The Project Gutenberg EBook of Madeleine, by Charles Paul de Kock

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Title: Madeleine

Author: Charles Paul de Kock

Release Date: April 24, 2010 [EBook #32113]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MADELEINE,

PAR

CH. PAUL DE KOCK.


     Une fivre brlante
      Un jour me terrassait,
      Et de mon corps chassait
      Mon ame languissante.
         SEDAINE.-_Richard._



Bruxelles,

SOCIT BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE.

1838.

TABLE.

Premier Volume.
Chap. I. La Fte de Saint-Cloud.
     II. Quelques dtails.
    III. Une soire d'hommes.
     IV. L'homme  la faux.
      V. Un cabaret dans le bois.

Deuxime Volume.
Chap. I. Le Rveil.
     II. La Socit de Brville.
    III. Une journe bien employe.
     IV. Comment cela commence.
      V. Une partie de loto.
     VI. Le vieux chne.

Troisime Volume.
Chap. I. Un aveu.
     II. Comment cela finit.
    III. Pauvre Madeleine.
     IV. Une aprs-dne.
      V. Un expdient de Dufour.
     VI. Lettre perdue.
    VII. Ce qu'elle fait encore.

Quatrime Volume.
Chap. I. Dmarche inutile.
     II. Triste retour.
    III. Des trangers.
     IV. Une rencontre.--Fte chez madame Montrsor.--Danger de la walse.
      V. Le vol.
     VI. Toujours Madeleine.

FIN DE LA TABLE.

       *       *       *       *       *




MADELEINE

TOME PREMIER.




CHAPITRE PREMIER.



La Fte de Saint-Cloud.


C'tait la fte  Saint-Cloud: je ne vous la dcrirai pas, parce que
probablement vous y avez t, et que vous savez ce que c'est tout aussi
bien que moi; si cependant, soit que vous n'habitiez pas Paris, ou soit
que vos affaires vous y ayant toujours retenu, vous ne connaissiez pas
cette bacchanale, qui, tous les ans, se renouvelle, pendant trois
dimanches de suite, dans un des plus jolis parcs des environs de Paris,
alors... je ne vous en ferai pas non plus le tableau; car on l'a dj
fait fort souvent, et je n'aime pas  rpter ce que les autres ont
dit.

Enfin c'tait le dernier dimanche, ce qu'on appelle, je crois, le beau
dimanche, qui termine les ftes: le temps tait superbe; il y avait une
foule immense dans le parc, on pouvait  peine passer  la grille, tant
tait grande la cohue; puis les marchands de melons avaient tal l des
marachers de toutes les grosseurs; puis les conducteurs de _coucous_
vous poursuivaient pour vous offrir des places; et, quand on tait
parvenu  chapper  tout cela et  entrer dans le parc, alors on se
trouvait serr entre des promeneurs, dont les uns vous poussaient 
droite, d'autres  gauche; on tait forc de s'arrter devant une
boutique de pain d'pice, ou emport vers la pice d'eau; on avalait de
la poussire, et on tait assourdi par le bruit des mirlitons et des
claquettes: c'tait bien gentil.

Pour s'amuser  une fte champtre, il faut trois choses: d'abord tre
d'une bonne sant. Vous me direz, peut-tre que la sant est
indispensable  tous les amusements; je vous rpondrai qu'il en est de
doux, de tranquilles, qui ne fatiguent pas, tandis qu' une fte
publique, dans une cohue, il est bien difficile de ne pas tre souvent
sur ses jambes. Il faut donc d'abord une bonne sant, ensuite de
l'argent plein ses poches, et enfin ne pas tre amoureux.

Cette dernire condition vous semblera encore singulire; mais, en y
rflchissant bien, je crois que vous serez de mon avis. Quand on est
amoureux et que l'on tient sa matresse sous son bras, on n'aime pas 
tre dans la foule. Comment se regarder  son aise? comment faire passer
son ame dans ses yeux, lorsque des figures inconnues vous entourent,
vous examinent btement, indiscrtement, comme si vos affaires les
regardaient? Les amoureux prfrent les promenades solitaires; ils ont
raison.

Si un amoureux est l sans celle qu'il aime, ce bruit, ce monde, ces
grisettes de Paris, ces grosses filles de village n'ont aucun charme
pour lui; son esprit, son coeur sont ailleurs. Les badauds
l'impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaiet
qu'il entend l'assourdit, l'assomme, et son plus grand dsir est de
s'loigner de cette foule qui l'obsde et l'empche de penser  son
aise.

J'ajouterai encore, que, sans tre amoureux, on peut s'ennuyer beaucoup
aux ftes de Saint-Cloud et autres; tout le monde n'aime pas le bruit,
les cris, les runions populaires; cette gaiet qui ressemble  des
querelles, cette musique qui vous corche les oreilles, et ces dners o
l'on paie trs-cher pour tre fort mal. Souvent aussi tout cela nous
amuse  vingt ans et nous ennuie  trente. Pourquoi serions-nous
constants dans nos gots, puisque nous ne le sommes pas dans nos
affections?

Mais il s'agit de deux personnages qui viennent de descendre de
l'acclr, et se disposent  s'amuser  Saint-Cloud, parce qu'ils ont
ce que je trouve ncessaire pour cela: de la sant, de l'argent, et
point de passion dans le coeur. Ce sont deux hommes bien mis, sans
recherche, sans fatuit: l'un qui peut avoir vingt-six  vingt-sept ans,
est d'une taille moyenne, brun, ple, a de beaux yeux, une figure
distingue et beaucoup de charme dans la physionomie; l'autre, qui a six
ou sept ans de plus, est moins grand, plus gros, a des traits forts, un
teint color, des yeux vifs et gais, et toute l'encolure d'un bon
vivant.

Ces messieurs traversent la place sur laquelle est le restaurant de la
_Tte-Noire_. Ils veulent aller sur-le-champ dans le parc; au passage de
la grille, ils se trouvent dans une _pousse_ de monde.

Prenons garde  nos mouchoirs dit le plus g en portant sa main  sa
poche; il y a dans tout ce monde-l des gens qui pourraient bien nous en
dbarrasser.

--Il me semble qu'il faudrait d'abord prendre garde  nos montres,
rpond le jeune homme en souriant.

--Comment....! est-ce que tu as pris la tienne?--Sans doute.--Moi je
n'en prends jamais quand je vais dans les ftes, dans les foules: c'est
risquer de se la faire voler.--Alors, comment fais-tu quand tu veux
savoir l'heure pour dner ou pour partir?--Je calcule d'aprs mon
apptit, on bien je demande; j'aime mieux cela que de m'exposer  perdre
ma montre... je serais trs-vex si on me volait. Un artiste, un
peintre...! a ne peut pas s'acheter une montre tous les jours...!--Tu
ferais un tableau de plus: voil tout.

--Ah! oui! a t'est facile  dire, mon cher Victor. On fait bien le
tableau, mais le vendre, c'est autre chose...! surtout  prsent que les
gens riches deviennent avares, mercantiles; qu'ils ne rougissent pas de
marchander le talent... Mais ne parlons pas peinture, nous sommes venus
ici pour nous amuser.

Ces messieurs se promnent dans le parc; ils examinent les boutiques,
les curiosits; ils lorgnent les jolis minois quand ils en aperoivent;
ils se regardent en riant  l'aspect d'une tte grotesque, d'une
tournure ridicule; enfin ils sont de bonne humeur, et trs en train de
plaisanter sur tout ce qu'ils verront.

Cependant ces messieurs se promnent depuis trois heures; ils ont vu
beaucoup de figures, de tournures qui prtaient  rire; mais il n'y a
pas besoin d'aller  la fte de Saint-Cloud pour trouver cela. Enfin
Victor (c'est le plus jeune) dit  son compagnon: Mon cher Dufour, je
commence  avoir assez de la promenade. Est-ce que c'est bien amusant
d'tre ballott au milieu de tout ce monde, de se sentir craser les
pieds par de laides paysannes, et de passer la journe  chercher ses
connaissances, auxquelles on a donn rendez-vous dans le parc...?--Ah!
tu as donn rendez-vous dans le parc...! Il fallait au moins indiquer un
endroit.--Je n'ai pas positivement donn de rendez-vous, mais beaucoup
de dames que je vois  Paris... et dont plusieurs sont fort aimables,
m'avaient dit dans la semaine: Nous irons dimanche  Saint-Cloud;
allez-y aussi, vous nous y trouverez, mais trouvez donc quelqu'un
ici...!--Eh bien! tu te passeras de tes dames... Est-ce que tu devais
retrouver une... une passion ici?--Eh non...! Oh! je suis bien
tranquille pour le moment... mais c'est ce qui m'ennuie: j'ai besoin
d'avoir toujours le coeur occup.--Oui, soit par l'une, soit par
l'autre... quelquefois mme par plusieurs  la fois, n'est-ce pas?--Tu
crois rire, Dufour! mais est-ce qu'il ne t'est pas arriv aussi d'aimer,
mais ce qui s'appelle aimer plusieurs femmes en mme
temps?--Plusieurs...! Ma foi, je ne m'en souviens pas...--Tu n'en as
peut-tre pas aim vraiment une seule?--Oh! si..... j'ai aim... j'ai
mme trs-bien aim... mais cependant il ne fallait jamais que cela me
dranget de mes tudes, de mon travail, parce qu'avant tout un artiste
doit penser a son art et  son avenir.--C'est--dire, que tu penses 
tes amours quand tu as le temps, quand cela ne te gne pas?--Oh! j'y
pensais assez... Une fois mme j'ai t bien tourment, bien inquiet...
Il est vrai que je n'avais que vingt ans alors. J'avais pour matresse
une jolie petite femme bien gaie, bien coquette. Un jour, elle me dit de
ne pas aller chez elle le lendemain soir, parce qu'elle attend une de
ses parentes. C'est bon; c'est convenu. Le lendemain, je ne sais quelle
ide me passe par la tte... je me dis: c'est drle qu'il lui arrive ce
soir une parente dont je n'ai jamais entendu parler; si cette parente...
tait un homme, un rival...! Bref, laissant l mes crayons, je vais le
soir jusqu' la demeure de ma belle. Je vois qu'il y a de la lumire
chez elle... je monte... il n'y avait pas de portier, et je connaissais
le secret de l'alle. Arriv devant la porte de la dame, je marche bien
doucement, je retiens ma respiration, et je me colle l'oreille contre la
serrure. L'appartement de ma matresse ne se composait que d'une seule
pice: par consquent, la socit ne pouvait se tenir trs-eloigne.
J'entends parler, j'entends rire; je trouve que les clats de joie sont
bien mles pour tre ceux d'une parente. J'coute; je reste l
trs-long-temps... souvent je n'entendais plus rien. Enfin, aprs tre
rest plus d'une heure sur le carr..... fatigu de ma sotte position...

--Tu n'y tiens plus, et tu enfonces la porte d'un coup de pied?

--Non, ce n'est pas cela du tout; je me dis: Ma foi, que ce soit une
parente, un oncle, tout ce que a voudra, j'en ai assez...! et l-dessus
je renfonce mon chapeau dessus ma tte, et je m'en retourne copier mes
acadmies. C'est la seule fois que l'amour m'ait tourment.

--Ah! ah! ce pauvre Dufour! qui appelle cela tre amoureux... Pourtant
tu es' assez mfiant, de ton naturel, et je m'tonne que tu n'aies pas
cherch  t'assurer si l'on te trompait.--coute, il faut raisonner:
cette petite femme me convenait; elle ne me cotait rien, je me suis
dit: si je me brouille avec elle, il faudra que je me cherche une autre
connaissance; et ma foi alors j'tais trs-occup de mes tudes, a
m'aurait drang. On n'est tromp que quand on craint de l'tre, mais du
moment qu'on se dit: je m'attends  tout! a m'est gal; alors je
n'appelle plus cela tre tromp.--C'est fort heureux de pouvoir prendre
les choses comme cela: moi, quand j'aime, je suis jaloux.--Peut-tre
mme quand tu n'aimes pas.--C'est possible. Et cependant je suis de
bonne foi: quand je dis  une femme que je l'aime, c'est qu'alors je
l'aime rellement. Tout en tant volage, je suis trs-sentimental, je
veux de l'amour jusque dans mes liaisons les plus lgres...--Oui,
c'est comme de la muscade, _tu en as mis partout_.--Je crois que cela
vaut mieux que de n'en mettre nulle part. Ah! Dufour, sans l'amour, la
vie serait bien monotone!...--Eh bien! qu'on me donne  choisir de
trente mille livres de rentes sans amour, ou d'une passion ternelle
sans argent, et je te rponds que je ne balancerai pas.--Tu t'en
repentirais!--Je ne crois pas, parce que... Aye!... prenez donc garde...
C'est ce gros balourd qui met ses souliers ferrs sur mes bottes...
Regardez-moi cela,... a pousse le monde sans demander excuse. Oh! la
bonne tte pour mettre dans une basse-cour!

Le paysan qui venait de pousser Dufour tenait sous son bras une
paysanne, qui tenait de l'autre bras un grand dadais, lequel tirait
aprs lui une grosse maman qui tranait trois grands garons et deux
jeunes filles. Tout cela se tenait et ne voulait pas se lcher, et tout
cela se ruait  travers le monde, en poussant de gros rires et en
donnant des coups de coude et des coups de pied pour se faire faire
passage. Cette manire de se promener dix  douze de front est
trs-usite par les paysans dans les ftes champtres.

C'est une bande joyeuse, dit Victor en riant.--C'est une avalanche de
manants: si l'on ne se rangeait pas, a vous craserait! Au diable la
fte de Saint-Cloud: je n'y reviens plus.--Mon ami, on dit cela tous les
ans, et en y revient encore pour voir si ce sera plus amusant, quoique
ce soit toujours la mme chose.--Eh bien! et ton amour avec trente-six
femmes, est-ce que ce n'est pas toujours la mme chose?--Ah! Dufour!
quel blasphme! D'abord, aucune femme ne se ressemble, je ne dis pas au
physique, mais au moral. Il y a tant de nuances  observer dans les
caractres, c'est si amusant  tudier...--Ah! c'est pour tudier que tu
fais l'amour.--Oui, c'est pour mieux connatre les moeurs.--Ah! c'est par
l que tu observes les moeurs... Allons, en voil un qui me met son
mirliton dans l'oeil. Quittons le parc; allons dner, hein?--Soit: allons
dner.

Ce messieurs sortent du parc et entrent  la Tte-Noire. Mais 
Saint-Cloud, un jour de fte, on ne trouve pas facilement  dner. La
cuisine du traiteur est encombre de monde; les marmitons et leur chef
ne savent plus o donner de la tte; les servantes crient, se poussent,
et les bons bourgeois de Paris se disputent une tranche de gigot ou un
morceau de fricandeau. Quant l'un d'eux est parvenu  enlever un plat,
il l'emporte en triomphe en renversant sur lui une partie de l sauce;
c'est encore un des mille agrments qu'offre la fte de Saint-Cloud.

Est-ce que nous allons boxer pour avoir  dner? dit Dufour  Victor.
a m'est gal, s'il le faut absolument, je suis bien de force  emporter
un plat d'assaut... Mais montons au premier; nous tcherons d'tre
servis.

Pendant que ces messieurs essaient de se faire jour dans la cuisine, o
l'on tait encore plus press que dans le parc, une grande femme maigre,
dcharne, en bonnet pliss et  l'oeil furibond, venait de saisir les
bords d'un plat de gibelotte qu'un monsieur emportait au premier. Le
monsieur avait dj mont deux marches de l'escalier lorsque la grande
femme l'ayant rattrap, avait saut sur le plat, en s'criant C'est
pour moi cela!.... c'est pour moi!... Il y a plus d'une heure que je le
guette. En arrivant  Saint-Cloud, nous sommes entrs ici. Mes quatre
enfants sont l-haut et meurent de faim.... Nous n'avons encore pu nous
faire servir que des assiettes, du sel, du poivre et une carafe d'eau...
Monsieur, lchez donc cette gibelotte, c'est pour moi!...

Le monsieur, qui suait  grosses gouttes, ne semblait nullement dispos
 lcher le plat: au contraire, il le tirait  lui de toute sa force, en
disant. Pourquoi donc serait-ce pour vous, madame? Est-ce que je n'ai
pas eu assez de mal  obtenir cette gibelotte  la place d'un poulet que
l'on me promet depuis une heure, et que d'autres m'ont souffl?... Je
vous trouve plaisante de vouloir mon plat. Lchez cela, madame!--Non,
monsieur; je l'aurai, il tait pour moi!

Cette dispute avait lieu justement au-dessus de la tte de Dufour, qui
venait d'atteindre le bas de l'escalier. Il ne voyait pas le plat de
gibelotte suspendu sur son chapeau; mais le monsieur l'empchait de
monter, et la grande femme se jetait sur lui en voulant retenir la
gibelotte. Ennuy de ne pouvoir plus bouger, Dufour repousse fortement
la dame au bonnet, ainsi que le monsieur tabli sur l'escalier. Alors
les deux combattants lchent prise, le plat tombe sur la tte de Dufour,
et une partie du contenu couvre son habit.

Victor rit aux larmes, moins encore de la surprise de son ami que du
dsespoir qui se peint dans les traits de la grande femme, en voyant la
gibelotte sur l'escalier. Dufour prend le parti de rire aussi, et ils se
rendent dans le salon au premier, o beaucoup de gens attabls disent,
en regardant Dufour: Voil un monsieur qui est bien heureux... il a eu
quelque chose, lui.

Les carafes d'eau tant la seule chose que l'on pt se procurer
facilement, Dufour lave son habit et son chapeau; puis ces messieurs se
placent  un coin de table, car il ne fallait pas se flatter d'en
avoir une  soi seul. Sur soixante personnes qui taient attables l,
le tiers seulement mangeait, les autres attendaient en regardant, d'un
oeil d'envie leurs voisins plus heureux.

L'autre partie de la table, o les deux amis viennent de se mettre, est
occupe par cinq personnes: deux jeunes filles de quatorze  seize ans,
deux garons plus jeunes, et un petit vieux monsieur poudr, en habit
ventre-de-biche, en culotte  boucles et bas chins; tout cela assis
devant une pile d'assiettes blanches, une salire et des carafes. Faute
de mieux, le petit vieux parat dispos  manger la pomme de sa canne,
qu'il promne continuellement de son nez  sa bouche.

Tableau de famille! dit tout bas Victor  Dufour.--Oui, tableau d'une
famille qui est venue se divertir  Saint-Cloud. J'en rirais bien, si je
n'tais pas affam comme eux.

Une sixime personne vient bientt se joindre  la famille. Dufour la
reconnat: c'est la grande femme qui avait disput si long-temps le
plat de gibelotte. Elle entre dans la salle comme une furieuse; son
bonnet de ct, les traits renverss et le nez plein de tabac. Elle se
jette sur une chaise devant le petit homme poudr, en s'criant: C'est
une indignit!... je suis outre... Ah! il n'y a plus ni respect ni
galanterie chez les hommes!

--Est-ce qu'on t'a manqu, Poupoule? dit le petit vieux en regardant
d'un oeil effar la pomme de sa canne.--Oui, monsieur, oui, on m'a
manqu... Me disputer un plat!...  une femme!.... Je le tenais
pourtant; et certes je ne l'aurais pas lch, si une grosse bte n'tait
venue se jeter entre nous!.... Tout est tomb sur l'escalier.

Dufour te contente de regarder Victor en souriant, et il continue
d'essuyer son chapeau. Mais la grande dame est trop exalte pour faire
attention  lui.

Tu ne rapportes donc rien, maman? disent les petits garons d'un ton
pleurard.--Rien du tout. Et votre pre qui reste l, qui ne se remue
pas pour nous avoir  dner!... Mais, Poupoule, c'est toi qui m'avais
dit de garder les enfants. Veux-tu que je descende  la cuisine?--Oui,
monsieur, oui, descendez. Quant  moi, j'en ai assez.... je n'irai
plus... Ah! Dieu! j'en ai par-dessus la tte de votre Saint-Cloud!...
C'est pour ces demoiselles que j'y suis venue; mais elles ne m'y
rattraperont pas. Cependant je veux dner; je ne sors pas d'ici sans
cela.

Les deux jeunes filles se tenaient bien droites, les yeux baisss,
n'osant murmurer ni se plaindre, quoiqu'elles eussent mieux aim se
promener  la fte et se priver de dner que de passer les plus belles
heures de la journe assises devant une table sur laquelle il n'y avait
que des assiettes blanches.

Le petit monsieur poudr tait descendu en tenant toujours sa canne  la
main, quoique rien dans sa personne n'annont qu'il voult s'en servir
d'une manire hostile pour se faire donner des vivres. La maman
grommelait entre ses dents, promenant ses regards sur les autres tables,
et ayant l'air de vouloir chercher querelle aux personnes qui
mangeaient; enfin, les petits garons s'amusaient  mler le sel avec
le poivre.

Victor tait parvenu  parler  un garon; il lui avait mis cinq francs
dans la main, et le garon lui avait assur qu'il dnerait. Dufour
essuyait toujours son habit avec son mouchoir, regardant de temps 
autre Poupoule, dont il aurait voulu croquer les traits et la pose.

Dix minutes s'coulent. On se moque de nous, dit Dufour, ce garon a
pris ton argent, parce que les garons traiteurs prennent toujours, mais
je gage qu'il ne pense plus  nous.--Et ces pauvres jeunes filles,
reprend Victor, elles sont l depuis plus long-temps que nous, et elles
n'osent pas se plaindre... elles me font de la peine.--Moi, leur mre me
fait peur; je crois qu'elle me reconnat pour la grosse bte qui a fait
tomber son plat.

En ce moment, le petit monsieur revient, portant quelque chose devant
lui.

Ah! voil papa! s'crient les petits garons, et il apporte quelque
chose.

En effet, le petit homme apportait des verres et des couteaux qu'il
pose sur la table en disant: Je n'ai pu avoir que cela.... mais on m'a
bien promis que j'aurai peut-tre de la matelotte.... on est all
pcher.... c'est en face... nous sommes devant la rivire...

--M. Mouron, s'crie sa femme, vous vous laissez berner comme un
enfant! vous n'avez jamais su vous montrer; vous avez encore le front de
nous apporter des couteaux... pourquoi faire, monsieur? pourquoi faire,
s'il vous plat?--C'est pour couper ce qu'on nous donnera...--Pour
couper... pour couper... ah! je vois que nous passerons la soire
ici.--Mais, Poupoule, aurais-tu voulu que j'allasse pcher moi-mme...
alors je....--Taisez-vous, vous me faites mal.

M. Mouron se tait; il va se rasseoir devant la pile d'assiettes et se
remet  lcher la pomme de sa canne. Les deux demoiselles ne disent
rien, mais elles se regardent; ces paroles de leur mre: _Nous passerons
la soire ici_, les ont fait frmir; elles jettent  la drobe un
coup-d'oeil sur ce parc dans lequel tant de monde se promne, et o
elles espraient montrer leur belle robe du dimanche; puis elles
reportent tristement leurs regards sur cette table devant laquelle elles
ont dj pass deux heures. Victor observe tout cela, il plaint ces deux
jeunes filles; et, en vrit, l'intrt que leur tourment lui inspire
est bien pur, car les demoiselles Mouron ne sont pas jolies: elles
ressemblent  leur mre.

Le garon traiteur arrive apportant deux plats  la fois: son entre
fait sensation; chacun le regarde avec anxit, on veut savoir  quelle
table il portera cela. C'est devant Victor et Dufour que les deux plats
sont poss, ainsi que du pain et une bouteille de vin. Madame Mouron a
fait un mouvement comme pour sauter sur les plats, mais elle est
retombe comme anantie sur sa chaise. Les deux jeunes filles sont
consternes; les petits garons pleurent; M. Mouron enfonce dans sa
bouche la moiti de la pomme de sa canne.

En vrit, dit Victor, il n'y a pas moyen de tenir  cela, Dufour; je
suis sr que tu m'approuveras. Et sans attendre que son ami lui
rponde, le jeune homme fait passer devant la famille Mouron tout ce que
le garon vient de leur apporter, en disant: Vous permettez, madame....
Il y a trop long-temps que votre famille...... Moi et mon ami nous
tcherons de dner plus tard.

Madame Mouron ne sait pas o elle en est, elle regarde tour  tour les
plats et Victor; elle est tellement saisie qu'elle ne peut encore
rpondre... Les deux demoiselles ont remerci avec leurs yeux qui sont
presque devenus beaux de plaisir. Quant  M. Mouron, il s'est dbarrass
la bouche de sa canne, et se lve pour saluer Victor, auquel Dufour
donne des coups de pied par-dessous la table en murmurant: Eh bien!...
qu'est-ce que tu fais donc?.... Il donne notre dner  prsent....

--Ah! monsieur, s'crie madame Mouron qui vient de retrouver la
parole, ce que vous faites pour nous est d'une galanterie.... d'une
politesse... mais si vous vouliez partager le dner avec nous?--Non,
madame, non, je vous remercie; vous n'en avez pas trop pour six, et
certainement il n'y en aurait pas assez pour huit, nous pouvons
attendre..... N'est-ce pas, Dufour, que tu n'es pas si press de
dner?....

--Non.... je ne suis pas press, rpond Dufour en faisant la grimace:
d'ailleurs, il est bien juste que je cde mon dner  madame, puisque
je suis la grosse bte qui a fait tomber le plat qu'elle disputait en
bas.

Madame Mouron se pince les lvres; elle est embarrasse; son mari rpond
avec bonhomie: Monsieur, il ne faut pas que cela vous fche. Poupoule a
dit cela de vous... comme elle l'aurait dit de moi.... elle ne m'appelle
gure autrement!...--Cela ne m'a aucunement fch, M. Mouron; dnez, je
vous en prie, ainsi que votre famille; quant  moi, j'ai reu une
gibelotte sur la tte, je crois, que c'est tout ce que je prendrai ici.

Comme Dufour achevait ces mots, deux nouveaux personnages entrent dans
le salon; ce sont deux petits matres: l'un, qui est fort jeune, s'crie
en apercevant Victor: C'est M. Victor Dalmer... Heureuse
rencontre!... Vous tes donc venu aussi  la fte de Saint-Cloud?

Pendant que Victor rpond au nouveau-venu, Dufour examine ces messieurs
qui viennent d'entrer. Celui qui presse la main de Victor est mis avec
beaucoup de recherche; sa figure n'annonce gure plus de vingt ans; il
est joli garon, sa tournure est distingue, et sa physionomie
expressive; ses yeux pleins de feu semblent dnoter un caractre ardent,
des passions vives, et plus d'tourderie que de raison. L'autre monsieur
est plus pos, il approche de la trentaine; c'est un bel homme, bien
fait, d'une jolie figure, mais dans ses manires, et dans l'expression
de sa physionomie, il y a quelque chose d'affect, de compos; on dirait
qu'il s'tudie  se donner un air noble, distingu, et qu'il craint de
se tremper. Sa mise n'est pas entirement  la mode: avec un habit neuf
et un gilet bien frais, il a un pantalon de tricot  ctes, qui,  la
vrit, dessine trs-bien ses formes, mais semble avoir t fait et
port depuis fort long-temps.

Cependant ce monsieur se cambre, s'efface avec une suffisance, une
impudence capables de faire revenir la mode des pantalons de tricot. Il
jette dans le salon quelques regards ddaigneux, puis se rapproche de
son compagnon en lui disant: Mon cher marquis de Brville, il ne faut
pas songer  dner ici;... c'est trop ml,.... trop peuple aujourd'hui.
Allons chez Legriel, au moins cela a l'air d'un restaurateur, on peut
s'y reconnatre.

--Avez-vous dn, messieurs? dit le jeune homme en regardant Dufour et
Victor.--Pas encore; nous attendons..... nous esprons!...--Eh bien!
venez avec nous chez Legriel, nous dnerons ensemble, et nous tcherons
de rire un peu.--Qu'en dis-tu, Dufour?--Moi,... oh! je le veux bien! Je
n'ai pas t heureux chez ce traiteur-ci; je suis curieux de voir ce qui
m'arrivera chez l'autre.

Ces messieurs se lvent, et se disposent  suivre les derniers venus.
Victor se retourne pour saluer la famille Mouron, qui lui fait de
grandes rvrences. Sur un signe de sa femme, M. Mouron tire de sa poche
des adresses graves, et en prsente plusieurs  Victor, tandis que
Poupoule lui dit: Mon mari est coutelier, monsieur; et si jamais nous
pouvions,  Paris, vous tre agrables, nous n'oublierons pas ce que
vous avez fait pour nous aujourd'hui.

Victor s'incline, met les adresses dans sa poche, et se hte de suivre
sa socit.




CHAPITRE II.


Quelques dtails.


Qu'est-ce que c'est que ces deux messieurs? dit Dufour en prenant le
bras de Victor, et en suivant d'un peu loin ceux qui les faisaient
changer de traiteur, Moi, j'aime beaucoup a savoir avec qui je suis.

--Le plus jeune est Armand de Brville, fils du marquis de Brville,
qui eut d'un premier mariage une fille et le fils qui est devant nous.
Ayant perdu sa premire pouse fort jeune, le marquis se remaria avec
une demoiselle noble et trs-jolie, dit-on, mais qui n'avait rien. M. de
Brville ne gota qu'un an les douceurs de cet hymen; il mourut des
suites d'une chute de cheval, tant  peine g de quarante ans, dans
sa terre de Brville, situe auprs de Laon, en Picardie, o il
demeurait avec sa famille. Il laissa ses deux enfants, alors fort jeunes
encore, sous la tutelle de leur belle-mre. Mais, contre l'usage, ou du
moins en dpit de la prvention qu'inspire souvent une belle-mre, il
parat que madame de Brville eut une vritable tendresse pour les
enfants de son mari, qu'elle nommait les siens: il est vrai que l'hymen
ne lui en avait pas donn d'autres. Elle eut d'eux les plus grands
soins; elle passait sa vie  surveiller leur ducation. Ne quittant
jamais la terre de Brville, o elle avait perdu son mari, ne recevant
que quelques voisins, n'amant point dans le monde, madame de Brville ne
connaissait pas d'autre bonheur que d'avoir auprs d'elle les enfante de
son mari. C'est d'Armand que je tiens tous ces dtails, car je n'ai
jamais connu personne de sa famille; mais il ne parle de sa belle-mre
qu'avec attendrissement, et cela fait l'loge de son coeur.

--Est-ce qu'elle est morte aussi, cette rare belle-mre?--Oui. Elle
mourut huit ans environ aprs son mari. Alors un parent loign fut
nomm tuteur des enfants. Armand fut envoy au collge, et sa soeur mise
dans un pensionnat. Mais depuis quelques mois le jeune homme est majeur,
matre de sa fortune, et il a tout--fait secou le joug de son tuteur.
Il a un violent amour du plaisir..... On voit qu'il s'y livre avec
ardeur, et qu'il veut se ddommager de la vie sage et range que lui
faisait mener son tuteur, depuis qu'il l'avait retir du collge. Mais 
vingt-et-un ans il est bien naturel de dsirer s'amuser..... C'est la
fougue de l'ge!... cela se calmera.--Est-ce qu'il est fort riche?--Il
parat que M. de Brville avait vingt mille livres de rentes. N'ayant
pas eu d'enfants de son second mariage, Armand et sa soeur n'ont eu 
partager qu'entre eux. Dix mille livres de rentes, c'est fort gentil
pour un jeune homme.--Oui, a serait mme fort gentil pour un homme de
trente-six ans. Moi, qui n'en ai que trente-quatre, je me trouverais
gal au grand-turc, si j'avais dix mille francs de rentes, parce que
j'ai de l'ordre, de l'conomie; et, quoique j'aime  m'amuser, je ne
dpenserais jamais plus que mon revenu... Il m'a fallu donner bien des
coups de pinceau pour amasser les deux mille deux cents francs de rentes
que j'ai maintenant, et pourtant, avec cela, je m'amuse, je ne fais pas
un sou de dettes; et il y a des gens qui, avec dix mille francs de
revenu, ne se trouvent pas de quoi vivre, doivent de tous cots, et vont
souvent en prison.

--J'espre qu'Armand ne fera pas ainsi: c'est un bon petit
garon.--D'o le connais-tu?--C'est chez ma tante que nous nous sommes
lis, l'anne dernire; son tuteur l'y menait quelquefois. On ne s'amuse
pas beaucoup chez ma tante; il faut faire le vingt-et-un sans rire, et
le boston sans parler. Armand prfrait causer avec moi; il aimait ma
conversation; il m'appela bien vite son ami... A vingt-et-un ans tu sais
qu'on prodigue ce titre-l, et que l'on croit  l'amiti comme 
l'amour.--Oui, c'est l'ge des illusions.--Cependant, depuis quelque
temps je le vois beaucoup moins; je ne lui en fais aucun reproche. Lanc
dans le tourbillon des plaisirs, il n'a pas un moment  lui!--Et sa
soeur, est-elle jolie?--Je ne la connais pas; elle a deux ans plus que
son frre, et il y a dj cinq ans qu'on l'a marie  un gentilhomme
nomm M. de Noirmont. Il parat qu'ils habitent la province, o Armand
n'est pas press d'aller les voir.

--Maintenant passons au second personnage. Quel est ce beau monsieur
qui est avec Brville? est-ce aussi un marquis? En tout cas je croirais
que c'est un noble de contrebande. Malgr son affectation  se donner de
grands airs,  tenir sa tte en arrire et  regarder tout le monde
comme s'il cherchait  qui il veut donner un soufflet; il perce
l-dessous des manires de mauvais lieux, des habitudes d'estaminet...
C'est un joli garon;... mais il a une de ces figures... auxquelles je
ne voudrais pas prter de l'argent...--Oh! toi, tu te mfies de tout
le monde!... Je ne connais gure ce monsieur plus que toi. Je l'ai
rencontr quelquefois; il tait avec Armand: je sais qu'il se nomme de
Saint-Elme; il est trs-riche,  ce que m'a dit le jeune de
Brville.--Ah!... pour un monsieur trs-riche, et qui se donne de si
beaux airs, il a un pantalon qui n'est gure de saison.... Que j'aie un
pantalon comme a, moi artiste, moi peintre,  la bonne heure, on n'y
fera pas attention,... avec a que j'ai de ces tournures qui passent
dans la foule!... Mais un beau-fils!... un homme qui ne peut pas dner 
la Tte-Noire!... c'est drle!... Du reste, il est bien fait, ce
monsieur, il a de belles rotules; je suis comme David, je fais attention
aux rotules. Mais sa figure ne m'est pas inconnue: il me semble l'avoir
vue quelque part... Je crois que c'est dans un restaurant  vingt-deux
sous, o j'allais souvent il y a six ou sept ans,... parce qu'alors je
dpensais beaucoup en modles, en tudes, et qu'il fallait conomiser
d'un autre ct.--Qu'un peintre qui commence, qu'un homme qui veut
conomiser aille dner  vingt-deux sous, c'est fort bien; il y a
d'ailleurs de trs-honntes gens qui ne dnent pas du tout. Mais tu veux
qu'un jeune homme riche... M. de Saint-Elme, aille dner l...--Oh!
c'est qu'alors il ne se serait pas donn de grands airs, et mme ne
s'appelait pas Saint-Elme; il y a des gens qui ont un nom pour chaque
quartier o ils vont. Au reste, je peux me tromper; mais, nous voici
chez Legriel, tchons enfin de dner, a ne me ferait pas de peine.

Ces messieurs venaient d'arriver chez le restaurateur _fashionable_ de
Saint-Cloud. La foule est l comme  la Tte-Noire, mais non point de
cette foule qui boxe pour un fricandeau et une matelotte; il y a des
quipages  la porte, dans la cour. C'est la belle socit qui vient
dner l: remarquez que je dis la belle et non pas la bonne: c'est que
parmi la belle, il y a beaucoup de femmes entretenues et d'habitus de
Frascati; mais enfin l'lgance, la tournure, les formes sduisantes
sont l, et c'est beaucoup. Quand une toffe est jolie, elle me plat,
et je n'ai pas toujours besoin de chercher  savoir ce qu'elle cache; on
me dira que sous une enveloppe grossire je puis trouver un fort galant
homme; je n'en doute pas, mais je prfrerais pourtant le trouver sous
des formes aimables.

M. de Saint-Elme entre le premier chez le traiteur en disant:
Messieurs, laissez-moi faire,... je vous rponds que nous aurons un
cabinet... J'ai les garons  mes ordres ici;... j'y ai dn si
souvent!.... c'est un traiteur qui a plus de mille cus  moi!

--S'il a dpens mille cus ici, se dit Dufour, ce n'est donc pas lui
que j'ai vu  mon ordinaire de vingt-deux sous.

M. de Saint-Elme appelle les garons par leur nom de baptme; il crie,
s'emporte, veut un cabinet,  tel prix que ce soit; il fait venir le
matre de la maison: celui-ci arrive, croyant que c'est un prince qui
est descendu chez lui, parce qu'il suppose qu'un prince seul doit se
permettre de faire autant de tapage.

Comment, mon cher ami, dit M. de Saint-Elme, vos garons me rpondent
qu'il n'ont pas de cabinet; me dire cela,  moi, qui viens toutes les
semaines chez vous dpenser un argent fou.... Allons, cela ne peut pas
tre ainsi.

Le restaurateur regarde le grand monsieur, comme on regarde quelqu'un
dont on cherche en vain  se rappeler; mais comme le bruit, la
suffisance imposent toujours (surtout chez les traiteurs), on met tous
les garons sur pied, et on parvient  trouver un petit salon libre pour
les quatre convives.

Vous le voyez, messieurs, dit le jeune Brville en se mettant  table,
il ne fallait que suivre Saint-Elme..... Je ne sais pas comment il
fait, mais rien ne lui rsiste, il russit  tout ce qu'il veut!....

--Oh!... cela tient  beaucoup d'habitude de ces sortes de maisons,
rpond le grand monsieur en se balanant sur sa chaise. Eh! mon Dieu!
messieurs, quand vous aurez comme moi mang deux ou trois cent mille
francs, vous ne serez plus emprunts pour vous faire servir.

--Je rponds bien que je ne les mangerai pas, se dit Dufour. Peste,
voil un homme qui parle de cent mille francs comme je parlerais d'un
rouleau de pices de quinze sous!

Et le peintre prend la carte, fronant le sourcil  l'article des prix.
Mais Saint-Elme a dj donn des ordres au garon, et la carte n'a pas
t consulte.

Voil un homme avec lequel nous allons nous enfoncer, dit tout bas
Dufour  Victor.--Allons, mon ami, pour une fois, tu n'en mourras
pas!....--C'est juste, je n'en mourrai pas; mais au moins je veux bien
dner.

On sert  ces messieurs les mets les plus recherchs, les meilleurs
vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table; cependant, tout en
portant  ses lvres son verre plein de beaune, premire qualit, il se
dit encore: Voil un dner qui cotera cher. Cet homme-l va vite!...
Il faudra donner bien des coups de pinceau pour rparer le dommage!

Le dner est trs-gai. Le jeune Brville ne voit, ne rve que plaisir;
il a plusieurs intrigues en train; il espre trouver le soir, au bal du
parc, une des plus jolies femmes de la Chausse-d'Antin, qui a promis de
lui sacrifier un Anglais qui l'accable de prsents, mais qui lui donne
le _spleen_. Victor sourit aux transports amoureux d'Armand; quoique
jeune encore, Victor connat les femmes, mais il ne parle jamais de ses
triomphes ni de ses conqutes; il n'est pas amateur de femmes
entretenues, telles  la mode qu'elles soient; il sait que si l'on
trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l'amour.
Mais il ne veut pas chercher  dsabuser Armand sur le sentiment qu'il
croit avoir inspir  plusieurs femmes galantes; il pense que le temps
se chargera de ce soin.

Dufour cause peu: prvoyant que le dner lui cotera cher, il vent au
moins s'en donner pour son argent. Tout en mangeant, il coute. C'est
presque toujours Saint-Elme qui parle, c'est lui qui tient le d; il ne
laisse jamais languir la conversation; il sait tout, a t partout.
Peinture, musique, posie, botanique, astronomie, histoire,
philosophie, ncromancie, il parle sur tout cela avec une facilit, une
aisance qui tonnent, un aplomb, qui entrane, et jetant dans sa
conversation les mots techniques, les termes de l'art, il achve
d'tourdir, d'blouir son monde.

Il est fort aimable et fort instruit, dit tous bas Victor 
Dufour.--Ou il a du moins terriblement d'assurance, rpond l'artiste.

En causant science, beaux-arts ou modes, M. de Saint-Elme trouve
toujours l'occasion de parler de lui. Si l'on s'occupe d'une jolie
actrice, il fait entendre qu'il a eu ses faveurs; on cite un pome
nouveau, il en connat beaucoup l'auteur, il lui a donn frquemment des
conseils pour son ouvrage; il y a mme dedans une foule de vers qui sont
de lui; nomme-t-on un grand personnage, il le connat particulirement;
il va chez les ministres sans demander d'audience; il dispose des
places, des emplois; il n'y a que pour lui qu'il ne veut rien.

Le jeune de Brville coute tout cela comme les bonnes femmes coutent
un pharmacien. Victor laisse parler Saint-Elme; il sourit quelquefois,
mais son sourire n'a rien de mchant. Dufour ne montre pas autant de
crdulit; il examine Saint-Elme d'un air ironique, et murmure entre ses
dents: Est-ce que cet homme-l nous prend pour des imbciles?

En regardant un moment  la fentre qui donne sur le parc, Armand
s'crie: Voil de Montclair qui passe.... il est avec une fort jolie
femme...

--Ah! oui, je la connais... je sais ce que c'est, dit Saint-Elme d'un
air malin aprs s'tre pench vers la fentre, c'est une petite femme
fort passionne dans le tte--tte..... mais rien  dire aprs....
point d'esprit! point de finesse.... J'en ai eu bien vite assez.

--Montclair a un habit parfaitement fait et qui va fort bien, reprend
le jeune de Brville en regardant toujours dans le parc.

--Oui, rpond Saint-Elme; je lui ai procur mon tailleur, auquel je
donne souvent des ides pour les couleurs, les coupes qu'il faut
changer...

--C'est sans doute vous, monsieur, qui lui avez donn l'ide de votre
pantalon, dit Dufour avec un grand sang-froid et en se servant une
seconde fois de la charlotte aux confitures.

Le bel homme se pince les lvres et semble un instant dconcert, mais
il reprend bien vite son air d'aisance et rpond: Oui... c'est moi qui
ai voulu faire reprendre les pantalons de tricot; je trouve que cela est
fort joli... et quand on est bien fait, cela sied.

--Je suis fort aise qu'on en reporte; j'en avais un tout pareil au
vtre il y a neuf ans.... Si les rats ne l'ont pas mang, je le
remettrai cet hiver...

Saint-Elme s'empresse de changer la conversation; bientt il demande du
champagne.

--Du champagne! dit Dufour, mais il doit tre fort cher ici.--Que nous
importe, rpond Saint-Elme, pourvu qu'il soit bon!--Messieurs, il
m'importe,  moi!... Je ne suis pas un millionnaire!... je suis un
modeste artiste, un peintre de paysage; j'aime beaucoup  m'amuser, mais
pourtant je ne puis pas trancher du grand seigneur...

--Monsieur, dit Armand de Brville en s'adressant d'un air gracieux 
Dufour, j'espre que vous voudrez bien me permettre, ainsi que Victor,
d'tre aujourd'hui votre amphitrion je vous ai emmens d'o vous tiez,
il est bien juste que je vous offre  dner.

--Monsieur, rpond le peintre en s'inclinant, je vous remercie
beaucoup de votre politesse, mais je n'accepte jamais  dner que des
personnes que je connais, et je n'ai pas encore l'avantage d'tre de vos
amis.--J'espre que vous voudrez bien le devenir, monsieur.--C'est
beaucoup d'honneur que vous me faites, mais alors seulement j'accepterai
vos invitations.--Ah! monsieur Dufour... je vous en prie.

--Mon cher de Brville, dit Victor en interrompant le jeune homme,
vos instances seront vaines; vous ne connaissez pas Dufour; il est fort
bon garon, mais un peu susceptible, surtout quand il ne connat pas les
personnes. Je suis cette fois de son avis: que vous nous invitiez 
djener,  dner chez vous tant que vous voudrez, c'est fort bien;
mais en partie de campagne, de plaisir, il faut toujours que chacun paie
son cot; on est plus libre alors, et on s'amuse mieux.--Allons,
messieurs, je n'insiste plus.

Pendant cette conversation, M. de Saint-Elme a demand des cure-dents et
a paru trs-occup de sa bouche. On apporte du champagne; il le verse,
en donnant  ces messieurs des leons sur la manire de faire sauter le
bouchon.

On demande la carte: elle se monte  66 francs. Victor et son ami
jettent chacun 17 francs sur la table; Dufour remarque que le bel homme
ne jette rien, et se hte de se lever, laissant le jeune de Brville
solder le garon.

Le jour commence  tomber lorsque ces messieurs retournent dans le parc.
Ils se dirigent vers le bal, qui est commenc depuis long-temps. Il y a
foule  la danse, o la socit est trs-mle. Ce c'est que lorsque la
soire est avance que les bals champtres deviennent jolis, parce
qu'alors ils ne se composent plus que de personnes  quipages et de
celles qui habitent des compagnes aux environs.

Armand cherche la jolie femme qui lui a donn rendez-vous. Le beau
Saint-Elme semble bien aise de se faire voir. Il entrane le jeune
Brville  travers la foule, perce les groupes, traverse les quadrilles,
et ne demande jamais excuse.

Mon cher Victor, dit Dufour aprs avoir travers deux fois le bal,
est-ce que tu tiens  rester ici?--Pas du tout!--Quant  moi, je
t'avoue que je ne me soucie pas d'avoir l'air, d'tre le carlin de M. de
Saint-Elme. Je suis venu  Saint-Cloud pour m'amuser: allons dans le
parc; laissons ces messieurs. Le plus jeune ne pense qu' ses amours;
quant  l'autre.... je crois qu'il est difficile de savoir ce qu'il
pense.--Monsieur Saint-Elme ne te plat pas?--C'est que je trouve qu'il
a une suffisance qui frise l'impertinence.--Il a de l'esprit.--Oui... ou
du moins il a du jargon, de la mmoire... ce qui n'est pas du tout la
mme chose. Combien de fois, dans le monde, n'ai-je pas entendu vanter
l'esprit de gens qui n'avaient que ce babil, ce jargon de socit, sous
lequel on est tout tonn de ne trouver que du vide lorsqu'on veut
creuser plus avant!--Tu conviendras, au moins, qu'il est instruit, qu'il
a des connaissances....--Des connaissances!... parce qu'il parle sur
tout et qu'il se sert adroitement des mots techniques, sait le langage
des artistes, des ateliers... Cela ne me prouve pas encore qu'il soit
vritablement instruit. Ceux qui le sont rellement n'ont pas l'habitude
de vous jeter ainsi leur science au nez.... ils la gardent pour eux.
Mais beaucoup de gens apprennent la superficie des choses pour pouvoir
parler de tout, faire les connaisseurs, et imposer  la multitude, qui
accorde toujours de l'esprit, de l'rudition aux bavards, tandis que
c'est justement des bavards dont il faut se mfier, parce qu'ils sont
naturellement menteurs. Je ne dis pas que M. Saint-Elme ne soit point un
homme d'esprit, et qu'il n'ait pas vraiment de l'instruction; je ne le
connais pas encore assez pour le juger. Je trouve seulement qu'il
tranche sur tout, et vous coupe  chaque instant la parole pour dbiter
des fadaises ou des histoires qu'il semble faire en parlant. Toi, tu
coutes cela avec un sang-froid tonnant; tu as l'air de croire tout ce
qu'on te dit.

--Et pourtant, mon cher Dufour, je ne suis pas plus crdule que toi;
mais que veux-tu, cette habitude de vous couper la parole est si commune
dans le monde!.... Il y a tant de gens qui se croient apparemment seuls
bons  entendre, puisqu'ils ne veulent jamais laisser parler les
autres!.... Il y en a qui le font sans intention, sans s'apercevoir de
leur manque de savoir-vivre: ce que vous leur contez ne vaut jamais ce
qu'ils vont vous dire. Si vous parlez d'un vnement qui vous est
arriv, cela leur rappelle sur-le-champ dix vnements beaucoup plus
drles, et ils ne vous laissent pas le temps d'achever pour vous conter
les leurs. Ah! mon pauvre Dufour, s'il fallait se fcher de tout cela,
on aurait trop  faire! Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les
autres dire; et ce qu'il y a de mieux, c'est que j'ai l'air de les
croire. _a leur fait tant de plaisir et  moi si peu de peine!_... Le
mot de mademoiselle _Gaussin_ peut s'appliquer souvent.--Je n'ai pas ta
patience; je ne suis pas bavard, mais quand je parle, je veux qu'on me
laisse finir.--Ah! c'est entre amants qu'il est permis de
s'interrompre... de se couper la parole! Cela prouve qu'on a beaucoup de
choses  se dire.--C'est juste.... Entre poux on ne se la coupe
jamais!...

Tout en causant, Victor et Dufour se sont loigns du bal. La grande
alle du parc commence  tre moins cohue. Les habitants de la rue
Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent ouvrir de bonne heure leur
boutique le lendemain, sont dj en coucou sur la route de Paris.
Beaucoup de couples vont achever la fte dans une partie du parc moins
frquente; il ne reste plus que la grosse gaiet en dshabill, en
bonnet rond, se promenant encore par bandes de dix ou douze, comme le
matin; puis les jeunes gens qui veulent faire des farces, comme M.
Pinon; puis les grisettes, qui cherchent des aventures; puis les
garons tailleurs, qui chantent en choeur; puis enfin les personnes qui
veulent respirer l'air, aprs n'avoir pris que de la poussire.

Sais-tu bien, Victor, que j'ai dj dpens vingt francs aujourd'hui
dit Dufour en ttant son gousset: dix-sept pour dner, deux francs de
voiture, et vingt sous de macarons  la reine....--Et tu ne t'es pas
amus pour ton argent?...--Je ne dis pas; mais vingt francs, et nous ne
sommes pas encore  Paris!.... Toi, tu es riche!.... Tu as un pre qui a
huit mille livres de rente... Tu es fils unique!.... Tu t'en
moques!--Dieu merci! mon pre, quoique g de soixante ans, se porte 
merveille; j'espre bien ne pas hriter de long-temps!--Je le crois....
Je connais ton coeur; je sais que tu aimes tendrement ton pre. Mais je
veux dire que M. Dalmer, qui vit retir dans sa campagne prs d'Orlans,
ne dpense pas le quart de son revenu, et qu'il t'envoie de l'argent
quand tu en veux...--Oh! quand je veux!... c'est beaucoup dire!.... Mon
pre n'est pas content de moi, parce que je n'ai pas voulu pouser une
demoiselle fort riche qu'il me destinait.... Elle n'tait pas mal...
mais des manires de province et une prtention!... Cela ne me convenait
pas. D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces
deux femmes devant nous; leur tournure est assez gentille.--Oh! ce sont
des grisettes.... et moins que cela peut-tre.--Doublons le pas pour
voir leur figure.

Les deux amis marchent plus vite pour dpasser deux femmes en chapeaux
de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc,
s'arrtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour tre
entendues  quelques pas.

Il tait nuit, les boutiques seules clairaient la promenade, il n'tait
pas facile de distinguer des traits sous un chapeau.

Elles sont laides, dit Dufour.--Non, elles sont gentilles, dit
Victor.--Deux femmes qui se promnent sans homme  prs de dix heures
dans le parc de Saint-Cloud, a ne peut pas tre grand'chose.--Que nous
importe, nous ne voulons pas en faire nos matresses.... mais nous
pouvons rire un instant avec elles.--Pour rire un instant, passe!....
Quant  moi, a n'ira pas plus loin.--Restons  ct d'elles..... nous
les entendrons causer.

Lisa, il faudra bientt nous en aller..... je crois qu'il est
tard....--Oh! nous avons le temps!.... pour une fois qu'on vient 
Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un peu!... tant pire, nous sommes
parties de Paris  six heures, nous sommes arrives  sept et demie; 
peine si nous avons vu quelque chose!.... attends, que je m'achte du
pain d'pices.--Tu en as dj mang deux morceaux.--J'en veux encore,
tant pire!...

Mademoiselle Lisa achte un carr de pain d'pices qu'elle mange en se
promenant. Pendant qu'elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces
demoiselles, Victor a achet des macarons, et Dufour un mirliton.

Eh bien!... tu les a vues, dit Victor; elles ne sont pas mal.--Pas bien
non plus!...--Tu es trop difficile.--Tu ne l'es pas toujours assez,
toi.--Parbleu! pour ce que j'en veux faire... Chut... coutons... on
parle.....

--Comme ce monsieur dans le coucou tait galant avec moi, je suis sre
que c'tait un homme comme il faut, il sentait le musc!--Oh! qu'est-ce
que a prouve? mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le
jasmin, a ne l'empche pas de battre sa femme et ses enfants, et d'tre
un mange-tout.--Oh! ma chre, ton cousin ne sent pas le musc, ce n'est
plus du tout la mme chose. Si tu n'avais pas eu l'air si maussade avec
l'ami de ce monsieur... certainement que... enfin... ces messieurs nous
auraient peut-tre procur beaucoup d'agrment ce soir...--Ah! bien
oblige!... Il tait gentil l'ami... il avait des mains noires comme un
chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d'un
amant qui ait des gants; c'est a qui est distingu!--Oh! Estelle, tu
fais la bgueule... on ne peut jamais s'amuser avec toi!... Dieu, comme
ce pain-d'pices me creuse!... j'ai toujours faim; je vais en acheter
encore un morceau.--Tu te feras mal.--Tant pire.

--Mon cher Victor, dit tout bas Dufour, je te prviens que je ne
ferai pas la cour  celle qui mange tant de pain-d'pices... a ne me
sduit pas du tout.--Attends... elles s'aperoivent que nous nous
arrtons encore.--Oh! tu peux te prsenter avec tes macarons;  coup
sr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique.

Les deux demoiselles se remettent  marcher, mais en parlant plus bas
cette fois. Dufour joue _femme sensible_ sur son mirliton, et Victor
croque des macarons en s'criant: Voil des masse-pains dlicieux!...

--Dieu! qu'il fait beau ce soir, dit mademoiselle Lisa aprs avoir
jet un petit coup-d'oeil de ct.--Oui, mais je veux m'en aller...
Demain nous nous veillerons tard, et madame nous grondera.

--Ce sont des femmes de chambre! dit Dufour en interrompant son air.

Bah! reprend celle qui mange le pain-d'pices, nous arrivons toujours
les premires au magasin.

--Alors ce sont des bordeuses de souliers, dit le peintre, et il
abandonne _Femme sensible_ pour jouer: _C'est demain la Saint-Crpin,
mon cousin._

--D'ailleurs, reprend mademoiselle Lisa, on peut bien s'manciper une
fois par hasard... C'est tonnant, j'ai toujours faim... Madame n'en
trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans
tous les coins de Paris.

--Ce sont des modistes, dit Victor.--Alors c'est une autre chanson...
il faut jouer: _Tu n'auras pas ma rose._

--Qu'est-ce donc que ce _fluttayot_ qui nous poursuit avec son
mirliton? dit mademoiselle Estelle.--Ma chre, ce sont des messieurs
trs-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisime
pain-d'pices... nous avons fait leur conqute... tiens-toi donc
droite... s'ils pouvaient nous ramener en voiture!...--Ah! moi, j'ai
peur des hommes le soir!...--Est-elle bte!... est-ce qu'un homme est
autrement fait pour que le soir?...

Pendant ce dialogue, qui avait t dit trs-bas, Victor a ouvert son sac
de macarons, il vient le prsenter  mademoiselle Lisa en lui disant:
Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai
achets  votre intention.

Mademoiselle Lisa fait quelques faons, mais enfin elle plonge sa main
dans le sac de macarons; son amie en fait autant, et la connaissance est
bientt tablie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles,
Dufour s'obstine  rester en arrire et  jouer du mirliton, quoique son
ami lui fasse signe d'avancer.

Vous tes seules  Saint-Cloud, mesdemoiselles? dit Victor.--Oui,
monsieur... nous sommes seules par accident... nous devions y trouver
neuf personnes de notre magasin... elles auront t retenues.--Vous tes
dans le commerce, mesdemoiselles?--Oui, monsieur, nous sommes
dcoupeuses...--Ah! vous dcoupez des images.--Oh! c'te btise! dit
mademoiselle Estelle; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans
le ct et reprend: Nous dcoupons les bordures de chales, monsieur; et
vous... tes-vous dans le commerce!...--Mais non, je ne fais
rien.--C'est un tat bien plus amusant.... Est-ce qu'il est avec vous ce
monsieur qui joue du mirliton?...--Oui... c'est un musicien de
l'Opra.... il faut toujours qu'il joue de quelque chose.... Dufour,
viens donc offrir un bras  mademoiselle... on sait bien que tu es
excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi.--Oh! a, il
est sr que si ce monsieur continue, il n'aura plus de vent en arrivant
 Paris!

Dufour se dcide  s'approcher de mademoiselle Estelle,  laquelle il
adresse quelques mots; mais bientt il se penche vers Victor et lui dit
 l'oreille: Ah! mon cher ami,.... la petite de gauche sent
l'chalotte d'une manire ignoble!....--Qu'est-ce que a fait?... le
soir...--Le soir, l'odeur est la mme!....--Nous allons leur faire
prendre des petits verres, a leur tera ce got-l.--J'aimerais autant
quitter tout de suite ces demoiselles.--Eh non! elles nous feront rire
en revenant....--J'espre que tu ne veux pas tudier les moeurs avec
celles-l?...

On tait alors revenu prs du caf. Victor offre d'y entrer; il fait
asseoir les deux demoiselles  une table en dehors, et leur propose du
punch, mais Lisa dit qu'elle meurt de soif et prfre de la bire. Ces
demoiselles se jettent sur la corbeille d'chauds; tout en les avalant,
mademoiselle Lisa s'cria: C'est dommage qu'on ne donne pas de
pain-d'pices ici; c'est bien bon avec la bire.

Victor ne rpond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques
minutes, revient avec un norme rond de pain-d'pices qu'il prsente 
mademoiselle Lisa; celle-ci, pour prouver qu'elle est sensible  cette
galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas
 Victor: Tu lui en fais trop manger..., a finira mal!

La conversation s'anime: Victor aime  faire babiller les grisettes. La
plus ge ne clt pas la bouche, l'autre est moins bavarde, mais le peu
qu'elle dit annonce plus que de la simplicit.

Bte comme une oie et empoisonnant l'chalotte, c'est gentil! dit
Dufour; jolie trouvaille  ramener  Paris....; j'aimerais mieux donner
le bras  madame Mouron.

Ces demoiselles consentent  accepter des petits verres pour faire
couler la bire, et ensuite du punch pour faire passer les petits
verres. Le grand rond de pain-d'pices disparat avec tout cela, et
mademoiselle Lisa demande au garon des gteaux de Nanterre, mais on ne
peut lui en procurer.

Vois donc l'heure qu'il est, dit Dufour; si nous n'allions plus trouver
de voiture!--Allons-nous-en bien vite! dit mademoiselle Estelle.

Lisa quitte  regret la table; Victor lui offre son bras, qu'elle
accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure
entre ses dents en maudissant Victor; enfin, il prend son parti, il
saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoubl 
travers le parc.

Il est onze heures passes, le dernier coucou vient de partir au moment
o les deux couples arrivent sur la place, il n'y a plus que des
voitures bourgeoises qui attendent leurs matres. Dufour jure comme un
damn, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant  son amie:
L! c'est ta faute aussi.... tu n'en finissais pas de manger!...--Eh
bien!... est-elle bte!... elle pleure,  prsent... nous reviendrons 
pied... tant pire!... il fait beau, a nous promnera.

--Que le diable t'emporte avec tes aventures, dit Dufour  Victor; j'ai
envie de pleurer aussi..., moi.--Veux-tu coucher ici?--C'est cela! avec
les dcoupeuses, peut-tre! J'en serais bien fch!... Allons, en route,
puisqu'il le faut;.... mais si je puis, en chemin, attraper une place de
lapin, je ne la manquerai pas...--Et tu m'abandonnerais, n'est-ce
pas?... Ah! tu en es capable!

Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, aprs avoir dit
quelques mots  l'oreille de son amie, l'a emmene vers un ct o la
lune n'claire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux
grisettes, s'crie: Elles ne sont plus l!... Ah! mon ami! il ne faut
pas les attendre, sauvons-nous!....--Mais ce serait mal de les laisser
ainsi?...--Oh! parbleu!... elles sont bien venues sans nous... En
route!

Et Dufour se met en marche vers Paris; Victor le suit, tout en le priant
de s'arrter. Mais ces messieurs n'ont pas fait trois cents pas qu'ils
entendent crier: N'allez donc pas si vite!.... nous voil....

Dufour double le pas; c'est en vain, ces demoiselles les atteignent.
--Comment! vous tiez en arrire, mesdemoiselles? dit le peintre;
j'tais persuad que vous tiez devant, et nous courions aprs vous.

C'est Estelle qui s'tait trouve incommode.--Non! c'est toi,
Lisa!--Toi aussi!

Il ne faut pas vous quereller pour cela, mesdemoiselles, dit Victor; il
n'est pas dfendu d'tre indispos! mais prenez mon bras et continuons
notre route.

Les grisettes se pendent au bras qu'on leur offre; on se remet en
marche. Dufour, de fort mauvaise humeur de soutenir mademoiselle
Estelle, la fait aller trs-vite.

Si tu nous jouais un peu de mirliton, dit Victor, cela embellirait
notre voyage.--Non, je ne suis plus en train.--Alors, ces demoiselles
devraient nous chanter quelque chose.--Oh! je n'ai pas envie de chanter,
moi.... ce pain-d'pices me fait un drle d'effet!..... Et toi,
Estelle?--Moi, c'est le punch qui m'a bouleverse. Quand on n'est pas
habitu aux choses fortes?....

--Je prvois que nous allons faire une route bien agrable, dit tout
bas Dufour.

Arrives  Boulogne, ces demoiselles veulent s'arrter pour reprendre
haleine. On s'arrte, elle disparaissent; alors Dufour prend encore sa
course, malgr les prires de Victor, qui le suit cependant. Mais
bientt ces demoiselles les rejoignent. Dans le bois de Boulogne,
nouvelle station, nouvelle disparition des grisettes, nouvelle fuite de
Dufour, qui est encore rattrap.

Pourquoi donc partez-vous toujours sans nous? dit mademoiselle
Lisa.--Ma foi, il parat que ce soir j'ai des blouissements, je me
figure toujours vous voir courir devant... n'est-ce pas, Victor?--Oui,
je l'ai cru aussi!

Dans les Champs-lyses, ces demoiselles veulent encore s'arrter. Cette
fois, ds qu'elles sont loignes, Dufour se met  courir de toutes ses
forces, Victor en fait autant. Ils arrivent, sans avoir repris haleine,
 la place de la Rvolution.

Pour cette fois, nous sommes sauvs! s'crie Dufour. Ah! respirons un
peu; j'espre qu'elles ne nous rattraperont plus...--Ah! ah!... ces
pauvres filles! les laisser dans les Champs-lyses!...  cette
heure!...--Si elles ne nous avaient pas rencontrs, ne seraient-elles
pas revenues seules?.... Parbleu! on ne les enlvera pas, et, si cela
arrivait, elles en seraient enchantes.--C'est un trait d'colier que
nous leur faisons l!--a leur apprendra  se mfier du pain-d'pices.
Ensuite, avoue, Victor, que ces demoiselles ne nous convenaient pas du
tout!--Crois-tu donc que j'aurais voulu pousser plus loin la
connaissance? Oh! c'est qu'avec ta manie de vouloir tudier les
moeurs..... tu veux observer tant de choses!--Tu te trompes, Dufour; je
ne crois pas que nous ayons fait du mal en causant, en riant avec ces
deux grisettes, et mes intentions se bornaient  cela. N'imite pas ces
censeurs austres, ces tartufes de moeurs qui jettent les hauts cris pour
les moindres plaisanteries, voient du libertinage, de la sduction dans
tout, et vous gratifient si vite du nom de mauvais sujet. En gnral,
ces gens si svres, en apparence, valent beaucoup moins au fond que
ceux dont la conduite les scandalise si fort. L'homme qui cache ses
penchants sous un masque hypocrite, qui calcule ses sductions, mnage
la femme qui lui rsiste et dnigre celle dont il ne veut plus, cet
homme-l est,  mon avis, le vritable mauvais sujet.

--Eh! mon Dieu! mon cher Victor, ne te fche pas!... je ne me fais
nullement ton censeur... Est-ce que je vaux mieux qu'un autre, moi?...
et si ces petites dcoupeuses avaient t jolies! mais elles ne
l'taient pas. Adieu! voil ton chemin, et voil le mien.

Les deux amis se sparent. Victor rentre chez lui, mais en se
dshabillant il fait tomber de sa poche plusieurs cartes; ce sont les
adresses de M. Mouron.

Il lit: _Au Rasoir qui coupe tout seul, Mouron, coutelier, fait tout ce
qu'il y a de plus nouveau, donne le fil au plus juste prix, etc., etc._

Je ne pense pas avoir jamais besoin de cette adresse, se dit Victor en
se couchant, mais enfin gardons-en une... on ne sait pas ce qui peut
arriver. J'ai rendu un grand service  la famille Mouron, et on lit dans
certain opra-comique: _Un bienfait n'est jamais perdu._




CHAPITRE III.

Une soire d'hommes.


Plusieurs mois se sont couls depuis la fte de Saint-Cloud. L'hiver a
ramen les bals, les soires, le jeu; plaisirs plus dispendieux et moins
sains que ceux que l'on prend sur une pelouse verdoyante ou sous
l'ombrage d'un bois pais; mais s'il est des plaisirs pour tous les
ges, il en faut aussi pour tous les gots; il y a des gens qui passent
leur vie, t comme hiver,  battre ces petits cartons invents pour
distraire le roi Charles VI, et ceux-l ne trouveraient aucun charme 
un beau paysage,  l'aspect d'un soleil levant.

Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu'en t.
Victor Dalmer, matre de son temps, va beaucoup dans le monde, suit
les bals, les soires, les spectacles. Dufour, plus g et n'ayant rien
 attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa rputation, et
conomise pour grossir son revenu. Une amiti sincre le lie  Victor,
et si leur manire de vivre les tient loigns l'un de l'autre, ils n'en
ont que plus de plaisir  se retrouver. Les personnes que l'on voit le
plus souvent ne sont pas toujours celles qu'on aime le mieux.

A l'poque du carnaval, Victor va un matin trouver Dufour dans son
atelier.

--Eh bien! mon cher Dufour, qu'est-ce que nous faisons ce carnaval?
nous amusons-nous?--Ma foi!... comme tu vois, je m'amuse  finir un
petit tableau..... c'est une vue prise  Moret... au-dessus de
Fontainbleau... prs du moulin... je mettrai l de petites figures, un
garon qui gardera une vache... une jeune fille qui puisera de
l'eau...--J'aimerais mieux voir deux amants s'embrasser.--C'est a!...
des polissonneries!... Je sais bien que tu aimerais mieux cela que des
vaches. Tu es toujours libertin?...--Ah a, veux-tu une fois quitter les
tudes, ton atelier, tes palettes, et venir t'amuser?--Qu'est-ce qu'il
y a donc?--Hier, Armand de Brville est venu me voir.....--Ah! ce jeune
homme de Saint-Cloud.....--Eh bien! est-il toujours passionn pour les
plaisirs?--Plus que jamais!... Je ne l'ai pas vu souvent cet hiver, mais
je sais qu'il a eu pour matresses les femmes les plus  la mode..... Il
mne bien vite sa fortune...--D'autant plus que s'il n'a, comme tu m'as
dit, que dix mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir faire le
sultan avec a!...--Il a pris cabriolet!--Et son bel ami, ce beau
monsieur qui commande si bien un dner, qui dbouche si lgamment le
champagne..... M. Saint-Elme ou _de_ Saint-Elme?--Il ne quitte pas
Armand, ils sont insparables... Mais venons au but de ma visite: Armand
donne jeudi une soire; en me priant d'y venir, il s'est souvenu de toi,
il m'a dit que tu lui ferais grand plaisir en y venant aussi.--Eh bien!
j'irai..... Au fait, ce jeune homme est fort poli, il ne m'a fait que
des honntets. Nous l'avons quitt un peu brusquement  Saint-Cloud,
et je ne veux pas refuser son invitation... Ah a, c'est bien vrai qu'il
m'a invit... tu ne prends pas a sous ton bonnet?--J'tais sr que tu
en douterais!..... tiens, voil son invitation par crit...--A la bonne
heure, j'aime mieux cela; c'est plus dans les rgles..... Est-ce un bal
qu'il donne?--Non, une soire d'hommes, sans faon; il y aura peut-tre
deux ou trois dames... mais pas des dames  crmonies.--Tant mieux! car
je ne suis pas habitu au grand monde, moi, je me suis concentr sur ma
palette... je ne vais jamais en soire... J'y aurai l'air gauche.....
emprunt..... mais c'est gal... J'irai te prendre jeudi,  huit heures,
n'est-ce pas?--C'est trop tt!...  neuf heures et demie...--Si tard!
c'est donc une nuit qu'on va passer?--Sans doute;  une soire d'hommes,
on passe toujours la nuit. D'o diable sors-tu donc?--Alors, il nous
donnera  souper?--Sois tranquille, rien ne manquera, j'en suis
persuad.--C'est convenu, jeudi  neuf heures, je serai chez toi.

A l'heure indique, Dufour se rend chez Victor qui n'a pas encore
commenc sa toilette, et se dispose lentement  la faire.

Tu m'avais dit que c'tait une soire sans faon, dit l'artiste, et tu
t'habilles.--Je m'habille sans faon.... Tu vois bien que je vais en
bottes. Je vois que tu ne seras pas prt  dix heures et demie. Tu
comptes me faire aller en soire  onze heures; je te prviens que tu te
trompes: j'irai me coucher, mais je n'irai pas chez ton jeune homme.
Quand je suis en train de rire, de m'amuser, que l'heure se passe, a
m'est gal; mais je n'ai pas le courage d'aller chercher la plaisir
quand je sens le sommeil qui me gagne, et il m'est arriv, au moment
d'aller  un bal qui commenait tard, de me fourrer dans mon lit, au
lieu de mettre le pantalon collant et les bas de soie que j'avais sortis
de l'amoire.--Calme-toi, tu n'iras pas te coucher; me voil prt. Un
fiacre nous attend. Partons.

Armand de Brville occupe un logement fort lgant dans la rue du
Mont-Blanc. Un domestique annonce ces messieurs. Dufour a dj examin
l'antichambre et la salle  manger; il dit bas  Victor: C'est un
appartement complet ceci.... et pour un garon.... Il va donc se
marier?...

Victor sourit et introduit son ami dans un joli salon de forme octogone
et qu'clairent des globes de verre dpoli suspendus au plafond. Il n'y
a encore dans cette pice que quelques jeunes gens qui causent en se
reposant sur des fauteuils.

Armand sort d'une pice voisine qui est galement claire, et vient
recevoir les nouveaux arrivs. Il serre la main de Victor et remercie
trs-gracieusement Dufour de s'tre rendu  son invitation; puis, aprs
avoir chang quelques compliments, s'crie: Messieurs, vous tes ici
chez vous; faites ce qui vous plaira. Aprs avoir dit ces mots, il
retourne dans la pice d'o il tait sorti.

Qu'est-ce qu'il va faire l-dedans? demande le peintre  Victor.--Je
n'en sais rien... vas-y voir.... On peut circuler.--J'irai tout 
l'heure... Et qu'est-ce que c'est que ces jeunes gens qui sont
ici?....--Est-ce que je les connais plus que toi..... except deux ou
trois que j'ai dj rencontrs en soire. Sais-tu, Dufour, que tu es
bien original avec-tes questions?... Tu es terriblement curieux!--Ce
n'est pas par curiosit, mais c'est pour m'instruire. C'est trs-lgant
ici... trs-recherch mme.... Mais ton jeune de Brville est dj bien
chang!... Quel diable de mtier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne
l'ai vu!.... Il est pli, maigri... il a les yeux tout tirs.--Il a fait
l'amour.--J'ai aussi fait l'amour quelquefois; mais a ne me changeait
pas comme cela!...--Tu n'en prenais qu' ton aise, toi!--Je ne sais pas
ce qu'il en a pris, lui! mais, s'il continue le mme rgime, il n'ira
pas loin. C'est dommage, il est gentil ce jeune homme, et on voit qu'il
a t bien lev... Ah, j'entends parler haut... je reconnais la voix...
C'est mon monsieur au pantalon de tricot... Peste! nous sommes superbes
aujourd'hui!

M. Saint-Elme entrait en ce moment dans le salon; sa mise tait un
nglig fort lgant. Cette fois, rien ne faisait disparate dans sa
toilette, qui tait de trs-bon got.

Aprs avoir salu la compagnie, comme on se salue entre hommes avec qui
on est fort li, Saint-Elme s'approche de Dufour, et lui sourit comme
s'il tait enchant de le revoir.

--C'est M. Dufour, avec qui j'ai eu l'avantage de dner 
Saint-Cloud?--Moi-mme, monsieur.--Enchant de me retrouver avec vous...
Parbleu! j'tais hier dans une maison... chez un de nos premiers
banquiers... il y avait plusieurs amateurs distingus en peinture... on
a beaucoup parl de vous, M. Dufour.--Bah! vraiment on a parl de
moi?...--De vous... de vos ouvrages, et avec tous les loges que vous
mritez. N'avez-vous pas expos au dernier salon un petit
tableau?....--J'en ai mis plusieurs.--Oui, mais je veux parler de
celui... vous savez bien... o il y avait un si joli effet de
lumire...--Ah! un site de la fort de Compigne?--Justement, la fort
de Compigne. Ah! dlicieux... charmant tableau de chevalet...--De
chevalet!... mais savez-vous qu'il a deux pieds sur deux et
demi?--Oui. Oh! il est d'une jolie grandeur... et une vrit de ton....
une finesse de dtails... et puis du style, de l'effet... Oh! tout le
monde en tait enthousiasm.--Eh bien! voyez, je n'ai pourtant pas pu le
vendre encore!--Vous ne l'avez pas vendu? On ne m'en offrait pas
assez... je ne pouvais pas le donner pour cinquante cus.--Cinquante
cus, un pareil diamant! M. Dufour, je vous prie de me le garder, et je
vous jure que je ne vous le marchanderai pas.--Vraiment! vous
l'achteriez?....--Faites-le porter chez moi demain matin, rue
Saint-Lazare, n 41.--Trs-volontiers.... et je pense qu'en vous en
demandant cinq cents francs, c'est fort raisonnable.--Cinq cents francs!
Oh! je ne l'entends pas ainsi! Mille francs, voil mon prix... et il les
vaut bien... Voyez si cela vous convient, M. Dufour?--Il n'y a pas de
doute que a me convient, puisque je ne vous en demandais que cinq cents
francs... Mais je ne veux pas que.....--C'est fini, c'est un march
fait, M. Dufour; ne revenons pas l-dessus... Ha a, mais o est donc
le matre de cans?.... Saint-Elme passe dans la pice voisine, et
Dufour se dit: Il est charmant ce M. Saint-Elme..... Que Diable
avais-je donc l'autre jour contre lui!... Il parle fort bien peinture...
et il m'achte mon tableau.... Certainement, ce n'est pas lui qui venait
dner  vingt-deux sous. Allons voir ce qu'on fait dans l'autre pice.

La seconde pice ouverte  la socit est une espce de boudoir fort
galamment dcor. Armand tait assis sur une ottomane,  ct d'une
jolie brune, grasse, bien faite, et pare comme pour aller au bal, qui
souriait d'une faon trs-expressive aux discours de son voisin, et
riait aux larmes au moindre bon mot qui chappait  quelqu'un de la
socit. Malheureusement, sa voix forte et un peu commune tait alors du
charme  sa physionomie; mais lorsqu'elle voulait modrer son organe et
les clats de sa gaiet, c'tait une femme fort agrable.

Sur un fauteuil un peu plus loin tait assise une jeune personne, dont
la toilette fane jurait avec celle de la petite matresse: une robe de
crpe noire trop longue, trop large, qui semblait ne pas avoir t faite
pour celle qui la portait, ne pouvait pas donner de l'clat  une peau
qui tait jaune; de grands yeux et des cheveux trs-noirs taient les
seuls avantages de cette demoiselle, qui, en tenant continuellement sa
bouche ouverte, laissait voir des dents qui auraient t beaucoup trop
longues pour un homme.

Qu'est-ce que c'est que cette femme-l? dit Dufour en dsignant 
Victor celle qui tait sur l'ottomane. On la nomme madame Flock. C'est
la matresse d'Armand pour le moment; c'est une dame galante, fort gaie.
Oh! elle aime beaucoup  rire.--Et cette autre, qui coute d'un air
niais tout ce que dit la premire, et semble attendre le moment o elle
doit rire, comme paillasse, lorsque son compre parle?--C'est une amie
de la premire... Les femmes entretenues, dans le bon genre, ont presque
toujours une amie qu'elles mnent partout avec elles; une jeune
personne  qui elles veulent du bien... Elles tchent de la produire
dans le monde; mais elles ont soin que cette amie soit laide, afin que
cela fasse ressortir leurs charmes. Elles l'affublent de leurs vieilles
robes, de leurs vieux chapeaux; et pour prix de toutes ces bonts, la
jeune amie leur sert  la fois de compre, de plastron et de jokey.

En effet, la jolie brune venait de se mettre  rire; la jeune amie fit
sur-le-champ cho. La premire se tenait les ctes, se pmait; la
seconde jugea convenable de se tortiller sur sa chaise, et, par
galanterie, ces messieurs accompagnrent ces dames. Il n'y avait que
Dufour qui, n'ayant rien entendu de drle, gardait son srieux, et qui,
pour ne point avoir l'air ridicule, retourna dans le salon.

La socit commenait  arriver. Bientt les deux pices sont encombres
d'hommes, qui tous viennent offrir leurs hommages  madame Flock, puis
adressent un petit mot, un coup-d'oeil de protection  la jeune amie; il
y en a mme quelques-uns qui vont jusqu' lui pincer le menton, ce dont
elle semble enchante.

On a dress des tables de jeu; on fait la bouillotte et l'cart: c'est
Saint-Elme qui fait commencer les parties, apporter les
rafrachissements, qui donne des ordres aux valets; il semble le matre
du logis. Armand lui laisse le soin de faire les honneurs. Il est tout
occup de sa brune, mais celle-ci le quitte pour se mettre au jeu. Les
tapis sont bientt couverts d'or.

Diable! se dit Dufour en regardant jouer, si l'on commence comme
cela, comment finira-t-on!.... Dj de l'or sur les tables!... Et moi
qui avais exprs apport pour jouer des pices de dix sous... de cinq
sous... je n'oserai jamais prsenter dix sous  ct de ces piles
d'cus...... Ma foi, je me contenterai de regarder..

Et Dufour s'approche de la table d'cart, o joue la jolie brune qui a
dj _pass_ deux fois, et ramasse les cus avec une pret qui n'est
pas trs-fashionable. Comptant sur sa veine, cette dame vient de faire
paroli; mais un roi que retourne son adversaire lui fait perdre la
partie.

Ah! chien!... s'crie la jolie femme, monsieur n'en fait jamais
d'autres!..... Ce n'est pas galant de tourner le roi avec une dame.

Le monsieur qui a gagn est un grand homme sec au teint olivtre; il
s'crie qu'il est dsespr d'avoir renvoy son charmant vis--vis. La
jolie brune se lve d'un air d'assez mauvaise humeur, et va s'asseoir
prs de son amie, qui ne joue pas, mais qui tient son troisime verre de
punch, dans lequel elle trempe des biscuits. Dufour, qui  t frapp de
l'exclamation un peu plbienne qui vient d'chapper  la petite
matresse, se tient prs de ces dames pour les entendre causer.

--Tu ne joues pas, ma bonne, ah! tu as bien raison, va!..... c'est bien
bte de jouer....--Tiens.... j'ai raison... Je crois bien que j'ai
raison!... a me serait difficile de jouer... je n'ai pas
d'argent!--J'avais gagn quarante francs, je les ai reperdus en un
coup..... avec ce grand jaunisson!... Ah! je ne jouerai plus contre
cette homme-l.... il bat drlement ses cartes... Clanire, regarde
donc si ma robe fait bien par derrire.--Oui, trs-bien...--Et les
manches..--Trs-bien.--Ma coiffure n'est pas drange?--Pas du tout.--Tu
bois du punch, toi! Tiens!...... il faut bien que je m'amuse  quelque
chose!...--Tu es gentille comme un coeur ce soir... ma robe te va
trs-bien.--Oh!... pas trop... je danserais dedans!--Nous y ferons une
pince demain. Dis donc, la petite Liline est venue ce matin. Son amant
l'a abandonne en lui emportant jusqu'aux tapis qu'il lui avait
donns... Il y a des hommes qui ont bien mauvais genre!..... Liline
avait un chapeau... qui avait l'air malheureux.....--Ah! oui, de ces
chapeaux qu'on fait soi-mme.--Elle venait me demander vingt francs et
mon amiti; je lui ai dit que j'avais fait serment de ne jamais prter
d'argent  mes amies, parce que a brouille; mais que quant  mon
amiti, elle l'avait pour la vie; alors, elle m'a appele _crasseuse_,
et s'est en alle en donnant des coups de pied dans toutes les chaises..
Je n'ai jamais tant ri!... Mais je m'en vas rejouer quoique a..... je
veux tcher d'attraper une veine...... Dis donc, as-tu remarqu ce
monsieur qui est prs de nous?..... Ah! ah!..... il ressemble  un
gros...

C'tait Dufour que ces dames regardaient en ce moment. Comme elles
avaient baiss la voix, il ne put entendre  qui elles trouvaient qu'il
ressemblait; mais elles se mirent  rire de plus belle, et le peintre
passa dans la pice voisine, en se disant: Ah! je ressemble  un
gros...  un gros quoi? Cette petite matresse-l ressemble  une
gaillarde qui a le fil... Quant  l'autre, si elle ne fait que les
confidentes auprs de madame Flock, elle remplit bien le premier rle
avec les rafrachissements!

--Vous ne jouez pas, monsieur Dufour, dit Armand en s'approchant de
l'artiste.--Pardonnez-moi... j'ai jou dans l'autre pice... mais je ne
suis pas grand amateur.--Vous prfrez, j'en suis sr, les amusements de
la belle saison.--Oui.... j'aime beaucoup la campagne, et puis j'y fais
des tudes.--Parbleu! il faut que vous veniez cet t passer quelque
temps  ma petite terre de Brville en Picardie. Il y a par l des sites
charmants, des bois dlicieux tout autour de Samoncey, de Sissonne:
c'est un pays trs-pittoresque. Ma proprit est situe entre Laon et
Sissonne....--Je ne connais pas du tout ce pays-l, et j'avoue que je ne
serais pas fch d'y faire un petit voyage.--Eh bien! il faut y venir
cet t; Victor vous accompagnera. Il y a long-temps qu'il me promet de
me faire ce plaisir...

--Qu'est-ce donc? dit Victor en s'avanant.--C'est que j'engage M.
Dufour  venir avec vous cet t passer quelque temps  ma terre en
Picardie: me le promettez-vous, messieurs?--Ce serait avec plaisir;
mais, mon cher Armand, vous n'y tes jamais  votre terre.--Il est vrai
que j'aime peu la campagne, mais j'y irai cependant la saison
prochaine... il faut que j'y aille;.... ma soeur y est dj avec son
mari, M. de Noirmont. Ma soeur dsirait beaucoup revoir notre campagne de
Brville.... C'est l que nous avons pass nos jeunes annes prs de
notre belle-mre qui nous aimait tant! Il est possible.... il est mme
probable que je vendrai ma proprit  M. de Noirmont... Il s'y fixera
avec ma soeur... cela leur convient mieux qu' moi. En attendant, nous
irons nous y amuser cet t: c'est convenu.--Oui, nous ferons danser les
paysannes.--Et moi je les peindrai.

Armand quitte ces messieurs pour aller saluer une dame qui vient
d'arriver, quoiqu'il ft alors prs de minuit. La nouvelle venue est une
blonde qui a d tre jolie, mais qui n'a plus qu'un restant d'clat
rehauss par beaucoup de toilette. Elle est amene par un jeune homme
qui semble tre encore dans l'adolescence.

A l'arrive de la dame blonde, madame Flock et Clanire se regardent, se
pincent les lvres, puis madame Flock dit  demi-voix  son amie: C'est
Berlibiche, et Clanire se met  rire aux clats. La nouvelle venue va
dire bonsoir  madame Flock, qui s'crie: Ah! c'est vous, ma chre! que
je suis aise de vous voir!.... venez donc prs de moi... vous me
porterez bonheur; je perds dj deux cents francs;... c'est ridicule de
perdre comme a, n'est-ce pas?.... Vous avez un beau cachemire...
Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme qui est avec vous?--C'est le fils
d'un dput.--Il a de beaux boutons en diamans!

Dufour cherche Victor pour lui demander ce que c'est que la dame blonde,
mais Victor est au jeu. Les parties sont trs-animes. Dj le jeune
Armand a ouvert plusieurs fois un joli petit meuble plac dans un coin
du boudoir; il y a pris de l'or pour prter  plusieurs de ses amis, et
pour rparer les pertes que lui-mme a dj faites. Dufour s'est assis
dans un coin derrire mademoiselle Clanire. Il observe ce qui se passe
et se dit: Voil un jeune homme qui va bien vite!.... un logement qui
doit tre fort cher, des matresses, un cabriolet, un jeu d'enfer...
Hum! ce n'est pas avec dix mille livres de rentes qu'on mne long-temps
une pareille existence... Mais qui lui donnera de bons conseils?... qui
lui dira de s'arrter? je ne suis pas assez li avec lui pour cela...
Il n'a point de parents  Paris;.... il n'coute que M. Saint-Elme... et
je ne crois pas que celui-l lui donne des leons de sagesse... Pourvu
qu'il me paie mon tableau!...

Madame Flock vient de quitter la partie, elle est fort gaie; elle a
regagn. Elle vient trouver sa confidente, qui fait une assez triste
figure, parce qu'aucun homme ne lui fait la cour.

Eh bien! chre amie, qu'est-ce que tu fais l isole?... est-ce que tu
t'amuses  t'arracher les dents?...--Dame, je ne peux pas jouer, je n'ai
pas d'argent!... on ne me propose pas de m'en prter.

Mademoiselle Clanire, en disant cela, regardait autour d'elle comme
pour voir si on allait lui en offrir; mais plusieurs jeunes gens qui
s'taient rapprochs avec madame Flock s'loignent alors trs-vivement.

--Dis donc, Clanire, il parat que madame Berlibiche fait des
ducations maintenant. Le monsieur qu'elle a amen peut avoir de seize 
dix-huit ans.--C'est gal, il est gentil et il a de bien beau
linge!...--Au fait, il est encore mieux que celui avec lequel elle se
promenait il y a quelque temps.... Te rappelles-tu un grand squelette
qui mettait au moins six cravates pour se faire un cou, et qui avait un
habit sur lequel on aurait si bien battu le briquet!... Ah! ah!

--Tous ces gens-l ont de singuliers noms, se dit Dufour: M. Jaunisson,
madame Berlibiche; c'est une femme d'origine allemande probablement.

Saint-Elme s'approche en ce moment de madame Flock, en s'criant:
Toujours gaie, toujours folle, toujours charmante!--Et vous, toujours
aimable, toujours galant, toujours spirituel.

--Allons, se dit Dufour, ils peuvent aller loin comme a; ils ont l'air
de se renvoyer les compliments comme on se renvoie un volant.

Mon petit Saint-Elme, dit madame Flock, en prenant le grand bel homme
par son habit, qu'est-ce que cette vieille Berlibiche vient donc
faire ici?... je me flatte qu'elle n'a pas la prtention de m'enlever
mon Armand.... O Dieu! mon Armand, l'astre de ma vie!... Si je croyais
qu'elle et des intentions sur lui, je la provoquerais au pistolet...
C'est que je tire le pistolet, moi! j'ai abattu deux fois la poupe...
c'est pas une farce; demandez plutt  Clanire.

Clanire, qui est l comme _Lazarille_, rpond sur-le-champ: Oui, oui;
elle tire comme un homme!...

--Allons, belle amazone, chassez ces ides de guerre... Comment
pouvez-vous croire que Brville, qui sait tout ce que vous valez, puisse
penser  une autre.... et quelle autre!... une femme qui n'a plus rien
pour plaire.--Oh! je sais bien que je suis plus jeune et plus jolie
qu'elle... Elle est fane, use, passe; je sais tout a... c'est gal;
les hommes ont quelquefois des caprices si tonnants, et je suis sre
que Berlibiche se mettrait  cheval sur les chenets pour me
surplanter... je la connais. Enfin, ayez soin qu'au souper elle ne
soit pas  ct d'Armand, ou je fais une scne, je vous en prviens.

Calmez-vous, mauvaise tte; nous aurons soin qu'elle n'y soit pas.--A
la bonne heure.

--Eh bien! M. Dufour, vous ne jouez pas? dit Saint-Elme en se tournant
vers le peintre.

Pardonnez-moi... je viens de jouer dans l'autre pice.--Mesdames, je
vous prsente M. Dufour, un de nos premiers talents en peinture.--Ah!
monsieur est peintre!... c'est drle, monsieur n'a pas du tout l'air
d'un artiste... n'est-ce pas, Clanire?

--Je voudrais bien savoir de quoi j'ai l'air, se dit Dufour tout en
saluant madame Flock et son amie.

--Monsieur, j'aime beaucoup les artistes... les peintres surtout, ils
sont presque tous aimables... Quel genre monsieur peint-il?--Le paysage,
madame.--Ah! que c'est joli!... comme on peut faire des points de vue
intressants...

--On peut se faire faire en baigneuse dans un paysage, dit mademoiselle
Clanire; c'est cela qui est joli...--Tais-toi donc, Clanire. Elle veut
toujours se faire peindre en baigneuse... par coquetterie... parce
qu'elle est bien faite... Ah! monsieur, puisque vous tes peintre, vous
me donnerez quelque chose pour mon album... car j'ai un album de
commenc, j'ai dj de trs-jolies choses... Vous me promettez un petit
dessein, n'est-ce pas, monsieur!... Je prierai Armand de vous le
rappeler.

Dufour s'incline en murmurant quelques mots de politesse et va dire 
Victor: Elle est sans faon, cette dame!... c'est la premire fois
qu'elle me voit, et elle me demande quelque chose!... Quel singulier
monde que tout cela!... C'est plus lgant que les petites mangeuses de
pain-d'pices de Saint-Cloud, mais dans le fond, cela ne vaut gure
mieux...

--Mon cher Dufour, il faut voir un peu de tout... Fais la cour  cette
grande blonde; je suis certain qu'elle ne te sera pas cruelle.--Non,
je ne ferai la cour  personne ici... Je me mfie de toutes ces
dames-l... Je commence mme  craindre que mon tableau ne soit pas
encore vendu... mais je ne le livrerai pas  crdit.

On annonce que le souper est servi. Armand engage tout le monde 
quitter le jeu pour quelque temps; il donne la main  madame Flock, et
passe avec elle dans une pice o une table est servie avec autant de
got que d'lgance: les surtouts, les bougies, les fleurs sont
artistement placs autour des mets les plus recherchs; la table est une
fort de fleurs et de lumires. Dufour admire le coup-d'oeil et dit 
Victor: C'est charmant!... Les repas somptueux donns par Lucullus
n'taient pas, je le gage, aussi parfaitement servis... Mais, mon ami,
Lucullus dpensait des sommes immenses pour un seul repas, et si M.
Armand n'a que dix mille livres de rente, il se coulera. Ne pourrait-on
pas l'avertir?...

--Veux-tu te taire, Dufour; joli moment pour faire de la morale!...
Comme ce serait aimable d'aller dire  quelqu'un qui vous donne un
beau souper: Monsieur, vous nous faites de la peine... vous vous
ruinerez...--C'est juste, ce n'est pas le moment: il faut souper
d'abord.

Dufour se trouve plac  ct de la dame blonde: celle-ci, mcontente
d'tre loin du matre du logis, chuchotte avec son voisin en regardant
madame Flock. Dufour voudrait bien entendre ce qu'elle dit, mais, en
penchant sa tte vers sa voisine, il a dj froiss deux fois son
chapeau, ce dont elle a paru trs-contrarie. Le souper met bientt
toute la socit en gaiet; il semble que ce soit une runion d'amis
intimes. La voisine de Dufour conserve seule un air srieux. Voulant
entamer la conversation et tcher de se faire mieux venir par cette
dame, le peintre prend un flacon de malaga qui est devant lui, puis se
tourne vers elle en lui disant: Madame Berlibiche veut-elle accepter un
peu de malaga?...

La grande blonde regarde Dufour d'un air courrouc: Comment avez-vous
dit, monsieur?--Je vous ai demand, madame, si vous vouliez accepter un
peu de malaga.--Ce n'est pas cela, monsieur; comment m'avez-vous
nomme, s'il vous plat?--Mais par votre nom, madame..... Ne vous
appelez-vous pas Berlibiche?...

Madame Flock, qui coutait Dufour, part alors d'un clat de rire qui
dure cinq minutes; mademoiselle Clanire en fait autant, la plupart des
jeunes gens qui sont l les imitent; mais la dame blonde ne rit pas,
elle promne autour d'elle des regards furieux, puis les reporte sur
Dufour, qui est rest tout interdit, parce qu'il ne conoit pas que le
nom de cette dame produise en tel effet sur la socit.

Berlibiche! s'crie enfin la grande blonde, il faut tre bien mal
lev pour se permettre de telles plaisanteries..... Qui vous a dit,
monsieur, que je m'appelais ainsi?--Madame... pardon, mais c'est....
j'ai cru entendre....--Ah! je devine, monsieur, je devine d'o cela
vient; apprenez, monsieur, que je me nomme madame Roseville.... Anatole,
donnez-moi mon chale; je veux m'en aller.

--Ah! belle dame, s'crie Saint-Elme, prendriez-vous de l'humeur pour
un malentendu?... une erreur de nom?

Armand se lve et veut aussi calmer la dame blonde: celle-ci n'coute
rien; elle se contente de murmurer: Je sais d'o a vient... on me le
paiera. Le jeune Anatole a t chercher le cachemire; la dame le met,
prend le bras de l'adolescent, et l'entrane, tandis que madame Flock
continue de rire en disant: Laissez-la donc aller,.... que je puisse
rire  mon aise.... Ah! monsieur Dufour, que vous m'avez fait de
bien!.... que je vous ai d'obligation!...--Madame, si j'ai nomm cette
dame ainsi, c'est parce qu'il m'a sembl que
vous-mme....--Certainement, avec Clanire, je ne l'appelle jamais
autrement, parce que je trouve qu'elle ressemble  une grande biche, et
puis j'ai assez l'habitude de donner des sobriquets  tout le monde...
Ah! Dieu, ai-je ri.... je n'en puis plus.

Cet incident fait pendant quelque temps le sujet de la conversation.
Comme cela divertit beaucoup madame Flock, c'est  qui de ces
messieurs plaisantera sur le nom de Berlibiche. Dufour ne dit plut rien
et se contente de souper. Bientt on parle du jeu, de ceux qui ont t
le plus maltraits par la fortune; alors Saint-Elme s'adresse  Dufour:

Il me semble que je ne vous ai pas vu jouer, M.
Dufour.--Pardonnez-moi... j'ai mme perdu cinq napolons.... en
pariant...--Contre qui donc?--Contre votre voisin... M. Jaunisson.

Dufour tait justement en face du monsieur qu'il dsignait. Au nom de
Jaunisson, celui-ci fixe sur Dufour des yeux enflamms de colre en
s'criant: Monsieur, il est bien tonnant que vous vous permettiez de
telles pithtes..... et que vous plaisantiez sur mon teint!...

--Allons, j'ai donc encore dit une btise! rpond Dufour, et il en est
bientt persuad en voyant madame Flock se tenir les ctes, ainsi que
mademoiselle Clanire: ces dames rient tant que bientt elles sont
obliges de quitter la table. Victor et Armand parviennent, non sans
peine,  calmer la colre du monsieur au teint olivtre. On retourne
au jeu, et Dufour profite de ce moment pour prendre son chapeau et s'en
aller: J'en ai assez, se dit-il, si je restais encore, je ne sais pas
ce que je dirais, mais cela pourrait mal se terminer, et je ne me soucie
pas d'avoir un duel parce que madame Flock se plat  donner des
sobriquets  tout le monde...

Le lendemain de cette soire, Dufour fait venir un commissionnaire, lui
remet son tableau de la fort de Compigne, lui donne l'adresse de M.
Saint-Elme, et lui enjoint de ne point laisser le tableau sans en
recevoir le prix.

Le commissionnaire part, et revient au bout d'une heure avec le tableau
sur les bras.

Comment! est-ce qu'il n'en veut pas? s'crie le peintre.--Oh! c'est pas
a... monsieur....--Pourquoi rapportes-tu mon tableau?--C'est que ce
monsieur Saint-Elme ne demeure plus l depuis trois semaines, et il n'a
pas laiss son adresse....

--Je me suis laiss attraper comme un enfant, se dit Dufour, et il
faut encore que je paie le commissionnaire! Allons... c'est bien fait,
je mrite cela.... Dcidment ce Saint-Elme est un intrigant, un
chevalier d'industrie, et  prsent je gagerais mon tableau que c'est
lui qui dnait  vingt-deux sous.

Cette aventure rend Dufour encore plus mfiant; pendant plusieurs
semaines, c'est en vain que Victor vient le chercher pour l'emmener avec
lui, le peintre ne veut plus quitter son atelier. Mais la belle saison
est revenue; dj le jeune de Brville a plusieurs fois rappel  Victor
sa promesse d'aller passer quelque temps  sa campagne avec son ami
Dufour, et Victor presse l'artiste de faire avec lui ce voyage. Enfin
Armand part pour sa terre, mais il a fait promettre  Victor de s'y
rendre bientt.

Voir de nouveaux sites, un pays qu'on lui annonce comme
trs-pittoresque; c'est bien sduisant pour un peintre.

Mais si je dis encore des sottises... si je me fais encore moquer de
moi chez ton marquis, dit Dufour.--Ne crains rien, mon ami; il ne
s'agit plus d'tre avec de jeunes fous et des femmes entretenues; nous
devons trouver chez Armand sa soeur et son mari; c'est une socit un peu
srieuse... un peu ennuyeuse peut-tre.... car, d'aprs ce que m'a dit
Armand, monsieur et madame de Noirmont ne sont pas trs-gais; mais quand
nous nous ennuierons, nous irons nous promener dans les bois, dans la
campagne.--Et ce Saint-Elme, ira-t-il?--Armand est parti il y a quelques
jours... j'ignore si son ami l'a accompagn. Que t'importe! ce n'est pas
chez lui que nous allons...--Je serais d'ailleurs curieux de savoir ce
qu'il me dira au sujet de mon tableau... J'y consens; allons en
Picardie.... Je vais me disposer  ce voyage; dans trois jours je serai
prt...--C'est convenu... Je ne sais pourquoi, mais l'ide de ce voyage
fait battre mon coeur... Ah! mon cher Dufour, si c'tait un
pressentiment... si dans ce pays j'allais devenir amoureux!--Parbleu, il
serait bien plus tonnant que tu y fusses sage!... Mais ce sera l
comme ailleurs, de ces feux qui brillent... blouissent d'abord, puis
s'teignent aussi vite qu'ils se sont allums.




CHAPITRE IV.

L'homme  la faux.


Victor et Dufour ont pris la voiture qui mne  Laon: de l  la
proprit o ils se rendent, Armand leur a dit qu'il n'y avait que trois
petites lieues, et ils veulent faire ce chemin  pied. Ils laissent  la
poste de Laon leurs porte-manteaux, qu'ils comptent envoyer chercher
quand ils seront chez le jeune de Brville, et n'ayant  la main, l'un
qu'une lgre badine, l'autre que son livre de croquis, ils se mettent
gaiement en marche dans le chemin qu'on leur a indiqu.

On est aux premiers jours de juin: le feuillage des arbres commence 
s'paissir,  donner de l'ombrage; les acacias sont dans toute leur
beaut, et leur blanche fleur rpand au loin un doux parfum, tandis que
les chnes plus paresseux n'ont encore que de petites feuilles qui
laissent passer les rayons du soleil. Mais la verdure a toute sa
fracheur, tout le brillant de ses premires couleurs; aucune feuille
n'a encore quitt sa tige. Que d'autres admirent les beaux effets, les
tons plus opposs de l'automne! le printemps du moins promet de longues
jouissances: c'est le prsent et l'avenir.

Dufour s'arrte souvent pour contempler un site, un point de vue, et il
s'crie: C'est charmant!... je suis trs-content de connatre ce
pays.... Conviens, Victor, qu'on a plus de plaisir sous ces ombrages
qu'avec tes Berlibiche, Clanire, et mme les demoiselles de
Saint-Cloud?...--Je n'ai jamais dit le contraire... mais, sous ces
arbres... dans ces petits chemins couverts, conviens aussi qu'il serait
bien doux de se promener avec une femme aimable, sensible, et qui nous
aimerait vritablement.

C'est possible!... pourtant, moi, je prfre ne pas tre amoureux dans
un beau pays... a m'empcherait de travailler... Oh! le bel arbre!
attends que je le croque.

Dufour prend son crayon, son calepin, et se met  dessiner. Pendant ce
temps, Victor s'tend sur le gazon: il pense aux jolies femmes qu'il 
laisses  Paris, et, quoiqu'il les ait quittes sans regret, il
voudrait bien en tenir une sur ce gazon, sur lequel il se repose; l,
elle lui semblerait cent fois plus jolie!... Il est donc vrai que le
changement de lieu, de site, peut donner encore du prix aux objets que
nous dlaissons.

Dufour a croqu son arbre; mais un peu plus loin, c'est une petite fuite
de terrain qu'il veut absolument dessiner.

Mon cher ami, lui dit Victor, si tu veux  tout ce qui te
semblera joli sur notre route, il est probable que nous n'arriverons pas
avant la nuit, et nous risquons fort de nous garer dans ce pays que
nous ne connaissons pas..... je crois mme que tu nous as dj fait
perdre notre chemin.--Tu as raison.... j'ai le temps de faire tout cela;
c'est que, lorsqu'on voit un joli effet, on craint toujours de ne plus
le trouver.... Allons, en route.... On nous a dit qu'il fallait d'abord
passer le village de Samoncey... qu'il tait au milieu des bois.... Le
vois-tu, le village?--Comment veux-tu que je le voie, s'il est entour
de bois? Marchons toujours...

Les deux voyageurs marchaient alors sur un terrain fort ingal;  chaque
instant il fallait descendre de petits monticules, puis en remonter
d'autres; des buissons de genets, des bouquets de chne, des trembles,
des bouleaux donnaient  cette campagne un aspect pittoresque.

a commence  devenir fatigant de ne faire que monter et descendre, dit
Dufour.--A coup sr, nous ne sommes pas sur une grande route.--On nous a
dit qu'il n'y en avait pas, et que, pour gagner Samoncey, il fallait
traverser les bois.--Oui, mais il y a un chemin trac que suivent les
paysans... Nous y tions tout  l'heure...--Il ne fallait pas aller 
droite et  gauche pour dessiner, nous y serions encore... Aprs tout,
nous ne sommes ni dans les dserts de l'gypte, ni mme dans les
landes de Bordeaux; nous nous retrouverons toujours.--Mais le jour
baisse... et la nuit, il n'est pas facile de se retrouver.... Voyons
l'heure....--Tu as donc os prendre ta montre pour
voyager...--Parbleu!... je savais bien que je ne serais pas foul comme
dans le parc de Saint-Cloud..... Ce n'est pas que cela veuille dire que
nous n'ayons rien  craindre ici... je ne connais pas ce pays_...
j'ignore s'il y a des vagabonds... des voleurs... As-tu des pistolets
sur toi?--Non, je les ai laisss dans mon porte-manteau... mais j'ai ma
badine.--C'est cela, si on nous attaquait, nous aurions une badine et un
crayon pour nous dfendre!... Sais-tu que j'ai cent cinquante francs sur
moi? je suis fch  prsent d'avoir emport tant d'argent... mais quand
on doit rester quelque temps dans un pays... et qu'on espre s'y amuser
un peu.--Oh! parbleu! je te conseille de faire ton embarras avec tes
cinquante cus... Et moi qui ai dans ma bourse douze cents francs en
or...

--Douze cents francs!... quelle folie!... avoir emport douze cents
francs....

--C'est un joli denier! dit une voix qui partait de derrire un pais
buisson; presque au mme moment on carte le feuillage et quelqu'un se
trouve tout  cot des deux voyageurs.

C'tait un homme d'un ge dj avanc, mais fort, trapu, vigoureux; ses
yeux gris enfoncs sous des sourcils pais, taient  la fois vifs et
hardis; ses lvres minces semblaient, en se rapprochant, avoir une
expression moqueuse; un nez long et crochu; des pommettes saillantes et
fortement colores achevaient de donner  sa physionomie une expression
singulire. Il tait vtu d'une blouse grise, portait des sabots, un
bonnet de laine de couleur, et tenait sur son paule une de ces larges
faux dont les paysans se servent plutt pour faucher l'herbe que pour la
moisson.

Dufour est rest saisi; Victor lui-mme est un moment tonn de la
brusque apparition de cet homme, qui semble tre sorti du buisson pour
se trouver sur leur passage; et celui-ci rpte, en les regardant l'un
aprs l'autre d'un oeil scrutateur: Oui... c'est un joli denier.

--Ah! vous trouvez..... dit Victor en fixant  son tour l'homme en
blouse.--Mais dame!.....--Vous nous coutiez donc?... Il n'y avait pas
besoin d'couter pour vous entendre..... vous parliez assez haut... et
puis quand mme, est-ce que a vous fche?...

--Drle de rencontre! murmure Dufour; cet homme a une tte bien
caractrise... il serait trs-bien  peindre... mais pas ici.....
Marchons toujours..... il a une polissonne de faux contre laquelle ta
badine ne brillerait pas.--C'est un faneur, un faucheur, qui revient de
son travail.--J'aime  le croire... mais nous sommes bien sots d'aller
crier que nous avons de l'argent, de l'or dans nos poches.... C'est une
imprudence que je ne me pardonne pas. Il est vrai que j'aurais jur que
nous tions seuls: cet homme a pouss l comme un champignon.

Les voyageurs continuaient leur marche dans un troit sentier qu'ils
suivaient alors, le paysan marchait derrire eux. Dufour le regardait
souvent de ct, en disant  Victor: J'aimerais mieux qu'il ft devant
nous... laissons-le passer.--Tu as tort de te mfier de ce paysan... au
contraire, sa rencontre nous sera utile.

Victor s'arrte et s'adresse  l'homme, qui semble les suivre:
Pourriez-vous nous dire si nous sommes encore loin du village de
Samoncey?--Si j'peux vous le dire!... tiens! a serait bon si je ne
connaissais pas le pays..... Non, vous n'tes pas trs-loin de
Samoncey...  une demi-lieue approchant...--Et suivons-nous bien la
route qui y conduit?--Oh! par les bois ou par les champs, on y va tout
de mme... D'ailleurs, j'y vais, moi,  Samoncey: ainsi, si vous voulez
me tenir compagnie, vous ne vous perdrez pas.--Je ne tiens pas
absolument  sa compagnie, dit tout bas le peintre.--Pourquoi
cela?--C'est  cause de cette diable de faux... S'il allait nous prendre
pour de la luzerne...--Tu es fou! avec lui nous ne risquons plus de nous
garer.--Soit... abandonnons-nous  la Providence; mais marchons 
ct de lui.

Vous tes de ce pays, brave homme?--Oui, je suis de Gizy; c'est  une
demi-lieue de Samoncey... plus haut.--Il est joli ce pays,... il parat
riche et bien cultiv?--Oh!... comme a... Il y a des terrains assez
bons.--Vous tes cultivateur?--Non, je suis journalier. Et vous,
qu'est-ce que vous tes?

Cette question, toute naturelle dans la bouche du paysan, fait pourtant
sourire les voyageurs. Mais les gens de la ville trouvent tout simple de
questionner les habitants de la campagne, et se formalisent quand
ceux-ci usent du droit de rciprocit. Cependant Victor rpond au
paysan:

Nous arrivons de Paris... Mon ami est artiste.--_Artisse!_ quoique
c'est que a?--Je suis peintre.... dessinateur, si vous comprenez
mieux.--Ah! peintre, oui, je comprends! Vous faites des peintures, des
images,... comme celles qui sont sur les complaintes qu'on vend 
Laon,.... des Juif-Errant, des Barbe-Bleu!

--Ah! le Vandale! s'crie Dufour; puis il ouvre son calepin et montre
au paysan un des points de vue qu'il venait de croquer, en lui disant:
Voil ce que je fais... Y tes-vous  prsent?

Le paysan s'arrte pour regarder  son aise le croquis, et Dufour
cherche  lire dans ses yeux la surprise et l'admiration; mais le
villageois ne s'meut point, il dit d'un air indiffrent: Ah! oui,...
ce sont des arbres..... des gazons, c'est dommage que c'est tout
noir.... j'aime mieux les images en couleur, c'est plus gentil.

--Il n'y a rien  rpondre  ces gens-l, murmure Dufour, en remettant
avec humeur son calepin dans sa poche; cela n'a aucun sentiment des
beaux-arts!--Eh! pourquoi vas-tu lui parler peinture, toi!--Pourquoi se
permet-il de nous demander ce que nous faisons!--Parle-lui culture,
labour, semences, alors il saura te comprendre, te rpondre.--Pourvu
qu'il ne nous gare pas, c'est tout ce que je demande.... Il nous fait
prendre bien des dtours, et la nuit approche.... Paysan, sommes-nous
bientt au village?--Nous y arriverons.

En disant ces mots, l'homme en blouse entre dans un sentier bord
d'pais buissons et recouvert par des branches de chnes qui formaient
presque un berceau en se joignant; mais, le jour tant dj trs-bas, on
voyait  peine clair dans cette route. Les branches de feuillages
touchaient souvent la tte des voyageurs, et on ne pouvait marcher qu'un
de front, tant le sentier tait troit.

Dans quel chemin nous mne-t-il? dit Dufour  Victor. Ce sentier doit
tre fort agrable quand il fait du soleil.--Mais comme il y a
long-temps qu'il ne fait plus de soleil, il n'tait pas ncessaire de
nous mener dans un chemin o  chaque instant les branches peuvent nous
aveugler... Hum!... je me mfie de ce gaillard-l... Et dire que nous
avons laiss nos armes,... c'est--dire tes armes, dans le
porte-manteau!.... Eh bien!.... qu'est-ce qu'il fait donc
maintenant?...

Le guide des deux amis venait d'ter la faux de dessus son paule gauche
pour la prendre dans sa main droite, et il tournait la tte pour
regarder les voyageurs; mais Dufour s'tait arrt spontanment  cette
action du paysan.

Eh bien, messieurs,... est-ce que vous n'avancez plus?...-- Si fait,
dit Victor, qui marchait le dernier. Allons, Dufour, avance donc,
qu'est-ce que tu fais l?--Mais je..... je m'arrte un peu,.... je suis
las... Est-ce que nous ne serons pas bientt dehors de ce sentier, mon
camarade?--Oh! si.....

Et le paysan, qui examinait alors sa faux, reprend: Elle est fameuse
c'te faux-l! un bon tranchant.... Si  l'arme on avait de a, et qu'on
st s'en servir comme moi, ah! bigre! a vaudrait ben leur sabre!...
C'est qu'avec a on ferait tomber des hommes par demi-douzaines!

--Voil de bien mauvaises plaisanteries!... dit Dufour  demi-voix et
en regardant Victor. Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en
s'criant: Allons, brave homme, marchons, s'il vous plat, car nous
n'arriverons jamais avant la nuit. Dam', i' m' semble que c'est vous qui
vous arrtez.

On se remet en marche, Dufour ayant toujours les yeux fixs sur la
terrible faux, est prt  se jeter dans les broussailles qui bordent le
sentier, au premier mouvement qu'il verra faire  leur guide. Celui-ci
ne s'arrte plus, et on arrive enfin au bout de l'troit chemin. Mais on
est toujours dans le bois; et quoique l'endroit soit moins touffu, on ne
peut voir loin devant soi, parce que le jour est prs de finir.

Ce village de Samoncey est bien difficile  atteindre! dit Dufour en
regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son
compagnon. Le paysan s'avance toujours, marchant  travers le bois et ne
suivant plus aucun chemin battu; enfin on arrive dans une clairire o
plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s'arrte  cet endroit, posant
sa faux  terre et s'appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde;
il regarde autour de lui comme s'il cherchait du monde dans chacun des
sentiers qui s'offrent  sa vue.

Eh bien! mon brave homme, pourquoi restons-nous l? demande
Victor.--Ah! c'est que je regardais si je n'apercevrais pas queuque
ami.... qui m'aurait vit la peine d'aller  Samoncey.

--Ce sont ses complices qu'il cherche!... dit tout bas Dufour;
n'attendons pas le reste de la troupe.... Crois-moi, Victor, prenons un
de ces sentiers au hasard et jouons des jambes... Il ne s'agit pas de
faire le brave contre une bande de voleurs, surtout quand on n'est pas
arm.

Victor est un moment indcis; il dit enfin au paysan, qui regardait
toujours autour de lui: Si vous ne voulez plus continuer de marcher,
dites-nous au moins notre chemin; nous n'avons point de temps  perdre,
car, arrivs a Samoncey, nous ne serons pas encore au but de notre
voyage, puisque nous allons  la terre de M. de Brville.

--Comment! c'est chez M. de Brville que vous allez? s'crie le
villageois; puis il laisse chapper quelques clats de rire moqueur.

Qu'est-ce qu'il y a donc de comique l-dedans? dit Dufour avec humeur;
et il ajoute, mais de manire  n'tre pas entendu: Ce butor commence 
m'chauffer les oreilles!....

--Excusez si je ris, messieurs; mais, voyez-vous, c'est que si vous
m'aviez dit plus tt que vous alliez chez M. de Brville, je ne vous
aurais pas fait faire un chemin inutile... vous seriez arrivs 
prsent. Pour aller chez M. le marquis, vous n'aviez pas besoin de
passer par Samoncey... a ne fait que vous alonger....--C'est  Laon
qu'on nous a indiqu ce chemin.--Oh! je connais le pays mieux que
personne; j'y sommes n!... Il n'y a pas un arbre de ce bois dont je ne
pourrais vous dire l'ge!... il n'y a pas un sentier que je n'ai
parcouru cent fois chaque anne! et quant  la maison de M. de Brville,
pardi, j'y ai t assez pour la reconnatre.... Madame la marquise me
faisait travailler... elle m'employait souvent... Mais tenez, puisque
vous allez l, v'l vot' chemin; il est inutile que vous veniez avec moi
 Samoncey, a vous retarderait encore. Prenez ce sentier... puis le
premier  droite, puis la route qui descend, et vous y tes... Adieu,
messieurs, bon voyage...... et ne vous laissez pas voler en route... ce
serait dommage.

Sans attendre de rponse, l'homme en blouse remet sa faux sur son
paule, et disparat en s'enfonant dans le bois. Les deux voyageurs le
regardent aller et se regardent ensuite.

Prendrons-nous le chemin qu'il nous a indiqu? dit enfin
Dufour.--Pourquoi pas?--C'est qu'il avait un drle d'air en nous
quittant..... Tu n'as pas remarqu le ton goguenard de cet homme, en
nous disant: Ne vous laissez pas voler?....--Dufour, tu ne connais donc
pas le paysan? ces gens-l ont presque toujours un air moqueur en
parlant  des habitants de la ville: c'est l o gt tout leur esprit.
Je crois que tu avais grand tort de suspecter l'honnt de cet homme; tu
vois qu'il nous a quitts sans nous traiter comme de la luzerne avec
sa redoutable faux....--Oui.... je vois qu'il nous a promens fort
long-temps  travers les bois... qu'il semblait toujours attendre la
rencontre de quelqu'un, et qu'enfin il nous laisse,  l'entre de la
nuit, dans une espce de carrefour o nous risquons fort de nous
perdre.--En vrit, les gens mfiants sont bien malheureux! Tu n'es
cependant pas poltron, Dufour, car je t'ai vu dans l'occasion tenir tte
 plus d'un adversaire.--Sans doute, et si nous tions attaqus
maintenant, je me dfendrais comme un lion; mais je suis persuad que ce
serait inutile... et je trouve que la prudence peut trs-bien s'allier 
la bravoure.--En attendant, suivons le chemin qu'on nous a indiqu, et
au diable la crainte; j'aime mieux ne pas prvoir le danger que de
m'inquiter d'avance.--Et moi, j'aime mieux prvoir les choses, afin de
me mettre en mesure de les viter, s'il est possible.--Nous n'avons pas
la mme manire de voir, mon cher Dufour; mais je crois que la mienne
doit me rendre plus heureux.--Et moi, je pense que la mienne doit me
faire vivre plus long-temps.

Tout en discourant, ces messieurs avanaient dans le chemin qu'on leur
avait montr; mais telle diligence qu'ils fissent, la nuit avanait
encore plus vite qu'eux. Bientt il ne leur est plus possible de voir 
quatre pas, et ils sont obligs de ralentir leur marche pour ne pas
s'exposer  se heurter le visage contre les arbres; alors Dufour
recommence  jurer, et Victor prend le parti de rire.

Je l'avais bien dit! ce coquin nous a gars!--Ce paysan est-il cause
que la nuit nous empche de trouver notre chemin!... Allons, quand tu
prendras de l'humeur, en serons-nous plus vite chez Armand.....
Dis-donc, Dufour.... il me semble qu'il pleut?...--Eh! mon Dieu, oui;
c'est pour nous achever... Ces grosses gouttes d'eau annoncent un
violent orage... et moi qui ai un chapeau neuf!... il sera
perdu...--Mets-le sous ta redingote...--C'est a, et je me promnerai en
voisin... Oh! l'infernal bois.... Aie! voil que je me cogne le nez 
prsent!... nous n'en sortirons donc jamais?...--Victoire! victoire, mon
pauvre Dufour!...--Qu'est-ce que c'est?.....--Une lumire.... Tiens,
vois-tu l-bas?....--En effet... Ah! Dieu, comme a fait plaisir
d'apercevoir une lumire quand on est gar... J'avais souvent lu cela
dans les romans,... mais je n'avais jamais t dans cette position...
Pourvu que cette lumire ne soit pas produite par un feu follet... ou un
ver luisant.--Oh! non, il ne fait pas assez chaud pour cela.......
Avanons, car la pluie redouble.

Les voyageurs se dirigent vers la lumire, qui ne fuit point devant eux,
parce que ce n'tait pas un esprit malin qui la faisait paratre, mais
qu'elle clairait tout simplement le rez-de-chausse d'une maison situe
au milieu du bois.

C'est une habitation, dit Victor.--Oui... et, autant que je puis voir,
cela m'a l'air assez grand.... Pourvu qu'on veuille bien nous
recevoir... Si on allait nous prendre pour des voleurs...--Que le
diable t'emporte avec tes suppositions!.... Frappons toujours!




CHAPITRE V.

Un cabaret dans les bois.


On a ouvert la porte aux deux voyageurs, sans mme s'informer de ce
qu'ils demandent. C'est un grand jeune homme en veste, en sabots, en
bonnet de laine, qui est devant eux: il se range de ct pour leur
livrer passage. Cependant Victor s'arrte sur le seuil de la porte en
disant: Excusez-nous, monsieur, nous sommes peut-tre indiscrets; mais
la pluie tombe trs-fort, et nous ne connaissons pas notre chemin.

--Entrez donc... entrez donc!... crie une voix forte qui part de
l'intrieur de la maison. Eh! nom d'une pipe! est-ce qu'il faut tant de
faons pour entrer chez nous?...

A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison.
Ils se trouvent dans une grande pice d'un aspect triste et sombre,
n'ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfum.
Une immense chemine est en face de la porte. De chaque ct de la
chambre sont deux tables entoures de bancs de bois. Un grand buffet et
quelques chaises, voil tout l'ameublement de cette salle, qui n'a que
la terre pour parquet, comme c'est l'usage dans les habitations de
paysans.

Une seule lumire, place sur une des tables, claire  peu prs la
salle. Une femme d'un ge mr, habille comme une villageoise aise, est
assise prs de la lumire et travaille  l'aiguille. Un peu plus loin,
un grand homme d'une cinquantaine d'annes, mais fort, replet, et au
teint vermeil, est accoud devant un petit pot de faence et un verre.
Personne ne se drange  l'arrive des trangers. Le grand homme, qui
semble tre le matre de la maison, les salue de la tte, et porte son
verre  ses lvres en disant: A votre sant, messieurs!... Allons,
Babolein, donne du vin  ces messieurs;... ils ne seront sans doute pas
fchs de boire un coup... Donne un litre..... ces messieurs boiront
bien un litre... Quand on a march, on a soif.

--Il me parat que nous sommes dans un cabaret, dit Dufour en jetant
les yeux autour de lui. Un cabaret au milieu d'un bois!... c'est assez
singulier....--Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela
nous conviendra et sans craindre de gner personne, dit Victor en
s'asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour
secoue le sien dans un coin de la salle.

Il me parat que vous vendez du vin, monsieur? dit Victor en
s'adressant au matre du logis.--Oui, monsieur, dame;...  la campagne
on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie!...

--Si du moins vous ne buviez pas tout le bnfice!.... dit d'une voix
aigre et d'un ton sec la femme occupe  coudre.

--Allons, madame Grandpierre, n'allez-vous pas me faire passer pour un
ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas!--Vraiment!
s'ils vous connaissaient, ils sauraient dj  quoi s'en tenir.--Ah!
Jacqueline! tu veux me fcher.... mais tu sais bien que c'est difficile.
Crie!... grogne!... a m'est gal!... je m'en moque comme d'une futaille
vide!...

Le grand jeune homme, qui tait all dans une pice voisine, revient
avec un broc et des verres qu'il place devant les deux amis. Dufour, qui
a fini de secouer son chapeau et d'essuyer sa redingote, s'assied prs
de Victor en lui disant: Nous ne boirons jamais a!...--Qu'importe! il
faut bien payer l'abri qu'on nous donne.

Victor se verse du vin ainsi qu' son compagnon. Le matre du logis se
lve tenant son verre  la main, et vient trinquer avec ses nouveaux
htes, qui, pour rpondre  cette politesse, tchent d'avaler, sans
faire trop de grimaces, le vin, ou plutt la piquette, qu'on vient de
leur servir.

Ces messieurs ne sont pas du pays? dit le paysan aprs avoir bu.

--Non, nous arrivons de Paris; nous allons chez M. de Brville... le
connaissez-vous?--Oh! oui, messieurs... c'est--dire, je connaissons sa
proprit... car, pour ce qui est du jeune marquis de Brville, je ne
pouvons gure le connatre; depuis la mort de sa belle-mre, lui et sa
soeur ont quitt leur maison... et ils n'y taient jamais revenus... mais
j'avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis tait arriv
 sa campagne; que sa soeur y tait aussi avec son mari. Je ne savons pas
si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur
socit, puisqu'ils vont chez M. le marquis?--Oui, nous sommes amis
d'Armand; nous venons passer quelque temps  sa terre. Nous avons quitt
la voiture  Laon, et nous nous sommes mis en route  travers les bois;
nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connat pas bien
son chemin...

--Oui... et qu'on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour.

--Comment!... vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois?
s'crie le paysan.

--Non... mon ami plaisante, dit Victor; c'est de l'orage dont il veut
parler.--Ah! il est vrais que vous tes bien mouills! Voulez-vous qu'on
fasse du feu  l'tre pour vous scher?... Quoiqu'il ne fasse pas froid,
la pluie est mauvaise sur le corps...--Ma foi, je crois que vous avez
raison... le feu nous schera plus vite, et si cela ne vous donne pas
trop de peine.....--Pas du tout..... d'ailleurs, il faudra toujours du
feu pour faire chauffer le souper..... Allons, Babolein... voyons,
remue-toi un peu, au lieu de rester l dans un coin comme un grand
fainant!...

--C'est a!... dit la paysanne avec humeur; c'est toujours  Babolein
qu'on s'en prend! il faut que ce soit lui qui fasse tout!... Et pourquoi
n'appelez-vous pas Madeleine?... pourquoi ne descend-elle pas?... est-ce
qu'elle dort dj cette paresseuse?... La trouvez-vous trop grande dame
pour lui faire allumer le feu?... Hum!... quelle patience il faut
avoir ici!...

--Mon Dieu! ne vous fchez pas, ma mre, dit le jeune paysan en
plaant du bois dans la chemine, laissez Madeleine se reposer... elle
tait malade ce matin... vous savez ben qu'elle n'est pas forte et qu'un
rien la fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de bonne volont...--Oh!
oui, de la bonne volont... de belles paroles!... des phrases!... on
n'conduit pas une maison avec a!... mais on cajole les hommes... et on
se fait dorloter!...--Oh! oh! not' femme!... tu veux donc toujours
crier? eh ben!  ton aise!... crie!... A ta sant,  la vtre,
messieurs!

Le jeune paysan ayant allum le feu, Victor et Dufour vont se placer
devant la chemine. Le matre de la maison se remet devant son pot de
vin, et son fils va s'asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la
paysanne murmure encore en travaillant.

La pluie continuait de tomber, on l'entendait battre les vitres de la
fentre.

Nous sommes bien heureux d'avoir trouv cette maison, dit Victor,
l'orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus! mais pour
peu que cela continue, il faudra peut-tre que vous nous donniez 
coucher...

--Qu' cela ne tienne, messieurs; nous avons de quoi vous loger... Au
fait, vous tes encore  une demi-lieue de chez M. de Brville, et cet
orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais.--Alors, je vois que
nous serons vos htes pour cette nuit: qu'en penses-tu, Dufour?

Dufour tait alors occup  passer en revue tous les coins de la salle,
et ses yeux venaient de s'arrter sur une encoignure qui se trouvait au
bas d'un petit escalier et qu'il n'avait pas encore remarque: dans
cette encoignure taient deux fusils et un grand coutelas.

Eh bien! Dufour, tu ne me rponds pas! dit Victor, je te demande si tu
es d'avis de coucher ici?...

--Mais.... peut-tre.... je ne dis pas non..... cependant, si on nous
attend ce soir chez M. de Brville?...--On ne nous attend pas plus ce
soir que demain!... Est-ce que tu n'entends pas la pluie?... veux-tu que
nous allions nous casser le cou dans le bois?... et comment
trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus
le jour?...--Perdus... hum!... ce n'est pas nous qui nous sommes
perdus... on nous a peut-tre gars avec intention...

Dufour avait dit ces derniers mots  voix basse, mais Victor n'y a pas
fait attention; il prend une chaise et s'assied devant le feu, Dufour
regarde toujours du ct de l'encoignure; enfin il s'adresse  leur
hte.

Il me parat que vous tes chasseur, monsieur?--Chasseur... ma foi,
non! Pourquoi a?--C'est que je vois... des fusils..... l-bas.--Ah!
coutez-donc: quand on demeure au milieu d'un bois, loin de toute
habitation, il est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que le pays
soit mauvais;... mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez
nous, comme pour boire; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que
personne ne viendrait y mettre empchement.--C'est fort
agrable!--Buvez donc, monsieur.....--Merci, je n'ai plus soif.--Vous
souperez avec nous, au moins?--Je n'ai pas grand' faim...

--Moi, je souperai trs-volontiers, dit Victor; la marche m'a donn de
l'apptit: d'ailleurs nous n'avons pas mang depuis quatre heures, et il
est,... voyons, neuf heures bientt.

Victor avait tir sa montre pour regarder l'heure; le jeune paysan
quitte la place o il tait assis, et vient tout prs de Victor, en
s'criant: Oh! la belle montre!... Regardez donc, mon pre, comme c'est
joli!... comme c'est travaill!.... C'est de l'or, n'est-ce pas,
monsieur?--Oui, sans doute.

--Oh! tu n'en es pas bien sr, dit Dufour, en essayant de faire des
signes  son ami.--Comment, je n'en suis pas sr! tu plaisantes, je
pense; elle m'a cot assez cher.--Cot!... cot... on a les montres
pour rien  prsent.

Je n'aurai jamais une belle bijouterie comme a, dit le jeune homme
en poussant un soupir.

--Peut-tre mon garon; eh! eh!..... on ne sait pas ce qui peut
arriver. Et, en disant ces mots, le matre de la maison avale un verre
de vin.

Je crois qu'il ne pleut plus, dit Dufour en s'approchant de la
fentre.

--Oh! monsieur!..... a redouble au contraire, dit Babolein. Le temps
est pris; en v'l pour la nuit... Oh! c'est fini!... vous ne pouvez plus
vous en aller.

Dufour ne rpond rien et va s'asseoir prs de Victor; il garde le
silence, et se contente de jeter souvent des regards autour de lui, se
retournant brusquement au moindre mouvement que font les habitants du
logis.

Ha a! puisque dcidment ces messieurs couchent ici, dit la vieille
femme, il faut qu'on leur prpare des lits,... une
chambre....--Voulez-vous que j'y aille, ma mre?....--Non,.... non.....;
mais cette petite ne descend donc pas... Madeleine! Madeleine!

--Me voil! a rpondu une voix douce; et, presqu'au mme instant, une
jeune fille descend l'escalier de bois qui communique avec le haut de la
maison.

Victor s'est bien vite retourn pour voir la jeune fille. Celle-ci est
trs-petite; elle n'a ni embonpoint ni fracheur, son teint est ple;
ses yeux assez petits sont presque toujours baisss, sa bouche est
grande, son nez moyen, ses cheveux bruns sont relevs sans nulle
coquetterie; en gnral, rien ne peut sduire dans le premier aspect de
cette jeune fille; et Victor se retourne bientt vers Dufour en lui
disant tout bas: Elle n'est point jolie!--Qu'est-ce a me fait?....
rpond le peintre avec humeur.

La jeune fille a fait aux voyageurs une rvrence qui n'a rien de gauche
ni d'emprunt. Elle sourit  M. Grandpierre, qui lui fait un petit signe
de tte; puis elle s'avance timidement vers la vieille paysanne, qui lui
dit d'un ton dur:

J'espre que vous avez eu le temps de vous reposer..... Dieu merci!
Depuis le dner vous tes remonte dans votre chambre... Vous n'tes
donc plus bonne qu' dormir ici?

Pardon, madame, c'est que j'avais si mal  la tte... comme de la
migraine...

--Ah! oui!... la migraine!... dites plutt la paresse!....... Qu'est-ce
que c'est qu'une fille de dix-huit ans qui a la migraine!... Est-ce que
j'ai jamais eu de tout a, moi! mais, si on vous coute, vous aurez tous
les jours quelque chose.

--Allons, allons, Jacqueline, que tout a finisse! dit matre
Grandpierre en levant sa voix. Crie aprs moi tant que tu voudras,...
a m'est gal, je ne t'coute pas. Mais laisse Madeleine en repos;....
tu lui fais du chagrin,... et c'est mal. Va, Madeleine, va, mon enfant,
prparez la chambre au bout du corridor et deux lits pour ces messieurs
qui couchent ici... Dpche toi; nous t'attendrons pour souper.

La jeune fille ne rpond que par une inclination de tte. Elle prend une
lumire et remonte vivement l'escalier. Le grand Babolein n'a pas
quitt des yeux Madeleine tant qu'elle a t dans la salle; lorsqu'elle
remonte, ses regards la suivent encore; il reste la bouche bante, le
col along, et les yeux attachs sur le haut de l'escalier.

C'est votre fille, madame? dit Victor, en s'adressant  la paysanne.

--Non, monsieur, ce n'est pas ma fille, rpond madame Grandpierre d'un
air d'humeur.

--Alors, c'est srement votre nice? dit Dufour. Pas davantage.

--Oh! j'aime ben mieux qu'elle ne soit pas ma soeur, dit le jeune
paysan d'un air niais.

--Voyez-vous a! reprend la vieille. Ne t'aviserais-tu pas de vouloir
qu'elle soit ta femme,... grand imbcile!... Je voudrions bien voir a.

--Allons, silence! dit, d'une voix de stentor, le matre de la maison.
Vous avez le temps de crier quand il n'y a personne... Jacqueline,
occupe-toi du souper, a vaudra mieux.

--Puisque ce n'est ni leur fille ni leur nice, dit tout bas Dufour 
Victor, ce n'est donc que leur servante... Cependant ce Grandpierre
semble la traiter avec bien de la bont, presque des gards. Je voudrais
savoir ce que c'est que cette Madeleine,... pourquoi elle a l'air
triste... pourquoi elle est ple,... pourquoi...--Ah! te voil encore
avec ta curiosit!...--Tu n'es pas curieux parce que la jeune fille
n'est pas jolie; si elle te plaisait, tu aurais dj fait mille
questions  son sujet.--C'est possible.

Madeleine ne tarde pas  redescendre. Elle va, sans rien dire, aider
Jacqueline dans les apprts du souper. Vive et alerte, en deux minutes
elle a prpar le couvert. Le grand Babolein la suit des yeux et semble
l'admirer; mais Madeleine tient toujours les regards baisss, et ne les
porte pas plus sur les trangers que sur les habitants de la maison.

Victor est rest assis devant le feu, ne songeant qu' faire scher ses
bottes. Mais Dufour regarde ce qui se passe, et il remarque que la jeune
fille fait tout avec autant d'adresse que de grce: cela lui parat
encore fort singulier dans une servante de cabaret.

Madeleine, dit Grandpierre au bout d'un moment, ces messieurs vont 
Brville, chez monsieur le marquis... c'est l'orage qui les a retenus
ici.

--A Brville, s'crie la jeune fille, et pour la premire fois elle
lve les yeux et les porte sur Victor et son compagnon; une lgre
rougeur colore ses joues, ses regards se sont anims; mais bientt cette
expression disparat pour faire place  un sentiment de mlancolie, et
Madeleine rebaisse les yeux et soupire en murmurant: Ah! ces messieurs
allaient... chez monsieur le marquis....

--On dirait que cela l'intresse, dit tout bas Dufour  Victor: Ne
trouves-tu pas cela singulier?...--Ah! Dufour, que tu m'ennuies avec tes
conjectures!...--C'est qu'il me semble qu'il y a du mystre dans cette
maison.... Enfin, pourvu que mes soupons ne soient pas fonds, c'est
tout ce que je demande!... Une vieille femme mchante... deux hommes...
qui ont chacun six pieds au moins... et une jeune fille qui ne lve
pas les yeux... c'est bien louche... Dis donc, Victor, te rappelles-tu
un certain roman traduit de l'anglais de Lowis... _Le Moine_... Tu as lu
_le Moine_, heim?--Sans doute, aprs!--Ce roman-la me faisait toujours
frissonner. Il y a dedans une scne de voleurs dans une fort...
Heim!... notre situation ressemble un peu  cette scne-l!...--Allons,
tu es fou!

--A table, messieurs, dit le matre de la maison en se levant: Nous
vous offrons ce que nous avons... On ne se procure pas ce qu'on veut si
tard!--Ce sera fort bien, monsieur; en voyage, l'apptit empche qu'on
soit difficile; d'ailleurs votre table est trs-bien garnie.

Victor se place et Dufour s'assied prs de lui. Tous les habitants de la
maison se mettent  table avec les deux voyageurs. La jeune fille se
trouve tre en face des trangers, de temps  autre elle lve les yeux
pour les regarder, mais elle les rebaisse bien vite quand elle pense
qu'on l'observe.

Des lgumes et des oeufs composent le souper; Victor y fait honneur;
Dufour ne mange de quelque chose qu'aprs en avoir vu manger  ses
htes. Madeleine ne prend presque rien, et elle ne parle pas; la vieille
murmure aprs la jeune fille parce qu'elle ne mange pas, aprs son fils
parce qu'il mange trop, et aprs son mari parce qu'il ne cesse de boire.
Dufour remarque tout. Les regards que Madeleine jette  la drobe sur
lui et son ami sont ce qui l'intrigue le plus.

On est encore  table lorsqu'un coup violent retentit sur la porte
d'entre de la maison.

Voil du monde qui vous arrive bien tard, dit Victor.--Et par un bien
mauvais temps, ajoute Dufour.

--Oh! je parie que je devine qui c'est, rpond matre Grandpierre en
souriant, et il s'crie aussitt: Qui est l?

--Eh! mordieu! c'est moi!... est-ce que vous allez me laisser  la
pluie battante? rpond une voix aigre et brve qui ne semble pas
inconnue aux deux voyageurs.

J'en tais sr, dit Grandpierre; c'est Jacques!

Le jeune paysan va ouvrir la porte, et l'homme  la faux entre dans la
salle, tenant toujours  la main son instrument de travail. Dufour fait
un bond sur sa chaise, puis presse le genou de son voisin, en disant 
demi-voix: C'est l'homme du bois.--Je le vois bien.--Et tu ne trouves
pas drle qu'il nous rejoigne ici?...--Pourquoi donc n'y viendrait-il
pas aussi bien que nous?--Tu ne vois pas qu'il nous a envoys de ce
ct, parce qu'il tait certain que nous serions forcs d'entrer dans
cette habitation; et cette jeune fille qui nous regarde  la drobe....
je crois qu'elle a envie de nous faire des signes...--C'est qu'elle est
amoureuse de toi.--C'est bien. Nous verrons s'il faut toujours rire!

Aprs avoir pos sa faux contre la porte, Jacques s'approche de la
table. En reconnaissant les deux voyageurs, il laisse chapper les
ricanements moqueurs qui lui sont familiers et s'crie: Ah!.....
messieurs, c'est comme cela que vous allez coucher  Brville! Je vous
avais pourtant mis dans le bon chemin.--Oui, il tait gentil votre bon
chemin, rpond Dufour, nous avons manqu cent fois de nous y casser le
nez!

--Comment, Jacques, tu connais mes htes? dit le matre de la maison,
en tendant la main au nouveau-venu.

--Certainement.... j'ai eu le plaisir de les rencontrer dans le bois...
Eh! eh!.... je pourrais mme te dire ce que chacun de ces messieurs a
dans sa bourse... eh! eh! eh!....

--Allons, il va recommencer ses mauvaises plaisanteries, dit Dufour:
c'tait sans doute les deux Grandpierre qu'il attendait dans le bois,
et, ne les voyant pas venir, il nous a envoys chez eux... cela se
comprend.

--Jacques, viens te mettre  table, tu boiras bien un coup avec
nous...--Volontiers..... Bonsoir, madame Grandpierre.... bonsoir,
Babolein... bonsoir, ma petite Madeleine...

Jacques a salu la mre et le fils d'un air familier et seulement de
la tte, mais, en s'adressant  Madeleine, le paysan a chang de ton, sa
voix s'est adoucie, ses manires sont devenues plus polies, et quoiqu'il
ait t prendre la main de la jeune fille, il ne l'a pas secoue
brusquement, mais a paru la serrer avec affection.

De son ct, Madeleine a regard Jacques en souriant et lui a dit
bonsoir avec amiti, comme on rpond  quelqu'un dont la prsence nous
fait plaisir.

Te voil bien tard par ici, Jacques?--Que voulez-vous,.... la journe a
t longue chez le pre Thomas,... puis j'avais affaire  Samoncey pour
de l'ouvrage qu'on m'avait promis, tout a m'a retenu.... Et c'te pluie
qui est arrive,... je m'sommes dit: au lieu de retourner  Gizy, je
coucherons chez Grandpierre;... pas gn, moi!... je couche o je me
trouve.--T'as raison, mon vieux, et nous boirons une chopine de plus!...
A vot' sant, messieurs.

Victor ne se sent plus envie de tenir tte  son hte; il tend les
bras, baille, et propose  son compagnon de monter se coucher.

Encore un moment, dit Dufour, et il ajoute  demi-voix: Qui sait si
on n'attend pas notre sommeil pour se dbarrasser de nous? Ce Jacques
qui est revenu nous joindre ici,... qui va y coucher,.... et cette
petite,... vois donc comme elle nous regarde,... et avec quelle
expression..... Je t'en prie, Victor, ne t'endors pas!...

--Eh bien! nous ne disons rien, ma petite Madeleine? dit Jacques aprs
avoir trinqu avec son ami: Nous avons l'air bien triste ce soir, mon
enfant?...--Est-ce que tu n'en devines pas la raison, rpond
Grandpierre; Madeleine est comme a depuis que...

Le paysan baisse la voix, et continue de parler en s'approchant de
l'oreille de Jacques. Dufour, ne pouvant entendre ce que dit son hte,
tche au moins de lire dans sa physionomie et dans celle de l'homme qui
a t leur guide. Les deux amis se parlent quelque temps tout bas, et le
peintre s'aperoit qu'ils portent souvent les yeux sur lui et son
compagnon, ce qui lui fait prsumer que Victor et lui sont pour
quelque chose dans cet entretien mystrieux. Cette pense cause  Dufour
une sensation dsagrable; il promne ses regards autour de lui. Victor
est assoupi; la vieille femme semble en faire autant; la jeune fille a
les yeux baisss, mais une sombre tristesse est empreinte sur ses
traits; le grand Babolein, semblable  une statue, a les yeux fixs sur
Madeleine, et sa bouche entr'ouverte donne  sa figure, dj niaise,
l'apparence de la stupidit.

Au bout de la table, Grandpierre et Jacques se parlent bas; enfin la
lampe place devant les convives ne rpand plus qu'une lumire
vacillante qui laisse dans l'obscurit tout le reste de la salle. Le
bruit de la pluie, qui fouette les feuilles des arbres, semble ajouter
encore  la tristesse de ce tableau.

Un cri de Victor change tout--coup la situation des personnages. En
s'endormant il se balanait sur sa chaise, il a rouvert les yeux au
moment o il se sentait tomber en arrire.

Qu'est-ce que c'est donc? dit madame Grandpierre, en se frottant les
yeux.

--Rien: rien, madame, dit Victor en riant, je suis fch de vous
avoir effraye,... mais je m'endormais comme vous, et j'ai manqu de
disparatre sous la table... Il me semble que pour dormir nous serons
tous mieux dans notre lit... Allons, viens-tu, Dufour?... est-ce que tu
n'as pas encore fini de souper?...--Tu es bien press, tu ne me laisses
pas le temps de manger  mon aise...--A ton aise, mon cher, reste 
table si tu veux; moi, je vais prendre du repos. M. Grandpierre,
veuillez me faire indiquer notre chambre.

Victor se lve, Dufour en fait autant en murmurant. Madeleine s'est
empresse d'allumer une autre lampe; elle se dispose  conduire les
voyageurs, mais Grandpierre l'arrte et lui prend la lumire des mains
en disant: Reste,... je veux moi-mme avoir l'honneur de conduire ces
messieurs.

La jeune fille obit; pourtant elle semble ne le faire qu' regret.
Dufour en fait la remarque, et pousse un profond soupir en suivant son
ami.

Bonne nuit, messieurs, dit Jacques en saluant les voyageurs avec un
air moqueur; je n'aurai peut-tre pas l'honneur de vous revoir,... mais
je pense que demain vous n'aurez plus besoin de moi pour trouver le
chemin de Brville!--Je l'espre, dit Victor. Dufour ne rpond rien; il
jette encore un regard sur Madeleine. La petite a en ce moment les yeux
attachs sur lui et sur Victor avec une expression indfinissable. Les
deux amis suivent leur hte qui monte l'escalier, et la jeune fille les
accompagne des yeux tant qu'elle peut les voir.

Matre Grandpierre marche le premier dans un petit couloir troit qui
aboutit  un autre escalier, lequel donne sur une espce de palier; l,
le matre de la maison entre dans un corridor en disant: Par ici,
messieurs.

--O diable va-t-il donc nous relguer? dit Dufour; cette maison est
bien grande pour un cabaret... Comme ce plancher craque sous nos
pieds;.... il semble que l'on marche sur des trappes...

Grandpierre s'arrte, ouvre une porte, et fait entrer les voyageurs
dans une chambre assez vaste o l'on a dress deux lits.

Voil votre chambre, messieurs; j'espre qu'ici vous dormirez sans vous
veiller.

--C'est bien ce que je compte faire, dit Victor.

--Moi, j'ai le sommeil trs-lger, dit Dufour, et je m'veille  chaque
instant dans la nuit;... mais j'ai un livre dans ma poche et je pourrai
m'amuser  lire.

--Lire la nuit, dit l'hte en posant la lumire sur une chemine,
m'est avis, monsieur, que vous ferez mieux de dormir: chaque chose a
son temps, et vous devez tre fatigu.

--Je ferai ce qui me fera plaisir;... il me semble que je suis bien le
matre....--Oh! c'est juste,  votre aise.... Bonsoir, messieurs.

L'hte va s'en aller; mais Dufour, qui a dj inspect des yeux leur
chambre  coucher, rappelle Grandpierre en lui disant:

Ah! M. Grandpierre, pardon si je vous retiens encore.... Mais
qu'est-ce que c'est donc que cela?

Dufour dsignait une porte place en face des lits, mais qui, de leur
ct, n'offrait ni pne, ni verroux.

--a?... Eh parbleu! c'est une porte, dit l'hte en souriant.--Je
vois bien que c'est une porte, mais comment donc est-elle ferme?--Elle
est ferme  cl... Ah! c'est qu'elle se ferme de l'autre ct, mais on
ne l'ouvre jamais; c'est une porte qui est condamne; elle ne servait
qu' gner,... je ne sais mme pas ce qu'on a fait de la cl..... Au
reste, messieurs, je pense que vous tes tranquilles, et que vous n'avez
pas peur des voleurs chez moi...

--Non, sans doute, mon cher hte.... mais si vous coutez mon ami, il
est si curieux qu'il vous fera sans cesse de nouvelles questions.... il
veut tout savoir.... Je suis tonn qu'il ne vous ait pas dj demand
pourquoi votre maison est dans un bois...

--Il me semble qu'on n'est pas indiscret pour demander o conduit une
porte, dit Dufour avec humeur; je suis bien aise de ne pas tre
drang.... quand je lis... et ordinairement les portes d'une chambre se
ferment en-dedans, mais il parat qu'ici ce n'est pas comme partout!...

--Soyez tranquille, monsieur; personne ne viendra vous dranger. Bonne
nuit... je vais rejoindre l'ami Jacques.

L'hte quitte la chambre, dont il tire la porte aprs lui; on entend ses
pas lourds faire craquer le plancher du corridor, mais bientt le bruit
s'loigne et le plus profond silence semble rgner dans la maison.

Victor se dshabille et s'apprte  se coucher; Dufour l'arrte en lui
disant  demi-voix:

Est-ce que vraiment tu vas te coucher?--Pourquoi pas?--Tu ne devines
donc pas o nous sommes?....--Parbleu! nous sommes dans un cabaret.....
au milieu d'un bois.... Nous ne serons pas couchs aussi douillettement
que chez de Brville, mais une nuit est bientt passe!--Tout cela ne
serait rien si nous tions chez des gens honntes!... mais j'ai trop
de raisons de croire qu'il n'en est pas ainsi... Toi, tu manges, tu
bois, tu dors, tu ne remarques rien!--C'est que je n'ai rien vu de
remarquable ici.--Mon cher Victor, pour un garon d'esprit, tu as bien
peu de pntration; nous sommes dans un repaire de brigands, et cette
nuit on nous assassinera pour nous voler, parce que ce sclrat de
Jacques n'aura pas manqu de dire que tu as douze cents francs sur
toi!...--Quelle diable d'ide as-tu l?... Tu ne rves que voleurs et
assassins!... Sais-tu que tu es cruel en voyage. Je ne te conseille pas
de te marier, Dufour, car tu rveras toutes les nuits que tu es
cocu!...--Il ne s'agit pas de plaisanter... Tu sais bien que je ne suis
pas un poltron; mais je trouve ridicule de se laisser prendre au pige
sans pourvoir se dfendre...--Et qui te fait donc prsumer que nous
soyons chez des voleurs?--Tout!... D'abord cette maison au milieu des
bois,... ce Grandpierre et son fils, qui ont chacun six pieds de
haut,... ces armes que j'ai aperues derrire la porte,.... ce Jacques
qui nous envoie de ce ct, puis qui vient lui-mme nous rejoindre dans
ce cabaret, quoiqu'il et dit d'abord avoir affaire au village de
Samoncey;... enfin, et c'est l-dessus principalement que nous devons
asseoir nos soupons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas
servante,... et qui est je ne sais quoi dans la maison... Oh! si tu
avais observ cette jeune fille, comme je l'ai fait, tu devinerais bien
qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Cette petite est
triste, ple; elle ne lve pas les yeux.... Est-ce l la tournure,
l'humeur d'une paysanne?.... A table, quand elle croit que les gens de
la maison ne la voient pas, elle nous regarde,... elle nous dvore des
yeux;.... c'est le mot.... Pauvre petite! Je suis sr qu'elle devine le
sort qui nous attend et voulait nous sauver, nous prvenir. Au moment o
nous allions nous retirer, elle avait bien vite pris la lumire pour
nous conduire; mais son matre la lui a arrache des mains, en lui
ordonnant de rester en bas: il avait peur qu'elle ne nous avertt des
dangers qui nous menacent. Si tu avais vu cette pauvre enfant nous
suivre des yeux quand nous avons quitt la salle... Ah! cette petite
n'est pas jolie, c'est vrai: mais dans ce moment je t'assure qu'elle
tait belle, tant ses yeux avaient d'expression!... Maintenant, examine
cette chambre o l'on nous a relgus,... est-ce sombre?... est-ce
lugubre?... et cette porte qui ne se ferme pas de notre ct et qu'on
peut ouvrir de l'autre quand on veut?... tu conviendras que c'est fort
commode.... et que dans aucune auberge tu n'as eu de chambre si mal
ferme que celle-ci.

Victor a cout Dufour avec attention; quand celui-ci a fini, il se
remet  se dshabiller.

--Comment!... tu veux toujours te coucher?...--Mon cher ami, si nous
sommes chez des voleurs, il n'y a plus moyen de nous sauver; si nous
sommes chez d'honntes gens, tes soupons n'ont pas le sens commun. Dans
l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai toujours aussi bien de
me coucher. Quand la mort nous frappe pendant que nous dormons, nous
ne faisons que passer d'un sommeil dans un autre.

--Je ne suis pas press de goter ce sommeil-l. Pourquoi ne pas
essayer de nous sauver? nous le pourrions encore peut-tre... Voyons
cette croise...

Dufour ouvre la fentre de la chambre; elle donnait sur une arrire-cour
de la maison. Mais il faisait noir comme dans un four, il tait
impossible de mesurer des yeux  quelle distance on tait du sol.

Referme ta fentre, mon cher ami, dit Victor; je n'ai pas envie de me
casser le cou pour viter un danger imaginaire. Je ne suis nullement
convaincu que nos htes soient de malhonntes gens.... Ce Grandpierre a
au contraire une bonne figure qui respire la
franchise....--C'est--dire, l'ivrognerie.--Parce que lui et son fils
ont six pieds de haut, je ne vois pas que ce soit une raison pour
suspecter leur loyaut. Enfin, cette jeune fille t'a fait des signes: si
elle te dvorait des yeux, c'est que probablement tu lui as inspir un
doux sentiment... tu auras fait sa conqute,... c'est trs-possible; tu
n'es pas mal quand tu n'y penses pas...--Victor, tu as bien tort de ne
pas me croire!...--J'aime mieux me coucher;.... je te conseille d'en
faire autant... Nous avons beaucoup march aujourd'hui, et tu dois tre
aussi fatigu que moi... Bonsoir, Dufour.... Demain tu feras des tudes
superbes dans le bois; et, si la petite Madeleine te fait toujours des
mines, tu pourras peut-tre faire aussi une tude avec elle.

Victor s'est mis au lit malgr les remontrances de son ami; celui-ci ne
sait  quoi se dcider. Il se promne dans la chambre, s'arrte, coute
contre la porte du couloir, puis contre celle qui est condamne. Bientt
Dufour s'aperoit que son compagnon de voyage est endormi; la vue du
repos que gote Victor lui donne envie de l'imiter: malgr ses
inquitudes, il sent que le sommeil le gagne; mais, avant de se mettre
au lit, il veut faire une revue exacte de leur chambre, pour s'assurer
s'il n'y a point quelque trappe, ou quelque issue autre que la porte
condamne.

Dufour prend la lampe et commence son inspection: il tte les murs et
regarde sous les meubles; il ne dcouvre rien de suspect. Arriv devant
la porte, objet de ses craintes, il la pousse, l'examine de bas en haut.
Cette porte est vieille, elle a de larges fentes en divers endroits; en
regardant ces ouvertures, Dufour croit apercevoir au loin une faible
lumire. Il va poser sa lampe dans un autre coin de la chambre, et
revient braquer son oeil contre une fente de la porte. La lumire
augmente, un lger bruit se fait entendre. Dufour est tout oreille, et
s'carquille les yeux pour mieux voir. Le bruit approche; ce sont des
pas... deux personnes s'avancent du fond d'un corridor qui est sans
doute devant cette porte. L'une de ces personnes teint une lumire.
Dufour reconnat Madeleine, et  ct d'elle l'homme qui les a guids
dans le bois.

Jacques parle  la jeune fille. Arrivs  quatre pas de la porte, ils
s'arrtent, et Dufour peut les entendre. La jeune fille verse des
larmes; l'homme en blouse lui prend la main.

--Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... les pleurs, a ne sert 
rien. J'sais ben que c'est la grande ressource des femmes!... quand
elles ont du chagrin, elles s'en prennent  leurs yeux... Mais, faut pas
vous dsoler comme a... on ne sait pas encore ce qui peut arriver!...

--Ah! mon cher Jacques.... c'est en vain que vous voulez me consoler!
je vois bien que c'est fini!... qu'il n'y a plus d'espoir... Je voudrais
en vain prendre sur moi et avoir du courage... je m'tais habitue  ma
situation... je la supportais sans me plaindre; mais  prsent, oh! 
prsent, je sens que je serai plus malheureuse.

--Je vous dis que vous tes un enfant de pleurer.... et pour qui?....
mon Dieu! pour des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne mritent
pas vos regrets...

--Oh! le sclrat!.... le gredin! se dit Dufour, c'est de nous qu'il
parle, j'en suis sr, et il trouve que nous ne mritons pas qu'on
s'intresse  notre sort... Hum! brigand! si j'avais un pistolet,
comme je t'ajusterais par le trou de cette porte!

Au bout d'un moment et aprs avoir essuy ses yeux, la jeune fille
reprend:

Vous trouvez qu'ils ne mritent pas l'intrt que je leur porte.....
Ah! Jacques!.... vous ne pouvez penser comme moi, vous; vous ne pouvez
sentir ce que j'prouve pour eux... j'esprais que cela tournerait
autrement... je vois bien qu'il faut renoncer  cet avenir dont je
m'tais flatte. Mais rester ici... ce Babolein... madame Grandpierre...
Hlas! je suis bien tourmente!...

--Oui, oui, je vous comprends!... Pauvre Madeleine! cela ne devrait pas
tre ainsi... Plus que tout autre, je dois vous plaindre, moi!...--Vous,
Jacques?...--Oui, moi... mais a ne vous servira pas de grand'chose,...
malheureusement!... Allez vous reposer, Madeleine; allez, et je vous le
rpte, ne versez plus de larmes pour des gens qui n'en valent pas la
peine.--C'est bien ais  dire cela, mais je n'ai pas appris  commander
 mon coeur!

Jacques serre la main de la jeune fille et s'en retourne par le
corridor; Madeleine ouvre une porte, disparat, et la lumire disparat
avec elle.

Ce que j'ai entendu me semble assez clair, se dit Dufour en quittant
la fente de la porte... Cette jeune fille s'intresse vivement  nous:
elle voudrait nous sauver, et se dsole parce qu'elle voit que c'est
impossible.... Ce misrable Jacques nous tuera avec sa faux.... comme
des coquelicots!.... Ah! si Victor avait entendu cette conversation!
mais il dort comme s'il tait chez lui... Que faire?... si j'appelais
Madeleine... les autres m'entendraient aussi, et ils accourraient plus
vite! Je ne me suis jamais trouv dans une pareille situation.

Dufour se remet  marcher dans la chambre,  couter aux portes; mais il
n'entend plus rien. La fatigue l'emporte bientt sur l'inquitude, ses
yeux se ferment malgr lui. Il se dcide  se coucher et  attendre,
comme Victor, les vnements. Il place en soupirant sa montre sur la
table de nuit; mais bientt, ne l'y croyant pas en sret, il la
fourre sous son traversin et pose sa tte dessus en se disant: On ne
l'aura qu'avec ma vie!... Je crois que j'aimerais mieux mourir que
d'tre vol!... dpouill!... Qu'ils y viennent!... Je n'ai pas
d'armes... mais le courage en tient lieu.... Tout m'en servira
d'ailleurs.... tout jusqu'... Ma foi, oui... cela peut donner un bon
coup et tourdir un homme... Cachons-le aussi.

Et Dufour, prenant le vase de nuit, le met dans la ruelle de son lit,
entre la paillasse et le matelas. Aprs avoir pris toutes ces
prcautions, l'artiste se recouche. Il a d'abord le projet de rester
veill; mais ne pouvant long-temps combattre le sommeil, il prend le
parti de s'en remettre  la Providence du soin d'carter les dangers qui
l'environnent, et la Providence l'endort... C'est ordinairement ce
qu'elle fait de mieux pour le bonheur des humains.

FIN DU PREMIER VOLUME.


       *       *       *       *       *




MADELEINE

TOME DEUXIME.




CHAPITRE PREMIER.

Le Rveil.


Le soleil clairait la chambre o taient couchs les deux amis lorsque
Dufour ouvrit les yeux.

Le peintre ne se rappelle d'abord que confusment les vnements de la
veille; cependant, petit  petit, la mmoire lui revient. Dufour, tout
tonn de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui; il
aperoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprs
d'eux: rien n'a t drang dans la chambre, qui, claire par le
soleil, parat toute autre  notre voyageur. Elle n'a plus cet aspect
sombre et mystrieux qui, la veille, lui avait tant dplu. C'est une
pice vaste, carre, le petit papier  fleurs qui lui sert de tenture
est d'une couleur gaie, et  travers les vitres de la fentre on
aperoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafrachi par l'orage de
la veille, brille des plus vives couleurs.

Dufour se frotte les yeux; il se sent tout radieux, tout dispos; il
glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut
s'empcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et
s'crie: Huit heures!.... huit heures passes!..... J'espre que nous
avons bien dormi!..... Ho! h!.... Victor!... Allons donc, paresseux...
il est huit heures!... Est-ce que tu ne vas pas te lever?...

--Ha a! nous ne sommes donc pas assassins? dit Victor en tendant
les bras. Il me semblait pourtant que nous tions dans un repaire de
brigands...... T'en souviens-tu, Dufour?...

--Allons, gronde-moi! moque-toi de moi... a m'est gal, je suis de
bonne humeur ce matin... J'ai eu tort.... je le confesse: j'ai
souponn de braves gens... Cependant il y a du mystre dans cette
maison, car, pendant que tu dormais, j'ai entendu cette petite Madeleine
dire des choses singulires....--Tu as rv cela.--Non.... oh! je ne
l'ai pas rv.... mais, enfin, il parat que cela ne nous regardait
pas... c'est le principal... Aussi, j'ai un apptit ce matin!..... je
vais me ddommager de ma sobrit d'hier au soir; je vais djener... je
vais m'en donner.... Je... Aie... aie!... Hol l!... Ah! mon Dieu, je
suis bless!...

En se promettant de s'en donner, Dufour sautait et se roulait dans son
lit. Il avait oubli que dans ses inquitudes de la veille, il avait
cach un meuble ncessaire entre son matelas et sa paillasse; et,
quoiqu'il et relgu ce meuble contre la ruelle,  force de s'agiter,
il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui tait entr
quelque part.

Que diable viens-tu de faire? dit Victor, est-ce que tu casses des
assiettes dans ton lit?...--Non, ce ne sont pas des assiettes... C'est
que j'avais oubli qu'hier au soir, par prudence..... n'ayant pas
d'armes..... j'avais mis certain vase sous mon matelas..... Ah! Victor,
regarde, je t'en prie, si je ne suis pas bless dangereusement. Ah!
ah!... Comment, Dufour, tu voulais te dfendre avec....--coute donc,
cela aurait fort bien par un coup de poignard.--C'est une nouvelle
espce de bouclier  laquelle don Quichotte n'avait pas pens!..... Je
suis bless, n'est-ce pas?...--Eh! non... une
gratignure....--Peste!.... tu appelles cela une gratignure!.... c'est
presque comme celle que la paysanne montre au _diable de
Papfignires_!... Je voudrais que cela te corriget de ta mfiance
continuelle.--Je mettrai de la farine dessus...--Tu devrais appeler la
petite Madeleine et la prier de te panser.--C'est bien... c'est
bien!..... Si elle tait plus jolie, tu aurais cherch  lui faire voir
bien autre chose. Au reste, je vais tcher, ce matin, de causer un peu
avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir
pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis trs-sr
qu'elle soupirait.

Victor s'est habill. Il ouvre la fentre, et aperoit un petit jardin
au bout de la cour qui est derrire la maison. Dufour, qui est parvenu,
non sans peine,  se lever, vient se placer aussi  la fentre.

--Cette vue est gentille!... Cette cour... ce jardin... ces fleurs...
et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout
cela...--Il me semble qu'hier tu trouvais cette demeure fort
triste.--Hier, il faisait nuit... Tiens, mon ami, il n'y a rien de tel
qu'un effet de soleil pour embellir un tableau.

En ce moment on frappe  la porte de la chambre, et les deux amis
reconnaissent la voix du matre de la maison, qui demande si l'on peut
entrer.

Oui, oui, entrez, mon cher hte! crie Dufour en allant ouvrir 
Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialit.

--Je viens savoir si ces messieurs ont bien pass la nuit et s'ils
djeneront avant de partir.--Oui, mon cher hte, nous djenerons...
N'est-ce pas, Victor, que nous djenerons avec notre
hte?--Volontiers.--Et quant  la nuit... oh! elle a t excellente;...
je n'ai fait qu'un somme... j'ai t trs-bien couch...--Je suis
charm, messieurs, que vous ayez t satisfaits.--Est-ce qu'on n'est pas
toujours bien chez de braves gens?... Ce bon monsieur Grandpierre... il
a une bonne figure... N'est-ce pas, Victor, que notre hte a une figure
franche,... ouverte?... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur
Grandpierre.--Oh! monsieur est bien honnte...--Si, si, je viendrai
faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons 
Brville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin?--Non,
monsieur; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller
travailler en journe... Dame!... Jacques n'est pas riche... Il y a
quatre ans, le feu brla sa maison, sa rcolte; il perdit le peu qu'il
possdait, et, aprs avoir labour son petit champ, fut oblig d'aller
travailler  celui des autres; mais a ne lui ta pas sa bonne humeur,
et Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante qu'est ben vieille et
infirme. Oh! c'est un brave homme que Jacques;... un peu brusque..... un
peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estim de
chacun pour sa probit.--Eh bien! mon cher monsieur Grandpierre, ce que
vous me dites-l ne m'tonne nullement..... ce Jacques a une physionomie
toute particulire..... il a quelque chose qui prvient en sa faveur...
surtout quand on le regarde long-temps... N'est-ce pas, Victor?

Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant:
Je vais voir le jardin pendant qu'on prparera le djener.

Le jeune homme traverse le corridor troit, descend un petit escalier,
et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un
petit enclos o sont ple-mle les fruits, les lgumes, les racines dont
on fait un frquent emploi dans un mnage. Chaque coin de terrain a
t mis  profit: la modeste laitue crot au pied du cerisier, le chou
et le groseiller sont presss l'un contre l'autre, et la petite feuille
dentele de la carotte se mle au feuillage plus large et plus fonc du
navet;  peine si l'on a rserv quelques chemins pour mettre un pied
l'un devant l'autre.

Au fond de ce verger-potager, Victor aperoit un petit carr qui parat
plus soign que le reste et dans lequel on a plant diffrentes fleurs.
Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chvrefeuilles qui
termine ce petit parterre; elle a les yeux fixs sur un rosier qui est 
ses pieds; mais,  sa tristesse,  son immobilit, il est facile de
juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.

Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle
n'ait pas lev la tte; il va s'asseoir prs d'elle en disant: Voil
des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas?

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lve en
balbutiant: Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.

--Eh bien! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je
gagerais que ce petit jardin est le vtre? dit Victor en retenant
Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en
rpondant: Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur
Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y
ai plant des fleurs, et j'en ai bien soin!...--Il n'y a aucun mal 
cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez
autre chose encore... car il faut toujours que le coeur ait de
l'occupation... surtout chez les femmes; et de ce ct-l je suis femme
aussi. Mais, pendant que nous voil seuls, il faut que je vous demande
l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigu et
mme inquit mon compagnon... qui,  la vrit, s'inquite
trs-facilement. Il prtend que vous portiez sur nous des regards
mystrieux, mlancoliques... que vous paraissiez dsirer de nous parler
en secret. Mon ami a-t-il rv tout cela... ou avez-vous en effet
quelque chose  nous dire?  nous demander?... Eh bien!... rpondez
donc...

La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une
rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lve
pas les yeux et n'ose rpondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche
d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas
jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est
grande chez lui la force de l'habitude.

Madeleine se recule vivement  l'autre bout du banc; elle lve alors les
yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une
expression de fiert, de mcontentement qui lui sied  ravir et qui
tonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la
main, qu'elle retire aussitt.

--Je vous ai fche? Mon Dieu! j'en suis dsol... ce n'tait nullement
mon intention.... je ne pensais pas qu'il y et aucun mal  vous
embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fchent quand
on les embrasse?...

--Monsieur, je ne suis pas habitue  de telles manires, et...--Et
vous avez eu un mouvement de fiert superbe! En vrit, il aurait fait
honneur  une duchesse!... Savez-vous, ma chre amie, que, pour une
servante de cabaret, vous tes bien farouche?... Allons, la voil qui
pleure  prsent... je lui ai encore fait de la peine!... Vraiment, je ne
fais que des sottises ce matin... C'est peut-tre parce que je vous ai
appele servante que vous pleurez?... je vous assure que je n'ai pas
voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que
j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons,
Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets
que je ne vous embrasserai plus... je ne sais mme pas pourquoi cela
m'est arriv... Mais aussi cet imbcile de Dufour, qui m'assure que vous
nous regardiez... que vous lui lanciez des oeillades.... Vous n'tes plus
fche, n'est-ce pas?

Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui sduit, qui inspire
sur-le-champ la confiance; Madeleine s'est laiss prendre la main, et
elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de svre:

Non, monsieur, je ne suis plus fche... d'ailleurs je n'avais pas le
droit de l'tre... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette
maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bont.... et
quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on
ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah!
j'tais si heureuse...

--Pauvre petite! je comprends!..... vos parents taient  leur aise
sans doute, et des malheurs vous auront force  entrer ici.

--Mes parents!...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent
quand j'tais encore au berceau...  ce qu'on m'a dit... mais une
dame.... bien bonne, bien gnreuse, eut piti de moi; elle me prit avec
elle, me fit lever et me traita comme son enfant: cette dame tait la
marquise de Brville.

--La marquise de Brville?... la belle-mre d'Armand?--Oui, monsieur.
Ah! combien elle eut de bonts pour moi!.... C'est lorsque son mari
mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois,  peine
trois ans alors. L je trouvai Armand et Ernestine.... c'taient deux
enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que
ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne ft que leur belle-mre.
Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq; mais ils
m'aimaient bien aussi; nous jouions ensemble, nous tions toujours
ensemble..... Ah! que j'tais heureuse alors!... ils me traitaient comme
leur soeur... je partageais leurs tudes, leurs occupations..... je ne
pensais pas que je n'tais qu'une pauvre orpheline!... je ne prvoyais
pas que mon sort pt changer. J'tais si jeune... je jouais et je
chantais sans cesse... Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-l!...

--Pauvre Madeleine!... je comprends vos peines... je ne m'tonne plus
maintenant de vos manires gracieuses, distingues...... de tout ce
qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.

--Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu' la mort de madame de
Brville... J'avais prs de onze ans quand ce malheur arriva... Ma
bienfaitrice mourut en peu de jours;.... je ne puis vous dire toute la
douleur que j'prouvai,... dans ce moment affreux, ce n'tait qu'elle
que je regrettais; je ne songeais nullement  mon sort,  ce que
j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mre;
Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi;
mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on
emmena Ernestine et Armand, et on mit  la porte la petite Madeleine,
car je n'tais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice,
j'avais tout perdu!

--Madame de Brville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans
doute? Mais vous abandonner ainsi..... ah! c'est affreux. Il fallait que
tous ces gens-l eussent le coeur bien dr. Pourquoi la soeur d'Armand
ne vous emmena-t-elle pas avec elle?--Oh! ce ne fut pas de sa faute: on
ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant
moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des
choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, o il avait
dj soin de sa vieille tante... Ah! c'est un brave homme que
Jacques!.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau
malheur: le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien; je ne
voulus pas rester encore  sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut
piti de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a
quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur: sa femme
gronde parfois, mais enfin j'tais habitue  mon sort, lorsqu'il y a
quelques jours, en apprenant que M. Armand de Brville, que sa soeur
taient revenus dans ce pays, je ne pus me dfendre d'prouver de
nouvelles esprances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui
m'avaient traite comme leur soeur, dont j'avais pendant long-temps
partag les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au
moins la revoir, l'embrasser une fois;.... car ce n'est pas leurs
bienfaits que je dsire, mais leur amiti dont je suis jalouse... Madame
de Brville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais
comme les enfants de ma bienfaitrice!... Eh! bien, monsieur,..... je ne
les ai pas vus;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller  Brville... Ah!
voil ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand dsir de
les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de
ceux qui vont chez eux, combien je voudrais tre  leur place!.... Voil
pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons
d'enfance, je vous ai regards souvent  la drobe... J'aurais voulu
vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne
pensent plus  moi;.... mais je n'osais pas... et je conois que j'aie
d vous paratre singulire..... et bien hardie peut-tre, de vous
regarder si souvent.

Le rcit de Madeleine a vivement intress Victor; il lui promet de
parler d'elle  Armand et  sa soeur; il lui fait comprendre que ses amis
d'enfance, tout en ayant conserv le souvenir de la petite protge de
madame de Brville, peuvent ignorer qu'elle habite si prs d'eux,
puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez
Grandpierre n'a t  Brville depuis que le jeune marquis y est revenu.
L'espoir entre dans l'ame de Madeleine; ses yeux brillent dj de
plaisir: elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui
presse tendrement les mains; mais, dans ces marques de reconnaissance,
il n'y a rien que d'innocent; le jeune homme le voit bien; aussi ne
profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre
baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.

On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille.
Celle-ci s'crie: Oh! mon Dieu, je vais tre gronde!.... En causant
avec vous, monsieur, j'ai oubli le djener;... mais c'est gal... vous
m'avez fait esprer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un
peu..... je veux tre gronde  ce prix-l.....

Madeleine va s'loigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit
d'un air honteux: Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et
Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa soeur... ce
sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien
que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh! je
saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me
permettent de les aimer comme autrefois!...

La jeune fille salue de nouveau Victor et s'loigne lestement, en
sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin.
Victor se dit, en la regardant aller: Cette petite a de l'ame, de la
sensibilit, et une dlicatesse de sentiment qui n'est pas commune:
c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-tre
plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux sductions...

Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse o il a soup la
veille; il y trouve Dufour, qui s'est tabli sur une table, et s'occupe
 dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il runit en
came. La vieille femme pose avec une dignit comique, ne tournant la
tte que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais
reprenant bien vite la position qu'on lui a indique. Quand au grand
Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment
d'expression.

Je fais nos excellens htes, dit Dufour en voyant entrer Victor.
Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien
caractriss... Avec son fils  ct, cela tranchera.... Ne remuez pas,
madame Grandpierre, je vous en prie!... je n'ai plus que quelques coups
de crayon  donner.... Je voulais faire aussi notre hte.... mais ce
sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans
le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre...
j'aime les braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi que je fasse l'ami
Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... a fera bien!...

--Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux, dit Victor en
souriant; tu sais que cela lui donne un air qui t'a frapp hier?

--C'est bien! c'est bien! dit Dufour en se pinant les lvres; je lui
ferai tenir ce que je voudrai!.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous
lever... j'ai fini.

Dufour prsente son came; la paysanne prend d'abord le portrait de son
fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient  lui faire
distinguer son profil, et elle se trouve trs-ressemblante parce que son
bonnet est exactement copi.

Le djener est servi, on se met  table. Dufour mange comme quatre, et,
tout en djenant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son
fils et coupe du pain  la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse
pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa
journe chez les paysans. Enfin, Dufour se lve, embrasse madame
Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre  son hte, et
s'loigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a
pay leur dpense, et il dit tout bas  Madeleine, qui s'est approche
de lui et le regarde timidement: Je ne vous oublierai pas; bientt, je
l'espre, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance.




CHAPITRE II.

La Socit de Brville.


En suivant le chemin qui doit les mener chez le jeune Brville, Victor
raconte  Dufour sa conversation avec Madeleine, et termine son rcit en
lui disant: Tu vois maintenant pourquoi cette jeune fille nous
regardait en soupirant et avait envie de nous parler... c'tait pour
nous entretenir des amis de son enfance; ce que tu jugeais mystrieux,
extraordinaire dans la conduite de cette petite, s'explique fort
simplement..... il n'a fallu que quelques mots pour cela; si tu m'en
crois, Dufour,  l'avenir tu te laisseras moins aller  ton penchant
pour les conjectures, et surtout  cette mfiance qui te fait toujours
supposer le mal, ou du moins des choses qui ne sont pas.

--C'est bon! Monsieur Victor, je vous suis trs-oblig de vos avis! La
conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est explique... c'est
fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite
Madeleine... elle ne connat pas ses parents!..... et la marquise a pris
soin d'elle!..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la
laisse en mourant expose  mourir de faim si des paysans n'avaient pas
eu piti d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi? Alors, tu
y mets de la bonne volont.

--Clair ou non!... qu'est-ce que cela nous fait?... ce n'est plus de
tout cela qu'il s'agit.

--Qu'en sais-tu?... tu blmes la conduite d'Armand et de sa soeur, qui
ont abandonn la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point
quelques raisons pour cela?..... cette Madeleine est peut-tre un enfant
de l'amour... et, avant de s'intresser  elle, avant de parler d'elle 
ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'tait
pas indiscret, si...

--Dufour, tu me fais piti avec tes craintes! on n'est jamais indiscret
quand on fait une bonne action: c'est en faire une que de plaider la
cause de cette pauvre fille, qui, aprs avoir t leve dans l'aisance,
avoir reu un commencement d'ducation, est rduite  servir dans un
cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des
folies, bien des sottises mme!... mais toutes les fois que je pourrai
obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me
compromettre, et je suis enchant que cette jeune fille ne soit pas
jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mlera point d'amour ni de
sduction dans ma conduite.

--Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Aprs tout, ce n'est pas un
monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas
jurer que... Ah! voil sans doute la maison de M. Armand..... Diable!
mais c'est fort lgant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille
livres de rente?

       *       *       *       *       *

Victor marche en avant; il ne rpond pas au peintre, qui le suit en
disant: Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me
dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la fort de Compigne...
Et la commission que j'ai t oblig de payer... Oh! dcidment, ce beau
monsieur-l m'est suspect... Ce doit tre lui que j'avais vu dans le
restaurant  vingt-deux sous.

       *       *       *       *       *

Les voyageurs sont arrivs devant une belle maison de campagne, qui se
trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'o l'on aperoit les
villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons lgantes, o de riches
habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.

Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la
maison. Dufour, qui vient aprs lui, s'approche de la loge du concierge,
en disant: Ce Victor est tonnant... il entre comme chez lui... On ne
nous connat pas ici;... on pourrait croire... Eh bien! est-ce qu'il
n'y a personne chez le portier?

Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait
manger de la bouillie.

Je viens voir M. Armand de Brville, dit Dufour. J'espre qu'il est
ici, car il m'a invit, ainsi que mon ami, qui a pass devant.

--Oui, monsieur, oui, M. de Brville est ici... Vous allez trouver tout
le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard  c't'
heure.

--Ah! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y
est?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici?

--Mais, dam'... comme  l'ordinaire... M. Armand,... M.
Saint-Elme...--Oh! je le connais celui-l.--Madame de Noirmont et son
mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan; est-ce que t'en veux
pus?--Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce
que c'est  vous, ce gros compre-l?...--Oh, non, monsieur; c'est mon
petit frre...--Je disais aussi, vous tes trop jeune pour avoir dj un
marmot... Quel ge avez-vous?--J'avons quinze ans, monsieur.--Peste!...
quelle commre,... quelle carnation!... et  quinze ans vous tes dj
concierge?...--Oh! avec maman; c'est qu'elle est  la cuisine,
elle...--Ah! j'entends... elle cumule les emplois... Ha a!... mais je
cause l,... vous dites qu'on est au billard... De quel ct ce
billard?--Prenez l'escalier sous le vestibule: et tout en haut; gn'y a
pas  se tromper.--Merci, mon enfant!... Prenez garde  votre petit
frre... vous lui en donnez trop  la fois...

Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pav de
dalles, jette un coup-d'oeil dans une salle  manger dont la porte est
ouverte, puis monte l'escalier en se disant: C'est fort bien tenu...
Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie proprit.

Dufour arrive au haut de l'escalier. L, on a dcor une grande salle en
forme de tente; et, de cet endroit o l'on a plac le billard, la vue
s'tend au loin sur tous les environs.

M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une
assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable; un autre
monsieur plus jeune tient une queue de billard  la main, et semble
attendre son tour: celui-l a une jolie petite figure bien ronde, bien
frache et bien insignifiante, ce que l'on appelle communment une
figure d'ange bouffi.

Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse
les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y rpond, M. de Saint-Elme
accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant
de tmoignages d'amiti. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main,
et rpond assez froidement aux avances du petit-matre qui va toujours
son train. Mais le grand monsieur a dj rpt deux fois d'un air
d'impatience:

Monsieur de Saint-Elme, c'est  vous  jouer!....--Oui, c'est  vous 
jouer, dit le jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas carambol...--Je
ne le cherchais pas, monsieur; je n'ai voulu que coller mon joueur; et
je crois que j'ai assez bien russi... C'est  vous  jouer, monsieur de
Saint-Elme....

--Pardon, messieurs, je suis  vous... C'est que je suis si enchant de
revoir mon ami Dufour... Messieurs, flicitons-nous,... nous possdons
dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale.

Le grand monsieur, qui semble peu sensible  tout ce qui touche les
arts, se contente de faire une lgre inclination de tte  Dufour en
reprenant: C'est  vous  jouer, et vous tes coll...--Oh! a m'est
gal, je touche partout.

En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir  peine vis, et
il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une lgre
grimace, tandis que le jeune homme s'crie: Suprieurement jou...
c'est un bloque dans mon genre!... A mon tour... vous allez voir,
messieurs!...

Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire dj un point de vue; il
lui frappe sur le bras, en lui disant: Mais  propos, je vous en veux,
monsieur Dufour, oh! j'ai  me plaindre de vous!

--De moi, monsieur! rpond le peintre en le regardant avec surprise,
parbleu! voil qui est fort! Il me semble, au contraire, que ce serait
moi qui pourrais...--Permettez, mon cher Dufour; est-ce que je ne vous
avais pas pri de me cder au prix qui vous conviendrait un dlicieux
tableau de la fort de Compigne?...--C'est justement de cela que je
voulais vous parler....--Eh bien! mon cher, ce tableau, je l'attends
encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoy?--Par exemple,
c'est trop fort cela! je vous l'ai bien envoy; mais vous me donnez une
adresse o vous ne logez plus... C'est fort dsagrable de faire
promener ainsi un tableau.--Qu'est-ce que vous me dites l?... O donc
a-t-on t?--Rue Saint-Lazare, o vous m'avez dit...--Rue Saint-Lazare!
ah! tourdi que je suis!... Mais il y a un sicle que je ne demeure
plus l....--C'est ce qu'on a dit au commissionnaire.--Ah! mon cher
Dufour,... que je suis dsol de cette erreur! mais de retour  Paris,
j'espre que nous rparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les
mille francs en or qui vous taient destins, sont dans un coin de mon
secrtaire, d'o ils n'ont pas boug depuis ce temps...--C'est  vous 
jouer, monsieur de Saint-Elme.--Pardon, messieurs, c'est que j'avais 
coeur de m'expliquer avec mon ami Dufour.

Dufour ne sait plus que penser; et il se dit: En tous cas, ce
gaillard-l a un fil, un aplomb tourdissant!

--Laissons ces messieurs jouer  leur aise, dit Armand  Victor et 
Dufour; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces
dames, et je serai bien aise de vous prsenter  ma soeur.

Les nouveaux arrivs suivent Armand, qui, tout en les conduisant au
jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il prouve  les
voir. Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune
Brville; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une
socit de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue
que je commence  perdre patience, et, si vous n'tiez pas venus,
j'allais repartir.

--La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor; j'aime le calme que l'on y
gote... cela repose un peu des plaisirs de Paris.--Moi, pourvu que je
trouve des arbres, des feuilles  copier, je suis content.--Ah!
messieurs, vous tes heureux de vous satisfaire de si peu! il me faut
des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout.--Mais, mon
cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour  la
campagne aussi bien qu' Paris?--Et avec qui! il n'y a personne ici....
rien dans les environs qui puisse mriter nos hommages... Du moins, chez
les voisins que nous avons vus jusqu' prsent, n'ai-je pas aperu un
seul minois un peu dsirable.--Et les paysanes?--Oh! fi donc! laides,
lourdes, sales!.... En vrit, pour avoir une bergre gentille, il
faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voil; nous
tcherons de nous amuser; nous chasserons, nous monterons  cheval... et
nous tiendrons table long-temps;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux
 la campagne...--Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour; mais quels
sont ces messieurs que nous avons laisss l-haut jouant au billard avec
M. Saint-Elme?--L'un est mon beau-frre, M. de Noirmont.--C'est le plus
jeune sans doute?--Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrsor, qui
habite avec sa femme une fort jolie maison  trois portes de fusil de
celle-ci. C'est un jeune homme qui tait dans le commerce et avait peu
de fortune et d'esprances; mais une riche veuve de Laon s'est
amourache de lui; les joues bien fraches et bien rondes du jeune homme
ont sduit la dame; elle lui a offert sa main, et Montrsor a chang sa
libert contre vingt-cinq mille livres de rentes.

--J'pouserais une ngresse  ce prix-l, dit Dufour, pourvu que je
connusse bien les antcdents.--Et moi je n'pouserais jamais une
femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, et-elle un million
 m'offrir!--Tais-toi donc, Victor; si le million tait en perspective,
tu changerais d'avis...--Jamais...--Encore quelques annes, et tu
parleras autrement.--Je ne crois pas.--Est-ce que madame Montrsor n'est
pas jolie?--Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma soeur; vous
jugerez si ce pauvre Montrsor ne paie pas un peu cher sa fortune.
D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que
vingt-quatre ans; ensuite des prtentions, une coquetterie ridicule!...
elle n'a jamais d tre jolie... et d'une jalousie!... Oh! il ne faut
pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air
empress prs d'une demoiselle, car alors on lui fait des scnes, des
reproches... Je ne sais mme si cela ne va pas plus loin.... J'ai dj
eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien  faire;
il faut bien s'occuper de ce que font les autres.

--Oui, et puis cela amuse, dit Dufour; d'ailleurs il faut savoir avec
qui l'on vit.

--Quant  mon beau-frre, M. de Noirmont, que vous avez vu l-haut, il
n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est
peut-tre dj beaucoup pour tre le mari d'Ernestine, qui est dans sa
vingt-troisime anne, mais M. de Noirmont rend ma soeur trs-heureuse:
c'est un homme prtentieux, crmonieux, qui est un peu fier de sa
naissance, un peu vain de sa fortune; mais, dans le fond, c'est un
trs-brave homme, il a de belles qualits, de plus est excellent
chasseur... et trs-fort joueur d'checs: son plus grand dfaut est de
croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste,
Ernestine est heureuse avec lui; mais aussi ma soeur est si douce et d'un
caractre si gal!.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les
plaisirs bruyants,.... enfin tout l'oppos de moi, et puis d'une
svrit de principes!... d'une vertu!...--Toujours l'oppos de
vous?...--Oh! ma foi, oui!... Ah! messieurs, mnerions-nous une vie si
gaie si toutes les femmes ressemblaient  ma soeur?... Mais chut! la
voil avec madame Montrsor qui sort de cette alle.... Quand madame
Montrsor est ici, elle ne quitte presque pas ma soeur; elle craint sans
doute que son mari ne fasse la cour  Ernestine... Ah! ah! pauvre
femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces
dames est ma soeur.

Deux dames s'avanaient vers ces messieurs: l'une, grande, sche, jaune,
tait coiffe d'un bonnet surcharg de fleurs et de noeuds de rubans; ce
bonnet, nou sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille
petites dcoupures, ne parvenait cependant point  embellir une figure
fane o tout tait grand, except les yeux; et la prtention avec
laquelle elle balanait cette tte, qui tait au bout d'un col d'une
grandeur dmesure, loin d'avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu
d'agrment de cette dame.

Celle qui l'accompagnait tait d'une taille au-dessus de la moyenne; sa
tournure tait simple et pourtant distingue, sa figure douce n'avait
rien qui charmt au premier abord, des cheveux bruns, des yeux chtains,
pas trs-grands, une bouche agrable, sans tre petite, un beau front,
un teint ple et lgrement anim; enfin, rien de remarquable  citer
dans ses traits; ce n'tait ni une tte grecque, ni un profil antique,
mais de ces femmes dont on dit seulement: Elle est bien; que l'on
regarde d'abord avec indiffrence, que l'on fixe ensuite avec plaisir,
et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder!

Armand s'adresse  cette dernire en lui disant:

Ma chre Ernestine, je te prsente M. Victor Dalmer, un de mes bons
amis dont je t'ai parl plus d'une fois..... et M. Dufour, peintre fort
distingu... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque
temps..... je leur sais beaucoup de gr d'avoir consenti  quitter Paris
pour s'enterrer avec nous au fond de la Picardie. J'espre que tu te
joindras  moi pour tcher de leur rendre ce sjour le moins ennuyeux
possible.

--Il ne dpendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent 
Brville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me sera
possible.

Cette rponse est accompagne d'un sourire aimable, auquel ces messieurs
rpondent par une profonde inclination de tte; puis Dufour dit 
l'oreille de son ami: Elle est bien, la soeur... mais ce n'est pas une
beaut... Elle n'a que vingt-trois ans... elle les parat... Elle est
bien ple... est-ce qu'elle a t malade!...

--Monsieur de Brville! s'crie madame Montrsor, aprs avoir honor
les nouveau-venus de deux belles rvrences, o est donc Chri?...
qu'est-ce qu'il devient?...

--Qu'est-ce que c'est que a, _Chri_? dit Dufour, un petit chien?...

--C'est son mari! dit Armand en souriant, et il rpond  la grand
dame: Monsieur votre poux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme.

--Ah! mon Dieu! quel amour de billard maintenant!... c'est donc une
passion!... il y passe toutes les journes.... Il est vrai que Chri y
joue comme un ange! eh! d'abord il fait tout bien!... Mais je croyais
qu'on avait parl d'une promenade dans les environs pour ce matin?

--Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie;
ces messieurs, qui arrivent, doivent tre fatigus...

--Oh! nullement!... nous devions arriver hier au soir, mais nous nous
sommes perdus dans le bois; puis la nuit est survenue, enfin nous avons
t trs-heureux de trouver  coucher chez des paysans...--En vrit!

--Oui, dit Dufour, et dans la maison o nous avons couch, il y avait
une...

Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant
 l'oreille:

Fais-moi le plaisir de te taire! puis il reprend plus haut: Ceci est
tout une histoire que je me rserve de vous conter plus tard... Quant 
votre promenade.... pour moi je suis prt  vous accompagner.

--Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez,
que vous preniez un peu connaissance de ma proprit.

--Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit
madame de Noirmont, car je suis sre que mon frre n'y a pas encore
pens.--Ma foi, tu as raison, ma chre amie, je n'y songeais
pas!....--Moi, je vais voir si Chri est encore au billard.

Les dames s'loignent. Armand promne ses amis dans les jardins, qui,
par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et
Dufour admirent l'heureuse distribution des terrains; une jolie pice
d'eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour  tour
leurs regards. Mais Armand se promne avec indiffrence dans cet
agrable sjour, et  chaque exclamation qui chappe  ses htes, il
s'crie: Oui, cet endroit est assez agrable; mais c'est bien froid,
bien monotone, auprs de Paris...

--Vous voudriez ici des madame Flock pour gayer le paysage.--Oh! ce
n'est pas celle-l qui m'occupe.... il y a dj long-temps que j'ai
chang... j'ai maintenant une blonde dlicieuse.... Elle a figur
quelque temps dans la danse  l'Opra, mais un prince russe lui a fait
quitter le thtre.--Et vous lui avez fait quitter le prince
russe?--C'tait dj fait!..... C'est une femme fort amusante..... elle
a conserv, de son premier tat, l'habitude de faire des pirouettes, des
plis ou des ronds de jambes au moment o l'on y pense le moins: de
sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout--coup 
voltiger,  faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui
faites une tendre dclaration, elle vous jette brusquement le bout de
son pied  la hauteur de votre paule.--Ah! mais!... ce doit tre fort
gentil tout cela! dit Dufour; j'aimerais beaucoup une matresse
semblable... si ce n'tait pas si cher...--C'est aussi ce que me dit
Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intrts  coeur.... il veut que
je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine!--Oui, reprend
Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse.....
Je comprends. Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme?--Il est fort riche;
il possde plusieurs proprits....--De quel ct? Il me l'a dit... je
ne m'en souviens plus. Ah! il a des vignes en Bretagne!...--Des vignes
en Bretagne!.... je ne connais gure de bon vin dans ce pays-l.--Au
fait, je cderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse.
Oh! j'aime le changement... J'ai dj quelque chose en vue, mais il
faudrait que je fusse  Paris; car, je vous le rpte, messieurs, il n'y
a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos
voisines que madame Montrsor.--Pour celle-l, j'avoue qu'elle fait
trs-bien de ne songer qu' son mari!--Vous verrez les autres dames du
voisinage... c'est raide, guind, apprt... et puis! ne me parlez pas
de faire l'amour en province quand on a l'habitude du laisser-aller de
Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je
conviens que j'aime le jeu..... cela meut, cela fait prouver des
sensations.--Comment! est-ce qu'on ne joue pas dans ce pays?--Si
fait!..... mais vous ne devineriez jamais  quoi.... quel est le jeu
dont madame Montrsor est folle et qu'elle a mis  la mode dans
plusieurs maisons des environs....--Le jeu d'oie?...--Pis que cela!....
le loto!...

--Le loto! dit Victor en riant.--Oui, le loto! et notez bien qu'il ne
faut pas causer pendant qu'on tire les boules, sous peine d'entendre
rappeler trois ou quatre fois les mmes numros. On nous y a attraps
une fois, Saint-Elme et moi, mais nous avons bien jur que ce serait la
dernire.

--Eh bien! moi, messieurs, dit Dufour, j'avoue que je ne suis pas
ennemi du loto!... c'est un jeu o l'on ne peut pas s'chauffer.... o
l'on ne perd pas plus qu'on ne veut. Je ferai la partie de madame
Montrsor.--Alors, elle vous adorera.

Victor et Dufour sont installs chacun dans une jolie chambre; Armand
laisse ses htes en leur disant: Messieurs, je n'ai pas besoin de vous
rappeler qu' la campagne c'est libert entire, chacun doit faire ce
qu'il lui plat: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est
tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon
beau-frre!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!...
mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette
maison, ou du moins me prter l'argent dont j'ai besoin pour payer les
dettes que j'ai laisses  Paris!

Armand s'loigne, et Dufour dit  Victor: Comment! il a dj des
dettes?--Apparemment!--Pourquoi donc son cher ami Saint-Elme, qui a des
vignes en Bretagne, ne lui prte-t-il pas d'argent?... Hum!... ce
Saint-Elme a vraiment un aplomb... un _flouflou_ qui tourdit!... Il
m'appelle son cher Dufour,... son ami!... il m'a presque prouv que
c'tait moi qui tais dans mon tort pour le tableau!... Du reste, il
joue suprieurement au billard, d'aprs ce que j'ai vu ce matin. Ha a!
pourquoi n'as-tu pas encore parl de cette petite Madeleine  laquelle
tu t'intressais tant?... pourquoi me coupes-tu la parole quand
j'allais en dire un mot?....--Parce que ce n'tait pas le moment.
Comment!  peine arrivs dans cette maison, o nous ne connaissons
qu'Armand, tu veux que j'aille entamer un sujet si dlicat!...
laisse-moi me reconnatre!... je n'oublierai pas cette jeune fille, je
veux tcher de sonder un peu les sentiments de madame de Noirmont pour
elle... Si Madeleine devait tre mal reue par les compagnons de sa
jeunesse, ne vaudrait-il pas mieux lui pargner ce chagrin? Je me flatte
qu'il n'en sera rien; mais ne te mle pas de cette affaire, tu gterais
tout!--Merci!--Si la socit qui vient ici est aussi ennuyeuse qu'Armand
le prtend, je n'ai pas non plus l'ide que nous resterons fort
long-temps dans sa terre!...--Allons!... te voil aussi, toi, regrettant
dj Paris, les amours, les matresses que tu as laisses l-bas!...--Je
n'ai rien laiss de bien regrettable; mais tu sais, mon cher Dufour, que
je ne puis vivre long-temps sans avoir quelque sentiment dans la
pense,... qu'il faut toujours que mon coeur soit occup...--Ton coeur!
hum... tu es bien honnte d'appeler cela ton coeur....... Mais,
tranquillise-toi, tu trouveras quelque bergre ou quelque provinciale
qui t'occupera..... A ce petit Armand il faut des danseuses!... des
femmes qui pirouettent en faisant l'amour!..... Toi, qui n'aimes pas les
femmes entretenues, tu trouveras dans les champs, dans les fermes, de
l'amour vritable et du lait tout chaud. Il me semble qu'avec cela on
peut passer la belle saison. Moi, je crois que je me plairai ici! et
certainement je n'aurai pas fait le voyage pour ne rester que quelques
jours!.... Voil une chambre o je serai trs-bien pour peindre... et
dans le jardin, j'ai dj remarqu plusieurs points de vue dlicieux....
Ah! il ne faut pas oublier d'envoyer chercher nos valises  Laon...

Victor laisse Dufour et retourne prs de la socit. Le peintre fait
alors l'examen de sa chambre; il regarde dans tous les coins, ouvre
chaque armoire, et compte ce qu'il y a de matelas  son lit et
d'pingles sur la pelotte de sa chemine. Aprs avoir fait une
reconnaissance exacte de son local, il sort pour se rendre au salon:
arriv prs de l'escalier, il entend parler avec feu au-dessous de lui;
il s'arrte spontanment, parce que, chez Dufour, le dsir d'entendre ce
qu'on dit est un sentiment qu'il ne peut vaincre. Il a bientt reconnu
la voix de madame Montrsor et celle de son mari.

--Il y avait dj long-temps que vous avez quitt le billard,
monsieur?...--Non, ma Sophie, je t'assure.--Je vous dis qu'il y avait
long-temps que vous tiez descendu... et que vous rdiez dans la cour
prs de cette grosse fille!...--Ah! Sophie! par exemple... peux-tu
croire...--Enfin, monsieur, que faisiez-vous prs de cette fille?...--Je
la regardais donner la bouillie  son petit frre.--Comme c'est
intressant de voir cette grosse masse de chair donner de la bouillie 
un marmot!... un homme comme vous, aller regarder une
paysanne!...--Mais, Sophie, puisque tu ne veux pas que je regarde les
dames de la socit.--Non, certes, je ne veux pas que vous en
regardiez aucune! vous tes un libertin!... un volage!... et si je vous
laissais faire, je crois que cela irait bien!...--Vraiment, ma chre
Sophie, je ne sais pas  propos de quoi tu me dis cela...--C'est bon!
c'est bon! monsieur, j'ai mes raisons!... Allons, rentrons!... Mais ce
soir, si l'on se promne, songez que je vous dfends de donner le bras 
madame de Noirmont...--Cependant la galanterie,... la politesse...--Je
n'ai pas besoin que vous soyez si galant! ce n'est pas pour les autres
que je vous ai pous! Une femme marie doit donner le bras  son poux;
c'est beaucoup plus dcent... Venez, monsieur!

La conversation finit l. Au bout d'un moment, Dufour descend l'escalier
en se disant: Je commence  croire que ce jeune homme paie un peu cher
sa fortune... c'est un bent!... Ah! comme je vous ferais marcher sa
Sophie, moi!...

Toute la compagnie est runie dans le salon du rez-de-chausse. La
socit s'est augmente de deux personnes: un monsieur d'une
quarantaine d'annes,  la titus, mais poudr et fris en pain de
sucre, de manire que le haut de sa tte forme une pointe, sur laquelle
il parat qu'il ne met jamais son chapeau. Sous ce cne est une figure
qui serait insignifiante, si elle n'avait pas de la prtention 
l'observation: les deux petits yeux gristres dont elle est dcore
restent toujours fixs long-temps sur le mme objet, parce qu'une
personne qui reste pendant cinq minutes les yeux attachs sur un objet
qui ne l'occupe pas est naturellement trs-proccupe, et, quand on est
sans cesse proccup, c'est que l'on est ncessairement observateur:
voil du moins ce que s'est dit M. Pomard, c'est le nom du monsieur
coiff en pain de sucre. Ajoutez  ce portrait du coton dans les
oreilles et un col de chemise qui monte jusqu'aux yeux, et vous pourrez
vous faire une ide du personnage qui a fait graver sur ses cartes de
visites: _Pomard, propritaire ligible_.

L'autre personne est une demoiselle qui n'est pas jolie, mais est
frache, grasse, et porte dans ses traits et dans ses manires un air
de bonne humeur et de gat qui l'embellit, parce qu'elle a de ces
figures auxquelles la mlancolie ne sirait point.

Suivant son habitude, Dufour va bien vite prs de Saint-Elme lui
demander quels sont ces nouveau-venus, et le bel homme lui rpond avec
l'air suffisant qui lui est habituel: Mais ce sont d'assez bonnes
gens... c'est le frre et la soeur... M. Pomard est un ancien employ
dans les droits runis; il est  son aise et ne fait plus rien. Sa soeur,
mademoiselle Clara, est encore  marier, quoiqu'elle approche de la
trentaine:... mais il parat que, jeune, elle a fait la difficile, et
maintenant elle trouvera difficilement... Ils habitent Gizy,... le
village  ct... Du reste, c'est bien nul auprs de nos dlicieuses
socits de Paris; mais  la campagne il faut tout voir.

Dufour remarque que madame Montrsor ne perd pas de vue son mari et
mademoiselle Pomard. On annonce que le dner est servi, et Sophie se
pend au bras de son mari pour qu'il n'offre pas la main  d'autres. Tout
le monde est dans la salle  manger, que M. Pomard est encore dans le
salon, les yeux fixs sur un guridon; on est oblig de l'appeler deux
fois, et il arrive enfin en disant: Ah! pardon... c'est que je
pensais!...

Soit hasard, soit  dessein, Chri s'est plac  table  cte de
mademoiselle Clara; mais on n'a pas fini le potage, que madame
Montrsor, qui semble tre sur des fourmis, se lve en disant  son
poux:

Chri, donne-moi ta place, je t'en prie. Ici, j'ai le vent de la
porte..... Je crains une fluxion; j'ai eu mal aux dents cette nuit.

Chri est oblig de se lever, ce qu'il fait en murmurant, et madame
Montrsor, qui, probablement, craignait autre chose qu'une fluxion, va
se mettre prs de mademoiselle Clara et n'a plus mal aux dents pendant
le dner.

M. de Noirmont et Saint-Elme font presque  eux seuls les frais de la
conversation. Le premier parlerait mieux s'il s'coutait moins, et ne
semblait pas persuad qu'on doit tre heureux de l'entendre.
Saint-Elme est infiniment plus amusant; mais en homme adroit et qui ne
veut pas abuser de ses avantages, c'est toujours en approuvant, en
louant ce que M. de Noirmont vient de dire, qu'il entre en matire. De
cette faon, il obtient aussi, pour ses saillies et ses bons mots,
quelques sourires du beau-frre d'Armand.

Victor examine les dames; ses yeux ne s'arrtent pas sur madame
Montrsor; il les laisse un peu plus long-temps sur mademoiselle Pomard;
mais l'examen ne fait pas natre un dsir dans son coeur. Il regarde
ensuite la soeur d'Armand; il prouve plus de plaisir  porter ses yeux
l; mais cette dame n'est nullement coquette, elle parle peu, se
contente d'couter, de sourire quelquefois, et de veiller  ce que les
convives ne manquent de rien.

Le dner se termine aussi paisiblement qu'il a commenc. Chri fait la
moue, Armand a t rveur, Dufour a beaucoup mang. A force de fixer une
carafe, M. Pomard a mis des pinards sur son gilet, et, lorsque sa soeur
le lui fait remarquer en riant, le monsieur se contente de rpondre:
C'est un malheur!.... c'est que je pensais!...

Le dner est suivi d'une promenade dans les jardins. L personne ne se
donne le bras; chacun va  sa volont, except madame Montrsor, qui ne
quitte pas le bras de son mari.

Lorsque la nuit arrive, les voisins parlent de rentrer. Madame Montrsor
propose dj d'aller faire chez elle une partie de loto, mais la
proposition n'a point de succs. Saint-Elme a provoqu M. de Noirmont au
billard, et les Pomard dclarent qu'ils ont perdu trente-neuf sous
depuis cinq jours, qu'ils sont en trop mauvaise veine, et laisseront
passer la semaine entire sans jouer.

On reconduit M. et madame Montrsor jusqu' leur demeure, qui est peu
loigne de celle d'Armand. M. Pomard et sa soeur regagnent le village de
Gizy, qui n'est qu' deux portes de fusil, et les habitants de Brville
reviennent chez le jeune marquis. Les hommes montent au billard, madame
de Noirmont rentre chez elle. Aprs avoir fait quelques parties,
Victor et Dufour laissent Saint-Elme jouer avec M. de Noirmont et vont
se coucher.

J'espre qu'on est rang ici, dit Dufour; nous nous retirons  dix
heures!... J'aime beaucoup cette vie-l...--Moi, je la trouverais un peu
trop sage, si cela devait durer long-temps... Bonsoir,
Dufour.--Bonsoir... Eh bien! et Madeleine... tu n'en as pas
parl!...--Le pouvais-je devant ces voisins.... ces voisines?... Demain
j'espre en trouver l'occasion.--Ah! fripon! si elle tait jolie, tu
aurais dj parl d'elle!...




CHAPITRE III.

Une journe bien employe.


Victor s'est lev de bon matin, c'est un des plaisirs de la campagne; il
descend et rencontre sous le vestibule M. de Noirmont et Saint-Elme en
quipage de chasse, le fusil sous le bras et la carnassire au ct.

Nous allons abattre livres et perdrix, dit Saint-Elme; venez-vous avec
nous, M. Dalmer?--Non, messieurs, je ne suis pas chasseur.

--C'est une grande jouissance dont vous vous privez, monsieur, dit M.
de Noirmont en faisant rsonner son fusil.--Monsieur, comme je ne la
connais ni ne la dsire, il me semble que je ne me prive de
rien.--Allons, en route, M. de Noirmont;... vous savez que j'ai pari
avec vous  qui abattrait le plus de pices.--Oh! je tiens le
pari!--Bonne chasse, messieurs!

Le beau-frre d'Armand fait  Victor un salut assez froid; il semble
qu'un homme qui ne chasse pas ait perdu beaucoup de droits  sa
considration: c'est du moins la pense qui vient sur-le-champ  Victor,
et cela ne lui donne pas une haute ide de l'esprit de ce monsieur.

Victor est enchant d'tre rest avec Armand et sa soeur; il compte
profiter de cette occasion pour leur parler de Madeleine, mais il est de
trop bon matin pour esprer qu'ils descendent bientt. La grosse
Nanette, la fille de la concierge, a dit  Victor qu'Armand n'avait pas
l'habitude de se lever avant neuf heures. Pour attendre le rveil du
frre et de la soeur, Victor va parcourir les jardins.

Cette proprit est fort jolie, se dit le jeune homme en passant sous
des ombrages de lilas et de chvrefeuilles. Mais il me semble que dans
cette maison il manque quelque chose... on y est froid.... cela n'est
pas anim... Armand s'ennuie; il est inquiet, proccup... Je crois
qu'il a laiss  Paris plus que des souvenirs, et que ce n'est que pour
avoir de l'argent qu'il est venu ici!... Madame de Noirmont parat
douce, tranquille.... Elle aime son mari... mais cela ne peut tre qu'un
amour raisonnable... il a quinze ans de plus qu'elle.... Cette
diffrence d'ge ne serait rien encore si M. de Noirmont avait l'air
d'un homme amoureux... d'un homme passionn, car on est jeune long-temps
lorsqu'on est long-temps sensible. Mais tous ces gens-l sont d'un
calme... Il faudrait ici de l'amour... cela embellirait cette demeure.
O le prendre?... ce n'est pas chez madame Montrsor que j'irai le
chercher. Mademoiselle Pomard est assez agrable... mais je ne puis me
figurer qu'on soupire prs d'elle: c'est encore difficile de trouver 
aimer... Il faudra pourtant que je me marie un jour pour faire plaisir 
mon pre. Moi, je veux adorer celle que j'pouserai... je veux... Quelle
est donc cette jeune fille l-bas?... Je ne me trompe pas, c'est
Madeleine.

Victor tait mont sur un petit monticule situ  l'angle des murs du
jardin et d'o l'on voyait au loin dans la campagne. Une jeune fille
tait alors assise, dans la prairie, auprs d'un paysan: c'taient
Madeleine et Jacques; tous deux causaient en regardant souvent la
demeure d'Armand. Victor quitte vivement la place o il tait mont; il
court  travers les alles du jardin, gagne la cour, et arrive bientt
prs de la jeune fille et de son compagnon.

En reconnaissant le jeune voyageur qu'elle a vu la veille, Madeleine
rougit et s'crie: Ah! voyez-vous, Jacques, monsieur ne m'a pas
tout--fait oublie, puisqu'il vient de lui-mme nous trouver.

--Vous oublier!... et pourquoi pensiez-vous que je vous oubliais? ma
chre enfant, vous avez donc bien peu de confiance en mes
promesses?...--Monsieur, ce n'est pas moi... c'est Jacques... qui a cru.

Eh! mon Dieu, oui, s'crie le paysan, faut pas tant de crmonie pour
dire ce qu'on pense. Vous aviez promis  Madeleine de vous intresser 
elle, de parler  ses anciens amis. Mais, dame! comme on n'a plus
entendu parler de vous hier, j'ens cru que vous aviez oubli tout a...
Je sais que ces messieurs de Paris ont tant de choses en tte!... Une
petite fille que vous connaissez  peine... a pouvait ben vous sortir
de l'ide. Ma foi, ennuy de la tristesse de cette pauvre petite, qui
brle de revoir ses amis d'enfance, je suis all, ce matin, la prendre
au point du jour. Je lui ai dit: Venez avec moi, nous allons rder
autour de c'te demeure... que vous aimez tant.... peut-tre
rencontrerons-nous queuqu'un qui vous engagera  entrer... car elle
grille d'entrer l-dedans.... C'est ben naturel: elle a jou, elle a
couru dans ces jardins jusqu' l'ge de onze ans. La matresse de la
maison l'aimait... au moins autant que son beau-fils et sa
belle-fille.... Je crois mme qu'elle prfrait Madeleine; elle
l'embrassait si souvent!... surtout quand elle se croyait seule...
Enfin, quoiqu'elle ait vu la fin de ce bonheur  onze ans, Madeleine en
a conserv la mmoire; car les jours heureux ne s'effacent pas de notre
souvenir, surtout quand ils ne sont pas suivis par d'autres.

Aprs avoir fait comprendre  Jacques pourquoi il n'a pas encore parl
de la jeune fille, Victor s'crie: Je suis enchant de vous trouver
ici; le moment est favorable pour vous prsenter  vos anciens amis.
Venez, je vais vous conduire dans les jardins; nous y attendrons le
rveil d'Armand et de sa soeur; je veux prparer la reconnaissance.... je
suis sr que cela se terminera bien.

Madeleine rougit et plit presqu'en mme temps: l'ide d'aller dans
cette maison o elle a pass son enfance lui cause tant d'motion,
qu'elle sent ses genoux flchir. Elle s'appuie sur Jacques en lui
disant: Mon ami..... faut-il que je suive monsieur?

--Oui sans doute, rpond Jacques, puisque monsieur veut bien
s'intresser  vous. Allez ma petite Madeleine... retournez dans la
demeure de votre bienfaitrice... vous y serez mieux... et plus  votre
place que dans le cabaret de Grandpierre....

Jacques serrait la main de la jeune fille; sa figure avait perdu son
expression moqueuse pour en prendre une presque touchante.

Venez, dit Victor, en prenant  son tour la main de Madeleine,... le
temps se passe... Je veux leur parler avant qu'ils vous voient.--Et
vous, Jacques, vous ne venez pas avec nous?--Moi!.... oh! c'est
inutile... je serais de trop l... D'ailleurs faut que j'aille  mon
travail...... Adieu, Madeleine!... ne tremblez donc pas ainsi, pauvre
enfant!

Jacques a fait quelques pas pour s'loigner, il revient tout--coup vers
Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force: Surtout,
monsieur, songez bien que ce n'est pas de la piti que l'on doit
tmoigner  Madeleine... Si ceux qu'elle aime toujours ne la reoivent
qu'avec froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine; si
elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, o l'amour de Babolein
et les criailleries de sa mre commencent  l'ennuyer, eh bien! elle
viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore.

Le paysan s'loigne en achevant ces mots. Ce brave homme vous aime
beaucoup, dit Victor.--Oh! oui, monsieur, c'est mon meilleur
ami!...--J'espre que ses craintes ne se raliseront pas, je suis
certain que votre prsence fera le plus grand plaisir  Armand et  sa
soeur.--S'il tait vrai!... que je serais heureuse!....--Venez,.....
donnez-moi le bras,... appuyez-vous sur moi.--Ah! que vous tes bon,
monsieur!... Mais la pense que je vais revoir la demeure de ma
bienfaitrice,... de celle qui m'a servi de mre,... me cause une
motion... c'est plus fort que moi... C'est du plaisir que j'prouve et
pourtant j'ai envie de pleurer.--N'tes-vous donc jamais venue vous
promener dans cette proprit pendant l'absence des matres?--Non,
monsieur, jamais... Le concierge tait un homme brutal;... il aurait
fallu lui demander la permission, et puis Jacques me disait: Pourquoi
iriez-vous l, ma petite? En sortant de ces beaux jardins, il vous
faudrait rentrer dans le cabaret de Grandpierre, et cela vous ferait
encore plus de peine... Il vaut mieux tcher d'oublier le pass...--Je
suivais le conseil de Jacques,... mais je n'oubliais pas le pass malgr
cela.

On est arriv  l'entre de la maison. Il n'y a personne dans la cour.
Madeleine la traverse avec Victor, qui la conduit sur-le-champ dans les
jardins. En se revoyant, aprs sept annes, dans les lieux o elle a
pass les plus beaux jours de sa vie, Madeleine respire  peine; elle ne
peut assez regarder autour d'elle; ses yeux voudraient en un instant
revoir toutes les places qui lui sont connues, comme sa pense vient de
les parcourir. Les souvenirs de sa jeunesse sont pour elle mls
d'amertume par l'ide de sa situation, et pourtant elle pousse un cri de
plaisir  chaque objet qui frappe sa vue. Accable par ces motions
successives, elle est oblige de s'arrter.

Victor fait asseoir la jeune fille sur un banc de verdure en lui disant:
Remettez-vous,... calmez-vous un peu.--Ah! monsieur, je suis si
heureuse! C'est dans cette alle que nous courions tous les trois...
L-bas, derrire cette charmille, je me cachais souvent avec Ernestine
pendant que son frre nous cherchait... Il me semble que je suis encore
 ces moments-l. Ah! tout est comme autrefois;... voil des arbres que
je reconnais... Je les embrasserais de bon coeur!

Madeleine porte des regards pleins d'une expression touchante sur tout
ce qui l'entoure, et Victor se dit en l'examinant: En vrit, Dufour
avait raison, elle est jolie en ce moment... Cette jeune fille a une ame
bien aimante... elle ne sera pas toujours heureuse!...

Madeleine se lve; ils continuent  parcourir les jardins. Arrivs prs
d'un joli bosquet qui est devant la pice d'eau, Madeleine pousse un
cri, et ses yeux se remplissent de larmes.

Qu'avez-vous donc? lui dit Victor.--Ah! monsieur,... ce bosquet c'tait
la place de ma bienfaitrice... elle s'y asseyait tous les jours...
C'est l qu'elle m'a embrasse pour la dernire fois!...

Madeleine sanglote; bientt elle s'loigne de Victor, entre dans le
bosquet, se met  genoux, et prie le ciel avec ferveur. Le jeune homme
attend avec respect qu'elle ait fini sa prire; car il y a dans cette
action de la jeune fille quelque chose de bien touchant, qui le fait
rver plus profondment que de coutume.

Madeleine quitte enfin le bosquet, elle ne pleure plus. On reprend la
promenade, et Madeleine retrouve un sourire pour d'autres souvenirs. A
dix-huit ans le rire est si prs des larmes.

Au dtour d'une alle, qui conduit jusqu' la maison, Victor s'crie:
Les voil!... ils viennent par ici.--Qui donc, monsieur?--Armand et sa
soeur.--Quoi!... ce monsieur,... cette grande dame,... ce sont mes
camarades d'enfance? Comme ils sont changs!... Oh! c'est gal... mon
coeur les reconnat... Je vais courir les embrasser...--Non pas,... non
pas,... je ne veux pas qu'ils vous voient encore... Tenez... entrez
dans ce petit kiosque, et attendez que je vous fasse signe.--Ah!
monsieur, ne me faites pas attendre long-temps, je vous en prie.

Ce n'est pas sans peine que Victor parvient  dcider Madeleine  entrer
dans le kiosque; enfin elle s'y cache, et le jeune homme fait quelques
pas au-devant d'Armand et de sa soeur.

Nous vous cherchions, mon cher Dalmer, dit Armand. On nous a dit que
depuis long-temps dj vous tiez lev et vous promeniez dans le
jardin... Diable, vous tes matinal!

--Mais vous, mon frre, vous tes trop paresseux! Je suis bien aise que
monsieur sache qu'il y a long-temps que je suis leve. Je le croyais 
la chasse avec mon mari... sans quoi je serais venue lui tenir
compagnie.

--Oh! madame!  la campagne on ne se tient pas compagnie. Je vous prie
de vouloir bien agir ici comme si je n'y tais pas: c'est le seul moyen
de m'y garder long-temps.--Alors, monsieur, on s'en souviendra.--D'abord
j'ai le bonheur de ne m'ennuyer jamais, mme lorsque je suis
seul...--Vous tes bien heureux, monsieur; moi, j'avoue que je m'ennuie
souvent.

En disant cet mots, madame de Noirmont pousse un lger soupir. Parbleu!
je conois bien que tu t'ennuies, dit Armand. Depuis prs de cinq ans
que tu es marie, tu restes au fond d'une province... Tu habites 
Mortagne,... dans le Perche. Une femme jeune et gentille comme toi,
enterre dans le Perche! est-ce que cela a le sens commun?... On dit 
son mari: Je veux vivre  Paris, parce que ce n'est que l qu'on peut
trouver  employer son temps.

--Je t'assure, Armand, que je n'ai aucun dsir d'habiter Paris... Ce
monde, ces bals, tous ces plaisirs dont tu es si fou, ne me tentent
point. Si je m'ennuie quelquefois,... c'est que... je suis souvent
seule... Mon mari aime tant la chasse!... Ou bien, il faut voir des gens
insipides, faire conversation avec des personnes qui parlent pour ne
rien dire... Oh! alors, je suis comme vous, monsieur, j'aimerais mieux
tre seule... Mais je ne m'ennuierai plus, si mon mari se dcide 
acheter cette maison..... Je me plais tant ici!... ah! je serai bien
contente d'y rester.

--Il faudra bien que ton mari se dcide... si non, je vendrai cette
proprit  un autre, car j'ai absolument besoin d'argent.--Oh! Armand,
que dis-tu l!..... vendre cette maison  des trangers?... Nous ne
pourrions plus nous promener dans ces jardins.... ah! ne fais pas
cela....--Alors, que ton mari me l'achte et surtout me la paie
comptant.... M. de Noirmont me dit: Nous verrons... nous nous
arrangerons... ce n'est pas cela qu'il me faut!--Mon Dieu, Armand,
avez-vous peur que M. de Noirmont manque jamais  ce qu'il vous
promettra?...--Non, ma soeur; je sais trs-bien que ton mari est un
parfait honnte homme!... Mais tu ne me comprends pas: s'il me donne
aujourd'hui une partie de la somme que je veux... et que dans un mois...
six semaines, je veuille avoir le reste, il me dira: Armand! que
faites-vous donc de votre argent?... comment, vous avez dj dpens
ce que vous avez reu de moi?... et puis des avis, des sermons!....
voil ce que je ne veux point.... Je n'aime pas les conseils... je suis
mon matre maintenant, je dsire faire ce qui me plat sans avoir de
compte  rendre  personne.

Ernestine secoue la tte avec tristesse en rpondant  son frre: Je
dsire que vous ne vous repentiez jamais d'avoir ddaign les conseils
de mon mari.

Pendant cette conversation, Victor avait conduit le frre et la soeur
tout prs du kiosque; il s'assied sur un tertre ombrag par des
bniers, en disant: Ces jardins sont charmants... Je conois, madame,
que vous vous plaisiez dans cette demeure...

--N'est-ce pas, monsieur, dit Ernestine en s'asseyant prs de Victor;
mais vous le concevrez encore mieux en sachant que c'est ici que je
suis ne, que j'ai pass ces premires annes de la vie qui ne laissent
dans notre ame que de doux souvenirs!...

--Je le savais, madame; Armand m'a parl d'une belle-mre qui vous
aimait beaucoup.....--Ah! monsieur, qu'elle tait bonne,... aimable...
et belle;... elle avait  peine trente ans lorsqu'elle mourut...
N'est-ce pas, Armand, que nous l'aimions bien aussi?...--Oui,....
oui....--Et cette jeune fille qu'elle avait recueillie, Madeleine... Ah!
ma pauvre Madeleine, que j'aimais tant!... qu'est-elle devenue?...
J'aurais eu un si grand plaisir  revoir,  embrasser la compagne de mon
enfance!...

Ici on entr'ouvre doucement la porte du kiosque; Madeleine a pass la
tte, ses yeux sont brillans de bonheur; elle veut sortir de sa
cachette, mais Victor lui fait signe d'attendre encore.

Armand, reprend madame de Noirmont, tu ne t'es jamais inform de ce
qu'tait devenue Madeleine?--Et  qui diable voulais-tu que je m'en
informasse? Ce n'est pas  Paris, je pense, qu'on m'aurait donn de ses
nouvelles...--Mais depuis que tu es ici.--Ah! ma foi,... je suis si
proccup de mes affaires:... d'ailleurs, je crois qu'on m'a dit qu'elle
avait quitt ce pays.

--Eh bien moi, madame, qui ne suis dans ce pays que depuis bien peu de
temps, je puis vous donner des nouvelles de la personne dont vous
parlez...--Se pourrait-il, monsieur, vous sauriez?...--Je sais tout ce
qui concerne cette jeune orpheline. Je vous ai dit que, avant-hier au
soir, nous avions t obligs, moi et mon ami, de nous arrter et de
coucher dans un cabaret au milieu du bois...  une demi-lieue d'ici...
L tait une jeune fille que ces paysans avaient recueillie depuis
quelques annes. En apprenant que je venais chez vous, elle parut
prouver la plus vive motion... car elle brlait aussi du dsir de
revoir ceux qui autrefois l'avaient traite comme une soeur...

--Ah! monsieur!... et vous ne l'avez pas amene avec vous?...

Ernestine n'a pas achev ces mots que Madeleine, qui depuis quelques
instants ne pouvait plus se contenir, s'chappe du kiosque, accourt vers
le banc et se jette dans les bras de madame de Noirmont en s'criant:
Me voil... j'tais l... ah! que je suis heureuse?..... je vous
embrasse enfin!.....

Ernestine serre Madeleine dans ses bras; leurs yeux sont pleins de
larmes; pendant quelques minutes elles ne peuvent parler.

Eh bien, et moi, Madeleine, dit Armand en ouvrant ses bras  la jeune
fille. Celle-ci quitte Ernestine et va pour sauter au cou du marquis...
mais tout--coup elle s'arrte en murmurant avec timidit...

Ah!... mais... c'est que vous tes bien grandi!...--Et qu'est-ce que
cela fait, Madeleine? je n'en suis pas moins Armand, ton camarade de
jeux...--Ah!... oui... je vous reconnais.

Et Madeleine, surmontant sa timidit, se jette dans les bras du marquis;
bientt les questions se succdent avec rapidit. Quand on revoit
quelqu'un que l'on aime, on voudrait en un moment savoir tout ce qu'il a
fait, tout ce qu'il a pens depuis qu'on en a t spar.

Madeleine a cont, en peu de mots, son histoire; Ernestine s'crie:
Pauvre petite!... recueillie par piti!... Mais il fallait donc
m'crire!--J'ignorais o vous tiez...--Dsormais, tu ne me quitteras
plus, tu resteras ici avec moi... Tu le veux bien, n'est-ce pas,
Madeleine?

Celle-ci ne rpond qu'en se jetant de nouveau dans les bras de madame de
Noirmont, puis elle se tourne vers Victor en lui disant: Monsieur,
c'est  vous que je dois mon bonheur;... je ne l'oublierai jamais!--Vous
voyez bien qu'il ne s'agissait que de vous prsenter.--Mais sans vous je
n'aurais pas os.

Ernestine remercie aussi Victor de lui avoir rendu une compagne prs de
laquelle elle espre ne plus connatre l'ennui. Il est tout de suite
dcid que Madeleine restera  Brville. La jeune fille ne demande pas
mieux, mais il faut cependant qu'elle aille prvenir la famille
Grandpierre.

Nous irons avec toi, dit Ernestine; je veux remercier ceux qui ont pris
soin de ma petite Madeleine... J'espre voir aussi ce Jacques... qui t'a
tmoign tant d'intrt... Jacques... Il me semble que je me rappelle ce
nom;... il venait quelquefois ici du temps de notre bonne mre,
n'est-ce-pas?--Oui, oui, dit Armand; il venait travailler au jardin, ou
bien il faisait des commissions... Il avait une figure originale,... un
air goguenard... Je ne l'aimais pas trop, moi!... mais puisqu'il s'est
si bien conduit avec Madeleine, je l'en rcompenserai.--Oh! je suis bien
sre que Jacques ne voudra rien;... il est fier, quoique pauvre... Il
lui suffira de savoir que je suis encore aime de vous.

Ernestine fait dj avec Madeleine des projets pour l'avenir; Victor
jouit du bonheur qu'il a fait natre; Armand lui-mme semble moins
ennuy, moins proccup de Paris, et la petite socit ne songe pas au
temps qui s'coule, lorsque la voix de Dufour se fait entendre.

Je prsente mes salutations  la socit, dit l'artiste en s'avanant,
et j'ai l'honneur de la prvenir que le djeuner est servi depuis
trs-long-temps... C'est la grosse Nanette qui m'a dit cela...

--C'est vrai! nous ne pensions plus au djener!... dit Ernestine. Ah!
pardonnez-nous, messieurs; mais depuis long-temps je n'avais t si
heureuse!...--Eh! mais... c'est mademoiselle Madeleine, s'crie Dufour,
la jeune fille de la maison du bois!.... Je vois que Victor a fait sa
commission.--Oh! oui, monsieur, dit Madeleine; votre ami est bien
bon!--Il est toujours trs-bon pour les jeunes filles;... mais cette
fois il a plus de mrite, parce que vous n'tes pas...

Dufour s'arrte, se mord les lvres; il s'aperoit qu'il allait dire une
sottise. Il tousse et reprend: Parce que vous n'tes pas... comme les
jeunes filles de Paris...

On ne fait pas attention a cette jolie chute de phrase; Ernestine a pris
le bras de Madeleine, elle l'entrane.

On fait peu d'honneur au djeuner; les grands plaisirs comme les grandes
peines font tort  l'apptit; on se hte de terminer ce repas, afin de
se rendre chez Grandpierre, et d'tre de retour de bonne heure. Dufour,
seul, trouve que le djener se termine trop vite, mais il n'ose
refuser d'accompagner la socit dans la promenade projete.

On part. Ernestine ne quitte pas Madeleine; Victor voit avec plaisir que
madame de Noirmont ne rougit point de donner le bras  une jeune fille
dont le costume est presque celui d'une paysanne. Il pense que son mari
n'en ferait pas autant, et craint qu'il ne fasse pas  Madeleine un
aussi bon accueil que sa femme.

On arrive  la demeure de Grandpierre.

C'est l! dit Madeleine  madame de Noirmont, en lui montrant la
maison qui lui a long-temps servi d'asile.--L?... dit Ernestine avec
une expression de tristesse. Pauvre enfant! moi, j'tais riche... je ne
manquais de rien, et tu souffrais mille privations peut-tre!--Je ne
souffrais que de ne plus vous voir...

On entre dans le cabaret, o, heureusement pour la socit, il ne se
trouve alors aucun buveur. La famille Grandpierre se confond en
politesses, ne sachant comment recevoir une si belle socit.
Ernestine leur apprend le sujet de sa visite.

Nous vous enlevons Madeleine, dit-elle aux paysans; elle vient, ainsi
que nous, vous remercier de tout ce que vous avez fait pour elle, mais
elle a retrouv ses amis d'enfance. Ceux que madame de Brville nommait
ses enfants taient loin de se douter que leur jeune compagne habitait
dans ce bois. J'espre remplir les intentions de celle que j'aimais
comme ma mre, en ne me sparant plus de Madeleine.

Grandpierre flicite la jeune fille sur le changement qui arrive dans sa
situation, il l'embrasse tendrement en lui disant: a me fait de la
peine de te perdre, mon enfant, et pourtant j'en suis bien aise pour
toi; car, comme disait Jacques, tu n'tais pas  ta place chez nous...
Cette ducation que tu avais reue jusqu' onze ans,... il t'en restait
toujours queuque chose, et a me gnait pour te demander du vin.

--Oui, oui, dit la vieille Jacqueline, Madeleine sera mieux ailleurs
que chez nous... Elle ne rpondait jamais quand je la grondais... et
cela me causait de l'humeur... j'aime qu'on me rponde, moi;... a me
donne occasion de crier.

Le grand Babolein ne dit rien. Aux premiers mots prononcs par madame de
Noirmont, il a t s'asseoir dans un coin en tournant le dos  la
socit; mais quand Madeleine s'approche pour lui dire adieu, il se met
 pleurer comme un veau en se cognant la tte contre le mur.

Consolez-vous, Babolein, dit Madeleine; vous tes trop bon de pleurer
mon dpart; je ne vais pas loin, et je vous verrai encore quelquefois.

--Oh! ce n'est pas la peine, mamzelle, rpond le grand garon en
sanglotant; puisque vous nous quittez, il vaut autant ne pas revenir;
mais je sais bien que je ne me consolerai pas!...

Pour mettre trve  l'attendrissement qui semble gagner la famille,
Dufour s'empresse de crier: Eh bien! madame Grandpierre, quelques-uns
de vos amis ont-ils vu votre portrait?... on a d tre content?

--Ah! oui! dit Grandpierre, ceux qui l'ont vu ont trouv a joliment
tourn; mais ils ont tous pris le portrait de ma femme pour celui de M.
le cur.

--Prodiguez donc votre talent pour des rustres! dit Dufour  demi-voix,
c'est jeter des perles ... des nes!

--Nous vous enverrons vos effets par Jacques, dit la femme de
Grandpierre, qui, impatiente de la douleur de son fils, semble avoir
hte de voir Madeleine s'loigner. La compagnie n'a pas envie de
prolonger son sjour dans le cabaret. On dit adieu aux paysans, et l'on
revient chez le jeune marquis.

De retour  Brville, madame de Noirmont emmne Madeleine dans son
appartement; mais, avant l'heure de dner, elle descend avec la jeune
fille: celle-ci a chang de costume; ce n'est plus une petite
villageoise: elle a une robe blanche bien simple qu'elle porte avec
grce, et sous laquelle elle semble timide, mais non pas gauche et
emprunte.

Madeleine ne voulait point quitter ses anciens habits, dit madame de
Noirmont  son frre; elle prtendait tre ici pour me servir.
Certainement, je ne le veux pas... Celle que maman chrissait ne sera
point ma domestique. Elle travaillera avec moi, m'aidera dans le soin de
ma maison, mais je ne la regarderai jamais comme une
femme-de-chambre.--Tu as raison, ma soeur, dit Armand. Quant  moi,
j'aime Madeleine comme si j'tais son frre..

En disant ces mots, le jeune marquis embrasse Madeleine en lui prenant
la tte  deux mains. Dufour sourit, tousse et pousse le pied de Victor,
qui ne comprend rien  ces signes.

Un grand bruit de voix, de chiens et d'armes, annonce le retour des
chasseurs. Messieurs de Noirmont et Saint-Elme entrent avec M. Pomard,
qui est aussi en chasseur, et dont la casquette, probablement pour
mnager sa coiffure, est aussi haute qu'un casque de dragon.

Voici le vainqueur! s'crie Saint-Elme en montrant M. de Noirmont.
Honneur  lui!... il a tu deux pices de plus que moi... et
cependant j'avais fait un assez beau carnage..... Voyez, mesdames...

Saint-Elme montre sa chasse. Le mari d'Ernestine s'essuie le front d'un
air satisfait en disant: Oui, vous tirez bien, mais je vous ai
vaincu...--Comment! M. Pomard tait avec vous? dit Armand.

--J'ai vu passer ces messieurs; je venais justement de nettoyer mon
fusil  deux coups; j'ai couru aprs eux, et je les ai rejoints.....
J'aime beaucoup la chasse!...

--Et o est le gibier que vous avez tu?

--Oh! quant  cela, dit Saint-Elme en riant, M. Pomard serait fort
embarrass de vous le montrer; cependant je lui ai renvoy plus de dix
livres... que, par complaisance, je traquais de son ct;... mais M.
Pomard les laisse tranquillement passer entre ses jambes!

--Ah!... oui... les livres... C'est qu'alors je pensais...  une perdrix
que je venais de voir.

--Vous en avez manqu deux superbes  dix pas...--C'est vrai.....
mais en les tirant je pensais...  autre chose.--Et il parat que votre
fusil pensait comme vous!

L'attention de ces messieurs se porte bientt sur Madeleine, qui s'tait
retire dans un coin du salon  l'arrive des chasseurs et n'avait pas
encore t aperue. Saint-Elme questionne Armand, M. Pomard s'adresse 
Dufour, et M. de Noirmont  sa femme.

C'est mon ancienne compagne, dit Ernestine, cette jeune personne dont
je t'ai parl plusieurs fois.

--Je ne me le rappelle pas, rpond M. de Noirmont d'un ton froid. Sa
femme l'emmne dans le jardin, o elle lui apprend tout ce qui concerne
Madeleine et ce qu'elle compte faire pour elle.

Aux premiers mots que lui a dit Armand, Saint-Elme a regard la jeune
fille d'un air protecteur assez impertinent, et, sans attendre que son
ami ait fini, il l'interrompt en disant: Bon... bon... je comprends...
Une orpheline que l'on protge... c'est superbe!... c'est romantique!...
mais les protges devraient toujours tre jolies, afin d'avoir les
moyens de s'acquitter... Je t'engage, mon cher Armand,  laisser ce
fardeau sur les bras de ta soeur... Que diable veux-tu faire d'une fille
qui n'est pas jolie?...

--Une amie, rpond Armand.--Oh! oh! mon cher, il n'y a point d'amiti
entre jeunes gens de sexe diffrent.--Saint-Elme, tu as une manire de
voir...--Qui est juste... J'ai de l'exprience!... Crois-moi, au lieu de
protger des filles de campagne qui ne peuvent te procurer aucune
distraction, vends bien vite cette maison et retournons  Paris, o
mille beauts nous attendent.... Est-ce que le beau-frre ne veut pas en
finir!...--Il dit qu'il n'a pas tous les fonds encore;... il m'offre un
 compte...--Fi donc!... et il faudrait revenir  chaque instant en
Picardie pour avoir de l'argent... Quant  moi, mon cher Armand, il faut
que je t'aime terriblement pour m'enterrer ici devant des visages
insignifiants... et le loto de madame Montrsor.--Aussi, mon cher
Saint-Elme, je t'en sais un gr...--C'est trs-bien; mais presse le
beau-frre, j'ai la bont de dissimuler un peu de mes avantages pour le
faire briller... je le laisse gagner au billard,... tre vainqueur  la
chasse... J'espre que je suis aimable!... mais qu'il le soit donc avec
toi.... Combien lui demandes-tu de cette proprit?...--Soixante mille
francs.--C'est pour rien.--Aussi, consent-il  me les donner; mais il
m'offre de m'en payer la rente.--Il est fou!... Donne plutt pour
quelques mille francs de moins et comptant... Nous regagnerons cela 
Paris au trente-et-un.

Une autre conversation avait lieu un peu plus loin. M. Pomard disait 
Dufour: C'est donc une demoiselle qui n'est pas du pays?... je ne l'ai
pas encore vue dans nos socits.--Elle est bien du pays,... mais elle
n'allait pas dans le monde, rpond le peintre. C'est tout une histoire
 vous conter... Une orpheline que la marquise de Brville
protgeait,... mais qui,  sa mort, a t fort heureuse d'tre
recueillie par des paysans... M'coutez-vous, monsieur Pomard?... Oui,
monsieur;... continuez...--C'est que vous regardiez si attentivement 
cette croise...--Je pensais...  ce que vous me faites l'honneur de me
raconter... C'est une orpheline... De qui est-elle orpheline?--Mais de
son pre et de sa mre, probablement.--Mais, quel tait son pre?...
quelle tait sa mre?--Je n'en sais pas plus que vous... D'aprs ce que
j'ai entendu dire, elle ne les a jamais connus.--Ah! c'est fort
singulier!... Elle n'a ni pre ni mre?...

       *       *       *       *       *

Et M. Pomard se met  fixer un bouton de l'habit de Dufour, et celui-ci
lui dit au bout d'un moment: A-t-on dj fait votre portrait, M.
Pomard?--Trois fois, monsieur.--Ils doivent tre bien ressemblants, car
vous posez comme une statue.

       *       *       *       *       *

Celle qui tait le sujet de toutes les conversations s'tait assise dans
l'embrasure d'une croise. Victor va se placer prs d'elle et lui tient
compagnie. Madeleine, qui n'ose regarder des personnes qu'elle ne
connat pas et dont les yeux expriment plutt la curiosit que
l'intrt, lve avec plaisir les siens sur Victor, en qui elle voit dj
un ami.

La conversation de monsieur et madame de Noirmont a t longue; ils
reviennent enfin du jardin. Victor remarque que la jeune femme a les
yeux rouges, et le mari l'air de mauvaise humeur; il craint d'en devenir
la cause.

Au dner, Ernestine a fait placer Madeleine  ct d'elle, ce qui semble
encore dplaire beaucoup  M. de Noirmont, qui n'adresse pas un mot  la
jeune fille. Mais Victor, qui est assis prs d'elle, laisse les hommes
causer de chasse ou de politique; il prfre s'entretenir avec
Madeleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent beaucoup de gr.

Le soir, madame Montrsor vient avec son poux. En apercevant dans le
salon une jeune personne qu'elle ne connat pas, elle fait un bond en
arrire, et regarde Chri, pour examiner si la vue de l'trangre ne lui
cause pas d'motion. Chri parat fort tranquille: et en s'approchant de
Madeleine, madame Montrsor se tranquillise aussi; elle daigne sourire 
celle qu'Ernestine lui prsente.

Pour varier les plaisirs de la soire, Saint-Elme propose une
bouillotte: M. de Noirmont, Armand, M. Pomard et madame Montrsor
acceptent cette partie. Dufour n'aime pas la bouillotte; il prtend que
c'est un jeu ennuyeux que celui o on ne peut s'en aller que lorsqu'on
perd: il se met  l'cart avec M. Montrsor.

Ernestine est enchante de pouvoir causer librement avec Madeleine.
L'orpheline, qui a remarqu l'air froid de M. de Noirmont, dit  son
amie:

Vous voulez que je reste avec vous, madame, que je ne vous quitte
plus.... cela me rendrait bien heureuse!... mais si ma prsence ici ne
plaisait pas...  monsieur votre mari... s'il trouvait mauvais que vous
me gardiez... Ah! je ne veux jamais tre cause que vous ayez la moindre
querelle!... Laissez-moi vous quitter, madame; je retournerai... non pas
chez Grandpierre, mais avec Jacques; je ne serai plus malheureuse,
puisque je saurai que vous m'aimez toujours, que vous pensez  moi, et
je viendrai vous voir.... quand M. de Noirmont le permettra.

Non, Madeleine, tu ne me quitteras plus, dit Ernestine; tu juges mal
mon mari, il n'est pas mchant, et quand il te connatra mieux, il te
traitera aussi avec amiti.--Du moins, permettez-moi de rester dans ma
chambre lorsqu'il y aura du monde ici.... ma place n'est-pas dans un
salon.--Oublies-tu, Madeleine, que ma mre ne mettait pas de diffrence
entre nous? Pourquoi donc aussi ne m'appeler que _madame_?.... ne
suis-je plus Ernestine, ta bonne amie d'autrefois?--Oh! je vous aime
toujours autant.... mais je ne puis plus, je ne dois plus vous appeler
Ernestine.... Je sens bien que cela ne plairait pas  tout le monde;
quand je vous nommais ainsi, j'tais un enfant.--Madeleine, je veux que
tu te laisses guider par moi dsormais... je t'assure que tu portes
trs-bien cette robe, et que tu te tiens fort bien dans un salon.--C'est
gal, madame; j'aimerais mieux n'y tre qu'avec vous.... et avec ce
monsieur.... Victor. C'est Victor qu'il s'appelle? n'est-ce pas, celui
qui a eu la bont de vous parler de moi!--Oui, c'est M. Victor
Dalmer.--Je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi... Avec lui, je
ne sais comment cela se fait, je me sens moins embarrasse... Il a l'air
si doux... il vous met tout de suite  l'aise... C'est l'ami de M. le
marquis?--C'est un de ses amis... car mon frre en a beaucoup 
Paris.... Je ne connais ce monsieur que depuis hier... Je craignais,
avant son arrive, qu'il ne ressemblt....  d'autres amis de mon
frre... que je n'aime-pas; mais, grce au ciel, il n'en est rien; c'est
la premire personne que mon frre me prsente et dont je trouve la
socit agrable.--Il restera long-temps ici?...--Je n'en sais rien....
tant qu'il s'y plaira! Mais viens, je vais t'installer dans la chambre
que j'ai fait prparer pour toi.

Pendant que Saint-Elme, qui n'est pas aussi complaisant au jeu qu' la
chasse, fait  chaque instant son _Vatout_ et gagne l'argent de M. de
Noirmont, Dufour est battu  l'cart par M. Montrsor, qui est  sa
douzime passe. A chaque instant on entend le peintre s'crier: Vous
avez quatre points.... dj.... c'est drle! je croyais que vous n'en
aviez que trois.... D'o donc aviez-vous quatre points?--Ah! ne
voulez-vous pas que je me rappelle chaque coup?... Puisqu'ils sont
marqus, c'est que je les ai apparemment.--Enfin, c'est gal... Allons,
encore le roi... voil six fois de suite que vous tournez le roi! Encore
perdu!... j'en ai assez... je perds douze francs... C'est fini, je ne
jouerai plus  l'cart!

--Ni moi  la bouillotte, dit M. Pomard en se levant: voil trois
caves de perdues!...

--Parbleu! M. Pomard, comment voulez-vous gagner  la bouillotte? dit
Saint-Elme en riant; vous passez continuellement... Je crois qu'en
regardant vos cartes vous pensez ... autre chose.

--J'aime mieux le loto, dit Dufour; c'est un jeu sage.... l'on ne se
monte pas la tte....

--Vous aimez le loto, monsieur? dit madame Montrsor en adressant un
doux sourire au peintre; j'espre que vous voudrez bien le venir faire
quelquefois chez nous... ainsi que M. Dalmer. J'ai un loto tout neuf et
des petits jetons en verre; c'est fort gentil... N'est-ce pas, Chri,
que mon loto est aussi joli que celui de madame Bonnifoux, qui fait tant
d'embarras avec le sien!... Rponds donc. Qu'est-ce que tu as donc,
Chri? tu ne dis rien... ce soir; est-ce que tu es malade?...  quoi
penses-tu?...--Moi.... je ne pense pas... je compte ce que j'ai
gagn...--Oh! parbleu, vous m'avez gagn douze francs, dit Dufour; douze
parties  vingt sous... Je n'ai jamais jou si cher!...

--Il faut nous retirer, Chri; il est tard: avant d'tre  la maison il
y a un endroit sombre qu'il faut traverser... et je ne suis jamais
rassure en passant l...

--Moi, madame, j'aimerais beaucoup  traverser avec vous un endroit
sombre, dit Saint-Elme d'un air moiti galant, moiti goguenard, mais
que madame Montrsor prend du bon ct.

--Voulez-vous que l'on vous escorte, madame? dit Armand.

--Oh! ce n'est pas la peine; nous avons avec nous M. Pomard; il nous
met  notre porte.

--Et j'ai mon fusil  deux coups, dit Pomard en portant arme comme 
l'exercice.

--Ne comptez pas trop sur le fusil de M. Pomard, reprend Saint-Elme;
comme il est fort distrait, il est homme  viser la lune pendant que
vous crieriez au voleur!

M. Pomard parat piqu de cette plaisanterie; il enfonce son norme
casquette jusque sur ses yeux, et rpond au petit-matre d'un ton fort
sec: Monsieur, si je vous visais, je n'aurais pas de
distraction.--Alors je me transformerais en livre, monsieur
Pomard.--C'est peut-tre votre habitude, monsieur.

Saint-Elme fait une demi-pirouette sur le ct, tandis que Dufour dit
tout bas  Victor: M. Pomard n'est pas si bte qu'il en a l'air!

La socit se retire. Dufour suit Victor en maudissant l'cart et en
rptant: Perdre douze francs!... dans une soire  la campagne... a
n'a pas le sens commun... Mais aussi ce M. Montrsor a un bonheur
insolent!--S'il a du bonheur, il a bien de la patience; je t'aurais jet
les cartes au nez, moi, quand tu disais: Ah! vous avez trois points!...
et comment les avez vous faits!...--C'est a, il faut perdre et ne rien
dire.--Il ne faut pas avoir l'air de croire que l'on vous triche...
J'espre que tu ne suspectes pas l'honntet de ce monsieur...--Non,
certainement... mais...--Mais, si tu avais jou avec Saint-Elme, tu
aurais pens qu'il filait les cartes...--C'est possible.--Ainsi
quelqu'un d'honnte doit craindre d'avoir une veine  l'cart en jouant
avec des gens mfiants comme toi!...--Laissons cela. Voil la petite
Madeleine tablie ici, et j'en suis bien aise pour elle... Pourtant je
prvois ce qui va arriver.--Qu'est-ce qui va arriver?--Tu n'as donc pas
devin?--Non; je ne suis pas si malin que toi.--Cette jeune fille est
amoureuse d'Armand de Brville, son ami d'enfance; c'est cet amour-l
qui lui donnait un si grand dsir de revenir ici; et,  prsent, pour
peu qu'Armand l'aime par souvenir, la petite succombera... _et ctera_,
_et ctera_.--Elles sont jolies tes conjectures! Cette jeune fille tait
amoureuse d'Armand qu'elle a quitt  onze ans... y penses-tu?--Eh!
eh!...  onze ans... un petit camarade avec qui on est sans cesse... a
s'est vu;... il y a des petites filles si prcoces... J'ai eu une
cousine qui est morte de jalousie  trois ans; et de qui tait-elle
jalouse? d'un chat que l'on caressait plus qu'elle.--Dufour, je crois
que tu te trompes. Il est possible que maintenant Madeleine devienne
prise d'Armand... et ce ne serait pas fort heureux pour elle... Mais
qu'elle l'ait aim jadis autrement que d'amiti... allons donc!...
c'taient des enfants.--Justement. Rappelle-toi la chanson: L'Amour est
un _enfant_ trompeur.




CHAPITRE VI.

Comment cela commence.


Plusieurs jours se sont couls depuis que Madeleine habite de nouveau
la maison o fut leve son enfance. M. de Noirmont traite la jeune
fille avec moins de froideur, et, sans lui tmoigner prcisment de
l'amiti, ne montre plus de mcontentement de la voir tablie prs de sa
femme. Mais aussi, sans avoir cette basse flatterie, cette complaisance
servile que tant de gens emploient pour se faire bien venir des
personnes dont ils ont besoin, Madeleine sait tre utile, agrable, et
trouve moyen de se faire aimer chacun. Bonne avec tout le monde, d'une
douceur qui charme, d'une humeur toujours gale, Madeleine a reu de
la nature un sentiment des convenances, qui lui tient lieu de ce qui
manque  son ducation. Ne voulant pas descendre au salon lorsqu'il y a
beaucoup de monde, quand elle y est, Madeleine se place modestement 
l'cart; il faut que l'amiti aille l'y chercher; et pourtant, quoique
timide, elle n'est point emprunte et gauche pour rpondre lorsqu'on
cause avec elle. Mais, poussant la discrtion  l'excs, elle n'oserait
s'approcher mme d'Ernestine, lorsque celle-ci parle avec quelqu'un.
Enfin, contente d'tre prs de ceux qu'elle aime, Madeleine s'occupe
toujours d'eux et jamais d'elle. Les hommes la laissent se tenir 
l'cart, parce qu'elle n'est pas jolie; mais aussi les femmes font son
loge.

Victor commence  se plaire  Brville; il s'est habitu aux manires
prtentieuses de M. de Noirmont, qui, de son ct, parat enfin
s'apercevoir que, sans tre chasseur, on peut avoir quelque mrite.
D'ailleurs Victor sait jouer aux checs, et cela procure un grand
plaisir au beau-frre d'Armand. Les petites scnes que madame Montrsor
fait  son poux, les distractions de M. Pomard, la gat de sa soeur,
la prsence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme.
La campagne mme lui semble plus belle. Enfin, si les premires journes
passes chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent
trop courtes. Ce changement peut-il s'oprer sans cause? Peut-tre
Victor cde-t-il  ce qu'il prouve sans le rechercher encore? Il y a
des sentiments qui naissent dans notre ame comme  notre insu, et nous
sommes tout tonns qu'ils nous matrisent dj lorsque nous n'avons pas
remarqu leur commencement.

Depuis que Victor a ramen Madeleine dans les bras d'Ernestine, une
douce intimit s'est tablie entre lui et la soeur d'Armand; il a cess
d'tre, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son
frre. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on
conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est
qu'une connaissance. De son ct, Victor trouve madame de Noirmont
beaucoup plus aimable qu'il ne l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne
se sont cependant rien dit de plus direct qu'auparavant; mais il n'y a
pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l'on se convient,
cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la
bouche.

Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que
Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitt
aprs le djener, on se met en route. On sort sans but dtermin, sans
savoir quelquefois o conduira le chemin que l'on prend; mais quand les
gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans
les prairies, s'enfonant dans les bois, ou descendant doucement une
montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur
charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne tmoigne
l'envie de rentrer. C'est  regret que l'on retourne au logis; mais en y
rentrant on se dit: Nous tcherons d'aller plus loin demain.

Ces trois personnes prouvent un charme secret  tre ensemble et rien
qu'ensemble, car la promenade a bien moins d'attraits pour elles
lorsqu'un voisin ou une voisine les accompagne; alors on rentre plus
tt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la
conversation ne roule que sur les sites que l'on voit, sur les lieux que
l'on parcourt. Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner  penser que
l'esprit soit occup d'autre chose; mais  dfaut de l'esprit, le coeur
parle quelquefois. Lorsqu'aprs avoir march quelque temps spars,
Victor offre son bras  Ernestine et  Madeleine, il prouve une douce
sensation  sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le
serre d'abord lgrement, puis tendrement contre le sien. Cette action
fait battre son coeur plus vite et baisser les yeux  celle qui cause son
motion.

Victor comprend pourquoi maintenant le sjour de la campagne lui semble
plus agrable. Madame de Noirmont lui plat; il ne se dit pas encore
qu'il en est amoureux, mais il se rpte souvent: J'aimerais bien cette
femme-l! et  force de se dire: J'aimerais bien! on aime dj
beaucoup.

Mais  quoi me servirait de l'aimer, se dit encore Victor; Ernestine
est une femme trop pntre de ses devoirs!... je n'en serais jamais
plus avanc. Je crois bien que je ne lui dplais pas;... mais de l 
tre aim il y a loin... Je serais bien heureux si elle m'aimait!... il
me semble que cela me suffirait... Ce que j'prouve pour elle n'est plus
comme tous ces amours que j'ai ressentis,... et je crois qu'il est plus
doux d'aimer que de ne faire que dsirer.

De son ct, Ernestine prouvait un changement dont elle ne se rendait
pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect; charme de ne plus
connatre l'ennui, il lui semblait jouir d'une nouvelle existence, dans
laquelle les journes, jadis si longues, s'coulaient avec une tonnante
rapidit. Occupe d'un sentiment o elle ne voyait pas encore de mal,
mais o elle tait tonne de trouver tant de douceur, elle se demandait
quelquefois ce qu'elle avait,... ce qui lui tait arriv pour n'tre
plus la mme. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu l'amour: marie 
dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n'avait vu M. de
Noirmont que deux fois lorsqu'il devint son poux, et M. de Noirmont
n'tait pas de ces hommes  inspirer sur-le-champ une passion;
d'ailleurs il ne s'inquitait nullement de faire natre un tendre
sentiment dans le coeur de celle qu'il prenait pour femme. Satisfait de
savoir qu'elle tait bien ne, bien leve, M. de Noirmont n'avait
jamais pens qu'il pt manquer la moindre chose  son bonheur et  celui
de son pouse. Il y a, en effet, des femmes qu'un mariage de convenance
peut rendre heureuses, et dont le coeur ne conoit pas un amour qui cause
des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes! plus heureux
ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs
affections.

Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer; elle prouve du
plaisir dans sa socit, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor
est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-matre, ni l'air
suffisant de quelqu'un qui se croit sr de plaire. Ernestine ne voit
donc aucun mal  prfrer sa compagnie  toute autre: si elle pensait
que cela pt devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor; mais une
femme qui a toujours t sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser
de l'tre, se fie tellement  sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger.
Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme:
on se laisse aller au charme qui nous entrane, on ne cherche pas mme 
interroger son coeur; quand on le fait, la blessure existe, et il est
souvent trop tard pour la gurir!

Mais Madeleine,  qui Victor ne songe nullement  serrer le bras, qu'il
ne fixe pas tendrement, dont il n'pie point le moindre regard, est-ce
seulement son amiti pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui
la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux? Elle
sourit ds qu'elle aperoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras.
Pauvre Madeleine! elle n'est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour
l'empcher d'aimer?

Un mari qui va souvent  la chasse et laisse sa femme en compagnie avec
des jeunes gens montre une bien grande confiance  son pouse, sans
doute, c'est surtout alors qu'il est beau de ne pas en abuser! mais
laisser quelqu'un expos  la sduction d'un sentiment qu'on ne lui a
pas appris  connatre,... c'est maladroit. Il y a des maris qui, par
calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se
flattant qu'elles auront moins de got pour ce qui leur procure moins de
plaisir; c'est trs-mal calcul: il y a d'ailleurs chez les dames un
instinct secret qui leur fait deviner quand elles n'en savent pas assez.

Le soir, runis avec toute la socit, Ernestine et Victor sont moins 
leur aise... Ils se parlent peu, se regardent  peine; car, devant le
monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.

Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas  la chasse, Victor, ne
pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la
campagne. Il passe la journe dans les jardins, tenant un livre qu'il
regarde, mais qu'il lit peu. Il va s'asseoir dans les endroits que
madame de Noirmont affectionne, esprant qu'elle y viendra, et son
attente n'est pas toujours trompe; on ne se dit que quelques mots,...
bien indiffrents encore;... mais la manire de les dire donne du prix
aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu'elle
s'loigne aprs un court entretien, Victor soupire et rpte: C'est
tonnant comme j'aimerais cette femme-l! puis, en se retournant, il
aperoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours
du ct o le jeune homme va lire. Alors Victor va s'asseoir prs de la
jeune fille, et il passe des heures entires  causer avec elle, parce
qu'elle lui parle d'Ernestine.

Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici? dit un matin Dufour  son
ami.--Non, plus j'habite cette campagne et plus je m'y plais.... Dans
les premiers jours, cette existence tranquille m'effrayait,....
maintenant elle me charme;... il me semble que je passerais volontiers
ma vie ici.--Oh! la vie!.... tu donnes toujours dans les extrmes!...
Moi, je suis content, je fais de bonnes tudes!... Toi, je ne sais trop
ce que tu tudies,....  moins que.... Tu te promnes souvent avec
madame de Noirmont....--Avec cette dame et Madeleine.--Ah! oui!... je
sais bien que Madeleine est l... Elle aime beaucoup la promenade, cette
dame...--Eh bien! qu'y a-t-il d'tonnant  ce qu'on se promne quand on
habite la campagne?...--Rien, certainement; mais son mari aime
terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu'il chasse?--Dufour, j'espre
que tu ne vas pas faire encore de mchantes conjectures; elles seraient
fort dplaces.--Oh! ne te fche pas;... je plaisante, voil tout.--Il y
a des choses sur lesquelles il ne faut pas mme plaisanter!...--Je
comprends... c'est que c'est srieux.--Madame de Noirmont est la vertu
mme, et je ne souffrirai pas que...--Voil la premire fois que je
t'entends affirmer pareille chose!... Je ne demande pas mieux!... Au
reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme
parler, briller, trancher!... et M. de Noirmont rpter qu'il n'a jamais
t tromp de sa vie... C'est bien hardi de dire cela!... ces pauvres
maris!...--Ah! Dufour, tu es ennuyeux.--Ha a! qu'est-ce que tu as donc
aujourd'hui? je ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien
conjugal;... et pourtant je t'approuve,... parce que... enfin j'ai
trente-quatre ans, et je ne serais pas trop loign de...--Tu penses 
te marier?--Mais sans y penser... si je rencontrais un parti
convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara
Pomard?--Pas mal,... une bonne figure rjouie!...--Oh! une bonne figure
rjouie!... Il semble que tu parles d'un Bacchus!... Elle a le nez
trs-fin, trs-bien fait.--Est-ce que tu veux l'pouser  cause de son
nez?--Je ne dis pas encore que je veux l'pouser;.... mais si le parti
tait sortable.... on pourrait voir... D'abord l'ge serait convenable,
elle a vingt-neuf ans; elle me fait l'effet d'une bonne mnagre... Je
dis elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en rapporter 
l'air... Tche donc,.... sans faire semblant de rien,... de t'informer,
de savoir ce qu'elle aura de dot... Surtout, pas d'indiscrtion!... Je
ne suis pas homme  pouser chat en poche... Quand je me marierai, c'est
que je saurai parfaitement  qui j'aurai affaire... Mais chut!... Voil
Armand.

Le jeune Brville annonce  ces messieurs qu'une lettre qu'il vient de
recevoir, le force  aller passer quelques jours  Paris. J'espre que
vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour, dit Armand.

Oui certainement, rpond Dufour; j'ai encore beaucoup d'tudes  faire,
et Victor me parlait tout  l'heure du plaisir qu'il gotait ici...

Mais nous serons peut-tre indiscrets en restant encore! dit Victor en
hsitant.

--Indiscret!.... Ah! vous plaisantez.... D'abord vous tes ici chez
moi, car mon beau-frre ne termine rien! Heureusement j'ai trouv des
fonds ailleurs; mais, je vous le rpte, on sera toujours trop heureux
de vous possder. Ma soeur et son mari mourraient d'ennui sans vous;....
du moins, je le crois. Je tcherai d'tre bientt de retour.

--Vous nous laissez M. Saint-Elme?--Non; il vient avec moi...--Pourquoi
donc l'emmener!--Il n'a pas votre courage; il s'ennuie ici... mais nous
reviendrons ensemble.

Victor se tait et parat contrari. Dufour se dit: Pourquoi diable
Dalmer tient-il tant  ce Saint-Elme  prsent!

Au djener, Armand annonce son dpart. Ernestine fait un mouvement
imperceptible et baisse les yeux. Madeleine, au contraire, regarde avec
anxit Armand et Victor.

Tranquillisez-vous, mesdames, reprend Armand, je ne vous enlve pas
tous vos cavaliers; monsieur Dalmer et monsieur Dufour veulent bien vous
tenir compagnie...

--C'est trs-aimable de la part de ces messieurs, rpond Ernestine en
ne regardant que Dufour.

Madeleine ne dit rien, mais ses joues se colorent, et elle reprend son
air habituel.

Certainement, dit M. de Noirmont, nous savons beaucoup de gr  ces
messieurs de ne pas nous quitter;... mais c'est bien dommage qu'ils ne
chassent ni l'un ni l'autre... Et il faut que vous partiez aussi, M. de
Saint-Elme.

--Oh! c'est trs-urgent! J'ai  parler au ministre de la guerre pour un
de mes cousins qui n'est que capitaine et que je veux avancer... J'ai
aussi une audience  demander au ministre de l'intrieur... pour un
projet dont je lui ai dj parl... confusment, au dernier bal de la
cour.

Ici, Dufour, tout en prenant son caf, tousse, et manque de s'trangler,
ce qui interrompt un instant Saint-Elme, qui reprend: Mais je
dpcherai tout cela, afin de revenir bien vite avec mon ami.

--Oui, dit Armand, et  mon retour, mon cher de Noirmont, j'espre que
vous serez dcid pour cette proprit que je veux donner  si bon
compte.

--C'est justement parce que vous voulez me la vendre si bon march que
j'hsite  l'acheter...--Vous tes singulier! Si je veux vendre cette
terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui
profitiez de cette occasion?...--Mais, au lieu de vous acheter cette
proprit soixante mille francs,... qu'elle vaut largement par son
rapport,... sa ferme,... ses terrains...--Eh bien?--Si je vous la
faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus?--J'avoue que ce
serait fort aimable; et, si cela se peut, j'y consens volontiers.--Cela
se pourrait peut-tre si vous n'tiez pas si press de vendre... d'avoir
votre argent. Je me suis trouv, il y a deux ans environ, avec un
monsieur fort riche et fort distingu, le comte de Tergenne.

--Le comte de Tergenne!.... s'crie Saint-Elme, en changeant de
couleur.

--Oui, le comte de Tergenne. Est-ce que vous le connaissez?--Attendez
donc;... je crois... j'ai cru... Non, non, ce n'est pas cela; je ne le
connais pas.... C'est que je connais tant de comtes... de barons!...

--Tu te rappelles ce monsieur, Ernestine? Il est rest quelque temps 
Mortagne; nous l'avons vu plusieurs fois chez le sous-prfet. Je
l'engageai  venir me voir, et il me fit ce plaisir.--Oui, mon ami, je
m'en souviens. C'est un homme d'un ge mr, mais qui est fort aimable et
nous tmoignait beaucoup d'amiti.

--Ha a! mon cher beau-frre, dit Armand avec impatience, voulez-vous
bien me dire quel rapport il y a entre le comte et cette proprit!--Le
voici: Ce monsieur, qui avait long-temps habit l'Angleterre, revenait
enfin se fixer en France, sa patrie. Il cherchait alors une terre, et
dsirait surtout trouver quelque chose de ce ct de la Picardie. Je lui
dis que mon beau-frre possdait le petit domaine de Brville, et je me
rappelle fort bien que le comte s'cria: Ah! monsieur! s'il voulait le
vendre, je lui en donnerais tout ce qu'il voudrait!...

--Voil qui est singulier!...--Comme je ne croyais pas alors que vous
voudriez jamais vous dfaire de ce domaine... qui vous vient de votre
pre, je ne fis que sourire de la proposition du comte... et cela
n'eut pas de suite.--Eh bien! o est-il ce comte?--Oui, o est-il ce
comte? demande Saint-Elme avec une indiffrence affecte.--Il devait
aller faire un tour en Suisse,  ce qu'on m'a dit... Bref, il quitta
Mortagne; je ne saurais trop vous dire o il est maintenant;.... mais si
vous attendiez, peut-tre...

--Oh! la vie est trop courte pour que je veuille attendre!... Votre
comte de Tergenne a probablement rencontr d'autres sites qui lui auront
plu et o il aura achet une proprit.--C'est fort probable, dit
Saint-Elme.--Ainsi, mon cher Noirmont, vous pourrez prendre la mienne
sans scrupule;... c'est ce que vous voudrez bien me dire incessamment.
Allons Saint-Elme,  cheval jusqu' Laon; l nous prendrons la poste
pour tre plus tt  Paris.--La poste... j'y compte bien; je ne voyage
jamais autrement.

Armand et Saint-Elme prennent cong et partent. Priv de son compagnon
de chasse, M. de Noirmont ne se soucie plus d'aller battre la campagne;
il propose  Victor une partie d'checs. Celui-ci accepte en soupirant
et en jetant un regard du ct d'Ernestine, tandis que Madeleine, en
passant prs de lui, lui dit  l'oreille: Quel dommage!... Nous n'irons
donc plus promener, maintenant!

--Hlas! rpond Victor, ce n'est pas ma faute!...

--Hum!... dit Dufour, en apportant sa toile et sa bote  couleurs,
je comprends  prsent pourquoi Victor dsirait si vivement que
Saint-Elme restt ici.




CHAPITRE V.

Une partie de loto.


M. de Noirmont continue  rester prs de sa femme, parce que, malgr son
amour pour la chasse, il a moins de plaisir lorsque personne n'est
tmoin de ses beaux coups. Les promenades avec Ernestine et Madeleine
n'ont plus lieu. Victor devient triste; il s'impatiente, se dpite. Tous
les matins il dit  Dufour: Va donc  la chasse avec M. de Noirmont,
et le peintre lui rpond: Vas-y toi-mme, je serais dsol de tuer un
pauvre livre..... mme un moineau, a me ferait de la peine.--Vas-y
toujours, tu ne tueras rien.--Bien oblig; a serait amusant.

Victor va promener sa mlancolie dans les jardins; ds qu'il aperoit
Madeleine, il court se placer  ct d'elle, et, aprs lui avoir adress
quelques mots, reste quelquefois long-temps sans parler, ne faisant que
pousser de gros soupirs; la jeune fille, qui prouve un vif battement de
coeur lorsque Victor vient s'asseoir auprs d'elle, le regarde  la
drobe et soupire aussi, probablement pour faire comme lui.

Un matin, que le jeune homme semble plus pensif encore qu' l'ordinaire,
Madeleine lui dit: Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, monsieur
Victor?--Pourquoi cela, Madeleine?--C'est que vous n'avez plus l'air si
gai... qu'il y a quelques jours.--Je ne m'ennuie pas... mais je suis
contrari... nos promenades taient si agrables; depuis le dpart
d'Armand, elles ont cess.--C'est vrai... mais M. de Brville reviendra
avec M. de Saint-Elme... alors on retournera  la chasse, et ma bonne
amie pourra revenir avec nous se promener.--Mais je ne pourrai pas
rester toujours ici!....--Pourquoi donc cela?... dit vivement
Madeleine en regardant Victor avec chagrin.

--Parce que... cela pourrait ennuyer les habitants de cette
demeure.--Ah! monsieur! quelle pense!.... est-ce que vous pouvez
ennuyer personne?.... est-ce que tout le monde ne vous aime pas
ici?....--Tout le monde... ah! s'il tait vrai!...

Victor soupire de nouveau; Madeleine rougit et n'ose plus rien dire.
Enfin le jeune homme prend la main de Madeleine, la serre avec force
dans la sienne, et s'loigne en disant: Ah! Madeleine... il est un
sentiment que vous ne connaissez pas encore!

La jeune fille reste sur le banc; elle suit Victor des yeux: son air
mlancolique, ses soupirs, ce qu'il vient de lui dire, tout se runit
pour troubler le coeur de la pauvre petite. Elle se sent heureuse,
satisfaite; elle regagne la maison en rptant les derniers mots de
Victor, dont elle croit comprendre le sens, et elle saute, elle danse en
traversant le jardin, comme un enfant qui ne sait pas encore cacher sa
joie. Madeleine ne sait pas tre matresse de ses sentiments.

Monsieur et madame Montrsor sont venus en grande crmonie proposer une
partie de loto pour le soir chez eux. Ils doivent avoir M. Pomard, sa
soeur et encore d'autres voisins. Comme Armand et Saint-Elme ne sont plus
l pour repousser le jeu de loto, on accepte l'invitation; d'ailleurs, 
la campagne, c'est quelque chose que de trouver  employer sa soire.

On part sitt aprs le dner. Victor n'a pas manqu d'offrir son bras 
Ernestine; Dufour marche  ct de M. de Noirmont. Madeleine ne les
accompagne pas; elle ne veut jamais aller en compagnie, mais elle garde
joyeusement la maison. La jeune fille se trouve alors trop heureuse pour
que la solitude l'effraie.

Victor n'ose adresser  Ernestine que quelques phrases sans suite, car
on pourrait tre entendu. Mais il ralentit le pas, afin de se trouver en
arrire, et serre avec force le bras qu'il tient sous le sien. Pendant
que Dufour parle peinture et propose  M. de Noirmont de le peindre en
chasseur, Victor dit  la jeune femme: Enfin, je suis donc un instant
avec vous... Quel ennui! depuis huit jours, de ne pas pouvoir vous
parler, vous adresser un mot!...

--Mais il me semble que rien ne vous empche de me parler, puisque nous
nous voyons presque toute la journe, rpond Ernestine en souriant.

Oh! sans doute on peut vous parler... devant le monde... mais il y a
des choses que l'on ne veut pas dire... quand d'autres peuvent nous
couter... et je sens...

--N'est-ce pas, Victor, que quoique ce ne soit pas mon genre, je peins
trs-bien le portrait et fais trs-ressemblant? dit Dufour en
s'arrtant et en tournant la tte en arrire.

--Oui... oh! c'est frappant!... rpond Victor avec impatience et en
lanant un regard furibond sur le peintre. Voyez, madame, on ne peut
pas mme causer tranquillement avec vous!...--Mon Dieu, monsieur Dalmer,
qu'avez-vous donc ce soir?... Je crois que vous avez de l'humeur
d'aller faire une partie de loto chez nos voisins... vous y venez par
complaisance, et je vous en sais gr.--De l'humeur d'tre avec vous,
d'aller o vous tes!... ah! madame, comment pouvez-vous dire cela... le
supposer? Je m'exprime donc bien mal; mes yeux ne vous disent donc pas
tout le plaisir...

--Victor, je veux peindre M. de Noirmont en chasseur, dit Dufour en se
retournant et s'arrtant encore. C'est une bonne ide, n'est-ce pas?

--C'est une ide dlicieuse! rpond le jeune homme en donnant au
diable son ami et lui faisant des signes que celui-ci feint de ne pas
comprendre.

--Ds demain, reprend Dufour, j'irai  la ville voisine acheter ou
commander des toiles pour peindre  l'huile. Je veux me lancer dans les
portraits; on ne me croit que paysagiste. Je veux me surpasser, pour que
cela tonne tous les peintres de portraits.

Victor ne rpond rien, ne parle plus; mais on arrive  l'endroit
sombre que madame Montrsor redoute lorsqu'elle revient tard chez elle,
le jeune homme prend la main qui est au bout du bras qu'on lui donne, et
il presse tendrement cette main qu'on n'a pas la force de lui retirer,
ce qui le rend aussi heureux que Madeleine l'a t, le matin, lorsqu'il
a pris la sienne. Qu'on dise encore que le bonheur n'existe pas sur la
terre! Voil deux personnes qui, par une simple pression de main, sont
au comble de la flicit!

On arrive chez les Montrsor trop tt pour Victor et peut-tre pour
Ernestine, qui est encore toute trouble de l'action de son cavalier. La
socit est dj assise devant deux tables mises l'une contre l'autre
pour former un carr long. L-dessus sont tals les cartons de loto,
que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un instant.

Outre les matres de la maison et les Pomard, la runion est embellie
par un monsieur, une dame et une petite fille. La dame, qui a bien la
soixantaine, tient  elle seule la place de trois personnes; elle a un
norme bonnet, par-dessus lequel est un abat-jour en tafetas vert, qui
ne l'empche pas de porter encore des lunettes. En joignant  cela des
traits normes, il est assez difficile, au premier coup-d'oeil, de
distinguer si c'est un homme ou une femme qu'on a devant soi.

Le monsieur a l'air d'un vieil abb; il est  demi endormi devant ses
cartons; au moment o la socit arrive, il se frotte bien vite les yeux
pour saluer. La petite fille, qui peut avoir douze ans, a une figure
espigle qui forme contraste avec celle de la dame  l'abat-jour.

Nous ne faisons que commencer... il n'y a qu'une partie de joue....
dit madame Montrsor en offrant des siges.

C'est bien heureux pour nous, rpond Dufour en allant se placer prs
de mademoiselle Pomard  laquelle il commence par dire: Quelle est
cette dame qui ressemble  un apothicaire?--C'est madame Bonnifoux,...
une vieille rentire qui ne connat dans le monde que trois choses: ses
potages, sa seringue et le loto... coutez-la, vous verrez qu'elle ne
parlera que de cela.--a doit tre bien amusant; et le monsieur?--C'est
M. Courtois, un bien bon homme, mais qui dort presque toujours... La
petite fille est sa nice.--Bon! me voil au courant.

--Asseyez-vous donc, madame de Noirmont, dit madame Montrsor, en
faisant signe  son mari de rester  ct: le pauvre Chri tait plac
entre sa femme et madame Bonnifoux.

Ernestine s'assied prs de M. Courtois, Victor se place bien vite prs
d'elle: la partie de loto chez madame Montrsor et t un supplice trop
cruel, si on n'avait pas t  ct d'une jolie femme. Quant  M. de
Noirmont, il prend la premire place venue, en murmurant dj: Le loto!
hum! j'aimerais presque autant pigeon-vole!

--Ha a! comment jouez-vous cela? dit Dufour.--Au premier quine.... On
met chacun deux sous, et on a trois tableaux...--Ah! c'est une poule!...

--C'est la partie la plus piquante au loto, dit madame Bonnifoux.
Depuis quarante ans que je joue  peu prs tous les soirs ce jeu-l,
j'ai tudi toutes ses combinaisons. Le premier quine est fort
agrable;... mais cela demande une grande attention et surtout beaucoup
de silence!--Diable! nous allons bien nous amuser alors!...

--Tout le monde a-t-il des cartons?... dit madame Montrsor.--Moi, je
voudrais en changer, dit la petite fille.--Non, mademoiselle Lucie, on a
dcid qu'on n'en changerait pas... N'est-ce pas, madame
Bonnifoux?--Certainement!... a deviendrait trop fatigant;... on ne
saurait jamais deux numros par coeur;... ce serait un travail
continuel... C'est singulier! mon potage me revient... Je crois qu'il
tait trop gras... Je recommande cependant toujours  ma cuisinire de
dgraisser son bouillon..... Ah! comme j'ai des aigreurs ce soir!

--Allons, tout le monde y est-il? reprend madame Montrsor; savez-vous
qu'il y a vingt-deux sous  la poule!...--C'est fort gentil, dit M.
Pomard.--Ah! si je pouvais la gagner! s'crie la petite fille en
sautant sur sa chaise.--Silence! mademoiselle Lucie... ou on ne vous
laissera plus jouer... Chri, c'est  toi  tirer.... Tout le monde y
est?...--J'y suis depuis une heure, dit M. Courtois en ouvrant un
oeil.--Surtout pas trop vite, M. Montrsor, dit madame Bonnifoux, c'est
votre dfaut... vous courez la poste... Ah! Dieu! comme ce potage me
tourmente!...... Il faudra que je me serve de _bonne amie_ avant de me
coucher.--Qu'est-ce que _bonne amie_? demande Dufour  mademoiselle
Pomard.--C'est sa seringue que madame Bonnifoux appelle ainsi, parce que
c'est plus dcent.--Cette femme-l a de bien jolies ides!--Allons,
mademoiselle Clara! cela va commencer. Pars, Chri!

--_Trente-huit_, dit Chri en tirant une boule d'un immense sac de
serge.

--Je l'ai deux fois! s'crie la petite fille en sautant sur sa chaise.

--Moi, je ne l'ai pas, dit madame Montrsor en soupirant.

--Est-ce qu'on a commenc? dit M. Pomard, qui depuis cinq minutes avait
les yeux fixs sur le plafond.--Oui, sans doute, on a
commenc...--Pardon, c'est que je n'y tais pas.... Je pensais.... je
n'ai pas entendu...--Vous avez dit?--Trente-huit.--Trs-bien.... vous
pouvez continuer...

--M. Pomard, il faudrait tcher d'tre au jeu, dit madame Bonnifoux en
avanant son abat-jour.--Madame on peut avoir des distractions.--C'est
que vous tes terrible pour cela... _Neuf, quarante-deux_...--Je me
rappelle que ma cuisinire avait mis des choux dans son bouillon...
C'est peut-tre aux choux que je dois attribuer ma mauvaise
digestion...--_Dix-sept._--Ah! un moment, monsieur!.... Comment
avez-vous dit?...--Dix-sept, et puis vingt-quatre....--Vingt-quatre!...
Ah! mon Dieu!.... je n'y suis pas.... Il y en avait d'autres avant?....
Monsieur, voulez-vous bien me les rappeler tous...

Chri, qui est habitu  ce genre d'amusement, renomme les numros
pour madame Bonnifoux.

--Est-ce qu'on fera souvent comme a? dit Dufour  mademoiselle
Clara.--Il n'y a presque pas de partie o madame Bonnifoux ne fasse
recommencer deux ou trois fois la personne qui tire. Et puis, quand on
gagne, elle fait vrifier; et puis, quand c'est elle qui tire, si l'on
n'y fait pas attention, elle rejette dans le sac les numros qu'elle n'a
pas....--Peste!... c'est une joueuse bien agrable, je tcherai de ne
pas faire trop souvent sa partie,... heureusement j'en suis ddommag
par votre voisinage... Vous avez un vritable nez  l'antique,
mademoiselle.--Ah! ah! ah! j'ai un nez antique, moi!...--J'entends par
l un nez modle, de ces jolis nez, type du vrai beau... J'aurais bien
du plaisir  peindre ce nez-l...--Ah! ah! ah! j'ai vu quelquefois un
oeil dans un nuage? ce serait drle si on y voyait un nez!--Ce ne serait
pas si mal...--Ah! ah! ah!

--Mademoiselle Clara, il n'y a pas moyen d'entendre les numros, dit
madame Bonnifoux, on ne doit pas rire  ce jeu-l... c'est un jeu qui
rclame toute l'attention... Qu'est-ce que vous avez dit, M.
Montrsor?--Trente-neuf.--Et avant?--Dix.--Et avant?--Alors, il vaut
autant que je recommence tout.--Oh! oui, monsieur, recommencez-les tous,
je vous en prie, car je suis certaine d'en avoir manqu au moins deux ou
trois... Ah! si jamais on remet des choux dans ma soupe... Je me
rappelle que cela m'a dj incommode, il y a deux mois... Pourvu que
j'aie de la graine de lin chez moi... J'ai peur d'avoir employ le reste
avant-hier... et ma domestique qui ne songe  rien!... je le lui
recommande pourtant assez! je lui ai dit: Une fois pour toutes, Rose, ne
me laissez jamais manquer de graine de lin... Comment avez-vous dit, le
dernier, M. Montrsor?

--Soixante-et-dix-sept, madame.--Merci... Oh! vous pouvez aller... j'ai
deux quaternes!--Moi, je n'en ai pas, rpond tristement madame
Montrsor... Ah! Chri, tu ne tire pas pour moi! ce n'est pas bien...

--Je ne suis pas dans le sac!... je n'ai pas des yeux aux doigts!...

--J'attends le quatre-vingt-dix et le seize, dit madame Bonnifoux.

--Oh! moi, j'ai aussi un quaterne! s'crie la petite fille.

--C'est singulier, dit M. Courtois en s'veillant et se frottant les
yeux, je n'ai pas encore trenn... Il parat que j'ai de bien mauvais
tableaux... a ne m'tonne pas, j'ai un malheur incroyable  ce
jeu-l!... je n'y gagne jamais!

--Je le crois bien, dit Dufour; il ne doit pas y gagner souvent.

Victor et Ernestine ne disent rien. Ils semblent tout  leur jeu; mais
est-ce ce loto qui les occupe? Le jeune homme est bien prs de la soeur
d'Armand, il est vrai qu'il y a peu de place  la table et qu'il faut se
gner; pourquoi Ernestine rougit-elle souvent? pourquoi lui chappe-t-il
des mouvements brusques comme si elle voulait tout--coup reculer sa
chaise d'auprs de celle de son voisin? Heureusement c'est  quoi
personne de la socit ne fait attention.

Dieu! que j'ai de beaux cartons! dit madame Bonnifoux; je suis couverte
de quaternes!... mais j'ai bien ide que c'est le quatre-vingt-dix qui
me fera gagner... c'est un numro que j'affectionne... Ah! Monsieur
Montrsor! vous me faites bien languir!...

--Quatre-vingt-neuf, dit Chri en tirant une nouvelle boule du sac.

--Ah! Dieu, comme c'est prs! comme vous me mettez  ct... vous tes
un grand mchant!... madame Montrsor, votre mari est un grand
mchant!--Oh! je le sais bien, madame; c'est ce que je lui rpte tous
les jours!... Tire donc pour moi, Chri!...

Chri n'a pas l'air de faire attention aux sollicitations de sa moiti;
il continue  nommer avec tout le flegme d'un fonctionnaire public:
trente-trois...

--Trente-trois, dit monsieur Courtois, qui vient encore de
s'veiller; attendez! arrtez donc!...

--Est-ce que vous avez gagn? dit madame Montrsor avec anxit.
--Non... mais je l'ai deux fois, le trente-trois... et a me fait deux
ambes...

--Ah! quelle peur ce monsieur Courtois m'a faite! s'crie madame
Bonnifoux; j'ai bien cru qu'il avait le quine... M. Courtois, tchez
donc de ne plus me donner de ces souleurs-l... vous qui tes
ordinairement si tranquille  ce jeu-ci... O en sommes-nous, monsieur
Montrsor? je n'ai pas entendu les derniers.--Mais, madame, si vous
parlez, ce n'est pas ma faute...--Ce n'est pas moi qui ai parl, c'est
M. Courtois... n'est-ce pas, madame, que c'est monsieur Courtois qui a
dit: Arrtez!... Oh! par exemple, quand on me prendra  parler au
loto... Qu'est-ce qu'on vient de nommer?...--Quatre-vingt-deux.--C'est
encore dans ma srie... a me fait tressaillir.--Trente-sept!...--Un
instant,... un instant, monsieur, je vous en supplie... je n'ai plus
de jetons... c'est mademoiselle Lucie qui les accapare tous.--Moi,
madame! tenez, voyez ce que j'ai devant moi...--Parce que vous vous
amusez  les jeter par terre... Qu'est-ce qui me donne des jetons... je
ne puis pas rester dans cette situation...--Monsieur, ne tirez pas, je
vous en prie...--Si vous marquiez  l'anglaise, comme moi, dit monsieur
Pomard, vous n'emploieriez pas tant de jetons.--Oh! je n'aime pas cette
manire-l... je ne fais rien  l'anglaise, moi... j'aime  voir le
numro qui me manque... on l'appelle, on le dsire... on croit
l'entendre... ah! a cause bien des motions... Un jour, il m'est sorti
un quine sur-le-champ, les cinq numros de suite... j'en ai pleur comme
un enfant... Tirez, monsieur Montrsor, j'ai des marquoirs... Oh! j'ai
des douleurs de bas-ventre... c'est singulier, je ne devrais cependant
pas tre chauffe!...--Quarante-quatre!...

--C'est pour moi! c'est pour moi!... s'crie la petite Lucie en
battant des mains; j'ai le quine... j'ai gagn!...

--Et j'avais cinq quaternes! dit madame Bonnifoux; c'est bien
extraordinaire de perdre avec cinq quaternes... mais un instant, il faut
vrifier...

On vrifie le quine de la petite fille, et, au grand regret de madame
Bonnifoux, il se trouve tre bon. Dufour, qui a regard  sa montre, dit
tout bas  mademoiselle Pomard: Voil une seule partie qui a dur une
demi-heure. Ce n'est rien, j'en ai vu de plus longues.

--Allons, messieurs et dames, vos deux sous... dit madame Montrsor en
faisant passer une petite corbeille... Madame Bonnifoux, c'est  vous 
tirer...--M'y voil.

--Un moment, dit Dufour; ne doit-on pas vrifier aussi s'il y a le
compte dans le panier? tout doit se faire avec ordre...--C'est juste,
dit Chri; et il compte la poule, et il ne se trouve que vingt sous dans
le panier.

--Qui est-ce qui n'a pas mis? demande monsieur Montrsor. Tout le
monde affirme avoir donn sa mise.

--Cependant il manque deux sous!--C'est sans doute la petite Lucie,
dit madame Bonnifoux; elle aura pris la poule sans remettre au
jeu.--Pardonnez-moi, madame; d'ailleurs, j'ai pass mes deux sous  M.
Pomard, qui les a mis pour moi dans la corbeille... N'est-ce pas,
monsieur?--Oui; oh! pour cela... j'en suis certain! Mais vous avez
souvent des distractions, monsieur Pomard?--Madame, je n'en ai jamais
pour ce qui regarde _la comptabilit_!... rpond M. Pomard en prenant
sur-le-champ un air offens.

Quant  moi, j'ai mis une des premires, dit madame Bonnifoux en
ajustant son abat-jour, je mettrai plutt deux fois qu'une..... Madame
Montrsor, votre cuisinire sait-elle faire les potages aux
crotons?--Oui, madame, et trs-bien, mme.--Alors, je prendrai la
libert de vous envoyer Rose, pour qu'elle l'instruise... J'aime assez
ce potage-l; j'en ai mang chez notre maire, mais il tait un peu
brl...--Enfin, il manque toujours deux sous  la poule, et je tiens 
ce que cela s'claircisse, dit M. Pomard, d'autant plus que madame m'a
accus d'avoir des distractions..... et, quand il s'agit d'argent, une
telle supposition me blesse.--Mon Dieu, monsieur Pomard, vous prenez feu
comme du phosphore... j'ai dit ce mot-l comme un autre... Ah! j'ai une
douleur dans le ct... je ne sais pas si j'ai de l'anis chez moi...--Il
ne s'agit pas d'anis; il faut que le dficit se retrouve...

Victor, qui voit le moment o les deux sous vont amener une querelle,
s'empresse de dire que c'est probablement lui qui n'a pas mis; il
complte la poule, ce qui rtablit le calme.

Attention! je commence! dit madame Bonnifoux en prenant un air
doctoral. Le vingt-et-un!... je l'ai... Le trente!... je ne l'ai pas...
Le quatre!... je l'ai...

--Est-ce qu'il est indispensable qu'elle nous dise: _je l'ai_ ou _je ne
l'ai pas_ avec le numro? dit Dufour avec impatience. Qu'est-ce que a
me fait  moi, ce qu'elle a et ce qu'elle n'a pas?...

Mais madame Bonnifoux continue en ajoutant toujours une rflexion aprs
chaque numro: Le trente-deux!... je l'avais trois fois sur mes
cartons d'hier... Le quatre-vingt-dix!... Ah! coquin!... ah! sclrat de
quatre-vingt-dix!... c'est toi que j'attendais tout- l'heure!... tu
arrives trop tard! c'est gal, je vais te marquer;... mais, si tu tais
venu l'autre partie... Oh! comme le talon me dmange... oh! que c'est
drle... c'est comme si on me piquotait avec des pingles...

--Ah a! madame, est-ce que nous jouons du talon? dit Dufour d'un
grand sang-froid.--Monsieur, c'est que cela m'inquite: on prtend que
c'est signe de goutte; je crains horriblement la goutte! J'ai eu deux de
mes parents qui...--Madame Bonnifoux, nous attendons que vous tiriez,
dit madame Montrsor.--C'est juste;... m'y voil... Oh! il faudra
absolument que _bonne amie_ fasse son jeu ce soir... Onze! je l'ai...
Vingt!... je ne l'ai pas. C'est singulier!... je croyais bien l'avoir...
Dix-neuf!... a me fait un petit ambe... Ah! madame Montrsor, avez-vous
entendu parler d'une nouvelle invention qu'on, appelle des
clyssoirs?...--Oui, madame.--En dit-on du bien?--Beaucoup de bien,
madame...--Vingt-quatre! je ne l'ai pas... Je voudrais bien qu'une de
mes connaissances en et pour en essayer un peu... Quarante-cinq!... je
l'ai... Malgr cela, je suis tellement habitue  _bonne amie_ que
j'aurai de la peine  changer. Le quatre-vingt!.... je l'ai... Le
dix-huit!...

--Monsieur, vous avez le quatre-vingt... et vous ne le marquez pas, dit
la petite Lucie  Victor, prs de qui elle est assise. Le jeune homme
regarde probablement ses numros, comme monsieur Pomard, en pensant 
autre chose. Mais les enfants font attention  tout, et la remarque de
la petite fait rougir madame de Noirmont.

Mademoiselle Lucie, vous regardez donc sur les cartons de monsieur? dit
madame Bonnifoux. a ne se fait pas, mademoiselle; on ne doit pas
regarder sur les cartons des autres: c'est tricher.--Comment! madame,
c'est tricher que d'avertir monsieur qu'il a oubli de marquer un
numro sorti?--Oui, mademoiselle... vous ne devez vous occuper que de
votre jeu...

Et madame Bonnifoux ajoute  demi-voix: Je ne peux pas souffrir jouer
avec cette petite fille-l... Son oncle est trop bon... Est-ce qu'
douze ans une demoiselle doit jouer dj au loto?... a devrait tricoter
ou filer!... mais son oncle se laisse gouverner par elle... Je crois
qu'il tombe en enfance!...

Pour achever de dsoler la vieille dame, c'est encore la petite Lucie
qui gagne la partie. Madame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, qui
manque de la casser.

Aprs madame Bonnifoux, le sac passe aux mains de M. Pomard, qui nomme
le dix-huit pour le quatre-vingt-un, et le seize pour le soixante-un,
toujours par suite de ses distractions, ce qui amne une scne trs-vive
entre lui et la vieille dame. A chaque poule qu'elle perd, elle devient
de plus mauvaise humeur; se plaint de ses aigreurs, de sa cuisinire, et
fait rpter les numros tirs. Madame Montrsor pousse des oh! et des
ah! aux numros qui approchent de celui qu'elle attend. M. de Noirmont
ferait volontiers comme M. Courtois, et Dufour regarde attentivement si
la personne qui tire nomme exactement toutes les boules.

Bientt M. de Noirmont parle de se retirer. Mais je n'ai pas gagn une
seule partie! dit madame Bonnifoux; il faut au moins que je gagne une
fois...--Vous avez dit tre incommode, madame, et je pensais que cela
vous fatiguerait de jouer tard.--Ah! monsieur, j'aime tant le loto que
j'oublie tout quand j'y suis;... mais aussi c'est la seule passion que
je me sois connue.

--Il n'est pas tard, dit Victor; encore quelques parties.--Comment, M.
Dalmer, vous prenez got au loto!... Je vous en fais mon compliment.--Je
m'amuse toujours de ce qui plat aux autres.

--Il est trs-galant, ce jeune homme! Est-il pour long-temps dans ce
pays? dit madame Bonnifoux  M. Montrsor, qui ne lui rpond pas.

--Eh bien! Chri, vous ne rpondez pas  madame Bonnifoux? Qu'est-ce
que vous avez ce soir?... o donc tes-vous?--Ah! pardon;... je n'avais
pas entendu, madame... Depuis quelque temps, vous ne m'entendez pas non
plus...--Comment! je ne vous entends pas?--Suffit, monsieur.

--Allons, c'est  moi  tirer, et je vais mener cela rondement, dit
Dufour. En effet, il a bientt mis la vieille dame aux abois:  la
sixime boule elle n'y est plus; elle perd la tte. En vain elle dit 
Dufour de rpter, en renommant un numro, le peintre en appelle tout de
suite deux ou trois nouveaux. Madame Bonnifoux repousse sa chaise et
quitte la table en s'criant: J'aime autant y renoncer... C'est comme
si on me prenait deux sous dans ma poche... Il m'est impossible de
suivre monsieur!--Mais, madame, j'ai pourtant rpt toutes les fois que
vous l'avez dsir.--Oh! c'est gal, monsieur, je n'y suis plus... Vous
avez une manire d'aller;... j'en ai la tte qui me pte!... Je reprends
ma mise;... je ne suis pas de cette poule-ci.

A la partie suivante, madame Bonnifoux retrouve toute sa bonne humeur en
s'criant: Pour moi, enfin!... C'est le cinq qui m'a fait gagner...
J'ai eu le quaterne et le quine tout de suite... Comme ce jeu-l est
bizarre!... j'attendais le quinze, qu'il me fallait depuis long-temps,
et je gagne par des numros auxquels je ne pensais pas du tout... Oh!
c'est un jeu bien piquant!...

Pendant que madame Bonnifoux fait ces rflexions, tout le monde se lve,
et chacun se dispose  regagner sa demeure. M. Courtois allume une
lanterne, qu'il emporte toujours quand il va en soire; M. Pomard prend
sa soeur d'un ct et sa canne  dard de l'autre; madame Bonnifoux
retrousse sa robe, te son abat-jour et met ses lunettes dans sa poche
en disant: Ne vous en allez pas sans moi, M. Courtois; vous savez que
vous me mettez  ma porte.--Oui, madame.--Adieu, mes chers voisins...
Le jeu a t bien mchant ce soir;... sans ce dernier coup, je perdrais
vingt-huit sous!... Ah! madame Montrsor, je vous enverrai Rose pour que
votre cuisinire lui apprenne  faire le potage aux crotons.... J'ai
toujours des soupons de coliques... quoique a... mais ce diable de jeu
vous acoquine; et pourtant j'y suis malheureuse depuis quelque temps!...
Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi!.... Monsieur Courtois, je
suis prte.

M. Courtois a pris le bras de madame Bonnifoux, la petite Lucie a pris
la lanterne, et chaque socit regagne sa demeure. Celle de Brville
revient naturellement dans le mme ordre que lors du dpart; Victor
donne le bras  Ernestine, et Dufour marche  ct de son mari.

Pour revenir, la nuit tait sombre; trs-peu de lune clairait les
chemins. Dufour se retourne en vain; il ne peut distinguer si Victor
tient autre chose que le bras de madame de Noirmont.




CHAPITRE VI.

Le vieux chne.


Depuis que Madeleine demeure de nouveau  Brville, Jacques vient
souvent de grand matin se promener dans la plaine qui est devant la
maison du marquis. De sa fentre, Madeleine aperoit le paysan, alors
elle se hte de descendre, et va rejoindre son ami Jacques qui, avant
d'aller  ses travaux, est content lorsqu'il a caus quelques instants
avec la jeune fille.

Le lendemain de la partie de loto, Madeleine, qui, en quittant la
modeste maison de Grandpierre, n'a pas perdu l'habitude d'tre matinale,
tait  sa croise au point du jour; elle aperoit dans la campagne
l'homme en blouse qui tient sur son dos sa pioche, sous son bras un
gros morceau de pain, et se rend  son travail en regardant souvent la
fentre de la chambre de Madeleine. En trois minutes la petite est
descendue et se trouve  ct de Jacques.

Bonjour, Madeleine, dit le paysan en pressant la main de la jeune
fille.

--Bonjour, mon cher Jacques..... C'est bien aimable  vous de passer
par ici.... a fait que je peux vous voir un moment.--Bonne
Madeleine,... vous ne vous ennuyez donc pas de causer avec
Jacques?...--Moi, je crains quelquefois de passer trop souvent...
Mais,.... parce que je passe ici..... sous vos fentres,... a ne vous
force pas  descendre.... Que je vous voie un moment  votre croise,...
que vous me fassiez un petit signe de tte pour me montrer que vous avez
vu votre vieil ami,... et je serai content, ma chre enfant.--Ah!
Jacques!... comment pouvez-vous penser que votre prsence n'est pas un
plaisir pour moi!.... N'tes-vous pas mon ami?.... N'avez-vous pas le
premier recueilli, protg l'orpheline?--J'ai fait ce que me dictait mon
coeur, ce que je ferais encore... pauvre Madeleine... car je vous aime
comme ma fille; mais laissons cela... Dites-moi, tes-vous toujours
contente, Madeleine, depuis que vous tes revenue habiter cette
maison?... Comment se conduit-on avec vous?--Oh! bien! trs-bien!...
tout le monde est bon pour moi!... Ernestine me traite comme autrefois;
et ce monsieur,... qui le premier a parl de moi ici,... vous savez, M.
Victor Dalmer, eh bien! quoique ce soit un monsieur de Paris... il n'est
pas fier du tout, il cause souvent avec moi. Ce n'est pas comme ce M. de
Saint-Elme, l'ami d'Armand,... il me regarde  peine, celui-l,... ou
bien, c'est avec un air, comme si on tait trop heureux d'obtenir un de
ses regards... Tandis que M. Victor, ce n'est pas cela!... il est si
simple,.. c'est--dire si aimable...--Et vous dites que madame de
Noirmont vous tmoigne une tendre amiti?--Oui, elle me rpte souvent
qu'elle est bien contente de m'avoir avec elle,... que maintenant je
ne la quitterai jamais... Elle veut quelquefois m'emmener dans les
socits o elle va,... mais j'aime mieux alors rester  la maison... Il
n'y a que dans les promenades que nous faisons;... alors, comme c'est
ordinairement M. Victor qui vient avec nous, je ne refuse jamais d'y
aller... M. Victor donne le bras  ma bonne amie,... mais il me le donne
aussi  moi;... et il court,... il joue,... il rit avec moi, tout comme
avec Ernestine... Oh! nous faisons des promenades bien amusantes! M.
Victor est trs-gai... quelquefois cependant...

--Trs-bien, dit Jacques avec un mouvement d'impatience, mais ce
n'est pas l l'important. M. de Noirmont, comment vous traite-t-il? Vous
m'avez dit que, dans les commencements de votre arrive chez lui,... car
vous tes  peu prs autant chez lui que chez son beau-frre, vous
m'avez dit qu'il vous parlait  peine.

--C'est vrai, mon ami; mais depuis quelque temps M. de Noirmont semble
me marquer plus d'amiti... Il aura vu que tout mon dsir tait de
mriter un peu de la sienne, puisqu'il est le mari de celle que j'aime
comme une soeur... Enfin il n'a plus l'air de me regarder comme une
pauvre fille que l'on garde par charit... Peut-tre aussi voyant M.
Victor me parler, me tmoigner de l'intrt, M. de Noirmont sera-t-il
revenu de sa prvention... Car, lorsque je suis assise dans un coin du
salon, quoiqu'il y ait d'autres dames, M. Victor vient souvent s'asseoir
 ct de moi, puis il me parle... tout comme si j'tais une dame de la
socit... Ah! c'est bien honnte cela! surtout aprs m'avoir vue
servante chez Grandpierre... N'est-ce pas, mon ami, que c'est bien
honnte cela?

Jacques ne dit plus rien; son front s'est rembruni; ses yeux se fixent
sur ceux de Madeleine; il semble vouloir lire dans l'ame de la jeune
fille, et les yeux du paysan ont une telle expression que Madeleine
baisse bientt les siens en rougissant, comme si, en baissant ses
paupires, elle et pens mettre un voile entre le regard de Jacques et
le fond de son coeur.

Au bout d'un moment, Jacques reprend: Vous ne me parlez pas du marquis,
de votre camarade d'enfance. Cependant, autrefois, c'tait de lui et de
sa soeur que vous m'entreteniez toujours;... ils possdaient toute votre
affection,... c'tait bien naturel, leve avec eux,... et madame de
Brville ne mettait pas de diffrence dans ses manires avec l'un ou
avec l'autre!... est-ce que vous avez oubli ce temps-l, Madeleine?...

Mon Dieu! mon cher Jacques! pourquoi supposez-vous cela?... Ah! j'aime
toujours autant les compagnons de mon enfance, ceux que ma bienfaitrice
appelait ses enfants... Ernestine, Armand, il n'est rien, non, rien que
je ne me sentisse capable de faire pour leur prouver mon amiti... Mais,
hlas! la pauvre Madeleine ne pourra jamais trouver l'occasion de leur
tre bonne  quelque chose... Ils sont riches, et je suis pauvre....

--Oui, vous tes pauvre, Madeleine, et il est malheureusement probable
que vous le serez toujours;... car je ne crois pas,... oh! non, il
n'est pas prsumable que votre situation change jamais...

--Mon ami, qu'est-ce que cela fait d'tre pauvre quand on est
heureuse,... et je le suis maintenant que j'habite de nouveau avec les
enfants de madame de Brville!

--Sans doute!... la pauvret n'est pas toujours un malheur...
Quelquefois elle met  l'abri de bien des dangers qui entourent les
jeunes filles dans les demeures des riches; mais vous, Madeleine, qui
vous trouvez, quoique pauvre et sans nom, vivre avec des gens du beau
monde, vous devez surtout ne jamais oublier votre situation.

--Ah! Jacques... est-ce que vous croyez que je deviendrai fire 
prsent parce que je demeure chez le marquis... Ah! c'est bien mal de
penser cela...

--Eh! mon enfant, ce n'est pas l ce que je voulais dire,.... et
pourtant je sais bien ce que je voudrais dire...

--Est-ce parce que je vous ai cont que M. Victor causait avec moi et
me donnait le bras comme  ma bonne amie... mais cela ne me rend pas
fire!... seulement a me fait plaisir... D'ailleurs, je dois avoir
aussi un peu d'amiti pour ce monsieur qui s'est intress  moi;... je
serais une ingrate si je pensais autrement,... si je pouvais oublier que
M. Victor...

--Madeleine, dit Jacques en interrompant la jeune fille, vous n'tes
morgu pas ingrate!... Je crains au contraire que vous ne soyez trop
reconnaissante...

--Comment!... que voulez-vous dire? rpond Madeleine avec un peu
d'embarras. Est-ce qu'on peut tre trop reconnaissante!...

--Dam'! a serait possible... Tenez, mon enfant, je n'aime pas les
dtours... j'vais vous dire ce que je pense;... je vous aime assez pour
tre franc avec vous...

--Mon Dieu! Jacques!... qu'ai-je donc fait qui vous fche!...

--Rien,... rien encore! mais, depuis que je cause avec vous,... depuis
que je vous questionne sur ce qui vous intresse,.... je m'sommes ben
aperu que vous n'aviez qu'une chose dans la tte... que c'te chose vous
trottait toujours dans l'esprit... ce qui fait que tout en parlant vous
y revenez sans cesse,... et c'te chose-l, ma petite, c'est M.
Victor,.... le jeune homme de Paris.

Madeleine devient rouge comme une cerise, et son coeur bat si fort que
l'on s'en aperoit au mouvement prcipit de son fichu. Enfin elle
rpond d'une voix tremblante:

Comment!... je n'ai parl que de M. Victor! mais... vous vous trompez,
Jacques; je vous ai parl de lui comme de toutes les personnes qui
habitent chez monsieur le marquis. Quant  Armand, il est  Paris en ce
moment avec M. de Saint-Elme; c'est pour cela que nous sortons moins,...
et que...--Oui je sais que M. le marquis est all  Paris; ce n'est pas
de cela que je vous parle, mon enfant; c'est de ce jeune homme... qui,
j'en conviens, vous a servie en ami... mais ce ne serait pas une raison
pour que vous l'aimiez trop aprs....--Je ne vous comprends pas,
Jacques.--Et pourtant vous tes devenue ben rouge, ma petite!... et on
ne rougit que quand on comprend. Oh! dam', je suis un vieux matois, on
ne me trompe gure, moi!... Allons, calmez-vous, Madeleine; tout cela ne
peut pas tre encore ben dangereux, mais je dois vous prvenir... parce
que, moi, j'croyons qu'on vite mieux un pril quand on est sur ses
gardes... D'ailleurs, mon enfant, si je me trompe... si vous ne
ressentez pas dj... au fond du coeur... trop d'inclination pour ce
jeune homme, eh ben! vous rirez de mes craintes; mais si, dans votre
ame, vous sentez que j'ai raison, alors vous profiterez des avis de
Jacques et vous vous direz: Une pauvre orpheline sans nom, sans tat,
sans rien enfin,... que la protection de gens riches... sur laquelle il
ne faut jamais trop compter, ne doit pas aimer un monsieur de la
ville,... car o c't amour-l la conduirait-il?...  faire des
sottises... Oh! morgu! Madeleine ne doit pas en faire... Celle qui n'a
pour tout bien que sa vertu doit plus que toute autre garder ce
trsor-l....

--Mais, Jacques,... est-ce que je vous ai dit que... que je pensais 
M. Victor... autrement qu' quelqu'un qui m'aurait rendu service?

--Non, vous ne me l'avez pas dit, mais je l'ai devin;.... quoique je
ne sois qu'un laboureur, je me connaissons assez  deviner sur les
figures ce qui se passe dans le coeur des gens... C'est comme qui dirait
une habitude que je me suis faite depuis que j' sommes en ge de
raisonner,... et je ne voudrais pas que ma petite Madeleine connt
l'amour pour tre malheureuse...

--L'amour!... oh! vous vous trompez, Jacques, je ne le connais pas, je
ne sais pas ce que c'est!...

--Pardi, j' pensons ben que ce n'est pas Babolein qui pouvait vous y
faire songer;... mais,  c't' heure, vous v'l entoure de dangers,...
de beaux messieurs qui sont plus sduisants, plus adroits que Babolein!

--Non Jacques, certainement personne ne pense  la pauvre
Madeleine!.... Dieu merci! je n'ai rien qui puisse attirer les
regards, je ne suis pas jolie,... je le sais bien... Si l'on me
parle,... si l'on daigne quelquefois causer avec moi,.... c'est par
bont,... par piti, peut-tre... mais je sais bien que jamais personne
ne m'aimera...

La jeune fille n'achve ces mots qu'en sanglotant; ses yeux se sont
remplis de larmes, et elle s'empresse de les cacher avec son tablier.

--Allons, dj des larmes!... Voil toujours ce qui suit ce maudit
sentiment qui plat tant aux femmes!... Pourquoi pleurez-vous,
Madeleine? si en effet je me suis tromp, et si M. Victor ne vous
intresse pas plus... qu'il ne faut?...

--Ah! c'est que... je pense que c'est pourtant bien triste de ne
pouvoir jamais tre aime de personne!...

--Et moi, Madeleine, qui vous chris,... qui ne vous ai pas perdue de
vue depuis que vous tes au monde,... et vos compagnons d'enfance dont
vous avez retrouv l'amiti,... est-ce que ce n'est personne cela?

--Oh? si...--mais...--Mais cela ne vous suffit plus, n'est-ce
pas!...--Je ne dis pas cela;... c'est que je n'avais jamais pens comme
dans ce moment  ma triste situation... C'est bien singulier!.... Cela
m'tait gal de ne pas avoir d'autre nom que celui de Madeleine... je ne
songeais pas  des parents... je ne regrettais que ma bienfaitrice,...
puisque je n'ai connu qu'elle... mon Dieu, Jacques, comment donc se
fait-il que je n'aie pas de parents?... que madame de Brville ne m'ait
jamais parl d'eux?... car enfin; o m'a-t-elle trouve?... qui donc m'a
remise entre ses mains?... Jacques,  prsent, je voudrais savoir tout
cela;.... puisque vous m'avez vue toute petite, vous avez peut-tre
entendu parler de mon pre,... de ma mre;... pourquoi donc ne me
dites-vous jamais un seul mot sur mes parents?...

--Parce que probablement il tait inutile de vous en parler!... rpond
Jacques en soupirant; puis il se met  marcher, et fait signe 
Madeleine de le suivre.

Au bas de la plaine, du ct de Gizy, tait un norme chne qui
paraissait avoir vu plusieurs sicles, et dont les branches galaient en
grosseur plusieurs arbres du voisinage. Autour de ce vieil arbre
s'levaient plusieurs petits bouquets de bouleaux que le chne
majestueux semblait protger et qui formaient comme une enceinte pour
dfendre son ombrage, en sorte qu'assis sous le chne on tait  l'abri
de tous regards indiscrets.

C'est l que Jacques conduit Madeleine; il s'arrte sous le vieil arbre,
puis considre quelque temps en silence la place o il est et les
branches touffues qui couvrent sa tte. Madeleine n'avait jamais dpass
les bouleaux qui entouraient le chne; cet endroit ne menait  aucun
chemin, il fallait venir le chercher exprs, et la jeune fille ne le
connaissait pas. En se trouvant sous l'ombrage pais du gros arbre, en
se voyant cache de tous cts par les bouleaux qui formaient un rideau
autour de cet endroit frais et mystrieux, Madeleine se sent mue, et
elle attend en silence que Jacques lui dise pourquoi il l'a amene l.

Le paysan semble fortement occup de ses souvenirs. Enfin il s'crie:
Ah! Madeleine!... si ce chne pouvait parler,... il vous dirait, lui,
tout le secret de votre naissance!...

--Comment savez-vous cela, vous, Jacques?--Comment,..... ah! c'est
juste... il faut ben que je sache quelque chose aussi;... mais ce n'est
pas de moi qu'il s'agit... Votre mre, mon enfant, est venue plus d'une
fois s'asseoir ici,... sous ce vieil arbre...

--Ma mre! Jacques! vous avez connu ma mre!... qui donc tait-ce... et
pourquoi m'a-t-elle abandonne?...

--Bah! est-ce que j'ai dit que j'avais connu votre mre? rpond Jacques
en relevant la tte et comme fch d'avoir parl ainsi.

--Puisque vous savez qu'elle venait souvent  cette place...--Ah!
oui... je le sais... mais... voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous
avance pas plus!... Qu'importe que j'aie connu votre mre,... que je
sache qui elle tait,... si cela ne peut vous tre utile  rien?... et
malheureusement, c'est comme cela... Ce que je sais... il n'y a que
moi dans le monde qui le sache... et vous pensez bien que si je pouvais
vous servir en parlant... en colportant partout mon secret... ah! mille
charrues!... je ne resterais pas muet; mais, comme en parlant, je vous
ferais plus de tort que de bien, je me tairai... mme avec vous... oui,
Madeleine, mme avec vous; car ce serait vous mettre en tte des regrets
inutiles. Ainsi, mon enfant, ne revenons jamais sur ce sujet; car, je
vous le rpte, vous n'en saurez pas plus. Tout ce que je puis vous
apprendre, c'est que l'amour a rendu votre mre malheureuse... et je ne
voulons pas que ce soit la mme chose pour sa fille...

--Ma pauvre mre!... elle a t malheureuse... Ah! je viendrai souvent
 cette place,  prsent que je sais qu'elle l'a occupe!

--J'ai peut-tre eu tort de vous dire cela... il ne faut pas nourrir de
telles ides quand a ne mne  rien...

--Et mon pre, Jacques, vous ne m'en dites pas un mot; l'avez-vous
connu aussi?

Le paysan reprend son air soucieux, et, replaant sa pioche sur son
paule, se dispose  s'loigner; mais Madeleine lui prend la main et le
retient en lui disant: De grce, Jacques, rpondez-moi... et mon
pre...

--Que diable voulez-vous que je vous dise?... Votre pre!... vous ne le
connatrez jamais non plus,  moins que cependant! mais non... cela
n'est pas probable... Allons, Madeleine, le temps se passe... il faut
que j'aille gagner mon pain... et celui de la vieille tante;... car elle
ne peut plus travailler, la pauvre femme! et je nous sommes amus
aujourd'hui.... Adieu, mon enfant!

--Ah! Jacques, si j'tais riche, vous n'auriez plus besoin d'aller
travailler  la terre, de vous fatiguer sans relche!...

--Oh! morgu! le travail ne m'effraie pas... et j'y suis habitu... au
contraire, c'est ma vie; j'tomberais malade si je ne faisais rien!...
ainsi n'ayez pas de regret pour moi. Retournez prs de madame de
Noirmont, et rappelez-vous mes conseils... l'amour vous rendrait
malheureuse... Eh bien! morgu! faut pas couter ceux qui voudraient en
glisser dans votre coeur..... Vous avez dix-huit ans sonns!... dame! une
fille rve aux amoureux  cet ge-l...

--Non..... Jacques, non, je ne pense pas du tout aux amoureux!...

--Quant  M. Victor, il a l'air ben doux, ben honnte; mais tout a,
c'est pour mieux attraper les gens! Croyez-moi, jasez avec lui devant le
monde, mais vitez-le en particulier. Adieu, Madeleine; au revoir, mon
enfant.

Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse prs d'une
petite porte qui ouvre sur les jardins de Brville. Madeleine rentre et
va du ct de la pice d'eau. Elle songe  tout ce que son vieil ami
vient de lui dire; elle ne peut se dissimuler qu'il ait bien lu dans le
fond de son coeur. Elle ne pense qu' Victor, ne s'occupe que de
l'aimable jeune homme qui lui a tmoign tant d'intrt et qui semble
lui en tmoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu' ce moment,
Madeleine ne croyait pas que ce ft un crime de rver sans cesse 
quelqu'un... et Jacques vient d'clairer son coeur en lui faisant
comprendre que ce serait de l'amour.

De l'amour! se dit Madeleine en se promenant lentement dans les
alles, o plus d'une fois Victor s'est promen avec elle; de
l'amour... pour ce monsieur.... que je connais depuis si peu de
temps!.... Oh! cela n'est pas possible!... Jacques se trompe..... Est-ce
qu'il se connat  l'amour, Jacques? et cependant j'tais toute
tremblante quand il me parlait de M. Dalmer..... Jacques a devin que je
pensais toujours  lui..... est-ce que cela se voit dans mes yeux?... O
mon Dieu!... si ce monsieur voyait cela.... Je n'oserais plus le
regarder... Je suis pourtant bien heureuse quand je suis  ct de M.
Victor; quand il me parle,.... je passerais toutes les journes 
l'couter..... Si c'est l de l'amour, je ne trouve pas que cela me
rende malheureuse; au contraire.... je sais bien que ce monsieur ne
pense pas  moi... Cependant ce n'est pas moi qui vais le trouver...
c'est lui qui vient prs de moi.... puis, qui soupire.... qui est
triste,... et je ne sais pourquoi, quand il soupire, cela me fait
tressaillir de plaisir.... et il faudrait renoncer  tout cela... Parce
que je suis orpheline..... que mon pre et ma mre m'ont abandonne, il
faudrait n'aimer personne;... mais il me semble que, puisque je ne
dpens que de moi, je suis bien libre de disposer de mon coeur... car
enfin.... c'est moi seule que cela regarde...

La fille la plus sage trouve toujours des arguments en faveur de ce qui
lui plat, et Madeleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne pas fuir
Victor lorsque tout--coup celui-ci parut devant elle.

En ce moment sa prsence trouble vivement Madeleine: elle s'imagine que
Victor doit voir sur son visage que c'est lui qui l'occupait: elle
rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots entrecoups pendant
qu'il lui dit bonjour, puis se sauve toute confuse et sans oser tourner
la tte.

Il lui en cote cependant pour agir ainsi; car, dans le fond de son ame,
elle croit que le jeune homme est venu l dans l'espoir de la
rencontrer.

Pauvre Madeleine! ce n'tait pas elle que Victor cherchait dans le
jardin.


FIN DU DEUXIME VOLUME.


       *       *       *       *       *




MADELEINE

TOME TROISIME.




CHAPITRE PREMIER.

Un Aveu.


En amour, lorsqu'on a commenc, il faut que l'on finisse, dt cette fin
ne pas tre aussi heureuse qu'on l'esprait; mais aprs ces demi-aveux,
ces regards brlans, ces pressions de mains et tout ce que la passion
nous fait inventer pour nous faire comprendre de l'objet que nous
aimons, nous ne vivons pas que nous n'ayons obtenu, ou que le hasard ne
nous ait fait avoir un tte--tte, dans lequel nous voulons savoir 
quoi nous en tenir, ou du moins ce qu'il nous est permis d'esprer.

Et cependant, cette attente du bonheur, cet espoir que l'on tremble de
voir s'vanouir, cet amour qui ne se prouve encore que par mille
bagatelles qui ne seraient rien pour d'autres que des amans; enfin, cet
embarras, ce trouble que l'on ressent alors en prsence de l'objet aim,
c'est, dit-on, l'tat le plus doux de l'amour... Pourquoi donc est-on si
press de le faire cesser?... pour en venir  une fin qui trop souvent
n'amne que l'ennui, l'indiffrence et l'inconstance... Ce sont surtout
les dames qui disent cela, en se plaignant de ce que les hommes ne sont
jamais contens, de ce qu'ils sont trop exigeans. Moi, je rpondrai  ces
dames: Convenez que vous prouveriez au fond du coeur quelque dpit, si
votre amant ne vous demandait jamais  en venir  cette fin, et que vous
prendriez de lui une singulire opinion.

Aprs la soire de loto chez madame Montrsor, Victor brle de voir
Ernestine, mais de la voir seule, pour lui dire tout l'amour qu'il
ressent pour elle; lors mme que cette dclaration devrait fcher madame
de Noirmont, il est dcid  la lui faire; mais il a bien quelques
motifs pour esprer que du moins on lui pardonnera.

Ce n'est gure qu'au jardin que Victor peut trouver l'occasion, qu'il
cherche aussi, ds le matin, il va parcourir les alles, les bosquets;
il passe l toute la journe, et revient  la maison de fort mauvaise
humeur, parce que madame de Noirmont ne quitte pas sa chambre ou le
salon dans lequel est son mari.

Depuis la soire chez les Montrsor, Ernestine craint de se trouver
seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite; il devient
triste, rveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met
dans un coin d'o il ne bouge pas, et Dufour lui dit: Victor,
dcidment tu veux copier M. Pomard? tu restes des demi-heures les yeux
fixs sur une corniche!... tu n'as jamais pos comme a quand j'ai fait
ton portrait.

Madame de Noirmont s'aperoit de la tristesse de Victor, mais elle n'a
pas l'air de la remarquer. Madeleine, qui croit deviner la cause de la
mlancolie du jeune homme, le regarde souvent avec tendresse; mais
Victor ne voit pas ces regards-l, il ne fait attention ni au trouble,
ni  la rougeur de la jeune fille quand elle est prs de lui; il
n'entend jamais ses soupirs, et ne la rencontre point dans les jardins,
parce qu'il n'y cherche qu'Ernestine.

Madame ne va plus se promener au jardin? dit un soir Victor en
s'approchant d'Ernestine.--Mais... pardonnez-moi... n'y allons-nous pas
tous les soirs?...--Ah! oui... avec tout le monde... comme c'est
amusant! et vous n'y venez plus le matin?--Je n'ai gure le
temps...--Vous l'aviez autrefois?...

Ernestine ne rpond pas; elle tient toujours ses yeux sur son ouvrage.

--Cet ouvrage vous occupe donc bien, madame, que vous ne puissiez pas
regarder un moment ailleurs....--Mais, monsieur, si je regardais
ailleurs... je ne pourrais conduire mon aiguille.--Ah! c'est juste,
madame, et puis je ne vaux certainement pas la peine que vous leviez
les yeux.

Victor s'loigne en froissant dans ses mains un journal qu'il avait eu
l'air de lire. Et M. de Noirmont s'crie: Eh bien! M. Dalmer...
qu'est-ce que vous faites donc? vous dchirez mon
_Constitutionnel_.--Ah! pardon, monsieur, c'est que je pensais...

--Quand je vous le disais! s'crie Dufour, il est devenu le second
volume de M. Pomard.

Le peintre ajoute  l'oreille de son ami: Je sais bien  qui tu
penses... Et cette pauvre Madeleine qui ne fait que soupirer, parce
qu'Armand ne revient pas... Hein!... qu'est-ce que je t'avais
dit?--C'est possible.--Je vais toujours faire le portrait de M. de
Noirmont en chasseur, et, pendant les sances, je me ferai donner des
renseignemens sur mademoiselle Clara Pomard... Je n'ai pas encore
d'intentions... mais on ne sait pas.

M. de Noirmont a consenti  se laisser peindre en pied et revtu de son
quipement de chasse; Dufour veut mettre tous ses soins  ce portrait,
d'abord pour sa gloire, ensuite parce qu'on est bien aise de faire
quelque chose d'agrable pour des personnes chez qui l'on demeure.

Les sances commencent aprs le djeuner; Dufour les prolonge
quelquefois jusqu'au dner, dans le but de rendre son ouvrage plus
parfait, et parce qu'il bavarde la moiti du temps au lieu de s'occuper
de son modle. Pendant que M. de Noirmont pose et cause avec Dufour, on
aurait bien tout le temps de reprendre ces jolies promenades dans la
campagne qui plaisaient tant  Madeleine; mais Ernestine n'en parle pas,
et Victor ne le propose plus. La jeune fille se dsole et ne conoit
rien  la conduite de madame de Noirmont et  l'humeur de Victor.

Il en cotait pourtant beaucoup  Ernestine pour agir ainsi; la soire
du loto n'tait pas oublie: c'est parce qu'elle avait eu trop de
charmes, que la jeune femme avait ouvert les yeux sur d'autres dangers,
et sentit qu'il tait temps de les viter.

Mais on ne peut pas toujours tre sur ses gardes, et puis il y a des
momens o l'on se croit bien forte, o l'on rit d'un danger que l'on se
dit n'tre peut-tre qu'imaginaire, et puis.... et c'est l
ordinairement le motif dterminant. M. Dalmer n'est plus aussi triste;
il a l'air d'avoir pris son parti, de ne plus chercher  se rapprocher
d'Ernestine, enfin de ne plus s'occuper d'elle, et une femme ne veut pas
que l'on se drobe  son empire; car la plus sage est bien aise qu'on
soupire pour elle, alors mme qu'elle ne veut pas rpondre  ces
soupirs-l.

Toutes ces raisons dterminent un matin Ernestine  quitter le salon et
 s'enfoncer dans les belles alles du jardin. Elle s'y promne depuis
quelque temps, et ne rencontre personne; elle s'tonne, se dpite de
cette solitude: elle a emport son ouvrage, elle s'assied sous un
bosquet et veut travailler; mais au moindre bruit des feuilles, elle
lve la tte et regarde autour d'elle; enfin Victor parat; alors on
reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l'on feint d'tre
trs-occupe de ce qu'on fait, si bien que Victor s'assied prs
d'Ernestine avant qu'on ait eu l'air de l'apercevoir.

--Comment! c'est vous, madame!... vous, qui travaillez dans le
jardin!--Sans doute, monsieur; pourquoi pas?--C'est si extraordinaire de
vous voir quitter le salon...  moins d'tre bien
accompagne!...--J'avais mal  la tte ce matin... J'ai voulu prendre
l'air.--Voil un mal de tte qui est bien heureux pour moi, puisqu'il me
procure l'occasion de vous voir un moment sans que des yeux importuns
soient braqus sur nous.--Je ne vois pas en quoi ces yeux-l peuvent
vous gner...--Vous ne voyez rien, vous, madame!--Est-ce un compliment
cela, monsieur?--Je ne sais pas faire de complimens... je ne sais que
dire ce que j'prouve.--Et peut-tre aussi ce que vous n'prouvez
pas.--Eh! mon Dieu!... pourquoi donc mentir quand on n'y est pas
oblig!... Par exemple, madame, si je vous disais que je vous aime, que
je vous adore, que je ne pense qu' vous, certainement je ne mentirais
pas.

Victor a dit tout cela avec tant de feu qu'il n'y a pas eu moyen de
l'arrter. Ernestine regarde encore plus attentivement son ouvrage, afin
de cacher son motion. Elle se contente de rpondre d'un ton qu'elle
croit rendre svre: Mais, monsieur, est-ce qu'on doit dire de ces
choses-l  quelqu'un qui n'est pas libre?.... c'est trs-mal ce que
vous faites l!--Eh! madame, fait-on toujours ce qu'on-devrait!... Le
monde serait trop parfait si l'on n'agissait que d'aprs son devoir....
Pourquoi avons-nous des passions qui parlent plus haut que notre
raison?.... pourquoi rencontrons-nous, quelqu'un qui nous inspire un
sentiment invincible.... insurmontable?...--Oh! oui, comme tous ceux que
les hommes prouvent!...--Non, madame, c'est de l'amour que vous
inspirez,... ce n'est point un sentiment frivole, lger... Ah! je
n'avais jamais ressenti tout ce que j'prouve prs de vous!...--Combien
de fois avez-vous dj dit cela  d'autres, monsieur?--Que vous tes
cruelle!.... je n'ai jamais dit cela  d'autres, parce que je ne l'avais
pas encore prouv.... Cela vous fait rire?... vous tes bien heureuse
de rire des tourmens que vous causez!...--Je crois qu'ils seront vite
guris.--Mais enfin, madame, si je ne vous aimais pas, qui me forcerait
 vous dire que je vous aime,... lorsque je vois bien que vous ne pensez
pas  moi! que vous ne pouvez pas me souffrir!... car, Dieu merci! vous
me le faites assez voir. Depuis notre soire chez madame Montrsor,...
o je me suis permis de vous serrer la main, vous ne sortez plus de
votre salon,... vous ne m'accordez pas un instant de tte--tte.--A
quoi cela vous avancerait-il?... vous ne pensez pas sans doute,
monsieur, que j'oublierai mes devoirs,... que je vous donnerai des
esprances?--Mon Dieu, madame, je ne pense rien! je n'espre rien! mais
je vous aime parce que... je vous aime; je ne crois pas que ce sentiment
puisse se commander ni finir  volont... Est-ce donc ma faute si vous
m'inspirez de l'amour? A coup sr je ne me suis pas dit: je veux aimer
cette dame-l,... cela est venu.... sans que je sache comment.... et
pourtant il me semble que je vous ai aime du premier moment o je vous
ai vue,... du moins vous m'avez plu sur-le-champ... Je crois qu'il y a
quelque chose qui nous entrane vers les personnes auxquelles nous
devons offrir notre coeur.--Vous avez d prouver souvent cet
entranement?... je sais,... par mon frre, qu' Paris vous n'tiez pas
cit pour votre sagesse.--Oh! je ne veux pas me faire meilleur que je ne
suis:... d'abord je suis trs-franc!... oui, madame, trs-franc! mme
avec les dames auxquelles je fais la cour. Je n'ai jamais pu dire: je
vous aime,  une femme pour qui je n'prouvais qu'une caprice, ni fait
serment d'tre fidle pour la vie, lorsque j'avais affaire  une
coquette. Mais vous, madame, vous,... ah! quelle diffrence!... j'aurais
t si heureux si vous m'aviez seulement aim... un peu!...

--Quand une femme, trop faible, ne peut rsister  une passion qu'elle
devrait combattre, je crois qu'elle n'est pas matresse de n'aimer
qu'_un peu_; elle doit aimer beaucoup au contraire... et c'est sa
punition.--Sa punition!.... pourquoi?--Parce que bientt elle aime
seule..... Alors que lui reste-t-il? un amour qui fait son supplice, et
des remords que rien ne peut adoucir.--Ah! madame, pouvez-vous penser
qu'on cesserait de vous aimer...--Pourquoi serais-je privilgie; je
n'ai pas assez d'amour-propre pour le croire; je me connais et je ne me
trouve pas assez jolie pour inspirer une passion ternelle... Je ne vois
mme rien en moi qui doive charmer quelqu'un habitu  n'offrir ses
hommages qu' la beaut. Aussi, quand on me fait une dclaration
d'amour, je suis toujours tente de croire que l'on se moque de
moi.--Vous vous jugez bien mal, madame.--Non je ne me trouve nullement
belle.--Croyez-vous donc que pour plaire il faille avoir des traits bien
rguliers et dignes de servir de modle. C'est la physionomie qui fait
tout... du moins  mon got. Sans doute il ne faut pas que cette
physionomie s'allie  des traits dsagrables; mais, lorsqu'on trouve
dans l'ensemble, dans les yeux de quelqu'un ce je ne sais quoi qui nous
plat, qui nous captive, ah! madame, on ne s'occupe pas alors 
dtailler tous ses traits pour voir ce qu'il peut y manquer. On aime
dj, et la personne qui nous plat est pour nous la plus
jolie....--C'est possible,... mais....--Mais....--Une femme honnte ne
doit aimer que son mari.--Je sais qu'on doit aimer son mari....
Certainement je trouve cela trs-bien!... mais quelquefois,... quand il
y a une diffrence d'ge,... d'humeur.... On ne se marie pas toujours
par amour.--Ce ne serait pas encore une raison pour manquer  ses
devoirs....

Victor ne rpond rien. Il se contente de soupirer; puis avec une petite
baguette, de tracer des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec
beaucoup d'ardeur et sans lever les yeux. Ils gardent long-temps le
silence, ne se regardant ni l'un ni l'autre; c'est Ernestine qui le
rompt la premire:

Je crois qu'il est temps que mon frre revienne.--Pourquoi cela,
madame? Parce que la socit de mon mari et la mienne ne doivent pas
suffire pour vous retenir ici; et je conviens que nos voisins ne sont
pas non plus bien rcratifs.--Moi, madame, je crois plutt que vous me
dites cela parce que mon sjour ici vous ennuie, et que vous dsirez que
je parte. Eh bien, vous serez satisfaite.... Je n'ai pas mme besoin
d'attendre Dufour, je le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont,
je partirai demain, je vous dbarrasserai de ma prsence....

--En vrit, monsieur, vous avez l'esprit bien mal fait,... vous prenez
de travers tout ce qu'on vous dit.... Si je suppose que vous pouvez vous
ennuyer avec nous, c'est parce que je le crains.... Vous ai-je jamais
tmoign que votre prsence ne me ft pas agrable....

--Mais aussi, madame, comment pouvez-vous supposer que je m'ennuie avec
vous... avec vous!... que je voudrais ne pas quitter un moment, car je
n'ose penser qu'il faudra vous quitter,... ne plus vous voir.... Non, je
ne puis me faire  cette ide; il me semble que maintenant nous devons
toujours tre ensemble:... on est si bien prs de vous....

Et Victor s'est rapproch d'Ernestine, et il a doucement pass son bras
sous le sien.

--Prenez garde, monsieur,... vous allez me faire piquer....--Mon Dieu!
madame, cet ouvrage est donc bien press que vous ne pouvez pas le
laisser.--Quelle ncessit de le quitter;... on peut bien causer en
travaillant.--Mais on ne peut pas seulement apercevoir vos yeux... vos
yeux... que j'aime tant;... vous seriez donc bien fche de les lever un
moment....

Ernestine ne rpond pas, mais elle cesse de regarder son aiguille, car
enfin ce n'est pas un grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant ceux
de Victor ont une expression si tendre qu'elle en est toute trouble;
elle roule son ouvrage en disant: Je vais rentrer.--Quoi!
dj?...--Mais il y a long-temps que je suis l.--Vous trouvez qu'il y a
long-temps, et moi il me semble qu'il n'y a qu'une minute....--J'aurais
peut-tre mieux fait de ne pas y venir du tout.--Vous avez mme du
regret de m'avoir procur ce moment de bonheur.... Vous tes fche de
ce que j'ai os vous dire!...--A quoi tout cela vous avancera-t-il?...
Si votre amour tait vrai, il ne vous causerait que des peines; vous
voyez bien qu'il vaut mieux que tout cela ne soit qu'une
plaisanterie.--Ah! madame!... si vous ressentiez l'amour comme moi, vous
ne diriez pas cela. Je trouve que l'tat le plus triste au monde est
l'indiffrence.... Quand le coeur n'a aucun attachement bien vif, rien ne
nous occupe, ne nous meut,... tout nous ennuie, tout nous est gal;
qu'on nous propose une promenade, une partie de plaisir, nous acceptons
tout avec le mme calme!... Nous n'avons rien  y chercher, rien  y
dsirer; nous aurons les mmes sensations aujourd'hui que demain, nous
vivrons le lendemain comme la veille;... mais est-ce l vivre!... est-ce
l exister!... Que l'amour s'empare de notre coeur, et tout change autour
de nous; tout prend  nos yeux un nouvel intrt; dans les occupations
les plus ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, parce que nous
pouvons y mler la pense de notre amour, l'image de l'objet ador. S'il
est avec nous, le temps s'coulera plus vite; si nous l'attendons, nous
comptons les minutes; s'il est absent nous pensons  lui, nous voulons
deviner ce qu'il fait. L'ennui n'atteint jamais un coeur bien pris.
Enfin, si notre amour nous cause des peines, eh bien! ces peines mme
ont un charme qu'on ne voudrait pas changer contre l'indiffrence; non,
madame, quand on aime bien et qu'on est aim, on n'est jamais
entirement malheureux. Ah! vous ne comprenez pas cela, vous, parce que
vous avez une ame froide, insensible....

Ernestine ne paraissait cependant ni froide, ni insensible en ce moment;
elle tait mue, oppresse; elle avait de la peine  cacher son trouble.
Victor le voyait bien, mais il tait trop adroit pour avoir l'air de
s'en apercevoir. Enfin madame de Noirmont fait un mouvement pour se
lever, Victor la retient:

--De grce, encore un instant!... j'ai si rarement le bonheur d'tre
seul avec vous....--Non, j'ai dj eu tort de vous couter.--Comment!
je ne pourrai pas mme vous parler de mes peines...  vous qui les
causez.--Vous me dites des choses que je ne devrais pas entendre. Encore
une fois, monsieur, si j'avais la faiblesse de vous croire,... de vous
aimer,...  quoi cela nous mnerait-il?--Mais  tout, si vous
vouliez.--Non, monsieur,.... lors mme que je... que j'aurais de
l'amiti pour vous,... je n'oublierais jamais ce que je me dois,... non,
jamais!...

En disant ces mots, Ernestine dgage sa main de celle de Victor, et
s'loigne prcipitamment en le laissant sous le bosquet.

Elle a dit: _Jamais!_ murmure Victor en regardant la jeune femme
s'enfuir du ct de la maison.

Et cependant Victor ne semble pas mcontent de l'entretien qu'il vient
d'avoir; il regagne le salon d'un air plus satisfait: c'est que
probablement il avait vu _le Trsor suppos_, et se rappelait cette
phrase de M. Gronte: _Il ne faut jamais dire jamais: qui est-ce qui
peut rpondre de l'avenir?_




CHAPITRE II.

Comment cela finit.


Ernestine avait raison: c'tait dj trop que d'couter. On dit que
l'oreille est le chemin du coeur, et quand le coeur est bien dispos par
les yeux, ce chemin doit se faire vite. Ces pauvres femmes, on les blme
quand elles succombent! Mais que l'on se mette donc  leur place, qu'on
se figure quelqu'un qui n'aurait pour ordinaire  sa table que le
pot-au-feu!... Le bouillon, ft-il excellent, la viande bien choisie,
comment ne sera-t-il pas tent  l'aspect d'un nouveau plat bien friand,
bien apprt, et assaisonn de tout ce qui peut flatter le got et
l'odorat. Je ne veux pas dire cependant que tous les maris ne soient
que des pot-au-feu!... il y en a qui savent tre aimables et parler
encore d'amour  leur femme. Il y en a, mais... _apparent rari nantes in
gurgite vasto!_ (Je suis certain que les dames traduiront sans savoir le
latin.)

Dufour continue le portrait de M. de Noirmont; il y met le temps, parce
qu'il prtend faire un chef-d'oeuvre, et pendant les sances son modle
cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine
a bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler dans le jardin;
mais elle s'y rend accompagne de Madeleine, afin d'viter les
tte--tte, car elle s'est promis de ne plus en accorder  Victor.

Ce n'tait pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se
distraire et chasser les penses qui l'occupaient: la jeune fille ne
parlait que de Victor; elle rptait ce qu'il avait dit, se rappelait ce
qu'il avait fait, s'amusait  faire son portrait en le comparant aux
autres personnes qui venaient  Brville, et finissait toujours en
disant: N'est-ce pas, ma bonne amie, que c'est le mieux et le plus
aimable de tous les messieurs qui viennent ici?

--En vrit, dit un matin Ernestine avec un mouvement d'impatience,
tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. Dalmer!... tu ne
sais pas me dire autre chose.

Madeleine rougit en rpondant: Je ne croyais pas mal faire... je
causais de ce monsieur... il faut bien causer... je voulais vous
distraire, car il me semble que vous tes rveuse depuis quelque
temps;... tout le monde change ici.... C'est comme M. Victor! il a des
jours o il est si singulier.... Oh! mais je ne parlerai plus de lui,
puisque cela vous fche.

--Cela ne me fche pas... Mais c'est que si ce monsieur nous entendait,
par hasard, il croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il aurait
bien tort....

Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention,
parce qu'elle tche alors d'touffer les siens. Au bout d'un moment,
Madeleine dit: Le portrait de M. de Noirmont doit tre avanc... je
n'ai pas encore os demander  le regarder: est-il bien ressemblant?

--Mais... oui... je crois qu'il ressemblera... M. Dufour y met beaucoup
de soins; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le
plaisante un peu, je pense qu'il sera bien!

--Fera-t-il votre portrait,  vous, ma bonne amie?--Oh! pourquoi....
Cependant mon mari le dsire... et M. Victor assure que je ferais de la
peine  M. Dufour en n'acceptant pas....--Ce doit tre bien agrable
d'avoir le portrait de quelqu'un qu'on aime!--Oui!... c'est une
consolation quand on ne se voit plus... car on se quitte quelquefois....
Comme mon frre tarde  revenir!... il ne peut s'arracher de son maudit
Paris!... Je crains que ces messieurs ne s'ennuient ici.... M. Dalmer,
qui n'aime pas la chasse, ne doit gure s'amuser  tre tous les soirs
au billard ou devant un chiquier avec M. de Noirmont.... Je suis sre
que c'est par complaisance qu'il joue... il fait tout ce qu'on
veut!...--Mais il vous vient quelquefois du monde....--Des gens bien
amusants!... madame Montrsor et son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de
peur qu'on ne le lui enlve.... Pauvre dame!... qu'elle se rassure!...
on ne pense pas  son Chri.... Les Pomard!... La soeur rit toujours;
c'en est ridicule.... M. Victor ne doit pas trouver beaucoup d'agrment
dans leur socit, lui habitu aux plaisirs, aux belles runions de
Paris... car  Paris, je sais qu'il va beaucoup dans le monde, qu'il
court les bals, les spectacles.... A son ge... c'est naturel....--On a
donc beaucoup de plaisirs  Paris, ma bonne amie?--Sans doute... et
lorsqu'on est aimable.... Il y a des femmes si coquettes 
Paris!...--Ah! il y a des femmes coquettes!... Est-ce qu'il en
connat?...--Je ne le lui ai pas demand.... Est-ce que M. Dalmer a des
comptes  me rendre!--Oh!... je ne dis pas cela... mais quelquefois en
causant....--Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer
avec nous... il ne vient plus s'asseoir ici lorsque nous y
travaillons.--C'est vrai.... Pourquoi donc cela, ma bonne amie?...
est-ce qu'il est fch?--Fch!... et de quoi donc!... Au reste, je ne
sais ce qu'il a... mais cela m'est bien indiffrent, et vous savez,
Madeleine, que je vous ai prie de ne pas toujours me parler de ce
monsieur.--Oh! oui, ma bonne amie, je vous obirai.

Et Madeleine ne trouve plus l'obissance si pnible, parce qu'elle
s'aperoit que lorsqu'elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge
de la remplacer.

Si Victor ne vient pas prs d'Ernestine lorsqu'elle a du monde avec
elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans
une chambre qu'elle traverse, soit dans une alle du jardin et,
lorsqu'on demeure sous le mme toit, il est impossible que de telles
occasions ne se prsentent pas frquemment. A la vrit, ces
tte--tte sont bien courts, quelquefois on n'a pas le temps d'changer
deux phrases; mais Victor a pris l'habitude de saisir et de presser une
main qu'on n'a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il
serre dans ses bras une taille lgante; on se dfend, on le prie de
finir; il ne finit jamais que lorsqu'il entend du monde; bientt il
effleure de ses lvres des joues brlantes. Monsieur, je me fcherai,
je me fcherai trs-srieusement! dit Ernestine fort mue.

Victor semble confus, dsol, mais il recommence  la premire
rencontre; ensuite, poussant plus loin l'audace, c'est sur les lvres
d'Ernestine qu'il appuie ses lvres de feu.

C'est affreux!... c'est indigne!... s'crie la jeune femme en se
dbattant, et elle s'loigne d'un air bien courrouc. Mais voyez
cependant le pouvoir de l'attraction: le lendemain, Ernestine trouve
mille occasions pour aller et venir seule dans la maison, sans doute
afin de gronder encore le jeune homme qui se permet de l'embrasser.

Ces rencontres, ces larcins, ces momens de bonheur ne font qu'augmenter
les dsirs d'un amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui accorder un
instant de tte--tte, en jurant qu'il sera sage. On ne se fie pas  sa
promesse et on a raison. Je ne veux plus me trouver seule avec vous,
dit Ernestine, j'ai dj eu tort de vous couter une fois.

Dire cela, c'est presqu'avouer qu'on partage le sentiment que l'on
inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la mme; toujours
plonge dans une tendre rverie, distraite devant le monde, ou tout
occupe d'y couter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble
pour un rien. Souvent elle se gronde elle-mme en se rptant: Je me
rendrai malheureuse! Et pourtant cette nouvelle situation n'est pas
sans charme. Elle sent dj la justesse de ce que lui a dit Victor: elle
ne s'ennuie plus.

Le portrait de M. de Noirmont est achev. Dufour le trouve effrayant de
ressemblance, M. de Noirmont en est assez content, parce que, dans le
lointain du paysage, on aperoit un chevreuil qui expire frapp d'une
balle au milieu du front.

J'ai voulu prouver, dit le peintre, que l'original du portrait est un
adroit chasseur. Certes, il est difficile de mieux viser.... Monsieur de
Noirmont, je vous en prie, engagez tous vos voisins  venir voir votre
portrait; je serai bien aise de recueillir les avis de chacun.

Pour faire plaisir  Dufour, M. de Noirmont fait savoir  ses voisins
que son portrait est termin, et une aprs-dne on voit arriver 
Brville M. et madame Montrsor, les Pomard, et madame Bonnifoux, avec
son garde-vue, ses lunettes, et sa belle bote de loto sous le bras.

Nous venons voir le portrait de M. de Noirmont et passer la soire avec
vous, dit madame Montrsor. Madame Bonnifoux a cd  nos instances,
elle nous a accompagns. Elle craignait d'tre indiscrte... mais,  la
campagne et entre voisins....

--Madame nous fait le plus grand plaisir, dit Ernestine, en rprimant
le sourire que lui inspire la vue de la bote de loto.

Je n'attendais pas moins de votre part, madame, rpond madame
Bonnifoux en faisant une large rvrence. C'est si agrable de se
runir le soir, de faire la partie!... Vous voyez que je suis de
prcaution.... Vous n'avez peut-tre pas de loto? j'ai apport le
mien.... Les numros sont trs-bien faits!...

--Je voudrais bien savoir si elle a apport aussi _bonne amie_, dit
tout bas Dufour.

--Par exemple, dit M. de Noirmont,  Victor, ceci passe la
permission, et certainement j'userai de la libert de la campagne pour
ne pas assister  la partie de loto! J'en ai assez; je me souviens de la
dernire.

--Mais il me semble que l'on est venu pour votre portrait, dit
Dufour.--Oui, mais on ne passera pas la soire  regarder votre ouvrage,
et moi je ne me sens pas le courage de faire la poule avec madame
Bonnifoux.

M. de Noirmont prvient sa femme qu'il va se promener et rentrera se
coucher pendant qu'elle tiendra compagnie  la socit, puis prtextant
une affaire qui le force  se rendre  Laon le soir mme, l'poux
d'Ernestine fait ses adieux et laisse la socit.

M. de Noirmont a affaire ce soir... c'est bien dommage! dit madame
Montrsor.--Oui, dit madame Bonnifoux, et ce sera une personne de moins
pour jouer.... Mais il reviendra sans doute de bonne heure?--Non,
madame, rpond Ernestine, mon mari doit coucher  Laon.

--J'aurais bien t avec M. de Noirmont, dit Chri; j'ai aussi besoin
de voir quelqu'un  Laon.--C'est bien!... c'est bien!... vous irez quand
j'irai, dit madame Montrsor. Qu'est-ce que c'est donc que ces ides
vagabondes qui vous prennent maintenant!...

--Mon avant-dernire cuisinire tait de Laon, dit madame Bonnifoux;
elle faisait le riz au lait comme un ange, mais elle le commenait la
veille, parce qu'il fallait qu'il ft si bien crev!...

--Il me semble que l'on dsire voir le portrait de M. de Noirmont? dit
Dufour.

--Oui, certainement, rpond M. Pomard; je me connais un peu en
peinture, je me permettrai de vous dire mon avis.

--C'est bien ce que j'espre.... Oh! je ne suis pas de ces peintres qui
ne veulent pas endurer le moindre conseil, la plus lgre critique; je
dsire que l'on soit franc avec moi, et je ne suis pas fch que M. de
Noirmont soit absent, parce que sa prsence aurait peut-tre gn pour
les observations que l'on voudrait me faire sur son portrait.

Ernestine conduit la socit dans la pice o est plac le portrait de
son mari. Dufour regarde tout le monde, pour voir l'effet que produit
son ouvrage; il trouve dj tonnant que l'on ne pousse pas des
exclamations de plaisir  sa vue; il devient violet lorsque madame
Bonnifoux s'crie: Est-ce que c'est ce monsieur-l?

--La question m'tonne, madame, dit le peintre; je croyais qu'il ne
pouvait pas y avoir doute,... et qu'il suffisait d'avoir vu M. de
Noirmont une fois pour le reconnatre.--Oh! oui, monsieur!... aussi je
le reconnais parfaitement  prsent qu'on m'a dit que c'tait lui....
Oh! il est fort ressemblant... c'est un bien bel homme!... mais pourquoi
lui avez-vous fait tenir dans la main un fusil?... Je n'aime pas les
fusils.--Il me semble, madame, que c'est ce qui convenait  un
chasseur.... Je ne pouvais pas lui faire tenir un carton de loto.--C'est
juste; mais ce fusil me fait peur....

--Je suis sr qu'elle aurait voulu lui voir tenir une seringue, dit
Dufour  l'oreille de Victor.

--Je trouve le portrait fort bien, mais un peu g, dit madame
Montrsor.

--Ag!... Vous trouvez que j'ai fait M. de Noirmont trop g? s'crie
Dufour.--Oui, un peu...--Ah! madame!... c'est--dire que je l'ai plutt
fait trop jeune!... C'est que vous le voyez dans un mauvais jour....
Placez-vous l.... Par exemple!... s'il est trop g....

--Je lui trouve le nez un peu long, dit mademoiselle Clara.--Oh!
mademoiselle, c'est que M. de Noirmont a le nez trs-fort.... J'ai mme
un peu adouci... parce qu'en peinture il faut toujours adoucir; mais,
certainement, c'est bien son nez;... c'est--dire que c'est comme si on
le lui avait arrach et coll l....

--Est-ce que son bras gauche ne vous semble pas un peu court? dit
Chri.

--Son bras gauche court!... Est-ce que vous ne voyez pas que
l'avant-bras est en raccourci?--Si fait; mais,... malgr cela....--Oh!
monsieur Montrsor, je crois que vous ne vous connaissez gure en
raccourci, car vous ne m'auriez pas fait cette observation-l....

--Non, non, Chri, tu ne te connais pas en raccourci;... tu ne dois pas
t'y connatre! s'crie madame Montrsor, tandis que Chri murmure
toujours: C'est gal, le bras me semble un peu court.

M. Pomard n'avait encore rien dit; mais, depuis son entre dans la
chambre, il tait immobile devant le portrait. L'artiste, qui pense que
cette immobilit ne peut provenir que de l'admiration, s'approche enfin
de M. Pomard et lui dit: Eh bien!... il me parat que vous tes
content?... a me fait plaisir, parce que vous tes connaisseur.

--Je pensais....--Qu'il est frappant, n'est-ce pas?--Non, ce n'est pas
 cela que je pensais. C'est ce chevreuil qui m'intrigue?...--Ce
chevreuil vous intrigue?... Comment! vous ne comprenez pas que M. de
Noirmont vient de le tuer; il tient encore  la main l'arme dont il
s'est servi....--Je vois bien que M. de Noirmont chasse;... mais ce
chevreuil qui a reu la balle au milieu du front... c'est bien
singulier! ordinairement le gibier se sauve quand on le chasse,... et
alors il me semble que ce n'est pas au front qu'on peut l'attraper.

Dufour ne s'attendait pas  cette observation, qui fait beaucoup rire
Victor. Enfin le peintre rpond: Si vous tiez aussi grands chasseurs
que M. de Noirmont, messieurs, vous comprendriez ce coup-l.... La
preuve que cela peut arriver, c'est que je l'ai fait....--C'est--dire,
vous l'avez peint.--Est-ce qu'un gibier, en colre d'tre poursuivi, ne
peut pas se retourner... et courir sur le chasseur?... cela s'est vu
mille fois.... Au reste, messieurs, je pense que ce n'est pas le
chevreuil qui doit le plus vous occuper dans mon tableau.

On s'aperoit que l'artiste, qui voulait l'avis de chacun, est de fort
mauvaise humeur des petites observations que l'on a faites sur son
ouvrage, et l'on s'empresse de s'crier qu'au rsum le portrait est
fort ressemblant, et que c'est un trs-bel ouvrage. Alors Dufour reprend
sa figure ordinaire, qui s'tait considrablement allonge pendant
l'examen du portrait, et l'on retourne au salon.

Nous allons passer une bien ennuyeuse soire, dit Ernestine  Victor;
mais, si je dois me sacrifier aux convenances de la socit, vous n'y
tes nullement oblig, et vous pouvez faire comme mon
mari.--Permettez-moi seulement d'tre prs de vous, madame, et peu
m'importe ce qu'on fera.

Un coup-d'oeil a rpondu que la permission tait accorde. Madame
Bonnifoux tire de sa bote les cartons, les jetons et les boules,
qu'elles pose sur la table en faisant un commentaire sur la bont de
chaque carton. Madeleine, qui tait assise dans un coin du salon, a pli
son ouvrage et se dispose  se retirer. Ernestine la retient.

--Pourquoi t'en vas-tu, Madeleine? Pourquoi ne restes-tu pas  jouer
avec nous?--Oh! non, ma bonne amie, je ne dois pas me permettre de
jouer avec votre compagnie....--Du moment que je te le permets,
moi.--Ah! vous tes si bonne!--Il n'y a personne ici qui le trouvera
mauvais.--Mais, moi, je serais gne....--D'ailleurs, je me sens
fatigue; permettez-moi de me retirer.--Qu'as-tu donc, Madeleine, est-ce
que tu es malade?--Je ne crois pas, ma bonne amie.--Depuis quelques
jours je te trouve triste....--C'est vrai....--Pourquoi donc cela?--Je
n'en sais rien....

--J'espre cependant que tu n'as pas de chagrin.... Madeleine?
Maintenant que je t'ai retrouve, je veux que tu sois heureuse....--Ah!
vous tes trop bonne pour moi!...

Madeleine embrasse Ernestine et se retire en jetant un petit coup-d'oeil
sur Victor, esprant qu'il la regardera; mais il n'en fait rien, et la
pauvre petite s'loigne le coeur serr.

Tout est en tat, dit madame Bonnifoux, qui a enfin fini de se
choisir des cartons; je crois que nous pouvons prendre place.... Mais
pourquoi donc cette jeune personne s'est-elle retire?... est-ce qu'elle
ne connat pas encore ses numros?...--Pardonnez-moi, madame; mais elle
est indispose.... D'ailleurs, elle ne joue pas.--Le loto est un jeu que
l'on peut permettre aux demoiselles, il n'a rien d'immoral ni de
contraire  la dcence.... Ce n'est pas comme votre _cart_, dont le
nom seul me fait rougir, et o l'on dit: monsieur passe-t-il
beaucoup?... Il va jusqu' cinq fois,... quelquefois jusqu' six.... Ah!
Dieu!... en quel temps vivons-nous?... Je vous en prie, madame
Montrsor, ne me changez pas mes cartons;... vous me feriez beaucoup de
peine.

Madame de Noirmont se place en regardant Victor, qui est bien vite 
ct d'elle. De son ct, Dufour s'assied prs de mademoiselle Clara, 
laquelle il en veut un peu cependant, parce qu'elle a trouv le nez de
monsieur de Noirmont trop long. Le loto commence; les parties se
succdent, assaisonnes par les commentaires de madame Bonnifoux, les
exclamations de madame Montrsor et les billemens touffs de Chri.
Ernestine et Victor ne disent rien, mais ils s'entendent, et
probablement n'entendent pas les autres, ce qui est un double avantage.

Enfin,  neuf heures et demie, madame Bonnifoux, qui dj plusieurs fois
s'est plaint d'avoir des aigreurs et des renvois, ne parat pas vouloir
s'en tenir aux verres d'eau sucre qu'on lui a donns; on ne sait pas
encore ce qu'elle va demander, lorsque madame Montrsor, pique de
perdre constamment et de voir biller son mari, dit qu'il est temps de
se retirer; madame de Noirmont se garde bien de faire aucune instance
pour prolonger la partie.

C'est dommage de quitter dj, dit madame Bonnifoux; j'tais en veine,
et pourtant je suis un peu indispose.... J'attribue cela  des pois que
ma cuisinire a mis dans une julienne;... ils taient trs-gros;.... je
les ai pourtant mangs avec plaisir....

On ne rpond rien  cela, parce qu'on craint que la julienne n'amne
d'autres dtails que l'on prfre ne pas entendre. Mais, au moment de
partir, Chri dit  Ernestine: La soire est superbe;... aprs une
journe de chaleur, voil le beau moment de la promenade. Vous devriez,
madame, nous reconduire un peu.

Victor appuie cette proposition, et, comme Ernestine pense que Dufour
sera de la partie, elle accepte, et met  la hte un chapeau, tandis que
madame Montrsor prend son mari dans un coin, et lui dit: Est-ce que
vous ne pouvez plus vous passer de madame de Noirmont maintenant. Ce
n'est pas assez de venir ici, il faut qu'elle vous reconduise.... Chri,
si cela continue, je ne viendrai plus dans cette maison... J'y attrape
des vapeurs et j'y perds mon argent;... a ne m'amuse pas du tout....
Donnez-moi donc le bras...--Mais nous sommes encore dans le
salon....--Donnez-moi toujours le bras... et pas tant de raison!

Ernestine a mis son chapeau, on part; mais, au lieu de suivre la
socit, Dufour prend sa chandelle et se dispose  monter dans sa
chambre.

Quoi! monsieur Dufour, vous ne venez pas avec nous? dit Ernestine avec
vivacit.--Non, madame, je suis fatigu. Ce portrait m'a beaucoup donn
de mal.... Je vais me coucher....--Comment!... dj?...--Je prsente mes
salutations  la compagnie.

Et Dufour monte chez lui. Il a encore sur le coeur le nez trop long, le
bras trop court et toutes les observations que l'on a faites sur le
portrait de M. de Noirmont.

Eh bien! madame, nous nous passerons de Dufour, et je pense qu'un
cavalier peut vous suffire dans un si court trajet, dit Victor en
prsentant son bras  Ernestine.

Madame de Noirmont sent bien que son refus maintenant semblerait
ridicule, ou pourrait donner lieu  de singulires conjectures. Elle
accepte donc, et prend en tremblant ce bras qu'on lui offre avec tant de
plaisir.

On est au mois de juillet, la soire est superbe; la campagne offre, 
dix heures du soir, une promenade dlicieuse, bien prfrable  celle de
la journe.

M. Pomard donne le bras  sa soeur; ils marchent prs d'Ernestine et de
Victor, ensuite viennent les Montrsor et madame Bonnifoux avec sa bote
 loto.

C'est un meurtre de se coucher si tt par ce temps-l, dit mademoiselle
Clara. Mon frre, si tu veux, nous irons faire un tour dans la plaine
pour chercher des vers-luisans;... il doit y en avoir.

--Ah! j'irais volontiers chercher des vers-luisans avec vous, crie
Chri en tchant de faire avancer les deux dames auxquelles il donne le
bras, et notamment madame Bonnifoux, qui est toujours d'un pas en
arrire de son cavalier.

Vous n'irez pas chercher de vers-luisans, monsieur! dit Sophie en
pinant le bras de son mari; mademoiselle Pomard peut y aller sans
vous, si cela lui plat... Je veux rentrer;.... j'ai besoin de me
coucher.

--Moi, ce que je veux aller chercher un matin dans la plaine, dit
madame Bonnifoux, ce sont des mousserons; on m'a dit que c'tait
dlicieux... mais je suis retenue par la crainte de me tromper et de
cueillir  la place de mauvais champignons... monsieur Montrsor, vous
allez trop vite;.... j'ai mes maux de reins.....--C'est vrai, Chri;
vous nous faites galoper... Nous n'avons pas besoin d'tre dans la poche
de madame de Noirmont.

Cependant Chri, qui s'ennuie d'tre en arrire, tire toujours la
vieille dame: celle-ci, en voulant retrousser sa robe, laisse tomber sa
bote  loto; alors madame Bonnifoux pousse un cri  faire retentir les
chos du bois.

Qu'est-ce qu'il y a?... un serpent?.... demande M. Pomard.--Vous tes
tombe, madame? dit Ernestine.

--Eh! mon Dieu! non...... C'est ma bote  loto qui est tombe, et elle
s'est ouverte, et les boules sont sorties du sac. C'est vous qui tes
cause de ce malheur, monsieur Montrsor; vous me faites marcher si
vite!

Madame Bonnifoux est prte  pleurer. Pour la calmer, toute la socit
se met  genoux sur l'herbe et cherche les boules; mais comme un malheur
n'arrive jamais seul, le sac aux numros est justement tomb dans un
endroit o l'herbe est haute et bien fournie, car les promeneurs
marchent  travers la plaine; il faut donc fouiller dans cet pais
gazon, au risque de trouver de mauvaises herbes et de se piquer les
mains. Mais madame Bonnifoux s'est assise  terre, et elle a dclar
qu'elle n'irait pas se coucher que le compte de ses boules n'y soit.

Comme c'est amusant! murmure mademoiselle Clara; passer le temps 
chercher les boules de loto au lieu d'attraper des
vers-luisans!--Chri! crie Sophie  son poux, qui semble vouloir se
rapprocher de mademoiselle Pomard, cherchez  ct de moi; les boules
ne sont point sous les pieds de mademoiselle Clara...--Mais, Sophie, on
ne sait pas...--Moi, je ne sais pas quelle boule vous cherchez, mais je
vous vois bien...

--Il en manque quatorze, dit madame Bonnifoux, qui vient de faire le
compte du sac, et la vieille dame porte son mouchoir sur ses yeux et se
met  pleurer.

Si on revenait demain de bon matin? dit Victor.--Ah! monsieur, elles
seraient voles!--Que voulez-vous qu'on fasse de cela, madame? Comment!
monsieur, des boules superbes que j'ai fait faire exprs!....
Certainement on ne me les rendrait pas.

--Les voil... je tiens le nid... s'crie M. Pomard; j'ai mis la main
sur six  la fois... tenez, madame.....--Ah! monsieur..... quelle
horreur! qu'est-ce que vous m'apportez l? ce ne sont pas mes
boules..... Fi! monsieur..... ne ramassez pas cela.......--Comment! je
me suis tromp?...--Prenez garde, monsieur Pomard; il vient des chvres
brouter dans le plaine! dit Chri en riant.--Ah! oui... c'est que je ne
pensais pas  cela!

Aprs un bon quart d'heure de recherche, on parvient enfin  complter
le sac aux boules. Madame Bonnifoux se relve; la socit se remet en
route, assez mcontente de la halte qu'elle vient de faire; mais on est
bientt  l'entre de Gizy, o l'on se dit adieu, pour rentrer chacun
chez soi.

Victor est seul avec Ernestine: avec quelle impatience il attendait ce
moment! Seul dans la campagne, le soir, avec une femme que l'on aime,
que l'on brle de possder; si l'on ne triomphe pas alors de sa
rsistance, il faut perdre tout espoir de voir combler ses voeux.

D'abord on ne se dit rien: l'excs d'amour produit souvent l'effet de la
crainte. Ernestine veut hter le pas; Victor cherche au contraire 
ralentir leur marche.

Rien ne nous presse, madame, dit enfin Victor, laissez-moi donc jouir
quelques instans de plus du bonheur d'tre avec vous....--Je voudrais
tre rentre....--Et tout  l'heure! avec vos voisins, vous n'tiez pas
presse!... Que vous tes cruelle pour moi!... vous me refusez tout!...
parce que je vous aime, je suis donc bien coupable  vos yeux!...--Je
vous en prie, ne me dites pas ces choses-l... ne me parlez plus de
cela.... Rentrons... je crains que mon mari ne m'attende... il pourrait
s'tonner de....

--Votre mari s'est couch et il dort; vous le savez trs-bien,
puisqu'il vous l'a dit devant moi. Mais vous voulez rentrer parce que
vous seriez fche de m'accorder la moindre faveur... parce que vous me
dtestez, et que cela vous dplat d'tre un moment seule avec
moi....--Ce n'est pas parce que je vous dteste; je ne dteste
personne....--Et vous me voyez comme tout le monde?... Comme c'est
flatteur!... comme c'est aimable!--Que voulez-vous donc que je vous
dise?--Oh! rien... vous m'en avez dit assez. Mon Dieu! on dirait que
vous tremblez.--Oui... je tremble... j'ai peur avec vous.--Peur!... avec
moi qui vous aime tant!...--C'est peut-tre pour cela...--Ah! madame, je
suis bien malheureux si je ne vous inspire que de la crainte!... Que je
voudrais donc ne plus vous aimer!... Oui, je donnerais tout au monde
pour vous oublier; car je vois bien que mon amour vous ennuie, vous
obsde!... Mais je ne puis, je ne le pourrai de ma vie... je vous aime
tout autrement que je n'avais jamais aim. Je sens maintenant la
diffrence d'un sentiment vritable  ces dsirs qu'on prend pour de
l'amour....

--Prouvez-le-moi donc en ne me demandant jamais rien de contraire  mon
devoir.

--Il me semble que je suis assez sage....--Oui! c'est
tonnant!...--Est-ce ma faute, si, prs de vous, je brle, si je dsire
tant de choses?... Ah! si vous ressentiez une faible partie de ce que
j'prouve!--Rentrons, je vous en prie... vous me faites mal...
j'touffe... ah! que je souffre!...--Mon Dieu! et c'est moi qui serais
cause....--Oui, vous me rendez malheureuse aussi.

La voix d'Ernestine est altre; elle porte son mouchoir sur ses yeux.
Victor veut l'entourer de ses bras; elle se dgage et double le pas. Il
parvient bientt  l'atteindre, et saisit sa main qu'elle veut encore
lui ter.

--Quoi!... vous ne voulez plus mme me donner votre
main?...--Laissez-moi!...--Non, non, je ne vous laisserai pas... je vous
aime trop. Si c'est un crime, c'est moi seul qui suis coupable...
Laissez-moi vous embrasser une seule fois.--Non, non!...

Victor n'coute pas Ernestine; il la saisit dans ses bras et la couvre
de baisers; elle se dbat, elle le supplie, mais  chaque instant sa
voix devient plus faible et Victor plus entreprenant.

O mon Dieu! vous me perdez! murmure encore la jeune femme. Son amant
n'coute plus rien. Il y a des momens o le tonnerre, que nous verrions
fondre sur notre tte, ne nous drangerait pas de notre occupation, et
Victor tait dans un de ces momens-l.




CHAPITRE III.

Pauvre Madeleine.


On dit qu'en toute chose il n'y a que le premier pas qui cote; j'ai vu,
au thtre, des seconds pas que l'on avait autant de peine  faire que
les premiers; dans ce pays d'intrigues, de coteries, de fausset et
d'envie, l'auteur qui n'a que son talent prouve tout autant de dgot 
faire son second, son sixime et son dixime pas que son premier;
souvent il abandonne une carrire qu'il tait appel  parcourir avec
gloire, parce qu'au talent de faire une pice il n'a pas su joindre le
talent de la faire jouer, chose tout--fait distincte; mais laissons le
thtre, nous y reviendrons quelque jour... et les matriaux ne nous
manqueront pas.

C'est en amour que l'on peut, sans se tromper, affirmer que le premier
pas est le plus difficile. L, on n'est pas tmraire pour une fois, car
on pense que la faute tant toujours la mme, le nombre n'y fait rien.
Aprs la fatale soire, comment Ernestine pourrait-elle ne pas tre
encore coupable? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amnent
souvent des larmes, et cependant il n'y a que Victor qui ait le pouvoir
de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l'tourdir sur sa
situation, et l'on sait quels moyens un amant emploie pour cela.

Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur:
tremblante, embarrasse prs de son mari, au moindre nuage qui obscurcit
le front de M. de Noirmont, elle s'imagine qu'il a dcouvert sa faute;
dans les paroles les plus indiffrentes, elle croit voir des allusions 
sa conduite, des pigrammes diriges contre elle; enfin tout
l'inquite, tout l'effraie, elle ne gote presque plus de repos. Pauvre
femme! elle n'tait pas ne pour avoir des intrigues, elle ne sait ni
mentir avec audace, ni sourire gament  l'poux qu'elle trompe. Mais
elle sait aimer avec passion, avec dlire, et ce feu qui brle son coeur,
son mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer.

Pendant qu'Ernestine, tour  tour coupable et repentante, cde  son
amant en se promettant sans cesse d'tre plus sage, une autre personne
prouve aussi toutes les peines que cause l'amour, mais sans connatre
aucun de ses plaisirs.

Madeleine devient chaque jour plus mlancolique; son visage change ainsi
que son humeur; ses yeux ont perdu leur vivacit, ses lvres ne savent
plus sourire; elle ne cherche plus  se cacher  elle-mme la cause de
son mal; elle aime, et c'est de toute la force de son ame, et c'est avec
cette candeur, cette idoltrie que l'on prouve  dix-huit ans pour
l'homme qui le premier fait battre notre coeur. Ce sentiment qui fait
maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s'est flatte
qu'il tait partag, et que Victor ne la voyait pas avec indiffrence;
on s'abuse facilement sur ce qu'on dsire, et ce n'est qu' regret que
l'on renonce  de douces illusions.

Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur; elle s'aperoit
que Victor ne la cherche jamais; que, s'il est avec elle, il lui rpond
 peine; qu'il est distrait, proccup, qu'il la quitte aussitt qu'il
aperoit madame de Noirmont; enfin qu'il ne parat s'apercevoir ni de sa
mlancolie, ni du changement de ses traits.

Oh! non, il ne pense pas  moi! se dit tristement la jeune fille en se
promenant seule dans les plus sombres alles du jardin; il n'y a jamais
pens que comme  quelqu'un dont le malheur intresse... Je n'ai rien
pour plaire..... Je suis laide, je n'ai ni esprit, ni talent;.... il ne
pouvait pas m'aimer..... Jacques dit encore que je n'ai ni nom, ni
fortune. Je le sais bien;.... mais il me semble que ce n'est pas cela
qui doit faire aimer les gens. Devais-je dsirer qu'il m'aimt?... qu'en
serait-il rsult?... c'et t un malheur aussi,... et pourtant cela
m'aurait rendu bien heureuse!.... Je l'aimerai toujours, moi! je puis
bien disposer de mon coeur... M. Victor ne saura jamais que c'est lui qui
en est le matre; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais
le voir toujours!... Ah! je me trouverais encore heureuse!...

En s'apercevant que Victor ne pense plus  elle, Madeleine n'a pas
devin qu'il pense  une autre; elle voit bien que M. Dalmer se plat
avec madame de Noirmont, qu'il la cherche sans cesse, mais elle ne
conoit pas le moindre soupon sur le sentiment qui les unit, car la
jeune fille a la plus haute ide de la vertu d'Ernestine, et d'ailleurs
il ne lui semble pas possible qu'une femme marie puisse aimer un autre
homme que son poux: pauvre Madeleine!

Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme d'un air soucieux et mcontent;
il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant: Nous
pourrons y causer  notre aise... et j'ai  vous parler.

Ernestine suit son poux en tremblant, une sueur froide dcoule de son
front; elle est persuade que son mari a dcouvert sa conduite, elle se
voit dj perdue, dshonore, et c'est sans lever les yeux qu'elle
attend qu'il s'explique.

Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. de Noirmont.--Eh
bien! monsieur?...--Eh bien? ces lettres ne me font pas plaisir;... j'y
apprends des choses qui m'inquitent.--Qui vous....
inquitent?.....--Oui, relativement  votre frre.

Ernestine respire plus librement, et elle rpond d'une voix plus
assure: Ah!.... c'est de mon frre qu'il s'agit....--Sans doute.... de
qui voulez-vous que ce soit?--Ah!.... c'est que.... je ne pensais pas
d'abord.... Eh bien! qu'avez-vous donc appris qui le
concerne?--D'abord, voil une lettre d'Armand o il me demande de
l'argent; il n'a plus rien de ce qu'on lui avait prt; il veut
absolument que je me dcide pour cette proprit,... ou il la vendra 
d'autres, peu lui importe d'y perdre!... Ce jeune homme-l ne calcule
rien!.... Je voulais lui garder cette proprit pour qu'il en tirt un
meilleur parti;.... mais, non, il lui faut de l'argent, il lui en faut 
tel prix que ce soit!... Cette autre lettre est d'un ami que j'ai 
Paris. Je l'avais pri de s'informer de la conduite de votre frre; ce
qu'il me dit confirme mes craintes. M. Armand fait le marquis, le grand
seigneur;..... il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se
conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner...

--Mon pauvre frre!... hlas!... pourquoi n'est-il pas rest avec
nous!--On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est de
toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je
commence  revenir beaucoup sur la bonne opinion que j'avais de M. de
Saint-Elme.--Moi, monsieur, vous savez que je n'ai jamais t blouie
par le ton brillant, par les manires tranchantes de cet homme.... Les
grands parleurs ne m'inspirent pas de confiance, je vous l'ai dit.--Oui,
c'est vrai;... mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... savait
tout;... il devrait avoir de l'exprience, et ne pas laisser celui qu'il
appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des
catins.--Ah! si mon frre n'avait jamais eu pour amis que des gens
comme....--Comme M. Dalmer et Dufour.... Oui, ceux-ci sont sages,
rangs,...  la bonne heure, voil des hommes qui ne songent pas  se
ruiner.... J'avoue mme qu'ils ont plus de vertu que moi;... il en faut
pour faire le loto de madame Bonnifoux. Mais, revenons  votre frre.
Puisqu'il le veut absolument, eh bien!... je prendrai cette
proprit.... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs -compte
dessus.... Je pense qu'il voudra bien me donner quelques semaines pour
le reste. Mais crivez-lui de votre ct, Ernestine; vous tes sa soeur,
son ane; il ne prendra peut-tre pas vos conseils aussi mal que les
miens.--Ah, je crains bien que mon frre ne fasse aucun cas de mes
avis!...--Il faut essayer pourtant; Armand est bien jeune, il ne peut
encore tre sourd aux remontrances dictes par l'amiti. crivez-lui
pendant que je vais aller jusqu' Sissonne chercher les fonds dont j'ai
besoin.... Je serai bientt de retour.

M. de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de
Sissonne, qui n'est qu' trois quarts de lieue de Brville. Reste seule
dans les jardins, Ernestine y songe  la terreur qu'elle a ressentie,
aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari.

Voil donc quel sera dsormais mon sort! se dit-elle. Je ne serai
jamais entirement heureuse,... jamais la paix avec moi-mme;... et
devant les autres, toujours craindre,... rougir,... trembler.

Ernestine est plonge dans ses penses lorsque Victor vient la
rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce
qui vient de se passer et la frayeur dont elle a t atteinte.

Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine; chaque
instant de la journe amne un nouveau supplice....--Est-ce que votre
mari est jaloux?...--Quelquefois, il lui prend des accs de jalousie....
Ah! s'il dcouvrait ma faute, il serait furieux!... furieux surtout
d'avoir t tromp,... car je ne le crois pas bien amoureux de moi;...
mais sa vanit!...--loignez ces ides qui n'ont pas le sens
commun....--Je ne puis!... j'ai la tte bouleverse....--Vous ne m'aimez
donc plus?--Ah! il ne me manquerait que de vous entendre dire cela....
C'est cet amour qui me dsole... mon Dieu! pourquoi m'avez-vous fait
connatre ce sentiment que sans vous j'aurais toujours ignor!...--Vous
tes donc bien fche de m'aimer?...--Non, mais je suis fche d'tre
coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le
dire  tout le monde, au lieu d'tre oblige de le cacher.--Chre
Ernestine, ce qu'on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous
pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-tre
moins.--Ah! je ne le crois pas. Et trouvez-vous encore du charme 
n'oser se regarder devant le monde, de peur qu'on lise notre secret sur
notre physionomie;... car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis
vous voir avec indiffrence. Quand vos yeux s'attachent sur les miens,
il me semble que mon ame va passer dans la vtre.... Est-ce que l'on
peut dissimuler cela?...

Victor s'efforce de calmer celle qu'il aime, il la serre dans ses bras,
il teint sa voix par ses baisers. O mon Dieu! dit Ernestine, pourquoi
donc faut-il qu'un si grand bonheur me rende criminelle?... Que je m'en
veux d'tre si faible!...

En ce moment un lger bruit se fait entendre derrire les charmilles
voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant:

Avez-vous entendu?--Oui,... mais je crois que c'est tout simplement le
vent qui a remu les feuilles....--Oh! non, il m'a sembl entendre des
pas....--Vous vous tes trompe;... vous voyez bien qu'il n'y a
personne....--N'importe!... je ne veux pas rester davantage ici.... Je
meurs d'effroi....--Laissez-moi, mon ami....--Encore un moment!--Non, je
vais crire  mon frre.... Oh! je vous en prie, ne me retenez plus....
Tenez, voyez comme je tremble.... Laissez-moi rentrer seule,... vous
reviendrez aprs....

La jeune femme rsiste aux instances de Victor, elle s'chappe et
regagne vivement la maison, o Victor retourne aussi, mais par un autre
chemin.

Le bruit qu'Ernestine avait entendu n'avait pas t caus par le vent.
Le hasard avait amen Madeleine derrire le bosquet o taient alors
Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frapp
l'oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas couter; mais un
sentiment imprieux avait clou ses pas  cette place d'o elle pouvait
entendre et mme apercevoir ceux qui taient sous le berceau. A chaque
mot qui parvenait  son oreille, la pauvre petite sentait son coeur
bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait alors 
Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine
vient de connatre des tourmens qu'elle ne souponnait pas pouvoir
ressentir. Jusqu'alors elle avait bien vu que Victor ne l'aimait pas,
mais elle ne pensait pas qu'il en aimt une autre. En le voyant presser
Ernestine dans ses bras, elle prouve toutes les angoisses de la
jalousie. Elle s'appuie contre un arbre pour se soutenir; un voile
couvre ses yeux; elle ne voit plus, mais elle coute encore.... En cet
instant, le bruit d'un baiser arrive jusqu'au fond de son coeur. C'est
alors qu'incapable de rsister plus long-temps au supplice qu'elle
endure, elle s'loigne prcipitamment, au risque de se trahir par le
bruit de ses pas.

Madeleine a travers le jardin comme quelqu'un qui serait poursuivi.
Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne; elle sort,
puis elle marche... marche toujours, sans regarder o elle va, retenant
avec peine ses sanglots, jusqu' ce qu'enfin, se sentant dfaillir, et,
ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'arrte contre un arbre, sur
lequel elle s'appuie pour pleurer.

Le temps s'coule, la jeune fille est toujours l. Elle pleure, car cela
soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse chapper
aucune plainte; elle n'accuse personne; elle pleure sur elle-mme, parce
qu'elle se sent bien malheureuse, et qu' dix-huit ans on n'a pas encore
de force contre les peines du coeur.

Le jour commence  tomber. Madeleine est reste contre l'arbre au pied
duquel elle s'est assise. Ses larmes ont cess de couler,... car tout
cesse  la longue; de gros soupirs les ont remplaces.

Une voix fait entendre dans l'loignement le chant favori des laboureurs
de la Picardie. La voix s'approche; Madeleine ne bouge pas. D'autres
sons vibrent encore jusqu' son coeur.

C'est Jacques qui revient de faire sa journe; il s'approche; il est
contre la jeune fille; elle ne le voit pas, mais enfin la voix forte du
paysan la tire de sa rverie.

--Eh bien! Madeleine, que faites-vous donc l?...

--Ah!... c'est vous Jacques;... je ne vous voyais pas....--Mais je vous
ai bien vue, moi, quoique vous fussiez cache par des arbres.... C'est
qu'en passant prs de cet endroit j'y regarde toujours;... j'y ai jadis
dcouvert bien des choses, et je veux voir si j'en verrai encore....

Madeleine regarde alors o elle se trouve, et elle s'aperoit que c'est
sous le vieux chne o se rendait sa mre, qu'elle vient de pleurer si
long-temps.

--O mon Dieu! j'tais sous cet arbre,...  la place o venait ma
mre....--Comment, Madeleine, et vous ne le saviez pas?... Je croyais,
moi, que vous tiez venue exprs en cet endroit... pour penser 
elle.... Mais qu'avez-vous, mon enfant?... vos yeux sont rouges;... vous
avez pleur... vous avez des chagrins.... Contez-moi vos peines;...
songez que je suis votre premier, votre meilleur ami.... Allons, allons,
Madeleine; dites-moi pourquoi vous pleuriez.

La jeune fille se jette dans les bras du paysan; elle pose sa tte
contre la poitrine de Jacques, et retrouve encore des larmes en
s'appuyant sur le sein de son vieil ami; puis elle murmure  demi-voix:

Oui, Jacques, j'ai bien du chagrin!...--Et qui donc vous en a
fait?...--Personne, Jacques; c'est moi seule,... parce que....--Eh
bien!... achevez donc, mon enfant!--Ah! mon ami,... vous aviez bien
raison, l'autre jour, quand vous me disiez qu'il ne fallait pas tant
parler de M. Dalmer..... ni toujours m'occuper de lui..... Je ne croyais
pas alors que cela me causerait tant de peine... Je ne savais pas que
cela deviendrait de l'amour...

--De l'amour!... et c'est cela qui vous fait pleurer... Pauvre
petite!... J'en tais sr;..... je vous l'avais prdit.... Et c'est sous
ce chne qu'elle vient verser des larmes... comme sa mre!..... Ce vieil
arbre est donc destin  recevoir tous leurs soupirs...--Allons,
Madeleine, soyez franche avec moi: ce monsieur Victor vous a fait les
doux yeux,.... vous a dit qu'il vous aimerait toute la vie?...

--Oh! non, Jacques.... non; il ne m'a rien dit de tout cela... Au
contraire, il ne pense pas  moi,... ne me parle presque pas, ne me
regarde plus... et c'est pour cela que j'ai tant de chagrin!...

--Quoi! Madeleine, vous tes fche que ce jeune homme ne vous ait pas
trompe?... qu'il soit honnte, enfin?...

--Mon Dieu, oui; je crois que j'en suis fche... Ah! j'aurais t si
heureuse, s'il m'avait trompe!...

Madeleine dit ces mots avec tant de navet que Jacques ne se sent pas
la force de la gronder; il se contente de hausser les paules en
s'criant: Hum!.... les femmes!... elles sont donc toutes les mmes?...
Quand elles ont l'amour en tte.... elles ne voient plus les dangers
auxquels elles s'exposent; elles les bravent, les affrontent!... Je
crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait
chaud! Voyons, Madeleine, revenez  vous; rflchissez... et vous
rougirez de votre folie...

--J'ai rflchi, Jacques; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois
pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer.
Aussi mon parti est pris: je veux quitter Brville,... quitter madame de
Noirmont... afin de ne plus voir M. Victor. Je retournerai prs de vous;
Jacques, dans votre chaumire; je travaillerai;... j'aurai bien soin de
votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... Ah! je
vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous!

Madeleine s'est presque mise aux genoux du paysan; celui-ci la relve,
puis la regarde quelques instans avec svrit.

Madeleine, m'avez-vous bien dit la vrit? ce monsieur Victor ne vous
a-t-il jamais parl d'amour?

--Non, jamais.--Et depuis que vous tes retourne avec les compagnons
de votre enfance, est-ce que vous avez eu  vous plaindre
d'eux?--Non..... mon ami.--Madame de Noirmont n'est-elle plus la mme
avec vous?... ne vous tmoigne-t-elle plus autant
d'amiti?...--Pardonnez-moi... elle n'a pas chang avec moi.--Ainsi, vos
anciens amis vous ont retrouve, accueillie avec joie, madame de
Noirmont vous traite comme sa soeur, vous me l'avez cent fois rpt, et
pour prix de cet accueil, de cette amiti, vous voulez la quitter....
fuir cette maison o fut leve votre enfance. Parce qu'un fol amour
vous tourne la tte!... pour un sentiment draisonnable, vous devenez
ingrate envers vos bienfaiteurs!... Ah! morgu, a n'est pas bien,
Madeleine;... ce n'est pas ainsi que vous tiendrez compte  feu madame
la marquise de l'amour qu'elle vous portait!.... Ma chaumire vous sera
toujours ouverte, vous le savez; mais j'aimerais mieux vous y recevoir
malheureuse que coupable d'ingratitude.

Madeleine a cout Jacques attentivement; elle parat frappe de ses
remontrances. Le courage semble renatre sur ses traits abattus; elle
essuie ses yeux, relve son front, et tend la main au laboureur, en lui
disant d'une voix plus ferme:

Vous avez raison, mon ami; j'avais tort... bien tort... je quittais les
enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand taient
comme ses enfans... Ah! ce n'est pas ainsi que je dois reconnatre ce
que madame de Brville a fait pour moi... J'tais une folle... une
insense.... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d'tre sage 
l'avenir... je vais retourner auprs de madame de Noirmont, et
dsormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employe qu'
reconnatre ce qu'on a fait pour moi.

--Ah! je retrouve ma petite Madeleine! je sais bien que vous avez un
bon coeur!... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques; vos
chagrins d'aujourd'hui se passeront.... D'ailleurs, ce M. Victor ne
restera pas toujours  Brville, je l'espre; mais vous... vous devez y
rester... vous y tes plus  votre place qu'ailleurs.

Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu' la
porte de la maison qu'elle voulait fuir; l, il la quitte, en lui
rptant encore: Du courage!

Et Madeleine s'efforce de sourire en lui rpondant: J'en aurai.




CHAPITRE IV.

Une aprs-dne.


M. de Noirmont tait depuis long-temps de retour de Sissonne, et les
Montrsor, ainsi que les Pomard, se trouvaient  Brville. La socit
tait runie dans le salon; mais Ernestine tait inquite de Madeleine,
qui avait disparu depuis le matin et que l'on avait en vain cherche
dans la maison et dans le jardin. Victor et Dufour se prparaient 
sortir pour s'informer de la jeune fille dans les environs, lorsqu'elle
parut enfin  l'entre du salon.

Ah! la voil! s'crie Ernestine en courant  Madeleine, qui restait 
la porte de l'appartement. Venez... venez, que je vous gronde,
mademoiselle!... En vrit, ce n'est pas bien de nous mettre ainsi dans
l'inquitude!... J'tais fort inquite de toi, Madeleine.

--Ma foi, nous allions partir pour vous chercher par monts et par
vaux, dit Dufour.

Ernestine a pris Madeleine par la main, elle la fait entrer dans le
salon et asseoir prs d'elle. La main de la jeune fille tremble dans
celle de son amie.

Qu'as-tu donc? on dirait que tu trembles!... que tu as froid, dit
madame de Noirmont. Est-ce que tu es malade?...--Non, madame.

--Il serait difficile d'avoir froid aujourd'hui, dit Chri; le
thermomtre a t  vingt-deux degrs.

--Alors, pourquoi donc tremble-t-elle? dit mademoiselle Clara  son
frre. --C'est ce que je pensais: pourquoi tremble-t-elle? rpond M.
Pomard en se mettant  fixer le bout de son soulier.

Enfin, mademoiselle, dit M. de Noirmont d'un ton svre, d'o
venez-vous donc, et qu'avez-vous fait depuis ce matin que ma femme vous
cherche partout?

--Monsieur... je suis alle me promener, rpond Madeleine en baissant
les yeux.

--Vous promener... depuis ce matin! et vous n'avez pas pens  rentrer
pour dner!...

--Je n'avais pas faim, monsieur.

--a me parat un peu louche, dit Dufour  mademoiselle Clara. Elle
n'a pas eu faim; ce n'est pas naturel.

--C'est ce que je pensais, murmure M. Pomard.

--Il est certain, dit madame Montrsor, que la conduite de cette jeune
personne me parat au moins singulire... N'est-ce pas,
Chri?--Quoi?--Que la conduite de cette jeune fille est singulire?--Oh!
oui!...--Oh! oui! quoi!... heim?... Quelle jolie manire de me rpondre
vous avez contracte maintenant... Je ne sais pas qui vous voyez pour
prendre de telles habitudes! vous changez beaucoup, Chri, et ce n'est
pas  votre avantage!...

Pendant que Sophie gronde son mari, madame de Noirmont serre avec amiti
la main de Madeleine en lui disant: Tu as donc t promener bien
loin?... et tu ne pensais pas que ton absence m'inquiterait. C'est mal,
cela, Madeleine; tu sais bien que je ne suis plus habitue  tre une
journe sans te voir...--Ah! vous tes trop bonne, madame.--Non, je
t'aime, et voil tout.

--Et de quel ct aviez-vous donc port vos pas? rpond M. de
Noirmont.

--Monsieur,... j'tais au bout de la plaine,... sous le vieux chne...
l-bas...

--Si prs d'ici? Ce n'est pas l sans doute que vous tes reste
jusqu' prsent?

--Pardonnez-moi, monsieur.--Cette place a donc bien du charme pour
vous, pour que vous y passiez une journe entire?--Cet endroit doit me
plaire.... C'est l, m'a-t-on dit, que ma mre allait aussi se
reposer.--Votre mre!... je croyais que vous n'aviez jamais connu vos
parens...

--Aurais-tu enfin dcouvert quelque chose sur ta famille?... s'crie
madame de Noirmont en regardant l'orpheline avec intrt.--Non,
madame.... Vous savez bien que je fus recueillie par madame la marquise
dans un ge trop tendre pour avoir pu conserver d'autres souvenirs;...
mais c'est Jacques qui m'a parl de ma mre.

--Qu'est-ce que c'est que ce Jacques? dit M. de Noirmont.--Un brave
homme... un laboureur qui demeure  Gizy, rpond Ernestine; il
travaillait au jardin du temps de ma belle-mre.

--Nous le connaissons, dit Dufour, c'est lui qui nous a servi de guide
lors de notre arrive ici. C'est un gaillard qui n'est pas sot, et qui a
une figure trs-caractrise... J'ai toujours l'intention de le
peindre... avec sa blouse... et sa grande faux!...

--Ah! je sais qui vous voulez dire! s'crie madame Montrsor, c'est un
journalier.... Mais il est fort grossier, votre Jacques; je lui avais
offert de tailler mes pchers et ma vigne; c'et t l'affaire d'une
petite journe, et je lui proposais quinze sous pour cela; c'tait fort
raisonnable:... il m'a refuse trs-malhonntement!

--Oui, dit Chri en souriant, il a appel Sophie verreuse!...--C'est
bon, Chri, taisez-vous, on ne rpte pas ces choses-l, et d'ailleurs
il me semble que vous auriez d alors apprendre  ce rustre  ne me
point manquer de respect...--Ah! c'est cela... Ne fallait-il pas se
disputer, se battre avec ce paysan,... pour un mot... Ces gens-l vous
disent cela par habitude;... et s'il me fallait prendre fait et cause
toutes les fois que vous vous querellez, on me verrait toujours un bton
 la main.--C'est le devoir d'un mari de se battre pour sa femme.--Mais
ce n'est pas le devoir d'une femme de faire battre son mari tous les
jours.

--Ce Jacques a donc connu votre mre? reprend M. de Noirmont au bout
de quelques instans; alors il peut vous apprendre  qui vous devez le
jour.

--Je l'en ai suppli, monsieur; mais Jacques m'a rpondu qu'il ne
savait rien; que d'ailleurs il ne voulait rien me dire de plus, parce
qu'il valait mieux pour moi que j'ignorasse le nom de ma mre.

--C'est singulier! dit Dufour.

--Mais non, cela se comprend, dit tout bas madame Montrsor; cette
petite est un enfant qu'on aura fait  quelque paysanne, qui l'a ensuite
abandonn; et qui sait si ce Jacques lui-mme n'est pas son pre?...--Ma
foi... au fait...--En la regardant bien, je trouve qu'elle lui
ressemble, dit Chri.--Ensuite ce paysan aura apport son enfant 
madame de Brville qui a eu la bont de s'en charger;... cela me parat
fort clair. Malheureusement, je n'habite ce pays que depuis douze ans,
sans quoi je vous rponds que j'aurais su tous les dtails de cette
histoire, que madame de Noirmont a la bont de ne pas vouloir deviner.
Et vous, monsieur Pomard, tiez-vous dans ce pays  cette poque?

--A quelle poque, madame? dit Pomard en levant les yeux d'un air
tonn.--A celle o madame de Brville a pris chez elle cette petite
fille.--Quelle petite fille?...

--Ah! ah! ah! comme c'est amusant de causer avec mon frre! dit
mademoiselle Clara en riant aux larmes; il ne sait jamais ce qu'on lui
dit... Quand je lui demande ce qu'il veut pour son dner, il me rpond:
Une femme ne doit pas s'occuper de politique.

Cette conversation a lieu en petit comit entre les voisins et Dufour.
Victor s'est rapproch de Madeleine, en disant: Pauvre jeune fille!...
c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa mre! et il veut prendre
la main de Madeleine; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les
doigts du jeune homme devaient la brler. M. de Noirmont, qui se promne
de long en large dans le salon, dit  demi-voix: Il faudra que je voie
ce Jacques,.... que je le questionne...

Les voisins se retirent. Quand Madeleine va dire bonsoir  Ernestine,
celle-ci l'embrasse. Cette caresse fait d'abord une singulire
impression  la jeune fille; mais bientt, saisissant une main de madame
de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s'loigne prcipitamment pour
cacher les larmes qui roulent dans ses yeux.

Cette petite est bien romanesque,.... bien mlancolique, dit M. de
Noirmont; je n'aime pas cela. Il me semble qu' son ge, quand on se
conduit bien, on devrait tre plus gaie, et elle doit se trouver fort
heureuse ici.

--Ah! monsieur, elle se rappelle qu'elle est orpheline! Aujourd'hui on
lui a parl de sa mre, comment voulez-vous qu'elle ne soit pas triste?

--Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qu'elle a fait; il me parat fort
singulier qu'elle ait pass la journe sous un arbre,... et seule,....
ou avec ce Jacques. Enfin, madame, je dsire que vous n'ayez jamais a
vous repentir de toutes vos bonts pour cette jeune fille.

--Il est certain, dit Dufour en prenant aussi une lumire pour aller
se coucher, que cette jeune personne ne ressemble pas  tout le
monde.... Il y a quelque chose de mystrieux dans ses manires... Ce
soir surtout,... quand elle a paru  la porte du salon,... sa
physionomie tait singulire;... ses yeux avaient une expression...
J'aurais voulu la peindre dans ce moment-l.

--Ah! tu voudrais peindre tout le monde!.... toi, dit Victor. Mais, 
propos, M. de Noirmont, n'avez-vous pas reu des nouvelles d'Armand?

--Oui, j'en ai reu ce matin, et de peu satisfaisantes... Mon
beau-frre se ruine  Paris; il y voit fort mauvaise socit... Je
crains qu'il ne joue; ce serait bien alarmant!... Ah! messieurs, tous
les jeunes gens ne vous ressemblent pas!..... tous ne savent pas se
plaire dans une socit honnte, se contenter des plaisirs de la
campagne...

--Oh! moi, j'ai toujours aim une vie paisible, dit Dufour; mais
Victor, j'avoue que cela m'tonne de le voir si sage,...... car 
Paris...--Tais-toi, Dufour; on n'a pas besoin de tes histoires... Je
pense  ce pauvre Armand;... il nous avait promis de revenir si
promptement...--Il m'a demand de l'argent, et, pour l'obliger, je me
suis dcid  acheter cette proprit.--Ainsi, monsieur, nous sommes
maintenant chez vous, dit Victor avec un certain embarras.

--Messieurs, j'espre que ce sera une raison de plus pour vous engager
 y rester, et que vous n'imiterez pas Armand et M. de Saint-Elme, qui
n'ont pas voulu nous tenir compagnie.

--Mais, vous voulez donc que nous soyons tout--fait vos
pensionnaires?....--Le plus long-temps possible... C'est rendre contens
des campagnards que de leur rester fidle... Ernestine, joins donc tes
instances aux miennes, et puisque tu es maintenant matresse dans cette
maison, c'est  toi de savoir y retenir nos htes jusqu' la fin de la
saison.

Madame de Noirmont feignait alors d'tre occupe  ranger dans le salon;
cependant elle se hte de rpondre:

--J'espre que ces messieurs ne doutent pas... du plaisir que nous
aurons  les garder ici.... et qu'ils ne songent point  nous quitter.

--D'ailleurs, reprend M. de Noirmont d'un air malin, je crois que
l'un d'eux a quelque motif qui le retiendra dans ce pays... Un sentiment
secret,.... de ces choses qu'on ne dit pas,.... mais qui se devinent...

Ernestine plit et s'appuie contre un meuble. Victor tche de dguiser
son trouble en disant d'un air indiffrent: Comment! Que voulez-vous
dire?... Je ne comprends pas...

--Oh! je gage que M. Dufour m'a bien compris.--C'est possible, dit le
peintre en riant. Et puis, je ne m'en cache pas, mademoiselle Pomard ne
me dplairait pas, quoique elle et son frre ne se connaissent gure en
peinture!.... C'est gal, comme, d'aprs ce que vous m'ayez dit, la
fortune serait suffisante, ma foi, je vais voir;... je vais me lancer un
peu,.... mais toujours prudemment, car il faut tre fort difficile dans
le choix d'une femme...

--Ah! vous pensez  mademoiselle Pomard, monsieur Dufour! dit Ernestine
en souriant.--Madame, j'y pense, oui, mais je ne me suis pas encore
expliqu srieusement;.... je veux bien la connatre d'abord;... c'est
que le mariage, c'est bien pineux.... Je ne me soucierais pas d'tre...
vous entendez bien...

--Oui, oui, j'entends, dit M. de Noirmont en riant. Eh! mon Dieu,...
rassurez-vous! tous les maris ne le sont pas!--Vous croyez?--Comment, si
je le crois?...--Non, non; je veux dire vous croyez que mademoiselle
Clara ne sera pas trop coquette...

--Mon ami, il est bien tard, et tu dois tre fatigu, puisque tu as t
 Sissonne... Ces messieurs savent qu' la campagne on ne se gne pas.

Et madame de Noirmont prend le bras de son mari pour l'emmener, mais
Dufour le retient encore.

--Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous pas que mademoiselle Pomard rit
bien facilement?--En effet,..... elle est fort gaie.--Une femme si
gaie... hum!... c'est dangereux...

--Allons, Dufour, viens-tu te coucher? dit Victor en prenant aussi un
flambeau.

--Eh! mon Dieu, une minute!... je te suis.... Oui, les femmes
rieuses.... cela donne des craintes... Cependant il ne faut pas non
plus trop se fier aux femmes srieuses,... aux airs graves... Ah!
monsieur! c'est tonnant comme c'est menteur... J'ai connu une femme qui
avait l'air d'une sainte... et...

--Mon ami, si tu ne viens pas, je m'en vais, dit Ernestine en quittant
le bras de son mari. Je me sens fort mal  la tte;... j'ai besoin de
repos.--En effet, tu es bien ple, ma chre amie.--Oui, je suis vraiment
mal  mon aise.--Allons, bonsoir, messieurs.--Bonsoir, madame et
monsieur.

M. de Noirmont se retire chez lui avec sa femme, et Victor suit Dufour
jusqu' la porte de sa chambre en lui disant: Que la peste t'touffe,
toi et ta demoiselle Pomard! Une autre fois, tche de garder tes sottes
rflexions! et rappelle-toi qu'il est au moins fort gauche de parler
devant un mari.... de... tout ce que tu as dit ce soir.

--C'est juste, dit Dufour; j'ai eu tort; mais, que veux-tu? quand on a
l'ide de se marier, ces choses-l reviennent malgr soi  l'esprit....
Au reste, je rflchirai; je ne me suis pas encore dclar....
Mademoiselle Pomard a vingt-neuf ans, et une sagesse de vingt-neuf
ans... c'est bien scabreux... Qu'en penses-tu?

Victor est dj rentr chez lui, et Dufour, qui s'aperoit qu'il est
seul dans le corridor, se dcide  en faire autant en murmurant: Il
faudra que je cherche un moyen pour connatre le fond de la pense de
mademoiselle Pomard;.... elle reoit fort bien mes hommages;... il me
semble mme qu'elle les reoit trop bien;... cela m'est suspect.




CHAPITRE V.

Un expdient de Dufour.


Les assiduits de Dufour avaient, il est vrai, t reues de la
meilleure grce par la soeur de M. Pomard. Quand on approche de la
trentaine et que l'on est encore demoiselle, on ne manque jamais de dire
dans le monde: Je ne veux pas me marier; je serais bien fche de me
marier! mais qu'il se prsente un galant qui ait les allures d'un
pouseur, il faut voir alors tout le mange, toutes les peines que se
donne, pour le fixer, cette mme demoiselle qui ne voulait jamais se
marier.

Dufour n'est pas ce qu'on appelle un joli garon, mais sa figure n'est
point dsagrable; il est jeune encore; c'est un artiste, un paysagiste
distingu; et mademoiselle Clara ne cesse de rpter qu'elle est folle
des artistes, et que les peintres ont tous de l'esprit.

M. Pomard, qui a eu le temps de penser  marier sa soeur et qui n'y est
point encore parvenu, comble le peintre d'avances, de politesses; il l'a
engag  venir voir sa petite proprit, et Dufour s'est dj rendu
plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque
prtexte pour laisser Dufour seul avec sa soeur, afin qu'il ait le loisir
de faire sa dclaration.

Mais les peines qu'on se donne pour se faire bien venir des gens
produisent quelquefois un effet contraire: il y a des personnes dont la
politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les
petits soins nous impatientent; nous sommes de bien drles de cratures!
Pour qu'on nous plaise, il ne faut pas qu'on ait l'air de vouloir, 
toute force, tre de nos amis; pour que la socit de quelqu'un nous
soit agrable, il ne faut pas que ce quelqu'un soit sans cesse sur
notre dos. Il n'y a que l'amour et l'amiti vritables qui ne soient
jamais importuns, et encore doit-on viter la satit.

M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas tudi le caractre de Dufour,
croient avancer les affaires en l'engageant souvent  venir les voir, en
lui tmoignant le dsir de se lier plus intimement avec lui; mais
Dufour, qui se mfie de tout le monde, mme des personnes qui lui
plaisent, commence  trouver singulier que le frre et la soeur se jettent
presque  sa tte, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se
refroidissent  mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus
tendres pour lui.

M. de Noirmont, qui n'habite que depuis peu  Brville, n'a pu donner 
Dufour de minutieux dtails sur la famille Pomard; il lui a appris
cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de
rente et un trousseau superbe, parce que c'est une chose que son frre
ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la mme maison.

Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractre agrable et
un nez  l'antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour; mais je
veux savoir si la demoiselle n'a pas dj eu quelques intrigues. Je ne
veux pas tre tromp; j'aimerais mieux qu'elle m'avout franchement ce
qui en est, que de croire pouser une vierge, et puis ensuite de
dcouvrir qu'on m'a jou... et de voir ricaner les voisins... Comment
m'assurer si mademoiselle Pomard n'a jamais eu de faiblesses?... C'est
fort difficile!... Je ne peux pas demander cela  son frre.... Avec son
originalit et ses distractions, il est trs-susceptible;... il serait
capable de se fcher. Le demander  sa soeur... encore moins!..... Les
femmes n'avouent jamais ces choses-l: ce n'est pas comme nous; avant de
nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des
matresses.... Nous sommes trs-francs, nous autres...

--C'est une triste chose que de rester garon, dit quelquefois M.
Pomard en regardant fixement son nouvel ami.--Oui.... cela finit par
ennuyer, rpond Dufour; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas,
vous, mon cher monsieur Pomard?--J'y pense depuis long-temps... mais
tant que ma soeur ne sera pas tablie, j'aurai de la peine  la
quitter... aussi je serais charm de la voir s'attacher  un galant
homme.... car je suis certain qu'elle rendra trs-heureux le mari
qu'elle aura.

En disant cela, M. Pomard reste en contemplation devant le nez de
Dufour; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et rpond enfin d'un
air indiffrent: Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas.

Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus
directement au but.--Avez-vous laiss quelque inclination  Paris?
dit-elle en riant  Dufour.--Non, mademoiselle, aucune.--Oh! c'est
bien tonnant; on assure que les artistes sont si mauvais sujets!...--On
les flatte, mademoiselle; il y en a de trs-raisonnables, et je suis du
nombre.--Ce n'est pas cela qui m'aurait empch d'aimer un artiste... au
contraire... Je crois que j'aurais t contente d'tre la femme d'un
homme de talent... d'un peintre distingu... C'est gentil d'entendre
dire  son oreille: Voil la femme de M. un tel, qui fait de si jolis
tableaux!... Mais, oui, a peut tre fort gentil.

--Ces gens-l me mettent au pied du mur. dit Dufour en quittant le
frre et la soeur. La mfiance du peintre augmente encore quand il
s'aperoit que Pomard le laisse souvent en tte--tte avec mademoiselle
Clara. Est-ce qu'il veut que je fasse un enfant  sa soeur, pour me
forcer ensuite  l'pouser? se dit Dufour; mais je ne l'pouserai que si
cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes.

Enfin, un matin qu'il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant
 l'improviste dans le salon, Dufour aperoit mademoiselle Clara qui
achevait de mettre son corset; il referme bien vite la porte, et se
sauve  toutes jambes, persuad que c'tait un coup mont pour le faire
succomber  la tentation.

A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le
pied chez les Pomard. Le frre et la soeur ne savent ce que cela veut
dire.

Pour se distraire de ses amours, Dufour a commenc le portrait de madame
de Noirmont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret  se faire peindre,
car elle devine que les longues sances qu'il faudra donner emploieront
une partie de la journe, et ce n'est qu'alors qu'elle peut se trouver
seule avec Victor. M. de Noirmont ne va plus  la chasse, le soir il ne
sort pas; quoiqu'il ne soit pas prcisment jaloux, il semble observer
davantage la conduite de sa femme; peut-tre a-t-il remarqu les
changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les
instans o l'on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l'on sait
que la difficult donne une nouvelle force aux dsirs. C'est ce
qu'Ernestine et Victor prouvent; c'est ce que leurs yeux se disent, 
dfaut de pouvoir se parler autrement.

Mais M. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa
femme; il a fallu cder; et l'on passe  poser des momens que l'on
dsirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l'air
srieux de son modle, et pour achever de dsoler Ernestine, M. de
Noirmont rpte souvent  Dufour: Mettez  votre ouvrage le temps que
vous voudrez; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de sances
que vous en dsirerez.

M. Pomard et sa soeur, ne voyant plus venir Dufour, se dcident  se
rendre  Brville. Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au billard
avec Victor. Dufour est seul avec les dames; il est trs-embarrass en
apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis
plusieurs jours les traits de Madeleine portent l'empreinte de la plus
profonde mlancolie.

M. Pomard salue avec sa gravit ordinaire et se hte de monter au
billard, en rpondant d'un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais
mademoiselle Clara n'a pas la fermet de son frre; c'est en vain
qu'elle veut avoir l'air fch; un mot, un geste la fait rire. Elle et
Dufour se sont rapprochs; bientt ils ont tout le loisir de causer, car
Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine
en disant: J'touffe ici; allons faire un tour de jardin.

Les deux amies se promnent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup
 penser, le silence est souvent un plaisir; il n'y a que les sots qui
ne comprennent pas ce plaisir-l.

Mais Madeleine soupire; Ernestine la regarde et lui dit: Qu'est-ce donc
qui te fait soupirer, Madeleine?...--Moi.... mon Dieu rien... On peut
soupirer quelquefois sans avoir du chagrin.--Pourtant, depuis quelques
jours.... tiens, depuis que tu as pass la journe sous ton vieux chne,
il me semble que tu n'es plus la mme; tu es plus triste... tu ne ris
jamais... je te trouve change aussi... Madeleine, si tu as quelques
peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier.--Non, madame, je
vous assure que je n'ai rien.--Pourquoi donc aussi m'appelles-tu madame
 prsent; est-ce que je ne suis plus ton amie?....--Oh! si.... vous
tes ma bonne.... ma meilleure amie!...--Eh bien! ne soupire donc plus
ainsi!.... Qui pourrait te causer du chagrin;  toi?... Ah! Madeleine,
j'espre que tu seras heureuse!... plus heureuse que...

Madame de Noirmont n'achve pas sa phrase; elle baisse la tte et semble
absorbe; au bout d'un moment, faisant un effort pour chasser ses
penses, elle s'crie: Je ne sais... je m'ennuie aujourd'hui.... Ces
longues sances que je donne  M. Dufour depuis plusieurs jours... ah!
j'en ai mal aux nerfs... Il est cruellement lent pour faire un portrait,
M. Dufour!... Il parat que ces messieurs passeront toute la soire au
billard... Comme c'est amusant! M. de Noirmont abuse de la complaisance
de M. Victor!... Ah! que je m'impatiente ce soir!... Tiens, rentrons,
Madeleine; je me dplais mme dans ce jardin... Je ne suis bien nulle
part. C'est ce maudit portrait qui me rend malade.

Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du
billard; il vient s'asseoir prs d'elles, mais alors mademoiselle Pomard
en fait autant; puis son frre et M. de Noirmont descendent. La
conversation devient gnrale. Madeleine seule a la libert de ne rien
dire; en ce moment elle est plus heureuse qu'Ernestine, qui est force
de prendre part  la conversation et d'avoir l'air de s'amuser.

Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la
ramne avec son frre jusqu' leur demeure. En chemin, le peintre s'est
mancip jusqu' baiser la main de la demoiselle, pendant que le frre
fixait les toiles. Le portrait qu'il a entrepris a naturellement
expliqu pourquoi on ne l'a pas vu de la semaine; mais il ne s'loigne
des Pomard qu'aprs leur avoir promis d'aller bientt les visiter.

En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s'crie en sautillant: Il m'a
bais la main; et certainement, mon frre, si vous n'aviez pas t l,
il aurait t plus loin.--En ce cas, dit M. Pomard, demain j'crirai 
mon tailleur  Laon, pour qu'il me fasse un habit neuf que je veux avoir
le jour de ton mariage.

Le lendemain, aprs avoir donn  Ernestine une sance plus courte qu'
l'ordinaire, ce dont son modle est loin de se plaindre, Dufour dirige
ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin:
Oui, j'pouserai mademoiselle Clara... Non; au fait, je crois que je
ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons
voir, au reste, comment elle me rpondra ce matin..... Mais qui est-ce
qui m'assure qu'elle ne mentira pas?... Je crois que j'aurais tort de me
marier... pourtant cette femme-l me convient.

C'est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des
Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu'il veut faire.

Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude; ils sont alls voir
madame Bonnifoux, qui a t indispose cette nuit,... mais ils vont
revenir bientt.--Je vais les attendre, dit Dufour; je me promnerai
dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de
moi.

La domestique retourne laver son linge  un petit ruisseau voisin.
Dufour se promne quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la
maison pour se reposer. Au rez-de-chausse, est une salle  manger,
donnant d'un ct sur un salon, de l'autre sur la chambre de
mademoiselle Clara. Cette dernire pice est ouverte, Dufour passe la
tte, puis avance un pied, et enfin se permet d'entrer dans l'asile
mystrieux. Il considre les chaises, le lavabo et le lit plac au fond
d'une alcve, en se disant: Ah! si tout cela pouvait parler...
j'apprendrais peut-tre bien des choses!... C'est tonnant, comme la
chambre d'une demoiselle me donne des ides polissonnes!... et une
demoiselle de vingt-neuf ans... peut-tre trente ans mme... qui a
l'humeur si factieuse... Dois-je l'pouser?....... Que c'est bte
d'tre indcis comme cela!.... Oh! parbleu, je ne le serais plus, si je
savais au juste  quoi m'en tenir, et ce que Clara pense de moi... Ils
ne reviennent pas;... la bonne est sortie,  ce qu'il parat;.... j'ai
envie de m'en aller aussi.

Tout--coup une ide se prsente  l'esprit de Dufour. Il pense qu'en se
cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer
d'entendre ce qu'elle dira de lui avec son frre. Ce projet lui sourit,
l'enchante. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans
sa chambre, il croit qu'il lui sera facile de s'vader; si l'on ferme la
porte, il sortira par la fentre qui donne sur le jardin. On ne se
doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de
penser qu'il s'est cach dans la maison.

Pendant que l'artiste caresse son ide, il entend parler, marcher dans
la cour, et reconnat la voix du frre et celle de la soeur. Aussitt, et
sans rflchir davantage, Dufour se fourre sous le lit de mademoiselle
Clara, en ayant soin de se mettre le plus prs possible du mur....

M. Pomard parcourt le jardin en appelant Dufour; Clara entre dans la
salle  manger, regarde dans le salon en appelant aussi le peintre, qui
se garde bien de rpondre: enfin on fait venir la domestique.

--Gertrude, vous avez dit que M. Dufour tait ici.--Dam', oui,
mamzelle, il est venu; mais il se sera apparemment ennuy d'attendre,
et il sera parti.--Il fallait venir me chercher chez madame
Bonnifoux.--Ce monsieur n'a pas voulu qu'on vous drange; il a dit:
Allez  votre ouvrage, j'ai le temps.

--tait-il en noir? demande M. Pomard  sa servante.--Dam', monsieur,
je ne sais pas s'il tait en noir.... Il avait une redingote bleue comme
d'habitude; mais sans doute qu'il va revenir.

La domestique retourne  son ouvrage. Mademoiselle Clara entre dans sa
chambre. Dufour prouve un lger frisson, surtout en entendant les pas
du frre, qui a suivi sa soeur et se jette sur un sige tout contre le
lit. Dans ce moment, l'artiste commence  se repentir de s'tre fourr
l; il entrevoit mille dsagrmens qui pourraient tre la suite de sa
petite espiglerie; mais il n'y a plus moyen de reculer. Il se pelotonne
le plus au fond qu'il lui est possible, et fait en sorte de respirer
aussi lgrement qu'un oiseau.

C'est bien dsagrable que M. Dufour ne nous ait pas trouvs! dit
mademoiselle Clara en prenant son ouvrage et s'asseyant contre la
fentre. Mais pourquoi demandiez-vous s'il tait en noir, mon
frre!--Parce que je pense, ma soeur, que, pour faire une demande en
mariage, il est convenable d'tre un peu en tenue; et d'aprs ce que
vous m'avez dit qui s'est pass hier entre vous et M. Dufour, je ne
suppose pas qu'il tarde  s'expliquer...--Ah! mon frre, parce qu'on
baise la main d'une demoiselle... a n'est pas encore une preuve..... Si
je m'tais marie toutes les fois qu'on m'a bais la main.... et les
joues... et pinc les bras et les genoux... et... Ah! mon Dieu! en
aurais-je eu des maris!...

--a ne commence pas mal, se dit Dufour; je crois que j'ai eu raison de
me mettre sous le lit.

--Ma soeur, c'est justement parce que vous avez t trop souvent faible
et inconsquente que maintenant je veux que cela finisse... Jadis,
lorsque j'tais inspecteur  cheval et qu'il me fallait continuellement
tre en route... je ne pouvais pas surveiller votre innocence.....
Aujourd'hui, c'est diffrent!

--Mon innocence!... Est-il bte, mon frre!... Ce n'est pas ma faute si
je l'ai perdue..... ma pauvre innocence! C'est grce  ce monstre de
Bnard, le sous-lieutenant de dragons!... M'a-t-il indignement
abuse!... C'est dommage; il tait bien gentil, bien aimable!... Ah!
qu'il tait aimable,... ce jeune sous-lieutenant!

--Ah! Dieu! que j'ai bien fait de me mettre sous le lit, se dit Dufour
en touffant une envie d'ternuer.

--Ma soeur, si j'avais t ici alors, cela ne se serait pas termin
ainsi; mais vous ne m'avez avou votre faute qu'aprs le dpart du
rgiment.

--Oh! moi, je n'aime pas faire quereller les hommes! je ne suis pas
comme madame Montrsor... D'ailleurs, je ne veux pas qu'on m'pouse de
force... et si mon pauvre petit et vcu, certainement je n'aurais
jamais pens  me marier.

--Ah! il y a eu un petit! se dit Dufour. O Providence! je te remercie!

--Mais enfin, reprend mademoiselle Clara, puisque mon petit est mort et
que probablement je ne reverrai jamais Bnard, tout cela est comme un
songe... Il y a dix ans que c'est pass... ce n'est plus la peine d'y
penser.... c'est absolument comme si a n'tait pas arriv.

--C'est pour cela, ma soeur, que j'exige maintenant la plus grande
svrit dans les paroles et dans les moeurs!

--Ah! oui, mais il faut bien rire un peu... J'aime  rire, moi, et
j'aime bien M. Dufour, parce qu'il est drle.... qu'il est amusant,
qu'il plaisante avec esprit!

--Au fait, elle est bonne enfant, se dit le peintre en retenant sa
respiration; c'est dommage qu'elle ait fait un petit!...

--Je crois que nous ferions un mnage bien assorti... M. Dufour est
jeune encore... moi aussi... Je ne suis pas mal... Il m'a dit que
j'avais un nez antique. Il est bien, lui: il est gras, il est frais.....
c'est un bel homme pour sa taille!

--Elle est trs-aimable! se dit Dufour; et aprs tout, puisque son
petit est mort, et qu'il y a dix ans que c'est arriv... elle a raison,
on pourrait n'y plus penser.

--Oui, le parti n'est pas trop mauvais, dit Pomard, puisque M. Dufour
nous a dit qu'il avait deux mille deux cents livres de rente! Sans quoi,
je n'en voudrais certes pas, car je ne me fie gure  son talent: entre
nous, je trouve que le portrait qu'il vient de faire de M. de Noirmont
est tout--fait manqu...

--Manqu!.... le portrait de M. de Noirmont, ah! c'est fort! dit
Dufour en se serrant les poings de colre.

--coutez, mon frre; le genre de M. Dufour n'est pas le portrait, il
nous l'a dit lui-mme...--Alors, ma soeur, on ne se mle pas de faire ce
qu'on ne sait point, et on n'a pas la prtention de vouloir donner cela
pour un chef-d'oeuvre!... Est-ce que tu trouves M. de Noirmont
ressemblant?--Oh! non, par exemple! il en a fait un homme de soixante
ans... Si je me voyais barbouille comme a, certainement je ne
prendrais pas mon portrait.

--Barbouille!... elle a dit barbouille, murmure Dufour. Ah! si je
t'pouse jamais, je veux tre en effet un barbouilleur!... Mademoiselle
Clara! ce mot-l vous cotera cher!... Ah! vous faites des enfans avec
les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la
peinture!... Sotte! ignorante!... Que je suis content de m'tre fourr
sous le lit!

Et Dufour est oblig de mettre son mouchoir devant sa bouche pour
dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l'a suffoqu, et
c'est  peine s'il peut tenir en place; il a des crispations; il donne
des coups de genoux dans la sangle du lit; heureusement l'arrive de
quelqu'un empche qu'on ne l'entende.

C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer dans la chambre de
mademoiselle Clara en s'criant: Bonjour, mes voisins! je viens vous
voir  mon tour. a va mieux... Mon indisposition est passe... J'ai
pris trois fois _bonne-amie_..... un peu chaude.... Cela m'a fait
beaucoup de bien... Je viens demander  mademoiselle Clara sa manire de
faire la panade..... Je me rappelle en avoir mang une dlicieuse chez
vous il y a huit jours, et ma cuisinire n'est pas trs-forte sur les
panades... Le fait est que c'est beaucoup plus difficile  faire qu'on
ne pense...

M. Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leon de
panade, sort en disant: Je vais voir dans les environs si je rencontre
M. Dufour.--Va, mon frre, et tu le ramneras.

Madame Bonnifoux s'est installe dans un fauteuil et entame avec
mademoiselle Clara l'article panade. Dufour, qui commence  s'ennuyer
d'tre sous le lit et qui d'ailleurs sait maintenant tout ce qu'il
voulait savoir, ressent des inquitudes dans les jambes, des douleurs
dans les ctes, et donne au diable madame Bonnifoux; mais la
conversation, une fois tablie sur les potages, devait ncessairement
tre longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d'une heure; elle a
pass en revue le riz, le vermicelle, les crotons, les juliennes et les
consomms. Dufour se dit  chaque instant: Comment! elle n'est pas au
dernier!... elle en invente donc, la maudite vieille!...

Madame Bonnifoux, aprs avoir trait long-temps son sujet favori, dit 
mademoiselle Clara: A propos, ma voisine, il me semble que votre frre
a parl de M. Dufour tout  l'heure.--Vous ne vous tes pas trompe,
nous l'attendons. Il est venu pendant que nous tions chez vous, mais il
doit revenir.--Eh bien! mon enfant, o en sont les choses?.... car,
d'aprs quelques mots qui vous sont chapps,... j'ai d penser que ce
monsieur avait des vues srieuses sur vous.--Oui, ma voisine, ce n'est
plus un mystre, M. Dufour est amoureux de moi,... mais amoureux au
dernier point;... et, d'aprs quelques paroles qu'il m'a glisses hier
au soir, j'ai lieu de croire qu'il va venir aujourd'hui demander ma main
 mon frre.

--Ah! ma chre voisine que je suis contente d'apprendre cela;..... que
je vous embrasse la premire, et recevez bien mes complimens..... Ah!
vous allez vous marier!... Vous ferez une noce, n'est-ce pas, mon
enfant?...--Certainement, madame, et je n'ai pas besoin de vous dire que
vous en serez.--Trop honnte, chre amie... Comme je ne danse pas, j'y
porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... Ah! par exemple, je
veux tre magnifique;... je mettrai ma robe gorge de pigeon.

--Si tu ne la mets que pour cette noce-l, tu ne l'useras pas, vieille
bavarde! dit Dufour en essayant de se retourner.

--Vous avez dj fait la carte de votre dner pour ce jour-l, chre
amie?--Non, pas encore.--Mon enfant, il faut y penser d'avance! Ce n'est
pas une petite affaire qu'un repas de noce... Si vous le permettez, je
vous donnerai mes conseils et ma cuisinire.--Trs-volontiers.--Nous
allons tout de suite en jaser un peu.

--Ah! mon Dieu!... je suis ici jusqu'au soir! se dit Dufour. Elles vont
s'occuper du repas  prsent... J'ai envie de leur crier que c'est
inutile.... Non, diable!... n'allons pas nous montrer... Si j'pousais,
oh! alors on me pardonnerait de m'tre cach l!... mais, comme je ne
veux plus pouser, on ne prendrait pas la chose bien: ainsi,
rsignons-nous.

Madame Bonnifoux n'est encore qu'au premier service, lorsqu'elle
s'interrompt en disant: Ah! c'est singulier..... je ne me sens plus si
bien...--Qu'avez-vous donc, madame Bonnifoux? vous plissez en
effet.--Ma chre amie,... j'ai une suite d'indisposition..... Je croyais
que c'tait fini... Dieu! que je suis mal  mon aise!... Je n'aurai
jamais la force d'aller jusque chez moi...--Calmez-vous, ma voisine,
vous trouverez dans ma chambre tout ce que vous pouvez dsirer.... un
cabinet  l'anglaise contre l'alcve... Je vous laisse... Faites comme
chez vous... Je vais vous prparer un peu de th.

Mademoiselle Clara sort, et madame Bonnifoux court dans la chambre en se
tenant le ventre, en poussant des gmissemens et en cherchant le petit
cabinet. Dufour est au supplice; il se cogne la tte contre le lit en
murmurant: Il me faut passer par des preuves bien cruelles.... Je vais
en entendre plus que je ne voulais!.... Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que
madame Bonnifoux me rservait l!

La vieille voisine a trouv le cabinet; mais elle ne peut parvenir 
tourner le bouton de la porte. Elle se dsespre, en balbutiant: Maudit
bouton!.... a ne tournera pas... Je ne pourrai pas entrer;... et
cependant je n'ai pas un instant  perdre!...

Aux grands maux les grands remdes, madame Bonnifoux se dcide pour un
autre procd. Elle cherche la table de nuit; mais le petit meuble est
cach par les rideaux, et, dans son trouble, la vieille femme ne le voit
pas; esprant trouver sous le lit ce qu'elle dsire, elle se met 
genoux, baisse la tte... et pousse des cris horribles.

Aux cris de madame Bonnifoux, arrivent mademoiselle Clara une thire 
la main et M. Pomard avec son fusil  deux coups. Ils aperoivent la
vieille voisine, qui est tombe de frayeur sur le tapis, et Dufour qui,
se voyant dcouvert et voulant se sauver, renverse avec sa tte lavabo
et somno, et n'a encore que la moiti du corps de sorti de sa cachette.

Qu'est-ce qu'il y a? s'crie Pomard. Un homme sous le lit de ma soeur!

Et dj M. Pomard le couche en joue, lorsque sa soeur s'crie: Arrtez,
mon frre!.... c'est M. Dufour....--M. Dufour!...

--Moi-mme, dit le peintre qui est enfin parvenu  se tirer de dessous
le lit. Je vous demande bien pardon du dgt que j'ai fait... Je le
paierai, si vous l'exigez.... Mais j'ai besoin de prendre l'air; j'ai
l'honneur de vous saluer...

Dufour se dispose  s'esquiver, mais M. Pomard lui barre le passage.

--Monsieur Dufour, qu'est-ce que cela veut dire?... Que faisiez-vous
sous le lit de ma soeur?... Quel tait votre but?

--Oh! mon frre, certainement c'tait une plaisanterie! dit
mademoiselle Clara. M. Dufour voulait rire apparemment.

--Oui, mademoiselle, je voulais rire, et pas autre chose... J'ai
l'honneur de...

--Mais, monsieur Dufour, aprs une telle plaisanterie, il est bon
pourtant de s'expliquer... Je pense que votre intention n'est pas de
compromettre ma soeur... Et, quand on se met sous le lit d'une
demoiselle, c'est qu'on veut en venir  une fin avoue par les
moeurs.--Mais non, je vous jure que je ne veux en venir  aucune fin,...
et que je n'ai nulle intention sur mademoiselle. Permettez-moi donc de
vous quitter.

--Ah! c'est trop fort! s'crie Pomard en frappant le parquet avec la
crosse de son fusil. Vous n'avez pas d'intention touchant ma soeur!

--Vous n'avez pas,.... vous ne pensez pas  une fin? dit mademoiselle
Clara, qui ne rit plus. Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez-vous
sous mon lit; car on ne se permet de semblables plaisanteries qu'avec
une personne que l'on regarde comme sa future.

--Oui, monsieur! Pourquoi tiez-vous sous le lit de ma soeur, si vous ne
voulez pas l'pouser?... Il faut m'expliquer cela, monsieur, ou me faire
raison!

M. Pomard replace son fusil sur son bras gauche comme s'il faisait
l'exercice, et regarde Dufour d'un air menaant.

--Ah! vous voulez des raisons, monsieur et mademoiselle! rpond Dufour
en prenant  son tour de l'humeur et en attirant le frre et la soeur du
ct de la fentre. Je veux bien vous les dire  l'oreille, mes
raisons... Je me serais t par dlicatesse; mais puisque vous m'y
forcez!... Je ne veux plus pouser mademoiselle, parce que je ne me
soucie pas d'tre le successeur de M. Bnard, lieutenant de
dragons....... qui lui a fait un petit... Je conviens que j'ai appris
cela par un moyen un peu hardi:... mais je ne voulais pas pouser chat
en poche, et je suis enchant de m'tre cach l. Maintenant, je vous
jure sur l'honneur que pas un mot de ce que j'ai appris ne sortira de ma
bouche... et quant  la voisine, elle a t tellement effraye que vous
lui ferez croire tout ce que vous voudrez; je vous prsente mes
hommages.

Cette fois, Pomard ne songe plus  retenir Dufour; il est ptrifi, et,
aprs avoir pos arme  terre, il reste les yeux fixs sur le parquet;
mademoiselle Clara se pince et se mord les lvres en rougissant. Quant 
madame Bonnifoux, elle n'a pas boug de sa place, et pour cause.




CHAPITRE VI.

Lettre perdue.


Quand on s'aime et qu'on ne peut pas se le dire autant que l'on
voudrait, on se l'crit, c'est encore se parler. Une lettre de l'objet
qu'on aime cause tant de plaisir! En l'ouvrant, la premire chose que
l'on fait, c'est de regarder si elle est bien longue; on est plus
content si les pages sont bien remplies, bien serres, on aura du
bonheur plus long-temps; on veut lire doucement pour mnager sa
jouissance, mais on ne le peut pas, on dvore ces caractres chris, on
ne sait pas s'arrter; ce n'est qu'aprs avoir fini que l'on relit, plus
lentement alors et en recommenant souvent plusieurs fois une
expression qui nous charme, une phrase qui arrive  notre coeur.

Et cependant, c'est presque toujours une imprudence d'crire, surtout
lorsqu'on est dans la position d'Ernestine. _Les paroles volent! Les
crits restent_. Je sais bien que l'on promet de les brler, ces lettres
charmantes! mais ne croyez pas  cette promesse, vous, mesdames, qui
crivez si bien, si tendrement; qui, tout en croyant ne montrer que de
l'amour, laissez voir un esprit fin, une sensibilit vraie!.... brler
vos lettres! ah! comment aurait-on ce courage!... Il vient des jours
d'ennuis, de peine, o l'on n'a plus de matresse qui nous aime, d'amie
qui nous console!... alors, en relisant vos lettres, on se procure un
moment de bonheur... Est-ce donc un crime de les garder, pour que vous
nous rendiez encore heureux mme lorsque vous ne nous aimez plus!...

Les sances donnes  Dufour, la prsence presque continuelle de M. de
Noirmont, ne permettaient que bien rarement  Ernestine et  Victor de
se retrouver. Alors on s'crivait, car, mme devant le monde, on trouve
facilement moyen de glisser un papier, une lettre,  celui dont la main
est toujours prte  les recevoir. Victor allait dans les endroits les
moins frquents du jardin lire ces lettres dlicieuses qui le
consolaient d'une gne continuelle. On lui ordonnait de les brler, mais
Victor n'en avait pas non plus le courage; il les gardait pour les
relire encore; il les portait constamment sur son coeur, et se disait:
Qui pourrait venir les chercher l!... si ce n'est elle? et  coup sr,
en les y trouvant, elle me pardonnerait.

Mais une jeune fille, qui souffrait sans cesse et voulait pourtant
dissimuler ses peines, Madeleine, allait aussi de prfrence se promener
dans les endroits les plus solitaires du jardin; elle ne suivait pas
Victor, elle le croyait du moins, et cependant elle passait presque
toujours o il venait de passer; elle s'arrtait sous le bosquet o il
s'tait arrt; elle aimait enfin  occuper la place o elle l'avait vu,
mais elle avait bien soin qu'il ne l'apert pas. Elle le regardait de
loin, cache derrire le feuillage; elle le voyait sans qu'il s'en
doutt; c'tait son seul bonheur, et elle n'avait pas le courage de s'en
priver.

Plusieurs fois, Madeleine avait aperu Victor lisant des lettres qu'il
avait auparavant baises  plusieurs reprises; ces lectures semblaient
absorber toutes ses penses; quelquefois il souriait, plus souvent il
soupirait et restait pensif devant ce papier que ses yeux ne perdaient
pas de vue. Madeleine devinait bien d'o lui venaient ces lettres; plus
d'une fois mme elles les avait vu donner et recevoir. L'amour heureux
est imprudent; mais celui qui ne l'est pas voit tout, souvent mme plus
qu'il ne voudrait voir.

Comme il l'aime! se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses
lvres les billets d'Ernestine; qu'elle est heureuse, et pourtant elle
soupire,... elle se plaint, mais j'oubliais qu'elle est
coupable!....... bien coupable!...... et cependant il doit encore y
avoir du plaisir  tre coupable par amour,  s'exposer  mille malheurs
pour tre un instant avec celui qu'on aime. Il me semble que je voudrais
tre  sa place. Ah! Jacques a raison. Quand une femme aime bien, elle
brave tous les dangers.

Un matin, Madeleine se promenait, suivant son habitude, dans une alle
touffue que Victor parcourait souvent. Elle vient de le voir sortir d'un
bosquet et regagner la maison: c'est vers le bosquet que la jeune fille
porte ses pas. Elle va s'asseoir sur le banc de verdure... lorsqu'un
papier frappe ses yeux; il est  terre  l'entre du bosquet. Madeleine
le ramasse: c'est une lettre qui a t ouverte; elle est seulement
replie. Il n'y a pas d'adresse, mais Madeleine ne doute pas qu'elle
appartienne  Victor: c'est lui qui l'aura laiss tomber en croyant la
replacer dans sa poche. Madeleine sort du bosquet, regarde dans les
alles voisines si elle l'apercevra encore... il n'est plus l, et
Madeleine est seule,... et elle tient dans sa main une de ces lettres
que Victor lit si avidement, qu'il couvre de baisers... Elle n'ose
regarder ce billet,... elle tremble,... elle se hte de le cacher dans
son sein. Mais ce papier la brle;... elle ne peut le supporter  cette
place,... elle le prend... La lettre s'est ouverte,... et ses yeux se
portent sur les caractres qu'elle reconnat.

Mon Dieu!... je ne devrais pas la lire! se dit Madeleine; mais pour
rsister au dsir que j'prouve, il faudrait des forces que je n'ai
pas... Ah! que je sache ce que l'on dit quand on est aim!... Jamais je
ne pourrai en crire autant.

Aprs s'tre assure que personne ne vient, Madeleine se retire au fond
du bosquet, et lit, en respirant  peine:

Enfin, je suis donc seule, je puis t'crire; c'est tout mon bonheur
quand je ne suis pas prs de toi; mais je crains que mes lettres ne
t'ennuient... Je te dis toujours la mme chose!... que je me dplais 
moi-mme, que je n'ai pas le courage de renoncer  toi pour ne songer
qu' mes devoirs!... Au lieu de cela, ma pense est toujours vers toi:
encore si je pouvais penser que tu m'aimes autant!...... mais, tu as
beau me le dire, il me semble que je n'ai rien qui puisse te fixer; je
ne suis pas assez jolie! Mon Dieu! dites-moi donc que j'ai eu tort de
m'attacher  vous,... que je me dois  mon mnage,... que si l'on venait
 connatre ma faute, je serais mprise de tous, malheureuse pour la
vie! Donnez-moi donc de bons conseils! vous qui tes tout pour moi!
Soyez mon ami, soyez-le sincrement;... je vous couterai toujours.
Quand je pense qu'un jour peut-tre nous ne nous verrons plus!... il me
semble que c'est impossible!... Ah! pourquoi faut-il que je vous aie
connu? Ne se parler qu'en tremblant,... toujours avoir peur, ne savoir 
quoi se rsoudre, voil mon sort!... et vous, vous ne cherchez que le
plaisir du moment, et ne vous occupez pas des regrets que l'on peut
avoir quand on a fait une faute, regrets qui se supportent tant que l'on
se croit aime, mais qui tuent si l'illusion cesse. Pardonnez-moi...
Mais quand je vous vois rire, quand je vous vois gai... il me semble que
vous ne pensez plus  moi;... je deviens mchante, exigeante... Si je
devais en croire ce que l'on dit de vous j'aurais sujet de craindre
bientt votre indiffrence, votre got pour le changement!... Allons, je
retombe dans mes mauvaises ides!... Non, tu ne cesseras jamais de
m'aimer, n'est-ce pas?... et tu ne me mpriseras pas? tu me l'as jur,
et je veux te croire; cela me fait tant de bien!

--Pauvre Ernestine!... dit Madeleine aprs avoir achev de lire,
pourquoi donc craint-elle qu'il cesse un jour de l'aimer, qu'il la
mprise!... Ah, il serait bien lche l'homme qui mpriserait une femme
parce qu'elle lui aurait fait le sacrifice de son repos... Ne plus
l'aimer,... c'est possible, les hommes n'aiment pas toujours la mme
femme,  ce qu'on dit... Pauvre Ernestine!... Oh! c'est alors qu'elle
serait bien malheureuse! Mais comment rendre cette lettre  M.
Victor?.... elle est ouverte,... il devinera peut-tre que je l'ai
lue,... et j'ai tant de peine  mentir... Il faut la lui rendre
pourtant... Qu'il doit tre inquiet s'il s'est aperu qu'il l'a perdue,
et si M. de Noirmont l'avait trouve..... Oh mon Dieu! je frmis rien
que d'y penser... Tchons de rencontrer M. Victor seul... J'entends
marcher;...... c'est lui sans doute qui revient sous ce bosquet chercher
sa lettre.

Madeleine sort du bosquet, tenant encore le billet  sa main. C'est M.
de Noirmont et sa femme qui se promnent dans le jardin. Madeleine
devient ple et tremblante; elle n'a que le temps de cacher sous son
fichu la lettre qu'elle tenait, mais elle n'a pu le faire assez vite
pour que M. de Noirmont ne s'apert pas de cette action.

C'est toi, Madeleine, dit Ernestine en souriant  la jeune fille;
toujours te promenant seule;... on dirait que tu nous fuis;... ce n'est
pas bien.

--Mais non, madame;... je viens de me promener prs de la pelouse;....
je vais rentrer...

--Un moment donc;... reste plutt avec nous... Allons, viens me donner
le bras...--Mais, madame....--Mais, je le veux... Vous verrez qu'il
faudra bientt employer la force pour retenir mademoiselle avec
nous!...

Madeleine n'ose rsister; elle se laisse prendre le bras par Ernestine.
M. de Noirmont n'a encore rien dit, mais il n'a pas cess d'examiner la
jeune fille, et son air svre augmente le trouble de celle-ci.

Aprs avoir march quelques pas, Ernestine dit: Que faisais-tu sous ce
bosquet, Madeleine?... Tu n'as pas ta broderie, je crois...--Madame,....
je m'tais repose un moment;...... je ne faisais rien....

--Vous ne faisiez rien? dit M. de Noirmont en fixant la jeune fille
d'un air ironique; mais il m'a sembl,  moi, que vous lisiez...

Madeleine baisse les yeux et devient tremblante. Ernestine la regarde et
dit: Lisais-tu, en effet, Madeleine? Mais je ne te vois pas de livres...

--On peut lire autre chose, reprend M. de Noirmont: par exemple... un
papier, une lettre.....--Une lettre! dit Ernestine. Oh! Madeleine ne
reoit pas de lettres! Qui donc lui crirait?..... La pauvre petite n'a
point de parens,.... et ce n'est pas son bon ami Jacques qui, je crois,
ne sait pas plus lire que conduire une plume!...

--On peut recevoir des lettres d'autres personnes,... n'est-ce pas!
mademoiselle?--Monsieur,... je n'ai point reu de lettres, rpond
Madeleine en hsitant.

--Mademoiselle, je n'aime point les mensonges! Je ne vous demande pas
qui vous crit,.... ce sont vos affaires; mais vous ne nierez pas que
vous teniez un papier qu' notre aspect vous avez prcipitamment cach
dans votre sein.

Madeleine se tait, mais de grosses gouttes de sueur tombent de son front
sur ses joues plies par la terreur. Ernestine se tourne vers elle en
lui disant: Est-ce vrai Madeleine?... Et, voyant que la jeune fille ne
rpond pas, elle reprend; Eh bien! montre-nous donc ce papier que tu
caches avec tant de mystre!... Je gage que c'est un enfantillage qui ne
vaut pas la peine qu'on s'en occupe... Donne-nous cet crit...

Madeleine quitte le bras d'Ernestine avec un mouvement convulsif, et
croise les bras sur sa poitrine en balbutiant d'une voix altre: Oh!
non, madame, je ne vous montrerai pas ce papier;... c'est impossible!...
Je vous en supplie, ne me le demandez pas!...

Ernestine reste stupfaite de l'effroi de Madeleine, et M. de Noirmont
se tourne vers sa femme en lui disant  l'oreille: Que vous avais-je
dit?... Il y a quelque intrigue sous jeu;... mais vous ne voulez jamais
me croire.

Ernestine regarde quelque temps Madeleine, puis lui dit de nouveau avec
douceur: Ma chre amie, je ne croyais pas que vous aviez des secrets
pour nous;... pour moi surtout;... mais en ce moment, votre obstination
est ridicule; vous faites, j'en suis sre, une affaire de rien. Quel est
ce papier.... que vous craignez tant de nous montrer?... que
contient-il?... de qui le tenez-vous enfin?...

Madeleine ne rpond pas; mais elle a toujours une de ses mains sur sa
poitrine, comme si elle craignait qu'on ne voult lui prendre ce qu'elle
y a cach.

En ce moment, Victor parat au dtour de l'alle. Sa figure est aussi
ple, ses traits aussi altrs que ceux de Madeleine, car il s'est
aperu de la perte qu'il a faite, et, frmissant des consquences de cet
vnement, il est revenu dans le jardin, o, les yeux attachs sur le
sable, sur la terre, sur le gazon, il cherche partout le billet
d'Ernestine en maudissant sa funeste tourderie.

Ah! voil M. Dalmer, dit M. de Noirmont en apercevant le jeune homme.

Victor tche de cacher son inquitude. Le ton aimable de M. de Noirmont
le rassure un peu; car, s'il avait trouv la lettre, le mari d'Ernestine
n'aurait pas l'air aussi calme. Victor s'approche de la socit; mais,
tout en changeant quelques propos vagues, ses yeux se promnent
toujours avec terreur sur le chemin que l'on parcourt, et il ne remarque
pas Madeleine, qui fait son possible pour attirer son attention,
cherchant, par signes,  le rassurer quand on ne l'observe pas.

Qu'avez-vous donc fait de votre ami Dufour? dit M. de Noirmont; je ne
l'ai pas aperu ce matin.... Il ne me parle plus de mademoiselle
Pomard... J'ai dans l'ide qu'il y a du refroidissement dans les
amours... Nos voisins ne sont pas venus depuis quelques jours... Dufour
ne vous a rien dit?...

Victor est si occup  regarder  terre qu'il n'entend pas la question
de M. de Noirmont; celui-ci est oblig de la lui rpter.

Non, monsieur, non... Dufour n'est pas au salon... rpond Victor, qui
n'est pas du tout  ce qu'on dit. M. de Noirmont regarde le jeune homme,
puis reprend: En vrit, monsieur Dalmer, vous avez aussi quelque chose
qui vous proccupe beaucoup en ce moment...--Moi, monsieur;... mais
non.... je ne pense  rien...  rien d'important, je vous
assure...--J'ai cru que vous tiez comme mademoiselle Madeleine, que
vous aviez aussi des mystres...--Des mystres!... Oh! je ne vois pas
trop sur qui j'en ferais...

Victor levait alors les yeux. Madeleine, qui est un peu en arrire de M.
de Noirmont, lui fait un signe expressif que le jeune homme ne comprend
pas. Mais Ernestine s'est aperue de la manire singulire dont la jeune
fille regardait Victor. Aussitt la rougeur lui monte au visage, ses
yeux s'animent, et elle dit  son mari, d'un ton assez bref:

Mon ami, faites-moi le plaisir de vous loigner avec M. Dalmer.... Je
veux parler  mademoiselle.... je tiens  claircir l'affaire qui nous
occupait tout  l'heure... Votre prsence.... celle de monsieur,
empchent sans doute mademoiselle de parler; mais quand elle sera seule
avec moi, il faudra pourtant bien qu'elle s'explique.

--Comme vous voudrez, ma chre amie, dit M. de Noirmont; nous vous
laissons. Allons, M. Dalmer, venez faire une partie de billard, cela
vous distraira... car vous tes ce matin dans vos ides noires, ce que
ma femme appelle avoir mal aux nerfs... et elle y a mal souvent depuis
quelque temps.

Victor n'ose refuser; il se laisse prendre sous le bras et entraner par
M. de Noirmont du ct de la maison.

Nous voici seules, mademoiselle, dit alors Ernestine d'un ton qu'elle
n'a jamais pris avec l'orpheline; j'espre que maintenant vous allez
parler, me dire quel est cet crit que vous avez cach dans votre
sein... de qui vous le tenez... et me le montrer enfin; car, si vous
n'avez commis aucune faute, vous ne devez pas avoir de secrets pour moi.

--Madame, je vous en prie, dit Madeleine en joignant les mains, ne me
pressez pas davantage.... je ne puis vous montrer cette lettre.... oh!
non, je ne le peux pas...

--Ah!... vous avouez donc que c'est une lettre?...--Vous qui tes si
bonne pour moi... madame, voudriez-vous me causer de la peine?... Si
j'ai tort en vous cachant ce papier... eh bien! infligez-moi quelque
punition... loignez-moi de votre prsence.... mais, de grce, ne me
demandez pas  le voir.

--Oui, mademoiselle, je suis bonne pour vous, trop peut-tre, je
commence  le croire... mais je ne veux pas que l'on se joue de moi....
J'ai vu tout  l'heure vos signes d'intelligence  M. Victor, je devine
tout maintenant.... Cette lettre est de lui... montrez-la-moi...
sur-le-champ... je le veux!...

--Non, madame.... oh! non, je vous en supplie!...

Madeleine se jette aux genoux d'Ernestine en levant les bras vers elle;
mais dans cette position elle laisse voir une partie du papier qui est
dans son sein, Ernestine l'aperoit et s'en empare avec la promptitude
de l'clair. En voyant que la lettre lui est enleve, Madeleine pousse
un cri et veut encore arrter madame de Noirmont; mais dj celle-ci a
entr'ouvert le billet, les caractres ont frapp ses yeux, et elle tombe
sans connaissance devant la jeune fille en murmurant: Malheureuse!....
ma lettre!...

Madeleine entoure Ernestine de ses bras, l'embrasse, l'appelle....
madame de Noirmont a toujours les yeux ferms, une pleur effrayante
couvre son visage. Madeleine se rappelle que la pice d'eau n'est qu'
quelques pas; elle y court, mais auparavant elle a la prcaution de
remettre dans son tablier la fatale lettre qui tait tombe des mains
d'Ernestine.

Madeleine, arrive  la pice d'eau, y trempe son mouchoir; elle revient
prs d'Ernestine, et avec ce mouchoir lui imbibe le front, les tempes;
ses soins ne sont pas inutiles, Ernestine revient  la vie, mais en
r'ouvrant les yeux elle aperoit Madeleine agenouille prs d'elle.
Aussitt elle cache sa figure dans ses mains en s'criant: O mon
Dieu!... et moi qui l'accusais!...

--Madame, ma chre bienfaitrice, dit la jeune fille en s'emparant
d'une main d'Ernestine et la couvrant de baisers..... pouvez-vous
craindre de me regarder,... moi qui vous aime tant, moi... qui donnerais
ma vie pour vous!... Cette lettre... je... je ne l'ai pas lue...

--Si, Madeleine, si, tu l'as lue... sans cela tu n'aurais pas refus de
me la montrer--Ah! je comprends maintenant toute la grandeur de ton
ame... Tu te laissais souponner... et tu ne voulais pas
m'humilier!--Ah! madame...--Oui, m'humilier... car je suis bien
coupable... et tu as le droit de me mpriser maintenant.--Vous
mpriser!.... Oh! ne le craignez pas... vous ne pouvez pas tre coupable
pour moi, madame... Oh! ne pleurez pas... Si vous saviez combien vos
larmes me font de mal!...--Ah! Madeleine... je suis dj bien punie!...
mais o est donc cette lettre?...--La voil, madame... Pendant votre
vanouissement, je l'avais reprise...--Personne ne m'a vue?... M. de
Noirmont...--Non, Madame... personne n'est venu par ici...--Tu vois 
quoi l'on s'expose quand on se conduit mal!... O avais-tu trouv...
cette lettre?--L-bas... sous le bosquet... M. Victor en sortait... Je
l'ai cherch;... je n'ai pu le rejoindre...--Ah! je comprends maintenant
la cause de son trouble, de son inquitude!

Ernestine cache  son tour la lettre dans son sein, puis elle tend la
main  la jeune fille, en lui disant: Pardonne-moi de t'avoir
souponne un moment... Hlas! la fatale passion qui me domine avait
gar ma raison... Ah! Madeleine, puisses-tu ne jamais la connatre
cette passion qui influe si puissamment sur la vie d'une femme!....
maintenant il faut que j'essuie mes yeux, que je cache mes pleurs!... Si
M. de Noirmont voyait que j'ai pleur!... Ah! quelle contrainte!... Je
lui dirai que tu m'as montr ce papier,... que ce n'tait rien... des
penses,... une chanson que tu avais faite;... que tu craignais qu'on ne
se moqut de toi... Il faut mentir,... toujours mentir quand une fois on
a commenc!... Madeleine, veux-tu encore m'embrasser?

Pour toute rponse, Madeleine se jette dans les bras d'Ernestine et la
serre long-temps contre son coeur.




CHAPITRE VII.

Ce qu'elle fait encore.


Depuis le jour qui a pens tre si fatal  madame de Noirmont, Madeleine
redouble, auprs d'elle, de soins, de prvenances, de respect; elle
cherche, par sa conduite,  lui faire oublier qu'elle connat sa
faiblesse, et, par son amiti,  lui prouver qu'elle peut compter sur
son entier dvoment. Quant  M. de Noirmont, il a cru, ou a feint de
croire ce que sa femme lui a dit au sujet de l'crit que Madeleine a
refus de leur montrer; cependant, depuis ce jour, il conserve avec la
jeune fille un ton froid et svre, et ne lui adresse que rarement la
parole.

Ernestine a instruit Victor de la conduite de Madeleine; celui-ci n'a
pas os en tmoigner sa reconnaissance, car il et fallu parler d'une
chose qu'il tait plus convenable de ne pas rappeler. Mais s'il ne peut
lui dire ce qu'il pense, Victor ne traite plus Madeleine comme quelqu'un
qui n'occupe aucune place dans notre coeur; il lui marque maintenant plus
d'amiti, plus d'intrt, et ses yeux ne rencontrent jamais ceux de la
jeune fille sans qu'elle puisse y lire un remercment de ce qu'elle a
fait. La conduite de Victor ddommage amplement Madeleine de la mauvaise
humeur que lui montre M. de Noirmont.

Cependant, depuis que, sans le vouloir, Madeleine est devenue leur
confidente, Victor et Ernestine n'osent plus se parler, se rapprocher;
ils savent bien qu'ils n'ont rien  redouter de l'indiscrtion de la
jeune fille, qui, loin d'pier leurs actions, les vite et semble
craindre de se trouver avec eux; mais que de gens sont coupables
lorsqu'ils pensent que leur faute est ignore, et qui n'osent plus
cder  leur faiblesse du moment o ils savent qu'elle n'est plus un
mystre.

Tant de contrarits, de chagrins, devraient dgoter de l'amour. Il
n'en est rien: c'est un sentiment qui prend racine au milieu des orages,
et qui mourrait dans une temprature continuellement calme.

Dufour a termin le portrait d'Ernestine,  la grande satisfaction de
son modle; mais M. de Noirmont s'absente fort peu de la maison, qui est
devenue sa proprit. On voit d'un autre oeil ce qui nous appartient; il
mdite dj des changemens dans la distribution des appartements, des
constructions nouvelles, des plantations, des amliorations. Occup de
tout cela, il passe ses journes  parcourir la maison ou les jardins;
impossible de se donner un rendez-vous, de se voir en tte--tte sans
s'exposer  tre surpris. Le soir, fatigu d'avoir arpent ses escaliers
et ses pelouses, ses alles et ses corridors, M. de Noirmont reste au
salon, o il faut bien que sa femme lui tienne compagnie.

Les Pomard ne sont pas revenus  Brville depuis que Dufour s'est mis
sous le lit de mademoiselle Clara. Cependant le peintre a tenu sa
promesse; il n'a pas dit un mot de cette aventure. Mais comment se
trouver avec un homme qui a dcouvert des particularits aussi
dlicates! Mademoiselle Pomard a pourtant dit  son frre qu'elle
reverrait Dufour sans prouver aucun embarras; mais M. Pomard ne se sent
pas la mme force de caractre, et il passe ses journes  penser  la
figure qu'il fera quand il se trouvera avec lui.

M. et madame Montrsor sont les seules personnes qui viennent encore 
Brville, madame Bonnifoux n'ayant pas t satisfaite du peu d'accueil
qu'on y a fait au loto. Mais Sophie devient chaque jour plus jalouse de
Chri, et Chri plus ennuy de sa femme; leur socit ne peut procurer 
Ernestine et  Victor que quelques instans de libert. Quant  Dufour,
comme il faut toujours qu'il peigne quelqu'un ou quelque chose, il a
commenc le portrait de Madeleine, quoique celle-ci se refust  cet
honneur; mais Ernestine a joint ses instances  celles du peintre, et la
jeune fille a cd.

Une lettre d'Armand met fin  la vie uniforme qu'on menait  Brville:
le jeune marquis crit  son beau-frre pour lui demander le restant de
la somme qui lui revient sur la vente de sa proprit; sa lettre est
courte et pressante; du reste, rien pour ses amis, pas un mot de
souvenir pour sa soeur. On voit que le jeune homme, tout entier sous
l'influence de ses passions et de ses connaissances de Paris, a oubli
toutes les personnes qu'il a laisses  Brville.

Cette lettre est arrive dans l'aprs-dne. M. de Noirmont, aprs
l'avoir lue, pousse un profond soupir en s'criant: Ce jeune homme se
perdra!... puis il passe la lettre  Victor et  Dufour en leur disant:
Voyez, messieurs, quel style aimable!... crire ainsi au mari de sa
soeur... il lui faut de l'argent... Il ne s'informe mme pas si cela me
gnera de lui envoyer maintenant ce qui lui revient encore sur cette
maison. Il veut avoir cette somme sur-le-champ... eh bien! il l'aura...
mais, aprs... quand il l'aura perdue avec les misrables qui
l'entourent... que fera-t-il le malheureux?... car je sais qu'il a dj
vendu ses rentes, perdu, jou tout son bien.--Mon pauvre frre! dit
Ernestine, mon Dieu! comment donc l'empcher de courir  sa ruine?...

Madeleine ne dit rien, mais elle pleure en songeant que l'ami de son
enfance peut quelque jour tre malheureux.

Il parat, dit Dufour, que le beau Saint-Elme ne dirige pas trs bien
son cher ami.--Cet homme m'a bien tromp, dit M. de Noirmont.--Il ne m'a
pas tromp moi: je me suis toujours mfi de lui.--Si du moins mon
beau-frre avait prs de lui un ami vritable, capable de lui donner de
bons conseils, de lui faire voir la folie de sa conduite... peut-tre
reviendrait-il encore  nous?... Moi si je pensais tre cout, je
partirais sur-le-champ pour Paris... mais je sais que je ferais un
voyage inutile... Armand a toujours fort mal reu mes avis. Il a l'air
de me regarder comme un prcepteur, comme un tuteur... il ne m'coute
qu'avec impatience. Il faudrait que ce ft quelqu'un qui possdt sa
confiance, son amiti...

En disant ces mots, M. de Noirmont regardait Victor; celui-ci le
comprend et s'crie: Je crois vous entendre; je partirai pour Paris, et
je verrai Armand.

--Je n'osais vous en prier, mais vraiment j'y songeais, car je ne vois
plus que ce moyen pour sauver Armand;... et c'est un grand service que
vous nous rendrez.

--Oui, dit Ernestine qui a chang de couleur, mais qui a fait un effort
sur elle-mme, oui, mon mari a raison..... Mon frre a pour vous
beaucoup d'amiti... il vous coutera, je l'espre,... et vous le
ramnerez ici..., avec vous;.... car, si vous le laissez  Paris, il ne
faudra pas compter sur ses bonnes rsolutions.

--C'est bien ce que j'espre, dit M. de Noirmont. M. Dalmer nous
ramnera Armand... Quant  M. Saint-Elme.... oh! je l'en dispense!

--Est-il ncessaire que je t'accompagne? dit Dufour.--Non, non, dit M.
de Noirmont, vous resterez avec nous....... De toute manire, M. Dalmer
reviendra... et le plus tt possible.

--Mais, dit Victor, si Armand ne veut pas m'accompagner, il ne serait
pas bien ncessaire que je revinsse.

--Si fait, vraiment, et ce n'est qu' cette condition que je vous laisse
aller  Paris. Nous ne sommes encore qu'au commencement d'aot;......
c'est le plus beau moment de la campagne.

--A moins, cependant, que monsieur ne s'ennuie trop ici, dit Ernestine.

--Ah! madame... j'espre que vous ne le pensez pas. Je reviendrai
puisqu'on veut bien me le permettre.--Tu me rapporteras deux pantalons
de nankin, dit Dufour, que ma blanchisseuse doit avoir laisss chez ma
portire; je te donnerai une autorisation.

--Puisque c'est convenu, dit M. de Noirmont, il faut maintenant que je
m'occupe de trouver l'argent qu'on me demande, et dont vous aurez la
complaisance de vous charger; car, avant d'engager mon beau-frre 
revenir vivre prs de nous, je veux acquitter ma dette avec lui, sans
quoi il penserait que c'est pour ne pas le payer que je lui envoie un
ambassadeur.--Ah! mon ami, quelle ide!...--Ma chre amie, Armand m'a
toujours montr si peu de confiance que je puis bien le juger capable de
penser cela de moi. D'ailleurs je veux m'acquitter... pour viter 
votre frre des demandes qui doivent lui tre pnibles,... quoiqu'il les
fasse d'un ton si peu aimable!... Je vais partir pour Laon sur-le-champ.
J'y coucherai; je terminerai demain avec le notaire que je vais voir,
et je tcherai d'tre revenu pour dner. Alors M. Dalmer recevra de moi
la somme et pourra partir pour Paris. Je n'ai pas de temps  perdre...
Je vais prendre les papiers dont j'ai besoin, je fais seller ma petite
jument, et je me mets en route.

On n'a fait aucune objection  M. de Noirmont. En sachant que l'poux
d'Ernestine va coucher  Laon, Victor a senti battre son coeur avec
violence. Au moment de se sparer pour quelque temps de la femme qu'il
aime, comment ne cderait-il pas  l'espoir de pouvoir encore une fois
se rapprocher d'elle. Ernestine a rougi et baiss les yeux, car dans un
seul regard de Victor, elle a dj devin sa pense.

M. de Noirmont a pris les papiers qui lui sont ncessaires; il fait ses
adieux, et monte  cheval, en promettant de faire en sorte d'tre revenu
le lendemain pour dner.

On a suivi M. de Noirmont jusqu' l'entre du bois; l, il presse son
cheval et on le perd de vue. En revenant, Victor donne le bras 
Ernestine, Madeleine marche seule, se tenant assez loigne d'eux pour
ne pas entendre ce qu'ils se disent. Dufour s'arrte  chaque instant
pour contempler un effet du soleil couchant.

Victor parle avec action  Ernestine. On voit qu'il la prie, la presse,
et que celle-ci ne rsiste qu'avec peine  ce qu'il lui demande. On
arrive, et Madeleine entend ces mots: C'est impossible! auxquels
Victor rpond: Alors je ne reviendrai pas de Paris.

--Que lui refuse-t-elle donc? se dit Madeleine. Il  l'air fch!... Il
dit qu'il ne reviendra pas... Ah! je sens que je prfre le voir en
aimer une autre que de ne plus le voir du tout..... D'ailleurs, il
m'aime un peu maintenant;... il m'appelle son amie;... c'est quelque
chose que l'amiti,... et on dit que a dure plus long-temps que
l'amour.

La soire se passe assez tristement. Victor boude dans un coin du salon.
Ernestine est rveuse, agite, elle regarde souvent Victor; puis, quand
il lve la tte, elle reporte vite les yeux d'un autre ct. Dufour fait
un petit croquis d'ide de la grosse Nanette, en attendant qu'il la
fasse poser. Madeleine travaille et se tait suivant son habitude, 
moins qu'on ne lui adresse la parole.

Nous ne voyons plus nos voisins, M. et mademoiselle Pomard, dit
tout--coup Ernestine, pour tcher de ranimer la conversation.

--Vous vous ennuyez aprs eux, madame? dit Victor d'un air ironique.
--Non, monsieur.... vous savez bien d'ailleurs que maintenant je ne
m'ennuie plus, mais je crains que M. Dufour ne pense pas de mme... Il
aimait la gaiet de mademoiselle Clara...

--Oh! oui,... elle est fort gaie, en effet, dit Dufour sans quitter
son dessin. C'est une jeune personne qui aime beaucoup  rire... et
quand je la verrai, certainement, je rirai encore avec elle, si elle
veut bien le permettre...--Mais vous n'allez plus les voir, M.
Dufour?--Non, madame, non...... J'ai vu qu'on me regardait dj comme un
pouseur,... et, tout bien considr, je n'pouse pas mademoiselle
Clara.

--Ah! tu es dcid maintenant, dit Victor.--Trs-dcid.--Je crois que
tu te marieras difficilement, mon cher Dufour; tu es si mfiant!--J'aime
mieux tre mfiant que d'tre co... Ah! mon Dieu! madame, je vous
demande bien pardon... Je crois toujours tre entre artistes; ce n'est
pas, qu'aprs tout, ce mot-l ait rien d'indcent par lui-mme,... et je
suis comme Boileau, _j'appelle un chat un chat_... Mademoiselle
Madeleine, vous ne dites rien;... vous tes bien pensive?

--Oh! Madeleine n'est pas causeuse, dit Ernestine enchante de pouvoir
changer la conversation.--Que voulez-vous que je dise? ma bonne
amie...--Mais, tout ce que tu voudras.--Et votre ami Jacques,.... il y a
long-temps que je ne l'ai aperu... que devient-il donc?--Il y a aussi
quelques jours que je ne l'ai vu.--Croyez-vous qu'il veuille poser pour
que je fasse son portrait?--Mais... je ne sais pas, monsieur; Jacques a
si peu de temps... Vous ne peignez pas le soir.--Songez donc qu'il sera
enchant d'avoir son portrait, qui sera tonnant de ressemblance...
grandeur naturelle,... en blouse,... en bonnet de laine,... ce sera
original!...--Dufour, il y a encore le jardinier et la cuisinire dans
la maison: est-ce que tu ne feras pas aussi leur portrait?--Victor,
c'est trs-inconvenant ce que tu dis... c'est mme ridicule;... mais je
ne me fche pas, parce que j'ai trop de talent pour cela.--C'est parce
que je le sais, monsieur, que je me permets de plaisanter.--A la bonne
heure! c'est mieux, a.

Victor a dj regard plusieurs fois la pendule; il ne cesse de dire:
Il est tard,... il faut se coucher.--Comme tu es aimable ce soir! dit
Dufour. Ces dames n'ont que nous pour compagnie, et tu ne parles que de
te coucher... Tche donc de rapporter de Paris des choses plus
galantes... et n'oublie pas mes deux pantalons de nankin et mes six
faux-cols.

A force de rpter qu'il est tard, Victor fait enfin lever Ernestine,
qui rpond: Oui il est temps de se retirer... Chacun prend une
lumire. Victor, en disant bonsoir  madame de Noirmont, la regarde
d'une faon singulire; elle dtourne la tte; il fait un mouvement
d'impatience, puis s'loigne et monte chez lui avec colre, n'coutant
pas Dufour, qui lui crie: Attends-moi donc!... Que diable as-tu ce
soir, pour tre si press de dormir?

Madeleine dit bonsoir  Ernestine; elle monte  sa petite chambre, qui
est au troisime dans les mansardes, au-dessus de la chambre de Victor.
Madame de Noirmont couche au premier. En se retirant chez elle, ses yeux
sont mouills de larmes, et elle murmure d'une voix touffe: Non,...
je ne devais pas consentir;... mais il dit qu'il ne reviendra pas!...

Madeleine dort mal; elle se sent inquite, agite, sans pouvoir bien se
rendre compte de ce qui la tourmente; elle pense  Victor,  Ernestine.
Au point du jour, ne pouvant plus reposer, elle se lve, s'habille et
entr'ouvre la fentre. Les vapeurs du matin ne sont pas encore
dissipes, mais tout annonce une belle journe. Madeleine veut descendre
au jardin; elle quitte sa chambre et se dirige vers l'escalier, allant
bien doucement, afin de ne rveiller personne dans la maison.

A peine a-t-elle descendu deux marches qu'elle entend du bruit
au-dessous d'elle. Ce sont des pas,... puis le froissement d'une robe...
On monte l'escalier,... on se hte. Madeleine se sent presque effraye;
elle se demande qui peut tre lev avant le jour... Elle reste sans
bouger. On est arriv  l'tage qui est au-dessous; on ne monte pas plus
haut, on entre dans le corridor... Madeleine avance un peu la tte...
C'est Ernestine qui vient de se glisser lgrement dans le couloir...
Bientt une porte se referme avec prcaution et on n'entend plus rien.

Madeleine est toujours au haut de l'escalier, immobile, frappe de ce
qu'elle vient de voir, mais doutant encore et se disant: Ce n'est pas
elle peut-tre;... je n'ai pu voir que sa robe... A peine si l'on y voit
encore... Mais dois-je descendre?... oh! non,... je pourrais la
rencontrer; elle croirait peut-tre que je l'pie... Rentrons vite dans
ma chambre, et n'en sortons plus avant que tout le monde ne soit lev.

La jeune fille rentre doucement dans sa chambre, dont elle repousse la
porte; mais elle pense,... elle pense beaucoup... (tant de choses
devaient alors l'occuper), et, tout en pensant, elle coute si on ne
rouvre pas la porte de la chambre de Victor. Prs d'une heure s'est
coule, personne, except le concierge, n'est encore lev dans la
maison. Pour se distraire, Madeleine se met  la fentre; elle n'y est
que depuis peu de temps lorsqu'elle entend les pas d'un cheval; elle ne
peut voir du ct de la route, mais elle peut apercevoir dans la cour.

Les pas du cheval se sont rapprochs, et bientt Madeleine voit M. de
Noirmont qui met pied  terre, confie sa monture au concierge et entre
dans la maison.

Madeleine se sent glace; elle ne respire plus; une ide terrible se
prsente  sa pense, et la terreur qui l'agite est si forte que,
pendant quelques instans, ses ides se perdent; elle ne sait quel parti
prendre; elle craint de souponner  tort Ernestine, elle n'ose
descendre,... elle balance...

Et pourtant si elle est l!... se dit-elle M. de Noirmont est sans
doute all  son appartement.... S'il n'y trouve pas sa femme;... s'il
allait venir chez M. Victor... ah!...

Madeleine n'hsite plus; elle descend rapidement l'escalier et va
frapper  la porte de Victor en criant d'une voix touffe: Ouvrez-moi,
de grce... c'est moi,... Madeleine... M. de Noirmont est revenu...
Ah!... je l'entends en bas; il demande au concierge si madame est
sortie;... il monte... Mais ouvrez-moi donc...

On ouvre. Madeleine entre, ou plutt tombe dans les bras de Victor, qui
referme bien vite la porte.

La jeune fille ne s'est pas trompe, Ernestine est l, tremblante,
pouvante par le retour inattendu de son mari. Elle ne peut parler,
mais ses yeux interrogent Madeleine. Victor, frmissant de la situation
d'Ernestine, mais conservant encore sa prsence d'esprit, attire
Madeleine loin de la porte, en lui disant trs-bas: Est-il vrai,... M.
de Noirmont...--Est ici;... je l'ai vu...--Ah!... je suis perdue,... et
je l'ai bien mrit, dit Ernestine d'une voix mourante.

A-t-elle le temps de redescendre au premier, murmure Victor.--Non...
tenez... coutez,... entendez-vous le bruit de ses bottes; il monte...,
il vient sans doute...--O mon Dieu! que faire?....--Attendez... Cette
armoire o est ce porte-manteau... madame peut s'y tenir
cache...--Mais s'il la trouve cache ici!...--Non,... s'il n'a plus de
soupon, il ne cherchera pas,.... et il n'en aura plus;... j'ai trouv
le moyen de...

On frappe  la porte, et au mme instant on entend la voix de M. de
Noirmont: M. Dalmer,.... c'est moi.... Pardon si je vous veille de
bonne heure,... mais j'ai termin nos affaires; j'ai retenu une place
pour vous dans la diligence de Laon;... vous n'aurez pas trop de
temps... Voulez-vous m'ouvrir? je vais vous conter cela.

Les trois personnes qui sont dans la chambre se regardent avec terreur;
enfin Victor rpond: Je suis  vous, monsieur,... je me lve...

Madeleine, aide de Victor, fait cacher Ernestine, qui peut  peine se
soutenir. Pour ne pas la priver d'air, on laisse entr'ouverte l'armoire,
qui heureusement se trouve un peu masque par le lit.

Et vous,.... vous?... Madeleine, dit Victor.--Ne vous inquitez pas de
moi!... Tout  l'heure vous me comprendrez mieux...

En disant ces mots, elle va s'asseoir sur le lit, referme entirement
les rideaux sur elle, puis dit  voix basse: Ouvrez  prsent.

Victor ouvre. Il a un pantalon et une veste du matin. M. de Noirmont
entre en disant: Je vous ai drang... vous dormiez encore...

--Oui... je dormais, c'est--dire j'allais me lever, rpond Victor en
cherchant  surmonter son trouble; mais il sent au contraire ses
craintes augmenter en voyant que M. de Noirmont est devenu tout  coup
sombre et soucieux, aprs avoir jet les yeux sur le lit, dont les
rideaux sont soigneusement ferms.

Vous tes revenu... de bonne heure!... dit Victor.--Oui,... beaucoup
plus tt que je ne pensais... Ds hier au soir j'ai trouv la somme
qu'il me fallait... j'ai pens que plus vite vous partiriez, et plus
vite vous verriez Armand... J'ai donc retenu une place pour vous; et
comme la voiture part  neuf heures, j'ai quitt Laon au petit point du
jour,... afin que vous ayez le temps d'tre prt;... mais vous prendrez
mon cheval pour aller jusqu' la ville;... on me le renverra... Je pense
que tout cela vous arrange?...

--Oui, monsieur, oui... certainement.--Alors je vous conseille de vous
disposer au voyage... mais j'aurais voulu que vous pussiez djeuner
avant de partir... Je suis entr chez ma femme;... elle a dj quitt
son appartement.--Ah! il fait si beau!... madame est sans doute au
jardin...--Oui,... c'est ce que j'ai pens...

Tout en disant cela, M. de Noirmont examine Victor, dont le trouble est
vident, puis il reporte les yeux vers le lit. Il semble inquiet, agit,
et Victor ne sait plus que dire. Enfin M. de Noirmont s'crie:

C'est bien singulier!... tout  l'heure, en frappant  votre porte,...
il me semblait que vous aviez du monde ici,... que vous parliez 
quelqu'un...

--Non, monsieur;... vous voyez que vous vous tes tromp...

M. de Noirmont ne rpond rien; il regarde toujours le lit; tout--coup
les rideaux reoivent une vive secousse. Alors M. de Noirmont se lve en
disant: Mais non, je vois au contraire que je ne me suis pas tromp.

Et dj sa main a cart le rideau. Il aperoit alors Madeleine assise
sur le lit, la jeune fille a la tte baisse sur sa poitrine, comme un
coupable qui attend sa condamnation.

M. de Noirmont reste frapp d'tonnement, mais son front devient moins
sombre, et sa surprise semble mle d'une secrte satisfaction. Victor
est interdit, il regarde Madeleine, et n'ose parler.

Ah! mademoiselle! dit enfin M. de Noirmont, vous ici... mais, aprs
tout, j'aurais d m'en douter...

Madeleine se jette aux genoux de M. de Noirmont en murmurant: Je suis
bien coupable, monsieur, je le sais; punissez-moi, je ne m'en plaindrai
pas.

--Non, monsieur, s'crie Victor, non, elle n'est pas coupable, ne la
croyez pas;... moi seul... je mrite tous vos reproches...

--Vous avez des torts aussi,.... mais beaucoup moins que
mademoiselle;.... partout les jeunes gens cherchent  plaire; c'est aux
femmes  rsister  leurs sductions... mais une jeune personne que l'on
recueille ici par piti, que ma femme traite comme son amie!... Ah!
c'est indigne!...

--Monsieur, je vous en supplie, ne l'accablez pas. Venez,... venez; de
grce,... laissons-la se remettre,... se calmer.

--Oui, vous avez raison...; je lui parlerai plus tard.

Et M. de Noirmont se laisse entraner par Victor qui le conduit dans le
jardin, et, tout en lui parlant, s'loigne le plus possible de la
maison.

Monsieur, je suis bien coupable, dit Victor, mais pas autant cependant
que vous pourriez le penser. Madeleine est encore digne de vos bonts,
de l'amiti de madame votre pouse.

--Bien, bien, M. Dalmer, excusez Madeleine, c'est naturel... vous le
devez; mais moi, je sais ce que je dois penser... Une jeune fille qui va
trouver un jeune homme dans sa chambre... Oh! parbleu! si elle n'est pas
entirement perdue, c'est que vous ne l'avez pas voulu, et c'est  vous
et non  elle que je dois en savoir gr.--Je vous jure, monsieur,
qu'elle n'a pas commis d'autre faute que celle de venir un moment me
parler.--Vous parler pendant que vous tiez couch!... Fort bien! mais,
je vous le rpte, je vous excuse, et si en effet vous n'avez pas
profit des avances que l'on vous faisait, ce sont des loges que vous
mritez... mais Madeleine n'en est pas moins
coupable.--Monsieur....--Assez, je vous en prie... Laissons ce sujet
pour nous occuper de votre dpart, qui est beaucoup plus important; car
il s'agit de ramener un jeune homme dans le sentier de l'honneur et de
l'empcher de fltrir le nom de son pre. Mais nous nous sommes
loigns.... retournons  la maison... Il est bientt sept heures;
pourvu que vous partiez  huit, avec mon cheval, vous serez rendu  Laon
avant neuf heures. O diable est donc ma femme? Ah! je l'aperois
enfin!

Ernestine sortait d'une alle et semblait retourner vers la maison. M.
de Noirmont va  elle et l'embrasse sur le front en lui disant: Enfin
je te trouve. Je suis all dans ton appartement; mais, madame tait dj
sortie...--Oui... j'ai t malade toute la nuit, et, ne dormant pas, je
suis alle au jardin me promener.--Tu as l'air souffrant en effet.... Tu
vois que j'ai termin promptement mes affaires. Mais M. Dalmer a sa
place retenue  Laon; il faut qu'il y soit  neuf heures. Fais-nous
donner  djeuner, et vous, M. Dalmer, allez achever de vous habiller,
et de prendre ce dont vous pouvez avoir besoin en voyage. On fait manger
mon cheval, et il sera tout prt  vous bien conduire.

Victor s'loigne sans oser regarder Ernestine. M. de Noirmont ne dit pas
un mot  sa femme au sujet de Madeleine, et Ernestine, qui est cense
arriver du jardin, ne peut pas lui en parler.

Victor revient prt pour le dpart. Dufour est descendu aussi. M. de
Noirmont force Victor  prendre quelque chose; puis il lui remet la
somme qu'il doit  Armand, et lui dit: Maintenant tchez de sauver ce
jeune homme, s'il en est temps encore, et de le rendre  sa famille.

Victor fait ses adieux. A peine si ses yeux osent se fixer sur ceux
d'Ernestine. Il cherche Madeleine; elle n'est pas descendue. Mais il
faut partir: M. de Noirmont le presse; le cheval l'attend dans la cour.
Adieu, monsieur, dit Ernestine en soupirant. Puissiez-vous bientt nous
ramener mon frre!

Avant de monter en selle, Victor se penche vers M. de Noirmont et lui
dit  l'oreille: Monsieur, je vous en supplie, pardonnez 
Madeleine.--Allez! mon cher monsieur Dalmer, et ne vous tourmentez pas
pour cette jeune fille. Je trouve, moi, qu'elle n'en vaut nullement la
peine.

Victor veut rpondre; mais M. de Noirmont s'est loign de quelques pas.
Victor monte  cheval et disparat, pendant que Dufour lui crie:
Surtout n'oublie pas mes commissions!

M. de Noirmont et Dufour sont rests sur le devant de la porte. Un
paysan tait aussi arrt, un peu plus loin, dans la plaine; il
regardait les croises de la maison, semblait s'impatienter, et
s'appuyait sur un fusil qu'il tenait de la main gauche.

Ah! voil l'ami Jacques! dit Dufour.--Jacques, dit M. de Noirmont; cet
homme serait ce Jacques qui s'intresse tant  Madeleine.--Oui, c'est
lui-mme... je le reconnais bien, quoiqu'aujourd'hui il soit presqu'en
chasseur.... Tiens!... pourquoi donc a-t-il un fusil  la main?
qu'est-ce que cela veut dire?....--Pardon M. Dufour; mais j'ai quelque
chose  dire  cet homme....--Allez, ne vous gnez pas... je vais faire
un tour dans la campagne.

Dufour s'loigne. M. de Noirmont se dirige vers Jacques dont la figure
est devenue plus riante depuis qu'il a fait un signe de tte  quelqu'un
qui s'est montr  une croise de la maison. Le paysan regarde M. de
Noirmont venir  lui et ne bouge pas.

C'est vous qu'on nomme Jacques? dit l'poux d'Ernestine au villageois
d'un ton hautain.--C'est mon nom, aprs?--Vous tes l'ami d'une jeune
fille.... dont ma femme a pris soin?--De Madeleine.... oui, je suis son
meilleur ami,... je l'aime comme mon enfant... Puisqu'elle n'a pas de
parens, la pauvre petite! c'est bien le moins qu'elle ait des amis.--Je
croyais que vous aviez connu la mre de Madeleine?...--Quand je
l'aurais connue... si elle est morte.....--C'est peut-tre heureux pour
elle... du moins elle ne rougira pas de la conduite de sa fille.

--Rougir!... Madeleine, faire rougir quelqu'un!..... Et Jacques
regarde M. de Noirmont d'un air menaant en s'criant:

Morgu! monsieur, vous me prouverez ce que vous venez de dire l,
sinon...

--Interrogez-la elle-mme, dit M. de Noirmont qui voit Madeleine
sortir de la maison et venir de leur cot en tenant un petit paquet sous
son bras. La voil... elle a pris ses effets... elle a devin mes
intentions.

Jacques court vers la jeune fille, lui prend le bras et lui dit d'une
voix forte:

Madeleine!... monsieur prtend que vous feriez rougir votre mre si
elle existait encore... Quelle faute avez-vous donc commise, pour qu'on
se permette de vous traiter ainsi?...

Madeleine baisse les yeux et garde le silence.... Vous le voyez, dit M.
de Noirmont; elle se tait, elle ne me dment pas. M. Jacques, je suis
fch de vous rendre votre protge... mais je ne puis plus garder dans
ma maison, prs de ma femme, une jeune fille qui va, avant le jour,
trouver un jeune homme dans sa chambre.

Jacques plit, puis il lve la main sur M. de Noirmont en s'criant:
Mille tonnerres! vous en avez men...

--Non, non! s'crie Madeleine en arrtant le bras de Jacques et
tombant  ses genoux, monsieur dit la vrit, et je suis coupable!...
Monsieur excusez Jacques... il ne voulait pas vous offenser...

Le paysan semble stupfait, accabl; il dtourne la tte en portant sa
main sur ses yeux. M. de Noirmont, aprs avoir jet un regard de ddain
sur Jacques et un coup-d'oeil de mpris  la jeune fille! regagne
lentement sa demeure.

Quelques minutes s'coulent; Madeleine est encore  genoux; elle
n'implore pas Jacques, mais elle fixe tristement la terre. Le paysan
tourne enfin la tte de son ct; il considre quelques instans la jeune
fille, puis la relve, en disant d'un ton brusque; Allons! venez...
coupable ou non, vous n'en trouverez pas moins toujours un asile chez
Jacques.

FIN DU TROISIME VOLUME.


       *       *       *       *       *




MADELEINE


TOME QUATRIME.




CHAPITRE PREMIER.

Dmarche inutile.


En retournant dans sa maison, M. de Noirmont se rend prs de sa femme.
Ernestine est seule; il sent que c'est le moment de lui apprendre ce
qu'il vient de faire, et pourtant il hsite, il est embarrass, il
prvoit que le parti qu'il a pris causera de la peine  sa femme. De son
ct, Ernestine, qui n'a pas revu Madeleine, est inquite, agite, et
n'ose pourtant pas parler d'elle  son mari. Celui-ci se dcide 
entamer l'entretien.

Ma chre amie, nous n'avons pas vu Madeleine, ce matin?--Non,
monsieur, et cela m'tonne.... ordinairement elle descend avant le
djeuner.--Il est assez inutile que vous l'attendiez......--Que
voulez-vous donc dire, monsieur?...--coutez-moi: je suis revenu, ce
matin, beaucoup plus tt qu'on ne pensait. Ne vous trouvant pas chez
vous, je suis mont chez M. Dalmer... Devinez qui j'ai trouv dans sa
chambre..... cach derrire les rideaux de son lit. Mais non vous ne
devinerez pas!... vous qui tiez si persuade de la bonne conduite de
votre protge... qui ne vouliez lui reconnatre aucun tort! Eh bien!
madame, c'est elle qui j'ai trouve l.--Madeleine!...--Oui, madame,
Madeleine qui avait t trouver M. Dalmer dans sa chambre, au point du
jour.... peut-tre mme y avait-elle pass la nuit...--Ah!
monsieur...--Parbleu! madame, quand une femme va trouver un jeune homme
chez lui; qu'elle s'y rende deux heures plus tt ou plus tard, cela ne
fait rien  l'affaire.--Mais, monsieur, qui vous dit que Madeleine soit
aussi coupable que vous le pensez?... ne pouvait-elle avoir  parler 
M. Victor?...

--Oh! pour le coup, madame, vous me feriez damner!.... me prenez-vous
pour un colier ou un vieux Cassandre  qui l'on fait accroire de telles
choses? Je connais les femmes, le monde!... ce n'est pas moi que l'on
tromp. Si cette jeune fille dsirait parler  M. Dalmer, ne le
voit-elle pas cent fois dans la journe? ne peut-elle pas encore le
trouver seul, dans le jardin, si elle a quelque secret  lui dire? J'en
appelle  vous-mme, madame: si vous aviez quelque chose d'important 
dire  ce jeune homme, iriez-vous pour cela le trouver dans sa chambre?

Ernestine porte son mouchoir sur sa figure et ne rpond rien. M. de
Noirmont rpond: Oui, Madeleine est coupable, et si M. Dalmer n'a pas
profit de la bonne fortune qu'on venait lui offrir, c'est fort gnreux
de sa part... Il me l'a jur... je veux bien le croire; mais cette
petite n'en est pas moins mprisable!...

--Mprisable!... ah! monsieur, ne dites pas cela... Pauvre Madeleine!
comme on te traite!...--Et comment voulez-vous que j'appelle une jeune
fille qui va trouver notre hte dans son lit?... oui, madame, dans son
lit... Aujourd'hui, c'est M. Victor... demain, ce sera un autre, s'il
nous vient un joli garon..... Quand on a commenc dans cette route-l,
on ne s'arrte plus!...

--Ah! monsieur, par piti!...--Vous pleurez, madame! vous tes trop
bonne... La conduite de cette petite m'tonne moins que vous... Une
fille qui vient on ne sait d'o,... leve par charit,.... recueillie
dans un cabaret... o diable vouliez-vous qu'elle ret de bons
principes?

--Vous oubliez, monsieur, qu'elle a t leve avec mon frre et moi...
que ma belle-mre la traitait comme sa fille... Ah! vous jugez bien mal
le coeur de Madeleine.... il y a peu d'ames aussi belles que la sienne.

--Je ne sais pas si son ame est belle; mais je trouve son coeur trop
sensible, et, comme je ne veux plus de pareilles aventures dans ma
maison, j'ai renvoy mademoiselle Madeleine.

Ernestine se lve vivement en s'criant: Que dites-vous, monsieur?...
vous avez renvoy Madeleine!

--Oui, madame, j'ai justement rencontr, ici prs, son protecteur,...
ce Jacques qui l'aime tant; je lui ai dit de reprendre Madeleine, et ne
lui ai point cach le motif qui me faisait la chasser de chez moi.

--Chasse!... elle chasse!... dshonore!... ce serait indigne!... Ah!
monsieur, vous n'avez pas fait cela... c'est impossible!...

--Eh! mon Dieu! madame, pourquoi ce dsespoir? j'ai fait ce que je
devais.... ma conduite me semble toute naturelle.

--Ah! elle est affreuse!...--Madame!...--Chasser Madeleine! celle que
j'aime, que j'ai recueillie... que j'avais promis de protger... celle
que ma bonne mre aimait tant!--Elle a mal reconnu vos
bienfaits.--Monsieur, vous aurez piti de mes larmes; vous me rendrez
Madeleine, elle n'est pas coupable, j'en suis sre... un moment
d'imprudence ne doit pas tre aussi cruellement puni.--Ah! vous appelez
cela un moment d'imprudence!... Votre amiti pour cette jeune fille va
trop loin et vous empche de bien juger sa conduite. Moi qui ne suis pas
aveugl comme vous, je puis l'apprcier.--Dites plutt, monsieur, que
vous n'avez jamais pu souffrir Madeleine, et que vous tes bien aise de
me sparer de la seule amie que j'avais.--Voil bien les femmes:
toujours injustes quand on froisse leurs affections!...--Pauvre petite!
elle a tout support! Chasse d'ici!...  mon Dieu! mon Dieu!...

Ernestine verse d'abondantes larmes; M. de Noirmont s'loigne pour
mettre fin  cette scne et ne plus tre tmoin de la douleur de sa
femme.

Cependant Ernestine ne peut supporter l'ide de Madeleine chasse,
malheureuse, pour une faute qu'elle n'a point commise. Elle est dcide
 se rendre chez Jacques; mais elle voudrait pouvoir ramener Madeleine,
et elle ne veut pas l'exposer  une nouvelle scne de la part de M. de
Noirmont.

Elle descend au salon; M. de Noirmont lit les journaux. Dufour arrive en
s'criant: O est donc mon modle, mademoiselle Madeleine?... Je la
cherche, je l'appelle en vain... Voil cependant un jour trs-convenable
pour peindre.

M. de Noirmont feint de ne pas entendre. Ernestine cache sa figure avec
son mouchoir. Dufour les examine l'un aprs l'autre en disant: Hum!...
il y a quelque chose d'extraordinaire ici;... on n'est pas gai... Est-ce
qu'ils seront comme a jusqu'au retour de Victor!... Ma foi, en
attendant, je vais faire poser la grosse Nanette et son petit frre;
c'est toujours une tude.

Le mari et la femme sont de nouveau seuls. Prs d'une heure s'coule;
ils ne se parlent pas: ce silence n'a t interrompu que par les
sanglots d'Ernestine, qui ne cesse de pleurer. Enfin, M. de Noirmont se
lve avec impatience en s'criant: Il n'y a pas moyen d'y tenir!...
Voyons, madame, coutez-moi... je ne suis pas un tyran, je ne veux pas
en jouer le rle, puisque vous ne pouvez vous passer de cette jeune
fille,... puisque l'amiti que vous lui portez est plus forte chez vous
que le respect d aux convenances, voici ce que je vous propose:
faites-la revenir; mais elle logera dans le corps-de-logis qui est de
l'autre ct de la cour et dont on ne se sert pas; l du moins elle sera
seule. Ce btiment ne communique pas avec nos appartemens. Elle mangera
chez elle,... car, dcemment madame, elle ne peut plus manger  notre
table; enfin, elle ne se permettra jamais de reparatre au salon ni de
mettre le pied dans cette partie de la maison. A ces conditions,
Madeleine peut revenir, et je ne parlerai plus de ce qui s'est pass;
mais elle tchera aussi d'viter ma prsence et de rester dans sa
chambre... Voil, madame, tout ce que je puis faire... je crois que
c'est encore beaucoup.--Il suffit, monsieur, je vais aller trouver
Madeleine. Les conditions que vous imposez  son retour sont bien
humiliantes;... mais ce n'est que pour moi qu'elle reviendra,... et je
la prierai tant... Ah! j'espre qu'elle consentira  revenir.

Ernestine met un chapeau, un chale, et se rend au village de Gizy, o
elle a entendu dire que Jacques demeurait. L, elle demande l'habitation
du paysan; on lui indique une petite ruelle  l'extrmit du village:
c'est l o tait la maisonnette ou plutt la masure de Jacques, car,
depuis l'incendie qui l'a ruin, le pauvre journalier reposait sous le
toit le plus misrable de l'endroit.

Ernestine s'arrte devant la demeure qu'on lui a indique et dont les
murs semblent prs de s'bouler; elle pousse la porte, qui n'est pas
ferme, et se trouv dans une petite salle o tout annonce le dnuement
le plus complet. Cette pice a au fond une porte qui donne sur un petit
jardin  peine clos par quelques haies de mriers sauvages. Ernestine
entre dans le jardin; elle y aperoit une paysanne allaitant un enfant:
N'est-ce pas ici la demeure de Jacques? dit Ernestine.--Si fait,
madame, rpond la villageoise, c'est--dire, c'tait encore sa demeure
il y a huit jours; mais depuis ce temps, Jacques a t nomm garde du
bois, et vraiment tout le monde en a t content dans le pays, car
Jacques est un brave homme qui avait ben soin de sa vieille tante, qui
est morte il y a un mois.--O donc demeure Jacques  prsent?...--Tiens,
ils ne vous l'ont pas dit!... Sont-ils btes dans le village!.... Vous
demande sa maison et on vous envoie ici!... Ils ont cru apparemment que
c'tait  c'te vieille masure que vous vous vouliez parler... Ah!
sont-ils btes...--Eh bien madame, Jacques demeure...--Ah! c'est juste,
je ne vous le disais pas non plus moi.... Je suis bte comme les
autres... Et bien! il a  c't'heure pour logement une jolie maisonnette
dans les bois de Sissonne:... c'est la demeure du garde, et a ne lui
cote rien de loyer... Mais, de quel ct?...--Ah! pas ben loin!... 
une petite demi-lieue d'ici; suivez le sentier aprs la ruelle, il vous
mnera sur le chemin de Sissonne; entrez dans les bois  gauche...
prenez le sentier battu, et vous arrivez  un petit carrefour o est la
maison du garde.

Ernestine remercie la paysanne, et, sans se reposer, sans essuyer la
sueur qui trempe ses cheveux, elle prend le chemin qu'on lui a indiqu.
Aprs avoir march ou plutt couru pendant une demi-heure, elle arrive
devant une assez jolie maisonnette, sur laquelle est crit en grosses
lettres: _Maison du Garde_.

Ernestine va entrer dans cette habitation lorsqu' quelques pas elle
aperoit Madeleine assise sous un arbre. La jeune fille est plonge
dans ses rflexions; mais ses traits ne sont pas altrs; et sa figure
exprime plutt la rsignation que la douleur.

Elle ne pleure pas, elle! se dit Ernestine en la considrant; c'est
que loin d'avoir rien  se reprocher, elle doit tre fire de ce qu'elle
a fait!

Madeleine a lev les yeux, et dj Ernestine est prs d'elle, la presse
dans ses bras et la couvre de ses larmes.

--Vous ici, madame!--Pensais-tu donc, Madeleine, que je t'abandonnerais
aprs tout ce que tu fais pour moi? M. de Noirmont t'a chasse,...
accuse devant Jacques!... Ah! si j'avais t l, je ne l'aurais pas
souffert;... je me serais plutt avoue coupable!--Grand Dieu! que
dites-vous l!... vous avouer coupable!... et songez-vous  tous les
malheurs qui en rsulteraient!..... Vous, madame, vous avez une famille,
des personnes qui vous aiment;... votre malheur ferait aussi le leur!
Mais moi, seule sur la terre... sans nom, sans parens, qu'importe que
je fasse des fautes!... je ne dois compte de ma conduite qu' celui qui
voit tout;... et celui-l ne peut pas la blmer!--Et
Jacques!...--Jacques ne veut pas me croire coupable. D'ailleurs il
m'aime toujours,... et il m'a pardonn.--Tu lui as dit qu'on te
souponnait  tort?...--Non, madame, je n'ai pas dit cela;... car alors
il se serait fch contre M. de Noirmont... Ah! ma bonne amie, ne me
plaignez pas;... je me trouve heureuse,... oui, bien heureuse de pouvoir
vous prouver toute mon amiti.--Grce au ciel, M. de Noirmont a senti
qu'il avait t trop loin... Je viens te chercher, Madeleine;... tu vas
revenir avec moi...--Retourner avec vous  Brville!... Oh! non, madame,
ma prsence y dplairait toujours  votre mari... D'ailleurs il m'a
renvoye...--Jamais il ne te reparlera de ce qui s'est pass...
Madeleine, tu habiteras le pavillon qui est dans la cour;... l tu seras
seule,... l tu ne verras pas cette socit, ce monde que tu voulais
toujours fuir... mais je pourrai aller te trouver, et passer prs de toi
tout le temps que j'aurai de libre;... je pourrai pancher mon coeur dans
le tien, te parler de celui... pour qui je suis coupable, et que je n'ai
pas la force de chercher  oublier. Ah! tu me comprendras, toi!... Tu
compatis  ma faiblesse,... tu sais que je suis bien criminelle, et
cependant tu ne me mprises pas!

Madeleine a de la peine  rsister aux prires d'Ernestine; la pense
qu'elle reverra encore Victor fait aussi battre son coeur. Dans ce
moment, Jacques parat; il s'approche des deux femmes; son abord est
brusque,  peine s'il incline la tte devant madame de Noirmont, et il
semble attendre que Madeleine l'instruise du motif qui amne cette dame
 sa demeure.

Mon ami, dit Madeleine d'un air craintif, madame est la soeur de M.
Armand de Brville, ma bonne amie d'enfance....

--Je connais madame, rpond Jacques d'un ton bref,--Elle vient...
pour... pour... me chercher,... me ramener avec elle...  Brville.

--Vous ramener  Brville, dont on vous a indignement chasse! s'crie
Jacques avec colre; ah! j'espre que vous avez rpondu  madame comme
vous le deviez! Est-ce que ces gens du grand monde croient qu'on peut
ainsi se jouer de nous autres pauvres diables!... Parce qu'on donne
asile  une orpheline, pense-t-on avoir pour cela le droit de
l'humilier,... de la traiter comme une malheureuse!... Puis, quand le
caprice est pass, de la faire revenir pour l'insulter encore... Car,
voyez-vous, madame, quoique Madeleine dise qu'elle est coupable,... eh
ben! je n'en croyons rien, moi;... je la connais, c'te petite,... je ne
l'ai pas perdue de vue depuis sa naissance;... j'avais mes raisons pour
cela... Elle peut penser  quelqu'un,.... l'couter, le croire;... mais
aller trouver un jeune homme dans sa chambre,... courir au-devant de
son dshonneur... non! non, ce n'est pas dans le caractre de
Madeleine,... elle n'a pas fait cela,... j'en suis certain.

Ernestine rougit et plit tour  tour, elle rpond  Jacques d'une voix
tremblante:

Monsieur,... mon mari a t abus... Je n'ai jamais dout non plus de
l'innocence de Madeleine;... elle sait combien je l'aime... Dois-je tre
plus long-temps prive de sa prsence,... de ses tendres soins,...
lorsque M. de Noirmont lui-mme m'envoie la chercher, et dsire que tout
soit oubli?

--Que tout soit oubli!... Oh! que non pas... Jarny! on ne doit point
oublier si vite ce qui touche  l'honneur. Madeleine n'a que a pour
tout bien;... c'est pourquoi on devait le respecter... Elle ne
retournera pas  Brville;... elle restera avec Jacques... il ne la
chassera jamais, lui! il est fier de lui offrir un asile... Grce au
ciel, la fortune m'est devenue plus favorable!... J'ai obtenu la place
de garde... j'ai maintenant pour demeure cette jolie maisonnette...
Madeleine ne manquera de rien avec moi... On s'habitue  une nourriture
frugale,  une vie solitaire; mais on ne doit point s'habituer aux
humiliations! N'est-ce pas, Madeleine, que vous ne voulez pas me
quitter?

La jeune fille lui montre Ernestine qui verse des larmes, puis elle
s'crie: Mon Dieu! et qui donc la consolera?... Jacques, je n'ai pas de
mmoire pour le chagrin qu'on me fait... D'ailleurs... si j'ai commis
une faute... une imprudence...

--Taisez-vous, Madeleine; je ne veux pas vous croire. Mais c'est M. de
Noirmont qui vous a chasse... indignement traite devant moi: s'il veut
que vous retourniez  Brville, c'est  lui  venir vous chercher,... 
dclarer aussi devant moi qu'il est fch de ce qu'il a fait, qu'il a
t tromp; alors seulement vous pourrez retourner dans sa maison. Car
songez bien que maintenant c'est chez lui que vous tes; il a achet la
proprit du frre de madame, vous me l'avez dit vous-mme; c'est
pourquoi vous ne devez pas y rentrer s'il ne vient lui-mme vous en
supplier.

Ernestine se jette dans les bras de Madeleine en lui disant  demi-voix:
Pourquoi cet homme disposerait-il de ta destine? Il n'est pas ton
parent... Je t'aime autant que lui, Madeleine,... tu as dj tant fait
pour moi... Veux-tu donc m'abandonner,  prsent que je suis si
malheureuse?

Madeleine se tourne vers Jacques, et lui dit d'un ton suppliant: Mon
ami!... permettez-moi de retourner avec ma compagne d'enfance.

Jacques fronce le sourcil, et rpond d'un ton triste, mais sans colre:
Madeleine, vous tes matresse de faire vos volonts; mais si je vous
donne des conseils,... c'est que je pense en avoir le droit. J'ai connu
votre mre!... Quelque temps avant sa mort elle m'a fait venir prs
d'elle. Jacques, m'a-t-elle dit, vous avez dcouvert mon secret; veillez
toujours sur Madeleine, soyez son ami, son protecteur;... tenez-lui
lieu de parens. Alors cette pauvre dame ne croyait pas cependant que sa
fille serait jamais dans la misre; elle comptait lui assurer une petite
fortune,... elle n'en eut pas le temps, elle mourut sans pouvoir
accomplir son projet. Quant  moi, je crois avoir suivi fidlement ses
intentions. Lorsque ma maison fut consume par un incendie, si je vous
laissai entrer chez Grandpierre, c'est que je savais que vous seriez
avec des gens honntes... et parce que j'avais  peine de quoi nourrir
ma tante. Aujourd'hui je crois encore suivre les intentions de votre
mre en vous disant de ne point retourner dans une maison dont on a eu
la barbarie de vous chasser. Maintenant, faites ce que vous voudrez!...
vous tes libre;... je ne vous dirai plus rien.

--Jacques!... je resterai avec vous, rpond Madeleine aprs avoir
rflchi quelques instans.

Le front du paysan s'claircit; il presse la jeune fille dans ses bras:
Bien... bien, mon enfant, peut-tre quelque jour serez-vous rcompense
d'avoir cout mes avis.

Ernestine sent qu'il est inutile d'insister encore, elle embrasse
Madeleine en lui disant: Adieu donc; je retourne sans toi 
Brville...--Mais vous viendrez me voir, n'est-ce pas?--Oui, sans doute!
ce sera ma seule consolation.




CHAPITRE II.

Triste retour.


M. De Noirmont n'a rien dit  sa femme en la voyant revenir seule, mais
il prouve une secrte joie. Toujours prvenu contre Madeleine, ce
n'tait qu' regret qu'il l'aurait vue de nouveau habiter chez lui.
Ernestine ne parle plus de l'orpheline; elle sait bien qu'il serait
inutile de proposer  son mari d'aller la prier de revenir. Elle
supporte cette nouvelle peine comme un chtiment de sa faute; mais tous
les jours,  moins que le temps n'y mette obstacle, elle se rend dans le
bois, du ct de la maison du garde. Madeleine vient au-devant de son
amie, puis toutes deux s'asseyent au pied d'un arbre. Ernestine conte
les peines de son coeur; la jeune fille la plaint, la console. Le temps
passe bien rapidement alors. Victor est toujours le sujet de leur
entretien: c'est pourquoi l'une ne se lasse pas d'entendre, et l'autre
de parler.

Madeleine reconduit ordinairement Ernestine jusqu' la plaine au bout de
laquelle on aperoit la maison qui appartenait au marquis de Brville.
La jeune fille ne va jamais plus loin. L Ernestine l'embrasse, en lui
disant: A demain!

Dufour a demand ce qu'tait devenue la jeune orpheline; on se contente
de lui dire que Madeleine a voulu retourner chez Jacques, mais il n'est
pas dupe de cette rponse.

On attend avec impatience des nouvelles de Victor. Le sjour de Brville
est devenu triste. Ernestine parle  peine et soupire sans cesse. M. de
Noirmont s'ennuie de n'avoir personne pour jouer ou chasser.

Huit jours s'coulent: on reoit enfin une lettre de Victor. M. de
Noirmont se hte de la lire devant sa femme et Dufour.

Si je ne vous ai pas crit plus tt, c'est que j'aurais voulu avoir de
meilleures nouvelles  vous annoncer. Ce n'est pas sans peine que j'ai
pu rejoindre Armand. Il passe ses journes et souvent ses nuits hors de
chez lui. Je l'ai vu enfin, et, aprs lui avoir remis la somme que vous
m'aviez confie, je me suis permis de lui donner quelques conseils, de
lui parler au nom de sa famille. Armand a fort mal reu mes avis; je
n'ai plus reconnu en lui ce jeune homme tourdi, mais aimable, dont
j'tais autrefois l'ami. Pourtant je ne veux pas renoncer encore 
l'espoir de vous le ramener... Je tenterai de nouveaux efforts,
peut-tre serai-je plus heureux.

VICTOR DALMER.

Votre frre n'en veut faire qu' sa tte! dit M. de Noirmont; on ne le
ramnera pas!...

--Fatal sjour de Paris! dit Ernestine. Mon frre s'y est
perdu!...--On se perd partout, madame, quand on ne veut couter que ses
passions!...

--Et il ne parle pas de mes pantalons! murmure Dufour: c'est bien
singulier!... Ma portire les aurait-elle gars!...

Cette lettre ne ramne pas la gaiet  Brville. M. de Noirmont
s'inquite de l'avenir de son beau-frre. Ernestine, au chagrin que lui
donne la conduite d'Armand, sent se joindre l'ennui que lui cause
l'absence de Victor; elle craint que cette absence ne se prolonge
beaucoup. Quant  Dufour, il est fort inquiet de ses pantalons. C'est
donc avec autant d'tonnement que de joie qu'un matin, six jours aprs
sa lettre, on voit arriver Victor.

On va au-devant de lui, on l'entoure.

Vous revenez seul? dit Ernestine.

--Oui, madame, rpond Dalmer en baissant tristement les yeux. D'aprs
ma lettre, sans doute, on ne m'attendait pas si tt; mais, il y a trois
jours, j'ai eu occasion de revoir M. de Brville; j'ai pu me convaincre
alors que tous mes efforts prs de lui seraient dsormais inutiles... et
je suis parti.

--Je vous comprends, mon cher monsieur Dalmer, dit M. de Noirmont en
serrant la main du jeune homme; je ne vous sais pas moins bon gr de ce
que vous avez fait. Armand continue ses folies, n'est-ce pas?... et
l'argent qu'il a reu va encore aller se perdre dans les jolies socits
qu'il prfre  la ntre!...

Victor incline la tte sans rpondre.

Et... et mes... et M. Saint-Elme? dit Dufour, qui n'a pas os lcher
le mot qu'il avait sur le bout de la langue en voyant l'air srieux de
son ami.

--Je n'ai vu M. Saint-Elme qu'une fois; il a eu l'air d'appuyer mes
avis; m'a jur qu'il engageait chaque jour Armand  revenir prs de sa
soeur. Je n'ai pas t dupe de ces mensonges, et j'ai laiss voir  ce
monsieur ce que je pensais de sa conduite; mais cet homme a un front
extraordinaire! Quand on lui dit les choses les plus dsagrables, il
redouble ses assurances de dvouement, ses protestations d'amiti. C'est
bien de ces gens que l'on met  la porte et qui rentrent par la
fentre!

En entrant dans le salon, Victor cherche des yeux Madeleine; mais il
n'ose prononcer son nom. Il trouve enfin le moment de s'approcher
d'Ernestine et s'empresse de s'informer de la jeune fille. Ernestine lui
apprend ce qui s'est pass. Victor est dsol, car il sent bien qu'il
est le premier auteur de tous ces vnemens. Il se promet de se rendre
bientt  la maisonnette du garde.

Seul avec Dufour, Victor lui dit: Je n'ai pas voulu apprendre 
monsieur et madame de Noirmont tout ce que je sais sur leur frre;
j'aurais craint de les faire rougir. La conduite de ce jeune homme est
indigne; il se ruine dans les tripots,... frquente les plus mauvais
sujets de Paris.

--Je l'avais prdit!... Est-ce que tu ne te rappelles pas que je
l'avais prdit?... As-tu fait ma commission.

--Enfin, Armand a os emprunter trente mille francs sur cette proprit
qui n'est plus  lui,... en laissant croire qu'il en est toujours
possesseur.

--Diable! mais a devient trs-vilain cela!... Et tu n'as pas t chez
ma portire?....--Voici comment j'ai appris cela. J'tais chez Armand
quand la personne qui lui a prt cette somme y est venue: c'est un
brave homme qui n'a pas la moindre dfiance. Sachant que j'arrivais de
Brville, il m'a demand des dtails sur cette proprit en disant: M.
le marquis semble avoir l'intention de vendre sa terre, et, s'il ne peut
sans se gner me rembourser mes trente mille francs, je pourrai
m'arranger de sa proprit.

--C'est commode!... et le beau-frre!... Tu as dit alors qu'il l'avait
achete, et puis tu as t voir pour mes...--Pouvais-je perdre Armand,
le dshonorer?... J'ai gard le silence; mais aprs le dpart de son
crancier, je lui ai demand ce qu'il comptait faire. Il m'a jur
qu'avec l'argent de M. de Noirmont il allait rembourser une partie de ce
qu'il devait, qu'il prendrait des arrangemens pour le reste. Je l'ai
quitt;.... mais je surveillais sa conduite: le soir il a jou et perdu
la somme que je lui avais apporte!...

--C'est infme!... c'est horrible!... Mais enfin, fais-moi le plaisir
de me rpondre.... Me rapportes-tu mes pantalons?...--Eh! morbleu,
j'avais bien autre chose  penser que d'aller m'occuper de tes
culottes!--Ah! c'est a!... comme c'est aimable!.... Si M. Armand se
ruine, j'en suis bien fch,... mais je ne crois pas que ce soit une
raison pour que je mette toujours un pantalon de drap par la grande
chaleur... quand j'en ai de nankin  Paris. Pourvu que ma portire ne
les fasse pas porter  son mari!... voil ce dont j'ai peur!

--Et.... Madeleine a donc quitt cette maison? dit Victor en
regardant attentivement Dufour pour voir s'il se doute de la vrit.

--Oui, cette jeune fille a voulu retourner avec son ami Jacques,  ce
qu'on dit ici; mais tu entends bien que je n'en crois rien... Je ne suis
pas de ces gens qui croient tout, moi. M. de Noirmont aura dcouvert une
intrigue...--Quelle intrigue?--Je n'en sais rien; mais certainement
cette petite avait des intrigues... Pendant qu'elle prenait sance avec
moi, elle ne cessait de soupirer;.... et quand une jeune fille
soupire,... on sait ce que a veut dire.

--Te voil bien, avec tes conjectures... D'abord c'tait d'Armand que
Madeleine tait amoureuse;...  prsent, ce sont des intrigues! et avec
qui?--Ah! avec qui... je ne serais pas loign de croire que M. Chri
Montrsor... Hem!... il rdait du ct de Madeleine quand sa femme ne le
voyait pas...--Tu es fou, Dufour.--Oh! que non.... Je crois qu'on a
renvoy la petite, parce que cela tait urgent... Tout en faisant son
portrait, il m'a sembl que sa taille... hum!...

--Dufour, c'est affreux ce que tu dis l!... Si tu ne me faisais pas
piti, je t'apprendrais  tenir de pareils propos!...--Eh! mon Dieu!
qu'est-ce que tu as donc?... pour un mot en l'air... tu t'emportes,...
tu te fais le champion, le chevalier de Madeleine!... Est-ce que tu es
amoureux aussi de celle-l?--Je fais plus, je l'admire,... je la
respecte!... Dufour, plus un mot contre elle, ou nous nous fcherons
srieusement.

Victor quitte brusquement Dufour, et celui-ci se dit: Il l'admire!...
il la respecte!... Il y a quelque chose l-dessous,... car il n'a pas
l'habitude de respecter les jeunes filles.

Victor est sorti de la maison. Quoiqu'un peu fatigu par le voyage et le
trajet qu'il a fait pour venir de Laon  Brville, il ne veut point
passer la journe sans revoir Madeleine. Ernestine lui a indiqu le
chemin qu'il faut suivre pour arriver  la maison du garde. Ernestine
aurait bien voulu accompagner Victor, mais c'est impossible; et
maintenant qu'il est revenu, elle n'osera se rendre prs de la jeune
fille que lorsqu'elle saura Victor avec M. de Noirmont; elle sent bien
maintenant que le moindre soupon d'intelligence entre elle et Dalmer
mettrait son mari sur les traces de la vrit.

Victor a bientt franchi la plaine, travers le bois; il aperoit la
demeure du garde, il va frapper  la porte: c'est Madeleine qui lui
ouvre; elle reste saisie en le voyant. Un vif incarnat vient colorer ses
joues, ses yeux brillent de plaisir, et elle peut  peine balbutier:
C'est vous, monsieur Victor!...--Oui, Madeleine, c'est moi... Je suis
arriv de Paris ce matin et j'accours... Il me tardait de vous voir, de
vous dire tout ce que je pense..... Quoi!.... c'est pour moi que vous
venez ici.... pour me voir!... Ah! ma bonne amie ne pourra plus dire que
je suis malheureuse.--Est-ce que je ne puis pas entrer, Madeleine, pour
causer avec vous?.....--Oh! mon Dieu!.... et Jacques qui est l;... il
se repose, il dort en ce moment; mais s'il vous voyait...--Vous avez
raison; il doit bien me har,... me mpriser, car je suis l'auteur de
toutes vos peines...--Allez dans le bois... l bas...  gauche;... je
vais aller vous rejoindre, et nous pourrons causer sans craindre
Jacques.

Victor se rend du ct du bois que Madeleine lui a indiqu, il s'assied
sur un arbre abattu en attendant la jeune fille. Elle ne tarde pas 
paratre: une petite robe bleue sans ornement, sans garniture, une
ceinture noire, un fichu de soie sur le cou, un chapeau de paille 
grands bords et dont les rubans flottent sur ses paules, voil toute la
toilette de Madeleine. Mais en ce moment ses yeux expriment tant de
trouble et de plaisir, son teint est si rose, son sourire si doux, sa
dmarch si lgre, que Madeleine est vraiment jolie, et Victor est
surpris de le remarquer pour la premire fois.

Me voici, dit la jeune fille en s'asseyant prs de Victor; je suis
bien fche de ne pas vous recevoir dans la maison, mais...--Ah!
Madeleine, est-ce que vous me devez des excuses, lorsque je cause toutes
vos peines, si vous saviez quel chagrin j'ai prouv en ne vous
retrouvant plus  Brville et en apprenant que M. de Noirmont vous avait
renvoye!--Oublions cela, monsieur... Je me trouve si heureuse
maintenant... je suis bien rcompense de ce que j'ai fait...--Je
n'oublierai jamais ce que je vous dois de reconnaissance. Bonne
Madeleine! il y a peu de femmes qui agiraient comme vous.--Peut-tre
n'ai-je pas autant de mrite que vous le croyez?... Si on lisait dans le
coeur des gens... ce qu'on nomme leurs belles actions semblerait alors
tout naturel. Ne doit-on rien faire pour ceux qu'on aime?... et j'aime
tant ma compagne d'enfance!--Mais, moi, Madeleine, moi, qui suis
l'auteur de tous les chagrins que vous avez eus depuis quelque temps,
vous devez me har...

--Vous har? s'crie Madeleine; puis elle s'arrte et reprend en
baissant les yeux: Oh! non, monsieur, c'est impossible!... N'est-ce pas
vous qui m'avez ramene prs de ma chre Ernestine?...--Devais-je vous
ramener prs d'elle, pour tre ensuite cause que vous la
quitteriez?...--De grce, monsieur, ne parlons plus de cela... Ernestine
vient souvent me voir; elle me parle de... de tout ce qui l'intresse...
Ici je ne me trouve pas  plaindre: je ne manque de rien, et si vous
avez la bont de penser encore  moi... de venir quelquefois, en vous
promenant, me donner des nouvelles de Brville... Oh! je vous assure que
je me trouverai bien heureuse.--Oui, Madeleine, je viendrai le plus
souvent que je pourrai... quelquefois je tcherai qu'Ernestine
m'accompagne.

--Ah, oui, rpond Madeleine en plissant; oui, vous viendrez avec
elle... cela vaudra mieux... le chemin vous semblera moins long... et
puis a vous ennuierait de ne parler qu'avec moi qui ne sais rien
dire!...

--Que dites-vous l, Madeleine? est-ce qu'on s'ennuie prs de ceux
qu'on aime, et dsormais je vous aime comme une soeur; de votre ct,
voyez en moi un frre... traitez moi comme tel... Puiss-je quelque jour
mriter ce titre en rparant le mal que j'ai fait, en assurant votre
sort! Vous devez faire le bonheur d'un poux; je veux vous voir unie 
un homme qui sache apprcier votre belle ame, qui soit digne de vous,
qui...

Madeleine, qui coutait Victor d'un air impatient, l'interrompt en
s'criant: Non, monsieur, non, je vous en prie, ne vous occupez jamais
de cela... Madeleine ne veut pas, ne doit pas se marier; sans parens,
sans nom... elle restera ce qu'elle est... Je vous en prie, monsieur, ne
me parlez pas de cela... vous me feriez de la peine.

Madeleine dtourne la tte pour cacher de grosses larmes qui viennent de
tomber de ses yeux; Victor lui prend la main en lui disant:

Pardonnez-moi... je ne pensais pas vous faire du chagrin... mais si
vous refusez tout ce que je voulais faire pour assurer votre sort 
venir, vous accepterez au moins mon amiti.

--Votre amiti! oh! oui, monsieur.--Et vous me donnerez la
vtre?...--Vous l'avez depuis long-temps, et je ne sais pas reprendre ce
qu'une fois j'ai donn.

En ce moment on entend la voix de Jacques qui appelle Madeleine. Il est
veill, dit la jeune fille en se levant; je rentre bien vite pour
qu'il ne vienne pas par ici. Adieu, M. Victor, adieu... Pensez
quelquefois  Madeleine, et elle ne sera pas malheureuse?

En prononant ces mots, la jeune fille serre tendrement la main qui
tenait encore la sienne; puis elle se sauve  travers le bois, comme si
elle craignait de laisser voir la rougeur qui couvre son front. Victor
s'loigne aussi, et retourne  Brville, en cherchant  dcouvrir la
cause des pleurs qu'il a vus dans les yeux de Madeleine.

Quinze jours se sont passs, Victor a repris le billard et les checs
avec M. de Noirmont; Ernestine a recouvr un peu de gaiet: mais Dufour
ne trouvant plus personne qui veuille poser, parle quelquefois de
retourner  Paris; alors Ernestine se fche et lui dit qu'il est son
prisonnier jusqu' la fin de la saison. M. et madame Montrsor viennent
souvent  Brville; les Pomard n'y reparaissent plus.

Victor est retourn pour voir Madeleine; mais Jacques tait l, et
Victor n'a pas os parler  la jeune fille; ensuite, lorsque M. de
Noirmont le laisse libre, le jeune homme recherche d'autres entretiens.
On fait toujours passer l'amour avant l'amiti, et l'on a raison: l'un
n'a qu'un temps, l'autre sait attendre.

Une aprs-dne, pendant un violent orage qui ne permettait pas de
songer  la promenade, Dufour, assis contre une fentre du salon qui
donnait sur la route, regardait tomber la pluie en disant: C'est
trs-difficile en peinture de rendre cet effet-l.

Tout--coup il pousse une exclamation de surprise; Ernestine le regarde.

Qu'avez-vous donc, M. Dufour?--Madame, c'est que je viens d'apercevoir
l-bas, sur la route, deux voyageurs, et on dirait.... oui, vraiment, on
dirait que c'est M. votre frre, avec son ami M. de Saint-Elme.

--Mon frre! s'crie Ernestine.--Armand! dit M. de Noirmont en
quittant sa partie d'checs. Aussitt tout le monde court  la fentre,
d'o l'on peut voir au loin sur la route, et on aperoit en effet deux
voyageurs qui viennent du ct de Brville; mais Ernestine s'crie: Oh!
non, ce n'est pas mon frre...  pied..... par le temps qu'il fait....
ce ne peut pas tre Armand.

Dans les deux pitons qui s'avanaient, bravant la pluie et l'orage, il
tait effectivement difficile de reconnatre les mmes hommes qui,
quelque temps auparavant, avaient quitt Brville. Pourtant c'taient
bien le jeune marquis et son compagnon ordinaire: bientt il n'est plus
permis d'en douter.

Oui,... c'est lui!... mon pauvre frre! En disant ces mots, Ernestine
quitte la croise pour aller sous le vestibule au-devant d'Armand,
tandis que M. de Noirmont s'crie: Et il nous amne ce Saint-Elme;....
en vrit, ceci passe la permission... Mais maintenant que cette maison
m'appartient, je ne cacherai pas  ce monsieur ce que je pense; j'espre
qu'il ne nous restera pas long-temps au moins!

--Les voici qui entrent dans la cour, dit Dufour en poussant Victor.
Hum!... comme Armand est chang!... Et le beau Saint-Elme!.... diable!
il y a moins d'lgance dans cette toilette-l...... Malgr cela,...
tiens, vois,... c'est la mme dmarche,... la mme assurance;.... et,
quoiqu'il arrive tremp comme une soupe, il fait autant d'embarras que
s'il descendait d'un quipage  huit chevaux.

Les voyageurs entrent bientt dans le salon. Armand est  peine
reconnaissable, quoiqu'il se soit coul bien peu de temps depuis qu'il
a quitt le domaine de son pre. Il semble vieilli de plusieurs annes;
il est d'une maigreur, d'une pleur effrayante; ses yeux sont rouges,
caves, et il les tient presque constamment baisss; ses sourcils ont
pris au jeu l'habitude de se froncer, et son front en a conserv une
expression sombre et soucieuse. Sa mise est celle qu'il portait
habituellement  la campagne; seulement, son col de chemise, autrefois
bien blanc, bien empes, dnote maintenant trop de ngligence.

Saint-Elme a un pantalon  passe-poil, qui dessine trs-bien ses formes,
mais qui est crott jusqu'aux genoux. Son habit bleu est boutonn
hermtiquement jusque sous le cou; il a une cravate noire, mise
militairement, et ne laissant rien voir d'une chemise: il tient  la
main une cravache, et essuie avec un foulard son chapeau tout tremp.

Nous voil! s'crie Saint-Elme, en entrant dans le salon d'un air
aussi riant qu'il en tait sorti; je vous ramne l'enfant prodigue:...
oh! je savais bien que je vous le ramnerais...... Quand je me mle
d'une chose, c'est comme si elle tait faite... Bonsoir, M. de
Noirmont,... chasseur intrpide et diligent!... j'avais hte de revenir
prs de vous... Voil le mois de septembre qui approche, l'ouverture de
la chasse.... Comme nous allons lutter ensemble  qui en abattra le
plus... Salut  notre ami Dalmer...... Vous le voyez, monsieur Dalmer,
je tiens la parole que je vous avais donne; je ramne Armand dans sa
famille... Ah! il n'y a rien de tel qu'une famille!.... on sent cela
surtout quand on en est loign... Eh!... voil notre cher artiste!
Bonsoir, Dufour..... J'tais encore avant-hier chez un dput qui est
fou de vos tableaux,... de votre talent... Quand je lui ai dit que je
vous connaissais, il enviait mon bonheur, il aurait voulu se mettre dans
ma poche. Je vois avec plaisir que tout le monde se porte bien.... Ah!
maudite route!... diable d'orage qui nous a surpris... je voulais
attendre des chevaux,... une voiture; mais Armand tait si press
d'arriver,.... de revoir ses parens,... ses amis,... c'est bien
naturel..... et voil pourquoi nous sommes si mouills.

Pendant que Saint-Elme donne carrire  son impudence, Armand s'est
avanc vers son beau-frre, qui lui tend la main d'un air plutt afflig
que fch. Le jeune homme fait  Dalmer un salut contraint. On voit
qu'il est embarrass, qu'il semble honteux de lui-mme. Enfin il se
jette dans un fauteuil en disant tristement:

Oui,... me voil!

--J'aurais voulu que ce ft plus tt, rpond M. de Noirmont; mais je
suis toujours bien aise de votre retour... Ce qui me fche... c'est...

M. de Noirmont finit sa phrase tout bas en dsignant Saint-Elme, et
Armand rpond d'un ton aigre: Je vous assure, monsieur, que vous le
jugez mal!..... Ce n'est pas sa faute si j'ai t malheureux  Paris,...
si le sort m'y a poursuivi d'une faon si cruelle... On a calomni
Saint-Elme prs de vous... Il n'a pu m'aider; il a prouv aussi de
grands revers de fortune;... mais il m'est attach, et le mal recevoir,
ce serait me montrer que ma prsence vous dplat aussi.

--Allons, vous voil! toujours le mme, toujours exalt dans votre
manire de voir... Plus tard vous jugerez mieux ce sincre ami.... En
attendant, quoique j'eusse prfr vous revoir sans lui, pour vous tre
agrable, je ne lui dirai pas tout ce que je pense.

Pendant cette conversation, Saint-Elme a continu d'essuyer son chapeau;
ensuite il s'est mis devant une glace, et a pass sa main dans ses
cheveux, tout en disant:

C'est trs-drle d'arriver comma a!...  pied... et par un orage... Si
on ne savait pas qui nous sommes, je vous demande pour qui on nous
prendrait... Il me semble que madame de Noirmont a pris un peu
d'embonpoint, ce qui lui sied  ravir.

Ernestine ne rpond rien  ce compliment et ne daigne mme pas regarder
Saint-Elme, elle s'approche de son frre et lui dit:

Pourquoi donc tre venu par l'orage?... tu as l'air malade,...
souffrant.--Moi, je n'ai rien.

--Je vous assure, belle dame, que nous nous portons fort bien,... dit
Saint-Elme, mais Armand a toujours eu l'air dlicat... et puis,  Paris,
nous avons fait un peu le libertin,... le sducteur.

Ernestine continue de s'adresser  son frre sans rpondre  Saint-Elme:

Tu dois avoir besoin de changer de vtemens...--Ce que je dsire avant
tout c'est me reposer; car cette route par la pluie m'a horriblement
fatigu.... Ma chambre est-elle toujours libre?--Sans doute, elle
t'attend.--Je vais y monter. Ah! j'ai grand besoin de repos! demain nous
causerons... Saint-Elme, ne venez-vous pas aussi dans votre appartement?

--Non, mon cher, je ne suis pas press de dormir, et je ne quitterai
pas si vite une socit que je suis enchant de revoir... Et puis la
route m'a donn de l'apptit;.... nous avons cependant fait un dner
excellent;... c'est gal, je crois que je souperai volontiers, moi qui
ne soupe jamais.

--A votre aise alors.

En disant cela, Armand s'incline lgrement devant la compagnie et
quitte le salon. Mais en passant prs de Victor, il lui dit  l'oreille:
Je compte, monsieur, sur votre discrtion. Et Victor fait un signe de
tte affirmatif.

Est-ce bien l mon frre? dit Ernestine, regardant le jeune marquis
s'loigner. Lui, autrefois si gai, si aimable!... ah! je ne le reconnais
plus!

Saint-Elme est rest dans le salon o il se promne en se mirant dans
les glaces avec autant d'effronterie qu'avant son dpart. Dufour ne peut
s'empcher d'admirer son assurance, qui l'empche de s'apercevoir du ton
plus que froid avec lequel on l'a reu, ou qui du moins fait qu'il n'en
est pas pour cela moins  son aise. M. de Noirmont dit  Victor:
Reprenons notre partie d'checs... L'arrive de monsieur ne doit pas
nous dranger.

--Eh bien! mon cher Dufour, dit Saint-Elme en allant frapper sur
l'paule du peintre, depuis mon dpart... nous avons d faire bien des
portraits ici...... hein!... ha a! j'espre que mon tour viendra
aussi.--Votre tour,... pourquoi?--Pour mon portrait... On fait
maintenant les personnes en pied, mais en petit,... c'est plus
gracieux:... il faudra me faire comme cela...--Ah! oui, pour servir de
pendant  mon tableau de la fort de Compigne......--Justement. Et ces
bons voisins, donnez-m'en donc des nouvelles, monsieur de Noirmont? ces
aimables Montrsor;... cet espigle M. Pomard a-t-il beaucoup chass
avec vous?...

--Monsieur, permettez,... je suis occup de mon jeu...--Ah! c'est
juste!.... pardon... Jeu superbe que les checs!... j'y jouerais fort
bien, si cela ne me donnait pas la migraine... Je parie que notre
artiste est toujours passionn pour le loto... Voyons mon cher Dufour, y
avez-vous beaucoup jou pendant mon absence?... Vous devez tre bien
joyeux quand vous gagnez un quine!...

--J'ai dans l'ide que dans ce moment un quine ne vous ferait pas de
peine non plus, monsieur de Saint-Elme! rpond Dufour d'un air
goguenard.

--Oh! pardieu, non:... j'ai essuy cet t des pertes horribles; plus
de deux cent mille francs que j'ai perdus....--A la roulette?...--Non
pas dans des faillites... j'avoue que cela m'a un peu gn.--Et vos
vignes en Bretagne?--Elles ont coul... Il n'y a rien de tratre comme
la vigne... Je ne m'affecte pas beaucoup de tout cela, parce que je suis
bien sr d'hriter de vingt milles livres de rente d'une tante qui
m'adore... c'est comme si je les tenais; mais cela m'a contrari  cause
d'Armand,... qui a fait des folies!...

--Des folies! dit M. de Noirmont qui ne peut plus se contenir; vous
tes bien modeste, monsieur...... Un jeune homme qui, en moins de
dix-huit mois, a mang toute sa fortune,... qui, pendant son dernier
sjour  Paris, y a englouti dans des tripots le pris de cette
proprit, qui tait sa dernire ressource...... Ah! ce sont l plus que
des folies, monsieur; et je devais esprer que vous, qui vous disiez
l'ami d'Armand, et qui, certes, ne manquez pas d'exprience, je devais
esprer que vous arrteriez ce jeune homme dans la route du vice, au
lieu de l'aider  se ruiner.

M. de Noirmont a parl avec chaleur, son front est svre, son regard
semble interroger Saint-Elme; mais celui-ci, sans tre nullement
dcontenanc, se met  sourire, et rpond d'un air de bonhomie:

J'tais sr que vous me diriez cela... je m'y attendais... En venant
avec Armand, je lui disais: Ton beau-frre va me gronder;... il croira
que je t'ai donn de mauvais conseils... et, dans le fait,... je suis de
bonne foi, moi,  votre place, je le croirais aussi?... Cependant, je
puis vous jurer que je suis pour le moins aussi fch que vous de ce
qu'Armand soit ruin. S'il avait suivi mes avis, il n'aurait pas perdu
son argent au jeu, surtout  la roulette... mauvais jeu o tout
l'avantage est pour le banquier... Le trente-et-un... passe encore, on
n'a que le refait contre soi... Quant aux femmes... Ah! je voulais lui
faire faire des connaissances prcieuses,... des dames distingues qui
l'auraient pouss dans les grandeurs,... dans les honneurs,... que
sais-je?... mais c'est un fou!... Quand deux beaux yeux lui avaient
tourn la tte, il ne regardait  aucun sacrifice pour les admirer 
son aise... J'ai eu plus d'une fois avec lui des scnes trs-vives,...
des altercations graves;... nous avons mme t sur le point de nous
battre;... mais je me suis dit: Ce jeune homme n'a pas mauvais coeur;
quand je lui donnerais un coup d'pe, ce n'est pas a qui le corrigera
de ses dfauts!... Ses respectables parens me l'ont confi, je ne dois
pas me brouiller avec lui... Et voil pourquoi je ne l'ai pas quitt. Il
est mme cause que j'ai nglig mes affaires, mes propres intrts. A la
rigueur, je pourrais dire qu'il m'a cot beaucoup d'argent;... mais je
suis trop dlicat pour jamais lui parler de cela.

M. de Noirmont ne dit plus rien; c'tait le parti le plus sage. Et
d'ailleurs Saint-Elme a une manire de rpondre qui, sans le convaincre,
l'tourdit encore.

Au bout d'un moment, l'ami d'Armand s'crie: Eh bien! mais je n'ai pas
encore aperu la petite Madeleine, la protge de madame de Noirmont?
Est-ce que vous l'auriez marie pendant mon absence?

--Non, monsieur, rpond schement Ernestine, elle n'est pas marie;
mais elle n'habite plus ici.

--Elle n'habite plus ici!... ah! fort bien,... j'entends... La petite
orpheline a eu quelque aventure,... un moment de faiblesse... Au fait,
elle avait l'air trs-sentimental, cette petite.

--Monsieur! s'crie Victor en quittant le jeu, parlez avec plus de
mnagement de cette jeune fille!.... C'est sans doute parce que vous la
croyez  prsent sans protecteur que vous vous permettez de tels propos
sur son compte; mais je vous prviens que je ne le souffrirai pas...
et...

--Eh! mon Dieu, mon cher monsieur Dalmer!... qu'est-ce qui vous prend
donc?... En vrit, je ne sais pas ce qui s'est pass ici,... mais tout
le monde se fche, s'emporte pour des riens!... Soyez le chevalier de
mademoiselle Madeleine, vous en tes bien le matre... Quant  sa
vertu,... je ne peux pas l'attaquer, je ne la connais pas;... mais on
peut bien se permettre une lgre plaisanterie!...

--Non, monsieur; quand il s'agit d'une pauvre fille que tout le monde
abandonne, ce n'est pas le cas de plaisanter.

--Allons, monsieur Victor, venez-vous finir la partie? dit M. de
Noirmont. Victor va se rasseoir; et Saint-Elme se rapproche de Dufour,
auquel il dit  l'oreille: Mon cher artiste, vous me conterez tout
cela... Dalmer aura fait un enfant  la petite, et c'est pour cela qu'il
ne veut pas qu'on plaisante sur sa vertu!... Ah! ah! vous ne rpondez
pas?... Je gage cent louis que c'est la vrit.--Je tiens le pari; si
vous voulez mettre au jeu.

La partie acheve, chacun se hte de se retirer. Saint-Elme seul va,
avant de se coucher, faire un tour  l'office, o, malgr l'excellent
dner qu'il a dit avoir fait, il soupe trs-copieusement.

M. de Noirmont espre que son beau-frre n'a pas dissip toute la somme
qu'il lui a envoye par Dalmer. Le lendemain matin, apercevant Armand
dans le jardin, il s'empresse de le rejoindre, et, tout en causant de sa
situation, aborde enfin ce sujet.

Je n'ai plus rien, rpond Armand d'une voix sombre! j'ai tout perdu,
tout absolument,... et, poursuivi par quelques cranciers, j'ai d mme
leur abandonner mon mobilier,... tout ce que j'avais...--Malheureux
jeune homme!... que comptez-vous faire maintenant?--Je n'en sais
rien;... mais je vous en prie, monsieur, point de reproches,... de
sermons, tout cela serait inutile  prsent, et je ne suis point
d'humeur  les entendre... Si mon sjour ici vous dplat, vous n'avez
qu'un mot  dire, et....--Monsieur, je n'oublierai jamais que vous tes
le frre de ma femme... vous serez toujours chez moi comme chez vous.
Quand vous serez plus calme,... que vous voudrez m'entendre, nous
aviserons  ce que vous pourriez faire encore.

Saint-Elme, qui a entendu cette conversation, s'approche d'Armand quand
M. de Noirmont est loign, et lui dit: Je gage que ton beau-frre va
te proposer une place de douze cents francs dans les droits-runis...
pour te refaire, pour que tu t'amendes... Un marquis inspecteur 
cheval.... ah! ah!.... comme ce serait drle!...

--Ah! Saint-Elme, tu plaisantes! moi, je n'en ai plus le courage,
rpond Armand en marchant  grands pas dans les alles du jardin.

--Eh! mon cher! il faut bien prendre son parti... Je crois que le
beau-frre ne serait pas si aimable, s'il savait que tu dois trente
mille francs que l'on t'a prts sur cette maison... qui n'tait plus 
toi!... ah! ah!... Mais quand ton crancier viendra voir cette
proprit... a deviendra plus embarrassant.

--Oui, j'ai perdu ce que mon pre m'avait laiss... Cette maison... o
fut leve mon enfance,... o je suis n, cette maison ne m'appartient
plus... Se ruiner en moins de deux ans!... ah! c'est affreux!... je me
dteste,... je me mprise...

--Fi donc!... Est-ce qu' ton ge on doit parler ainsi?... Tous les
hommes font des folies... On tombe, mais on se relve!...--Et ces trente
mille francs que je dois... comment les paierai-je?--Tu diras comme
Figaro: _Quand on doit et qu'on ne paie pas, c'est comme si on ne devait
pas_.--Mais vais-je donc passer le reste de ma vie ici,... priv de tous
plaisirs?... Ne pourrais-je plus retourner  Paris,... o peut-tre le
sort se lasserait de me poursuivre, si j'avais de quoi le tenter
encore...--Ah! oui,... voil le cruel;... car, enfin, la chance ne peut
pas toujours rester la mme;... il faut bien qu'elle tourne.... mais
pour se refaire il faut encore de l'or... Si ton beau-frre voulait t'en
prter...--Oh! jamais je n'oserais,... et d'ailleurs il croirait faire
beaucoup en faisant trs-peu;... il m'imposerait des conditions,... je
n'en veux pas recevoir.--Alors attendons!... Le hasard peut nous
devenir favorable! Il ne faut jamais se dsesprer; c'est un mauvais
systme.

Armand, qui ne conserve point d'esprance, quitte Saint-Elme pour
chercher la jeune fille qu'il a laisse  Brville; il se rappelle que
Madeleine l'aimait sincrement, et, aux jours de l'infortune, on se
souvient de ceux qui nous aiment.

Le jeune homme s'informe  sa soeur de son amie d'enfance.

Madeleine ne demeure plus ici, lui rpond Ernestine avec embarras;
elle est retourne avec Jacques.--Quoi! ma soeur, vous avez renvoy
cette petite... que vous aviez l'air de tant aimer!--Ah! je l'aime
toujours autant;... mais mon mari... a eu quelques mots avec Madeleine,
et...--Je vous entends... Pauvre fille!... J'irai la voir; je sens que
sa vue me fera plaisir;... cela me rappellera ce temps... qui a fui si
vite... et pour ne plus revenir.

Armand s'est fait indiquer la demeure de Jacques. Saint-Elme, qui ne
s'amuse pas beaucoup dans une maison o chacun l'vite, court sur les
pas d'Armand, qu'il vient de voir traverser la plaine.

O vas-tu par l? dit Saint-Elme en rejoignant son ami.--Voir
quelqu'un que j'aime, et dont il me semble que la prsence adoucira un
peu mes peines... Je vais prs de Madeleine, que le mari de ma soeur a
force de quitter Brville.--Ah! tu vas voir l'orpheline. Diable! mais
c'est romantique!--Ne m'accompagne pas, Saint-Elme; tu ne comprends pas
cette amiti de frre qui nous unit  des compagnons de notre
enfance;... tu t'ennuierais avec Madeleine!--Eh! que diable veux-tu que
je fasse chez ton cher beau-frre?... il me regarde en se gonflant comme
une grenouille; ta soeur se sauve ds qu'elle m'aperoit; ce petit Dalmer
se donne aussi des airs d'humeur! le gros Dufour fait le portrait de la
fille du concierge. C'est  prir d'ennui; on ne voit mme plus cette
agaante Pomard et son dlicieux frre... Je t'accompagnerai... Ah!
n'aie pas peur, je te laisserai causer,... pleurer mme avec l'amie de
ton enfance. Que sait-on?... je pleurerai peut-tre aussi. A la campagne
il faut bien faire quelque chose!

Armand continue son chemin et laisse Saint-Elme marcher  ct de lui.
Il est triste, pensif, et n'coute plus les rflexions de son compagnon.

Ils arrivent devant la maison de Jacques.

Madeleine est assise contre une fentre du rez-de-chausse dans la
chambre qu'elle habite. Elle travaille lorsque les nouveau-venus
s'approchent. Quand elle lve les yeux, Armand est devant elle arrt
contre la croise.

Madeleine pousse un cri de joie, et jette son ouvrage en disant:
Armand!... monsieur le marquis! puis elle sort de la maisonnette et
vient se jeter dans les bras de son ancien ami.

--Oui, Madeleine, c'est Armand... ton ami....--Ah! vous voil donc
enfin de retour.... Qu'on doit tre content  Brville!... vous tes
revenu! on vous dsirait avec tant d'impatience!

Armand ne rpond rien. Saint-Elme s'empresse de dire: Oh! oui, on a t
enchant de nous revoir!... on est d'une joie extraordinaire!...

--Mais entrez donc;... venez vous reposer, prendre quelques
rafrachissemens. Jacques n'est pas l;... mais il sera bien content que
vous lui fassiez l'honneur de vous reposer chez lui.

--L'honneur!... Ah! ma pauvre Madeleine!... c'est de l'amiti,... c'est
pour un moment l'oubli de mes chagrins que je viens chercher prs de
toi.

--Oui, sans doute, dit Saint-Elme, de l'amiti,... de la franche
amiti;.... mais avec a nous prendrons bien des oeufs frais.... a
n'empche pas de causer... et a m'occupera, moi.

Armand suit Madeleine dans la maison. La jeune fille s'empresse d'offrir
du lait, des oeufs, des fruits. Armand ne prend rien; il va s'asseoir
contre la fentre; Saint-Elme se met  table et se fait des mouillettes
en murmurant: A la guerre comme  la guerre!... C'est tonnant comme je
deviens champtre!

Madeleine voit bien que le jeune marquis est triste et tourment; elle
n'ose le questionner. Celui-ci lui avoue une partie de ses fautes; avec
elle il ne cherche pas  dissimuler ses torts; il s'accuse, et la jeune
fille le plaint, le console; les expressions de son amiti sont si
douces, si persuasives, qu'Armand se sent moins malheureux en
l'coutant.

--Ah! Madeleine, il semble que si je t'avais toujours eue prs de moi,
je n'aurais pas cd au mauvais gnie qui m'entranait... Tu me
rappelles madame de Brville, celle qui fut ma seconde mre, qui
m'aimait comme son fils... En t'coutant, je crois l'entendre encore...
Madeleine, je viendrai souvent te voir.... Je me trouve moins coupable
prs de toi!

--Oui, nous viendrons trs-souvent, dit Saint-Elme; votre vin est un
peu sur, mais vos oeufs sont trs-frais. En ce moment, Jacques rentre,
son fusil sous son bras; il salue les trangers. Saint-Elme ne se
drange pas et continue de manger son oeuf.

Voil M. le marquis de Brville qui me fait l'honneur de venir me voir,
dit Madeleine; il revient de Paris.

--Oh! j'ai ben reconnu M. de Brville, dit Jacques en saluant Armand;
toutes les fois qu'il voudra nous honorer de sa visite, nous le
recevrons de notre mieux. Les amis de Madeleine seront toujours les
miens.

--Ah! si je n'avais pas vendu le domaine de mon pre, dit Armand en
soupirant, Madeleine ne l'aurait jamais quitt... Pourquoi suis-je all
 Paris!.... fatal voyage!...

--Allons, mon cher, ce qui est fait est fait! dit Saint-Elme; il ne
faut pas toujours revenir l-dessus!... M. le garde, nous viendrons vous
voir;... je chasserai par ici..--Il faut une permission, monsieur.--J'en
aurai; je suis trs-li avec le propritaire de ces bois-ci... C'est M.
de...... de..... le nom m'chappe maintenant, n'importe. Je lui parlerai
de vous, brave Jacques;... je pourrai vous tre utile.--Monsieur, j'ai
ce qu'il me faut et de quoi nourrir Madeleine; je ne demande plus rien 
prsent... que de la voir heureuse.--C'est trs-bien;... vous tes un
digne homme et vous avez mon estime.... C'est dommage que vous n'ayez
pas un fusil  piston;..... mais je vous en donnerai un, moi;... j'en ai
cinq ou six. Allons, marquis, je crois qu'il est temps de retourner chez
l'honorable beau-frre.

Armand presse la main de Madeleine, dit adieu  Jacques, et s'loigne
avec Saint-Elme, qui fait au garde et  la jeune fille un salut
protecteur.




CHAPITRE III.

Des trangers.


Plusieurs jours se sont couls depuis qu'Armand et son ami sont revenus
 Brville; mais au lieu d'y avoir ramen la gaiet, il semble que leur
prsence en ait entirement banni la joie et le bonheur. Loin de
diminuer, la tristesse d'Armand augmente chaque jour, car il s'y joint
l'ennui d'une manire de vivre  laquelle il n'est plus accoutum. Il
fuit la socit, passe toute la journe  se promener dans les bois, et
pour toute distraction va voir Madeleine; mais souvent il reste prs
d'elle des heures entires sans prononcer un seul mot. Pendant ce temps
Saint-Elme visite du haut en bas la maison du garde, mange ses oeufs,
boit son vin, et ne paie jamais.

Saint-Elme voit bien que sa prsence n'est pas agrable  M. et madame
de Noirmont, mais comme il serait fort embarrass pour aller vivre
ailleurs, il feint de ne point s'apercevoir de la froideur qu'on lui
tmoigne. Ernestine et Victor ne trouvent plus l'instant de se parler en
secret: Saint-Elme n'ayant rien  faire, est toujours l, et semble
prendre plaisir  observer ce que font les autres. Enfin M. de Noirmont
s'inquite de la position de son beau-frre, de son avenir, et dans le
fond de son ame n'est nullement content de le voir tabli chez lui avec
son intime ami, sans prvoir comment il pourra s'en dbarrasser.

Un matin, au moment du djeuner, M. de Noirmont laisse paratre une vive
satisfaction, en lisant une lettre qu'on vient de lui apporter.

Voil M. de Noirmont qui reoit de bonnes nouvelles, dit Saint-Elme, ce
n'est pas comme moi... j'en attends toujours et je ne reois rien.

--Oui, monsieur, voil en effet une lettre qui me fait grand plaisir...
car elle me donne l'espoir d'tre utile  Armand. Ma chre Ernestine, il
faudra faire un sacrifice pnible... mais pour rendre service  votre
frre je suis persuad que vous n'hsiterez pas.

--Qu'est-ce donc? dit Ernestine, tandis que tout le monde regarde M.
de Noirmont avec curiosit, et que l'on attend avec impatience qu'il
s'explique.

--Voici ce que c'est: Vous rappelez-vous, Armand, qu'avant votre dpart
pour Paris, et pendant que vous me pressiez de prendre cette maison pour
soixante mille francs, je vous ai parl d'un certain comte de Tergenne
qui dsirait beaucoup acheter une proprit dans ce pays?

--Je me le rappelle, dit Armand.--Oui... nous nous le rappelons,
murmure Saint-Elme, qui au nom du comte a renvers sur son pantalon la
moiti de sa tasse de th.

--Eh bien! j'avais charg un ami  Mortagne, dans le cas o M. de
Tergenne y reviendrait, de lui tmoigner le plaisir que j'aurais de le
revoir. Cet ami m'apprend que mes dsirs seront bientt satisfaits...
Tenez, voici ce qu'il me marque  ce sujet: ....M. de Tergenne est ici
avec sa nice; il compte se rendre prcisment dans le pays que vous
habitez; il dsire s'y fixer. Je lui ai dit tout le plaisir qu'il vous
ferait en allant vous voir  Brville. Il a paru fort sensible  votre
souvenir,  votre invitation, et me charge de vous dire qu'il profitera
de la permission que vous lui accordez. Il doit se remettre en route ce
soir; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne tarderez pas  recevoir
sa visite.

--Je ne vois pas en quoi la visite de ce monsieur peut me regarder,
dit Armand, tandis que Saint-Elme, tout en se donnant beaucoup de mal
pour essuyer son pantalon, semble trs-occup d'autre chose.

--coutez, Armand, je vous ai pay ce domaine soixante mille francs. Je
ne pouvais vous en donner plus, mais je crois qu'il vaut davantage; et
si M. de Tergenne pense toujours comme  l'poque o il dsirait tant
l'acheter, je ne doute pas qu'il n'en donne soixante-quinze....
peut-tre quatre-vingt mille francs.... Alors, je le lui cderai. Vous
pensez bien que je ne veux rien gagner sur vous. Je reprendrai ce que
j'ai dbours, et la diffrence vous reviendra...... C'est donc quinze 
vingt mille francs que j'espre vous faire avoir... Ernestine, il vous
en cotera de quitter cette maison.... je le prvois... mais
n'approuvez-vous pas ce que je veux faire?

--Oui, monsieur, puisqu'il s'agit d'obliger mon frre... je me
rsignerai... Sans doute je ne m'loignerai pas de ces lieux sans
regrets..... mais je ne puis que vous approuver.

--Ma soeur, ne vous dsolez pas d'avance, dit Armand, certainement je
suis sensible au dsintressement de M. de Noirmont,  ce qu'il veut
faire pour moi... mais je doute fort que ce M. de Tergenne soit toujours
entich de ce domaine... C'tait probablement un caprice... il n'y pense
sans doute plus.

--La preuve qu'il est toujours dans les mmes intentions, dit M. de
Noirmont, c'est qu'il vient dans ce pays pour s'y fixer.

--Je conviens que vingt mille francs me feraient plaisir......
quoique.... avec cette somme... je ne... Ah! tenez, ce n'est pas la
peine pour quelques mille francs, de faire du chagrin  ma
soeur.--Armand, ne vous mlez pas de ceci, et laissez-moi le soin de
cette affaire.

--Ce qu'il y a de certain, dit Dufour, c'est que nous allons voir
arriver M. le comte et sa nice.--Oui, rpond Victor, et je pense que
nous ferons bien, nous, de ne pas embarrasser nos htes plus
long-temps.... Puisqu'ils ne seront plus seuls, nous pourrons retourner,
toi  Paris, Dufour, et moi prs de mon pre....... qui va encore
vouloir me marier...

--Vous marier, dit Ernestine, et c'est pour cela que vous tes press
d'aller le voir?--Oh! non, madame, mais...--Mais, dit M. de Noirmont, je
ne veux pas que l'arrive de M. de Tergenne vous fasse partir..... Vous
nous aiderez, messieurs,  lui rendre ce sjour agrable, et si je lui
vends ce domaine, eh bien! alors nous le quitterons tous ensemble....

--Nous irons  Paris? dit vivement Ernestine.--Non, ma chre amie, mais
nous retournerons  Mortagne. En attendant disposez tout ici pour
l'arrive de nos nouveaux htes... Je ne connais pas la nice du
comte... il ne l'avait pas avec lui il y a deux ans, mais pour lui...
oh! c'est un homme charmant, fort aimable, et qui, je crois, a d dans
sa jeunesse tre le favori des belles...... Il est mme trs-bien
encore.

--Je ferai son portrait, dit Dufour.--Et moi sa partie de billard...
Il y est de premire force... je crois qu'il y battra M. Saint-Elme.

--Ah! vous croyez! rpond Saint-Elme en s'efforant de sourire. Eh
bien! nous verrons cela...... je tcherai de me mesurer avec M. le
comte.

Tout le monde se lve. Ernestine va donner des ordres pour que l'on
prpare deux appartemens, mais elle est triste, elle a le coeur serr;
l'arrive de ces trangers va rendre plus rares ses entretiens avec
Victor, et l'ide qu'il faudra peut-tre bientt quitter la demeure o
elle est ne, ajoute encore  son chagrin. Victor la suit des yeux quand
elle s'loigne, et son regard tche de la consoler.

Armand pense au projet de son beau-frre,  l'argent qui peut lui
revenir; dj dans sa pense il se revoit  Paris, il y ressaisit la
fortune; mais lorsqu'il se rappelle qu'il doit trente mille francs, ses
esprances s'vanouissent, son dsespoir renat, et il frappe la terre
de son pied, en s'criant: Je ne pourrai donc pas me tirer de cette
position!

Il cherche Saint-Elme, il veut causer avec lui sur ce qu'il pourrait
faire si le projet de son beau-frre russissait; mais Saint-Elme ne se
retrouve pas de la journe? c'est en vain qu'Armand le demande. La
grosse Nanette seule a vu le beau monsieur sortir aprs le djeuner,
avec un fusil et une carnassire.

A l'heure du dner, Saint-Elme n'a pas reparu. On se met  table, les
matres de la maison s'inquitent peu de ce qu'il est devenu. Armand
seul s'crie de temps  autre: C'est singulier,.... la chasse l'a donc
bien loign d'ici.

Enfin, vers le milieu du dner, Saint-Elme parat, mais on est oblig de
le regarder long-temps pour tre certain que c'est bien lui. Il a autour
de la tte un bandeau de tafetas noir qui lui cache tout un oeil et une
partie du nez, et sur le bas de sa figure sont colles plusieurs bandes
de tafetas d'Angleterre. En arrivant dans la salle  manger, il marche
avec peine et d'un air souffrant.

Mon Dieu! comme te voil arrang! dit Armand, d'o diable viens-tu, et
qui t'a mis dans cet tat?

Saint-Elme arrive cependant jusqu' la table, o il se place en
s'criant: Ah! j'ai bien cru que je n'aurais plus le plaisir de dner
avec mes estimables htes!...

--Que vous est-il donc arriv? dit M. de Noirmont.

--J'ai manqu tre tu..... dvor....--Dvor?--Ma foi, il s'en est
peu fallu... Ouf!... Je n'en puis plus... J'tais sorti pour chasser un
peu... tirer quelques livres... Je voulais donner une leon au garde
Jacques... il ne sait pas tirer, ce brave homme.... Je me suis enfonc
dans le bois... du ct de Samoncey... de Sissonne... je ne sais pas
trop au juste, enfin j'tais dans un fourr trs-pais, quand
tout--coup un loup parat devant moi...--Un loup?...--Et un loup
norme! Je ne m'attendais pas  une telle rencontre, et je vous avoue
que j'prouvai une sensation... dsagrable. Cependant, m'tant remis,
je voulus tuer ce mchant animal, je tirai dessus...

--Comment, vous espriez tuer un loup avec du petit plomb?--Que
voulez-vous! dans le premier moment on ne pense pas  tout... Je tirai
donc comme un tourdi... je crevai un oeil au loup... Il devint furieux
et sauta sur moi!... Ma foi je jetai mon fusil de ct et je me mis en
dfense...

--Il valait mieux garder votre fusil, dit Victor...--Il valait mieux
vous sauver, dit Dufour.

--Messieurs! tout cela est bien facile  dire; je n'ai pas eu le temps
de la rflexion. Il fallut boxer... Le loup arriva... je le serrai dans
mes bras; il me donna plusieurs coups avec ses pattes, entre autres un
qui m'abma... me dchira un oeil... Heureusement j'vitai ses
morsures... Enfin nous luttmes pendant prs de trois minutes; au bout
de ce temps il tomba sur le dos comme touff, et moi je me suis
loign sans attendre qu'il revnt  lui... Je suis entr chez des
paysans... on a lav mes blessures..... et avant de me prsenter devant
vous je suis mont chez moi les cacher, les panser, car, d'honneur, je
n'tais pas prsentable! j'tais effrayant.

--Tu l'es encore assez comme cela, dit Armand, tandis que le reste de
la compagnie se regarde d'un air qui n'annonce pas grande confiance dans
le rcit du combat de Saint-Elme avec le loup.

--C'est singulier, dit Dufour, j'avais bien entendu dire qu'on se
battait souvent corps  corps avec des ours, mais je ne croyais pas que
les loups faisaient aussi le coup de poing.

--Quand un animal se sent serr  la gorge par un vigoureux adversaire,
que diable voulez-vous qu'il fasse?...

--Je sais qu'il se montre quelquefois des loups dans ce pays, dit M. de
Noirmont, mais ordinairement les gardes et les paysans nous avertissent
lorsqu'il en a paru un, afin qu'on prenne des prcautions.--Il parat
qu'ils n'avaient pas encore aperu celui-ci.

Ernestine, toujours bonne, quoiqu'elle doute aussi de la vrit de cette
bataille, dit  Saint-Elme: Monsieur, si vous souffrez encore de vos
blessures, le repos vous serait peut-tre ncessaire; on veillera  ce
qu'il ne vous manque rien, et l'on ira  Laon chercher le mdecin.

--Vous tes mille fois trop bonne, madame; oh! point de mdecin! jamais
de mdecin avec moi!... Je sais parfaitement me soigner, m'ordonner
moi-mme ce qu'il me faut... J'ai suivi quelques cliniques,... des
cours;... j'ai mme fait des ouvrages sur la mdecine, j'ai eu des
thses couronnes;... enfin je n'ai besoin de personne. D'ailleurs j'ai
une sant de fer;... et puis ces blessures ne sont pas dangereuses...
Par exemple, cela pourra tre long  se cicatriser;... vous voudrez bien
me souffrir ainsi. Je conois que je dois tre fort laid, mais vous
aurez l'extrme bont de ne pas me regarder.

Comme il importe peu  la compagnie que Saint-Elme se soit bless en
tombant dans un foss ou d'une autre faon, on ne s'occupe pas davantage
de cette aventure, et le vainqueur du loup se met  dner avec un
apptit qui fait prsumer qu'en effet ses blessures ne sont pas
dangereuses.

La conversation roule encore sur les trangers que l'on attend, mais la
soire s'coule sans qu'ils paraissent. Avant que l'on se retire,
Ernestine trouve le moment de dire  Victor: Je ne sais pourquoi, mais
il me semble que, lorsque ces personnes qui doivent venir seront ici,
vous cesserez entirement de penser  moi.--Quelle ide, et qui peut la
faire natre?--Je n'en sais rien... je me sens toute triste... ah! le
coeur a des pressentimens!

Le lendemain, dans la journe, une berline de voyage s'arrte devant la
maison de M. Noirmont. Un monsieur dcor en descend, et donne ensuite
la main  une jeune personne de seize  dix-huit ans, qui saute
lgrement dans ses bras.

C'est M. de Tergenne! s'crie M. de Noirmont en quittant
prcipitamment le salon pour aller recevoir les voyageurs. Ernestine
suit son mari. Armand est alors absent. Dufour et Victor s'approchent
d'une fentre pour apercevoir les trangers; quant  Saint-Elme, il se
lve, va pour sortir, revient et semble ne pas savoir ce qu'il veut
faire: il finit par se mettre dans un coin contre un meuble, et prend un
journal  sa main.

Bientt les voyageurs entrent dans le salon. M. de Tergenne est un homme
d'une figure aimable, distingue; son sourire est doux et plein de
grce; ses cheveux gris disent seuls qu'il n'est plus jeune, car le
reste de sa personne semble l'tre encore. Sa nice est grande, bien
faite; elle a de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus, une bouche
frache, des dents blanches et ranges comme des perles. Avec tout cela
on peut n'tre qu'une beaut fort ordinaire; mais, quand il s'y joint
une expression de physionomie aimable, des manires lgantes et
gracieuses, un ton charmant; alors on a tout ce qu'il faut pour sduire,
et c'est ce que possdait la jeune Emma, nice du comte de Tergenne.

A l'entre du comte dans le salon, Victor et Dufour ont quitt la
fentre pour saluer les nouveau-venus. Saint-Elme s'est lev et s'est
inclin profondment, sans quitter le coin qu'il occupe. M. de Noirmont
tmoigne au comte tout le plaisir que lui cause son arrive. Ernestine
fait aussi le plus aimable accueil aux trangers. Cependant, aprs avoir
examin Emma, ses yeux se sont dj ports avec inquitude du ct de
Victor, auquel Dufour dit: Ah! mon ami! quelle jolie personne!... c'est
un amour!... As-tu jamais rien vu de plus sduisant?

--Oui, cette demoiselle est fort bien, rpond Victor.

--Fort bien!... Tu dis cela froidement encore!... C'est--dire que
c'est de ces charmantes ttes idales,... de ces traits fins...
Heureusement, j'ai encore une toile;... je ferai son portrait, et tu
m'en diras des nouvelles.

--En vrit, dit M. de Tergenne aprs s'tre assis entre M. de
Noirmont et sa femme, je ne puis vous dire tout le plaisir que me cause
votre aimable accueil;... il est gal  celui que me fit votre
invitation. Aussi, vous voyez que je n'ai pas tard pour en profiter.
C'est cependant agir bien sans faon que de me prsenter chez vous avec
cette grande enfant;... mais que voulez-vous, ma pauvre Emma a perdu, en
une anne, son pre et sa mre... Elle n'a plus que moi,... moi, vieux
garon, qui n'avais sur la terre personne qu'il pt serrer dans ses
bras, embrasser.... gronder quelquefois..... et qui suis trop heureux
maintenant d'avoir ma nice prs de moi. Nous avons beaucoup voyag
depuis dix-huit mois; j'ai voulu distraire cette chre Emma de ses
chagrins. Mais je n'avais pas oubli ce pays;... j'y ai pass d'heureux
jours,.... il y a bien des annes... J'y trouverai de doux souvenirs!...
Mon dessein fut toujours de venir m'y fixer, d'y acheter une maison.

--Vous n'avez donc rien achet encore par ici, M. le comte?--Non....
mais, puisque vous voulez bien nous y recevoir pour quelques jours, nous
chercherons ensemble, et mon plus grand bonheur sera d'tre bientt
votre voisin.

--Oui, M. le comte, j'espre vous faire trouver ce qu'il vous faut.
Nous causerons de cela tout  loisir.... En attendant, permettez-moi de
vous prsenter les personnes qui veulent bien oublier, prs de nous, les
amusemens de Paris; M. Victor Dalmer... M. Dufour, peintre fort
distingu.

Pendant que Victor et Dufour changent des saluts avec le comte, M. de
Noirmont regarde autour de lui dans le salon; il hsite  prsenter la
personne qui est encore l; cependant il se dcide et dit:

Voil M. de Saint-Elme... c'est un ami de mon beau-frre...

Le comte n'avait pas encore aperu le monsieur qui se tenait toujours
dans un coin du salon. En voyant ce personnage, dont la tte est
enveloppe de bandes noires, M. de Tergenne salue de nouveau; Saint-Elme
en fait autant et se rassied bien vite.

Mais n'avez-vous pas un frre? dit le comte en s'adressant 
Ernestine.

--Oui, monsieur, il habite ici maintenant; sans doute il ignore votre
arrive... Peut-tre est-il all promener dans le bois.... Mon frre ne
me ressemble pas, il n'aime pas la campagne;... mais votre sjour ici et
celui de votre aimable nice contribueront, j'en suis certaine,  lui
faire oublier Paris.

--Allons, ma chre Emma, fais bien vite connaissance avec madame de
Noirmont; elle est bonne, aimable, elle sera indulgente pour tes petits
dfauts, et voudra bien, je l'espre, te donner son amiti. Tiens,... je
me connais en sympathie,... je gage que madame te plat dj?...

--Oh! oui, mon oncle, rpond la nice du comte en allant prendre la
main d'Ernestine, et je ferai mon possible pour que madame m'aime un
peu.

Emma dit cela d'une faon si franche, si gracieuse, qu'Ernestine ne peut
s'empcher de l'embrasser; mais ensuite elle tourne bien vite la tte
pour voir qui Victor regardait.

Armand arrive. Ernestine le prsente au comte, qui regarde le jeune
homme avec intrt: celui-ci tche de prendre un air aimable en
rpondant aux politesses de M. de Tergenne; mais les chagrins qui le
rongent, les inquitudes qui le poursuivent sans cesse, percent toujours
sous le sourire qui vient effleurer ses lvres. M. de Tergenne s'en
aperoit, il dit bas  Ernestine Votre frre semble prouver quelque
peine secrte?--Je vous l'ai dit, la campagne l'ennuie...--C'est que
probablement il a laiss  Paris de tendres souvenirs... Oh! c'est
facile  deviner; il est dans l'ge des passions,... de l'amour... Je me
rappelle cela.

Le comte soupire, puis regarde autour de lui d'un air mlancolique en
disant: Me voici donc  Brville!

--Ha a, monsieur le comte, dit M. de Noirmont, vous connaissez donc
cette proprit, puisque vous aviez un si grand dsir de l'acheter.

--Je ne la connaissais que pour l'avoir remarque quand j'habitais les
environs, mais je n'tais jamais entr ni dans la maison, ni dans les
jardins.--Ah! vous avez habit ce pays?...--Oui... il y a dix-neuf ans
au moins!--O habitiez-vous?--Chez un ami dont la maison tait  un
quart de lieue d'ici,... prs du village de Samoncey.

--Vous avez peut-tre connu mon pre? dit Ernestine. Non, madame...
non, je n'ai pas eu cet honneur!... Alors, je crois que M. de Brville
tait veuf. Depuis j'ai appris qu'il avait pous une demoiselle... de
ce pays... mademoiselle Jenny de Lucey..--Oui, c'est ainsi que se
nommait celle qui nous a tenu lieu de la mre que nous avons perdue
tant encore au berceau.--J'eus... quelquefois l'occasion de
rencontrer,... de me trouver avec mademoiselle de Lucey...--Vous avez
connu notre belle-mre!...--Oui, madame.--Ah! n'est-il pas vrai,
monsieur, qu'elle tait bien bonne, bien aimable, bien jolie?...--Oui...
elle avait tout pour plaire;... mais  cette poque elle n'tait pas
heureuse; son pre se trouvait ruin par des banqueroutes.... M. de
Lucey, qui, dit-on, n'avait jamais t fort aimable, l'tait devenu
encore moins depuis ses malheurs, et sa fille avait beaucoup  souffrir
de son humeur.--Pauvre femme!... Ah! que mon pre fit bien de
l'pouser!... et quel dommage qu'il n'ait pas vcu plus long-temps;
elle l'aurait rendu si heureux!--Elle habitait cette maison?...--Oui,
depuis son mariage elle ne l'avait pas quitte... et c'est en ces lieux
que nous l'avons perdue!..... Ah! monsieur le comte, puisque vous avez
connu ma belle-mre, nous parlerons d'elle quelquefois, n'est-ce pas?...
cela me fait tant de plaisir!--Oui, madame, oui, nous en parlerons
souvent,... et ce sera me procurer autant de plaisir qu' vous.

Le comte est devenu rveur; pour le distraire, M. de Noirmont le conduit
dans l'appartement qu'il lui destine. Ernestine emmne la jeune Emma.
Pendant que les nouveau-venus prennent un peu de repos, les habitans de
Brville se communiquent ce qu'ils pensent des trangers.

Dufour est enthousiasm de la nice du comte. Elle est fort jolie! dit
Armand.--Oui, trs-jolie! dit Ernestine, qui vient de revenir.--Elle
est bien, dit Saint-Elme, qui a quitt son coin depuis que le comte est
sorti du salon; mais il y a mille femmes qui la valent;... j'en ai
connu de mieux!

--Je ne crois pas, dit Dufour; c'est une tte ravissante: au reste,
vous ne l'avez pas examine si bien que moi... vous n'avez pas boug de
l-bas, tant qu'elle tait l;... vous aviez l'air d'tre sur la
sellette..... mais je devine bien pourquoi!...

--Comment! s'crie Saint-Elme en regardant fixement Dufour.

--Parbleu!... vous tes vex! vous, beau-fils, vous, mirliflor, de
paratre devant cette jolie personne, le visage entortill et bard
comme une mauviette!

--Ah! ma foi, c'est vrai... Je ne m'en dfends pas,... et pour un rien
je ne me serais pas montr du tout.--Eh bien! vous avez tort; ce bandeau
vous donne un aspect trs-intressant;... un faux air de l'amour!...
N'est-ce pas, Victor?... Eh bien!  quoi rves-tu donc, Victor?... Je
gage qu'il est amoureux de la charmante Emma!...

--Ce serait bien possible! dit Ernestine en s'efforant de sourire.
On dit que monsieur s'enflamme si vite..... et cette demoiselle est
bien faite pour le captiver?

--Dufour, tu es bien ennuyeux avec tes conjectures!... Comment, madame,
vous l'coutez!...

--C'est que je crois qu'il n'a pas tort, rpond  demi-voix Ernestine,
car, depuis l'arrive de cette demoiselle vous tes tout troubl,...
tout embarrass;..... vous ne saviez quelle contenance tenir lorsqu'elle
tait l...

Le retour de M. de Noirmont et de ses htes met fin  cette
conversation. Cette fois, Saint-Elme ne peut se replacer dans son coin,
cela deviendrait trop remarquable, mais il se promne de long en large
en causant avec Armand.

Le comte de Tergenne a cet esprit aimable qui met tout le mond  son
aise. En quelques minutes il semble qu'il soit depuis long-temps
commensal de la maison. Il sait rendre la conversation gnrale; ce
n'est pas un homme qui veut briller, c'est un homme qui emploie son
esprit  provoquer celui des autres. Aprs avoir quelque temps caus
avec Victor et Dufour, il se tourne vers Saint-Elme, qui est  quelques
pas de lui, et lui dit du ton de l'intrt:

Monsieur a reu rcemment une blessure,  ce qu'il me parat?

Saint-Elme semble un moment embarrass en voyant que le comte lui
adresse la parole; enfin il rpond en prenant une voix de tte qui ne
ressemble pas  sa voix habituelle.

Oui, monsieur le comte,... je me suis bless  la chasse... Hier,....
j'ai lutt avec un loup.

--Avec un loup!... Il y en a donc dans ce pays?...

--Oh! c'est fort rare, dit M. de Noirmont.--Mais au moins vous ne
perdrez pas l'oeil? reprend le comte.--Non... oh! non, j'espre le
conserver;... mais ce sera long... trs-long...

--Ha a, est-ce que votre blessure attaque aussi votre voix! dit
Dufour; il me semble que vous ne parlez pas comme  votre ordinaire...

--Mais, pardonnez-moi... peut-tre la fatigue.... et puis le
saisissement... car j'avoue que j'ai t trs-saisi!

M. de Tergenne, qui d'abord regardait Saint-Elme comme quelqu'un qu'on
voit pour la premire fois, devient tout--coup comme frapp par un
souvenir; sa physionomie change, ses yeux se fixent sur Saint-Elme,
l'examinent d'une faon singulire, et cherchent  lire dans le seul oeil
que le bel homme laisse voir. Mais celui-ci fait rouler sa prunelle sans
jamais l'arrter sur le comte, qui bientt, comme honteux de l'examen
auquel il vient de se livrer et des penses qu'il a conues, reprend
d'un air aimable: Ma foi, monsieur, voil qui me donnera peu de got
pour la chasse, car il parat que vous avez t bien abm.--Oui,
monsieur le comte, oui, beaucoup d'corchures... et au visage, cela
contrarie...

--Dcidment, dit tout bas Dufour, il veut parler comme au bal
masqu; apparemment qu'il pense que c'est plus gentil, et qu'avec cette
voix-l il espre sduire la jolie Emma!

M. de Tergenne se rend avec son hte dans les jardins qu'il montre le
dsir de connatre. Ernestine y emmne aussi Emma, et Victor suit les
dames, ce qui fait encore sourire Dufour. Saint-Elme et Armand se
promnent d'un autre ct.

Le dner runit de nouveau toute la socit. M. de Tergenne s'y montre
aimable comme le matin: il est enchant du sjour de Brville; ce qui
fait grand plaisir  M. de Noirmont, qui cependant veut laisser couler
quelques jours avant d'offrir  son hte de lui vendre sa terre. La
nice du comte a la gaiet de son ge, et non cette coquetterie qui gte
trop souvent un heureux naturel. Dufour cause beaucoup de son art avec
le comte. Victor, qui voudrait tre aimable l'est moins qu'
l'ordinaire, et se sent embarrass quand Ernestine le regarde. Armand
est toujours triste. Quant  Saint-Elme, il mange beaucoup, mais ne
souffle pas mot. Aussi, en sortant de table, Dufour dit  Victor:

Si la blessure de Saint-Elme n'a pas attaqu son estomac, je crois
qu'elle a frapp ses facults intellectuelles... Lui, ordinairement si
bavard!  peine il a dit quatre paroles... et encore est-ce toujours sur
un ton de fausset!

La soire s'coule rapidement. M. de Tergenne a beaucoup voyag: on aime
 l'entendre conter, parce qu'il n'y met point de prtention. Sa nice
est musicienne; on trouve une vieille guitare dans la maison, mais une
jolie voix fait passer un mauvais instrument. On coute chanter Emma; on
cause, on rit avec son oncle, et l'on est tout tonn quand la pendule
sonne onze heures.

Alors on pense que les voyageurs doivent avoir besoin de repos, et
chacun se dit bonsoir. Saint-Elme est le premier  disparatre avec sa
lumire. Il a t aussi taciturne pendant la soire qu'au dner, et
Dufour rpte en allant se coucher: C'est vraiment tonnant comme cet
homme-l est chang depuis qu'il a vu le loup.




CHAPITRE IV.

Une rencontre.--Fte chez madame Montrsor.--Danger de la walse.


Le lendemain de son arrive  Brville, le comte de Tergenne se lve de
grand matin; et, prsumant que ses htes sont encore livrs au repos, il
quitte doucement son appartement, sort de la maison et gagne la
campagne.

Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux
semblent chercher, d'autres fois reconnatre; sa figure est devenue
srieuse, pensive. Enfin il s'arrte en s'criant: Ah! c'est ici!

Il est devant le vieux chne o quelque temps auparavant Jacques a
conduit Madeleine.

Le comte s'avance sous le vieil arbre; il considre long-temps le gazon
que foulent ses pieds, le feuillage pais qui ombrage sa tte. Ses yeux
se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de l'arbre en murmurant:
Rien n'est chang en ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens
seul. Pauvre Jenny!... c'est ici que je l'ai embrasse pour la dernire
fois... Ah! combien elle a d me maudire depuis!..... J'ai pay son
amour du plus lche abandon!... Alors je ne cherchais que le plaisir...
je m'inquitais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand
je sus qu'elle avait pous le marquis de Brville... la douleur, les
regrets, qui dchirrent mon coeur, m'apprirent que j'aimais Jenny
autrement que toutes celles que j'avais trompes!... Mais il n'tait
plus temps... elle tait  un autre... elle m'avait oubli..... ou
peut-tre les ordres de son pre... le dsir de rendre ce vieillard plus
heureux..... Car je ne puis croire qu'elle m'avait oubli... pourtant
elle en avait le droit... Ah! oui, j'ai bien des torts  me
reprocher!.....

Le comte baisse la tte sur sa poitrine et reste plong dans ses
rflexions. Il en est tir par un bruit lger dans le feuillage. Il lve
les yeux et aperoit une jeune fille qui venait d'carter une branche
d'arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l'endroit o il
tait assis.

En apercevant un tranger  la place o elle a l'habitude de se rendre,
Madeleine ne peut retenir un lger cri.

Qu'avez-vous donc, mon enfant? dit le comte; j'espre que je ne vous
fais pas peur.

--Non, monsieur,... c'est seulement la surprise;... je ne m'attendais
pas  trouver quelqu'un  cette place..... o il n'y a ordinairement
personne... Pardon, monsieur...

Madeleine salue et va s'loigner; le comte se lve et lui fait signe de
rester.

Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y
attendre quelqu'un, peut-tre?...--Oh! non, monsieur, je n'attends
personne!...--A votre ge.... c'est bien permis... Jadis aussi je suis
venu en ces lieux attendre quelqu'un,...... et ce n'tait jamais en
vain....

Le comte a prononc ces dernires paroles  voix basse et en reportant
ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec tonnement, elle ne
sait si elle doit s'en aller ou rester.

--Vous tes de ce pays, mon enfant?--Oui, monsieur.--Que font vos
parens?--Je n'en ai plus, monsieur.--Pauvre fille!... si vous venez
souvent vous reposer sous ce vieux chne, nous ferons plus ample
connaissance, j'y viendrai souvent aussi.--Vous, monsieur?.....

--Oui, moi, car j'aime beaucoup cette place. Adieu, petite, adieu.

Le comte s'loigne et retourne  Brville. Madeleine le suit des yeux en
disant: Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit?

De retour chez ses htes, le comte ne parle pas de sa promenade du
matin. Victor, remis du trouble qu'il semblait prouver la veille, a
retrouv son esprit et sa gaiet. La conversation, les manires de
Dalmer plaisent  M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une
grande ressemblance avec ce que lui-mme tait  son ge; il aime aussi
 causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs
il recherche les artistes et cultive les arts avec succs; mais avec
Saint-Elme, le comte se montre moins causeur; il semble qu'un souvenir
dsagrable vienne frapper son esprit ds qu'il envisage le bless; en
l'examinant il dit  M. de Noirmont: Ce monsieur.... bless...... se
homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frre?

M. de Noirmont rpond affirmativement, et le comte n'en demande pas
davantage.

La jolie Emma fait la conqute de tous les habitans de Brville par ses
grces, son heureux caractre et son aimable gaiet.

Je l'pouserais les yeux bands, s'crie Dufour.--Je le crois bien! dit
M. de Noirmont; savez-vous qu'elle hritera de son oncle qui a au moins
quarante mille livres de rentes? Hum!... si mon beau-frre ne s'tait
pas ruin, s'il s'tait mieux conduit... qui sait... mais voyez!...
Depuis l'arrive de cette charmante personne il n'est pas plus
aimable;...  peine si on l'aperoit!

Victor ne dit rien d'Emma; mais tout en croyant ne pas faire sa cour 
la nice du comte, il cherche sans cesse  lui tre agrable; il se
place constamment  ct d'elle, rit de ses saillies et se mle  ses
jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor
pense n'tre que galant; mais il est quelqu'un qui voit, qui pie toutes
ses actions, qui lit dans son coeur mieux peut-tre que lui-mme, et qui
devine dj le sentiment qu'il prouve pour la nice du comte.

M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il
lui dit, en parcourant ses jardins: Mon cher monsieur, votre proprit
est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une
dans ce pays. Aidez-moi donc  trouver dans le voisinage quelque chose
pour moi. Je ne puis pas toujours tre votre hte, mais je peux devenir
votre voisin.

M. de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son
projet, et il rpond au comte: Que diriez-vous, si je vous proposais de
vous vendre cette terre?....

--Ah! je penserais que vous voulez me tromper... m'abuser... Possder
cette terre... ce serait pour moi un trop grand bonheur!--Eh bien! M. le
comte, il ne tient qu' vous d'en devenir propritaire. Ce domaine
appartenait  mon beau-frre... il a voulu s'en dfaire, je l'ai achet;
mais aujourd'hui d'autres raisons me forcent de renoncer  cette
proprit... Ce n'tait pas sans dessein que je vous en faisais
connatre toutes les dpendances... Ce n'est point un chteau... et
quoiqu'on l'ait dcore du nom de terre, ce n'est qu'une jolie
campagne... Enfin vous la connaissez... je vous ai dit son
rapport...--Je vous le rpte, je serais enchant de possder cette
proprit..... Fixez-en vous-mme le prix, M. de Noirmont, et je me
regarderai toujours comme votre oblig.--Eh bien! M. le comte...
pensez-vous qu'en vous demandant quatre-vingt mille, francs....--Cela me
semble pour rien!...--Non, c'est tout ce qu'elle vaut. Ainsi donc
quatre-vingt mille francs...--C'est un march fait... et si vous saviez
tout le plaisir que j'prouve...--Allons, M. le comte, voil qui est
conclu, et maintenant vous voyez que vous tes chez vous.--Non pas tant
que je serai votre dbiteur. Dans quelques jours je compte me rendre 
Paris, o j'ai quelques recouvremens  faire... Il faut aussi que
j'aille  Crpy,  Montcornet. En revenant je rapporterai les
quatre-vingt mille francs, car j'aime  terminer promptement les
affaires... Mais c'est pourtant  une condition.--Quelle
est-elle?--C'est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous,
et que de long-temps vous ne penserez  me quitter.

Le comte est au comble de la joie; il va trouver sa nice et lui apprend
son acquisition. M. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans
ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs  son beau-frre. Pour
lui la terre de Brville n'est qu'une jolie campagne qu'on peut
facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais
elle s'efforce de cacher ses regrets. Armand reoit avec indiffrence la
nouvelle de cette vente.

Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont; avec cela,
si vous voulez enfin tre sage, vous pouvez attendre les vnemens...
chercher quelque emploi honorable... lucratif... Vous avez reu une
belle ducation; il ne faut point passer votre jeunesse dans une
honteuse oisivet.

Un sourire amer est toute la rponse du jeune homme, qui se hte de
tourner le dos  son beau-frre et d'aller rejoindre son cher
Saint-Elme.

Dans la soire, M. et Madame Montrsor viennent  Brville; ils
n'avaient point encore vu le comte et sa nice. En apercevant la
sduisante Emma, Sophie fait un mouvement rtrograde; elle va ensuite
pincer Chri, qui est all s'asseoir prs de la jolie demoiselle.
Cependant l'amabilit de M. de Tergenne, la gaiet dcente de sa nice,
chassent bientt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de
Sophie; et en apprenant que l'tranger est un comte fort riche, et qu'il
va habiter le pays, madame Montrsor tche aussi d'tre aimable.

Nous venions adresser une prire  nos chers voisins, dit Sophie;
quelques amis de Chri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une
petite fte,..... un petit bal;.... c'est un impromptu.... Il faut que
cela ait lieu demain, les amis de Chri tant forcs de repartir
bientt.....

--Oui, dit Chri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison
de commerce.

--Ce sont des ngocians trs-riches, dit Sophie en interrompant son
poux; enfin c'est une soire sans prtention,.... et nous esprons que
vous voudrez bien l'embellir ainsi que toute votre socit;... et si M.
le comte voulait aussi nous faire l'honneur de venir avec
mademoiselle...

M. de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la socit.
Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris
un peu de son ancienne assurance, dit  madame Montrsor, en prenant
toujours sa voix de tte:

Madame daignera-t-elle me recevoir affubl de la sorte?....--Vous serez
toujours fort bien, monsieur de Saint-Elme; mais que vous est-il donc
arriv?.....--C'est un loup... que j'ai manqu, et qui m'a un peu
abm...--Ah! mon Dieu... il y a des loups de nos cts!... Chri, je ne
veux plus que tu sortes...--a serait amusant!

--Vos blessures ne se gurissent donc pas? dit Dufour en regardant le
bel homme. --Non,... elles sont toujours... dans le mme tat...--Votre
voix ne revient pas non plus.....--C'est que ce maudit animal m'a serr
la gorge  m'trangler.

--Nous aurons  notre bal M. et mademoiselle Pomard, reprend Sophie.
J'espre, madame de Noirmont, que cela ne vous contrarie pas?

--Pourquoi donc, madame? J'ignore pour quelle raison M. Pomard et sa
soeur ont cess de venir nous voir, mais je ne leur en veux nullement.

--A propos, dit Chri, je ne vois plus chez vous cette jeune
orpheline,... la petite Madeleine?...

--C'est vrai, dit Sophie. Qu'est-elle donc devenue cette petite? elle
n'est pas jolie, mais elle a quelque chose d'intressant;... je l'aimais
beaucoup.

--Oui, Sophie aime beaucoup les femmes laides, reprend Chri en
souriant d'un air malin.

--Madeleine ne demeure plus avec nous, rpond Ernestine en
soupirant.--Comment!.... elle vous a quitts!..... une jeune fille pour
qui vous aviez tant de bonts! Obligez donc les gens!... tirez-les de la
misre!... on ne fait que des ingrats!...--Vous vous trompez, madame;
Madeleine est loin d'tre ingrate!... mais des motifs particuliers.....
Elle habite maintenant avec son vieil ami Jacques, qui a obtenu la place
de garde, et je vais la voir le plus souvent qu'il m'est possible.

--Comment! ce manant! ce malotru de Jacques est garde du bois 
prsent?.... Ah! je ne peux pas souffrir cet homme-l!...

--Jacques! dit M. de Tergenne, qui depuis quelques instans coutait
sans parler, Jacques!.... ce nom ne m'est pas inconnu... Ah!... oui...
je me rappelle,... un laboureur;... il habitait  Gizy...

--M. le comte est donc dj venu dans notre endroit? dit Sophie.

--Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une
figure originale,... un ton toujours brusque;... mais c'tait un
trs-brave homme...

--Oh! c'est bien celui-l, monsieur le comte, dit Ernestine.--Et o
habite-t-il maintenant?....--A trois quarts de lieue d'ici, dans le
bois, en allant  Sissonne,... la maison du garde...--Je vous
remercie... J'irai le voir.--Si vous avez dj vu Jacques, vous le
reconnatrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point,
et sur lesquelles l'ge a peu de prise.--Oui... Oh! je le reconnatrai;
mais je suis bien sr qu'il ne me reconnatra pas, lui!...

--Je voudrais bien savoir, dit tout bas Dufour  Victor, quels
rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme  la
faux.--Qu'est-ce que cela te fait.--Rien!... mais je voudrais toujours
savoir.

La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir
pour le lendemain. Dufour est proccup, en songeant qu'il se trouvera
avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nice du
comte;  chaque instant il la regarde, puis revenant  lui, il adresse
la parole  Ernestine, qui feint de sourire  ce qu'il lui dit, et
dtourne la tte pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux.

Pour occuper la soire, M. de Noirmont tablit un partie d'cart. Le
comte s'y place, bientt on propose  Saint-Elme de rentrer: Non, dit
le bless, je suis vraiment trop malheureux  ce jeu-l;... je me suis
promis de ne plus y jouer.

--J'ai t aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de
Tergenne; une aventure qui m'arriva  Bagnres m'avait tellement
indign!...

--Une aventure! dit Ernestine; il faut nous la dire, M. le comte, vous
savez combien nous aimons  vous entendre.--Vous tes trop bonne,
madame.

On suspend le jeu et chacun s'approche pour entendre le comte.
Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrire le narrateur, en
disant: On touffe ici!...

--J'tais  Bagnres de Bigorre... il y a huit ans environ. On y prend
les eaux; mais on y joue surtout et souvent des sommes considrables. Il
y avait nombreuse socit; on m'avait engag  me mfier de ces
chevaliers d'industrie qui frquentent habituellement les runions o
l'on joue; mais je suis peu mfiant, et pour croire au mal, il faut que
j'en aie la preuve. Je trouvai l un jeune homme fort beau garon, qui
se faisait appeler de Souvrac; il avait des manires sduisantes,
causait de tout et sur tout avec une tonnante facilit. Bref, il trouva
moyen d'tre de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon
argent; j'attribuais mes pertes au hasard; lorsqu'un soir ce Souvrac
m'ayant insensiblement amen  jouer plus que je ne voulais, quelques
soupons s'emparrent de mon esprit: j'observai mon adversaire. Il me
croyait sans dfiance; il ne me fut pas difficile d'acqurir des preuves
de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l'clat, je fus matre de
moi, et je quittai le jeu d'une faon qui devait pourtant faire deviner
 mon joueur que je n'tais plus sa dupe. Mais l'effronterie de ce
Souvrac tait extraordinaire. Le lendemain il annona son dpart.
J'avais cess de lui parler; il se prsente chez moi pour me faire ses
adieux. Je passai dans une seconde pice de mon appartement, en
ordonnant  mon domestique de dire que j'tais sorti. Souvrac se jette
alors dans un fauteuil en annonant qu'il va m'attendre. Le valet le
laisse. Souvrac se croit seul; il aperoit,  une pelotte de la
chemine, une belle pingle en diamant, que j'y avais attache la
veille. Mon coquin l'enlve lestement, la place  sa chemise, boutonne
son habit et gagne la porte. Mais une glace, place dans la pice o
j'tais, m'avait permis de tout voir. Je cours aprs mon drle, le
rattrape, lui ouvre l'habit, reprends l'pingle, et le laisse se sauver
en lui disant: Allez vous faire pendre ailleurs! mais ne vous retrouvez
jamais en ma prsence! Vous pensez bien qu'il ne me demanda pas son
reste; il quitta Bagnres sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis
plus.

--Voil un effront coquin! dit M. de Noirmont.--Oui, dit Saint-Elme
en restant  la place qu'il a choisie, c'tait un drle bien
hardi!...--Je n'aurais pas t aussi bon que M. le comte, dit Dufour;
j'aurais fait arrter mon voleur.

--Eh! mon Dieu! M. Dufour, songez que j'tais all  Bagnres pour me
divertir, et que de semblables affaires amnent des dmarches, des
procdures fort ennuyeuses.--M. le comte, trop de gens agissent comme
vous avez fait, et c'est un grand tort. On dit au fripon que l'on prend
sur le fait: Va te faire pendre ailleurs; mais, c'est qu'il en vole
encore beaucoup avant d'aller se faire pendre.

--Heureusement, dit Chri, qu'il faut un hasard, une circonstance
semblable pour se trouver en rapport avec un fripon.--Eh! mon Dieu!
monsieur, dit le comte, c'est beaucoup moins rare que vous ne pensez; et
pour qui frquente le monde,... le grand monde surtout, de telles
aventures sont bien communes. Ce n'est point dans les runions
bourgeoises que se glissent les escrocs; l, ils seraient trop tt
dmasqus; car l, tout le monde se connat. Mais, dans ces soires o
deux ou trois cents personnes se poussent, se pressent dans des salons,
comment voulez-vous qu'on se connaisse? Les matres de maison invitent
beaucoup trop lgrement, et permettent de plus qu'on leur amne des
gens qu'ils n'ont jamais vus: pourvu qu'on soit mis  la mode, qu'on ait
bonne tournure et beaucoup d'assurance, on est bien accueilli.
Malheureusement, ce sont les fripons qui runissent particulirement ces
trois conditions-l.

La conversation se prolonge quelque temps sur ce sujet; puis Chri et sa
femme prennent cong de la socit en renouvelant leurs invitations pour
le lendemain.

Depuis l'arrive du comte et de sa nice, Ernestine n'a pas eu un moment
pour voir Madeleine; mais le lendemain de cette soire, elle se lve de
grand matin et se rend prs de sa fidle amie.

Madeleine est dj occupe  coudre prs de sa demeure, lorsqu'Ernestine
vient se jeter dans ses bras.

Que je suis contente de vous voir! dit la jeune fille, je commenais 
croire que tout le monde m'avait oublie!... Il y a bien long-temps que
vous n'tes venue!...

--Ah! Madeleine, ce n'est pas ma faute... je ne suis pas libre, moi...
il est venu des trangers  Brville... il a fallu rester avec eux...
Mais combien de fois j'ai regrett de ne point t'avoir prs de moi,...
toi,  qui je puis dire tout ce qui se passe dans mon ame... toi, qui as
vu ma criminelle faiblesse!... Ah! Madeleine, c'est surtout quand on est
coupable... quand on souffre, qu'on a besoin d'une amie, qui nous aime,
nous plaigne et nous console!...

--Mon Dieu! est-ce que vous auriez de nouveaux chagrins?... vous
pleurez encore!...--Ah! dsormais je pleurerai
toujours!...--Toujours!... il ne vous aime donc plus?...

Ernestine regarde la jeune fille long-temps avec une morne tristesse;
mais ses yeux ont rpondu  la question de Madeleine.

--Il est venu  Brville un monsieur avec sa nice;... cette nice est
jolie..... oh! oui, elle est jolie... et il en est amoureux,
trs-amoureux... Tu penses bien qu'il ne le dit pas; mais je l'ai vu,
moi; je l'ai vu ds le premier instant qu'il l'a regarde. Ah!... mes
yeux, mon coeur ne pouvaient pas me tromper!... Si tu savais tout ce que
je souffre!...--Je le sais... je comprends... je devine vos
souffrances... N'tre plus aim!... cela doit faire tant de mal;... mais
vous vous abusez peut-tre...--Oh! non, non, Madeleine, on s'abuse quand
l'amour commence; on ne peut plus s'abuser quand il finit!...

--Changer,.... vous causer du chagrin; c'est bien mal!... Et vous ne
lui avez pas reproch son changement?

--Des reproches!... ai-je le droit de lui en faire?... Ai-je t
fidle, moi?.... Oh! non!... je mrite tous les maux que j'endure...
Parjure  mes sermens, mritai-je qu'on gardt ceux que l'on m'a
faits!... et pourtant... c'est lui qui m'a rendue coupable... Sans lui,
jamais je ne l'aurais t... Ah! les hommes n'ont pas piti de nous.
Pour ajouter  mes peines, il me faudra bientt quitter la demeure o je
suis ne, cette maison que j'aimais tant...

--Que dites-vous, madame?....--Mon mari a vendu le domaine de Brville
 cet tranger, l'oncle de la jeune Emma.--O mon Dieu!... vous quitterez
Brville... ce pays peut-tre, et moi je resterai seule ici... Je ne
vous verrai plus...--Oui... il me faudra partir,... aller bien loin,...
ne plus avoir mme une amie... rien... rien que mes remords et mes
larmes!

Pendant long-temps Ernestine pleure sur le sein de Madeleine. L, elle
se trouve un peu soulage. Dans ce bois, seule avec son amie, elle peut
en libert pancher son coeur; mais il faut qu'elle retourne  Brville,
qu'elle cache la rougeur de ses yeux. Elle se lve et embrasse la jeune
fille.

Au revoir, Madeleine... Je ne quitterai pas Brville de quelque
temps;... je le crois, du moins... Mon seul bonheur, maintenant, sera de
venir te voir... Si... par hasard, tu le voyais,... s'il venait ici, ah!
surtout, ne lui dis pas que je suis venue pleurer prs de toi!... que
du moins il ignore tout le mal qu'il me fait!... Tu te tairas, n'est-ce
pas?--Oui, je vous le promets.

Pauvre femme! dit Madeleine en la suivant des yeux; n'tait-ce donc
pas assez que mon coeur endurt un mal dont il ne peut gurir!...
fallait-il aussi que le sien ressentt tout ce que l'on souffre quand on
voit celui qu'on aime en adorer une autre!

Ernestine est revenue prs de ses htes; elle s'efforce de cacher ses
peines, de prendre un visage riant, et surtout de ne point laisser voir
 Victor que la jalousie dchire son coeur. Elle est douce, aimable avec
Emma, car ce qu'elle souffre ne l'empche pas de rendre justice  la
nice du comte; bien loin de ressembler  ces femmes qui ne voient que
des dfauts  leur rivale, Ernestine se dit: Comment ne lui
plairait-elle pas!... elle a tout pour charmer;... elle est bien plus
jolie que moi, et elle peut l'aimer sans crime... Son visage est
toujours heureux, toujours riant,... tandis que moi... j'tais sans
cesse triste,... inquite!... Ah! il a eu raison de changer. Moi seule
j'ai eu tort de l'aimer.

Dans la journe, le comte parle encore de Jacques, qu'il a l'intention
de voir, mais il remet sa visite au garde  son retour de Paris. Press
de conclure avec M. de Noirmont, et de terminer toutes ses affaires,
afin de pouvoir revenir habiter sa nouvelle proprit, M. de Tergenne a
rsolu de partir le lendemain; mais il laisse sa nice  Brville, ce
qui semble faire grand plaisir  la jeune Emma.

L'heure arrive qu'on doit se rendre chez madame Montrsor. Toute la
socit part. Le comte a offert le bras  madame de Noirmont; alors
Victor a pu prsenter le sien  Emma. M. de Noirmont, Dufour et
Saint-Elme les suivent. Armand refuse d'aller  la fte que donnent ses
voisins, quoique son ami Saint-Elme le presse de venir se distraire avec
eux; mais le jeune marquis ne suppose pas qu'une soire chez madame
Montrsor puisse lui offrir aucun amusement, et il s'enfonce dans les
bois, tandis que la socit se dirige vers la maison o se donne la
fte.

En approchant de chez les personnes qui donnent le bal, Emma s'tonne de
ne pas entendre dj le son des violons, les airs de danse. En entrant
dans la maison, l'tonnement de la socit redouble. Le vestibule est
dsert. Une seule domestique va et vient d'une pice  une autre en
rinant des verres.

Est-ce que nous sommes venus trop tt? dit le comte en souriant.--O
donc se donne la fte,..... le bal? demande M. de Noirmont.

--Dans le jardin, monsieur, rpond la domestique. Vous allez y trouver
tout le monde.

On se rend au jardin; on parcourt plusieurs alles sans rencontrer la
socit; enfin on aperoit une douzaine de personnes runies sur un
carr de verdure.

Voil probablement le noyau de la runion, dit Dufour. Que diable
font-ils l?

On s'approche de la compagnie; elle se compose de trois
commis-voyageurs, amis de Chri; puis M. et mademoiselle Pomard, madame
Bonnifoux, M. Courtois et sa nice, et deux voisines d'un ge mr.

A l'arrive de la socit de Brville, un des commis-voyageurs faisait
des tours de force; il enlevait un banc de bois  bras tendu.

Sophie vient recevoir son monde; elle conduit les dames devant les bancs
qu'on a placs autour d'un espace qu'on a sabl pour en faire une salle
de bal. Plusieurs lampions et des lanternes attaches  des arbres
annoncent que c'est l qu'on veut donner la fte.

Mais avec qui veulent-ils nous faire danser? dit Dufour. Est-ce qu'ils
croient que j'inviterai madame Bonnifoux?.... Quant  mademoiselle
Clara, je ne me risquerai pas, son frre est devenu olive en
m'apercevant.

Les dames prennent place autour de l'endroit sabl. Le commis continue
ses tours: aprs le banc, il enlve une chaise avec ses dents; ensuite
il lutte avec un de ses amis  qui sautera le plus loin; puis ces
messieurs tent leurs habits et se mettent  jouer  qui jettera l'autre
par terre. Et madame Montrsor ne cesse de s'crier: Ah! qu'ils sont
aimables!... qu'ils sont drles!... C'est qu'ils sont capables de nous
amuser comme cela toute la soire!

Les habitans de Brville se regardent sans rien rpondre. Dufour seul
dit entre ses dents: Si elle nous avait prvenus qu'elle nous invitait
pour voir ces messieurs faire des tours de force, je ne me serais pas
mis en toilette de bal.

--O est donc M. Montrsor? dit M. de Noirmont.--Il va revenir;..... il
est all chercher l'orchestre... car nous comptons bien danser... Oh!
nous danserons...

--En attendant, dit madame Bonnifoux, si on veut faire un
loto....--Non..... non, madame Bonnifoux,...... pas encore... Oh!
tenez, voil M. Grossillot qui se tient sur la tte,... et il marche sur
les mains..... Ah! sont-ils drles....

En effet, M. Grossillot, l'un des amis de Chri, s'tant mis  marcher
la tte en bas, ses deux collgues, qui probablement croyaient devoir
faire comme chez _Nicollet_, aller de plus fort en plus fort, venaient
de s'tendre sur le gazon, et l'un d'eux, en marchant sur les mains,
veut porter son camarade sur ses pieds, mais le camarade, n'ayant pas
bien gard l'quilibre, tombe sur le gazon la face contre terre. La
chute avait t lourde; nanmoins le monsieur se relve en soutenant
qu'il ne s'est fait aucun mal quoique son nez soit dj enfl; et il
s'obstine  continuer ses exercices gymnastiques. M. Pomard, qui a pris
pour point de mire un tilleul, semble rsolu  faire la statue pendant
toute la soire; tandis que sa soeur rit comme une petite folle  chaque
nouvelle culbute de ces messieurs qui veulent  toute force amuser la
socit.

L'arrive de quelques personnes sert de prtexte aux habitans de
Brville pour quitter les bancs et se promener dans le jardin. Les
folies des trois messieurs de Paris ennuient considrablement Ernestine
et Emma.

Enfin Chri arrive; il est suivi d'un gros garon de vingt-cinq ans, qui
est presque aussi joufflu que M. Montrsor. Le gros garon, qui est en
veste, ne tient rien dans ses mains. Cependant Sophie s'est crie: Ah!
voil la musique! nous allons danser!...

--O diable madame Montrsor voit-elle les musiciens,... les
instrumens? dit Dufour!...

La matresse de la maison s'avance d'un air espigle vers les dames, en
disant: Je suis sre que vous demandez o sont les violons?... et en
effet je n'en ai pas. J'tais d'abord horriblement contrarie, car je
comptais sur les deux seuls mntriers qu'on puisse avoir dans ce pays;
mais l'un a un panaris  la main gauche, et l'autre est all travailler
 un puits artsien, qu'un ingnieur de Sissonne veut faire construire
dans son jardin. J'tais donc dsole; je me disais: Nous ne pourrons
danser... quel dommage!... Mais madame Bonnifoux m'a trouv quelque
chose qui vaut bien des violons. Vous voyez ce grand gaillard que Chri
vient d'amener;... c'est le fils de notre laitire. Eh bien! il siffle
comme un ange: et tous les dimanches il fait danser ses amis et
connaissances en leur sifflant des contredanses. Rose, la bonne de
madame Bonnifoux, qui avait plusieurs fois dans  cette musique,
l'avait dit  sa matresse:... elle assure que c'est tonnant.... Ce
garon est infatigable!.... Et vite j'ai envoy chercher Benot, qui est
enchant de faire danser des personnes comme nous!

--Ah! nous allons danser au sifflet? dit Dufour.--Je vous assure,
monsieur, que c'est trs-agrable, dit une des voisines;  ma noce on a
siffl toute la nuit, et on s'en est trs-bien trouv.

--Voil un bal d'un nouveau genre, dit Saint-Elme; je suis trs-curieux
d'entendre cet orchestre-l!

--Par exemple, reprend madame Montrsor, Benot ne dit pas les figures
en sifflant; mais nous les savons, et c'est toujours la mme chose...
Allons... Benot... quand vous voudrez, mon garon... Messieurs, invitez
vos dames.... Chri,... vous savez que vous faites danser la nice de M.
Courtois.

Le grand Benot monte sur une chaise et se met  siffler un _pantalon_.
La socit de Brville se sent prise d'une envie de rire qu'elle ne peut
rprimer; cependant on se met en place. Victor a pris la main d'Emma, et
Ernestine n'a pas os refuser le comte qui, pour la raret du fait, veut
danser au sifflet.

Le fils de la laitire a des poumons extraordinaires; il siffle tout un
quadrille sans se reposer. Les danseurs ont d'abord quelque peine  se
faire  cette musique; mais avec un peu de bonne volont on danserait au
son d'un cornet  bouquin. Bientt plusieurs familles de Gizy viennent
augmenter le nombre des danseurs. Pour donner plus de force 
l'orchestre, un des commis-voyageurs fait le tambourin sur son chapeau,
et un autre imite la clarinette en se mettant des feuilles de lilas dans
la bouche.

Le comte, qui n'a dans que pour la forme, se promne dans le jardin
avec M. de Noirmont. Ernestine s'assied prs du bal, mais elle ne veut
plus danser: Victor mme est refus. Faites danser mademoiselle Emma,
lui dit Ernestine avec douceur, mais sans pouvoir rprimer un profond
soupir; elle peut bien me remplacer... Il y a dj long-temps qu'elle
occupe une place,... o je croyais rester plus long-temps.--Que
voulez-vous dire, madame? rpond Victor en cherchant  dguiser son
embarras.--Rien... pardonnez-moi ces mots.... En vrit, c'est malgr
moi qu'ils me sont chapps.... Je vous en prie, dansez avec elle.
Tenez, elle vous attend....

En effet, la nice du comte aimait beaucoup mieux danser avec Victor
qu'avec les autres cavaliers, qui tous sentaient la province d'une
lieue. D'ailleurs, depuis son sjour  Brville, Emma s'est habitue 
voir Victor sans cesse auprs d'elle; quand il n'y est pas, elle le
cherche des yeux.

Quoique les paroles d'Ernestine l'aient profondment mu, Victor
retourne prs d'Emma. Il est  la fois triste et content: il est heureux
de danser, de causer avec la nice du comte; il se sent afflig de la
tristesse qu'il a lue dans les yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond
de l'ame il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation
embarrassante que celle d'un homme entre une femme qu'il aime encore un
peu et une autre qu'il commence  aimer beaucoup. Malgr tout le dsir
que l'on a de mnager ces deux amours, le nouveau fait toujours pencher
la balance.

Dufour s'est risqu: il a invit mademoiselle Clara; celle-ci a accept
son invitation de l'air le plus gracieux, et bientt ils sautent et se
balancent tous deux avec tant d'accord et d'abandon qu'on ne croirait
jamais que c'est sous le lit de sa danseuse que Dufour a pass trois
heures. Alors seulement M. Pomard cesse de regarder son tilleul.

Chri fait circuler des rafrachissemens et du punch; ce sont ses amis
de Paris qui ont fait le punch, et ils n'ont pas mnag le rhum. Benot
a dj siffl six contredanses. Comme il ne met presque pas d'intervalle
entre les quadrilles, les danseurs sont en nage, et on se jette sur le
punch, parce que c'est plus sain. Chri en offre  chaque instant un
verre  Sophie. Et Dufour dit  mademoiselle Clara: M. Montrsor veut
tourdir sa femme, afin d'avoir un peu de libert pendant le restant de
la soire.

Saint-Elme ne danse pas, mais il a pris plusieurs verres de punch. Petit
 petit il s'est laiss aller  ses anciennes habitudes. Se trouvant
entour de gens prs desquels il sent qu'il n'a qu' vouloir, il est
redevenu beau parleur, railleur, gouailleur mme; il lance des
complimens impertinents aux dames, des pigrammes aux danseurs, et rit
au nez de tout le monde en s'criant: C'est charmant! c'est une fte
dlicieuse.... Quand je retournerai  ma terre, je veux que tous mes
paysans sifflent comme ce gaillard-l!...

Mais, au milieu d'une poule, les danseurs restent la jambe en l'air,...
l'orchestre n'a plus de vent; Benot se dmanche en vain la mchoire...
le sifflet ne vient plus.

Ah! mon Dieu! dit Sophie, qu'est-ce qu'il y a donc!..... Eh bien,
Benot,.... mon garon,..... qu'est-ce qui vous prend?... nous ne vous
entendons plus... Ah! mon Dieu!... pourvu que a lui revienne!....
Croyez-vous que a va revenir?...

--Attendez... attendez! s'crie M. Grossillot, je vais lui rendre le
souffle, moi...Tenez, mon ami, avalez-moi cela, et je vous rponds
que vous sifflerez comme un serpent  sonnettes!

M. Grossillot prsente au gros garon un grand verre de punch, Benot le
saisit; mais trop empress de boire pour retrouver son instrument,
Benot avale de travers; loin de pouvoir siffler, il touffe, il
trangle, il ne peut plus que tousser; il faut qu'on aille lui chercher
de l'eau; le bal est suspendu, au grand dplaisir des danseurs, et les
commis-voyageurs se remettent  faire des tours de force.

Enfin, le pauvre siffleur a tant bu d'eau que sa toux se calme. On se
remet  la danse, mais cela ne va plus comme au commencement. Benot
s'interrompant  chaque instant pour tousser, les danseurs sont
continuellement en suspens.

Pour laisser Benot se reposer quelque temps, M. Grossillot propose de
chanter une walse, que ses amis accompagneront avec le chapeau et les
feuilles de lilas.

La proposition est accepte. Le hasard veut qu'il y ait une excellente
walseuse parmi les habitantes de Gizy. Saint-Elme, qui se prtend un des
meilleurs walseurs de France, remarque la lgret de la jeune personne
avec laquelle Chri essaie en vain de tourner pendant que sa femme est
alle couper de la brioche. Saint-Elme ne peut rsister  l'envie de
faire admirer ses grces; il arrte le couple, repousse Chri et
s'empare de sa walseuse, en disant: Monsieur Montrsor, vous ne savez
pas walser,... et je vois que mademoiselle ira trs bien... vous allez
me voir la conduire.... Prenez une leon! Et Saint-Elme, entourant la
jeune personne de ses bras, s'loigne en tournant lgrement avec elle.
Tout le monde admire la grce de ce monsieur, qui, malgr le bandeau qui
couvre sa tte, conduit si bien sa walseuse. Saint-Elme entend les
loges qu'on lui prodigue; il se pique, il veut montrer tout son talent;
il ne suit plus le cercle trac, il tourne avec sa walseuse autour d'un
buisson, voltige derrire un massif d'arbres, puis reparat et passe
dans le monde sans jamais se cogner contre personne, et les
applaudissemens augmentent, et madame Bonnifoux s'crie: Cet homme-l
walserait sur une boule de loto!

Mais en passant avec sa walseuse sous un marronnier, Saint-Elme n'a pas
assez baiss la tte, une branche l'accroche, il y laisse le bandeau qui
lui couvrait un oeil et une partie du visage.

Saint-Elme s'est arrt, il court  l'arbre, Dufour a dcroch le
bandeau noir et il le prsente au bel homme en lui disant: Ha a! mais
il me semble que vous tes guri!... Pourquoi diable portez-vous
cela?... Je ne vous vois aucune cicatrice....

--Pardonnez-moi... pardonnez-moi, rpond Saint-Elme en s'empressant de
replacer le bandeau sur sa tte... Oh! je souffre encore beaucoup, et
mon oeil ne peut supporter la lumire.

En ce moment Saint-Elme aperoit le comte de Tergenne, qui tait arrt
 quelques pas et le regardait d'une faon trs-expressive. Le beau
walseur ne se sent plus envie de continuer; il reconduit sa walseuse et
va s'asseoir  l'cart.

Benot ne sifflant plus sans tousser, la fte ne se prolonge pas tard. A
onze heures chacun se retire, et la socit retourne  Brville. L, on
cause quelque temps du singulier bal auquel on vient d'assister, puis on
se dit bonsoir.

M. de Tergenne a fait semblant de prendre le corridor qui conduit  son
appartement; mais bientt il revient sur ses pas; monte vivement
l'escalier qu'a pris Saint-Elme, et le rejoint au moment o celui-ci va
entrer dans sa chambre.

Un moment, monsieur! dit le comte en se plaant devant Saint-Elme,
j'ai quelque chose  vous dire....

Le ton du comte tait plus que svre; Saint-Elme tche de cacher le
trouble que lui cause cette brusque apparition et de rpondre d'un air
aimable:

Comment, monsieur le comte, vous avez quelque chose  me dire!.... je
suis trop heureux...... si je puis vous tre agrable...

--Quittez ce ton qui ne peut plus m'en imposer,... reprenez votre voix
ordinaire; je vous ai reconnu.... vous tes Souvrac...--Souvrac...! que
voulez-vous dire?....--Je vous rpte que vous tes le Souvrac qui m'a
vol  Bagnres;... ce bandeau ne peut plus vous servir  rien,... il
vous est inutile maintenant.

En disant ces mots, M. de Tergenne arrache et jette  terre tout le
tafetas dont Saint-Elme couvrait son visage. Le beau monsieur reste
confondu, immobile.... Le comte reprend:

Par gard pour ce jeune Armand, qui vous nomme son ami, et pour les
habitans de cette maison, que vous avez indignement abuss, je veux bien
ne pas faire d'clat. Demain, ds le matin, je pars pour quelques jours;
 mon retour que je ne vous retrouve plus au sein d'une honnte famille,
qui rougirait de honte si elle savait quel est le misrable qu'elle a
reu!

Saint-Elme a tir son mouchoir, clign des yeux, pinc sa bouche, et il
rpond d'un ton piteux:

Monsieur le comte, je ne chercherai plus  feindre,... mais croyez
que... depuis huit ans,... par une conduite irrprochable, j'ai rpar
quelques... erreurs de ma jeunesse,... et que jamais....

--C'est assez!... vous m'avez entendu:  mon retour, ne soyez plus ici;
que les personnes qui demeurent  Brville n'entendent plus parler de
vous, sinon je vous fais arrter.

Le comte s'loigne brusquement aprs avoir dit ces mots. Saint-Elme est
demeur quelques instans interdit; mais bientt il rentre dans sa
chambre en murmurant: Ah!.... tu me paieras cher cette maudite
reconnaissance!




CHAPITRE V.

Le vol.


Le comte est parti de grand matin; il espre n'tre que huit jours
absent; il doit rapporter la somme qui le rendra propritaire du domaine
de Brville. Dufour dit  Victor: Je crois qu'il nous faudra enfin
partir... Nous aurons fait un assez long sjour ici...--Hlas! pourquoi
ne sommes-nous pas partis plus tt! rpond Victor en soupirant.

Cinq jours aprs le dpart du comte, Saint-Elme, qui s'est dbarrass de
son bandeau, annonce  la compagnie son dpart pour le lendemain. Tout
le monde, except Armand, reoit cette nouvelle avec une satisfaction
que l'on ne cherche mme pas  dissimuler.

Quoi! Saint-Elme, tu veux me quitter? dit le frre d'Ernestine en
regardant son ami avec surprise; ne peux-tu attendre quelques
jours?..... alors moi-mme je quitterai cette maison qui va devenir la
proprit de M. de Tergenne; nous retournerons ensemble  Paris....

--A Paris! s'crie M. de Noirmont; comment, Armand, vous songez dj 
retourner  Paris!...

--Mon cher Armand, rpond Saint-Elme d'un ton patelin, si tu m'en
crois, tu ne quitteras pas ta chre famille!.... Moi, je me repens
d'avoir si long-temps abandonn la mienne... J'ai nglig mes
affaires,... perdu de l'argent;... maintenant je veux vivre
autrement..... Je te conseille de devenir sage aussi!...

Armand ne rpond pas; il quitte le salon avec humeur. Saint-Elme le
suit, le rejoint dans le jardin, et lui dit en riant:

Es-tu bien difi du sermon que je t'ai fait?--Oh! j'ai bien vu que tu
te moquais de moi.--Je devais parler ainsi devant ta famille.--Ton
dpart.....--Est indispensable... D'ailleurs, je m'ennuie de demeurer
avec des gens qui me parlent  peine.... Sans toi, il y a long-temps que
je serais loin...--Mais quelques jours encore...--Viens... viens dans le
bois, nous y causerons plus librement; j'ai beaucoup  te parler.

Saint-Elme prend le bras d'Armand; tous deux sortent et s'enfoncent dans
les bois qui entourent Brville. Arrivs dans un endroit bien sombre,
bien loign des chemins, Saint-Elme s'arrte et dit  Armand: Parlons
maintenant: quels sont tes projets?... que vas-tu faire avec les vingt
mille francs que ton aimable beau-frre va te donner?...--Je n'en sais
rien... Tu penses bien d'abord que je ne veux pas rester avec
eux...--Comme ce serait gentil,  ton ge.... passer sa vie en
famille!... Il faut retourner  Paris, car il n'y a que Paris pour des
hommes comme nous.--Mais j'y dois trente mille francs... j'y puis tre
arrt en arrivant.--Je sais tout cela... Oh!... depuis plusieurs
jours, je rflchis  ta position... Il est impossible que tu te tires
d'affaire avec vingt mille francs.--Hlas! oui.... cette ide
m'accable... me dsole!...--Fi donc!... est-ce que les gens d'esprit
doivent jamais se dsoler! et, Dieu merci, nous avons de l'esprit...
plus que toute ta famille!... Sais-tu ce qu'il te faudrait?... les
quatre-vingt mille francs que cet aimable comte est all chercher pour
payer ta maison.--Sans doute!.... avec cette somme je pourrais
reparatre dans le monde.... payer mon crancier... et ressaisir la
fortune;... car enfin, avec cinquante mille francs devant moi, il est
impossible que je ne trouve pas une heureuse veine...--C'est
impossible!... et tu la trouverais... Eh bien! mon cher, puisque ces
quatre-vingt mille francs peuvent te sauver... te rendre au monde, aux
plaisirs... il faut les avoir...--Les avoir... comment?... qui diable
veux-tu qui me les donne?--Il faut les avoir, te dis-je. Si le
hasard... ml d'un peu d'adresse.... nous faisait trouver le
porte-feuille que le comte va rapporter...--Trouver!...--Oui... trouver
dans sa poche.--Ah! Saint-Elme... que dis-tu l?... Je n'ose te
comprendre.--C'est que tu ne vois pas bien la chose... car enfin ces
quatre-vingt mille francs, pourquoi le comte les rapporte-t-il? pour
payer ta maison, donc c'est  toi qu'ils devraient revenir.--Mais
puisque la maison est  mon beau-frre  prsent...--Bah!... parce qu'il
t'a donn quelques bagatelles... quelques mille francs dessus... Entre,
parens, il peut bien t'avoir fait ce cadeau-l. Je te soutiens que les
quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais comme tous ces gens-l ne
comprendraient peut-tre pas mon raisonnement, il s'agit de te faire
avoir cette somme sans qu'ils le sachent... Je m'en charge, si tu veux
me seconder un peu. Oh! si je pouvais agir seul, je ne te demanderais
pas ton avis.--Saint-Elme... tu me fais frmir!...--Frmir!.... tout a
ce sont des mots!... Veux-tu ou non les quatre-vingt mille francs?--Je
les voudrais bien.... mais par des moyens honntes...--Trouves-en si tu
peux!...--Et comment donc esprerais-tu avoir cette somme?--Je vais
demain faire mes adieux; au lieu de partir, je viendrai me loger chez un
paysan... Pas chez Jacques, on pourrait y aller et m'y voir... mais de
ces cts... tiens, chez un bcheron qui demeure au bout de ce
sentier... l...  gauche... Je m'habillerai en paysan... je mettrai une
blouse... un grand chapeau, oh! je sais me dguiser!... J'aurai pour toi
un costume semblable... Tu viendras me dire quand le comte annoncera son
retour. Il doit aller  Montcornet, o il a de l'argent  toucher... Oh!
j'ai fort bien retenu ce qu'il a dit... Ensuite il ira  Sissonne, et de
l doit revenir  pied en se promenant... Viens m'avertir, c'est tout ce
que je te demande...--Non, Saint-Elme... non... je te devine... un
vol!... quelle horreur!... je n'y consentirai jamais...--Non, pas un
vol.... une surprise... une scne que je prparerai... Je te jure que le
comte n'y verra que du feu... En tous cas, tu ne seras l que pour la
reprsentation... je saurai agir...--Non, te dis-je, jamais...--Alors,
va au diable,... et n'espre plus retrouver ce que tu as perdu!... On
veut rendre service aux gens, et ils nous refusent!... Refuser le prix
de sa maison!... le laisser donner  un beau-frre!... quelle
sottise!... Aprs tout, tu n'emporteras pas la maison, par consquent le
comte ne perdra rien... C'est donc simplement soixante mille francs que
tu fais perdre  ton beau-frre... Il est assez riche pour perdre
cela...--Ah! laisse-moi; je n'ai dj que trop suivi tes conseils!...

Armand retourne  Brville; Saint-Elme le suit sans lui reparler. Le
lendemain, il fait ses adieux  la socit, adresse des complimens aux
dames, qui ne lui rpondent pas, va pour prendre la main de M. de
Noirmont, qui retire la sienne, et frappe sur l'paule de Dufour en
disant: Gardez-moi toujours votre petit tableau, je vous en prie; je me
fche, si vous le vendez  d'autres.--Enfin il part, en annonant qu'il
prendra la voiture  Laon; mais en pressant la main d'Armand, il lui dit
 l'oreille: Je ne vais pas loin... tu me trouveras dans le bois 
l'endroit o nous avons caus hier... J'espre au moins, que tu viendras
me voir.

M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait prouver le
dpart de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire
un peu de morale  son beau-frre; celui-ci ne semble pas l'couter.
L'air sombre, le regard fix vers la terre, Armand est fortement
proccup; tout  coup il s'crie: Quand doit revenir M. de Tergenne?

--Mais avant peu, je pense...--Mon oncle m'a promis de m'crire quand
il sera  Montcornet, dit Emma; ce n'est pas loin d'ici, il doit y aller
en revenant de Paris.--C'est  neuf lieues tout au plus, reprend M. de
Noirmont. Puis il y a des voitures qui conduisent jusqu' Sissonne....
nous pourrons aller au-devant de M. votre oncle...--Oh! il ne le veut
pas... mais c'est gal, si madame de Noirmont veut bien y venir, nous
irons toujours... Vous viendrez aussi, n'est-ce pas, M. Dalmer?

Victor s'incline sans rpondre. Ernestine les regarde tous deux en
rpondant: Oui, nous irons... car je n'ai plus que peu de temps 
rester dans ce pays, et j'aime  le parcourir encore.... Cela me
rappellera.... mes promenades de cet t.

--Ah! madame! pourquoi dites-vous que vous n'avez plus que peu de jours
 rester dans ce pays... Est-ce que vous pensez  vous en aller?... ce
serait bien mal... mais certainement mon oncle ne le souffrira pas... M.
de Noirmont, n'est-ce pas que vous n'emmnerez pas madame de bien
long-temps?

--Mes affaires me rapelleront  Mortagne, mademoiselle; mais si ma
femme dsire rester encore quelques semaines avec vous, je suis bien
loin de m'y opposer.--Ah! vous resterez, madame.--Non, mademoiselle,
non, malgr le plaisir que je gote avec vous, je suivrai mon mari....
Puisque je dois quitter cette maison, je crois que le plus tt sera le
mieux.

Emma n'ose insister; elle voit Ernestine si triste qu'elle craint
d'avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait;
il souffre aussi; il se reproche toutes les peines qu'il cause  une
femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce,
qui semblait devoir tre  jamais son partage; il sent en ce moment que
les hommes se jouent trop lgrement du repos, du bonheur de celles qui
ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des
larmes l o ils n'ont cherch que le plaisir.

Armand a quitt le salon. Il va se promener au fond des jardins. Il
marche avec agitation; il presse ses pas; il semble vouloir se
soustraire aux penses qui l'assigent. Parfois il s'arrte et porte la
main  son front en murmurant: Mais comment faire?.... que devenir?...
La vie que je mne ici m'est insupportable... Cependant... jamais je ne
consentirai... Oh! le projet de Saint-Elme est affreux!... Mais il ne
l'excutera pas... d'ailleurs c'est impossible...

Le jeune homme rentre dans sa chambre; ce que Saint-Elme lui a dit
revient sans cesse  sa pense. La nuit, il ne gote pas un moment de
repos. Le lendemain il se rend chez Jacques dans l'espoir qu'auprs de
la jeune fille il trouvera un peu de calme; mais c'est en vain qu'il
veut se distraire: mme  ct de Madeleine, le souvenir des
quatre-vingt mille francs le poursuit; il ne rve, il ne songe qu' cet
or qui fond si vite dans ses mains.

Madeleine regarde le jeune homme avec inquitude, et lui dit:
Qu'avez-vous donc, monsieur Armand? vous semblez plus triste qu'
l'ordinaire.--Je n'ai rien.... rien de nouveau.--Oh! si... vous avez du
chagrin;.... mais j'en devine le motif: votre soeur me l'a dit.--Comment!
que vous a dit ma soeur?--Que votre proprit allait tre vendue  un
tranger... Vendre la maison o l'on est n;... ah! cela doit faire bien
de la peine...--Oui, Madeleine, en effet;... cette vente m'occupe sans
cesse.--Mon Dieu! que n'ai-je t riche!... Je voudrais tant vous voir
heureux... Oh! oui, je vous aime bien!... et je ne rougis pas de cet
amour-l,... il est si pur!... Ah! vous ne me croyez pas peut-tre!...
mais la pauvre Madeleine aurait donn sa vie pour vous et votre soeur.

--Bonne fille!... je vous crois;... mais vous ne pouvez rien changer 
mon sort... Adieu! Madeleine, adieu!

Armand s'est loign de la maison du garde; il se rend  l'endroit du
bois o la veille il s'est repos avec Saint-Elme. Un homme mal vtu est
assis sur un tronc d'arbre. Armand va passer sans s'arrter. Cet homme
l'appelle.... C'est Saint-Elme qui a barbouill son visage, jauni sa
peau, ras une partie de ses sourcils, et s'est rendu tellement
mconnaissable qu'Armand est quelques instans avant de le reconnatre.

Comment me trouves-tu? dit Saint-Elme.--C'est incroyable!--J'ai jou la
comdie; je sais me grimer; et, si je l'avais os, chez vous, certes, le
comte ne m'aurait pas reconnu.--Comment? N'importe! Quand arrive-t-il
ton acqureur?--Je n'en sais rien... Je pense que tu as renonc  ton
projet?--Non, mon cher, je veux te servir malgr toi...--Tu l'espres en
vain..... On doit aller au-devant du comte jusqu' Sissonne ds qu'il
annoncera son retour.

Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis reste quelques instans en
mditation;... enfin il rpond: Si tu veux me seconder, je suis encore
certain de russir.... Tu m'ouvriras une des portes du jardin dont tu as
toujours la cl sur toi... Je m'introduirai dans ta chambre;... je m'y
cacherai;... ensuite....

--Non,... non,... te dis-je! n'y compte pas... Adieu!... je ne veux
plus t'entendre.

Armand s'enfuit  travers le bois; il sent sa faiblesse, et craint
d'couter celui qui lui a dj fait faire tant de fautes, et qui
maintenant veut le pousser au crime. Il se promet de ne plus revoir
Saint-Elme. Il rentre, et s'enferme dans sa chambre o il passe toute la
journe. Le lendemain il ne descend de chez lui qu'au moment du dner.
Il apprend alors qu'on a reu dans la matine une lettre du comte. Il
est  Montcornet, et annonce son retour pour le lendemain.

Ainsi, dit la jeune Emma, demain matin nous irons au-devant de mon
oncle, n'est-ce pas, madame? puisqu'il doit quitter la voiture 
Sissonne.--Oui, dit Ernestine, aussitt aprs le djeuner nous nous
mettrons en route.

Armand se sent soulag en apprenant que le comte ne reviendra pas la
nuit par les bois. Aprs le dner, il sort, et cette fois il n'hsite
pas  se rendre  l'endroit o il a l'habitude de trouver Saint-Elme.

On est au mois de septembre; les jours sont courts, les nuits deviennent
fraches; il commence  faire sombre, lorsque Armand rencontre
Saint-Elme. Il lui apprend le retour du comte pour le lendemain, et la
partie projete par les dames.

Eh bien! ne pensons plus  cette affaire, dit Saint-Elme; je voulais
t'obliger,... tu ne le veux pas,...  ton aise... Touche tes vingt mille
francs... Demain, je partirai pour Laon.... Je quitterai d'abord ce
costume, et je t'attendrai pour retourner ensemble  Paris... o je
dsire que tu chappes  ton crancier.

Armand fait divers projets pour son retour  Paris. Tout en causant, ces
messieurs ont march  travers le bois. Bientt Saint-Elme s'arrte en
s'criant:

Nous voil tout prs de la maison du garde.... Oh! je ne veux pas y
entrer;... je ne veux pas que Jacques me voie sous ce costume.... Il
m'a rencontr une fois dans le bois et regard avec attention,... mais
il ne m'a pas reconnu....

Armand se dispose  retourner sur ses pas lorsque Saint-Elme le retient
par le bras en disant  demi-voix: Attends,... attends... Qui est-ce
qui entre chez le garde?... Oh! pour le coup, c'est la fortune qui nous
l'envoie... Tiens, vois toi-mme.--Grand Dieu! c'est le comte de
Tergenne...--Je ne veux plus m'en aller maintenant.... Le comte chez
Jacques!... Il ne veut sans doute que se reposer un instant...... et
dans quelques minutes il fera tout--fait nuit...--Ah! Saint-Elme,
penserais-tu encore?.....--Silence!... et ne bougeons pas.

C'est bien M. de Tergenne, qui, aprs avoir examin la maisonnette du
garde, vient d'entrer chez Jacques, qui est alors assis, dans une salle
basse,  ct de Madeleine.

Peut-on se reposer quelques instans chez vous? dit le comte en
s'arrtant sur la porte de la maison.

--Oui, monsieur, oh! tant que vous voudrez,... et vous rafrachir
mme.--Je vous remercie, je ne dsire que me reposer.--Asseyez-vous,
monsieur.... Madeleine, veux-tu nous donner de la lumire; voil le jour
qui baisse.--Oui, mon ami.

La jeune fille revient bientt avec une lumire; alors le comte s'crie:
Je ne me trompe pas!... c'est la jeune fille que j'ai rencontre il y a
quelques jours dans la plaine de Gizy,... sous le vieux chne.--Oui,
monsieur, c'est moi;... je vous reconnais bien aussi.

Le comte regarde ensuite Jacques pendant long-temps, si bien que le
garde s'crie, avec sa brusquerie ordinaire:

Est-ce que monsieur me reconnat aussi?--Mais,... ce serait
possible...--Moi, je ne reconnais pas monsieur.--Je le crois. Vous tes
Jacques,... l'ancien laboureur qui demeurait  Gizy?--C'est
moi-mme;... et monsieur?...--Je suis ami de M. de Noirmont, et je viens
d'acheter la maison qui appartenait au marquis de Brville.

--Ah! c'est monsieur qui a une nice... bien jolie!.... s'crie
Madeleine; puis elle baisse les yeux comme honteuse de ce qu'elle vient
de dire. Le comte la regarde en souriant, et rpond: Oui, mon enfant,
j'ai une nice fort jolie;... mais comment savez-vous cela?

--C'est madame de Noirmont qui me l'a dit.--Vous connaissez madame de
Noirmont!--Oui, monsieur.

Madeleine n'en dit pas davantage; elle va prendre son ouvrage et se met
 travailler. Le comte reporte ses regards sur Jacques; il prouve une
secrte jouissance  revoir le paysan, dont les traits fortement
prononcs ont peu souffert des atteintes du temps.

Est-ce que monsieur vient de Brville maintenant? dit Jacques au bout
d'un moment.--Non, j'y retourne, au contraire. J'ai t passer deux
jours  Paris;... puis j'avais affaire  Montcornet,  Sissonne... On ne
m'attend que demain chez M. de Noirmont; je le surprendrai en arrivant
ce soir....--Et monsieur va devenir propritaire de la maison de feu M.
de Brville?--Oui, mon ami.

Jacques pousse un soupir; Madeleine en fait autant. Le comte les regarde
et reprend: On dirait que cela vous fait de la peine....--Dam',
monsieur, a fait toujours de la peine de voir une maison changer de
matres...--Vous avez connu le marquis de Brville?--Pas tant le marquis
que sa femme;... celle-l faisait du bien  tout le monde dans le
pays....--Le marquis n'avait-il pas pous mademoiselle Jenny de
Lucey?--C'est a mme:.... la bonne, la douce Jenny.... Est-ce que
monsieur l'a connue?--Non,... mais une parente que j'ai eue dans ce pays
m'a souvent parl d'elle avec loges, et elle pousa le marquis de
Brville par inclination...--Oh! que non pas... la pauvre demoiselle en
avait une autre dans le coeur... et malheureusement pour un mauvais
sujet... vous savez, de ces beaux freluquets du grand monde... qui se
moquent autant de sduire une fille que moi de boire un verre de vin!...
J'avais dcouvert tout a... En se promenant dans les champs, on voit
ben des choses... et puis mamzelle Jenny me choisissait quand elle avait
une commission  faire faire.... Bref, le beau jeune homme partit... on
ne le revit plus!... mamzelle Jenny pleura long-temps;... ce n'est pas
que je veuille dire qu'elle et rien  se reprocher!... mais enfin son
pre lui ordonna d'pouser le marquis de Brville, et elle obit.

Le comte a cout Jacques en tenant ses yeux baisss. Lorsque le paysan
a fini, il lui fait d'autres questions sur Jenny. Jacques aime  parler
de feu la marquise; il entre dans mille dtails qui lui rappellent le
temps pass. M. de Tergenne ne se lasse pas d'entendre Jacques; et
celui-ci est flatt du plaisir que l'tranger semble prouver 
l'couter.

Cette conversation se prolonge depuis fort long-temps. Madeleine coute
en travaillant; mais souvent elle regarde l'tranger, et elle s'tonne
de l'intrt qu'il prend  entendre Jacques.

Cette jeune fille habite avec vous? dit le comte en regardant
Madeleine. Je crois me rappeler qu'elle m'a dit n'avoir plus de
parens.... Vous l'avez recueillie; cela fait votre loge, Jacques.--Oui,
monsieur, Madeleine est orpheline, et elle est venue demeurer avec son
vieil ami,... qui est trop heureux de pouvoir lui tenir lieu de tout ce
qu'elle a perdu... Mais je veux que vous vous rafrachissiez, monsieur.

Le garde a t chercher du vin, des verres; le comte ne veut pas lui
refuser de boire avec lui. En buvant, Jacques parle encore, et son hte,
les yeux fixs sur les siens, ne perd pas une de ses paroles.

Le temps a pass, et aucune des trois personnes ne s'en est aperue.
Jacques ne parle plus de la jeune et belle Jenny; le comte reste plong
dans ses rflexions; le paysan n'ose le tirer de sa rverie, il regarde
Madeleine, et tous deux semblent se dire: Qu'est-ce donc qui occupe
tant cet tranger?

Enfin, le comte revient  lui; il tire sa montre et s'crie: Bientt
dix heures!... je croyais n'tre ici que depuis un moment!... c'est que
j'avais un grand plaisir  vous couter, brave Jacques.--Pas plus que
moi, monsieur,  parler du temps pass,... mais vous arriverez bien tard
 Brville...--C'est vrai... Vos bois sont-ils srs?... c'est que j'ai
une forte somme dans mon porte-feuille...--Dam', monsieur,... il
n'arrive gure d'vnemens; mais depuis quelques jours j'ai vu rder
dans les environs un drle qui avait une singulire mine.... Si je le
vois encore, je veux savoir ce qu'il fait par ici. Au reste, monsieur,
pour que vous n'ayez rien  craindre, je vous accompagnerai jusqu'
Brville.

--Oh! merci... cela vous ferait rentrer trop tard... Je pense qu'on
sera peut-tre couch quand j'arriverai chez M. de Noirmont... il faudra
dranger, veiller tout le monde. Si je couchais ici, est-ce que cela ne
vaudrait pas mieux? et demain matin je m'en irai tout  mon
aise.--Pardieu, monsieur, c'est bien facile; j'ai l-haut une chambre et
un lit toujours  la disposition d'un ami.--Cela ne vous causera aucun
drangement?--Aucun, monsieur.--Alors j'accepte votre hospitalit...
J'prouve du plaisir, Jacques,  coucher sous votre toit...--C'est ben
de l'honneur pour moi, monsieur;... mais c'est drle, vous me faites
aussi l'effet d'une ancienne connaissance...--Dans quelques jours
j'espre que vous viendrez me voir dans ma nouvelle proprit... et
l... nous renouerons tout--fait connaissance. Mais il est tard, je ne
veux pas vous empcher de prendre du repos; moi-mme je suis un peu las.
Ma chre petite, veuillez m'enseigner ma chambre.--Je vais vous
conduire, monsieur.--A demain, Jacques...--Dam', monsieur, il est
possible que je sois dj en course quand vous vous
veillerez.--N'importe, nous nous reverrons toujours.

Le comte serre cordialement la main de Jacques, qui est tout mu de
l'intrt que lui tmoigne l'tranger. Madeleine partage l'motion de
Jacques, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Elle conduit M. de
Tergenne dans une chambre au premier, lui laisse une lumire, le salue
avec respect et se retire; puis elle descend prs de Jacques et lui dit:
Il a l'air bien aimable, ce monsieur... C'est singulier comme il
paraissait avoir du plaisir  vous entendre parler de ma bienfaitrice...
Je l'aimerais, rien qu' cause de cela?--Allons, mon enfant, ce monsieur
nous a fait veiller plus tard que de coutume. Couchez-vous; je vais
aller en faire autant.

Le plus profond silence rgne dans la maison du garde, o chacun est
livr au repos, lorsque Madeleine est veille par un bruit subit. Elle
se retourne dans son lit, ne sachant pas elle-mme ce qui l'a veille;
bientt elle se rendort.

Au bout de quelques minutes, un bruit nouveau la rveille; il lui semble
entendre marcher lgrement dans sa chambre; elle n'ose remuer, mais
elle entr'ouvre les yeux; la fentre est ouverte, un homme est appuy
tout contre. Madeleine va pousser un cri d'effroi, lorsque, cet homme se
retournant, la lune lui permet de voir son visage; elle reconnat le
jeune marquis de Brville.

Madeleine ne sait que penser, que faire; bientt des pas se font
entendre, quelqu'un vient doucement par le fond et dit  Armand: C'est
fini... cela a t tout seul... les cls sur les portes..., j'en tais
sr.... partons.

On saute lgrement par la croise, on repousse la fentre, les volets,
et le bruit a cess depuis long-temps, que Madeleine coute et frmit
encore: C'tait Armand, se dit elle, c'tait bien lui... qu'tait-il
donc venu faire ici... dans la nuit... avec quelqu'un?... Mon Dieu!...
Qu'est-ce que cela veut dire?...

Madeleine se lve, s'approche de la fentre qui est entre-bille; elle
se rappelle qu'avant de se coucher elle n'avait fait que pousser les
volets sans les fermer, prcaution qu'elle ngligeait souvent, n'ayant
jamais eu la moindre crainte des voleurs, et en poussant avec force, on
a ouvert la fentre, mal ferme par une mauvaise espagnolette.

Madeleine referme sa fentre, ses volets; elle s'assied dans sa chambre;
elle tremble encore, elle coute toujours; un moment elle pense  aller
avertir Jacques, mais elle s'arrte en se disant: C'tait Armand.... je
l'ai bien reconnu... mais que venait-il faire? Mon Dieu, j'aurais d le
lui demander!...

La jeune fille passe le reste de la nuit dans la plus cruelle agitation;
elle s'est jete sur son lit, mais elle n'a plus trouv le repos; mille
penses s'offrent  son esprit; elle n'ose s'arrter  aucune, elle sent
son coeur oppress comme par un affreux pressentiment.

Le jour renat; Jacques se lve, descend, prend son fusil, et sort en
disant  Madeleine: Notre hte dort toujours; faut pas l'veiller, mon
enfant; je vas faire ma ronde dans le bois.

Le garde est loign. Madeleine a toujours l'esprit frapp de ce qu'elle
a vu et entendu dans la nuit; elle attend en travaillant le rveil de
l'tranger.

Le comte ne tarda pas  descendre. Bonjour, mon enfant, dit M. de
Tergenne en apercevant Madeleine. Jacques est dj sorti, je
gage?--Oui, monsieur.--Ma foi, j'ai dormi comme un ange dans sa
maison...--Ah!... vous n'avez pas t rveill, monsieur.....--Il y a
long-temps que je n'avais si bien repos. Mais vous, ma petite,
seriez-vous souffrante ce matin?... vos traits sont altrs...--Ah, ce
n'est rien, monsieur;.... c'est que j'avais eu peur... que vous ne
soyez pas bien l-haut.--J'ai t fort bien, je vous le rpte. Adieu,
petite Madeleine; il faut que je parte, car on serait capable d'aller
au-devant de moi... Dites bien  Jacques que je le remercie de son
hospitalit... et que j'espre le revoir bientt.

Le comte quitte la maison du garde; Madeleine le suit des yeux, mais
elle sent son coeur soulag depuis qu'elle a reu de l'tranger
l'assurance que rien n'a troubl son sommeil.




CHAPITRE VI ET DERNIER.

Toujours Madeleine.


Les habitans de Brville viennent de se runir pour le djeuner. Les
dames sont dj habilles pour la promenade projete. Armand descend au
salon: sa figure est effrayante de pleur, ses yeux expriment un
sentiment de terreur continuel.

Te voil, mon frre, dit Ernestine; on ne t'a pas vu depuis hier
dner.--Non, je suis sorti... j'ai t indispos... je me suis couch de
bonne heure...--Tu as l'air malade en effet.--Oui, je suis mal  mon
aise.

--La promenade vous fera du bien, M. de Brville, dit Emma; il faut
venir avec nous au-devant de mon oncle.

Avant qu'Armand ne rponde, Dufour s'crie: Voil la promenade toute
faite; j'aperois M. de Tergenne qui entre dans la cour.--Vraiment!...
ah! mon oncle est cruel,... ne pas laisser le temps d'aller au-devant de
lui!...

Le comte entre bientt dans le salon. Nous comptions aller  votre
rencontre, dit M. de Noirmont.--Et moi, j'ai voulu vous viter cette
peine; d'ailleurs, vous ne m'auriez probablement pas t chercher o
j'tais: j'ai pass la nuit dans votre voisinage...--O donc cela?--Chez
le garde Jacques.--Comme mon oncle est aimable! au lieu de revenir tout
de suite nous voir, il couche chez des paysans.--Ma chre Emma, j'tais
bien aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux pas comprendre mes
raisons. Enfin, il m'a donn l'hospitalit pour la nuit.

--Vous avez d trouver chez lui une jeune fille? dit Ernestine.--Oui,
madame, une jeune personne qu'on nomme Madeleine et qui a l'air assez
intressant; mais je ne sais ce qui lui tait arriv ce matin, elle
tait singulirement trouble: il y avait dans ses traits quelque chose
d'extraordinaire... Enfin, me voici. Grce au ciel, j'ai termin mes
affaires. Voyons, M. de Noirmont, nous allons d'abord solder notre
compte;... j'ai l vos quatre-vingt mille francs...--Vous me les
donnerez chez le notaire en prenant l'acte de vente.--Qu'importe, chez
le notaire ou ici? j'aime autant me dbarrasser tout de suite de cette
somme...

Le comte fouille  sa poche et en tire un porte-feuille. Armand s'est
assis dans l'embrasure d'une croise; il feint de regarder la campagne.

M. de Tergenne ouvre son porte-feuille en disant: Savez-vous que si on
m'et vol dans le bois, on n'aurait pas fait une mauvaise journe? et
si je... si... eh bien!...

--Qu'avez-vous donc, monsieur le comte? vous plissez... dit M. de
Noirmont.

--Mais, voil qui est bien singulier;... je ne trouve plus mes billets
de banque!...--O mon Dieu!--J'ai beau regarder... Voici bien les trois
lettres que j'avais aussi dans ce porte-feuille... mais les quatre-vingt
mille francs n'y sont plus.--Grand Dieu! on vous aurait vol?... Voyez,
voyez donc dans votre poche...

Le comte fouille dans sa poche; chacun l'entoure, on attend avec anxit
le rsultat de ses recherches. Armand seul est rest dans l'embrasure de
la fentre. Mais le comte se fouille en vain; il ne retrouve pas ses
billets. La consternation se peint sur tous les visages, lorsque le
comte s'crie:

Attendez;... je me rappelle,... hier au soir, chez Jacques, lorsque je
fus seul dans ma chambre, j'examinai divers papiers qui taient dans ma
poche; alors j'avais encore mes quatre-vingt mille francs, j'en suis
bien certain: j'ai compt les billets, pour m'assurer si en route je
n'en avais pas perdu. Probablement qu'au lieu de les remettre dans mon
porte-feuille, je les ai laisss sur la table. Il faut bien que ce soit
arriv ainsi; car ce matin j'ai remis mon porte-feuille dans ma poche,
et ne me suis ni arrt ni repos pour venir jusqu'ici.

--Ah! je respire, dit Ernestine; alors, monsieur le comte, vous n'avez
rien  craindre, vous retrouverez votre argent.

--En effet, dit M. de Noirmont, puisque M. de Tergenne a compt hier
ses billets chez Jacques, ce n'est que l qu'il peut les avoir laisss,
ou ce ne serait que l qu'il aurait t vol...

--Vol!... Ah! monsieur, quelle pense... et par qui donc?--Non, sans
doute, reprend le comte; cela ne peut tre arriv que par mon
tourderie;.... car prendre mes billets sans prendre le porte-feuille,
vous conviendrez qu'il faudrait que le voleur ft bien fin ou bien
maladroit.

--Allons vite chez Jacques, dit M. de Noirmont; je vais vous
accompagner...--Et moi aussi, dit Dufour; car a m'a donn un coup de
marteau cet accident-l...

--Je suis vraiment dsol, messieurs, de l'inquitude que je vous
cause;..... mais je...

--Ah! mon Dieu! M. Armand se trouve mal, dit Emma.

Le jeune de Brville tait tendu sur sa chaise, et sa tte penche en
arrire semblait prive de vie. Les dames et Victor l'entourent.

Il tait dj malade ce matin, dit Ernestine; quand vous avez annonc
la perte de vos billets, cela lui aura fait impression.

--Parbleu! a m'a bien touff, moi, dit Dufour.

--Allez, messieurs, allez chez Jacques... Nous aurons soin de mon
frre; M. Victor nous aidera  le conduire  sa chambre.--Oui, oui,
courons chez le garde, dit M. de Noirmont.

Le comte se remet en route avec Dufour et M. de Noirmont. Ils marchent
trs-vite et arrivent bientt  la demeure du garde. Madeleine est
assise devant la porte, la tte appuye dans ses mains, et tellement
absorbe dans ses penses qu'elle n'entend pas venir du monde.

Voici la jeune fille qui loge chez Jacques, dit le comte.--Oui, dit M.
de Noirmont, c'est Madeleine.... Oh! je la connais...--Nous la
connaissons, dit Dufour; mais elle semble bien rveuse... elle ne nous
voit pas.

Le comte frappe lgrement sur le bras de la petite en lui disant:
C'est encore moi, mon enfant.

Madeleine lve la tte: en apercevant M. de Noirmont et Dufour avec son
hte de la veille, elle n'est point matresse d'un mouvement d'effroi.

Ma chre amie, dit le comte, j'ai laiss ce matin quelque chose chez
vous... n'avez-vous rien trouv?

--Non, monsieur.... rien... rpond la jeune fille d'une voix
altre.--Vous n'tes peut-tre pas monte encore dans la pice o
j'ai couch?--Pardonnez-moi, monsieur; j'ai tout rang ce matin dans la
maison, comme c'est mon habitude.

--C'est bien singulier!... Jacques est-il ici?--Non, monsieur; il est
sorti avant votre rveil et n'est pas encore revenu...--Permettez-moi
alors d'aller moi-mme visiter la chambre o j'ai pass la nuit.--Oui,
oui, montons, dit M. de Noirmont.

Ces messieurs montent; Madeleine les suit. Le comte examine en vain
partout; les billets ne se trouvent pas.

Qu'avez-vous donc perdu, monsieur? dit Madeleine.--Quatre-vingt mille
francs en billets de banque que j'avais dans mon porte-feuille...--O
ciel!--Oui, rpond M. de Noirmont en fixant attentivement la jeune
fille; et M. le comte les avait encore hier au soir ici.... il les a
compts avant de se coucher.--Ah! mon Dieu!... est-ce que...

Madeleine n'achve pas; elle est tremblante, elle ne peut plus se
soutenir.

Est-il venu du monde... quelqu'un ici ce matin? demande le comte.--Non,
monsieur, personne...

--Aviez-vous, hier au soir, ferm la porte de votre chambre? demande
M. de Noirmont au comte.

--Je n'y ai pas seulement pens... Je ne suis pas mfiant... D'ailleurs
que pouvais-je craindre?... Oh! je connais Jacques; c'est un honnte
homme.

--Jacques... c'est possible... mais enfin... il ne demeure pas seul
ici...--Ah! M. de Noirmont, que dites-vous!.....--Calmez-vous, ma
petite; je ne vous accuse pas... Voyez comme elle est tremblante...

--Oui, oh! je vois fort bien que, depuis notre arrive, elle semble
prouver une secrte terreur... M. Dufour, est-ce que vous ne l'avez pas
observ comme moi?

--Si fait, dit Dufour; j'avoue que cela m'a frapp... Je me suis dit:
voil une jeune fille qui a quelque chose de singulier.

--Et vous-mme, M. le comte vous l'aviez aussi remarqu ce matin en la
quittant... vous nous l'avez dit  Brville...--Messieurs, c'est
possible; mais tout cela ne prouve rien... Pauvre petite,...
rassurez-vous... Elle n'a plus la force de parler.

--M. le comte, reprend M. de Noirmont, aviez-vous parl hier ici de la
somme que vous aviez sur vous?--Oui, je crois me rappeler... En
m'informant si le bois tait sr,... j'ai dit... mais, encore une fois,
o voulez-vous en venir?--A vous faire retrouver ou rendre votre argent.
Ce qu'il y a de positif, c'est que vous l'aviez encore hier au soir ici,
et les billets n'taient plus ce matin dans votre porte-feuille: donc
c'est ici que vous les avez laisss ou qu'on vous les a vols.

--C'est aussi clair que deux et deux font quatre, s'crie Dufour.

--Mademoiselle doit avoir trouv les billets... ou vu entrer depuis
votre dpart celui qui les a pris...... mais elle a avou que personne
n'tait venu... qui donc, si ce n'est elle, se serait empar de cette
somme?... Allons, Madeleine, rendez  M. le comte ce que vous avez
trouv ce matin dans sa chambre... et il vous pardonnera... quoiqu' sa
place...

--Je n'ai rien trouv... rien... je le jure, rpond Madeleine en
tombant  genoux. Ah! monsieur, vous pouvez me fouiller!...--Oh!
parbleu, mademoiselle, je pense bien que vous n'avez pas gard cette
somme sur vous;... vous l'aurez cache, bien cache sans doute, mais on
saura vous faire parler... vous allez  l'instant mme nous suivre 
Brville.

--M. de Noirmont, reprend le comte, je ne sais si je dois consentir...
rien ne prouve que cette jeune fille soit coupable...--Tout me le
prouve,  moi. Si elle est innocente, elle se justifiera... On
retrouvera vos billets. Sortons et fermons les portes de cette maison,
afin que personne ne puisse y entrer. Nous en donnerons la cl 
mademoiselle, qui la remettra elle-mme au garde.... M. Dufour, vous
aurez la complaisance de rester prs de cette maison pour attendre le
retour de Jacques; vous lui direz ce que je me suis permis de faire et
le prierez de venir sur-le-champ  Brville.... Venez,
mademoiselle.......--Ah! monsieur, ne craignez pas que je fasse aucune
rsistance... je vous suivrai... je ne chercherai point  me sauver!

Malgr la rpugnance du comte, on fait ce que veut M. de Noirmont. On
sort de la maison, dont on ferme avec soin la porte; on donne les cls 
Madeleine, Dufour reste pour prvenir Jacques. La jeune fille marche en
tremblant entre M. de Noirmont et M. de Tergenne; mais celui-ci a piti
de sa souffrance, et il la force  prendre son bras en lui disant:
Soutenez-vous sur moi, et ne tremblez pas ainsi... Si vous tes
innocente, vous ne devez rien craindre, et si vous tes coupable
j'empcherai que vous soyez punie.

On arrive  Brville. Madeleine ne pleure plus, elle semble avoir
retrouv son courage; on la fait entrer dans le salon du
rez-de-chausse, o Armand, qui a repris ses sens, est encore, ainsi que
les dames et Victor.

En apercevant la jeune fille, Ernestine s'avance pour l'embrasser; M. de
Noirmont arrte sa femme, en lui disant: De grce, madame, suspendez
vos tmoignages d'amiti... vous saurez bientt si mademoiselle les
mrite...... M. le comte n'a pas retrouv la somme qu'il a laisse chez
Jacques..... Madeleine seule peut avoir trouv cet argent... le fait est
incontestable... mais elle ne veut pas l'avouer...

--Ah! monsieur... que dites-vous! Madeleine coupable d'une bassesse!...
Non, je connais la grandeur de son ame... elle est innocente... et je
serai toujours son amie.

En disant ces mots, Ernestine s'lance vers la jeune fille, elle la
presse dans ses bras, l'embrasse tendrement. Victor s'est aussi approch
de Madeleine; il prend une de ses mains qu'il serre dans les siennes, en
disant: Et moi aussi, je suis sr qu'elle n'est pas coupable, et je
serai son dfenseur.

Madeleine ne rpond rien aux tmoignages d'amiti de ses amis; elle
n'est occupe que d'Armand qu'elle a aperu dans le fond du salon, et
dont le morne abattement contraste avec l'agitation de toutes les autres
personnes.

Madame, dit le comte en s'adressant  Ernestine, je n'accuse point
cette jeune fille;... j'ai cd aux dsirs de monsieur votre poux en
l'amenant ici,...... mais j'espre que tout s'claircira.

--Moi! monsieur le comte, reprend M. de Noirmont, je ne me laisse ni
convaincre, ni aveugler par l'enthousiasme de l'amiti; les faits
parlent: si mademoiselle n'a pas pris vos billets, elle a d voir entrer
le voleur. Avez-vous vu quelqu'un?... dites-le, alors on cherchera, on
s'informera...

--Non,... oh! non, monsieur, je n'ai vu personne!... rpond Madeleine
en dtournant ses yeux qui taient fixs sur Armand.

--Il me semble, monsieur, dit Victor, que vous devez, avant tout,
attendre l'arrive de Jacques; peut-tre a-t-il vu les billets, les
a-t-il serrs pour les rendre  monsieur le comte.

--Il n'est pas probable qu'il et fait cela sans en dire un mot 
mademoiselle pour qu'elle tranquillise son hte; mais c'est ce que nous
allons savoir,... car voil ce Jacques qui arrive avec M. Dufour.

Jacques et Dufour entraient en effet dans la cour; la sueur ruisselait
de leur visage. Le peintre accourt le premier dans le salon, et il entre
en s'criant:

Voil le garde! En apprenant ce qui s'est pass, il a t furieux! mais
quand je lui ai nomm monsieur le comte, il est devenu rouge, jaune,
vert,... de toutes les couleurs... Il a enfonc la porte, est entr chez
lui prendre....... je ne sais quoi;.... puis m'a suivi en disant des
choses que je n'ai pas comprises. Le voil.

Jacques vient d'entrer dans le salon, et, sans faire attention aux
personnes qui sont l, il court  Madeleine et la serre dans ses bras,
en s'criant: Pauvre petite!..... on vous souponne, on vous
accuse!...... vous!... mais calmez-vous, mon enfant, me voil...

--Je me suis tromp, si vous rapportez les billets, dit M. de Noirmont:
c'est donc vous qui les avez serrs par prcaution?... alors il fallait
avertir.

--Allez au diable, avec vos billets!... c'est bien de cela qu'il s'agit
maintenant!... Ah! oui,... c'est M. le comte Frdric de Tergenne,... je
le reconnais  prsent... Monsieur le comte, il y a bien long-temps que
je dsire vous rencontrer;... mais j'avais perdu cet espoir! J'ai  vous
parler...  vous seul... Messieurs et dames, vous entendez ce que je
dsire... Allez aussi, ma pauvre Madeleine!... mais ne tremblez
pas,..... je vais m'occuper de vous.

Le ton singulier du paysan, la manire dont il regarde le comte,
l'assurance qui brille dans ses yeux imposent  la socit, qui se
retire en silence, laissant M. de Tergenne seul avec le garde.

Monsieur le comte, dit Jacques aprs s'tre assur qu'ils sont seuls,
si je vous avais reconnu hier en vous parlant de la pauvre Jenny et de
son sducteur, j'aurais pu vous en dire bien plus. Vous tes ce Frdric
que Jenny adorait?...

--Oui,... Jacques,... et je mrite tous les reproches que vous m'avez
adresss hier sans me reconnatre:... j'abandonnai celle que j'avais
sduite; ma conduite fut affreuse?...

--Ah!... vous ftes plus coupable encore que vous ne pensiez.--Que
voulez-vous dire?...--Vous aviez cru ne dlaisser qu'une jeune fille
sduite!... vous abandonniez une mre et son enfant!

--Grand Dieu!... que dites-vous, Jacques?--Que peu de temps aprs votre
disparition, l'infortune Jenny s'aperut qu'elle tait enceinte; qu'
force de prcautions elle cacha sa faute  son pre; qu'elle mit au
monde une fille... qui fut nourrie chez une de mes soeurs,  Samoncey;...
qu'ensuite, force par son pre de se marier, elle prit chez elle et
leva la petite Madeleine...--Madeleine!... ah! Jacques,... il se
pourrait?...--Tenez, monsieur le comte, lisez cette lettre de feu madame
de Brville; elle me la donna, en mourant, pour vous la remettre si
jamais le destin me faisait vous retrouver.

Le comte prend la lettre, et lit en respirant  peine.

Madeleine est ma fille et la vtre, Frdric; si quelque jour Jacques
vous retrouve et vous remet cet crit, ayez pour mon enfant plus de
piti que vous n'en avez eu pour sa mre.

JENNY.

Le comte couvre la lettre de ses larmes en balbutiant: Pauvre Jenny!...
j'tais pre!... et je me croyais seul au monde!... et c'est
Madeleine!... Ah! quelque chose me parlait en secret pour elle!... Je
veux la voir,... je veux...

Le comte a fait quelques pas,... il s'arrte comme frapp d'un souvenir
pnible; il porte la main  son front,... hsite un moment, puis se
dirige vers la porte en s'criant N'importe! c'est ma fille!...

Jacques, qui a examin attentivement M. de Tergenne, court  lui, et
l'arrte: Pardonnez-moi, monsieur le comte, si je vous questionne; mais
aprs avoir, pendant dix-huit ans, veill sur votre fille, je crois en
avoir le droit. Quelles sont vos intentions relativement 
Madeleine?--De la reconnatre publiquement, de la nommer ma fille....

--Ah! c'est bien cela! dit Jacques, en prenant la main du comte, et
cela efface vos torts d'autrefois!.... mais je ne veux pas que votre
bonheur soit troubl par les indignes soupons qu'on a conus; j'ai lu
dans vos yeux; le souvenir de l'action que l'on a os imputer 
Madeleine vous a fait mal...--Ah! je ne la crois pas coupable!...--Non,
sans doute, elle ne l'est pas; mais il ne suffit pas que nous en soyons
persuads tous deux, il faut que l'innocence de Madeleine soit prouve 
tout le monde; alors seulement vous la nommerez votre fille. Je vous en
supplie, monsieur le comte, attendez quelques heures, peut-tre quelques
jours encore,.... j'espre trouver votre voleur...--Comment...--Oh! je
n'ai pas le temps de m'expliquer, je ne veux pas perdre une minute, je
repars... De grce... attendez mon retour;... je n'ai pas besoin de dire
que je vais me hter,... il s'agit du bonheur,... de l'honneur de
Madeleine!--Ah! morguenne! cette pense doublera mes forces...

Jacques n'en dit pas davantage, il n'coute plus le comte, il sort du
salon, passe comme un clair  travers toutes les personnes qui sont
dans l'autre pice, ne regarde pas mme Madeleine et s'loigne encore
plus rapidement qu'il n'est venu.

Chacun se regarde avec surprise. Madeleine est inquite, afflige de la
brusque sortie de son ami.

Qu'est-ce que cela veut dire? demande Dufour.--Rien de bon, rpond M.
de Noirmont; ce Jacques s'enfuit sans mme parler  sa protge... on
finira par convenir que j'avais raison.

Le comte parat  l'entre du salon. L'motion qui l'agite, les larmes
qui brillent dans ses yeux quand il s'approche de Madeleine, la manire
singulire dont il l'examine, fortifient encore les soupons de M. de
Noirmont.

M. de Tergenne va s'asseoir prs de la jeune fille; il prend une de ses
mains qu'il garde dans les siennes. Madeleine est mue, attendrie...
Chacun attend que le comte parle, mais il garde le silence et ne semble
plus s'occuper du reste de la socit; il est tout  ses souvenirs, 
ses penses. Le temps s'coule. M. de Noirmont s'approche d'Armand, qui
se tient toujours  l'cart, et il lui dit tout bas: Le comte voudrait,
en tmoignant de l'indulgence  Madeleine, l'amener  avouer sa faute;
il n'y parviendra pas... cette petite a une tnacit extraordinaire...
il faut mettre fin  tout ceci. Si M. de Tergenne est trop faible pour
punir, je ne dois pas l'tre, moi; je vais me rendre  Laon pour avertir
l'autorit.

--Ah!... qu'allez-vous faire, monsieur?... rpond Armand d'une voix
sombre.--Mon devoir.--Eh bien!... laissez-moi me rendre  Laon  votre
place...--Vous, Armand?... non, vous tes indispos.--Je me sens plus de
force maintenant... et c'est  moi de terminer cette affaire...--Puisque
vous le voulez... j'y consens, mais partez sur-le-champ.--Oui... oui,
monsieur... tout sera bientt clairci.

Armand se lve; il jette un regard sur Madeleine, un autre sur sa soeur,
puis sort brusquement.

Quelques instans s'coulent; le comte, qui tient toujours la main de
Madeleine, s'aperoit enfin de la tristesse qui rgne autour de lui, de
l'inquitude qui se peint dans les regards de sa nice, d'Ernestine et
de Victor. Il sourit alors en disant: Eh! mon Dieu!... quel sombre
nuage est venu rembrunir tous les fronts. Je puis vous assurer cependant
que Jacques ne m'a pas donn de mauvaises nouvelles; bien au
contraire... Vous, ma chre Madeleine, ne soyez plus effraye... encore
quelques heures, et vous verrez que, loin d'tre votre juge, je suis
votre meilleur ami.

--M. le comte aurait-il des preuves de l'innocence de mademoiselle?
dit M. de Noirmont; alors il aurait d nous tranquilliser... nous les
communiquer... je n'aurais pas envoy mon beau-frre  Laon...--Et
pourquoi l'avez-vous envoy  Laon, monsieur?--Comme M. le comte se
taisait... j'ai cru devoir.... prvenir la justice...

Le comte se lve et entoure Madeleine de ses bras, en s'criant: Quoi!
monsieur, vous avez os accuser Madeleine... vous voulez qu'on l'arrache
de mes bras... Ah! courez, monsieur, courez sur les traces de votre
beau-frre... empchez qu'il ne parle; il y va de mon honneur, de ma
vie...

--Mais, M. le comte...--Eh bien! je saurai moi-mme le rejoindre.... et
je vais...

Le comte fait quelques pas pour sortir... un bruit soudain l'arrte;
c'est la dtonation d'une arme  feu. Chacun se regarde avec inquitude.

--Cela semblait partir de la chambre de M. Armand, dit Dufour.

--Serait-il arriv quelque chose  mon frre!...--Courons, dit le
comte. Grce au ciel, il n'est peut-tre pas encore parti!

Le comte, M. de Noirmont, Victor et Dufour se dirigent du ct de
l'appartement du jeune de Brville; Ernestine les suit. L'odeur de la
poudre, qui augmente lorsqu'ils approchent de la chambre du jeune homme
leur annonce que c'est bien de l qu'est venu le bruit qu'ils ont
entendu.

Le comte entre le premier... mais il recule bientt en poussant un cri
d'horreur, et arrte Ernestine en la retenant dans ses bras. Un
spectacle terrible a frapp ses yeux: Armand s'est brl la cervelle; il
est tendu sans vie dans sa chambre,  ct de lui est un billet tout
ouvert. Victor s'en empare et lit:

Je dois mourir, je m'tais dshonor. C'est moi et Saint-Elme qui avons
vol les quatre-vingt mille francs. Le misrable qui m'a entran au
dernier des crimes a sur lui la somme... Faites courir sur ses traces:
il doit m'attendre dans le petit village de Montaigu. Adieu,
pardonnez-moi.

Ernestine a perdu connaissance, M. de Noirmont se cache la figure dans
ses mains, mais Victor ne songe qu' Madeleine. Maintenant, dit-il, on
ne peut plus l'accuser! Et en apercevant la jeune fille, il court 
elle, la presse dans ses bras et l'embrasse tendrement.

Madeleine ne sort des bras de Victor que pour passer dans ceux du comte,
qui s'crie: Je puis donc enfin te nommer ma fille!

--Votre fille!... dit Madeleine en regardant le comte avec anxit.

--Oui, tu es ma fille... dont jusqu' ce jour j'ignorais l'existence;
tu es le fruit de mes plus tendres amours.... Jacques seul connaissait
ce secret... Pauvre enfant! et pendant long-temps tu as langui dans la
misre... tu as en vain demand le nom de tes parens... ah! viens, viens
sur mon coeur! Par mes caresses, mon amour, je ne pourrai jamais assez te
ddommager de dix-huit annes d'abandon!

Le comte serre de nouveau sa fille dans ses bras. Emma partage la joie
de son oncle; elle embrasse tendrement la jeune fille en lui disant: Je
vous aimerai comme une soeur!

Madeleine n'ose croire  son bonheur... mais au milieu de l'ivresse qui
remplit son ame, elle n'est point indiffrente  la mort d'Armand, et
elle se dgage des bras du comte en lui disant: Permettez-moi d'aller
essuyer les larmes de sa soeur.

Par respect pour la douleur de madame de Noirmont, M. de Tergenne modre
les transports de sa joie. Il essaie de consoler M. de Noirmont; il lui
jure le plus grand secret sur l'vnement qui vient de se passer, et il
ne veut pas mme faire poursuivre Saint-Elme, dans la crainte que
l'arrestation de cet homme n'amne la dcouverte de la complicit
d'Armand; mais M. de Noirmont, quoique vivement affect de la honte qui
peut rejaillir sur la famille de sa femme, est sourd aux sollicitations
du comte; il veut arrter le coupable, afin que M. de Tergenne recouvre
la somme qu'on lui a drobe; il se dispose  courir sur les traces de
Saint-Elme. Victor lui offre de l'accompagner; il accepte; tous deux se
mettent en route, malgr les prires du comte.

En apprenant que Madeleine est fille du comte de Tergenne, Ernestine
prouve quelque soulagement  la douleur que lui cause la fin de son
frre.

Dsormais tu seras heureuse, lui dit-elle, ton pre mettra son bonheur
 exaucer tes moindres dsirs... Chre Madeleine, cette ide adoucira un
peu la peine que j'prouverai en te quittant!

--Et pourquoi me quitter, ma bonne amie? mon pre m'a dj dit que
cette maison m'appartenait, qu'il me la donnait entirement... Eh bien!
vous qui tes ne en ces lieux, ne les quittez plus... restez-y toujours
prs de moi. Ah! c'est alors que j'y serai tout--fait heureuse.

--Non, Madeleine; M. de Noirmont ne voudra pas rester ici, et je dois
le suivre... Je veux par ma conduite  venir tcher de rparer ma
faute... Il n'y a plus de bonheur, de plaisir pour moi dans le monde...
Je dois surtout fuir  jamais la prsence de... celui qui m'a rendue
coupable... il m'a dj oublie, lui... mais moi... ah! Madeleine! le
ciel nous laisse notre amour avec nos remords... c'est sans doute pour
nous punir davantage.

Deux jours s'coulent sans qu'on revoie M. de Noirmont et Victor. Ils
ont pass vite pour le comte, qui ne quitte plus sa fille. Emma, loin
d'tre jalouse de la tendresse que son oncle tmoigne  Madeleine,
prouve pour celle-ci l'amiti d'une soeur. Et depuis que Dufour sait que
la petite est fille de M. de Tergenne, il se serre les poings en disant:
Si j'avais devin cela!... Comme je lui aurais fait la cour!... Je
l'aurais peinte en Diane.

Le soir du second jour, M. de Noirmont et Victor reviennent  Brville.
Ils sont accabls de fatigue et n'ont pu trouver Saint-Elme. M. de
Noirmont est dsol, et veut se remettre en course le lendemain matin;
mais au point du jour, les habitans de Brville sont veills par
Jacques, qui entre dans la cour en criant  tue-tte:

Je savais bien que c'tait le voleur!... Oh! je me connais en
physionomie, moi!

On entoure le garde, qui commence par tirer de sa poche des billets de
banque, qu'il remet au comte, en disant:

Toute votre somme y est... le coquin n'avait pas encore eu le temps d'y
toucher... je l'avais rencontr dans le bois la veille du vol...... sa
figure m'avait frapp... le lendemain, je l'aperus sortant de derrire
des taillis, je l'abordai en lui disant: C'est bien M. de Saint-Elme! Il
se sauva sans me rpondre.... Tout cela me parut louche, et en apprenant
que vous veniez d'tre vol, je ne doutai plus que ce beau monsieur ne
ft pour quelque chose l-dedans. J'ai couru sur ses traces... je l'ai
attrap enfin... mais ce n'est qu'hier... il avait un cheval alors, et
dam' il allait vite, j'aurais bien pu ne pas le rejoindre. Cependant je
courais toujours en lui criant d'arrter; mes cris lui firent tourner la
tte; en m'apercevant il voulut galoper encore plus vite... il y avait
des arbres coups qui barraient son chemin... il voulut les sauter, il
piqua son cheval; celui-ci s'emporta, partit comme le vent!.... Mais,
patatras!... je vois bientt le cheval libre, et le cavalier couch sur
le chemin.... je cours  lui.... sa tte avait port sur un tronc
d'arbre, elle tait fracasse... Cependant en me voyant il eut encore la
force de fouiller  sa poche et de me donner les billets de banque, en
me disant: Tenez voil ce que vous cherchez... rendez cela au comte de
Tergenne... Il ne put en dire plus; on l'emporta chez un fermier, o il
mourut en arrivant.

La mort de Saint-Elme n'afflige personne. Jacques voit que le comte a
dj reconnu sa fille, et il embrasse Madeleine en lui disant: Vous
v'l un pre.... vous v'l heureuse!...  c't' heure ma tche est finie,
mais c'est gal, je vous aimerai comme auparavant.

M. de Noirmont n'attendait pour quitter Brville que la fin de cette
affaire. Il fait sur-le-champ ses dispositions et annonce au comte son
dpart; celui-ci essaie en vain de le retenir encore.

Non, M. le comte, nous ne pouvons rester davantage, dit M. de Noirmont;
en ce moment, ce sjour ne saurait que nous tre pnible,  ma femme et
 moi; plus tard j'espre y revenir.

--Non, dit tout bas Ernestine  Victor, ces lieux furent tmoins du
crime du frre.... et de la faute de la soeur..... nous n'y reviendrons
jamais.

M. et madame de Noirmont ont quitt Brville. Victor et Dufour annoncent
leur prochain dpart. Mais Madeleine a remarqu la tristesse du jeune
homme et le chagrin d'Emma; elle trouve l'occasion d'tre un instant
seule avec Victor: Pourquoi partez-vous? lui dit-elle.

--Ah! Madeleine que ferais-je encore ici? J'ai trop  me repentir d'y
tre venu..... J'ai cot des larmes  Ernestine... je ne dois pas
chercher  en faire rpandre encore....--Mais vous aimez Emma?...--Oh!
oui, je l'adore... et c'est pour cela que je pars, car je ne dois pas
esprer que le comte veuille me donner sa nice... je lui ai entendu
parler d'engagemens..... de projets d'union dj forms..... Adieu,
Madeleine..... je dois partir.--Attendez encore.

Madeleine va trouver son pre et lui dit: Vous m'avez promis que vous
ne me refuseriez rien.... moi je n'ai qu'une grce  vous demander... Ce
sera la seule... la dernire...--Que dsires-tu, ma fille?--Que vous
unissiez Emma  Victor... ils s'aiment tous les deux, et vous ferez leur
bonheur.

Le comte rflchit un moment, puis il embrasse Madeleine, en lui disant:
J'avais d'autres projets... mais tu le dsires, je n'ai rien  te
refuser.

Madeleine court annoncer  Victor et  Emma cette nouvelle. Les deux
amans la pressent dans leurs bras. Dufour s'essuie les yeux en disant:
J'avais vraiment tort de me mfier de cette petite!

--Vous voulez donc que je vous doive tout? dit Victor 
Madeleine;--Oui... je veux vous forcer  avoir toujours de l'amiti pour
moi!...

Le comte ne tarde pas  venir lui-mme confirmer la nouvelle apporte
par sa fille. Emma et Victor sont au comble de la joie; leur union est
arrte pour le printemps prochain. En attendant, Victor ira voir son
pre, qu'il ramnera  Brville, et Dufour retournera  Paris chercher
ses pantalons.

Madeleine semble heureuse du bonheur de ceux qui l'entourent; cependant
quelquefois un soupir lui chappe; alors le comte lui dit: Mais toi, ma
fille, ne formes-tu aucun voeu?... ne dsires-tu rien encore?

--Non, mon pre, rpond Madeleine en souriant, car j'ai fait tout ce
qui tait en mon pouvoir pour rendre heureux ce que j'aime.

FIN DU QUATRIME ET DERNIER VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine, by Charles Paul de Kock

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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