaine allume en vain, d'heure en heure,
quelque nouveau flambeau sur les bornes du chemin, la nuit devient
toujours plus sombre! N'est-ce point parce qu'on laisse s'loigner, de
plus en plus, le soleil des mes, Dieu?

Mais qu'importent au monde ces rveries d'un solitaire? Pour la plupart
des hommes, les tumultes du dehors touffent les tumultes du dedans, la
vie ne leur laisse point le loisir de s'interroger. Ont-ils le temps de
savoir ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient tre, eux que proccupe le
prochain bail ou le dernier cours de la rente? Le ciel est trop haut, et
les sages ne regardent que la terre.

Mais moi, pauvre sauvage de la civilisation, qui ne cherche ni pouvoir,
ni richesse, et qui ai abrit ma vie  l'idal, je puis retourner
impunment  ces souvenirs de l'enfance, et si Dieu n'a plus de fte
dans notre grande cit, je tcherai de lui en conserver une dans mon
coeur.




CHAPITRE VII.

CE QUE COUTE LA PUISSANCE ET CE QUE RAPPORTE LA CLBRIT.


_Dimanche 1er juillet._--C'est hier qu'a fini le mois consacr par les
Romains  Junon (_junius_, juin). Nous entrons aujourd'hui en juillet.

Dans l'ancienne Rome, ce dernier mois s'appelait _quintilis_
(cinquime), parce que l'anne, divise seulement en dix parties,
commenait en mars: Lorsque Numa Pompilius la partagea en douze mois, ce
nom de _quintilis_ fut conserv, ainsi que les noms suivants:
_sextilis_, _september_, _october_, _november_, _december_, bien que ces
dsignations ne correspondissent plus aux nouveaux rangs occups par les
mois. Enfin, plus tard, le mois de _quintilis_, o tait n Jules Csar,
fut appel _julius_, dont nous avons fait _juillet_.

Ainsi, ce nom insr au calendrier y ternise le souvenir d'un grand
homme: c'est comme une pitaphe ternelle grave par l'admiration des
peuples sur la route du temps.

Combien d'autres inscriptions pareilles! mers, continents, montagnes,
toiles et monuments, tout a successivement servi au mme usage! Nous
avons fait du monde entier ce livre d'or de Venise o s'inscrivaient les
noms illustres et les grandes actions. Il semble que le genre humain
sente le besoin de se glorifier lui-mme dans ses lus, qu'il se relve
 ses propres yeux en choisissant dans sa race des demi-dieux. La
famille mortelle aime  conserver le souvenir des parvenus de la gloire,
comme on garde celui d'un anctre fameux ou d'un bienfaiteur.

C'est qu'en effet les dons naturels accords  un seul ne sont point un
avantage individuel, mais un prsent fait  la terre; tout le monde en
hrite, car tout le monde souffre ou profite de ce qu'il a accompli. Le
gnie est un phare destin  clairer au loin; l'homme qui le _porte_
n'est que le rocher sur lequel ce phare a t lev.

J'aime  m'arrter  ces ides; elles m'expliquent l'admiration pour la
gloire. Quand elle a t bienfaisante, c'est de la reconnaissance, quand
elle n'a t qu'extraordinaire, c'est un orgueil de race: hommes, nous
aimons  immortaliser les dlgus les plus clatants de l'humanit.

Qui sait si, en acceptant des puissants, nous n'avons pas obi  la mme
inspiration? A part les ncessits de la hirarchie ou les consquences
de la conqute, les foules se plaisent  entourer leurs chefs de
privilges; soit qu'elles mettent leur vanit  agrandir ainsi une de
leurs oeuvres, soit qu'elles s'efforcent de cacher l'humiliation de la
dpendance en exagrant l'importance de ceux qui les dominent! On veut
se faire honneur de son matre: on l'lve sur ses paules comme sur un
pidestal; on l'entoure de rayons afin d'en recevoir quelques reflets.
C'est toujours la fable du chien qui accepte la chane et le collier,
pourvu qu'ils soient d'or.

Cette vanit de la servitude n'est ni moins naturelle ni moins commune
que celle de la domination. Quiconque se sent incapable de commander
veut au moins obir  un chef puissant. On a vu des serfs se regarder
comme dshonors, parce qu'ils devenaient la proprit d'un simple
comte, aprs avoir t celle d'un prince, et Saint-Simon parle d'un
valet de chambre qui ne voulait servir que des marquis.

_Le 7, huit heures du soir._--Je suivais tout  l'heure le boulevard;
c'tait jour d'Opra, et la foule des quipages se pressait dans la rue
Lepelletier. Les promeneurs arrts sur le trottoir en reconnaissaient
quelques-uns au passage, et prononaient certains noms: c'tait ceux
d'hommes clbres ou puissants qui se rendaient au succs du jour!

Prs de moi s'est trouv un spectateur aux joues creuses et aux yeux
ardents, dont l'habit noir montrait la corde. Il suivait d'un regard
d'envie ces privilgis de l'autorit ou de la gloire, et je lisais sur
ses lvres, que crispait un sourire amer, tout ce qui se passait dans
son me.

--Les voil, les heureux! pensait-il;  eux tous les plaisirs de
l'opulence et toutes les jouissances de l'orgueil. La foule sait leurs
noms? ce qu'ils veulent s'accomplit; ils sont les souverains du monde
par l'esprit ou par la puissance! pendant que moi, pauvre et ignor, je
traverse pniblement les lieux bas, ceux-ci placent sur les sommets
dors par le plein soleil de la prosprit.

Je suis revenu pensif. Est-il vrai qu'il y ait ces ingalits, je ne dis
pas dans les fortunes, mais dans le bonheur des hommes? Le gnie et le
commandement ont-ils vritablement reu la vie comme une couronne,
tandis que le plus grand nombre la recevait comme un joug? La
dissemblance des conditions n'est-elle qu'un emploi divers des natures
et des facults, ou une ingalit relle entre les lots humains?
Question srieuse, puisqu'il s'agit de constater l'impartialit de Dieu!

_Le 8, midi._--Je suis all, ce matin rendre visite  un compatriote,
premier huissier d'un de nos ministres. Je lui apportais des lettres de
sa famille, remises par un voyageur arrivant de Bretagne. Il a voulu me
retenir.

--Le ministre, m'a-t-il dit, n'a point aujourd'hui d'audience; il
consacre cette journe au repos et  la famille. Ses jeunes soeurs sont
arrives; il les conduit ce matin  Saint-Cloud, et ce soir il a invit
ses amis  un bal non officiel. Je vais tre tout  l'heure congdi
pour le reste du jour; nous pourrons dner ensemble; attendez-moi en
lisant les nouvelles.

Je me suis assis prs d'une table couverte de journaux que j'ai
successivement parcourus. La plupart renfermaient de poignantes
critiques des derniers actes politiques du ministre; quelques-uns y
joignaient des soupons fltrissants pour le ministre lui-mme.

Comme j'achevais, un secrtaire est venu les demander pour ce dernier!

Il va donc lire ces accusations, subir silencieusement les injures de
toutes ces voix qui le dnoncent  l'indignation ou  la rise! Comme le
triomphateur romain, il faut qu'il supporte l'insulteur qui suit son
char en racontant  la foule ses ridicules, ses ignorances ou ses vices!

Mais parmi les traits lancs de toutes parts, ne s'en trouvera-t-il
aucun d'empoisonn? Aucun n'atteindra-t-il un de ces points du coeur o
les blessures ne gurissent plus? Que deviendra une vie livre  toutes
les attaques de la haine envieuse ou de la conviction passionne? Les
chrtiens n'abandonnaient que les lambeaux de leur chair aux animaux de
l'arne; l'homme puissant livre aux morsures de la plume son repos, ses
affections, son honneur!

Pendant que je rvais  ces dangers de la grandeur, l'huissier est
rentr vivement:--De graves nouvelles ont t reues, le ministre vient
d'tre mand au conseil; il ne pourra conduire ses soeurs  Saint-Cloud.

J'ai vu,  travers les vitres, les jeunes filles, qui attendaient sur le
perron, remonter tristement, tandis que leur frre se rendait au
conseil. La voiture qui devait partir, emportant tant de joies de
famille vient de disparatre, n'emportant que les soucis de l'homme
d'Etat.

L'huissier est revenu mcontent et dsappoint.

Le plus ou moins de libert dont il peut jouir est pour lui le baromtre
de l'horizon politique. S'il a cong, tout va bien; s'il est retenu, la
patrie est en pril. Son opinion sur les affaires publiques n'est que le
calcul de ses intrts! Mon compatriote est presque un homme d'Etat.

Je l'ai fait causer, et il m'a confi plusieurs particularits
singulires!

Le nouveau ministre a d'anciens amis dont il combat les ides, tout en
continuant  aimer leurs sentiments. Spar d'eux par les drapeaux, il
leur est toujours rest uni par les souvenirs; mais les exigences de
parti lui dfendent de les voir. La continuation de leurs rapports
veillerait les soupons; on y devinerait quelque transaction honteuse:
ses amis seraient des tratres qui songent  se vendre; lui, un
corrupteur qui veut les acheter; aussi a-t-il fallu renoncer  des
attachements de vingt annes, rompre des habitudes de coeur qui taient
devenues des besoins!

Parfois pourtant le ministre cde encore  d'anciennes faiblesses; il
reoit ou visite ses amis  la drobe; il se renferme avec eux pour
parler du temps o ils avaient le droit de s'aimer publiquement. A force
de prcautions, ils ont russi  cacher jusqu'ici ce complot de l'amiti
contre la politique; mais tt ou tard les journaux seront avertis et le
dnonceront  la dfiance du pays.

Car la haine, qu'elle soit dloyale ou de bonne foi, ne recule devant
aucune accusation. Quelquefois mme elle accepte le crime! L'huissier
m'a avou que des avertissements avaient t donns au ministre, qu'on
lui avait fait craindre des vengeances meurtrires, et qu'il n'osait
plus sortir  pied.

Puis, de confidence en confidence, j'ai su quelles sollicitations
venaient garer ou violenter son jugement; comment il se trouvait
fatalement conduit  des iniquits qu'il devait dplorer en lui-mme.
Tromp par la passion, sduit par les prires, ou forc par le crdit,
il laissait bien des fois vaciller la balance! Triste condition de
l'autorit qui lui impose non-seulement les misres du pouvoir, mais ses
vices, et qui, non contente de torturer le matre, russit  le
corrompre!

Cet entretien s'est prolong et n'a t interrompu que par le retour du
ministre. Il s'est lanc de sa voiture des papiers  la main; il a
regagn son cabinet d'un air soucieux. Un instant aprs, sa sonnette
s'est fait entendre; on appelle le secrtaire pour expdier des
avertissements  tous les invits du soir; le bal n'aura point lieu; on
parle sourdement de fcheuses nouvelles transmises par le tlgraphe, et
dans de pareilles circonstances une fte semblerait insulter au deuil
public.

J'ai pris cong de mon compatriote, et me voici de retour.

Ce que je viens de voir rpond  mes doutes de l'autre jour. Maintenant
je sais quelles angoisses font expier aux hommes leurs grandeurs; je
comprends

    Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Ceci m'explique Charles-Quint aspirant au repos du clotre.

Et cependant je n'ai entrevu que quelques-unes des souffrances attaches
au commandement. Que dire des grandes disgrces qui prcipitent les
puissants du plus haut du ciel au plus profond de la terre? de cette
voie douloureuse par laquelle ils doivent porter ternellement leur
responsabilit, comme le Christ portait sa croix? de cette chane de
convenances et d'ennuis qui enferme tous les actes de leur vie, et y
laisse si peu de place  la libert?

Les partisans de l'autorit absolue ont dfendu, avec raison,
l'tiquette. Pour que des hommes conservent  leur semblable un pouvoir
sans bornes, il faut qu'ils le tiennent spar de l'humanit, qu'ils
l'entourent d'un culte de tous les instants, qu'ils lui conservent, par
un continuel crmonial, ce rle surhumain qu'ils lui ont accord. Les
matres ne peuvent rester souverains qu' la condition d'tre traits en
idoles.

Mais aprs tout, ces idoles sont des hommes, et si la vie exceptionnelle
qu'on leur fait est une insulte pour la dignit des autres, elle est
aussi un supplice pour eux! Tout le monde connat la loi de la cour
d'Espagne, qui rglait, heure par heure, les actions du roi et de la
reine, de telle faon, dit Voltaire, qu'en la lisant on peut savoir
tout ce que les souverains de la Pninsule ont fait ou feront depuis
Philippe II jusqu'au jour du Jugement. Ce fut elle qui obligea Philippe
III malade  supporter un excs de chaleur dont il mourut, parce que le
duc d'Uzde, qui avait seul le droit d'teindre le feu dans la chambre
royale, se trouvait absent.

La femme de Charles II, emporte par un cheval fougueux, allait prir
sans que personne ost la sauver, parce que l'tiquette dfendait de
_toucher  la reine_: deux jeunes cavaliers se sacrifirent en arrtant
le cheval. Il fallut les prires et les pleurs de celle qu'ils venaient
d'arracher  la mort pour faire pardonner leur _crime_. Tout le monde
connat l'anecdote raconte par madame Campan au sujet de
Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. Un jour qu'elle tait  sa
toilette, et que la chemise allait lui tre prsente par une des
assistantes, une dame de trs ancienne noblesse entra et rclama cet
honneur, comme l'tiquette lui en donnait le droit; mais, au moment o
elle allait remplir son office, une femme de plus grande qualit survint
et prit  son tour le vtement qu'elle tait prs d'offrir  la reine,
lorsqu'une troisime dame, encore plus titre, parut  son tour, et fut
suivie d'une quatrime qui n'tait autre que la soeur du roi. La chemise
fut ainsi passe de mains en mains, avec force rvrences et
compliments, avant d'arriver  la reine qui, demi-nue et toute honteuse,
grelottait pour la plus grande gloire de l'tiquette.

_Le 12, sept heures du soir._--En rentrant ce soir, j'ai aperu, debout
sur le seuil d'une maison, un vieillard dont la pose et les traits m'ont
rappel mon pre. C'tait la mme finesse de sourire, le mme oeil chaud
et profond, la mme noblesse dans le port de la tte, et le mme
laisser-aller dans l'attitude.

Cette vue a ramen ma pense en arrire. Je me suis mis  repasser les
premires annes de ma vie,  me rappeler les entretiens de ce guide que
Dieu m'avait donn dans sa clmence, et qu'il m'a retir, trop tt, dans
sa svrit.

Quand mon pre me parlait, ce n'tait point seulement pour mettre en
rapport nos deux esprits par un change d'ides; ses paroles
renfermaient toujours un enseignement.

Non qu'il chercht  me le faire sentir! mon pre craignait tout ce qui
avait l'apparence d'une leon. Il avait coutume de dire que la vertu
pouvait se faire des amis passionns, mais qu'elle ne prenait point
d'coliers: aussi ne songeait-il point  enseigner le bien; il se
contentait d'en semer les germes, certain que l'exprience les ferait
clore.

Combien de bon grain tomb ainsi dans un coin du coeur et longtemps
oubli a tout  coup pouss sa tige et donn son pi! Richesses mises en
rserve  une poque d'ignorance, nous n'en connaissons la valeur que le
jour o nous nous trouvons en avoir besoin!

Parmi les rcits dont il animait nos promenades ou nos soires, il en
est un qui se reprsente maintenant  mon souvenir, sans doute parce que
l'heure est venue d'en dduire la leon.

Plac ds l'ge de douze ans chez un de ces collectionneurs-commerants
qui se sont donn le nom de _naturalistes_, parce qu'ils mettent la
cration sous verre pour la dbiter en dtail, mon pre avait toujours
men une vie pauvre et laborieuse. Lev avant le jour, tour  tour
garon de magasin, commis, ouvrier, il devait suffire seul  tous les
travaux d'un commerce dont son patron rcoltait tous les profits. A la
vrit, celui-ci avait une habilet spciale pour faire valoir l'oeuvre
des autres. Incapable de rien excuter, nul ne savait mieux vendre. Ses
paroles taient un filet dans lequel on se trouvait pris avant de
l'avoir aperu. Du reste, ami de lui seul, regardant le producteur comme
son ennemi, et l'acheteur comme sa conqute, il les exploitait tous deux
avec cette inflexible persistance qu'enseigne l'avarice.

Esclave toute la semaine, mon pre ne rentrait en possession de lui-mme
que le dimanche. Le matre naturaliste, qui allait passer le jour chez
une vieille cousine, lui donnait alors sa libert  condition qu'il
dnerait  ses frais et au dehors. Mais mon pre emportait secrtement
un croton de pain qu'il cachait dans sa bote d'herborisation, et,
sortant de Paris ds le point du jour, il allait s'enfoncer dans la
valle de Montmorency, dans le bois de Meudon ou dans les coules de la
Marne. Enivr par l'air libre, par la pntrante senteur de la sve en
travail, par les parfums des chvre-feuilles, il marchait jusqu' ce que
la faim et la fatigue se fissent sentir. Alors il s'asseyait  la
lisire d'un fourr ou d'un ruisseau: le cresson d'eau, les fraises des
bois, les mres des haies, lui faisaient tour  tour un festin rustique;
il cueillait quelques plantes, lisait quelques pages de Florian alors
dans sa premire vogue, de Gessner qui venait d'tre traduit, ou de
Jean-Jacques dont il possdait trois volumes dpareills. La journe se
passait dans ces alternatives d'activit et de repos, de recherches et
de rveries jusqu' ce que le soleil,  son dclin, l'avertt de
reprendre la route de la grande ville o il arrivait, les pieds meurtris
et poudreux, mais le coeur rafrachi pour toute une semaine.

Un jour qu'il se dirigeait vers le bois de Viroflay il rencontra, prs
de la lisire, un inconnu occup  trier des plantes qu'il venait
d'herboriser. C'tait un homme dj vieux, d'une figure honnte, mais
dont les yeux un peu enfoncs sous les sourcils avaient quelque chose de
soucieux et de craintif. Il tait vtu d'un habit de drap brun, d'une
veste grise, d'une culotte noire, de bas draps, et tenait, sous le
bras, une canne  pomme d'ivoire. Son aspect tait celui d'un petit
bourgeois retir et vivant de son revenu, un peu au-dessous de la
mdiocrit dore d'Horace.

Mon pre, qui avait un grand respect pour l'ge, le salua poliment en
passant; mais dans ce mouvement une plante qu'il tenait  la main lui
chappa.

L'inconnu se baissa pour la relever, et la reconnut.

--C'est une _Deutaria heptaphyllos_, dit-il; je n'en avait point encore
vu dans ces bois: l'avez-vous trouve ici prs, Monsieur?

Mon pre rpondit qu'on la rencontrait en abondance au haut de la
colline, vers Svres, ainsi que le grand _Laserpitium_.

--Aussi! rpta le vieillard plus vivement. Ah! je veux les chercher;
j'en ai autrefois cueilli du ct de la Robaila...

Mon pre lui proposa de le conduire. L'tranger accepta avec
reconnaissance et se hta de runir les plantes qu'il avait cueillies;
mais tout  coup il parut saisi d'un scrupule; il fit observer  son
interlocuteur que le chemin qu'il suivait tait  mi-cte, et se
dirigeait vers le chteau des Dames royales  Bellevue; qu'en
franchissant la hauteur il se dtournait par consquent de sa route, et
qu'il n'tait point juste qu'il prt cette fatigue pour un inconnu.

Mon pre insista avec la bienveillance qui lui tait habituelle; mais
plus il montrait d'empressement, plus le refus du vieillard devenait
obstin; il sembla mme  mon pre que sa bonne volont finissait par
inspirer de la dfiance.

Il se dcida donc  indiquer seulement la direction  l'inconnu qu'il
salua et ne tarda point  perdre de vue.

Plusieurs heures s'coulrent et il ne songeait plus  sa rencontre. Il
avait gagn les taillis de Chaville o, tendu sur les mousses d'une
clairire, il relisait le dernier volume de _l'mile_. Le charme de la
lecture l'avait si compltement absorb qu'il avait cess de voir et
d'entendre ce qui l'entourait. Les joues animes et l'oeil humide, il
relisait des lvres un passage qui l'avait particulirement touch.

Une exclamation pousse tout prs de lui l'arracha  son extase; il
releva la tte et aperut le bourgeois dj rencontr au carrefour de
Viroflay.

Il tait charg de plantes dont l'herborisation semblait l'avoir mis de
joyeuse humeur.

--Mille remercments, monsieur, dit-il  mon pre; j'ai trouv tout ce
que vous m'aviez annonc, et je vous dois une promenade charmante.

Mon pre se leva par respect, en faisant une rponse obligeante.
L'inconnu parut compltement apprivois et demanda lui-mme si son
_jeune confrre_ ne comptait point reprendre le chemin de Paris. Mon
pre rpondit affirmativement et ouvrit sa bote de fer-blanc pour y
replacer le livre.

L'tranger lui demanda en souriant si l'on pouvait, sans indiscrtion,
en savoir le titre. Mon pre lui rpondit que c'tait _l'mile_ de
Rousseau!

L'inconnu devint aussitt srieux.

Ils marchrent quelque temps cte  cte, mon pre exprimant avec la
chaleur d'une motion encore vibrante tout ce que cette lecture lui
avait fait prouver, son compagnon toujours froid et silencieux. Le
premier vantait la gloire du grand crivain gnevois, que son gnie
avait fait citoyen du monde; il s'exaltait sur ce privilge des sublimes
penseurs qui dominent, malgr l'espace et le temps, et recrutent parmi
toutes les nations un peuple de sujets volontaires, mais l'inconnu
l'interrompit tout  coup:

--Et savez-vous, dit-il doucement, si Jean-Jacques n'changerait point
la clbrit que vous semblez envier contre la destine d'un de ces
bcherons dont nous voyons fumer la cabane! A quoi lui a servi sa
renomme, sinon  lui attirer des perscutions? Les amis inconnus que
ses livres ont pu lui faire se contentent de le bnir dans leurs coeurs,
tandis que les ennemis dclars qu'ils lui ont attir le poursuivent de
leurs violences et de leurs calomnies! Son orgueil a t flatt par le
succs! Combien a-t-il t bless de fois par la satire! Et, croyez-le
bien, l'orgueil humain ressemble toujours au Sybarite que le pli d'une
feuille de rose empchait de dormir. L'activit d'un esprit vigoureux
dont le monde profite, tourne presque toujours contre celui qui le
possde. Il en devient plus exigeant avec la vie; l'idal qu'il poursuit
le dsenchante sans cesse de la ralit; il ressemble  l'homme dont la
vue serait trop subtile, et qui dans le plus beau visage, apercevrait
des taches et des rugosits. Je ne vous parle point des tentations plus
fortes, des chutes plus profondes. Le gnie, avez-vous dit, est une
royaut! mais quel honnte homme n'a peur d'tre roi? qui ne sent que
pouvoir beaucoup, c'est, avec notre faiblesse et nos emportements, se
prparer  beaucoup faillir! Croyez-moi, monsieur, n'admirez ni n'enviez
le malheureux qui a crit ce livre; mais si vous avez un coeur sensible,
plaignez-le!

Mon pre, tonn de l'entranement avec lequel son compagnon avait
prononc ces derniers mots, ne savait que rpondre.

Dans ce moment, ils arrivaient  la route pave qui joint le chteau de
Meudon et des Dames de France  celui de Versailles; une voiture passa.

Les dames qui s'y trouvaient aperurent le vieillard, poussrent un cri
de surprise, et se penchant  la portire, elles rptrent:

--C'est Jean-Jacques! c'est Rousseau!

Puis l'quipage disparut.

Mon pre tait rest immobile, les yeux grand ouverts, les mains en
avant, stupfait et perdu. Rousseau, qui avait tressailli en entendant
prononcer son nom, se tourna de son ct:

--Vous le voyez, dit-il, avec la misanthropique amertume que ses
derniers malheurs lui avaient donne, Jean-Jacques ne peut mme se
cacher: objet de curiosit pour les uns, de malignit pour les autres,
il est pour tous une _chose_ publique que l'on se montre au doigt.
Encore s'il ne s'agissait que de subir l'indiscrtion des oisifs! mais
ds qu'un homme a eu le malheur de se faire un nom, il appartient 
tous; chacun fouille dans sa vie, raconte ses moindres actions, insulte
 ses sentiments; il devient semblable  ces murs que tous les passants
peuvent souiller d'une injurieuse inscription. Vous direz peut-tre que
j'ai moi-mme favoris cette curiosit en publiant mes _Mmoires_. Mais
le monde m'y avait forc: on regardait chez moi par les fentes, et l'on
me calomniait; j'ai ouvert portes et fentres, afin qu'on me connt, du
moins, tel que je suis. Adieu, Monsieur; rappelez-vous toujours que vous
avez vu Rousseau pour savoir ce que c'est que la clbrit.

_Neuf heures._--Ah! je comprends aujourd'hui le rcit de mon pre! il
renferme la rponse  une des questions que je m'adresse depuis une
semaine. Oui, je sens maintenant que la gloire et la puissance sont des
dons chrement pays, et que, s'ils font du bruit autour de l'me, tous
deux ne sont le plus souvent, comme le dit madame de Stal, qu'un deuil
clatant de bonheur!




CHAPITRE VIII.

MISANTHROPIE ET REPENTIR.


_5 aot neuf heures du soir._--Il y a des jours o tout se prsente 
vous sous un sombre aspect; le monde est, comme le ciel, couvert d'un
brouillard sinistre. Rien ne parat  sa place; vous ne voyez que
misres, imprvoyances, duret; la socit se montre sans providence,
livre  toutes les iniquits du hasard.

J'tais aujourd'hui dans ces tristes dispositions. Aprs une longue
promenade dans les faubourgs, j'tais rentr malheureux et dcourag.

Tout ce que j'avais aperu semblait accuser la civilisation dont nous
sommes si fiers! gar dans une petite rue de traverse qui m'tait
inconnue, je me suis trouv, tout  coup, au milieu de ces affreuses
demeures o le pauvre nat, languit et meurt. J'ai regard ces murs
lzards que le temps a revtus d'une lpre immonde; ces fentres o
schent des lambeaux souills; ces gouts ftides qui serpentent le long
des faades cornue de venimeux reptiles!... mon coeur s'est serr et
j'ai press le pas.

Un peu plus loin, il a fallu s'arrter devant le corbillard de
l'hpital; un mort, clou dans sa bire de sapin, gagnait sa dernire
demeure sans ornements funbres, sans crmonies et sans suite. Il n'y
avait pas mme ici ce dernier ami des abandonns, le chien qu'un artiste
a donn pour cortge au convoi du pauvre! Celui qu'on se disposait 
enfouir sous la terre s'en allait seul au spulcre comme il avait vcu;
nul ne s'apercevrait sans doute de sa fin. Dans cette grande bataille de
la socit qu'importait un soldat de moins?

Mais qu'est-ce donc que l'association humaine, si l'un de ses membres
peut disparatre ainsi comme une feuille emporte par le vent?

L'hpital tait voisin d'une caserne;  l'entre, des vieillards, des
femmes et des enfants se disputaient les restes de pain noir que la
charit du soldat leur avait accords! Ainsi des tres semblables  nous
tous attendent chaque jour sur le pav que notre piti leur donne le
droit de vivre! Des troupes entires de dshrits ont  subir, outre
les preuves infliges  tous les enfants de Dieu, les angoisses du
froid, de l'humiliation, de la faim! Tristes rpubliques humaines o
l'homme a une condition pire que l'abeille dans sa ruche, que la fourmi
dans sa cit souterraine!

Ah! que faisons-nous donc de notre raison? A quoi bon tant de facults
suprmes, si nous ne sommes ni plus sages, ni plus heureux! Qui de nous
n'changerait sa vie laborieuse et tourmente contre celle de l'oiseau
habitant des airs, et pour qui le monde entier est un festin?

Que je comprends bien la plainte de Mao, dans les contes populaires du
_Foyer breton_, lorsque, mourant de soif et de faim, il dit en regardant
les bouvreuils butiner sur les buissons:

--Hlas! ces oiseaux-l sont plus heureux que les tre baptiss! Ils
n'ont besoin ni d'auberges, ni de bouchers, ni de fourniers, ni de
jardiniers. Le ciel de Dieu leur appartient et la terre s'tend devant
eux comme une table toujours servie. Les petites mouches sont leur
gibier, les herbes en graine leurs champs de bl, les fruits de
l'aubpine ou du rosier sauvage leur dessert. Ils ont droit de prendre
partout sans payer et sans demander: aussi les petits oiseaux sont
joyeux, et ils chantent tant que dure le jour!

Mais la destine de l'homme  l'tat de nature est celle de l'oiseau; il
jouit galement de la cration. La terre aussi s'tend devant lui comme
une table toujours servie. Qu'a-t-il donc gagn  cette association
goste et incomplte qui forme les nations? Ne vaudrait-il point mieux
pour tous rentrer dans le sein fcond de la nature et y vivre de ses
largesses, dans le repos de la libert?

_10 aot, quatre heures du matin._--L'aube rougit les rideaux de mon
alcve; la brise m'apporte les senteurs des jardins qui fleurissent
au-dessous de la maison; me voici encore accoud  ma fentre, respirant
la fracheur et la joie de ce rveil du jour.

Mon regard se promne toujours avec le mme plaisir sur les toits pleins
de fleurs, de gazouillements et de lumire; mais aujourd'hui il s'est
arrt sur l'extrmit du mur en arc-boutant qui spare notre maison de
celle du voisin: les orages ont dpouill la cime de son enveloppe de
pltre; la poussire emporte par le vent s'est entasse dans les
interstices, les pluies l'y ont fixe et en ont fait une sorte de
terrasse arienne o verdissent quelques herbes. Parmi elles se dresse
le chalumeau d'une tige de bl, aujourd'hui couronne d'un maigre pi
qui penche sa tte jauntre.

Cette pauvre moisson gare sur les toits, et dont profiteront les
passeraux du voisinage, a report ma pense vers les riches rcoltes qui
tombent aujourd'hui sous la faucille; elle m'a rappel les belles
promenades que je faisais, enfant,  travers les campagnes de ma
province, quand les aires des mtairies retentissaient de toutes parts
sous les flaux des batteurs, et que par tous les chemins arrivaient les
chariots chargs de gerbes dores. Je me souviens encore des chants des
jeunes filles, de la srnit des vieillards, de l'expansion joyeuse des
laboureurs. Il y avait, ce jour-l, dans leur aspect, quelque chose de
fier et d'attendri. L'attendrissement venait de la reconnaissance pour
Dieu, la fiert de cette moisson, rcompense du travail. Ils sentaient
confusment la grandeur et la saintet de leur rle dans l'oeuvre
gnrale; leur regards, orgueilleusement promens sur ces montagnes
d'pis, semblaient dire:--Aprs Dieu c'est nous qui nourrissons le
monde!

Merveilleuse entente de toutes les activits humaines! Tandis que le
laboureur, attach  son sillon, prpare pour chacun le pain de tous les
jours, loin de l, l'ouvrier des villes tisse l'toffe dont il sera
revtu; le mineur cherche dans les galeries souterraines le fer de sa
charrue; le soldat le dfend contre l'tranger; le juge veille  ce que
la loi protge son champ; l'administrateur rgle les rapports de ses
intrts particuliers avec les intrts gnraux; le commerant s'occupe
d'changer ses produits contre ceux des contres lointaines; le savant
et l'artiste ajoutent, chaque jours quelques coursiers  cet attelage
idal qui entrane le monde matriel, comme la vapeur emporte les
gigantesques convois de nos routes ferres! Ainsi tout s'allie, tout
s'entr'aide; le travail de chacun profite  lui-mme et  tout le monde;
une convention tacite a partag l'oeuvre entre les diffrents membres de
la socit tout entire. Si des erreurs sont commises dans ce partage;
si certaines capacits n'ont pas leur meilleur emploi, les dfectuosits
de dtail s'amoindrissent dans la sublime conception de l'ensemble. Le
plus pauvre intress dans cette association a sa place, son travail, sa
raison d'tre; chacun est quelque chose dans le tout.

Rien de semblable pour l'homme  l'tat de nature; charg seul de
lui-mme, il faut qu'il suffise  tout: la cration est sa proprit;
mais il y trouve aussi souvent un obstacle qu'une ressource. Il faut
qu'il surmonte ces rsistances avec les forces isoles que Dieu lui a
donnes; il ne peut compter sur d'autre auxiliaire que la rencontre et
le hasard. Nul ne moissonne, ne fabrique, ne combat, ne pense  son
intention; il n'est rien pour personne. C'est une unit multiplie par
le chiffre de ses seules forces, tandis que l'homme civilis est une
unit multiplie par les forces de la socit tout entire.

Et l'autre jour pourtant, attrist par quelques vices de dtail, je
maudissais celle-ci et j'ai presque envi le sort de l'homme sauvage.

Une des infirmits de notre esprit est de prendre toujours la sensation
pour une preuve, et de juger la saison sur un nuage ou sur un rayon de
soleil.

Ces misres, dont la vue me faisait regretter les bois, taient-elles
bien rellement le fruit de la civilisation? Fallait-il accuser la
socit de les avoir cres, ou reconnatre, au contraire, qu'elle les
avait adoucies? Les femmes et les enfants qui recevaient le pain noir du
soldat pouvaient-ils esprer, dans le dsert, plus de ressources ou de
piti? Ce mort, dont je dplorais l'abandon, n'avait-il point trouv les
soins de l'hpital, la bire et l'humble spulture o il allait reposer?
Isol loin des hommes, il et fini, comme la bte fauve, au fond de sa
tanire, et servirait aujourd'hui de pture aux vautours! Ces bienfaits
de l'association humaine vont donc chercher les plus dshrits.
Quiconque mange le pain qu'un autre a moissonn et ptri, est l'oblig
de ses frres, et ne peut dire qu'il ne leur doit rien en retour. Le
plus pauvre de nous a reu de la socit bien plus que ses seules forces
ne lui eussent permis d'arracher  la nature.

Mais la socit ne peut-elle nous donner davantage? Qui en doute? Dans
cette distribution des instruments et des tches, des erreurs ont t
commises! Le temps en diminuera le nombre; les lumires amneront un
meilleur partage; les lments d'association iront se perfectionnant
comme tout le reste; le difficile est de savoir se mettre au pas lent
des sicles dont on ne peut jamais forcer la marche sans danger.

_14 aot, six heures du soir._--La fentre de ma mansarde se dresse sur
le toit comme une gurite massive; les artes sont garnies de larges
feuilles de plomb qui vont se perdre sous les tuiles; l'action
successive du froid et du soleil les a souleves; une crevasse s'est
forme  l'angle du ct droit. Un moineau y a abrit son nid.

Depuis le premier jour, j'ai suivi les progrs de cet tablissement
arien. J'ai vu l'oiseau y transporter successivement la paille, la
mousse, la laine destines  la construction de sa demeure, et j'ai
admir l'adresse persvrante dpense dans ce difficile travail.
Auparavant, mon voisin des toits perdait ses journes  voleter sur le
peuplier du jardin, et  gazouiller le long des gouttires. Le mtier de
grand seigneur semblait le seul qui lui convnt; puis, tout  coup, la
ncessit de prparer un abri  sa couve si transform notre oisif en
travailleur. Il ne s'est plus donn ni repos, ni trve. Je l'ai vu
toujours courant, cherchant, apportant; ni pluie ni soleil ne
l'arrtaient! loquent exemple de ce que peut la ncessit! Nous ne lui
devons pas seulement la plupart de nos talents, mais beaucoup de nos
vertus!

N'est-ce pas elle qui a donn aux peuples des zones les moins favorises
l'activit dvorante qui les a placs si vite  la tte des nations?
Privs de la plupart des dons naturels, ils y ont suppl par leur
industrie; le besoin a aiguis leur esprit, la douleur veill leur
prvoyance. Tandis qu'ailleurs l'homme, rchauff par un soleil toujours
brillant, et combl des largesses de la terre, restait pauvre, ignorant
et nu au milieu de ces dons inexplors, lui, forc par la ncessit,
arrachait au sol sa nourriture, btissait des demeures contre les
intempries de l'air, et rchauffait ses membres sous la laine des
troupeaux. Le travail le rendait  la fois plus intelligent et plus
robuste; prouv par lui il semblait monter plus haut dans l'chelle des
tres, tandis que le privilgi de la cration, engourdi dans sa
nonchalance, restait au degr le plus voisin de la brute.

Je faisais ces rflexions en regardant l'oiseau dont l'instinct semblait
tre devenu plus subtil depuis qu'il se livrait  son travail. Enfin le
nid a t construit; le mnage ail s'y est tabli, et j'ai pu suivre
toutes les phases de son existence nouvelle.

Les oeufs couvs, les petits sont clos et ont t nourris avec les
soins les plus attentifs. Le coin de ma fentre tait devenu un thtre
de morale en action, o les pres et mres de famille auraient pu venir
prendre des leons. Les petits ont grandi vite, et, ce matin, je les ai
vu prendre leur vole. Un seul, plus faible que les autres, n'a pu
franchir le rebord du toit, et est venu tomber dans la gouttire. Je
l'ai rattrap  grand' peine et je l'ai replac sur la tuile devant
l'ouverture de sa demeure; mais la mre n'y a point pris garde. Dlivre
des soucis de la famille, elle a recommenc sa vie d'aventurire dans
les arbres et le long des toits. En vain je me suis tenu loign de ma
fentre pour lui ter tout prtexte de crainte; en vain l'oisillon
infirme l'a appele par des petits cris plaintifs, la mauvaise mre
passait en chantant et voletait avec mille coquetteries. Le pre s'est
approch une seule fois, il a regard sa progniture d'un air
ddaigneux, puis il a disparu pour ne plus revenir!

J'ai miett du pain devant le petit orphelin, mais il n'a point su le
becqueter. J'ai voulu le saisir, il s'est enfui dans le nid abandonn.
Que va-t-il devenir l, si sa mre ne reparat plus?

_15 aot six heures._--Ce matin, en ouvrant ma fentre, j'ai trouv le
petit oiseau  demi-mort sur la tuile; ses blessures m'ont prouv qu'il
avait t chass du nid par l'indigne mre. J'ai vainement essay de le
rchauffer sous mon haleine; je le sens agit des dernires
palpitations: ses paupires sont dj closes, ses ailes pendantes! Je
l'ai dpos sur le toit dans un rayon de soleil, et j'ai referm ma
fentre. Cette lutte de la vie contre la mort a toujours quelque chose
de sinistre: c'est un avertissement!

Heureusement que j'entends venir dans le corridor: c'est sans doute mon
vieux voisin; sa conversation me distraira...

                   *       *       *       *       *

C'tait ma portire. Excellente femme! elle voulait me faire lire une
lettre de son fils, le marin, et me prier de lui rpondre.

J'ai gard la premire pour la copier sur mon journal. La voici:

  Chre mre,

La prsente est pour vous dire que j'ai toujours t bien portant
depuis la dernire fois, sauf que la semaine passe j'ai manqu de me
noyer avec le canot, ce qui aurait t une grande perte, vu qu'il n'y a
pas de meilleure embarcation.

Nous avons capot par un coup de vent; et juste comme je revenais sur
l'eau, j'ai aperu le commandant qui allait dessous; je l'ai suivi,
comme c'tait mon devoir, et, aprs avoir plong trois fois je l'ai
ramen  flot, ce qui lui a fait bien plaisir; car, quand on nous a eu
hisss  bord et qu'il a repris son esprit, il m'a saut au cou, comme
il et fait  un officier.

Je ne vous cache pas, chre mre, que a m'a flatt le coeur. Mais
c'est pas tout; il parat que d'avoir repch le capitaine, a a rappel
que j'tais un homme solide, et on vient de m'apprendre que je passais
matelot _ trente_, ou autrement dit de premire classe! Quand j'ai su
la chose, je me suis cri: La mre prendra du caf deux fois par jour!
Et de fait, chre maman, il n'y a plus maintenant d'empchement, puisque
je vas pouvoir vous augmenter ma dlgation.

Je termine en vous suppliant de vous bien soigner, si vous voulez me
rendre service; car l'ide que vous ne manquez de rien me fait me bien
porter.

Votre fils du fond du coeur,

  JACQUES.

Voici la rponse que la portire m'a dicte:

  Mon bon Jacquot,

C'est pour moi un grand contentement d'apprendre que tu continues 
avoir un brave coeur, et que tu ne feras jamais affront  ceux qui t'ont
lev. Je n'ai pas besoin de te dire de mnager ta vie, parce que tu
sais que la mienne est avec, et que sans toi, mon cher enfant, je
n'aurais plus de got que pour le cimetire; mais on n'est pas oblig de
vivre, tandis qu'on est oblig de faire son devoir.

Ne t'inquite pas de ma sant, bon Jacques, jamais je ne me suis mieux
porte! je ne vieillis pas du tout de peur de te faire du chagrin. Rien
ne me manque et je vis comme une propritaire. J'ai mme eu cette anne
de l'argent de trop, et, comme mes tiroirs ferment trs-mal, je l'ai
plac  la caisse d'pargne, o j'ai pris un livret en ton nom. Ainsi,
quand tu reviendras, tu te trouveras dans les rentiers. J'ai aussi garni
ton armoire de linge neuf, et je t'ai tricot trois nouveaux gilets pour
le bord.

Toutes tes connaissances se portent bien. Ton cousin est mort en
laissant sa veuve dans la peine. J'ai dit que tu m'avais crit de lui
remettre les trente francs que j'avais touchs sur ta dlgation, et la
pauvre femme se souvient de toi, matin et soir, dans ses prires. Tu
vois que c'est l un placement  une autre caisse d'pargne; mais
celle-ci, c'est notre coeur qui en reoit les intrts.

Au revoir, cher Jacquot; cris-moi souvent, et rappelle-toi toujours le
bon Dieu et ta vieille maman.

  Phrosine MILLOT, ne FRAISOIS.

Brave fils et digne mre! comme de tels exemples ramnent  l'amour du
genre humain! Dans un accs de fantaisie misanthropique, on peut envier
le sort du sauvage et prfrer les oiseaux  ses pareils; mais
l'observation impartiale fait bien vite justice de tels paradoxes. A
l'examen, on trouve que, dans cette humanit mle de bien et de mal le
bien est assez abondant pour que l'habitude nous empche d'y prendre
garde, tandis que le mal nous frappe prcisment par son exception. Si
rien n'est parfait, rien non plus n'est mauvais sans compensation ou
sans ressource. Que de richesses d'me au milieu des misres de la
socit! comme le monde moral y rachte le monde matriel! Ce qui
distinguera  jamais l'homme de tout le reste de la cration, c'est
cette facult des affections choisies et des sacrifices continus. La
mre qui soignait sa couve au coin de ma fentre s'est dvoue le temps
ncessaire pour accomplir les lois qui assurent la perptuit de
l'espce; mais elle obissait  un instinct, non  une prfrence. Sa
mission providentielle accomplie, elle a dpouill le devoir comme un
fardeau qu'on rejette, et elle a repris son goste libert. L'autre
mre, au contraire, continuera sa tche aussi longtemps que Dieu la
laissera ici-bas; la vie de son fils restera, pour ainsi dire, ajoute 
la sienne, et lorsqu'elle disparatra de la terre, elle y laissera cette
portion d'elle-mme.

Ainsi le sentiment fait  notre espce une existence  part dans le
monde; grce  lui, nous jouissons d'une sorte d'immortalit terrestre,
et, quand les autres tres se _succdent_, l'homme est le seul qui se
_continue_.




CHAPITRE IX.

LA FAMILLE DE MICHEL AROUT.


_Le 15 septembre, huit heures._--Ce matin, pendant que je rangeais mes
livres, la mre Genevive est venue m'apporter le panier de fruits que
je lui achte tous les dimanches. Depuis bientt vingt ans que j'habite
le quartier, je me fournis  sa petite boutique de fruitire. Ailleurs,
peut-tre, je serais mieux servi; mais la mre Genevive a peu de
pratiques; la quitter serait lui faire un tort et un chagrin
volontaires; il me semble que l'anciennet de nos relations m'a fait
contracter envers elle une sorte d'obligation tacite; ma clientle est
devenue sa proprit.

Elle a pos le panier sur ma table, et comme j'avais besoin de son mari,
qui est menuisier, afin d'ajouter quelques rayons  ma bibliothque,
elle est redescendue aussitt, pour me l'envoyer.

Au premier instant, je n'ai pris garde, ni  son air, ni  son accent;
mais maintenant je me les rappelle, et il me semble qu'ils n'avaient
point leur jovialit habituelle. La mre Genevive aurait-elle quelque
souci?

Pauvre femme! ses meilleures annes ont t pourtant soumises  d'assez
cruelles preuves pour qu'elle regardt sa dette comme paye! Duss-je
vivre un sicle, je n'oublierai jamais les circonstances qui me l'ont
fait connatre et qui lui ont conquis mon respect.

C'tait aux premiers mois de mon tablissement dans le faubourg. J'avais
remarqu sa fruiterie dgarnie o personne n'entrait, et, attir par cet
abandon, j'y faisais mes modestes achats. J'ai toujours prfr,
d'instinct, les pauvres boutiques, j'y trouve moins de choix et
d'avantages; mais il me semble que mon achat est un tmoignage de
sympathie pour un frre en pauvret. Ces petits commerces sont presque
toujours l'ancre de misricorde de destines en pril, l'unique
ressource de quelque orphelin. L le but du marchand n'est point de
s'enrichir, mais de vivre! L'achat que vous lui faites est plus qu'un
change, c'est une bonne action.

La mre Genevive tait encore jeune alors, mais dj dpouille de
cette fleur des premires annes que la souffrance fane si vite chez les
femmes du peuple. Son mari, menuisier habile, s'tait insensiblement
dsaccoutum du travail pour devenir, selon la pittoresque expression
des ateliers, un _adorateur de saint Lundi_. Le salaire de la semaine,
toujours rduite  deux ou trois jours de travail, tait compltement
consacr par lui au culte de cette divinit des barrires, et Genevive
devait suffire, par elle-mme,  toutes les ncessits du mnage.

Un soir que j'entrais chez elle pour quelques menus achats, j'entendis
se quereller dans l'arrire-boutique. Il y avait plusieurs voix de
femmes parmi lesquelles je distinguai celle de Genevive altre par les
larmes. En jetant un coup d'oeil vers le fond, j'aperus la fruitire
qui tenait dans ses bras un enfant qu'elle embrassait, tandis qu'une
nourrice campagnarde semblait lui rclamer le prix de ses soins. La
pauvre femme, qui avait sans doute puis toutes les explications et
toutes les excuses, pleurait sans rpondre, et une de ses voisines
cherchait inutilement  apaiser la paysanne. Exalte par cette avarice
villageoise (que justifient trop bien les misres de la rude existence
des champs), et par la dception que lui causait le refus du salaire
espr, la nourrice se rpandait en rcriminations, en menaces, en
invectives. J'coutais, malgr moi, ce triste dbat, n'osant
l'interrompre et ne songeant point  me retirer, lorsque Michel Arout
parut  la porte de la boutique.

Le menuisier arrivait de la barrire, o il avait pass une partie du
jour au cabaret. Sa blouse, sans ceinture et dsagrafe au cou, ne
portait aucune des nobles souillures du travail; il tenait  la main sa
casquette qu'il venait de relever dans la boue; il avait les cheveux en
dsordre, l'oeil fixe et la pleur de l'ivresse. Il entra en trbuchant,
regarda autour de lui d'un air gar, et appela Genevive.

Celle-ci entendit sa voix, poussa un cri et s'lana dans la boutique;
mais  la vue du malheureux qui cherchait en vain son quilibre, elle
serra l'enfant dans ses bras et se pencha sur sa tte en pleurant.

La paysanne et la voisine l'avaient suivie.

--A a!  la fin de tout, veut-on me payer? cria la premire exaspre.

--Demandez l'argent au bourgeois, rpondit ironiquement la voisine, en
montrant le menuisier qui venait de s'affaisser sur le comptoir.

La paysanne lui jeta un regard.

--Ah! c'est a le pre, reprit-elle. Eh bien! en voil des gueux!
N'avoir pas le sou pour payer les braves gens, et s'abmer comme a dans
le vin.

L'ivrogne releva la tte.

--De quoi, de quoi? bgaya-t-il; qui est-ce qui parle de vin? J'ai bu
que de l'eau-de-vie! Mais je vais retourner en prendre, du vin! femme,
donne-moi ta monnaie, il y a des amis qui m'attendent au _Pre la
Tuille_.

Genevive ne rpondit rien; il tourna autour du comptoir, ouvrit le
tiroir et se mit  y fouiller.

--Vous voyez o passe l'argent de la maison! fit observer la voisine 
la paysanne; comment la pauvre malheureuse pourrait-elle vous payer
quand on lui prend tout?

--Est-ce que c'est donc ma faute  moi? reprit aigrement la nourrice; on
me doit; de manire ou d'autre, faut qu'on me paye!

Et, s'abandonnant  ce flux de paroles habituel aux femmes de la
campagne, elle se mit  raconter longuement tous les soins donns 
l'enfant, et tous les frais dont il avait t l'occasion. A mesure
qu'elle rappelait ces souvenirs, sa parole semblait la convaincre plus
compltement de son bon droit, et exalter son indignation. La pauvre
mre, qui craignait sans doute que ces violences ne finissent par
effrayer le nourrisson, rentra dans l'arrire-boutique et le dposa dans
son berceau.

Soit que la paysanne vt dans cet acte le parti pris d'chapper  ses
rclamations, soit qu'elle ft aveugle par la colre, elle se prcipita
vers la pice du fond, o j'entendis le bruit d'un dbat auquel se
mlrent bientt les cris de l'enfant. Le menuisier, qui continuait 
chercher dans le tiroir, tressaillit et leva la tte.

Au mme instant, Genevive parut  la porte, tenant dans ses bras le
nourrisson que la paysanne voulait lui arracher. Elle courut au comptoir
et se prcipita derrire son mari en criant:

--Michel, dfends ton fils!

L'homme ivre se redressa brusquement de toute sa hauteur, comme
quelqu'un qui se rveille en sursaut.

--Mon fils! balbutia-t-il; quel fils?

Ses regards tombrent sur l'enfant; un vague clair d'intelligence
traversa ses traits.

--Robert, reprit-il... c'est Robert!

Il voulut s'affermir sur ses pieds pour prendre le nourrisson; mais il
vacillait. La nourrice s'approcha exaspre.

--Mon argent ou j'emporte le petit! s'cria-t-elle; c'est moi qui l'ai
nourri et lev: si vous ne payez pas ce qui l'a fait vivre, il doit
tre pour vous comme s'il tait mort. Je ne m'en irai pas sans avoir mon
d ou le nourrisson.

--Et qu'en voulez-vous faire? murmura Genevive qui serrait Robert
contre son sein.

--Un enfant trouv! rpliqua durement la paysanne; l'hospice est un
meilleur parent que vous, car il paye pour les petits qu'on lui nourrit.

Au mot d'enfant trouv, Genevive avait pouss un cri d'horreur. Les
bras enlacs autour de son fils dont elle cachait la tte dans sa
poitrine, et les deux mains tendues sur lui, elle avait recul jusqu'au
mur et s'y tenait adosse comme une lionne dfendant ses petits. La
voisine et moi contemplions cette scne sans savoir par quel moyen nous
entremettre. Quant  Michel, il nous regardait alternativement, en
faisant un visible effort pour comprendre. Lorsque son oeil s'arrtait
sur Genevive et sur l'enfant, une rapide expression de joie s'y
refltait; mais en se retournant vers nous, il reprenait sa stupidit et
son hsitation.

Enfin, il sembla faire un effort prodigieux, s'cria:

--Attendez!

Et, s'avanant vers un baquet plein d'eau, il s'y plongea le visage 
plusieurs reprises.

Tous les yeux s'taient tourns vers lui; la paysanne elle-mme semblait
tonne. Enfin il releva sa tte ruisselante. Cette ablution avait
dissip une partie de son ivresse; il nous regarda un instant; puis se
tourna vers Genevive, et tout son visage s'illumina.

--Robert! s'cria-t-il en allant  l'enfant qu'il prit dans ses bras.
Ah! donne, femme, je veux le voir.

La mre parut lui abandonner son fils avec rpugnance, et resta devant
lui les bras tendus, comme si elle et craint une chute pour l'enfant.
La nourrice reprit  son tour la parole et renouvela ses rclamations,
en menaant cette fois de la justice. Michel couta d'abord
attentivement; mais quand il eut compris, il remit le nourrisson  sa
mre.

--Combien doit-on? demanda-t-il.

La paysanne se mit  dtailler les diffrentes dpenses, qui montaient 
un peu plus de trente francs. Le menuisier cherchait au fond de ses
poches, sans rien trouver. Son front se plissait de plus en plus; de
sourdes maldictions commenaient  lui chapper; tout  coup il fouilla
dans sa poitrine, en retira une grosse montre, et l'levant au-dessus de
sa tte:

--Le voil, votre argent! s'cria-t-il, avec un clat de gaiet; une
montre, premier numro! Je me disais toujours que a serait une poire
pour la soif; mais c'est pas moi qui l'aurai bue, c'est le petit... Ah!
ah! ah! allez me la vendre, voisine, et si a ne suffit pas, j'ai mes
boucles d'oreilles. Eh! Genevive, tire-les-moi, les boucles d'oreilles
 l'querre! Il ne sera pas dit qu'on t'aura fait affront pour l'enfant.
Non... quand je devrais mettre en gage un morceau de ma chair! La
montre, les boucles d'oreilles et ma bague, _lavez_-moi tout a chez
l'orfvre; payez la campagnarde et laissez dormir le moutard! Donne,
Genevive, je vas le mettre au lit.

Et prenant le nourrisson des bras de la mre, il le porta d'un pas ferme
 son berceau.

Il fut facile de remarquer le changement qui se fit dans Michel  partir
de cette journe. Toutes les vieilles relations de dbauche furent
rompues. Partant pour le travail ds le matin, il revenait rgulirement
chaque soir pour finir le jour avec Genevive et Robert. Bientt mme,
il ne voulut plus les quitter, il loua une boutique prs de la fruiterie
et y travailla pour son compte.

L'aisance serait revenue  la maison sans les dpenses que ncessitait
l'enfant. Tout tait sacrifi  son ducation. Il avait suivi les
coles, tudi les mathmatiques, le dessin, la coupe des charpentes, et
ne commenait  travailler que depuis quelques mois. Jusqu'ici le
laborieux mnage avait donc puis ses ressources  lui prparer une
place d'lite dans sa profession; mais, par bonheur, tant d'efforts
n'taient point inutiles; la semence avait port ses fruits, et l'on
touchait aux jours de la moisson...

Pendant que je repassais ainsi mes souvenirs; Michel tait arriv et
s'occupait de poser les tagres  l'endroit indiqu.

Tout en crivant les notes de mon journal, je me suis mis  examiner le
menuisier.

Les excs de la jeunesse et le travail de l'ge mr ont profondment
sillonn son visage; les cheveux sont rares et grisonnants, les paules
courbes, les jambes amaigries et lgrement ployes. On sent, dans tout
son tre, une sorte d'affaissement. Les traits eux-mmes ont une
expression de tristesse dcourage. Il rpond  mes questions par
monosyllabes et comme un homme qui veut viter l'entretien. D'o peut
venir cet abbattement quand il semble devoir tre au terme de ses
dsirs? Je veux le savoir!...

_Dix heures._--Michel vient de redescendre pour chercher un outil qui
lui manquait. J'ai enfin russi  lui arracher le secret de sa tristesse
et de celle de Genevive. Leur fils Robert en est cause!

Non qu'il ait mal rpondu  leurs soins, qu'il soit paresseux ou
libertin; mais tous deux espraient qu'il ne les quitterait plus! La
prsence du jeune homme devaient renouveler et refleurir ces deux
existences; la mre comptait les jours, le pre prparait tout pour
recevoir ce cher compagnon de travail, et, au moment o ils allaient
ainsi tre pays de leurs sacrifices, Robert leur avait tout  coup
annonc qu'il venait de s'engager avec un entrepreneur de Versailles!

Toutes les remontrances et toutes les prires avaient t inutiles; il
avait mis en avant la ncessit de s'initier au mcanisme d'une grande
entreprise, la facilit de poursuivre, dans sa nouvelle position, des
recherches commences, et l'espoir de les appliquer. Enfin, lorsque sa
mre,  bout de raisons, s'tait mise  pleurer, il l'avait embrasse
avec prcipitation, et tait parti pour chapper  de nouvelles prires.

Son absence durait depuis un an, et rien n'annonait son retour. Ses
parents le voyaient  peine une fois chaque mois, encore ne restait-il
que quelques instants.

--J'ai t puni par o j'esprais tre rcompens, me disait tout 
l'heure Michel; j'avais dsir un fils conome et laborieux; Dieu m'a
donn un fils ambitieux et avare! Je m'tais toujours dit qu'une fois
lev, nous l'aurions  nos cts pour nous rappeler notre jeunesse et
nous gayer le coeur; sa mre ne pensait qu' le marier pour avoir
encore des enfants  soigner. Vous savez que les femmes, a a toujours
besoin de s'occuper des autres! Moi, je le voyais travailler prs de mon
tabli en chantant les nouveaux airs... car il a appris la musique, et
c'tait le plus fort de l'Orphon!--Une vraie rverie, monsieur!--Ds
qu'il a eu ses plumes, l'oiseau a pris sa vole, et il ne reconnat plus
ni pre, ni mre! Hier, par exemple, c'tait le jour o nous
l'attendions; il devait arriver pour souper avec nous! Pas plus de
Robert qu'aujourd'hui! Il aura eu quelque dessin  finir, quelque march
 traiter, et les vieux parents, a ne vient qu'en dernire ligne, aprs
les pratiques et la menuiserie. Ah! si j'avais devin comment tournerait
la chose! Imbcile! qui ai sacrifi pendant prs de vingt ans mes gots
et mon argent pour lever un ingrat! C'tait bien la peine de me gurir
de ma soif, de rompre avec les amis, et de devenir le modle du
quartier! Le bon vivant s'est fait pre-dindon!--Oh! si j'tais 
recommencer!--Non, non, voyez-vous, les femmes et les enfants, c'est
notre perte. Ils nous amollissent le coeur; ils nous amnent  vivre
d'esprance, de dvouement; nous passons un quart de notre existence 
faire pousser un grain de bl qui doit nous tenir lieu de tout dans nos
vieux jours, et quand l'heure de la moisson vient, bonsoir, il n'y a
rien dans l'pi!

En parlant ainsi, Michel avait la voix rauque, l'oeil ardent et les
lvres tremblantes. J'ai voulu lui rpondre, mais je n'ai trouv que des
consolations banales: je me suis tu. Le menuisier a prtendu qu'il lui
manquait un outil et m'a quitt.

Pauvre pre! ah! je connais ces moments de tentations o, mal rcompens
de la vertu, on regrette d'y avoir obi! Qui n'a eu de ces dfaillances
aux heures d'preuve, et qui n'a jet, au moins une fois, le funeste cri
de Brutus?

Mais si _la vertu n'est qu'un mot_, qu'y a-t-il donc de rel et de
srieux dans la vie?--Non je ne veux point croire  la vanit du bien!
Il ne donne pas toujours les joies que nous avions espres, mais il en
apporte d'autres. Tout, dans le monde, a sa logique et son rsultat, la
vertu ne peut chapper seule  la loi commune. Si elle devait tre
dommageable  qui l'exerce, l'exprience en aurait fait justice, et
l'exprience l'a, au contraire, rendue plus gnrale et plus sainte.
Nous ne l'accusons d'tre une dbitrice infidle que parce que nous lui
demandons un paiement immdiat et qui puisse frapper nos sens. La vie
est toujours, pour nous, un conte de fes o chaque bonne action doit
tre rcompense par une merveille. Nous n'acceptons en paiement ni le
repos de la conscience, ni le contentement de nous-mmes, ni la bonne
renomme parmi les hommes, trsors plus prcieux qu'aucun autre, mais
dont on ne sent le prix qu'aprs les avoir perdus!

Michel est de retour et s'est remis au travail. Son fils n'est point
encore arriv.

En me racontant ses esprances et ses douloureux dsappointements, son
esprit s'est exalt; il reprend sans cesse le mme sujet et ajoute
quelque chose  ses griefs. Il vient de me complter ses confidences en
me parlant d'un fonds de menuiserie qu'il avait espr acqurir et
exploiter avec l'aide de Robert. Le matre actuel s'y tait enrichi:
aprs trente annes d'activit, il songeait  se retirer dans un de ces
cottages fleuris de la banlieue, retraites ordinaires du travailleur
conome que le hasard a servi. A la vrit, les deux mille francs qui
devaient tre pays comptant manquaient  Michel; mais peut-tre et-il
dcid matre Benot  attendre; la prsence de Robert et t pour lui
une garantie; car le jeune homme ne pouvait manquer de faire prosprer
un atelier; outre la science et l'adresse, il avait l'imagination qui
dcouvre ou perfectionne. Son pre avait surpris, dans ses dessins, une
nouvelle coupe d'escalier qui le proccupait depuis longtemps, et le
souponnait mme de n'avoir trait avec l'entrepreneur de Versailles que
pour l'excuter. Le jeune garon tait tourment par ce gnie de
l'invention qui s'empare de la vie tout entire, et, livr aux calculs
de l'intelligence, il n'avait point le loisir d'couter son coeur.

Michel me raconte tout cela avec un mlange de fiert et de dpit. On
sent qu'il tire orgueil du fils qu'il accuse, et que cet orgueil mme le
rend plus sensible  son abandon.

_Six heures du soir._ Je viens de finir une heureuse journe. Que
d'vnements en quelques heures et quel changement pour Genevive et
pour Michel.

Celui-ci achevait de poser les tagres, en me parlant de son fils,
tandis que je mettais le couvert pour mon djeuner.

Tout  coup, des pas presss ont retenti dans le corridor, la porte
s'est ouverte, et Genevive est entre avec Robert.

Le menuisier a fait un mouvement de joyeuse surprise, mais qu'il a
rprim aussitt, comme s'il et voulu garder l'apparence du
ressentiment.

Le jeune homme n'a point paru s'en apercevoir; il s'est jet dans ses
bras avec une expansion qui m'a surpris. Genevive, la figure
rayonnante, semblait vouloir parler et se retenir avec peine.

J'ai souhait la bienvenue  Robert, qui m'a salu d'un air d'aisance
polie.

--Je t'attendais hier, a dit Michel Arout un peu schement.

--Pardon, pre, a rpondu le jeune ouvrier; mais j'avais affaire 
Saint-Germain. Je n'ai pu rentrer que trs-tard, et le bourgeois m'a
retenu.

Le menuisier a regard son fils de ct et a repris son marteau.

--C'est juste! a-t-il murmur d'un ton boudeur; quand on est chez les
autres, faut faire leurs volonts; aussi il y en a qui aiment mieux
manger du pain noir avec leur couteau, que des perdrix avec la
fourchette d'un matre.

--Et je suis de ceux-l, mon pre, a rpliqu Robert gament; mais,
comme dit le proverbe, pour _manger les poids il faut les cosser_.
J'avais besoin de travailler d'abord dans un grand atelier...

--Pour ton systme d'escalier! a interrompu Michel ironiquement.

--Il faut dire maintenant le systme de M. Raymond, mon pre, a rpliqu
Robert en souriant.

--Pourquoi cela?

--Parce que je lui ai vendu l'invention.

Le menuisier, qui rabotait une planche, s'est retourn vivement.

--Vendu! s'est-il cri l'oeil tincelant.

--Par la raison que je n'tais pas assez riche pour la donner.

Michel a rejet la planche et l'outil.

--Voil qui lui manquait! a-t-il repris avec colre, son bon gnie lui
envoie une ide qui pouvait faire parler de lui, et il la vend  un
richard qui s'en fera honneur.

--Eh bien! quel mal y a-t-il? a demand Genevive.

--Quel mal! s'est cri le menuisier avec emportement; tu ne comprends
rien  cela toi, tu es une femme; mais lui, lui, il sait bien qu'un
vritable ouvrier ne cde pas plus son invention pour de l'argent qu'un
soldat ne cderait sa croix. C'est sa gloire aussi; faut qu'il la garde
pour s'en faire honneur! Ah! tonnerre! si j'avais jamais fait une
dcouverte, plutt que de la mettre  l'encan, j'aurais vendu un de mes
yeux! Une invention pour un ouvrier qui a de , vois-tu, c'est comme un
enfant! il la soigne, il l'lve, il lui fait faire son chemin dans le
monde, et il n'y a que les sans-coeurs qui en font march.

Robert  rougi lgrement.

--Vous penserez autrement, mon pre, a-t-il dit, quand vous saurez
pourquoi j'ai vendu mon systme.

--Oui, et tu le remercieras, a ajout Genevive, qui ne pouvait plus se
taire.

--Jamais, a rpondu Michel.

--Mais, malheureux, s'est-elle crie, il ne l'a vendu que pour nous!

Le menuisier a regard sa femme et son fils d'un air stupfait. Il a
fallu en venir aux explications.

Celui-ci a racont comment il tait entr en pourparlers avec matre
Benot qui, pour cder son tablissement, avait absolument exig moiti
des deux mille francs comptant. C'tait dans l'espoir de se les procurer
qu'il tait entr chez le matre entrepreneur de Versailles; il avait pu
y exprimenter son invention et trouver un acheteur. Grce  l'argent
reu, il venait de conclure avec Benot, et il apportait  son pre la
clef du nouveau chantier.

Cette explication du jeune ouvrier avait t donne avec tant de
modestie et de simplicit, que j'en ai t tout mu. Genevive pleurait,
Michel a serr son fils sur sa poitrine, et, dans ce long embrassement,
il a sembl lui demander pardon de l'avoir accus!

Tout s'explique maintenant  la gloire de Robert. L'loignement que ses
parents avaient pris pour de l'indiffrence n'tait que du dvouement;
il n'avait obi ni  l'ambition, ni  l'avarice, ni mme  cette passion
plus noble d'un gnie inventeur; sa seule inspiration et son seul but
avaient t le bonheur de Genevive et de Michel. Le jour de la
reconnaissance tait venu pour lui, et il leur rendait sacrifice pour
sacrifice!

Aprs les exclamations de joie et les explications tous trois ont voulu
me quitter; mais la table tait dresse; j'ai ajout trois couverts, je
les ai retenus  djeuner.

Le repas s'est prolong; la chre y tait mdiocrement succulente; mais
les panchements du coeur l'ont rendue dlicieuse. Jamais je n'avais
mieux compris l'ineffable attrait de la famille. Quelle douceur dans ces
joies toujours partages, dans cette communaut d'intrts qui confond
les sensations, dans cette association d'existences qui de plusieurs
tres forme un seul tre! qu'est-ce que l'homme sans ces affections du
foyer qui, comme autant de racines, le fixent solidement  la terre et
lui permettent d'aspirer tous les sucs de la vie? Force, bonheur, tout
ne vient-il point de l? Sans la famille, o l'homme apprendrait-il 
aimer,  s'associer,  se dvouer? Socit en petit, n'est-ce point elle
qui nous enseigne  vivre dans la grande? Telle est la saintet du foyer
que, pour exprimer nos rapports avec Dieu, nous avons d emprunter les
mots invents pour la famille. Les hommes se sont nomms eux-mmes les
_fils_ du _Pre_ suprme!

Ah! conservons-les, ces chanes de l'intimit domestique; ne dlions pas
la gerbe humaine pour livrer ses pis  tous les caprices du hasard et
du vent; mais largissons plutt cette sainte loi, transportons les
habitudes de la famille au-dehors, et ralisons, s'il se peut, le voeu
de l'aptre des gentils, quand il criait aux nouveaux enfants du Christ:
_Soyez tous ensemble comme si vous tiez un seul!_




CHAPITRE X.

LA PATRIE.


_Octobre.--Le 12, sept heures du matin._--Les nuits sont dj devenues
froides et longues, le soleil ne me rveille plus derrire mes rideaux
longtemps avant l'heure du travail, et, lors mme que mes yeux se sont
ouverts, la douce chaleur du lit me retient enchan sous mon dredon.
Tous les matins il s'lve un long dbat entre ma diligence et ma
paresse, et, chaudement envelopp jusqu'aux yeux, j'attends, comme le
Gascon, qu'elles aient russi  se mettre d'accord.

Ce matin, cependant, une lueur qui glissait  travers ma porte jusqu'
mon chevet, m'a rveill plus tt que d'habitude. J'ai eu beau me
retourner de tous cts, la clart obstine m'a poursuivi, de position
en position, comme un ennemi victorieux. Enfin,  bout de patience, je
me suis lev sur mon sant, et j'ai lanc mon bonnet de nuit aux pieds
du lit!...

(J'observerai, entre parenthses, que les diffrentes volutions de
cette pacifique coiffure paraissent avoir t, de tout temps, le symbole
des mouvements passionns de l'me; car notre langue leur a emprunt ses
images les plus usuelles. C'est ainsi que l'on dit: _Mettre son bonnet
de travers; jeter son bonnet par-dessus les moulins; avoir la tte prs
du bonnet_, etc.)

Quoi qu'il en soit, je me suis lev de fort mauvaise humeur, pestant
contre mon nouveau voisin qui s'avise de veiller quand je yeux dormir.
Nous sommes tous ainsi faits; nous ne comprenons pas que les autres
hommes puissent vivre pour leur propre compte. Chacun de nous ressemble
 la terre du vieux systme de Ptolme, et veut que l'univers entier
tourne autour de lui. Sur ce point, pour employer la mtaphore dj
signale plus haut: _Tous les hommes ont la tte dans le mme bonnet._

J'avais provisoirement, comme je l'ai dj dit, lanc le mien  l'autre
bout de mon alcve, et je dgageais lentement mes jambes des chaudes
couvertures, en faisant une foule de rflexions maussades sur
l'inconvnient des voisins.

Il y a un mois encore, je n'avais point  me plaindre de ceux que le
hasard m'avait donns; la plupart ne rentraient que pour dormir, et
ressortaient ds leur rveil. J'tais presque toujours seul  ce haut
tage, seul avec les nues et les passereaux!

Mais  Paris rien n'est durable: le flot de la vie roule les destines
comme des algues dtaches du rocher; les demeures sont des vaisseaux
qui ne reoivent que des passagers. Combien de visages diffrents j'ai
dj vus traverser ce long corridor de nos mansardes? Combien de
compagnons de quelques jours disparus pour jamais! Les uns sont alls se
perdre dans cette mle de vivants qui tourbillonne sous le fouet de la
ncessit; les autres dans cette litire de morts qui dorment sous la
main de Dieu!

Pierre le relieur est un de ces derniers. Retir dans son gosme, il
tait rest sans famille, sans amis; il est mort seul comme il avait
vcu. Sa perte n'a t pleure de personne, n'a rien drang dans le
monde; il y a eu seulement une fosse remplie au cimetire, et une
mansarde vide dans notre faubourg.

C'est elle que mon nouveau voisin occupe depuis quelques jours.

A vrai dire (maintenant que je suis tout  fait rveill et que ma
mauvaise humeur est alle rejoindre mon bonnet),  vrai dire, ce nouveau
voisin, pour tre plus matinal qu'il ne conviendrait  ma paresse, n'en
est pas moins un fort brave homme; il porte sa misre, comme bien peu
savent porter leur heureuse fortune, avec gaiet et modration.

Cependant le sort l'a cruellement prouv. Le pre Chaufour n'est plus
qu'une ruine d'homme. A la place d'un de ses bras pend une manche
replie; la jambe gauche sort de chez le tourneur, et la droite se
trane avec peine; mais au-dessus de ces dbris se dresse un visage
calme et jovial. En voyant son regard rayonnant d'une sereine nergie,
en entendant sa voix dont la fermet est, pour ainsi dire, accentue de
bont, on sent que l'me est reste entire dans l'enveloppe  moiti
dtruite. La forteresse est un peu endommage, comme dit le pre
Chaufour; mais la garnison se porte bien.

Dcidment, plus je me rappelle cet excellent homme, et plus je me
reproche l'espce de maldiction que je lui ai jete en me rveillant.

Nous sommes, en gnral, trop indulgents pour ces torts secrets envers
notre prochain. Toute malveillance qui ne sort pas du domaine de la
pense nous semble innocente, et, dans notre grossire justice, nous
absolvons sans examen le pch qui ne s'est point traduit par l'action!

Mais ne sommes-nous donc tenus envers les autres qu' l'excution des
codes? Outre les relations de faits, n'y a-t-il point entre les hommes
une srieuse relation de sentiments? Ne devons-nous point  tous ceux
qui vivent sous le mme ciel que nous le secours, non-seulement de nos
actes, mais de nos intentions? Chaque destine humaine ne doit-elle pas
tre pour nous un vaisseau que nous accompagnons de nos voeux d'heureux
voyage? Il ne suffit pas que les hommes ne se nuisent point l'un 
l'autre, il faut encore qu'ils s'entr'aident, il faut qu'ils s'aiment!
La bndiction du pape: _urbi et orbi!_ devrait tre l'ternel cri de
tous les coeurs. Maudire qui ne l'a point mrit, mme intrieurement,
mme en passant, c'est contrevenir  la grande loi, celle qui a tabli
ici-bas l'association des mes, et  laquelle le Christ a donn le doux
nom de _charit_.

Ces scrupules me sont venus pendant que j'achve de m'habiller, et je me
suis dit que le pre Chaufour avait droit  une rparation; Pour
compenser le mouvement de malveillance de tout  l'heure, je lui dois un
tmoignage ostensible de sympathie; je l'entends fredonner chez lui; il
est au travail; je veux lui faire, le premier, ma visite de voisinage.

_Huit heures du soir._--J'ai trouv le pre Chaufour devant une table
claire par une petite lampe fumeuse, sans feu, bien qu'il fasse dj
froid, et fabriquant de grossiers cartonnages; il murmurait entre ses
dents un refrain populaire. Au moment o j'ai entr'ouvert la porte, il a
pouss une exclamation de joyeuse surprise.

--Eh! c'est vous, voisin! entrez donc! je ne vous croyais pas si
matinal: aussi j'avais mis une sourdine  ma chanterelle; j'avais peur
de vous rveiller.

Excellent homme! tandis que je l'envoyais au diable, il se gnait pour
moi!

Cette ide m'a touch, et je lui ai fait, comme voisin, mes compliments
de bienvenue avec une expansion qui lui a ouvert le coeur.

--Ma foi! vous m'avez l'air d'un bon chrtien, m'a-t-il dit, d'un ton de
cordialit soldatesque en me serrant la main; j'aime pas les gens qui
regardent le corridor comme une frontire et traitent les voisins en
Cosaques. Quand on mange du mme air et qu'on parle le mme jargon, on
n'est pas fait pour se tourner le dos... Asseyez-vous l, voisin, sans
vous commander... Seulement, prenez garde au tabouret, il n'a que trois
pieds, et faut que la bonne volont tienne lieu du quatrime.

--Il me semble que c'est une richesse qui ne manque point ici? ai-je
fait observer.

--La bonne volont! a rpt Chaufour; c'est tout ce que m'a laiss ma
mre, et j'estime qu'aucun fils n'a reu un meilleur hritage. Aussi, 
la batterie, ils m'appelaient _Monsieur Content_.

--Vous avez servi?

--Dans le troisime d'artillerie pendant la Rpublique, et plus tard
dans la garde, pendant tout le tremblement. J'tais  Jemmapes et 
Waterloo, comme qui dirait au baptme et  l'enterrement de notre
gloire!

Je le regardai avec tonnement.

--Et quel ge aviez-vous donc  Jemmapes? demandai-je.

--Mais quelque chose comme quinze ans, dit-il.

--Et vous avez eu l'ide de servir si jeune?

--C'est--dire que je n'y songeais pas. Je travaillais alors dans la
bimbeloterie, sans penser que la France pt me demander autre chose que
de lui fabriquer des damiers, des volants et des bilboquets. Mais
j'avais  Vincennes un vieil oncle que j'allais voir, de loin en loin;
un ancien de Fontenoy, arrang dans mon genre, mais un savant qui en et
remontr  des marchaux. Malheureusement, dans ce temps-l, il parat
que les gens de rien n'arrivaient pas  la vapeur. Mon oncle, qui avait
servi de manire  tre nomm prince sous _l'autre_, tait alors
retrait comme simple sous-lieutenant. Mais fallait le voir avec son
uniforme, sa croix de Saint-Louis, sa jambe de bois, ses moustaches
blanches et sa belle figure!... On et dit un portrait de ces vieux
hros en cheveux poudrs qui sont  Versailles!

Toutes les fois que je le visitais, il me disait des choses qui me
restaient dans l'esprit. Mais un jour je le trouvai tout srieux.

--Jrme, me dit-il, sais-tu ce qui se passe  la frontire?

--Non, lieutenant, que je lui rponds.

--Eh bien, qu'il reprend, la patrie est en pril!

Je ne comprenais pas bien, et cependant a me fit quelque chose.

--Tu n'as peut-tre jamais pens  ce qu'est la patrie, reprit-il, en me
posant une main sur l'paule; c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui
t'a lev et nourri, tout ce que tu as aim! Cette campagne que tu vois,
ces maisons, ces arbres, ces jeunes filles qui passent l en riant,
c'est la patrie! Les lois qui te protgent, le pain qui paie ton
travail, les paroles que tu changes, la joie et la tristesse qui te
viennent des hommes et des choses parmi lesquels tu vis, c'est la
patrie! La petite chambre o tu as vu autrefois ta mre, les souvenirs
qu'elle t'a laisss, la terre o elle repose, c'est la patrie! tu la
vois, tu la respires partout! Figure-toi, mon fils, tes droits et tes
devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta
reconnaissance, runis tout a sous un seul nom, et ce nom-l sera la
patrie!

J'tais tremblant d'motion, avec de grosses larmes dans les yeux.

--Ah! j'entends, m'criai-je; c'est la famille en grand, c'est le
morceau de monde o Dieu a attach notre corps et notre me.

--Juste, Jrme, continua le vieux soldat; aussi tu comprends, n'est-ce
pas, ce que nous lui devons.

--Parbleu! que je repris, nous lui devons tout ce que nous sommes; c'est
une affaire de coeur.

--Et de probit, mon enfant, qu'il acheva; le membre d'une famille qui
n'y apporte pas sa part de services, de bonheur, manque  ses devoirs et
est un mauvais parent; l'associ qui n'enrichit pas la communaut de
toutes ses forces, de tout son courage, de toutes ses bonnes intentions,
la fraude de ce qui lui appartient et est un malhonnte homme; de mme
celui qui jouit des avantages d'avoir une patrie sans en accepter toutes
les charges, forfait  l'honneur et est un mauvais citoyen!

--Et que faut-il faire, lieutenant, pour tre bon citoyen? demandai-je.

--Faire pour sa patrie ce qu'on ferait pour son pre et sa mre, dit-il.

Je ne rpliquai rien sur le moment, j'avais le coeur gonfl et le sang
qui me bouillait dans le cerveau. Mais en revenant le long du chemin,
les paroles de mon oncle taient, pour ainsi dire, crites devant mes
yeux. Je rptais:--Fais pour ta patrie ce que tu ferais pour ton pre
et pour ta mre... Et la patrie est en pril; les trangers l'attaquent,
tandis que moi, je tourne des bilboquets!...

Cette ide-l me travailla si bien dans l'esprit toute la nuit, que le
lendemain je retournai  Vincennes pour annoncer au lieutenant que je
venais de m'enrler, et que je partais pour la frontire. Le brave homme
me serra sur sa croix de Saint-Louis, et je m'en allai fier comme un
reprsentant en mission.

Voil comment, voisin, je suis devenu volontaire de la Rpublique avant
d'avoir fait mes dents de sagesse.

Tout cela tait dit sans emphase avec la gat dlibre des hommes qui
ne regardent le devoir accompli ni comme un mrite, ni comme un fardeau.
Le pre Chaufour s'animait en parlant, non  cause de lui, mais pour les
choses mmes. Evidemment ce qui l'occupait dans le drame de la vie, ce
n'tait point son rle, c'tait la pice!

Cette espce de dsintressement d'amour-propre m'a touch. J'ai
prolong ma visite et je lui ai montr une grande confiance, afin de
mriter la sienne. Au bout d'une heure, il savait ma position et mes
habitudes; j'tais dj pour lui une vieille connaissance.

Je lui ai mme avou la mauvaise humeur que la lueur de sa lampe m'avait
donne quelques instants auparavant. Il a reu ma confidence avec cette
gat affectueuse des coeurs bien faits qui prennent toute chose du bon
ct. Il ne m'a parl ni du besoin qui l'obligeait au travail quand je
prolongeais mon sommeil, ni du dnuement du vieux soldat oppos  la
mollesse du jeune commis; il s'est seulement frapp le front en
s'accusant d'tourderie, et il m'a promis de garnir sa porte de
bourrelets!

O grande et belle me, chez laquelle rien ne tourne en amertume, et qui
n'a de force que pour la bienveillance et le devoir!

_15 octobre._--Ce matin, je regardais une petite gravure, encadre par
moi et place au-dessus de ma table de travail; c'est un dessin o
Gavarni, devenu srieux, a reprsent _un vtran et un conscrit_[2].

  [2] Voir dans le _Magasin Pittoresque_ de 1847 cette belle
    composition.

A force de contempler ces deux figures, d'expression si diverse et si
vive, toutes deux se sont animes devant mes yeux; je les ai vues se
mouvoir, je les ai entendu se parler; l'image est devenue une scne
vivante dont je me trouvais le spectateur.

Le vtran avanait lentement une main appuye sur l'paule du jeune
soldat. Ses yeux,  jamais ferms, n'apercevaient plus le soleil qui
scintillait  travers les marronniers en fleur. A la place du bras droit
se pliait une manche vide, et l'une des cuisses reposait sur une jambe
de chne dont le retentissement sur le pav faisait retourner les
passants.

A la vue de ce vieux dbris de nos luttes patriotiques, la plupart
hochaient la tte avec une piti afflige, et faisaient entendre une
plainte ou une maldiction.

--Voil  quoi sert la gloire! disait un gros marchand; en dtournant
les yeux avec horreur.

--Dplorable emploi d'une vie humaine! reprenait un jeune homme qui
portait sous le bras un volume de philosophie.

--Le troupier aurait mieux fait de ne point quitter sa charrue, ajoutait
un paysan d'un air narquois.

--Pauvre vieux! murmurait une femme presque attendrie.

Le vtran a entendu et son front s'est pliss; car il lui semble que
son conducteur est devenu pensif! Frapp de ce qui se rpte autour de
lui, il rpond  peine aux questions du vieillard, et son regard,
vaguement perdu dans l'espace, parat y chercher la solution de quelque
problme.

Les moustaches grises du vtran se sont agites; il s'arrte
brusquement, et retenant, du bras qui lui reste, son jeune conducteur:

--Ils me plaignent tous, dit-il, parce qu'ils ne comprennent pas; mais
si je voulais leur rpondre!...

--Que leur diriez-vous, pre? demande le jeune garon avec curiosit.

--Je dirais d'abord  la femme qui s'afflige, en me regardant, de donner
ses larmes  d'autres malheurs, car chacune de mes blessures rappelle un
effort tent pour le drapeau. On peut douter de certains dvouements; le
mien est visible; je porte sur moi des tats de service crits avec le
fer et le plomb des ennemis; me plaindre d'avoir fait mon devoir, c'est
supposer qu'il et mieux valu le trahir.

--Et que rpondriez-vous au paysan, pre?

--Je lui rpondrais que pour conduire paisiblement la charrue, il faut
d'abord garantir la frontire, et que tant qu'il y aura des trangers
prts  manger notre moisson, il faudra des bras pour la dfendre.

--Mais le jeune savant aussi a secou la tte, en dplorant un pareil
emploi de la vie?

--Parce qu'il ne sait pas ce que peuvent apprendre le sacrifice et la
souffrance! Les livres qu'il tudie nous les avons pratiqus, nous, sans
les connatre; les principes qu'il applaudit, nous les avons dfendus
avec la poudre et la baonnette.

--Et au prix de vos membres et de votre sang; le bourgeois l'a dit en
voyant ce corps mutil: Voil  quoi sert la gloire!

--Ne le crois pas, mon fils; la vraie gloire est le pain du coeur; c'est
elle qui nourrit le dvouement, la patience, le courage! Le matre de
tout l'a donne comme un lien de plus entre les hommes. Vouloir tre
remarqu par ses frres, n'est-ce pas encore leur prouver notre estime
et notre sympathie? Le besoin d'admiration n'est qu'un des cts de
l'amour. Non, non, la gloire _juste_ n'est jamais trop paye! Ce qu'il
faut dplorer, enfant, ce ne sont pas les infirmits qui constatent un
gnreux sacrifice; mais celles qu'ont appeles nos vices ou nos
imprudences. Ah! si je pouvais parler haut  ceux qui me jettent, en
passant, un regard de piti, je crierais  ce jeune homme, dont les
excs ont obscurci la vue avant l'ge:--Qu'as-tu fait de tes yeux? A
l'oisif qui trane, avec effort, sa masse nerve:--Qu'as-tu fait de tes
pieds? Au vieillard que la goutte punit de son intemprance:--Qu'as-tu
fait de tes mains! A tous:--Qu'avez-vous fait des jours que Dieu vous
avait accords, des facults que vous deviez employer au profit de vos
frres? Si vous ne pouvez rpondre, ne plaignez plus le vieux soldat
mutil pour le pays; car, lui, il peut du moins montrer ses cicatrices
sans rougir.

_16 octobre._--La petite gravure m'a fait mieux comprendre les mrites
du pre Chaufour et je l'en ai estim davantage.

Il sort  l'instant de ma mansarde. Il ne se passe plus un seul jour
sans qu'il vienne travailler prs de mon feu ou sans que j'aille
m'asseoir et causer prs de son tabli.

Le vieil artilleur  beaucoup vu et raconte volontiers. Voyageur arm
pendant vingt ans  travers l'Europe, il a fait la guerre sans haine et
avec une seule ide: l'honneur du drapeau national! 'a t l sa
superstition, si l'on veut; mais 'a t, en mme temps, sa sauve-garde.

Ce mot de FRANCE, qui retentissait alors si glorieusement dans le monde,
lui a servi de talisman contre toutes les tentations. Avoir  soutenir
un grand nom peut sembler un fardeau aux natures vulgaires; mais pour
les forts, c'est un encouragement.

--J'ai bien eu aussi des instants, me disait-il l'autre jour, o
j'aurais t port  _cousiner avec le diable_. La guerre n'est pas
prcisment une cole de vertus champtres. A force de brler, de
dmolir et de tuer, vous vous racornissez un peu  l'endroit des
sentiments, et quand la baonnette vous a fait roi, il vous vient
parfois des ides d'autocrate un peu fortes eu couleur. Mais  ces
moments-l, je me rappelais la patrie dont m'avait parl le lieutenant,
et je me disais tout bas le mot connu: _Toujours Franais!_ On en a ri
depuis! Des gens qui feraient de la mort de leur mre un calembour, ont
tourn la chose en ridicule, comme si le nom de la patrie n'tait pas
aussi une noblesse qui obligeait! Pour mon compte, je n'oublierai jamais
de combien de sottises ce titre de Franais m'a prserv. Quand la
fatigue prenait le dessus, que je me trouvais en arrire du drapeau, et
que les coups de fusil ptillaient  l'avant-garde, j'entendais bien
parfois une voix qui me disait  l'oreille:--Laisse les autres se
dbrouiller, et pour aujourd'hui mnage ta peau! Mais ce mot _Franais!_
grondait alors en moi, et je courais au secours de la brigade. D'autres
fois, quand la faim, le froid, les blessures m'avaient agac les nerfs,
et que j'arrivais chez quelque _meinherr_ maussade, il me prenait bien
une dmangeaison d'reinter l'hte et de brler la baraque; mais je me
disais tout bas: _Franais!_ et ce nom-l ne pouvait rimer ni avec
incendiaire, ni avec meurtrier. J'ai travers ainsi les royaumes de
l'est  l'ouest et du nord au midi, toujours occup de ne pas faire
affront au drapeau. Le lieutenant, voyez-vous, m'avait appris un mot
magique: LA PATRIE! Il ne s'agissait pas seulement de la dfendre, il
fallait l'agrandir et la faire aimer.

_17 octobre._--J'ai fait aujourd'hui une longue visite chez mon voisin.
Un mot prononc au hasard a amen une nouvelle confidence.

Je lui demandais si les deux membres dont il tait priv avaient t
perdus  la mme bataille.

--Non pas, non pas, m'a-t-il rpondu: le canon ne m'avait _pris_ que la
jambe, ce sont les carrires de Clamart qui m'ont _mang_ le bras.

Et comme je lui demandais des dtails:

--C'est simple comme bonjour, a-t-il continu. Aprs la grande dbcle
de Waterloo, j'tais demeur trois mois aux ambulances pour laisser  ma
jambe de bois le temps de pousser. Une fois en mesure de remboter le
pas, je pris cong du major et je me dirigeai sur Paris, o j'esprais
trouver quelque parent, quelque ami; mais rien, tout tait parti, ou
sous terre. J'aurais t moins tranger  Vienne,  Madrid,  Berlin!
Cependant, pour avoir une jambe de moins  nourrir, je n'en tais pas
plus  mon aise; l'apptit tait revenu, et les derniers sous
s'envolaient.

A la vrit, j'avais rencontr mon ancien chef d'escadron, qui se
rappelait que je l'avais tir de la bagarre  Montereau en lui donnant
mon cheval, et qui m'avait propos chez lui place au feu et  la
chandelle. Je savais qu'il avait pous, l'anne d'avant, un chteau et
pas mal de fermes; de sorte que je pouvais devenir  perptuit brosseur
d'un millionnaire, ce qui n'tait pas sans douceur. Restait  savoir si
je n'avais rien de mieux  faire. Un soir je me mis  rflchir.

--Voyons, Chaufour, que je me dis, il s'agit de se conduire comme un
homme. La place chez le commandant te convient; mais ne peux-tu rien
faire de mieux? Tu as encore le torse en bon tat et les bras solides;
est-ce que tu ne dois pas toutes tes forces  la patrie, comme disait
l'oncle de Vincennes? Pourquoi ne pas laisser quelque ancien plus dmoli
que toi prendre ses invalides chez le commandant? Allons, troupier,
encore quelques charges  fond puisqu'il te reste du poignet! Faut pas
se reposer avant le temps.

Sur quoi j'allai remercier le chef d'escadron et offrir mes services 
un ancien de la batterie qui tait rentr  Clamart dans son _foyer
respectif_, et qui avait repris la pince de carrier.

Pendant les premiers mois, je fis le mtier de conscrit, c'est--dire
plus de mouvements que de besogne; mais avec de la bonne volont on
vient  bout des pierres comme de tout le reste: sans devenir, comme on
dit, une tte de colonne, je pris mon rang, en serre-file, parmi les
bons ouvriers, et je mangeais mon pain de bon apptit, vu que je le
gagnais de bon coeur. C'est que, mme sous le tuf, voyez-vous, j'avais
gard ma gloriole. L'ide que je travaillais, pour ma part,  changer
les roches en maisons, me flattait intrieurement. Je me disais tout
bas:

--Courage, Chaufour, mon vieux, tu aides  embellir ta patrie.

Et a me soutenait le moral.

Malheureusement, j'avais parmi mes compagnons des citoyens un peu trop
sensibles aux charmes du cognac; si bien qu'un jour, l'un d'eux, qui
voyait sa main gauche  droite, s'avisa de battre le briquet prs d'une
mine charge: la mine prit feu sans dire gare, et nous envoya une
mitraille de cailloux qui tua trois hommes et emporta le bras dont il ne
me reste plus que la manche.

--Ainsi, vous tiez de nouveau sans tat? dis-je au vieux soldat.

--C'est--dire qu'il fallait en changer, reprit-il tranquillement. Le
difficile tait d'en trouver un qui se contentt de cinq doigts au lieu
de dix; je le trouvai pourtant.

--O cela?

--Parmi les balayeurs de Paris.

--Quoi! vous avez fait partie?...

--De l'escouade de salubrit; un peu, voisin, et c'est pas mon plus
mauvais temps. Le corps du balayage n'est pas si mal compos que
malpropre, savez-vous! Il y a l d'anciennes actrices qui n'ont pas su
faire d'conomies, des marchands ruins  la Bourse; nous avions mme un
professeur d'humanits qui, pour un petit verre, vous rcitait du latin
ou des tragdies,  votre choix. Tout a n'et pas pu concourir pour le
prix Monthyon; mais la misre faisait pardonner les vices, et la gat
consolait de la misre. J'tais aussi gueux et aussi gai, tout en
tchant de valoir un peu mieux. Mme dans la fange du ruisseau, j'avais
gard mon opinion que rien ne dshonore de ce qui peut tre utile au
pays.

--Chaufour, que je me disais en riant tout bas, aprs l'pe le marteau,
aprs le marteau le balai; tu dgringoles, mon vieux, mais tu sers
toujours ta patrie.

--Cependant vous avez fini par quitter votre nouvelle profession? ai-je
repris.

--Pour cause de rforme, voisin; les balayeurs ont rarement le pied sec,
et l'humidit a fini par raviver les blessures de ma bonne jambe. Je ne
pouvais plus suivre l'escouade; il a fallu dposer les armes. Voil deux
mois que j'ai cess de travailler  _l'assainissement de Paris_.

Au premier instant, a m'a tourdi! De mes quatre membres, il ne me
restait plus que la main droite, encore avait-elle perdu sa force!
fallait donc lui trouver une occupation _bourgeoise_. Aprs avoir essay
un peu de tout, je suis tomb sur le cartonnage, et me voil fabricant
d'tuis pour les pompons de la garde nationale; c'est une oeuvre peu
lucrative, mais  la porte de toutes les intelligences. En me levant 
quatre heures et en travaillant jusqu' huit, je gagne soixante-cinq
centimes! le logement et la gamelle en prennent cinquante; reste trois
sous pour les dpenses de luxe. Je suis donc plus riche que la France,
puisque j'quilibre mon budget, et je continue  la servir, puisque je
lui conomise ses pompons.

A ces mots, le pre Chaufour m'a regard en riant, et ses grands ciseaux
ont recommenc  couper le papier vert pour ses tuis.

Je suis rest attendri et tout pensif.

Encore un membre de cette phalange sacre qui, dans le combat de la vie,
marche toujours en avant pour l'exemple et le salut du monde! Chacun de
ces hardis soldats a son cri de guerre: celui-ci la patrie, celui-l la
famille, cet autre l'humanit; mais tous suivent le mme drapeau, celui
du devoir; pour tous rgne la mme loi divine, celle du dvouement.
Aimer quelque chose plus que soi-mme, l est le secret de tout ce qui
est grand; savoir vivre en dehors de sa personne, l est le but de tout
instinct gnreux.




CHAPITRE XI.

UTILIT MORALE DES INVENTAIRES.


_13 novembre, neuf heures du soir._--J'avais bien calfeutr ma fentre:
mon petit tapis de pied tait clou  sa place; ma lampe garnie de son
abat-jour laissait filtrer une lumire adoucie, et mon pole ronflait
sourdement comme un animal domestique.

Autour de moi tout faisait silence. Au dehors seulement une pluie glace
balayait les toits et roulait avec de longues rumeurs dans les
gouttires sonores. Par instants, une raffale courait sous les tuiles
qui s'entre-froissaient avec un bruit de castagnettes, puis elle
s'engouffrait dans le corridor dsert. Alors un petit frmissement
voluptueux parcourait mes veines, je ramenais sur moi les pans de ma
vieille robe de chambre ouate, j'enfonais sur mes yeux ma toque de
velours rp, et, me laissant glisser plus profondment dans mon
fauteuil, les pieds caresss par la chaude lueur qui brillait  travers
la porte du pole, je m'abandonnais  une sensation de bien-tre avive
par la conscience de la tempte qui bruissait au dehors. Mes regards
noys dans une sorte de vapeur erraient sur tous les dtails de mon
paisible intrieur; ils allaient de mes gravures  ma bibliothque, en
glissant sur la petite causeuse de toile perse, sur les rideaux blancs
de la couchette de fer, sur le casier aux cartons dpareills, humbles
archives de la mansarde! puis, revenant au livre que je tenais  la
main, ils s'efforaient de ressaisir le fil de la lecture interrompue.

Au fait, cette lecture, qui m'avait d'abord captiv, m'tait devenue
pnible. J'avais fini par trouver les tableaux de l'crivain trop
sombres. Cette peinture des misres du monde me semblait exagre; je ne
pouvais croire  de tels excs d'indigence ou de douleur; ni Dieu, ni la
socit ne devaient se montrer aussi durs pour les fils d'Adam. L'auteur
avait cd  une tentation d'artiste; il avait voulu lever l'humanit
en croix, comme Nron brlait Rome, dans l'intrt du pittoresque!

A tout prendre, cette pauvre maison du genre humain, tant refaite, tant
critique, tait encore un assez bon logement: on y trouvait de quoi
satisfaire ses besoins, pourvu qu'on st les borner; le bonheur du sage
cotait peu et ne demandait qu'une petite place!...

Ces rflexions consolantes devenaient de plus en plus confuses.... Enfin
mon livre glissa  terre sans que j'eusse le courage de me baisser pour
le reprendre, et, insensiblement gagn par le bien-tre du silence, de
la demi-obscurit et de la chaleur, je m'endormis.

Je demeurai quelque temps plong dans cette espce d'vanouissement du
premier sommeil; enfin quelques sensations vagues et interrompues le
traversrent. Il me sembla que le jour s'obscurcissait... que l'air
devenait plus froid... J'entrevoyais des buissons couverts de ces baies
carlates qui annoncent l'hiver... Je marchais sur une route sans abri,
borde,  et l, de genvriers blanchis par le givre... Puis la scne
changeait brusquement... J'tais en diligence... la bise branlait les
vitres des portires; les arbres chargs de neige passaient comme des
fantmes; j'enfonais vainement dans la paille broye mes pieds
engourdis... Enfin la voiture s'arrtait, et, par un de ces coups de
thtre familiers au sommeil, je me trouvais seul dans un grenier sans
chemine, ouvert  tous les vents. Je revoyais le doux visage de ma
mre,  peine aperu dans ma premire enfance, la noble et austre
figure de mon pre, la petite tte blonde de ma soeur enleve  dix ans;
toute la famille morte revivait autour de moi; elle tait l, expose
aux morsures du froid et aux angoisses de la faim. Ma mre priait prs
du vieillard rsign, et ma soeur, roule sur quelques lambeaux dont on
lui avait fait un lit, pleurait tout bas en tenant ses pieds nus dans
ses petites mains bleuies.

C'tait une page du livre que je venais de lire, transporte dans ma
propre existence.

J'avais le coeur oppress d'une inexprimable angoisse. Accroupi dans un
coin, les yeux fixs sur ce lugubre tableau, je sentais le froid me
gagner lentement, et je me disais avec un attendrissement amer:

--Mourons, puisque la misre est un cachot gard par les soupons,
l'insensibilit, le mpris, et d'o l'on tenterait en vain de
s'chapper; mourons, puisqu'il n'y a point pour nous de place au banquet
des vivants!

Et je voulus me lever pour rejoindre ma mre et attendre l'heure suprme
 ses pieds...

Cet effort a dissip le rv; je me suis rveill en sursaut.

J'ai regard autour de moi; ma lampe tait mourante, mont pole
refroidi, et ma porte entr'ouverte laissait entrer une bise glace! Je
me suis lev, en frissonnant, pour la refermer  double tour; puis,
gagnant l'alcve, je me suis couch  la hte.

Mais le froid m'a tenu longtemps veill, et ma pense a continu le
rve interrompu.

Les tableaux que j'accusais tout  l'heure d'exagration ne me semblent
maintenant qu'une trop fidle peinture de la ralit; je me suis endormi
sans pouvoir reprendre mon optimisme... ni me rchauffer.

Ainsi un pole teint et une porte mal close ont chang mon point de
vue. Tout tait bien quand mon sang circulait  l'aise, tout devient
triste parce que le froid m'a saisi!

Ceci rappelle l'anecdote de la duchesse oblige de se rendre au couvent
voisin par un jour d'hiver. Le couvent tait pauvre, le bois manquait,
et les moines n'avaient, pour combattre le froid, que la discipline et
l'ardeur des prires. La duchesse, qui grelottait, revint touche d'une
profonde compassion pour les pauvres religieux. Pendant qu'on la
dbarrasse de sa pelisse et qu'on ajoute deux bches au feu de sa
chemine, elle mande son intendant, auquel elle ordonne d'envoyer,
sur-le-champ, du bois au couvent. Elle fait en suite rouler sa chaise
longue prs du foyer, dont la chaleur ne tarde pas  la ranimer. Dj le
souvenir de ce qu'elle vient de souffrir s'est teint dans le bien-tre;
l'intendant rentre, et demande combien de chariots de bois il doit faire
transporter.

--Mon Dieu! vous pouvez attendre, dit nonchalamment la grande dame; le
temps s'est beaucoup radouci.

Ainsi l'homme, dans ses jugements, consulte moins la logique que la
sensation; et, comme la sensation lui vient du monde extrieur, il se
trouve plus ou moins sous son influence; il y puise, peu  peu, une
partie de ses habitudes et de ses sentiments.

Ce n'est donc point sans motif que, lorsqu'il s'agit de prjuger un
inconnu, nous cherchons dans ce qui l'entoure des rvlations de son
caractre. Le milieu dans lequel nous vivons se modle forcment  notre
image; nous y laissons, sans y penser, mille empreintes de notre me. De
mme que la couche vide permet de deviner la taille et l'attitude de
celui qui y a dormi, la demeure de chaque homme peut trahir, aux yeux
d'un observateur habile, la porte de son intelligence et les mouvements
de son coeur. Bernardin de Saint-Pierre a racont l'histoire d'une jeune
fille qui refusa un prtendu, parce qu'il n'avait jamais voulu souffrir
chez lui ni fleurs, ni animaux domestiques; l'arrt tait svre
peut-tre, mais non sans fondement. On pouvait prsumer que l'homme
insensible  la grce et  l'humble affection, serait mal prpar 
sentir les jouissances d'une union choisie.

_14, sept heures du soir._--Ce matin, comme j'allais reprendre la
rdaction de mon mmorial, j'ai reu la visite de notre vieux caissier.

Sa vue baisse, sa main commence  trembler, et le travail auquel il
suffisait autrefois, lui est devenu plus difficile. Je me suis charg
d'une partie de ses critures; il venait chercher ce que j'avais achev.

Nous avons caus longuement prs du pole, en prenant une tasse de caf
que je l'ai forc d'accepter.

M. Rateau est un homme de sens, qui a beaucoup observ et qui parle peu,
ce qui fait qu'il a toujours quelque chose  dire.

En parcourant les _tats_ que j'avais dresss pour lui, ses regards sont
tombes sur mon mmorial, et il a bien fallu lui avouer que j'crivais
ainsi chaque soir, pour moi seul, le journal de mes actes et de mes
penses. De proche en proche, j'en suis venu  lui parler de mon rve de
l'autre jour et de mes rflexions  propos de l'influence des objets
visibles sur nos sentiments habituels; il s'est mis  sourire:

--Ah! vous avez aussi mes _superstitions_, a-t-il dit doucement. J'ai
toujours cru, comme vous, que _le gte faisait connatre le gibier_; il
faut seulement pour cela un tact et une exprience sans lesquels on
s'expose  bien des jugements tmraires. Pour ma part, je m'en suis
rendu coupable en plus d'une occasion; mais quelquefois aussi j'ai bien
prjug. Je me rappelle surtout une rencontre qui remonte aux premires
annes de ma jeunesse...

Il s'tait arrt; je le regardai d'un air qui lui prouva que
j'attendais une histoire, et il me la raconta sans difficult.

A cette poque, il n'tait encore que troisime clerc chez un notaire
d'Orlans. Le patron l'avait envoy  Montargis pour diffrentes
affaires, et il devait y reprendre la diligence le soir mme, aprs
avoir fait un recouvrement dans un bourg voisin: mais, arriv chez le
dbiteur, on le fit attendre, et lorsqu'il put partir, le jour tait
dj tomb.

Craignant de ne pouvoir regagner assez tt Montargis, il prit une route
de traverse qu'on lui indiqua. Par malheur, la brume s'paississait de
plus en plus, aucune toile ne brillait dans le ciel; l'obscurit devint
si profonde qu'il perdit son chemin. Il voulut retourner sur ses pas,
croisa vingt sentiers, et se trouva enfin compltement gar.

Aprs la contrarit de manquer le passage de la diligence, vint
l'inquitude sur sa situation. Il tait seul,  pied, perdu dans une
fort, sans aucun moyen de retrouver sa direction, et porteur d'une
somme assez forte dont il avait accept la responsabilit. Son
inexprience augmentait ses angoisses. L'ide de fort tait lie, dans
son souvenir,  tant d'aventures de vol et d'assassinat, qu'il
s'attendait, d'instant en instant,  quelque funeste rencontre.

La position,  vrai dire, n'tait point rassurante. Le lieu ne passait
point pour sr, et l'on parlait, depuis longtemps, de plusieurs
maquignons subitement disparus, sans qu'on et toutefois trouv aucune
trace de crime.

Notre jeune voyageur, le regard plong dans l'espace et l'oreille au
guet, suivait un sentier qu'il supposait devoir le conduire  quelque
maison ou  quelque route; mais, les bois succdaient toujours aux bois!
Enfin, il distingua une lueur loigne, et au bout d'un quart d'heure,
il atteignit un chemin de grande communication.

Une maison isole (celle dont la lumire l'avait attir) se dressait 
peu de distance. Il se dirigeait vers la grande porte de la cour,
lorsque le trot d'un cheval lui fit retourner la tte. Un cavalier
venait de paratre au tournant de la route et fut, en un instant, prs
de lui.

Les premiers mots qu'il adressa au jeune homme lui firent comprendre que
c'tait le fermier lui-mme. Il raconta comment il s'tait gar, et
apprit du paysan qu'il suivait la route de Pithiviers. Montargis se
trouvait  trois lieues derrire lui.

Le brouillard s'tait insensiblement transform en une bruine qui
commenait  transpercer le jeune clerc; il parut s'effrayer de la
distance qui lui restait  parcourir, et le cavalier, qui vit son
hsitation, lui proposa d'entrer  la ferme.

Celle-ci avait un faux air de forteresse. Enveloppe d'un mur de clture
assez lev, elle ne se laissait apercevoir qu' travers les barreaux
d'une grande porte  claire-voie soigneusement ferme. Le paysan, qui
tait descendu de cheval, ne s'en approcha point; tournant  droite, il
gagna une autre entre galement close, mais dont il avait la clef.

A peine eut-il franchi le seuil, que des aboiements terribles
retentirent aux deux extrmits de la cour. Le fermier avertit son hte
de ne rien craindre, et lui montra les chiens enchans dans leurs
niches; tous deux taient d'une grandeur extraordinaire, et tellement
froces, que la vue du matre lui-mme ne put les apaiser.

A leurs cris, un garon sortit de la maison et vint prendre le cheval du
fermier. Celui-ci l'interrogea sur les ordres donns avant son dpart,
et se dirigea vers les tables, afin de s'assurer s'ils avaient t
excuts.

Rest seul, notre clerc regarda autour de lui.

Une lanterne pose  terre par le garon clairait la cour d'une ple
lueur. Tout lui parut vide et dsert. On ne voyait aucune trace de ce
dsordre champtre indiquant la suspension momentane d'un travail qui
doit tre bientt repris: ni charrette oublie l o les chevaux avaient
t dtels, ni gerbes entasses en attendant la _batterie_, ni charrue
renverse dans un coin et  demi enfouie sous la luzerne frachement
coupe. La cour tait balaye, les granges fermes au cadenas. Pas une
vigne grimpant le long des murs; partout la pierre, le bois et le fer!

Il releva la lanterne et s'avana jusqu' l'angle de la maison. Derrire
s'tendait une seconde cour o les hurlements d'un troisime chien se
firent entendre; au milieu se dressait un puits recouvert.

Notre voyageur chercha vainement ce petit jardin des fermes, o rampent
les potirons bariols, et o quelques ruches bourdonnent sous les haies
d'glantiers et de sureaux. La verdure et les fleurs taient partout
absentes. Il n'aperut mme aucune trace de basse-cour ni de pigeonnier.
L'habitation de son hte manquait de tout ce qui fait la grce, le
mouvement et la gaiet de la vie des champs.

Le jeune homme pensa que, pour donner si peu aux agrments domestiques
et au charme des yeux, son hte devait tre bien indiffrent, ou bien
calculateur, et, jugeant, malgr lui, par ce qu'il voyait, il se sentit
en dfiance de son caractre.

Cependant le fermier revint des tables et le fit entrer au logis.

L'intrieur de la ferme rpondait  son extrieur. Les murs blanchis
n'avaient d'autre ornement qu'une range de fusils de toutes dimensions;
les meubles massifs ne rachetaient qu'imparfaitement leur apparence
grossire par l'exagration de la solidit. Une propret douteuse et
l'absence de toutes les commodits de dtail prouvaient que les soins
d'une femme manquaient au mnage. Le jeune clerc apprit qu'en effet le
fermier vivait seul avec ses deux fils.

Des signes trop certains l'indiquaient, du reste. Un couvert que nul ne
se donnait la peine de desservir tait dress  demeure prs de la
fentre. Les assiettes et les plats y taient disperss sans ordre,
chargs de pelures de pommes de terre et d'os  demi-rongs. Plusieurs
bouteilles vides exhalaient une odeur d'eau-de-vie mle  l'cre
senteur de la fume de tabac.

Aprs avoir fait asseoir son hte, le fermier avait allum sa pipe, et
ses deux fils avaient repris leur travail devant le foyer. Le silence
tait  peine interrompu, de loin en loin, par une brve remarque 
laquelle il tait rpliqu par un mot ou une exclamation; puis tout
redevenait muet comme auparavant.

--Ds mon enfance, me dit le vieux caissier, j'avais t trs-sensible 
l'impression des objets extrieurs; plus tard, la rflexion m'avait
appris  tudier les causes de cette impression plutt qu' la
repousser. Je me mis donc  examiner beaucoup plus attentivement tout ce
qui m'entourait.

Au-dessous des fusils que j'avais remarqus ds l'entre, taient
suspendus des piges  loup;  l'un d'eux pendaient encore les lambeaux
d'une patte broye qu'on n'avait point arrache aux dents de fer. Le
manteau fumeux de la chemine tait orn d'une chouette et d'un corbeau
clous au mur, les ailes tendues et la gorge traverse d'un norme
clou; une peau de renard, rcemment corch, s'talait devant la
fentre, et un croc de garde-manger, fix  la principale poutre,
laissait voir une oie dcapite dont le cadavre tournoyait au-dessus de
nos ttes.

Mes yeux, blesss de tous ces dtails, se reportrent alors sur mes
htes. Le pre, assis vis--vis de moi, ne s'interrompait de fumer que
pour se verser  boire ou pour adresser  ses fils une rprimande.
L'an de ceux-ci grattait une longue baille dont les raclures
sanglantes jetes dans le feu nous enveloppaient, par instant, d'une
odeur ftidement doucetre; le second aiguisait des couteaux de boucher.
Un mot prononc par le pre m'apprit que l'on se prparait  tuer un
porc le lendemain.

Il y avait dans ces occupations et dans tout l'aspect de cet intrieur
je ne sais quelle brutalit d'habitudes qui semblait expliquer l'aride
tristesse de l'extrieur et la complter. Mon tonnement s'tait peu 
peu transform en dgot, et mon dgot en malaise. Je ne puis dtailler
toutes les alliances d'images qui se succdrent dans mon imagination;
mais, cdant  une invincible rpulsion, je me levai en dclarant que
j'allais me remettre en route.

Le fermier fit quelques efforts pour me retenir: il parla de la pluie,
de l'obscurit, de la longueur du chemin; je rpondis  tout par
l'absolue ncessit d'arriver  Montargis cette nuit mme, et, le
remerciant de sa courte hospitalit, je repartis avec un empressement
qui dut lui confirmer la vrit de mes paroles.

Cependant la fracheur de la nuit et le mouvement de la marche ne
tardrent pas  changer la direction de mes ides. loign des objets
qui avaient veill chez moi une si vive rpugnance, je sentis celle-ci
se dissiper peu  peu. Je commenai par sourire de ma promptitude
d'impression; puis,  mesure que la pluie devenait plus abondante et
plus froide, mon ironie se changeait en mauvaise humeur. J'accusais,
tout bas, la manie de prendre ses sensations pour des avertissements. Le
fermier et ses fils n'taient-ils pas libres, aprs tout, de vivre
seuls, de chasser, d'avoir des chiens et de tuer un pourceau? o tait
le crime? Avec moins de susceptibilit nerveuse j'aurais accept l'abri
qu'ils m'offraient, et je dormirais chaudement,  cette heure, sur
quelques bottes de paille, au lieu de cheminer pniblement sous la
bruine! Je continuai ainsi  me gourmander moi-mme jusqu' Montargis,
o j'arrivai vers le matin, rompu et transi.

Cependant lorsqu'au milieu du jour je me levai repos, j'tais
instinctivement revenu  mon premier jugement. L'aspect de la ferme se
reprsentait  moi sous les couleurs repoussantes qui, la veille,
m'avaient dtermin  fuir. J'avais beau soumettre mes impressions au
raisonnement, celui-ci finissait, lui-mme, par se taire, devant cet
ensemble de dtails sauvages, et tait forc d'y reconnatre
l'expression d'une nature infrieure ou les lments d'une funeste
influence.

Je repartis le jour mme, sans avoir pu rien apprendre sur le paysan, ni
sur ses fils; mais le souvenir de la ferme resta profondment grav dans
ma mmoire.

Dix annes plus tard, je traversais en diligence le dpartement du
Loiret. Pench  une des portires, je regardais des taillis
nouvellement soumis  la culture, dont un de mes compagnons de voyage
m'expliquait le dfrichement, lorsque mon oeil s'arrta sur un mur
d'enceinte perc d'une porte  claire-voie. Au fond s'levait une maison
dont tous les volets taient clos et que je reconnus sur-le-champ;
c'tait la ferme o j'avais t reu! Je la montrai vivement  mon
compagnon, en lui demandant qui l'habitait.

--Personne pour le moment, me rpondit-il.

--Mais n'a-t-elle point t tenue, il y a quelques annes, par un homme
et ses deux fils?

--Les Turreau, dit mon compagnon de route en me regardant; vous les avez
connus?

--Je les ai vus une seule fois.

Il hocha la tte.

--Oui, oui, reprit-il; pendant bien des annes ils ont vcu l comme des
loups dans leur tanire; a ne savait que travailler la terre, tuer le
gibier et boire. Le pre menait la maison: mais des hommes tout seuls,
sans femmes pour les aimer, sans enfants pour les adoucir, sans Dieu
pour les faire penser au ciel, a tourne toujours  la bte froce,
voyez-vous; si bien qu'un matin, aprs avoir bu trop d'eau-de-vie, il
parat que l'an n'a pas voulu atteler la charrue; le pre l'a frapp
de son fouet, et le fils, qui tait fou d'ivresse, l'a tu d'un coup de
fusil.

_Le 16 au soir._--L'histoire du vieux caissier m'a proccup tous ces
jours-ci; elle est venue s'ajouter aux rflexions que m'avait inspires
mon rve.

N'ai-je point  tirer de tout ceci un srieux enseignement?

Si nos sensations ont une incontestable influence sur nos jugements,
d'o vient que nous prenions si peu de souci des choses qui veillent ou
modifient ces sensations? Le monde extrieur se rflte perptuellement
en nous comme dans un miroir et nous remplit d'images qui deviennent, 
notre insu, des germes d'opinion ou des rgles de conduite. Tous les
objets qui nous entourent sont donc, en ralit, autant de talismans
d'o s'exhalent de bonnes et de funestes influences. C'est  notre
sagesse de les choisir pour crer  notre me une salubre atmosphre.

Convaincu de cette vrit, je me suis mis  faire une revue de ma
mansarde.

Le premier objet sur lequel mes yeux se sont arrts est un vieux
cartulaire provenant de la plus clbre abbaye de ma province. Droul
avec complaisance, il occupe le panneau le plus apparent. D'o vient que
je lui ai donn cette place? Pour moi, qui ne suis ni un antiquaire, ni
un rudit, cette feuille de parchemin ronge de mites devrait-elle avoir
tant de prix? ne me serait-elle point devenue prcieuse  cause d'un des
abbs fondateurs, qui porte mon nom, et n'aurais-je point, par hasard,
la prtention de m'en faire, aux yeux des visiteurs, un arbre
gnalogique? En crivant ceci je sens que j'ai rougi. Allons,  bas le
cartulaire! relguons-le dans mon tiroir le plus profond.

En passant devant ma glace, j'ai aperu plusieurs cartes de visites
complaisamment tales le long de l'encadrement. Par quel hasard n'y
a-t-il l que des noms qui peuvent faire figure?... Voici un comte
polonais... un colonel retrait... le dput de mon dpartement... Vite,
vite, au feu ces tmoignages de vanit! et mettons  la place cette
carte crite  la main par notre garon de bureau, cette adresse de
dners conomiques, et le reu du revendeur auquel j'ai achet mon
dernier fauteuil. Ces indications de ma pauvret sauront, comme le dit
Montaigne, _mater ma superbe_, et me rappelleront sans cesse  la
modestie qui fait la dignit des petits.

Je me suis arrt devant les gravures accroches au mur. Cette grosse
Pomone qui rit assise sur des gerbes, et dont la corbeille ruisselle de
fruits, ne fait natre que des ides de joie et d'abondance; je la
regardais l'autre jour lorsque je me suis endormi en niant la misre;
donnons-lui pour pendant ce tableau de l'hiver o tout exprime la
tristesse et la souffrance: l'une des impressions temprera l'autre.

Et cette Heureuse famille de Greuze! Quelle gaiet dans les yeux des
enfants! que de douce srnit sur le front de la jeune femme! quel
attendrissement religieux dans les traits du grand-pre! Que Dieu leur
conserve la joie! mais suspendons  ct le tableau de cette mre qui
pleure sur un berceau vide. La vie humaine a deux faces qu'il faut oser
regarder tour  tour.

Cachons aussi ces magots ridicules qui garnissent ma chemine. Platon a
dit que _le beau n'tait autre chose que la forme visible du bon_. S'il
en est ainsi, le laid doit tre la forme visible du mal; l'me se
dprave insensiblement  le contempler.

Mais surtout, pour entretenir en moi les instincts de tendresse et de
piti, suspendons au chevet de notre lit cette touchante image du
_dernier sommeil_!

Jamais je n'ai pu y arrter mes regards sans me sentir le coeur remu.

Une femme dj vieille et vtue de haillons s'est accroupie aux bords
d'un chemin; son bton est  ses pieds, sa tte repose sur la pierre;
elle s'est endormie les mains jointes, en murmurant une prire apprise
dans son enfance, endormie de son dernier sommeil et elle fait son
dernier rve!

Elle se voit toute petite, forte et joyeuse enfant qui garde les
troupeaux dans les friches, qui cueille les mres des haies, qui chante,
salue les passants et fait le signe de la croix quand parat au ciel la
premire toile! Heureuse poque, pleine de parfums et de rayonnements!
rien ne lui manque encore, car elle ignore ce qu'on peut dsirer.

Mais la voil grande; l'heure des travaux courageux est venue; il faut
couper les foins, battre le bl, apporter  la ferme les fardeaux de
trfle en fleurs ou de rames fltries. Si la fatigue est grande,
l'esprance brille sur tout comme un soleil; elle essuie les gouttes de
sueur. La jeune fille voit dj que la vie est une tche; mais elle
l'accomplit encore en chantant.

Plus tard, le fardeau s'est alourdi; elle est femme, elle est mre! il
faut conomiser le pain du jour, avoir l'oeil sur le lendemain, soigner
les malades, soutenir les faibles, jouer, enfin, ce rle de providence
si doux quand Dieu vous aide, si cruel quand il vous abandonne. La femme
est toujours forte; mais elle est inquite; elle ne chante plus!

Encore quelques annes et tout s'est assombri. La vigueur du chef de
famille s'est brise; sa femme le voit languir devant le foyer teint;
le froid et la faim achvent ce que la maladie avait commenc; il meurt,
et, prs du cercueil fourni par la charit, la veuve s'asseoit  terre,
pressant dans ses bras deux petits enfants demi-nus. Elle a peur de
l'avenir, elle pleure et elle baisse la tte.

Enfin, l'avenir est venu; les enfants ont grandi, mais ne sont plus l.
Le fils combat l'ennemi sous les drapeaux, et sa soeur est partie. Tous
deux sont perdus pour bien longtemps; pour toujours peut-tre; et la
forte jeune fille, la vaillante femme, la courageuse mre n'est
dsormais qu'une vieille mendiante sans famille et sans abri! elle ne
pleure plus, la douleur l'a dompte; elle se rsigne et attend la mort.

La mort, amie fidle des misrables! elle est arrive, non pas horrible
et railleuse, comme la superstition nous la reprsente, mais belle,
souriante, couronne d'toiles! Le doux fantme s'est baiss vers la
mendiante; ses lvres ples ont murmur de vagues paroles qui lui
annoncent la fin de ses fatigues, une joie sereine, et la vieille
mendiante, appuye sur l'paule de la grande libratrice, vient de
passer, sans s'en apercevoir, de son dernier sommeil au sommeil sans
fin.

Reste l, pauvre femme brise, les feuilles des bois te serviront de
linceul, la nuit rpandra sur toi ses larmes de rose, et les oiseaux
chanteront doucement prs de tes dpouilles. Ton apparition ici-bas
n'aura pas laiss plus de traces que leur vol dans les airs; ton nom y
est dj oubli, et le seul hritage que tu puisses transmettre est ce
bton d'pine oubli  tes pieds!

Eh bien! quelqu'un le relvera, quelque soldat de cette grande arme
humaine disperse par la misre ou le vice; car tu n'es pas une
exception, tu es un exemple, et, sous le soleil qui luit si doucement
pour tous, au milieu de ces vignobles en fleurs, de ces bls mrs, de
ces villes opulentes, des gnrations entires souffrent et sa
succdent, en se lguant le bton du mendiant!...

La vue de cette douloureuse figure me rendra plus reconnaissant pour ce
que Dieu m'a donn, plus compatissant pour ceux qu'il a traits avec
moins de douceur; ce sera un enseignement et un sujet de rflexions....

Ah! si nous voulions veiller  tout ce qui peut nous amliorer, nous
instruire; si notre intrieur tait dispos de manire  devenir une
perptuelle cole pour notre me! mais le plus souvent, nous n'y prenons
pas garde. L'homme est un ternel mystre pour lui-mme; sa propre
personne est une maison o il n'entre jamais et dont il n'tudie que les
dehors. Chacun de nous aurait besoin de retrouver sans cesse devant lui
la fameuse inscription qui claira autrefois Socrate, et qu'une main
inconnue avait grave sur les murs de Delphes:

_Connais-toi toi-mme._




CHAPITRE XII.

LA FIN D'UNE ANNE.


_Le 30 dcembre au soir._--J'tais au lit,  peine dlivr de cette
fivre dlirante gui m'a tenu si longtemps entre la vie et la mort. Mon
cerveau affaibli faisait effort pour reprendre son activit; la pense
se produisait encore incomplte et confuse, comme un jet lumineux qui
perce les nuages; je sentais, par instant, des retours de vertige qui
brouillaient toutes mes perceptions; je flottais, pour ainsi dire, entre
des alternatives d'garement et de raison.

Quelquefois tout m'apparaissait clairement, comme ces perspectives qui
s'ouvrent devant nous par un temps serein, du haut de quelque montagne
leve. Nous distinguons les eaux, les bois, les villages, les
troupeaux, jusqu'au chalet pos aux bords du ravin; puis, subitement,
une raffale charge de brumes arrive, et tout se confond!

Ainsi livr aux oscillations d'une lucidit mal reconquise, je laissais
mon esprit en suivre tous les mouvements sans vouloir distinguer la
ralit de la vision; il glissait doucement de l'une  l'autre; la
veille et le rve se suivaient de plain pied!

Or, tandis que j'errais dans cette incertitude, voici que, devant moi,
au-dessous de la pendule dont le pouls sonore mesure les heures, une
femme m'est apparue!

Le premier regard suffisait pour faire comprendre que ce n'tait point
l une fille d've. Son oeil avait l'clat mourant d'un astre qui
s'teint, et son visage la pleur d'une sublime agonie. Revtue de
draperies de mille couleurs o se jouaient les teintes les plus joyeuses
et les plus sombres, elle tenait  la main une couronne effeuille.

Aprs l'avoir contemple quelques instants, je lui ai demand son nom et
ce qu'elle faisait dans ma mansarde. Ses yeux, qui suivaient l'aiguille
de la pendule, se sont tourns de mon ct, et elle a rpondu:

--Tu vois en moi l'anne qui va finir; je viens recevoir tes
remercments et tes adieux.

Je me suis dress sur mon coude avec une surprise qui a bientt fait
place  un amer ressentiment.

--Ah! tu veux tre remercie, me suis-je cri; mais voyons pour cela ce
que tu m'as apport!

Quand j'ai salu ta venue, j'tais encore jeune et vigoureux! tu m'as
retir, chaque jour, quelque peu de mes forces, et tu as fini par
m'envoyer la maladie! Dj, grce  toi, mon sang est moins chaud, mes
muscles sont moins fermes, mes pieds moins prompts. Tu as dpos dans
mon sein tous les germes des infirmits; l o croissaient les fleurs de
l't de la vie, tu as mchamment sem les orties de vieillesse.

Et comme si ce n'tait pas assez d'avoir affaibli mon corps, tu as aussi
amoindri mon me; tu as teint en elle les enthousiasmes; elle est
devenue plus paresseuse et plus craintive. Autrefois ses regards
embrassaient gnreusement l'humanit entire, tu l'as rendue myope et
elle voit maintenant  peine au-del d'elle-mme.

Voil ce que tu as fait de mon tre: quant  ma vie, regarde  quelle
tristesse,  quel abandon,  quelles misres tu l'as rduite!

Depuis tant de jours que la fivre me retient clou sur ce lit, qui a
pris soin de cet intrieur o je mettais ma joie? Ne vais-je point
trouver mes armoires vides, ma bibliothque dgarnie, toutes mes pauvres
richesses perdues par la ngligence ou l'infidlit? O sont les plantes
que je cultivais, les oiseaux que j'avais nourris? Tout a disparu! ma
mansarde est dfleurie, muette, solitaire!

Revenu seulement depuis quelques instants  la conscience de ce qui
m'entoure, j'ignore mme qui m'a veill pendant ces longues souffrances.
Sans doute quelque mercenaire, reparti quand mes ressources auront t
puises!

Et qu'auront dit de mon absence les matres auxquels je devais mon
travail? A ce moment de l'anne o les affaires sont plus pressantes,
auront-ils pu se passer de moi, l'auront-ils voulu? Peut-tre suis-je
dj remplac  ce petit bureau o je gagnais le pain terrestre! Et
c'est toi, toi seule, mchante fille du temps, qui m'auras apport tous
ces dsastres: force, sant, aisance, travail, tu m'as tout enlev; je
n'ai reu de toi qu'insultes ou dommages, et tu oses encore rclamer ma
reconnaissance!

Ah! meurs, puisque ton jour est venu; mais meurs mprise et maudite; et
puisse-je crire sur ta tombe l'pitaphe que le pote arabe grava sur
celle d'un roi:

_Passant, rjouis-toi; celui que nous avons enterr ici ne peut plus
revivre_.

                   *       *       *       *       *

Je viens d'tre rveill par une main qui prenait la mienne; et, en
ouvrant les yeux, j'ai reconnu le mdecin.

Aprs avoir compt les pulsations du pouls, il a hoch la tte, s'est
assis aux pieds du lit et m'a regard en se grattant le nez avec sa
tabatire.

J'ai su depuis que c'tait un signe de satisfaction chez le docteur.

--Eh bien! nous avons donc voulu nous faire enlever par la camarde? m'a
dit M. Lambert, de son ton moiti jovial, moiti grondant. Peste! comme
on y allait de bon coeur? Il a fallu vous retenir  deux bras, au moins!

--Ainsi vous avez dsespr de moi, docteur? ai-je demand un peu saisi.

--Du tout, a rpondu le vieux mdecin; pour dsesprer quelquefois, il
faudrait avoir habituellement de l'espoir, et je n'en ai jamais. Nous ne
sommes que les instruments de la Providence, et chacun de nous devrait
dire comme Ambroise Par: Je le pansai, Dieu le gurit.

--Qu'il soit donc bni, ainsi que vous, me suis-je cri, et puisse la
sant me revenir avec la nouvelle anne!

M. Lambert a hauss les paules.

--Commencez par vous la demander  vous-mme, a-t-il repris brusquement:
Dieu vous la rend, c'est  votre sagesse et non au temps de la
conserver. Ne dirait-on pas que les infirmits nous viennent comme une
pluie ou comme un rayon de soleil, sans que nous y soyons pour quelque
chose! Avant de se plaindre d'tre malade, il faudrait prouver qu'on a
mrit de se bien porter.

J'ai voulu sourire, mais le docteur s'est fch.

--Ah! vous croyez que je plaisante, a-t-il repris en levant la voix;
mais dites-moi un peu qui de nous donne  sa sant l'attention qu'il
donne  sa fortune? Economisez-vous vos forces comme vous conomisez
votre argent? vitez-vous les excs ou les imprudences avec le mme soin
que les folles dpenses ou les mauvais placements! avez-vous une
comptabilit ouverte pour votre temprament comme pour votre industrie?
cherchez-vous chaque soir ce qui a pu vous tre salutaire ou malfaisant,
avec la prudence que vous apportez  l'examen de vos affaires?
Vous-mme, qui riez, n'avez-vous pas provoqu le mal par mille
extravagances?

J'ai voulu protester en demandant l'indication de ces extravagances; le
vieux mdecin a cart tous ses doigts, et s'est mis  les compter l'une
aprs l'autre.

_Primo_, s'est-il cri, manque d'exercice! Vous vivez ici comme le rat
dans son fromage, sans air, sans mouvement, sans distraction. Par suite,
le sang circule mal, les humeurs s'paississent, les muscles inactifs ne
rclament plus leur part de nutrition; l'estomac s'allanguit et le
cerveau se fatigue.

_Secundo._ Nourriture irrgulire. Le caprice est votre cuisinier,
l'estomac un esclave qui doit accepter ce qu'on lui donne, mais qui se
venge sournoisement, comme tous les esclaves.

_Tertio._ Veilles prolonges! Au lieu d'employer la nuit au sommeil,
vous la dpensez en lectures; votre alcve est une bibliothque, votre
oreiller un pupitre! A l'heure o le cerveau fatigu demande du repos,
vous le conduisez  une orgie, et vous vous tonnez de le trouver
endolori le lendemain.

_Quarto._ La mollesse des habitudes! Enferm dans votre mansarde, vous
vous tes insensiblement entour de mille prcautions douillettes. Il a
fallu des bourrelets pour votre porte, un paravent pour votre fentre,
des tapis pour vos pieds, un fauteuil ouat de laine pour vos paules,
un pole allum au premier froid, une lampe  lumire adoucie, et, grce
 toutes ces prcautions, le moindre vent vous enrhume, les siges
ordinaires vous exposent  des courbatures, et il vous faut des lunettes
pour supporter la lumire du jour. Vous avez cru conqurir des
jouissances, et vous n'avez fait que contracter des infirmits.

_Quinto..._

--Ah! de grce, docteur, assez! me suis-je cri. Ne poussez pas plus
loin l'examen; n'attachez pas  chacun de mes gots un remords.

Le vieux mdecin s'est gratt le nez avec sa tabatire.

--Vous voyez, a-t-il dit plus doucement en se levant, vous fuyez la
vrit, vous reculez devant l'enqute! preuve que vous tes coupable:
_Habemus confitentem reum!_ Mais au moins, mon cher, n'accusez plus les
quatre saisons,  l'exemple des portires.

L-dessus il m'a encore tt le pouls, et il est parti, en dclarant que
son ministre tait fini, et que le reste me regardait.

Le docteur sorti, je me suis mis  rflchir.

Pour tre trop absolue, son ide n'en a pas moins un fond de justesse.
Combien de fois nous attribuons au hasard le mal dont il faudrait
chercher l'origine en nous-mmes! Peut-tre et-il t sage de le
laisser achever l'examen commenc.

Mais n'en est-il pas un autre encore plus important, celui qui intresse
la sant de l'me? suis-je bien sr de n'avoir rien nglig pour la
prserver pendant l'anne qui va finir? Soldat de Dieu parmi les hommes,
ai-je bien conserv mon courage et mes armes? Serai-je prt pour cette
grande revue des morts que doit passer _Celui qui est_ dans la sombre
valle de Josaphat?

Ose te regarder toi-mme,  mon me, et cherche combien de fois tu as
failli.

D'abord, tu as failli par orgueil! Car je n'ai pas recherch les
simples. Trop abreuv des vins enivrants du gnie, je n'ai plus trouv
de saveur  l'eau courante. J'ai ddaign les paroles qui n'avaient
d'autre grce que leur sincrit; j'ai cess d'aimer les hommes,
seulement parce que c'taient des hommes, je les ai aims pour leur
supriorit; j'ai resserr le monde dans les troites limites d'un
panthon, et ma sympathie n'a pu tre veille que par l'admiration.
Cette foule vulgaire que j'aurais d suivre d'un oeil ami, puisqu'elle
est compose de frres en esprances et en douleurs, je l'ai laisse
passer avec indiffrence, comme un troupeau. Je m'indigne de voir celui
qu'enivre son or mpriser l'homme pauvre des biens terrestres, et moi,
vain de ma science futile, je mprise le pauvre d'esprit. J'insulte 
l'indigence de la pense comme d'autres  celle de l'habit; je
m'enorgueillis d'un don et je me fais une arme offensive d'un bonheur!

Ah! si, aux plus mauvais jours des rvolutions, l'ignorance rvolte a
jet parfois un cri de haine contre le gnie, la faute n'en est pas
seulement  la mchancet envieuse de sa sottise, elle vient aussi de
l'orgueil mprisant du savoir.

Hlas! j'ai trop oubli la fable des deux fils du magicien de Bagdad.

L'un, frapp par l'arrt irrvocable du destin, tait n aveugle, tandis
que l'autre jouissait de toutes les joies que donne la lumire. Ce
dernier fier de ses avantages, raillait la ccit de son frre et
ddaignait sa compagnie. Un matin que l'aveugle voulait sortir avec lui:

--A quoi bon, lui dit-il, puisque les dieux n'ont mis rien de commun
entre nous? Pour moi la cration est un thtre o se succdent mille
dcorations charmantes et mille acteurs merveilleux; pour vous ce n'est
qu'un abme obscur au fond duquel bruit un monde invisible. Demeurez
donc seul dans vos tnbres, et laissez les plaisirs de la lumire 
ceux qu'claire l'astre du jour.

A ces mots, il partit, et le frre abandonn se mit  pleurer amrement.
Le pre, qui l'entendit, accourut aussitt et s'effora de le consoler
en promettant de lui accorder tout ce qu'il dsirerait.

--Pouvez-vous me rendre la vue? demanda l'enfant.

--Le sort ne le permet pas, dit le magicien.

--Alors, s'cria l'aveugle avec emportement, je vous demande d'teindre
le soleil!

Qui sait si mon orgueil n'a point provoqu le mme souhait de la part de
quelqu'un de mes frres qui ne _voient_ pas?

Mais combien plus souvent encore j'ai failli par imprudence et par
lgret! Que de rsolutions prises  l'aventure! que d'arrts ports
dans l'intrt d'un bon mot! que de mal accompli faute de sentir ma
responsabilit! la plupart des hommes se nuisent les uns aux autres pour
faire quelque chose! on raille une gloire, on compromet une rputation,
comme le promeneur oisif, qui suit une haie, brise les jeunes branches
et effeuille les plus belles fleurs. Et cependant notre irrflexion fait
ainsi les renommes! Semblable  ces monuments mystrieux des peuples
barbares auxquels chaque voyageur ajoutait une pierre, elles s'lvent
lentement; chacun y apporte en passant quelque chose et ajoute au
hasard, sans pouvoir dire lui-mme s'il lve un pidestal ou un gibet.
Qui oserait regarder derrire lui pour y relever ses jugements
tmraires?

Il y a quelques jours, je suivais le flanc des buttes vertes que
couronne le tlgraphe de Montmartre. Au-dessous de moi, le long d'un de
ces sentiers qui tournent en spirale pour gravir le coteau, montaient un
homme et une jeune fille sur lesquels mes yeux s'arrtrent. L'homme
avait un paletot  longs poils qui lui donnait quelque ressemblance avec
une bte fauve, et portait une grosse canne dont il se servait pour
dcrire dans l'air d'audacieuses arabesques. Il parlait trs-haut, d'une
voix qui me parut saccade par la colre. Ses yeux, levs par instant,
avaient une expression de duret farouche, et il me sembla qu'il
adressait  la jeune fille des reproches ou des menaces qu'elle coutait
avec une touchante rsignation. Deux ou trois fois elle hasarda quelques
paroles sans doute un essai de justification; mais l'homme au paletot
recommenait aussitt avec ses clats de voix convulsifs, ses regards
froces et ses moulinets menaants. Je le suivis des yeux, cherchant en
vain  saisir un mot au passage, jusqu'au moment o il disparut derrire
la colline.

Evidemment je venais de voir un de ces tyrans domestiques dont l'humeur
insociable s'exalte par la patience de la victime, et qui, pouvant tre
les dieux bienfaiteurs d'une famille, aiment mieux s'en faire les
bourreaux.

Je maudissais dans mon coeur le froce inconnu, et je m'indignais de ce
que ces crimes contre la sainte douceur du foyer ne pussent recevoir
leur juste chtiment, lorsque la voix du promeneur se fit entendre de
plus prs. Il avait tourn le sentier et parut bientt devant moi au
sommet de la butte.

Le premier coup d'oeil et les premiers mots me firent alors tout
comprendre: l o j'avais trouv l'accent furieux et les regards
terribles de l'homme irrit, ainsi que l'attitude d'une victime
effraye, j'avais, tout simplement, un brave bourgeois louche et bgue
qui expliquait  sa fille attentive l'ducation des vers  soie!

Je m'en suis revenu, riant de ma mprise; mais, prs de rejoindre mon
faubourg, j'ai vu courir la foule, j'ai entendu des cris d'appel; tous
les bras, tourns vers le mme point, montraient, au loin, une colonne
de flammes. L'incendie dvorait une fabrique, et tout le monde
s'lanait au secours.

J'ai hsit. La nuit allait venir; je me sentais fatigu; un livre
favori m'attendait: j'ai pens que les travailleurs ne manqueraient pas,
et j'ai continu ma route.

Tout  l'heure j'avais failli par dfaut de prudence; maintenant, c'est
par gosme et par lchet.

Mais quoi, n'ai-je point oubli en mille autres occasions les devoirs de
la solidarit humaine? Est-ce la premire fois que j'vite de payer ce
que je dois  la socit? Dans mon injustice, n'ai-je pas toujours
trait mes associs comme le lion? Toutes les parts ne me sont-elles pas
successivement revenues? Pour peu qu'un malavis en redemande quelque
chose, je m'effraie, je m'indigne, j'chappe par tous les moyens. Que de
fois, en apercevant, au bout du trottoir, la mendiante accroupie, j'ai
dvi de ma route, de peur que la piti ne m'appauvrt, malgr moi,
d'une aumne! Que de douleurs mises en doute pour avoir le droit d'tre
impitoyable! Avec quelle complaisance j'ai constat, parfois, les vices
du pauvre, afin de transformer sa misre en punition mrite!...

Oh! n'allons pas plus loin, n'allons pas plus loin! Si j'ai interrompu
l'examen du docteur, combien celui-ci est plus triste! Les maladies du
corps font piti, celles de l'me font horreur...

J'ai t heureusement arrach  ma rverie par mon voisin le vieux
soldat.

Maintenant que j'y pense, il me semble avoir toujours vu, pendant mon
dlire, cette bonne figure tantt penche sur mon lit, tantt assise 
son tabli, au milieu de ses feuilles de carton.

Il vient d'entrer, arm de son pot  colle, de sa main de papier vert et
de ses grands ciseaux. Je l'ai salu par son nom; il a pouss une
exclamation joyeuse et s'est approch.

--Eh bien! on a donc retrouv sa _boule_! s'est-il cri en prenant mes
deux mains dans la main mutile qui lui reste; a n'a pas t sans
peine, savez-vous! en voil une campagne qui peut compter pour deux
chevrons! J'ai vu pas mal de fivreux battre la breloque pendant mes
mois d'hpital:  Leipsick, j'avais un voisin qui se croyait un feu de
chemine dans l'estomac, et qui ne cessait d'appeler les pompiers; mais
le troisime jour tout s'est teint de soi-mme, vu qu'il a pass l'arme
 gauche tandis que vous, a a dur vingt-huit jours, le temps d'une
campagne du petit caporal.

--Je ne me suis donc pas tromp, vous tiez prs de moi!

--Parbleu! je n'ai eu qu' traverser le corridor. a vous a fait une
garde-malade pas mal gauche, vu que la droite est absente; mais bah!
vous ne saviez pas de quelle main on vous faisait boire, et a n'a pas
empch cette gueuse de fivre d'tre noye... absolument comme
Poniatowski dans l'Elster!

Le vieux soldat s'est mis  rire, et moi, trop attendri pour parler,
j'ai serr sa main contre ma poitrine. Il a vu mon motion et s'est
empress d'y couper court.

--A propos, vous savez qu' partir d'aujourd'hui on a le droit  la
ration! a-t-il repris gaiement; quatre repas comme les _meinhers_
allemands; rien que a! C'est le docteur qui est votre matre d'htel.

--Reste  trouver le cuisinier, ai-je repris en souriant.

--Il est trouv! s'est cri le vtran.

--Qui donc?

--Genevive.

--La fruitire?

--Au moment o je vous parle, elle fricasse pour vous, voisin; et n'ayez
pas peur qu'elle pargne le beurre, ni le soin. Tant que vous avez t
entre le _vivat_ et le _requiem_, la brave femme passait son temps 
monter ou  descendre les escaliers pour savoir o en tait la
bataille... Et tenez, je suis sr que la voici.

On marchait, en effet, dans le corridor; il est all ouvrir.

--Eh bien! a-t-il continu, c'est notre portire, la mre Millot; encore
une de vos bonnes amies, voisin, et que je vous recommande pour les
cataplasmes. Entrez, mre Millot, entrez, nous sommes tout  fait jolis
garons ce matin, et prts  danser un menuet si nous avions des
pantoufles.

La portire est entre toute ravie. Elle me rapportait du linge blanchi
et rpar par ses soins, avec une petite bouteille de vin d'Espagne,
cadeau de son fils le marin, rserv pour les grandes occasions. J'ai
voulu la remercier; mais l'excellente femme m'a impos silence sous
prtexte que le docteur m'avait dfendu de parler. Je l'ai vue tout
ranger dans mes tiroirs, dont l'aspect m'a frapp: une main attentive y
a videmment rpar, jour par jour, les dsordres invitables
qu'entrane la maladie.

Comme elle achevait, Genevive est arrive avec mon dner; elle tait
suivie de la mre Denis, la laitire de vis--vis, qui avait appris, en
mme temps, le danger que j'avais couru et mon entre en convalescence.
La bonne Savoyarde apportait un oeuf qui venait d'tre pondu et qu'elle
voulait me voir manger elle-mme.

Il a fallu lui raconter, de point en point, toute ma maladie. A chaque
dtail, elle poussait des exclamations bruyantes; puis, sur
l'avertissement de la portire, elle s'excusait tout bas. On a fait
cercle autour de moi pour me regarder dner; toutes les bouches taient
accompagnes dcris de contentement et de bndiction! Jamais le roi de
France, quand il dnait en public, n'a excit, parmi les spectateurs,
une telle admiration.

Comme on levait le couvert, mon collgue le vieux caissier est entr 
son tour.

En le reconnaissant, je n'ai pu me dfendra d'un battement de coeur. De
quel oeil les patrons avaient-ils vu mon absence, et que venait-il
m'annoncer?

J'attendais qu'il parlt avec une inexprimable angoisse; mais il s'est
assis prs de moi, m'a pris la main, et s'est mis  se rjouir de ma
gurison, sans rien dire de nos matres. Je n'ai pu supporter plus
longtemps cette incertitude.

--Et MM. Durmer? ai-je demand en hsitant, comment ont-ils accept...
l'interruption de mon travail?

--Mais il n'y a pas eu d'interruption, a rpondu le vieux commis
tranquillement.

--Que voulez-vous dire?

--Chacun s'est partag la besogne, tout est au courant, et les MM.
Durmer ne se sont aperus de rien.

Cette fois, l'motion a t trop forte. Aprs tant de tmoignages
d'affection, celui-ci comblait la mesure; je n'ai pu retenir mes larmes.

Ainsi les quelques services que j'avais pu rendre ont t reconnus au
centuple! j'avais sem un peu de bien, et chaque grain tomb dans une
bonne terre a rapport tout un pi! Ah! ceci complte l'enseignement du
docteur! S'il est vrai que les infirmits du dedans et du dehors sont le
fruit de nos sottises ou de nos vices, les sympathies et les dvouements
sont aussi des rcompenses du devoir accompli. Chacun de nous, avec
l'aide de Dieu, et dans les limites bornes de la puissance humaine, se
fait  lui-mme son temprament, son caractre et son avenir.

                   *       *       *       *       *

Tout le monde est reparti; mes fleurs et mes oiseaux, rapports par le
vtran, me font seuls compagnie. Le soleil couchant empourpre de ses
derniers rayons mes rideaux  demi referms. Ma tte est libre, mon
coeur plus lger; un nuage humide flotte sur mes paupires. Je me sens
dans cette vague batitude qui prcde un doux sommeil.

L-bas, vis--vis de l'alcve, la ple desse aux draperies de mille
couleurs et  la couronne effeuille vient de rapparatre de nouveau;
mais cette fois je lui tends la main avec un sourire de reconnaissance.

--Adieu, chre anne, que j'accusais injustement tout  l'heure! Ce que
j'ai souffert ne doit pas t'tre imput, car tu n'as t qu'un espace o
Dieu a trac ma route, une terre o j'ai recueilli la moisson que
j'avais seme. Je t'aimerai, abri de passage, pour les quelques heures
de joie que tu m'as vu goter; je t'aimerai mme pour les souffrances
que tu m'as vu subir. Joies ni souffrances ne venaient de toi, mais tu
en as t le thtre. Retombe donc en paix dans l'ternit et sois
bnie, toi qui, en remplacement de la jeunesse, me laisses l'exprience,
en retour du temps le souvenir, et en paiement du bienfait la
reconnaissance.




TABLE.

    AVANT-PROPOS
     I.    Les trennes de la mansarde
     II.   Le carnaval
     III.  Ce qu'on apprend en regardant par la fentre
     IV.   Aimons-nous les uns les autre
     V.    La compensation
     VI.   L'oncle Maurice
     VII.  Ce que cote la puissance et ce que rapporte la clbrit
     VIII. Misanthropie et repentir
     IX.   La famille de Michel Arout
     X.    La patrie
     XI.   Utilit morale des inventaires
     XII.  La fin d'une anne

FIN DE LA TABLE.






End of Project Gutenberg's Un philosophe sous les toits, by mile Souvestre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS ***

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