The Project Gutenberg EBook of Vers Ispahan, by Pierre Loti

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Title: Vers Ispahan

Author: Pierre Loti

Release Date: April 25, 2010 [EBook #32138]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VERS ISPAHAN

CALMANN-LVY, DITEURS

       *       *       *       *       *

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




PIERRE LOTI

DE L'ACADMIE FRANAISE

VERS ISPAHAN

PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3

Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.




PREMIRE PARTIE




PRLUDE


Qui veut venir avec moi voir  Ispahan la saison des roses, prenne son
parti de cheminer lentement  mes cts, par tapes, ainsi qu'au moyen
ge.

Qui veut venir avec moi voir  Ispahan la saison des roses, consente au
danger des chevauches par les sentiers mauvais o les btes tombent, et
 la promiscuit des caravansrails o l'on dort entasss dans une niche
de terre battue, parmi les mouches et la vermine.

Qui veut venir avec moi voir apparatre, dans sa triste oasis, au milieu
de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses roses, la
vieille ville de ruines et de mystre, avec tous ses dmes bleus, tous
ses minarets bleus d'un inaltrable mail; qui veut venir avec moi voir
Ispahan sous le beau ciel de mai, se prpare  de longues marches, au
brlant soleil, dans le vent pre et froid des altitudes extrmes, 
travers ces plateaux d'Asie, les plus levs et les plus vastes du
monde, qui furent le berceau des humanits, mais sont devenus
aujourd'hui des dserts.

Nous passerons devant des fantmes de palais, tout en un silex couleur
de souris, dont le grain est plus durable et plus fin que celui des
marbres. L, jadis, habitaient les matres de la Terre, et, aux abords,
veillent depuis plus de deux mille ans des colosses  grandes ailes, qui
ont la forme d'un taureau, le visage d'un homme et la tiare d'un roi.
Nous passerons, mais, alentour, il n'y aura rien, que le silence infini
des foins en fleur et des orges vertes.

Qui veut venir avec moi voir la saison des roses  Ispahan, s'attende 
d'interminables plaines, aussi haut montes que les sommets des Alpes,
tapisses d'herbes rases et d'tranges fleurettes ples, o  peine de
loin en loin surgira quelque village en terre d'un gris tourterelle,
avec sa petite mosque croulante, au dme plus adorablement bleu qu'une
turquoise; qui veut me suivre, se rsigne  beaucoup de jours passs
dans les solitudes, dans la monotonie et les mirages...




EN ROUTE


Mardi, 17 avril.

En dsordre par terre, notre dballage de nomades s'tale, mouill
d'embruns et piteux  voir, au crpuscule. Beaucoup de vent sous des
nuages en vote sombre; les lointains des plaines de sable, o il faudra
s'enfoncer tout  l'heure  la grce de Dieu, se dtachent en clair sur
l'horizon; le dsert est moins obscur que le ciel.

Une grande barque  voile, que nous avions frte  Bender-Bouchir,
vient de nous jeter ici, au seuil des solitudes, sur la rive brlante de
ce Golfe Persique, o l'air empli de fivre est  peine respirable pour
les hommes de nos climats. Et c'est le point o se forment d'habitude
les caravanes qui doivent remonter vers Chiraz et la Perse centrale.

Nous tions partis de l'Inde, il y a environ trois semaines, sur un
navire qui nous a lentement amens, le long de la cte, en se tranant
sur les eaux lourdes et chaudes. Et depuis plusieurs jours nous avons
commenc de voir,  l'horizon du Nord, une sorte de muraille mondiale,
tantt bleue, tantt rose, qui semblait nous suivre, et qui est l, ce
soir encore, dresse prs de nous: le rebord de cette Perse, but de
notre voyage, qui gt  deux ou trois mille mtres d'altitude, sur les
immenses plateaux d'Asie.

Le premier accueil nous a t rude sur la terre persane: comme nous
arrivions de Bombay, o svit la peste, il a fallu faire six jours de
quarantaine, mon serviteur franais et moi, seuls sur un lot de
marcage, o une barque nous apportait chaque soir de quoi ne pas mourir
de faim. Dans une chaleur d'tuve, au milieu de tourmentes de sable
chaud que nous envoyait l'Arabie voisine, au milieu d'orages aux aspects
apocalyptiques, nous avons l souffert longuement, accabls dans le jour
par le soleil, couverts de taons et de mauvaises mouches; la nuit, en
proie  d'innommables vermines dont l'herbe tait infeste.

Admis enfin  Bender-Bouchir, ville de tristesse et de mort s'il en fut,
groupe de masures croulantes sous un ciel maudit, nous avons fait en
hte nos apprts, achet des objets de campement, et lou des chevaux,
des mules, des muletiers, qui ont d partir ce matin pour nous rejoindre
en contournant une baie, tandis que nous coupions par mer en ligne
droite, afin d'viter une marche sous le soleil mortel.

Donc, nous voici dposs  l'entre de ce dsert, en face d'un semblant
de village en ruines, o des gens vtus de haillons s'asseyent sur des
pans de murailles, pour fumer en nous observant.

Longs pourparlers avec nos bateliers demi-nus,--qui nous ont apports 
terre sur leurs paules ruisselantes, car la barque a d rester  cent
mtres de la rive,  cause des bancs de sable. Longs pourparlers avec le
chef du lieu, qui a reu du gouverneur de Bouchir l'ordre de me donner
des cavaliers d'escorte, et ensuite avec mon tcharvadar (mon chef de
caravane), dont les chevaux et les mules devraient tre l, mais
n'arrivent pas.

De tous cts, c'est l'tendue agite par le vent, l'tendue du dsert
ou de la mer. Et nous sommes sans abri, nos bagages pars. Et le jour
achve de s'teindre, sur notre dsarroi.

Quelques gouttes de pluie. Mais, dans ce pays, on n'y prend pas garde;
on sait qu'il ne pleuvra pas, qu'il ne peut pas pleuvoir. Les gens qui
s'taient assis  fumer dans les ruines viennent de faire leur prire du
Moghreb, et la nuit tombe, sinistre.

Nous attendons nos btes, qui continuent de ne pas venir. Dans
l'obscurit, de temps  autre, des clochettes s'approchent en carillon,
chaque fois nous donnant espoir. Mais non, c'est quelque caravane
trangre qui passe; par vingt ou trente, les mules dfilent prs de
nous; pour les empcher de pitiner nos bagages et nous-mmes, nos gens
crient,--et tout de suite elles disparaissent, vers le tnbreux
lointain. (Nous sommes ici  l'entre de la route de Bouchir  Ispahan,
l'une des grandes routes de la Perse, et ce petit port en ruines est un
passage trs frquent.)

Enfin elles arrivent, les ntres, avec force clochettes aussi.

Nuit de plus en plus paisse, sous un ciel bas et tourment.

Tout est par terre, jet ple-mle; les btes font des sauts, des
ruades,--et l'heure s'avance, nous devrions tre en route. Dans les
cauchemars du sommeil, on a pass quelquefois par de tels embarras
insolubles, on a connu de ces fouillis indbrouillables, au milieu de
tnbres croissantes. Vraiment cela semble impossible que tant de choses
quelconques, armes, couvertures, vaisselle, achetes en hte  Bouchir
et non emballes, gisant  mme le sable, puissent, avec la nuit qu'il
fait, s'arranger bientt sur ces mules  sonnettes et s'enfoncer,  la
file derrire nous, dans le noir dsert.

Cependant on commence la besogne, en s'interrompant de temps  autre
pour dire des prires. Enfermer les objets dans de grands sacs de
caravane en laine bariole; ficeler, corder, soupeser; quilibrer la
charge de chaque bte,... cela se fait  la lueur de deux petites
lanternes, lamentables au milieu de la tourmente obscure. Pas une
toile; pas une troue l-haut, par o le moindre rayon tombe. Les
rafales, avec un bruit gmissant, soulvent le sable en tourbillons. Et
tout le temps,  la cantonade, des sonneries de grelots et de
clochettes: caravanes inconnues qui passent.

Maintenant le chef du village vient me prsenter les trois soldats qui,
avec mes domestiques et mes muletiers, constitueront ma garde cette
nuit. Toujours les deux mmes petites lanternes, que l'on a poses par
terre et qui attirent les sauterelles, me les clairent vaguement par en
dessous, ces nouveaux venus: hauts bonnets noirs sur de fins visages;
longs cheveux et longues moustaches, grandes robes serres  la taille,
et mancherons qui pendent comme des ailes...

Enfin la lune, amie des nomades, vient dbrouiller le chaos noir. Dans
une dchirure soudaine, au ras de l'horizon, elle surgit norme et
rouge, du mme coup rvlant des eaux encore proches, sur lesquelles son
reflet s'allonge en nappe sanglante (un coin du golfe Persique), et des
montagnes, l-bas, qu'elle dcoupe en silhouette (cette grande chane
qu'il nous faudra commencer de gravir demain). Sa lueur bienfaisante
s'pand sur le dsert, mettant fin  ces impossibilits de cauchemar,
nous dlivrant de la confusion inextricable; nous indiquant les uns aux
autres, personnages dessins en noirtre sur des sables clairs; et
surtout nous isolant, nous, groupes destins  une mme caravane, des
autres groupes indiffrents ou pillards qui stationnaient  et l, et
dont la prsence nous inquitait alentour...

Neuf heures et demie. Le vent s'apaise; les nuages partout se dchirent,
montrant les toiles. Tout est empaquet, charg. Mes trois soldats sont
en selle, tenant leurs longs fusils droits. On amne nos chevaux, nous
montons aussi. Avec un ensemble joyeux de sonneries, ma caravane
s'branle, en petite cohorte confuse, et pointe enfin dans une direction
dtermine,  travers la plaine sans bornes.

Plaine de vase grise, qui tout de suite commence aprs les sables,
plaine de vase sche au soleil et crible d'empreintes; des tranes
d'un gris plus ple, faites  la longue par des pitinements
innombrables, sont les sentes qui nous guident et vont se perdre en
avant dans l'infini.

Elle est en marche, ma caravane! et c'est pour six heures de route, ce
qui nous fera arriver  l'tape vers trois ou quatre heures du matin.

Malgr cette partance dcourageante, qui semblait ne devoir aboutir
jamais, elle est en marche, ma caravane, assez rapide, assez lgre et
aise,  travers l'espace imprcis dont rien ne jalonne l'tendue...

Jamais encore, je n'avais chemin dans le dsert en pleine nuit. Au
Maroc, en Syrie, en Arabie on campait toujours avant l'heure du Moghreb.
Mais ici, le soleil est tellement meurtrier qui ni les hommes ni les
btes ne rsisteraient  un trajet de plein jour: ces routes ne
connaissent que la vie nocturne.

La lune monte dans le ciel, o de gros nuages, qui persistent encore, la
font de temps  autre mystrieuse.

Escorte d'inconnus, silhouettes trs persanes; pour moi, visages
nouveaux, costumes et harnais vus pour la premire fois.

Avec un carillon d'harmonie monotone, nous progressons dans le dsert:
grosses cloches aux notes graves, suspendues sous le ventre des mules;
petites clochettes ou grelots, formant guirlande  leur cou. Et
j'entends aussi des gens de ma suite qui chantent en voix haute de
muezzin, tout doucement, comme s'ils rvaient.

C'est devenu dj une seule et mme chose, ma caravane, un seul et mme
tout, qui parfois s'allonge  la file, s'espace dmesurment sous la
lune, dans l'infini gris; mais qui d'instinct se resserre, se groupe 
nouveau en une mle compacte, o les jambes se frlent. Et on prend
confiance dans cette cohsion instinctive, on en vient peu  peu 
laisser les btes cheminer comme elles l'entendent.

Le ciel de plus en plus se dgage; avec la rapidit propre  de tels
climats, ces nues, l-haut, qui semblaient si lourdes achvent de
s'vaporer sans pluie. Et la pleine lune maintenant resplendit, superbe
et seule dans le vide; toute la chaude atmosphre est imprgne de
rayons, toute l'tendue visible est inonde de clart blanche.

Il arrive bien de temps  autre qu'une mule fantaisiste s'loigne
sournoisement, pointe, on ne sait pourquoi, dans une direction oblique;
mais elle est trs facile  distinguer, se dtachant en noir, avec sa
charge qui lui fait un gros dos bossu, au milieu de ces lointains lisses
et clairs, o ne tranche ni un rocher ni une touffe d'herbe; un de nos
hommes court aprs et la ramne, en poussant ce long beuglement  bouche
close, qui est ici le cri de rappel des muletiers.

Et la petite musique de nos cloches de route continue de nous bercer
avec sa monotonie douce; le perptuel carillon dans le perptuel
silence, nous endort. Des gens sommeillent tout  fait, allongs,
couchs inertes sur le cou de leur mule, qu'ils enlacent machinalement
des deux bras, corps abandonns qu'un rien dsaronnerait, et longues
jambes nues qui pendent. D'autres, rests droits, persistent  chanter,
dans le carillon des cloches suspendues, mais peut-tre dorment aussi.

Il y a maintenant des zones de sable rose, traces avec une rgularit
bizarre; sur le sol de vase sche, elles font comme des zbrures,
l'tendue du dsert ressemble  une nappe de moire. Et,  l'horizon
devant nous, mais si loin encore, toujours cette chane de montagnes en
muraille droite, qui limite l'touffante rgion d'en bas, qui est le
rebord des grands plateaux d'Asie, le rebord de la vraie Perse, de la
Perse de Chiraz et d'Ispahan: l-haut,  deux ou trois mille mtres
au-dessus de ces plaines mortelles, est le but de notre voyage, le pays
dsir, mais difficilement accessible, o finiront nos peines.

Minuit. Une quasi-fracheur tout  coup, dlicieuse aprs la fournaise
du jour, nous rend plus lgers; sur l'immensit, moire de rose et de
gris, nous allons comme hypnotiss.

Une heure, deux heures du matin... De mme qu'en mer, les nuits de quart
par trs beau temps, alors que tout est facile et qu'il suffit de
laisser le navire glisser, on perd ici la notion des dures; tantt les
minutes paraissent longues comme des heures, tantt les heures brves
comme des minutes. Du reste, pas plus que sur une mer calme, rien de
saillant sur le dsert pour indiquer le chemin parcouru...

Je dors sans doute, car ceci ne peut tre qu'un rve!... A mes cts,
une jeune fille, que la lune me montre adorablement jolie, avec un voile
et des bandeaux  la vierge, chemine tout prs sur un non, qui, pour se
maintenir l, remue ses petites jambes en un trottinement silencieux...

Mais non, elle est bien relle, la si jolie voyageuse, et je suis
veill!... Alors, dans une premire minute d'effarement, l'ide me
passe que mon cheval, profitant de mon demi-sommeil, a d m'garer, se
joindre  quelque caravane trangre...

Cependant je reconnais,  deux pas, les longues moustaches d'un de mes
soldats d'escorte; et ce cavalier devant moi est bien mon tcharvadar,
qui se retourne en selle pour me sourire, de son air le plus
tranquille... D'autres femmes, sur d'autres petits nes, de droite et de
gauche, sont l qui font route parmi nous: tout simplement un groupe de
Persans et de Persanes, revenant de Bender-Bouchir, a demand, pour plus
de scurit, la permission de voyager cette nuit en notre compagnie.

Trois heures du matin. Sur l'tendue claire, une tache noire, en avant
de nous, se dessine et grandit: ce sont les arbres, les palmiers, les
verdures de l'oasis; c'est l'tape, et nous arrivons.

Devant un village, devant des huttes endormies, je mets pied  terre
d'un mouvement machinal; je dors debout, harass de bonne et saine
fatigue. C'est sous une sorte de hangar, recouvert de chaume et tout
pntr de rayons de lune, que mes serviteurs persans dressent en hte
les petits lits de campagne, pour mon serviteur franais et pour
moi-mme, aprs avoir referm sur nous un portail  claire-voie,
grossier, mais solide. Je vois cela vaguement, je me couche, et perds
conscience de toutes choses.


Mercredi, 18 avril.

veill avant le jour, par des voix d'hommes et de femmes, qui
chuchotent tout prs et tout bas; avec mon interprte, ils parlementent
discrtement pour demander la permission d'ouvrir le portail et de
sortir.

Le village, parat-il, est enclos de murs et de palissades, presque
fortifi, contre les rdeurs de nuit et contre les fauves. Or, nous
tions couchs  l'entre mme,  l'unique entre, sous le hangar de la
porte. Et ces gens, qui nous rveillent  regret, sont des bergers, des
bergres: il est l'heure de mener les troupeaux dans les champs, car
l'aube est proche.

Aussitt la permission donne et le portail ouvert, un vrai torrent de
chvres et de chevreaux noirs, nous frlant dans le passage troit,
commence de couler entre nous, le long de nos lits; on entend leurs
blements contenus et, sur le sol, le bruit lger de leurs myriades de
petits sabots; ils sentent bon l'table, l'herbe, les aromates du
dsert. Et c'est si long, cette sortie, il y en a tant et tant, que je
me demande  la fin si je suis hallucin, si je rve: j'tends le bras
pour vrifier si c'est rel, pour toucher au passage les dos, les
toisons rudes. Le peuple des nes et des nons vient ensuite, nous
frlant de mme; j'en ai cependant la perception moins nette, car voici
que je sombre  nouveau dans l'inconscience du sommeil...

veill encore, peut-tre une heure aprs, mais cette fois par une
sensation cuisante aux tempes; c'est l'aveuglant soleil, qui a remplac
la lune;  peine lev, il brle. Nos mains, nos visages, sont dj noirs
de mouches. Et un attroupement de petits bbs, bruns et nus, s'est
form autour de nos lits; leurs jeunes yeux vifs, trs ouverts, nous
regardent avec stupeur.

Vite, il faut se lever, chercher un abri, n'importe o se mettre 
l'ombre.

Je loue jusqu'au soir une maison, que l'on se hte de vider pour nous.
Murs croulants, en terre battue qui s'miette sous l'haleine du dsert;
troncs de palmier pour solives, feuilles de palmier pour toiture, et
porte  claire-voie en nervures de palme.

Des enfants viennent  plusieurs reprises nous y voir, des trs petits
de cinq ou six ans, tout nus et adorablement jolis; ils nous font des
saluts, nous tiennent des discours, et se retirent. Ce sont ceux de la
maison, parat-il, qui se considrent comme un peu chez eux. Des poules
s'obstinent de mme  entrer, et nous finissons par le permettre. Au
moment de la sieste mridienne, des chvres entrent aussi pour se mettre
 l'ombre, et nous les laissons faire.

Des perces dans le mur servent de fentres, par o souffle un vent
comme l'haleine d'un brasier. Elles donnent d'un ct sur l'blouissant
dsert; de l'autre, sur des bls o la moisson est commence, et sur la
muraille Persique, l-bas, qui durant la nuit a sensiblement mont dans
le ciel. Aprs la longue marche nocturne, on voudrait dormir, dans ce
silence de midi et cette universelle torpeur. Mais les mauvaises mouches
sont l, innombrables; ds qu'on s'immobilise, on en est couvert, on en
est tout noir; cote que cote, il faut se remuer, agiter des ventails.

A l'heure o commence  s'allonger l'ombre des maisonnettes de terre,
nous sortons pour nous asseoir devant notre porte. Et chez tous les
voisins, on fait de mme; la vie reprend son cours dans cet humble
village de pasteurs; des hommes aiguisent des faucilles; des femmes,
assises sur des nattes, tissent la laine de leurs moutons;--les yeux
trs peints, elles sont presque toutes jolies, ces filles de l'oasis,
avec le fin profil et les lignes pures des races de l'Iran.

Sur un cheval ruisselant de sueur, arrive un beau grand jeune homme; les
petits enfants de notre maison, qui lui ressemblent de visage, accourent
 sa rencontre, en lui apportant de l'eau frache, et il les embrasse;
c'est leur frre, le fils an de la famille.

Maintenant voici venir un vieillard  chevelure blanche, qui se dirige
vers moi, et devant lequel chacun s'incline; pour le faire asseoir, on
se hte d'tendre par terre le plus beau tapis du quartier; les femmes,
par respect, se retirent avec de profonds saluts, et des personnages, 
long fusil,  longue moustache, qui l'accompagnaient, forment cercle
farouche alentour: il est le chef de l'oasis; c'est  lui que j'avais
envoy ma lettre de rquisition, pour avoir une escorte la nuit
prochaine, et il vient me dire qu'il me fournira trois cavaliers avant
l'instant du Moghreb.

Sept heures du soir, le limpide crpuscule, l'heure o j'avais dcid de
partir. Malgr de longues discussions avec mon tcharvadar, qui a russi
 m'imposer une mule et un muletier de plus, tout serait prt, ou peu
s'en faut; mais les trois cavaliers promis manquent  l'appel, je les ai
envoy chercher et mes missaires ne reviennent plus. Comme hier, il
sera nuit noire quand nous nous mettrons en route.

Huit heures bientt. Nous attendons toujours. Tant pis pour ces trois
cavaliers! Je me passerai d'escorte; qu'on m'amne mon cheval, et
partons!... Mais cette petite place du village, o l'on n'y voit plus,
et qui est dj encombre de tous mes gens, de toutes mes btes, est
brusquement envahie par le flot noir des troupeaux, qui rentrent en
blant; la pousse inoffensive et joyeuse d'un millier de moutons, de
chvres ou de cabris nous spare les uns des autres, nous met en
complte droute, il en passe entre nos jambes, il en passe sous le
ventre de nos mules, il s'en faufile partout, il en arrive toujours...

Et quand c'est fini, quand la place est dgage et le btail couch,
voici bien une autre aventure: o donc est mon cheval? Pendant la
bagarre des chvres, l'homme qui le tenait l'a lch; la porte du
village tait ouverte et il s'est vad; avec sa selle sur le dos, sa
bride sur le cou, il a pris le galop, vers les sables libres... Dix
hommes s'lancent  sa poursuite, lchant toutes nos autres btes qui
aussitt commencent  se mler et  faire le diable. Nous ne partirons
jamais...

Huit heures passes. Enfin on ramne le fugitif trs agit et d'humeur
impatiente. Et nous sortons du village, baissant la tte pour les
solives, sous ce hangar de la porte o nous avions dormi la nuit
dernire.

D'abord les grands dattiers, autour de nous, dcoupent de tous cts
leurs plumes noires sur le ciel plein d'toiles. Mais, bientt, ils sont
plus clairsems; les vastes plaines nous montrent  nouveau leur cercle
vide. Comme nous allions sortir de l'oasis, trois cavaliers en armes se
prsentent devant moi et me saluent; mes trois gardes, dont j'avais fait
mon deuil; mmes silhouettes que ceux d'hier, belles tournures, hauts
bonnets et longues moustaches. Et, aprs un gu que nous passons  la
dbandade, ma caravane se reforme, au complet et  peu prs en ligne,
dans l'espace illimit, dans le vague dsert nocturne.

Il est plus inhospitalier encore que celui de la veille, l'pre dsert
de cette fois; le sol y est mauvais, n'inspire plus de confiance; des
pierres sournoises et coupantes font trbucher nos btes. Et la lune,
hlas! n'est pas prs de se lever. Parmi les toiles lointaines, Vnus
seule, trs brillante et argentine, nous verse un peu de lumire.

Aprs deux heures et demie de marche, autre oasis, beaucoup plus grande,
plus touffue que celle d'hier. Nous la longeons sans y pntrer, mais
une fracheur exquise nous vient, dans le voisinage de tous ces palmiers
sous lesquels on entend courir des ruisseaux.

Onze heures. Enfin, derrire la montagne l-bas,--toujours cette mme
montagne dont chaque heure nous rapproche et qui est le rebord,
l'immense falaise de l'Iran,--derrire la montagne, une clart annonce
l'entre en scne de la lune, amie des caravanes. Elle se lve, pure et
belle, jetant la lumire  flots, et nous rvlant des vapeurs que nous
n'avions pas vues. Non plus de ces voiles de sable et de poussire,
comme les jours prcdents, mais de vraies et prcieuses vapeurs d'eau
qui, sur toute l'oasis, sont poses au ras du sol, comme pour couver la
vie des hommes et des plantes, en cette petite zone privilgie, quand
tout est scheresse et dsolation aux abords; elles ont des formes trs
nettes, et on dirait des nuages chous, qui seraient tangibles; leurs
contours s'clairent du mme or ple que les flocons ariens en suspens
l-haut prs de la lune; et les tiges des dattiers mergent au-dessus,
avec toutes leurs palmes arranges en bouquets noirs. Ce n'est plus un
paysage terrestre, car le sol a disparu; non, c'est quelque jardin de la
fe Morgane, qui a pouss sur un coin du ciel...

Sans y entrer, nous frlons Boradjoune, le grand village de l'oasis,
dont les maisons blanches sont l, parmi les brumes nacres et les
palmiers sombres. Alors deux voyageurs persans, qui avaient demand de
cheminer avec nous, m'annoncent qu'ils s'arrtent ici, prennent cong et
s'clipsent. Et mes trois cavaliers, qui s'taient prsents avec de si
beaux saluts, o donc sont-ils? Qui les a vus?--Personne. Ils ont fil
avant la lune leve, pour qu'on ne s'en aperoive pas. Voici donc ma
caravane rduite au plus juste: mon tcharvadar, mes quatre muletiers,
mes deux domestiques persans lous  Bouchir, mon fidle serviteur
franais et moi-mme. J'ai bien une lettre de rquisition pour le chef
de Boradjoune, me donnant le droit d'exiger de lui trois autres
cavaliers; mais il doit tre couch, car il est onze heures passes et
tout le pays semble dormir; que de temps nous perdrions, pour recruter
de fuyants personnages qui, au premier tournant du dsert, nous
lcheraient encore! A la grce de Dieu, continuons seuls, puisque la
pleine lune nous protge.

Et derrire nous s'loigne l'oasis, toute sa fantasmagorie de nuages
dors et de palmes noires. A nouveau, c'est le dsert;--mais un dsert
de plus en plus affreux, o il y a de quoi perdre courage. Des trous,
des ravins, des fondrires; un pays ondul, bossu; un pays de grandes
pierres casses et roulantes, o les sentiers ne font que monter et
descendre, o nos btes trbuchent  chaque pas. Et sur tout cela qui
est blanc, tombe la pleine lumire blanche de la lune.

C'est fini de ce semblant de fracheur, qui nous tait venu de la
verdure et des ruisseaux; nous retrouvons la torride chaleur sche, qui
mme aux environs de minuit ne s'apaise pas.

Nos mules, agaces, ne marchent plus  la file; les unes s'chappent,
disparaissent derrire des rochers; d'autres, qui s'taient laiss
attarder, s'peurent de se voir seules, se mettent  courir pour
reprendre la tte, et, en passant, vous raclent cruellement les jambes
avec leur charge.

Cependant la terrible falaise Persique, toujours devant nous, s'est
ddouble en s'approchant; elle se dtaille, elle nous montre plusieurs
tages superposs; et la premire assise, nous allons bientt
l'atteindre.

Plus moyen ici de cheminer tranquille en rvant, ce qui est le charme
des dserts unis et monotones; dans cet horrible chaos de pierres
blanches, o l'on se sent perdu, il faut constamment veiller  son
cheval, veiller aux mules, veiller  toutes choses;--veiller, veiller
quand mme, alors qu'un irrsistible sommeil commence  vous fermer les
yeux. Cela devient une vraie angoisse, de lutter contre cette torpeur
soudaine qui vous envahit les bras, vous rend les mains molles pour
tenir la bride et vous embrouille les ides. On essaie de tous les
moyens, changer de position, allonger les jambes, ou les croiser devant
le pommeau,  la manire des Bdouins sur leurs mharis. On essaie de
mettre pied  terre,--mais alors les cailloux pointus vous blessent dans
cette marche acclre, et le cheval s'chappe, et on est distanc, au
milieu de la grande solitude blanche o  peine se voit-on les uns les
autres, parmi ce ple-mle de rochers: cote que cote, il faut rester
en selle...

L'heure de minuit nous trouve au pied mme de la chane Persique,
effroyable  regarder d'en bas et de si prs; muraille droite, d'un brun
noir, dont la lune accuse durement les plis, les trous, les cavernes,
toute l'immobile et colossale tourmente. De ces amas de roches
silencieuses et mortes, nous vient une plus lourde chaleur, qu'elles ont
prise au soleil pendant le jour,--ou bien qu'elles tirent du grand feu
souterrain o les volcans s'alimentent, car elles sentent le soufre, la
fournaise et l'enfer.

Une heure, deux heures, trois heures durant, nous nous tranons au pied
de la falaise gante, qui encombre la moiti du ciel au-dessus de nos
ttes; elle continue de se dresser brune et rougetre devant ces plaines
de pierres blanches; l'odeur de soufre, d'oeuf pourri qu'elle exhale
devient odieuse lorsqu'on passe devant ses grandes fissures, devant ses
grands trous bants qui ont l'air de plonger jusqu'aux entrailles de la
terre. Dans un infini de silence, o semblent se perdre, s'teindre les
pitinements de notre humble caravane et les longs cris  bouche ferme
de nos muletiers, nous nous tranons toujours, par les ravins et les
fondrires de ce dsert ple. Il y a  et l des groupements de formes
noires, dont la lune projette l'ombre sur la blancheur des pierres; on
dirait des btes ou des hommes posts pour nous guetter; mais ce ne sont
que des broussailles, lorsqu'on s'approche, des arbustes tordus et
rabougris. Il fait chaud comme s'il y avait des brasiers partout; on
touffe, et on a soif. Parfois on entend bouillonner de l'eau, dans les
rochers de l'infernale muraille, et en effet des torrents en
jaillissent, qu'il faut passer  gu; mais c'est une eau tide,
pestilentielle, qui est blanchtre sous la lune, et qui rpand une
irrespirable puanteur sulfureuse.--Il doit y avoir d'immenses richesses
mtallurgiques, encore inexploites et inconnues, dans ces montagnes.

Souvent on se figure distinguer l-bas les palmiers de l'oasis
dsire,--qui cette fois s'appellera Daliki,--et o l'on pourra enfin
boire et s'tendre. Mais non; encore les tristes broussailles, et rien
d'autre. On est vaincu, on dort en cheminant, on n'a plus le courage de
veiller  rien, on s'en remet  l'instinct des btes et au hasard...

Cette fois, cependant, nous ne nous trompons pas, c'est bien l'oasis:
ces masses sombres ne peuvent tre que des rideaux de palmiers; ces
petits carrs blancs, les maisons du village. Et pour nous affirmer la
ralit de ces choses encore lointaines, pour nous chanter l'accueil,
voici les aboiements des chiens de garde, qui ont dj flair notre
approche, voici l'aubade claire des coqs, dans le grand silence de trois
heures du matin.

Bientt nous sommes dans les petits chemins du village, parmi les tiges
des dattiers magnifiques, et devant nous s'ouvre enfin la lourde porte
du caravansrail, o nous nous engouffrons ple-mle, comme dans un
asile dlicieux.


Jeudi, 19 avril.

Je ne sais pas bien si je suis veill ou si je dors... J'ai depuis un
moment l'impression mal dfinie d'tre au milieu d'oiseaux qui chantent,
qui volent si prs de moi que je sens, quand ils passent, le vent de
leurs plumes... En effet, ce sont des hirondelles empresses, qui ont
des nids remplis de petits, contre les solives de mon plafond bas! Si
j'allongeais la main, je les toucherais presque. Par mes fentres,--qui
n'ont ni vitres ni auvents pour les fermer,--elles vont, elles viennent
avec des cris joyeux; et le soleil se lve! Je me souviens maintenant:
je suis dans l'oasis de Daliki, j'occupe la chambrette d'honneur du
caravansrail; hier au soir on m'a fait monter, par un escalier
extrieur, dans ce petit logis o il n'y avait rien, que des murailles
de terre, blanchies  la chaux, et o mes Persans, Yousouf et Yakoub, se
dpchaient  monter nos lits de sangles,  tendre nos tapis, tandis
que nous attendions, mon serviteur et moi, anantis de sommeil, et
buvant avidement de l'eau frache  mme une buire...

La chaleur est dj moins lourde ici qu'au bord du terrible golfe, et il
fait si radieusement beau! Ma chambre, la seule du village qui ne soit
pas au rez-de-chausse et qui domine un peu ses entours, est ouverte aux
quatre vents par ses quatre petites fentres. Je suis au milieu des
dattiers, frais et verts, sous un ciel matinal bleu de lin, avec semis
de trs lgers nuages en coton blanc. D'un ct, quelque chose de sombre
et de gigantesque, quelque chose de brun et de rouge, s'lve si haut
qu'il faut mettre la tte dehors et regarder en l'air pour le voir
finir: la grande chane de l'Iran, qui est l trs proche, et presque
surplombante. De l'autre, c'est le village, avec un peu de dsert aperu
au loin, entre les tiges fines et pareilles de tous ces palmiers. Les
coqs chantent, avec les hirondelles. Les maisonnettes en terre battue
ont des portes ogivales, d'un pur dessin arabe, et des toits plats, en
terrasse, sur lesquels l'herbe pousse comme dans les champs. Les belles
filles de l'oasis sortent, non voiles, pour faire en plein air leur
toilette, s'asseyent sur quelque pierre devant leur demeure et se
mettent  peigner en bandeaux leur chevelure noire. On entend battre les
mtiers des tisserands. Comme le lieu est trs frquent, et comme c'est
l'heure de l'arrive de ces caravanes de marchandises, qui cheminent
lentement chaque nuit sur les routes, voici que l'on commence d'entendre
aussi de tous cts les sonnailles des mules, qui se htent vers le
caravansrail, et le beuglement  bouche ferme des muletiers, qui
arrivent vaillants et allgres, le haut bonnet noir des Persans mis trs
en arrire sur leur tte fine et brune.

Dans l'aprs-midi, longs dbats encore avec mon tcharvadar. A Bouchir,
j'avais rsolu, d'aprs la carte, de doubler l'tape de ce soir, et il
avait refus, s'tait fch, n'avait cd qu' des menaces, aprs avoir
fait mine de partir sans signer le contrat. Aujourd'hui, en prsence de
l'tat des chemins, je prfre ne marcher que six heures, ainsi qu'il
l'exigeait d'abord, de faon  coucher en un village appel
Konor-Takt;--et,  prsent, c'est lui qui ne veut plus.

Cependant lorsque je finis par dire,  bout de patience: Du reste, ce
sera comme a, parce que je le veux, la discussion est close! sa jolie
figure de came se dtend tout  coup et il sourit: Alors, puisque tu
dis _je veux_, je n'ai qu' rpondre _soit_.

Il discutait pour discuter, pour passer le temps, rien de plus.

Six heures du soir. Arrivent mes trois nouveaux cavaliers d'escorte,
fournis par le chef d'ici; ils ont de belles robes en coton  fleurs, et
des fusils du trs vieux temps. Pour la premire fois depuis le dpart,
ma caravane s'organise en plein jour, aux derniers feux rougissants du
soleil. Et nous sortons tranquillement de l'oasis, o, sous les hauts
palmiers, au bord des ruisseaux clairs, quantit de femmes, presque
toutes jolies, sont assises avec des petits enfants, pour la flnerie
mlancolique du soir.

Aussitt commencent les solitudes de sables et de pierrailles. La longue
falaise Persique, o nous allons enfin nous engager cette nuit, se
dploie  perte de vue, jusqu'au fond de notre horizon vide; on la
dirait peinte  plaisir de nuances excessives et heurtes; des jaunes
orangs ou des jaunes verdtres y alternent, par zbrures tranges, avec
des bruns rouges, que le soleil couchant exagre jusqu' l'impossible et
l'effroyable; dans les lointains ensuite, tout cela se fond, pour
tourner au violet splendide, couleur robe d'vque. Comme la nuit
dernire, il sent le soufre et la fournaise, ce colossal rempart de
l'Iran; on a l'impression qu'il est satur de sels toxiques, de
substances hostiles  la vie; il prend des colorations de chose
empoisonne, et il affecte des formes  faire peur. De plus, il se
dtache sur un fond sinistre, car la moiti du ciel est noire, d'un
noir de cataclysme ou de dluge: encore un de ces faux orages qui, dans
ce pays, montent avec des airs de vouloir tout anantir, mais qui
s'vanouissent on ne sait comment, sans donner jamais une goutte
d'eau... Vraiment, quelqu'un n'ayant jamais quitt nos climats et qui,
sans prparation, serait amen ici, devant des aspects d'une telle
immensit et d'une telle violence, n'chapperait point  l'angoisse de
l'inconnu, au sentiment de n'tre plus sur terre, ou  la terreur d'une
fin de monde...

Le dsert ondul, dans lequel nous cheminions depuis deux jours, suit
une pente ascendante jusqu'au pied de ces montagnes, qui semblent 
prsent sur nos ttes; son dploiement blanc, du point o nous sommes,
est dj en contre-bas par rapport  nous; il se droule infini  nos
yeux, dtach en ple sur le ciel terrible, et deux ou trois lointaines
oasis y font des taches trop vertes, d'un vert cru d'aquarelle chinoise.
Si dsol qu'il soit, ce dsert auquel nous allons dire adieu, combien
cependant il nous parat hospitalier, facile, en comparaison de cette
falaise qui se dresse l, mystrieuse et menaante sous les nuages
noirs, comme ne voulant pas tre pntre!

A l'heure o le disque ensanglant du soleil plonge derrire l'horizon
des plaines, une grande coupure d'ombre s'ouvre presque soudainement
devant nous dans la muraille Persique, entre des parois verticales de
deux ou trois cents mtres de haut.

Nous entrons l. Un brusque crpuscule descend sur nous, tombe des
rochers surplombants, comme ferait un voile dont nous serions tout 
coup envelopps. Le silence, la sonorit augmentent en mme temps que
l'odeur de soufre. Et les toiles, que l'on ne distinguait pas avant,
apparaissent aussitt, comme vues du fond d'un puits et allumes toutes
 la fois, au clair znith que n'ont pas encore atteint les nues
d'orage.

Une heure durant, jusqu' nuit close, nous nous enfonons, d'un pnible
effort, dans le pays des horreurs gologiques, dans le chaos des pierres
follement tourmentes; toujours nous suivons la mme coupure, le mme
gouffre, qui continue de s'ouvrir dans les flancs profonds de la
montagne, comme une sorte de couloir sinueux et sans fin. Il y a des
trous, des boulis; des montes raides, et puis des descentes soudaines,
avec des tournants sur des prcipices. Au milieu de tout cela, le
passage sculaire des caravanes a creus de vagues sentes, dont nos
btes, malgr l'obscurit, ne perdent pas la trace. De temps  autre, on
s'appelle, on se compte, les cavaliers de Daliki et nous-mmes; on
resserre les rangs et on s'arrte pour souffler. Dans les tnbres des
alentours, on entend bruire des eaux souterraines, gronder des torrents,
tomber des cascades. Il fait une temprature d'tuve, de four, dans ces
gorges o l'on est de tous cts surplomb par des amoncellements de
pierres chaudes, et on suffoque parfois  respirer l'odeur des
soufrires. Il y a de plus dangereux passages, o ce sont comme des
lamelles en granit, comme des sries de tables mises debout,  moiti
sorties du sol, laissant des intervalles troits et profonds o la jambe
d'une mule, si elle s'y enfonait par malheur, serait prise comme au
pige. Et il faut faire route l-dessus, dans l'obscurit.

Une heure de repos relatif,  cheminer sur un sol blanchtre, le long
d'une rivire endormie... Sinistre rivire, qui ne connat ni les
arbres, ni les roseaux, ni les fleurs, mais qui se trane l,
clandestine et comme maudite, si encaisse que jamais le soleil ne doit
y descendre. Elle reflte  cette heure un troit lambeau de ciel avec
quelques toiles, entre les images renverses des grandes cimes noires.

Et maintenant, voici le passage qui se ferme devant nous, voici la
valle qui nous est absolument close par une muraille verticale de trois
 quatre cents mtres de haut...

Allons, nous nous sommes fourvoys, c'est vident; nous n'avons plus
qu' revenir sur nos pas... Et il est fou, pour sr, mon tcharvadar, qui
fait mine de vouloir grimper l, qui pousse son cheval dans une espce
d'escalier pour chvres, en prtendant que c'est le chemin!...

Ici, mes trois cavaliers d'escorte viennent me saluer fort gracieusement
et prendre cong. Ils n'iront pas plus loin, car, disent-ils, ce serait
sortir des limites de leur territoire. Je m'en doutais, qu'ils me
lcheraient comme ceux d'hier. Menaces ou promesses, rien n'y fait; ils
s'en retournent, et nous sommes livrs  nous-mmes.

Or, c'est bien le chemin en effet, cet escalier inimaginable; il faut se
dcider  le croire, puisqu'ils l'affirment tous. C'est bien, parat-il,
la seule voie qui conduise l-haut,  cette mystrieuse et inaccessible
Chiraz, o, aprs trois nuits encore de laborieuse marche, nous nous
reposerons peut-tre enfin, dans l'air salubre et rafrachi des sommets.
C'est la grande route du Golfe Persique  Ispahan!...

Un homme dans son bon sens, ayant nos ides europennes sur les routes
et les voyages, et  qui l'on montrerait cette petite troupe de chevaux
et de mules entreprenant de s'accrocher, de grimper quand mme au flanc
vertical d'une telle montagne, croirait assister  quelque fantastique
chevauche vers le Brocken, pour le Sabbat.

Cela dure un peu plus de deux pnibles heures, cette escalade  se
rompre les os. Rien que pour se tenir en selle, on a une incessante
gymnastique  faire; nos btes constamment tout debout,--et d'ailleurs
merveilleuses d'instinct et de prudence,--ttent dans l'obscurit avec
leurs pieds de devant, ttent plus haut que leur figure, cherchent une
saillie o se cramponner comme si elles avaient des griffes, et puis se
hissent d'un souple effort de reins. Et ainsi de suite, chaque minute
nous levant davantage au-dessus de l'abme qui se creuse. Les espces
de sentes que nous suivons montent en zigzags trs courts,  tournants
brusques; nous sommes donc directement les uns au-dessus des autres,
plaqus tous contre l'abrupte paroi, et, si l'un des premiers s'en
dtachait pour dvaler dans le gouffre, il entranerait les suivants, on
serait prcipits plusieurs ensemble. Avec tous ces cailloux qui
s'arrachent sous nos pas, pour descendre en cascades, en avalanches de
plus en plus longues,  mesure que le vide en bas se fait plus profond;
avec tous ces sabots ferrs qui corchent la pierre, qui glissent et se
rattrapent, nous menons grand bruit au milieu des solennels silences;
s'il y a des brigands aux aguets dans ce pays, ils doivent de trs loin
nous entendre. Je fais passer devant mon serviteur franais, dont la vie
m'est confie, pour au moins tre sr, tant que j'apercevrai sa
silhouette, qu'il n'a pas t prcipit avec son cheval, derrire moi,
dans les valles d'en dessous. Parfois, une mule de charge chancelle et
s'abat; nos gens alors jettent de longs cris d'alarme et de
sauve-qui-peut: si elle allait rouler sur la pente, en fauchant au
passage celles qui sont derrire, l'avalanche alors, qui se formerait,
serait compose de nous-mmes, de nos muletiers et de toutes nos
btes...

Ces sentes, dont il ne faut pas s'carter, ont t creuses au cours des
sicles par les caravanes nocturnes; elles sont si troites qu'on y est
comme embot dans une glissire, entre des rochers qui des deux cts
vous pressent, vous raclent les genoux. D'autres fois, il n'y a plus le
moindre rebord  l'escalier terrible, et alors on aime mieux ne pas
regarder, car des gouffres intensment obscurs s'ouvrent presque sous
nos pieds, des gouffres dont le fond est  prsent si lointain qu'on
dirait le vide mme. A mesure que nous montons, les aspects se dforment
et changent,  la lueur incertaine des toiles; il y a des cirques
gigantesques, aux flancs bouls; il y de grandes pierres qui
surplombent, imprcises dans la nuit, toutes penches et menaantes. De
temps  autre, une odeur cadavrique emplit l'air brlant et lourd,
tandis qu'une masse gisante obstrue le passage: cheval ou mule de
quelque prcdente caravane, qui s'est cass les reins et qu'on a laiss
l pourrir; il faut l'enjamber ou bien tenter un prilleux dtour.

Vers la fin de nos deux heures d'preuve, une clart commence d'envahir
le ciel oriental: la lune, Dieu merci! va se lever et nous sauvera de
ces tnbres.

       *       *       *       *       *

Et comment dire la dlivrance d'tre en haut tout  coup, d'tre au
grand calme soudain, sur un sol libre et facile! En mme temps qu'on
chappe au vertige des abmes, au danger des chutes dans le vide noir,
on sort de l'touffement des valles de pierre, on respire un air plus
pur, d'une fracheur exquise. On est en plaine,--une plaine suspendue 
mille ou douze cents mtres d'altitude,--et, au lieu du dsert comme en
bas, voici la campagne fleurie, les champs de bl, les foins qui sentent
bon. La lune, qui s'est leve, nous montre partout des pavots et des
pquerettes. Par des chemins larges, on va paisiblement, sur la terre
douce et sur les herbes, escort d'une nue de lucioles, comme si on
passait au milieu d'inoffensives tincelles.

Nous sommes ici au premier tage,  la premire terrasse de la Perse,
et, quand nous aurons franchi une seconde muraille de montagnes qui se
dcoupe l-bas contre le ciel, nous serons enfin sur les hauts plateaux
d'Asie. C'est d'ailleurs un soulagement de se dire qu'il n'y aura pas 
redescendre l'effroyable escalier, puisque notre retour aura lieu par
les routes plus frquentes du Nord, par Thran et la Mer Caspienne.

Des sonnailles, des carillons de mules en avant de nous: une autre
caravane qui chemine en sens inverse et va nous croiser. On s'arrte,
pour se parler, pour se reconnatre sous la belle lune; et ce nouveau
tcharvadar qui se prsente appelle le mien par son nom: Abbas! avec un
cri de joie. Les deux hommes alors se jettent dans les bras l'un de
l'autre et se tiennent longuement enlacs: ce sont les deux frres
jumeaux, qui passent leur vie sur les chemins,  guider les caravanes,
et qui depuis longtemps, parat-il, ne s'taient pas rencontrs.

L'allure, maintenant monotone, et la parfaite scurit, aprs tant de
saine fatigue, nous poussent d'une faon irrsistible au sommeil;
vraiment nous dormons sur nos chevaux...

Deux heures du matin. Mon tcharvadar m'annonce Konor-Takt, l'tape de
cette nuit.

Un village fortifi, dans un bois de palmiers; les portes du
caravansrail, qui s'ouvrent devant nous, puis se referment quand nous
sommes passs: tout cela, vaguement aperu, comme en rve... Et ensuite,
plus rien; le repos dans l'inconscience...


Jeudi, 20 avril.

veill dans la chambre blanchie  la chaux du caravansrail de
Konor-Takt. Une chemine, tmoignant que nous sommes sortis des rgions
d'ternelle chaleur, et _monts_ dans les pays qui ont un hiver. Au
plafond, quantit de petits lzards roses semblent dormir; d'autres se
promnent, inoffensifs et confiants, sur nos couvertures. On entend au
dehors des hirondelles qui dlirent de joie, comme celles de chez nous 
la saison des nids. Par les fentres, on voit des arbustes de nos
jardins, lauriers-roses et grenadiers en fleurs, et aussi des bls mrs,
des champs pareils aux ntres. Plus de lourdeurs touffantes, plus de
miasmes de fivre ni d'essaims de mauvaises mouches; on se sent presque
dlivr dj du golfe maudit, on respire comme dans nos campagnes par
les beaux matins de printemps.

Dpart  cinq heures du soir, aprs avoir dormi une partie du jour. Il
faut une heure environ pour traverser le plateau pastoral, o la moisson
est mre, o, dans les bls dors, hommes et femmes, la faucille en
main, coupent des pis en gerbe, parmi les coquelicots, les
pieds-d'alouette, toutes les fleurs de France, subitement retrouves 
mille mtres d'altitude. Comme toile de fond  cet den, se dresse
vertical le second tage de la muraille Persique, une sorte de clture
haute et sombre, un rempart vers lequel nous nous dirigeons pour
l'affronter cette nuit.

Le soleil est dj bas quand nous nous enfonons dans l'paisseur de
cette nouvelle muraille, entre des rochers couleur de sanguine et de
soufre, par une fissure troite qui semble une entre de l'enfer. Et,
tout de suite, c'est autour de nous un monde hostile, magnifiquement
effroyable, o n'apparat plus aucune plante, mais o se lvent partout
de grandes pierres aux contours tranchants, teintes de jaune livide ou
de brun rouge. Une rivire traverse en bouillonnant cette rgion
d'horreur; ses eaux laiteuses, satures de sels, taches de vert
mtallique, semblent rouler de l'cume de savon et de l'oxyde de cuivre.
On a le sentiment de pntrer ici dans les arcanes du monde minral, de
surprendre les mystrieuses combinaisons qui prcdent et prparent la
vie organique.

Au bord de cette rivire empoisonne, que nous longeons  l'heure o
doit se coucher le soleil, voici un grand et sinistre village, un
campement plutt, un amas de huttes grossires et noirtres, sans une
herbe alentour, ni seulement une mousse verte. Et des femmes, qui
sortent de l, s'avancent pour nous regarder, l'air moqueur et agressif,
un voile sombre cachant la chevelure, trs belles, avec d'insolents yeux
peints; plus brunes que les jolies faucheuses de l'oasis, et d'un type
diffrent... C'est notre premire rencontre avec ces nomades, qui vivent
par milliers au sud de la Perse, sur les hauts plateaux, insoumis et
pillards, ranonnant  main arme les villages sdentaires, assigeant
parfois les villes fortes.

Il est l'heure de la rentre des troupeaux, et de tous cts ils se
htent vers le gte, ils descendent des zones plus leves-o sans doute
l'on trouve des pturages; par diffrentes coupures dans les grandes
roches, nous voyons des peuplades de boeufs ou de chvres dvaler  pic,
couler comme des ruisseaux d'eau noire. Uniformment noir, tout ce
btail des nomades, de mme que la couverture de leurs tristes huttes
et le vtement de leurs femmes. Et les bergers, qui rentrent aussi,
grands diables farouches et fiers, portent, en plus de la houlette, un
fusil  l'paule, des sabres et des coutelas plein la ceinture. Le long
de l'affreuse rivire, au crpuscule, dans une valle trop troite et
trs surplombe, nous croisons tout cela, gens et btes, qui jette un
moment la confusion dans notre caravane, et une de nos mules de charge,
pique par la corne d'un boeuf, s'abat avec son fardeau.

La nuit nous trouve dans un chaos plus horrible que celui d'hier, plus
dangereux parce que c'est un chaos qui se dsagrge. Il y a partout des
boulements rcents, des cassures fraches. Et parfois les normes
blocs, qui semblent s'tre dtachs la veille et arrts en pleine
chute, surplombent directement nos ttes; le tcharvadar alors, sans dire
un mot, les indique du bout de son doigt lev, et, sous leur menace,
nous passons avec plus de lenteur, gardant un instinctif silence.

Nous nous levons en remontant le cours des ruisseaux, des cascades, qui
ont  la longue creus un lit, ou bien qui ont profit des sentes
d'abord traces par les caravanes; tout le temps, dans l'obscurit de
plus en plus noire, nous entendons l'eau clapoter sous les pieds
bruyante de nos btes; et les cris rauques des grenouilles se rpondent
de place en place. On a beau se suivre de tout prs, on se perd
constamment de vue les uns les autres, au milieu des monstrueuses
pierres.

Nuit d'toiles; mais c'est surtout Vnus, tonnamment brillante, qui
fidlement nous jette un peu de clart. A minuit, nous sommes dj trs
haut, et, par de vagues sentiers qui penchent, qui sont glissants comme
du verre, nous cheminons au-dessus et tout au bord, tout au ras des
gouffres.

Pour finir, nous voici au pied d'une montagne verticale comme celle de
la veille, avec les mmes affreux petits escaliers en zigzags, aux
marches branlantes. Nos chevaux tout debout, s'accrochant comme des
chvres, il faut recommencer pendant plus d'une heure la vertigineuse
grimpade, l'invraisemblable course au Brocken,  travers la puanteur des
mules mortes, chelonnes au flanc de cette muraille.

Comme hier aussi, nous avons la joie de l'arrive brusque au sommet, la
joie de retrouver soudainement une plaine, de la terre et des herbages.
Nous venons de gagner encore, depuis l'tape prcdente, environ six
cents mtres d'altitude, et, pour la premire fois depuis le dpart, une
vraie fracheur nous ravit, nous repose dlicieusement.

Mais la plaine de ce soir n'est qu'une longue terrasse, au pied d'une
troisime assise de montagnes que l'on voit l tout prs; c'est une
sorte de balcon, pourrait-on dire, qui n'a gure qu'une demi-lieue de
profondeur: quelque ancienne fissure des tourmentes gologiques, peu 
peu comble d'humus, au cours des ges incalculables, et devenue un den
arien, une petite Arcadie spare du reste du monde. Nous traversons
des champs de pavots, dont les fleurs, ouvertes dans la nuit,
ressemblent  de grands calices de soie blanche; ensuite des bls, que
le soleil n'a pas encore mris comme ceux d'en bas et qui, dans le jour,
doivent tre magnifiquement verts.

Au bout d'une heure de marche tranquille, des lumires apparaissent
parmi des arbres et, dans le lointain, des chiens de garde se mettent 
aboyer: c'est Konoridj, le village o nous finirons la nuit; on
distingue bientt les beaux dattiers qui l'ombragent, sa petite mosque,
toutes ses terrasses blanches que la lueur des toiles rend bleutres.
Il doit y avoir fte nocturne, car on commence d'entendre les
tambourins, les fltes et, de temps  autre, le cri de joie des femmes,
qui est strident comme, en Algrie, le cri des Mauresques...

Je ne sais dire quel charme d'Orient et de pass enveloppe ce petit pays
trs isol sur terre et empli de vieilles musiques naves,  cette heure
de minuit o nous venons le surprendre sous ses hauts palmiers... Mais
mon serviteur, qui est un matelot ignorant les mtaphores et n'employant
les mots que dans leur sens absolu, m'exprime en ces termes tout simples
son ravissement craintif: Il a un air, ce village,... un air
_enchant_!


Vendredi, 21 avril.

Au radieux lever du jour, concert perdu d'hirondelles, de moineaux et
d'alouettes. Limpidit absolue du ciel et des lointains; calme
paradisiaque, dans le village et dans les champs. On est ici  quinze ou
dix-huit cents mtres d'altitude, dans un air si pur que l'on se sent
comme retremp de vie et de jeunesse. Et c'est un enchantement, que de
se rveiller et de sortir.

Au-dessus des loges en terre battue, o nos muletiers se sont entasss
avec nos btes, nous avons dormi dans l'unique chambre haute,--entre des
murs de terre aussi, il va sans dire,--et, ce matin, les toits du
caravansrail nous font un promenoir, tapiss d'herbe comme une prairie.
Sur les terrasses voisines, o l'herbe pousse de mme, les hommes sont
prosterns  cette heure pour la premire prire de la journe; avec
leurs longues robes serres  la taille, leurs mancherons qui flottent
et leurs bonnets comme des tiares, ils ont, dans leurs humbles
vtements, des silhouettes de rois mages. Au del des vieilles maisons,
aux murs pais, aux portes ogivales, on voit les petits lointains de la
plaine tranquille et ferme, l'tendue des bls verts, o quelques
champs de pavots en fleurs tracent des marbrures blanches,--et toujours,
cette chane des montagnes de l'Iran qui semble,  mesure que nous
montons, grandir, pousser vers le ciel, dresser chaque fois devant nous
une assise nouvelle.

Des caravanes arrivent, qui ont chemin toute la nuit, descendant de
Chiraz ou remontant comme nous de Bender-Bouchir; des sonnailles de
mules, de diffrents cts, se mlent  l'aubade des oiseaux. Les
bergers mnent vers la montagne des troupeaux de chvres noires. Dans
les chemins du village, des cavaliers galopent, sveltes et moustachus,
arms de ces longs fusils d'autrefois qui partent avec une tincelle de
silex. La vie est ici comme au temps pass. Il a gard une immobilit
heureuse, ce petit pays perdu, que protgent d'abord les brlants
dserts, ensuite deux ou trois tages de prcipices et de farouches
montagnes.

Oh! le repos de cela! Et le contraste, aprs l'Inde que nous venons de
quitter, aprs la pauvre Inde profane et pille, en grande exploitation
manufacturire, o dj svit l'affreuse contagion des usines et des
ferrailles, o dj le peuple des villes s'empresse et souffre, au coup
de fouet de ces agits messieurs d'Occident, qui portent casque de lige
et complet couleur kaki!

Sous la belle lumire dore de cinq heures du soir, nous quittons le
village enchant, pour nous acheminer vers les montagnes du fond, en
traversant le plateau paisible et pastoral que l'on dirait ferm de
toutes parts.

Au moment o nous nous engageons dans les gorges, qui vont nous mener 
un tage plus haut encore, le soleil est couch pour nous, mais les
cimes alentour demeurent magnifiquement roses. Et il y a l, pour garder
cette entre, un vieux castel aux murs crnels, avec des veilleurs en
longue robe persane debout sur toutes les tours: on croirait quelque
image du temps des croisades.

Le dfil de cette fois est d'un abord moins farouche que ceux des
prcdentes nuits; entre des parois tapisses d'arbres, d'herbages et de
fleurs, notre chemin monte, pas trop raide ni dangereux.

Et, sans grande peine, nous voici bientt parvenus  un plateau immense,
tout embaum du parfum des foins. Nous n'avions pas encore rencontr
cette vraie fracheur que l'on respire l, et qui est, comme chez nous,
celle des beaux soirs de mai. Avec cette route, toujours ascendante
depuis le dpart, c'est comme si l'on s'avanait  pas de gant vers le
Nord. Nous en aurons pour quatre heures,  cheminer dans cette plaine
suspendue, avant d'arriver  l'tape, et, aprs les chaos de pierre o
il avait fallu se dbattre les autres soirs, c'est une surprise d'aller
maintenant par de faciles sentiers, parmi les trfles  fleurs roses et
les folles avoines. Cependant, lorsqu'il fait nuit close, le sentiment
nous vient peu  peu d'tre au milieu d'une bien vaste solitude; nos
campagnes d'Europe n'ont jamais ainsi, durant des lieues, tant d'espace
vide ni tant de silence;--et nous nous souvenons tout  coup que
l'endroit est mal fam.

Neuf heures du soir. Instinctivement on assure son revolver: cinq hommes
arms de fusils, qui attendaient au bord du chemin assis dans les
herbes, viennent de se lever et nous entourent. Ils sont, disent-ils,
d'honntes veilleurs, envoys de Kazeroun, le village prochain, pour
protger les gens qui voyagent. Depuis quelque temps,  ce qu'ils nous
content, toutes les nuits on dvalise les caravanes, et six muletiers,
la nuit dernire, ont t dtrousss ici mme. Ils vont donc,
d'autorit, nous faire escorte pendant deux ou trois lieues.

Cela semble un peu louche, et les toiles, d'ailleurs, clairent mal,
pour voir leurs visages. Cependant ils ont plutt l'allure bon enfant;
on accepte de faire route ensemble, eux  pied, nous au petit pas de nos
btes; on fume deux  deux  la mme cigarette, ce-qui est ici un usage
de politesse, et on cause.

Une heure et demie plus tard, cinq autres personnages, pareillement
arms et au guet, surgissent de mme d'entre les hautes herbes et
viennent  nous. Ce sont donc bien des veilleurs, en effet, et nous
allons changer d'escorte. Les premiers, aprs avoir demand chacun deux
crans[1] pour salaire, nous confient aux soins des nouveaux, puis se
retirent avec force saluts.

De temps  autre, un ruisseau d'eau vive traverse le semblant de chemin
que nous suivons, toujours dans les foins verts; et alors on s'arrte,
on enlve le mors des chevaux ou des mules pour les laisser boire. Il y
a des myriades d'toiles au ciel; et l'air s'emplit de lucioles,
tellement semblables  des tincelles que l'on s'tonne presque, en les
voyant partout paratre, de n'entendre pas le crpitement lger du feu.

Vers minuit, marchant  la file au milieu des pavots blancs, qui nous
frlent de leurs grandes fleurs, nous apercevons tout l-bas quelques
lumires; puis voici d'immenses jardins enclos; c'est enfin Kazeroun. Et
nous saluons les premiers peupliers, dont les hautes flches se
dtachent, trs reconnaissables, sur le ciel nocturne, nous annonant
les zones vraiment tempres que nous venons enfin d'atteindre.

Les caravansrails, par ici, prennent le nom de _jardin_; et, dans cette
rgion dnique de l'ternel beau temps, ce sont des _jardins_, en
effet, que l'on offre aux voyageurs comme lieu de repos.

Une grande porte ogivale nous donne accs dans l'espce de bocage mur
qui sera notre gte de la nuit; c'est presque un bois, aux alles
droites, dont les beaux arbres sont tous des orangers en fleurs; on est
gris de parfum ds qu'on entre. Aux premiers plans, des voyageurs de
caravane, assis  et l par groupe sur des tapis, cuisinent leur th
au-dessus d'un feu de branches, et les alles au fond se perdent dans
le noir.

L'hte, cependant, juge que des Europens ne peuvent pas, comme les gens
du pays, dormir en plein air sous des orangers, et fait monter nos lits
de sangle, au-dessus de la grande ogive d'entre, dans une chambrette o
le sommeil tout de suite nous anantit.


Samedi, 22 avril.

La chambrette, comme toutes celles des caravansrails, tait absolument
vide et d'une malpropret sans nom. Le soleil levant nous rvle ses
parois de terre noircies par la fume, et couvertes d'inscriptions en
langue persane; son plan cher sem d'immondices, pluchures, vieilles
salades, plumes et fientes de hiboux. Mais, par les crevasses du toit o
l'herbe pousse, par les trous du mur sordide, entrent des rayons d'or,
des senteurs d'oranger, des aubades d'hirondelles; alors, qu'importe le
gte, puisque l'on peut tout de suite descendre, s'vader dans la
splendeur?

En bas, le merveilleux bocage est en pleine gloire du matin, sous le
ciel incomparable o vibre la chanson perdue des alouettes. On respire
un air  la fois tide et vivifiant, d'une suavit exquise. Les grands
orangers, au feuillage pais, tendent une ombre d'un noir bleu sur le
sol jonch de leurs fleurs. Tous les gens de caravane, qui ont camp
cette nuit dans les alles, s'veillent voluptueusement, tendus encore
sur leurs beaux tapis d'Yezd ou de Chiraz; ils ne repartiront, comme
nous-mmes, qu' la tombe du soleil; nous sommes donc appels  passer
l'aprs-midi ensemble et  lier connaissance, dans cet enclos dlicieux
et frais qui est l'htellerie.

Bientt arrivent de la ville les marchands de ptisserie et les
bouilleurs de th; ils installent  l'ombre leurs samovars, leurs
minuscules tasses dores; ils prparent les _kalyans_  long-tuyau, qui
sont les narghils de la Perse et dont la fume rpand un parfum
endormeur.

Et, tandis qu'alentour paissent nos chevaux et nos mules, la journe
s'coule, pour nous comme pour nos compagnons de hasard, dans un long
repos sous les branches,  fumer,  rver en demi-sommeil,  s'offrir
les uns aux autres, en des tasses toutes petites, ce th bien sucr qui
est le breuvage habituel des Persans. La paix de midi surtout est
charmante, sous ces orangers qui maintiennent ici leur crpuscule vert,
pendant qu'au dehors le soleil tincelle et brle, inonde de feu les
arides montagnes entre lesquelles Kazeroun est enferme.

Dans ma petite caravane, nous commenons tous  nous connatre; mon
tcharvadar Abbas et son frre Ali sont devenus mes camarades de _kalyan_
et de causerie; tout semble de plus en plus facile, le paquetage de
chaque soir, l'organisation des partances; et combien on se fait vite 
la saine vie errante, mme aux gtes misrables et toujours changs, o
l'on arrive chaque fois, harasss d'une bonne fatigue, au milieu de la
nuit noire!...

A quatre heures, nous nous apprtons  repartir, trs tranquillement
sous ces orangers. Pour spectateurs de ce dpart, deux ou trois
personnages qui fument leur kalyan par terre, deux ou trois bbs
curieux, d'innombrables et joyeuses hirondelles. A cause des brigands,
quatre gardes bien arms, fournis par le chef du pays, chemineront avec
nous, et,  la file, nous nous engageons sous l'ogive noire et croulante
qui est la porte du jardin charmant.

D'abord il faut traverser Kazeroun, que nous n'avions pas vue hier au
soir. Petite ville du temps pass, qui persiste immuable, au milieu de
ses peupliers et de ses palmiers verts. A l'entre, des enfants, parmi
les hautes herbes fleuries,--des tout petits garons qui portent dj de
longues robes comme les hommes et de hauts bonnets noirs,--jouent avec
des chevreaux, se roulent dans les folles avoines et les marguerites.
Quelques coupoles d'humbles mosques blanches. Des maisons trs fermes,
dont les toits en terrasse sont garnis d'herbes et de fleurs comme des
prairies. Des jardins surtout, des bocages d'orangers, enclos de grands
murs jaloux, avec de vieilles portes ogivales. Il y a de beaux cavaliers
en armes qui caracolent dans les chemins. Mais les femmes sont de
mystrieux fantmes en deuil; le voile noir, qui ensevelit leur visage
et leur corps, laisse  peine paratre le pantalon bouffant, toujours
vert ou jaune, et les bas de mme couleur, souvent bien tirs sur des
chevilles dlicates. Nous n'tions habitus jusqu'ici qu'aux paysannes,
qui vont  visage dcouvert; c'est la premire fois que nous arrivons
dans une ville, pour rencontrer des citadines un peu lgantes.

Il est encore sur terre des lieux ignorant la vapeur, les usines, les
fumes, les empressements, la ferraille. Et, de tous ces recoins du
monde, pargns par le flau du progrs, c'est la Perse qui renferme les
plus adorables,  nos yeux d'Europens, parce que les arbres, les
plantes, les oiseaux et le printemps y paraissent tels que chez nous; on
s'y sent  peine dpays, mais plutt revenu en arrire, dans le recul
des ges.

Aprs les derniers vergers de Kazeroun, nous cheminons deux heures en
silence,  travers une plaine admirable de fertilit et de fracheur;
des orges, des bls, des pturages, qui font songer  la Terre
Promise; une odeur de foins et d'aromates, qui embaume l'air du soir...

Nous oublions l'altitude  laquelle nous sommes, quand des abmes
s'ouvrent brusquement  notre droite: une autre vaste plaine, trs en
contre-bas de nous, avec un beau lac de saphir bleu, le tout enferm
entre des montagnes moins terribles que celles des prcdents jours, et
rappelant nos Pyrnes dans leurs parties restes les plus sauvages.

C'est le lac o finit de se perdre la rivire d'Ispahan; comme pour
isoler davantage la cit des vieilles magnificences, la rivire qui y
passe ne se rend  aucun fleuve,  aucun estuaire, mais vient se jeter
dans cette nappe d'eau sans issue, aux abords inhabits.

Ce lac et cette plaine, nous les dominons de trs haut, bien qu'ils
soient dj sans doute  prs de deux mille mtres au-dessus de la
surface des mers. Et un trange grouillement noirtre s'indique l
partout dans les herbages; l'agitation d'une nue d'insectes, dirait-on
d'abord, des hauteurs o notre petite caravane passe; mais ce sont des
nomades, assembls l par lgions, ple-mle avec leur btail. Vtements
noirs, comme toujours, tentes noires et troupeaux noirs; milliers de
moutons et de chvres, dont la laine sert  tisser les tapis de la
Perse, ses innombrables couvertures, sacs, bissacs et objets de
campement. Chaque anne, en avril, s'opre une immense migration de
toutes les tribus errantes, vers les hauts plateaux herbeux du Nord, et,
en automne, elles redescendent dans les parages du Golfe Persique. Leur
mouvement d'ensemble est commenc; mon tcharvadar m'annonce que leur
avant-garde nous prcde dans les gorges qui montent  Chiraz, et qu'il
faut nous attendre demain  passer au milieu d'eux: mauvaises gens,
d'ailleurs, et mauvaises rencontres  faire.

A la tombe de la nuit, nous devons nous engager  nouveau dans les
montagnes, pour nous lever de six ou huit cents mtres encore jusqu'
l'tape prochaine. D'en bas, de la plaine envahie ce soir par tant de
btes brouteuses, tant de farouches bergers, une clameur de vie intense
et primitive commence de monter vers nous; on entend bler, beugler,
hennir; les chiens de garde jettent de longs aboiements; les hommes
aussi lancent des appels, ou simplement donnent de la voix sans but, par
exubrance, comme les animaux crient. Et l'air, de plus en plus sonore 
mesure que le crpuscule nous enveloppe, s'emplit de la symphonie
terrible.

Des flambes de branches s'allument partout, dans les lointains, aux
bivouacs des nomades, nous rvlant des prsences humaines o l'on n'en
souponnait pas, dans toutes les gorges, sur tous les plateaux. Nous
passons en plein dans l'orbite des tribus errantes. Et, quand nous
jetons un dernier coup d'oeil au-dessous de nous, sur la plaine et le lac
assombris, on y voit maintenant briller des feux par myriades, donnant
l'illusion d'une ville au dploiement sans fin.

Mais, ds que nous entrons pour tout de bon dans le dfil obscur, plus
de lumires, plus de bruits de voix, plus rien: les nomades n'y sont pas
encore, et l'habituelle solitude est retrouve. Au-dessus de nos ttes,
d'tranges rochers cribls de trous ressemblent dans l'ombre  des
efflorescences de pierres,  des madrpores,  de colossales ponges
noires. Et, pendant deux heures, il faut recommencer l'effarante
gymnastique des nuits d'avant, la monte presque verticale au milieu des
roches croulantes, nos chevaux et nos mules tout debout dans des
escaliers au-dessus des gouffres; il faut rentendre, sur les cailloux
qui s'arrachent, le crissement des sabots affols cherchant  se
cramponner  toutes les saillies solides,--et subir l'incessante
secousse, le continuel temps de rein de la bte qui s'enlve  la
force des pieds de devant, dans la frayeur de glisser, de rouler
jusqu'en bas, en avalanche, au fond de l'abme.

A dix heures enfin, nous avons trve,  l'entre d'une valle
d'herbages, en pente adoucie. Et voici un petit fort carr, dans lequel
une lumire brille. C'est un poste de soldats veilleurs, contre les
brigands et les nomades. On fait halte et l'on entre, d'autant plus
qu'il faut ici changer d'escorte, laisser nos quatre hommes pris 
Kazeroun, les remplacer par quatre autres plus reposs et alertes.

On menait joyeuse veille,  l'intrieur de ce fort perdu; autour du
samovar bouillant, on fumait, on chantait des chansons; et on nous offre
aussitt du th, dans des tasses minuscules. Il y avait l trois
voyageurs, cavaliers  longs fusils, se rendant comme nous  Chiraz; ils
nous proposent d'aller de compagnie, et nous repartons en cavalcade
nombreuse.

Aprs l'affreux chaos dont nous sortons  peine, cela repose presque
voluptueusement de cheminer dans cette valle nouvelle, sur un terrain
uni, feutr de fleurs et de mousses. Par une pente lgrement
ascendante, on dirait que l'on s'en va vers quelque palais enchant,
tant la route est exquise, au grand calme du milieu de la nuit. C'est
comme une avenue trs arrange, pour des promenades de princesses de
ferie; une interminable avenue, entre des parois tapisses de fleurs 
profusion. Il y a aussi beaucoup d'arbres qui, dans l'obscurit,
ressemblent  nos chnes; des arbres tout  fait normes, qui doivent
vivre l depuis des sicles; mais ils sont clairsems discrtement sur
les pelouses, ou bien ils se groupent en bosquets, avec un art
suprieur. On n'entend plus marcher la caravane, sur ces pais tapis
verts. De-ci, de-l, du haut des branches, les chouettes nous envoient
quelque petite note isole, que l'on dirait sortie d'une flte de
roseau. Il fait frais, de plus en plus frais, presque trop pour nous qui
arrivons  peine des rgions torrides d'en bas, mais cela rveille et
cela vivifie. Et des arbustes, tout fleuris en touffes blanches,
laissent dans l'air des tranes de parfum. Il y a grande fte
silencieuse d'toiles au-dessus de tout cela, grand luxe de
scintillements. Et bientt commence une pluie de mtores; sans doute
parce que nous sommes ici plus prs du ciel, ils sont plus lumineux
qu'ailleurs; ils font comme des petits clairs, ils laissent des
sillages qui persistent, et parfois on croit entendre un bruit de fuse
quand ils passent.

De tant de lieux traverss en pleine nat, et que jamais on ne revoit le
lendemain, que jamais on ne peut vrifier  la clart du jour, pas un ne
ressemblait  celui-ci; nous n'avions point rencontr encore cette sorte
de paix, cette forme de mystre... La majest de ces grands arbres que
n'agite aucun souffle, cette valle qui ne finit pas, cette transparence
bleutre des tnbres, peu  peu suggrent  l'imagination un rve du
paganisme grec: le sjour des Ombres bienheureuses devait tre ainsi; 
mesure que l'heure passe, les Champs lysens s'voquent de plus en
plus, les bocages souverainement tranquilles o dialoguaient les
morts...

Mais,  minuit, le charme brusquement tombe; une nouvelle tourmente de
rochers nous barre le chemin; une petite lumire, qui s'aperoit  peine
tout en haut, indique le caravansrail qu'il s'agit d'atteindre, et il
faut recommencer une folle grimpade, au milieu du fracas des pierres qui
s'crasent, se dsagrgent et roulent; il faut endurer encore toutes les
secousses, tous les heurts sur nos btes infatigables, qui butent 
chaque pas, glissent parfois des quatre pieds ensemble, mais en somme ne
tombent gure.

Monter, toujours monter! Depuis le dpart, nous avons d, par
intervalles, redescendre aussi, sans nous en apercevoir, car,
autrement, nous serions bien  cinq ou six mille mtres d'altitude, et
j'estime que nous sommes  trois mille au plus.

Le gte, cette nuit, s'appelle Myan-Kotal; ce n'est point un village,
mais, une forteresse, perche en nid d'aigle sur les cimes au milieu des
solitudes; pour les voyageurs et leurs montures, un abri solide contre
les brigands, entre d'paisses murailles, mais rien de plus.

Dans l'enceinte crnele, o nous pntrons par une porte qui aussitt
se referme, chevaux, mulets, chameaux, sacs de caravane, gisent
confondus,  tout touche. Et, de ces niches en terre battue qui sont les
chambres des caravansrails, une seule reste libre; cette fois il faudra
dormir avec nos gens; pas mme la place d'y dresser nos lits de sangle;
d'ailleurs, a nous est gal, mais vite nous allonger n'importe o; un
ballot sous la tte, une couverture, car l'air est glac, et ple-mle,
avec Ali, avec Abbas, avec nos domestiques persans, dans une promiscuit
complte, tous fauchs  la mme minute par un invincible sommeil, sans
en chercher plus, nous perdons conscience de vivre...


Lundi, 23 avril.

Au fond de l'espce de petite grotte informe, basse et noircie de fume,
o nous gisons comme des morts, les rayons du soleil filtrent depuis
longtemps par des trous et des lzardes, sans qu'un seul de nous ait
encore boug. Confusment nous avons entendu des bruits dj trs
familiers: dans la cour, le remuement des matineuses caravanes, les
longs cris  bouche ferme des conducteurs de mules; et, sur les murs,
la grande aubade des hirondelles,--chante cette fois, il est vrai, avec
une exaltation inusite par d'innombrables petites gorges en dlire.
Cependant nous restons l inertes, une torpeur nous clouant sur le sol,
aux places mmes o, hier au soir, nous tions tombs.

Mais, quand nous quittons l'ombre de notre tanire, le premier regard
jet au dehors est pour nous causer stupeur et vertige; arrivs en
pleine nuit, nous n'avions souponn rien de pareil; les aronautes, qui
s'veillent au matin aprs une ascension nocturne, doivent prouver de
ces surprises trop magnifiques et presque terrifiantes.

Autour de nous, plus rien pour masquer  nos yeux le dploiement infini
des choses; d'un seul coup d'oeil, ici, nous prenons soudainement
conscience de l'extrme hauteur o nous a conduits notre marche
ascendante,  travers tant de dfils et tant de gouffres, et durant
tant de soirs; nous avions dormi dans un nid d'aigles, car nous dominons
la Terre. Sous nos pieds, dvale un chaos de sommets,--qui furent jadis
courbs tous dans le mme sens par l'effort des temptes cosmiques. Une
lumire incisive, absolue, terrible, descend du ciel qui ne s'tait
jamais rvl si profond; elle baigne toute cette tourmente de montagnes
inclines; avec la mme prcision jusqu'aux dernires limites de la vue,
elle dtaille les roches, les gigantesques crtes. Vus ensemble et de si
haut, tous ces alignements de cimes, tranchantes et comme couches par
le vent, ont l'air de fuir dans une mme direction, imitent une houle
colossale souleve sur un ocan de pierre, et cela simule si bien le
mouvement que l'on est presque drout par tant d'immobilit et de
silence.--Mais il y a des cent et des cent mille ans que cette tempte
est finie, s'est fige, et ne fait plus de bruit.--D'ailleurs, rien de
vivant ne s'indique nulle part; aucune trace humaine, aucune apparence
de fort ni de verdure; les rochers sont seuls et souverains; nous
planons sur de la mort, mais de la mort lumineuse et splendide...

La forteresse, maintenant, est tranquille et presque dserte, les autres
caravanes parties. Dans un coin de la cour mure, o ne gisent plus que
nos harnais et nos bagages, deux personnages en longue robe, les
gardiens du lieu, fument leur kalyan, les yeux  terre et sans mot dire,
indiffrents  ces aspects d'immensit qu'ils ne savent plus voir.
N'taient les hirondelles qui chantent, on n'entendrait rien, au milieu
du grand vide sonore.

Tout est solide, rude et fruste, dans ce caravansrail arien; les
murailles dlabres ont cinq ou six pieds d'paisseur; les vieilles
portes disjointes, bardes de fer, avec des verrous gros comme des bras,
racontent des siges et des dfenses.--De plus, c'est ici une tonnante
ville d'hirondelles: le long de tous les toits, de toutes les corniches,
les nids s'alignent en rangs multiples, formant comme de vraies petites
rues; des nids trs clos, avec seulement une porte minuscule. Et, comme
c'est la saison de rparer, de pondre, les petites btes s'agitent, trs
en affaires, chacune rapportant quelque chose au logis, et rentrant sans
se tromper, tout droit, dans sa propre maison,--qui n'est pourtant pas
numrote.

L'heure toujours morne de midi nous attire de farouches compagnons,
cavaliers trs arms, voyageurs qui en passant s'arrtent  la
forteresse, pour un moment de repos et de fumerie  l'ombre. Tout prs
de nous, sous des ogives de pierre, ils s'installent avec force saluts
courtois. Bonnets noirs et barbes noires; sombres figures assyriennes,
hles par le vent des montagnes; longues robes bleues, retenues aux
reins par une ceinture de cartouches. Ils sentent la bte fauve et la
menthe du dsert. Pour s'asseoir ou s'tendre, ils ont de merveilleux
tapis, qui taient plies sous la selle de leurs chevaux; ce sont les
femmes, nous disent-ils, qui savent ainsi teindre et tisser la
laine,--dans cette Chiraz trs haut monte, presque un peu fantastique,
o nous entrerons sans doute enfin demain soir... Et bientt la fume
endormeuse des kalyans nous enveloppe, s'lve dans l'air vif et pur des
sommets. Au milieu de la cour, dans le carr vide que le soleil inonde,
il y a l'incessant tourbillon des hirondelles, dont les petites ombres
rapides tracent des hiroglyphes par milliers sur la blancheur du sol.
Tandis qu'au-dessous de nous, c'est toujours le vertige des cimes, la
gigantesque houle ptrifie, que l'on dirait encore en mouvement, qui a
l'air de passer et de fuir...

A quatre heures, nous devions nous remettre en route; mais o donc est
Abbas? Il tait all chercher nos btes, qui broutaient parmi les
rochers d'alentour, et il ne reparat plus. Alors on s'meut; tous mes
gens, dans diverses directions, se mettent  battre la montagne; bientt
leurs cris, leurs longs cris chantants qui se rpondent, troublent le
silence habituel des sommets. Enfin on le retrouve, cet Abbas qui tait
perdu; il revient de loin, ramenant une mule chappe. Pour quatre
heures et demie, le dpart va pouvoir s'organiser.

J'avais demand les trois soldats d'escorte que j'ai le droit, d'aprs
l'ordre du gouverneur de Bouchir, de rquisitionner sur mon passage;
mais, comme il n'y en a pas dans le pays, j'ai accept, pour en tenir
lieu, trois ptres d'alentour, et voici qu'on me les prsente: figures
sauvages, cheveux pars sur les paules, types accomplis de brigands;
robes loqueteuses en vieilles toffes d'un archasme adorable; longs
fusils  pierre, o pend un jeu d'amulettes;  la ceinture, tout un
arsenal de coutelas.

Et nous partons  la file, sur des boulis, par des sentiers  se rompre
le cou, en la compagnie obstine d'un troupeau de buffles dont les
cornes tout le temps nous frlent. Dans l'absolue puret de l'espace,
les derniers lointains se dtaillent; l'norme tourmente des monts et
des abmes se rvle entire  nous, s'tale docilement sous nos
regards.  et l, dans les replis des grandes lames gologiques, un peu
roses au soleil du soir, dorment des nappes admirablement bleues qui
sont des lacs. Nous dominons tout; nos yeux s'emplissent d'immensit
comme ceux des aigles qui planent; nos poitrines s'largissent pour
aspirer plus d'air vierge.

Vers l'heure du couchant, tant descendus d'environ cinq cents mtres,
nous nous trouvons en vue tout  coup d'un plateau herbeux, vaste et uni
comme une petite mer, entre des chanes de montagnes verticales qui
l'enferment dans leurs murailles. L'herbe, si verte, y est crible de
points noirs, comme si des nues de mouches taient venues s'y abattre:
les nomades! Leur clameur commence de monter jusqu' nous. Ils sont l
par milliers, avec d'innombrables tentes noires, d'innombrables
troupeaux de buffles noirs, de boeufs noirs, de chvres noires. Et nous
devrons passer au milieu d'eux.

Nous mettons une heure et demie  traverser pniblement cette plaine, o
les pieds de nos btes s'enfoncent dans la terre molle et grasse.
L'herbe est paisse, plantureuse; le sol tratre, coup de flaques d'eau
et de marcages. Les nomades ne cessent de nous entourer, les femmes
s'attroupant pour nous voir, les jeunes hommes venant caracoler  nos
cts sur des chevaux qui ont l'air de btes sauvages.

Si riche que soit ce tapis vert, tendu magnifiquement partout, comment
suffit-il  nourrir tant et tant de parasites, qui ne vivent que de lui,
et dont les mchoires, par myriades, ne sont occupes qu' le tondre
sans trve? L'eau qui entretient ce luxe d'herbages, l'eau abondante et
sournoise, cache par les joncs ou les gramines fines, clapote
constamment sous nos pas. Et tout  coup une de nos mules, les jambes de
devant plonges jusqu'aux genoux dans la vase, s'abat avec sa charge;
alors un essaim de jeunes nomades, en tuniques noires, comme un vol de
corbeaux sur une bte qui meurt, s'lance avec des cris;--mais c'est
pour nous venir en aide; trs vite et habilement ils dtachent les
courroies, dbarrassent la bte tombe et la remettent debout; je n'ai
qu' dire un grand merci  la ronde, en distribuant des pices blanches,
que l'on ne me demandait mme pas et que l'on accepte non sans quelque
hauteur. Qui donc prtendait qu'ils sont mauvais, ces gens-l, et
dangereux sur le chemin?

Il est presque nuit quand nous arrivons au bout de l'humide et verte
plaine, au pied d'une colossale muraille de roches surplombantes, d'o
jaillit en bouillonnant une rivire qu'il faut passer  gu, dans l'eau
jusqu'au poitrail des chevaux. Un village est l blotti dans un
renfoncement, tout contre la base de l'abrupte montagne, un village en
pierres, avec rempart et donjon crnel: toutes choses que l'on
distinguerait  peine,--tant il fait brusquement sombre sous la retombe
de ces roches terribles,--si des feux de joie, qui flambent rouge,
n'clairaient les maisons, la mosque, les murs et les crneaux. Autour
de ces feux, sonnent des musettes, battent des tambourins, et on entend
aussi le cri strident des femmes; c'est une noce, un grand mariage.

Nous changeons ici notre garde, laissant nos trois bergers arms, venus
avec nous du nid d'aigle de Myan-Kotal, pour en prendre trois autres,
gens de la noce, qui se font beaucoup tirer l'oreille avant de se mettre
en selle. Et la nuit est close quand nous nous engageons, pour quatre
heures de route au moins, dans une fort sombre.

Voici le froid, le vrai froid, que nous n'avions pas assez prvu, et,
sous nos lgers vtements, nous commenons  souffrir. Deux de nos
nouveaux gardes, profitant des fourrs obscurs, tournent bride et
disparaissent; un seul nous reste, qui chemine  mes cts et sans
doute nous sera fidle jusqu' l'tape. Cette fort est sinistre; et
d'ailleurs mal fame; nos gens ne parlent pas et regardent beaucoup
derrire eux. Les vieux arbres, rabougris et tordus, tout noirs  cette
heure, se groupent bizarrement parmi les rochers;  la clart indcise
des toiles, nous suivons de vagues sentes, blanchtres sur le sol gris:
il y a de tristes clairires qui rendent plus inquitante ensuite la
replonge sous bois; il y a des trous, des ravins; on monte, on descend;
tout est plein de cachettes et favorable aux embches.

Une alerte,  dix heures: des cavaliers, qui ne sont pas des ntres,
trottent derrire nous, s'approchent comme s'ils nous poursuivaient. On
s'arrte, et on les met en joue. Et puis on se reconnat  la voix; ce
sont ces mmes voyageurs qui nous avaient pris pour compagnons hier au
soir. Pourquoi avaient-ils disparu tout le jour, et d'o surgissent-ils
 prsent? On accepte quand mme de voyager ensemble, comme la veille.

Nous sortons de la fort vers les minuit, pour entrer dans une lande qui
parat sans fin et o souffle une bise d'hiver. Il y a des choses trs
blanches, tendues sur le sol: des tables de pierre, des linceuls,
quoi?--Ah! de la neige, des plaques de neige, partout!

Nous sommes enfin sur ces hauts plateaux d'Asie, vers lesquels nous
montions depuis sept jours; cette lande a tout l'air de voisiner avec le
ciel, qui a pris l'aspect d'un velum de soie noire, et o les toiles
largies brillent presque sans rayons, comme si, entre elles et nous,
quelque chose de trs rarfi, de trs diaphane,  peine s'interposait.
L'ongle aux pieds, l'ongle aux mains, engourdis quand mme d'un
invincible sommeil aprs toute la fatigue amasse des prcdentes nuits,
nous connaissons, pour la premire fois depuis le dpart, une vraie
souffrance;  chaque instant, les rnes s'chappent de nos doigts
raidis, qui s'ouvrent malgr nous, comme s'ils taient morts.

Une heure du matin. Tout engourdis et glacs, je crois que nous dormions
 cheval, car nous n'avions pas vu poindre le caravansrail, et il est
pourtant l bien prs, devant nous; espce de chteau fort aux murs
crnels, qui donne l'impression de quelque chose de gigantesque et de
fantastique, plant tout seul au milieu de cette rase solitude;
alentour, des centaines de formes gristres, poses sur la lande,
ressemblent  un semis de grosses pierres, mais il s'en chappe un vague
bruissement de respiration et une senteur de vie: ce sont des chameaux
couchs, et des chameliers gardiens, qui dorment rouls dans des
couvertures, parmi d'innombrables ballots de marchandises. Deux ou trois
routes de caravanes se croisent au pied de ce caravansrail fortifi; il
y a ici, parat-il, un va-et-vient continuel, et sans doute, 
l'intrieur, tout est plein. Cependant on nous ouvre les portes
hrisses de fer, que nous avons fait rsonner aux coups d'un lourd
frappoir: nous entrons dans une cour, o btes et gens ple-mle gisent
comme sur un champ de bataille aprs la droute; et, plus rapide encore
qu'hier, est notre croulement dans le sommeil, au fond d'une niche en
terre battue o nous nous tendons sans contrle, insouciants de la
promiscuit, des immondices, et de la vermine probable.


Mardi, 24 avril.

Au soleil de neuf heures du matin, nous tenons conseil, mon tcharvadar
et moi, dans le chteau fort, sous les ogives de la cour. Finies, les
discussions entre nous deux; bons amis tout  fait; et il n'allume
jamais son kalyan sans m'offrir un peu de fume.

Mme presse qu'hier au soir, dans cette cour. Mules couches, mules
debout; milliers de sacs de caravane, toujours pareils, toujours en
laine grise, raye de noir et de blanc, et sur lesquels la terre des
chemins a jet sa nuance rousse: un ensemble qui est de couleur triste
et neutre, mais o tranche  et l quelque tapis merveilleux, tendu
comme chose commune sous un groupe d'indolents fumeurs.

De mon conciliabule avec Abbas, il rsulte que nous quitterons en plein
jour ce chteau de Kham-Simiane, pour faire les dix ou douze lieues qui
nous sparent encore de Chiraz. Le temps est frais, le soleil n'est
plus dangereux comme en bas, et j'en ai assez d'tre un voyageur
nocturne.

Donc, aprs le kalyan de midi, on dispose la caravane, et il est  peine
deux heures quand nous sortons des grands murs crnels. L'pre solitude
se droule aussitt, triste et strile dans une clart intense, sous un
ciel tout bleu.  et l des plaques de neige ressemblent  des draps
blancs tendus sur le sol. Un aigle plane. Le soleil brle et le vent
est glac. Nous sommes  prs de trois mille mtres d'altitude.

Dans un repli du terrain, il y a un hameau farouche; une dizaine de
huttes construites avec des quartiers de rocher, basses, crases contre
la terre, par frayeur des rafales qui doivent balayer ces hauts
plateaux. Alentour, quelques saules  peine feuillus, grles et couchs
par le vent. Ensuite et jusqu' l'infini, plus rien, dans ce lumineux
dsert.

Vers Chiraz, o nous arriverons enfin ce soir, nous descendons fort
tranquillement par d'insensibles pentes; nous sommes inonds de lumire;
les neiges peu  peu disparaissent, et nous sentons d'heure en heure les
souffles s'attidir. Nous ne rencontrons rien de vivant, que de grands
vautours chauves, poss sur cette route des caravanes dans l'attente des
btes qui tombent de fatigue et qu'on leur abandonne; ils se lvent 
notre approche,  peine effrays; se posent  nouveau et nous suivent
des yeux. Les fleurettes ples, les plantes rases, d'abord clairsemes
sur ces steppes, se multiplient, se rejoignent, finissent par former des
tapis odorants sous nos pas. Puis, commencent les broussailles de chez
nous, les tamarins, les aubpines prtes  fleurir, les pines noires
dj en fleurs. Le coucou chante, et on se croirait dans nos landes de
France, n'taient ces horizons qui se dploient toujours, si vastes, si
primitifs: la Gaule devait avoir de ces aspects de beaut paisible, aux
printemps anciens... Et voici maintenant une rivire, adorablement
limpide, une rivire de cristal. Des osiers en rideau et quelques petits
saules ont pouss au bord; elle s'en va sur un lit de cailloux blancs,
toute seule et comme ignore dans la timide verdure de ses oseraies,
traversant cette immensit sauvage; sans doute elle doit finir par se
prcipiter, en sries de cascades, dans des rgions moins hautes et
moins pures, et se souiller  mille contacts; mais ici, passant au
milieu de ce vaste cadre sans ge, qui doit tre tel depuis le
commencement des temps, elle a je ne sais quoi de virginal et de sacr,
cette eau si claire.

Aprs trois heures de marche, une petite tour crnele surgit toute
seule au bord de notre chemin: un poste de veilleurs, o nous comptions
prendre deux soldats de renfort. En passant, nous nous arrtons pour
hler  longs cris; mais rien ne bouge et la porte reste close. Entre
deux crneaux cependant, au sommet de la tour, finit par se dresser la
tte d'un vieillard  chevelure blanche, coiff d'un haut bonnet de
magicien: Des soldats, dit-il d'un ton de moquerie, vous voulez des
soldats? Eh bien! ils sont tous partis dans la campagne  la recherche
des brigands qui nous ont vol quatre nes. Il n'y en a plus, vous vous
en passerez, bon voyage!

Au coucher du soleil, halte pour le repas du soir, sur de vieux bancs
hospitaliers,  la porte d'un caravansrail, d'un chteau fort isol
comme tait Kham-Simiane, qui commande l'entre d'une plaine nouvelle...
Et c'est enfin la plaine de Chiraz, celle que jadis tant chantrent les
potes, c'est le pays de Saadi, le pays des roses.

Vue d'ici, elle parat dlicieusement paisible et sauvage, cette haute
oasis o nous allons nous enfoncer au crpuscule; l'herbe y est paisse
et seme de fleurs; les peupliers par groupes y simulent des charmilles,
d'un vert doux et profond; les mmes nuances que chez nous en avril sont
rpandues sur les arbres et les prairies; mais il y a dans l'atmosphre
des limpidits que nous ne connaissons pas, et, au-dessus de l'den de
verdure dj plong dans l'ombre, les grandes montagnes emprisonnantes
se colorent  cette heure en des rouges de corail tout  fait trangers
aux paysages de nos climats.

A travers cette plaine, lgrement descendante, o l'air est de moins en
moins vif, nous reprenons notre marche devenue facile, et environ
quatre lieues plus loin, dans la nuit frache et toile, de longs murs
de jardins commencent de s'aligner de chaque ct de la route: les
faubourgs de Chiraz! Aucun bruit, aucune lumire et pas de passants; les
abords des vieilles villes d'Islam, sitt qu'il fait noir, ont toujours
de ces tranquillits exquises dont nous ne savons plus nous faire
l'ide, en Europe...

Ces murs sont ceux des caravansrails, bien qu'ils semblent n'enclore
que des bois de peupliers, et l nous frappons successivement  deux ou
trois grandes portes ogivales, qui s'entr'ouvrent  peine, une voix
rpondant de l'intrieur que tout est plein. Les hauts foins, les
gramines, les pquerettes, envahissent les chemins; dans cette
obscurit et ce silence, tout embaume le printemps.

De guerre lasse, il faut nous contenter d'un caravansrail de pauvres,
o nous trouvons, au-dessus des curies, une petite niche en terre
battue, qui ne nous change en rien de nos misrables gtes prcdents.

Bien entendu, je ne connais me qui vive, dans cette ville close o je
ne puis pntrer ce soir, et o je sais du reste qu'il n'y a point
d'htellerie. On m'a donn,  Bender-Bouchir, un beau grimoire cachet
qui est une lettre de recommandation pour le _prvt des marchands_,
personnage d'importance  Chiraz; sans doute me procurera-t-il une
demeure...


Mercredi, 25 avril.

Le premier soir tombe, la premire nuit vient, au milieu du silence
oppressant de Chiraz. Tout au fond de la grande maison, vide et de bonne
heure verrouille, o me voici prisonnier, ma chambre donne sur une
cour, o  prsent il fait noir. On n'entend rien, que le cri
intermittent des chouettes. Chiraz s'est endormie dans le mystre de ses
triples murs et de ses demeures fermes; on se croirait parmi des ruines
dsertes, plutt qu'entour d'une ville o respirent dans l'ombre
soixante ou quatre-vingt mille habitants; mais les pays d'Islam ont le
secret de ces sommeils profonds et de ces nuits muettes.

Je me redis  moi-mme: Je suis  Chiraz, et il y a un charme 
rpter cela;--un charme et aussi une petite angoisse, car enfin cette
ville, en mme temps qu'elle reste un dbris intact des vieux ges, elle
est bien aussi au nombre des groupements humains les moins accessibles
et les plus spars; on y prouve encore cet effroi du dpaysement
suprme, qui devait tre familier aux voyageurs de jadis, mais que nos
descendants ne connatront bientt plus, lorsque des voies de
communication rapide sillonneront toute la terre. Comment s'en aller
d'ici, par o fuir, si l'on tait pris d'une soudaine nostalgie, d'un
besoin de retrouver, je ne dis pas son pays natal, mais seulement des
hommes de mme espce que soi, et un lieu o la vie serait un peu
modernise comme chez nous? Comment s'en aller? A travers les contres
solitaires du Nord, pour rejoindre Thran et la mer Caspienne aprs
vingt ou trente jours de caravane? Ou bien reprendre le chemin par o
l'on est venu, redescendre chelon par chelon les effroyables escaliers
de l'Iran, se replonger au fond de tous les gouffres o l'on ne peut
cheminer que la nuit, dans la chaleur toujours croissante, jusqu'
l'tuve d'en bas qui est le Golfe Persique, et puis retraverser les
sables brlants pour atteindre Bender-Bouchir, la ville d'exil et de
fivre, d'o quelque paquebot vous ramnerait aux Indes? Les deux routes
sont pnibles et longues. Vraiment on se sent perdu dans cette Chiraz,
qui est perche plus haut que les cimes de nos Pyrnes,--et
qu'enveloppe  cette heure une nuit limpide, mais une nuit tellement
silencieuse et froide...

De cette ville o tout est mur, je n'ai encore pour ainsi dire rien vu,
et je me demande si pendant un sjour prolong j'en verrai davantage;
j'y suis entr un peu  la manire de ces chevaliers de lgende, que
l'on amenait dans des palais par des souterrains, un bandeau sur les
yeux.

Au caravansrail, ce matin, Hadji-Abbas, le prvt des marchands, averti
par ma lettre, s'est ht de venir. Quelques notables l'accompagnaient,
tous gens crmonieux et de belles manires, en longue robe, grosses
lunettes rondes et trs haut bonnet d'astrakan. On s'est assis dehors,
devant ma niche obscure, sur ma terrasse envahie par l'herbe et fleurie
de coquelicots. Aprs beaucoup de compliments en langue turque, la
conversation s'est engage sur les difficults du voyage:
Hlas!--m'ont-ils dit, un peu narquois,--nous n'avons pas encore vos
chemins de fer! Et, comme je les en flicitais, j'ai vu  leur sourire
combien nous tions du mme avis sur les bienfaits de cette invention...
Des rideaux de peupliers et d'arbres fruitiers tout fleuris nous
masquaient la ville, dont rien ne se devinait encore; mais on apercevait
des vergers, des foins, des bls verts, un coin de cette plaine heureuse
de Chiraz, qui communique  peine avec le reste du monde et o la vie
est demeure telle qu'il y a mille ans. Des oiseaux, sur toutes les
branches, chantaient la gaie chanson des nids. En bas, dans la cour o
nos btes se reposaient, des muletiers, des garons du peuple, l'air
calme et sain, les joues dores de grand air, fumaient nonchalamment au
soleil, comme des gens qui ont le temps de vivre, ou bien jouaient aux
boules, et on entendait leurs clats de rire. Et je comparais avec les
abords noircis de nos grandes villes, nos gares, nos usines, nos coups
de sifflet et nos bruits de ferraille; nos ouvriers, blmes sous le
poudrage de charbon, avec des pauvres yeux de convoitise et de
souffrance.

Au moment de prendre cong, le prvt des marchands m'avait offert une
de ses nombreuses maisons dans Chiraz, une maison toute neuve. Il devait
aussitt m'en faire tenir la clef, et j'ai commenc d'attendre,
d'attendre sans voir venir, en fumant de longs kalyans sur ma terrasse:
les Orientaux, chacun sait cela, n'ont pas comme nous la notion du
temps.

Vers quatre heures du soir enfin, cette clef m'est arrive. (Elle tait
longue d'un pied deux pouces.) Alors il a fallu congdier et payer mon
tcharvadar avec tous ses gens; aligner, recompter avec eux quantit de
pices blanches, changer beaucoup de souhaits et de poignes de main;
ensuite mander une quipe de portefaix (des juifs  longue chevelure),
charger sur leur dos notre bagage, et s'acheminer, derrire eux vers la
ville, qui devait tre toute proche, et que l'on n'apercevait toujours
point.

Nous allions mlancoliquement entre des murs trs hauts, en brique
grise, en terre battue, o s'ouvrait  peine de loin en loin un trou
grill, une porte clandestine.

Ils finirent par se rejoindre en vote sur nos ttes, ces murs qui se
resserraient toujours, et une pnombre de caveau nous enveloppa soudain;
au milieu de ces troits passages, des petits ruisseaux immondes
coulaient parmi des guenilles, des fientes, des carcasses; on sentait
une odeur d'gout et de souris morte: nous tions dans Chiraz.

En pnombre plus paisse, on s'est arrt devant une vieille porte
cloute de fer, avec un frappoir norme: c'tait ma demeure. D'abord un
couloir sombre, un corps de logis poudreux et croulant; ensuite la
surprise d'une cour ensoleille, avec de beaux orangers en fleurs autour
d'une piscine d'eau courante; et au fond, la maisonnette,  deux tages,
toute neuve en effet et toute blanche, o me voici enferm,--pour un
temps que j'ignore,--_car il est plus facile d'entrer  Chiraz que d'en
sortir_: c'est un dicton persan.




DEUXIME PARTIE


Mercredi, 25 avril.

Le soleil baissait dj quand nous avons fait prcipitamment notre
premire course en ville, aux bazars, pour acheter des coussins et des
tapis. (Dans cette maison d'Hadji-Abbas, les chambres, il va sans dire,
n'avaient rien que leurs quatre murs.)

On circule dans cette ville comme dans un ddale souterrain. Les ruelles
couvertes, semes d'immondices et de pourritures, se contournent et se
croisent avec une fantaisie droutante; par endroits, elles se
resserrent tellement que, si l'on rencontre un cavalier, ou mme un
petit ne, il faut se plaquer des deux paules aux parois pour n'tre
point frl. Les hommes, en robe sombre, coiffs du haut bonnet
d'astrakan, vous dvisagent sans malveillance. Les femmes glissent et
s'cartent comme de silencieux fantmes, enveloppes toutes, de la tte
aux pieds, dans un voile noir, et la figure cache par un loup blanc
avec deux trous ronds pour les yeux; mais les petites filles que l'on ne
voile pas encore, trs peintes et la chevelure rougie de henneh, sont
presque toutes adorables de beaut fine et de sourire, mme les plus
pauvres, qui vont pieds nus et dpenailles, sous des haillons
charmants. Dans ces mornes et longues murailles, en briques grises ou en
terre grise, jamais ne s'ouvre une fentre. Rien que des portes, et
encore y a-t-il un second mur bti derrire pour les masquer, leur faire
un ternel cran; quelques-unes s'encadrent de vieilles faences
prcieuses, reprsentant des branches d'iris, des branches de roses,
dont le coloris, aviv par le contraste avec toutes les grisailles
d'alentour, clate encore de fracheur au milieu de tant de vtust et
de ruines. Oh! les femmes drapes de noir, qui entrent par ces
portes-l, contournent le vieux pan de mur intrieur, et disparaissent
au fond de la maison cache!...

Dans ma rue en tunnel, qui est la voie par o pntrent en ville les
caravanes de Bouchir, il y a un petit bazar de juifs, o l'on vend
surtout des lgumes et des graines. Mais il faut faire un assez long
chemin dans le labyrinthe pour rencontrer le vrai bazar de Chiraz, qui
est un lieu immense et plein de surprises. Cela commence par des rues
troites, tortueuses, obscures, o, devant les mille petites choppes,
il faut se dfier des trous et des cloaques. Ensuite viennent de vastes
avenues droites, rgulires, votes de coupoles rondes qui se succdent
en sries sans fin, et l, pour la premire fois, on se dit que c'est
vraiment une grande ville, celle o l'on est entr comme par des gouts,
sans rien voir. Le long de ces avenues, les marchands sont runis par
groupes de mme mtier, ainsi que le veut l'usage oriental.--Et on
devine qu' Chiraz, la rue des tapis, o nous avions affaire, est un
enchantement pour les yeux!--Dans la rue, plus en pnombre, des
marteleurs de cuivre, o l'on entend le bruit incessant des marteaux,
nous nous sommes ensuite arrts pour acheter des buires  notre usage,
des buires ici trs communes, mais d'une grce incomparable, d'une forme
invente dans les temps trs anciens et jamais change. On vendait aussi
partout des paquets de ces roses roses trs odorantes que l'on appelle
chez nous _roses de tous les mois_, et des branches d'oranger. Des
cavaliers arms obstruaient souvent le chemin, surtout dans le quartier
des harnais, qui est l'un des plus tendus; en ce pays o les voyages et
les transports ne se font que par caravanes, les harnais prennent une
importance capitale, et ils sont de la fantaisie la plus diverse: selles
brodes de soie et d'or, bissacs en laine, brides pour les chevaux ou
les mulets, houssines de velours  paillettes pour les petits nes que
montent les dames de qualit, coiffures de plumes pour les chameaux.
Dans la rue des marchands de soie, il y avait affluence de ces fantmes
noirs qui reprsentent ici les femmes, avec beaucoup de petits bbs
comiques et jolis, les yeux allongs jusqu'aux cheveux par des
peintures.

Nous avions fait notre visite au bazar  une heure un peu tardive; des
choppes se fermaient, le jour baissait sous les votes de briques ou de
terre battue. Et, aprs avoir tant tourn et retourn dans ces passages
couverts qui s'assombrissaient, 'a t une joie de rencontrer enfin une
place  air libre, claire par le beau soleil du soir, le seul coin de
Chiraz peut-tre o la vie soit un peu extrieure et gaie sans mystre.

C'est prs des remparts de la ville, cette place, et, au fond, il y a
une mosque dont l'immense portique est entirement rose, sous son
revtement de vieil mail.  et l, des tendelets pour les marchands de
fruits, de fleurs et de gteaux. Et, juste en face de ces belles portes
si roses, que je ne puis esprer franchir jamais, un vieux petit caf,
dlabr et charmant, devant lequel nous nous sommes assis, sous des
arbres, pour fumer en plein air le dernier kalyan du jour. (Le nom de
_caf_ est du reste impropre, puisque le th, dans des tasses en
miniature, est seul d'usage  Chiraz.) Un cercle s'est aussitt form
autour de nous, mais ces curieux taient courtois et discrets, rpondant
par de jolis sourires un peu flins lorsqu'on les regardait en face.
Tous ces gens d'ici ont l'air accueillant et doux, la figure fine, les
yeux grands, le regard  la fois vif et rveur.

Et je suis rentr chez moi, pour procder avant la nuit  mon
installation phmre, dans le corps de logis tout neuf, derrire la
cour: au rez-de-chausse, mes domestiques; au premier, ma chambre; au
second tage, mon salon. Partout des murs bien blancs, o des sries
d'ogives sont mnages en creux, formant des niches o l'on pose les
objets. Et, pour soutenir les plafonds en terre battue, un alignement de
jeunes troncs de peupliers, soigneusement quarris et bien gaux.

Mon salon, en dix minutes, s'est organis, avec des tapis, des coussins
jets par terre, des tentures accroches  la muraille par de vieux
clous, et,  la place d'honneur, les belles armes que me donna l'Iman de
Mascate, le jour de mon rcent passage, son poignard  fourreau d'argent
et son sabre  gaine d'or.

Mais la nuit, qui arrivait dans son grand suaire de silence, a eu tt
fait d'interrompre notre puril amusement d'installation, et de rendre
sinistre ma demeure, trop enclose au milieu de si inconnaissables
entours.

En entrant, nous avons tir les lourds verrous de la porte qui donne sur
les dehors noirs; mais nous ignorons encore tous les quartiers, recoins
et dpendances de la vaste maison; nul de nous n'a explor le vieux
corps de logis  deux tages qui est adoss  la rue, ni les immenses
greniers  foin, chais et souterrains qui s'ouvrent derrire nos
chambres...

Quant aux autres logis humains qui nous enserrent, il va sans dire que
tout est combin pour qu'il nous soit impossible d'y plonger un regard.
Qui habite l, et que s'y passe-t-il? Nous ne saurons jamais. Par nos
fentres, qui ont vue sur notre cour trs haut mure, on n'apercevait,
quand il faisait clair, rien de ces maisons voisines; rien que la tte
des peupliers qui ombragent les petits jardins, et les toits en terre
battue o l'herbe pousse, o les chats se promnent;--ensuite, dans le
lointain, par-dessus le fate des vieilles constructions couleur de
poussire, la ligne de ces montagnes nues qui enferment de toutes parts
la verte plaine.

A prsent donc, il fait nuit. Mes serviteurs, aprs tant de fatigantes
veilles, dorment profondment, dans la bonne quitude d'un voyage
accompli et l'assurance de ne pas recommencer demain les chevauches
nocturnes.

Belle nuit d'toiles, qui va se refroidissant trs vite et que ne
trouble aucun bruit humain. On n'entend que la voix douce et retenue des
chouettes, qui s'appellent et se rpondent de diffrents cts,
au-dessus de l'inquitante torpeur de Chiraz...


Jeudi, 26 avril.

Allah ou Akbar!... Allah ou Akbar!... C'est l'ternelle psalmodie de
l'Islam qui m'veille avant jour; la voix du muezzin de mon quartier, du
haut de quelque toit proche, chante perdument dans la pleur de l'aube.

Et, aussitt aprs, des sonnailles, trs argentines et charmantes,
commencent  monter jusqu' moi, de la petite ruelle noire: l'entre des
caravanes. Grosses cloches au son grave, pendues au poitrail des mules,
petites clochettes passes en guirlande autour de leur cou, carillonnent
ensemble, et ce bruit joyeux, tantt assourdi, tantt amplifi par la
rsonance des votes, s'infiltre peu  peu dans tout le labyrinthe
souterrain de Chiraz, chassant le sommeil et le silence de la nuit. Cela
dure trs longtemps; des centaines de mules doivent dfiler devant ma
porte,--et dfileront sans doute ainsi chaque matin, pour m'annoncer le
jour, car l'heure des caravanes est immuable. Et c'est par mon quartier
qu'elles entrent en ville, toutes celles qui arrivent d'en bas, des
bords du golfe Persique, de la rgion torride situe au niveau normal de
la Terre.

Cette premire matine se passe pour moi en vaines confrences avec des
tcharvadars, des muletiers, des loueurs de chevaux, dans l'espoir
d'organiser dj le dpart, car il faut s'y prendre plusieurs jours 
l'avance, et les voyageurs ici sont parfois indfiniment retards. Mais
rien ne se conclut, et mme rien d'acceptable ne m'est offert. Le
proverbe semble se vrifier: il est plus facile d'entrer  Chiraz que
d'en sortir.

L'aprs-midi, je vais rendre au prvt des marchands sa visite. Il
demeure dans mon quartier, et, pour se rendre chez lui, tout le temps on
est dans l'ombre et la tristesse de ces grands murs penchs, qui le plus
souvent se rejoignent en vote. Une vieille porte de prison, que masque
un cran intrieur en maonnerie croulante: c'est chez lui. Ensuite un
petit jardin plein de roses, avec des alles droites  la mode
d'autrefois, un bassin, un jet d'eau; et la maison s'ouvre au fond, trs
ancienne et trs orientale.

Le salon d'Hadji-Abbas: plafond en arabesques bleu et or, avec des
branches de roses aux nuances effaces par les ans; murs extrmement
travaills, diviss en petites facettes, creuss en petites grottes avec
des retombes de stalactites, tout cela devenu d'une couleur de vieil
ivoire, que rehaussent des filets d'or terni; par terre, des coussins et
d'pais tapis merveilleux. Et les fentres dcoupes donnent sur les
roses du jardin trs cach et sans vue, o le jet d'eau mne son bruit
tranquille.

Il y a deux tabourets au milieu du salon, un pour Hadji-Abbas, qui
depuis hier a teint sa barbe blanche en rouge ardent; l'autre pour moi.
Les fils de mon hte, des voisins, des notables, tous gens en longue
robe et haut bonnet noir comme en portaient les magiciens, arrivent
successivement, trs silencieux, et forment cercle le long des jolies
murailles fanes, en s'asseyant sur les tapis; les serviteurs apportent
du th, dans de trs anciennes petites tasses de Chine, et puis des
sorbets  la neige de montagne, et enfin les invitables kalyans, o
tous nous devons fumer  la ronde. On m'interroge sur Stamboul, o l'on
sait que j'ai habit. Ensuite, sur l'Europe, et, tour  tour, la navet
ou la profondeur imprvue des questions me donne plus que jamais 
entendre combien ces gens-l sont loin de nous. La conversation,  la
fin, dvie vers la politique et les dernires menes anglaises autour de
Kouet:--S'il faut, disent-ils, que notre pays soit asservi un jour, au
moins que ce ne soit pas par ceux-l! Nous n'avons, hlas! que cent
mille soldats en Perse; mais tous les nomades sont arms; et moi-mme,
mes fils, mes serviteurs, tout ce qu'il y a d'hommes valides dans les
villes ou les campagnes, prendrons, des fusils quand il s'agira des
Anglais!

Le bon Hadji-Abbas me conduit ensuite chez deux ou trois notables, qui
ont des maisons plus belles que la sienne, et de plus beaux jardins,
avec des alles d'orangers, de cyprs et de roses. Mais combien ici la
vie est cache, dfiante, secrte! Ils seraient charmants, ces jardins,
s'ils n'taient si jalousement enferms et sans vue; pour que les femmes
puissent s'y promener dvoiles, on les entoure de trop grands murs, que
l'on essaie vainement d'gayer en y dessinant des ogives; en les ornant
de cramiques: ce sont toujours des murs de prison.

Le gouverneur de la province, que je comptais voir aujourd'hui et prier
de me faciliter la route d'Ispahan, est absent pour quelques jours.

Et je garde pour la fin ma visite  un jeune mnage hollandais, les van
L..., qui vivent ici dans un isolement de Robinson. Ils habitent une
ancienne maison de pacha,--au fond d'un vieux jardin trs mur, il va
sans dire;--et c'est tellement imprvu d'y retrouver tout  coup un
petit coin d'Europe, d'aimables gens qui parlent votre langue! Ils sont
d'ailleurs si accueillants que, ds la premire minute, une gentille
intimit de bon aloi s'tablit entre les exils que nous sommes. Depuis
deux ou trois ans, ils rsident  Chiraz, o M. van L... dirige la
Banque impriale persane. Ils me confient leurs difficults de chaque
jour, que je n'imaginais pas, dans cette ville o sont inconnues les
choses les plus utiles  l'existence telle que nous l'entendons, et o
il faut prvoir deux mois  l'avance ce dont on aura besoin, pour le
faire venir par la voie de Russie ou la voie des Indes; ce qu'ils me
disent est pour augmenter le sentiment que j'avais dj, d'tre ici dans
un monde quasi lunaire.

Le reste de l'aprs-midi se passe pour moi en promenade errante dans le
labyrinthe, avec mes trois serviteurs, le Franais et les deux Persans,
 la recherche des introuvables mosques. Je n'ai aucun espoir d'y
entrer; mais au moins je voudrais, du dehors, voir les portiques, les
belles ogives et les prcieuses faences.

Oh! les tonnantes petites rues, semes d'embches mme en plein jour;
quelquefois, en leur milieu, s'ouvre un puits profond, sans la moindre
margelle au bord; ou bien,  la base d'un mur, c'est un soupirail bant
qui donne dans des oubliettes noires. Et partout tranent des loques,
des ordures, des chiens crevs que dvorent les mouches.

Je sais qu'elles existent, ces mosques, qu'il en est mme de clbres;
et l'on dirait vraiment qu'elles nous fuient ou qu'il y a des
ensorcellements dans leurs entours. Parfois, regardant en l'air, on
aperoit, par quelque trou dans la vote des rues, un admirable dme
vert et bleu, l tout prs, qui monte et brille dans le ciel pur. Alors
on se prcipite par un couloir d'ombre qui semble y conduire: il est
mur ce couloir; ou bien il finit en amas de terre boule. On revient
sur ses pas, on en prend un autre: il vous loigne et vous gare. On ne
retrouve mme plus l'chappe d'air libre o vous tait apparu ce dme
d'mail, on ne sait plus o l'on est... Ces mosques, dcidment, n'ont
pas d'abords, tant elles sont enclaves dans les vieilles maisons en
terre battue, dans les taupinires humaines; on ne doit y arriver que
par des dtours sournois, connus des seuls initis. Et cela rappelle ces
mauvais rves o, lorsqu'on veut atteindre un but, les difficults
augmentent  mesure que l'on approche, et les passages se resserrent.

Lasss enfin, nous revenons, sur le soir, au petit caf d'hier, que
vraisemblablement nous adopterons. L, au moins, on respire, on sent de
l'espace devant soi, et il y a,--un peu en recul, il est vrai,--une
mosque rose qui se laisse regarder. Les gens nous reconnaissent, se
htent de nous apporter des tabourets, sous les platanes, des kalyans et
du th. Des bergers viennent nous vendre des peaux de ces panthres qui
pullulent dans la montagne voisine. Mais l'attroupement pour nous voir
est moindre que la premire fois: demain ou aprs-demain, nous
n'tonnerons plus personne.

Les remparts de Chiraz forment un ct de cette place; lgants et
dlabrs comme toutes les choses persanes: hautes murailles droites,
flanques d'normes tours rondes, et ornes d'une suite sans fin
d'ogives qui s'y dessinent en creux; les matriaux qui les composent,
terres cuites grises, releves d'mail jaune et vert, leur donnent
encore l'aspect un peu assyrien; au bout de deux cents mtres, on les
voit mourir en un amas de briques boules, que sans doute personne ne
relvera jamais.

Il y a un va-et-vient continuel devant ce petit caf, au dclin du jour:
personnages de toute qualit qui rentrent de la campagne, nobles
cavaliers sur des chevaux fringants, bons petits bourgeois sur des
mulets tout garnis de franges, ou sur de plus modestes nons. Passent
aussi les lents chameaux qui arrivent de Yezd, de Kerman, du dsert
oriental. Les kalyans s'allument de tous cts autour de nous, et nos
voisins de rverie, assis sous le mme platane, se dcident gentiment 
causer. L'un d'eux, auquel je conte alors ma course aux mosques,
s'engage  me les montrer toutes demain soir, en me faisant faire une
excursion _sur les toits_ de la ville, qui constituent,  ce qu'il
parat, un promenoir trs bien frquent, le seul d'o l'on ait une vue
d'ensemble.

Tranquillement le jour s'en va, et le crpuscule ramne par degrs sa
tristesse sur ce haut plateau si isol du monde. Les couleurs
s'teignent au revtement d'mail de la belle mosque d'en face; les
faences dont elle est couverte reprsentent des profusions de roses,
des branches de roses, des buissons de roses, que traversent quelques
iris  longues tiges; mais tout cela maintenant se confond en un violet
assombri, et le dme seul brille encore. Dans l'air presque trop pur,
les martinets noirs tourbillonnent en jetant des cris aigus, comme chez
nous les soirs de printemps: le soleil  peine couch, tout  coup il
fait froid  cause de l'altitude.

Par les petites ruelles dj tnbreuses, semes de puits et
d'oubliettes, rentrons chez nous.

L, une fois la porte barre, c'est l'enfermement, la solitude, le
silence d'un clotre. Et les chouettes commencent de chanter.


Vendredi, 27 avril.

Dig ding dong, dig ding dong, drelin, drelin... L'entre des
caravanes!... Le carillon, qui est ici la musique habituelle de l'aube,
me rveille encore  moiti cette fois; demain sans doute, j'y serai
fait, comme les gens de Chiraz, et ne l'entendrai plus.

Vendredi aujourd'hui, c'est--dire dimanche  la musulmane; donc, rien 
tenter pour l'organisation du dpart et tout sera ferm.

Un incident de cette matine vient prendre de l'importance dans notre
vie austre: mon serviteur m'annonce que, sur un toit de la maison
proche, un toit en terrasse o nous n'avions jamais vu que des chats
pensifs, il y a deux paires de bas en soie verte et de longs pantalons
de dame, tendus  scher; avant la nuit, quelqu'un remontera bien pour
les enlever, c'est certain, et peut-tre, en y veillant, aurons-nous
l'occasion d'apercevoir une de nos mystrieuses voisines...

Pour faire comme les bonnes gens de Chiraz, le vendredi, prenons ce
matin la route de la campagne. (On sort de la ville par les grandes
ogives des portes, ou, si l'on prfre, par les nombreuses brches des
remparts, o le passage continuel des mules a trac de vrais sentiers.)
Et alors c'est la plaine, la trs vaste plaine entoure de farouches
montagnes de pierre, mure de toutes parts, comme si elle n'tait que
l'immense jardin d'un Persan jaloux. Le vert des foins et des bls, le
vert tout frais des peupliers en rideau, tranchent  et l sur les
grisailles de la campagne; mais on peut dire que ces grisailles, trs
douces, trs nuances de rose, dominent dans toute la rgion de Chiraz,
sur la terre des champs, sur la terre ou sur les briques des murs.
Au-dessus des vieux remparts presque en ruines, qui se reculent peu 
peu derrire nous, de tout petits oblisques fusels s'lvent de
distance en distance, revtus d'mail bleu et vert; et,  mesure qu'on
s'loigne, les grands dmes des mosques, maills aussi dans les mmes
couleurs, bleu et vert toujours, commencent d'apparatre et de monter
au-dessus de la ville en terre grise. Dans le ciel ple et pur, des
nuages blancs s'tirent comme des queues de chat, en gardant des
transparences de mousseline. Vraiment les teintes des choses, en ce pays
arien, sont parfois tellement dlicates que les noms habituels ne
conviennent plus; et la lumire, le calme de cette matine ont je ne
sais quoi de tendre et de paradisiaque. Cependant tout cela est
triste,--et c'est toujours cet isolement du monde qui en est cause;
c'est cette chane de montagnes emprisonnantes, c'est ce mystre des
longs murs, et c'est l'ternel voile noir, l'ternelle cagoule sur le
visage des femmes.

Donc c'est dimanche  la musulmane aujourd'hui, et elles se rpandent
toutes dans la plaine claire, ces femmes de Chiraz, qui ressemblent 
des fantmes en deuil; elles s'acheminent toutes, ds le matin, vers les
immenses jardins murs, dens impntrables pour nous, o elles enlvent
leur voile et leur masque, pour se promener libres dans les alles
d'orangers, de cyprs et de roses; mais nous ne les verrons point. Sur
le sentier que nous suivons, passent aussi, au carillon de leurs mille
petites cloches, quelques tardives caravanes de mules, qui rentrent en
ville aprs l'heure. Et dans le lointain on aperoit la route d'Ispahan,
avec l'habituel cortge des nons et des chameaux qui font communiquer
ce pays avec la Perse du Nord.

Elles sont de diverses conditions, ces femmes qui se promnent et s'en
vont  la cueillette des roses; mais le voile noir, l'aspect funraire
est le mme pour toutes. De prs seulement, les diffrences s'indiquent,
si l'on observe la main, la babouche, les bas plus ou moins fins et bien
tirs. Parfois une plus noble dame, aux bas de soie verte, aux doigts
chargs de bagues, est assise sur une mule blanche, ou une nesse
blanche, qu'un serviteur tient par la bride et qui est recouverte d'une
houssine frange d'or. Les enfants de l'invisible belle suivent  pied;
les petits garons, mme les plus bbs, trs importants, avec leur
bonnet haut de forme en astrakan et leur robe trop longue; les petites
filles, presque toujours ravissantes, surtout celles d'une douzaine
d'annes, que l'on ne masque pas encore, mais qui portent dj le voile
noir et, ds qu'on les regarde, le ramnent sur leur visage, dans un
effarouchement comique.

Tout ce beau monde disparat, par les portes ogivales, au fond des
jardins murs o l'on passera le reste du jour. Bientt nous sommes
seuls avec les gens du commun, dans la campagne gris rose et vert
tendre, sous le ciel exquis. Plus rien  voir; revenons donc vers la
vieille ville de terre et d'mail o nous pntrerons, par quelque
brche des remparts.

Il fait tout de suite sombre et touffant, lorsque l'on rentre dans le
labyrinthe vot, qui est aujourd'hui presque dsert. Une tristesse de
dimanche pse sur Chiraz, tristesse encore plus sensible ici que sur nos
villes occidentales. Le grand bazar surtout est lugubre, dans
l'obscurit de ses votes de briques; les longues avenues o l'on ne
rencontre plus me qui vive, o toutes les choppes sont bouches avec
de vieux panneaux de bois, fermes avec de gros verrous centenaires, ont
un silence et un effroi de catacombe. L'oppression de Chiraz devient
angoissante par une telle journe, et nous sentons l'envie de nous en
aller, cote que cote, de reprendre la vie errante, au grand air, dans
beaucoup d'espace...

Aujourd'hui, que faire? Aprs le repos mridien, allons fumer un kalyan
et prendre un sorbet  la neige chez le bon Hadji-Abbas, qui a promis de
nous conduire un de ces jours au tombeau du pote Saadi et  celui du
noble Hafiz.

Et puis, chez les van L..., o j'ai presque une joie, ce soir, 
retrouver des gens de mon espce, autour d'une table o fume le th de
cinq heures. Ils m'apprennent cette fois qu'il y a trois autres
Europens  Chiraz, l-bas dans les jardins de la banlieue: un
missionnaire anglican et sa femme; un jeune mdecin anglais, qui vit
solitaire, charitable aux dshrits.--Ensuite madame van L... me confie
son rve de faire venir un piano; on lui en a promis un dmontable, qui
pourrait se charger par fragments sur des mules de caravane!... Un piano
 Chiraz, quelle incohrence! D'ailleurs, non, je ne vois pas cela, ce
piano, mme dmont, chevauchant la nuit dans les escaliers chaotiques
de l'Iran.

Au logis, o nous rentrons nous barricader  l'heure du Moghreb, deux
incidents marquent la soire. Les muezzins, au-dessus de la ville,
finissaient  peine de chanter la prire du soleil couchant, quand mon
serviteur accourt tout mu dans ma chambre: La dame est l sur le toit,
qui ramasse ses chaussettes vertes! Et je me prcipite avec lui... La
dame est l en effet, plutt dcevante  voir de dos, empaquete dans
des indiennes communes, et les cheveux couverts d'un foulard... Elle se
retourne et nous regarde, l'oeil narquois, comme pour dire: Mes voisins,
ne vous gnez donc point! Elle est septuagnaire et sans dents; c'est
quelque vieille servante... tions-nous assez nafs de croire qu'une
belle monterait sur ce toit, au risque d'tre vue!

Deux heures plus tard; la nuit est close et la chanson des chouettes
commence sur tous les vieux murs d'alentour. A la lumire des bougies,
fentres ouvertes sur de l'obscurit diaphane, je prends le frugal repas
du soir, en compagnie de mon serviteur franais, qui est rest mon
commensal par habitude contracte dans les caravansrails du chemin. Un
pauvre moineau, d'une allure affole, entre tout  coup et vient se
jeter sur un bouquet de ces roses-de-tous-les-mois, si communes 
Chiraz, qui ornait le trs modeste couvert. Atteint de quelque blessure
qui ne se voit pas, il a l'air de beaucoup souffrir, et tout son petit
corps tremble. N'y pouvant rien, nous nous contentons de ne plus bouger,
pour au moins ne pas lui faire peur. Et l'instant d'aprs, voici qu'il
rle,  cette mme place, l sous nos yeux; il est fini, sa tte retombe
dans les roses. C'est quelque _mauvaise bte_ qui l'aura piqu,
conclut mon brave compagnon de table. Peut-tre, ou bien quelque chat,
en maraude nocturne, aura commis ce crime. Mais je ne sais dire pourquoi
cette toute petite agonie, sur ces fleurs, a t si triste  regarder,
et mes deux Persans, qui nous servaient, y voient un prsage funeste.


Samedi, 28 avril.

Le vizir de Chiraz ne revient toujours pas, et cela encore est pour
retarder mon dpart, car j'ai besoin de causer avec lui, et qu'il me
fournisse des soldats, une escorte de route.

Cependant, grce  M. van L..., je russis ce matin  traiter avec un
loueur de chevaux pour continuer le voyage. Long et pnible contrat, qui
finit par tre sign et paraph au bout d'une heure. Ce serait pour
mardi prochain, le dpart, et en douze ou treize journes, inch'Allah!
nous arriverions  Ispahan. Mais j'ai trop de monde, trop de bagages
pour le nombre de btes que l'on doit me fournir, et qu'il est,
parat-il, impossible d'augmenter. Cela m'oblige donc  congdier l'un
de mes domestiques persans. Et j'envoie revendre au bazar mille choses
achetes  Bouchir: vaisselle, lits de sangle, etc. Tant pis, on
s'arrangera toujours pour manger et dormir; il faut conclure, et que a
finisse!

C'est aujourd'hui mon rendez-vous avec l'aimable Chirazien qui m'a
propos une promenade aux mosques, par les toits. Aprs que nous avons
fait ensemble un long trajet dans le ddale obscur, les escaliers
intrieurs d'une maison en ruines nous donnent accs sur une rgion de
la ville o des centaines de toits en terre communiquent ensemble,
forment une sorte de vaste et triste promenoir, dvor de lumire et
tout bossu comme par le travail d'normes taupes; l'herbe jaunie, pele
par endroits, y est seme de fientes, d'immondices et de carcasses, plus
encore que n'tait le sol des rues. En ce moment o le soleil du soir
brle encore, on aperoit  peine, dans les lointains de cet trange
petit dsert, deux ou trois chats qui maraudent, deux ou trois Persans
en longue robe qui observent ou qui rvent. Mais tous les dmes des
mosques sont l; prcieusement maills de bleu et de vert, ils
semblent des joyaux mergeant de cet amas de boue sche qui est la
ville de Chiraz. Il y a aussi, par endroits, de larges excavations
carres, d'o monte la verdure des orangers et des platanes, et qui sont
les cours trs encloses, les petits jardins des maisons de riches.

Ce lieu, solitaire dans le jour, doit tre frquent aux heures
discrtes du crpuscule et de la nuit, car des pas nombreux ont foul le
sol, et des sentiers battus s'en vont dans tous les sens. Les Chiraziens
se promnent sur les maisons, sur les rues, sur la ville, et ils se
servent de leurs toits comme de dpotoirs; on y trouve de tout,--mme un
cheval mort que voici, dj vid par les corbeaux. C'est au-dessous de
cette crote de terre, de cette espce de carapace o nous sommes, que
se dploie toute l'activit de Chiraz; la vie y est souterraine, un peu
touffe, mais ombreuse et frache, d'ailleurs trs abrite des averses,
tandis qu'ici, en haut, on est expos, comme dans nos villes d'Occident,
aux fantaisies du ciel.

Tous les monuments de vieille faence, que d'en bas l'on apercevait si
mal,--grands dmes arrondis et renfls en forme d'oeuf, tours carres, ou
petits oblisques imitant des colonnes torses et des fuseaux,--se
dressent dgags et clatants, au loin ou auprs, sur cette espce de
prairie factice. Prairie du reste malpropre et rpe, dans les
entrailles de laquelle on entend comme le bourdonnement d'une ruche
humaine; des galops de chevaux, des sonneries de caravanes, des cris de
marchands, des voix confuses, vous arrivent d'en dessous, des rues
couvertes, des tunnels qui s'entrecroisent dans l'immense taupinire.
Ces toits qui communiquent ensemble sont souvent d'ingale hauteur, et
alors il y a des montes, des descentes, de dangereuses glissades; il y
a des trous aussi, nombre de crevasses et d'boulements dans les
quartiers en ruines; mais les longues avenues droites des bazars
fournissent des chemins faciles, o chacune des ouvertures, par o les
gens d'en dessous respirent, vous envoie au passage une clameur
imprvue. Pour nous rapprocher d'une grande mosque toute bleue, la
plus ancienne et la plus vnre de Chiraz, nous cheminons en ce moment
au-dessus du bazar des cuivres, entendant, comme dans les profondeurs du
sol, un extraordinaire tapage, le bruit d'un millier de marteaux.

De temps  autre, la vue plonge dans quelque cour, o il serait impoli
de beaucoup regarder; les murs de terre, croulants comme partout, y sont
orns de faences anciennes aux nuances rares, et on y aperoit des
orangers, des rosiers couverts de fleurs. Mais le soleil de Perse darde
un peu trop sur ces toits sems de dtritus, o l'herbe est roussie
comme en automne, et vraiment on envie la foule d'en dessous, qui
circule  l'ombre.

Vue de prs elle n'est plus qu'une ruine, la belle mosque sainte,
devant laquelle nous voici arrivs; sous son tourdissant luxe d'mail,
elle croule, elle s'en va,--et, bien entendu, jamais ne sera rpare.
Aux diffrents bleus qui dominent dans son revtement de faence, un peu
de jaune, un peu de vert se mlent, juste assez pour produire de loin
une teinte gnrale de vieille turquoise. Quelques branches d'iris et
quelques branches de roses clatent aussi,  et l, dans cet ensemble;
les matres mailleurs les ont jetes, comme par hasard, au travers des
grandes inscriptions religieuses, en lettres blanches sur fond bleu de
roi, qui encadrent les portes et courent tout le long des frises. Mais
par o peut-on bien y entrer, dans cette mosque? D'o nous sommes, les
portiques, toute la base, semblent disparatre dans des amas de terre et
de dcombres; les maisons centenaires d'alentour, boules aux trois
quarts, ont commenc de l'ensevelir.

       *       *       *       *       *

Quand je rentre chez moi, passant par le petit bazar juif de mon
quartier, toutes les choppes sont fermes, et les marchands se tiennent
assis devant les portes, quelque livre mosaque  la main: c'est le jour
du sabbat; je n'y pensais plus. Ici, les gens d'Isral se reconnaissent
 une tonsure oblige, derrire, depuis la nuque jusqu'au sommet de la
tte.


Dimanche, 29 avril.

De bon matin dans la campagne, avec Hadji-Abbas, pour aller avant
l'ardeur du soleil visiter le tombeau du pote Saadi et le tombeau du
pote Hafiz.

D'abord nous suivons cette route d'Ispahan, que sans doute, dans deux ou
trois jours, nous prendrons pour ne plus jamais revenir; elle est large
et droite, entre des mosques, de paisibles cimetires aux cyprs noirs,
et des jardins d'orangers dont les longs murs en terre sont orns
d'interminables sries d'ogives; quantit de ruisseaux et de fosss la
traversent, mais cela est sans importance, puisqu'il n'y a point  y
faire passer de voitures. Les oiseaux chantent le printemps et, comme
toujours, il fait adorablement beau sous un ciel d'une limpidit rare.
Au pied des normes montagnes de pierre qui limitent de tous cts la
vue, on aperoit, sur de plus proches collines, une mince couche de
verdure, et ce sont les vignes qui produisent le clbre vin de
Chiraz,--dont les Iraniens, en cachette, abusent quelquefois malgr le
Coran. Cette route du Nord est beaucoup plus frquente que celle de
Bouchir, par o nous sommes venus; aussi voyons-nous, dans les champs,
des centaines de chameaux entravs, debout ou accroupis au milieu
d'innombrables ballots de caravane: cela remplace en ce pays
d'immobilit heureuse, les ferrailles et les monceaux de charbon aux
abords de nos grandes villes.

Ensuite, par des sentiers de traverse, nous chevauchons vers le parc
funraire o repose, depuis tantt six cents ans, le pote anacrontique
de la Perse. On sait la destine de cet Hafiz, qui commena par
humblement ptrir du pain, dans quelque masure en terre de la Chiraz du
XIVe sicle, mais qui chantait d'intuition, comme les oiseaux;
rapidement il fut clbre, ami des vizirs et des princes, et charma le
farouche Tamerlan lui-mme. Le temps n'a pu jeter sur lui aucune cendre;
de nos jours encore ses sonnets, populaires  l'gal de ceux de Saadi,
font la joie des lettrs de l'Iran aussi bien que des plus obscurs
tcharvadars, qui les redisent en menant leur caravane.

Il dort, le pote, sous une tombe en agate grave, au milieu d'un grand
enclos exquis, o nous trouvons des alles d'orangers en fleurs, des
plates-bandes de roses, des bassins et de frais jets d'eau. Et ce
jardin, d'abord rserv  lui seul, est devenu, avec les sicles, un
idal cimetire; car ses admirateurs de marque ont t, les uns aprs
les autres, admis sur leur demande  dormir auprs de lui, et leurs
tombes blanches se lvent partout au milieu des fleurs. Les rossignols,
qui abondent par ici, doivent chaque soir accorder leurs petites voix de
cristal en l'honneur de ces heureux morts, des diffrentes poques,
runis dans une commune adoration pour l'harmonieux Hafiz, et couchs en
sa compagnie.

Il y a aussi, dans le jardin, des kiosques  coupole, pour prier ou
rver. Les parois en sont entirement revtues d'maux de toutes les
nuances de bleu, depuis l'indigo sombre jusqu' la turquoise ple,
formant des dessins comme ceux des vieilles broderies; de prcieux tapis
anciens y sont tendus par terre, et les plafonds, ouvrags en mille
facettes, en mille petits compartiments gomtriques, ont l'air d'avoir
t composs par des abeilles. On entretient l, dans une quantit de
vases, d'ternels bouquets, et, ce matin, de pieux personnages sont
occups  les renouveler: des roses, des gueules-de-lion, des lys,
toutes les fleurs d'autrefois, dans nos climats, celles que
connaissaient nos pres; mais surtout des roses, d'normes touffes de
roses.

Et enfin, au point d'o l'on a plus agrablement vue sur cette Chiraz,
la reine de l'Iran, une grande salle, ouverte de tous cts, a t
jadis construite pour abriter du soleil les visiteurs contemplatifs; ce
n'est rien qu'un toit plat, trs peinturlur, soutenu  une excessive
hauteur par quatre de ces colonnes persanes, si sveltes et si longues,
dont le chapiteau ressemble lui aussi aux ruches des abeilles ou des
frelons. Sur des tapis de prire, deux ou trois vieillards se tiennent
l, qui font vignette du temps pass, au pied de ces tranges colonnes;
leurs bonnets d'astrakan sont hauts comme des tiares, et ils fument des
kalyans dont la carafe cisele pose sur un trpied de mtal. Devant eux,
le pays qui fut chant par Hafiz resplendit, inchangeable, dans la
lumire du matin. Entre les flches sombres des cyprs d'alentour, et au
del des champs de pavots blancs, des champs de pavots violets, qui
mlent leurs teintes en marbrures douces, dans le clair lointain, la
ville de boue sche dploie ses grisailles molles et roses, fait luire
au soleil ses mosques de faence, ses dmes renfls comme des turbans
et diaprs de bleus incomparables. Tout ce que l'on voit est idalement
oriental, ces jardins, ces kiosques d'mail; au premier plan, ces
colonnes, ces vieillards  silhouette de mage, et l-bas, derrire les
cyprs noirs, cette ville telle qu'il n'en existe plus. On est comme
dans le cadre d'une ancienne miniature persane, agrandie jusqu'
l'immense et devenue  peu prs relle. Une odeur suave s'exhale des
orangers et des roses; l'heure a je ne sais quoi d'arrt et d'immobile,
le temps n'a plus l'air de fuir... Oh! tre venu l, avoir vu cela par
un pareil matin!... On oublie tout ce qu'il a fallu endurer pendant le
voyage, les grimpades nocturnes, les veilles, la poussire et la
vermine; on est pay de tout... Il y a vraiment quelque chose, dans ce
pays de Chiraz, un mystre, un sortilge, indicible pour nous et qui
s'chappe entre nos phrases occidentales. Je conois en ce moment
l'enthousiasme des potes de la Perse, et l'excs de leurs images, qui
seules, pour rendre un peu cet enchantement des yeux, avaient  la fois
assez d'imprcision et assez de couleur.

       *       *       *       *       *

Plus loin est le tombeau de ce Saadi, qui naquit  Chiraz vers l'anne
1194 de notre re, environ deux sicles avant Hafiz, et qui guerroya en
Palestine contre les croiss. Plus simple, avec plus de souffle et moins
d'hyperboles que son successeur, il a davantage pntr dans notre
Occident, et je me rappelle avoir t charm, en ma prime jeunesse, par
quelques passages traduits de son Pays des roses. Ici, les petits
enfants mmes redisent encore ses vers.--Patrie enviable pour tous les
potes, cette Perse o rien ne change, ni les formes de la pense ni le
langage, et o rien ne s'oublie! Chez nous,  part des lettrs, qui se
souvient de nos trouvres, contemporains de Saadi; qui se souvient
seulement de notre merveilleux Ronsard?

Toutefois le cheik Saadi ne possde qu'un tombeau modeste; il n'a point,
comme Hafiz, une dalle en agate, mais rien qu'une pierre blanche, dans
un humble kiosque funraire, et tout cela, qui fut cependant rpar au
sicle dernier, sent dj la vtust et l'abandon. Mais il y a tant de
roses dans le bocage alentour, tant de buissons de roses! En plus de
celles qui furent plantes pour le pote, il y en a aussi de sauvages,
formant une haie le long du sentier dlaiss qui mne chez lui. Et les
arbres de son petit bois sont pleins de nids de rossignols.

       *       *       *       *       *

Quand nous rentrons dans Chiraz, aprs la pure lumire et la grande
paix, c'est brusquement la pnombre et l'animation souterraines; l'odeur
de moisissure, de fiente et de souris morte, succdant au parfum des
jardins. Les yeux encore emplis de soleil, on y voit mal, au premier
moment, pour se garer des chevaux et des mules.

Nous arrivons par le bazar des selliers, qui est le plus luxueux de la
ville et ressemble  une interminable nef d'glise.--Il fut construit 
l'poque de la dernire splendeur de Chiraz, au milieu du XVIIIe
sicle, par un rgent de la Perse appel Kerim-Khan, qui avait tabli sa
capitale ici mme, ramenant le faste et la prosprit d'autrefois dans
ces vieux murs.--C'est une longue avenue, tout en briques d'un gris
d'ardoise, trs haute de plafond et vote en srie sans fin de petites
coupoles; un peu de lumire y descend par des ogives ajoures; un rayon
de soleil quelquefois y tombe comme une flche d'or, tantt sur un tapis
soyeux et rare, tantt sur une selle merveilleusement brode, ou bien
sur un groupe de femmes,--toujours fantmes noirs au petit masque
blanc,--qui marchandent  voix basse des bouquets de roses.

       *       *       *       *       *

L'aprs-midi, par spciale et grande faveur, je suis admis  pntrer
dans la cour de la mosque de Kerim-Khan. De jour en jour je vois tomber
autour de moi les mfiances; si je restais, sans doute finirais-je par
visiter les lieux les plus dfendus, tant les gens ici me semblent
aimables et dbonnaires.

D'un bout  l'autre de l'Iran, la conception des portiques de mosques
ou d'coles est invariable; toujours une gigantesque ogive, ouverte dans
toute la hauteur d'un carr de maonnerie dont aucune moulure, aucune
frise ne vient rompre les lignes simples et svres, mais dont toute la
surface unie est, du haut en bas, revtue d'maux admirables, diapre,
chamarre comme un merveilleux brocart.

Le grand portique de Kerim-Khan est conu dans ce style. Il accuse dj
une vtust extrme, bien qu'il n'ait pas encore deux sicles
d'existence, et son revtement d'mail, d'une fracheur  peine ternie,
est tomb par places, laissant des trous pour les fleurettes sauvages et
l'herbe verte. Les quelques Chiraziens, qui ont pris sur eux de m'amener
devant le vnrable seuil, tremblent un peu de me le faire franchir.
Leur hsitation, et le silence de cette mosque  l'heure qu'ils ont
choisie, rendent plus charmante mon impression d'entrer dans ce lieu
resplendissant et tranquille qui est la sainte cour...

Des lignes architecturales d'une austrit et d'un calme absolus, mais
partout un luxe fou d'mail bleu et d'mail rose, pas une parcelle de
mur qui ne soit minutieusement maille; on est dans un mlancolique
palais de lapis et de turquoise, que,  et l, des panneaux  fleurs
roses viennent claircir. La cour immense est presque dserte; dans ses
parois droites et lisses, des sries d'ogives parfaites s'ouvrent pour
former, sur tout le pourtour, des galeries votes, des clotres, o des
maux luisent du fond de l'ombre; et au milieu, l-bas, en face de nous
qui arrivons, se dresse, plus haut que tout, un bloc de maonnerie
grandiosement carr, dans lequel est perce une autre ogive, unique,
celle-ci, et colossale: la porte mme du sanctuaire, o l'on n'osera
cependant pas me faire pntrer.

Deux ou trois vieillards, qui taient prosterns dans des coins, lvent
la tte vers l'intrus que je suis, et, me voyant en bonne compagnie
musulmane, retournent  leur prire sans mot dire. Des mendiants, qui
gisaient au soleil, s'approchent, et puis se retirent en me bnissant,
aprs que je leur ai remis, ainsi qu'on me l'a recommand, de larges
aumnes. Tout va bien; et nous pouvons nous avancer encore, sur les
vieilles dalles brises et disjointes o l'herbe pousse, nous aventurer
jusqu' la piscine des ablutions, au centre de la cour. Ces mille
dessins, si compliqus et pourtant si harmonieux, si reposants  voir,
que les Persans reproduisent depuis des sicles pour leurs velours de
laine ou de soie, ont t prodigus ici, sous l'inaltrable vernis des
faences; ils recouvrera du haut en fins toutes les murailles; quant 
ces grands panneaux de fleurs, qui, par endroits, viennent rompre la
monotonie des arabesques, chacun d'eux est une merveille de coloris et
de grce nave. On dirait que toutes les murailles du vaste enclos ont
t tendues de tapis de Perse aux nuances changeantes. Et les lzardes
profondes, qu'ont faites les tremblements de terre en secouant la
vieille mosque, simulent des dchirures dans les tissus prcieux.

Quand les vieillards qui priaient se sont replongs dans leur rve, et
quand les mendiants se sont effondrs  nouveau sur les dalles, le
silence, la paix suprme reviennent dans le palais de lapis et de
turquoise. Ce soleil du soir qui rayonne, dj oblique et rougi, sur la
profusion des maux  reflets bleus, me fait tout  coup l'effet d'un
trs vieux soleil, au dclin de son ge incalculable; et je gote
prement le charme d'tre,  une heure exquise, dans un lieu lointain,
mystrieux et interdit...

Je ne crois pas que beaucoup d'Europens soient entrs avant moi dans la
cour d'une mosque de Chiraz.

       *       *       *       *       *

Notre dpart tait fix  demain, mais il parat que rien ne tient plus;
le tcharvadar, aprs avoir mieux examin mes bagages, dclare qu'il y en
a trop et se rcuse. Tout est  refaire.

Et je commence  prendre mes habitudes dans cette ville,  sortir seul,
 me reconnatre dans le ddale des ruelles sombres. L-bas, sur la
place, entre la mosque rose et les remparts croulants, au petit caf o
je me rends chaque soir, on ne reoit en familier; on m'apporte mon
kalyan, aprs avoir mis dans la carafe, pour en parfumer l'eau claire,
des fleurs d'oranger et deux ou trois roses rouges. Je m'en reviens au
logis ds que tombent ces crpuscules d'avril, tout de suite froids 
cause de l'altitude, et toujours mlancoliques, malgr la joie dlirante
des martinets en tourbillon, dont les cris se mlent au chant des
muezzins dans l'air.

Ce soir, pendant que je chemine solitairement pour rentrer chez moi, un
mince croissant de lune, dans un coin de ciel tout en nacre verte,
m'apparat l-haut entre deux fates de murs; la lune nouvelle, la
premire lune du carme persan. Je croise en route une foule inusite
de fantmes noirs au masque impntrable, qui passent furtifs  mes
cts dans la pnombre: il faut avoir sjourn en ces villes d'islamisme
svre pour comprendre combien cela assombrit la vie de n'entrevoir
jamais, jamais un visage, jamais un sourire de jeune femme ou de jeune
fille... Au petit bazar d'Isral qui avoisine ma demeure, les hautes
lampes  trois flammes sont dj allumes dans les niches des marchands.
Les juives, qui n'ont pas le droit de porter le petit loup blanc des
musulmanes, mais qui cependant ne doivent pas montrer leur figure,
referment plus hermtiquement, sur mon passage, leur voile noir;
celles-l encore me resteront toutes inconnues. Et je trouve enfin ma
porte, aussi sournoise, dlabre et garnie de fer que toutes celles
d'alentour, pareille  tant d'autres, mais dont le heurtoir, dans
l'obscurit et le silence, rsonne  mes oreilles avec un bruit
maintenant coutumier.


Mardi, 1er mai.

Nous tions  cheval avant la pointe de l'aube, et le soleil levant nous
trouve dans les ruines d'un palais des vieux temps obscurs, parmi
d'informes bas-reliefs ternisant des attitudes, des gestes, des
combats, des agonies d'hommes et d'animaux disparus depuis des
millnaires. C'est au pied des montagnes qui ferment au Nord la plaine
de Chiraz; cela achve de crouler et de s'mietter sur une sorte de
plateau aride, poudreux, brl de soleil; on voit qu'il y a eu de vastes
colonnades et de puissantes murailles, mais tout est si effondr
qu'aucun plan d'ensemble ne se dmle plus; ce qui fut construction
humaine se confond avec le rocher primitif; sous l'amas des boulis et
de la poussire, on distingue encore  et l des scnes de chasse ou de
bataille, sculptes sur des pans de mur; l'ornementation des frises
rappelle, en plus grossier, les monuments de Thbes: on dirait des
dessins gyptiens navement reproduits par des barbares. Le palais,
aujourd'hui sans nom, domine une frache valle o l'eau des montagnes
court parmi des roseaux et des saules, et, sur l'autre bord de la petite
rivire, en face de ces ruines o nous sommes, un rocher vertical se
dresse, orn de figures  mme la paroi: personnages coiffs de tiares,
qui lvent des bras mutils, appellent, font d'incomprhensibles signes.
Quel monarque habitait donc ici, qui a pu disparatre sans laisser de
trace dans l'histoire? Je m'imaginais que ces ruines, presque inconnues,
 moi signales hier par Hadji-Abbas, dataient des Achmnides; mais ces
matres du monde se seraient-ils contents de si rudes et primitives
demeures? Non, tout cela doit remonter  des poques plus tnbreuses.
Il n'y a du reste aucune inscription nulle part, et des fouilles
pourraient seules rvler le secret de ces pierres. Mais de tels dbris
suffisent  prouver que les plateaux de Chiraz, ds les origines, ont
t un centre d'activit humaine. Au dire de mes amis chiraziens, il y
aurait aussi, au coeur de certaines mosques, de mystrieux soubassements
antrieurs  toute histoire, de vnrables porphyres taills dont
personne ne sait plus l'ge; et cela semblerait indiquer que la
fondation de la ville remonte bien avant l'anne 695 de notre re, date
assigne par les chronologies musulmanes.

Nous avons visit ces palais en courant, et nous rentrons bride abattue,
pour confrer encore avec des loueurs de chevaux, tcher d'organiser
quand mme le dpart.

A l'instant o les muezzins chantent la prire de midi, nous sommes de
retour chez nous. Un midi plus chaud que de coutume: c'est aujourd'hui
le 1er mai, et on sent l't venir. Allah ou Akbar! De ma fentre,
j'aperois le chanteur de la mosque voisine, dont l'aspect m'est dj
connu; un homme en robe verte et barbe grise, un peu vieux pour un
muezzin, mais dont la voix mordante charme encore. Haut perch sur sa
terrasse d'herbes, il se dtache, non pas devant le ciel, mais devant
cette muraille de montagnes cendres qui enferme ici toutes choses. En
plein soleil, la tte leve vers le znith bleu, il jette son long cri
mlancolique dans le silence et la lumire, et ses vocalises couvrent
pour moi toutes celles qui s'lancent  la mme heure des diffrents
points de Chiraz. Quand il a fini, une autre voix plus loigne,
celle-ci tout  fait frache et enfantine, psalmodie encore, trane
quelques secondes de plus dans l'air, et puis tout se tait, et c'est la
torpeur mridienne. Sur le ciel magnifique, de minces flocons blancs
s'enfuient comme des oiseaux, chasss par un vent qui brle...

Aprs une heure et demie de pourparlers, mon nouveau contrat de voyage,
comportant deux chevaux de plus, est enfin crit, condens en une
feuille de grimoire persan, sign et paraph. Ce serait demain le
dpart, et, bien que je n'y croie gure, il faut vite aller au bazar des
tapis, acheter pour la route quelques-uns de ces bissacs de Chiraz, en
beau tissu de laine colorie, indispensables  tout voyageur qui se
respecte. Dans les longues nefs semi-obscures, o des rayons de soleil,
cribls par les trous de la vote, font chatoyer  et l quelque tapis
de prire aux nuances de colibri, rencontr Hadji-Abbas avec deux ou
trois notables; on s'arrte pour se faire de grandes politesses; mme,
comme c'est le dernier jour, on fumera ensemble un kalyan d'adieu, en
buvant une minuscule tasse de th.--Et le lieu choisi pour cette
fumerie, prs du quartier des ciseleurs d'argent, est l'une de ces trs
petites places  ciel ouvert qui de loin en loin, au milieu de la ville
d'oppression et d'ombre, vous rservent la surprise d'un flot de lumire
et d'une fontaine jaillissante au milieu d'orangers en fleurs et de
buissons de roses.

Le vizir de Chiraz, rentr enfin dans sa bonne ville, m'a fait dire ce
matin qu'il me recevrait aujourd'hui mme, _deux heures avant le coucher
du soleil_, ce qui signifie vers cinq heures du soir. Il habite trs
loin de chez moi, dans un quartier de dignitaires. Au milieu d'un long
mur gris, l'ogive qui sert de premire entre  son palais est garde
par beaucoup de soldats et de domestiques, assis sur des bancs que
recouvrent des tapis. D'abord un jardin, avec des alles d'orangers. Au
fond, une demeure entirement revtue de faence: grands panneaux 
personnages de toutes couleurs, alternant avec des panneaux plus petits
qui reprsentent des buissons de roses. Des gardes, des serviteurs de
toute classe, en haut bonnet d'astrakan noir, encombrent la porte de la
belle maison d'mail, et une quantit extraordinaire de babouches
tranent sur le pavage des vestibules, qui est en carreaux de faence
reprsentant des bouquets de roses, toujours des roses. Un salon vot
en stalactites de grotte, des divans de brocart rouge, et par terre des
tapis fins comme du velours. Quand j'ai pris place  ct de l'aimable
vizir, on apporte pour chacun de nous un kalyan comme pour Aladin, tout
en or cisel, et un sorbet  la neige, dans un verre en or qui pose sur
une petite table en mosaque de Chiraz. De nombreux personnages arrivent
ensuite, qui saluent sans mot dire et forment cercle, accroupis sur
leurs talons. L'tiquette orientale exige que la visite soit un peu
longue, et il n'y a pas  s'en plaindre quand l'hte est, comme
celui-ci, intelligent et distingu. On cause de l'Inde, que je viens de
quitter; le vizir m'interroge sur la famine, qui le rvolte, et sur la
peste, dont le voisinage l'inquite.--Est-il vrai, me demande-t-il, que
les Anglais aient sournoisement envoy des pesteux en Arabie pour y
propager la contagion?--L, je ne sais quoi rpondre; c'tait la rumeur
courante  Mascate lorsque j'y suis pass, mais l'accusation est bien
excessive. Il dplore ensuite l'effacement progressif de l'influence
franaise dans le golfe Persique, o ne parat presque plus notre
pavillon. Et rien n'atteste plus pniblement pour moi notre dcadence
aux yeux des trangers que l'air de commisration avec lequel il me
demande: Avez-vous encore un consul  Mascate?

En ce qui concerne la continuation de ma route vers Ispahan, le vizir
est tout dispos  me donner des cavaliers d'escorte; mais seront-ils
ds demain prts au dpart, Allah seul pourrait le dire...

Le soir, de longs cris rpondent au chant des muezzins, de puissantes
clameurs humaines, parties d'en dessous, de l'ombre des mosques. Le
carme est commenc et l'exaltation religieuse ira croissant, jusqu'au
jour du grand dlire final, o l'on se meurtrira la poitrine et o l'on
s'entaillera le crne. Depuis que le babisme, clandestin et perscut,
envahit la Perse, il y a recrudescence de fanatisme chez ceux qui sont
rests musulmans chiites, et surtout chez ceux qui feignent de l'tre
encore.

Cependant c'est peut-tre mon dernier soir de Chiraz, et je sors seul 
nuit close, contre l'avis de mes prudents serviteurs. L'enfermement et
la tristesse de ma maison,  la fin, m'nervent, et la fantaisie me
vient d'aller demander mon kalyan, l-bas, au petit caf en dehors des
murs, devant la mosque aux faences roses.

L'aspect de ce lieu, que je n'avais jamais vu aux lanternes, ds le
premier abord me dconcerte. Il est bond de monde, gens du peuple ou de
la campagne, assis  tout touche. A peine puis-je trouver place prs de
la porte, au coin d'un banc,  ct d'un habitu qui, en temps
ordinaire, me faisait beaucoup d'accueil, mais qui, cette fois, rpond
tout juste  mon bonsoir. Au milieu de l'assemble, un vieux derviche au
regard d'illumin est debout qui parle, qui prche d'abondance, avec des
gestes outrs, mais quelquefois superbes. Personne ne fume, personne ne
boit; on coute, en soulignant d'une rumeur gmissante certains passages
plus touchants ou plus terribles. Et, de temps  autre, des cris pousss
par des centaines de voix viennent  nous de la mosque proche. Le
vieillard, videmment, conte les douleurs et la mort de ce Hussein[2],
dont il redit le nom sans cesse: c'est comme si chez nous un prtre
contait la Passion du Christ.

Et, tout  coup, mon voisin, mon ami de la veille,  voix basse,
ddaignant presque de tourner la tte vers moi, me dit en langue turque:
Va-t'en!

Va-t'en! Il serait ridicule et lamentable de persister; ces gens,
d'ailleurs, ont bien le droit de ne vouloir point d'infidle  leur
pieuse veille.

Donc, je m'en vais. Me revoici dans le silence et la nuit noire, au
milieu des vieux remparts bouls et dans le labyrinthe des ruelles
votes. Attentif, comme le petit Poucet en fort, aux points de repre
que j'ai pris pour viter les oubliettes bantes sous mes pas, pour
tourner quand il faut aux carrefours des couloirs, je m'en vais
lentement, les bras tendus  la manire des aveugles, ne percevant
d'autres indices de vie sur mon chemin que des fuites prudentes de chats
en maraude.

Et jamais encore, dans un pays d'Islam, je n'avais eu le sentiment
d'tre si _tranger_ et si seul.


Mercredi, 2 mai.

Il semble vraiment que ce sera aujourd'hui, le dpart; cela parat
s'organiser pour tout de bon, cela prend ds le matin un air rel. A
midi, les deux cavaliers fournis par le gouverneur entrent se prsenter
 moi, tandis que leurs chevaux, attachs au frappoir de ma porte, font
tapage dans la rue. Et,  une heure, nos bagages, aprs avoir travers 
dos de juifs le petit bazar du quartier, se hissent et s'attachent sur
la croupe des btes de charge.

C'est  n'en plus douter: voici que l'on apprte nos chevaux. Il y a
beaucoup de monde assembl pour assister  notre dpart, devant ces
murailles de brique et ces boulis de terre qui sont l'enceinte de
Chiraz. Il y a aussi affluence de mendiants, qui nous offrent des petits
bouquets de roses, avec leurs souhaits de bon voyage.

A deux heures, nous sortons de la ville par ce passage que l'on appelle
route d'Ispahan, et qui, en effet, pendant la premire demi-lieue,
ressemble assez  une large route; mais, aprs les longs faubourgs, les
mosques, les jardins, les cimetires, ce n'est plus rien, que
l'habituel rseau de sentes trac par le passage des caravanes.

Nous nous acheminons vers une perce, une sortie dans la chane des
sommets qui entourent le haut plateau de Chiraz, et,  une lieue  peine
des murs, du ct du Nord, nous voici dj rendus aux steppes dsols,
hors de la zone verte, hors de l'oasis o la ville sommeille.

Une porte monumentale, construite il y a un sicle par le vizir de
Chiraz, est  l'entre du dfil: une sorte d'arc de triomphe qui
s'ouvre sur les solitudes, sur le chaos des pierres, les horreurs de la
montagne. Avant de nous engager l, nous faisons halte pour regarder en
arrire, dire adieu  cette ville qui va disparatre pour jamais... Et
sous quel aspect idal et charmeur elle se montre  nous une dernire
fois!... De nulle part, jusqu' cette soire, nous ne l'avions ainsi vue
d'ensemble, dans le recul favorable aux enchantements de la lumire.
Comme on la dirait agrandie et devenue trange! Ses milliers de maisons
de terre, de murailles de terre, toutes choses aux contours mous et
presque sans formes, se mlent, s'tagent, se fondent en un groupe
imprcis, d'une mme nuance grise finement rose, d'une mme teinte
nuage de matin. Et, au-dessus de tout cela, les dmes des inapprochables
mosques resplendissent trs nets, brillent au soleil comme des joyaux;
leurs faences bleues, leurs faences vertes,--dont l'clat ne s'imite
plus de nos jours,--sont  cette heure en pleine gloire; avec leurs
contours renfls, leurs silhouettes rondes, ils ressemblent  des oeufs
gants, les uns en turquoise vive, les autres en turquoise mourante, qui
seraient poss sur on ne sait quoi de chimrique, sur on ne sait quelle
vague bauche de grande cit, moule dans une argile couleur
tourterelle...

A une descente brusque du chemin, cela s'vanouit sans retour, et, le
dfil franchi, nous voici de nouveau seuls, dans le monde tourment des
pierres. Huit hommes et huit chevaux, c'est tout mon cortge, et il
parat bien peu de chose, perdu  prsent au milieu des sites immenses
et vides... Des pierres, des pierres  l'infini. Sur ces tendues
dsertes, dployes  deux mille mtres de haut, on voit passer les
ombres de quelques petits nuages voyageurs qui se htent de traverser le
ciel. Les sommets d'alentour, o aucune herbe n'a pu prendre, sont tels
encore que les laissa jadis quelque suprme tempte gologique; leurs
diffrentes couches, bouleverses, souleves en cyclone du temps des
grandes bullitions minrales, se dessinent partout, dans ces poses
convulsives qui furent celles de la dernire fois, et qu'elles
conserveront sans doute jusqu' la fin des ges.

Notre marche est lente et difficile; il faut  tout instant mettre pied
 terre et prendre les chevaux par la bride, dans les descentes trop
raides ou sur les boulis trop dangereux.

Le soir, une nouvelle petite oasis, l-bas, bien isole dans ce royaume
des pierres, dessine la ligne verte de ses prairies; elle alimente un
village dont les maisonnettes en terre se tiennent colles  la base
d'un rocher majestueux et ressemblent dans le lointain  d'humbles nids
d'hirondelles. C'est Zargoun, o nous passerons la nuit. Nous mettons en
moi son tout petit bazar, que nous traversons au crpuscule. Les
chambres de son caravansrail ont les murs crevs, et le plafond tapiss
de chauves-souris; nous nous endormons l, dans un air trs frais qui
passe sur nous, et bercs par le concert nocturne des grenouilles qui
pullulent sous les herbages de cette plaine suspendue.


Jeudi, 3 mai.

Notre manire de voyager est dfinitivement change, depuis que le
soleil n'est plus mortel comme en bas. Jusqu' Ispahan, nous ferons
chaque jour deux marches, de quatre ou cinq heures l'une, spares par
un repos  midi dans quelque caravansrail du chemin. Donc, il faut se
lever tt, et le soleil n'est pas encore sur l'horizon quand on nous
veille ce matin  Zargoun.

Premire image de cette journe, prise du haut de l'invitable petite
terrasse, au sortir du gte en terre battue, dans la fracheur de
l'aube. D'abord, au premier plan, la cour du caravansrail, toute de
terre et de poussire; mes chevaux, au milieu; le long des murs, mes
gens, et d'autres qui passaient, fument le kalyan et prennent le th du
matin, tendus sur une profusion de tapis, de couvertures, de
bissacs,--toutes inusables choses, en laine rudement tisse, qui sont le
grand luxe de ce pays. Au del commence la plaine unie de l'oasis, au
del s'tendent les champs de pavots blancs, qui, d'un ct, vont se
perdre  l'infini, de l'autre, viennent mourir devant une chane de
sommets rocheux aux grands aspects terribles. Comme ils ont l'air
virginal et pur, dans leur blancheur au lever du jour, tous ces
pavots,--qui sont destins pourtant  composer un poison subtil, vendu
trs cher pour les fumeries d'Extrme-Orient!... Pas d'arbres nulle
part; mais une mer de fleurs blanches, qui, dirait-on, s'est avance
comme pour former un golfe, entre des rives de montagnes normes et
chaotiques. Et des vapeurs d'aube, des vapeurs d'un violet diaphane
tranent sur les lointains, embrouillent l'horizon libre, du ct o le
soleil va surgir, confondent l-bas ces nappes uniformment fleuries,
ces champs tranges, avec le ciel.

Maintenant le soleil monte; ce qui restait d'ombre nocturne fuit peu 
peu devant lui sur les champs de fleurs, comme un voile de gaze brune
qui s'enroulerait lentement. Et des jeunes filles sortent en troupe du
village, pour quelques travaux de la campagne, s'en vont par les petits
sentiers, joyeuses, avec des rires, enfouies dans les pavots blancs
jusqu' la ceinture.

C'est l'heure aussi pour nous de partir. Allons-nous-en, par les mmes
sentiers que viennent de suivre les jeunes filles, et o les mmes
fleurs, les mmes longues herbes nous frleront...

Mais notre tape d'aujourd'hui sera de courte dure, car, au bout de
quatre heures, nous devons rencontrer les grands palais du silence, les
palais de Darius et de Xerxs, qui valent bien que l'on s'arrte.

Aprs avoir franchi deux lieues de pavots blancs, et ensuite
d'interminables prairies mouilles, et des ruisseaux et des torrents
profonds, nous faisons halte devant un hameau bien humble et bien
perdu, qu'entourent une dizaine de peupliers. Nous passerons l deux
nuits, dans le plus dlabr et le plus sauvage des caravansrails, qui
n'a plus ni portes ni fentres, mais dont le vieux jardin  l'abandon
est exquis, avec ses rosiers en broussailles, ses alles d'abricotiers
et ses herbes folles. Des petits enfants viennent, en faisant des
rvrences, nous apporter des roses, de modestes roses-de-tous-les-mois,
presque simples. Prairies dsertes alentour; paix et silence partout. Le
ciel se couvre, et il fait frais. On se croirait dans nos campagnes
franaises, mais jadis, au vieux temps...

Cependant, l-bas,  deux lieues de nous peut-tre, au bout d'une plaine
d'herbages et au pied de l'une de ces chanes de rochers qui de tous
cts partagent le pays comme des murailles, il y a une chose solitaire,
indiffrente au premier coup d'oeil, et de plus en plus difficile 
dfinir si l'on s'attache  la regarder... Un village, ou un
caravansrail, semblait-il d'abord; des murs ou des terrasses qui ont
l'air d'tre en terre grise, comme partout ailleurs, mais avec une
quantit de mts trs longs, plants au-dessus en dsordre. L'extrme
limpidit de l'air trompe sur les distances, et il faut observer un peu
attentivement pour se rendre compte que cela est loin, que ces terrasses
seraient tout  fait hors de proportion avec celles du pays, et que ces
mtures seraient gantes. Plus on examine, et plus cela se rvle
singulier... Et c'est en effet l'une des grandes merveilles classiques
de la Terre,  l'gal des pyramides d'gypte;--mais on y est beaucoup
moins venu qu' Memphis, et l'nigme en est bien moins claircie. Des
rois qui faisaient trembler le monde, Xerxs, Darius, y ont tenu leur
inimaginable cour, embellissant ce lieu de statues, de bas-reliefs, sur
lesquels le temps n'a pas eu de prise. Depuis un peu plus de deux mille
ans, depuis que le passage des armes du Macdonien en a rvl
l'existence aux nations occidentales, cela porte un nom qui est devenu 
lui seul imposant et vocateur: Perspolis. Mais, aux origines, comment
cela s'appelait-il, et quels souverains de lgende en avaient jet les
bases? Les historiens, les rudits,  commencer par Hrodote pour finir
aux contemporains, ont mis tant d'opinions contradictoires! Au cours
des sicles, tant de savants, attirs par ces ruines, ont brav mille
dangers pour camper dans les solitudes alentour, scruter les
inscriptions, fouiller les tombeaux, sans arriver  conclure! Et combien
de laborieux volumes ont t crits  propos de ce recoin de l'Asie, o
la moindre pierre est gardienne d'antiques secrets!

Du reste, peu importe, pour un simple passant comme moi, l'absolue
prcision des donnes historiques; que tel monarque ou tel autre dorme
au fond de tel spulcre; que ce soit bien ce palais, ou celui de
Pasargad, qu'incendirent les soldats d'Alexandre. Il me suffit que ces
ruines soient les plus grandioses de leur temps et les moins dtruites,
ternisant pour nos yeux le gnie de toute une poque et de toute une
race.

Mais quel mystre que cette sorte de maldiction, toujours jete sur les
lieux qui furent dans l'antiquit particulirement splendides!... Ici,
par exemple, pourquoi les hommes ont-ils dlaiss un tel pays, si
fertile et si beau sous un ciel si pur? Pourquoi jadis tant de
magnificences accumules  Perspolis, et aujourd'hui plus rien, qu'un
dsert de fleurs?...

Laissant nos bagages et notre suite au pauvre caravansrail o nous
passerons la nuit, nous montons  cheval aprs le repos mridien,
escorts de deux jeunes hommes du hameau qui ont voulu nous guider vers
ces grandes ruines. Pendant la premire lieue, nous sommes dans une
vritable mer de pavots blancs et d'orges vertes; ensuite vient la
prairie sauvage, tapisse de menthes et d'immortelles jaunes. Et l-bas
au fond, derrire Perspolis qui se rapproche et se dessine, la plaine
est barre par des montagnes funbres, d'une couleur de basane, o
s'ouvrent des trous et des lzardes. Du reste, depuis Chiraz, tout ce
pays sans arbres est ainsi: des plateaux unis comme de l'eau tranquille,
et spars les uns des autres par des amas de roches dnudes, aux
aspects effroyables.

Mais nulle part encore ces fantaisies de la pierre, toujours
inattendues, ne nous avaient montr quelque chose de pareil  ce qui
surgit en ce moment sur notre gauche, dans le clair lointain. C'est
beaucoup trop immense pour tre de construction humaine, et alors cela
inquite par son arrangement si cherch: au centre, une masse absolument
carre, de cinq ou six cents mtres de haut, qui semble une forteresse
de Dieux, ou bien la base de quelque tour de Babel interrompue; et de
chaque ct, poss en symtrie comme des gardes, deux blocs gants, tout
 fait rguliers et pareils, qui imitent des monstres assis. Depuis le
commencement des temps, les hommes avaient t frapps par la
physionomie de ces trois montagnes, bien capables d'inspirer l'effroi du
surnaturel; elles ne sont pas trangres sans doute au choix qui a t
fait de ce lieu pour y construire la demeure terrible des souverains;
vues de ces palais o nous arrivons, elles doivent produire leur effet
le plus intense, assez proches pour tre imposantes, et juste assez
lointaines pour rester indfinissables.

Les sentiers que nous suivons, au milieu de tant de solitude et de
silence, dans les fleurs, sont coups de temps  autre par des ruisseaux
limpides, qui continuent de rpandre l'inutile fertilit autour de ces
ruines.

Maintenant qu'il est prs de nous, ce semblant de village mort, au pied
de sa montagne morte, il ne laisse plus de doutes sur ses proportions
colossales; ses terrasses, qui dpassent cinq ou six fois la hauteur
coutumire, au lieu d'tre, comme partout ailleurs, en terre battue que
les pluies ne tarderont pas  dtruire, sont faites en blocs
cyclopens, d'une dure ternelle; et ces longues choses, qui de loin
nous faisaient l'effet de mts de navire, sont des colonnes monolithes,
tonnamment sveltes et hardies,--qui devaient supporter jadis les
plafonds en bois de cdre, la charpente des prodigieux palais.

Nous arrivons maintenant  des escaliers en pierre dure et luisante,
assez larges pour faire passer de front toute une arme; l, nous
mettons pied  terre, pour monter  ces terrasses d'o les colonnes
s'lancent. Je ne sais quelle ide vient  nos Persans de faire monter
aussi derrire nous les chevaux, qui d'abord ne veulent pas, qui se
dbattent, meurtrissant  coups de sabots les marches magnifiques, et
notre entre est bruyante, au milieu de ce recueillement infini.

Nous voici sur ces terrasses, qui nous rservaient la surprise d'tre
beaucoup plus immenses qu'elles ne le paraissaient d'en bas. C'est une
esplanade assez tendue pour supporter une ville, et sur laquelle, en
son temps, les grandes colonnes monolithes taient multiplies comme les
arbres d'une fort. Il n'en reste plus debout qu'une vingtaine, de ces
colonnes dont chacune tait une merveille, et les autres, en tombant,
ont jonch les dalles de leurs tronons; quantit de dbris superbes se
dressent aussi, en mle confuse, dans cette solitude pave de larges
pierres: des pylnes sculpts minutieusement, des pans de murs couverts
d'inscriptions et de bas-reliefs. Et tout cela est d'un gris fonc,
uniforme, trange, inusit dans les ruines, d'un gris que la patine des
sicles ne saurait produire, mais qui est d videmment  la couleur
mme d'on ne sait quelle matire rare en laquelle ces palais taient
construits.

On est domin de prs, ici, par cette chane d'normes rochers couleur
de basane, que, depuis notre dpart du village, nous apercevions comme
une muraille; mais on domine, de l'autre ct, toutes ces plaines
d'herbes et de fleurs, au fond desquelles se dessine l'inquitante
montagne carre, avec ses deux gardiens accroupis; deux ou trois petits
hameaux, bien humbles, chacun dans son bouquet de peupliers,
apparaissent aussi au loin, sortes d'lots perdus dans cette mer de
foins odorants et d'orges vertes; et la paix suprme, la paix des mondes
 jamais abandonns, plane sur ces prairies d'avril,--qui ont connu,
dans les temps, des somptuosits sardanapalesques, puis des incendies,
des massacres, le dploiement des grandes armes, le tourbillon des
grandes batailles.

Quant  l'esplanade o nous venons de monter, elle est un lieu
d'indicible mlancolie,  cette heure,  cette approche du soir; il y
souffle un vent suave et lger, il y tombe une lumire  la fois trs
nette et trs douce; on dirait que les deux mille mtres d'altitude,
plus encore sur ces terrasses que dans la plaine alentour, nous sont
rendus sensibles par la fracheur de l'air, par la puret et l'clat
discret des rayons, par la transparence des ombres. Entre ces dalles,
qui furent couvertes de tapis de pourpre au passage des rois, croissent
 prsent les trs fines gramines, amies des lieux secs et tranquilles,
fleurissent le serpolet et la menthe sauvage; et des chvres, qui
paissent sur l'emplacement des salles de trne, avivent et rpandent, en
broutant, le parfum des aromates champtres.--Mais c'est surtout cette
lumire, qui ne ressemble pas  la lumire d'ailleurs; l'clairage de ce
soir est comme un reflet d'apothose sur tant de vieux bas-reliefs, et
d'antiques silhouettes humaines, ternises l dans les pierres...

Oh! mon saisissement d'tre accueilli, ds l'entre, par deux de ces
mornes gants dont l'aspect,  moi connu de trs bonne heure, avait
hant mon enfance: corps de taureau ail, et tte d'homme  longue barbe
frise, sous une tiare de roi mage!--Je me complais trop sans doute 
revenir sur mes impressions d'enfant; mais c'est qu'elles ont t les
plus mystrieuses, en mme temps que les plus vives.--Donc, je les avais
rencontrs pour la premire fois vers ma douzime anne, ces gants
gardiens de tous les palais d'Assyrie, et c'tait dans les images de
certaine partition de _Smiramis_, trs souvent ouverte en ce temps-l
sur mon piano; tout de suite ils avaient symbolis  mes yeux la lourde
magnificence de Ninive ou de Babylone. Quant  ceux de leurs pareils
qui, de nos jours, restaient peut-tre encore debout l-bas dans les
ruines, je me les reprsentais entours de ces fleurettes dlicates,
particulires au sol pierreux d'un domaine de campagne appel la
Limoise, lequel,  la mme poque, jouait un grand rle dans mes
rveries d'exotisme... Et voici prcisment que je retrouve aujourd'hui,
aux pieds de ceux qui m'accueillent, le thym, la menthe et la
marjolaine, toute la petite flore de mes bois, sous ce climat semblable
au ntre.

Les deux gants ails, qui me reoivent au seuil de ces palais, c'est
Xerxs qui eut la fantaisie de les poster ici en vedette.--Et ils me
rvlent sur leur souverain des choses intimes que je ne m'attendais
point  jamais surprendre; en les contemplant, mieux qu'en lisant dix
volumes d'histoire, je conois peu  peu combien fut majestueuse,
hiratique et superbe, la vision de la vie dans les yeux de cet homme 
demi lgendaire.

Mais les immenses salles dont ils gardaient les abords n'existent plus
depuis tantt vingt-trois sicles, et on ne peut qu'idalement les
reconstituer. En beaucoup plus grandiose, elles devaient ressembler  ce
que l'on voit encore dans les vieilles demeures princires du moyen ge
persan: une profusion de colonnes, d'une finesse extrme en comparaison
de leur longueur, des espces de grandes tiges de roseau, soutenant trs
haut en l'air un toit plat.--Les hommes d'ici furent, je crois, les
seuls  imaginer la colonne lance, la sveltesse des formes, dans
cette antiquit o l'on faisait partout massif et puissamment
trapu.--Toujours suivis de nos chevaux, dont les pas rsonnent trop sur
les dalles, nous nous avanons au coeur des palais, vers les quartiers
magnifiques de Darius. Les colonnes brises jonchent le sol; il en reste
debout une vingtaine peut-tre, qui de loin en loin s'lvent
solitairement, toutes droites et toutes minces, dans le ciel pur; elles
sont canneles du haut en bas; leur socle est taill en monstrueux
calice de fleur, et leur chapiteau trs dbordant, qui parat en
quilibre instable dans l'air, reprsente, sur chacune de ses quatre
faces, la tte et le poitrail d'un boeuf. Comment tiennent-elles encore,
si audacieuses et si longues, depuis deux mille ans que les charpentes
de cdre ne sont plus l-haut pour les relier les unes aux autres?

Les esplanades se superposent, les escaliers se succdent  mesure que
l'on approche des salles o trna le roi Darius. Et la face de chaque
assise nouvelle est toujours couverte de patients bas-reliefs,
reprsentant des centaines de personnages, aux nobles raideurs, aux
barbes et aux chevelures frises en petites boucles: des phalanges
d'archers, tous pareils et inscrits de profil; des dfils rituels, des
monarques s'avanant sous de grands parasols que tiennent des esclaves;
des taureaux, des dromadaires, des monstres. En quelle pierre
merveilleuse tout cela a-t-il t cisel, pour que tant de sicles
n'aient mme pu rien dpolir? Les plus durs granits de nos glises,
aprs trois ou quatre cents ans, n'ont plus une arte vive; les
porphyres byzantins, les marbres grecs exposs au grand air sont uss et
frustes; ici, toutes ces tranges figures, on dirait qu'elles sortent 
peine de la main des sculpteurs. Les archologues ont discut, sans
tomber d'accord sur la provenance de cette matire trs spciale, qui
est d'un grain si fin, et d'une si monotone couleur de souris; qui
ressemble  une sorte de silex, de pierre  fusil d'une nuance trs
fonce; les ciseaux devaient s'y mousser comme sur du mtal; de plus,
c'tait aussi cassant que du jade, car on voit de grands bas-reliefs qui
ont clat du haut en bas,--sous l'action indfinie des soleils d't
peut-tre, ou bien, dans les temps, sous le heurt des machines de
guerre.

Et ces ruines muettes racontent leur histoire par d'innombrables
inscriptions, leur histoire et celle du monde; le moindre bloc voudrait
parler,  qui saurait lire les primitives critures. Il y a d'abord les
mystrieux caractres cuniformes, qui faisaient partie de
l'ornementation initiale; ils alignent partout leurs milliers de petits
dessins serrs et prcis, sur les socles, sur les frises, entre les
moulures parfaites qui leur servent de cadre. Et puis, semes au hasard,
il y a les rflexions de tous ceux qui sont venus, au cours des ges,
attirs ici par ce grand nom de Perspolis; de simples notes, ou bien
des sentences, des posies anciennes sur la vanit des choses de ce
monde, en grec, en koufique, en syriaque, en persan, en indoustani, ou
mme en chinois. _O sont-ils les souverains qui rgnrent dans ce
palais jusqu'au jour o la Mort les invita  boire  sa coupe? Combien
de cits furent bties le matin, qui tombrent en ruines le soir?_
crivait l, en arabe, il y a environ trois sicles, un pote passant,
qui signait: _Ali, fils de sultan Khaled..._ Quelquefois, rien qu'un
millsime, avec un nom; et voici des signatures d'explorateurs franais
de 1826 et de 1830,--dates qui nous semblent dj presque lointaines, et
qui cependant sont d'hier, en comparaison de celles graves sur tous ces
cartouches de rois...

Le pavage sur lequel on marche est particulirement exquis; chaque
brisure, chaque joint des pierres est devenu un minuscule jardin de ces
toutes petites plantes qu'affectionnent les chvres, et qui embaument la
main lorsqu'on les froisse.

Derrire les salles d'apparat, aux colonnades ouvertes, on arrive  des
constructions plus compliques, plus enchevtres, qui couvent plus de
mystre; ce devaient tre des chambres, des appartements profonds; les
fragments de murs se multiplient et aussi les pylnes aux contours un
peu gyptiens, qui ont pour architrave des feuilles de fleurs. On se
sent l plus entour, plus enclos, et, si l'on peut dire, plus dans
l'ombre de tout ce colossal pass. Ces quartiers abondent en admirables
grands bas-reliefs, d'une conservation stupfiante. Les personnages ont
gard, sur leurs robes assyriennes ou sur leurs chevelures soigneusement
calamistres, le luisant des marbres neufs; les uns se tiennent assis,
dans des attitudes de dignit imprative, d'autres tirent de l'arc, ou
luttent avec des monstres. Ils sont de taille humaine, le profil
rgulier et le visage noble. On en voit partout, sur des pans de
muraille qui semblent aujourd'hui plants sans ordre; on les a tout
autour de soi, en groupes intimidants; et cette couleur de la pierre;
toujours ce mme gris sombre, donne quelque chose de funbre  leur
compagnie. Des cartouches, cribls de petites lgendes en cuniformes,
prsentent des surfaces tellement lisses que l'on y aperoit sa propre
silhouette, rflchie comme sur un miroir d'tain. Et on est confondu de
savoir l'ge de ces ciselures si fraches, de se dire que ces plaques
polies sont les mmes qui,  cette mme place, refltrent des figures,
des beauts, des magnificences vanouies depuis plus de deux mille ans.
Un fragment quelconque de telles pierres, que l'on emporterait avec soi,
deviendrait une pice incomparable pour un muse; et tout cela est  la
merci du premier ravisseur qui pntrerait dans ces vastes solitudes,
tout cela n'est gard que par les deux gants pensifs, en sentinelle
l-bas sur le seuil.

Plus loin, Perspolis se continue vaguement, en sculptures plus
dtruites, en dbris plus bouls et plus informes, jusqu'au pied de la
triste montagne couleur de cuir, qui doit tre elle-mme fore et
travaille jusqu'en ses trfonds les plus secrets, car on y aperoit 
et l de grands trous noirs, d'une forme rgulire, avec frontons et
pilastres taills  mme le roc, qui billent  diffrentes hauteurs et
qui sont des bouches de spulcre. Dans les souterrains d'alentour
sommeillent sans doute tant de richesses ou de reliques tranges!

Le soleil baisse, allongeant les ombres des colonnes et des gants, sur
ce sol qui fut un pav royal; ces choses, lasses de durer, lasses de se
fendiller au souffle des sicles, voient encore un soir...

Ils observent toujours avec attention, les deux gants  barbe frise,
l'un tournant sa large face meurtrie vers la ncropole de la montagne;
l'autre sondant les lointains de cette plaine, par o arrivrent jadis
les guerriers, les conqurants, arbitres du monde. Mais,  prsent,
aucune arme ne viendra plus dans ce lieu dlaiss, devant ces hautains
palais; cette rgion de la terre est rendue pour jamais au calme
pastoral et au silence...

Les chvres, qui broutaient dans les ruines, rappeles par leur ptre en
armes, se rassemblent et vont s'en aller, car voici bientt l'heure
dangereuse pour les troupeaux, l'heure des panthres. Je dsirerais
rester, moi, jusqu' la nuit close, au moins jusqu'au lever de la lune;
mais les deux bergers mes guides refusent absolument; ils ont peur, peur
des brigands ou des fantmes, on ne sait de quoi, et ils tiennent 
tre rentrs avant la fin du jour dans leur petit hameau, derrire leurs
murs en terre, cependant crevs de toutes parts. Donc, nous reviendrons
demain, et pour cette fois il faut partir,  la suite des chvres qui
dj s'loignent dans les prairies sans fin. Nous repassons entre les
deux gants, qui virent jadis entrer et sortir tant de rois et de
cortges. Mais nos chevaux, qui dj n'avaient pas voulu monter les
escaliers de Xerxs et de Darius, naturellement veulent encore moins les
redescendre; ils se dfendent, essayent de s'chapper; et c'est tout 
coup, pour finir, une belle scne de vie, de lutte et de muscles tendus,
au milieu du silence de ces colossales choses mortes,--tandis que se
lve un grand vent frais, un vent de soir de mai, qui nous amne, des
prairies d'en bas, une suave odeur d'herbes.

Ayant retravers la longue plaine unie, les foins, les orges, les champs
de pavots, nous rentrons au crpuscule dans les ruelles du hameau perdu,
et enfin dans notre gte de terre, sans portes ni fentres. Un vent
vraiment trs froid agite les peupliers du dehors et les abricotiers du
jardinet sauvage; le jour meurt dans un admirable ciel bleu vert, o
s'effiloquent des petits nuages d'un rose de corail, et on entend des
vocalises de bergers qui appellent  la prire du soir.




TROISIME PARTIE


Vendredi, 4 mai.

Dpart  l'aube pure et froide,  travers les grandes fleurs blanches
des pavots, qui sont tout humides de la rose de Mai. Pour la premire
fois depuis Chiraz, mes Persans ont mis leur burnous et enfonc
jusqu'aux oreilles leur bonnet de Mage.

Ayant retravers la plaine, nous montons en passant faire nos adieux aux
grands palais du silence. Mais la lumire du matin, qui ne manque jamais
d'accentuer toutes les vtusts, toutes les dcrpitudes, nous montre,
plus ananties que la veille, les splendeurs de Darius et de Xerxs;
plus dtruits, les majestueux escaliers; plus lamentable, par terre, la
jonche des colonnes. Seuls, les tonnants bas-reliefs, en ce silex gris
que n'raillent point les sicles, supportent sans broncher l'clairage
du soleil levant: princes aux barbes boucles, guerriers ou prtres, en
pleine lumire crue, luisent d'un poli aussi neuf que le jour o parut
comme un ouragan la horde macdonienne.

En foulant ce vieux sol de mystre, mon pied heurte un morceau de bois 
demi enfoui, que je fais dgager pour le voir; c'est un fragment de
quelque poutre qui a d tre norme, en cdre indestructible du Liban,
et,--il n'y a pas  en douter,--cela vient de la charpente de Darius...
Je le soulve et le retourne. Un des cts est noirci, s'miette
carbonis: le feu mis par la torche d'Alexandre!... La trace en
subsiste, de ce feu lgendaire, elle est l entre mes mains, encore
visible aprs plus de vingt-deux sicles!... Pendant un instant, les
dures antrieures s'vanouissent pour moi; il me semble que c'tait
hier, cet incendie; on dirait qu'un sortilge d'vocation dormait dans
ce bloc de cdre; beaucoup mieux que la veille, presque en une sorte de
vision, je perois la splendeur de ces palais, l'clat des maux, des
ors et des tapis de pourpre, le faste de ces inimaginables salles, qui
taient plus hautes que la nef de la Madeleine et dont les enfilades de
colonnes, comme des alles d'arbres gants, s'enfuyaient dans une
pnombre de fort. Un passage de Plutarque me revient aussi en mmoire;
un passage traduit jadis, au temps de mes tudes, avec un maussade
ennui, sous la frule d'un professeur, mais qui tout  coup s'anime et
s'claire; la description d'une unit d'orgie, dans la ville qui
s'tendait ici, autour de ces esplanades,  la place o sont  prsent
ces champs de fleurs sauvages: le Macdonien dsquilibr par un trop
long sjour au milieu de ce luxe  lui si inconnu, le Macdonien ivre et
couronn de roses, ayant  ses cts la belle Thas, conseillre
d'extravagances, et, sur la fin d'un repas, empress  satisfaire un
caprice de la courtisane, se levant avec une torche  la main pour aller
commettre l'irrmdiable sacrilge, allumer l'incendie, faire un feu de
joie de la demeure des Achmnides. Et alors, les immenses cris
d'ivresse et d'horreur, la flambe soudaine des charpentes de cdre, le
crpitement des maux sur la muraille, et la droute enfin des
gigantesques colonnes, se renversant les unes sur les autres,
rebondissant contre le sol avec un bruit d'orage... Sur le morceau de
poutre qui existe encore et que mes mains touchent, cette partie
noirtre, c'est pendant cette nuit-l qu'elle fut carbonise...

       *       *       *       *       *

L'tape d'aujourd'hui sera de neuf heures, et nous l'allongeons encore
d'un dtour, afin de voir de plus prs la montagne couleur de basane,
qui se lve derrire Perspolis comme un grand mur en cuir gondol, et
dans laquelle s'ouvrent les trous noirs, les hypoges des rois
Achmnides.

Pour arriver au pied de ces roches, il faut cheminer  travers des
boulis sans fin de pierres sculptes, des amas de ruines; les passs
prodigieux ont imprgn ce sol, qui doit tre plein de trsors ensevelis
et plein d'ossements.

Il y a trois immenses hypoges, espacs et en ligne, au flanc de la
montagne brune; pour rendre inaccessibles ces tombeaux de Darius et des
princes de sa famille, on a plac la bouche des souterrains  mi-hauteur
de la paroi abrupte, et nous ne pourrions monter l qu'avec des
chelles, des cordes, tout un matriel de sige et d'escalade. L'entre
monumentale de chacun de ces souterrains est entoure de colonnes et
surmonte de bas-reliefs  personnages, le tout taill  mme le roc; la
dcoration parat inspire  la fois de l'gypte et de la Grce; les
colonnes, les entablements sont ioniens, mais l'aspect d'ensemble
rappelle la lourdeur superbe des portiques de Thbes.

Au-dessous de ces tombeaux,  la base mme de la montagne funraire,
dans des carrs taills en creux, d'autres bas-reliefs gigantesques ont
l'air de tableaux d'ans leur cadre, poss  et l sans ordre. Ils sont
postrieurs aux hypoges et datent des rois Sassanides; les personnages,
de quinze ou vingt pieds de haut, ont eu presque tous la figure mutile
par les Musulmans, mais diffrentes scnes de bataille ou de triomphe
imposent encore. On voit surtout un roi Sassanide, l'attitude
orgueilleuse sur son cheval de guerre, et, devant lui, un empereur
romain, reconnaissable  sa toge, un vaincu sans doute, qui
s'agenouille et s'humilie; c'est le plus saisissant et aussi le plus
norme de tous ces groupes, encadrs par la roche primitive.

Les conqurants d'autrefois s'y entendaient  dtruire et on est
confondu aujourd'hui en prsence du nant dans lequel tant de villes
fameuses ont pu tre d'un seul coup replonges; Carthage par exemple,
et, ici mme, au pied de ces palais, cette Istakhar qui avait tant dur,
qui avait t une des gloires du monde et qui au VIIe sicle de notre
re, sous le dernier roi Sassanide, continuait d'tre une grande
capitale: un jour, passa le Khalife Omar, qui ordonna de la supprimer et
de transporter ses habitants  Chiraz; ce fut fait comme il l'avait dit,
et il n'en reste rien,  peine une jonche de pierres dans l'herbe; on
hsite  en reconnatre la trace.

Je cherchais des yeux, parmi tant d'informes dbris, un monument plus
ancien que les autres et plus trange, que des Zoroastriens migrs dans
l'Inde m'avaient signal comme existant toujours. Et voici qu'il
m'apparat, trs proche, farouche et morne sur un bloc de rochers en
pidestal. D'aprs la description qui m'en avait t faite, je le
reconnais au premier abord, et son identit m'est d'ailleurs confirme
par la dsignation du tcharvadar: Ateuchka!--o je retrouve le mot
turc _ateuch_ qui signifie le _feu_. Deux lourdes et naves pyramides
tronques, que couronne une dentelure barbare; deux autels jumeaux pour
le culte du feu, qui datent des premiers Mages, qui ont prcd de
plusieurs sicles tout le colossal travail de Perspolis et de la
montagne sculpte; ils taient dj des choses trs antiques et
vnrables quand les Achmnides firent choix de ce lieu pour y btir
leurs palais, leur ville et leurs tombeaux; ils se dressaient l dans
les temps obscurs o les roches aux hypoges taient encore intactes et
vierges, et o de tranquilles plaines s'tendaient  la place de tant
d'immenses esplanades de pierre; ils ont vu crotre et passer des
civilisations magnifiques, et ils demeurent toujours  peu prs les
mmes, sur leur socle, les deux Ateuchkas, inusables et quasi ternels
dans leur solide rudesse. Aujourd'hui les adorateurs du feu, comme on le
sait, disparaissent de plus en plus de leur pays d'origine, et mme du
monde; ceux qui restent sont dissmins, un peu comme le peuple
d'Isral;  Yezd, cependant, ville de dsert que je laisserai sur la
droite de ma route, ils persistent en groupe assez compact encore; on en
trouve quelques-uns en Arabie, d'autres  Thran; et enfin, ils forment
une colonie importante et riche  Bombay, o ils ont install leurs
grandes tours macabres. Mais, de tous les points de la Terre o leur
destine les a conduits, ils ne cessent de revenir ici mme, en
plerinage, devant ces deux pyramides effroyablement vieilles, qui sont
leurs autels les plus sacrs.

A mesure que nous nous loignons, les trous noirs des hypoges semblent
nous poursuivre comme des regards de mort. Les rois qui avaient imagin
de placer si haut leur spulture, voulaient sans doute que leur fantme,
du seuil de la porte sombre, pt promener encore sur le pays des yeux
dominateurs, continuer d'inspirer la crainte aux vivants.

Pour nous en aller, nous suivons d'abord une mince rivire qui court sur
des cailloux, encaisse et profonde, entre des roseaux et des saules;
c'est une trane de verdure  demi enfouie dans un repli du terrain, au
milieu d'une si funbre rgion de pierres. Et bientt, perdant de vue
tout cet ossuaire des antiques magnificences, perdant de vue aussi
l'ombreuse petite valle, nous retrouvons l'habituelle et monotone
solitude: la plaine sans arbres, tapisse d'herbes courtes et de fleurs
ples, qui se droule  deux mille mtres de haut, unie comme l'eau d'un
fleuve, entre deux chanes de montagnes chaotiques, couleur de cendre,
ou bien couleur de cuir et de bte morte.

Nous cheminons l jusqu' l'heure tout  coup froide du crpuscule.

Et cependant le soleil est encore trs haut et brlant quand nous
commenons d'apercevoir, au bout de cette nappe verte, le village
d'Ali-Abad qui sera notre tape de nuit. Mais quantit de ravins
sournois coupent de place en place la plaine qui semblait si facile; de
dangereuses gerures du sol, infranchissables pour des cavaliers, nous
obligent  de continuels dtours; pris comme dans un labyrinthe, nous
n'avanons pas; et, au fond de ces creux, des cadavres de chevaux,
d'nes ou de mulets, sems par le passage incessant des caravanes, sont
des rendez-vous d'oiseaux noirs. Ali-Abad reste toujours lointain, et on
dirait un chteau fort du moyen ge: des murs de trente pieds de haut,
crnels et flanqus de tours, l'enferment par craintes des nomades et
des panthres.

Voici maintenant, dans un ravin, un torrent qu'il nous faut franchir.
Des paysans, accourus  notre aide, pour nous montrer le gu,
retroussent au-dessus de la ceinture leurs longues robes de coton bleu,
entrent dans l'eau bouillonnante et nous les suivons, mouills
nous-mmes jusqu'au poitrail des chevaux. Ali-Abad, enfin, se rapproche;
encore une demi-lieue de cimetires, de tombes effondres; ensuite des
cltures de jardins, murailles en terre battue, au-dessus desquelles
frissonnent des arbres de nos climats, cerisiers, amandiers ou mriers,
chargs de petits fruits verts; et enfin nous arrivons  la porte des
remparts, une immense ogive sous laquelle, pour nous voir dfiler,
toutes les femmes se sont groupes. Ces donjons, ces murs, ces crneaux,
ce terrifiant appareil de dfense, tout cela, de prs, fait l'effet d'un
simulacre de forteresse; tout cela n'est qu'en terre battue, tient
debout par miracle, suffit peut-tre contre les fusils des nomades,
mais, au premier coup de canon, s'effondrerait comme un chteau de
cartes.

Au milieu de ces femmes qui regardent en silence, plaques contre les
battants des portes aux normes clous de fer, nous entrons ple-mle
avec un troupeau de boeufs. Ici, nous ne retrouvons plus les fantmes
noirs  cagoule blanche qui endeuillaient les rues de Chiraz; les longs
voiles sont en toffe claire, sems de palmes ou de fleurs anciennes, et
forment un harmonieux ensemble de nuances fanes; on les retient avec la
main contre la bouche pour ne montrer que les yeux, mais le vent du
soir, qui s'engouffre avec nous sous l'ogive, les relve, et nous
apercevons plus d'un visage et plus d'un naf sourire.

Le caravansrail est  la porte mme, et ces trous  peu prs rguliers,
au-dessous des crneaux dont l'ogive se couronne, sont les fentres de
notre logis. Nous grimpons par des escaliers de terre, suivis de la
foule obligeante qui nous apporte nos bagages, qui nous monte des
cruches d'eau, des jattes de lait, des faisceaux de ramilles pour faire
du feu. Et bientt nous nous chauffons dlicieusement, devant une
flambe qui rpand une senteur d'aromates.

Nous avons aussi une terrasse intrieure, pour dominer le village,
l'amas des toits en terre presss entre les remparts. Et maintenant
toutes les femmes, tous les humbles voiles  fleurs dteintes, sont sur
ces toits, leur promenoir habituel; elles ne voient pas au loin, les
dames d'Ali-Abad, puisque les trs hautes murailles d'enceinte les
tiennent l comme en prison, mais elles se regardent entre elles et
bavardent d'une maison  l'autre; dans ce village emmur et perdu,
c'est l'heure de la flnerie du soir, qui serait douce et que l'on
prolongerait s'il faisait moins froid.

Le muezzin chante. Et voici la rentre des troupeaux; nous l'avons dj
tant vue partout, cette rentre compacte et blante, que nous ne
devrions plus nous y complaire; mais ici, dans ce lieu resserr,
vraiment elle est spciale. Par l'ogive d'entre, le vivant flot noir
fait irruption, dborde comme un fleuve aprs les pluies. Et, tout de
suite, il se divise en une quantit de branches, de petits ruisseaux qui
coulent dans les ruelles troites; chaque troupeau connat sa maison, se
trie de lui-mme et n'hsite pas; les chevreaux, les agnelets suivent
leur maman qui sait o elle va; personne ne se trompe, et trs vile
c'est fini, les blements font silence, le fleuve de toisons noires
s'est absorb, laissant dans l'air l'odeur des pturages; toutes les
dociles petites btes sont rentres.

Alors, nous rentrons nous-mmes, impatients de nous tendre et de
dormir, sous le vent glac qui souffle, par les trous de nos murs.


Samedi, 5 mai.

Les mmes voiles  fleurs, ds le soleil lev, sont  la porte du
village pour nous voir partir, et les hommes s'assemblent aussi, tous en
robe bleue, en bonnet noir. De longs rayons roses, traversant l'air
limpide et froid, font resplendir les crneaux, le fate des tours,
tandis qu'en bas l'ombre matinale demeure sur ces groupes immobiles,
tasss au pied des remparts, qui nous suivent des yeux jusqu' l'instant
o nous disparaissons, dans un repli de la trs proche montagne.

Tout de suite nous voici engags dans des gorges sauvages, troites et
profondes, que surplombent des roches penches, des cimes menaantes.
Chose rare en Perse, il y a l des broussailles, des aubpines fleuries
qui embaument le printemps, et mme des arbres, de grands chnes; cela
nous change pour une heure de nos ternelles solitudes d'herbages et de
pierres. Comme le lieu, parat-il, est un repaire de brigands, mes
cavaliers de Chiraz ont jug bon de s'adjoindre trois vigoureux jeunes
hommes d'Ali-Abad. Ils vont  pied, ceux-ci, chargs de longs fusils 
silex, de poires  poudre, de coutelas et d'amulettes; cependant ils
retardent  peine notre marche, tant ils sont alertes et bons coureurs.
Allez, allez,--nous disent-ils tout le temps,--trottez, ne vous gnez
en rien, cela ne nous fatigue pas. Pour courir mieux, ils ont relev,
dans une lanire de cuir qui leur serre les reins, les deux pans de leur
robe bleue, mettant  nu leurs cuisses brunes et muscles; ainsi ils
ressemblent aux princes en chasse des bas-reliefs de Perspolis, qui
arrangeaient exactement de la mme manire leur robe dans leur ceinture,
pour aller combattre les lions ou les monstres.

Et ils gambadent en route, trouvant le moyen de poursuivre les cailles,
les perdrix qui se lvent de tous cts,--et encore de nous apporter en
courant des brins de basilic, des petits bouquets d'aromates, prsents
avec des sourires  belles dents blanches. C'est  peine si la sueur
perle sous leurs bonnets lourds.

Brusquement les gorges s'ouvrent, et le dsert se dploie devant nous,
lumineux, immense, infini. Le danger, nous dit-on, est pass, les
dtrousseurs n'oprant que dans les ravins de la montagne. Nous pouvons
donc ici remercier nos trois gardes d'Ali-Abad, et prendre le galop dans
l'espace; nos chevaux d'ailleurs ne demandent pas mieux, agacs qu'ils
taient de se sentir retenus  cause de ces pitons, coureurs  deux
jambes seulement; ils partent comme pour une fantasia; ceux que montent
mes cavaliers de Chiraz, moins rapides et plus capricieux, ont l'air de
galoper voluptueusement et recourbent leur cou trs long avec la grce
des cygnes. Pas de routes traces, pas de cltures, pas de limites, rien
d'humain nulle part; vive l'espace libre qui est  tout le monde et
n'est  personne! Le dsert, que bordent au loin, trs au loin, de
droite et de gauche, des cimes neigeuses, s'en va devant nous, s'en va
comme vers des horizons fuyants que l'on n'atteindra jamais. Le dsert
est travers d'ondulations douces, pareilles aux longues houles de
l'Ocan quand il fait calme. Le dsert est d'une ple nuance verte, qui
semble  et l saupoudre d'une cendre un peu violette;--et cette
cendre est la floraison d'tranges et tristes petites plantes qui, au
soleil trop brlant et au vent trop froid, ouvrent des calices
dcolors, presque gris, mais qui embaument, dont la sve mme est un
parfum. Le dsert est attirant, le dsert est charmeur, le dsert sent
bon; son sol ferme et sec est tout feutr d'aromates.

L'air est si vivifiant que l'on dirait nos chevaux infatigables; ils
galopent ce matin, lgers et joyeux, avec un cliquetis d'ornements de
cuivre et avec de fantasques envoles de crinire. Nos cavaliers de
Chiraz ne peuvent pas suivre; les voil distancs, bientt invisibles
derrire nous, dans les lointains de l'tendue plement verte et
plement irise qui n'a pas l'air de finir. Tant pis! On voit si loin de
tous cts, et le vide est si profond, quelle surprise pourrions-nous
bien craindre?

Rencontr une nombreuse compagnie de taureaux noirs et de vaches noires,
qu'aucun berger ne surveille; quelques-uns des jeunes mles, en nous
voyant approcher, commencent  sauter et  dcrire des courbes folles,
mais rien que par gaiet et pour faire parade, sans la moindre ide de
foncer sur nous, qui ne leur en voulons pas.

Vers neuf heures du matin,  une lieue peut-tre sur la gauche, dans une
plaine en contre-bas, de grandes ruines surgissent; des ruines
Achmnides sans doute, car les colonnes encore debout, sur les boulis
de pierres, sont fines et sveltes comme  Perspolis. Qu'est-ce que ce
palais, et quel prince magnifique habitait l, dans les temps? Les
connat-on, ces ruines, quelqu'un les a-t-il explores? Nous ddaignons
de faire le dtour et de nous arrter; ce matin, il nous faut fournir
une rapide tape de cinq heures, et nous sommes tout  l'ivresse
physique d'aller en avant dans l'espace. Le soleil qui monte brle un
peu nos ttes; mais, pour nous rafrachir, un vent souffle, qui a pass
sur les neiges; des cimes blanches continuent de nous suivre des deux
cts de ces plaines, qui sont comme une sorte d'avenue mondiale, large
de plusieurs lieues, et longue, on ne sait combien...

A onze heures, une tache plus franchement verte se dessine l-bas, et
vite grandit; pour nos yeux dj habitus aux oasis de l'Iran, cela
indique un coin o passe un ruisseau, un coin que l'on cultive, un
groupement humain. En effet, des remparts, des crneaux se mlent  ces
verdures toutes fraches et frileuses; c'est un pauvre hameau, qui
s'appelle Kader-Abad, et qui se donne des airs de citadelle avec ses
murailles en terre croulante. L, nous prenons le repas de midi, sur des
tapis de Chiraz, dans le jardinet de l'humble caravansrail,  l'ombre
de mriers grles, effeuills par les geles du printemps. Et le mur,
derrire nous, se garnit peu  peu de ttes de femmes et de petites
filles, qui mergent timidement une  une, pour nous regarder.

Nous allions repartir, quand une rumeur emplit le village; tout le monde
court; il se passe quelque chose... C'est, nous dit-on, une grande dame
qui arrive, une trs grande dame, mme une princesse, avec sa suite.
Elle voyage depuis une semaine, elle se rend  Ispahan, et, pour cette
nuit, elle compte demander  Kader-Abad la protection de ses murs.

En effet, voici une troupe de cavaliers, ses gardes, qui la prcdent,
monts sur de beaux chevaux, avec des selles brodes, franges d'or. Et,
dans la porte  donjon du rempart, une chose tout  fait extraordinaire
s'encadre: un carrosse! Un carrosse  rideaux de soie pourpre, qui roule
dtel, tran par une quipe de bergers; il est venu de Chiraz,
parat-il, par des chemins plus longs mais moins dangereux que les
ntres; cependant une roue s'est rompue, il a fallu renforcer tous les
ressorts avec des cordes, le trajet n'a pas t sans peine. Et, derrire
la voiture endommage, la belle mystrieuse s'avance d'un pas
tranquille. Jeune ou vieille, qui pourrait le dire? Bien entendu, c'est
un fantme, mais un fantme qui a de la grce; elle est tout enveloppe
de soie noire, avec un loup blanc sur le visage, mais ses petits pieds
sont lgamment chausss, et sa main fine, qui retient le voile, est
gante de gris perle. Pour mieux voir, toutes les femmes de Kader-Abad
viennent de monter sur les toits, et les filles brunes d'une tribu
nomade, par l campe, accourent  toutes jambes. Aprs la dame, ses
suivantes, voiles aussi impntrablement, arrivent deux par deux sur
des mules blanches, dans des espces de grandes cages  rideaux rouges.
Et enfin raie vingtaine de mulets ferment la marche, portant des ballots
ou des coffres que recouvrent d'anciens et somptueux tissus aux reflets
de velours.

Nous repartons, nous, tout de suite replongs dans le vaste dsert. Du
haut de chacune de ces ondulations, qu'il nous faut constamment gravir
et redescendre, nous apercevons toujours des tendues nouvelles, aussi
vides, aussi invioles et sauvages, dans une clart aussi magnifique. On
respire un air suave, froid sous un soleil de splendeur. Le ciel
mridien est d'un bleu violent, et les quelques nuages nacrs qui
passent promnent leurs ombres prcises sur le tapis sans fin qui
recouvre ici la terre, un tapis fait de gramines dlicates, de
basilics, de serpolets, de petites orchides rares dont la fleur
ressemble  une mouche grise... Nous cheminons entre deux et trois mille
mtres de haut. Pas une caravane, ce soir, pas une rencontre.

Sur la fin du jour, les deux chanes de montagnes qui nous suivaient
depuis le matin se rapprochent; avec une nettet qui droute les yeux,
elles nous montrent la tourmente de leurs sommets, dans des bleus
sombres et des violets admirables passant au rose; on dirait des
chteaux pour les gnies, des tours de Babel, des temples, des cits
apocalyptiques, les ruines d'un monde; et les neiges, qui dorment l
dans tous les replis des abmes, nous envoient du vrai froid.

Cependant une nouvelle tache verte, dans le lointain, nous appelle, nous
indique le gte du soir: la toujours pareille petite oasis, les bls,
les quelques peupliers, et, au milieu, les crneaux d'un rempart.

C'est Abas-Abad. Mais le caravansrail est plein, il abrite une riche
caravane de marchands, et,  prix d'or, nous n'y trouverions pas place.
Il faut donc chercher asile chez de trs humbles gens, qui possdent
deux chambres en terre au-dessus d'une table, et consentent  nous en
cder une; la famille, qui est nombreuse, les garons, les filles, se
transporteront dans l'autre, abandonne  cause d'un trou dans le toit,
qui laisse entrer la froidure. Par un escalier us o l'on glisse, nous
montons  ce gte sauvage, enfum et noir; on s'empresse d'enlever les
pauvres matelas, les cruches, les jarres, les gteaux de froment, les
fusils  pierre, les vieux sabres, et de chasser les poules avec leurs
petits. Ensuite, il s'agit de nous faire du feu, car l'air est glac. En
ce pays sans forts, sans broussailles, on se chauffe avec une espce de
chardon, qui pousse comme les madrpores en forme de galette pineuse;
les femmes vont le ramasser dans la montagne et le font scher pour
l'hiver. Dans l'tre, on en jette plusieurs pieds, qui ptillent et
brlent avec mille petites flammes gaies. Le chat de la maison, qui
d'abord avait dmnag avec ses matres, prend le parti de revenir se
chauffer  notre feu et accepte de souper avec nous. Les deux plus
jeunes filles, de douze  quinze ans, que notre dballage avait rendues
muettes de stupeur, arrivent aussi sur la pointe des pieds et ne peuvent
plus s'arracher  la contemplation de notre repas. D'ailleurs si drles,
toutes deux, qu'il n'y a pas moyen de leur en vouloir, et si
impeccablement jolies, sous leurs voiles de perse aux dessins suranns,
avec leurs joues rouges et veloutes comme des pches de septembre,
leurs yeux presque trop longs et trop grands, dont les coins se perdent
dans leurs noirs bandeaux  la Vierge,--et surtout leur mine honnte,
chaste et nave. Au moment de notre coucher seulement, elles se
retirent, aprs avoir jet de nouveaux pieds de chardon dans le feu;
alors le froid et le solennel silence, qui manent des cimes proches et
de leurs neiges, s'pandent avec la nuit sur les solitudes alentour,
enveloppent bientt le petit village de terre, notre chambrette
misrable, et notre bon sommeil sans rves.


Dimanche, 6 mai.

Ds le matin, nous retrouvons la joie de la vitesse et de l'espace, dans
le dsert toujours pareil, entre les deux chanes de hauts sommets
garnis de neige. Le dsert est comme marbr par ses diffrentes zones de
fleurs. Mais ce n'est plus l'clat des plaines du Maroc ou de la
Palestine, qui, au printemps, se couvrent de glaeuls roses, de liserons
bleus, d'anmones rouges. Il semble qu'ici tout se dcolore, sous les
rayons d'un soleil trop rapproch et trop clair: des serpolets d'une
nuance indcise, des pquerettes d'un jaune attnu, de ples iris dont
le violet tourne au gris perle, des orchides  fleurs grises, et mille
petites plantes inconnues, que l'on dirait passes dans la cendre.

Nous avons pris le parti de laisser derrire nous nos btes de charge,
avec nos inutiles et flneurs cavaliers de Chiraz; la confiance entire
nous est venue, et nous allons de l'avant.

Voici cependant l-bas une multitude en marche, qui va croiser notre
route; ce sont des nomades, gens de mauvais renom, c'est une tribu qui
change de pturage. En tte s'avancent les hommes arms, qui ont de
belles allures de bandits; nos Persans imaginent de passer ventre 
terre au milieu d'eux, en jetant de grands cris sauvages pour exciter
les chevaux; et on se range, on nous fait place. En traversant la cohue
du btail qui vient ensuite, nous reprenons le trot tranquille. Au petit
pas, enfin, nous croisons l'arrire-garde, compose des femmes et des
petits,--petits enfants, petits chameaux, petits cabris, ple-mle dans
une promiscuit comique et gentille;--d'un mme panier, sur le dos d'une
mule, nous voyons sortir la tte d'un bb et celle d'un non qui vient
de natre, et on ne sait qui est le plus joli, du petit nomade qui
roule ses yeux noirs, ou du petit ne au poil encore tout fris qui
remue ses grandes oreilles, l'un et l'autre du reste nous regardant avec
la mme candeur tonne.

Aprs quatre heures de route, halte au village dsol de Dehbid (deux
mille six cents mtres d'altitude). Au milieu de la plaine grise, une
lourde forteresse antique, datant des rois Sassanides, contre laquelle
de misrables huttes en terre se tiennent blotties, comme par crainte
des rafales qui balayent ces hauts plateaux. Un vent glac, des neiges
proches, et une tincelante lumire.

Cependant nos btes de charge, distances depuis le matin, ne nous
rejoignent point, non plus que nos cavaliers de Chiraz. Tout le jour,
nous les attendons comme soeur Anne, monts sur le toit du caravansrail,
interrogeant l'horizon: des caravanes apparaissent, des mules, des
chameaux, des nes, des btes et des gens de toute espce, mais les
ntres point. A l'heure o les ombres des grandes montagnes s'allongent
dmesurment sur le dsert, l'un des cavaliers enfin arrive: Ne vous
inquitez pas, dit-il, ils ont pris un autre chemin, de nous connu;
dormez ici, comme je vais faire moi-mme; demain vous les retrouverez 
quatre heures plus loin, au caravansrail de Khan-Korrah.

Donc, dormons  Dehbid; il n'y a que ce parti  prendre, en effet, car
voici bientt l'enveloppement solennel de la nuit. Mais qu'on apporte
beaucoup de chardons secs, dans l'tre o nous allumerons notre feu.

Le muezzin jette ses longs appels chants. Les oiseaux, cessant de
tournoyer, se couchent dans les branches de quelques peupliers
rabougris, qui sont les seuls arbres  bien des lieues alentour. Et des
petites filles d'une douzaine d'annes se mettent  danser en rond,
comme celles de chez nous les soirs de mai; petites beauts persanes que
l'on voilera bientt, petites fleurs d'oasis destines  se faner dans
ce village perdu. Elles dansent, elles chantent; tant que dure le
transparent crpuscule, elles continuent leur ronde, et leur gat
dtonne, dans l'pre tristesse de Dehbid...


Lundi, 7 mai.

Le soleil va se lever quand nous jetons notre premier regard au dehors,
par les trous de notre mur de terre. Une immense caravane, qui vient
d'arriver, est au repos sur l'herbe toute brillante de gele blanche;
les dos bossus des chameaux, les pointes de leurs selles se dtachent
sur l'Orient clair, sur le ciel idalement pur du matin, et, pour nos
yeux mal veills, tout cela d'abord se confond avec les montagnes
pointues--qui sont pourtant si loin, l-bas, au bout des vastes plaines.

Nous repartons dans le dsert monotone, o quelques asphodles
commencent d'apparatre, dressant leurs quenouilles blanches au-dessus
des petites floraisons gristres ou violaces que nous avions coutume de
voir.

A midi, sous un soleil devenu tout  coup torride, nous retrouvons au
point indiqu nos btes et nos gens qui taient perdus. Mais quel
sinistre lieu de rendez-vous que ce caravansrail de Khan-Korrah! Pas le
moindre village dans les environs. Au milieu d'une absolue solitude et
d'un steppe de pierre, ce n'est qu'une haute enceinte crnele, une
place o l'on peut dormir  l'abri des attaques nocturnes, derrire des
murs. Aux abords, gisent une douzaine de squelettes, carcasses de cheval
ou de chameau, et quelques btes plus frachement mortes, sur lesquelles
des vautours sont poss. D'normes molosses et trois hommes  figure
farouche, arms jusqu'aux dents, gardent cette forteresse, o nous
entrons pour un temps de repos  l'ombre. Intrieurement la cour est
jonche d'immondices, et des carcasses de mules achvent d'y pourrir:
les btes avaient agonis l, aprs quelque tape force, et on n'a pas
pris la peine de les jeter dehors, s'en remettant aux soins des
vautours;  cette heure brlante, un essaim de mouches les enveloppe.

Il glera sans doute cette nuit, mais la chaleur en ce moment est 
peine tolrable, et notre sommeil mridien est troubl par ces mmes
mouches bleues qui, avant notre venue, taient assembles sur les
pourritures.

Cinq heures de route l'aprs-midi,  travers les solitudes grises, sous
un soleil de plomb, pour aller coucher au caravansrail de Surmah, prs
d'une antique forteresse Sassanide, au pied des neiges.


Mardi, 8 mai.

Les taches vertes des petites oasis aujourd'hui se font plus nombreuses,
des deux cts de notre chemin. Sur le sol aride, une quantit de
ruisseaux de cristal, issus de la fonte des neiges, et canaliss,
diviss jalousement par la main des hommes, s'en vont  et l porter la
vie aux quelques dfrichements pars dans ces hautes plaines.

Vers dix heures du matin, nous arrivons dans une ville, la premire
depuis Chiraz. Elle s'appelle Abadeh. Ses triples remparts, en terre
cuite et en terre battue, qui commencent de crouler par endroits, sont
d'une hauteur excessive, surmonts de crneaux froces et orns de
briques d'mail bleu qui dessinent des arcades. Ses portes s'agrmentent
de cornes de gazelle, disposes en couronne au-dessus de l'ogive. Il y a
un grand bazar couvert, o l'animation est extrme; on y vend des tapis,
des laines tisses et en cheveaux, des cuirs travaills, des fusils 
pierre, des grains, des pices venues de l'Inde. Aujourd'hui se tient
aussi, dans les rues troites, une foire au btail; tout est encombr de
moutons et de chvres. Les femmes d'Abadeh ne portent point le petit
masque blanc perc de trous, mais leur voile est on ne peut plus
dissimulateur: il n'est pas noir comme  Chiraz, ni  bouquets et 
ramages comme dans les campagnes, mais toujours bleu, trs long,
s'largissant vers le sol et formant trane; pour se conduire, on risque
un coup d'oeil, de temps  autre, entre les plis discrets. Les belles
ainsi voiles ressemblent  de gracieuses madones n'ayant pas de figure.
On nous regarde naturellement beaucoup dans cette ville, mais sans
malveillance, et les enfants nous suivent en troupe, avec de jolis yeux
de curiosit contenue.

Nous pensions repartir aprs une halte de deux heures, mais le matre de
nos chevaux s'y refuse, dclarant que ses btes sont trop fatigues et
qu'il faut coucher ici.

Donc, le mlancolique soir nous trouve au caravansrail d'Abadeh, assis
devant la porte que surmonte une range de cornes de gazelle. Derrire
nous, les grands murs crnels qui s'assombrissent dcoupent leurs dents
sur le ciel d'or vert. Et nous avons vue sur la plaine des spultures:
un sol gris o aucune herbe ne pousse; d'humbles mausoles en brique
grise, petites coupoles ou simples tables funraires; jusqu'au lointain,
toujours des tombes, pour la plupart si vieilles que personne sans doute
ne les connat plus. Des madones bleues au voile tranant se promnent
l par groupes; dans le crpuscule qui vient, elles prennent plus que
jamais leurs airs de fantme. L'horizon est ferm l-bas par des cimes
de quatre ou cinq mille mtres de haut, dont les neiges,  cette heure,
bleuissent et donnent froid  regarder.

Ds que la premire toile s'allume au ciel limpide, les madones se
dispersent lentement vers la ville, et les portes, derrire elles, se
ferment. En ces pays, quand la nuit approche, la vie se glace; tout de
suite on sent rder la tristesse et l'indfinissable peur...


Mercredi, 9 mai.

Nos chevaux reposs reprennent ds le matin leur vitesse, dans l'tendue
toujours morne et claire. La floraison des asphodles et des acanthes
donne par instants  ces solitudes des aspects de jardin; jardin funbre
et dcolor, qui se prolonge pendant des lieues sans que jamais rien ne
change. A droite et  gauche, infiniment loin, les deux chanes de
montagnes continuent de nous suivre; elles forment  la surface de la
terre comme une sorte de double arte, qui est l'une des plus hautes du
monde. Mais aujourd'hui, dans la chane de l'Est, parfois des brches
nous laissent apercevoir l'entre de ces immenses dserts de sable et de
sel qui ont deux cents lieues de profondeur, et s'en vont jusqu' la
frontire afghane.

Aprs quatre heures de route, dans les chaudes grisailles de l'horizon
plein d'blouissements, apparat une chose bleue, d'un bleu tellement
bleu que c'est tout  fait anormal; vraiment cela rayonne et cela
fascine; quelque norme pierre prcieuse, dirait-on, quelque turquoise
gante... Et ce n'est que le dme maill d'une vieille petite mosque
en ruines, dans un lugubre hameau  l'abandon, o les huttes ressemblent
 d'anciens terriers de bte fauve. A l'ombre d'une vote de boue
sche, nous nous arrtons l, pour le repos de midi.

Comme il est long et austre, ce chemin d'Ispahan! Le soir, nos sept ou
huit lieues d'tape se font  travers le silence, et nulle part nous
n'apercevons trace humaine. Deux fois, il y a un nuage de poussire qui
passe trs vite devant nous, qui court sur le ple tapis des basilics et
des serpolets: des gazelles en fuite! A peine reconnues, aussitt
invisibles, elles ont dtal comme le vent. Et c'est tout jusqu' la fin
du jour.

Mais, au coucher du soleil, nous arrivons au bord d'une gigantesque
coupure dans nos plateaux dsols, et, au fond, c'est la surprise d'une
fertile plaine o une rivire passe, o des caravanes sont assembles,
mules et chameaux sans nombre, o une espce de cit fantastique trne
en l'air, sur un rocher comme on n'en voit nulle part.

Elle n'a qu'une demi-lieue de large, cette valle en contre-bas, mais
elle parat indfiniment longue entre les parois verticales qui, de
chaque ct, l'enferment et la dissimulent.

Tout en y descendant, par de dangereux lacets, on est dans la stupeur de
cette ville perche. Une ville qui n'a pas besoin de murailles,
celle-l; mais ses habitants, comment peuvent-ils bien s'y
introduire?... Un grand rocher solitaire, qui se lve  plus de soixante
mtres de hauteur, lui sert de base; il a la forme exacte du cimier d'un
casque, trs vid par le bas, trs creus de ravines et de grottes,
mais si largi par le haut qu'il en est dj inquitant; et l-dessus
les hommes ont difi une incroyable superposition de boue sche au
soleil, qui semble une gageure contre l'quilibre et le sens commun, des
maisons, qui grimpent les unes sur les autres, qui toutes, comme le
rocher, s'largissent par le haut, s'panouissant au-dessus de l'abme
en balcons avancs et en terrasses. Cela s'appelle Yezdi-Khast, et on
dirait une de ces invraisemblables villes d'oiseaux marins, accroches
en surplomb aux falaises d'un rivage. Tout cela est si tmraire, et
d'ailleurs si dessch et si vieux, que la chute ne peut manquer d'tre
prochaine. Cependant,  chaque balcon,  chacune des petites fentres en
pis ou des simples meurtrires, ou voit du monde, des enfants, des
femmes, qui se penchent et regardent tranquillement ce qui se passe en
bas.

Au pied de la vieille cit fantastique, prte  crouler en cendre, il y
a des cavernes, des souterrains, des trous profonds et bants, d'o l'on
a tir jadis cette prodigieuse quantit de terre pour l'chafauder si
imprudemment l-haut. Il y a aussi une mosque, un monumental
caravansrail aux murs dcors d'arceaux en faence bleue; il y a la
rivire, avec son pont courb en arc de cercle; il y a la fracheur des
ruisseaux, des bls, des jeunes arbres; il y a la vie des caravanes, le
gai remuement des chameliers et des muletiers, l'amas sur l'herbe des
ballots de marchandises, toute l'animation d'un grand lieu de passage.
Voici mme, dans un champ, quelques centaines de pains de sucre qui se
reposent par terre, et remonteront ce soir  dos de chameau pour se
rendre dans les villages les plus reculs des oasis,--de trs vulgaires
pains de sucre envelopps de papier bleu comme ceux de chez nous; les
Persans en font une consommation considrable, pour ces petites tasses
de th trs sucr qu'ils s'offrent les uns aux autres du matin au
soir.--(Et ces pains, qui, jusqu' ces dernires annes, taient fournis
par la France, viennent maintenant tous de l'Allemagne et de la Russie:
j'apprends cela en causant avec des tcharvadars, qui ne me cachent pas
leur piti un peu ddaigneuse pour notre dcadence commerciale.)

Des groupes compacts de chameaux entourent notre caravansrail, et c'est
l'instant o ils jettent ces affreux cris de fureur ou de souffrance,
qui ont l'air de passer  travers de l'eau, qui ressemblent  des
gargouillements de noy: nous soupons dans ce vacarme, comme au milieu
d'une mnagerie.

Cependant le silence revient  l'heure de la lune, de la pleine lune,
coutumire de fantasmagories et d'clairages trompeurs, qui magnifie
trangement la vieille cit saugrenue juche l-haut dans notre ciel, et
la fait paratre toute rose, mais rigide et glace.


Jeudi, 10 mai.

Le matin, pour sortir de la grande oasis en contre-bas du dsert, il
nous faut cheminer au milieu des trous et des cavernes, au pied mme de
la ville perche, presque dessous, tant elle surplombe; la retombe du
rocher qui la supporte nous maintient l dans une ombre froide, quand le
beau soleil levant rayonne dj partout. Au-dessus de nos ttes,
beaucoup de ces gens, qui nichent comme les aigles, sont au bord de
leurs terrasses menaantes, ou bien se penchent  leurs fentres
avances, et laissent tomber  pic leurs regards sur nous.

Contre l'autre paroi de la valle, l'troit sentier qui remonte vers les
solitudes est encombr par quelques centaines d'indolents bourriquots
qui ne se garent pas. Nos Persans, en cette occurrence et comme chaque
fois qu'il y a obstacle, nous font prendre le galop en jetant de grands
cris. Effroi et droute alors parmi les niers, et, avec tapage, nous
arrivons en haut, dans la plaine aride et gristre, au niveau ordinaire
de nos chevauches.

C'est aujourd'hui la matine des nes, car nous en croisons des
milliers, des cortges d'une lieue de long, qui s'en reviennent
d'Ispahan o ils avaient charroy des marchandises, et s'en reviennent
en flneurs, n'ayant plus sur le dos que leur couverture raye de
Chiraz. Quelques-uns, il est vrai, portent aussi leur matre qui
continue son somme de la nuit, envelopp dans son caftan de feutre,
tendu  plat ventre sur le dos de la bonne bte, et les bras nous
autour de son cou. Il y a aussi des mamans bourriques, charges d'un
panier dans lequel on a mis leur petit, n de la veille. Et enfin
d'autres nons, dj en tat de suivre, gambadent espiglement derrire
leur mre.

Pas trop dserte, la rgion d'aujourd'hui. Pas trop espaces, les vertes
petites oasis, ayant chacune son hameau  donjons crnels, au milieu de
quelques peupliers longs et frles.

La halte de midi est au grand village de Makandbey, o plusieurs
dames-fantmes, perches au fate des remparts, regardent dans la triste
plaine, entre les crneaux pointus. Sous les arceaux du caravansrail,
dans la cour, il y a quantit de beaux voyageurs en turban et robe de
cachemire, avec lesquels il faut changer de crmonieux saluts; sur
des coussins, des tapis aux couleurs exquises, ils sont assis par
groupes autour des samovars et cuisinent leur th en fumant leur kalyan.

Nous sommes  l'avant-dernier jour du carme de la Perse, et ce sera
demain l'anniversaire de la mort d'Ali[3]; aussi l'enthousiasme
religieux est-il extrme  Makandbey. Sur la place, devant l'humble
mosque aux ogives de terre battue, une centaine d'hommes, rangs en
cercle autour d'un derviche qui psalmodie, poussent des gmissements et
se frappent la poitrine. Ils ont tous mis  nu leur paule et leur sein
gauches; ils se frappent si fort que la chair est tumfie et la peau
presque sanglante; on entend les coups rsonner creux dans leur thorax
profond. Le vieil homme qu'ils coutent leur raconte, en couplets
presque chants, la Passion de leur prophte, et ils soulignent les
phrases plus poignantes de la mlope en jetant des cris de dsespoir ou
en simulant des sanglots. De plus en plus il s'exalte, le vieux derviche
au regard de fou; voici qu'il se met  chanter comme les muezzins, d'une
voix fle qui chevrote, et les coups redoublent contre les poitrines
nues. Toutes les dames-fantmes maintenant sont arrives sur les toits
alentour; elles couronnent les terrasses et les murs branlants. Le
cercle des hommes se resserre, pour une sorte de danse terrible, avec
des bonds sur place, des trpignements de frnsie. Et tout  coup, ils
s'treignent les uns les autres, pour former une compacte chane ronde,
chacun enlaant du bras gauche son voisin le plus proche, mais
continuant  se meurtrir furieusement de la main droite, dans une
croissante ivresse de douleur. Il en est dont le dlire est hideux 
faire piti; d'autres, qui arrivent au summum de la beaut humaine, tous
les muscles en paroxysme d'action, et les yeux enflamms pour la tuerie
ou le martyre. Des cris aigus et de caverneux rauquements de bte
sortent ensemble de cet amas de corps emmls; la sueur et les gouttes
de sang coulent sur les torses fauves. La poussire se lve du sol et
enveloppe de son nuage ce lieu o darde un cuisant soleil. Sur les murs
de la petite place sauvage, les femmes  cagoule sont comme ptrifies.
Et, au-dessus de tout, les cimes des montagnes, les neiges montent dans
le ciel idalement bleu.

       *       *       *       *       *

Durant l'aprs-midi, nous voyageons  travers un pays de moins en moins
dsol, rencontrant des villages, des champs de bl et d'orge, des
vergers enclos de murs. Le soir, enfin, nous apercevons une grande
ville, dans un simulacre d'enceinte formidable, et c'est Koumichah, qui
n'est plus qu' huit ou neuf heures d'Ispahan.

En Perse, les abords d'une ville sont toujours plus difficiles et
dangereux pour les chevaux que la rase campagne. Et, avant d'arriver 
la porte des remparts, nous peinons une demi-heure dans des sentiers 
se rompre le cou, sems de carcasses de chameaux ou de mulets; c'est au
milieu des ruines, des boulis, des dtritus; et, toujours,  droite ou
 gauche, nous guettent ces trous bants d'o l'on a retir la terre 
btir, pour les forteresses, les maisons et les mosques.

Le soleil est couch lorsque nous passons cette porte ogivale, qui
semblait tout le temps se drober devant nous. La ville, alors, que ses
murailles dissimulaient presque, enchante soudainement nos yeux. Elle
est de ce mme gris rose que nous avions dj vu  Chiraz,  Abadeh, et
aussi dans chacun des villages du chemin, puisque c'est toujours la mme
terre argileuse qui sert  tout construire, mais elle se dveloppe et
s'tage sur les ondulations du sol  la manire d'un dcor de ferie. Et
comment peut-on oser, avec de la terre, difier tant de petits dmes, et
les enchevtrer, les superposer en pyramides? Comment tiennent debout,
et rsistent aux pluies, tant d'arcades, de grandes ogives lgantes,
qui ne sont que de la boue sche, et tant de minarets, avec leurs
galeries comme franges de stalactites? Tout cela, bien entendu, est
sans artes vives, sans contours prcis; l'ombre et la lumire s'y
fondent doucement, parmi des formes toujours molles et rondes. Sur les
monuments, pas de faences bleues, pas d'arbres dans les jardins, rien
pour rompre la teinte uniforme de ce dploiement de choses, toutes
ptries de la mme argile rose. Mais le jeu des nuances est en bas,
dans les rues pleines de monde: des hommes en robe bleue, des hommes en
robe verte; des groupes de femmes voiles, groupes intensment noirs,
avec ces taches d'un blanc violent que font les masques cachant les
visages. Et il est surtout en haut, le jeu magnifique, le heurt des
couleurs, il est au-dessus de l'amas des coupoles grises et des arcades
grises:  ce crpuscule, les inaccessibles montagnes alentour talent
des violets somptueux de robe d'vque, des violets zbrs d'argent par
des coules de neige; et, sur le ciel qui devient vert, des petits
nuages orange semblent prendre feu, se mettent  clairer comme des
flammes... Nous sommes toujours  prs de deux mille mtres d'altitude,
dans l'atmosphre pure des sommets, et le voisinage des grands dserts
sans vapeur d'eau augmente encore les transparences, avive
fantastiquement l'clat des soirs.

C'est donc aujourd'hui la grande solennit religieuse des Persans,
l'anniversaire du martyre de leur khalife. Dans les mosques, des
milliers d'hommes gmissent ensemble; on entend de loin leurs voix, en
un murmure confus qui imite le bruit de la mer.

Aussitt l'arrive au caravansrail, il faut se hter vers le lieu
saint, pour voir encore un peu de cette fte, qui doit se terminer avant
la nuit close. Personne, d'abord, ne veut me conduire. Deux hommes, de
figure nergique et d'paules solides, longtemps indcis, consentent
cependant  prix d'or. Mais l'un estime que je dois prendre une robe 
lui et un de ses bonnets d'astrakan; l'autre dclare que ce sera plus
prilleux, et qu'il faut bravement garder mon costume d'Europe. Aprs
tout, je reste comme je suis, et nous partons ensemble pour la grande
mosque, marchant vite, car il se fait tard. Nous voici,  la nuit
tombante, dans le ddale sinistre dont j'avais prvu les aspects: murs
sans fentres, murs de hautes prisons, avec, de loin en loin seulement,
quelque porte barde de fer; murs qui de temps  autre se rejoignent par
le haut, vous plongeant dans cette obscurit souterraine si chre aux
villes persanes. Montes, descentes, puits sans margelle, prcipices et
oubliettes. Aux premiers moments, nous ne rencontrons personne, et c'est
comme une course crpusculaire dans des catacombes abandonnes. Et puis,
approchant du foyer d'une de ces clameurs, semblables au bruit des
plages, dont la ville ce soir est remplie, nous commenons de croiser
des groupes d'hommes, qui viennent tous du mme ct, et dont la
rencontre est presque terrible. Ils sortent de la grande mosque,
principal centre des cris et des lamentations, o la fte de deuil va
bientt finir; par dix, par vingt ou trente, ils s'avancent en masse
compacte, enlacs et courant, tte renverse en arrire, ne regardant
rien; on voit le blanc de leurs yeux, ouverts dmesurment, dont la
prunelle trop leve semble entrer dans le front. Les bouches aussi sont
ouvertes et exhalent un rugissement continu; toutes les mains droites
frappent  grands coups les poitrines sanglantes. On a beau se ranger le
long des murs, ou dans les portes si l'on en trouve, on est lourdement
frl. Ils sentent la sueur et le fauve; ils passent d'un lan
irrsistible et aveugle comme la pousse de la houle.

Aprs les ruelles troites, lorsqu'un arceau ogival nous donne accs
dans la cour de la mosque, ce lieu nous parat immense. Deux ou trois
mille hommes sont l, presss les uns contre les autres et donnant de la
voix: Hassan, Hussein! Hassan, Hussein[4]! hurlent-ils tous ensemble,
avec une sorte de cadence formidable. Au fond, dominant tout, la seconde
grande ogive, orne des invitables faences bleues, s'ouvre sur le
sanctuaire obscur. Au fate des murailles d'enceinte et au bord de
toutes les terrasses d'alentour, les femmes perches, immobiles et
muettes, semblent un vol d'oiseaux noirs qui se serait abattu sur la
ville. Dans un coin, un vieillard, abrit du remous humain par le tronc
d'un mrier centenaire, frappe comme un possd sur un monstrueux
tambour: trois par trois, des coups assourdissants, et battus trs vite
comme pour faire danser on ne sait quoi d'norme;--or, la chose qui
danse en mesure est une sorte de maison soutenue en l'air, au bout de
longs madriers, par des centaines de bras, et agite frntiquement
malgr sa lourdeur. La maison dansante est toute recouverte de vieux
velours de Damas et de soies aux broderies archaques; elle oscille 
dix pieds au-dessus de la foule, au-dessus des ttes leves, des yeux
gars, et par instants elle tourne, les fidles qui la portent se
mettant  courir en cercle dans la mle compacte, elle tourne, elle
tourbillonne  donner le vertige. Dedans, il y a un muezzin en dlire,
qui se cramponne pour ne pas tomber et dont les vocalises aigus percent
tout le fracas d'en dessous; chaque fois qu'il prononce le nom du
prophte de l'Iran, un cri plus affreux s'chappe de toutes les gorges,
et des poings cruels s'abattent sur toutes les poitrines, d'un heurt
caverneux qui couvre le son du tambour. Des hommes, qui ont jet leur
bonnet, se sont fait au milieu de la chevelure des entailles saignantes;
la sueur et les gouttes de sang ruissellent sur toutes les paules; prs
de moi, un jeune garon, pour s'tre frapp trop fort, vomit une bave
rouge dont je suis clabouss.

D'abord on n'avait pas pris garde  ma prsence, et je m'tais plaqu
contre le mur, derrire mes deux guides inquiets. Mais un enfant lve
par hasard les yeux vers moi, devine un tranger et donne l'alarme;
d'autres visages aussitt se retournent, il y a une minute d'arrt dans
les plus proches lamentations, une minute de silence et de stupeur...
Viens! disent mes deux hommes, m'entourant de leurs bras pour
m'entraner dehors, et nous sortons  reculons, face  la foule, comme
les dompteurs, lorsqu'ils sortent des cages, font face aux btes... Dans
la rue, on ne nous poursuit pas...

       *       *       *       *       *

Le soir, vers neuf heures, quand un silence de cimetire est retomb sur
la ville, puise par tant de cris et de lamentations, je sors  nouveau
du caravansrail, ayant obtenu d'tre convi, chez un notable bourgeois,
 une veille religieuse trs ferme.

Koumichah, muette et toute rose sous la lune, est devenue solennelle
comme une immense ncropole. Personne nulle part; c'est la lune seule
qui est matresse de la ville en terre sche, c'est la lune qui est
reine sur les mille petites coupoles aux contours amollis, sur le
labyrinthe des passages troits, sur les amas de ruines et sur les
fondrires.

Mais, si les rues sont dsertes, on veille dans toutes les maisons,
derrire les doubles portes closes; on veille, on se lamente, et on
prie.

Aprs un long trajet dans le silence, entre deux porteurs de lanterne,
j'arrive  la porte mystrieuse de mon hte. C'est dans son petit jardin
mur que se tient la veille de deuil,  la lueur de la lune et de
quelques lampes suspendues aux branches des jasmins ou des treilles.
Devant la maison cache, par terre, on a tendu des tapis, sur lesquels
vingt ou trente personnages, coiffs du haut bonnet noir, fument leur
kalyan, assis en cercle; au milieu d'eux, un large plateau, contenant
une montagne de roses sans tige,--roses persanes, toujours
dlicieusement odorantes,--et un samovar, pour le th que des serviteurs
renouvellent sans cesse, dans les tasses en miniature. Vu le caractre
religieux de cette soire, ma prsence directe au jardin serait une
inconvenance; aussi m'installe-t-on seul, avec mon kalyan, dans
l'appartement d'honneur, d'o je puis tout voir et tout entendre par la
porte laisse ouverte.

L'un des invits monte sur un banc de pierre, au milieu des rosiers tout
roses de fleurs, et raconte avec des larmes dans la voix la mort de cet
Ali, khalife si vnr des Persans, en mmoire duquel nous voici
assembls. Les assistants, il va sans dire, soulignent son rcit par des
plaintes et des sanglots, mais surtout par des exclamations de stupeur
incrdule; ils ont entendu cela mille fois, et cependant ils ont l'air
de s'crier: En croirai-je mes oreilles? Une telle abomination,
vraiment est-ce possible? Le conteur, quand il a fini, se rassied prs
du samovar, et, tandis qu'on renouvelle le feu des kalyans, un autre
prend sa place sur le banc du prche, pour recommencer dans tous ses
dtails l'histoire de l'inoubliable crime.

Le petit salon, o je veille  l'cart, est exquis d'archasme non
voulu; si on l'a ainsi arrang, tout comme on aurait pu le faire il y a
cinq cents ans, c'est qu'on ne connat pas,  Koumichah, de mode plus
rcente; aucun objet de notre camelote occidentale n'est encore entr
dans cette demeure, et on n'y voit pas trace de ces cotonnades imprimes
dont l'Angleterre a commenc d'inonder l'Asie; les yeux peuvent s'amuser
 inventorier toutes choses sans y rencontrer un indice de nos temps.
Par terre, ce sont les vieux tapis de Perse; pour meubles, des coussins,
et de grands coffres en cdre, incrusts de cuivre ou de nacre. Dans
l'paisseur des murs, blanchis  la chaux, ces espces de petites
niches, de petites grottes  cintre ogival ou frang, qui remplacent en
ce pays les armoires, sont garnies de coffrets d'argent, d'aiguires, de
coupes; tout cela ancien, tout cela posant sur des carrs de satin aux
broderies surannes. Les portes intrieures, qui me sont dfendues, ont
des rideaux baisss, en ces soies persanes si tranges et si
harmonieuses, dont les dessins, volontairement estomps, troubles comme
des cernes, ne ressemblent d'abord qu' de grandes taches fantasques,
mais finissent par vous reprsenter,  la faon impressionniste, des
cyprs funraires.

Dans le jardin, o la veille se continue, des narrateurs de plus en
plus habiles, ou plus pntrs, se succdent sur le banc de pierre; ceux
qui dclament  prsent ont des attitudes, des gestes de vraie douleur.
A certains passages, les assistants, avec un cri dsol, se jettent en
avant et heurtent le sol de leur front; ou bien ils dcouvrent tous
ensemble leur poitrine, dj meurtrie  la mosque, et recommencent  se
frapper, en clamant toujours les deux mmes noms: Hassan! Hussein!...
Hassan! Hussein! d'une voix qui s'angoisse. Quelques-uns, une fois
prosterns, ne se relvent plus. Dans l'alle du fond, sous la retombe
des jasmins du mur, se tiennent les dames-fantmes toutes noires, que
l'on aperoit  peine, qui jamais ne s'approchent, mais que l'on sait
l, et dont les lamentations prolongent en cho le concert lugubre.
Comme pour les chanteurs du jardin, on a apport pour moi des roses dans
un plateau, et elles dbordent sur les vieux tapis prcieux; les jasmins
du dehors aussi embaument, malgr le froid de cette nuit de mai, trop
limpide, avec des toiles trop brillantes... Et c'est une scne de trs
vieux pass oriental, dans un dcor intact, dfendu par tant de murs,
aux portes verrouilles  cette heure: murs doubles et contourns de
cette maison; murs plus hauts qui enferment le quartier et l'isolent;
murs plus hauts encore qui enveloppent toute cette ville et son
immobilit sculaire,--au milieu des solitudes ambiantes, sans doute
abmes en ce moment dans l'infini silence et o les neiges doivent tre
livides sous la lune...


Vendredi, 11 mai.

Il fait un froid  donner l'ongle, quand notre dpart s'organise, au
lever d'un soleil de fte. C'est sur une place, d'o l'on voit les mille
petites coupoles de terre rose s'arranger en amphithtre, avec les
minarets, les ruines, et, tout en haut, les pres montagnes violettes.

La ville, qui vibrait hier du dlire des cris et des lamentations, se
repose  prsent dans le frais silence du matin. Un derviche exalt
prche encore, au coin d'une rue, s'efforant d'attrouper les quelques
laboureurs qui s'en vont aux champs, la pelle sur le dos, suivis de
leurs nes. Mais non, personne ne s'arrte plus: il y a temps pour tout,
et aujourd'hui c'est fini.

Les belles dames de Koumichah sont vraiment bien matineuses; en voici
dj de trs lgantes qui commencent  sortir, chacune monte sur son
nesse blanche, et chacune enveloppant de son voile noir un bb 
califourchon sur le devant de la selle, qui ne montre que son bout de
nez au petit vent frisquet. C'est vendredi, et on s'en va prendre la
rose de mai hors de la ville, dans les jardins frissonnants, entours
de hauts murs dissimulateurs.

Nos chevaux sont fatigus, bien qu'on ait pass la nuit  leur
frictionner les pattes, et surtout  leur tirer les oreilles,--ce qui
est, parat-il, l'opration la plus rconfortante du monde. Aussi
partons-nous d'une allure indolente, le long de ces jardins clos, dont
les murs de terre sont flanqus  tous les angles d'une tourelle d'mail
bleu. A la limite des solitudes, une mosque trs sainte mire dans un
tang son merveilleux dme, qui, auprs des constructions en terre
battue, semble une pice de fine joaillerie; il luit au soleil d'un
clat poli d'agate; l'mail dont il est revtu reprsente un fol
enchevtrement d'arabesques bleues, parmi les quelles s'enlacent des
fleurs jaunes  coeur noir.

Et puis, derrire une colline aride, ce prodigieux ouvrage de terre
qu'est Koumichah disparat d'un coup, avec ses tours, ses cinquante
minarets, ses mille petites coupoles bossues; voici encore devant nous
l'espace vide, et le tapis sans fin des fleurettes incolores, qui
s'crasent sous nos pas en rpandant leur parfum. Nous pensions en avoir
fini avec le dsert triste et suave; nous le retrouvons plus monotone
que jamais, pendant nos sept ou huit heures de route, avec une chaleur
croissante et de continuels mirages.

On aurait pu, en forant un peu l'tape, arriver enfin ce soir 
Ispahan; mais la tombe de la nuit nous a paru un mauvais moment pour
aborder une ville o l'hospitalit est problmatique, et nous avons
dcid de nous arrter dans un caravansrail,  trois lieues des murs.

Des mirages, des mirages partout: on se croirait dans les plaines
mortes de l'Arabie. Un continuel tremblement agite les horizons, qui se
dforment et changent. De diffrents cts, des petits lacs, d'un bleu
exquis, refltant des rochers ou des ruines, vous appellent et puis
s'vanouissent, reparaissent ailleurs et s'en vont encore... Une
caravane d'animaux tranges s'avance vers nous; des chameaux qui ont
deux ttes, mais qui n'ont pas de jambes, qui sont ddoubls par le
milieu, comme les rois et les reines des jeux de cartes... De plus prs,
cependant, ils redeviennent tout  coup des btes normales, d'ordinaires
et braves chameaux qui marchent tranquillement vers cette Chiraz, dj
lointaine derrire nous. Et ce qu'ils portent, en ballots cords
suspendus  leurs flancs, c'est de l'opium, qui s'en ira ensuite trs
loin vers l'Orient extrme; c'est une ample provision de rve et de
mort, qui a pouss dans les champs de la Perse sous forme de fleurs
blanches, et qui est destine aux hommes  petits yeux du
Cleste-Empire.

Sur le soir, ayant travers des dfils rugueux, entre des montagnes
pointues et noirtres comme des tentes bdouines, nous retombons dans
une Perse plus heureuse; au loin reparaissent partout les taches vertes
des bls et des peupliers.

Notre gte pour la huit est cependant un assez farouche petit chteau
fort, isol au milieu des landes striles. D'innombrables ballots de
marchandises et quelques centaines de chameaux accroupis entourent ce
caravansrail, quand nous y arrivons au dclin rouge du soleil; c'est
une de ces immenses caravanes, plus lentes que les files de mulets ou
d'nons, qui font les gros transports et mettent de cinquante 
cinquante-cinq jours entre Thran et Chiraz. Comme d'habitude, nous
occupons le logis des htes de marque, au-dessus de l'ogive d'entre:
une chambre aux murs de terre, perche en vedette, avec promenoir sur
les toits et sur le fate crnel du rempart.--Ispahan, la dsire,
n'est plus qu' trois heures de marche mais des replis du terrain nous
la cachent encore.

Aussitt le soleil couch, la grande caravane s'branle sous nos murs,
pour faire son tape de nuit,  la belle lune, aux belles toiles. Le
vent nous apporte la puanteur musque des chameaux et les horribles cris
de malice ou de souffrance qu'ils jettent chaque fois qu'il s'agit de
les charger; nous sommes au milieu d'une mnagerie en fureur, on ne
s'entend plus.

La clart rouge et or, au couchant, s'teint devant la lune ronde, qui
commence de dessiner sur le sol les ombres de nos murs crnels et de
nos tours. Peu  peu, ces amas d'objets qui taient par terre se hissent
et s'quilibrent sur le dos des chameaux, qui cessent de crier;
redevenus des btes dociles,  prsent ils sont tous debout, agitant
leurs clochettes. La caravane va partir.

Ils ne crient plus, les chameaux, et les voil qui s'loignent  la
queue leu leu, avec un carillon de sonnailles douces. Vers les pays du
Sud, d'o nous venons, ils s'en retournent lentement; toutes les
fondrires, tous les gouffres d'o nous sommes sortis, ils vont les
retraverser; tape par tape, caillou par caillou, refaire le mme
pnible chemin. Et ils recommenceront indfiniment, jusqu' ce qu'ils
tombent de fatigue et que sur place les vautours les mangent. Le vent
n'apporte plus leur puanteur, mais le parfum des herbes. A la file, ils
s'loignent, petits riens maintenant, qui se tranent sur l'tendue
obscure; le bruit de leurs sonnailles est bientt perdu.--C'est du haut
de nos remparts, entre nos crneaux, que nous regardons la plaine, comme
des chtelains du moyen ge.--La fuite de cette caravane a fait la
solitude absolue dans nos profonds entours. Toutes les dents de notre
petit rempart sont maintenant dessines sur la lande, en ombres
lunaires, prcises et dures. Au-dessous de nous, on verrouille avec
fracas la porte ferre qui nous protgera des surprises nocturnes. Au
chant des grillons, la nuit de plus en plus s'tablit en souveraine,
mais il y a de telles transparences que l'on continue de voir infiniment
loin de tous cts. On sent de temps  autre un souffle encore chaud,
qui promne l'odeur des serpolets et des basilics. Et puis, sous la
lumire spectrale de la lune, un frisson passe; tout  coup il fait trs
froid.


Samedi, 12 mai.

Dpart au lever du jour, enfin pour Ispahan!

Une heure de route, dans un sinistre petit dsert, aux ondulations
d'argile brune,--qui sans doute est plac l pour prparer l'apparition
de la ville d'mail bleu, et de sa frache oasis.

Et puis, avec un effet de rideau qui se lve au thtre, deux collines
dsoles s'cartent devant nous et se sparent; alors un den, qui tait
derrire, se rvle avec lenteur. D'abord des champs de larges fleurs
blanches qui, aprs la monotonie terreuse du dsert, semblent clatants
comme de la neige. Ensuite une puissante mle d'arbres,--des peupliers,
des saules, des yeuses, des platanes,--d'o mergent tous les dmes
bleus et tous les minarets bleus d'Ispahan!... C'est un bois et c'est
une ville; cette verdure de mai, plus exubrante encore que chez nous,
est tonnamment verte; mais surtout cette ville bleue, cette ville de
turquoise et de lapis, dans la lumire du matin, s'annonce
invraisemblable et charmante autant qu'un vieux conte oriental.

Les myriades de petites coupoles en terre rose sont l aussi parmi les
branches. Mais tout ce qui monte un peu haut dans le ciel, minarets
sveltes et tourns comme des fuseaux, dmes tout ronds, ou dmes renfls
comme des turbans et termins en pointe, portiques majestueux des
mosques, carrs de muraille qui se dressent percs d'une ogive
colossale, tout cela brille, tincelle dans des tons bleus, si puissants
et si rares que l'on songe  des pierres fines,  des palais en saphir,
 d'irralisables splendeurs de ferie. Et au loin, une ceinture de
montagnes neigeuses enveloppe et dfend toute cette haute oasis,
aujourd'hui dlaisse, qui fut en son temps un des centres de la
magnificence et du luxe sur la Terre.

Ispahan!... Mais quel silence aux abords!... Chez nous, autour d'une
grande ville, il y a toujours des kilomtres de gchis enfum, des
charbons, de tapageuses machines en fonte, et surtout des rseaux de ces
lignes de fer qui tablissent la communication affole avec le reste du
monde.--Ispahan, seule et lointaine dans son oasis, semble n'avoir mme
pas de routes. De grands cimetires abandonns o paissent des chvres,
de limpides ruisseaux qui courent librement partout et sur lesquels on
n'a mme pas fait de pont, des ruines d'anciennes enceintes crneles,
et rien de plus. Longtemps nous cherchons un passage, parmi les dbris
de remparts et les eaux vives, pour ensuite nous engager entre des murs
de vingt pieds de haut, dans un chemin droit et sans vue, creus en son
milieu par un petit torrent. C'est comme une longue souricire, et cela
dbouche enfin sur une place o bourdonne la foule. Des marchands, des
acheteurs, des dames-fantmes, des Circassiens en tunique serre, des
Bdouins de Syrie venus avec les caravanes de l'Ouest (ttes normes,
enroules de foulards), des Armniens, des Juifs... Par terre,  l'ombre
des platanes, les tapis gisent par monceaux, les couvertures, les
selles, les vieux burnous ou les vieux bonnets; des nons, en passant,
les pitinent,--et nos chevaux aussi, qui prennent peur. Cependant, ce
n'est pas encore la ville aux minarets bleus. Ce n'est pas la vraie
Ispahan, que nous avions aperue en sortant du dsert, et qui nous avait
sembl si proche dans la limpidit du matin; elle est  une lieue plus
loin, au del de plusieurs champs de pavots et d'une rivire trs large.
Ici, ce n'est que le faubourg armnien, le faubourg profane o les
trangers  l'Islam ont le droit d'habiter. Et ces humbles quartiers,
pour la plupart en ruines, o grouille une population pauvre,
reprsentent les restes de la Djoulfa qui connut tant d'opulence  la
fin du XVIe sicle, sous Chah-Abbas. (On sait comment ce grand
empereur,--par des procds un peu violents, il est vrai,--avait fait
venir de ses frontires du Nord toute une colonie armnienne pour
l'implanter aux portes de la capitale, mais l'avait ensuite comble de
privilges, si bien que ce faubourg commerant devint une source de
richesse pour l'Empire. Aux sicles d'aprs, sous d'autres Chahs, les
Armniens, qui s'taient rendus encombrants, se virent pressurs,
perscuts, amoindris de toutes les manires[5]. De nos jours, sous le
Vizir actuel de l'Irak, ils ont cependant recouvr le droit d'ouvrir
leurs glises et de vivre en paix).

On nous presse de rester  Djoulfa: les chrtiens, nous dit-on, ne sont
pas admis  loger dans la sainte Ispahan. Nos chevaux, d'ailleurs, ne
nous y conduiront point, leur matre s'y refuse; a n'est pas dans le
contrat, et puis-a ne se fait jamais. Des Armniens s'avancent pour
nous offrir de nous louer des chambres dans leurs maisons. Nous sommes
l, nos bagages et nos armes par terre, au milieu de la foule, qui de
plus en plus nous cerne et s'intresse.--Non; moi je tiens  habiter la
belle ville bleue; je suis venu exprs; en dehors de cela, je ne veux
rien entendre! Qu'on me procure des mules, des nes, n'importe quoi, et
allons-nous-en de ce mercantile faubourg, digne tout au plus des
infidles.

Les mules qu'on m'amne sont de vilaines btes rtives, je l'avais
prvu, qui jettent deux ou trois fois leur charge par terre. Les gens,
du reste, regardent nos prparatifs de dpart avec des airs narquois,
des airs de dire: On les mettra  la porte et ils nous reviendront. a
ne fait rien! En route, par les petits sentiers, les petites ruelles,
o passe toujours quelque ruisseau d'eau vive, issu des neiges voisines.
Bientt nous nous retrouvons dans les bls ou les pavots en fleurs. Et
la voici, cette rivire d'Ispahan, qui coule peu profonde sur un lit de
galets; elle pourrait cependant servir de voie de communication, si, au
lieu de se rendre  la mer, elle n'allait s'infiltrer dans les couches
souterraines et finir par se jeter dans ce lac, perdu au milieu des
solitudes, que nous avons aperu au commencement du voyage; sur ses
bords, schent au soleil des centaines de ces toiles murales, qui
s'impriment ici de dessins en forme de porte de mosque et puis qui se
rpandent dans toute la Perse et jusqu'en Turquie.

C'est un pont magnifique et singulier qui nous donne accs dans la
ville; il date de Chah-Abbas, comme tout le luxe d'Ispahan; il a prs de
trois cents mtres de longueur et se compose de deux sries superposes
d'arcades ogivales, en briques grises, rehausses de bel mail bleu. En
mme temps que nous, une caravane fait son entre, une trs longue
caravane, qui arrive des dserts de l'Est et dont les chameaux sont tous
coiffs de plumets barbares. Des deux cts de la voie qui occupe le
milieu du pont, des passages, pour les gens  pied, s'abritent sous de
gracieuses arcades ornes de faences, et ressemblent  des clotres
gothiques.

Toutes les dames-fantmes noires, qui cheminent dans ces promenoirs
couverts, ont un bouquet de roses  la main. Des roses, partout des
roses. Tous les petits marchands de th ou de sucreries posts sur la
route ont des roses plein leurs plateaux, des roses piques dans la
ceinture, et les mendiants pouilleux accroupis sous les ogives
tourmentent des roses dans leurs doigts.

Les dmes bleus, les minarets bleus, les donjons bleus commencent de
nous montrer le dtail de leurs arabesques, pareilles aux dessins des
vieux tapis de prire. Et, dans le ciel merveilleux, des vols de pigeons
s'battent de tous cts au-dessus d'Ispahan, se lvent, tourbillonnent,
puis se posent  nouveau sur les tours de faence.

Le pont franchi, nous trouvons une avenue large et droite, qui est pour
confondre toutes nos donnes sur les villes orientales. De chaque ct
de la voie, d'pais buissons de roses forment bordure; derrire, ce sont
des jardins o l'on aperoit, parmi les arbres centenaires, des maisons
ou des palais, en ruines peut-tre, mais on ne sait trop, tant la
feuille est paisse. Ces massifs de rosiers en pleine rue, que les
passants peuvent fourrager, ont fleuri avec une exubrance folle, et,
comme c'est l'poque de la cueillette pour composer les parfums, des
dames voiles sont l dedans, ciseaux en main, qui coupent, qui coupent,
qui font tomber une pluie de ptales; il y  de pleines corbeilles de
roses poses de ct et d'autre, et des montagnes de roses par terre...
Qu'est-ce qu'on nous racontait donc  Djoulfa, et comment serions-nous
mal accueillis, dans cette ville des grands arbres et des fleurs, qui
est si ouverte et o les gens nous laissent si tranquillement arriver?

Mais l'enfermement, l'oppression des ruines et du mystre nous
attendaient au premier dtour du chemin; tout  coup nous nous
retrouvons, comme  Chiraz, dans le labyrinthe des ruelles dsertes,
sombres entre de grands murs sans fentres, avec des immondices par
terre, des carcasses, des chiens morts. Tout est inhabit, caduc et
funbre;  et l, des parois ventres nous laissent voir des maisons,
bonnes tout au plus pour les revenants ou les hiboux. Et, dans
l'ternelle uniformit grise des murailles, les vieilles portes toujours
charmantes, aux cadres finement maills, sment en petites parcelles
bleues leurs mosaques sur le sol, comme les arbres sment leurs
feuilles en automne. Il fait chaud et on manque d'air, dans ces ruines
o nous marchons  la dbandade, perdant de vue plus d'une fois nos
btes enttes qui ne veulent pas suivre. Nous marchons, nous marchons,
sans trop savoir nous-mmes o nous pourrons bien faire tte, notre
guide  prsent n'ayant pas l'air beaucoup plus rassur que les
Armniens de Djoulfa sur l'accueil que l'on nous rserve. Essayons dans
les caravansrails d'abord, et, si l'on nous refuse, nous verrons
ensuite chez les habitants!...

Sans transition, nous voici au milieu de la foule, dans la pnombre et
la fracheur; nous venons d'entrer sous les grandes nefs votes des
bazars. La ville n'est donc pas morte dans tous ses quartiers, puisqu'on
peut y rencontrer encore un grouillement pareil. Mais il fait presque
noir, et toute cette agitation de marchands en burnous, de
dames-fantmes, de cavaliers, de caravanes, qui se rvle ainsi d'un
seul coup, aprs tant de ruines et de silence, au premier abord parat 
moiti fantastique.

C'est un monde, ces bazars d'Ispahan, qui furent  leur poque les plus
riches marchs de l'Asie. Leurs nefs de briques, leurs sries de hautes
coupoles, se prolongent  l'infini, se croisent en des carrefours
rguliers, orns de fontaines, et, dans leur dlabrement, restent
grandioses. Des trous, des cloaques, des pavs pointus o l'on glisse;
pniblement nous avanons, bousculs par les gens, par les btes, et
sans cesse proccups de nos mules de charge, qui se laissent distancer
dans la mle trange.

Les caravansrails s'ouvrent le long de ces avenues obscures, et y
jettent chacun son flot de lumire. Ils ont tous leur cour  ciel libre,
o les voyageurs fument le kalyan  l'ombre de quelque vieux platane,
auprs d'une fontaine jaillissante, parmi des buissons de roses roses et
d'glantines blanches; sur ces jardins intrieurs, deux ou trois tages
de petites chambres pareilles prennent jour par des ogives d'mail
bleu.

Nous nous prsentons  la porte de trois, quatre, cinq caravansrails,
o la rponse invariable nous est faite, que tout est plein.

En voici un cependant o il n'y a visiblement personne; mais quel bouge
sombre et sinistre, au fond d'un quartier abandonn qui s'croule!--Tant
pis! Il est midi pass, nous mourons de faim, nous n'en pouvons plus,
entrons l.--D'ailleurs, nos mules et nos muletiers de Djoulfa, refusant
d'aller plus loin, jettent tout sur le pav, devant la porte, dans la
rue dserte et de mauvaise mine o il fait presque nuit sous l'paisseur
des votes.--Tout est plein, nous rpond l'hte avec un mielleux
sourire... Alors, que faire?...

Un vieil homme  figure fute, qui depuis un instant nous suivait,
s'approche pour me parler en confidence: Un seigneur, qui se trouve
dans la gne, me dit-il  l'oreille, l'a charg de louer sa maison. Un
peu cher peut-tre, cinquante tomans (deux cent cinquante francs) par
mois; cependant, si je veux voir... Et il m'emmne loin, trs loin, 
travers une demi-lieue de ruines et de dcombres, pour m'ouvrir enfin,
au bout d'une impasse, une porte vermoulue qui a l'air de donner dans un
caveau de cimetire...

Oh! l'idale demeure! Un jardin, ou plutt un nid de roses: des rosiers
lancs et hauts comme des arbres; des rosiers grimpants qui cachent les
murailles sous un rseau de fleurs. Et, au fond, un petit palais des
Mille et une Nuits, avec une range de colonnes longues et frles, en ce
vieux style persan qui s'inspire encore de l'architecture achmnide et
des lgances du roi Darius. A l'intrieur, c'est de l'Orient ancien et
trs pur; une salle leve, qui jadis fut blanche et or, aujourd'hui
d'un ton d'ivoire rehauss de vermeil mourant; au plafond, des mosaques
en trs petites parcelles de miroir, d'un clat d'argent terni, et puis
des retombes de ces invitables ornements des palais de la Perse, qui
sont comme des grappes de stalactites ou des amas d'alvoles d'abeilles.
Des divans garnis d'une soie vert jade, aux dessins d'autrefois imitant
des flammes roses. Des coussins, des tapis de Kerman et de Chiraz. Dans
les fonds, des portes, au cintre comme frang de stalactites, donnant
sur de petits lointains o il fait noir. En tout cela, un inquitant
charme de vtust, de mystre et d'aventure. Et le parfum des roses du
jardin, ml aux senteurs d'on ne sait quelles essences de harem, dont
les tentures sont imprgnes...

Vite, que je retourne chercher mes gens et mes bagages, pendant que le
bonhomme fut prviendra son seigneur que le march est conclu 
n'importe quel prix. Pour moi, tranger qui passe, quel amusement rv
d'habiter une telle maison, cache parmi les ruines et enveloppe de
silence, au coeur d'une ville comme Ispahan!

Mais, hlas! bientt j'entends courir derrire moi dans la rue, et c'est
le bonhomme qui me rappelle effar: le seigneur dans la gne refuse avec
indignation. Des chrtiens! a-t-il rpondu, non pas mme pour mille
tomans la journe; qu'ils s'en aillent  Djoulfa ou au diable!

Il est une heure et demie. A toute extrmit, nous accepterions
n'importe quel gte, pour nous reposer  l'ombre et en finir.

Dans une maison de pauvres, au-dessus d'une cour o grouillent des
enfants loqueteux, une vieille femme consent  nous louer un taudis,
quatre murs en pis et un toit de branches, rien de plus; encore
dsire-t-elle l'autorisation de son pre, fort longue  obtenir, car le
vieillard est en enfance snile, aveugle et sourd, et il faut lui hurler
longtemps la chose, dans les deux oreilles l'une aprs l'autre.

A peine tions-nous l, tendus pour un peu de repos, une clameur monte
et commence  nous troubler: la cour est pleine de monde, la rue aussi;
et nous apercevons la vieille femme en sanglots, au milieu de gens qui
vocifrent et la menacent du poing.

--Qu'est-ce que c'est? lui dit-on, loger des chrtiens! Qu'elle rende
l'argent! Dehors, leurs bagages! Et qu'ils sortent sur l'heure!

--a, non, par exemple, nous ne sortirons pas!

Je fais barricader la porte et informer la foule, par la voix d'un
hraut, que je suis prt  subir toutes les horreurs d'un sige plutt
que de descendre; ensuite, aux deux lucarnes de la fentre, mon
serviteur franais et moi, nous montrons braqus nos revolvers,--aprs
avoir eu soin d'enlever les cartouches pour viter tous risques
d'accident.




QUATRIME PARTIE


Sur un bout de papier, confi  mon Persan le plus fidle, dans la
premire minute du sige, j'ai griffonn ma dtresse  l'unique Europen
qui habite Ispahan, le prince D..., consul gnral de Russie. Ma maison
assige se trouve par hasard assez voisine de la sienne, et je vois
arriver aussitt deux grands diables de cosaques, vtus de la livre
officielle russe devant quoi tous les assaillants s'inclinent. Ils me
sont dpchs en hte, m'apportant la plus aimable invitation de venir
demeurer chez le prince, et, malgr la crainte d'tre indiscret, il ne
me reste vraiment d'autre parti que celui d'accepter. Je consens donc 
rendre la place, et  suivre tte haute mes deux librateurs galonns
d'argent, tandis que la foule, en somme pas bien mchante, enfantine
plutt, s'emploie d'elle-mme  transporter mes bagages.

Au fond d'un grand jardin,--plein de roses, il va sans dire, et haut
mur, bien entendu,--se retrouver tout  coup dans un logement vaste,
propre et clair, avec le confort europen dans un cadre oriental, c'est
tout de mme un bien-tre exquis, un repos inapprciable, aprs tant de
jours passs dans les niches en terre et la promiscuit des
caravansrails. Le prince et la princesse D... sont d'ailleurs des htes
si charmants qu'ils savent, ds la premire minute, vous donner
l'illusion qu'on n'est point un chemineau recueilli par aventure, mais
un ami attendu et ne gnant pas.


Dimanche, 13 mai.

Je m'veille tard, au chant des oiseaux, avec, tout de suite, avant le
retour complet de la pense, une impression de scurit et de loisir: le
tcharvadar ne viendra pas ce matin me tourmenter pour le dpart; il n'y
aura pas  se remettre en route, par les sentiers mauvais et les
fondrires. Autour de moi, ce ne sont plus les murs trous et noirtres,
la terre et les immondices; la chambre est spacieuse et blanche, avec
les divans larges et les gais tapis de l'Orient. Le jardin devant ma
porte est une vritables nappe de roses, claircie par quelques gents
jaunes, qui jaillissent  et l en gerbes d'or, sous un ciel de mai
d'une puret et d'une profondeur  peu prs inconnues  d'autres
climats. Les oiseaux, qui viennent jusqu'au seuil de ma porte faire
leur tapage de fte, sont des msanges, des bergeronnettes, des
rossignols. Il y a comme un dlire de renouveau dans l'air; c'est la
pleine magnificence de ce printemps de la Perse, qui est si phmre
avant l't torride; c'est la folle exaltation de cette saison des roses
 Ispahan, qui se hte d'puiser toutes les sves, de donner en quelques
jours toutes les fleurs et tout le parfum.

Par ailleurs, j'ai le sentiment, au rveil, que la partie difficile du
voyage est accomplie, que c'est presque fini pour moi,--heureusement et
hlas!--de la Perse des dserts. Ispahan est l'tape  peu prs dernire
de la route dangereuse, car elle a des communications tablies avec le
Nord, avec Thran et la mer Caspienne par o je m'en irai; plus de
brigands sur le parcours, et les sentiers de caravane ne seront mme
plus tout  fait impossibles, car on cite des voyageurs ayant russi 
faire le trajet en voiture.

Quant  mon sjour ici, maintenant que je suis sous la protection du
drapeau russe, il sera exempt de toute proccupation. Mais les gens
d'Ispahan, parat-il, tant moins favorables aux trangers que ceux de
Chiraz ou de Koumichah, une garde me sera donne chaque fois que je me
promnerai, autant pour la scurit que pour le dcorum: deux soldats
arms de btons ouvrant la marche; derrire eux, un cosaque galonn
portant la livre du prince. Et c'est dans cet quipage que je fais
aujourd'hui ma premire sortie, par la belle matine de mai, pour aller
visiter d'abord la place Impriale[6], qui est la merveille de la ville,
et dont s'bahirent tant, au XVIIe sicle, les premiers Europens
admis  pntrer ici.

Aprs avoir suivi plusieurs ruelles tortueuses, au milieu des trous et
des ruines, nous retombons bientt dans l'ternelle pnombre des bazars.
La nef o nous voici entrs est celle des tailleurs; les burnous, les
robes bleues, les robes vertes, les robes de cachemire chamarr, se
cousent et se vendent l dans une sorte de cathdrale indfiniment
longue, qui a bien trente ou quarante pieds de haut. Et une ogive tout
orne de mosaques d'mail, une norme ogive, ouverte depuis le sol
jusqu'au sommet de la vote, nous rvle soudain cette place d'Ispahan,
qui n'a d'gale dans aucune de nos villes d'Europe, ni comme dimensions,
ni comme magnificence. C'est un parfait rectangle, bord d'difices
rguliers, et si vaste que les caravanes, les files de chameaux, les
cortges, tout ce qui le traverse en ce moment, sous le beau soleil et
le ciel incomparable, y semble perdu; les longues nefs droites des
bazars en forment essentiellement les quatre cts, avec leurs deux
tages de colossales ogives mures, d'un gris rose, qui se suivent en
sries tristes et sans fin; mais, pour interrompre cette rectitude trop
absolue dans les lignes, des monuments tranges et superbes, maills de
la tte au pied, resplendissent de diffrents cts comme de prcieuses
pices de porcelaine. D'abord, au fond l-bas, dans un recul majestueux
et au centre de tout, c'est la mosque Impriale[7] entirement en bleu
lapis et bleu turquoise, ses dmes, ses portiques, ses ogives
dmesures, ses quatre minarets qui pointent dans l'air comme des
fuseaux gants. Au milieu de la face de droite, c'est le palais du grand
empereur, le palais du Chah-Abbas, dont la svelte colonnade, en vieux
style d'Assyrie, surleve par une sorte de pidestal de trente pieds de
haut, se dcoupe dans le vide comme une chose arienne et lgre. Sur la
face o nous sommes, ce sont les minarets et les coupoles d'mail jaune
de l'antique mosque du Vendredi[8], l'une des plus vieilles et des plus
saintes de l'Iran. Ensuite, un peu partout, dans les lointains, d'autres
dmes bleus se mlent aux cimes des platanes, d'autres minarets bleus,
d'autres donjons bleus, autour desquels des vols de pigeons
tourbillonnent. Et enfin, aux plans extrmes, les montagnes entourent
l'immense tableau d'une clatante dentelure de neiges.

En Perse o, de temps immmorial, les hommes se sont livrs  de
prodigieux travaux d'irrigation pour fertiliser leurs dserts, rien ne
va sans eaux vives; donc, le long des cts de cette place grandiose,
dans des conduits de marbre blanc, courent de clairs ruisseaux, amens
de trs loin, qui entretiennent une double alle d'arbres et de buissons
de roses. Et l, sous des tendelets, quantit d'indolents rveurs fument
des kalyans et prennent du th; les uns accroupis sur le sol, d'autres
assis sur des banquettes, qu'ils ont mises en travers, par-dessus le
ruisseau pour mieux sentir la fracheur du petit flot qui passe. Des
centaines de gens et de btes de toute sorte circulent sur cette place,
sans arriver  la remplir tant elle est grande; le centre demeure
toujours une quasi-solitude, inonde de lumire. De beaux cavaliers y
paradent au galop,--ce galop persan, trs ramass, qui donne au cou du
cheval la courbure d'un cou de cygne. Des groupes d'hommes en turban
sortent des mosques aprs l'office du matin, apparaissent d'abord dans
l'ombre des grands portiques follement bleus, et puis se dispersent au
soleil. Des chameaux processionnent avec lenteur; des thories de petits
nes trottinent, chargs de volumineux fardeaux. Des dames-fantmes se
promnent, sur leurs nesses blanches, qui ont des houssines tout  fait
pompeuses, en velours brod et frang d'or.--Cependant, combien seraient
pitoyables cette animation, ces costumes d'aujourd'hui, auprs de ce que
l'on devait voir ici mme, lorsque rgnait le grand empereur, et que le
faubourg de Djoulfa regorgeait de richesses! En ce temps-l, tout l'or
de l'Asie affluait  Ispahan; les palais d'mail y poussaient aussi vite
que l'herbe de mai; et les robes de brocart, les robes lames se
portaient couramment dans la rue, ainsi que les aigrettes de pierreries.
Quand on y regarde mieux, quel dlabrement dans tous ces difices, qui,
au premier aspect, jouent encore la splendeur!--L-haut, cette belle
colonnade arienne de Chah-Abbas est toute djete, sous la toiture qui
commence de crouler. Du ct o soufflent les vents d'hiver, tous les
minarets des mosques, tous les dmes sont  moiti dpouills de leurs
patientes mosaques de faence et semblent rongs d'une lpre grise;
avec l'incurie orientale, les Persans laissent la destruction
s'accomplir; et d'ailleurs tout cela, de nos jours, serait irrparable:
on n'a plus le temps ni l'argent qu'il faudrait, et le secret de ces
bleus merveilleux est depuis longues annes perdu. Donc, on ne rpare
rien, et cette place unique au monde, qui a dj plus de trois cents
ans, ne verra certainement pas finir le sicle o nous venons d'entrer.

De mme que Chiraz tait la ville de Kerim-Khan, Ispahan est la ville de
Chah-Abbas. Avec cette facilit qu'ont eue de tout temps les souverains
de la Perse  changer de capitale, ce prince, vers l'an 1565, dcida
d'tablir ici sa cour, et de faire de cette ville, dj si vieille et du
reste  peu prs anantie depuis le passage effroyable de Tamerlan[9],
quelque chose qui tonnerait le monde. A une poque o, mme en
Occident, nous en tions encore aux places troites et aux ruelles
contournes, un sicle avant que fussent conues les orgueilleuses
perspectives de Versailles, cet Oriental avait rv et cr des
symtries grandioses, des dploiements d'avenues que personne aprs lui
n'a su galer. L'Ispahan nouvelle qui sortit de ses mains tait au
rebours de toutes les ides d'alors sur le trac des plans, et
aujourd'hui ses ruines font reflet d'une anomalie sur cette terre
persane.

Il me semblerait naturel, comme j'en avais l'habitude  Chiraz, de
m'asseoir  l'ombre, parmi ces gens si paisibles, qui tiennent une rose
entre leurs doigts; mais ma garde d'honneur me gne, et puis cela ne se
fait pas ici, parat-il: on me servirait mon th avec ddain, et le
kalyan me serait refus.

Continuons donc de marcher, puisque la douce flnerie des musulmans
m'est interdite.

Rasant les bords de la place, pour viter le petit Sahara du centre,
longeant les alignements sans fin des grandes arcades mures, que je
m'approche au moins de la mosque Impriale, dont la porte gigantesque,
tout l-bas, m'attire comme l'entre magique d'un gouffre bleu! A mesure
que nous avanons, les minarets et le dme du sanctuaire
profond,--toutes choses qui sont plus loin, derrire le parvis, dans une
zone sacre et dfendue,--ont l'air de s'affaisser pour disparatre,
tandis que monte toujours davantage cet arceau du porche, cette ogive
aux dimensions d'arc triomphal, dans son carr de mur tout chamarr de
faences  reflets changeants. Lorsqu'on arrive sous ce porche immense,
on voit comme une cascade de stalactites bleues, qui tombe du haut des
cintres; elle se partage en gerbes rgulires, et puis en myriades
symtriques de gouttelettes, pour glisser le long des murailles
intrieures, qui sont merveilleusement brodes d'maux bleus, verts,
jaunes et blancs. Ces broderies d'un clat ternel reprsentent des
branches de fleurs, enlaces  de fines inscriptions religieuses
blanches, par-dessus des fouillis d'arabesques en toutes les nuances de
turquoise. Les cascades, les tranes de stalactites ou d'alvoles,
descendues de la vote, coulent et s'allongent jusqu' des colonnettes,
sur quoi elles finissent par reposer, formant ainsi des sries de petits
arceaux, dentels dlicieusement, qui s'encadrent, avec leurs
harmonieuses complications, sous le gigantesque arceau principal.
L'ensemble de cela, qui est indescriptible d'enchevtrement et de
magnificence, dans des couleurs de pierreries, produit une impression
d'unit et de calme, en mme temps qu'on se sent envelopp l de frache
pnombre. Et, au fond de ce pristyle, s'ouvre la porte impntrable
pour les chrtiens, la porte du saint lieu, qui est large et haute, mais
que l'on dirait petite, tant sont crasantes les proportions de l'ogive
d'entre; elle plonge dans des parois paisses, revtues d'mail couleur
lapis; elle a l'air de s'enfoncer dans le royaume du bleu absolu et
suprme.

       *       *       *       *       *

Quand je reviens  la maison de Russie, le portique, seule entre de
l'enclos, que gardent les bons cosaques, est dcor de vieilles
broderies d'or et de vieux tapis de prire, piqus au hasard sur le mur
avec des pingles, comme pour un passage de procession. Et c'est pour me
tenter, parat-il; des marchands armniens et juifs, ayant eu vent de
l'arrive d'un tranger, se sont hts de venir. Je demande pour eux la
permission d'entrer dans le jardin aux roses,--et cela devient un des
amusements rguliers de chaque matin, sous la vranda de mon logis, le
dballage des bibelots qui me sont offerts, et les marchandages en toute
sorte de langues.

L'aprs-midi, mon escorte  btons me promne dans les bazars, o
rgnent perptuellement le demi-jour et l'agrable fracheur des
souterrains. Toutes leurs avenues menacent ruine, et il en est beaucoup
d'abandonnes et de sinistres; celles o les vendeurs continuent de se
tenir sont bien dchues de l'opulence ancienne; cependant on y trouve
encore des foules bruyantes, et des milliers d'objets curieux ou
clatants; les places o ces avenues se croisent sont toujours
recouvertes d'une large et magnifique coupole, trs haut suspendue, avec
une ouverture au milieu, par o tombent les rayons clairs du soleil de
Perse: chacun de ces carrefours est aussi orn d'une fontaine, d'un
bassin de marbre o trempent les belles gerbes des marchands de roses,
et o viennent boire les gens, les nes, les chameaux et les chiens.

Le bazar des teinturiers, monumental, obscur et lugubre, donne l'ide
d'une glise gothique dmesurment longue et tendue de deuil, avec
toutes les pices d'toffe ruisselantes de teinture qui s'gouttent,
accroches partout jusqu'en haut des votes,--bleu sombre pour les robes
des hommes, noir pour les-voiles des dames-fantmes.

Dans le bazar des marteleurs de cuivre, d'une demi-lieue de long et sans
cesse vibrant au bruit infernal des marteaux, les plus gracieuses
aiguires, les buires de cuivre des formes les plus sveltes et les plus
rares, brillent toutes neuves aux devantures des choppes,  travers la
pnombre enfume.

Comme  Chiraz, c'est le bazar des selliers qui est, dans toute son
tendue, le plus miroitant de broderies, de dorures, de perles et de
paillettes. Les fantaisies orientales pour voyageurs de caravane s'y
talent innombrables: sacs de cuir, chamarrs de broderies de soie;
poires  poudre trs dores, gourdes surcharges de pendeloques;
petites coupes de mtal cisel pour boire l'eau frache aux fontaines du
chemin. Et puis viennent les houssines de velours et d'or, destines aux
nesses blanches des dames; les harnais paillets pour les chevaux ou
les mules; les guirlandes de sonnettes, dont le carillon pouvante les
btes fauves. Et enfin tout ce qui est ncessaire  la vraie lgance
des chameaux: rangs de perles pour passer dans les narines, bissacs
frangs de vives couleurs; ttires ornes de verroteries, de plumets et
de petits miroirs o joueront pendant la marche les rayons du soleil ou
les rayons de la lune.

Une des ogives immenses nous envoie tout  coup son flot de lumire, et
la place Impriale nous rapparat, toujours saisissante de proportions
et de splendeur, avec ses enfilades d'arceaux rguliers, ses mosques
qui semblent se coiffer de monstrueux turbans d'mail, ses minarets
fusels, o du haut en bas s'enroulent en spirale des torsades blanches
et des arabesques prodigieusement bleues.

Vite, traversons ce lieu vaste, dsert  cette heure sous le soleil
torride, et de l'autre ct, par une ogive semblable, abritons-nous 
nouveau, reprenons la fracheur des votes.

Le bazar o nous nous retrouvons  l'ombre est celui des ptissiers. Il
y fait chaud; des fourneaux y sont allums partout dans les choppes; et
on y sent l'odeur des bonbons qui cuisent. Beaucoup de bouquets de
roses, aux petits talages, parmi les sucres d'orge et les tartes; des
sirops de toutes couleurs dans des carafes; des confitures dans de
grandes vieilles potiches chinoises, arrives ici au sicle de
Chah-Abbas; une nue de mouches. Des groupes nombreux de dames noires au
masque blanc. Et surtout des enfants adorables, drlement habills comme
de grandes personnes; petits garons en longue robe et trop haut bonnet;
petites filles aux yeux peints, jolies comme des poupes, en veste 
basques retombantes, jupe courte et culotte par-dessous.

Au suivant carrefour, qui montre une vtust caduque, des groupes
stationnent auprs de la fontaine: assis sur le bord de la vasque de
marbre, un vieux derviche est l qui prche, tout blanc de barbe et de
cheveux dans le rayon qui tombe du haut de la coupole, l'air d'avoir
cent ans, et, du bout de ses doigts dcharns, tenant une rose.

Ensuite, c'est le bazar des bijoutiers, trs archaque, trs souterrain,
et o ne passe personne. On y vend des objets d'argent repouss,
coffrets, coupes, miroirs, carafes pour le kaylan; dans des botes
vitres, aux verres ternis, qu'enveloppe toujours par surcrot de
prcautions un filet en mailles de soie bleue, on vend aussi des parures
anciennes, en argent ou en or, en pierreries vraies ou fausses, et
quantit de ces agrafes pour attacher derrire la tte le petit voile
blanc perc de deux trous qui masque le visage des femmes. Les
marchands, presque tous, sont des vieillards  la barbe neigeuse,
accroupis dans des niches sombres, chacun tenant sa petite balance pour
peser les turquoises et chacun poursuivant son rve que les acheteurs ne
viennent gure troubler. La poussire, les chauves-souris, les toiles
d'araigne, les dcombres noirs ont envahi ce bazar dcaiss, o
sommeillent pourtant d'exquises choses.

Nous finissons la journe dans un Ispahan de ruines et de mort, qui se
fait de plus en plus lugubre  mesure que le soleil baisse. C'est
l'immense partie de la ville qui a cess de vivre depuis l'invasion
afghane, depuis les horreurs de ce grand sige, mis sous ses murs par le
sultan Mahmoud il y aura deux cents ans bientt. Ispahan ne s'est plus
releve aprs cette seconde terrible tourmente, qui rduisit ses
habitants, de sept cent mille qu'ils taient,  soixante milliers 
peine; et d'ailleurs Kerim-Khan, presque aussitt, consacra sa dchance
en transportant  Chiraz la capitale de l'Empire. Sur un parcours de
plus d'une lieue, maisons, palais, bazars, tout est dsert et tout
s'croule; le long des rues ou dans les mosques, les renards et les
chacals sont venus creuser leurs trous et fixer leurs demeures; et  et
l l'miettement des belles mosaques, des belles faences, a saupoudr
comme d'une cendre bleu cleste les boulis de briques et de terre
grise. A part un chacal, qui nous montre  la porte d'un terrier son
museau pointu, nous ne rencontrons rien de vivant nulle part; nous
marchons  travers le froid silence, n'entendant que nos pas et le heurt
des btons de mes deux gardes contre les pierres. Cependant des fleurs
de mai, des marguerites, des pieds-d'alouette, des coquelicots, des
glantines blanches forment des petits jardins partout, sur le fate des
murs; le dclin du jour est limpide et dor; les neiges lointaines,
l-bas sur les cimes, deviennent dlicieusement roses; au-dessus de
cette dsolation, la fte de lumire bat son plein  l'approche du soir.

Il faut tre rentr au plus tard pour le crpuscule, car la vieille
capitale de Chah-Abbas n'a point de vie nocturne. Le portail de la
maison du prince se ferme hermtiquement ds qu'il commence  faire
noir. Les vieilles portes bardes de fer, qui sparent les uns des
autres les diffrents quartiers, se ferment aussi partout;
l'inextricable labyrinthe de la ville, o l'obscurit sera bientt
souveraine, se divise en une infinit de parties closes qui, jusqu'au
retour du soleil, ne communiqueront plus ensemble: le suaire de plomb de
l'Islam retombe sur Ispahan.

Les roses embaument dans la nuit, les roses du jardin trs mur et
dfendu sur lequel mon logis s'ouvre. On n'entend venir aucun bruit du
dehors, puisque personne ne circule plus; aucun roulement, puisqu'il
n'existe point de voitures; l'air limpide et sonore ne vous apporte de
temps  autre que des sons de voix, tous glapissants, tous tristes;
appels chants des muezzins, longs cris des veilleurs de nuit qui se
rpondent d'un quartier ferm  un autre, aboiements des chiens de
garde, ou plaintes lointaines des chacals. Et les toiles scintillent
trangement clair, car nous sommes toujours trs haut,  peu prs 
l'altitude des sommets de nos plus grandes montagnes franaises.


Lundi, 14 mai.

Le Chah-Abbas voulut aussi dans sa capitale d'incomparables jardins et
de majestueuses alles. L'avenue de Tscharbag, qui est l'une des voies
conduisant  Djoulfa et qui fait suite  ce pont superbe par lequel nous
sommes entrs le premier jour, fut en son temps une promenade unique sur
la terre, quelque chose comme les Champs-lyses d'Ispahan: une
quadruple range de platanes, longue de plus d'une demi-lieue, formant
trois alles droites; l'alle du centre, pour les cavaliers et les
caravanes, pave de larges dalles rgulires; les alles latrales,
bordes, dans toute leur tendue, de pices d'eau, de plates-bandes
fleuries, de charmilles de roses; et, des deux cts, sur les bords, des
palais ouverts[10], aux murs de faence, aux plafonds tout en arabesques
et en stalactites dores. A l'poque o resplendissait chez nous la
cour du Roi-Soleil, la cour des Chahs de Perse tait sa seule rivale en
magnificence; Ispahan, prs d'tre investie par les barbares de l'Est,
atteignait l'apoge de son luxe, de ses raffinements de parure, et le
Tscharbag tait un rendez-vous d'lgances telles que Versailles mme
n'en dut point connatre. Aux heures de parade, les belles voiles
envahissaient les balcons des palais, pour regarder les seigneurs
caracoler sur les dalles blanches, entre les deux haies de rosiers
arborescents qui longeaient l'avenue. Les chevaux fiers, aux harnais
dors, devaient galoper avec ces attitudes prcieuses, ces courbures
excessives du col que les Persans de nos jours s'tudient encore  leur
donner. Et les cavaliers  fine taille portaient trs serres, trs
collantes, leurs robes de cachemire ou de brocart d'or sur lesquelles
descendaient leurs longues barbes teintes; ils avaient des bagues, des
bracelets, des aigrettes  leur haute coiffure, ils tincelaient de
pierreries; les fresques et les miniatures anciennes nous ont transmis
le dtail de leurs modes un peu dcadentes, qui cadraient bien avec le
dcor du temps, avec l'ornementation exquise et frle des palais, avec
l'ternelle transparence de l'air et la profusion des fleurs.

Le Tscharbag, tel qu'il m'apparat au soleil de ce matin de mai, est
d'une indicible mlancolie, voie de communication presque abandonne
entre ces deux amas de ruines, Ispahan et Djoulfa. Les platanes, plus de
trois fois centenaires, y sont devenus des gants qui se meurent, la
tte dcouronne; les dalles sont disjointes et envahies par une herbe
funbre. Les pices d'eau se desschent ou bien se changent en mares
croupissantes; les plates-bandes de fleurs ont disparu et les derniers
rosiers tournent  la broussaille sauvage. Entre qui veut dans les
quelques palais rests debout, dont les plafonds dlicats tombent en
poussire et o les Afghans, par fanatisme, ont bris ds leur arrive
le visage de toutes les belles dames peintes sur les panneaux de
faence. Avec ses alles d'arbres qui vivent encore, ce Tscharbag,
tmoin du faste d'un sicle si peu distant du ntre, est plus
nostalgique cent fois que les dbris des passs trs lointains.

       *       *       *       *       *

Rentrs dans Ispahan, au retour de notre visite  la grande avenue
morne, nous repassons par les bazars, qui sont toujours le lieu de la
fracheur attirante et de l'ombre. L, mon escorte me conduit d'abord
chez les gens qui tissent la soie, qui font les brocarts pour les robes
de crmonie, et les _taffetas_[11]; cela se passe dans une demi-nuit,
les mtiers tendus au fond de tristes logis en contre-bas qui ne
prennent de lumire que sur la rue vote et sombre. Et puis, chez ceux
qui tissent le coton rcolt dans l'oasis alentour, et chez ceux qui
l'impriment, par des procds sculaires, au moyen de grandes plaques
de bois graves; c'est aussi dans une quasi-obscurit souterraine que se
colorient ces milliers de panneaux d'toile (reprsentant toujours des
portiques de mosque), qui, de temps immmorial, vont ensuite se laver
dans la rivire, et scher au beau soleil, sur les galets blancs des
bords.

Nous terminons par le quartier des mailleurs de faence, qui
travaillent encore avec une grande activit  peinturlurer, d'aprs les
vieux modles inchangeables, des fleurs et des arabesques sur les
briques destines aux maisons des Persans de nos jours. Mais ni les
couleurs ni l'mail ne peuvent tre compars  ceux des carreaux
anciens; les bleus surtout ne se retrouvent plus, ces bleus lumineux et
profonds, presque surnaturels, qui dans le lointain, font ressembler 
des blocs de pierre prcieuse les coupoles des vieilles mosques. Le
Chah-Abbas, qui avait tant vulgaris l'art des faences, faisait venir
du fond de l'Inde ou de la Chine des cobalts et des indigos rares, que
l'on cuisait par des procds aujourd'hui perdus. Il avait aussi mand
d'Europe et de Pkin des matres dessinateurs, qui, malgr le Coran,
mlrent  la dcoration persane des figures humaines.--Et c'est
pourquoi, dans les palais de ce prince, sur les panneaux maills, on
voit des dames de la Renaissance occidentale, portant fraise  la
Mdicis, et d'autres qui ont de tout petits yeux tirs vers les tempes
et minaudent avec une grce chinoise.

Mes deux soldats  btons et mon beau cosaque galonn m'ennuyaient
vraiment beaucoup. Cet aprs-midi, je me dcide  les remercier pour
circuler seul. Et, quoi qu'on m'en ait dit, je tente de m'asseoir,
maintenant que je commence  tre connu dans Ispahan, sur l'une des
petites banquettes des marchands de th, au bord d'un des frais
ruisseaux de la place Impriale, du ct de l'ombre. J'en tais certain:
on m'apporte de trs bonne grce ma tasse de th miniature, mon kalyan
et une rose; avec mes amis les musulmans, si l'on s'y prend comme il
faut, toujours on finit par s'entendre.

Le soleil de mai, depuis ces deux ou trois jours, devient cuisant comme
du feu, rendant plus dsirables la fracheur de cette eau courante
devant les petits cafs, et le repos  l'abri des tendelets ou des
jeunes arbres. Il est deux heures; au milieu de l'immense place, dvore
de clart blanche, restent seulement quelques nes nonchalants tendus
sur la poussire et quelques chameaux accroupis. Aux deux extrmits de
ce lieu superbe et mort, se faisant face de trs loin, les deux grandes
mosques d'Ispahan tincellent en pleine lumire, avec leurs dmes tout
diaprs et leurs tonnants fuseaux enrouls d'arabesques: l'une, la trs
antique et la trs sainte, la mosque du Vendredi, habille de jaune
d'or que relve un peu de vert et un peu de noir; l'autre, la reine de
tous les bleus, des bleus intenses et des ples bleus clestes, la
mosque Impriale.

Quand commence de baisser le soleil, je prends le chemin de l'antique
cole de thologie musulmane, appele l'_cole de la Mre du Chah_, le
prince D... ayant eu la bont de me donner un introducteur pour me
prsenter au prtre qui la dirige.

L'avenue large et droite qui y conduit, inutile de demander qui l'a
trace: c'est le Chah-Abbas, toujours le Chah-Abbas;  Ispahan, tout ce
qui diffre des ruelles tortueuses coutumires aux villes de Perse, fut
l'oeuvre de ce prince. La belle avenue est borde par des platanes
centenaires, dont on a mond les branches infrieures,  la mode
persane, pour faire monter plus droit leurs troncs blancs comme de
l'ivoire, leur donner l'aspect de colonnes, panouies et feuillues
seulement vers le sommet. Et des deux cts de la voie s'ouvrent
quantit de portiques dlabrs, qui eurent jadis des cadres de faence,
et que surmontent les armes de l'Iran: devant le soleil, un lion tenant
un glaive.

Cette universit--qui date de trois sicles et o le programme des
tudes n'a pas vari depuis la fondation--a t construite avec une
magnificence digne de ce peuple de penseurs et de potes, o la culture
de l'esprit fut en honneur depuis les vieux ges. On est bloui ds
l'abord par le luxe de l'entre; dans une muraille lisse, en mail blanc
et mail bleu, c'est une sorte de renfoncement gigantesque, une sorte de
caverne  haute ouverture ogivale, en dedans toute frange d'une pluie
de stalactites bleues et jaunes. Quant  la porte elle-mme, ses deux
battants de cdre, qui ont bien quinze ou dix-huit pieds de hauteur,
sont entirement revtus d'un blindage d'argent fin, d'argent repouss
et cisel, reprsentant des entrelacs d'arabesques et de roses, o se
mlent des inscriptions religieuses en vermeil; ces orfvreries, bien
entendu, ont subi l'injure du temps et de l'invasion afghane; uses,
bossues, arraches par place, elles voquent trs mlancoliquement la
priode sans retour des luxes fous et des raffinements exquis.

Lorsqu'on entre sous cette vote,  franges multiples, dans cette espce
de vestibule monumental qui prcde le jardin, on voit le ruissellement
des stalactites se diviser en coules rgulires le long des parois
intrieures, dont les maux reprsentent de chimriques feuillages
bleus, traverss d'inscriptions, de sentences anciennes aux lettres d'un
blanc bleutre; le jardin apparat aussi au fond, encadr dans l'norme
baie de faence: un den triste, o des buissons d'glantines et de
roses fleurissent  l'ombre des platanes de trois cents ans. Le long de
ce passage, qui a l'air de mener  quelque palais de ferie, les humbles
petits marchands de th, de bonbons et de fraises, ont install leurs
tables, leurs plateaux orns de bouquets de roses. Et nous croisons un
groupe d'tudiants qui sortent de leur cole, jeunes hommes aux regards
de fanatisme et d'enttement, aux figures sombres sous de larges
turbans de prtre.

Le jardin est carr, enclos de murs d'mail qui ont bien cinquante
pieds, et maintenu dans la nuit verte par ces vnrables platanes grands
comme des baobabs qui recouvrent tout de leurs ramures; au milieu, un
jet d'eau dans un bassin de marbre, et partout, bordant les petites
alles aux dalles verdies, ces deux sortes de fleurs qui se mlent
toujours dans les jardins de la Perse: les roses roses, doubles, trs
parfumes, et les simples glantines blanches. glantiers et rosiers,
sous l'oppression de ces hautes murailles bleues et de ces vieux
platanes, ont allong sans mesure leurs branches trop frles, qui
s'accrochent aux troncs gants et puis retombent comme plores, mais
qui toutes s'puisent  fleurir. L'accs du lieu tant permis  chaque
musulman qui passe, les bonnes gens du peuple, attirs par la fracheur
et l'ombre, sont assis ou allongs sur des dalles et fument des kalyans,
dont on entend de tous cts les petits gargouillis familiers. Tandis
qu'en haut, c'est un tapage de volire; les branches sont pleines de
nids; msanges, pinsons, moineaux ont lu demeure dans cet asile du
calme, et les hirondelles aussi ont accroch leurs maisons partout le
long des toits. Ces murs qui enferment le jardin ne sont du haut en bas
qu'une immense mosaque de tous les bleus, et trois rangs d'ouvertures
ogivales s'y tagent, donnant jour aux cellules pour la mditation
solitaire des jeunes prtres. Au milieu de chacune des faces du
quadrilatre, une ogive colossale, pareille  celle de l'entre, laisse
voir une vote qui ruisselle de gouttelettes de faence, de glaons
couleur lapis ou couleur safran.

Et l'ogive du fond, la plus magnifique des quatre, est flanque de deux
minarets, de deux fuseaux bleus qui s'en vont pointer dans le ciel; elle
mne  la mosque de l'cole, dont on aperoit l-haut, au-dessus des
antiques ramures, le dme en forme de turban. Le long des minarets, de
grandes inscriptions religieuses d'mail blanc s'enroulent en spirale,
depuis la base jusqu'au sommet o elles se terminent blouissantes, en
pleine lumire; quant au dme, il est sem de fleurs d'mail jaune et de
feuillages d'mail vert, qui brodent des complications de kalidoscope
par-dessus les arabesques bleues. Levant la tte, du fond de l'ombre o
l'on est,  travers les hauts feuillages qui dissimulent la dcrpitude
et la ruine, on entrevoit sur le ciel limpide tout ce luxe de
joaillerie, que le soleil de Perse claire fastueusement,  grands flots
glorieux.

Dcrpitude et ruine, quand on y regarde attentivement; derniers mirages
de magnificence qui ne dureront plus que quelques annes; le dme est
lzard, les minarets se dcouronnent de leurs fines galeries  jours;
et le revtement d'mail, dont la couleur demeure aussi frache qu'au
grand sicle, est tomb en maints endroits, dcouvrant les grisailles
de la brique, laissant voir des trous et des fissures o l'herbe, les
plantes sauvages commencent de s'accrocher. On a du reste le sentiment
que tout cela s'en va sans espoir, s'en va comme la Perse ancienne et
charmante, est  jamais irrparable.

Par des petits escaliers roides et sombres, o manque plus d'une marche,
nous montons aux cellules des tudiants. La plupart sont depuis
longtemps abandonnes, pleines de cendre, de fiente d'oiseau, de plumes
de hibou; dans quelques-unes seulement, de vieux manuscrits religieux et
un tapis de prire tmoignent que l'on vient mditer encore. Il en est
qui ont vue sur le jardin ombreux, sur ses dalles verdies et ses
buissons de roses, sur tout le petit bocage triste o l'on entend la
chanson des oiseaux et le gargouillis tranquille des kalyans. Il en est
aussi qui regardent la vaste campagne, la blancheur des champs de
pavots, avec un peu de dsert  l'horizon, et ces autres blancheurs
l-bas, plus argentes: les neiges des sommets. Quelles retraites
choisies, pour y suivre des rves de mysticisme oriental, ces cellules,
dans le calme de cette ville en ruines, et entoure de solitudes!...

Un ddale d'escaliers et de couloirs nous conduit auprs du vieux prtre
qui dirige ce fantme d'cole. Il habite la pnombre d'une grotte
d'mail bleu, sorte de loggia avec un balcon d'o l'on domine tout
l'intrieur de la mosque. Et c'est une impression saisissante que de
voir apparatre ce sanctuaire et ce mihrab, ces choses que je croyais
interdites  mes yeux d'infidle. Le prtre maigre et ple, en robe
noire et turban noir, est assis sur un tapis de prire, en compagnie de
son fils, enfant d'une douzaine d'annes, vtu de noir pareil, figure de
petit mystique tiol dans l'ombre sainte; deux ou trois graves
vieillards sont accroupis alentour, et chacun tient sa rose  la main,
avec la mme grce un peu manire que les personnages des anciennes
miniatures. Ils taient l  rver ou  deviser de choses religieuses;
aprs de grands saluts et de longs changes de politesse, ils nous font
asseoir sur des coussins, on apporte pour nous des kalyans, des tasses
de th, et puis la conversation s'engage, lente, eux sentant leurs roses
avec une affectation vieillotte, ou bien suivant d'un oeil atone la
descente d'un rayon de soleil le long des maux admirables, dans le
lointain du sanctuaire. Les nuances de cette mosque et le chatoiement
de ces murailles me dtournent d'couter; il me semble que je regarde, 
travers une glace bleue, quelque palais du Gnie des cavernes, tout en
cristallisations et en stalactites. Lapis et turquoise toujours, gloire
et apothose des bleus. Les coules de petits glaons bleus, de petits
prismes bleus affluent de la coupole, s'pandent  et l sur les
multiples broderies bleues des parois... Une complication effrne dans
le dtail, arrivant  produire de la simplicit et du calme dans
l'ensemble: tel est, ici comme partout, le grand mystre de l'art
persan.

Mais quel dlabrement funbre! Le prtre au turban noir se lamente de
voir s'en aller en poussire sa mosque merveilleuse. Depuis longtemps,
dit-il, j'ai dfendu  mon enfant de courir, pour ne rien branler.
Chaque jour, j'entends tomber, tomber de l'mail... Au temps o nous
vivons, les grands s'en dsintressent, le peuple de mme... Alors, que
faire? Et il approche sa rose de ses narines macies, qui sont couleur
de cire.

Avec eux, on tait dans un songe d'autrefois et dans une immobile paix,
tellement qu'au sortir des belles portes d'argent cisel, on trouve
presque moderne et anime l'avenue de platanes, o passent des tres
vivants, quelques cavaliers, quelques files de chameaux ou d'nons...

       *       *       *       *       *

Avant la tombe de la nuit, un peu de temps me reste pour faire station
sur la grande place, o l'heure religieuse du Moghreb s'accompagne d'un
crmonial trs antrieur  l'Islam et remontant  la primitive religion
des Mages. Aussitt que la mosque Impriale, de bleue qu'elle tait
tout le jour, commence  devenir, pour une minute magique, intensment
violette sous les derniers rayons du couchant, un orchestre apparat, 
l'autre bout de la place, dans une loggia au-dessus de la grande porte
qui est voisine de la mosque d'mail jaune: de monstrueux tambours, et
de longues trompes comme celles des temples de l'Inde. C'est pour un
salut, de tradition plusieurs fois millnaire, que l'on offre ici au
soleil de Perse,  l'instant prcis o il meurt. Quand les rayons
s'teignent, la musique clate, soudaine et sauvage; grands coups
caverneux, qui se prcipitent, bruit d'orage prochain qui se rpand sur
tout ce lieu bientt dsert o reste seulement quelque caravane
accroupie, et sons de trompe qui semblent les beuglements d'une bte
primitive aux abois devant la droute de la lumire...

Demain matin les musiciens remonteront  la mme place, pour sonner une
terrible aubade au soleil levant.--Et on fait ainsi au bord du Gange; le
pareil salut  la naissance et  la mort de l'astre souverain retentit
deux fois chaque jour au-dessus de Bnars...

       *       *       *       *       *

Au crpuscule, lorsqu'on est rentr dans la maison de Russie, la porte
referme, plus rien ne rappelle Ispahan, c'est fini de la Perse jusqu'au
lendemain. Et l'impression est singulire, de retrouver l tout  coup
un coin d'Europe, aimable et raffin: le prince et la princesse parlent
notre langue comme la leur; le soir, autour du piano, vraiment on ne
sait plus qu'il y a tout prs, nous sparant du monde contemporain, une
ville trange et des dserts.

Je ne reproche  cette maison, d'hospitalit si franche et gracieuse,
que ses chiens de garde, une demi-douzaine de vilaines btes qui
persistent  me traiter en chemineau, tellement qu'une fois la nuit
tombe, franchir, avec cette meute  ses trousses, l'alle de jardin,
les cent mtres de roses qui sparent mon logis de celui de mes htes,
est une aventure plus prilleuse que de traverser tous les dserts du
Sud par o je suis venu.


Mardi, 15 mai.

C'est ce matin que le prince D... me prsente  Son Altesse
Zelleh-Sultan, frre de Sa Majest le Chah, vizir d'Ispahan et de
l'Irak. Des jardins en sries mnent  sa rsidence, et sont
naturellement remplis d'glantines blanches et de roses roses; ils
communiquent ensemble par des portiques o stationnent des gardes et qui
tous sont marqus aux armes de Perse: au-dessus du couronnement, un lion
et un soleil.

J'attendais un luxe de Mille et une Nuits, chez ce puissant satrape,
d'une richesse proverbiale; mais la dception est complte, et son
palais moderne paratrait quelconque, n'taient les tapis merveilleux
que l'on profane en marchant dessus. Dans le salon, o Son Altesse nous
reoit, des livres franais encombrent la table  crire, et des cartes
gographiques franaises sont encadres aux murs. Courtois et spirituel,
Zelleh-Sultan a le regard incisif, le sourire amer. Et voici une courte
apprciation, qui est textuellement de lui, sur deux peuples du
voisinage: De la part des Russes, nous n'avons jamais reu que de bons
offices. De la part des Anglais, dans le sud de notre pays, perptuelle
tentative d'envahissement, par ces moyens que l'univers entier leur
connat.

Dans la mme zone de la ville, sont les grands jardins et le palais
abandonn des anciens rois Sophis, successeurs du Chah-Abbas, dont la
dynastie se continua, de plus en plus lgante et raffine, jusqu'
l'poque de l'invasion afghane (1721 de notre re). L encore, c'est le
domaine des glantines, surtout des roses roses, et aussi de toutes ces
vieilles fleurs de chez nous, que l'on appelle fleurs de cur:
gueules-de-lion, pieds-d'alouette, soucis, jalousies et girofles. Les
rosiers y deviennent hauts comme des arbres; les platanes
gants,--monds par le bas toujours, taills en colonne blanche,--y
forment des avenues rgulires, paves de grandes dalles un peu
funbres, le long des pices d'eau, qui sont droites et alignes,  la
mode ancienne. Le palais, qui trne au milieu de ces ombrages et de ces
parterres de deux ou trois cents ans, s'appelle le _Palais des miroirs_.
Quand on l'aperoit, c'est toujours au-dessus de sa propre image
rflchie par une pice d'eau immobile, c'est pourquoi on l'appelle
aussi le _Palais des quarante colonnes_, bien qu'il n'en ait en ralit
que vingt, mais les Persans font compter ces reflets renverss qui,
depuis des sicles, n'ont cess d'apparatre dans l'espce de grande
glace mlancolique tendue devant le seuil. Pour nos yeux, ce palais a
l'tranget de lignes et la sveltesse outre de l'architecture
achmnide; colonnades singulirement hautes et frles, soutenant une
toiture plate; et les longs platanes taills qui l'entourent prolongent
dans le parc la mme note lance. D'immenses draperies, qui ont disparu
depuis l'invasion barbare, servaient, parat-il, de clture  ces
salles, o la vue plonge aujourd'hui jusqu'au fond, comme dans des
espces de hangars, prodigieusement luxueux; au temps des rceptions
magnifiques, lorsque tous les rideaux taient ouverts, on pouvait
contempler du dehors, dans un lointain miroitant et dor, le chah assis
comme une idole sur son trne. La nuance gnrale est un mlange d'or
attnu et de rouge pli; mais les colonnes, revtues de mosaques en
parcelles de miroir, que le temps a oxydes, semblent tre en vieil
argent.

Ce palais, tout ouvert et silencieux, n'a dj pas l'air rel; mais
l'image tristement rflchie dans la pice d'eau est d'une
invraisemblance plus exquise encore. Sur les bords de ce bassin carr,
o se mire depuis si longtemps cette demeure de rois disparus, il y a de
naves petites statues, en silex gris comme  Perspolis, soutenant des
pots de fleurs; le pourtour est pav de larges dalles verdies, que
foulrent jadis tant de babouches perles et dores. Et, partout, les
roses, les glantines grimpent aux troncs lisses et blancs des platanes.

Intrieurement, on est dans les ors rouges, et dans les patientes
mosaques de miroirs, qui par places tincellent encore comme des
diamants; aux petits dmes des votes, s'enchevtrent des complications
droutantes d'arabesques et d'alvoles. Tout au fond et au centre,
derrire les colonnades couleur d'argent, il y a l'immense encadrement
ogival qui aurolait le trne et le souverain; il est comme tapiss de
glaons et de givre, et des tableaux, d'un fini de miniature, se
succdent en srie au-dessus des corniches, reprsentant des scnes de
fte ou de guerre; on y voit d'anciens chahs trop jolis, aux longs yeux
frangs de cils, aux longues barbes de soie noire, le corps gain dans
des brocarts d'or et des entrelacs de pierreries.

Derrire ces salles de rve, ternellement ddoubles  la surface du
bassin, d'interminables dpendances s'en vont parmi les arbres, jusqu'au
palais que Zelleh-Sultan habite aujourd'hui. C'taient les harems pour
les princesses, les harems pour les dames infrieures, et enfin tous les
dpts pour les rserves amonceles et les fantastiques richesses: dpt
des coffres, dpt des flambeaux, dpt des costumes, etc., et ce dpt
des vins, que Chardin, au XVIIe sicle, nous dcrivit comme tout
rempli de coupes et de carafons en cristal de Venise, en porphyre, en
jade, en corail, en pierre prcieuse.--Il y a mme des salles
souterraines, de marbre blanc, qui taient construites en prvision des
grandes chaleurs de l't et o, le long des parois, ruisselaient des
cascades d'eau vritable.

       *       *       *       *       *

Aprs mes courses matinales, je suis toujours rentr pour l'instant o
les muezzins appellent  la prire du milieu du jour (midi, ou peu s'en
faut). A Ispahan, ce sont les muezzins qui donnent l'heure, comme chez
nous la sonnerie des horloges, et ils chantent sur des notes graves,
inusites en tout autre pays d'Islam. Dans la plus voisine mosque, ils
sont plusieurs qui appellent ensemble, plusieurs qui rptent, en
longues vocalises, le nom d'Allah, au milieu du silence,  ces midis de
torpeur et de lumire, plus brlants chaque jour. Et, en les coutant,
il semble que l'on suive la trane de leur voix; on la sent passer
au-dessus de toutes les mystrieuses demeures d'alentour, au-dessus de
tous les jardins pleins de roses, o ces femmes, que l'on ne verra
jamais, sont assises  l'ombre, dvoiles et dmasques, confiantes dans
la hauteur des murs.


Mercredi, 16 mai.

On m'emmne l'aprs-midi  la dcouverte des bibelots rares, qui ne
s'talent point dans les choppes, mais s'enferment dans des coffres, au
fond des maisons, et ne se montrent qu' certains acheteurs
privilgis. Par de vieux escaliers troits et noirs, dont les marches
sont toujours si hautes qu'il faut lever les pieds comme pour une
chelle, par de vieux couloirs contourns et resserrs en souricire,
nous pntrons dans je ne sais combien de demeures d'autrefois, aux
aspects clandestins et mfiants. Les chambres toutes petites, o l'on
nous fait asseoir sur des coussins, ont des plafonds en arabesques et en
alvoles; elles s'clairent  peine, sur des cours sombres, aux murs
orns de faences ou bizarrement peinturlurs de personnages, d'animaux
et de fleurs. D'abord nous acceptons la petite tasse de th, qu'il est
de bon ton de boire en arrivant. Ensuite les coffres de cdre, pleins de
vieilleries imprvues, sont lentement ouverts devant nous, et on en tire
un  un les objets  vendre, qu'il faut dmaillotter d'oripeaux et de
guenilles. Tout cela remonte au grand sicle du Chah-Abbas, ou au moins
aux poques des rois Sophis qui lui succdrent, et ces dballages, ces
exhumations dans la poussire et la pnombre, vous rvlent combien fut
subtil, distingu, gracieux, l'art patient de la Perse. Botes de toutes
les formes, en vernis Martin, dont le coloris adorable a rsist au
temps, et sur lesquelles des personnages de Cour sont peints avec une
grce nave et une minutieuse conscience, le moindre dtail de leurs
armes ou de leurs pierreries pouvant supporter qu'on le regarde  la
loupe; toute cette partie de la population iranienne qu'il m'est
interdit de voir est figure l avec une sorte de dvotion amoureuse:
belles du temps pass, dont on a visiblement exagr la beaut, sultanes
aux joues bien rondes et bien carmines, aux trop longs yeux cercls de
noir, qui penchent la tte avec excs de grce, en tenant une rose dans
leur main trop petite... Et parfois,  ct de peintures purement
persanes, on en rencontre une autre qui rappelle tout  coup la
Renaissance hollandaise: oeuvre de quelque artiste occidental,
aventureusement venu ici jadis,  l'appel du grand empereur d'Ispahan.

Des maux dlicats sur de l'argent ou de l'or, des armes d'Aladin, des
brocarts lams ayant servi  emprisonner des gorges de sultane, des
parures, des broderies. De ces tapis comme on n'en trouve qu'en Perse,
que composaient jadis les nomades et qui demandaient dix ans d'une vie
humaine; tapis plus soyeux que la soie et plus velouts que le velours,
dont les dessins serrs, serrs, ont pour nous je ne sais quoi
d'nigmatique comme les vieilles calligraphies des Corans. Et enfin de
ces faences, introuvables bientt, dont l'mail a subi au cours des
sicles cette lente dcomposition qui donne des reflets d'or ou de
cuivre rouge.

En sortant de ces maisons dlabres, o les restes de ce luxe mort
finissent par donner je ne sais quel dsir de silence et quelle
nostalgie du pass, je retourne, seul aujourd'hui,  l'cole de la Mre
du Chah, me reposer  l'ombre sculaire des platanes, dans le vieux
jardin clotr entre des murs de faence. Et j'y trouve plus de calme
encore que la veille, et plus de dtachement. Devant l'entre fabuleuse,
un derviche mendie, vieillard en haillons, qui est l adoss, la tte
appuye aux orfvreries d'argent et de vermeil, tout petit au pied de
ces portes immenses, presque nu,  demi mort et tout terreux, plus
effrayant sur ce fond d'une richesse ironique. Aprs le grand porche
d'mail, voici la nuit verte du jardin, et la discrte symphonie
habituelle  ce lieu: tout en haut vers le ciel et la lumire, chants
d'hirondelles ou de msanges; en bas, gargouillis lger des fumeurs
couchs et bruissement du jet d'eau dans le bassin. Les gens m'ont dj
vu et ne s'inquitent plus; sans conteste, je m'assieds o je veux sur
les dalles verdies. Devant moi, j'ai des guirlandes, des gerbes, des
croulements d'glantines blanches le long des platanes, dont les
normes troncs, presque du mme blanc que les fleurs, ressemblent aux
piliers d'un temple. Et dans la rgion haute o se tiennent les oiseaux,
 travers les troues des feuillages, quelques tincellements d'mail 
et l maintiennent la notion des minarets et des dmes, de toute la
magnificence ploye en l'air. Dans Ispahan, la ville de ruines bleues,
je ne connais pas de retraite plus attirante que ce vieux jardin.

Quand je rentre  la maison du prince, il est l'heure par excellence du
muezzin, l'heure indcise et mourante o on l'entend chanter pour la
dernire fois de la journe. Chant du soir, qui trane dans le long
crpuscule de mai, en mme temps que les martinets tourbillonnent en
l'air; on y distingue bien toujours le nom d'Allah, tant de fois rpt;
mais, avec les belles sonorits de ces voix et leur diction monotone, on
croirait presque entendre des cloches, l'veil d'un carillon religieux
sur les vieilles terrasses et dans les vieux minarets d'Ispahan.


Jeudi, 17 mai.

Des roses, des roses; en cette courte saison qui mne si vite  l't
dvorant, on vit ici dans l'obsession des roses. Ds que j'ouvre ma
porte le matin, le jardinier s'empresse de m'en apporter un bouquet,
tout frais cueilli et encore humide de la rose de mai. Dans les cafs,
on vous en donne, avec la traditionnelle petite tasse de th. Dans les
rues, les mendiants vous en offrent, de pauvres roses que par piti on
ne refuse pas, mais qu'on ose  peine toucher sortant de telles mains.

Aujourd'hui, dans Ispahan, pour la premire fois de l'anne, apparition
des petits nes porteurs de glace, pour rafrachir les boissons anodines
ou l'eau claire; un garon les conduit, les promne de porte en porte,
les annonant par un cri chant. Cette glace, on est all la ramasser
l-bas dans ces rgions toutes blanches, que l'on aperoit encore au
sommet des montagnes; sur le dos des nons, les paniers dans lesquels on
l'a mise sont abrits sous des feuillages,--o l'on a piqu quelques
roses, il va sans dire.

Beaucoup de ces petits nes sur ma route, quand je me rends ce matin
chez un marchand de babouches, duquel j'ai obtenu,  prix d'or, la
promesse de me faire entrevoir trois dames d'Ispahan, par escalade. Nous
grimpons ensemble sur des boulis de muraille, pour regarder par un trou
dans un jardin o se fait aujourd'hui la cueillette des roses. En effet,
trois dames sont l, avec de grands ciseaux  la main, qui coupent les
fleurs et en remplissent des corbeilles, sans doute pour composer des
parfums. Je les esprais plus jolies; celles qui sont peintes sur les
botes des antiquaires m'avaient gt, et aussi les quelques paysannes
sans voile aperues dans les villages du chemin. Trs ples, un peu trop
grasses, elles ont du charme cependant, et des yeux de navet ancienne.
Des foulards brods et paillets enveloppent leur chevelure. Elles
portent des vestes  longues basques et, par-dessus leurs pantalons, des
jupes courtes et bouffantes, comme les jupes des ballerines; tout cela
parat tre en soie, avec des broderies rappelant celles du sicle de
Chah-Abbas. Mon guide, d'ailleurs, se fait garant que ce sont des
personnes du meilleur monde.


Vendredi, 18 mai.

Vendredi aujourd'hui, Dimanche  la musulmane; il faut aller dans les
champs pour faire comme tout le monde. Dimanche de mai, toujours mme
fte inaltrable de printemps et de ciel bleu. Les larges avenues du
Chah-Abbas, bordes de platanes, de peupliers et de buissons de roses,
sont pleines de promeneurs qui vont se rpandre dans les jardins, ou
simplement dans les bls verts. Groupes d'hommes  turbans ou  bonnets
d'astrakan noir, qui cheminent, l'allure indolente et rveuse, chacun sa
rose  la main. Groupe de dames-fantmes, qui tiennent aussi des roses,
bien entendu, mais qui pour la plupart, portent au cou un bb en
calotte dore, dont la petite tte sort  demi de leur voile
entr'ouvert. Ispahan se dpeuple aujourd'hui, dverse dans son oasis
tout ce qui lui reste d'tres vivants parmi ses ruines.

En plus de tant de promeneurs qui font route avec moi, la campagne o
nous arrivons bientt est dj envahie par des dames toutes noires, qui
ont d se mettre en route ds le frais matin. On en trouve d'assises par
compagnies au milieu des pavots blancs, au milieu des bls tout fleuris
de bleuets et de coquelicots. Jamais nulle part je n'ai vu si gnrale
flnerie de dimanche, sous une lumire si radieuse, dans des champs si
intensment verts.

Je suis  cheval, et je vais sans but. M'tant par hasard joint  un
groupe de cavaliers persans, qui ont l'air de savoir o ils vont, me
voici dans les ruines d'un palais, ruines tincelantes de mosaques de
miroir, ruines exquises et fragiles que personne ne garde.--Au sicle du
grand Chah, il y en avait tant, de ces palais de ferie!--La cour
d'honneur est devenue une espce de jungle, pleine de broussailles, de
fleurs sauvages; et un petit marchand de th, en prvision de la
promenade du vendredi, a install ses fourneaux dans une salle aux fines
colonnes, dont le plafond est ouvrag, compliqu, dor avec le luxe le
plus prodigue et la plus frle dlicatesse. C'tait un palais imprial,
une fantaisie de souverain, car l'emplacement du trne est l, facile 
reconnatre: dans le recul d'une seconde salle un peu sombre, l'estrade
o il reposait, et l'immense ogive destine  lui servir d'aurole. Elle
est trs frange de stalactites, il va sans dire, cette ogive, que
surmontent deux chimres d'or, d'une inspiration un peu chinoise; mais
le fond en est tout  fait inattendu; au lieu de se composer, comme
ailleurs, d'une plus inextricable mle de rosaces ou d'alvoles, aux
moindres facettes serties d'or, il est vide; il est ouvert sur un
tableau lointain, plus merveilleux en vrit que toutes les ciselures du
monde: dans l'clat et dans la lumire, c'est un panorama d'Ispahan,
choisi avec un art consomm; c'est la ville de terre rose et de faence
bleue, dploye au-dessus de son trange pont aux deux tages
d'arceaux; coupoles, minarets et tours de la plus invraisemblable
couleur, miroitant au soleil, en avant des montagnes et des neiges. Tout
cela, vu de la somptueuse pnombre rouge et or o l'on est ici, et
encadr dans cette ogive, a l'air d'une peinture orientale trs
fantastique, d'une peinture transparente, sur un vitrail.

Et il n'y a plus personne pour regarder cela, qui dut charmer jadis des
yeux d'empereur; le petit marchand de th,  l'entre, n'a pas mme de
clients. Sous les beaux plafonds prts  tomber en poussire, je reste
longuement seul, pendant qu'un berger tient mon cheval dans la cour,
parmi les ronces, les coquelicots et les folles avoines.

A une demi-lieue plus loin, dans les champs de pavots blancs et violets,
autre palais encore, autre fantaisie de souverain, avec encore
l'emplacement d'un trne. Il s'appelle _la Maison des miroirs_,
celui-ci, et, en son temps, il devait ressembler  un palais de glaons
et de givre; son dlabrement est extrme; cependant, aux parties de
vote qui ont rsist, des milliers de fragments de miroir, oxyds par
les annes, continuent de briller comme du sel. Un humble marchand de
th et de gteaux est venu aussi s'installer  l'ombre de cette ruine,
et mon arrive drange une compagnie de dames-fantmes qui commenaient
gament leur dnette sur l'herbe de la cour, mais qui font silence et se
dpchent de baisser leurs voiles ds que j'apparais.

Il faut rentrer avant le coucher du soleil, comme toujours. D'ailleurs,
la soire est maussade, aprs un si radieux midi; un vent s'est lev,
qui a pass sur les neiges et ramne une demi-impression d'hiver, en
mme temps que des nuages traversent le ciel.

Dans l'troit sentier que je prends pour revenir, au milieu des bls,
des bleuets et des coquelicots, une femme arrive en face de moi, toute
noire, bien entendu, avec une cagoule blanche; elle marche lentement,
tte baisse, on dirait qu'elle se trane: quelque pauvre vieille sans
doute, qui voit son dernier mois de mai, et je sens la tristesse de son
approche... La voici  deux pas, la tranante et solitaire promeneuse...
Une rafale tourmente son long voile de deuil; son masque blanc se
dtache et tombe!... Oh! le sourire que j'aperois, entre les austres
plis noirs... Elle a vingt ans, elle est une petite beaut espigle et
drle, avec des joues bien rondes, bien roses; des yeux d'onyx, entre
des cils qui ont l'air faits en barbes de plume de corbeau,--absolument
comme les sultanes peintes sur les botes anciennes... A quoi
pouvait-elle bien rver, pour avoir l'allure si dolente, cette petite
personne, ou qui attendait-elle?... Moiti confuse de sa msaventure,
moiti amuse, elle m'a adress ce gentil sourire; mais bien vite elle
rattache son loup blanc, et prend sa course dans les bls, plus lgre
qu'une jeune chevrette de six mois.

Il y a foule sur le pont d'Ispahan, vers cinq heures du soir, lorsque
j'y arrive; tous les promeneurs du vendredi rentrent chez eux sans
s'attarder davantage, car en Perse on a toujours peur de la nuit; 
droite et  gauche de la grande voie, dans ces deux passages couverts
aux aspects de clotre gothique, c'est un dfil ininterrompu de dames
noires, ramenant par la main des bbs fatigus qui se font traner.

Dans les bazars, que je dois traverser, le retour des champs,  cette
heure, met aussi du monde et de la vie, heureusement pour moi, car je ne
sais rien de lugubre comme ces trop longues nefs sombres, les jours de
fte, quand elles sont dsertes d'un bout  l'autre, sans l'clat des
toffes, des harnais, des armes, toutes les choppes fermes.

J'ai pris par les nefs les plus imposantes, celles du grand empereur; en
haut de leurs votes, des fresques le reprsentent lui-mme, en couleurs
restes vives; aux coupoles surtout, aux larges coupoles abritant les
carrefours, on voit son image multiplie: le Chah-Abbas, avec sa longue
barbe qui pend jusqu' la ceinture, rendant la justice, le Chah-Abbas 
la chasse, le Chah-Abbas  la guerre, partout le Chah-Abbas. Je chemine
en la mystrieuse et muette compagnie des dames voiles, qui rapportent
au logis des glantines et des roses. De temps  autre, l'ogive d'une
cour de caravansrail, ou l'ogive bleue d'une cour de mosque, jette
une trane de jour, qui rend l'ombre ensuite plus crpusculaire. Voici,
dans une niche,  moiti cach par une grille toute dore, un personnage
 barbe blanche et  figure de cent ans, devant lequel font cercle une
douzaine de dames-fantmes; c'est un vieux saint homme de derviche; il
est gardien d'une petite source miraculeuse, qui suinte l d'une roche,
derrire cette grille si belle; il remplit d'eau des bols de bronze et
de sa main dessche,  travers les barreaux, il les offre  tour de
rle aux dames, qui relvent un peu leur voile et boivent par-dessous,
en prenant les prcautions qu'il faut pour ne point montrer leur bouche.

Tout cela se passait dans une demi-obscurit, et maintenant, au sortir
des bazars, la grande place Impriale fait l'effet d'tre claire par
quelque feu de Bengale rose. Le soleil va se coucher, car les musiciens
sont l, avec les longues trompes et les normes tambours, posts  leur
balcon habituel, guettant l'heure imminente, tout prts pour le salut
terrible. Mais o donc sont passs les nuages? Sans doute les temps
couverts, en ce pays, ne tiennent pas; dans cette atmosphre sche et
pure, les vapeurs s'absorbent. Le ciel jaune ple est net et limpide
comme une immense topaze, et toute cette dbauche d'mail, de diffrents
cts de la place, change de couleur, rougit et se dore autant qu'aux
plus magiques soirs.

Mon Dieu! je suis en retard, car voici le grand embrasement final des
minarets et des dmes, le dernier tableau de la fantasmagorie; tout est
splendidement rouge, le soleil va s'teindre... Et, quand je traverse
cette vaste solitude qui est la place, le fracas des trompes clate
l-haut, gmissant, sinistre, rythm  grands coups d'orage par les
tambours.

Afin de raccourcir la route qui me reste d'ici la maison de Russie,
essayons de traverser les jardins de Zelleh-Sultan; on doit commencer 
me connatre l pour l'tranger recueilli par le prince D..., et
peut-tre me laissera-t-on entrer.

En-effet, aux portes successives, les gardiens, qui fument leur kalyan
assis parmi les buissons de roses, me regardent sans rien dire. Mais je
n'avais pas prvu combien l'heure tait choisie, ensorcelante et rare
pour pntrer dans ces alles de fleurs, et voici que j'ai une tendance
 m'y attarder. On y est gris par ces milliers de roses, dont le parfum
se concentre le soir sous les arbres. Et le chant des muezzins, qui
plane tout  coup sur Ispahan, aprs la sonnerie des trompes, parat
doux et cleste; on croirait des orgues et des cloches, s'accordant
ensemble dans l'air.

       *       *       *       *       *

Comme c'est mon dernier soir (je pars demain), j'ai demand
exceptionnellement la permission de me promener  nuit close, et mes
htes ont bien voulu faire prvenir les veilleurs, sur le chemin que je
compte parcourir, pour qu'ils ouvrent devant moi ces lourdes portes, au
milieu des rues, que l'on verrouille aprs le coucher du soleil et qui
empchent de communiquer d'un quartier  un autre.

Il est environ dix heures quand je quitte la maison du prince, 
l'tonnement des cosaques, gardiens de la seule sortie. Et, tout de
suite, c'est la plonge dans le silence et l'obscurit. Aucune ncropole
ne saurait donner davantage le sentiment de la mort qu'Ispahan la nuit.
Sous les votes, les voix vibrent trop, et les pas sonnent lugubres
contre les pavs, comme dans les caveaux funraires. Deux gardes me
suivent, et un autre me prcde, portant un fanal de trois pieds de
haut, qu'il promne  droite ou  gauche pour me dnoncer les trous, les
cloaques, les immondices ou les btes mortes. D'abord nous rencontrions
de loin en loin quelque autre fanal pareil, clairant soit un cavalier
attard, soit un groupe de dames  cagoule sous la conduite d'un homme
en armes; et puis bientt plus personne. D'affreux chiens jauntres, de
ces chiens sans matre qui se nourrissent d'ordures, dorment  et l
par tas, et grognent quand on passe; ils sont maintenant tout ce qui
reste de vivant dans les rues, et ils ne se lvent mme pas, se
contentent de dresser la tte et de montrer les crocs. Rien d'autre ne
bouge. A part les ruines ventres, pas une maison qui ne soit
peureusement close. Arm jusqu'aux dents, le veilleur du quartier nous
suit  pas de loup, en sourdes babouches. Quand on arrive  la porte
cloute de fer qui termine son domaine et barre le chemin, il appelle 
longs cris le veilleur suivant, qui rpond  voix d'abord lointaine, et
puis se rapproche en criant toujours et finit par venir ouvrir, avec des
grincements de clefs, de verrous, et de gonds rouills. On entre alors
dans une nouvelle zone d'ombre et de ruines croulantes, tandis que la
porte derrire vous se referme, vous isolant tout  coup davantage du
logis dont on s'loigne. Et ainsi de suite, chaque tranche des
catacombes que l'on traverse ne communiquant plus avec la prcdente
d'o l'on vient de sortir. Dans les parties votes, o se concentrent
des odeurs de moisissures, de dcompositions et de fientes, il fait noir
comme si on cheminait  vingt pieds sous terre. Mais, dans les parties 
ciel libre, on a l'merveillement des toiles, qui en Perse ne sont pas
comparables aux toiles d'ailleurs, et qui paraissent plus rayonnantes
encore entre ces murailles creves et ces masures, dans ce cadre de
vtust et de tnbres. Tout concourt  ce que cette atmosphre soit
quelque chose de tnu et de translucide, o aucun scintillement n'est
intercept: l'altitude, et le voisinage de ces dserts de sable qui
jamais n'exhalent de vapeur. Elles jettent les mmes feux que les purs
diamants, ces toiles de Perse, des feux colors, si l'on y regarde
bien, des feux rouges, violets ou bleutres. Et puis elles sont
innombrables; des milliers d'univers, qui en d'autres rgions de notre
monde ne seraient pas visibles, brillent en ce pays pour les yeux
humains, du fond de l'infini.

Mais, par contraste, quelle lamentable dcrpitude ici, sur la terre!
croulements, dcombres et pourritures, c'est en somme tout ce qui reste
de cette Ispahan qui, dans le lointain et sous les rayons de son soleil,
joue encore la grande ville enchante...

Au-dessus de nos ttes, les votes s'lvent, deviennent majestueuses;
nous arrivons aux quartiers construits par le Chah-Abbas, et nous voici
arrts devant la porte d'une des principales artres du bazar. L, le
veilleur qui nous guide commence de hler  cris prolongs, et bientt
une voix de loin rpond, une voix tranante et sinistre, rpte par un
cho sans fin, comme si on jetait un appel d'alarme la nuit dans une
glise. Celui qui est derrire ces battants de cdre dit qu'il veut bien
ouvrir, mais qu'il cherche la clef sans la trouver, qu'un autre l'a
garde, etc. Et les chiens des rues, que cela inquite, s'veillent
partout, entonnent un concert d'aboiements qui se propage au loin dans
les sonorits du ddale couvert. Cependant la voix de l'homme, qui
prtend chercher sa clef, va s'loignant toujours; soit mauvaise
volont, soit frayeur, il est certain que celui-l ne nous ouvrira pas.
Alors, essayons d'un grand dtour, par d'autres rues, pour arriver quand
mme au but de notre course.

Le but, c'est la place Impriale que je veux voir une dernire fois
avant de partir, et voir en pleine nuit.

Elle nous apparat enfin, cette place, par la haute porte du bazar des
teinturiers, que l'on consent  nous ouvrir, et, sous l'clairage
discret de tous les petits diamants qui scintillent l-haut, elle parat
trois fois plus grande encore qu' la lumire du jour. Toute une
caravane de chameaux accroupis y sommeille  l'un des angles, exhalant
une bue qui trouble dans ce coin la puret de l'air, et des veilleurs
arms se tiennent alentour, comme si l'on tait en rase campagne.
Ailleurs, deux petits cortges de dames-fantmes traversent cette
solitude, chacun prcd d'un fanal et escort de gardes: retours de
quelque fte sans doute, de quelque fte de harem, interdite aux maris
et cache au fond d'une demeure farouchement close. L'une des deux
mystrieuses compagnies passe si loin, si loin,  l'autre bout de la
place, que l'on dirait une promenade de pygmes. On entend des heurts et
des appels, aux portes des quartiers qu'il s'agit de faire ouvrir, et
puis des grincements de verrous, et les deux groupes, l'un aprs
l'autre, se plongent dans les couloirs vots; nous restons seuls avec
la caravane endormie, dans ce lieu vaste, et trs solennel  cette
heure, entre ses alignements symtriques d'arcades mures.

Tandis que la place semble avoir grandi, la mosque Impriale, l-bas,
en silhouette trs prcise sur le ciel, s'est rapetisse et
abaisse,--comme il arrive toujours aux montagnes ou aux monuments
lorsqu'on les regarde la nuit et dans le lointain. Mais, ds qu'on s'en
rapproche, ds qu'elle reprend son importance en l'air, elle redevient
une merveille plus tonnante que pendant le jour, vue  travers cette
limpidit presque anormale, au milieu de ce recueillement et de ce
silence infinis. Les toiles, les petits diamants colors qui laissent
tomber sur elle, du haut de l'incommensurable vide, leurs clarts de
lucioles, font luire discrtement ses faences, ses surfaces polies, les
courbures de ses coupoles et de ses tours fuseles. Et elle trouve le
moyen d'tre encore bleue, alors qu'il ne reste plus de couleurs autre
part sur la terre; elle s'enlve en bleu sur les profondeurs du ciel
nocturne qui donnent presque du noir  ct de son mail, du noir
saupoudr d'tincelles. De plus, on la dirait glace; non seulement une
paix, comme toujours, mane de ses abords, mais on a aussi l'illusion
qu'elle dgage du froid.


Samedi, 19 mai.

Ce matin, au soleil de sept heures, je traverse pour la dernire fois ce
jardin, rempli de roses d'Ispahan, o je me suis repos une semaine. Je
pars, je continue ma route vers le Nord. Et je ne reverrai sans doute
jamais les htes aimables avec lesquels je viens de vivre dans une
presque-intimit de quelques soirs.

Bien qu'il n'y ait gure de route, c'est en voiture que je voyagerai
d'ici Thran; du reste, mon pauvre serviteur franais, trs endommag
par les fatigues prcdentes, ne supporterait plus une chevauche.
Devant la porte, mon singulier quipage est dj attel: une sorte de
victoria solide, dont tous les ressorts ont t renforcs et garnis avec
des cordes; en France, on y mettrait un cheval, ou au plus deux; ici,
j'en ai quatre, quatre vigoureuses btes ranges de front, aux harnais
compliqus et paillets de cuivre  la mode persane. Sur le sige, deux
hommes, le revolver  la ceinture, le cocher, et son coadjuteur, qui se
tiendra toujours prt  sauter  la tte de l'attelage dans les moments
critiques. Huit chevaux suivront, pour porter mes colis et mes Persans.
Pour ce qui est des menus bagages, que j'avais fait attacher derrire la
voiture, le conducteur exige que j'en retire la moiti, parce que,
dit-il, _quand nous verserons_...

Il faut presque une heure pour sortir du ddale d'Ispahan, o nos
chevaux, trop vifs au dpart, font pas mal de sottises le long des
ruelles troites, accrochant des devantures, ou renversant des mules
charges. Tantt dans l'obscurit des bazars, tantt sous le beau soleil
parmi les ruines, nous allons grand train, bondissant sur les dalles,
cahots  tout rompre. Et des mendiants suivent  la course, nous jetant
des roses avec leurs souhaits de bon voyage.

Aprs cela, commence la campagne, la verdure neuve des peupliers et des
saules, la teinte frache des orges, fleuries de bleuets, la blancheur
des champs de pavots.

A midi, nous retrouvons la poussire et le dlabrement habituel du
caravansrail quelconque o l'on fait halte;--dans un dfinitif
lointain, la ville aux dmes bleus, la ville aux ruines couleur
tourterelle, s'est vanouie derrire nous.

Et, pendant l'tape de la soire, le dsert nous est rendu, le dsert
que nous ne pensions plus revoir sur cette route de Thran, le vrai
dsert avec ses sables, ses tincellements, ses caravanes et ses
mirages,--ses jolis lacs bleus, qui durent trois minutes, vous tentent
et s'vanouissent... Au milieu de tout cela, passer en voiture, rouler
au grand trot sur des sentes de chameliers, c'est vraiment une
incohrence tout  fait nouvelle pour mes yeux.


Dimanche, 20 mai.

Murchakar est le village o nous avons dormi cette nuit, et notre
voiture y a fait sensation; hier au soir, lorsqu'elle tait dtele  la
porte du caravansrail, les btes qui revenaient des champs se jetaient
de ct par crainte d'en passer trop prs.

Tout le jour, sans difficults srieuses, nous avons roul grand train,
dans un dsert assez _carrossable_, sur ce vieux sol de Perse, sur cette
argile dure, tapisse d'aromates, que nous avons dj si longuement
foule depuis Chiraz. Les montagnes, qui nous suivaient de droite et de
gauche avec leurs neiges, il nous semblait dj les connatre; amas de
roches tourmentes, sans jamais trace de verdure, elles rappelaient
toutes celles que nous avons vues, depuis tant de jours, drouler le
long de notre route leurs chanes monotones.

Et ce soir, dans une valle, nous avons aperu la frache petite oasis,
o le village n'est plus fortifi, n'a plus l'air d'avoir peur, comme
ceux des rgions du Sud, s'tale au contraire tranquillement au bord
d'un ruisseau, parmi les arbres fruitiers et les fleurs.

Mais quelle affluence extraordinaire aux abords, dans la prairie! Ce
doit tre quelque grand personnage, voyageant avec un train de satrape:
six carrosses, une vingtaine de ces cages en bois recouvertes de drap
rouge o s'enferment les dames sur le dos des mules, au moins cinquante
chevaux, des tentes magnifiques dresses sur l'herbe; et des draperies
cloues aux arbres, enfermant tout un petit bocage, videmment pour
mettre  l'abri des regards le harem du seigneur qui passe.--C'est, nous
dit-on, un nouveau vizir, qui est envoy de Thran pour gouverner la
province du Fars, et qui se rend  son poste. Tout le caravansrail est
pris par les gens de la suite; inutile d'y chercher place.

Mais jamais villageois n'ont t plus accueillants que ceux qui viennent
faire cercle autour de nous,--tous en longues robes de perse  fleurs,
bien serres  la taille, mancherons flottants, et hauts bonnets rejets
en arrire sur des ttes presque toujours nobles et jolies. C'est  qui
nous donnera sa maison,  qui portera nos bagages.

La chambrette d'argile que nous acceptons est sur une terrasse et
regarde un verger plein de cerisiers, o bruissent des eaux vives. Elle
est soigneusement blanchie  la chaux, et agrmente d'humbles petites
mosaques de miroirs,  et l incrustes dans le mur. Sur la chemine,
parmi les aiguires orientales et les coffrets de cuivre, on a rang en
symtrie des grenades et des pommes de l'an pass, tout comme auraient
fait nos paysans de France. Ici, ce n'est plus la rudesse primitive des
oasis du Sud; on commence  ne plus se sentir si loin; des choses
rappellent presque les villages de chez nous.


Lundi, 21 mai.

Le matin, au petit vent frisquet qui agite les cerisiers et couche les
bls verts, le camp du satrape s'veille pour continuer son chemin.
D'abord, les beaux cavaliers d'avant-garde, le fusil  l'paule, montent
l'un aprs l'autre sur leurs selles  pommeau d'argent et de nacre,
franges ou brodes d'or, et partent, sparment, au galop. Ensuite on
prpare les carrosses, o quatre chevaux s'attellent de front; une
vingtaine de laquais s'empressent, gens tout galonns d'argent, en
bottes et tuniques longues  la mode circassienne.

Le satrape, l'air distingu et las, accroupi sur l'herbe,  ct de sa
belle voiture bientt prte, fume avec nonchalance un kalyan d'argent
cisel que deux serviteurs lui soutiennent. On l'attelle  six chevaux,
son carrosse, quatre de front aux brancards, deux autres devant, sur
lesquels montent des piqueurs aux robes trs argentes. Et ds que ce
seigneur est install, seul dans le pompeux quipage, tout cela part au
triple galop vers le dsert, o viennent dj de s'engouffrer les
claireurs.

Mais ce qui surtout nous intresse, c'est le harem, le harem qui
s'quipe aussi derrire ses rideaux jaloux; nous caressons le vague
espoir que quelque belle, peut-tre, grce au laisser aller du
campement, nous montrera sa figure. Le petit bocage, o on les a toutes
enfermes, reste entour encore de ses draperies impntrables; mais on
s'aperoit que l'agitation y est extrme; les eunuques, en courant,
entrent et sortent, portant des sacs, des voiles, des friandises sur des
plateaux dors. videmment elles ne tarderont pas  paratre, les
prisonnires...

Le soleil monte et commence  nous chauffer voluptueusement; autour de
nous, l'herbe est seme de fleurs, on entend bruire les ruisseaux, on
sent le parfum des menthes sauvages, et sur la montagne les neiges
resplendissent; le lieu est agrable pour attendre, restons encore...

Les draperies, enfin, partout  la fois, sous la manoeuvre combine des
eunuques, se dcrochent et tombent... Dception complte, hlas! Elles
sont bien l, les belles dames, une vingtaine environ, mais toutes
debout, correctes, enveloppes de la tte aux pieds dans leurs housses
noires, et le masque sur le visage: les mmes ternels et exasprants
fantmes que nous avons dj vus partout!

Au moins, regardons-les s'en aller, puisque nous avons tant fait que de
perdre une heure. Dans les carrosses  quatre chevaux, celles qui
montent d'abord, videmment, sont des princesses; cela se devine aux
petits pieds, aux petites mains gantes, et  ces pierreries, derrire
la tte, qui agrafent le loup blanc. Tandis que ce sont des pouses
infrieures ou des servantes, celles ensuite qui grimpent sur le dos des
mules, deux par deux dans les cages de drap rouge. Et toutes, sous l'oeil
des eunuques, s'loignent par les chemins du dsert, dans la mme
direction que le satrape, dont les chevaux sans doute galopent toujours,
car sa voiture n'est bientt plus qu'un point perdu au fond des
lointains blouissants.

Alors nous partons nous-mmes, en sens inverse. Et, tout de suite
environns de solitudes, nous recommenons  suivre ces sentes de
caravanes, qui sont de plus en plus jalonnes de crnes et de carcasses,
qui sont les cimetires sans fin des mules et des chameaux.

L, nous croisons l'arrire-garde attarde du vizir: encore des
cavaliers arms; encore des palanquins rouges enfermant des dames, de
trs larges palanquins qui sont poss chacun sur deux mules accouples
et o les belles voyageuses se mettent  leur petite fentre pour nous
regarder passer; et, en dernier lieu, une file interminable de btes de
charge, portant des coffres incrusts ou cisels, des paquets recouverts
de somptueux tapis, et de la vaisselle de cuivre, et de la vaisselle
d'argent, des aiguires d'argent, de grands plateaux d'argent.

Ensuite, dans le dsert d'argile durcie, plus rien jusqu' l'tape
mridienne, un triste caravansrail solitaire, entour de squelettes, de
mchoires et de vertbres, et o nous ne trouvons mme pas de quoi faire
manger nos chevaux.

Le dsert de l'aprs-midi devient noirtre, entre des montagnes de mme
couleur dont les roches ont des cassures et des luisants de charbon de
terre. Et puis, tout  coup, on croirait voir l'Ocan se dployer en
avant de notre route, sous d'tranges nues obscures: ce sont des
plaines en contre-bas (par rapport  nous s'entend, car elles sont
encore  plus de mille mtres d'altitude); et en l'air, ce sont des
masses normes de poussire et de sable, souleves par un vent terrible
qui commence de venir jusqu' nous.

D'habitude, lorsqu'il se prsente une cte trop raide et que notre
attelage risque de ne pouvoir la gravir, le cocher y lance ses quatre
chevaux  une allure furieuse, les excitant par des cris, et les
fouaillant  tour de bras. Dans les descentes, au contraire, on les
retient comme on peut, mais cette fois ils s'emballent comme pour une
monte, et nous dgringolons au fond de cette plaine avec une vitesse 
donner le vertige, la respiration coupe par le vent et les yeux brls
par une grle de poussire. Jamais nuages rels n'ont t aussi opaques
et aussi noirs que ceux qui s'avancent pour nous recouvrir;  et l des
trombes de sable montent tout droit comme des colonnes de fume, on
dirait que ces tendues brlent sourdement sans flammes. Ce nouveau
dsert, o nous descendons si vite, est plein d'obscurit et de mirages,
toute sa surface tremble et se dforme; il a quelque chose
d'apocalyptique et d'effroyable; d'ailleurs, ce vent est trop chaud, on
ne respire plus; le soleil s'obscurcit, et on voudrait fuir; les chevaux
aussi souffrent, et une vague pouvante prcipite encore leur course.

En bas, o nous arrivons aveugls, la gorge pleine de sable, voici,
heureusement, le pauvre hameau sauvage qui sera notre tape de nuit; il
tait temps:  dix pas en avant de soi, on ne distinguait plus rien. Le
soleil, encore trs haut, n'est plus qu'un funbre disque jaune, terne
comme un globe de lampe vu  travers de la fume. Une obscurit
d'clipse ou de fin de monde achve de descendre sur nous. Dans l'espce
de grotte en terre noircie, qui est la chambre du caravansrail, le
sable entre en tourbillons par les trous qui servent de portes et de
fentres; on suffoque,--et cependant il faut rester l, car dehors ce
serait pire; ici, c'est le seul abri contre la tourmente chaude et
obscure qui enveloppe autour de nous toutes ces vastes solitudes...


Mardi, 22 mai.

Ces tnbres d'hier au soir, cette tempte lourde qui brlait, c'tait
quelque mauvais rve sans doute. Au rveil, ce matin, tout est calme,
l'air a repris sa limpidit profonde, et le jour se lve dans la
splendeur. Autour du hameau, s'tend un dsert de sable rose; et des
montagnes, que nous n'avions pas souponnes en arrivant, sont l tout
prs, dressant leurs cimes o brille de la neige.

L'tape d'aujourd'hui promet d'tre facile, car les plaines de sable
font devant nous comme une espce de route plane,--une route de cinq ou
six lieues de large et s'en allant  l'infini, entre ces deux chanes
de montagnes qui encore et toujours nous suivent.

Elle sera courte aussi, l'tape, une douzaine de lieues  peine, et nous
arriverons ce soir dans cette grande ville de Kachan, que fonda jadis
l'pouse du khalife Haroun-al-Raschid, la sultane Zobide, popularise
chez nous par les _Mille et une Nuits_.

Toute la matine nous suivons les sentes que jalonnent des ossements,
nous roulons sans bruit sur ces sables doux, qui nous changent de
l'argile habituelle et des pierrailles. Un tremblement continu,
prcurseur de mirages, agite les lointains surchauffs; en haut, les
cimes s'enlvent sur le ciel avec une nettet impeccable et une
magnifique violence de couleurs, tandis qu'en bas, au niveau de ce sol
qui s'enfonce sous les roues de notre voiture, tout est imprcision,
blouissement. Et, vers midi, commencent autour de nous les gentilles
fantasmagories auxquelles nous avons fini de nous laisser prendre, le
jeu de cache-cache de ces petits lacs bleus, qui sont l, qui n'y sont
plus, qui s'escamotent, passent ailleurs et puis reviennent...

       *       *       *       *       *

Mais quand la journe s'avance, le vent s'lve comme hier et tout de
suite le sable vole; les dunes autour de nous semblent fumer par la
crte; des tourbillons, des trombes se forment; le soleil jaunit et
s'teint; voici de nouveau une obscurit d'clipse sous un ciel  faire
peur. On est sur une plante morte, qui n'a plus qu'un fantme de
soleil. Le champ de la vue s'est rtrci avec une rapidit stupfiante;
 deux pas, tout est noy dans le brouillard jaune, on distingue  peine
les crinires des chevaux qui se tordent au vent comme des chevelures de
furies. On ne reconnat plus les sentes, on est aveugl, on touffe...

--Je ne vois pas, je ne vois pas Kachan,--nous crie le cocher, qui perd
la tte, et qui d'ailleurs s'emplit la bouche de sable pour avoir voulu
prononcer ces trois mots.

Nous le croyons sans peine, qu'il ne voit pas Kachan, car, mme avant la
bourrasque, on n'apercevait rien autre chose que le dsert... L'attelage
s'arrte. Qui nous dira o nous sommes, et que devenir?

Ce doit tre une hallucination: il nous semble entendre carillonner des
cloches d'glise, de grosses cloches qui seraient innombrables et qui se
rapprochent toujours... jusqu' sonner presque sur nous... Et,
brusquement,  nous toucher, un chameau surgit, l'air d'une bte
fantastique, estompe dans la brume. Le long de ses flancs, des marmites
de cuivre se balancent et se heurtent avec un bruit de gros bourdon. Un
second passe ensuite, attach  la queue du premier, et puis trois, et
puis cinquante et puis cent; tous chargs de plateaux, de marmites, de
buires, d'objets de mille formes en cuivre rouge, qui mnent ce carillon
d'enfer. Kachan est par excellence la ville des frappeurs de cuivre;
elle approvisionne la province et les nomades d'ustensiles de mnage,
martels dans ses bazars; elle expdie journellement des caravanes
pareilles, qui s'entendent ainsi fort loin  la ronde au milieu des
solitudes.

--O est Kachan? demande notre cocher  une apparition humaine, dessine
pour un instant, sur le dos d'un chameau, au-dessus d'une pile
d'aiguires.

--Droit devant vous,  peine une heure! rpond l'inconnu d'une voix
touffe,  travers le voile dont il s'est envelopp la figure par
crainte d'avaler du sable. Et il s'vanouit pour nos yeux dans la brume
sche.

Droit devant nous... Alors, fouaillons les chevaux, pour les remettre en
marche si possible, essayons d'arriver. Du reste cela s'apaise, le vent
diminue, il fait moins sombre; voici des vertbres par terre, nous
devons tre en bonne direction dans les sentes.

Une demi-heure encore,  cheminer un peu  l'aveuglette. Et puis, une
claircie soudaine, et la ville de la sultane Zobide tout  coup
s'esquisse, en l'air, beaucoup plus haut que nous ne la cherchions: des
dmes, des dmes, des minarets, des tours. Elle est trs proche, et on
la croirait loin, tant ses lignes restent peu accentues. Dans le
brouillard encore, et en avant d'un ciel tout noir, illumine par le
soleil couchant, elle est rouge, cette vieille cit d'argile, rouge
comme ses cuivres, qui tout  l'heure faisaient tant de bruit. Et, sur
la pointe de chaque minaret, sur la pointe de chaque coupole, une
cigogne se tient gravement perche, une cigogne agrandie par la brume de
sable et prenant  nos yeux des proportions d'oiseau gant.




CINQUIME PARTIE


Derrire cette ville de la sultane Zobide, qui vient de nous montrer si
soudainement l-haut ses mille coupoles et qui a l'air d'une grande
apparition tout en cuivre rose, ce sont bien de vrais nuages cette fois,
qui forment ce fond si sombre;--des nuages o la foudre,  chaque
minute, dessine des zigzags de feu ple. La tourmente d'o nous sommes 
peine sortis, la tourmente de poussire et de sable, continue sa route
vers le dsert; nous voyons fuir sur l'horizon derrire nous son voile
lourd et son obscurit dantesque. De plus en plus, tout se prcise et
s'claire, les choses redeviennent relles; nous roulons maintenant au
milieu des champs de l'oasis, un peu dvasts par la bourrasque, des
champs de bl, de pavots, de coton et de riz. Quant  la ville, d'un
premier aspect merveilleux auquel nous ne nous sommes plus laiss
prendre, ce n'est comme toujours qu'un amas de ruines.--Et il s'agit
maintenant d'y entrer, ce qui n'est pas tout simple; pour un cavalier,
ce serait dj difficile; mais pour une voiture  quatre chevaux de
front, cela devient un problme; il faut longtemps chercher, essayer
d'un chemin, reculer, essayer d'un autre. Nulle part le travail de ces
fourmis humaines, que sont les Iraniens, n'a t plus fouilleur que l,
ni plus acharn, ni plus imprvoyant. Il n'y a vraiment pas de passage
parmi les boulis de tous ces murs d'argile, qui durent  peine et qu'on
ne relve jamais, parmi ces torrents au lit creux et profond, surtout
parmi ces excavations sans nombre d'o la terre  construire a t
retire et qui restent ternellement bantes. Un de mes chevaux de flanc
tombe dans une cave, risque d'y entraner l'attelage et nous-mmes,
reste suspendu par son harnais, russit  regrimper,--et nous finissons
cependant par arriver aux portes.

L'orage s'entend dj sourdement quand nous pntrons dans la ville, qui
est immense et lugubre; des mosques, des tours, d'archaques et lourdes
pyramides quadrangulaires,  tages gradus, comme celles de certains
temples de l'Inde; un audacieux entassement d'argile qui joue encore le
grandiose dans sa caducit dernire.

Voici un carrefour o un vieux derviche en robe blanche, en longue barbe
teinte de rouge vermillon, explique le Coran  une vingtaine de bbs
bien sages, assis en cercle sur des pierres.

Voici un minaret d'au moins soixante mtres, immense et isol, qui
penche plus que la tour de Pise, qui penche  faire peur. (Il est le
lieu de supplice des femmes adultres; on les prcipite d'en haut,--et
du ct qui s'incline, afin de leur donner plus terribles,  l'instant
qui prcde la chute, les affres du vide o elles vont tomber.)

Et puis voici les grandes ogives gothiques et l'obscurit des bazars.
Tout ce qui reste de vie et de bruit  Kachan s'est concentr sous ces
votes, dans ces longues et hautes nefs o l'on y voit si mal et qui
sont encombres par des centaines d'normes chameaux, encore tout
bourrus dans leurs poils d'hiver. Pour pntrer l, nous avons d
dteler nos deux chevaux de flanc, nous prenions trop de place en
largeur; et avec les deux qui restent, c'est encore plus qu'il n'en
faudrait, car ils s'pouvantent  entendre toutes ces voix qui crient, 
sentir de si prs tous ces chameaux; malgr la fatigue de la journe,
ils sont difficiles  tenir, n'avancent que par soubresauts et gambades.
Le tonnerre gronde de plus en plus fort, et, quand nous passons par le
bazar des cuivres, o les frappeurs donnent furieusement les derniers
coups de marteau avant la nuit, le tapage devient si infernal que nos
btes s'affolent; il faut mettre pied  terre et dteler. Alors nous
nous trouvons sans dfense contre les marchands, qui nous sollicitent
et s'emparent de nos mains pour nous entraner. Nulle part nous n'avions
vu tant de longues barbes teintes en rouge, ni de si hauts bonnets
noirs; tous ces gens ont l'air d'astrologues. Bon gr mal gr, il faut
les suivre; tantt dans des filatures de soie presque souterraines o
les ouvriers pour travailler doivent avoir des yeux de chat; tantt au
fond de cours  ciel ouvert o un peu de clart tombe sur des grenadiers
tout rouges de fleurs, et l on dballe  nos pieds les trsors
d'Aladin, les armes damasquines, les brocarts, les parures, les pierres
fines. Surtout chez les marchands de tapis, o il faut par force
accepter un kalyan et une tasse de th, nous sommes longtemps
prisonniers; on dplie devant nous d'incomparables tissus de Kachan qui
chatoient comme des plumages de colibri: chaque tapis de prire
reprsente un buisson rempli d'oiseaux, qui tale symtriquement ses
branches au milieu d'un portique de mosque, et le coloris est toujours
une merveille. Les prix commencent chaque fois par tre exorbitants, et
nous faisons mine de partir au comble de l'indignation; alors on nous
retient par la manche, on rallume notre kalyan et on nous fait rasseoir.
Telle est, du reste, toujours et partout, la comdie du marchandage
oriental.

C'est donc en plein crpuscule que nous finissons par arriver au grand
caravansrail, o nous a devancs notre voiture; un caravansrail trs
dlabr, il va sans dire, mais tellement monumental qu'aucun porche de
basilique ne pourrait se comparer, comme dimensions,  cette entre
revtue de faence bleue. Un vieux sorcier, dont la barbe est rouge
comme du sang, nous conduit  des chambrettes hautes, que balaie  cette
heure le vent d'orage.

Ici est le point de croisement des chemins qui viennent des dserts de
l'Est  Kachan et de ceux qui conduisent  la mer Caspienne: aussi y
a-t-il un continuel va-et-vient de caravanes dans cette ville. Au jour
mourant, nous regardons s'engouffrer au-dessous de nous, dans l'ogive du
portique, deux cents chameaux pour le moins, attachs  la file;
d'tonnants chameaux pars avec une pompe barbare; ayant des plumets sur
la bosse, des queues de coq sur le front, des queues de renard aux
oreilles, des fausses barbes faites de coquillages enfils. Les
chameliers qui les conduisent, figures plates du type mongol, portent
des petits sayons courts, rays de mille couleurs, et d'normes bonnets
 poil. Tout cela, parat-il, nous arrive en droite ligne de
Djellahadah, en Afghanistan,  travers l'infini des plaines de sel, et
tout cela, avec une lenteur majestueuse, entre en carillonnant. Il y en
a tant, que la nuit est venue quand les derniers paraissent, animaux
tout  fait fantastiques alors, vus  la lueur des clairs.

Dans une mosque voisine, on psalmodie  plusieurs voix, sur un air
monotone comme le bruit de la mer. Et tout cela ensemble se fond pour
bercer notre premier sommeil: les chants religieux, le nom d'Allah
modul avec une tristesse douce sur des notes trs hautes, les
sonnailles des caravanes, les grondements de l'orage qui s'loigne, le
tambourinement de la pluie, les plaintes fltes du vent dans les trous
du mur.


Mercredi, 23 mai.

Huit heures de route aujourd'hui,  travers de trs mornes solitudes.
Halte le soir dans un hameau misrable: une dizaine de vieilles
maisonnettes d'argile auxquelles un ruisseau clair apporte la vie;
quelques petits champs de bl, un bouquet de trois ou quatre mriers
chargs de mres blanches; rien de plus, le dsert  perte de vue tout
autour. Les gens paraissent trs pauvres, et sans doute le lieu est
malsain, car ils ont la mine souffreteuse. Dans le terrier qui sera
notre chambre, les hirondelles confiantes ont plusieurs nids au-dessus
de la chemine; en allongeant le bras, on toucherait les petits qui
montrent tous leurs ttes au balcon.

Et nous arrivons prcisment le jour o les anciens d'ici,--une dizaine
de vieux desschs,--ont dcid de faire la premire cueillette des
mres. Cela se passe  l'heure du repos, du kalyan et de la rverie,
quand nous sommes assis, avec deux ou trois ptres, devant la porte du
gte en ruine,  couter le gentil murmure de ce ruisseau unique et
prcieux,  regarder le soleil disparatre au fond des solitudes. Les
quelques enfants, tous bien dpenaills et bien plots, font cercle
autour des mriers rabougris dont on va secouer les branches; pour une
fois, la joie de cette attente anime leurs yeux, coutumiers de
mlancolie. A chaque secousse donne, les mres tombent en pluie sur le
triste sol durci, et les petits se prcipitent comme des moineaux  qui
l'on jette du grain, tandis que le plus dcharn des vieillards arrte
les trop gourmands, rgle avec gravit le partage. Ces arbustes sont les
seuls  bien des lieues  la ronde; et sans doute, dans ce hameau si
perdu, on pense plusieurs semaines d'avance  ces cueillettes
crpusculaires, rserves aux longs soirs de mai; on ne connat pas au
cours de l'anne d'autre fte... Quand c'est fini, la nuit tombe avec le
froid; les solitudes, semble-t-il, s'agrandissent partout alentour,
l'isolement extrme s'indique davantage. Ce petit groupement humain n'a
pas de murailles comme en avaient ceux des oasis du Sud; la porte de
notre gte enfum ne ferme pas, et nous nous endormons le revolver  la
main.


Jeudi, 24 mai.

Dpart de grand matin, afin d'arriver ce soir dans la ville de Koum,
rpute pour sa mosque revtue d'mail d'or, o repose la sainte
Fatmah, petite-fille du Prophte.

Aprs cinq ou six heures de route dans un lumineux dsert, dont les
sentes sont jalonnes d'ossements, vers midi,  l'instant des
fantasmagories et des mirages, quelque chose tincelle l-bas, dans
l'inapprciable lointain, presque au del des horizons; quelque chose
qui n'est perceptible  l'oeil que par son rayonnement, comme les
toiles; un astre qui se lve, un globe d'or, un feu, on ne sait quoi
d'inusit et de jamais vu...

--Koum! dit le conducteur des chevaux, en indiquant cela du doigt...
Alors, ce doit tre le fameux dme d'or, qui miroite au soleil mridien,
qui est comme un phare de plein jour, appelant les caravanes du fond du
dsert... Cela parat et disparat, au hasard des ondulations du terrain
et, aprs que nous avons trott plus d'une heure dans cette direction
sans nous en tre rapprochs sensiblement, cela s'clipse tout  fait.

Il est quatre heures du soir, quand nous apercevons les arbres de
l'oasis de Koum, les champs de bl, et enfin la ville; amas sans fin de
ruines grises, toujours et toujours, dcombres et fondrires. Il y a
naturellement des coupoles par milliers, des donjons, des minarets
partout et de toutes les formes; des tours d'une couleur beige, des
tours roses, qui sont comme coiffes d'un turban d'mail bleu. Et, sur
chaque pointe dresse vers le ciel, se tient gravement une cigogne
debout dans son nid. Il y a beaucoup de jardins  l'abandon, qui sont
remplis de grenadiers en fleurs et dont le sol est empourpr par la
jonche des ptales... Mais ce dme d'or, ce tombeau de Fatmah, entrevu
de si loin, dans les mirages de midi, o donc est-il? Nous l'avions rv
sans doute, car rien n'y ressemble.

De temps  autre, une porte s'ouvre, au roulement de notre voiture, au
bruit de nos grelots, et quelque femme dvoile risque un de ses yeux,
une moiti de son visage toujours joli, pour regarder qui passe. Une
vingtaine de petits enfants, tous adorables, couverts d'amulettes, la
chevelure teinte en rouge de flamme, nous suivent  la course, dans
l'bahissement de notre attelage, et nous entrons avec ce cortge sous
les votes des bazars. Alors, pnombre subite, difficults et frlements
continuels, pendant vingt longues minutes, au milieu des chameaux velus,
dont nos quatre btes reniflent avec dgot la senteur musque. L se
coudoient les nomades en haillons, les Iraniens en belle robe, les
Afghans  bonnet pointu, les bdouins de Syrie la tte orne de soies
clatantes et de cordelettes; toute sorte de monde, une foule norme; et
on y voit  peine.

La clart du soir nous est cependant rendue, par l'ogive de sortie, et
le dme tincelant nous rapparat enfin, tout proche, trnant au milieu
d'un dcor qui a l'air arrang l par quelque magicien, pour nous
blouir. Le long d'une rivire dessche, au lit de galets blancs, que
traverse un pont courbe  balustres de faence, un panorama de ferie
se dploie; ple-mle, enchevtrs, superposs, des portiques, des
minarets, des dmes, ruisselants d'mail et d'or; tout ce qui avoisine
le sol est d'mail bleu; tout ce qui s'lve est d'mail vert,  reflets
mtalliques comme la queue des paons; la dcoration se fait de plus en
plus dore  mesure qu'elle s'loigne de la base, et tout finit vers le
ciel en pointes d'or. En plus des vrais minarets, assez larges pour que
les muezzins y montent chanter, il y a quantits de minces fuseaux,
videmment impossibles  gravir, qui s'lancent aussi et brillent comme
des orfvreries. Et c'est si neuf, si beau, si flambant, si imprvu, au
milieu de cette ville de dbris et de poussire!... Parmi ces
magnificences, croissent des arbres tout rouges, des grenadiers
follement fleuris; on dirait qu'il a neig dessus des perles de corail.
Et derrire tout cela, les grandes cimes, deux fois hautes comme nos
Alpes, se dcoupent toutes roses, dans leur gloire de la fin du jour,
sur un fond couleur d'aigue-marine.

Mes yeux, qui ont vu tant de choses, ne se rappellent rien d'aussi
tourdissant ni d'aussi fantastique, rien d'aussi perdument oriental
que cette apparition du tombeau de la sainte Fatmah, un soir de mai, au
sortir d'une nef obscure.

Il existe donc encore en Perse des choses qui ne sont pas en ruines, et,
de nos jours, on peut donc construire ou restaurer comme au temps des
Mille et une Nuits!... C'est le Chah Nasr-ed-din qui, en plein XIXe
sicle, fit remettre  neuf, avec ce luxe insens, et ordonna de
recouvrir de mosaques d'or la vieille mosque trs sainte, o son pre
et sa mre reposent aujourd'hui,  ct de Fath-Ali-Chah et de la
petite-fille du Prophte.

       *       *       *       *       *

Le caravansrail, parat-il, est encore loin, de l'autre ct du pont
courbe et de la rivire sans eau. Alors, laissons partir la voiture, et,
avant que le soleil s'teigne, allons voir la mosque.

Une place immense et bien trange lui sert de parvis, une place qui est
 la fois un vieux cimetire poudreux et une inquitante cour des
miracles. Ce semblant de pavage, ces longues dalles sur lesquelles on
marche, sont des tombes alignes  se toucher; ce sol est plein
d'ossements de toutes les poques, il est amalgam de poussire humaine.
Et, comme les reliques de la sainte Fatmah attirent des plerins sans
nombre et oprent des miracles, une truanderie sinistre est accourue de
tous les points de la Perse pour lire domicile alentour. Parmi les
vendeurs de chapelets et d'amulettes, talant leur marchandise par terre
sur des guenilles, des mendiants estropis montrent des moignons
rougetres; d'autres mettent  nu des lpres, des cancers, ou des
gangrnes couvertes de mouches. Il y a des derviches  longue chevelure
qui marchent en psalmodiant, les yeux au ciel; d'autres qui lisent 
haute voix dans de vieux livres, avec exaltation comme des fous. Tout ce
monde est vtu de loques terreuses; tout ce monde a l'air inhospitalier
et farouche; le mme fanatisme se lit dans les regards trop ardents ou
dans les regards morts.

Au milieu de cette place, de ce champ de tombeaux, et entoure de cette
foule pouilleuse en haillons couleur de cendre, la splendeur toute
frache d'une telle mosque rayonne avec invraisemblance.

Intrieurement le sanctuaire est, parat-il, d'une richesse
inimaginable, mais les infidles comme nous en sont exclus sans merci,
et il faut nous arrter aux portes de l'enceinte extrieure. C'est du
reste une enceinte maille du haut en bas, et dj magnifique; elle
enferme jalousement,--comme la muraille d'un jardin persan enferme ses
arbres,--les minarets et les fuseaux d'mail vert et or, qui s'lancent
de terre avec la sveltesse des joncs, autour de la mosque proprement
dite et de ses coupoles tincelantes.

La truanderie nous harcle, tranant ses plaies, sa ftidit et sa
poussire, elle nous suit jusqu' ces portes, o elle nous retiendrait
avec une centaine de mains hideuses, si nous avions l'ide de passer.
Rester sur le seuil et regarder de l, c'est tout ce qui nous est
permis.

Les soubassements de l'difice sont de marbre blanc, et reprsentent
des vases aligns en sries; des vases d'o paraissent sortir toutes ces
fleurs, peintes sous l'mail des parois; les branches de roses, les
gerbes d'iris, commencent  quelques pieds  peine au-dessus du sol;
elles s'enlacent aux arabesques bleues, comme feraient des plantes
grimpantes  un espalier, et montent rejoindre les mosaques d'or des
frises et des dmes. Je ne crois pas qu'il existe au monde,-- part
peut-tre les temples de la sainte montagne au Japon,--un monument
revtu au dehors avec un tel luxe et un tel clat de couleurs;--et c'est
l, dans une vieille ville de dcombres et de grisailles,  deux pas des
dserts.


Vendredi, 25 mai.

Nous avions oubli, en dormant, dans quel voisinage sans pareil nous
tions et sur quelles splendeurs avait vue notre misrable gte. Ouvrir
la porte de sa terrasse et apercevoir devant soi le tombeau de la sainte
Fatmah, au pur lever du jour, est un saisissement rare: par-dessus les
arbres tout poudrs de corail, les grenadiers tout rouges de fleurs, un
monument d'une grce orientale presque outre et qui du haut en bas
brille comme les robes du Chah-Abbas; des pointes d'or, des coupoles
d'or; des ogives bleues ou roses; des flches et des tourelles aux
reflets changeants comme en ont seuls les oiseaux des les; et derrire
tout cela, des ruines et le morne horizon des solitudes.

Cette ville de Koum nous rservait au dpart une autre surprise, celle
d'une vraie route, empierre comme les ntres, borde de deux petits
fosss et d'une ligne tlgraphique,  travers d'immenses champs de bl.
Et cela nous semble le comble de la civilisation.

Cela ne dure pas, il est vrai; dans la journe, nous sont rendus des
coins de dsert, o la route se dessine  peine, au milieu des sables,
des sels brillants et des mirages.

Mais le logis du soir, parmi les saules et les platanes, dans le hameau
d'une verte oasis, n'a plus rien du farouche caravansrail auquel nous
tions habitus; c'est dj presque une auberge, comme on en pourrait
trouver dans nos villages d'Europe, avec un jardinet et une grille au
bord du chemin. Tout le pays du reste prend un air de scurit, et se
banalise.

La tombe de la nuit, cependant, a du charme encore, et on recommence 
sentir que le dsert n'est pas loin; l'heure de la prire est touchante,
dans ce petit jardin, sous ses tilleuls et ses saules, au chant des
coucous et des grenouilles; tandis que les chats persans,  longs poils
soyeux, circulent discrtement dans les alles obscures, les voyageurs
s'agenouillent, les pauvres en robe de coton auprs des riches en robe
de cachemire, ensemble quelquefois, deux par deux sur le mme tapis.


Samedi, 26 mai.

Ce qui change surtout  mesure que nous approchons du Nord, c'est notre
ciel. Fini des limpidits incomparables qui taient un continuel
enchantement pour nos yeux.

On ne croyait plus  la pluie, et aujourd'hui la voici revenue; pendant
nos sept heures d'tape, elle nous enveloppe, incessante et fine comme
une pluie de Bretagne. Nous couchons dans une vieille maison froide aux
murs ruisselants, qui est vide et isole au fond d'un jardin immense.
Comme hier, chant printanier des coucous et des grenouilles. Autour de
nous, de jeunes peupliers, des trones, des rosiers, de longs herbages.
Et un vent de tempte tourmente toute cette frle et nouvelle verdure de
mai.

Avec dfiance et ennui, nous arriverons demain  Thran, ville sans
doute trop modernise qui  peine nous semblera persane, aprs les
vieilles capitales du temps pass, Ispahan et Chiraz.


Dimanche, 27 mai.

Dpart sous la pluie, sous le ciel obscur. Par d'insensibles pentes,
nous descendons dans des plaines moins dsoles, plus vertes. Des champs
de bl, des foins, mais toujours pas d'arbres, et parfois des zones
d'une affreuse terre gluante et blanchtre o l'herbe mme ne pousse
plus. Autour de nous, c'est de la vraie laideur. La beaut est
au-dessus, parmi les nuages noirs, o de terribles montagnes, dans les
claircies,  des hauteurs qui donnent le vertige, nous montrent leurs
grandes robes de neige, et une dchirure nous laisse voir enfin,
beaucoup plus haut que nous n'osions la chercher, la cime de ce mont
Dmavend qui domine Thran, qui a plus de six milles mtres et ne
dpouille jamais son linceul de resplendissantes blancheurs.

Nous rencontrons beaucoup de monde, malgr la pluie froide et le ciel
d'hiver: des caravanes; des dames-fantmes sur des nesses ou dans des
voitures; des cavaliers en belle robe de drap, qui ont tout  fait l'air
de citadins. On sent l'approche de la capitale, et notre cocher
s'arrte, tire de son sac des flots de rubans rouges pour orner les
crinires de nos quatre chevaux, ainsi qu'il est d'usage avant d'entrer
en ville, au retour d'un long voyage sans accident.

La route maintenant est borde de pauvres arbres chtifs: ormeaux
rabougris; grenadiers brls par le froid; mriers bien  plaindre, qui
ont chacun dans leurs branches deux ou trois gamins, occups  manger
les petits fruits blancs. Et nous voici dans des cimetires  perte de
vue; sur l'horrible terre molle et grise, sans un brin de verdure, des
coupoles funraires ou de simples tombes, pour la plupart effondres,
se succdent par myriades.

Un rayon de soleil, entre deux averses, nous montre, sur la droite de
notre route, un dme d'or brillant qui rappelle celui du mausole de
Fatmah: c'est cette mosque de Chah Abd-ul-Azim, galement trs sainte
et refuge inviolable pour les criminels de la Perse, o le Chah
Nasr-ed-din, il y a une dizaine d'annes, tomba sous le poignard d'un
aventurier.

Dans ces pays o les arbres ne croissent pas d'eux-mmes, ils deviennent
souvent normes et magnifiques, lorsque les hommes les ont plants,
auprs de leurs innombrables petits canaux d'irrigation, pour ombrager
leurs demeures. Le village de banlieue que nous traversons en ce moment
est noy dans la verdure, et Thran, que voici l-bas, semble mriter
encore ce nom de cit des platanes qu'on lui donnait au XVIIIe
sicle. Mais pour nous, accoutums jusqu' ce jour  de si tonnantes
apparitions de villes, dans la lumire ou les mirages, avec quel aspect
maussade se prsente cet amas quelconque de maisons, froidement grises,
sous un ciel de pluie!

De plus en plus nombreux, les passants sur la route; des gens qui nous
croisent et qui tous ont l'air de s'en aller. Sans doute l'exode de
chaque printemps commence; l't de Thran est  ce point torride et
malsain que la moiti de la population s'loigne en mai pour ne revenir
qu'en automne. C'est maintenant un dfil d'attelages de toute
sorte,--et chacun fait un cart, pour des chevaux morts, le ventre
ouvert par les vautours, qui gisent de distance en distance au milieu de
la voie, sans que personne ait l'ide de les enlever.

Comme tout est noir, au-dessus de cette capitale de l'Iran! Des
paisseurs de nues, derrire lesquelles on devine des paisseurs de
montagnes, emplissent le ciel de leurs masses presque terrifiantes.--Et
toujours, dans une dchirure qui persiste, le Dmavend nous montre
confusment sa pointe, argente sur un fond sombre; on voit bien que ce
n'est pas un nuage, que c'est une chose _solide_, de la nature des rocs,
mais cela semble mont trop haut pour appartenir  la terre; et puis on
dirait que cela surplombe... Cela fait partie de quelque astre tranger
sans doute, qui s'approche sans bruit derrire ces rideaux de
tnbres,--et le monde va finir...

       *       *       *       *       *

Les portes de Thran. Elles luisent sous la pluie cinglante. Elles sont
flanques de quatre petites tourelles ornementales, fines comme des
hampes, et un revtement de briques vernisses recouvre le tout,--des
briques jaunes, vertes et noires, formant des dessins comme on en voit
sur la peau des lzards ou des serpents.

Dans la ville, c'est la dception prvue. Sous l'averse, toutes les
ruelles qu'il nous faut suivre, jusqu' l'htellerie, sont des fleuves
de boue, entre des maisonnettes en brique, sans fentres, maussades,
incolores, donnant l'envie de fuir.

L'htellerie est pire que tout; le plus sauvage des caravansrails
valait mieux que cette chambre obscure et dmode, sur un jardinet
mouill dont les arbres ruissellent. Et je reois en librateurs les
aimables Franais de la Lgation qui viennent m'offrir l'hospitalit
dans la maison de France.

Elle a dj fui Thran, notre Lgation, comme toutes les autres, elle
s'est installe pour l't  la campagne,  deux lieues des murs, au
pied du Dmavend en robe blanche,--et nous nous transporterons l ce
soir, quand seront arrivs mes bagages, qui tranent encore  mon
arrire-garde, je ne sais o, sur des chevaux embourbs.

En attendant, allons quand mme visiter un peu cette ville, avec
laquelle j'ai hte d'en finir.

Rien de bien ancien ni de bien beau sans doute. Il y a un sicle et
demi, Thran n'tait encore qu'une bourgade ignore, quand Agha
Mohammed Khan, le prince eunuque, en usurpant le trne, eut la fantaisie
d'tablir ici la capitale de la Perse.

D'abord les bazars. Ils sont immenses et trs achalands. Les mmes
grandes nefs gothiques dj rencontres partout; on y vend des quantits
prodigieuses de tapis, qui sont tisss et coloris par des procds
modernes, et paraissent vulgaires aprs ceux d'Ispahan, de Kachan ou de
Chiraz.

Entre deux averses, dans un rayon de soleil, montons sur les toits pour
avoir une vue d'ensemble. Toujours les myriades de petites terrasses, et
de petites coupoles en argile, mais il y manque la lumire qui les
transfigurait, dans les vieilles villes immobilises d'o nous arrivons;
les dmes des mosques sont vert et or, au lieu d'tre bleu turquoise
comme dans le Sud; quant  ces deux espces de donjons, tout maills de
rose, qui surgissent l-bas, ils indiquent le palais du Chah.--Et toutes
ces constructions des hommes semblent vraiment lilliputiennes, au pied
des crasantes montagnes qui, depuis un instant, achvent de sortir des
nuages.

Il vient de partir pour l'Europe, Sa Majest le Chah, et son palais aux
donjons roses est dsert. Nous n'avons d'ailleurs pas d'autorisation
pour le visiter aujourd'hui. Mais essayons quand mme.

Les gardes, bons garons, nous laissent entrer dans les jardins,--en ce
moment solitaires et sans doute plus charmants ainsi. Des jardins qui
sont plutt des lacs, de tranquilles et mlancoliques miroirs, entours
de murs de faence, et sur lesquels des cygnes se promnent. L'eau,
c'est toujours la grande raret, et par suite le grand luxe de la Perse,
aussi on la prodigue dans les habitations des princes. Ces jardins du
Chah se composent surtout de pices d'eau qu'entourent des bordures de
vieux arbres et de fleurs, et qui refltent les plates-bandes de lis,
les ormeaux centenaires, les peupliers, les lauriers gants, les hautes
et jalouses murailles d'mail. Tout est ferm, cadenass, vide et
silencieux, dans cette demeure de souverain dont le matre voyage au
loin; certaines portes ont des scells  la cire; et des stores baisss
masquent toutes les fentres, toutes les baies qui prennent jour sur ces
lacs enclos,--des stores en toile brode, grands et solides comme des
voiles de frgate. Aux murailles, ces revtements d'maux modernes, qui
reprsentent des personnages ou des buissons de roses, attestent une
lamentable dcadence de l'art persan, mais l'aspect d'ensemble charme
encore, et les reflets dans l'eau sont exquis, parmi les images
renverses des branches et des verdures.--Il ne pleut plus; au ciel, les
masses d'ombre se dchirent et se dispersent en droute; nous avons un
clair aprs-midi, dans ce lieu trs rserv, o les gardes nous laissent
en confiance promener seuls.

Ce store immense que voici, attach par tout un jeu de cordes, nous
cache la salle du trne, qui date de la fondation du palais et qui,
suivant le vieil usage, est entirement ouverte, comme un hangar, afin
de permettre au peuple d'apercevoir de loin son idole assise; des
soubassements de marbre,--sans escalier pour que la foule n'y monte
point,--l'lvent d'environ deux mtres au-dessus des jardins, et,
devant, s'tale en miroir une grande pice d'eau carre, le long de
laquelle, aux jours de gala, tous les dignitaires viennent se ranger,
tous les somptueux burnous, toutes les aigrettes de pierreries, quand le
souverain doit apparatre, tincelant et muet, dans la salle en
pnombre.

Cette salle, nous avons bien envie de la voir. Avec l'innocente
complicit d'un garde, qui devine un peu  quelles gens il a affaire,
nous accrochant aux saillies du marbre, nous montons nous glisser
par-dessous le store tendu,--et nous entrons dans la place.

Il y fait naturellement trs sombre, puisqu'elle ne reoit de lumire
que par cette immense baie, voile aujourd'hui d'une toile paisse. Ce
que nous distinguons en premier lieu, c'est le trne, qui s'avance l
tout prs, tout au bord; il est d'un archasme que nous n'attendions
pas, et il se dtache en blancheur sur la dcoration gnrale rouge et
or. C'est l'un des trnes historiques des empereurs Mogols, une sorte
d'estrade en albtre avec filets dors, soutenue par des petites desses
tranges, et des petits monstres sculpts dans le mme bloc; le
traditionnel jet d'eau, indispensable  la mise en scne d'un souverain
persan, occupe le devant de cette estrade, o le Chah, dans les grands
jours, se montre accroupi sur des tapis brods de perles, la tte
surcharge de pierreries, et faisant mine de fumer un kalyan tout
constell,--un kalyan sans feu sur lequel on place d'normes rubis pour
imiter la braise ardente.

Comme dans les vieux palais d'Ispahan, une immense ogive, pour auroler
le souverain, se dcoupe l-bas derrire ce trne aux blancheurs
transparentes; elle est orne, ainsi que les plafonds, d'un
enchevtrement d'arabesques et d'une pluie de stalactites en cristal. Et
tout cela rappelle le temps des rois Sophis; c'est toujours ce mme
aspect de grotte enchante que les anciens princes de la Perse donnaient
 leurs demeures. Sur les cts de la salle, des fresques reprsentent
des chahs du temps pass, sangls dans des gaines de brocart d'or,
personnages invraisemblablement jeunes et jolis, aux sourcils arqus,
aux yeux cercls d'ombre, avec de trop longues barbes qui descendent de
leurs joues roses, pour couler comme un flot de soie noire, jusqu'aux
pierreries des ceintures.

Un de nous, de temps  autre, soulve un coin du grand voile, afin de
laisser filtrer un rayon de lumire dans cette demi-nuit; alors, aux
plafonds obscurs, les stalactites de cristal jettent des feux comme les
diamants. Nous sommes un peu en contravention, en fraude; cela rend plus
amusante cette furtive promenade. Et un _chat_, un vrai,--si des Persans
me lisent, qu'ils me pardonnent cet inoffensif rapprochement de
mots,--un beau chat angora, bien fourr, aimable et habitu aux
caresses, qui est en ce moment le seul matre de ces splendeurs
impriales, un chat assis sur le trne mme, nous regarde aller et venir
avec un air de majestueuse condescendance.

Quand nous sortons de l, pour faire encore une fois le tour des pices
d'eau, mme silence partout et mme solitude persistante. Les cygnes
glissent tranquillement sur ces miroirs; ils tracent des sillages qui
drangent les reflets des hautes parois en faence rose, des grands
cyprs, des grands lauriers, des fleurs, et des nostalgiques bosquets.
Rien d'autre ne bouge dans le palais, pas mme les branches, car il ne
vente plus; on n'entend que les gouttelettes tomber des feuillages
encore mouills.

       *       *       *       *       *

A la fin du jour, nous quittons Thran par une porte oppose  celle de
ce matin, mais toute pareille, avec les mmes clochetons fusels, le
mme revtement d'mail vert, jaune et noir, les mmes zbrures de peau
de serpent.

Et tout de suite notre voiture roule dans un petit dsert de pierrailles
et de terre gristre, o flotte une horrible odeur de cadavre: des
ossements jonchent le sol, des carcasses  tous les degrs de
dcomposition; et c'est le cimetire des btes de caravane, chevaux,
chameaux ou mulets. Dans la journe, le lieu est plein de vautours: la
nuit, il devient le rendez-vous des chacals.

Nous nous dirigeons vers le Dmavend, qui s'est dgag du haut en bas.
Plus peut-tre qu'aucune autre montagne au monde il donne l'impression
du colossal, parce qu'il n'est accompagn par rien dans le ciel; il est
un cne de neige qui s'lance solitaire, dpassant de moiti toute la
chane environnante. A ses pieds, on aperoit la tache verte d'une
oasis, dj leve de cent ou cent cinquante mtres au-dessus du niveau
de la ville; et c'est l que se sont rfugies les lgations europennes
pour la saison brlante.

En nous loignant du petit dsert aux vautours, nous rencontrons d'abord
quelques grands bocages, laborieusement crs de main d'homme, ceux-ci,
et entours de murailles: rsidences d't pour des grands seigneurs
persans et kiosques maills de bleu pour les dames de leur harem. La
route ascendante devient bientt presque ombreuse; elle a pour bordure
des grenadiers, des mriers chargs de fruits o des gamins en longue
robe font la cueillette; et nous arrivons enfin  l'oasis entrevue. En
ce pays o presque tous les parcs, tous les bosquets sont factices, on
est ravi de trouver un vrai petit bois comme ceux de chez nous, avec des
arbres qui semblent avoir pouss d'eux-mmes, avec des buissons, des
mousses, des fougres.--La Lgation de France est dans cet den, au pied
des neiges; parmi les arbres d'eau, les frles peupliers, les herbes
longues; autour de la maison, courent des ruisseaux froids; on entend
chanter les coucous et les chouettes; c'est tout l'appareil, toute la
fracheur frileuse d'un printemps en retard sur le ntre, d'un printemps
qui sera court, trs vite remplac par une saison torride. Et ds que la
nuit tombe, on frissonne comme en hiver sous les feuillages de ce bois.


Lundi, 28 mai.

A une heure aprs-midi, je quitte le bocage si frais pour redescendre en
ville et y faire des visites. Thran, sous le soleil qui est
d'ordinaire sa parure, me parat moins dcevant qu'hier sous l'averse et
les nuages. Il y a des avenues bordes d'ormeaux centenaires, des places
ombrages de platanes normes et vnrables, des recoins qui sont encore
de l'Orient charmeur. Et partout s'ouvrent les petites boutiques
anciennes o s'exercent tranquillement les mtiers d'autrefois. Les
mosastes, penchs sur des tables, assemblent leurs minuscules parcelles
d'ivoire, de cuivre et d'or. Les peintres patients, au fin visage,
enluminent les botes longues pour les encriers, les botes ogivales
pour les miroirs des dames, les cartons pour enfermer les saints livres;
d'une main lgre et assure, ils enlacent les arabesques d'or, ils
colorient les oiseaux tranges, les fruits, les fleurs. Et les
miniaturistes reproduisent, dans diffrentes attitudes, cette petite
personne, avec sa rose tenue du bout des doigts, qui semble tre
toujours la mme et n'avoir pas vieilli depuis le sicle de Chah-Abbas:
des joues bien rondes et bien rouges, presque pas de nez, presque pas de
bouche; rien que deux yeux de velours noir, immenses, dont les sourcils
pais se rejoignent.--Il existe d'ailleurs en ralit, ce type de la
beaut persane; parfois un voile soulev par le vent me l'a montr, le
temps d'un clair; et on dit que certaines princesses de la cour l'ont
conserv dans sa perfection idale...

De toutes ces avenues, plantes de vieux ormeaux superbes, la plus belle
aboutit  l'une des entres du palais, dite Porte des diamants. Et
cette porte semble une espce de caverne magique, dcore de lentes
cristallisations souterraines; les stalactites de la vote et les
piliers, qui sont revtus d'une myriade de petites parcelles de miroir,
de petites facettes tailles, jettent au soleil tous les feux du prisme.

Je retourne au palais aujourd'hui, faire visite au jeune hritier du
trne de la Perse, Son Altesse Impriale Choah-es-Saltaneh, qui veut
bien me recevoir en l'absence de son pre. Les salons o je suis
introduit ont le tort d'tre meubls  l'europenne, et ce prince de
vingt ans, qui m'accueille avec une grce si cordiale, m'apparat vtu
comme un Parisien lgant. Il est frle et affin; ses grands yeux
noirs, frangs de cils presque trop beaux, rappellent les yeux des
anctres, peints dans la salle du trne; gain de brocart d'or et de
gemmes prcieuses, il serait accompli. Il parle franais avec une
aisance distingue; il a habit Paris, s'y est amus et le conte en
homme d'esprit; il se tient au courant de l'volution artistique
europenne, et la conversation avec lui est vive et facile, tandis que
l'on nous sert le th, dans de trs petites tasses de Svres. Malgr les
consignes lances en l'absence du souverain, et malgr les scells mis 
certaines portes, Son Altesse a la bont de donner des ordres pour que
je puisse demain voir tout le palais.

Ma seconde visite est au grand vizir, qui veut bien improviser pour
demain un dner  mon intention. L encore, l'accueil est de la plus
aimable courtoisie. Du reste, n'taient les prcieux tapis de soie par
terre, et, sur les fronts, les petits bonnets d'astrakan, derniers
vertiges du costume oriental, on se croirait en Europe: quel dommage, et
quelle erreur de got!... Cette imitation, je la comprendrais encore
chez des Hottentots ou des Cafres. Mais quand on a l'honneur d'tre des
Persans, ou des Arabes, ou des Hindous, ou mme des Japonais,--autrement
dit, nos devanciers de plusieurs sicles en matire d'affinements de
toutes sortes, des gens ayant eu en propre, bien avant nous, un art
exquis, une architecture, une grce lgante d'usages, d'ameublements et
de costumes,--vraiment c'est dchoir que de nous copier.

Nous allons ensuite chez l'un des plus grands princes de Thran, frre
de Sa Majest le Chah. Son palais est bti dans un parc de jeunes
peupliers longs et minces comme des roseaux, un parc qu'il a cr 
coups de pices d'or, en amenant  grands frais l'eau des montagnes. Les
salles d'en bas, entirement tapisses et plafonnes en facettes de
miroirs, avec de longues grappes de stalactites qui retombent de la
vote, font songer  quelque grotte de Fingal, mais plus scintillante
que la vraie et d'un clat surnaturel. Le prince nous reoit au premier
tage, o nous montons par un large escalier bord de fleurs; il est en
tenue militaire, la moustache blanchissante, l'air gracieux et
distingu, et nous tend une main irrprochablement gante de blanc. (De
mmoire d'tranger, on ne l'a vu sans ses gants toujours boutonns,
toujours frais,--et ce serait, parat-il, pour ne pas toucher les doigts
d'un chrtien, car on le dit d'un fanatisme farouche, sous ses dehors
avenants.) Les salons de ce grand seigneur persan sont luxueusement
meubls  l'europenne, mais les murs ont des revtements d'mail, et
par terre, toujours ces velours  reflets, ces tapis comme il n'en
existe pas. Sur une table, il y a une collation prte: des aiguires
d'eau limpide, une douzaine de grandes et magnifiques coupes de vermeil
contenant tous les fruits du printemps, l'une remplie d'abricots, telle
autre de mres, telle autre encore de cerises ou de framboises, ou mme
de ces concombres crus dont les Iraniens sont si friands. Et on sert le
th, comme au palais, dans de trs fines tasses de Svres. Nous sommes
assis devant une grande baie vitre, d'o l'on a vue sur le parc, sur le
bois de jeunes peupliers qui s'agite au vent de mai comme un champ de
roseaux, et sur le Dmavend qui semble aujourd'hui un cne d'argent,
audacieusement rig vers le soleil. Le prince, qui est grand matre de
l'artillerie, m'interroge sur nos canons, puis sur nos sous-marins dont
la renomme est venue jusqu'en Perse. Ensuite il conte ses chasses, aux
gazelles, aux panthres des montagnes voisines. Un jour clair d'automne,
il a russi, dit-il,  atteindre l'extrme pointe de ce Dmavend qui est
l devant nos yeux: Bien qu'il n'y et pas de nuages, on ne voyait plus
le monde en dessous, il semblait d'abord qu'on domint le vide mme. Et
puis, l'air s'tant pur encore, la terre peu  peu se dessina partout
alentour, et ce fut  faire frmir; elle semblait effroyablement
concave, on tait comme au milieu d'une demi-sphre creuse dont les
rebords tranchants montaient en plein ciel.

Le soir, pour rentrer  la Lgation de France, il faut comme toujours
traverser l'affreux petit dsert o pourrissent les btes de caravane.

Ensuite, arrivs au pied des montagnes, nous nous arrtons cette fois
pour visiter l'un de ces dens factices et enclos de murs, destins aux
princesses toujours caches,--le plus ancien de tous, un qui est 
l'abandon aujourd'hui et qui fut cr par Agha Mohammed Khan, fondateur
de l'actuelle dynastie des kadjars.

C'est une srie ascendante de bosquets, de pices d'eau, de terrasses
conduisant  un grand kiosque nostalgique, o tant de belles clotres
durent languir. L encore, on s'tonne de voir cette vgtation apporte
par les hommes atteindre une telle beaut tranquille, quand, en dehors
de l'enceinte, les arbres venus d'eux-mmes ont l'air si misrables, si
mutils par le vent de neige. Il y a des lauriers gants dont les cimes
arrondies ressemblent  des dmes de verdure; des cdres, des ormeaux
normes. Les rosiers, aux branches grosses comme des cbles de navire,
sont en pleine floraison de mai; ils s'enlacent aux troncs des arbres et
leur font comme des gaines roses. Par terre, c'est de la mousse, jonche
de mres blanches pour la plus grande joie des oiseaux, jonche de
ptales de roses et d'glantines. Des quantits de huppes et de geais
bleus, que l'on ne chasse jamais, s'battent dans les sentiers sans
craindre notre approche; les huppes surtout sont tout  fait sacres
dans ce bocage,  cause de certaine princesse de lgende, dont l'me
habita longtemps le corps de l'une d'elles,--ou peut-tre mme continue
 l'habiter de nos jours, on ne sait plus trop... Le vieux petit palais
ferm, bti au fate de ce parc ombreux, sur la plus haute terrasse,
commence de s'mietter, sous l'action des ans; dans le sable et la
mousse alentour, on voit briller de ces minuscules fragments d'mail ou
de miroir qui firent partie de la dcoration fragile... Et que
deviennent les belles, qui vcurent dans ce lieu de soupon et de
mystre, les belles des belles, choisies entre des milliers? Leurs corps
parfaits et leurs visages, qui furent leur seul raison d'tre, qui les
firent aimer et squestrer, o en sont-ils dans leurs fosses? Par l
sans doute, sous quelque pauvre petite dalle oublie, gisent leurs
ossements.


Mardi, 29 mai.

C'est donc aujourd'hui que toutes les salles du palais de Thran me
seront montres, grce aux ordres donns par le jeune prince.

Dans les jardins, autour des pices d'eau, mme silence qu'hier et
qu'avant-hier; mmes promenades des cygnes, parmi les reflets des
murailles roses et des grands arbres sombres.

Il y a de tout dans ce palais aux dtours compliqus, amas de btiments
ajouts les uns aux autres sous diffrents rgnes; il y a mme une salle
tendue de vieux gobelins reprsentant des danses de nymphes. Beaucoup
trop de choses europennes, et, contre les murs, une profusion, un
vritable talage de miroirs: des glaces quelconques, dans des cadres du
sicle dernier, aux dorures banales, des glaces, des glaces, accroches
 tout touche, comme chez les marchands de meubles.--Pour s'expliquer
cela, il faut songer que cette ville n'a que depuis deux ou trois ans
une route carrossable, la mettant en communication avec la mer Caspienne
et de l avec l'Europe; toutes ces glaces ont t apportes ici sur des
brancards, en suivant des sentiers de chvre, par-dessus des montagnes
de deux ou trois mille mtres de haut; combien donc de brises en route,
pour une seule arrivant  bon port, et devenant ainsi un objet de grand
luxe! Peut-tre mme l'encombrement des cassons de miroirs a-t-il donn
aux Persans l'ide premire de cette dcoration en stalactites
brillantes, dont ils ont russi  faire quelque chose de surprenant et
d'unique.

C'est du reste tout ce qu'il y a de particulier dans cet immense palais,
ces votes comme franges de glaons, que l'on a su varier avec une
fantaisie inpuisable. Et rien de ce que nous voyons aujourd'hui ne vaut
cette salle du trne, encore purement persane, o nous tions entrs le
premier jour par escalade.

Au premier tage, une galerie, grande comme celles du Louvre, contient
un amas d'objets prcieux. Elle est pave de faences roses qui
disparaissent sous les tapis soyeux, spcimens choisis de toutes les
poques et de tous les styles de la Perse. Une quantit exagre de
lustres de cristal s'y alignent en rangs presss; leurs pendeloques
sans nombre, s'ajoutant aux stalactites de la vote, donnent
l'impression d'une sorte de pluie magique, d'averse qui se serait fige
avant de tomber. Et les fentres ont vue sur les jardins de mlancolie,
sur les pices d'eau tranquillement rflchissantes. Il y a l, dans des
vitrines, sur des tagres, sur des crdences, partout, des milliers de
choses, amasses depuis le commencement de la dynastie actuelle; des
pendules en or couvertes de pierreries, avec des complications
extraordinaires de mcanismes et de petits automates, des mappemondes en
or, constelles de diamants; des vases, des plats, des services de
Svres, de Saxe, de Chine, cadeaux de rois ou d'empereurs aux souverains
de la Perse. En l'absence du Chah, une infinit de pices rares ont t
caches, scelles dans des coffres, dans des caves; aux trfonds du
palais dorment des amas de gemmes sans prix. Mais, tout au bout et au
centre de cette galerie, sous le dernier arceau frang de cristal, la
merveille des merveilles, trop lourde pour qu'un vol soit possible, est
reste l, sans crin, sans housse, pose sur le parquet comme un meuble
quelconque: le trne ancien des Grands Mogols, qui figura jadis au
palais de Delhi, dans la prodigieuse salle de marbre ajour. C'est une
estrade en or massif, de deux ou trois mtres de ct, dont les huit
pieds d'or ont des contournements de reptile; le long de toutes ses
faces courent des branches de fleurs en relief, dont les feuillages sont
en meraudes, les ptales en rubis ou en perles. Sur ce socle fabuleux,
parade orgueilleusement un trange fauteuil en or, qui a l'air tout
clabouss de larges gouttes de sang--et ce sont des cabochons de rubis;
au-dessus du dossier, rayonne un soleil en diamants normes, qu'un
mcanisme fait tourner quand on s'assied, et qui alors jette des feux
comme une pice d'artifice.

       *       *       *       *       *

C'est ce soir, le dner que veut bien donner pour moi Son Excellence le
Grand Vizir.

Une table garnie de fleurs et correctement servie  l'europenne; des
ministres en habit noir et cravate blanche, avec des grands cordons et
des plaques; on a vu cela partout. A part les kalyans, qui au dessert
font le tour des convives, ce repas serait pareil  celui que notre
ministre des Affaires trangres,--qui est le grand vizir de chez
nous,--pourrait offrir  un tranger de passage, dans un salon du quai
d'Orsay. Entre cette ville et Ispahan, il n'y a pas que les cent lieues
de solitudes dont nous venons de parcourir les tapes, il y a bien aussi
trois sicles, pour le moins, trois sicles d'volution humaine.

Mais le rel intrt de cette rception est dans la sympathie qui m'est
tmoigne et qui s'adresse videmment  mon pays bien plus qu'
moi-mme; tous mes aimables htes parlent encore le franais, qui,
malgr les efforts de peuples rivaux, demeure la langue d'Occident la
plus rpandue chez eux. Et ils se plaisent  me rappeler que la France
fut la premire nation d'Europe entre en relations avec l'Iran, celle
qui, bien des annes avant les autres, envoya des ambassadeurs aux
Majests persanes.


Mercredi, 30 mai.

De Thran, par la nouvelle route carrossable, une voiture peut vous
conduire en quatre ou cinq jours au bord de la mer Caspienne,  Recht,
et de Recht un paquebot russe vous mne  Bakou, la ville du ptrole,
qui est presque aux portes de l'Europe. Mais cette voiture, il n'est pas
toujours facile de se la procurer; encore moins les chevaux, en ce
moment o le rcent dpart de Sa Majest le Chah et de sa suite a
dpeupl toutes les curies, aux relais de la poste.

Et, pendant que l'on cherche pour moi d'introuvables quipages, du matin
au soir, dans le petit bois de la Lgation de France, se succdent les
visites des marchands juifs, toujours informs comme par miracle de la
prsence d'un tranger. Ils remontent de Thran, qui sur une mule, qui
sur une bourrique, tel autre  pied, suivi de portefaix chargs de
lourds ballots; sous les fraches vrandas,  l'ombre des peupliers, ils
talent pour me tenter les tapis anciens, les broderies rares.


Jeudi, 31 mai.

On a russi  me trouver une mauvaise voiture,  quatre chevaux, et un
fourgon,  quatre chevaux aussi, pour mes colis. Je pars,  travers des
plaines maussades et quelconques, sous de tristes nuages, qui nous
cachent tout le temps l'horreur superbe des montagnes.


Vendredi, 1er juin.

Toujours pas d'arbres. Sur le soir, nous entrons dans Kasbine, ville de
vingt mille habitants au milieu des bls, ville aux portes de faence,
ancienne capitale de la Perse, jadis trs populeuse et aujourd'hui
pleine de ruines; dans ses rues dj un peu europennes, apparaissent
les premires enseignes crites en russe.

Le gte est moiti htel, moiti caravansrail. Au crpuscule,  l'heure
o les martinets tourbillonnent, quand je suis assis devant la porte
suivant l'usage oriental, de jeunes Persans, qui ont devin un Franais,
viennent m'entourer gentiment, pour avoir une occasion de causer en
notre langue, qu'ils ont apprise  l'cole. Ils parlent avec lenteur,
l'accent doux et chant; et je vois quel prestige,  leurs yeux, notre
pays conserve encore.


Samedi, 2 juin.

Un de mes chevaux est mort cette nuit, il faut en hte en racheter un
autre. Mes deux cochers sont ivres, et n'attellent qu'aprs avoir reu
des coups de bton.

Plaines de moins en moins dsoles; des foins chamarrs de fleurs, o
paissent d'innombrables moutons noirs; des bls couleur d'or, o des
nomades turcomans font la moisson. Le vent n'est plus si pre, le soleil
brle moins; nous avons d perdre dj de notre altitude habituelle. Il
fait idalement beau, comme chez nous par les pures journes de juin. A
midi cependant reviennent encore les mirages, qui ddoublent les moutons
dans les prairies et allongent en gants les bergers.

Autour du petit village de Kouine, qui est notre tape du soir, nous
retrouvons enfin les arbres; d'immenses noyers, qui doivent tre vieux
de plus d'un sicle, jettent leur ombre sur des prs tout roses de
sainfoins. Et malgr le charme souverain qu'avaient les dserts, on se
laisse reprendre  la grce de cette nature-l.


Dimanche, 3 juin.

Ivres, tous mes Iraniens. Ivres, mes nouveaux domestiques enrls 
Thran. Ivres encore plus que la veille, mes deux cochers; ils ont mis
leur bonnet de travers, et conduisent de mme, dans des routes de
montagne o nous nous engageons pour quatre heures, dans des lacets
encombrs de chameaux et de mules, au-dessus d'abmes contre lesquels
aucun parapet ne nous protge. Avec les bons tcharvadars de la Perse
centrale, on pouvait oublier le cauchemar de l'alcool; mais voil, ma
nouvelle suite a dj reu un lger frottis de civilisation europenne.

Nous descendons toujours, vers le niveau normal du monde. Halte pour
midi, dans un recoin dnique, dj compltement  l'abri de l'air trop
vif des sommets; un ravin qui,  nos yeux dshabitus, produit une
impression de paradis terrestre. Des figuiers normes, puissants et
feuillus comme des banians de l'Inde, tendent leurs ramures en vote
au-dessus du chemin; l'herbe haute est pleine de bleuets, d'amourettes
roses; des grenadiers, sur la fin de leur floraison prodigue, font dans
la mousse des jonches de corail; un ruisselet bien clair sautille parmi
des fleurs en longues quenouilles d'une teinte de lilas. Le lieu sans
doute est rput dans le pays, car des voyageurs de toute sorte l'ont
choisi comme nous pour y prendre leur repos mridien; sur de somptueux
tapis, tout boursoufls par les tiges des gramines qu'ils recouvrent,
des Persans et des Persanes cuisinent leur th, mangent des fruits et
des gteaux; des dames masques, relevant d'une main leur cagoule
blanche, se bourrent de cerises par en dessous; des Circassiens au
bonnet de fourrure, au large poignard d'argent droit comme une dague,
font bande  part sous un chne; et des Turcomans, accroupis autour d'un
plateau, prennent de la bouillie  pleines mains. Il n'y a point de
village, point de caravansrail; rien que la vieille maisonnette en
terre d'un marchand de th, dont les trois ou quatre petits garons
s'empressent  servir les gens, dehors,  l'ombre et au frais. Tout se
passe  la bonne franquette, gament, tant il fait beau et tant le site
est charmeur; on voit d'opulents personnages, en robe de cachemire,
aller eux-mmes au ruisseau limpide, puiser dans leur buire de cuivre ou
leur samovar; et des mendiants, des loqueteux demi-nus, qui ont coll de
belles feuilles vertes sur les plaies de leurs jambes, attendent les
restes qu'on leur donne. A l'abri des vastes figuiers, on nous installe
sur des banquettes de bois, recouvertes de tapis rouges, o nous dnons,
accroupis  la persane.

Mais, soudain, tapage pouvantable au ciel, derrire la montagne
surplombante: un orage, que nous ne pouvions pas voir, est arriv en
sournois. Et tout de suite tambourinement sur la feuille qui nous sert
de toit, pluie et grle, averse, dluge.

Alors, sauve-qui-peut gnral; dans le terrier obscur du marchand de
th, on s'entasse tant qu'il y peut tenir de monde, ple-mle, avec les
Circassiens, les Turcomans, les loqueteux. Seules les dames, par
convenance, sont restes dehors. Il pleut  torrents; une eau boueuse,
mle d'argile, coule sur nous par les crevasses de la toiture; la fume
odorante des kalyans s'ajoute  celle des fourneaux en terre o
chauffent les bouilloires des buveurs de th; on ne respire plus;
approchons-nous du trou qui sert de porte...

De l, nous apercevons les dames campes sous les arbres, sous les tapis
qu'elles ont suspendus en tendelets; leurs voiles tremps plaquent
drlement sur leurs nez; le gentil ruisseau, devenu torrent, les a
couvertes de boue; elles ont enlev les babouches, les bas, les
pantalons, et, toujours chastement mystrieuses quant au visage,
montrent jusqu' mi-cuisse de jolies jambes bien rondes;--d'aimable
humeur quand mme, car on voit un rire bon enfant secouer leurs formes
mouilles...

       *       *       *       *       *

Nous campons le soir dans un triste hameau  la tte d'un pont jet sur
un gouffre, au fond duquel bouillonne une rivire. Et c'est au milieu
d'un chaos de montagnes: tout ce que nous avions gravi d'chelons
au-dessus de la mer d'Arabie pour venir en Perse, il faut naturellement
le redescendre de ce ct-ci, pour notre plonge vers la mer Caspienne.

A peine sommes-nous entrs dans la maisonnette inconnue, il y a reprise
du tonnerre et du dluge. Et, vers la fin de la nuit, un bruit continu
nous inquite, un bruit caverneux, terrible, qui n'est plus celui de
l'orage, mais vient d'en bas, dirait-on, des entrailles de la
terre.--C'est la rivire au-dessous de nous, qui a mont de trente pieds
subitement, qui est en pleine fureur et charrie des rochers.


Lundi, 4 juin.

Dpart le matin, sous des nuages encore pleins de menaces. Par une
caravane qui remonte de Recht, des nouvelles mauvaises nous arrivent:
plus bas, les ponts sont briss, la route boule; de quinze jours,
disent les chameliers, une voiture n'y saurait passer.

Et ces aventures sont dans l'ordre habituel des choses, en cette rgion
chaotique, o l'on a construit  grands frais une route trop surplombe,
sans laisser assez de champ libre pour les torrents qui grossissent en
une heure. Le jeune prince hritier de la Perse me contait  Thran
que, dans les mmes parages, il avait t pris par une de ces
tourmentes, et en danger de mort; des blocs, dont l'un coupa en deux sa
voiture, tombaient des montagnes, dru comme grle, entrans par le
ruissellement des eaux.

Pendant les quatre premires heures, voyage sans encombre, au milieu de
sites tragiques, et d'ailleurs aussi dnuds que ceux des hauts
plateaux,--les arbres, jusqu'ici, ne nous tant apparus que comme
exception, dans des recoins privilgis o s'tait amass de
l'humus.--Mais maintenant voici devant nous la route barre, par tout un
pan de roche qui, cette nuit, est tomb en travers. Des cantonniers
persans, avec des pinces, des masses, des leviers, sont l qui
travaillent. Il faudra, disent-ils, un jour pour le moins. Je leur donne
une heure, avec promesse de rcompense royale, et ils s'y mettent avec
rage: faire clater, diviser les blocs trop lourds, rouler tout cela
jusqu'au bord et le prcipiter dans les abmes d'en dessous, en
invoquant Allah et Mahomet. L'heure  peine coule, c'est fini et nous
passons!

L'aprs-midi quand nous sommes engags dans des lacets audacieux, sur
les flancs d'une montagne verticale, l'orage gronde  nouveau, le dluge
recommence, avec une brusquerie dconcertante. Et bientt les pierres
volent autour de nous, des petites d'abord, ensuite des grosses, des
blocs  craser d'un coup nos chevaux. O s'abriter! pas une maison 
deux lieues  la ronde, et d'ailleurs, quels toits, quelles votes
rsisteraient  des heurts pareils? Donc, rester l et attendre son
sort.

Quand c'est fini, personne de tu, nous recommenons  descendre grand
train vers la mer, arrivant par degrs dans une Perse humide et boise
qui ne ressemble plus du tout  l'autre, d'o nous venons de sortir. Et
nous nous prenons  la regretter, cette autre Perse, la grande et la
vraie, qui s'tendait l-haut, l-haut, mlancolique et recueillie en
ses vieux rves, sous l'inaltrable ciel. Mme l'air, cet air d'en bas
que nous avions cependant respir toute notre vie, nous parat d'une
lourdeur pnible et malsaine, aprs cette puret vivifiante  laquelle
nous avions pris got depuis deux mois.

C'est pourtant joli, les forts, les forts de htres dans leur
fracheur de juin! Autour de nous, maintenant, de tous cts, elles
recouvrent d'un manteau uniforme et somptueux ces cimes
nouvelles,--moins leves de mille mtres que les plaines dsertes o
nous chevauchions nagure. Une pluie incessante et tranquille, aprs
l'orage, tombe sur ce pays de verdure. Tous les brouillards, tous les
nuages issus de la mer Caspienne sont arrts par la colossale falaise
de l'Iran et se dversent ici-mme, sur cette zone troite, qui est
devenue ombreuse comme un bocage tropical, tandis que, plus haut, les
vastes solitudes demeurent rayonnantes et dessches.

Nous arrivons le soir dans un village enfoui parmi les ormeaux et les
grenadiers en fleurs; l'air y est pesant, les figures y sont macies et
ples. Il pleut toujours; dans le gte d'argile, que l'on consent de
mauvaise grce  nous louer trs cher, le sol est dtremp et l'eau
tombe  peu prs comme dehors. On nous apprend du reste qu' un quart de
lieue plus loin, le pont de la route a t enlev cette nuit par le
torrent; nos voitures ne passeront pas,--et il faut louer pour demain
matin des mulets  un prix fantastique. Une caravane, qui a travers 
gu, nous arrive dans un tat invraisemblable; les chameaux, enduits
jusqu'aux yeux de boue gluante, sont devenus des monstres informes et
squameux; quant aux mules qui les accompagnaient, elles se sont,
parat-il, noyes dans la vase. Et des paysans rapportent des poissons
extraordinaires,--carpes fabuleuses, truites phnomnales,--que l'eau
dborde a laisss sur les berges.

Une heure aprs, bataille, effusion de sang, entre mes domestiques et
mes cochers qui ont bu de l'eau-de-vie russe. Personne pour nous
prparer le repas du soir. Les gens du village, rien  en tirer. Mon
pauvre serviteur franais est tendu avec la fivre; je reste seul pour
le soigner et le servir.

Ainsi, cette traverse des dserts du Sud, rpute si dangereuse, a t
un jeu, et les ennuis absurdes m'attendaient sur cette route banale de
Thran, o tout le monde a pass, mais o les Persans, au contact des
Europens, sont devenus effronts, ivrognes et voleurs.


Mardi, 5 juin.

Au soleil levant, ma journe dbute par des coups de bton vraiment
obligatoires  mon cocher, pour des tromperies par trop hontes. C'est
le tour ensuite du loueur de mules, qui exige ce matin le double du prix
convenu la veille, et que j'envoie promener.

Une bande de villageois vient alors me proposer d'tablir dans la
matine un pont de fortune, avec des rochers, des troncs d'arbres, des
cordes, etc.; mes voitures vides passeraient l-dessus roules par eux;
 gu, ensuite nos chevaux, nos colis et nous-mmes. J'accepte, malgr
le prix. Et ils partent avec des madriers, des pelles, des pioches,
quips comme pour le sige d'une ville.

A midi, c'est prt. Mes deux voitures dlestes passent par miracle sur
leur chafaudage, et nous de mme; quant  nos porteurs de colis et 
nos chevaux, tout caills de boue comme la caravane d'hier au soir, ils
finissent par atterrir aussi  la berge. On recharge, on attelle; les
cochers dgriss remontent sur leurs siges.

Et jusqu'au soir nous voyageons dans le royaume des arbres, dans la
monotone nuit verte, en pleine fort, sous une pluie fine. A peine si
les Tropiques ont une verdure plus admirable que cette rgion tide et
sans cesse arrose. Les ormeaux, les htres, tous en plein dveloppement
et enlacs de lierre, se pressent les uns aux autres, confondent leurs
branches vigoureuses, fraches et feuillues, ne forment qu'un seul et
mme manteau sur les montagnes; on voit, dans les lointains, les petites
cimes, aux contours arrondis, se succder toutes pareilles, toutes
revtues de cette vgtation serre, qui semble une sorte de
moutonnement vert.

Comme les aspects ont t brusquement changs autour de nous, et comme
c'est inattendu de trouver,  l'Extrme-Nord de cette Perse, jusque-l
si haute, froide et dessche, une zone basse, humide et tide o la
nature prend tout  coup on ne sait quelle langueur de serre chaude!

La route qui serpente dans ces bois, en descendant toujours, est
entretenue comme chez nous et rappelle quelque route de France dans les
parties trs ombreuses de nos Pyrnes; mais les passants et leurs btes
demeurent asiatiques: caravanes, chameaux et mulets harnachs de perles;
dames voiles, sur leurs petites nesses blanches.

Cependant on commence  rencontrer, le long du chemin vert, plusieurs
maisons qui ont un air tout  fait dpays dans cet Orient; des maisons
entirement bties en grosses poutres rondes, telles qu'au bord de
l'Oural ou dans les steppes de Sibrie. Et sur le seuil de ces portes,
se montrent des hommes en casquette plate, blonds et ross, dont le
regard bleu, aprs tous les regards si noirs des Iraniens, est comme
voil de brume septentrionale; la Russie voisine, qui a construit cette
belle route, a laiss partout des agents pour la surveiller et
l'entretenir.

Vers la fin de l'tape, nous sommes au niveau de la mer Caspienne (qui
est encore, comme on le sait, de trente pieds plus lev que celui des
autres mers) et nous faisons halte au crpuscule, dans un vieux
caravansrail en planches de htre, au milieu d'une plaine marcageuse,
fleurie de nnuphars, habite par des lgions de grenouilles et de
tortues d'eau.


Mercredi, 6 juin.

Trois heures de voyage le matin, toujours dans la verdure, au milieu des
figuiers, des noyers, des mimosas et des hautes fougres, pour arriver 
la petite ville de Recht, qui n'a mme plus la physionomie persane.
Finis, les murs en terre, les terrasses en terre de la rgion sans
pluie; ces maisons de Recht, en brique et en faence, ont des toitures
recouvertes de tuiles romaines, et trs dbordantes  cause des averses.
Des flaques d'eau partout dans les rues. Une atmosphre orageuse, et si
lourde!

Une heure encore jusqu' Pir-Bazar, o finit cette grande route presque
unique de la Perse. Un canal est l, enfoui sous la retombe des joncs
en fleurs, et surcharg de barques autant qu'un arroyo chinois; il
reprsente la voie de communication de l'Iran avec la Russie, et tout un
monde lacustre s'agite sur ce mince filet d'eau: bateliers par
centaines, guettant l'arrive des voyageurs ou des caravanes.

Il faut frter une de ces grandes barques, et on s'en va, hal  la
cordelle par d'invisibles gens qui cheminent  terre, cachs derrire
les hautes herbes; on s'en va tranquillement sous un tendelet, frlant
les verdures de la rive, croisant quantit d'autres barques pareilles et
hales de mme, pleines de monde et de bagages, pour lesquelles il faut
se garer dans ce couloir de roseaux.

Un lac s'ouvre enfin devant vous, trs vaste, trs bleu, entre des lots
d'herbages et de nnuphars, au milieu d'un peuple innombrable de hrons
et de cormorans. L'autre rive, l-bas, n'est qu'une troite bande de
verdure, au-dessus de laquelle on aperoit  l'horizon les eaux
tranquilles de la mer Caspienne.--Et on croirait un paysage japonais.

On aborde  cette rive nouvelle, dans les roseaux encore, parmi les
cormorans et les hrons qui s'envolent en nuages. Il y a l, entre le
lac et la mer, dans les beaux arbres presque trop frais, dans les
bosquets d'orangers, une petite ville, d'apparence un peu turque, de
loin riante et jolie, qui baigne des deux cts dans l'eau;  l'entre,
un beau kiosque de faence rose et bleue, avec des retombes de
stalactites de cristal,--un dernier indice de la Perse, qui s'appelle la
maison du Soleil resplendissant,--et qui sert  Sa Majest le Chah,
lors de ses voyages en Europe.

La petite ville, c'est Enzeli; de prs, un horrible amas de boutiques
modernes,  l'usage des voyageurs, un repaire de fripons et de
pouilleux, ni persans, ni russes, ni armniens, ni juifs, gens de
nationalit vague, exploiteurs de frontire. Mais les jardins, 
l'entour d'Enzeli, sont pleins de roses, de lis, d'oeillets qui
embaument, et les oranges poussent en confiance tout au bord de cette
mer sans mare, au milieu des sables fins de la petite grve tranquille.

Dans cet Enzeli, il faut se rsigner  attendre un paquebot russe, qui
passera demain,  une heure incertaine, et vous emmnera  Bakou. De
Bakou on n'aura plus qu' traverser la Circassie par Tiflis, jusqu'
Batoum, o les paquebots de la Mer Noire vous porteront  Odessa ou 
Constantinople,  l'entre des grandes lignes europennes,--autant dire
qu'ici on est au terme du voyage...

Et le soir, sous les orangers de la plage, au bruissement discret de
cette mer si enclose, je regarde, l-bas en arrire de ma route, la
Perse qui apparat encore, la haute et la vraie, celle des altitudes et
des dserts; au-dessus des forts et des nuages dj assombris, elle
demeure toute rose; elle continue pour un instant de s'clairer au
soleil, quand pour moi le crpuscule est commenc. Vue d'ici, elle
reprend ce mme aspect de muraille mondiale qu'elle avait pour se
montrer  nous la premire fois, quand nous l'abordions par le golfe
Persique; elle est moins violente de couleur, parce que nous sommes dans
les climats du Nord, mais elle se dtache aussi nette dans la mme
puret de l'air, au-dessus des autres choses terrestres. Quand nous
l'avions aperue, en arrivant par le golfe torride, il fallait la
gravir et elle nous rservait tout son inconnu. Nous venons d'en
redescendre maintenant, aprs y avoir fait une chevauche de quatre
cents lieues,  travers tant de montagnes, de ravins, de fondrires;
elle va s'loigner dans le lointain terrestre et dans le pass des
souvenirs. De tout ce que nous y avons vu d'trange pour nos yeux, ceci
nous restera le plus longtemps: une ville en ruines qui est l-haut,
dans une oasis de fleurs blanches; une ville de terre et d'mail bleu,
qui tombe en poussire sous ses platanes de trois cents ans; des palais
de mosaques et d'exquises faences, qui s'miettent sans recours, au
bruit endormeur d'innombrables petits ruisseaux clairs, au chant
continuel des muezzins et des oiseaux;--entre de hautes murailles
mailles, certain vieux jardin empli d'glantines et de roses, qui a
des portes d'argent cisel, de ple vermeil;--enfin tout cet Ispahan de
lumire et de mort, baign dans l'atmosphre diaphane des sommets...


FIN

       *       *       *       *       *

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--7412-12-17.


NOTES:

[1] Le cran est une pice d'argent qui reprsente un franc  peu prs.
C'est la seule monnaie qui ait cours en Perse, et comme il en faut
emporter plusieurs milliers dans ses fontes, c'est l un des ennuis et
des dangers du voyage.

[2] Hussein, martyr trs vnr en Perse, fils d'Ali et petit-fils du
prophte Mahomet.

[3] Ali, Khalife de l'Islam, le quatrime en date aprs Mahomet,
particulirement vnr en Perse. Ali tomba sous le poignard d'un
assassin, et ses deux fils, Hassan et Hussein, furent massacrs.

[4] Hassan, Hussein, les deux fils du khalife Ali.

[5] A ct des exactions et des violences qu'ils avaient  subir, des
dits trs comiques taient lancs contre eux, entre autres la dfense
de venir en ville quand il pleuvait et qu'ils taient crotts, parce
que, dans le bazar, le frlement de leurs habits pouvait alors souiller
les robes des Musulmans.

[6] Medan Chah.

[7] La Masjed Chah.

[8] La Masjed Djummah.

[9] Tamerlan avait fait gorger ici plus de cent mille habitants en deux
journes.

[10] Ces palais  balcons, destins surtout aux dames du harem, taient
au nombre de huit et s'appelaient les Huit Paradis.

[11] On sait que le _taffetas_ est d'origine persane, comme du reste son
nom.

       *       *       *       *       *

DU MME AUTEUR

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MADAME CHRYSANTHME                           1 --

LE MARIAGE DE LOTI                            1 --

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MON FRRE YVES                                1 --

LA MORT DE PHIL                              1 --

PAGES CHOISIES                                1 --

PCHEUR D'ISLANDE                             1 --

PROPOS D'EXIL                                 1 --

RAMUNTCHO                                     1 --

RAMUNTCHO, pice                              1 --

REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                   1 --

LE ROMAN D'UN ENFANT                          1 --

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LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
colombier, illustrations de
GERVAIS-COURTELLEMONT                         1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
de l'auteur et de A. ROBAUDI                  1 --






End of the Project Gutenberg EBook of Vers Ispahan, by Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VERS ISPAHAN ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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