The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Madame la Duchesse de Tourzel, par
Louise Elisabeth de Croy d'Havr, duchesse de Tourzel

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires de Madame la Duchesse de Tourzel
       Gouvernante des enfants de France pendant les annes 1789  1795

Author: Louise Elisabeth de Croy d'Havr, duchesse de Tourzel

Editor: Franois-Joseph, duc des Cars

Release Date: July 25, 2010 [EBook #33258]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE MADAME DE TOURZEL ***




Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)






  Note de transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
  corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas
  t harmonise.

  Sur la page 258, le nom incorrect (Alexandre) D'AUMONE, a t
  corrig en D'AUMONT.




  THE FRENCH REVOLUTION
  RESEARCH COLLECTION

  LES ARCHIVES DE LA
  REVOLUTION FRANAISE

  PERGAMON PRESS

  Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK




  MMOIRES

  DE MADAME

  LA DUCHESSE DE TOURZEL


L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mai 1883.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.


  [Illustration: PORTRAIT DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE
  Pastel fait en 1791, par KUCHARSKY.]




  MMOIRES

  DE MADAME

  LA DUCHESSE DE TOURZEL

  GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE

  PENDANT LES ANNES

  1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795

  PUBLIS PAR

  LE DUC DES CARS

  _Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine_


  TOME PREMIER

  [Illustration]

  PARIS
  E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  10, RUE GARANCIRE

  1883

  _Tous droits rservs_




INTRODUCTION


Les Mmoires que nous soumettons aujourd'hui au public n'ont,
jusqu'ici, jamais t imprims. Depuis fort longtemps la nombreuse
descendance de madame la duchesse de Tourzel et le cercle restreint
d'amis qui seuls avaient eu connaissance de ce prcieux manuscrit en
sollicitaient avec instance la publication, sans que madame la
duchesse des Cars, petite-fille de madame de Tourzel, entre les mains
de qui il tait venu par hritage, ni, aprs elle, M. le duc des Cars,
son fils, aient cru devoir accder  ce dsir. Les motifs d'une
pareille rserve sont faciles  comprendre, si l'on se reporte par la
pense aux poques troubles que dcrivent ces Mmoires. Toute la
gnration qui a travers la priode rvolutionnaire a gard des
scnes terribles auxquelles elle avait assist une impression dont la
vieillesse mme n'a pu teindre la douloureuse vivacit. Lorsque, plus
tard, la police de Napolon Ier entoura d'une surveillance odieusement
vexatoire les personnes que leur position et leur attachement connu 
la famille royale dsignaient  l'ombrageuse mfiance de l'Empereur,
les habitudes de circonspection qu'elles avaient contractes pendant
leur jeunesse devinrent la rgle de conduite de leur vie tout entire,
et ces sentiments s'taient transmis  leurs enfants, tmoins
attrists des inquitudes, parfois mme des dangers auxquels leurs
parents et eux-mmes taient exposs.

Aujourd'hui, ces raisons n'existent plus, et le moment semble venu de
restituer  l'histoire un document unique, qui, par son caractre
particulier, ne peut tre compar  aucun de ceux dont se compose la
riche collection des mmoires relatifs  la rvolution franaise. Tous
ceux, en effet, qui ont crit sur cette funeste poque, ont jou un
rle personnel plus ou moins direct dans le drame qu'ils racontent;
ils ont donc une tendance naturelle, invitable,  prsenter les faits
sous le point de vue prconu auquel leurs passions, souvent leurs
intrts, leur commandent de se placer. Madame Campan elle-mme n'a pu
chapper entirement  ce reproche. Malgr le charme qu'inspire son
touchant et respectueux attachement  l'infortune reine
Marie-Antoinette, on entend, parfois, dans sa voix comme un cho de
susceptibilits froisses, comme un cri inquiet de sa personnalit,
qui contraste pniblement avec l'motion du lecteur. Cette impression,
on la chercherait en vain dans les _Mmoires de madame la duchesse de
Tourzel_: tout entire aux devoirs de sa charge, sa vie, ses
affections, ses penses se concentrent exclusivement sur les augustes
enfants dont les paisses murailles du Temple pourront seules la
sparer. Aux heures les plus menaantes des motions populaires,
lorsque la populace gare envahit aux 5 et 6 octobre 1789 le chteau
de Versailles, lorsque l'meute traverse les salons des Tuileries le
20 juin 1792, lorsqu'au 10 aot elle s'y tablit triomphante sur les
ruines de la monarchie, la gouvernante des Enfants de France trouve
dans son dvouement  la famille royale la force d'touffer le cri le
plus sacr de la nature. On sent  peine un frmissement d'inquitude
aux dangers que court sa fille bien-aime, cette charmante Pauline de
Tourzel, dont le courage dsarma les bourreaux de la Force lors des
hideux massacres de Septembre.

Mais si la personnalit de madame de Tourzel ne perce en aucun endroit
de ces Mmoires, on y voit, presque  chaque page, comme un reflet des
deux plus augustes victimes de la tragdie rvolutionnaire: le roi
Louis XVI et la reine Marie-Antoinette: c'est l ce qui fait un des
principaux attraits de ces volumes.

Le public trouvera, nous l'esprons, un vif intrt  suivre dans ce
rcit authentique le dveloppement des terribles vnements et des
catastrophes qui ont marqu la fin du sicle dernier; il y verra
l'origine de ces convulsions qui, aprs avoir dsorganis et
boulevers toute une socit, continuent encore  troubler l'poque o
nous vivons. La famille de madame de Tourzel sera heureuse de voir au
milieu de quelles circonstances se sont rvls le courage, le
sang-froid, le dvouement qui ont acquis  l'auteur de ces Mmoires un
tel renom parmi ses contemporains et rendent ses descendants si
justement fiers de lui appartenir.

Nomme gouvernante des Enfants de France au lendemain de la prise de
la Bastille, madame de Tourzel fut, on peut le dire sans crainte, la
dernire, la seule confidente des malheureux princes auxquels le
danger, en relchant bien vite les entraves de l'tiquette, permettait
de suivre leur penchant pour les tendres effusions du coeur et de
l'intimit.

Pendant cette cruelle agonie de la royaut, alors qu'une surveillance
savamment grossire pie les moindres mouvements et jusqu'aux
impressions du Roi et de la Reine, quand La Fayette semble chercher
dans les humiliations qu'il inflige  la famille royale une sorte
d'orgueilleuse jouissance, c'est dans l'appartement de madame de
Tourzel que les malheureux princes viennent chercher un moment de
calme et l'oubli de leurs souffrances. C'est l qu'ils versent, loin
des regards impies, ces larmes amres que l'histoire a souponnes
jusqu'ici plutt qu'elle n'en a eu la preuve, car, une fois la porte
franchie de nouveau, les devoirs sublimes de la royaut imposaient 
ces nobles et saintes figures le masque d'une rsignation surhumaine.
Ces larmes, madame de Tourzel en a t l'unique tmoin. Dans les
douloureux panchements auxquels elle a assist, elle a saisi le
secret de cette bont que l'on a, parfois, pu qualifier de faiblesse,
mais qui puisait sa source dans le plus ardent amour de la France.
Aussi, lorsqu'aprs bien des annes, dans une retraite que lui
conseillaient  la fois les circonstances et son imprissable douleur,
la gouvernante des Enfants de France a voulu nous laisser le rcit de
ces funestes vnements, elle en cherche l'apprciation dans le
souvenir qu'elle a gard de ces suprmes et cruelles confidences.
C'est l ce qui distingue, entre tous, les Mmoires de madame la
duchesse de Tourzel, et c'est pour cela que nous n'hsitons pas  les
considrer comme un document historique d'une valeur absolument
incomparable.

Louise-lisabeth-Flicit-Franoise-Armande-Anne-Marie-Jeanne-Josphine
de Croy-Havr naquit  Paris le 11 juin 1749. Elle tait le cinquime
enfant et la quatrime fille de Louis-Ferdinand-Joseph de Croy[1], duc
d'Havr, prince et marchal hrditaire du Saint-Empire, marquis de
Vailly, comte de Fontenoy, chtelain hrditaire de Mons, grand
d'Espagne, etc., tu au combat de Filingshausen en 1761, et de
Marie-Louise-Cungonde de Montmorency-Luxembourg.

   [1] Le duc de Croy-Havr, pre de madame de Tourzel, avait trois
   soeurs: 1 Marie-Louise-Josephe, ne le 22 fvrier 1714, qui
   avait pous le comte de Tane, gentilhomme pimontais; 2
   Marie-Anne-Charlotte, ne le 12 mai 1717, qui avait t marie le
   1er avril 1737  Joachim-Antoine Ximens, marquis d'Arizza, grand
   d'Espagne; 3 Pauline-Josephe, qui se fit religieuse.

Les autres enfants, issus du mme mariage, furent
Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d'Havr, mort en 1839,
 quatre-vingt-seize ans,

Marie-Anne-Christine-Josphine, comtesse de Roug, morte  Paris en 1788;
Emmanuelle-Louise-Gabrielle-Josphine-Cungonde, religieuse de la
Visitation; enfin Marie-Charlotte-Josphine-Sabine, marquise de Vrac.

Louise-lisabeth-Flicit, la plus jeune de cette nombreuse famille,
pousa, le 8 avril 1764, Louis-Franois du Bouchet de Sourches,
premier marquis de Tourzel[2], grand prvt de France. Cinq enfants
naquirent de cette union; quatre filles: la duchesse de Charost[3], la
comtesse Franois de Sainte-Aldegonde[4], la comtesse Louis de
Sainte-Aldegonde[5], la comtesse de Barn[6], l'auteur des _Souvenirs
de quarante ans_, o elle trace un tableau si mouvant des massacres
de Septembre. Cette dernire n'tait point encore marie lorsque sa
mre fut nomme gouvernante des Enfants de France; aussi dut-elle
l'accompagner  Versailles d'abord, puis aux Tuileries. Sa discrtion
tait telle que la Reine, prvenue par madame de Tourzel que ses
entretiens avec le Roi taient entendus dans la chambre occupe par sa
fille, se contenta de rpondre: Qu'importe? Je n'ai rien  craindre
quand mes plus secrtes penses tomberaient dans le coeur de notre
chre Pauline[7].

   [2] Le marquis de Tourzel tait fils de Marguerite-Henriette
   Desmaretz, fille du marchal de Maillebois: en premires noces
   son pre avait pous Charlotte-Antoinette de Gontaut, fille du
   marchal de Biron; elle mourut en 1740, laissant quatre enfants:
   1 Ursule, ne en 1754, qui pousa Louis-Franois-Ren, comte de
   Virieu; 2 Judith, qui pousa, en 1755, Anne-Joachim-Annibal,
   comte de Rochemore; 3 Gabrielle-Louise-Genevive; 4
   Marie-Louise.

   Le marquis de Tourzel eut un frre, le comte de Montsoreau, qui
   eut deux filles: l'une pousa le duc de Blacas; l'autre, le comte
   Auguste de la Ferronnays.

   [3] Mourut sans enfants.

   [4] Elle eut un fils, Camille, et une fille, Virginie, depuis
   duchesse de Mortemart.

   [5] Elle eut deux filles: Philippine, comtesse d'Imcourt;
   Antoinette, comtesse de Coss, et un fils, Charles de
   Sainte-Aldegonde.

   [6] Elle eut une fille, la comtesse de Villefranche, et un fils,
   le comte Hector de Barn.

   [7] _Souvenirs de quarante ans_, premire dition, 1861, page
   32.

Le cinquime enfant de madame de Tourzel fut Charles-Louis-Yves du
Bouchet de Sourches[8], deuxime marquis de Tourzel et dernier grand
prvt de France.

   [8] Charles-Louis-Yves du Bouchet de Sourches eut, de son
   mariage avec mademoiselle Augustine de Pons, dernire du nom,
   qu'il pousa en 1796 (et qui a laiss, elle aussi, quelques pages
   trs-intressantes sur la Terreur), cinq enfants: Auguste,
   duchesse des Cars; Lonie, duchesse de Lorges; Hlne, comtesse
   d'Hunolstein; Roger, mort en bas ge, et Olivier, duc de Tourzel.
   Ce dernier pousa Anastasie de Crussol d'Uzs, dont il eut un
   fils qui mourut  l'ge de huit ans. Son pre lui survcut fort
   peu, et,  sa mort, les papiers de la famille de Tourzel, ainsi
   que les prcieux souvenirs de la captivit de la famille royale,
   passrent  madame la duchesse des Cars, morte en 1870. Le
   manuscrit original de ces Mmoires est devenu de cette faon la
   proprit de M. le duc des Cars, petit-fils de madame de Tourzel.
   Il possde aussi le trs-intressant portrait reproduit en tte
   de ce volume. Ce portrait, command au peintre Kouarski par la
   reine Marie-Antoinette, pour la gouvernante des Enfants de
   France, comme tmoignage de reconnaissance de son dvouement, fut
   interrompu par la journe du 10 aot et est rest dans l'tat o
   la rvolution l'a surpris.

Les traditions de la famille ne nous ont conserv aucun dtail prcis
sur les annes qui suivirent le mariage de madame de Tourzel; nous
savons seulement que son temps tait partag entre Paris et le
magnifique chteau de Sourches, prs du Mans, que son beau-pre venait
de faire construire. On sait en effet que M. de Sourches, pour mieux
sauvegarder l'indpendance de son caractre, vcut, jusqu' la fin du
rgne de Louis XV, retir de la cour, autant que le permettaient les
devoirs de sa charge.

A l'avnement du roi Louis XVI, il sembla que de nouveaux jours
allaient luire sur la France: beaucoup de familles qui s'taient
cartes de Versailles y revinrent, attires par les vertus et le
charme dont le jeune roi et la reine Marie-Antoinette donnaient le
gracieux exemple. Le marquis de Tourzel remplissait ses fonctions
hrditaires de grand prvt avec l'austre exactitude qui semblait un
apanage de sa race et dont les _Mmoires du marquis de Sourches_,
actuellement en cours de publication, nous ont transmis le tmoignage
pendant le rgne de Louis XIV. Le grand prvt de France accompagnait
la cour dans tous ses dplacements. A ce titre, il se trouvait avec le
Roi  Fontainebleau, au mois de novembre 1786, lorsque son cheval,
s'tant emport sous les futaies pendant une chasse  courre, lui
fracassa la tte contre une branche d'arbre. L'motion que causa ce
fatal accident fut extrme. Le Roi fit aussitt transporter le bless
dans la maison d'un garde, o, pendant huit jours, il reut les soins
des mdecins de la cour, qui s'opposrent  toute tentative de
dplacement. Louis XVI, qui avait pleur, nous rapporte madame de
Stal, en apprenant cette catastrophe, et la Reine elle-mme,
veillrent  ce que rien ne manqut au bless, avec cette affectueuse
et touchante sollicitude dont ils ne cessrent jamais d'entourer ceux
qui les approchaient. Malheureusement, les efforts de la science
furent impuissants, et aprs une semaine de la plus cruelle agonie, M.
de Tourzel expira. Sa veuve, aussitt en proie  un transport de
douleur, s'cria, en jetant son fils sur le corps inanim de son pre:
J'ai tout perdu; il ne me reste plus qu'un seul espoir en ce monde,
c'est que vous soyez aussi vertueux que l'homme dont vous embrassez le
cadavre. De telles paroles, dans un pareil moment, disent, avec plus
d'loquence que ne pourraient le faire les rcits de la tradition,
combien avait t heureuse cette union si cruellement brise.

Le Roi voulut sur-le-champ donner  son fils la survivance de la
charge de grand prvt de France. En vain lui fit-on observer que le
jeune marquis de Tourzel n'avait pas encore atteint l'ge de la
majorit, condition indispensable pour remplir ces hautes fonctions:
Les Sourches ne sont point mineurs, rpondit-il; la mort de M. de
Tourzel me touche beaucoup. Bon pre de famille, sage, religieux et
fidle, il laisse, jeune, une rputation intacte et des affaires en
bon ordre: belle leon pour tant d'autres qui n'en laissent que de
mauvaises! Une semblable oraison funbre est,  la fois, un honneur
pour celui qui l'a inspire et pour le prince capable d'apprcier
ainsi la noblesse du caractre de ses serviteurs.

Le nouveau grand prvt de France se montra, du reste, digne de la
faveur royale, et nous verrons au cours de ces Mmoires avec quel
courageux dvouement, au milieu des plus grands dangers, il sut
remplir, jusqu' la fin, les devoirs qui lui avaient t dvolus dans
d'aussi solennelles circonstances.

Aprs ce terrible dnoment, madame de Tourzel rentra dans la
retraite. Tout entire  sa douleur et aux tendres soins dont elle
entourait l'enfance de sa fille Pauline, il semblait que sa vie ft
termine pour le monde, et qu'elle ne dt plus jamais reparatre dans
le milieu brillant o elle avait su faire admirer de tous ses vertus
et ses nobles qualits.

Dieu en avait dispos autrement.

Pendant ces funestes annes de 1787 et de 1788, les vnements
marchrent vite. Aux intrigues de cour, que suscitait le duc d'Orlans
pour ternir l'clat de la majest royale, avait bientt succd
l'agitation des assembles des notables, puis le mouvement plus
redoutable des tats gnraux. D'un bout  l'autre du royaume, les
esprits taient en effervescence; toutes les bases de la monarchie
taient  la fois branles, et la foule apprenait dj  rpter,
tantt avec menace, tantt avec amour, les noms des nouveaux acteurs
qui allaient faire leurs dbuts sur la scne de la politique. La
faction d'Orlans, n'osant pas encore s'en prendre directement au Roi,
et comprenant, du reste, que le caractre nergique de la Reine
opposerait  la rvolution le plus srieux obstacle, attaquait sans
relche cette princesse, en calomniant de la faon la plus odieuse les
personnes qu'elle honorait de son amiti. Au premier rang, parmi
celles que menaaient les haines populaires, se trouvait la duchesse
de Polignac; aussi, lorsque la prise de la Bastille eut montr aux
hommes de dsordre qu'ils pouvaient impunment se livrer aux derniers
excs, la malheureuse Reine comprit qu'il fallait se sparer de l'amie
dvoue  qui elle avait confi le soin de ses enfants. Madame de
Polignac prit donc une des premires la route de l'migration, pour
rejoindre  Turin le prince de Cond et le comte d'Artois: la place de
gouvernante des Enfants de France devint ainsi vacante; mais cette
charge, qui,  d'autres poques, et t un honneur envi, n'tait
plus, dans les circonstances prsentes, qu'un poste prilleux de
sacrifice et de dvouement.

Pour remplir une telle mission, il fallait une personne d'un grand
caractre, incapable de balancer entre le danger et l'accomplissement
de son devoir, prte  sacrifier, sans hsiter, ses affections les
plus chres pour rpondre  la confiance royale, et dont le nom
respect de tous ne soulevt pas, tout d'abord, les prjugs haineux
de l'esprit public. Une si haute abngation, de telles qualits sont
toujours rares; cependant le choix de la Reine se fixa immdiatement
sur madame de Tourzel, tant son mrite tait clatant et incontest.

Il n'est pas douteux qu'elle n'et refus cette distinction, si les
circonstances avaient permis de la considrer comme une faveur.
Toutefois, avant de se rsoudre  l'accepter, elle hsita beaucoup,
tant elle comprenait l'crasante gravit des devoirs auxquels elle
devrait dsormais s'immoler. Dans les _Souvenirs de quarante ans_,
madame la comtesse de Barn, sa fille, nous a conserv le rcit de ces
hsitations: Le combat entre ses affections particulires et le
souvenir de la bont que le Roi et la Reine lui avaient tmoigne 
l'poque de la mort de mon pre dura plusieurs jours, crit-elle. Mais
le sentiment des malheurs de cette royale famille, le spectacle de
l'abandon o beaucoup de ceux qui l'entouraient l'avaient dj
laisse, l'emportrent. Elle se rsigna au sacrifice qu'on lui
demandait; c'en tait un alors, et un bien grand: on pouvait dj
prvoir quelques-uns des malheurs cachs dans l'avenir.

La marquise de Tourzel fut donc nomme gouvernante des Enfants de
France, et la premire fois qu'elle vit la Reine en cette
qualit, elle fut salue par une de ces paroles o l'infortune
Marie-Antoinette savait mettre toute la gracieuse dlicatesse de son
coeur: Madame, lui dit-elle, j'avais confi mes enfants  l'amiti,
je les confie maintenant  la vertu.

C'est  ce moment que s'ouvrent les Mmoires.

Nous ne nous permettrons pas, mme par la plus modeste des analyses,
d'empiter sur ces pages mouvantes, qui embrassent les dernires
annes de la vieille monarchie franaise, de la prise de la Bastille 
la fin de la Terreur.

Aprs huit annes de mariage, la Reine avait donn le jour  une
fille, Marie-Thrse-Charlotte, qui naquit  Versailles, le 19
dcembre 1778, et mourut en exil, en 1854, aprs avoir puis tout ce
qu'une vie humaine peut connatre de douleurs et de dceptions: ce fut
l'hroque prisonnire du Temple, depuis, madame la Dauphine.

Peu aprs cet vnement, que la France entire salua de ses
acclamations enthousiastes, la Reine fit une fausse couche, et ce fut
seulement le 22 octobre 1781 que le canon des Invalides annona la
naissance de Louis-Joseph-Xavier-Franois de France, dsign dans
l'histoire comme le premier Dauphin. En effet, ce jeune prince, dont
la belle sant et la prcoce intelligence autorisaient les plus
lgitimes esprances, devint tout  coup rachitique et s'teignit 
Meudon au mois de juin 1789.

En 1783, la Reine fit une nouvelle fausse couche, et deux ans plus
tard, elle donnait le jour, le 27 mars 1785,  Louis-Charles de
France, duc de Normandie, qui, devenu Dauphin  la mort de son frre,
fut l'infortun Louis XVII.

Enfin, le 9 juillet 1786, naissait  Versailles Sophie-Hlne-Batrix,
qui mourut le 19 juin suivant.

Ainsi, de cette nombreuse famille, il ne restait plus que deux
enfants, le Dauphin et Madame de France, lorsque madame de Tourzel fut
appele  prendre auprs d'eux la place que lui imposait la confiance
du Roi et de la Reine.

Aprs la mort de Robespierre, madame de Tourzel, qui, avec son fils
et ses filles, Pauline et la duchesse de Charost, avait chapp comme
par miracle  l'chafaud, se retira dans sa terre d'Abondant, prs de
Dreux. Elle y demeura jusqu' la Restauration, absorbe dans ses
douloureux souvenirs, partageant tous ses instants entre le culte des
augustes victimes dont elle avait t la dernire confidente et les
soins de la plus active charit. L, sous les ombrages sculaires de
son beau parc, elle avait rig un modeste monument expiatoire, sur
lequel le visiteur mu peut encore aujourd'hui lire cette touchante
inscription qu'elle avait elle-mme dicte:

QUID SUNT CINERES? HEU! CINIS IPSA DEEST!

Hlas! de toutes ces grandeurs qu'elle avait connues, de tous ces
nobles martyrs qu'elle avait aims, il ne restait, en effet, plus
rien! Leurs cendres, confondues dans la fosse commune de Mousseaux et
de Sainte-Marguerite, ou brles dans la chaux vive du cimetire de la
Madeleine, n'taient mme plus l pour recevoir les pieux hommages
d'un dvouement que les circonstances avaient lev jusqu' la hauteur
de l'hrosme!

Ce n'taient pas seulement le Roi, la Reine et l'infortun Dauphin
qui reposaient dans ces tombes que la rpublique croyait voues  un
ternel oubli! La grandeur de la France, dveloppe pendant tant de
sicles  l'abri des institutions tutlaires de la royaut, avait,
elle aussi, succomb dans la tourmente rvolutionnaire. L'agonie de
ces malheureux princes tait en mme temps l'agonie de la France, et
tous les bons Franais comprenaient que ces terribles vnements
entranaient, avec la ruine de la royaut, la ruine de leur patrie. En
effet, on n'avait pas encore su tablir une distinction subtile entre
la France et le Roi; qui aimait l'un aimait l'autre, qui mourait pour
la patrie mourait pour le Roi, qui mourait pour le Roi mourait pour la
patrie.

Depuis le moment nfaste o la rvolution a bris ce faisceau sacr,
les dsastres ont succd aux dsastres, les catastrophes se sont
accumules sur les catastrophes, le dsordre enfin s'est librement
dvelopp avec une audace de plus en plus grande; il en sera ainsi
jusqu'au jour o la France dsabuse comprendra qu'il lui faut renouer
la chane brise de ses traditions sculaires si elle ne veut, aprs
avoir t la premire parmi les nations civilises, devenir un triste
exemple de la dcadence o les peuples sont entrans par l'abandon de
tous les grands principes politiques et religieux.

Madame de Tourzel passa donc  Abondant les dernires annes du
dix-huitime sicle. Les habitants de cette petite commune avaient
appris  respecter cette profonde douleur; ils en vinrent promptement
 vnrer celle que la bienfaisance seule pouvait arracher  ses
tristes penses et au plerinage quotidien qu'elle faisait, escorte
d'un serviteur fidle, au monument dont nous avons parl plus haut. Un
jour,--l'orgie rvolutionnaire n'tait pas encore termine,--une de
ces bandes de malfaiteurs qui sillonnaient alors les provinces voulut
abattre les belles futaies du parc d'Abondant, qu'ils jugeaient
incompatibles avec les principes de l'galit. La population, d'un
mouvement spontan, empcha ce mfait et dispersa les pillards.

Ds les premiers jours de la Restauration, le roi Louis XVIII, qui
avait dj attach  la personne de madame la Dauphine mademoiselle de
Tourzel, devenue la comtesse de Barn, songea  rcompenser le
dvouement dont la gouvernante des Enfants de France avait entour ses
malheureux parents. Il lui confra, en 1816, le titre hrditaire de
duchesse, destin  s'teindre trop promptement en la personne de son
petit-fils Olivier, duc de Tourzel; son fils tait mort en 1815.
Enfin, le 15 mai 1832, la duchesse de Tourzel terminait,  son tour,
cette longue carrire que tant de douleurs avaient traverse; elle
tait ge de quatre-vingt-deux ans. Son corps, rapport  Abondant, y
fut inhum dans l'glise, et sur la pierre qui recouvre ses restes
mortels fut grave cette pitaphe, compose par son petit-gendre, le
duc des Cars. Son admirable concision rsume aussi compltement que
possible une vie que s'taient partage les larmes, le dvouement et
la charit:

           HIC JACET
         L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
         DUCISSA DE TOURZEL
   REGIAE SOBOLIS GUBERNATRIX
         FORTIS IN ADVERSIS
       DEO REGIQUE FIDELIS
       VERE MATER PAUPERUM
   PERTRANSIVIT BENEFACIENDO
       OMNIBUS VENERANDA
   MAGNO PROLIS AMORE DILECTA
       OBIIT ANNO AETATIS 82
       REQUIESCAT IN PACE[9].

   [9] Le corps est plac sous le mur extrieur de l'glise, dans le
   cimetire dont elle est entoure, de faon que la bonne duchesse,
   comme l'appelaient les habitants, repose au milieu d'eux. C'est
   de ce ct que se trouve l'inscription franaise, que nous
   donnons ici; l'inscription latine est dans l'glise.

           ICI REPOSE
         L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
         DUCHESSE DE TOURZEL
   GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
         COURAGEUSE DANS L'ADVERSIT
         FIDLE A DIEU ET AU ROI
       VRITABLE MRE DES PAUVRES
     ELLE A PASS EN FAISANT LE BIEN
             VNRE DE TOUS
     ARDEMMENT AIME DE SES ENFANTS
       ELLE MOURUT A L'AGE DE 82 ANS
         QU'ELLE REPOSE EN PAIX.

  Les Mmoires que nous publions ont t imprims sur le manuscrit
  original, qui appartient  M. le duc des Cars: aucune altration
  n'y a t apporte, et un pieux respect a prsid aux moindres
  dtails de cette publication, dont toutes les notes sont de la
  main mme de l'auteur.

  Il nous reste maintenant  remplir un dernier devoir, pour
  satisfaire  la fois  la vrit et  la volont formelle de
  madame la duchesse de Tourzel.

  Le marquis de Bouill dit, dans ses Mmoires, que l'opinitret
  de madame de Tourzel  vouloir suivre le Dauphin dans le voyage de
  Varennes avait empch le Roi de prendre dans sa voiture un
  militaire distingu, qui et pu, par son intervention, tre d'une
  importance capitale. Madame de Tourzel dclare que la Reine fut la
  seule qui lui fit part de ce voyage, et qu'il ne lui fut jamais
  dit qu'il tait question de la remplacer par qui que ce ft. On
  lui demanda simplement si sa sant serait un obstacle. Je
  n'aurois pas insist, dit-elle dans une note qu'elle a laisse sur
  ce sujet, si la Reine m'et tmoign un pareil dsir. J'avois
  d'ailleurs la ressource de prendre la place de l'une des deux
  femmes de chambre qui accompagnoient la famille royale dans la
  voiture de suite. En pareil cas, l'attachement ne consulte ni les
  convenances, ni les droits, et j'aurois concili le devoir que
  m'imposoit ma place de ne jamais quitter Mgr le Dauphin avec le
  dsir que Leurs Majests m'auroient manifest de se faire
  accompagner par une personne dont les services eussent pu leur
  tre plus utiles que les miens.

  Le caractre de courage et de droiture de madame de Tourzel lui
  eussent fait supporter des torts rels, mais ces griefs supposs
  lui taient trs-pnibles, et sa famille se demandait comment
  d'autres auteurs avaient pu rpter une attaque, si injuste.

  Il semble, disait une de ses filles, madame la comtesse de
  Sainte-Aldegonde, que le tmoignage d'une personne si vridique,
  si consciencieuse, si estime, est d'un bien autre poids que les
  Mmoires de M. de Bouill; celui-ci, en effet, avait besoin de
  trouver des raisons pour attnuer les reproches que l'on tait en
  droit de lui adresser, soit  lui-mme,  cause des dispositions
  dfectueuses qu'il avait prises, soit  son fils, qui parat avoir
  manqu de prsence d'esprit et de dcision.

  Sur un autre point encore, une proccupation constante hanta
  l'esprit de madame de Tourzel jusqu' la fin de sa vie. Il
  s'agissait de son lve bien-aim, le malheureux Dauphin. Les
  aventuriers qui ont,  diverses reprises, tent de se faire passer
  pour Louis XVII, ont presque tous prtendu qu'ils avaient demand
   tre confronts avec la gouvernante des Enfants de France, mais
  que le mauvais vouloir intress de la famille royale avait
  toujours refus de leur en accorder l'autorisation. Cette
  confrontation ne pouvait que dvoiler leur imposture; madame de
  Tourzel ne voulait pas se prter  une manoeuvre d'o l'on aurait
  pu induire qu'elle n'tait pas convaincue de la mort du jeune
  prince car, elle n'avait pas, en effet, attendu l'poque tardive 
  laquelle ces revendications se sont produites pour faire,
  d'elle-mme, une enqute sur la fin tragique du jeune roi. Nos
  lecteurs en trouveront le rcit  la fin du deuxime volume de ces
  Mmoires, et le caractre de madame de Tourzel ne se ft jamais
  prt  une supercherie,--quelles que fussent les considrations
  politiques invoques pour la justifier,--si la moindre hsitation
  avait subsist dans son esprit sur le sort du malheureux prince.
  Elle tait, au contraire, absolument convaincue de sa mort; le
  tmoignage des mdecins qui avaient pratiqu l'autopsie, et
  qu'elle avait eu soin d'interroger aussitt aprs, les dtails
  circonstancis qu'elle avait trouvs dans un registre o chaque
  jour taient consigns les actes du prince, et qu'un hasard
  presque providentiel lui permit de lire lors d'une visite  Madame
  Royale, encore dtenue au Temple, enfin les renseignements prcis
  qui lui furent fournis par le vnrable cur de Sainte-Marguerite,
  dont le suisse avait t tmoin de l'inhumation, toutes ces
  preuves runies ne lui laissrent aucun doute  ce sujet. Tous les
  arguments tirs d'un prtendu silence de la duchesse de Tourzel
  sont sans valeur, puisque nous publions aujourd'hui sur ce point
  la dclaration la plus formelle, crite de sa propre main. Elle
  commence en effet l'expos de ses dmarches en disant:
  J'interromps un moment le rcit de ce qui regarde Madame pour
  parler de ce que j'appris au Temple, concernant le jeune roi, dont
  je parlais souvent  Gomin et  Lasne, et je joindrai  ce dtail
  le rcit de sa mort et des prcautions que je pris pour m'assurer
  de sa ralit, _dont je ne puis conserver le plus lger doute_. Il
  me parat utile d'en donner la preuve  ceux qui liront ces
  Mmoires.

  Aprs avoir lu les pages mues dans lesquelles la duchesse de
  Tourzel rend compte de ses recherches, il semble qu'elle ait prvu
  les objections de la critique historique la plus rigoureuse: la
  mort du vrai Louis XVII tait devenue une certitude absolue pour
  la noble femme qui l'avait lev, et cette certitude, on le sait
  dj, tait partage au mme degr par Madame la Dauphine, qui,
  pendant bien des annes, avait gard l'esprance de retrouver son
  frre. Si donc il survenait de nouveaux imposteurs qui
  cherchassent  se couvrir du tmoignage de la duchesse de Tourzel,
  ils trouveraient dans ces pages le dmenti le plus catgorique.

  Madame la duchesse de Tourzel prenait soin de faire connatre sa
  pense sur ce sujet  tous les membres de sa famille. Ce jeune
  prince tait charmant, disait-elle, et dou de facults qui le
  rendaient attachant au possible. Madame la duchesse d'Angoulme,
  sa soeur, l'aimait passionnment et a tout fait, ainsi que moi,
  pour savoir s'il aurait pu chapper au long et infernal martyre
  auquel des monstres l'avaient soumis. Il n'est que trop certain
  qu'il n'a pas survcu aux mauvais traitements auxquels il a t
  soumis  dessein. Du reste, s'il et survcu, son corps serait
  rest atrophi et son esprit et t infirme.

  LA FERRONNAYS.




  MMOIRES

  DE

  MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL




  CHAPITRE PREMIER

  ANNE 1789.

    Sjour  Versailles.--Journes des 5 et 6
    octobre.--tablissement du Roi  Paris.--Continuation de la
    fermentation existant dans cette ville.--Conduite du Roi 
    l'gard des Parlements de Rouen et de Metz.--Arrestation de
    diverses personnes.


Appele par mon souverain  la place honorable de gouvernante des
Enfants de France,  l'poque o la Rvolution commenait  prendre le
caractre le plus effrayant, je reus le prcieux dpt qui m'tait
confi, avec la ferme rsolution de consacrer ma vie  rpondre  la
confiance de Leurs Majests, et  leur prouver le respectueux
attachement dont j'tais pntre pour leurs augustes personnes.

Mgr le Dauphin, g de quatre ans, tait d'une figure charmante et
d'une intelligence surprenante, qui se dveloppait chaque anne de
manire  donner les plus hautes esprances, si la mchancet des
hommes n'avait enseveli dans le tombeau tant de grces, d'esprances
et de qualits propres  soutenir dignement le rang o le ciel l'avait
plac.

Comme tous les yeux taient ouverts sur Mgr le Dauphin, la Reine me
demanda de ne pas le perdre de vue un instant, et de me borner  une
surveillance gnrale sur Madame, qui, tant ge de dix ans, devait
recevoir une ducation qui ne pouvait se rapprocher de celle de son
frre.

La tendresse de la Reine pour ses enfants lui faisait dsirer d'tre
frquemment avec eux; j'eus l'honneur d'approcher de trs-prs cette
noble et courageuse princesse, et d'apprcier ses grandes qualits.
C'est pour moi un besoin de rappeler le rcit des vertus de mes
augustes et infortuns souverains, ainsi que d'offrir  leur mmoire
l'hommage de l'attachement que je leur conserverai jusqu' mon dernier
soupir.

Trop d'vnements douloureux ont dchir mon coeur et contrist mon
esprit pour n'avoir pas affaibli ma mmoire; les frquentes
arrestations que j'ai prouves et les dangers, que j'ai courus ne
m'ayant pas permis de conserver les notes que j'avais faites, je ne
puis plus crire que les faits qui se rappellent le plus  mon
souvenir, dans les vnements si frappants dont j'ai eu le malheur
d'tre tmoin.

Je m'tablis  Versailles, les premiers jours d'aot 1789. Le Roi et
la Reine ne pouvaient voir sans effroi les dcrets dsorganisateurs de
l'Assemble se succder avec une rapidit effrayante. La plupart des
domestiques de la famille royale taient gagns par les factieux, en
taient les espions et leur rendaient le compte le plus exact de tout
ce qu'on y faisait, de ceux qui y taient admis et des diverses
impressions qu'elle prouvait. D'autres personnes, qui dsiraient
conserver  la fois leur influence politique et leur attachement pour
Leurs Majests, jetaient dans l'esprit de celles-ci des inquitudes
continuelles, sous prtexte de leur rendre compte de ce qui se
passait, les empchant ainsi de prendre un parti dcisif, en leur
mettant perptuellement sous les yeux les inconvnients qui en
pourraient rsulter.

Au mois de septembre de cette anne, le Roi, fatigu de sa position
et ne pouvant se dissimuler l'avantage que tiraient les factieux de la
proximit de Paris, pensa srieusement  quitter Versailles. Il
voulait, en s'loignant de cette ville, ter la possibilit de
raliser des projets que les propos incendiaires des Jacobins ne
donnaient que trop de raison de redouter. Leurs Majests, toujours
pleines de bont, eurent celle de me prvenir de me mettre en mesure
de partir sans aucune prparation, si les circonstances l'exigeaient.
Elles n'taient point encore dcides sur le lieu o elles devaient
s'tablir, et je l'ai toujours ignor; mais elles changrent bientt
d'avis et se rsolurent  rester  Versailles.

Cependant les victimes se multipliaient, et les crimes restaient
impunis. La populace de Versailles pensa mettre  la lanterne un
malheureux boulanger, dont tout le crime tait  ses yeux de faire
deux sortes de pain; elle pilla sa boutique, et l'on eut bien de la
peine  le tirer de ses mains. On profita de cette circonstance pour
faire sentir  la municipalit la ncessit d'augmenter la force
rpressive; elle autorisa en consquence le comte d'Estaing,
commandant de la garde nationale de Versailles,  solliciter l'arrive
d'un secours de mille hommes de troupes rgles, et le rgiment de
Flandre reut l'ordre de se rendre  Versailles.

L'esprit de ce rgiment tait alors excellent, ainsi que celui des
chasseurs de Lorraine, qui tait alors en garnison  Meudon. Ces deux
corps, runis aux gardes du corps, taient plus que suffisants pour
donner au Roi la possibilit de quitter Versailles sans prouver la
plus lgre difficult, et il et peut-tre vit par cette mesure
tous les malheurs qui l'ont conduit  sa perte.

Les gardes du corps, attachs du fond du coeur  la famille royale,
pntrs de regret de s'tre laiss entraner  prsenter au Roi des
rclamations dplaces, dsiraient ardemment trouver l'occasion de
rparer leur faute et donner des preuves de l'attachement que leur
conduite hroque a si videmment prouv. Ils rsolurent d'employer
tous les moyens possibles pour empcher la corruption du rgiment de
Flandre, le conserver fidle au Roi, et ils se flattaient d'y russir
en lui inspirant estime et confiance. Ils commencrent par leur
proposer un repas de corps, o ils invitrent tout ce qu'il y avait de
troupes  Versailles; et quoique la composition de la garde nationale
de cette ville pt leur donner quelque inquitude, elle n'en fut pas
moins invite  ce repas, qui se donna dans la salle de la Comdie.

Il tait superbe, et chacun des convives tmoignait un tel
attachement au Roi et  la famille royale, qu'on engagea Sa Majest 
combler leurs voeux en les honorant de sa prsence. L'arrive du Roi,
accompagn de la Reine et de M. le Dauphin, fit le plus grand effet:
les cris de: Vive le Roi, la Reine, M. le Dauphin et toute la famille
royale! n'eurent pas besoin d'tre commands; c'tait l'lan du coeur,
et l'on reconnut encore en ce moment celui des Franais. L'motion
qu'prouvaient toutes les personnes fidles au Roi rendit cette soire
aussi touchante qu'intressante. Les coeurs et les ttes taient
tellement lectriss, que Sa Majest aurait t accompagne de tous
ces braves gens, partout o elle aurait voulu se retirer. On ne
profita malheureusement pas de cette bonne disposition, et les
factieux, furieux et inquiets du sentiment qu'inspirait encore la
personne du Roi, ne perdirent pas un moment pour gagner le rgiment de
Flandre et soulever les esprits.

Ils feignirent d'abord les plus vives inquitudes sur les suites
d'un repas qui n'tait, disaient-ils, que le prlude de la
contre-rvolution; ils parvinrent ensuite  organiser un mouvement
assez violent pour forcer le Roi  venir  Paris et consommer plus
facilement l'excution de leurs desseins. Quoiqu'ils cachassent encore
le projet de renverser le Roi de son trne pour y placer le Duc
d'Orlans, la violence de leurs dclamations contre leur souverain et
la conduite du ct gauche de l'Assemble ne laissaient que trop
apercevoir le voeu rel de leur coeur.


JOURNES DES 5 ET 6 OCTOBRE, ET ARRIVE A PARIS.

Quand les factieux eurent dispos la populace au rle qu'ils
voulaient lui faire jouer, ils rassemblrent leurs troupes
auxiliaires, composes de tous les bandits de la capitale, et s'en
allrent tumultueusement en armes  l'Htel de ville se plaindre de la
raret du pain. Elle tait, disaient-ils, occasionne par des
accaparements faits par ordre de la Cour, qui voulait, par la famine,
les remettre sous le joug du despotisme. Ils forcrent les membres de
la Commune  donner l'ordre  M. de la Fayette de conduire la garde
nationale  Versailles, pour obliger le Roi  venir  Paris, et 
ramener par sa prsence l'abondance dans la capitale. Une troupe de
brigands, parmi lesquels taient beaucoup d'hommes habills en femmes
et de poissardes ivres, qui avaient l'air de vritables furies,
prcda la garde nationale, forant  la suivre toutes les personnes
qu'elle rencontrait sur son chemin.

Le Roi tait  la chasse et n'avait pas la moindre connaissance de ce
qui se passait  Paris, lorsque M. de la Devze, gentilhomme
dauphinois, vint l'avertir de la marche de ces bandits. Les chevaux de
Mgr le Dauphin taient mis pour aller  la promenade; il et t bien
facile  la Reine de monter dans sa voiture avec Madame et d'aller
rejoindre le Roi. On n'en eut malheureusement pas l'ide, et le Roi
inquiet revint sur-le-champ  Versailles.

M. de Narbonne-Fritzlard, qui se trouvait en ce moment auprs du Roi,
supplia Sa Majest de lui donner quelques troupes, avec quelques
pices de canon, l'assurant qu'elle serait bientt dbarrasse de
cette troupe de bandits. Il faut, dit-il, garder les ponts de Svres
et de Saint-Cloud. Ou elle renoncera  son projet, ou elle passera par
Meudon. Plac alors sur les hauteurs, je la canonnerai, et avec de la
cavalerie, je la poursuivrai dans sa fuite, de manire qu'il n'en
rentrera pas un seul dans Paris. Le Roi, qui esprait toujours
ramener, par sa bont, les esprits gars, ne put se dterminer 
adopter un projet qui devait faire couler le sang de ses sujets, et
laissa arriver sans obstacle cette arme de brigands, incapable
d'prouver d'autre sentiment que celui de la rage et de l'espoir du
pillage.

M. de Saint-Priest, ministre de la maison du Roi, conseilla alors  ce
prince de partir de Versailles, et il y paraissait dispos, lorsque
l'ayant quitt un instant pour conduire  l'abbaye de Saint-Cyr madame
de Saint-Priest, prs d'accoucher, M. Necker profita de son absence
pour jeter dans l'esprit du Roi tant d'inquitudes sur les suites de
ce parti, et sur l'impossibilit de pouvoir trouver l'argent
ncessaire pour la subsistance des troupes et de sa maison, qu'il le
fit changer de rsolution.

Pendant toutes ces incertitudes, les brigands entouraient les grilles
du chteau, et ayant appris la dfense de tirer sur eux, ils
attaqurent les gardes du corps, en blessrent beaucoup, en
massacrrent plusieurs, et se rpandirent dans Versailles. La garde
nationale de cette ville, qui s'tait jointe  eux, commena  faire
feu sur les gardes du corps, et ce fut de ses rangs que partit le coup
qui cassa le bras  M. de Savonnires, officier des gardes du corps.
Ceux-ci, frmissant de douleur et de rage de ne pouvoir se dfendre,
restrent cependant impassibles; la crainte d'exposer les jours du Roi
et de la famille royale retenait leurs bras, et il est impossible de
rencontrer un dvouement plus hroque que le leur.

Le Roi, profondment afflig de ce qui se passait, parut penser encore
 quitter Versailles, et donna l'ordre de faire monter les voitures au
chteau; mais elles furent arrtes par les propres gens de l'curie
de Sa Majest et par la garde nationale de Versailles, et il ne fut
plus question de dpart. Le Roi avait fait venir une partie des gardes
du corps dans les cours du chteau, et ensuite sur la terrasse de
l'Orangerie, d'o il les fit partir pour Rambouillet, sous la conduite
du duc de Guiche, ne gardant que ceux qui faisaient le service de
l'intrieur du chteau.

Pendant que ce dernier tait investi, et que les brigands
parcouraient la ville, l'Assemble ne s'occupait que de faire
sanctionner son dcret du 30 septembre, pour l'acceptation des
premiers articles de la Constitution, et nommment de la dclaration
des Droits de l'homme. Elle dcrta d'abord que le prsident irait 
la tte d'une dputation demander au Roi l'acceptation pure et simple
du dcret. Elle ne voulut point couter les reprsentations du Roi sur
l'inconvnient de donner sa sanction  des dcrets isols, sans avoir
vu l'ensemble de la Constitution; et quoique, pour ter toute dfiance
sur ses intentions, il consentit  donner cette sanction, la rserve
qu'il y avait mise de conserver en entier entre ses mains le pouvoir
excutif et de ne s'expliquer sur la dclaration des Droits de l'homme
que lorsque la Constitution serait acheve, avait extrmement dplu 
l'Assemble. Celle-ci, plus occupe d'en venir  ses fins que des
dangers que couraient le Roi et la famille royale, insista de nouveau
sur l'acceptation pure et simple du dcret, et fit demander l'heure de
Sa Majest, pour recevoir la dputation qu'elle lui enverrait  ce
sujet. Le Roi consentit  la recevoir  neuf heures du soir. M.
Mounier, prsident de l'Assemble, tait  sa tte; et croyant le
salut du Roi attach  cette sanction, il le pressa tellement de la
donner, que le prince ne put la refuser. Plein d'espoir du succs de
cette dmarche, le prsident retourna  l'Assemble, et ne vit que
trop clairement, en y arrivant, quel tait l'esprit qui la dirigeait,
et qu'on ne pouvait compter sur son appui dans la circonstance
critique o l'on se trouvait.

Le Roi, dont la position devenait  chaque moment plus inquitante,
ayant tmoign le dsir de consulter l'Assemble sur le parti qu'il y
avait  prendre au milieu de tant de dangers, M. Mounier, accompagn
de plusieurs dputs, se rendit de nouveau chez le prince, au moment
o l'on avertissait celui-ci de l'arrive de M. de la Fayette,  la
tte de la garde nationale parisienne. Le gnral monta sur-le-champ
chez le Roi, et lui dit que n'ayant pu empcher l'arrive des
Parisiens  Versailles, il venait le dfendre avec sa garde nationale,
et qu'il suppliait Sa Majest de vouloir bien lui confier la garde des
postes extrieurs du chteau. Le prince y consentit, et fit relever
par la garde nationale les gardes du corps, qui se retirrent dans
leurs salles, dans l'intrieur du chteau.

Les poissardes demandaient  grands cris  parler au Roi, pour lui
porter le voeu des habitants de Paris, et on ne put les calmer qu'en
en admettant douze chez le malheureux prince. Sa bont les dsarma, et
leurs opinions taient si changes en retournant vers leurs compagnes,
qu'elles faillirent tre victimes de leur fureur.

Le Roi dit alors  M. Mounier que, vu l'tat actuel des choses, il
n'avait plus de conseil  demander, mais qu'il l'assurait qu'il ne se
sparerait pas de l'Assemble nationale. M. Mounier y retourna
sur-le-champ, et trouva la salle occupe par une multitude de femmes
ivres et de bandits. Il y avait un tel tumulte, qu'il se vit forc de
lever la sance.

La Reine montra dans cette journe cette grandeur d'me et ce courage
qui l'ont toujours caractrise. Sa contenance tait noble et digne,
son visage calme; et quoiqu'elle ne pt se faire d'illusion sur tout
ce qu'elle avait  redouter, personne n'y put apercevoir la plus
lgre trace d'inquitude; elle rassurait chacun, pensait  tout, et
s'occupait beaucoup plus de ce qui lui tait cher que de sa propre
personne.

Cette princesse tait convenue avec moi qu'au moindre bruit je
conduirais ses enfants chez elle; mais elle fit dire  onze heures du
soir que si l'on avait de l'inquitude, je les menasse, au contraire,
sur-le-champ chez le Roi. Elle venait d'tre avertie des dangers
personnels qu'elle pouvait courir dans son appartement, et on l'avait
engage  passer la nuit dans celui du Roi; mais elle s'y refusa
positivement: J'aime mieux, dit-elle, m'exposer  quelque danger,
s'il y en a  courir, et les loigner de la personne du Roi et de mes
enfants. Ce fut le motif du changement de l'ordre qu'elle m'avait
donn d'abord.

Le calme succda au tumulte, et M. de la Fayette, qui tait retourn
dans la ville, s'endormit tellement sur cette apparente tranquillit,
qu'il remonta encore au chteau, pour assurer le Roi et la Reine
qu'ils n'avaient plus rien  craindre, les diffrentes personnes
envoyes dans la ville ayant confirm la tranquillit qui y rgnait.
La Reine me fit dire  deux heures du matin qu'elle allait se coucher,
et qu'elle me conseillait d'en faire autant. Les alarmes que l'on
avait prouves se dissiprent. L'illusion fut complte, et chacun se
retira tranquillement chez soi.

Les brigands ne s'endormaient pas, et, assurs de la garde nationale
de Versailles, ils s'occupaient de l'excution de leurs projets. Un
mlange de superstition qui accompagnait leur barbarie, et qu'on aura
peine  croire, les fit aller  six heures du matin chez le cur de
Saint-Louis, dans la paroisse duquel ils avaient pass la nuit, pour
le prier de leur dire la messe. A peine tait-elle finie, qu'une
partie de leur horde se rpandit dans la ville, fora l'htel des
gardes du corps, massacra ceux qu'elle rencontra, et s'empara de
plusieurs autres, qu'elle conduisit  la grille du chteau pour
dlibrer sur le supplice qu'elle leur infligerait. L'autre partie
fora les grilles, et se rpandit dans les cours et les terrasses du
ct du jardin, pour pntrer ensuite dans le chteau. Ces bandits,
qui n'prouvaient aucun obstacle, massacrrent deux gardes du corps
qui taient en sentinelles sous la vote de l'appartement de Mesdames,
tantes du Roi, et leur firent couper la tte par un monstre qui les
suivait, et qui se faisait appeler le Coupe-tte[10]. Ils montrent
ensuite le grand escalier et allrent droit  l'appartement de la
Reine. Les gardes du corps, quoiqu'en petit nombre, en dfendirent
l'entre avec le plus grand courage; plusieurs furent blesss
dangereusement, entre autres MM. de Beaurepaire et de Sainte-Marie;
mais ils eurent heureusement le temps de crier: Sauvez la Reine[11]!
Madame Thibaut, sa premire femme de chambre, qui ne s'tait
heureusement pas couche, n'eut que le temps de lui donner une robe et
de la faire sauver chez le Roi. A peine Sa Majest avait-elle quitt
la chambre, que ces sclrats en forcrent l'entre, et, furieux de ne
l'y plus trouver, donnrent des coups de pique dans son lit, pour ne
laisser aucun doute sur le crime qu'ils se proposaient de commettre.

   [10] Ce sclrat s'appelait Jourdan, et figura depuis dans les
   diverses scnes de carnage de la Rvolution, et nommment dans
   les massacres d'Avignon, comme nous le dirons en son lieu.

   [11] M. Miomendre de Sainte-Marie est mort en migration, et je
   ne l'ai pas vu depuis cette horrible journe. M. de Beaurepaire
   venait faire sa cour au Roi et  la Reine aussi souvent qu'il le
   put sans danger. M. le Dauphin voulut le voir dans mon
   appartement, et le fit prier d'y venir ds qu'il le sut  Paris.
   Il se jeta dans ses bras, l'embrassa, et lui dit: Que je vous ai
   d'obligation d'avoir sauv maman! Puis se tournant de mon ct:
   Madame, dit cet aimable enfant, je vous prie de lui donner 
   dner; je descends de bonne heure, et je le verrai plus
   longtemps.

Pendant que se passait cette horrible scne, M. de Sainte-Aulaire,
chef de brigade des gardes du corps et de service auprs de Mgr le
Dauphin, entra dans la chambre de ce jeune prince et m'avertit que le
chteau tait investi. Je me levai prcipitamment, et je portai
sur-le-champ Mgr le Dauphin chez le Roi, qui tait alors avec la
Reine. Le danger qu'elle venait de courir n'avait point altr son
courage; son visage tait triste, mais calme. Ne voyant point avec moi
Madame, que je n'avais eu que le temps de faire avertir, elle
descendit chez elle par un petit escalier intrieur qui y communiquait
par mon appartement, et y trouvant mes filles, qui y avaient pass la
nuit, elle les rassura, leur dit de monter chez le Roi, et y conduisit
Madame avec une fermet et une dignit remarquables en un pareil
moment.

L'appartement du Roi n'tait pas encore forc. Les gardes du corps
convinrent entre eux de dfendre l'une aprs l'autre chaque pice de
l'appartement, o un seul se trouverait, tous les autres se relevant
successivement, jusqu' celle o se tenait la famille royale; et ils
attendirent, avec le plus grand courage, la mort, qu'ils ne croyaient
pas pouvoir viter. M. de la Fayette, que sa ngligence avait mis dans
la plus affreuse position, fit dans cette occasion les plus grands
efforts pour engager la garde nationale  dfendre le Roi et  sauver
les gardes du corps. Les grenadiers le promirent, et frapprent en
consquence  la porte de la salle de ces derniers, en criant qu'ils
venaient comme amis pour les dfendre et sauver le Roi.

M. de Chavannes, brigadier des gardes du corps, dit alors  ses
camarades: Mes amis, il faut que l'un de nous se prsente  eux pour
voir s'ils disent la vrit; ce sera moi. Retirez-vous tous pour
dfendre les autres pices, si nous n'avons rien de bon  en
attendre. C'tait un homme de la plus haute stature et de la plus
belle figure. Il leur ouvre la porte, enfonant firement son chapeau
dans sa tte et leur disant: Venez-vous nous assassiner, ou dfendre
avec nous votre Roi? Ils se mirent  crier: Vive le Roi! nous venons
le dfendre et vous aussi.

Le Roi, profondment afflig de voir ses gardes gorgs par cette
multitude de brigands qui remplissait les cours du chteau, ouvrit ses
fentres et se prsenta sur son balcon pour demander au peuple de leur
sauver la vie. Les gardes du corps, qui taient en ce moment auprs du
Roi, jetrent leurs bandoulires pour apaiser leur fureur, et
crirent: Vive la nation! Cette dmarche du Roi amollit le coeur de
ces tigres; ils embrassrent ceux qu'ils allaient gorger, et
invitrent  descendre ceux qui taient auprs de Sa Majest, pour
partager leurs caresses.

La famille royale se rendit chez le Roi, ainsi que les personnes qui
habitaient le chteau; chacun tait constern de ce qui se passait, et
dans la plus grande inquitude des suites de cette catastrophe. La
Reine, toujours grande dans le malheur, cherchait  rassurer ceux
qu'elle voyait effrays.

Pendant ce temps, l'Assemble, au lieu de s'occuper des dangers que
couraient le Roi et sa famille, se bornait  dcrter qu'il en serait
insparable pendant toute la session actuelle.

Le peuple cependant ne perdait pas de vue le but de son entreprise.
Il demandait  grands cris que le Roi vint fixer son sjour  Paris,
et M. de la Fayette envoyait avis sur avis pour l'y dterminer. Le
Roi, effray de tout ce qui se passait, press et sollicit de toutes
parts, se rendit enfin; et, malgr sa rpugnance de s'tablir dans
cette ville, il donna sa parole de partir  midi. Cette promesse lui
attira les acclamations du peuple, et bientt les coups de canon et
les feux roulants de la mousqueterie y rpondirent. Le Roi parut une
seconde fois sur son balcon pour confirmer sa promesse, et l'ivresse
de cette multitude fut  son comble. On s'empara des gardes du corps
que l'on avait arrachs  la mort, et on leur fit prendre des bonnets
de grenadiers. Ces braves gens consentirent  se mler avec eux pour
servir d'escorte  la malheureuse famille royale, et j'en remarquai
plusieurs suivant  pied la voiture du Roi, plus touchs du malheur de
ce prince que de leur situation.

Les poissardes taient toujours en grand nombre dans les cours du
chteau, chantant, dansant et faisant clater les transports de la
joie la plus bruyante et la plus indcente. La cour de marbre, sur
laquelle donnaient les fentres de l'appartement du Roi, tait remplie
de ces femmes, qui, enivres de leur succs, demandrent  voir la
Reine. Cette princesse parut sur le balcon, tenant par la main Mgr le
Dauphin et Madame. Toute cette multitude, la regardant avec fureur,
s'cria: Faites retirer les enfants. La Reine les fit rentrer et se
montra seule. Cet air de grandeur et de courage hroque  la vue d'un
danger qui fit tressaillir tout le monde, en imposa tellement  cette
multitude, qu'elle abandonna  l'instant ses sinistres projets, et
pntre d'admiration, elle s'cria: Vive la Reine! On remarqua,
comme chose singulire, que toutes les poissardes avaient le teint
blanc, de belles dents, et portaient un linge plus fin qu'elles n'ont
coutume d'en porter: ce qui prouve videmment qu'il y avait parmi
elles beaucoup de personnes payes pour jouer un rle dans cette
horrible journe.

Le Roi monta en voiture  une heure et demie, quittant  regret le
palais qu'il ne devait plus revoir. Il tait dans le fond de la
voiture, avec la Reine et Madame, sa fille. J'tais sur le devant,
tenant sur mes genoux Mgr le Dauphin, et Madame tait  ct de ce
prince. Monsieur et Madame lisabeth taient aux portires; M. de la
Fayette, commandant de la garde nationale de Paris, et M. d'Estaing,
de celle de Versailles (qui, au lieu de dfendre son Roi, l'avait
livr si lchement aux brigands qui taient venus l'attaquer), taient
tous deux  cheval aux portires de Leurs Majests. Quel contraste
entre leur conduite et celle de leurs anctres! Quelles eussent t la
douleur et l'indignation de ces derniers, s'ils eussent pu prvoir que
leurs descendants, au lieu de les imiter, s'aviliraient un jour au
point de livrer leur Roi  une multitude rvolte, qui les obligerait
de suivre servilement sa volont et ses caprices!

Un grand nombre d'habitants de la ville de Versailles, travaills par
les meneurs de la Rvolution, en avaient adopt les principes; et
quoiqu'ils eussent tout  perdre  l'tablissement du Roi  Paris, ils
prouvrent la plus grande joie de son dpart. La populace s'assembla
dans l'avenue; une partie suivit les voitures du Roi, une autre grimpa
sur les toits des maisons; tous battaient des mains, criaient: Vive la
nation! et ne cessaient d'applaudir  ce qui aurait d les couvrir de
honte et de confusion.

Mirabeau, qui s'tait refus  la motion d'envoyer des dputs auprs
du Roi dans le moment du danger, fit dcrter que cent dputs
accompagneraient le Prince  Paris, et eut l'audace de sortir du
milieu d'eux pour le regarder fixement, quand il passa devant
l'Assemble nationale.

Le cortge de ce malheureux prince tait digne de cette effroyable
journe. On vit dfiler d'abord le gros des troupes parisiennes, dont
chaque soldat portait un pain au bout de sa baonnette. Elles taient
accompagnes d'une populace effrne, portant sur des piques les ttes
des malheureux gardes du corps[12] massacrs par elle. Suivaient des
charrettes remplies de sacs de farine, et de poissardes dcores de
guirlandes de feuillage, tenant chacune un pain  la main. Toute cette
multitude ne cessait de rpter le cri lugubre de: Vive la nation!
prlude de toutes les horreurs qui se sont commises pendant la
Rvolution. Les gardes nationales, parmi lesquelles s'taient mls
les fidles gardes du corps, entouraient la voiture du Roi, qui allait
au pas.

   [12] Les deux gardes du corps tus  Versailles, le matin du 6
   octobre, et dont les ttes furent portes sur des piques, se
   nommaient MM. des Huttes et de Varicourt. Ce dernier tait frre
   d'un cur de Gex, dput  l'Assemble nationale, qui se
   conduisit trs-bien, et de madame de Villette, appele par
   Voltaire belle et bonne.

Le Roi et la Reine parlaient avec leur bont ordinaire  ceux qui
entouraient leur voiture; ils leur reprsentaient combien on les
garait sur leurs vritables sentiments. Le Roi, leur disait cette
princesse, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a
dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire. Nous
aimons tous les Franais, et nous nous faisons une gloire de partager
les sentiments de notre bon Roi. Plusieurs d'entre eux paraissaient
touchs de tant de bont, et disaient navement: Nous ne vous
connaissions pas, on nous a bien tromps.

On jeta,  Svres, dans la voiture du Roi, un petit paquet qui tomba
sur mes genoux: Mettez-le dans votre poche, me dit le Roi, et vous
l'ouvrirez en arrivant. Il tomba dans la voiture; je n'ai jamais su
ce qu'il contenait; mais j'ai suppos, et non sans raison, que c'tait
quelque horreur propre  affliger le coeur de la malheureuse famille
royale.

Le rgiment de Flandre formait une haie sur le chemin d'Auteuil 
Paris; il partageait alors les sentiments de la populace, et tous les
soldats criaient avec elle: Vive la nation! A bas les calotins!
refrain continuel de toute cette multitude qui remplissait les
chemins. Tous ces gens-l,  moiti ivres, tiraient continuellement
des coups de fusil. C'est un grand bonheur qu'il n'en soit rsult
aucun accident.

M. le duc d'Orlans tait sur le chemin de Passy, et ses enfants, avec
madame de Genlis, sur le balcon de la maison qu'il y avait loue. Il
les y avait placs pour jouir  son aise du spectacle de l'abaissement
de la famille royale, qui ne put s'empcher d'en faire la remarque. La
Reine en parla historiquement  madame la duchesse d'Orlans, qui
soupira sans pouvoir rien rpondre. Cette excellente princesse tait
bien loin de partager les sentiments du duc, son poux. Elle
s'aveuglait encore sur son compte, et elle fut compltement
malheureuse quand, l'illusion cessant, elle ne put s'empcher
d'apercevoir la part active qu'il prenait  cette affreuse rvolution.

En arrivant  la grille de Chaillot, on aperut M. Bailly, maire de
Paris, qui venait prsenter au Roi les clefs de cette ville, et
haranguer Sa Majest. Il dbuta, suivant son usage, par les paroles
suivantes: _Quel beau jour_, Sire, que celui o les Parisiens vont
possder dans leur ville Votre Majest et sa famille! A ce mot de
_beau jour_, le Roi soupira et rpondit  M. Bailly: Je souhaite et
dsire bien vivement, monsieur, que mon sjour y puisse ramener la
paix, la concorde et la soumission aux lois. Comment M. Bailly
pouvait-il se permettre de donner le nom de _beau jour_  celui qui
avait pens tre clair par le massacre de la Reine; o le Roi avait
vu couler le sang de ses fidles serviteurs et avait t lui-mme
accabl d'outrages? Avec beaucoup d'esprit et d'instruction, M. Bailly
n'avait aucune ide des convenances; il le prouva dans toutes les
circonstances qui le mirent en rapports directs avec le Roi et la
famille royale. Le Roi comptait arriver le soir aux Tuileries, lorsque
M. Bailly le supplia de vouloir bien descendre  l'Htel de ville, o
toute la Commune tait rassemble, et de l'honorer de sa prsence. Le
Roi s'y refusa, disant que sa famille et lui avaient trop grand
besoin de repos pour prolonger les fatigues d'une telle journe. Le
maire insista, et M. de la Fayette l'en pressa tellement, et 
plusieurs reprises, que le Roi, malgr sa rpugnance, fut oblig de
s'y laisser conduire.

Pendant le chemin, M. de la Fayette s'approcha plusieurs fois de la
voiture de Sa Majest, l'assurant qu'il serait content de la manire
dont il serait reu dans sa capitale. Les rues taient illumines, et
les cris continuels de: Vive le Roi! accompagnrent ce prince depuis
son entre dans la rue Saint-Honor jusqu' l'Htel de ville. Ils
taient plus bruyants que touchants, et avaient quelque chose de
violent et de pnible  entendre.

Arriv  la place de Grve, la foule tait si considrable que le Roi,
pour viter quelque malheur, descendit de la voiture ainsi que la
famille royale; et l'on eut beaucoup de peine  carter la foule pour
lui faire un passage jusqu' l'Htel de ville. M. Bailly fit au Roi un
nouveau discours, auquel il rpondit avec sa bont ordinaire. J'tais
si occupe de Mgr le Dauphin, excd de fatigues et endormi entre mes
bras, que je n'entendis ni l'un ni l'autre. M. le duc de Liancourt,
qui accompagnait le Roi, le pria de renouveler sa promesse de se
dclarer insparable de l'Assemble nationale. Ce malheureux prince,
qui tait dans la triste position de ne pouvoir rien refuser,
acquiesa  cette demande, et les cris rpts de: Vive le Roi!
terminrent enfin cette sance.

Le Roi et la famille royale retournrent tristement aux Tuileries
retrouver leurs fidles serviteurs, qui taient en proie  la plus
violente inquitude, dans l'attente de son retour. Rien n'tait
prpar pour les recevoir: Mgr le Dauphin passa la nuit sans gardes,
dans un appartement ouvert de tous cts, et dont les portes pouvaient
 peine se fermer. Je les barricadai avec le peu de meubles que je
trouvai, et je passai la nuit assise prs de son lit, plonge dans la
douleur et les plus tristes rflexions, en considrant, d'aprs ce qui
s'tait pass, ce que l'on pouvait attendre d'un peuple capable de se
porter  de si terribles excs.

Le rveil de la famille royale fut affreux: les cours et les terrasses
des Tuileries taient remplies d'une foule innombrable de peuple, qui
demandait  grands cris  voir le Roi et la famille royale, les uns
pour le plaisir de jouir du fruit de leur victoire, le plus grand
nombre par curiosit, et quelques-uns par un sentiment d'intrt et
d'attachement  leurs personnes. La famille royale, mme les
Princesses, furent obliges de prendre la cocarde nationale et de se
montrer au peuple  plusieurs reprises, dans un appartement au
rez-de-chausse, qui donnait sur la cour, et qui tait occup par
Madame lisabeth. Chaque fois qu'elle paraissait, on criait: Vive le
Roi et la famille royale!

La journe se passa ainsi. La foule, qui se renouvelait sans cesse, ne
quitta le chteau qu' la nuit et revint encore le lendemain. On
illumina dans Paris les premiers jours de l'arrive du Roi, pour
surveiller plus facilement les mauvais desseins que l'on redoutait.

Les factieux, dans l'espoir d'mouvoir la populace, envoyrent sur le
pont Royal, vis--vis des fentres de Mgr le Dauphin, des charrettes
remplies de farine, soi-disant avaries, que les forts de la halle et
des poissardes jetaient dans la rivire. Ce spectacle ne produisant
pas la moindre impression, les charrettes s'en retournrent et ne
revinrent pas.

Ils imaginrent encore un autre moyen pour indisposer le peuple
contre la Reine. Deux jours aprs l'arrive de cette princesse, ils
insinurent dans la classe malheureuse l'ide d'aller lui demander de
retirer du Mont-de-pit tous les effets que la pauvret avait forc
de mettre en gage. La terrasse des Tuileries tait couverte de femmes
qui s'touffaient  force d'tre presses, et qui demandaient  parler
 la Reine. Les personnes qui entouraient cette princesse en ce moment
l'engageaient  acquiescer  leur dsir. Je l'en dissuadai, lui
reprsentant le danger de compromettre sa dignit en se prtant aux
caprices de cette multitude, et je lui conseillai seulement de lui
faire dire qu'elle s'occuperait des moyens de lui tre utile. Tout le
monde tait si effray, que personne n'osait se charger de la
commission. J'offris  la Reine de parler moi-mme  ces femmes, avec
madame la princesse de Chimay, sa dame d'honneur[13]. Elle y
consentit; et de l'appartement de cette dernire, qui donnait sur la
terrasse des Tuileries, nous harangumes cette multitude. Nous lui
dmes que quoique les malheureux eussent de grands droits sur le coeur
de la Reine, elle ne pouvait prendre d'engagements sans en connatre
l'tendue, mais qu'on pouvait se reposer sur sa bienfaisance et sur sa
bont. Cette dmarche la satisfit; le rassemblement se dissipa, et
chacun s'en retourna tranquillement. Peu de jours aprs, le Roi
autorisa la Reine  retirer du Mont-de-pit les effets qui
n'excdaient pas la valeur d'un louis.

   [13] Madame la princesse de Chimay, fille du marchal de
   Fitz-James, tait une personne d'un vrai mrite. Sa conduite
   distingue, sa douceur et sa vertu la firent aimer et estimer
   gnralement; et, quand elle quitta la cour, elle fut
   non-seulement regrette des personnes de sa socit, mais encore
   de toutes celles qui avaient des rapports avec elle dans la place
   qu'elle occupait.

La mme foule et le mme empressement pour voir la famille royale
continurent plusieurs jours. Cette indiscrtion fut pousse  un tel
point, que plusieurs poissardes sautrent dans l'appartement de Madame
lisabeth. Celle-ci supplia le Roi de la loger ailleurs, et elle a
toujours conserve depuis pour ce logement une rpugnance invincible.
On finit enfin par renvoyer le peuple; et le Roi et la Reine purent
rester tranquilles dans leurs appartements.

Prisonniers dans Paris, entours d'une garde nationale souponneuse,
dfiante et entretenue dans ces sentiments par ceux qui s'en servaient
si utilement pour l'excution de leurs desseins, le Roi et la Reine
virent avec la plus vive douleur la ncessit d'loigner d'eux les
gardes du corps, qui n'eussent pas t en sret en continuant leurs
services auprs de leurs personnes. Errants dans le chteau des
Tuileries, surveills par la garde nationale, qui regardait avec
inquitude ceux qui leur parlaient, leur position tait affreuse. Le
Roi les fit remercier de leurs services, leur fit dire qu'il esprait
que des temps plus heureux lui permettraient de rapprocher de sa
personne des serviteurs si fidles, et dont il n'oublierait jamais le
courage et le dvouement.

La garde nationale, qui les remplaait auprs du Roi et de la famille
royale, ne savait ce qu'elle devait faire. Les honntes gens qui
s'taient mis dans ses rangs, par attachement pour le Roi, gmissaient
de ne pouvoir rien dire; et les factieux, et ceux qu'ils avaient
gars, triomphaient de l'abaissement de la famille royale et de la
douleur de ceux qui avaient conserv pour elle la fidlit que l'on
doit  ses souverains.

Le Roi, qui voulait rapprocher de lui ses enfants, partagea son
appartement avec Mgr le Dauphin et prit pour lui les cabinets qui
taient  la suite de l'appartement de la Reine. Cette princesse
occupa le rez-de-chausse donnant sur la terrasse des Tuileries; et
ayant donn  Madame, sa fille, les petits entre-sol au-dessus de la
chambre du Roi, qui faisaient ses petits appartements, elle en fit
accommoder d'autres au-dessus de ses cabinets et de l'appartement du
premier gentilhomme de la chambre. On pratiqua, en outre, de petits
escaliers particuliers pour que le Roi et la Reine pussent communiquer
librement dans l'intrieur de leurs appartements, et dans celui de Mgr
le Dauphin et de Madame.

Madame lisabeth occupa le pavillon de Flore, et Monsieur et Madame
allrent occuper le Luxembourg. Ils venaient tous les jours souper
avec le Roi, qui ne dnait plus en public, mais en particulier avec la
famille royale, except Mgr le Dauphin, qui, trop jeune encore, dnait
chez lui  midi.

Le service de la garde nationale finit enfin par s'organiser. Elle
avait, outre son commandant, un major, deux aides-majors, six chefs de
division, et soixante bataillons, un par chaque district, lesquels
avaient un chef appel commandant de bataillon, et sous ce chef, des
capitaines, lieutenants, etc. Il y avait deux canons  chaque
bataillon, et des canonniers pour les servir.

M. de Gouvion, major de cette garde, et qui avait la confiance de M.
de la Fayette, tait un bon officier, et, quoique imbu des nouvelles
opinions, il conservait encore un fond d'attachement pour la personne
du Roi. Il avait du courage et de la fermet, et j'ai toujours t
convaincue qu'on en aurait pu tirer parti, si on lui et montr plus
de confiance, et qu'on et travaill  le ramener  son devoir.

Les six chefs de division, qui furent pris dans une autre classe que
celle du peuple, taient: MM. d'Ormesson, Pinon, de Courtomer, de
Saint-Christot, Maudac et Charton.

M. d'Ormesson, ancien contrleur gnral des finances, a t assez
connu pour n'avoir pas besoin d'en parler. J'en dirai autant de M.
Pinon, prsident  mortier, et de M. le marquis de Courtomer.

M. de Saint-Christot, ancien fermier gnral, tait un excellent
homme, et parfaitement attach au Roi. M. Maudac, riche financier,
l'tait aussi; mais il tait d'un caractre faible, et avait peu de
capacit.

M. Charton, ancien ngociant, constitutionnel par principes, jouissait
d'une bonne rputation et avait d'excellentes manires. Voyant le Roi
d'aussi prs, il prit pour sa personne un vritable attachement, et ne
cessa de lui en donner des preuves. Ces trois derniers prirent
pendant la Rvolution, victimes de leur dvouement  Sa Majest.

Le Roi tait toujours suivi, lorsqu'il sortait, mme pour aller  la
messe  la chapelle, d'un chef de division; la Reine et Mgr le Dauphin
ne l'taient que par des commandants de bataillon, et le reste de la
famille par des capitaines.

Les commandants de bataillon taient assez gnralement bien
composs, quoiqu'il y et dans le nombre de bien mauvais sujets, tels
que Santerre et plusieurs autres qui ne valaient pas mieux que lui. Un
assez grand nombre de personnes n'avaient accept ces places que par
attachement pour la personne du Roi, et dans l'espoir d'tre utiles,
entre autres M. d'Ogny, directeur gnral des postes; M. Gauthier,
administrateur gnral; MM. de Perceval, anciens fermiers gnraux, et
plusieurs autres. Il y avait aussi parmi eux de bons bourgeois, de
gros marchands, et ce bon Acloque, brasseur du faubourg Saint-Marceau,
si oppos par sa probit et sa fidlit  ce malheureux Santerre,
brasseur du faubourg Saint-Antoine, dont le nom ne se prononcera
jamais qu'avec horreur et indignation.

Chaque bataillon montait la garde au chteau pendant vingt-quatre
heures, et tait relev par un autre au bout de ce temps. Chaque
commandant de service auprs du Roi, de la Reine et de Mgr le Dauphin,
venait prendre l'ordre en arrivant, au cas qu'ils voulussent sortir,
et les capitaines en faisaient autant auprs des autres membres de la
famille royale. Le plus grand nombre tait respectueux; mais plusieurs
d'entre eux, oubliant le respect qu'ils devaient  leurs souverains,
et enivrs de leur grade, prenaient un ton de familiarit qui faisait
mal  voir. Un nomm Gerdret, entre autres, marchand de dentelles de
la Reine, eut la hardiesse de lui proposer,  son arrive  Paris, de
rassembler quelques musiciens de la garde nationale pour lui donner un
petit concert: Je suis tonne, lui dit cette princesse, que vous,
Gerdret, imaginiez de me faire en ce moment une pareille proposition.
Il n'en fut plus question depuis.

Le Roi conserva encore quelque temps plusieurs de ses fidles sujets,
qui occupaient de grandes charges auprs de sa personne, tels que les
quatre premiers gentilshommes de sa chambre, le capitaine des
cent-suisses de sa garde, le grand Prvt de France, et le grand
Marchal des logis.

Le duc de Richelieu, pre du duc de Richelieu actuel, premier
gentilhomme de la chambre, voulut exercer les fonctions de sa charge 
l'arrive du Roi  Paris; mais comme il tait mourant, il fut forc de
se laisser remplacer par le duc de Villequier, qui faisait, outre son
service, celui du duc de Fleury, trop jeune encore pour exercer les
fonctions de sa charge. M. le duc de Villequier ne varia jamais dans
sa conduite ni dans son attachement  la personne de Sa Majest. Il
lui donna d'excellents conseils, pleins de sagesse et de fermet, et
il ne l'aurait jamais abandonn, si les factieux n'avaient forc ce
prince  l'loigner de sa personne.

Le jeune marquis de Duras, depuis duc de Duras, qui venait d'tre
nomm premier gentilhomme de la chambre depuis la mort du marchal de
Duras, son grand-pre, pntr de l'ide de ses devoirs et de
reconnaissance pour les bonts de son Roi, ne le quitta qu'en 1791,
sur l'ordre exprs que lui donna le Roi de quitter les Tuileries et
mme la France, qu'il ne pouvait plus habiter sans danger.

Le duc de Brissac, commandant des cent-suisses de la garde du Roi,
tait brave, loyal, et un vrai chevalier franais. Il tmoigna au Roi
un attachement sans bornes; il fut constamment auprs de sa personne,
jusqu'au moment o, aprs la suppression de la garde constitutionnelle
du Roi, l'Assemble lgislative le dcrta d'accusation et l'envoya
dans les prisons d'Orlans, d'o il fut conduit  Paris, aprs les
journes des 2 et 3 septembre. Il fut massacr en arrivant 
Versailles, victime de son zle et de son dvouement  la personne de
Sa Majest[14].

   [14] Ce ne fut point  Paris, mais en entrant dans les rues de
   Versailles, et dans un endroit appel les Quatre-Bornes, que
   furent massacrs le duc de Brissac et les autres prisonniers
   d'Orlans. Cette ville, qui tait excellente, avait donn plus
   d'une fois  M. de Brissac les moyens de se sauver de sa prison;
   mais il s'y refusa toujours, dans la crainte de compromettre
   notre malheureux souverain. On lui renouvela les instances qui
   lui en avaient t faites, lorsque l'emprisonnement du Roi au
   Temple ne rendait plus sa sortie susceptible des mmes
   inconvnients. Mais pntr de la crainte d'augmenter la rage des
   ennemis de Sa Majest, il prfra courir pour sa propre personne
   des dangers qu'il ne pouvait se dissimuler, et mourut avec un
   courage digne de son nom et une fermet peu commune.

Le marquis de Tourzel, mon fils, grand Prvt de France, ne quitta pas
le Roi d'un instant. Toujours auprs de sa personne dans les moments
de crise les plus dangereux, il ne cessa de lui donner les preuves
d'une fidlit sans bornes, et ne le quitta qu'au moment o ce trop
bon et malheureux prince fut conduit au Temple. Il employa tous les
moyens possibles pour obtenir de rester auprs de sa personne; mais,
malgr ses dmarches ritres, appuyes mme de la demande
personnelle du Roi, il ne put obtenir de s'enfermer avec lui.

Le marquis de la Suze, grand Marchal des logis, continua d'exercer
pendant quelque temps les fonctions de sa charge. Son dvouement ne se
dmentit pas d'un instant.

Le marquis de Brz, grand Matre des crmonies, fut toujours fidle
 ses devoirs, et profondment attach au Roi. Quoique priv des
fonctions de sa charge, il resta toujours auprs de sa personne, le
suivit aux Feuillants, o il passa la nuit du 10 aot, et ne quitta le
Prince qu'au moment o la violence le spara de ceux qui l'avaient
accompagn.

Le Roi avait aussi conserv auprs de sa personne de fidles
serviteurs dont il savait apprcier les services, entre autres MM.
Thierry et de Chamilli, deux de ses premiers valets de chambre, qui,
dans toutes les occasions, lui donnrent des preuves d'un dvouement
dont ils finirent par tre victimes l'un et l'autre.

Le corps des huissiers de la chambre conserva aussi une fidlit sans
bornes. Plusieurs autres les imitrent; et ce bon prince me disait un
jour, en me parlant de ceux sur lesquels il pouvait encore compter:
J'ai besoin de regarder ceux qui me sont rests fidles pour consoler
mon coeur afflig.

J'espre qu'on ne trouvera pas cette digression dplace. Aprs le
rcit de tant d'horreurs, j'avais besoin de reposer un moment mon
esprit sur des souvenirs plus consolants, et de montrer  ceux qui
liront ces mmoires qu'il existait encore des coeurs franais qui
auraient risqu mille fois leur vie pour la conservation de leur
souverain.

M. de la Fayette aurait bien dsir que le Roi consentt  sortir;
mais comme il ne pouvait tre accompagn que par la garde nationale,
il aima mieux se priver d'air et de tout exercice, que de laisser
croire qu'il et abandonn volontairement ses fidles gardes du corps,
et il fut longtemps sans vouloir sortir de son appartement. Les
promenades de la Reine et de ses enfants se bornrent au jardin des
Tuileries, o l'on avait fait accommoder un petit terrain entour de
treillages, pour la promenade particulire de Mgr le Dauphin, qui y
allait accompagn d'un commandant de bataillon et de quatre soldats de
la garde nationale.

Ce jeune prince, extrmement avanc pour son ge, me demandait
souvent la raison de son changement de situation, et me disait: Je
vois bien qu'il y a des mchants qui font de la peine  papa, et je
regrette nos bons gardes du corps, que j'aimais bien mieux que ces
gardes-l, dont je ne me soucie pas du tout. Je lui rpondis que le
Roi et la Reine seraient trs-fchs s'il n'tait pas honnte
vis--vis de la garde nationale, et s'il parlait devant elle de son
dsir de revoir les gardes du corps; qu'il fallait toujours les aimer,
mais n'en parler qu'entre nous et esprer que des temps plus heureux
permettraient au Roi de les rappeler auprs de sa personne.--Vous
avez raison, dit-il; et de ce moment il cessa d'en parler
publiquement. Sa mmoire tait admirable, et il avait une pntration
d'esprit si singulire, qu'il faisait, ds l'ge de quatre ans, les
rflexions les plus justes sur ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.

Il avait pour instituteur l'abb Davauz, qui l'avait t du premier
Dauphin et de Madame. C'tait un homme de mrite, et qui savait
tellement se mettre  la porte des enfants, que le moment de l'tude
tait pour eux une rcration. Il tait trs-aim de Mgr le Dauphin,
et il l'avait avanc  un point incroyable, trouvant toujours le moyen
de lui apprendre, dans ses jeux, quelque chose d'utile et d'agrable.
Ce jeune prince tait extrmement curieux, faisait des questions sur
tout ce qu'il voyait. Il s'apercevait trs-bien si les rponses qu'on
lui faisait taient justes ou non, et avait mme alors des reparties
assez plaisantes. Un jour que je le reprenais sur quelque chose qu'il
avait dit mal  propos, une personne qui tait chez moi lui dit en
badinant: Je parie que madame de Tourzel a tort, et que Monsieur le
Dauphin a toujours raison. Monsieur, lui dit-il en riant, vous tes
un flatteur, car je me suis mis en colre ce matin.

Il voulut faire l'essai de ce qu'il avait  attendre de moi, et voir
si je saurais lui rsister. Il se refusa, en consquence,  quelque
chose que je lui demandais, et me dit du plus grand sang-froid: Si
vous ne faites pas ce que je veux, je crierai; on m'entendra de la
terrasse, et qu'est-ce que l'on dira?--Que vous tes un mchant
enfant.--Mais si mes cris me font mal?--Je vous ferai coucher, et
je vous mettrai au rgime d'un malade. Alors il se mit  crier, 
taper des pieds, et  faire un tapage affreux. Je ne lui dis pas une
parole; je fis faire son lit, et je demandai un bouillon pour son
souper. Alors il me regarda fixement, cessa ses cris, et me dit: J'ai
voulu voir de quelle manire je pourrais vous prendre; je vois que je
n'ai d'autre moyen que de vous obir; pardonnez-moi, je vous promets
que cela n'arrivera plus. Le lendemain, il dit  la Reine:
Savez-vous qui vous m'avez donn pour gouvernante? C'est madame
Svre.

Comme je ne le tourmentais jamais sans raison, et qu'il aimait  venir
chez moi et  voir du monde, il prit bientt pour moi et pour ma fille
Pauline une vritable affection. Il nous disait souvent de la manire
la plus aimable: Mon Dieu! que je me trouve heureux avec vous! Et ma
Pauline, il l'aimait au point d'en tre jaloux, et c'tait la chose la
plus plaisante que de voir son petit dpit, s'il croyait qu'elle
aimait mieux une autre personne que lui.

Le rgiment de Flandre vint me faire une visite de corps en arrivant
 Versailles. On parla de cette visite devant Mgr le Dauphin, qui
tmoigna  la Reine le plus grand dsir d'en tre tmoin. Mais vous
ne saurez que dire  ces messieurs, lui dit cette princesse.--Ne
soyez pas en peine, maman, je ne serai pas embarrass. A peine tous
les officiers furent-ils entrs, que le jeune prince dit  ceux qui
taient au premier rang: Je suis, messieurs, ravi de vous voir, mais
bien fch d'tre trop petit pour vous apercevoir tous. Puis
remarquant un officier qui tait trs-grand: Monsieur, lui dit-il,
portez-moi dans vos bras, pour que je voie tous ces messieurs. Et
alors il dit avec une gaiet charmante: Je suis bien aise, messieurs,
d'tre au milieu de vous tous. Tous les officiers taient transports
et attendris en voyant, dans un ge aussi tendre, un enfant aussi
aimable et aussi intressant,  la veille peut-tre d'prouver de
grands malheurs.

Quoiqu'il et la plus grande facilit pour apprendre tout ce qu'il
voulait, il trouvait si ennuyeux d'apprendre  lire, qu'il ne se
donnait aucune peine pour y parvenir; et comme la Reine lui disait
qu'il tait honteux de ne pas savoir lire  quatre ans: Eh bien!
maman, je le saurai pour vos trennes. A la fin de novembre, il dit 
l'abb Davauz: Il faut cependant que je sache combien j'ai de temps
jusqu'au jour de l'an, puisque j'ai promis  maman de savoir lire pour
ce jour-l. Apprenant qu'il n'avait plus qu'un mois, il regarda
l'abb Davauz, et lui dit avec un sang-froid inconcevable:
Donnez-moi, je vous prie, mon bon abb, deux leons par jour, et je
m'appliquerai tout de bon. Il tint parole, et entra triomphant chez
la Reine, tenant un livre  la main, et se jetant  son cou: Voil
vos trennes, lui dit cet aimable enfant; j'ai tenu ma promesse, et je
sais lire  prsent. Sa gaiet et ses grces faisaient tout
l'amusement de la Reine, qui n'avait d'autre distraction que celle que
lui procuraient ses enfants.

La vie du Roi et la sienne taient fort tristes: la Reine djeunait
seule tous les jours, voyait ensuite ses enfants, et, pendant ce
temps, le Roi venait lui faire une visite. Elle allait  la messe, et
s'enfermait ensuite dans ses cabinets. Elle dnait  une heure avec le
Roi, Madame sa fille et Madame lisabeth. Aprs dner, elle faisait
une partie de billard avec le Roi pour lui faire faire un peu
d'exercice, travaillait  la tapisserie et rentrait ensuite dans ses
cabinets jusqu' huit heures et demie, heure  laquelle Monsieur et
Madame arrivaient pour souper, et  onze heures chacun se retirait.

Il y avait Cour le dimanche, et jeu le soir, et Cour encore le jeudi
matin seulement. La Reine tait trop affecte pour penser  aller au
spectacle, et son coeur trop afflig pour se livrer  aucune
dissipation extrieure.

On continuait  entretenir la fermentation dans Paris; et la garde
nationale, M. de la Fayette  la tte, craignait tellement de se
compromettre avec le peuple, qu'on n'employait de mesures rpressives
qu' la dernire extrmit. Un malheureux boulanger fut pendu dans une
motion populaire, et la garde nationale arriva trop tard pour sauver
la vie  ce pauvre malheureux. Cette faiblesse enhardit ceux  qui le
crime ne cotait rien, et causa bien des malheurs, que plus de fermet
aurait pu faire viter. Le Roi, qui ne pouvait apporter aucun remde 
la continuation de l'anarchie, fut rduit  gmir sur ce nouveau
crime, et ne put qu'envoyer des secours  la famille de ce pauvre
homme, dont la femme mourut de chagrin quelque temps aprs la mort de
son mari.

Sur ces entrefaites, les prsidents des Parlements de Metz et de Rouen
dclarrent, chacun par un arrt plein de force et de fermet, qu'ils
ne consentaient  cesser leurs fonctions et  se laisser remplacer par
la Chambre des vacations que pour ne pas augmenter les malheurs du
Roi, et lui donner par l une nouvelle preuve de leur respect et de
leur soumission. Le Roi,  qui les arrts furent prsents, craignant
que cet acte de courage n'attirt de grands malheurs sur ceux qui les
avaient rdigs et qui y avaient adhr, se dtermina, par le conseil
de ses ministres,  les dnoncer  l'Assemble, pour se laisser la
facult de lui demander de ne pas svir contre ceux qui en taient les
auteurs. Ce bon prince craignait tellement d'exposer ceux qui lui
donnaient des marques d'attachement, que ce motif fut souvent la cause
des actes de faiblesse qu'on lui reproche.

L'Assemble s'emporta violemment contre les deux Parlements, et
voulait les traiter avec rigueur; mais flatte de voir le Roi
s'abaisser jusqu' demander leur grce, elle se contenta de les mander
 sa barre et de les dclarer incapables d'exercer aucune fonction
publique.

Quand elle fut installe dans le mange des Tuileries, elle se crut
oblige de donner au Roi une marque de respect, et vint en corps lui
prsenter ses hommages, ainsi qu' la Reine. Cette princesse la reut
avec une grce et une majest qui l'tonnrent, et lui imprimrent un
sentiment qu'elle ne s'attendait pas  prouver. Il ne fut pas de
longue dure. On continua  saper les fondements de l'autorit royale.

Plusieurs membres de l'Assemble, et entre autres le duc de Lvis,
proposrent  la Reine de chercher  gagner Mirabeau, et chacun
voulait tre l'intermdiaire des propositions qu'on lui ferait. M. de
Lvis fit l'impossible pour obtenir une audience de la Reine, et vint
plusieurs fois chez moi me prier de la lui procurer. La Reine, qui
n'avait en cette ide aucune confiance, et qui ne se souciait pas de
le voir, ludait toujours, sans vouloir le refuser totalement, de peur
de s'en faire un ennemi, lorsque d'autres affaires firent renoncer M.
de Lvis au projet qu'il avait form.

On conseilla au Roi d'avoir des confrences avec les membres de la
Commune chargs de l'approvisionnement de Paris, tels que MM. de
Vauvilliers, Moreau de Saint-Merry et plusieurs autres. Ce prince les
tonna par l'tendue de ses connaissances dans la partie
administrative, par son extrme bont et son amour pour son peuple. Il
en ramena le plus grand nombre sur les ides qu'on leur avait donnes
de sa personne, et nommment M. de Vauvilliers, qui voua  ce prince
un attachement qui ne s'est jamais dmenti.

L'arrestation de M. Augeard, secrtaire des commandements de la Reine,
causa  cette princesse, ainsi qu'au Roi, un nouveau chagrin; elle
n'eut heureusement d'autre suite qu'une captivit momentane. Il fut
remis en libert quelque temps aprs. Il n'en fut pas de mme de M. de
Favras. Ce dernier avait form quelques projets pour tirer le Roi de
sa cruelle situation. Ils furent dcouverts, et les factieux, pour
intimider ceux qui pourraient en avoir de ce genre, rsolurent de
forcer le Chtelet  le condamner comme criminel de lse-nation.

M. de la Fayette, qui redoutait M. le duc d'Orlans, et qui avait
travaill avec succs  lui faire avoir une soi-disant mission pour
l'Angleterre, effray des intrigues qu'on pouvait encore former, et
nommment de celle dont on accusait M. de Favras, qu'on prtendait
tre dirige contre lui, irrita la garde nationale  un tel degr,
qu'elle mit le plus grand acharnement  la condamnation de ce
gentilhomme. Un grand nombre de personnes honntes qui taient dans
cette garde en taient confuses et affliges; mais elles n'y pouvaient
malheureusement rien. Le Roi et la Reine firent l'impossible pour
sauver M. de Favras, sans pouvoir y russir. Pntres de douleur,
Leurs Majests se virent obliges de renfermer en elles-mmes les
sentiments qu'elles prouvaient, dans la crainte de compromettre les
personnes qui leur taient attaches et qui avaient pu avoir des
relations avec lui.

Le Roi n'avait aucune part aux intrigues qui se formaient en sa
faveur. Ce bon et excellent prince tait si effray des malheurs
qu'entrane une guerre civile, qu'il prfrait souffrir plus longtemps
que de voir employer un moyen qui pouvait occasionner tant de maux. Il
jugeait malheureusement le coeur des hommes par le sien, et croyait
impossible que tant de patience et tant de bont ne finissent pas par
ramener des sujets gars. Cet espoir lui fit refuser la proposition
de M. de Virieu et de plusieurs autres dputs, qui offraient de
partir pour leurs provinces, et de les exciter sur l'atrocit des
journes des 5 et 6 octobre, et sur sa captivit dans Paris. Les
dsordres qui se commettaient dans les provinces affligeaient
sensiblement le Roi, et chaque nouvelle de ce genre qu'il apprenait
lui faisait vivement sentir le malheur de ne pouvoir y remdier.

On cherchait continuellement  inquiter le Roi et la Reine, et l'on
avait rpandu les bruits les plus sinistres sur un complot qui devait
avoir lieu pendant la messe de minuit. Plusieurs personnes tentrent
d'empcher Leurs Majests d'y aller, quoiqu'elle dt se dire  la
chapelle; mais elles s'y srent, trouvant que cet air d'inquitude ne
pouvait que produire un mauvais effet. Ne pouvant me dfendre de celle
qui m'avait t donne, je refusai d'y aller, et je passai tout ce
temps-l auprs de M. le Dauphin, rsolue de ne me coucher que lorsque
je saurais Leurs Majests retires tranquillement dans leur
appartement. La Reine, qui le sut, eut la bont de monter chez M. le
Dauphin en sortant de la messe, de me plaisanter sur ma pusillanimit,
en y ajoutant les choses les plus aimables sur mon attachement. Il
tait impossible de ne pas prouver le dvouement le plus vif pour une
princesse qui joignait tant de grces et de bont  des qualits si
dignes de son rang et de son nom.




CHAPITRE II

ANNE 1790

    Jour de l'an.--Dmarche de la Chambre des vacations du Parlement
    de Bretagne.--Procs de M. de Besenval.--Essai pour runir le
    ct droit et le parti modr de l'Assemble.--Dmarche du Roi 
    l'Assemble, le 4 fvrier, et discours de ce prince.--Troubles
    dans les provinces.--Commencement d'insurrection parmi les
    troupes.--Mort de M. de Favras.--Dcret pour assurer la
    tranquillit des provinces.--Dputation des commerants du
    royaume.--Commencement d'insurrection 
    Saint-Domingue.--Autorit que s'attribuent les
    districts.--L'Assemble usurpe tous les pouvoirs et ne laisse au
    Roi aucune autorit.--Mort de l'empereur Joseph II.--Enqutes du
    Chtelet et de la Commune sur les journes des 5 et 6
    octobre.--Belles rponses de la Reine  ce sujet.


Une dputation de l'Assemble, ayant  sa tte M. Desmeunier,
prsident, vint prsenter ses hommages au Roi et  la Reine au sujet
de la nouvelle anne. Ayant fait esprer au Roi des jours plus
heureux, dans le discours qu'il fit  ce sujet: Je le serai, rpondit
vivement ce bon prince, du bonheur de mon peuple, qui sera toujours
l'objet de mes voeux. Le prsident vint ensuite chez la Reine, qui le
reut au milieu de ses deux enfants, et qui lui rappela avec tant de
noblesse et de sentiment l'espoir du bonheur qu'il donnait au Roi, que
M. Desmeunier, attendri, ne put cacher le sentiment qu'il prouvait.

Rien n'tait, en effet, plus touchant que de voir cette princesse
entoure de deux enfants charmants. L'un, trop jeune encore pour
sentir les malheurs qui le menaaient, portait sur son visage
l'empreinte du bonheur et de la gaiet; la jeune princesse, dans un
ge o l'on n'aurait d connatre que ces deux sentiments, commenait
dj la carrire de douleur qu'elle a parcourue avec tant de courage,
de douceur et de sensibilit. Le Roi avait pour celle-ci une
prdilection toute particulire; et quoiqu'il ne ft pas dmonstratif,
il ne laissait chapper aucune occasion de faire apercevoir la
tendresse qu'il lui portait. La Reine, qui n'en avait pas moins pour
elle, se croyait oblige d'user de svrit  son gard. On lui avait
donn de fausses impressions sur le caractre de Madame, qu'elle
croyait fire et d'un esprit si dissip, qu'on ne pouvait sans
inconvnient lui laisser voir de jeunes personnes de son ge.

Je n'ai jamais pu concevoir ce qui avait pu donner lieu  cette
opinion. Cette jeune princesse tait, au contraire, bonne, affable,
timide, et avait mme besoin qu'on lui inspirt de la confiance. Il
lui et t plus utile de voir un peu plus de monde, que d'tre
toujours seule dans son appartement, avec ses femmes et la jeune
personne  qui la Reine avait permis de partager ses tudes et ses
jeux. Prive si jeune de tout appui, livre  elle-mme dans une
cruelle captivit, elle seule a fini son ducation; le malheur a t
son instituteur, et n'a heureusement pas altr les grandes qualits
que les circonstances l'ont mise  porte de dvelopper dans tout le
cours de sa vie.

Peu de temps aprs, l'Assemble envoya au Roi une nouvelle dputation,
le prsident  la tte, pour demander  Sa Majest de fixer elle-mme
le montant de sa liste civile, de considrer l'clat qui devait
environner le trne d'un grand Roi, et de ne point couter cette
conomie svre qui prenait sa source dans son amour pour son peuple,
et dans ses moeurs patriarcales, qui faisaient de lui le meilleur et
le plus vertueux des Rois. Je suis sensiblement touch, dit le Roi,
de la dmarche de l'Assemble; mais j'attendrai, pour m'expliquer,
qu'il y ait des fonds assurs pour le payement des cranciers de
l'tat et pour les dpenses ncessaires  maintenir l'ordre public; ce
qui me regarde personnellement est le moindre sujet de mes
inquitudes. Comment une assemble qui rendait un pareil tmoignage
aux vertus de son Roi, pouvait-elle continuer  porter des dcrets qui
ne tendaient  rien moins qu' le prcipiter du trne, et  accumuler
par l tant de maux sur notre malheureuse patrie?

La Chambre des vacations du Parlement de Bretagne, ayant refus
d'enregistrer le dcret qui suspendait le Parlement et constituait la
Chambre des vacations, fut mande  la barre de l'Assemble. Elle
tait compose de douze magistrats,  la tte desquels tait le
prsident de la Houssaye. Ce vertueux magistrat reprsenta, tant en
son nom qu'en celui de ses collgues, avec toute l'nergie possible,
l'incomptence de la Chambre pour l'enregistrement de cette loi, et
l'impossibilit o elle tait de s'attribuer le droit de renoncer  un
des privilges de la Bretagne, qui ne s'tait donne  la France que
sous des conditions qu'elle seule pouvait rvoquer; qu'il s'honorait,
lui et ses vertueux collgues, de remplir fidlement les devoirs que
leur imposait la qualit de magistrats. En dclarant au Roi et 
l'Assemble qu'ils n'taient pas comptents pour accder  un dcret
totalement contraire aux privilges de la province, ils ne pouvaient
qu'expliquer respectueusement les motifs de leur refus.

Mirabeau et les autres dputs dmagogues rpliqurent avec violence
et emportement. Ils voulaient svir avec rigueur et traiter en
criminels de lse-majest des magistrats qui refusaient d'obir 
leurs dcrets. MM. de Frondeville, de Cazals, d'prmenil et
plusieurs autres en firent sentir l'inconvnient, et l'Assemble se
borna  dcrter que leur rsistance  la loi les rendait incapables
de possder aucune fonction de citoyens actifs, jusqu' ce que, sur
leur requte prsente au corps lgislatif, ils eussent t admis 
prter le serment de fidlit  la Constitution dcrte par
l'Assemble et sanctionne par le Roi. Ce prince, malgr l'estime et
la sensibilit qu'il prouvait de la courageuse fidlit de ces
magistrats, fut rduit  garder le silence, et ne put leur donner
publiquement aucune marque de la satisfaction que lui inspirait une
conduite aussi ferme que courageuse.

M. le baron de Besenval, arrt depuis la prise de la Bastille, sous
le prtexte d'avoir voulu attaquer Paris et en faire gorger les
habitants, avait t transfr dans les prisons du Chtelet, o son
procs se suivait avec acharnement. MM. Ogier et Garaud de Coulon,
membres du comit des recherches, prsentaient chaque jour de
nouvelles dnonciations, plus absurdes les unes que les autres, et ce
dernier, nommment, qui tait rapporteur du comit, laissait
apercevoir, de la manire la plus rvoltante, le dsir de le trouver
coupable. On alla mme jusqu'au point d'aposter des gens pour exciter
la multitude et intimider les juges.

M. Boucher d'Argis, prsident du Chtelet, se conduisit dans tout le
cours de cette procdure avec une fermet qui lui fit infiniment
d'honneur. Il donna des ordres pour contenir les violateurs du bon
ordre, et s'adressant aux membres du comit: Messieurs, leur dit-il,
de soixante-quatre tmoins entendus contre M. de Besenval, pas un n'a
t fourni par le Chtelet, le comit les a tous fournis; si quelqu'un
a des choses plus graves  dclarer contre lui, qu'il se prsente. Un
profond silence ayant t la rponse  cette interpellation, on crut
que le procs allait finir; mais le comit dclara qu'il prolongeait
encore l'information.

Quelques jours avant la clture, on excita une meute  Versailles
pour le prix du pain. On publia en mme temps dans Paris
l'largissement de M. de Besenval, et l'on annona le soulvement des
faubourgs. Une foule d'agitateurs se rendit autour du Chtelet,
demandant les ttes de MM. de Besenval et de Favras. Vingt-quatre
soldats de la troupe solde s'assemblrent, le mme jour, aux
Champs-lyses, avec des vues sditieuses, et l'on rpandit en mme
temps des bruits de contre-rvolution propres  soulever le peuple. On
esprait, par ces moyens, parvenir  intimider les membres du
Chtelet; mais on ne put y parvenir. Ils conservrent le plus grand
calme au milieu de toutes ces agitations, et le zle de la garde
nationale prvint les suites de cette insurrection.

MM. de Sze et de Bruges, avocats de M. de Besenval, le dfendirent
avec autant de zle que de fermet, et tmoignrent leur tonnement de
voir le comit des recherches runir  la fois les fonctions de
dnonciateur, de partie et de ministre public, et d'tre eux-mmes
accuss d'avoir t  la recherche des tmoins.

La fermet et le sang-froid de M. de Besenval ne se dmentirent pas
un instant pendant tout le cours de ce procs. Enfin, aprs l'audition
de cent soixante-dix-huit tmoins, le tribunal, conformment aux
conclusions de M. de Brunville, procureur du Roi, dclara, par
l'organe de M. Boucher d'Argis, que M. de Besenval n'tait point
coupable des crimes qu'on lui imputait; et, aprs sept mois de
captivit, il recouvra enfin sa libert.

M. de Besenval fut le lendemain chez le Roi et la Reine, qui lui
tmoignrent, de la manire la plus touchante, la joie qu'ils
prouvaient de le revoir, les inquitudes qu'il leur avait causes, en
y ajoutant mille questions sur sa captivit et la manire dont il
avait t trait. Il avait t mis sous la garde d'un commandant de
bataillon de la garde nationale de Paris, nomm Bourdon de l'Oise. Cet
homme tait originairement procureur et avait de l'esprit; mais il
tait rvolutionnaire, violent, inquiet et ombrageux. L'ingalit de
son caractre rendait la position de M. de Besenval dpendante de la
situation de son esprit. Quand il avait de l'humeur, il le menaait
des dangers qu'il courait; et dans d'autres moments, il tait trs-bon
pour lui. En rendant compte  Leurs Majests de la conduite qu'il
avait tenue au Champ de Mars, lors de la prise de la Bastille, il fit
les plus grands loges de celle du duc de Choiseul, qu'il avait sous
ses ordres, le donna pour un homme de tte dans les occasions
critiques, et d'un attachement sans bornes  la personne de Leurs
Majests. Ce tmoignage, rendu dans un moment o le Roi et la Reine
taient si mus de tout ce que M. de Besenval avait souffert, fit sur
eux la plus vive impression; et de ce moment, ils tmoignrent  M. de
Choiseul une confiance toute particulire. M. de Besenval, avec
beaucoup d'esprit, avait trop de lgret pour bien juger les hommes;
et, dans cette occasion, il en donna une preuve qui eut des suites
bien funestes pour le Roi et pour la France.

Plusieurs dputs du ct droit et attachs au Roi, quoique du parti
constitutionnel, entre autres MM. Malouet, Redon, etc., pntrs de la
ncessit de lui donner les moyens de faire respecter son autorit,
proposrent une fusion avec ceux du parti royaliste, esprant attirer,
par ce moyen, un grand nombre de membres du ct gauche dans leur
parti, et former alors une majorit capable d'en imposer aux factieux.
MM. de la Chze, le chevalier de Boufflers et l'vque de Nancy (M. de
la Fare) se rendirent avec eux chez le duc de la Rochefoucauld. MM. de
la Fayette, de Maubourg, de la Coste, et le duc de Liancourt, s'y
trouvrent aussi, et l'on proposa pour base de la fusion:

De maintenir la Constitution jusqu' ce que le temps et l'exprience
eussent manifest les changements que l'on devait y apporter; de
conserver la runion des trois ordres en un seul, et de se hter de
rendre au Roi le pouvoir ncessaire pour gouverner conformment aux
principes monarchiques et au voeu de la nation reconnu par
l'Assemble;

De dfendre de tout leur pouvoir les droits de l'homme et du citoyen
si essentiellement viols; et, si le complment de la Constitution
exigeait encore quelque innovation, d'viter dans l'excution les
moyens violents, qui ne pouvaient qu'aigrir les esprits et multiplier
les malheurs; d'employer tous leurs efforts pour tablir l'ordre et la
scurit, seule ressource pour ramener la confiance, le crdit et la
perception des impts;

De n'inquiter personne pour les opinions religieuses, et de laisser
jouir la seule religion catholique,  titre de religion nationale, de
la solennit du culte public;

De conserver aux glises une dotation territoriale; de s'opposer 
toute autre alination que celle qui avait t faite au mois de
dcembre 1789, comme secours extraordinaire, jusqu' ce que la
dotation et t dtermine; et, sous aucun prtexte, de ne laisser
faire d'alination ou de meilleure rpartition des biens de l'glise,
que d'aprs les instructions et sous la surveillance des provinces qui
y taient intresses;

De restreindre les tribunaux au seul pouvoir de juger, et en
conciliant la ncessit et la justice, de ne point oublier les gards
dus aux anciens magistrats;

De protger la libert de la presse, en rprimant en mme temps sa
licence par une loi sage et prudemment motive;

De contenir la force arme par des lois svres, et de la subordonner
totalement au Roi,  qui l'arme et la garde nationale devaient tre
soumises, comme le monarque l'tait lui-mme  la loi;

De runir enfin tous leurs efforts pour acclrer la conclusion des
travaux de l'Assemble, et maintenir l'union dans tout le royaume,
sous la protection de la loi et du Roi.

Le Roi, qui n'avait en vue que le bonheur de la France, et qui croyait
ce plan propre  ramener les esprits, si chacun voulait consentir 
quelques sacrifices pour ramener la paix et la concorde, se dcida,
par l'avis de ses ministres,  tenter vis--vis de l'Assemble une
dmarche qu'il croyait propre  remplir ce but. Il s'y rendit en
personne le 4 fvrier, et dclara que la gravit des circonstances le
conduisait au milieu d'elle, pour lui reprsenter le danger imminent
qu'il y avait  laisser affaiblir chaque jour l'ordre et la
subordination, celui qu'entranaient la suspension et l'inactivit de
la justice, la situation critique des finances et l'incertitude sur la
fortune publique. Il ajouta que tout se runissant pour inquiter les
amis de l'ordre et de la prosprit du royaume, il tait temps de
mettre un terme  tant de maux.

Le discours du Roi peignait tellement sa bont et son amour pour son
peuple, que je ne puis me refuser  en donner un extrait:

Messieurs, leur dit ce bon prince, un grand but se prsente  nos
regards; mais il faut l'atteindre sans accroissement de troubles et de
convulsions. J'ai tout tent pour vous donner les moyens d'y parvenir,
et malgr les circonstances difficiles et affligeantes o je me suis
trouv, je n'ai rien nglig pour contribuer au bonheur du peuple. Je
ferai, comme j'ai dj fait, tous les sacrifices ncessaires pour y
parvenir; mais il faut que nous nous secondions mutuellement. Un
intrt commun doit runir aujourd'hui tous les citoyens, pour ne
mettre aucun obstacle  terminer la Constitution; le temps rformera
ce qu'elle peut avoir de dfectueux; mais toute entreprise qui
tendrait  la renverser ne pourrait avoir que des suites funestes.

Mettez fin aux inquitudes qui loignent de la France un si grand
nombre de citoyens, et dont l'effet contraste avec la libert que vous
voulez tablir.

J'aime  croire que les Franais reconnatront un jour l'avantage de
la suppression d'ordres et d'tats, tant qu'il sera question de
travailler en commun au bien public; mais je pense, en mme temps, que
rien ne peut dtruire tout ce qui tend  rappeler  une nation
l'anciennet et la continuit des services d'une race honore, non
plus que le respect d aux ministres d'une religion que tous les
citoyens ont un gal intrt  maintenir et  dfendre.

Je ne puis vous dissimuler les pertes qu'ont faites ceux qui ont
abandonn leurs privilges pcunieux, et qui ne font plus d'ordre
politique dans l'tat; mais ils ont assez de gnrosit pour se
trouver ddommags, si la nation se trouve heureuse de leurs
sacrifices. J'en aurais aussi beaucoup  compter, si je m'occupais de
mes pertes personnelles; mais j'y trouverai une pleine compensation
quand je serai tmoin du bonheur du peuple.

Je maintiendrai la libert constitutionnelle dont le voeu gnral a
consacr les principes, et, de concert avec la Reine, je prparerai de
bonne heure le coeur et l'esprit de mon fils au nouvel ordre de choses
qui s'tablit, et je l'accoutumerai, ds ses premiers ans,  tre
heureux du bonheur des Franais.

Je ne mets pas en doute que vous ne vous occupiez d'affermir le
pouvoir excutif, sans lequel il ne peut y avoir aucune sret au
dedans et au dehors, et que vous ne perdrez pas de vue que la
confusion des pouvoirs dgnre bientt dans la plus dangereuse des
tyrannies.

Vous considrerez tout ce qu'exige un royaume tel que la France, par
son tendue, sa population, ses relations extrieures, et vous ne
ngligerez pas de fixer votre attention sur le caractre et les
habitudes du peuple franais, pour ne point altrer, mais entretenir,
au contraire, les sentiments de douceur, de confiance et de bont qui
lui ont valu tant de renomme et de considration; donnez-lui
l'exemple de la justice qui sert de sauvegarde  la proprit, et qui
est si ncessaire  l'ordre social.

Joignez-vous  moi pour empcher les violences criminelles et les
excs qui se commettent dans les provinces; et vous, Messieurs, qui
pouvez par tant de moyens influer sur la confiance publique, clairez
ce bon peuple qui m'est si cher, et dont on me dit que je suis aim,
quand on veut me consoler de mes peines. Ah! s'il savait combien je
suis malheureux quand j'apprends qu'il s'est commis quelque attentat
contre les personnes et les proprits, il m'pargnerait cette
douloureuse amertume; il est temps de faire cesser toute inquitude,
et de rendre au royaume toute la force et le crdit auquel il peut
attendre.

Puisse cette journe, o votre Monarque vient s'unir  vous de la
manire la plus franche et la plus intime, tre un signal de paix et
de rapprochement; que ceux qui s'loignent de cet esprit de paix et de
concorde me fassent le sacrifice de tout ce qui les afflige, et je les
payerai de la plus profonde reconnaissance. Ne professons tous, 
compter de ce jour, qu'un seul sentiment: l'attachement  la
Constitution, et le dsir ardent de la paix et de la prosprit de la
France.

M. Bureau de Puzi, prsident, qui partageait les sentiments que le Roi
venait d'exprimer, tmoigna, au nom de l'Assemble, le respect, la
gratitude et l'amour que la France devait au patriotisme d'un Roi qui,
sans faste, seulement orn de ses vertus, venait contracter
l'engagement d'aimer, de maintenir la Constitution et d'obir  la
loi.

Les applaudissements, qui avaient interrompu plus d'une fois le
discours du Roi, se renouvelrent  sa sortie; le prsident
l'accompagna jusqu' la porte, et une dputation le reconduisit au
chteau. Elle trouva la Reine qui se promenait sur la terrasse des
Feuillants avec Mgr le Dauphin. Messieurs, leur dit cette princesse,
je partage tous les sentiments du Roi; voici mon fils; je
l'entretiendrai souvent des vertus du meilleur des pres et de l'amour
de la libert publique, dont, je l'espre, il sera le plus ferme
appui.

M. Goupil de Prfel demanda, aussitt aprs la sortie du Roi, que tous
les dputs prtassent le serment civique ainsi conu: Je jure d'tre
fidle  la nation,  la loi et au Roi, et de maintenir de tout mon
pouvoir la Constitution dcrte par l'Assemble et sanctionne par le
Roi. Presque tous les dputs, le prsident  la tte, prtrent ce
serment; le garde des sceaux (M. de Cic, archevque de Bordeaux),
comme dput, en fit autant, et tout ce qui composait les galeries s'y
joignit en levant les mains.

Le premier voeu de l'Assemble, exprim par M. le comte de
Clermont-Tonnerre, fut de tmoigner  Sa Majest la reconnaissance du
corps lgislatif par une adresse de remercments, et d'en prsenter
galement une  la Reine. Elles furent dcrtes, et, le soir mme,
une dputation de soixante membres, le prsident  la tte, se rendit
au chteau.

Aprs les tmoignages de reconnaissance, le prsident promit au Roi
l'oubli de toutes les discussions, le concert de toutes les volonts,
et la runion des intrts particuliers dans le seul intrt public,
comme devant tre le fruit du patriotisme et des vertus de son Roi; et
il termina son discours par demander  Sa Majest de jouir de la
confiance et de l'amour de son peuple, l'assurant que la postrit
mme ne cesserait de bnir sa mmoire. Le Roi le remercia des
sentiments qu'il lui exprimait, lui tmoigna l'esprance qu'il
concevait de voir les vrais amis du peuple se rallier autour de lui,
pour assurer son bonheur et la libert publique.

La dputation fut ensuite chez la Reine, et aprs lui avoir tmoign
la sensibilit de l'Assemble pour les paroles nobles et touchantes
qui lui avaient t transmises de sa part, elle ajouta en regardant
Mgr le Dauphin: Veillez, Madame, sur ce prcieux rejeton; qu'il ait
la sensibilit, l'affabilit et le courage qui vous caractrisent; vos
soins assureront sa gloire, et la France, dont vous aurez procur le
bonheur, en sentira le prix, en pensant qu'elle le doit aux vertus de
Votre Majest.

Le garde des sceaux avait apport  la Reine le modle d'un petit
discours  prononcer, d'aprs celui que lui avait montr le prsident;
mais celui-ci l'ayant chang depuis, la Reine, qui s'exprimait
parfaitement sans le secours de personne, rpondit d'elle-mme  la
dputation: Je suis bien sensible, Messieurs, aux tmoignages de
votre affection; vous avez reu ce matin l'expression de mes
sentiments; ils n'ont jamais vari pour une nation que je me fais
gloire d'avoir adopte, en m'unissant au Roi; mon titre de mre en
assure pour toujours les liens.

La dmarche et le discours du Roi  l'Assemble produisirent un
enthousiasme gnral. M. Bailly proposa d'envoyer au Roi soixante
membres de la Commune, pour lui prsenter les tmoignages de son
respect et de son attachement, et de rendre le mme hommage  la
Reine. Cet avis fut adopt  l'unanimit, et la dputation se rendit
le lendemain au chteau; la ville fut illumine le soir, et il fut
dcid qu'on chanterait le _Te Deum_, le dimanche suivant, dans
l'glise de Notre-Dame.

Le 4 au soir, M. Bailly proposa  l'assemble gnrale de la Commune
la prestation du serment civique. Chaque membre le prta
individuellement; les spectateurs en firent autant, et l'on proposa
d'y admettre la multitude rassemble sur la place de l'Htel-de-Ville.
M. Bailly descendit sur le perron et jura, ainsi que l'avaient fait
les dputs, d'tre fidle  la nation,  la loi et au Roi, et de
maintenir de tout son pouvoir la Constitution dcrte par l'Assemble
et sanctionne par le Roi. Le peuple l'couta avec le plus profond
silence, et adhra ensuite  son serment par des acclamations
ritres et aux cris de: Vive le Roi!

L'abb Faucher employa toute son loquence pour faire dcerner  M.
Bailly, dans cette sance, le titre de municipe gnral de toutes les
municipalits du royaume, et  M. de la Fayette, celui de frre
d'armes de toutes les gardes nationales du royaume; mais cette motion
fut trs-mal accueillie et rejete de la manire la plus nergique.

Plusieurs personnes et plusieurs membres de l'Assemble trouvrent
trop vague la clause de maintenir de tout son pouvoir une Constitution
qui n'tait pas encore termine, et refusrent de prter le serment;
mais, sur l'explication du prsident, qui dclara que le serment ne
pouvait prvaloir sur le droit national de rformer la Constitution,
le plus grand nombre consentit  le prter.

Cette dmarche du Roi fut loin de produire l'effet qu'il en
attendait. M. Malouet, voulant profiter de la sensation qu'avait
produite le discours du Roi, proposa le lendemain  l'Assemble de
dlibrer sur les demandes du Roi, et fit la motion de consacrer une
sance  en examiner les principaux points et les observations
auxquelles ils devaient donner lieu. Mais cette motion rencontra tant
d'opposition, qu'on passa  l'ordre du jour. M. Malouet dclara qu'il
la rendrait publique, et proposa qu'au moins on fit un dcret pour
demander au Roi de prendre les mesures les plus efficaces et de donner
des ordres pour la protection des proprits et la sret des
citoyens; qu'on y ordonnt  tous les corps administratifs et
militaires d'excuter ponctuellement les ordres du Roi, signs par un
secrtaire d'tat; qu'on dclart que toute rsistance, qui ne serait
point motive sur la violation constate des dcrets constitutionnels,
serait punie comme forfaiture; que toute insubordination dans l'arme
de terre et de mer le ft conformment aux lois militaires; que ce
mme dcret supprimt le comit des recherches de Paris et ceux qui
pourraient tre tablis dans diverses villes du royaume, et ordonnt
au comit des finances de rendre compte incessamment  l'Assemble du
dficit des six derniers mois de l'anne 1789.

Le refus de dlibrer sur une motion aussi raisonnable dmontra
visiblement l'esprit de l'Assemble, et la runion propose, sous le
titre d'Impartiaux, n'eut pas le succs dont on s'tait vainement
flatt. Le duc de la Rochefoucauld et ceux de son parti dclarrent
qu'ils ne prtendaient pas faire scission avec l'Assemble. Les
royalistes, qui se mfiaient toujours des constitutionnels, ne
montrrent que plus d'loignement  s'en rapprocher, et la socit des
Impartiaux tomba alors dans une sorte de mpris: le nom de
_Monarchiens_ qu'on donna  ses membres la tourna tellement en
ridicule, qu'elle ne put oprer aucun bien.

Le Roi avait bien prvu l'effet que ferait sur les royalistes sa
dmarche  l'Assemble. Il n'esprait pas non plus faire impression
sur les factieux; mais il voulut tenter ce dernier moyen de ramener
ceux qui n'taient qu'gars. Son peu de succs augmenta encore le
regret de voir ce prince s'engager  soutenir une Constitution non
encore termine, et dont les auteurs, loin de rprimer les excs qui
se commettaient journellement dans les provinces, ne tendaient qu'au
bouleversement du royaume et au renversement du monarque et de la
monarchie.

Les insurrections se multipliaient dans l'intrieur du royaume, et
les brigands profitaient de l'impunit pour piller les chteaux, les
brler, et commettre toutes sortes de dsordres. L'Assemble, qui ne
perdait pas de vue ses projets de destruction, tait beaucoup plus
occupe de celle des ordres monastiques et de la vente des biens du
clerg, que de la rpression de tous ces excs. Une sance fut
cependant consacre  s'en occuper; mais elle se borna  supplier le
Roi de donner des ordres pour l'excution du dcret du 6 aot
concernant la libert publique, et  charger le prsident de
l'Assemble d'crire aux municipalits o les troubles avaient eu
lieu, combien elle tait affecte des dsordres qui se commettaient,
lesquels forceraient le pouvoir excutif d'employer les forces qui
seraient mises  sa disposition pour y mettre ordre. Il est 
remarquer que depuis quelque temps l'Assemble vitait de prononcer le
nom de Roi, et se servait de celui de pouvoir excutif, pour
dsaccoutumer le peuple du respect qu'il portait  ce nom vnr
depuis si longtemps. L'abb Maury et M. de Cazals firent sentir que
le recours au pouvoir excutif,  qui l'on avait t toute force et
toute autorit, tait videmment illusoire, et qu'il fallait employer
des moyens forts et vigoureux, le dfaut de la force publique tant la
seule cause de toutes les atrocits.

MM. Voidel et Lanjuinais rpondirent  l'abb Maury; et le dernier
rejeta la cause de tous les crimes qui se commettaient sur la rigueur
avec laquelle les seigneurs maintenaient leur autorit. M. de Cazals
dmentit victorieusement cette assertion; mais on n'eut aucun gard
aux preuves qu'il produisit  l'appui de son discours, et l'on n'en
convint pas moins d'employer les voies de douceur contre ce bon peuple
qui brlait les chteaux. Ne prostituez pas le nom de peuple, et
appelez-les _brigands_, dit M. d'prmnil.--Je dirai, si vous
voulez, reprit Robespierre, les citoyens qui brlent les chteaux; car
l'amour de la tranquillit pouvait mettre la libert en pril. La
consquence de cette consolante explication fut l'adoption du dcret
propos.

Le Roi tait profondment afflig du renouvellement de tant d'excs,
et avait de plus la douleur de voir dnoncer les citoyens qui se
conduisaient avec courage et fermet. Il fut vivement affect de voir
inculper outrageusement M. d'Albert de Rioms, commandant de la marine
 Toulon, et M. de Bournissac, prvt gnral de Provence, dans le
rapport qui fut fait  l'Assemble sur l'affaire de Toulon et de
Marseille.

M. d'Albert de Rioms, ayant voulu punir la dsobissance de deux
ouvriers du port de Toulon, souleva contre lui un certain nombre de
volontaires de la marine, qui demandrent justice au peuple de Toulon.
M. d'Albert de Rioms, effray du danger que pouvait courir l'arsenal
par l'effervescence excite parmi les ouvriers du port, prfra se
laisser conduire en prison plutt que d'opposer une rsistance dont
les suites pouvaient tre si funestes; il se borna  demander que
justice lui ft rendue. Cette affaire fut porte  l'Assemble, qui
mit en suspens si la conduite de M. d'Albert de Rioms ne pouvait pas
tre taxe d'attentat contre la libert.

M. de Mirabeau et plusieurs autres dputs, entre autres un nomm
Ricard, dput de Provence, s'emportrent violemment contre M.
d'Albert de Rioms, et voulaient renvoyer cette affaire au Chtelet.
Mais tous les membres raisonnables de l'Assemble se runirent pour
rendre  cet officier la justice que mritait sa conduite sage et
modre. Aprs plusieurs sances, on dcrta qu'il n'y avait pas
matire  inculpation contre M. d'Albert de Rioms, non plus que contre
les officiers accuss dans cette affaire; qu'on lui ferait transmettre
par le prsident le dcret qui venait d'tre prononc, et qu'on y
ajouterait les tmoignages de l'estime de l'Assemble pour un guerrier
qui avait soutenu si glorieusement l'honneur de la nation. On remarqua
comme chose bien singulire que les dputs les plus acharns contre
M. d'Albert de Rioms non-seulement applaudirent au dcret, mais
demandrent, de plus, que les mmes tmoignages d'estime fussent
tendus aux officiers de la marine de Toulon qui avaient t impliqus
dans cette affaire.

L'affaire de M. de Bournissac fut la matire d'un plus grand nombre de
sances. Il avait rprim par une conduite ferme et courageuse les
troubles excits  Marseille par trois individus qu'il avait fait
arrter et remettre entre les mains de la justice. Ils portrent
plainte  l'Assemble, et les protecteurs de la licence dfendirent
les auteurs de ces insurrections. Le comte de Mirabeau parla en leur
faveur avec sa vhmence ordinaire; et voulant se venger de M. de
Bournissac, qui l'avait condamn dans une affaire antrieure  la
Rvolution, il employa tous les moyens qui taient en son pouvoir pour
le faire trouver coupable; mais il ne put y parvenir, et l'Assemble
renvoya cette affaire devant les juges naturels.

Le rgiment de _Vivarais_, en garnison  Bthune, se mit aussi en
insurrection. Il refusa de reconnatre pour lieutenant-colonel le
chevalier de Maillier, sans pouvoir articuler aucune plainte contre
lui. Le Roi, aprs lui avoir laiss le temps de se repentir, voulant
faire cesser un exemple aussi dangereux, ordonna que le rgiment
quitterait Bthune, qu'on sparerait les soldats fidles d'avec les
rvolts, et qu'on ne garderait aux drapeaux que ceux qui
reconnatraient l'autorit du chevalier de Maillier. Cet ordre fut
signifi au rgiment en arrivant  Lens; mais le plus grand nombre des
soldats, ayant  leur tte plusieurs bas officiers, refusrent
d'obir, s'emparrent des drapeaux, de la caisse et des quipages du
rgiment, ramenrent le tout  Bthune, et les dposrent chez le
commandant de la garde nationale. Le marquis de Courtarvel, les
officiers, bas officiers et soldats qui taient rests fidles, firent
les derniers efforts pour sauver les drapeaux; mais n'ayant pu y
parvenir, M. de Courtarvel partit sur-le-champ pour les redemander au
maire de Bthune, qui refusa de les donner.

Le Roi, instruit des progrs de cette rvolte, cassa tous les soldats
et bas officiers qui avaient refus d'obir  ses ordres, dclara ne
les reconnatre que pour des rebelles qui devaient tre livrs  la
rigueur des ordonnances militaires, et envoya de nouveaux drapeaux au
rgiment, regardant les anciens comme souills. En outre, ayant appris
que la ville de Lens tait venue au secours du rgiment et lui avait
fait des avances, il ordonna qu'elle en ft rembourse le plus
promptement possible, et chargea le comte de Sommivre, qui commandait
dans la province, de lui marquer sa satisfaction du vritable
patriotisme qu'elle avait montr dans cette occasion.

Il y eut aussi une insurrection  Lyon, dirige contre M. Imbert
Colonia, premier chevin et commandant des volontaires de cette ville.
C'tait un homme d'un mrite distingu. Les services qu'il avait
rendus  la tte des volontaires, en maintenant la tranquillit
publique dans Lyon et les environs, ne purent le garantir de la fureur
des factieux. On souleva le peuple contre lui, et malgr la prudence
et la fermet qu'il montra dans cette occasion, il finit par tre
oblig de se sauver  Bourg en Bresse, o la municipalit le prit sous
sa protection; mais avant de quitter Lyon, il envoya sa dmission au
consulat.

Il y eut  Bziers, dans le mme temps, des rixes sanglantes pour la
dfense des contrebandiers. Le Limousin, le Quercy, le Prigord,
prouvrent aussi des pillages et des incendies; et l'esprit de
rvolte se manifesta de toutes parts.

L'Assemble, craignant que ces continuelles dissensions n'altrassent
la confiance de la nation, dcrta une adresse aux provinces, et
chargea M. de Talleyrand de sa rdaction. Elle contenait l'numration
des travaux de l'Assemble, des soi-disant bienfaits sans nombre
qu'elle avait dj procurs  la nation, et de ceux dont le complment
de la Constitution devait encore les faire jouir; elle les engageait 
ne point se laisser dcourager par les insinuations de quelques
malveillants, et de continuer  mettre leur confiance dans une
Assemble qui mettrait sous la sauvegarde de la nation la Constitution
la plus propre  rendre la France libre et heureuse.

Lorsque le rapport de la division du royaume fut fini, M. de Cazals
reprsenta  l'Assemble qu'il tait ncessaire que, dans le moment o
les provinces s'assembleraient, elles pussent juger la conduite de
leurs reprsentants; que, les dissensions qui existaient entre les
diffrents partis dont l'Assemble tait compose mettant des
obstacles continuels au succs de ses travaux, il faisait la motion de
faire lire de nouveaux dputs  l'Assemble nationale, ds que les
dpartements seraient forms; d'exclure les membres de la lgislature
actuelle de celle qui la remplacerait, et de prier le Roi de la
convoquer dans une ville distante de Paris de trente lieues au moins;
que c'tait l'unique moyen de prouver  la nation que l'Assemble
n'avait pas mconnu son autorit; de prvenir le soupon des provinces
sur le sjour forc du Roi dans la capitale, et l'ombrage qu'on
pouvait leur donner sur la tenue de l'Assemble nationale dans une
ville dont les intrts taient si souvent en opposition avec les
leurs. Cette motion occasionna la plus vive indignation parmi les
membres du ct gauche de l'Assemble, et, sans vouloir permettre
aucune discussion, elle passa  l'ordre du jour.

On ne ngligeait aucune occasion d'exciter la fermentation dans les
esprits, et l'on se permettait des calomnies atroces contre les
personnes les plus respectables. Plusieurs journaux se permirent
d'insrer dans leurs feuilles que le rgiment de Cond, en garnison
dans la ville de ce nom, venait de mettre en pices les armes de ce
prince et demandait de changer de nom. Le rgiment chargea le comte de
Sesmaisons, son colonel, de dmentir cette nouvelle au nom de tout un
corps aussi outrageusement calomni. Le comte crivit, en consquence,
la lettre la plus noble, par laquelle le rgiment faisait connatre
qu'il se faisait gloire de porter un nom aussi illustre dans les
fastes de la nation et soutenu avec un nouvel clat, dans la dernire
guerre, par le prince qui en porte aujourd'hui le nom; et il fit
insrer sa lettre dans tous les journaux.

Les ttes taient tellement renverses, que les membres du bataillon
du district Saint-Honor, pour rendre hommage au dcret rcemment
promulgu, en vertu duquel les fautes, tant dclares personnelles,
ne pouvaient retomber sur les familles des coupables, rendirent avec
solennit les derniers devoirs aux corps de MM. Agasse, neveux du
prsident de ce district et supplicis pour crime de faux actes,
accordrent des grades suprieurs  tous les parents de ces malheureux
et vinrent ensuite faire hommage de cette conduite  l'Assemble, qui
leur donna de grands loges et leur accorda les honneurs de la sance.

La mort de M. de Favras affecta sensiblement toutes les personnes
senses et honntes, qui ne purent voir sans indignation l'acharnement
que le comit des recherches mettait  sa condamnation. Il tait
partag par M. de la Fayette et une grande partie de la garde
nationale, et il tait pouss  un tel point, que plusieurs de ses
membres, quoique trs-attachs  la Constitution, se trouvaient
honteux de porter un habit sous lequel on se permettait de pareils
excs.

Aucun des tmoins entendus dans l'affaire de M. de Favras n'avait
dpos contre lui. Il n'y avait aucune preuve relle de conspiration;
les plus fortes prsomptions rsultaient des seules dpositions des
nomms Turcatti et Morel, tous deux recruteurs, l'un dnonciateur
avou, et l'autre accus par M. de Favras, et qui, pour cette raison,
ne pouvait tre reu comme tmoin. Ce fut cependant sur de pareilles
dpositions, aprs une sance qui dura jusqu' six heures du soir, que
M. de Favras fut dclar coupable d'avoir tent un projet de
contre-rvolution pour dissoudre l'Assemble nationale, conduire le
Roi  Pronne, et faire prir MM. Necker, de la Fayette et Bailly; et,
en consquence de cette dclaration, il fut condamn  tre pendu et 
faire amende honorable  Notre-Dame.

M. Thilorier, son avocat, et le baron de Cormer, son frre, le
dfendirent avec toute la chaleur et l'loquence du sentiment, mais
ils eurent la douleur de voir, par la manire dont on travaillait 
influencer ses juges, que leurs efforts seraient inutiles. Toutes les
sances de ce procs furent accompagnes d'un tumulte qui ne pouvait
manquer d'effrayer les mes faibles et pusillanimes; et l'on poussa
l'atrocit jusqu' se permettre de battre des mains en signe
d'approbation au prononc de sa condamnation.

M. Quatremer fit  M. de Favras la lecture de son arrt, qu'il couta
avec fermet, l'interrompant cependant  diverses reprises pour
protester de son innocence. M. Quatremer, en l'exhortant  profiter
des consolations de la religion, les seules qu'il pt lui offrir,
ajouta, dit-on, ces paroles: Votre vie est un sacrifice que vous
devez  la tranquillit publique.--Mes consolations, dit M. de
Favras, sont dans mon innocence. Ah! que je plains les Franais,
puisque la dnonciation de deux hommes pervers suffit pour les faire
condamner! Il demanda le cur de Saint-Paul pour l'assister dans ses
derniers moments, et passa une heure et demie seul avec lui. Il monta
ensuite dans le tombereau avec fermet, regardant avec mpris les
applaudissements d'une populace ivre et excite. Arriv  Notre-Dame,
il prit son arrt, le lut d'une voix ferme et assure, et pronona ces
paroles: coutez, peuple, ce que je vais vous dire! Je meurs
innocent, comme il est vrai que je vais paratre devant Dieu; j'obis
 la justice des hommes, qui n'est pas, comme vous savez,
infaillible. Il remonta ensuite dans le tombereau avec la mme
fermet, et demanda  tre conduit  l'Htel de ville.

Il y trouva M. Quatremer et deux autres juges, qu'il salua de la
manire la plus imposante. Il expliqua ensuite sa conduite par un
discours aussi solide que touchant, pardonna aux auteurs de sa mort,
et dclara que le refus d'entendre les tmoins qu'il voulait produire
tait la cause du jugement inique qui avait souill les lvres qui
l'avaient prononc et les mains qui l'avaient sign. Ma conduite,
ajouta-t-il, est honorable; j'aimais mon Roi, et je voulais le sauver
des dangers qu'il pouvait courir. Je meurs avec le calme que donne la
tranquillit de la conscience, et je recommande ma mmoire  l'estime
de tous les citoyens vertueux, ainsi que ma femme et mes enfants  qui
j'tais si ncessaire. Je demande la grce des faux tmoins s'ils
taient reconnus pour tels; et que personne n'apprhende les suites
d'un complot imaginaire. Il descendit de l'Htel de ville et monta
sur l'chafaud avec la mme fermet, donnant l'exemple d'une mort
aussi hroque que chrtienne.

Le Roi et la Reine furent profondment affects de la condamnation de
M. de Favras. Je fus tmoin de leur douleur, et je ne puis encore
penser  l'tat o je vis la Reine quand elle apprit que M. de Favras
n'existait plus.

On revint encore le 20 fvrier sur la ncessit de prendre des moyens
pour rtablir la tranquillit publique. L'abb Maury, MM. Malouet et
de Cazals regardrent comme indispensable de commencer par rtablir
l'autorit du Roi; mais Mirabeau et ceux de son parti parlrent avec
une telle chaleur sur le danger que courait la Constitution, si, avant
qu'elle ft acheve, on donnait au pouvoir excutif celui qui lui
tait rserv, que l'Assemble se borna  dcrter: que l'on ne
pouvait se prvaloir d'aucun acte man du Roi et de l'Assemble qui
ne serait pas revtu des formes prescrites par la loi, sans tre
rput perturbateur du repos public; qu'on enverrait le discours du
Roi, l'adresse de l'Assemble  toutes les municipalits du royaume,
ainsi que les dcrets sanctionns par le Roi, avec ordre de les
afficher, aux curs de les publier au prne, et aux officiers
municipaux d'employer tous les moyens qui seraient en leur pouvoir
pour maintenir la sret des personnes et des proprits; et dans le
cas o des attroupements sditieux les mettraient en danger, de
publier la loi martiale. Elle obligeait toutes les municipalits  se
prter main-forte sur leur rquisition rciproque, et les rendait
responsables des suites de leur refus. Les communes devaient tre de
leur ct responsables des dommages qui se commettraient par un
attroupement, sauf  avoir recours contre ceux qui en seraient les
auteurs; leur responsabilit devait tre juge par le tribunal du
lieu, sur la rquisition du tribunal du district.

Une dputation du commerce de tout le royaume, et nommment une de
celui de Bordeaux, vint reprsenter que son dprissement annonait un
anantissement total, si l'Assemble n'apportait un prompt remde 
l'esprit d'insurrection qui se manifestait dans les colonies. Les
tablissements que la France a forms, dirent les membres de ces deux
dputations, produisent deux cent quarante millions de revenu, dont
une balance de quatre-vingts millions en notre faveur. L'existence de
six millions de Franais est lie  leur sort. Il est reconnu que les
noirs seuls peuvent cultiver les colonies; elles ne peuvent subsister
sans la conservation de la traite et de la servitude des noirs, et
quatre cents millions dus  la mtropole par les colonies n'ont
d'autre gage que les proprits de celles-ci.

L'insurrection se prparait  Saint-Domingue depuis plus de trois
mois. Les dputs de cette le en avertirent l'Assemble, qui n'en
tint aucun compte, et le gouvernement seul tait dans l'inquitude sur
le sort des colonies. L'intendant avait t forc de fuir; le
commissaire ordonnateur et le procureur gnral avaient t fort
maltraits; et, pour combler la mesure, M. Ferrand des Grandires,
snchal, accus sans fondement d'avoir voulu exciter les multres au
Cap et dans les provinces du Nord, fut pendu; les armes furent
enleves de l'arsenal; on cra de nouvelles milices, et le rgiment du
Cap s'y incorpora, sous les ordres de M. de la Chevalerie, qu'on nomma
capitaine gnral. On intercepta le plan de convocation pour les
assembles, envoy par le ministre de la marine, ainsi que deux
lettres adresses  M. de Peinires, commandant  Saint-Domingue, pour
lui indiquer le mode de convocation, et la conduite qu'il devait
tenir.

L'assemble provinciale du Cap se forma d'elle-mme, et nomma pour
prsident M. de la Chevalerie. Elle dclara que tout pouvoir rsidait
en elle; que toute autre assemble tait illgale et sditieuse;
qu'elle ne reconnatrait plus M. de Peinires pour commandant, tant
qu'il n'aurait pas prt le serment. Elle cassa le conseil suprieur,
rtablit celui du Cap et ouvrit les ports aux trangers. M. de
Peinires attendait toujours les ordres du Roi pour prter le serment;
mais n'en recevant point (ses lettres ayant t supprimes et
interceptes), il se dtermina enfin  le prter pour maintenir la
paix dans les parties de la colonie qui n'avaient pas encore particip
 l'insurrection.

Toutes ces nouvelles causaient la plus vive inquitude. L'Assemble,
au lieu d'y porter remde, s'occupait, au contraire, de la libert des
noirs. Les reprsentations des commerants devinrent enfin si
pressantes, qu'elle se dtermina  nommer une commission de douze
membres pour faire un rapport sur les colonies. Le Roi, qui en sentait
toute l'importance, tait fort agit du rsultat. On parvint
heureusement  faire sentir  Barnave, charg de ce rapport,
l'importance de conserver une proprit aussi essentielle  la France;
et il promit d'employer tous ses moyens pour que sa rdaction ft
cesser toute inquitude et pour la faire adopter  l'Assemble. Il
tint parole; et le dcret, qui fut prononc d'aprs le rapport de la
commission, tait si sage et si modr, qu'il sauva pour le moment la
colonie. Il fut rendu  la presque unanimit, malgr les efforts de
Pthion, de Mirabeau et des amis des noirs, qui voulaient sacrifier 
leurs principes une colonie si prcieuse  la France et d'o dpendait
l'existence d'un si grand nombre de Franais. Le Roi et la Reine
prouvrent une joie sensible de ce dcret. Ils taient l'un et
l'autre plus occups des malheurs de la France que de leur propre
situation; et il est impossible de trouver un souverain plus attach 
son peuple que ne l'tait notre malheureux Roi.

Peu de jours aprs, Leurs Majests eurent encore la satisfaction de
voir mettre en libert M. Augeard, secrtaire des commandements de la
Reine. Il tait en prison depuis quatre mois et avait t traduit
devant le tribunal du Chtelet, tabli, comme on sait, par l'Assemble
pour juger les crimes de lse-nation. MM. Ogier et Garaud de Coulon,
membres du comit des recherches, firent l'impossible pour le faire
dclarer coupable d'un prtendu projet d'enlever le Roi; mais
l'information l'ayant dcharg de toute accusation, il recouvra sa
libert.

Plusieurs districts, assurs d'tre soutenus par l'Assemble,
s'arrogeaient un pouvoir arbitraire et se permettaient les motions les
plus incendiaires. Celui des Cordeliers tait un des plus remarquables
en ce genre. Il tait compos de tout ce qu'il y avait de plus
turbulent et de plus sditieux dans la capitale. Danton, un de ses
membres, ci-devant avocat au Conseil, et qui a depuis figur d'une
manire si cruelle dans la Rvolution, ayant t accus de motions
incendiaires, fut assign au Chtelet pour tre ou, et n'en ayant
tenu compte, il fut dcrt de prise de corps. Le district prit parti
pour lui et envoya une dputation  l'Assemble pour obtenir sa
libert. Il allguait en sa faveur un dcret qui avait absous un
procureur du Roi, accus d'avoir tenu les mmes propos. L'abb Fauchet
parla en faveur de Danton et d'un arrt du mme district qui
demandait l'tablissement d'un grand jury pour juger les crimes de
lse-nation. M. Godard fit tellement sentir  l'Assemble
l'inconvenance de cette mesure, qu'elle passa  l'ordre du jour.

Rien n'tait aussi effrayant que la facilit avec laquelle on
attentait  la libert des citoyens. Le chevalier de Laizer avait t
arrt quelques jours auparavant par un commissaire du Chtelet,
assist de dix membres de la garde nationale, sur la simple
dnonciation d'un inconnu, et avait t conduit en prison; mais la
rclamation du district des Minimes, qui tait le sien, lui fit rendre
la libert. Ce district envoya une dputation  la Commune pour se
plaindre des arrestations arbitraires et demander la suppression du
comit de recherches. L'abb Fauchet, prsident de la Commune, dclara
que ce n'tait point le comit qui avait fait arrter M. de Laizer;
qu'il tait indispensable de le conserver, ayant plus fait pour la
Rvolution que toute autre institution.

Il y eut  l'Assemble de grandes discussions sur la constitution
militaire. L'abb Maury proposa que l'arme ft aux ordres du Roi,
sauf la responsabilit des agents. Une pareille autorit dans les
mains du Roi effraya l'Assemble. Barnave, Alexandre de Lameth et
Dubois de Cranc protestrent et soutinrent que, la souverainet
rsidant dans le peuple, on ne devait confier au Roi que le pouvoir de
faire excuter la loi. On dcrta que le Roi serait le chef suprme de
l'arme, mais qu'il n'y pourrait introduire de troupes trangres
qu'en vertu d'un acte du Corps lgislatif sanctionn par lui; que
chaque citoyen serait admissible aux emplois militaires; qu'aucun
militaire ne pourrait tre destitu sans un jugement lgal; que la
vnalit de tout emploi militaire serait supprime; que tout militaire
prterait le serment civique; que chaque lgislature rglerait les
sommes  donner pour l'entretien de l'arme, le nombre dont elle
devait tre compose, la solde de chaque grade, et le mode d'admission
ou d'avancement; que le comit de constitution serait charg de
proposer, le plus promptement possible, un projet sur l'emploi des
forces dans l'intrieur du royaume et leur rapport avec le pouvoir
civil et les gardes nationales; sur l'organisation des tribunaux
militaires et des formes de jugement; sur le mode de recrutement en
temps de guerre, d'aprs la suppression du tirage de la milice; et que
le Roi serait suppli de prsenter un plan d'organisation pour mettre
l'Assemble en tat de dlibrer sur les objets du ressort du pouvoir
excutif.

La Chambre des vacations du Parlement de Bordeaux ayant dcrt une
information contre les brigands qui dsolaient les provinces de son
ressort, sur la rquisition de M. Dudon, procureur gnral de cette
cour, fut dnonce  l'Assemble par l'arme patriotique bordelaise,
ainsi que le rquisitoire de M. Dudon. Ce dernier s'tait permis de
blmer les suites de la Rvolution, faisant le parallle des malheurs
qu'elle occasionnait avec celui du bonheur qu'elle aurait produit si
elle et t mieux conduite. L'Assemble ordonna un rapport sur cette
affaire, et, d'aprs l'avis du comit, manda  sa barre le prsident
de la Chambre des vacations, ainsi que M. Dudon,  qui elle permit
cependant, vu son ge de quatre-vingt-trois ans, de donner par crit
les motifs de sa conduite; et elle ajouta des remercments  l'arme
patriotique bordelaise pour le zle qu'elle ne cessait de tmoigner
depuis la Rvolution.

M. Augeard, prsident de la Chambre des vacations, se rendit
sur-le-champ  Paris, parut  la barre, et justifia sa compagnie par
un discours plein de force et de sagesse. L'Assemble en fut irrite 
un tel point, que M. de Menou, qui la prsidait, s'emporta contre lui
de la manire la plus indcente. Il y eut  ce sujet les dbats les
plus violents. On finit cependant par permettre  M. Augeard de se
retirer, en lui disant que l'Assemble se rservait d'examiner les
motifs de la conduite de la Chambre.

La Reine joignit aux tourments qu'elle prouvait la perte la plus
sensible  son coeur. L'empereur Joseph II mourut  Vienne, le 20
fvrier. Il avait toujours tendrement aim la Reine, la cadette de
toutes ses soeurs. Il la regardait comme sa fille et tait vivement
touch de ses malheurs. Il lui crivit, les derniers jours de sa vie,
la lettre la plus tendre et la plus touchante. Il lui tmoignait qu'un
de ses regrets les plus vifs en mourant, tait de la laisser dans une
position aussi cruelle, et de ne pouvoir lui donner des marques
relles de la tendresse qu'il avait toujours conserve pour elle. La
Reine, aprs s'tre livre quelques jours  la douleur, la concentra
courageusement en elle-mme et reut les compliments usits en
pareille occasion. L'Assemble lui envoya une dputation ayant  sa
tte l'abb de Montesquiou, qui en tait prsident. Ce dernier profita
de cette occasion pour rendre au caractre de la Reine l'hommage qui
lui tait d, et termina son discours par cette phrase remarquable:
L'Assemble place son espoir, Madame, dans cette force de caractre
qui lve Votre Majest au-dessus de tous les revers.

Toujours grande et noble, cette princesse forait au respect ceux qui
taient les plus disposs  lui en manquer. La Commune de Paris,
faisant des recherches sur les vnements des 5 et 6 octobre, leurs
fauteurs et leurs adhrents, envoya chez cette princesse une
dputation pour la supplier de lui donner des lumires sur cette
effroyable journe: Non, jamais, rpondit-elle, je ne serai la
dlatrice des sujets du Roi. Sa rponse  la dputation du Chtelet
pour le mme objet ne fut pas moins noble: _J'ai tout vu, tout su, et
tout oubli._ Et elle borna sa rponse  ces belles paroles.

L'activit que mettait le Chtelet  trouver les coupables de
journes dont les crimes dshonoraient la France lui attira de grands
ennemis. Le comit des recherches, effray par leurs menaces, et
compos d'ardents rvolutionnaires, dclara et demanda acte  la
Commune de n'avoir  dnoncer que la journe du 6 octobre, regardant
la dnonciation de celle du 5 comme antirvolutionnaire. C'tait
cependant dans cette journe qu'avait commenc l'attaque du chteau,
qu'ils auraient viol si la bonne contenance des gardes du corps ne
les et arrts; qu'ils avaient assassin deux officiers de ce corps,
et fait connatre leurs sinistres projets par les propos affreux
qu'ils se permettaient, et en cherchant des issues par o ils pussent
pntrer dans les appartements de la famille royale.




CHAPITRE III

ANNE 1790.

    Premire communion de Madame.--Formation de plusieurs
    fdrations dans diverses provinces du royaume.--Dsordre des
    finances.--Vente des biens et Constitution civile du
    clerg.--Suppression de tous les tribunaux du
    royaume.--Dnonciations continuelles et protection accorde aux
    dnonciateurs.--Institution des juges.--Troubles dans le
    royaume.--Discussion sur le droit de paix et de guerre, et
    dcret rendu  ce sujet.


Quoique Madame ne ft ge que de onze ans, le Roi et la Reine se
dcidrent  lui faire faire,  Pques, sa premire communion. Sa
pit, qui semblait tre ne avec elle, rendit cette crmonie bien
touchante. Avant de partir pour l'glise de Saint-Germain l'Auxerrois,
paroisse des Tuileries, Madame tomba aux pieds du Roi et de la Reine
pour leur demander leur bndiction. Le Roi, pntr des principes
religieux qui seuls ont pu le soutenir dans des malheurs sans exemple,
lui parla de la manire la plus touchante sur la grande action qu'elle
allait faire, et ajouta en la serrant entre ses bras: Priez, ma
fille, pour la France et pour nous; les prires de l'innocence peuvent
flchir la colre cleste. La jeune princesse fondit en larmes, ne
put profrer une parole et monta en voiture avec moi, la duchesse de
Charost, ma fille, et la baronne de Mackau, sous-gouvernante des
Enfants de France, spcialement charge de Madame. Cette jeune
princesse arriva  l'glise avec le maintien le plus recueilli, et
approcha de la sainte table avec les marques de la dvotion la plus
sincre. La Reine assista incognito  cette crmonie, qui fut de la
plus grande simplicit et qui se passa de la manire la plus dcente.
Leurs Majests firent distribuer  cette occasion d'abondantes aumnes
dans les diverses paroisses de Paris.

Madame avait t instruite par le cur de Saint-Eustache, qui avait de
l'esprit, de l'instruction et des moeurs exemplaires. Mais, tant
malheureusement d'un caractre faible et timide, il n'eut pas le
courage de s'exposer  la perscution qui devait tre la suite de
l'acceptation de la Constitution civile du clerg. Le chagrin qu'il
prouva de sa faiblesse altra sensiblement sa sant et abrgea ses
jours. Il tmoigna le regret le plus sensible de sa faute pendant sa
dernire maladie, et ne diffra sa rtractation que dans l'espoir de
la faire lui-mme dans son glise; mais la mort le surprit avant
d'avoir pu remplir un devoir que la publicit de sa faute avait rendu
si ncessaire.

Il se forma en Dauphin, ainsi que dans plusieurs autres provinces du
royaume, des fdrations parlementaires. Celle de la ville de Romans,
compose de huit mille personnes, avait  sa tte le baron de
Gilliers, commandant des gardes nationales du Dauphin et du Vivarais.
Il fut charg de prsenter au Roi, au nom de ces deux provinces, une
adresse qui ne respirait que soumission et dsir de voir rendre au Roi
une autorit si ncessaire pour le salut de la France et le bonheur de
ses sujets. Le baron de Gilliers avait de l'esprit et de la fermet.
Au commencement de la Rvolution, il s'tait laiss emporter, comme
tous les Dauphinois,  un dsir exagr de la libert; mais, honnte
homme et attach  son Roi, il vit avec douleur qu'il s'tait mpris,
et il dsirait rparer, par des services rels, l'erreur o il s'tait
laiss entraner. Il ne varia pas un instant dans cette rsolution, et
donna plusieurs fois des preuves d'un dvouement qui le firent
distinguer de Madame lisabeth, qui lui donna dans plus d'une occasion
des marques de confiance et d'estime.

L'Assemble, presse d'apporter un prompt remde  l'tat critique
des finances, ordonna que le ministre lui rendt compte de leur
situation et de ses vues pour leur amlioration. M. Necker se rendit,
en consquence,  l'Assemble. Aprs avoir dmontr la ncessit de
prendre des mesures promptes et efficaces pour arrter un dficit qui
croissait journellement, il indiqua plusieurs moyens d'y remdier,
tant loin de dsesprer de rtablir les finances d'un royaume qui
prsentait tant de ressources. L'Assemble dcrta qu'on examinerait
son rapport et qu'on destinerait trois sances par semaine pour
s'occuper des finances du royaume.

M. Necker portait dj la peine de son ingratitude et de sa dloyaut.
Mpris de l'Assemble, dtest des fidles serviteurs du Roi, sans
aucune possibilit de pouvoir satisfaire son ambition, il sentit, mais
trop tard, que l'on finit par tre la victime de ceux que l'on lve
aux dpens de son devoir.

Le moment paraissant favorable pour oprer la destruction du clerg
par la vente de ses biens, M. Bailly, pour y parvenir plus
promptement, vint proposer  l'Assemble d'accorder par un dcret  la
municipalit de Paris la facult d'acheter pour _quatre cents
millions_ de biens du clerg, en change desquels elle souscrirait
pour autant de billets remboursables en quinze annes, et d'tendre la
mme faveur, jusqu' concurrence de pareille somme, aux autres
municipalits du royaume. Cette proposition occasionna les discussions
les plus vives entre les deux partis de l'Assemble. Un grand nombre
de membres s'levrent contre. L'archevque d'Aix, l'vque de Nancy
et plusieurs autres, montrrent, avec autant de sagesse que de
modration, les inconvnients qu'entraneraient l'tablissement des
assignats et la vente des biens du clerg, avant d'avoir pourvu aux
dmes qui formaient une grande partie de ces biens,  la fixation des
frais du culte et de ses ministres, et au mode de payement des
crances des particuliers sur le clerg. Ils reprsentrent qu'en
chargeant les municipalits de la vente desdits biens, on courait le
risque de les voir dilapider, et de laisser l'tat grev des frais du
culte et des crances des particuliers.

Le dsir ardent de la majorit de l'Assemble pour l'expropriation du
clerg lui permit  peine d'couter aucune des raisons allgues
contre la demande de M. Bailly. Elle fut convertie en dcret, en y
ajoutant la nomination de douze commissaires pris dans l'Assemble,
pour faire, de concert avec la municipalit, l'estimation des biens
qui lui taient accords. On l'obligea, en outre, ainsi que les autres
municipalits, de mettre en vente sur-le-champ lesdits biens, et de
les adjuger au plus offrant et dernier enchrisseur, ds qu'il se
prsenterait quelque acqureur qui les portt au prix fix par la
Commission. L'Assemble n'eut garde d'accepter les _quatre cents
millions_ offerts par le clerg,  la condition qu'on lui laisserait
la disposition de ses biens. Un membre du ct gauche en donna
navement la raison  une personne de ma connaissance, qui lui
opposait que pareille somme pouvait oprer la libration de l'tat.
Cela peut tre, rpondit-il; mais le clerg ne serait pas dtruit.

Dom Gerle, pour fermer la bouche  ceux qui prtendaient que la
destruction du clerg entranerait celle de la religion et admettrait
l'admission de toutes les sectes en France, proposa de dcrter que la
religion catholique, apostolique et romaine demeurerait toujours la
religion de l'tat, et que son culte seul serait autoris. MM. de
Menou, de Lameth et de Mirabeau s'opposrent  cette motion, et
firent, avec une pompeuse drision, leur profession d'attachement  la
religion catholique, en disant que c'tait faire injure  l'Assemble
de douter de ses sentiments pour une religion o le culte tait mis 
la tte des dpenses publiques. Aprs une vive discussion entre les
membres de l'Assemble, Dom Gerle retira sa motion, et l'Assemble
passa  l'ordre du jour.

Non contente d'avoir dpouill le clerg de tous ses biens, elle
voulut encore changer la forme de sa Constitution et rgler elle-mme
ce qui concernait ses ministres. Elle fit une nouvelle distribution
des vchs, en supprima un grand nombre, dclara qu' l'avenir les
curs et mme les vques seraient nomms par le peuple, ta aux
derniers toute autorit sur les curs et tout pouvoir dans leurs
diocses. C'tait le dernier coup qu'elle pt porter  la religion; et
il tait facile de voir qu'en avilissant le clerg et le rduisant 
l'impossibilit de faire aucun bien, on lui ferait perdre toute
considration dans l'esprit du peuple, qui du mpris des ministres
passerait bientt  celui de la religion.

L'abb Maury et plusieurs autres membres distingus du clerg
discutrent avec sagesse et modration tous les articles de cette
Constitution; prouvrent videmment qu'elle tait inadmissible dans la
religion catholique, et qu'elle serait une occasion de troubles, par
celui qu'elle mettrait dans les consciences. Mais le parti tait pris,
et malgr la protestation du clerg et d'un grand nombre de membres de
l'Assemble de ne prendre aucune part au dcret qu'on voulait rendre
sur cet objet, cette Constitution civile du clerg fut dcrte par la
majorit de l'Assemble. L'vnement n'a que trop justifi les
craintes qu'elle inspirait. Le peuple, aprs avoir pass du mpris des
ministres  celui de la religion, finit par n'en avoir aucune, et nous
recueillons les tristes fruits de cet abus de tout frein et de tout
principe.

L'Assemble s'occupa ensuite du traitement des membres du clerg et
des autres bnficiers, et dcrta qu' l'avenir le sort des vques
et archevques serait fix  douze mille francs; celui des curs, 
mille deux cents francs, non compris leur casuel, qu'on laisserait
subsister; celui des vicaires des campagnes fut fix  sept cents
francs, et il n'y eut rien de chang dans le traitement des vicaires
des villes.

Comme il tait impossible de rduire  pareille somme les vques et
les curs qui avaient joui jusqu'alors d'un revenu si diffrent, elle
dcida que les vques et archevques dont les revenus excdaient
douze mille francs conserveraient, avec cette somme, la moiti de leur
revenu actuel, pourvu qu'il ne passt pas trente mille francs, ainsi
que les btiments de la maison piscopale et les jardins attenants.
Les pensionnaires, dignitaires, chanoines et autres bnfices furent
traits de la mme manire; le seul archevque de Paris conserva un
traitement de soixante-treize mille francs. Les curs dont les cures
excdaient le revenu de mille deux cents francs conservrent, avec
cette somme, la moiti de l'excdant de leur revenu, pourvu qu'il ne
passt pas six cents francs, avec leur maison et le jardin attenant.

Le chevalier de Boufflers, MM. Malouet, Rewbell, de Clermont-Tonnerre
et beaucoup d'autres, firent des reprsentations inutiles sur
l'injustice d'ter aux prlats qui jouissaient de fortunes
considrables la facult de payer des dettes dont la plupart avaient
t contractes pour des objets de charit ou d'utilit publique, et
de frustrer des cranciers qui avaient trait de bonne foi et sur la
garantie de proprits regardes comme inattaquables. On rpondit par
des injures et des sarcasmes aux raisons allgues en faveur du
clerg, et les bnficiers furent dpouills. On accorda seulement aux
vques, depuis l'ge de soixante-quinze ans, un traitement de
dix-huit mille francs, et leur maximum fut de plus augment d'un
tiers; les vques destitus n'eurent que le tiers du traitement des
vques conservs.

Il est  remarquer que le clerg ne prit aucune part  la
dlibration qui concernait son traitement; il se contenta de dfendre
ce qui intressait le fond de la religion, et montra dans tout le
cours des sances de l'Assemble, et nommment dans cette occasion,
une dignit et un dsintressement au-dessus de tout loge.

L'Assemble ne se borna pas  la proposition de M. Bailly; elle
dcrta de plus la vente de tous les domaines nationaux, autres que
les forts et ceux que le Roi jugerait  propos de se rserver; et
pour acclrer la vente des biens du clerg, elle dcrta que chaque
particulier, sans distinction, aurait la facult d'acqurir des biens
nationaux. L'abb Maury, M. de Cazals et plusieurs autres
reprsentrent avec force que les cranciers du clerg et les porteurs
de rentes assigns sur lui devaient avoir la prfrence; que cette
mesure entranerait la dilapidation des biens du clerg, et ne
favoriserait que les agioteurs et les capitalistes. Ils ne furent
point couts, et le dcret fut prononc.

L'Assemble, malgr la rclamation d'un grand nombre de ses membres,
dcrta galement l'alination des domaines royaux. On eut beau lui
prouver que c'tait le patrimoine de nos Rois, elle ne voulut rien
couter, et tendit mme cette mesure jusqu'aux successions qui
pouvaient leur arriver par la suite, et qui devaient  leur mort
rentrer dans la classe des domaines royaux.

Il en fut de mme pour la libert du commerce de l'Inde, malgr les
observations d'un grand nombre de commerants, qui reprsentrent,
mais inutilement, qu'un pareil dcret ruinerait notre commerce et
donnerait aux Anglais un avantage immense, dont ils profiteraient 
nos dpens.

Mais ce qu'on aura peine  croire, ce fut de voir dcrter en deux
heures de temps la suppression de tous les tribunaux existant dans le
royaume. L'Assemble adopta les conclusions de M. Thouret, rapporteur
du comit de constitution, sans vouloir couter aucune discussion sur
le danger de livrer la France  l'anarchie par une destruction aussi
subite, et sur la dette immense dont elle allait tre greve par le
remboursement des finances de chaque charge de la magistrature.

Les dnonciations se multipliaient, et les intrigants tiraient un tel
parti du mtier de dlateur, qu'ils s'y livraient avec complaisance.
Le secrtaire du comte de Maillebois et son valet de chambre, esprant
tirer parti pour leur compte de diverses ides que leur matre avait
jetes sur le papier et qu'il avait donnes  copier  son secrtaire,
substiturent la copie  l'original et allrent le dnoncer au comit
des recherches. Nous ne demandons rien, dirent-ils, et nous voulons
seulement remplir le plus saint des devoirs en dnonant M. de
Maillebois, pour le salut de la patrie. Ils eurent seulement le reste
de pudeur d'avertir le comte de Maillebois qu'ayant trouv un emploi 
Paris, ils ne reviendraient plus auprs de lui. Ce dernier courut 
son portefeuille, et, ne trouvant que la copie de ses papiers, il fit
mettre des chevaux  sa voiture et partit sur-le-champ pour la
Hollande, ne voulant point risquer l'preuve d'une longue captivit
avant d'avoir pu prouver son innocence.

L'Assemble, ne voulant plus tre prside par des membres du ct
droit, et mcontente de voir succder le comte de Virieu au marquis de
Bounai, imagina, pour l'carter, de proposer qu'il ajoutt au serment
ordinaire celui de ne jamais protester contre aucun des dcrets de
l'Assemble. Il y consentit, en ajoutant seulement: lorsqu'ils auront
t sanctionns par le Roi. Cette restriction occasionna un grand
tumulte. Le ct gauche prtendait que les dcrets rendus par
l'Assemble taient obligatoires pour tous ses membres, mme avant la
sanction du Roi; le ct droit soutenait le contraire avec chaleur. M.
de Virieu, ne pouvant se faire entendre, pria M. de Bounai de le
remplacer jusqu' ce que le calme ft rtabli. Il reprit alors la
prsidence pour faire reconnatre son droit; et levant la voix, il
dclara que pour le bien de la paix il se dmettait de la prsidence.
L'Assemble nomma l'abb Goutte  sa place. Celui-ci, d'un ton
hypocrite, proclama solennellement que le but de l'Assemble dans un
pareil choix tait d'honorer la religion dans la personne d'un de ses
ministres; et pour jouer son rle jusqu' la fin, il fit porter son
compliment de remercment, en quittant la prsidence, sur
l'incompatibilit des richesses avec la religion.

L'institution des juges occasionna de violents dbats. On voulait
qu'ils fussent nomms par le Roi, sur la prsentation de trois sujets.
Le ct gauche s'y opposa, ainsi qu' leur inamovibilit. Craignant
toujours de voir donner au Roi trop d'autorit, l'Assemble dcrta:
que les juges seraient nomms par le peuple pendant six ans, avec la
facult d'tre rlus au bout de ce terme; que le Roi serait tenu de
les accepter, et qu'ils en recevraient seulement leur provision. La
cour d'appel, qu'il avait t question de rendre ambulante, fut enfin
dclare sdentaire, et la nomination du ministre public fut
seulement rserve au Roi.

Les troubles continuaient dans le royaume; les soldats se rvoltaient
contre leurs officiers, dont plusieurs perdirent la vie en voulant
maintenir l'autorit du Roi. Le massacre de M. de Voisins, commandant
 Valence, trouva des approbateurs dans l'Assemble, sous le prtexte
de l'inquitude que causaient au peuple les sentiments de cet
officier.

M. de Saint-Priest crivit  l'Assemble le rcit des excs qui
s'taient commis  Marseille. Le peuple s'tait rendu matre du fort
de la Garde et de la citadelle de Saint-Nicolas par la faiblesse de M.
Calvit, commandant. M. de Beausset, major du fort Saint-Jean, avait,
au contraire, constamment refus de le livrer, et s'tait dvou
courageusement  la mort plutt que de manquer  son devoir. Mand 
la municipalit pour y rendre compte de sa conduite, il vit clairement
que le peuple n'attendait que sa sortie du fort pour attenter  sa
vie; mais, ne voulant donner aucune prise sur lui, il consentit  s'y
rendre, aprs avoir mis ordre  ses affaires et fait par crit ses
adieux  sa famille. A peine fut-il sorti du fort, que le peuple se
jeta sur lui et le massacra, au milieu des municipaux chargs de le
conduire  la municipalit. M. de Saint-Priest finit ce triste rcit
par demander que M. de Crillon ft nomm commandant  Marseille,  la
place de M. le marquis de Miran, qui avait donn sa dmission.
L'Assemble s'y opposa,  cause de sa qualit de dput, quoique M. le
duc de Biron l'et t en Corse lors du meurtre du comte de Reuilly,
sur la dmission du vicomte de Barrin.

La partie saine de l'Assemble demanda justice d'un si cruel
attentat, qui blessait toutes les lois et portait une atteinte si
visible  l'autorit du Roi. M. le duc de la Rochefoucauld, M. d'Andr
et plusieurs autres, firent vivement sentir la ncessit de punir de
pareils forfaits, et le danger de laisser les municipalits s'carter
de leurs devoirs, sous prtexte de conserver leur popularit; et ils
opinrent pour que la municipalit de Marseille ft mande  la barre
pour y rendre compte de sa conduite.

M. de Mirabeau se porta pour son dfenseur. Il soutint qu'une
illgalit n'tait pas un crime, et que la mander  la barre tait la
prjuger coupable. Il assimila les deux journes de troubles 
Marseille  celles des 5 et 6 octobre, et ajouta qu'il fallait faire
tomber la hache sur la tte des Parisiens, si l'on voulait punir la
ville de Marseille. M. le baron de Menou, confirmant les assertions de
Mirabeau, ajouta qu'il tait urgent de changer tous les commandants
militaires, pour les remplacer par des officiers dvous  la
Rvolution, et il dnona M. de Saint-Priest comme un de ses ennemis.

Le vicomte de Mirabeau demanda sur-le-champ que les troubles de
Marseille fussent jugs par les juges chargs de connatre les
forfaits des 5 et 6 octobre. M. le comte de Mirabeau s'cria avec
emportement qu'on voulait le reprsenter comme instigateur de ces
troubles: J'ai mis, dit-il, je mets et je mettrai la paix 
Marseille; on veut m'illuminer de crimes; qu'ils viennent, ces
accusateurs, les dnoncer au comit des recherches, et y drouler mes
crimes. Il fallait que M. de Mirabeau ft bien assur des
dispositions de l'Assemble pour oser tenir un pareil langage; mais il
connaissait trop bien son indulgence envers le crime, pour en avoir
rien  redouter. Elle se borna  tmoigner au Roi sa profonde douleur
des troubles de Marseille,  le remercier des mesures qu'il avait
prises pour remdier  ces excs, et  renvoyer cette affaire au
comit des rapports.

Il y eut galement une meute  Toulon, pour faire dlivrer des armes
au peuple et faire mettre en libert les matelots qui taient en
prison. Ces demandes d'armes s'tendaient dans tous les ports du
royaume, ainsi que les soulvements du peuple pour les obtenir. M. de
Glandevs, oblig de quitter l'Htel de la marine, fut d'abord dtenu
 la municipalit, et l'arsenal courait le plus grand risque d'tre
spoli. Le Roi, en faisant part  l'Assemble de la rvolte de Toulon,
demanda la punition des coupables, et que l'on prt des mesures
efficaces pour prvenir les demandes d'armes qui, existant dans tous
les ports, pouvaient avoir les suites les plus funestes pour la
conservation de la marine franaise. Mais l'Assemble, ayant reu en
mme temps une lettre de la municipalit de Toulon qui annonait que
le calme y tait rtabli et M. de Glandevs remis en libert, se borna
 renvoyer l'affaire au comit des rapports.

M. de Montmorin crivit, au nom du Roi, au prsident de l'Assemble
pour lui annoncer que les diffrends qui existaient entre l'Espagne et
l'Angleterre obligeaient Sa Majest, qui veillait  la sret de
l'tat, d'armer quatorze vaisseaux de ligne dans les ports de l'Ocan
et de la Mditerrane, et de se prparer mme  augmenter les
armements militaires, si les circonstances l'exigeaient; que malgr
l'espoir qu'avait Sa Majest de voir terminer  l'amiable les
diffrends de ces deux puissances, la France ne pouvait rester
dsarme tant que l'Angleterre serait arme; que les secours que nous
avions reus de l'Espagne dans toutes les occasions, et nommment dans
la dernire guerre, ne permettaient pas au Roi de mettre en doute
l'empressement de l'Assemble  soutenir l'honneur de la nation et 
dcrter les secours ncessaires, lorsque le tableau lui en aurait t
mis sous les yeux.

Vous ne pouvez, dirent les membres du ct gauche, accorder de
secours qu'aprs avoir dcid  qui appartiendra le droit de faire la
paix ou la guerre, et surtout lorsque les ngociations sont entre les
mains d'un homme aussi suspect  la nation que l'est M. le duc de
Vauguyon. On dcrta que le Roi serait remerci des mesures qu'il
avait prises pour le maintien de la paix, et que, ds le lendemain, on
dlibrerait si c'tait au Roi ou  la nation de faire la paix ou la
guerre.

Plusieurs membres du ct droit, entre autres l'abb Maury, MM. de
Cazals, de Montlosier, Malouet, l'abb de Montesquiou et plusieurs
autres, soutinrent avec force la ncessit d'en laisser le pouvoir au
Roi, et l'utilit qu'en retirerait la nation. M. de Mirabeau mme se
joignit  eux dans cette occasion; mais MM. de Lameth, Barnave,
Rewbell, Dupont de Nemours, Bionzac, Chapellier, de Custine,
d'Aiguillon et de Crillon, soutinrent avec chaleur l'opinion
contraire. Aprs sept jours de discussions trs-animes, l'Assemble
dcrta que la paix ou la guerre ne pourrait tre dcide que par un
dcret de l'Assemble sur la proposition du Roi, et sanctionn par
lui; qu'au Roi seul appartiendrait le soin de veiller sur la sret du
royaume; de maintenir ses droits et ses possessions; d'entretenir les
relations politiques et de nommer les agents; de faire les prparatifs
de guerre de terre et de mer, et d'en rgler la destination; que s'il
s'agissait d'hostilits imminentes ou de conserver un alli, le Roi en
donnerait connaissance au Corps lgislatif, qui se rassemblerait le
plus promptement possible, s'il tait en vacances; que s'il tait
prouv que la guerre ft occasionne par quelque agent du pouvoir
excutif, il serait regard comme criminel de lse-nation, la France
renonant solennellement  entreprendre aucune conqute et  employer
ses forces contre la libert d'aucun peuple; que toute dclaration de
guerre se ferait au nom du Roi et de la nation, et que, en cas de
refus du pouvoir lgislatif, il serait tenu,  l'instant o la guerre
se terminerait, de congdier les troupes au-dessus du pied de paix, 
l'poque fixe par le Corps lgislatif, et que si elles restaient
rassembles, le ministre en serait responsable et poursuivi comme
criminel de lse-nation; qu'il appartiendrait au Roi de signer avec
les puissances trangres tous les traits de paix, d'alliance et de
commerce, mais qu'ils n'auraient d'excution qu'aprs la ratification
du Corps lgislatif.

Le Roi prouva une vive douleur de ce dcret. Il regardait comme
essentiel au bien de l'tat que le droit de paix et de guerre lui ft
rserv. Mais ceux des membres de l'Assemble qui n'aspiraient qu' la
destruction de l'autorit royale ne se contentrent pas de s'opposer 
laisser au Roi cette prrogative attache  la souverainet; ils
firent tablir, avant le prononc du dcret, des groupes de leurs
affids autour de l'Assemble et dans les Tuileries, pour intimider
les faibles et les ranger  leur parti. M. de la Fayette avait promis
de voter pour le Roi dans cette circonstance; mais, craignant de
perdre sa popularit, il se joignit avec ses partisans au parti
contraire, et sortit ensuite de l'Assemble avec cette populace,  la
tte de laquelle il traversa la terrasse des Tuileries aux cris
rpts de: Vive la nation! La Reine, pour viter ce bruit continuel
au-dessous de ses fentres, se rfugia dans les petits entre-sol
qu'occupait Madame, et y passa l'aprs-midi. Elle avait besoin de tout
son courage pour supporter des insultes qui se renouvelaient si
souvent.

M. Bailly, qui, comme je l'ai dj dit, n'avait aucune ide des
convenances, crut donner au Roi une marque de respect en lui
prsentant une des mdailles que la ville avait fait frapper 
l'occasion du sjour du Roi dans la capitale. Elle reprsentait
l'entre du Roi aux Tuileries et avait pour lgende les mots suivants:
J'y ferai dsormais ma demeure habituelle. 6 octobre 1789.--Sire,
dit-il au Roi, ces paroles de Votre Majest, graves sur le bronze,
sont dans le coeur de nos concitoyens.

La mdaille qu'il remit au Roi tait d'or. Celle qu'il prsenta  la
Reine tait d'argent, et il ajouta que la promesse du Roi renfermant
celle du sjour de la Reine et de M. le Dauphin, elle allait embellir
par sa prsence une capitale dont le voeu du peuple tait d'y
conserver ses souverains.--Et vous, Monseigneur, dit-il  M. le
Dauphin en lui prsentant une mdaille de cuivre, aimez toujours le
Roi comme nous l'aimons; marchez sur ses traces et remplissez ses
promesses. La Reine reut en rougissant une mdaille qui retraait le
souvenir d'une journe que la ville aurait d s'attacher  faire
oublier, plutt que d'en perptuer le souvenir, et elle ne put
s'empcher de me dire, quand M. Bailly fut sorti de chez elle, que le
Roi serait  plaindre si les sentiments de son fils taient ceux du
modle qu'on lui proposait.




CHAPITRE IV

ANNE 1790

    Continuation des troubles dans le royaume et dcret rendu  ce
    sujet.--Liste civile dcrte par l'Assemble.--Voyage de
    Saint-Cloud.--Suppression de la noblesse.--Dsorganisation de
    l'arme.--Troubles excits  Avignon pour oprer la runion du
    Comtat  la France.--Ptitions incendiaires accueillies 
    l'Assemble.--Protection accorde aux factieux dans les diverses
    provinces du royaume.


M. de Saint-Priest crivit de nouveau  l'Assemble pour se plaindre
de la municipalit de Marseille, qui laissait dmolir la citadelle,
laquelle coterait des millions  rtablir; il montrait aussi
l'importance de s'opposer  un pareil dsordre. L'Assemble dcrta
que la dmolition serait arrte, et que le Roi serait suppli de
donner des ordres pour l'excution de ce dcret. La municipalit
envoya sur-le-champ des dputs pour demander seulement la dmolition
des batteries qui dominaient la ville et inquitaient le peuple, et
elle dnona M. de Saint-Priest comme l'ennemi dclar de la ville de
Marseille. L'affaire fut renvoye au comit des rapports.

L'Assemble n'avait pas t aussi indulgente pour quelques troubles
qu'il y eut  Nmes au sujet des cocardes blanches portes par des
citoyens de la garde nationale, et arraches par des soldats du
rgiment de Guyenne. Les sabres se tiraient de part et d'autre,
lorsque M. de Marguerite, maire de Nmes, qui signait  ce moment un
arrt pour dfendre de porter la cocarde blanche, en ayant t
averti, se rendit sur-le-champ au lieu du combat et le fit cesser par
sa prsence. Des hommes arms de piques et clairs par des torches
parcoururent la nuit toute la ville; le rgiment de Guyenne demanda et
obtint que la loi martiale ft proclame, et le tumulte cessa.
L'Assemble dcrta que M. de Marguerite, quoique dput, serait mand
 la barre pour rendre compte de la conduite de la municipalit, et
que le Roi serait suppli de ne pas loigner de Nmes le rgiment de
Guyenne. On tait toujours assur de voir accuser les fidles
serviteurs du Roi et de trouver, au contraire, des motifs d'excuse
dans les actions les plus blmables et les plus contraires  son
autorit.

Sa Majest, pour viter les troubles qui pouvaient rsulter des
diffrentes cocardes qui se portaient dans le royaume, fit une
proclamation pour dfendre d'en porter d'autre que la cocarde
nationale, qu'il portait lui-mme. Il saisit cette occasion pour
exhorter de nouveau les Franais  la paix,  l'union, et  mettre fin
aux violences qui affectaient si vivement son coeur paternel. Jamais
prince n'aima plus sincrement son peuple et ne dsira plus ardemment
de remdier aux calamits auxquelles la France tait en proie. Mais
une partie de ses ministres, plus occups de leur sret et de leur
intrt personnel que de ceux de ce prince, et de la nation qu'ils
mettaient toujours en avant, lui inspirrent une telle crainte des
moyens qu'il pouvait employer pour conserver son autorit, qu'il crut
que le bien public exigeait qu'il restt dans une inertie complte. Il
refusa, en consquence, d'couter les conseils de ceux qui lui
reprsentaient le danger d'adopter un pareil systme.

Les membres de l'Assemble ennemis de la monarchie, voyant M. de
Saint-Priest sincrement attach au Roi et le souponnant de lui
donner des conseils qui pouvaient nuire  leurs projets, travaillrent
sourdement  l'loigner, ainsi que ceux des ministres qu'ils croyaient
pouvoir mettre obstacle  leur dessein.

Paris tait inond de mendiants trangers qui y accouraient de toutes
parts. L'Assemble dcrta qu'ils sortiraient du royaume, et que ceux
des provinces seraient renvoys dans leurs communes, que les mendiants
valides qui seraient trouvs  Paris huit jours aprs la publication
du dcret seraient renferms dans des maisons de travail; que l'on
conduirait les infirmes, hors d'tat de travailler, dans des hpitaux
et autres maisons de secours, et qu'il serait fourni, par le trsor
public de quoi subvenir aux dpenses extraordinaires occasionnes par
le prsent dcret. Il tait bien ncessaire, car il y avait tout 
craindre de pareilles gens pour la sret de la ville et de ses
habitants.

L'Assemble rendit encore un dcret non moins utile que le prcdent,
pour mettre un terme aux dsordres qui se multipliaient dans le
royaume. Il enjoignait aux honntes gens de dnoncer aux municipalits
et aux autres administrations ceux qui porteraient le peuple  exercer
des violences contre les personnes et les proprits, et se
prvaudraient de prtendus dcrets de l'Assemble non revtus des
formes prescrites par la loi, et nommment ceux qui n'auraient pas t
publis par les autorits comptentes. On devait galement dnoncer
les curs qui se refuseraient  publier au prne les dcrets de
l'Assemble sanctionns par le Roi. On interdisait les ports d'armes
dans les assembles primaires, dans les glises, dans les marchs et
dans les runions publiques.

Ce mme dcret mettait toutes les proprits quelconques, les artisans
et les cultivateurs sous la protection de la loi; ordonnait que tous
les chefs d'meute, instigateurs de troubles, et gnralement tous
ceux qui se porteraient  des violences contre les personnes et les
proprits, fussent constitus prisonniers et punis suivant la rigueur
des lois, sans prjudice de la loi martiale, et l'on rendait les
citoyens de chaque commune responsables des dsordres qu'ils auraient
pu empcher.

La connaissance et le jugement des attentats commis dans les
dpartements du Cher, de l'Allier, de la Nivre et de la Corrze,
furent attribus,  compter du 1er mai, aux bailliages de Bourges, de
Moulins, de Saint-Pierre-le-Moustier et de Limoges.

Le Roi, ayant le dsir de passer l't  Saint-Cloud, fut conseill de
faire auparavant quelques promenades dans les environs de Paris. Il
consentit en consquence  monter  cheval et  se promener au bois de
Boulogne. Il y allait accompagn de quelques officiers de la garde
nationale et de ceux de sa maison. Les Parisiens en prouvrent une
joie trs-grande, esprant que la sortie du Roi dtruirait les bruits
de sa captivit. Dans la capitale, la famille royale commena aussi de
son ct  faire quelques promenades, qui lui procurrent quelques
moments de distraction, qui lui taient bien ncessaires pour pouvoir
soutenir l'amertume de sa position.

Dans une des sances consacres  la question des finances,
l'Assemble fixa le traitement des ministres et les dpenses de leur
dpartement; celles du dpartement des affaires trangres le fut 
six millions trois cent mille livres, non compris cent quatre-vingt
mille francs de traitement pour son ministre. Celui des autres
ministres fut de cent mille francs; le traitement de ceux qui
n'avaient point de dpartement et qui n'taient que ministres d'tat
fut de quatre-vingt mille francs, et l'on accorda, de plus, cent
quarante mille francs pour la personne qu'il plairait au Roi
d'admettre dans son conseil. Barnave demanda que ce traitement ne ft
que provisoire, et Goupil de Prfeln obtint que ce dernier article ft
rduit  quatre-vingt mille francs. On attendit, pour dterminer les
dpenses des dpartements de la guerre et de la marine, les diffrents
rapports des comits chargs de ces deux objets.

On supprima les haras comme dpense inutile, et l'on proposa de
rduire la dpense de la maison des princes, qui montait  huit
millions deux cent quarante mille francs,  quatre millions sept cent
mille francs, dont deux millions pour Monsieur, autant pour M. le
comte d'Artois, et sept cent mille francs pour les deux princes ses
enfants; mais cette dernire proposition fut ajourne pour tre
examine de nouveau, et l'Assemble finit par dcrter que le Roi
serait suppli de fixer lui-mme sa liste civile.

Le Roi se dtermina enfin  la fixer  vingt-cinq millions, en y
ajoutant le revenu des parcs, domaines et forts des maisons de
plaisance qu'il conserverait. Il se chargeait, sur cette somme, de sa
maison militaire, de celle des princesses ses tantes, et de Madame
lisabeth. Il pria l'Assemble d'assurer  la Reine un sort convenable
 son tat, et tel que l'Impratrice avait eu droit de l'attendre en
lui donnant sa fille en mariage. Il reprsenta qu'elle venait de faire
le sacrifice de sa maison particulire, qu'avaient eue de tout temps
les reines de France, montant  quatre millions, et qu'il attachait un
grand prix  remplir les engagements qu'il avait contracts avec la
famille de la Reine. L'Assemble dcrta que la lettre du Roi serait
elle-mme le dcret; qu'il y serait ajout qu'il avait t rendu par
acclamation; que le douaire de la Reine serait fix  quatre millions,
et que l'Assemble porterait au Roi, avec cette rsolution, les
tmoignages de son amour et de son respect.

L'vque d'Autun fit un rapport sur l'utilit d'une fdration
gnrale de tout le royaume, pour prter un serment de fidlit
solennelle  la nation,  la loi, au Roi et  la Constitution dcrte
par l'Assemble nationale et sanctionne par le Roi; et il proposa
d'en fixer l'poque au 14 juillet; ce qui fut dcrt sur-le-champ.

Le 23 mai, jour de la Fte-Dieu, le Roi et la Reine suivirent  pied,
suivant la coutume, la procession du Saint-Sacrement de Saint-Germain
l'Auxerrois, paroisse des Tuileries; l'Assemble, qui y avait t
invite, la suivit aussi, le prsident  la droite du Roi. Madame,
trop jeune et trop dlicate pour en supporter la fatigue, resta aux
Tuileries, et elle alla, avec Mgr le Dauphin, la voir passer dans la
galerie du Louvre.

Le lendemain, le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin, Madame et Madame
lisabeth allrent s'tablir  Saint-Cloud pour y passer la belle
saison. M. de la Fayette et mme l'Assemble furent bien aises de voir
le Roi quitter Paris, pour ter aux provinces l'ide de sa captivit 
l'poque de la Fdration. Ils en sentaient tellement la ncessit,
que ce furent eux-mmes qui persuadrent le peuple de l'utilit de cet
tablissement; de manire que ce voyage se passa trs-tranquillement.
La garde du Roi y fut compose des volontaires de Saint-Cloud et de
Svres, de quatre cents hommes de la garde nationale de Paris, et, des
compagnies ordinaires des gardes-suisses.

Le Roi et la Reine venaient tous les quinze jours  Paris, et mme
plus souvent, si les circonstances l'exigeaient. Il n'y eut  demeurer
 Saint-Cloud que les personnes du service du Roi et de la Reine, et
les grandes charges dont le service tait habituel. Les dames du
palais mme n'y taient que pour le temps de leur semaine. Monsieur et
Madame y venaient souper tous les soirs et s'en retournaient ensuite 
Paris. Le Roi ne voulut recevoir  ce voyage aucune dame trangre au
service, pour viter les demandes qui lui eussent t faites et qui
eussent t dsagrables; les dames de Madame et les officiers de la
maison de Monsieur, qui les accompagnaient, soupaient alors avec le
Roi.

Ce prince dnait et soupait tous les jours avec les personnes qui
taient du voyage. Il faisait une partie de billard aprs dner et
aprs souper. Il se plaisait plus  Saint-Cloud qu' Paris, ainsi que
la Reine, qui y avait plus de libert et pouvait y avoir plus
facilement les personnes qui lui taient agrables. Madame la duchesse
de Fitz-James et la princesse de Tarente, qu'elle aimait beaucoup, y
venaient frquemment, ainsi que plusieurs autres personnes.

Mgr le Dauphin, qui n'tait pas d'ge  sentir ses malheurs, s'y
amusait infiniment. Il tait continuellement dans le jardin, et allait
tous les soirs se promener dans le parc de Meudon. La Reine le menait
quelquefois elle-mme  la promenade, surtout quand madame de Tarente
tait de service. Elle connaissait sa discrtion, la noblesse de ses
sentiments, et son extrme attachement pour elle. Il tait tel,
qu'elle et fait le sacrifice de sa vie, si elle et pu,  ce prix,
tirer la Reine de la cruelle situation o elle se trouvait. Cette
princesse panchait souvent son coeur dans celui d'une personne si
sre. tant un jour avec nous  la promenade, et se voyant entoure de
gardes nationaux, dont une partie tait compose de gardes-franaises
qui avaient dsert leurs drapeaux, elle nous dit, les larmes aux
yeux: Que ma mre serait tonne, si elle voyait sa fille, fille,
femme et mre de rois, ou du moins d'un enfant destin  le devenir,
entoure d'une pareille garde! Il semblait que mon pre et un esprit
prophtique le jour o je le vis pour la dernire fois. Et elle nous
raconta que l'empereur Franois 1er, partant pour l'Italie, d'o il ne
devait jamais revenir, rassembla ses enfants pour leur dire adieu.
J'tais la plus jeune de mes soeurs, ajouta-t-elle. Mon pre me prit
sur ses genoux, m'embrassa  plusieurs reprises et toujours les larmes
aux yeux, paraissant avoir une peine extrme  me quitter. Cela parut
singulier  tous ceux qui taient prsents, et moi-mme ne m'en serais
peut-tre plus souvenue, si ma position actuelle, en me rappelant
cette circonstance, ne me faisait voir, pour le reste de ma vie, une
suite de malheurs qui n'est que trop facile  prvoir.

L'impression que nous firent prouver ces dernires paroles fut si
vive, que nous fondmes en larmes. Alors la Reine nous dit avec sa
grce et sa bont ordinaires: Je me reproche de vous avoir
attristes; remettez-vous avant d'arriver au chteau; unissons nos
courages, la Providence nous rendra peut-tre moins malheureux que
nous ne le croyons.

Il tait impossible  cette princesse de ne pas comparer les jours
heureux qu'elle avait passs  Saint-Cloud avec ceux du sjour actuel.
Elle en faisait souvent la rflexion; et, un jour que nous tions
ensemble au bout de la galerie, dont Paris fait un des principaux
points de vue, elle me dit en soupirant: Cette vie de Paris faisait
jadis mon bonheur, j'aspirais  l'habiter souvent. Qui m'aurait dit
alors que ce dsir ne serait accompli que pour y tre abreuve
d'amertume, et voir le Roi et sa famille captifs d'un peuple rvolt!


DESTRUCTION DE LA NOBLESSE.

Le Roi, inform du projet qu'avait l'Assemble de dtruire la
noblesse, imagina qu'il pourrait prvenir cette mesure, sans blesser
les susceptibilits du Corps lgislatif, en faisant crire de sa part
 Chrin de ne plus recevoir  l'avenir des titres gnalogiques,
qu'on tait dans l'usage de lui remettre pour les prsentations  la
Cour. On lui en avait donn le conseil; mais cet expdient n'eut pas
le succs qu'on en attendait.

Le 23 juin, l'Assemble, profitant d'une sance du soir peu
nombreuse, dcrta la suppression de la noblesse, sans permettre
aucune discussion sur un sujet si important. M. de Lameth dbuta par
demander qu'on tt, avant le 14 juillet, les statues enchanes
autour de la statue de Louis XIV, monument de servitude qui
fltrissait la place des Victoires. La famille d'Aubusson les rclama
inutilement comme proprit de famille, et les artistes, comme des
chefs-d'oeuvre de l'art. Ces derniers, dsols d'une pareille
destruction, offrirent d'ter les chanes de ces statues: Vous n'en
terez pas l'attitude humilie, dit M. Bouche. Et M. de Saint-Fargeau
ajouta: Nous galerons les monuments du sicle de Louis XIV, et ce
grand sicle sera effac par celui d'une grande nation.

M. Lambel, avocat, M. le vicomte de Noailles et Mathieu de
Montmorency, demandrent la suppression de la noblesse, de tout titre
hrditaire, des livres, des amoiries; et Charles de Lameth ajouta
que l'on regarderait comme ennemis de la Constitution ceux qui
continueraient  les porter: Plus d'Altesse, d'Excellence et
d'minence! s'cria Lanjuinais.--Qu'on supprime les noms de terre,
dit M. de Saint-Fargeau, et qu'on oblige chacun  reprendre celui de
sa famille.

M. de la Fayette s'opposa  toute espce d'exception, mme en faveur
des Princes du sang. Selon lui, dans le systme d'galit qui allait
rgir la France, il ne devait plus y avoir que des citoyens actifs.
Son esprit rvolutionnaire l'aveuglait au point de ne pas voir que
dans une monarchie hrditaire, dont les femmes taient exclues, la
dignit de la couronne exigeait que ceux qui taient appels  la
porter jouissent d'un rang qui les ft respecter. On demanda
l'ajournement, vu la gravit de la matire, et il fut opinitrement
refus.

M. Landsberg, dput d'Alsace, parla avec sagesse et modration, et
dclara qu'assur d'tre dsavou par ses commettants, il se retirait
la tristesse dans l'me. Soumis, dit-il, aux dcrets de l'Assemble,
ils sauront qu'ils vivent avec le sang dans lequel ils sont ns, et
que rien ne peut les empcher de vivre et mourir gentilshommes.--Si
vous dtruisez la noblesse, dit M. de Faucigny, vous aurez  la place
la distinction de banquiers, usuriers, agioteurs et propritaires de
trois cent mille francs de rente, et l'amour des richesses remplacera
l'honneur franais, me de la noblesse.

Malgr l'opposition de MM. d'Egmont, d'Ambli, de Grosbois, de Digoine
et de beaucoup d'autres, toutes ces motions furent dcrtes sans
discussion. On se borna seulement  dfendre d'attenter aux monuments
placs dans les temples, aux chartes, titres et renseignements
concernant les familles et les proprits, et aux dcorations d'aucun
lieu public ou particulier; et l'on ajouta que les dispositions
relatives aux livres et aux voitures ne pourraient tre exiges pour
Paris avant le 14 juillet, et avant trois mois pour les provinces.

L'arme se dsorganisait de jour en jour. Le rgiment de Royal-marine,
en quittant Marseille pour arriver  Lambesc, cassa tous ses
officiers, les recommandant  l'intrt de la nation. La municipalit
tenta inutilement de rappeler les mutins  leur devoir. L'Assemble se
contenta de tmoigner sa satisfaction  la municipalit de Lambesc, et
de menacer le rgiment, s'il ne rentrait pas dans le devoir, d'tre
exclu de la fdration.

Le ministre de la guerre se plaignait en vain des inconvnients que
pouvaient entraner des fautes d'un genre aussi grave. Profondment
afflig de l'insouciance de l'Assemble, il lui remit un mmoire qui
reprsentait avec force que le corps militaire menaait de tomber dans
la plus violente anarchie. Des rgiments entiers taient en
insurrection et violaient les serments les plus solennels. Les
ordonnances, disait-il, taient sans force, les chefs sans autorit;
la caisse militaire et les drapeaux enlevs; les officiers avilis,
mpriss, et souvent captifs; les commandants gorgs sous les yeux de
leurs propres soldats, et les ordres du Roi bravs hautement. De
pareils excs, ajoutait-il, peuvent tt ou tard menacer la nation
elle-mme. La force arme doit tre ncessairement obissante et mue
par un seul; du moment o elle se fera corps dlibratif, elle agira
suivant ses propres rsolutions, et le gouvernement deviendra une
dmocratie militaire, espce de monstre politique qui finit toujours
par dvorer ceux qui l'ont produit.

L'Assemble se souciait peu de remdier  ces dsordres; elle
craignait de voir dans les mains du Roi une arme fidle et obissante
qui pt mettre obstacle  ses projets, et elle prfrait voir tomber
sur sa patrie les maux dont on la menaait, plutt que de voir
restreindre une autorit dont elle abusait si cruellement.

On n'coutait que les rcits des fauteurs de dsordres, fussent-ils
mme anonymes; et avant d'avoir entendu la dfense des accuss, on se
htait de prononcer des dcrets en faveur des premiers. M. Macage,
charg du rapport relatif aux troubles de la ville de Nmes, chercha 
confondre lesdits troubles avec deux ptitions prsentes
antrieurement par la ville d'Uzs pour demander la conservation de la
religion catholique, la rpression des troubles, et que l'on rendit au
Roi l'autorit ncessaire pour y parvenir.

Cette dernire demande avait irrit l'Assemble, et avait t
reprsente par MM. de Lameth et de Mirabeau comme tendant  amener
une contre-rvolution. Ils crurent utile de lier cette dmarche aux
troubles de Nmes, et produisirent en consquence des lettres anonymes
adresses au comit des recherches, et qui, selon eux, devaient tre
admises comme pouvant servir  donner des lumires et mettre sur la
voie des projets des soi-disant catholiques de Nmes.

MM. Malouet, d'prmnil et autres relevrent le mot de _soi-disant
catholiques_ et reprsentrent, mais inutilement, que la libert
serait nulle si l'on ne pouvait adresser  l'Assemble aucune
reprsentation; que les troubles taient apaiss  Nmes; que les
lections s'y faisaient paisiblement, et qu'il y aurait du danger 
altrer, par des suppositions, la tranquillit rtablie dans cette
ville. Des rflexions aussi sages ne firent aucune impression sur
l'Assemble, et elle dcrta que les signataires des ptitions
seraient mands  la barre pour rendre compte de leur conduite, et
privs jusque-l du droit de citoyens actifs. Elle suspendit la
municipalit, et supplia le Roi d'ordonner l'information des faits
par-devant le prsidial de Nmes.

Il n'y avait pas de moyens que les rvolutionnaires n'employassent
pour oprer la runion du comtat d'Avignon  la France. Mais
l'assemble gnrale des tats d'Avignon, organe du voeu unanime des
habitants du Comtat, persista dans la rsolution de rester sous la
domination du Saint-Sige, protesta contre toute dmarche tendant 
l'en soustraire, et dclara que leurs concitoyens voulaient vivre et
mourir sous une domination qui les rendait tranquilles et heureux,
invoquant le droit ternel des nations pour n'tre pas forcs  en
changer.

Cependant, les esprits ardents et turbulents, qui ne dsiraient cette
runion que pour s'emparer du pouvoir, ne cessaient d'exciter des
troubles dans Avignon. Depuis quatre mois, cette malheureuse ville
tait livre aux horreurs de l'anarchie.

Un nomm Tournal, originairement matre d'cole, homme sans moeurs et
sans fortune, s'tait mis  la tte de ceux qui cherchaient  soulever
la populace, et tait parvenu, par son secours,  se faire nommer
lieutenant-colonel de la garde nationale et membre de la nouvelle
municipalit, compose en grande partie de ses cratures. Cette
dernire perscutait tout ce qu'il y avait de gens honntes et
vertueux, et les rendait responsables des excs dont ceux de son parti
taient eux-mmes les auteurs. Pour s'assurer une protection dans
l'Assemble, ils correspondaient avec MM. Bouche et Camus, et
combinaient avec eux la demande qu'ils devaient faire de la runion du
Comtat  la France.

Aprs avoir provoqu ceux de la ville qu'ils savaient tre contraires
 leurs projets et les avoir forcs  se dfendre, ils les accusrent
d'tre les auteurs des dsordres commis dans les journes des 9 et
10.....; et la municipalit crivit  M. Bouche en ces termes: Les
aristocrates s'taient empars des canons, avaient fait feu sur le
peuple et tu trente citoyens. Les communes d'Orange et des environs
sont heureusement venues  notre secours. Nous avons tu quatre
sclrats et emmen vingt-deux prisonniers d'Orange. Nous n'avons de
sret  esprer que dans notre runion  la France. La dclaration
des districts est unanime pour la demander, et nous supplions
l'Assemble d'avoir gard  un voeu aussi prononc.

L'Assemble, sans aucune autre information, dcrta qu'elle
instruirait le Roi de la dclaration des districts avignonnais.

On n'avait entendu que le voeu de la municipalit, et l'on se
souciait peu d'approfondir la vrit. Le marquis de Rochegude, un des
soi-disant sclrats victimes de la fureur populaire, tait malade
depuis huit jours, et n'avait pu paratre  la journe du 10. Les
patriotes vinrent le prendre chez lui, le conduisirent  la potence 
coups de baonnette, et prolongrent son supplice l'espace d'une
heure, pour jouir plus longtemps du spectacle de ses souffrances. Lui,
l'abb d'Auffroi, un ouvrier en soie et le marquis d'Aulan, qui
subirent le mme sort, taient tous quatre vertueux et gnralement
estims dans la ville; ce dernier nommment employait sa fortune 
secourir les malheureux, et en ouvrant son testament, on y trouva un
legs de vingt mille francs pour les pauvres de la ville et de sept
louis pour chacune de ses paroisses. Sans la gnreuse assistance du
maire d'Orange, de ses gardes nationales, de celles de Bagnols et des
villes voisines, plus de trois cents citoyens recommandables eussent
subi le mme sort. Pour mettre fin  ces horreurs, ils furent obligs
de capituler avec ces sclrats et de leur rendre leurs armes. Avignon
tait plonge dans la consternation; quatre cents familles des plus
considrables de la ville s'expatrirent, pour ne pas tre exposes
aux suites des calomnies que le sieur Tournal ne cessait de rpandre
sur leur compte.

S'il avait t possible de s'gayer au milieu de tant d'horreurs, la
scne que donna l'Assemble dans une de ses sances du soir en et t
bien capable. Anacharsis Clootz, se disant orateur du genre humain,
arriva  l'Assemble,  la tte d'une troupe de soi-disant
reprsentants de toutes les nations du monde connu: Europens,
Asiatiques, Africains et Amricains. C'tait, en un mot, un petit
extrait de tous les peuples de ces diverses contres, qui venaient
s'unir  la nation franaise, dont les immortels travaux
retentissaient au bout du monde. Nous demandons, disaient-ils,  tre
placs au Champ de Mars, le jour de la Fdration gnrale, pour y
planter le bonnet de la libert, comme le gage de la dlivrance
prochaine de nos concitoyens. Nos lettres de crance ne sont pas sur
nos parchemins; elles sont graves dans le coeur de tous les hommes;
et, grce aux auteurs de la dclaration des droits de l'homme, nos
chiffres ne sont pas accessibles aux tyrans.

M. de Menou, qui occupait alors le fauteuil, leur fit un discours
analogue  la circonstance, et les congdia en leur disant: Allez,
Messieurs; et, aprs cette fte auguste, retournez dans vos pays, et
dites  vos chefs que si leurs coeurs sont jaloux de suivre un grand
exemple, ils imitent Louis XVI, restaurateur de la libert franaise.

Mais ce qu'il y eut de plaisant, ce fut de voir un des auteurs de
cette scne venir rclamer le lendemain  M. de Biancourt la somme de
douze francs pour le rle d'Africain qu'il avait jou dans la sance
de la veille. Ce pauvre homme s'tait tromp de nom, et sa mprise, en
mcontentant le parti qui l'avait employ, lui fit perdre probablement
la petite somme qu'il rclamait.

Les fidles serviteurs du Roi ne cessaient d'tre en butte aux
perscutions des malveillants, qui, tant assurs de trouver une
indulgence paternelle dans le sein de l'Assemble, se permettaient des
arrestations continuelles sur les dnonciations les plus
invraisemblables.

Le comte de Lautrec, dput, allant aux eaux de Barges, s'arrta au
chteau de Blegnac, et fut bien tonn de se voir arrt par un dcret
de prise de corps de la municipalit de Toulouse, sous le prtexte
d'une dnonciation de leurs soldats, qui prtendaient que M. de
Lautrec, aprs leur avoir fait part de ses projets de contre-rvolution,
leur avait propos de s'engager dans un corps de huit cents hommes,
qu'il levait secrtement pour dissoudre la fdration gnrale et
rendre au Roi son autorit. M. d'Ambl dmontra en vain l'absurdit
d'une pareille dnonciation, et que les infirmits de M. de Lautrec,
occasionnes par quinze blessures honorables, lui rendaient les eaux
ncessaires. L'Assemble n'en ordonna pas moins son retour pour rendre
compte de sa conduite, sauf  elle de dcider s'il y avait matire 
accusation, et elle dcrta des remercments  la municipalit de
Toulouse pour sa vigilance patriotique.

Robespierre, appuy de Pthion, crut la circonstance favorable pour
faire dcider que les dputs ne pourraient tre soumis  la justice
d'aucun tribunal avant que l'Assemble et dcrt qu'ils devaient
tre poursuivis. Garac, l'an, observa que leur inviolabilit ne
pouvait s'tendre hors de l'Assemble, et que partout ailleurs leurs
actions devaient tre soumises  la loi. On dcrta que, jusqu'
l'tablissement des jurs en matire criminelle, les dputs pris en
flagrant dlit pourraient tre arrts, qu'on pourrait recevoir des
plaintes et prendre des informations contre eux; mais qu'ils ne
pourraient tre condamns par aucun juge avant que l'Assemble et
dcid s'il y avait lieu  accusation.

Le vicomte de Mirabeau avait obtenu un cong pour aller arrter 
Perpignan l'insubordination qui se manifestait dans son rgiment.
N'ayant pu y russir, il revint  Paris, emportant avec lui les
cravates de ses drapeaux pour les remettre entre les mains du Roi, le
priant de les rendre aux soldats rests fidles, en les runissant
dans une ville loigne o ils pussent former le noyau d'un rgiment
fidle. Les soldats, furieux, de cet enlvement, en rendirent
responsable le maire de Perpignan, et donnrent avis aux municipalits
des environs d'arrter le vicomte de Mirabeau comme coupable du crime
de lse-nation. Il fut effectivement arrt comme tel  Castelnaudary,
et plusieurs membres de la municipalit de Perpignan firent un rapport
 l'Assemble des torts qui lui taient imputs. Mais l'Assemble,
ayant reu le lendemain une lettre de M. de Mirabeau, ordonna qu'il
serait remis en libert, malgr les efforts de ses ennemis pour le
faire dclarer coupable. Elle lui enjoignit cependant de venir
sur-le-champ rendre compte de sa conduite, et elle ajouta que le Roi
serait pri de faire largir le maire de Perpignan, qui avait t mis
en prison.

Les libellistes dbitrent  cette occasion leurs mensonges
ordinaires, et firent distribuer un crit portant en titre: _Grande
Conspiration du vicomte de Mirabeau_. MM. Malouet et de Cazals
profitrent de cette circonstance pour demander d'arrter le cours des
libelles incendiaires, qui ne tendaient  rien moins qu' faire
assassiner le vicomte de Mirabeau. L'Assemble dcrta que le Roi
serait pri de prendre des mesures pour sa sret, et que sa personne
serait mise sous la sauvegarde de la loi, et le surplus renvoy au
comit des rapports.

Le vicomte de Mirabeau se prsenta  l'Assemble  l'instant de son
arrive, et y fit le rcit crit de l'affreuse insubordination de son
rgiment, des voies de fait qu'il s'tait permises contre sa personne,
en enlevant de chez lui les drapeaux et la caisse; qu'il avait cru
devoir alors cacher les cravates pour les remettre au Roi, et qu'il ne
les aurait jamais rendues, s'il n'avait craint que sa rsistance ne
cott la vie  un homme aussi respectable que le maire de Perpignan.
Il demanda d'tre jug par un conseil de guerre, s'engageant  y
donner les preuves de la manire dont le rgiment avait t travaill
et pay. Je donnerai, ajouta-t-il, le fil des troubles qui se sont
propags d'Antibes  Dunkerque et de Perpignan  Strasbourg.
L'Assemble, au lieu de faire droit  sa demande, la renvoya aux
comits des rapports runis au comit militaire.

Une dputation de Seine-et-Oise, qui tait venue complimenter
l'Assemble sur ses heureux travaux, osa vouer  l'excration et 
l'infamie ceux qui osaient faire des reprsentations sur ses dcrets.
Tous les membres du ct droit se levrent pour demander justice de
cet attentat, qui rvolta galement plusieurs membres du ct gauche.
O en serions-nous, dit M. Malouet, si des insultes aussi graves
dterminaient le ct droit  quitter l'Assemble, et que de malheurs
n'en pourrait-il pas rsulter! L'Assemble n'osa pas accueillir par
les honneurs de la sance une pareille audace; elle se borna 
remercier la dputation de son zle et de son patriotisme.

Mgr l'vque de Nancy et le marquis de Saint-Simon ayant demand des
congs, M. Lucas proposa de faire dsormais un appel nominal pour voir
ceux qui manqueraient, et d'en envoyer la liste aux provinces. M.
Rewbell se permit mme d'ajouter que cette mesure tait d'autant plus
utile, que l'on rpandait dans le public que c'tait par poltronnerie
que beaucoup de dputs s'absentaient. Le duc de Caylus, qui avait
aussi demand un cong, pria M. Rewbell de venir lui dire en
particulier s'il le regardait comme un poltron. M. Rewbell, qui ne se
souciait nullement d'une conversation de ce genre, dclara qu'il
n'avait eu l'intention de dsigner personne; que, s'il avait eu ce
malheur, il soutiendrait le propos qu'il aurait tenu; mais que le fait
n'existant pas, il en signait volontiers le dsaveu. La proposition de
M. Lucas fut mme traite d'incendiaire par un grand nombre de membres
de l'Assemble; en sorte que celle-ci passa  l'ordre du jour et ne
lui donna aucune suite.

M. Arthur Dillon annona l'insurrection la plus alarmante dans l'le
de Tabago. Le deuxime bataillon de la Guadeloupe, aprs s'tre port
aux plus violents excs, avait mis le feu  la ville de Port-Louis,
qui fut entirement consume, et s'tait ensuite embarqu sur des
btiments trangers pour revenir en France. Il reprsenta la cruelle
situation de cette malheureuse colonie, qui suppliait la France de
venir  son secours et d'y envoyer promptement des troupes et de
l'argent, dont elle avait le plus pressant besoin. Robespierre voulut
nier la vrit de cette nouvelle; mais elle tait si vidente qu'on ne
put la rvoquer en doute. L'Assemble se borna  supplier le Roi d'y
faire passer les secours que demandait cette malheureuse colonie.

Elle couta avec plus de complaisance la motion de plusieurs membres
de l'Assemble, dont les uns demandaient une amnistie pour les
dserteurs, ainsi que la facult de reprendre leurs rangs dans les
rgiments; et les autres, l'largissement des dtenus pour cause
d'insubordination militaire. On peut juger de l'esprit qui rgnait
dans l'Assemble, quand de pareilles ptitions, loin d'tre rejetes
avec indignation, taient envoyes au comit des rapports. Celle des
incendiaires des barrires de Paris, en 1789, eut encore plus de
succs. Dcrts de prise de corps par la cour des aides, ils
implorrent la clmence de l'Assemble. Muguet de Nautou, rapporteur,
conclut  considrer ledit dlit comme un lan de patriotisme,
semblable  celui qui avait fait dtruire la Bastille, et  jeter, en
cette occasion, un voile sur la loi. L'Assemble, prenant ces motifs
en considration, dcrta que la procdure serait regarde comme non
avenue, et ordonna l'largissement des prisonniers.

Les citoyens d'Avignon, enferms dans les prisons de la ville
d'Orange, et parfaitement innocents des imputations portes contre eux
par la municipalit d'Avignon, demandaient leur largissement; mais
Robespierre s'y opposa, en raison de leur opposition aux principes des
Avignonnais qui demandaient la runion du Comtat  la France; et M.
Bouche s'emporta violemment contre les habitants de cette malheureuse
ville, qu'il dpeignit, ainsi que ceux du comtat Venaissin, comme
composant un repaire d'aristocrates. Il prtendit que les troubles
d'Avignon concidaient avec ceux de Montauban et de Nmes, que les
prisons d'Orange n'taient que le lazaret de l'aristocratie. Il
demanda que l'on envoyt un rgiment  Orange et des troupes  Avignon
pour protger cette ville, en attendant la dcision de la grande
question sur la souverainet de cette ville. Il termina son discours
en faisant ressortir la ncessit de faire garder les chevaux de
poste, le grenier  sel et les magasins de tabac appartenant  la
France. On put sans malignit conclure de son discours qu'il
craignait, et non sans raison, que ses protgs ne pillassent les
tablissements en question.

L'abb Maury reprsenta fortement l'opposition qui existait entre
cette demande et le dcret qui proclamait que la France, renonant 
toute ide de conqute, assurait ses voisins qu'elle les protgerait
plutt qu'elle n'attenterait  leur libert; que cette apparente
protection prsageait la dcision de la question sur la souverainet
d'Avignon. Il prouva qu'il ne pouvait y avoir aucun rapport entre les
troubles d'Avignon et ceux de Nmes et de Montauban, puisqu'il n'y
avait pas un seul protestant  Avignon; et tout en sollicitant
vivement l'envoi d'un secours  Orange, il s'opposait de tout son
pouvoir  celui qu'on demandait pour Avignon. L'Assemble dcrta que
le Roi serait pri d'envoyer  Orange le nombre de troupes convenable,
et qu'il serait nomm un comit pour examiner l'affaire d'Avignon et
lui en faire un rapport.

Aprs deux mois d'attente, M. Troncher fit enfin le rapport du comit
sur les vnements d'Avignon, sur la demande de sa runion  la France
par les districts de cette ville, et sur celle des dtenus d'Orange.
Il dmontra que la runion ne pouvait se faire sans blesser les lois
divines et humaines, et rappela les raisons de l'abb Maury pour s'y
opposer. MM. Malouet et de Clermont-Tonnerre parlrent aussi contre la
runion, de manire  ne laisser aucun moyen de rplique  leurs
adversaires. Ils firent galement sentir l'injustice de retenir
captifs des citoyens contre lesquels on n'allguait aucune charge. Ces
raisons dterminrent l'Assemble  ajourner la demande de la runion
 la France et  dcrter l'largissement des dtenus d'Orange,  la
charge de tenir la ville pour prison, sous la sauvegarde de la nation
franaise, qui se chargeait de pourvoir  la subsistance des ouvriers
qui pourraient se trouver parmi eux.

Cependant, les auteurs des troubles d'Avignon ne s'endormaient pas.
Ils tentrent de nouveaux moyens pour entraner dans leur parti le
comtat Venaissin. Furieux de ne pouvoir y exciter de soulvement, ils
parvinrent  oprer un mouvement dans la petite ville de Thor, et sans
les milices du pays, il y aurait eu beaucoup de sang rpandu. Les
chefs de ces milices profitrent de cette runion pour dlivrer
Cavaillon du joug affreux sous lequel cette ville gmissait. Une
troupe de bandits s'y taient empars de l'autorit, et avaient mis 
sa tte un nomm Tournal, ancien soldat, qui correspondait avec les
municipaux d'Avignon. Ce sclrat, pour imprimer la terreur dans la
ville, y avait fait lever une norme potence, en face de la Commune,
et y avait fait enfoncer huit crochets de fer, en distribuant en mme
temps dans la ville des listes de proscription. Toutes les milices des
cantons voisins, runies au nombre de trois mille hommes, entrrent 
Cavaillon, firent abattre la potence, rtablirent l'ordre dans la
ville, et livrrent  la justice l'auteur de tous ces maux. Ils
voulaient ensuite aller dlivrer Avignon de ses oppresseurs, mais M.
d'Aimar, maire de cette ville, craignant qu'il n'en rsultt de plus
grands malheurs, parvint  les en dtourner. Les municipaux
continuaient  y entretenir une fermentation habituelle, et, sous le
prtexte de veiller  la sret publique, ils imposaient des taxes
normes sur les citoyens prsents et absents.

On se plaignait, de toutes les parties du royaume, du refus que
faisaient les paysans de payer les droits de dme et de champart,
qu'ils ne devaient cesser d'acquitter qu' l'tablissement du mode de
remboursement. L'Assemble dcrta que les particuliers seraient
autoriss  se faire payer en employant les voies lgales. Mais ce
dcret tait vritablement illusoire; pas une municipalit n'et os
les employer, de peur de se compromettre et d'en tre elle-mme
victime. Les impts ne se payaient plus; les dsordres se
multipliaient, et il y eut dans plusieurs endroits du royaume, et
nommment  Lyon, des mouvements sditieux qu'on eut bien de la peine
 rprimer. Le pouvoir, qui avait t remis entre les mains des
municipalits, tant exerc par des hommes effrays et peu jaloux de
remplir leurs devoirs, il devenait impossible de remdier  tous ces
dsordres. Plusieurs municipalits s'arrogeaient le droit d'ouvrir les
lettres, mme celles des puissances trangres, et arrtaient les
voyageurs qui avaient le malheur de leur tre suspects. Celles du
Dauphin, voisines de la Savoie, encore plus ardentes et plus
inquites que les autres, signalaient leur patriotisme par des
arrestations continuelles. La conduite de l'Assemble vis--vis de la
municipalit de Montauban n'tait pas propre  les engager  se bien
conduire.

Les agitateurs de cette ville ne pouvaient pardonner  la municipalit
d'y maintenir l'ordre et la tranquillit. D'autre part, la garde
nationale, furieuse d'avoir vu retirer les clefs de l'arsenal  M.
Dupuis-Montbrun, son commandant et ardent patriote, avait excit un
mouvement dans la ville, qui fut, il est vrai, promptement rprim,
mais o il y eut du sang rpandu. La garde nationale envoya 
l'Assemble une dnonciation contre la municipalit. Cette
dnonciation, quoique anonyme,  l'exception de la lettre de M.
Dupuis-Montbrun, n'en fut pas moins accueillie avec empressement par
l'Assemble.

Le comit des rapports, charg de l'examen de cette affaire, commena
par carter l'information du juge de Montauban. Il avait cependant
pris la prcaution, pour viter tout soupon, d'appeler des adjoints
protestants, et de les faire dposer alternativement avec les
catholiques; mais l'Assemble ne pouvait pardonner  cette
municipalit l'attachement qu'elle conservait pour la personne du Roi,
et sa demande pour la conservation de la religion catholique, de son
vch et de son sminaire. On obtint  grand'peine que l'Assemble
entendit le maire et le procureur-syndic de la Commune, qui taient
venus  Paris pour se justifier. On ne leur avait pas mme communiqu
les charges portes contre eux, au nombre de _trente_, et on voulait
les juger sans les entendre.

L'abb Maury et M. de Cazals ne purent parvenir  faire couter les
preuves qu'ils opposrent aux griefs qu'on imputait  la municipalit.
Ce fut avec bien de la peine qu'ils obtinrent un dlai de deux jours,
quoiqu'il ft videmment impossible de rpondre en si peu de temps 
un aussi grand nombre d'imputations. Point de dlais, s'cria Charles
de Lameth; il y a longtemps qu'ils auraient d tre jugs dans le sens
de la Rvolution. Ce mot fit une telle horreur  l'Assemble, qu'il
fut oblig d'interprter le sens de l'imprcation qu'il n'avait pas eu
honte de profrer.

Le jugement tait prononc d'avance. Les preuves fournies par la
municipalit ne furent point coutes; on donna gain de cause  la
garde nationale; et ce fut au milieu du vacarme le plus violent que
fut prononc le dcret qui suspendait la municipalit et renvoyait
l'information devant le tribunal criminel de Toulouse. Les galeries,
qui avaient particip au dsordre qui rgnait dans l'Assemble,
applaudirent par des acclamations et des battements de mains au dcret
qui venait d'tre prononc.




CHAPITRE V

ANNE 1790


LA FDRATION

Aprs l'acceptation du dcret sur la fdration gnrale du royaume,
au 14 juillet, l'Assemble s'occupa de rgler tout ce qui concernait
cette crmonie.

Elle dcrta que personne ne pourrait avoir  la fois le commandement
de la garde nationale de plusieurs dpartements, se rservant mme de
dlibrer s'il ne serait pas plus utile de le restreindre  chaque
district. Cet article tait un effet de la frayeur que lui causait
l'influence d'officiers considrs dans leurs dpartements, et dont la
runion  Paris ne la laissait pas sans inquitude.

Elle dcida que chaque district du royaume enverrait un homme sur
deux cents, lu par des dputs rassembls  cet effet; que chaque
rgiment dputerait un officier et un bas officier, rsidant au corps
et pris par anciennet de service, ainsi que quatre soldats par
rgiment d'infanterie, et deux cavaliers par rgiment de cavalerie;
que tous les autres corps de l'arme dputeraient dans les mmes
proportions, pour chaque corps  pied ou  cheval. Le rgiment du Roi
et celui des gardes-suisses eurent une double reprsentation, en
raison de leur nombre. Tous les corps quelconques existant dans le
royaume et non runis, la maison militaire du Roi ou des Princes,
devaient tre reprsents par le plus ancien officier desdits corps.

Le gnie, la marine, les invalides, les commissaires des guerres, les
lieutenants des marchaux de France et la gendarmerie de toute la
France, devaient tre reprsents par des dputs pris dans chacun de
ces corps par anciennet de service, ainsi que le conntable.

Les marchaux de France, lieutenants gnraux, marchaux de camp, et
les officiers de marine correspondant  ces diffrents grades, le
devaient tre par les plus anciens officiers de chacun de ces grades.
M. de Champagny demanda et obtint, malgr l'opposition de M. de
Lameth, que M. d'Albert de Rioms assisterait  la Fdration comme
reprsentant son escadre.

Il y eut de grands dbats  l'Assemble sur le crmonial de la
Fdration, et nommment pour dcider si le Roi prendrait le titre de
Roi des Franais, ou celui de premier citoyen franais; s'il aurait
celui de chef de l'arme et de toutes les gardes nationales du
royaume; quelle serait la nature du serment qu'il prterait; et si
tout autre que le Roi aurait une place distingue  la Fdration.

L'abb Maury et M. de Cazals firent sentir vivement l'inconvnient de
pareils dbats, et reprsentrent avec force que c'tait blesser la
majest royale que de mettre en question si, dans une monarchie
hrditaire, le Roi avait besoin d'un dcret pour tre chef suprme
des forces nationales, et qu'il tait inconcevable de mettre en doute
si une famille appele successivement au trne pouvait tre confondue
dans la foule des citoyens. Le Roi, ajoutrent-ils, ne doit point
prter de serment diffrent  la nation.--C'est  lui, s'cria M. de
Folleville,  dicter lui-mme le serment qu'il doit prter.--Et
comme nos rois, dit M. Malouet, tiennent leur pouvoir de la nation,
avant l'tablissement des lois actuelles, il doit y tre dit
expressment que le pouvoir lui est dlgu par la nation et la loi
constitutionnelle.

Cet argument, qui donnait  la nation et au Roi des droits antrieurs
 l'existence de l'Assemble, fut cart et combattu par Barnave. En
consquence, l'Assemble dcrta que le Roi serait pri de prendre le
commandement des gardes nationales et autres troupes du royaume, et de
nommer les officiers qui exerceraient le commandement sous ses ordres;
qu' la Fdration du 14 juillet le prsident serait plac  la droite
du Roi, _sans intermdiaire_, et les dputs  la gauche et  la
droite du Roi, sans distinction; et que Sa Majest serait prie de
donner des ordres pour que sa famille ft place convenablement;
qu'aussitt que le serment aurait t prt par les dputs des gardes
nationales et autres troupes du royaume, le prsident prononcerait,
debout et  haute voix, le serment du 4 fvrier; que celui du Roi
serait conu en ces termes: Moi, Roi des Franais, je jure d'employer
tout le pouvoir qui m'est dlgu par les lois constitutionnelles de
l'tat,  maintenir la Constitution dcrte par l'Assemble nationale
et sanctionne par moi.

Pendant la discussion sur le crmonial de la Fdration, Mgr l'vque
de Clermont dclara qu'il exceptait expressment du serment qu'il
allait prononcer les objets qui dpendaient de la puissance
spirituelle; que toute feinte serait un crime pour un homme revtu de
son caractre, et que cette exception tait le plus sr garant de sa
fidlit  ce qu'il aurait jur. Tous les vques du ct droit, et un
grand nombre d'ecclsiastiques et de laques, se levrent aussitt
pour dclarer leur adhsion aux sentiments de Mgr l'vque de
Clermont.

Les Parisiens se crurent aussi obligs de faire une adresse aux
Franais pour les inviter  se rallier tous ensemble autour de la loi,
le jour de la Fdration gnrale, pour contribuer  l'tablissement
de la Constitution. Nous aurions t de bien bon coeur jurer avec
vous cette belle alliance, disaient-ils, o nous nous confondrons
tous, sous le nom seul de Franais, mme jusqu'aux extrmits de la
France, si nous ne possdions dans nos murs nos lgislateurs, et le
Roi. Serrons-nous tous autour d'eux  cette belle poque du 14
juillet, jour o nous aurons conquis la libert. Jurons de la
maintenir; et que toute la France retentisse des cris rpts de:
Vivent la nation, la loi et le Roi! Cette adresse fut signe par MM.
de la Fayette et Bailly, Charron, prsident de la Commune, Lafitte et
Pastoret, secrtaires, et par les citoyens assembls des districts de
Paris.

Il fallait bien que, dans cette circonstance, l'Assemble honort la
conduite des vainqueurs de la Bastille. Aussi dcrta-t-elle que,
pleine d'estime pour leur courage, il leur serait accord une place
honorable  la Fdration de Juillet; qu'on fournirait  chacun d'eux
un uniforme complet, ainsi qu'un armement; qu'il serait inscrit sur la
lame du sabre et sur le canon du fusil: _Donn ... vainqueur de la
Bastille_; qu'on donnerait un brevet honorable  chacun d'eux et aux
veuves de ceux qui y avaient pri.

M. le duc d'Orlans fit remettre une lettre  l'Assemble par M. de
la Touche, pour la prvenir que sa mission tait finie. Il avait crit
au Roi qu'il se prparait  revenir  Paris; mais M. de la Fayette lui
avait fait dire par M. de Boinville, son aide de camp, que son nom
pouvant encore servir  exciter de nouveaux troubles, il croyait utile
qu'il prolonget son sjour en Angleterre. Le prince priait
l'Assemble de lui intimer ses ordres  cet gard; et que s'il n'en
recevait point de rponse, il regarderait comme non avenue la dmarche
de M. de Boinville.

M. de la Fayette rpliqua que les mmes raisons qui avaient dtermin
M. le duc d'Orlans  s'loigner subsistant toujours, il avait cru
plus prudent de l'engager  ne pas revenir encore, pour ter tout
sujet d'inquitude dans un aussi beau jour que celui de la Fdration;
qu'il tait loin d'en avoir, et qu'il pouvait mme assurer que plus on
en approchait, plus il se confirmait dans l'ide qu'elle se passerait
dans la plus grande tranquillit. M. le duc de Biron demanda alors que
si nul accusateur ne se faisait connatre, M. le duc d'Orlans vnt
rendre compte de sa conduite et assister  la Fdration. L'Assemble
ayant pass  l'ordre du jour, M. le duc d'Orlans revint  Paris.

En arrivant, il alla aux Tuileries faire sa cour au Roi et  la
Reine. Cette princesse, qui n'avait pas vu le duc d'Orlans depuis son
dpart de Versailles, prouva une vive motion. Elle se contint
cependant, et eut mme le courage de lui adresser quelques paroles,
auxquelles il rpondit avec un embarras qu'il lui fut impossible de
dissimuler. Il fut ensuite  l'Assemble, et y pronona un discours
qui fut extrmement applaudi. Il y protesta de nouveau de son amour
pour la libert, de son attachement au Roi et  la Constitution;
exprima le bonheur qu'il prouvait d'attacher son nom  une poque
qu'il regardait comme la plus grande et la plus heureuse de toutes les
poques de la nation franaise, et pronona ensuite le serment du 4
fvrier.

Ds qu'il fut dcid que la Fdration aurait lieu au Champ de Mars,
on s'empressa d'y faire les prparatifs ncessaires pour y runir une
assemble aussi nombreuse; et comme le temps pressait, on invita les
citoyens  aider les ouvriers, pour que tous les travaux fussent
termins avant le jour de la crmonie. Un zle patriotique s'empara
de toutes les ttes des amateurs de la Rvolution. Chacun voulait
avoir part  l'ouvrage; c'tait la terre sacre, malheur  celui qui
n'y aurait pas mis la main! Les dames mmes se faisaient conduire en
carrosse pour charger la brouette; et toute personne qui aurait pass
tranquillement prs du Champ de Mars sans s'y arrter courait risque
d'tre insulte. C'tait une exaltation dont on ne peut se faire
d'ide. Elle alla jusqu' forcer les religieux  sortir de leurs
couvents et  traverser Paris, la pelle sur le dos, conduits par une
multitude de peuple, pour aller travailler au Champ de Mars. Les
religieuses elles-mmes, menaces, se crurent obliges d'y envoyer
leurs tourires.

On voyait  la fois  l'ouvrage des ouvriers, des bourgeois, des
chartreux et autres religieux de diffrents ordres, des militaires, de
belles dames, des hommes et des femmes de toutes les classes et de
tous les tats de la socit, travailler suivant leurs facults. Les
uns dissimulaient les sentiments que leur faisait prouver la
contrainte  laquelle on les condamnait; les autres s'y livraient avec
l'lan du patriotisme, auquel se joignait le plaisir d'insulter ceux
qu'ils supposaient loigns de partager leurs sentiments. On entendait
de temps en temps les cris rpts de: Vive la Nation! Les
aristocrates  la lanterne! et les a ira, etc, etc., appels
hymnes patriotiques par les dames passionnes pour la Rvolution.
Plusieurs d'entre elles, mme de la plus haute classe de la socit,
s'y fatigurent tellement, qu'elles en tombrent malades, et finirent
par tre victimes de leur zle patriotique.

Les fdrs arrivrent  Paris dans des dispositions bien opposes 
celles qu'en attendait l'Assemble. La plupart, sincrement attachs
au Roi, manifestaient hautement leurs sentiments, et se conduisirent
parfaitement depuis leur arrive jusqu'au moment de leur dpart. La
fdration de l'arme partageait les mmes sentiments et tmoignait
publiquement son respect et son attachement pour la personne du Roi et
pour toute la famille royale. L'Assemble commena  en prendre de
l'inquitude, et se repentit d'avoir attir  Paris une runion
d'hommes dont les sentiments se trouvaient si opposs  ceux qu'elle
avait espr y rencontrer.

Tous les ouvrages relatifs  la Fdration furent excuts avec une
telle rapidit, que tout se trouvait prt quelques jours avant la
crmonie. On avait tabli dans le pourtour du Champ de Mars trente
rangs de gradins, o chaque spectateur pouvait tre assis commodment;
et il y avait encore de la place par derrire pour des spectateurs
debout. Au milieu du Champ de Mars tait l'autel de la patrie, dont
les quatre faces taient charges de figures et d'inscriptions
analogues  la circonstance. Le terrain de l'cole militaire tait un
amphithtre de gradins, qui devaient tre occups par les corps
civils, les personnes de la Cour et les supplants de l'Assemble. Il
tait surmont par les siges du Roi et de l'Assemble, et couvert
d'un coutil orn de flammes et des couleurs nationales. Au-dessus du
trne du Roi, lev de quelques pouces au-dessus du fauteuil du
prsident, flottait le pavillon blanc. On avait lev une estrade
derrire le trne du Roi et les siges des dputs, pour la Reine et
la famille royale. Les fdrs devaient tre placs en ligne
elliptique dans l'intrieur de l'enceinte; la garde nationale tait
entre eux, et les gradins de ct; les militaires, et les officiers 
leur tte, occupaient le milieu du Champ de Mars.

La veille de la Fdration, le Roi passa en revue les fdrs des
dpartements. On les faisait dfiler devant lui et la famille royale,
au pied du grand escalier des Tuileries. Le Roi demandait le nom de
chaque dputation, et parlait  chacun de ses membres avec une bont
qui redoubla encore leur attachement. La Reine leur prsenta ses
enfants et leur dit quelques mots avec cette grce qui ajoutait un
nouveau prix  tout ce qu'elle disait. Transports de joie, ils
entrrent dans les Tuileries aux cris de: Vivent le Roi, la Reine,
Mgr le Dauphin et la famille royale! Le Roi s'y promena sans gardes,
avec sa famille, suivi d'un peuple immense et entour des fdrs, qui
continrent tellement les malveillants, que pas un n'osa s'carter de
son devoir.

Chacun voulait voir la crmonie de la Fdration, et la peur de ne
pas trouver de place dtermina un grand nombre de personnes  passer
la nuit au Champ de Mars, les uns excits par un zle patriotique, et
les autres par la curiosit qu'inspirait un spectacle aussi
extraordinaire. La pluie qui tombait par torrents ne diminua pas le
zle de chacun, et toutes les places se trouvrent remplies. Une foule
immense tait derrire, et les coteaux de Passy et de Chaillot taient
galement couverts de spectateurs. Les parapluies de diverses couleurs
que ncessitait la pluie continuelle faisaient aussi un singulier
effet. C'tait le coup d'oeil le plus extraordinaire, et qui aurait
t magnifique s'il et t clair par le soleil d'un beau jour.

Le cortge se mit en marche  six heures du matin, et parcourut les
rues centrales de la capitale pour se rendre au Champ de Mars par le
Cours-la-Reine. Pour y arriver commodment, on avait construit un pont
de bateaux  son extrmit. Deux compagnies de volontaires ouvraient
la marche; elles taient suivies du corps municipal, des lecteurs et
des prsidents de district. Des chasseurs et des vtrans prcdaient
ensuite les quarante-deux premiers dpartements, marchant par ordre
alphabtique, chacun tant prcd de sa bannire o tait inscrit le
nom de son dpartement, et ayant son oriflamme propre. Les officiers
portaient l'pe nue. Les troupes de ligne venaient ensuite, et l'on y
distinguait avec plaisir les gardes du corps, les carabiniers, les
hussards et l'artillerie. Elles avaient  leur tte MM. de Sgur et de
Mailly, marchaux de France, suivis des lieutenants gnraux et des
marchaux de camp, prcds de l'oriflamme. La marine, commande par
le comte d'Estaing, marchait ensuite; puis les quarante et un derniers
dpartements, suivis de chasseurs et d'une compagnie de cavalerie qui
fermait la marche.

Le ciel ne fut pas favorable  la fte. Les averses se succdaient
continuellement; des torrents d'eau inondaient les rues, et la pluie
ne cessa d'accompagner les bataillons tout le temps de leur marche.
Quoique tremps jusqu'aux os, ils ne laissrent chapper aucune
plainte, et l'ordre de la marche n'en fut pas drang un instant. Les
spectateurs bordaient leur passage; les croises taient garnies d'un
monde prodigieux, et le reste de la ville dserte prsentait le
spectacle le plus extraordinaire.

La colonne n'arriva qu' midi  la place Louis XV. L'Assemble s'y
rendit, le prsident  la tte, marchant entre deux haies de drapeaux
qui les escortrent jusqu'au Champ de Mars, o leur arrive et celle
du Roi furent annonces par des salves d'artillerie.

Le Roi arriva le dernier, avec la famille royale, en grande
crmonie, et accompagn d'un nombreux cortge. Quand chacun fut
plac, l'vque d'Autun, qui officiait, fit la bndiction des
drapeaux et clbra la messe immdiatement aprs; elle ne commena
qu' quatre heures. A l'lvation, M. de la Fayette, nomm par le Roi
major gnral de la fdration, donna le signal du serment, monta 
l'autel et le pronona;  l'instant, tous les sabres furent tirs et
les mains leves. M. de la Fayette vint alors avertir le Roi que
c'tait le moment de prononcer le serment. La pluie tombait  grands
flots, et un grand nombre de spectateurs qui taient inonds
cherchaient  en diminuer l'effet, en tendant leurs parapluies. Comme
ils empchaient de voir le Roi, la multitude se mit  crier: A bas, 
bas les parapluies! M. de la Fayette, qui n'entendit d'abord que les
mots: _A bas_, crut probablement que ce cri le regardait; il hsita un
moment, et sa pleur ordinaire redoubla sensiblement; mais, rassur
promptement, il continua sa marche et arriva au Roi, qui pronona la
formule du serment. M. de Bonnai, prsident de l'Assemble, la rpta,
et avec lui trois cent mille voix. La Reine leva plusieurs fois entre
ses bras Mgr le Dauphin pour le faire voir au peuple et  l'arme, qui
fit clater des dmonstrations de joie et d'amour pour le Roi et la
famille royale.

Les personnes sincrement attaches  la religion virent avec peine
que, dans une crmonie qui n'tait rien moins que religieuse, et o
l'attention se portait uniquement sur un spectacle aussi
extraordinaire que celui dont on tait tmoin, on ne se ft pas born
 faire prter le serment sur les saints vangiles, plutt que
d'exposer  une sorte de profanation les mystres les plus augustes de
notre religion.

Aprs la crmonie, une partie des fdrs alla dner au chteau de
la Muette, o l'on avait prpar des tables pour les recevoir.
D'autres revinrent  Paris, et quelques-uns repartirent le soir mme
pour leurs provinces. M. de la Fayette se rendit  la Muette, o on
lui prodigua, comme au Champ de Mars, les tmoignages d'idoltrie
populaire dont M. Necker avait t l'objet l'anne prcdente. Il
tait alors  l'apoge de sa gloire; elle eut la dure de la faveur
populaire, et ne lui laissa que le regret de n'avoir pas su profiter
de sa position pour sauver son Roi et sa patrie des dangers qui les
menaaient. Sous le nom de libert, qu'il prononait avec tant de
complaisance, la France tait livre  l'anarchie la plus complte, et
tout ce qui y existait de gens honntes et vertueux gmissait sous le
joug le plus tyrannique.

Le Roi retourna aux Tuileries aux cris rpts de: Vivent le Roi et
la famille royale! Le duc de Villequier et plusieurs autres personnes
senses, qui piaient avec soin la disposition des esprits, pensaient
que le Roi pouvait tirer parti de cette journe, et auraient voulu
qu'il montt  cheval, et qu'au lieu de prter le serment exig, il
dclart au milieu du Champ de Mars qu'tant pour cette fois  la tte
de l'lite de la nation, il lui reprsentait qu'il trouvait un
inconvnient rel  jurer fidlit  une Constitution qui n'tait pas
encore termine, et dont l'ensemble pouvait seul dmontrer les
avantages et les inconvnients; qu'il tait prt, aprs cette
observation,  faire le serment d'observer les articles dcrts, si
la nation runie lui en tmoignait le dsir. Le Roi consulta
probablement son conseil. Les hommes qui le composaient n'avaient pas
assez d'nergie pour oser risquer une pareille dmarche, et ils l'en
auront srement dtourn, sous le prtexte des dangers qu'elle pouvait
entraner. La suite des vnements donna malheureusement lieu de se
repentir de n'avoir pas saisi cette occasion.

Le Roi vint s'tablir  Paris quelques jours avant la Fdration, et y
resta jusqu'au dpart des fdrs. Leurs Majests, pour rpondre au
dsir que ceux-ci tmoignaient de voir toute la famille royale,
dnaient tous les jours avec eux en public,  l'exception de Mgr le
Dauphin, qui, trop jeune encore, mangeait  ses heures particulires
dans sa chambre. La joie tait peinte sur les visages des fdrs, qui
ne perdaient aucune occasion de tmoigner au Roi leur respect et leur
attachement. La sensibilit que leur en tmoignait la famille royale,
et la bont avec laquelle elle leur parlait, les y attachaient encore
davantage. Elle les questionnait sur leurs provinces, leur disait des
choses aimables sur chacune, et augmentait de jour en jour le dsir
que l'on avait de les y possder.

Ils avaient un extrme plaisir  voir Mgr le Dauphin. Il descendait 
trois heures dans mon appartement. On ouvrait les fentres du salon
qui donnaient sur la galerie, et il se prsentait frquemment au petit
balcon qui tait sur le perron de l'escalier par lequel on y
descendait. Il disait en passant un petit mot  l'un et  l'autre, et
retournait ensuite jouer dans le salon, o l'on pouvait facilement
l'apercevoir.

S'amusant un jour  arracher quelques feuilles d'un lilas qui tait
sur le balcon, un fdr lui demanda de les lui donner pour garder
toute sa vie quelque chose qu'il tiendrait de sa main. Sa demande eut
l'effet de l'lectricit. Chaque fdr voulut en avoir une, et en un
instant l'arbuste fut dpouill aux cris de: Vivent le Roi, la Reine
et Mgr le Dauphin! Sa gaiet, sa beaut, sa grce, ses manires
enjoues et engageantes lui gagnaient tous les coeurs. Il allait tous
les jours  cinq heures  son petit jardin des Tuileries. Les fdrs
demandrent avec instance qu'il leur ft permis d'y entrer. On le leur
accorda, sous la condition qu'ils n'entreraient qu'un certain nombre 
la fois, pour ne pas fatiguer le jeune prince par trop de monde dans
un aussi petit espace, et qu'ils se renouvelleraient successivement
tout le temps que durerait la promenade. Il leur parlait souvent et
toujours avec une navet si aimable, qu'ils en sortaient tous
enchants. On ne se fait pas d'ide du dvouement qu'ils tmoignaient
pour la personne du Roi, et des voeux qu'ils formaient pour la
conservation de cet aimable enfant. Chaque dputation tmoignait le
dsir le plus vif de voir le Roi parcourir ses provinces: Venez,
disait  ce jeune prince la dputation du Dauphin, venez dans votre
province du Dauphin. Votre nom vous rend notre possession, et nous
saurons bien vous y dfendre contre vos ennemis.--N'oubliez jamais,
Monseigneur, lui dirent les Normands  leur tour, que vous avez port
le nom de notre province, et que les Normands ont t et seront
toujours fidles  leur Roi. Chaque fdration s'empressait de
tmoigner son attachement; et il tait impossible de ne pas tre
touch de l'expression de leurs sentiments, et de l'attendrissement
qu'ils prouvaient en considrant ce jeune prince, qu'ils ne pouvaient
se lasser de regarder.

Chacun s'empressa de fter les fdrs. Il y eut plusieurs
rjouissances en leur honneur: des danses, des spectacles et des
joutes sur la rivire. Ils se conduisirent avec une mesure parfaite,
ne perdant aucune occasion de montrer leur respect et leur attachement
pour la famille royale. Aucun des moyens qu'on employa pour les
sduire ne put faire varier leurs sentiments. Plusieurs d'entre eux
prsentrent mme les adresses les plus touchantes  la famille
royale, entre autres ceux du Poitou et de l'Anjou, provinces dont la
conduite a si bien justifi les sentiments qu'ils tmoignaient.

Le Roi passa en revue,  l'toile, chaque dputation de l'arme.
Elles tmoignrent au Roi le plus vif attachement pour sa personne; et
les fdrs, qui taient en grand nombre  cette revue, le supplirent
de venir visiter chacune de ses provinces, l'assurant qu'il y
trouverait des coeurs qui sentiraient vivement le bienfait de sa
prsence. La Reine tait en calche dcouverte avec Mgr le Dauphin,
Madame et Madame lisabeth. Elle parlait  ceux qui en approchaient
avec une bont et une affabilit qui lui gagna tous les coeurs. Ce
jour-l fut vritablement un jour de bonheur pour le Roi, la Reine et
ceux qui leur taient dvous. C'tait une ivresse de sentiments; ce
fut le dernier beau jour de la Reine, qui, depuis cette poque, vit
chaque jour lui annoncer de nouveaux malheurs, et mettre  de
terribles preuves son courage et sa fermet.

Si le Roi et profit de cette circonstance pour voyager dans ses
provinces et pour annoncer  cette revue qu'il allait se rendre au
voeu qu'elle lui exprimait par l'organe de ses dputs; qu'il ne
voulait point d'autre garde que celle des habitants des lieux qu'il
allait parcourir, et qu'il ne voulait tre accompagn dans ces voyages
que par les bons fdrs qui lui tmoignaient tant d'attachement, il
et dconcert l'Assemble et l'aurait mise dans la position d'avoir
recours  ses bonts. Mais il tait crit dans l'ordre de la
Providence que nous boirions le calice jusqu' la lie. Le Roi tait
malheureusement loin de se faire une ide de l'effet que sa prsence
produirait dans les provinces; il craignait que le zle de ses fidles
serviteurs ne les entrant trop loin, et que la rsistance des
mchants n'occasionnt une guerre civile. Toutes ces considrations
l'empchrent de suivre le conseil qu'on lui donnait, de profiter
d'une occasion si favorable pour s'absenter de Paris. Le peu d'nergie
de la plupart de ses ministres, dont une partie craignait toujours de
porter atteinte  cette funeste libert qui n'existait que de nom,
l'entretenait avec soin dans des ides aussi nuisibles  ses intrts;
et cette funeste crainte, produite par trop de bont, causa tous nos
malheurs. Le Roi avait celui d'avoir une trop grande dfiance de
lui-mme. Persuad que les autres voyaient mieux que lui, il n'osait
prendre le parti que lui indiquaient la justesse de son esprit et la
bont de son coeur. Mcontent de l'ducation qu'il avait reue, il se
jugeait dfavorablement, et ne se rendait pas la justice qu'il
mritait.

L'Assemble tait inquite du parti qu'allait prendre le Roi; et, se
voyant perdue si le Roi quittait Paris, il n'y avait pas de moyen
qu'elle n'employt pour gagner les fdrs. Je n'ai pu douter de ces
craintes aprs le propos que tint Barnave dans la voiture du Roi, au
retour du malheureux voyage de Varennes. Il parlait avec Madame
lisabeth des vnements de la Rvolution, et nommment de la
fdration; et sur ce que cette princesse parlait des vues qu'avait
eues l'Assemble en la dcrtant: Ah! Madame, ne vous plaignez pas de
cette poque, car si le Roi en et su profiter, nous tions tous
perdus. On peut juger de l'impression que produisit un aveu aussi
remarquable dans des coeurs aussi profondment affligs que ceux de la
famille royale, dans la position o elle se trouvait en ce moment.




CHAPITRE VI

ANNE 1790

    Arrestations, dnonciations et dcrets
    dsorganisateurs.--Continuation des mesures pour anantir
    l'autorit royale.--Des meurtres et des dsordres dans les
    diverses parties du royaume.


On avait arrt  Saint-Cloud deux individus, espce d'illumins,
nomms d'Hosier et Petit-Jean. Ils avaient l'air d'avoir la tte un
peu timbre, et se rendirent suspects par les instances qu'ils firent
pour parler au Roi. On les fouilla, et l'on trouva sur leur poitrine
un billet par lequel ils mandaient au Roi de se confier  Dieu et  la
Sainte Vierge, et qu'il recouvrerait son autorit. Le hasard les avait
fait connatre  madame de Jumilhac. Ils la nommrent dans leur
interrogatoire; et il n'en fallut pas davantage pour faire donner
l'ordre  deux capitaines de la garde nationale de Paris de l'aller
arrter en Prigord, o elle tait alors. Ils prirent trois cents
hommes  Limoges, arrivrent  Jumilhac, et la conduisirent  Paris.
Ses rponses furent si simples et si naturelles, que, ne trouvant
aucune charge contre elle, on lui rendit la libert, au grand
contentement des habitants de Jumilhac, qui, combls de ses bienfaits
et pntrs de reconnaissance, tmoignaient la joie la plus vive de la
revoir au milieu d'eux.

M. de Clermont-Tonnerre saisit cette occasion pour se plaindre d'un
comit des recherches qui, tabli de lui-mme et sans aucune loi, se
permettait des arrestations si contraires  la libert, s'arrogeait
des droits encore plus odieux que les lettres de cachet, et vexait
impunment toutes les classes des citoyens. Toute la partie saine de
l'Assemble applaudit  ce discours, qui ne contribua pas peu  la
prompte libert de madame de Jumilhac; mais le comit n'en continua
pas moins ses vexations ordinaires.

On avait arrt sur les frontires M. de Bonne-Savardin, porteur d'un
crit du comte de Maillebois  M. le comte d'Artois. Enferm d'abord 
Pierre-en-Cise, il fut ensuite renvoy  Paris par ordre du comit des
recherches. Il portait sur lui un petit livre dans lequel il se
rendait compte de toutes les actions de sa journe, et o il avait
crit, entre autres, un dner qu'il avait fait chez M. de
Saint-Priest. Le comit voulut trouver de l'identit entre ce dernier
et M. de Maillebois. M. de Bonne eut beau assurer que ces deux noms
n'avaient aucun rapport, et qu'il savait M. de Saint-Priest trop
oppos  tout projet de contre-rvolution pour lui en proposer un de
ce genre; le nom de M. de Saint-Priest n'en fut pas moins ajout, dans
l'acte d'accusation port au Chtelet,  celui de MM. de Maillebois et
de Bonne-Savardin. On y joignit mme l'inculpation de mpris pour
l'Assemble nationale et ses dcrets, quoique l'on ne pt en fournir
aucune preuve.

M. de Saint-Priest, ayant appris qu' l'appui de cette dnonciation,
Brissot de Warville, journaliste et membre du comit des recherches,
promettait dans son journal de grands dveloppements sur cette
assertion, se crut oblig, pour cette fois, de se plaindre 
l'Assemble des calomnies dont il tait journellement l'objet. Il lui
crivit la lettre la plus noble pour lui reprsenter qu'ayant toujours
eu une conduite irrprochable dans les divers emplois qu'il avait
exercs, et tant, en ce moment, honor de la confiance du Roi, il
croyait de son devoir, comme ministre, de repousser les inculpations
dont il tait la victime; qu'il ne connaissait particulirement ni M.
de Maillebois ni M. de Bonne-Savardin; qu'il n'avait jamais eu aucun
rapport de confiance avec eux; qu'il n'avait rien  se reprocher de
contraire  son serment d'tre fidle  la Constitution, et que la
conduite de toute sa vie tait la preuve qu'il savait tre fidle 
ses serments.

On fit reparatre  cette occasion la dnonciation de la Commune
contre M. de Maillebois. Elle ne portait que sur des souvenirs de son
secrtaire, d'aprs lesquels ce seigneur aurait crit qu'avec 2,500
Pimontais, 14,000 hommes fournis par l'Espagne, et le concours du duc
de Deux-Ponts, du margrave de Baden et du landgrave de Hesse, il se
chargeait de bloquer Paris, de subjuguer la France et d'amener la
nation  rsipiscence. Il est difficile de croire qu'un homme d'esprit
et de talent, tel qu'tait le comte de Maillebois, ait pu former un
pareil projet et l'envoyer au roi de Sardaigne et  M. le comte
d'Artois. D'aprs la dnonciation de la Commune et du comit, le
procureur du Roi au Chtelet rendit plainte contre MM. de Maillebois,
de Saint-Priest et de Bonne-Savardin.

L'Assemble continuait par de nouveaux dcrets  ter au Roi le peu
d'autorit qui lui restait. Elle se chargea de l'organisation de
l'arme, de la dcision des pensions, de la quotit des retraites, et
mit ce prince dans l'impossibilit de faire aucun bien, ni de remdier
aux dsordres qui se commettaient journellement. Il sentait vivement
les blessures qu'en recevait son autorit, et vivait dans la
persuasion que tant de patience et de rsignation, opposes  la
conduite de l'Assemble, ouvriraient les yeux  la nation, et que sans
moyens violents elle reviendrait d'elle-mme au gouvernement paternel
d'un roi qui ne voulait que son bonheur. Hlas! il se trompait, et les
factieux qui comprimaient la nation abusrent de sa bont pour
continuer leurs pratiques sditieuses, et entretenir l'aveuglement
d'un peuple gar par l'appt du gain et par l'impunit des crimes
qu'il commettait journellement.

L'Assemble ne pouvait pardonner  MM. de Saint-Priest, de la Luzerne
et de la Tour du Pin l'attachement qu'ils tmoignaient au Roi, et les
reprsentations continuelles qu'ils lui adressaient sur les excs qui
se commettaient dans les provinces, dans les rgiments et dans les
ports. Les dnonciations journalires qu'on se permettait contre eux
n'avaient d'autre but que de faire dclarer au Roi qu'ils avaient
perdu la confiance de la nation, et de le forcer  les remplacer par
des tres plus soumis  la volont de l'Assemble, et moins attachs 
la personne de Sa Majest.

M. Malouet, indign des libelles atroces et incendiaires de Camille
Desmoulins, lesquels se dbitaient mme  la porte de l'Assemble,
crut qu'il serait utile au bien public d'en dnoncer un contre sa
personne, dans lequel il se permettait les paroles les plus
outrageantes. Il reprsenta, avec sa fermet ordinaire, les dangers
que pouvait courir chaque particulier, lorsqu'un journaliste ne
craignait pas de prcher le meurtre, le pillage et l'incendie;
contraignant ainsi un reprsentant du peuple  porter sur lui des
armes pour la dfense de sa vie; qu'il aurait ddaign ces injures,
s'il n'avait espr par l faire punir un tre aussi dangereux pour la
socit. Cet impudent tait all jusqu' le menacer de le marquer  la
joue d'un fer chaud, comme un infme galrien sorti du bagne de Brest.
Cette injure paraissant tenir de la folie, M. Malouet demanda que,
d'aprs le rapport des mdecins, il ft enferm, s'il y avait lieu,
dans une maison de fous, pour y tre guri; et, dans le cas contraire,
qu'on l'obliget  se rtracter au greffe et dans son premier numro;
 payer les frais du procs, et vingt mille francs d'amende
applicables aux pauvres de la charit maternelle, et que ladite
sentence, au nombre de quatre mille exemplaires, ft imprime  ses
dpens et affiche  Paris, Brest, Toulon, et autres lieux o besoin
serait, sauf au procureur du Roi  prendre telles conclusions qu'il
lui plairait, pour la rparation due aux moeurs, aux lois, et  la
dignit d'un reprsentant de la nation.

Il dnona encore, peu de temps aprs, un libelle de Marat, intitul:
_C'en est fait de nous_, par lequel il proposait de s'assurer du Roi
et de Mgr le Dauphin; d'enfermer la Reine et Monsieur; de se dfaire
de toutes les autorits, et d'abattre six cents ttes; qu'alors
seulement le peuple serait heureux, ne payerait plus d'impts, et
jouirait d'une libert dont il ne connaissait que le nom; que, sans
cette mesure, leurs ennemis les gorgeraient tous, eux, leurs femmes
et leurs enfants.

M. Malouet parla avec la plus grande loquence sur le danger de
laisser courir de tels libelles, qui ne tendaient  rien moins qu'
oprer une contre-rvolution, par l'horreur qu'inspiraient de pareils
moyens. Il reprsenta fortement l'intrt de chacun  ne pas laisser
garer  ce point l'esprit du peuple, qui, du meurtre de celui qu'il
regardait comme son ennemi, passerait au massacre de ceux qui
voudraient rprimer les excs, et finirait par rendre la France un
thtre de carnage et d'horreur. Il demanda de dcrter que le
procureur du Roi ft mand  la barre, sance tenante, pour recevoir
l'ordre de poursuivre comme criminels de lse-nation les auteurs,
imprimeurs et colporteurs d'crits propres  exciter l'insurrection du
peuple contre les lois, ainsi qu'au renversement de la Constitution.

Le discours de M. Malouet avait fait une telle impression, que le
dcret passa sans opposition. Mais deux jours aprs, on prsenta 
l'Assemble un projet de lgislation criminelle dont Marat lui faisait
hommage. Camille Desmoulins profita de cette occasion pour se plaindre
de la svrit avec laquelle on traitait les crivains patriotes,
tandis qu'on laissait dbiter sans aucune difficult ceux du parti
oppos, tels que les _Actes des aptres_, la _Gazette de Paris_, la
_Passion de Louis XVI_, etc., etc. C'tait, selon lui, une mesure
intolrable de le traduire devant un tribunal, parce qu'il l'accusait
d'tre contre-rvolutionnaire.

Serait-il possible, s'cria M. Malouet, qu'on pt justifier des
libelles qui provoquent au meurtre et au carnage, et  la dissolution
de toutes les autorits!--Je l'ose, dit une voix qu'on reconnut
pour tre celle de Camille Desmoulins. Le prsident ordonna de
l'arrter; mais il se perdit dans la foule, et reparut l'instant
d'aprs dans la salle. Robespierre excusa sa conduite sur son extrme
sensibilit de se voir accus de crime envers la nation, lui qui
journellement ne cessait d'tre le dfenseur de ses droits. Dubois de
Cranc se joignit  lui, et crut l'occasion favorable pour reprsenter
 l'Assemble que le comit des recherches ayant accus M. de
Saint-Priest d'tre le complice de MM. de Maillebois et de
Bonne-Savardin, il fallait qu'elle ft dclarer au Roi, par le
prsident, qu'elle ne pouvait plus correspondre avec un ministre si
grivement attaqu. Chacun garda le silence. Seul M. Desmeunier
dmontra avec courage qu'on ne pouvait dplacer un ministre sans qu'il
ft accus et jug lgalement, et qu'alors seulement, s'il tait
trouv coupable, il subirait la peine porte par la loi. Personne
n'osa rpondre, et la motion de M. Dubois de Cranc n'eut aucune
suite.

Pthion, de son ct, dnona le dcret rendu contre les libellistes
comme ayant un effet rtroactif. Une rvolution n'est pas, dit-il, un
temps de calme; vous avez vous-mme favoris l'insurrection d'un grand
peuple; vous l'avez approuve par vos dcrets; je demande donc qu'on
ne donne aucune suite au dernier dcret, jusqu' ce que vous ayez
dfini les crimes de lse-nation et dcrt la procdure par jury.

M. Malouet rpondit vainement qu'il n'y aurait plus alors ni paix ni
sret en France; que la nation demanderait compte un jour 
l'Assemble des maux qu'elle aurait causs, et dont elle finirait par
tre elle-mme la victime. Il ne fut point cout, et l'Assemble,
sans gard  l'amendement qu'il avait propos au dcret incrimin,
pour en loigner tout arbitraire, proclama qu'il ne pourrait tre
intent aucune action, ni tre dirig aucune poursuite contre les
crits publis jusqu' ce jour sur les affaires publiques, sauf
l'crit intitul: _C'en est fait de nous_; mais qu'indigne de la
licence des crivains, elle chargeait son comit de constitution et
celui de jurisprudence criminelle runis de lui proposer un mode
d'excution du dcret rendu contre les libellistes.

Le tumulte avait t si grand, qu'il fut impossible aux trois quarts
de l'Assemble d'entendre la rdaction du dcret. On avait compt
qu'il y serait ajout qu'on proposerait ce mode d'excution dans le
plus bref dlai. MM. Malouet et Dupont de Nemours, ayant constat
cette omission, demandrent qu'on la rpart; mais l'Assemble refusa
opinitrment de rien changer au dcret prononc.

On s'apercevait sensiblement des progrs de l'migration. On s'en
plaignit  l'Assemble, qui dlibra sur les moyens d'y remdier. Il
en est un aussi simple qu'immanquable, dit M. de Murinais; rendez la
paix  la France; ramenez-y l'ordre et la justice, et il n'y aura plus
d'migration. Les factieux qui dominaient l'Assemble taient loin de
l'agrer, sachant mieux que personne que ce n'tait qu'au sein du
trouble et de la confusion qu'ils pouvaient raliser les projets
qu'ils avaient forms pour la destruction de la religion et de la
monarchie.

M. de Bonne-Savardin occasionna de grandes rumeurs dans l'Assemble
par sa fuite de la prison de l'Abbaye. Craignant avec raison de ne
pouvoir viter d'tre dcouvert, et voulant se mettre en sret, il
fut trouver l'abb de Barmond, membre du ct droit de l'Assemble, et
connu par sa bienfaisance; il le supplia de lui donner pour quelques
jours un asile dans sa maison. L'abb de Barmond, craignant de se
compromettre, eut de la peine  s'y dcider; mais son bon coeur
l'emporta.

L'abb de Barmond allait partir pour les eaux. M. de Bonne, l'ayant
appris, lui demanda avec tant d'instances de l'emmener avec lui, qu'il
ne put s'y refuser, quoiqu'il et dj dans sa voiture un fdr,
qu'il ramenait dans son pays. Dnonc par un quidam, qu'on crut tre
son domestique, l'abb de Barmond fut suivi par MM. Mestre et Julien,
aides de camp de M. de la Fayette, qui, rencontrant sa voiture prs de
Chlons, prirent les devants, prvinrent la municipalit et firent
arrter les voyageurs. On ne leur trouva d'autres papiers que des
lettres pour M. le cardinal de Rohan, dont M. gys tait porteur.

L'Assemble, instruite de cet vnement, ordonna que les voyageurs
seraient ramens  Paris; que MM. gys et de Bonne-Savardin seraient
conduits sparment dans les prisons de cette ville, et que l'abb de
Barmond resterait dans sa maison jusqu' ce que l'Assemble et statu
sur son sort.

L'abb d'Aimar assura que M. gys n'tait pour rien dans cette
affaire; qu'il ne connaissait pas mme l'abb de Barmond, qui s'tait
charg,  sa sollicitation, de le ramener dans son pays; qu'on pouvait
s'assurer de sa personne, mais qu'il ne mritait pas d'tre trait en
criminel. On n'eut aucun gard  ses reprsentations, et il n'en fut
pas moins conduit en prison.

Quand l'abb de Barmond fut arriv  Paris, on le manda  la barre de
l'Assemble, et il y fut conduit de manire  attirer sur lui tous les
regards. Une foule tumultueuse entoura sa voiture, et l'on eut
beaucoup de peine  l'carter. Il avoua naturellement qu'il avait
manqu de prudence dans cette occasion, mais qu'ayant pass sa vie 
secourir les malheureux et les opprims, il n'avait pu se dfendre
d'un sentiment de piti pour un homme emprisonn depuis trois mois par
les ordres d'un tribunal illgal, sans qu'on et pu trouver de preuves
contre lui; qu'il n'avait jamais connu M. de Maillebois, ni M. de
Bonne-Savardin; que la sensibilit l'avait emport sur la prudence, et
qu'il n'avait pas autre chose  dire pour sa justification.

MM. Duport du Tertre et de Frondeville dfendirent avec chaleur l'abb
de Barmond. Le dernier, aprs avoir insist sur l'illgalit des
dpositions du comit des recherches, la terreur des gens de bien, ne
put retenir son indignation en comparant la svrit avec laquelle on
traitait l'abb de Barmond, et l'indulgence que l'on avait pour les
assassins de la famille royale, dont plusieurs sigeaient peut-tre
parmi les membres de l'Assemble. Cette phrase excita la rumeur la
plus violente. Les deux partis de l'Assemble se livrrent aux
personnalits les plus fortes, et au milieu du vacarme et des cris de
chacun, M. de Frondeville fut censur pour avoir fait entendre son
opinion. Un grand nombre de membres du ct droit demandrent 
partager sa censure, adhrant d'esprit et de coeur au discours qu'il
avait prononc; et pendant tout ce tumulte, l'Assemble dcrta que le
comit des recherches serait charg de l'examen des pices relatives 
l'affaire de l'abb de Barmond, pour lui en rendre compte sous huit
jours, et qu'il resterait en arrestation jusqu' ce qu'il en ft
autrement ordonn.

Ds le lendemain, M. de Frondeville fit imprimer et distribuer
gratuitement son discours, avec une pigraphe et un avant-propos qui
exprimaient positivement qu'il s'honorait de la censure qu'il avait
encourue la veille. M. Goupil de Prfeln dnona ce discours comme un
libelle dangereux, et conclut, ainsi que Barnave, qu'un pareil manque
de respect pour l'Assemble ne mritait pas moins de huit jours de
prison, peine encore bien douce pour un pareil dlit.

M. de Faucigny, ne pouvant retenir son indignation, s'cria: C'est
par trop fort! c'est la guerre de la majorit contre la minorit; et
nous n'avons plus d'autre parti que de tomber le sabre  la main sur
ces gaillards-l. La colre du ct gauche fut  son comble, et
Barnave demanda au prsident de s'assurer sur-le-champ de la personne
de M. de Faucigny.

M. de Frondeville, afflig d'une scne aussi fcheuse que celle qui
venait de se passer, demanda sur-le-champ la parole, se reconnut
coupable d'y avoir donn lieu par son crit, en tmoigna son regret 
l'Assemble, et demanda instamment que la punition tombt sur lui
seul, puisqu'il tait la cause de l'emportement d'une tte aussi vive
et aussi exalte que l'tait celle de M. de Faucigny. La manire
franche avec laquelle M. de Frondeville reconnut sa faute dsarma
l'Assemble, et elle se contenta de le condamner aux arrts pour huit
jours dans sa propre maison.

M. de Faucigny dsavoua de son ct l'emportement o il s'tait
livr. Il pourrait cependant, disait-il, interprter le propos
dplac qu'il s'tait permis d'une manire diffrente de celle dont il
avait t entendu, s'il ne croyait plus prudent de ne pas le rpter;
qu'au surplus, il se soumettait d'avance  la peine que l'Assemble
jugerait  propos de lui infliger. Elle dclara qu'ayant gard aux
excuses et  la dclaration de M. de Faucigny, elle lui remettait la
peine qu'elle aurait pu lui infliger.

Huit jours aprs, M. Voidel, au nom du comit des recherches, dclara
 l'Assemble que dans l'examen des pices qui lui avaient t
remises, il n'avait trouv aucun dlit ni mme de preuves de
complicit dans l'vasion de M. de Bonne-Savardin; mais que l'abb de
Barmond s'tait rendu coupable d'un des plus grands crimes dans
l'ordre social, en cherchant  soustraire  la vengeance des lois et 
couvrir de son inviolabilit un homme sous la main de la justice,
comme prvenu du crime de lse-nation; qu'il ne fallait pas croire
qu'il se ft tant expos pour laisser son ouvrage imparfait; qu'il
demandait donc, en consquence, que l'abb de Barmond restt en tat
d'arrestation; que le Chtelet poursuivit les auteurs et complices de
l'vasion de M. de Bonne; qu'une commission de l'Assemble interroget
sparment l'abb de Barmond et M. de Foucault, qui paraissait
compromis dans cette affaire, et que M. gys, qui n'y tait pour rien,
ft mis en libert.

M. de Foucault, inculp d'avoir reu chez lui M. de Bonne-Savardin,
justifia sa conduite et celle de l'abb de Barmond par les mmes
raisons qui avaient t donnes dans la sance o avait comparu ce
dernier. L'abb Maury, par un discours plein de sagesse et de
modration, invoqua la Constitution viole par des arrestations aussi
arbitraires, releva les suppositions que se permettait M. Voidel comme
mritant l'indignation publique, fit sentir que de pareilles
conclusions tendaient  terniser la captivit de l'abb de Barmond,
et finit son discours par demander sa libert provisoire,  la charge
de se reprsenter toutes les fois qu'il en serait requis, d'ordonner
au Chtelet de continuer l'information contre M. de Bonne-Savardin, et
de punir les coupables conformment aux ordonnances.

Ce discours fit une telle impression, que les deux tiers de
l'Assemble demandrent que l'on convertit en dcret la demande de
l'abb Maury. Mais Barnave, Pthion, Mirabeau, et ceux qui
partageaient leurs opinions, s'emportrent avec violence contre un
dcret qu'ils taxrent de contre-rvolutionnaire; et aids du secours
des galeries, qui mlaient  leurs raisons des cris et des battements
de mains, ils ramenrent la majorit  dcider qu'il y avait lieu 
accusation contre l'abb de Barmond. On demanda, mais vainement, que
la libert ft au moins rendue au pauvre M. gys, dcharg
d'accusation par le comit des recherches; l'Assemble passa  l'ordre
du jour, et il resta toujours en prison.

L'Assemble ne s'cartait jamais du plan de ne laisser au Roi qu'un
vain titre sans aucune autorit. Elle dclara que l'accusation
publique ne serait plus exerce par les commissaires du Roi, tant
trop dangereux de laisser entre leurs mains l'exercice d'une pareille
puissance. Elle rvoqua les apanages des Enfants de France, les
rduisit  une pension, et elle arrta qu'ils ne pourraient hriter
des biens meubles et immeubles appartenant au Roi,  la Reine et 
l'hritier prsomptif de la couronne, lors de leur dcs, non plus que
des successions qui pourraient leur choir, et que le tout serait
runi au domaine de la couronne.

Le Roi fit reprsenter  l'Assemble, par M. Necker, que la
destruction des pensions sur le trsor royal  moins de vingt-cinq ou
trente ans de service, mettait dans la position la plus cruelle une
infinit de personnes en droit de compter sur la rcompense qui leur
tait due. Ils n'avaient pris aucun tat et allaient se trouver dnus
de tout moyen d'existence. Sa Majest, ajouta le ministre, voit aussi
avec peine la dfense faite aux pensionnaires de l'tat de recevoir
aucune pension ni aucun secours de la liste civile, et elle espre que
l'Assemble prendra en considration des objets qui intressent si
vivement son coeur.

M. Necker profita de cette occasion pour faire sentir  l'Assemble
qu'elle mettait le Roi trop  l'cart dans la distribution des grades
et des rcompenses, et mit en parallle la conduite de l'Angleterre,
qui ne ngligeait aucun moyen d'environner le Roi de tous les moyens
de considration. Barnave, Charles de Lameth et Boutidoux se
rcrirent violemment contre l'audace de M. Necker, qui osait se
permettre de donner des conseils  l'Assemble; et, sans vouloir
couter les raisons que l'on opposait  leur emportement, ni faire
aucune distinction entre les demandes du Roi et les rflexions de M.
Necker, ils entranrent la majorit de l'Assemble  passer  l'ordre
du jour.

M. Necker, sensiblement afflig des suites de sa dmarche, comprit,
mais trop tard, la funeste influence de sa conduite dans le
commencement de la Rvolution. Il tait vivement affect de la manire
dont il tait trait par l'Assemble, et ses regrets ne pouvaient
qu'augmenter, en rflchissant sur ce qu'il tait et ce qu'il aurait
pu tre, s'il et tenu la conduite que lui imposait la confiance de Sa
Majest en l'appelant auprs de sa personne.

La chaleur avec laquelle MM. Barnave et de Cazals soutenaient leurs
opinions ayant donn lieu  quelques personnalits, Barnave en demanda
raison  M. de Cazals, et ils se battirent au pistolet. M. de Cazals
fut bless, et dut  son chapeau la conservation de la vie. La
populace tmoigna la joie la plus vive du succs de Barnave, et
dclara que s'il avait t tu, elle aurait massacr son adversaire.
Sa frocit augmentait de jour en jour, et l'on apprenait les
nouvelles les plus dsastreuses de ce qui se passait dans les
provinces.

M. de Pont, intendant de Metz, qui allait subir l'opration de la
pierre, fut investi  l'intendance par cent cinquante miliciens qui
voulaient tre pays de leur solde, qu'ils prtendaient leur tre due
depuis 1775, et dont ils le rendaient responsable. La populace se
joignit  eux, et aprs avoir accabl M. de Pont de mauvais
traitements, ils en extorqurent un billet de mille louis. M. Louis de
Bouill et plusieurs autres officiers coururent les plus grands
dangers en voulant dfendre M. de Pont. La municipalit eut le courage
d'arborer le drapeau rouge, de faire braquer les canons devant l'htel
de ville, et de dclarer nuls les billets extorqus  l'intendant. Le
lendemain, on fit courir le bruit qu'une arme de brigands dvastait
les moissons, et de ces bruits artificieux rsulta l'armement presque
universel des habitants des provinces frontires.

L'esprit de rvolte se soutenait dans les diffrents ports du
royaume. M. de Castellat, commandant de la marine  Toulon, fut
assassin par les ouvriers du port, sous prtexte que le manque de
fonds leur faisait craindre une suspension de payement. Ils se
disposaient  le pendre, tout bless qu'il tait, lorsque deux
grenadiers du rgiment de Barrois l'arrachrent tout sanglant de leurs
mains et le portrent  l'hpital. M. de Glandevez, en rendant compte
de cet vnement, demanda ce que pouvait faire un commandant sans
force contre des hommes qui, gars par le mot de libert, se
livraient  toutes sortes d'atrocits. M. Malouet proposa sur-le-champ
un projet de loi qui, rdig par les comits des recherches, des
rapports et de la marine, rendrait la snchausse de Toulon juge en
dernier ressort des complices de cet attentat, et chargerait le
prsident de l'Assemble d'crire une lettre de satisfaction  la
municipalit et  la garde nationale, qui avait dj arrt plusieurs
des assassins de M. de Castellat, et aux deux braves grenadiers qui
lui avaient sauv la vie au prix de la leur propre.

M. de Mirabeau opina fortement pour s'opposer  de pareils dsordres,
et dclara qu'il ne voyait d'autre remde  tant de maux que dans le
licenciement de l'arme. Il proposa de le dcrter pour le 20
septembre, de fixer sa recration au moment o les dcrets sur
l'organisation militaire seraient termins, et de soumettre chaque
individu qui la composerait  un serment tellement prcis et
dtermin, qu'il exclt toute diversit de principes et d'opinions. Il
proposa, de plus, de faire en mme temps une adresse  l'arme, qui
dvelopperait les devoirs que lui imposait ce serment, et qui
servirait de prservatif contre les interprtations que des gens
grossiers ou enthousiastes avaient tires de la dclaration des droits
de l'homme. Il termina en avouant qu'il tait temps de la faire suivre
de celle des devoirs. Si cette dclaration, si vivement sollicite par
les gens sages de l'Assemble et si opinitrement refuse, et t
dcrte  la suite de celle des droits de l'homme, elle et
vit bien des malheurs. La proposition de M. de Mirabeau fut
malheureusement trop tardive; le mal tait facile  prvenir dans le
principe, et il devenait alors difficile d'y remdier.

Le licenciement de l'arme excita la colre de Marat. Il fit courir un
libelle qui dclarait que si le dcret du licenciement de l'arme
propos par Mirabeau venait  passer, il fallait lever huit cents
potences aux Tuileries pour y pendre tous les tratres, Mirabeau  la
tte. M. Malouet dnona ce libelle, et demanda que le maire de Paris
ft requis de faire arrter Marat, ainsi que les colporteurs de
pareilles atrocits. Mirabeau invoqua, au contraire, le mpris de
l'Assemble sur de pareilles extravagances, qu'il traita d'ivresse de
la part de Marat, et dnona comme libelle le rquisitoire du Chtelet
sur les vnements des 5 et 6 octobre.

On fit lecture  l'Assemble d'une lettre des vainqueurs de la
Bastille, et des crivains patriotes, tels que Carra, Marat, Camille
Desmoulins, Brissot, Loustalot, etc., qui invitaient tous les bons
citoyens  se trouver  un service qu'ils feraient clbrer au Champ
de Mars pour les camarades morts  la prise de la Bastille.
Robespierre voulait que l'Assemble y envoyt une dputation; mais sur
l'observation qu'on lui fit, qu'elle ne pourrait siger  ct de ceux
qu'elle avait condamns, M. Duport fit dcrter que c'tait 
l'Assemble  ordonner ce service, et qu'il fallait surseoir
jusque-l.




CHAPITRE VII

ANNE 1790

    Affaire de Nancy.--Retraite de M. Necker.--Camp de
    Jals.--Nouvelle mission d'assignats.


Le ministre de la guerre vint faire part  l'Assemble de la situation
critique o se trouvait la ville de Nancy par la rvolte des rgiments
du Roi, de Mestre de camp et des Suisses de Chteauvieux. Ce dernier
rgiment, qui avait t entran, parut d'abord se repentir; mais,
excit de nouveau par ceux qui fomentaient tous ces troubles, il
persista dans sa rvolte. Chacun de ces rgiments voulait rendre ses
officiers solidaires des sommes qu'il prtendait lui tre dues, pour
les retenues injustes qu'on lui faisait depuis longtemps, et ils
menaaient de se faire justice eux-mmes, si l'on refusait
d'acquiescer  leur demande.

M. de Malseigne, ancien major gnral des carabiniers, officier de
tte et de courage, envoy  Nancy pour y rtablir l'ordre et la
subordination, fit assembler un conseil au quartier des Suisses pour
la reddition des comptes, et s'y rendit le 24 aot. On rejeta les
demandes injustes des soldats, et on leur accorda celles qui taient
justes et raisonnables. Mais les esprits s'chauffant, M. de Malseigne
remit la sance  un autre jour. Lorsqu'il sortit du quartier, un
grenadier, qui tait de sentinelle  la porte, lui ferma le passage,
en lui appuyant sa baonnette sur la poitrine. M. de Malseigne tira
son pe, le blessa, et traita de mme un second grenadier qui leva le
sabre sur sa tte. Il se fit jour ensuite avec son pe au travers de
cette soldatesque effrne, et se rendit chez M. de Nou, colonel en
second du rgiment du Roi, qui commandait dans la ville, et chez qui
tous les officiers s'taient rassembls.

Les soldats de Chteauvieux voulurent forcer les portes de la maison
de M. de Nou; mais on la barricada, et l'on parvint pour le moment 
la faire respecter. M. de Malseigne voulait braver leur fureur; mais
apprenant que la fermentation croissait d'heure en heure, que la plus
grande partie des rgiments du Roi et de Mestre de camp, unis  la
multitude, partageaient les ressentiments des Suisses, et que sa vie
tait dans le plus grand danger, il se dtermina  cder aux instances
qu'on lui faisait de quitter Nancy et de retourner  Lunville, o il
fut reu des carabiniers avec toutes les marques d'estime et de
confiance qu'il n'avait cess de leur inspirer.

Ds qu'on eut appris son dpart de Nancy, trente soldats de Mestre de
camp se mirent  sa poursuite; mais il tait heureusement entr dans
Lunville quand ils approchrent de la ville. Un dtachement de
carabiniers monta  cheval, fut  leur rencontre, tua plusieurs
d'entre eux, et fit les autres prisonniers. Ces nouvelles apportes 
Nancy, et grossies par la malveillance, jetrent l'alarme parmi les
rvolts. On fit courir le bruit que les trangers avaient pntr
dans le royaume, et le dsordre fut  son comble. Les soldats crirent
 la trahison, forcrent la maison de M. de Nou, le tranrent au
cachot, emprisonnrent les officiers qui taient auprs de sa
personne, arrtrent mme M. Percheloche, aide de camp de M. de la
Fayette, et le mirent sous la garde de leurs fusiliers.

Les trois rgiments en insurrection partirent sur-le-champ pour aller
attaquer les carabiniers, et la garde nationale se mit aussi en
mouvement. M. Percheloche offrit alors  ceux qui le gardaient d'aller
avec eux dfendre leurs camarades, et ils partirent tous pour
Lunville. Ils trouvrent les carabiniers en ordre de bataille; les
deux troupes s'envoyrent des dputs. M. de Malseigne proposa de
retourner  Nancy, accompagn de deux dputs, l'un carabinier et
l'autre des troupes des rgiments; et M. Percheloche fut pri par les
gardes nationales, et mme par les soldats du rgiment du Roi, d'aller
 Paris, et d'y rendre compte de ce qui se passait. Il y consentit,
aprs avoir obtenu la libert de M. de Nou et de ceux qui avaient t
arrts avec lui.

M. de Bouill, en rendant compte de ces faits, demanda deux
commissaires  l'Assemble pour agir de concert avec lui, et dtruire
par l les bruits que l'on faisait courir, qu'il ne rassemblait des
troupes que pour oprer une contre-rvolution. Il informait
l'Assemble qu'il avait sous ses ordres, outre les carabiniers, les
rgiments suisses de Castella et de Vigier, dtermins  venger la
honte qu'imprimait sur leur nation la dfection de Chteauvieux.

Pendant ce temps, la situation de Nancy tait affreuse. L'arsenal
avait t pill; la classe infrieure dfendait les soldats, et la
classe suprieure courait journellement le risque d'tre massacre. Un
grand nombre de gardes nationales avaient quitt la ville pour marcher
contre les carabiniers avec les trois rgiments, et les citoyens
taient sans dfense contre l'effervescence de la multitude. On
demandait instamment  l'Assemble de soutenir le dcret qu'elle avait
rendu pour autoriser  rprimer par la force une insurrection dont les
suites pouvaient devenir si dangereuses. Mais la garde nationale de
Nancy avait envoy  Paris deux dputs, qui, dans un discours
prononc devant l'Assemble, excusrent les troupes et rejetrent la
cause des dsordres sur les chefs des rgiments, et nommment sur M.
de Malseigne. Ils parvinrent ainsi  refroidir l'Assemble sur les
mesures qu'elle avait d'abord adoptes. Tous les torts des soldats,
disaient-ils, ne proviennent que de leur attachement aux principes de
la Rvolution. Il faut, ajoutrent-ils, temporiser et rendre justice 
la puret de leurs sentiments.

Ces raisons, appuyes par les dmagogues de l'Assemble, leur firent
accorder les honneurs de la sance. Barnave, Robespierre, et autres
dputs du mme parti, cherchrent de leur ct  inspirer de la
dfiance sur les opinions de M. de Bouill. Il allait, disaient-ils,
former une runion d'aristocrates et de despotes soudoys pour gorger
les soldats. Ils parvinrent, quoique avec peine, par ces mensonges, 
obtenir de l'Assemble qu'elle ferait une nouvelle proclamation, par
laquelle elle dclarerait qu'elle scruterait la conduite de chacun;
que les soldats et les citoyens seraient mis sous la sauvegarde de la
nation; mais que pour obtenir justice, il fallait d'abord rentrer dans
l'ordre. Elle dcida que cette proclamation serait porte  Nancy par
deux commissaires, autoriss  requrir la force militaire, aprs
avoir puis tous les moyens de paix et de justice.

Les dcrets et la proclamation de l'Assemble ne firent aucune
impression sur l'esprit des rvolts. Ils entranrent mme dans leur
parti un grand nombre de carabiniers, qui se saisirent de MM. de Nou
et de Malseigne, et les conduisirent en prison, o ils se trouvaient 
la merci de ces furieux. M. de Bouill, aprs avoir employ
inutilement tous les moyens possibles pour faire rentrer les troupes
dans le devoir, se vit forc d'employer la force, et se dtermina 
faire excuter le dcret.

Il runit toutes les troupes de ligne, les gardes nationales de
Metz, de Lunville, et la partie saine de celle de Nancy, leur lut le
dcret de l'Assemble sanctionn par le Roi, et, assur de leur
fidlit, il marcha contre les rvolts. Ceux-ci envoyrent une
dputation  M. de Bouill pour demander  capituler. Il rpondit
qu'on ne capitulait point avec des rebelles; qu'ils n'avaient d'autre
parti  prendre que celui de la soumission, et que si dans deux heures
MM. de Nou et de Malseigne ne lui taient pas rendus, et que les
trois rgiments ne fussent pas en bataille hors de la ville, reposs
sur leurs armes, il ferait excuter le dcret. On rendit MM. de Nou
et de Malseigne, et aprs de nouveaux pourparlers o M. de Bouill
tint ferme, une nouvelle dputation de la municipalit et du rgiment
du Roi vint l'assurer que pour obir  ses ordres on allait quitter la
ville. M. de Bouill la reut au milieu de ses troupes, dont il avait
peine  contenir l'ardeur. Les soldats sortirent de la ville; mais on
remarqua qu'une de ses portes tait garde par des soldats des trois
rgiments, qui avaient conserv de l'artillerie. M. de Bouill y
marcha avec l'avant-garde, y arriva  quatre heures, et fit sommer de
rendre la porte. Ils se prparaient  la dfendre, lorsque M.
Dsilles, jeune officier du rgiment du Roi, plein d'honneur et de
bravoure, tenta un dernier effort pour les porter  la soumission. Il
employa d'abord la persuasion et la raison pour les engager  ne pas
faire couler le sang pour une dfense impossible; mais ne pouvant rien
gagner sur les esprits obstins, il se plaa  l'embouchure du canon,
se flattant de les arrter par cette dmarche. Tout fut inutile; ils
rpondirent  la dernire sommation de M. de Bouill par un coup de
canon  mitraille et une dcharge de mousqueterie, qui blessa
mortellement le jeune et hroque Dsilles[15]. Les volontaires
ripostrent par un feu trs-vif, forcrent la porte et turent tout ce
qu'ils rencontrrent. Les rvolts se dfendirent avec acharnement.
Ils tiraient par les fentres sur les troupes de M. de Bouill, et lui
turent beaucoup de monde. Aprs un combat de trois heures, o les
soldats de Chteauvieux furent en partie tus ou blesss, et Mestre de
camp s'tant sauv, le rgiment du Roi se dcida  se rendre. M. de
Bouill fut sur-le-champ  son quartier, et lui ordonna de se rendre 
Verdun; Mestre de camp, dispers ou prisonnier, reut l'ordre de se
rendre  Toul, Moyenvic et Marsal. M. de Bouill donna les plus grands
loges au courage et  la bravoure des troupes et des gardes
nationales. Trente hommes de celle de Metz furent tus, et beaucoup
furent blesss. Nancy leur dut son salut, et l'ordre y fut
parfaitement rtabli.

   [15] Il tait Breton et avait puis dans sa famille le courage et
   la gnrosit qu'il montra dans cette circonstance. Son pre et
   la plus grande partie de sa famille furent victimes de leur
   attachement  la royaut sous la Terreur, en 1795.

M. de Bouill tint, ds le lendemain, un conseil de guerre pour juger
les coupables, et demanda les ordres de l'Assemble relativement aux
soldats de Chteauvieux. M. de Malseigne, en quittant Nancy, fut
rejoindre les carabiniers qui taient rentrs dans le devoir, et qui,
en lui tmoignant leur profonde douleur, livrrent vingt de leurs
camarades, principaux auteurs de l'insurrection.

Le courage et la fermet de M. de Bouill furent applaudis
gnralement. Il n'avait que trois mille hommes  opposer aux
rvolts, qui taient au nombre de dix mille. La modestie avec
laquelle il rendit compte de ses succs ajouta encore  l'estime
qu'inspira sa conduite.

Le Roi et la Reine, qui taient dans la plus mortelle inquitude sur
ce qui se passait  Nancy, tmoignrent  M. de Bouill la
satisfaction qu'ils prouvaient de sa conduite, et en firent
publiquement l'loge le plus flatteur et le plus mrit. Il n'en fut
pas de mme de l'Assemble. Tout ce qui tendait  donner de la
considration au Roi tait un sujet de dplaisance pour elle. Aussi,
en remerciant par un dcret les autorits, les gardes nationales et M.
Dsilles, de leur zle, de leur bravoure et de leur patriotisme, elle
se contenta d'une simple approbation pour le gnral et les troupes de
ligne qui avaient fait leur devoir, et elle ordonna aux commissaires
dont l'envoi avait t dcrt, de se rendre sans dlai  Nancy, pour
y prendre les informations ncessaires sur les auteurs de
l'insurrection, punir les coupables sans distinction de chefs ni de
soldats, et prendre les mesures ncessaires pour la conservation de la
tranquillit publique. Elle se chargea de pourvoir au sort des femmes
et des enfants des gardes nationaux qui avaient pri  Nancy.

Le Roi avait nomm pour commissaires les deux prsidents des
dpartements les plus voisins de cette ville, comme ayant une parfaite
connaissance de ce qui s'y tait pass; mais M. de la Fayette s'y
opposa, et fit nommer  leur place M. Dumanoir, un de ses aides de
camp, et M. Duport du Tertre. Ces deux messieurs, ne s'tant pas
soucis de se charger de cette mission, furent remplacs par MM. du
Verrier et Cayer de Gerville, avocats.

Si le Roi et voulu quitter Paris  cette poque, et se retirer  Metz
pour s'y mettre  la tte des troupes, la considration dont jouissait
M. de Bouill lui en aurait donn les moyens, et le sjour de
Saint-Cloud toutes sortes de facilits pour partir secrtement. Mais
il ne put se rsoudre  un parti dont il redoutait les suites.

Les factieux, mcontents de voir l'ordre rtabli  Nancy par la
valeur hroque des troupes et de la garde nationale, tentrent
d'exciter une meute  Paris. Ils rassemblrent les groupes du
Palais-Royal, et une troupe de gens arms se runirent autour de la
salle, et se rpandirent ensuite dans le jardin des Tuileries en
profrant des imprcations contre M. de Bouill et contre les
ministres, dont ils demandaient le renvoi. Ils dploraient le meurtre
de Nancy, et feignaient mme de vouloir forcer la salle. La bonne
contenance de la garde nationale arrta le commencement de cette
sdition. M. Dupont de Nemours se plaignit vivement de l'audace des
factieux, qui, sans arme apparente, en avaient une relle dans le
grand nombre de leurs partisans, obissaient  un mot de guerre, et se
rassemblaient au premier signal pour commettre tous les excs qui leur
taient commands. Il demanda que l'Assemble donnt des ordres pour
informer contre les auteurs de ce dernier tumulte, et pour enjoindre 
la municipalit de Paris de veiller soigneusement  l'excution des
dcrets relatifs  la tranquillit publique. Malgr un discours de M.
d'Andr, qui n'eut pas honte d'attribuer  la minorit les excs dont
on se plaignait, pour indisposer contre elle, le dcret propos passa
 l'unanimit.

L'meute du 2 septembre dcida la retraite de M. Necker. Effray des
dangers qu'il courait, il crivit  l'Assemble que sa sant ne lui
permettant plus de remplir les fonctions de sa place, il lui envoyait
sa dmission. Il l'informait en mme temps qu'il lui avait remis, le 2
juillet, le compte de la recette et de la dpense depuis le 1er mai
1789 jusqu'au mois de mai 1790; qu'il laissait pour garant de son
administration ses maisons de Paris et de la campagne, et deux
millions quatre cent mille livres de ses propres fonds qu'il avait
verss au trsor royal, et dont il demandait  retirer seulement
quatre cent mille livres. Cette dmission fut reue avec la plus
profonde indiffrence. L'Assemble se chargea de l'administration du
trsor public, et ajouta l'administration des finances  tous les
autres pouvoirs qu'elle avait runis entre ses mains.

L'arrive subite de M. Necker ayant caus quelque motion dans le
village de Saint-Ouen, il crut prudent de le quitter et erra toute la
nuit dans la valle de Montmorency. Il revint  Paris dans la matine
du lendemain, et partit peu aprs pour Coppet. Son voyage ne fut pas
heureux. Il fut arrt  Arcis-sur-Aube par la municipalit, qui
refusa de le laisser continuer sa route, jusqu' ce qu'elle y ft
autorise par l'Assemble nationale. M. Necker crivit au prsident
pour lui demander de lui obtenir cette autorisation, et ses amis en
obtinrent une lettre pour assurer son voyage. Muni de ces papiers, on
lui laissa continuer sa route jusqu' Vesoul, o il ft arrt de
nouveau. Mais la municipalit le fit mettre en libert, et il quitta
enfin la France pour n'y plus revenir, emportant avec lui un chagrin
et une inquitude qui, joints  la douleur que lui causa la perte de
sa femme, rendirent sa vie amre jusqu' son dernier soupir.

Les perscutions qu'prouvaient les habitants des provinces
mridionales attachs au Roi et  la religion, les dterminrent  se
runir pour parvenir  s'y soustraire. Ils formrent un camp fdratif
 Jals dans le bas Languedoc. Ils avaient fix le 18 aot pour le
jour du ralliement. Ce camp tait dj compos de quarante-cinq mille
hommes, lorsque dix mille montagnards du Vivarais en vinrent grossir
le nombre. On forma un bataillon carr au milieu duquel on dressa un
autel, sur lequel on clbra la messe; et les ttes s'chauffant, on
proposa d'aller venger les catholiques opprims par les protestants.
M. de Lazantides, ancien officier du rgiment de Penthivre, qui
sentit le danger de cette proposition, saisit adroitement le prtexte
du manque de vivres pour les engager  se retirer.

Les habitants du Vivarais furent plus difficiles  persuader que les
autres, et n'y consentirent qu' la condition d'envoyer des
commissaires qui auraient pour mission d'obliger les protestants 
envoyer  Montpellier, ou autre ville de sret, les catholiques
emprisonns, pour y tre jugs et punis s'ils se trouvaient coupables;
de vendre des armes aux catholiques, ou de dsarmer aussi les
protestants; de faire remettre les canons  la citadelle de Nmes, et
d'en faire sortir les soldats du rgiment de Guyenne, vendus aux
protestants.

L'Assemble, inquite de ce rassemblement, dcrta qu'elle approuvait
la proclamation du dpartement de l'Ardche pour s'opposer aux arrts
de l'arme du camp de Jals, et chargea le prsident de demander au
Roi d'ordonner au tribunal de Villeneuve-de-Berg de faire le procs
aux auteurs des arrts inconstitutionnels de ce camp, de dclarer le
comit militaire de cette arme inconstitutionnel, de lui dfendre de
s'assembler, et  ses commissaires de se rendre  Montpellier pour y
prendre des renseignements sur l'affaire de Nmes; de dfendre
galement  tous les gardes nationaux du royaume de former aucun camp
fdratif sans l'autorisation du directoire du dpartement, et de
supplier Sa Majest de donner les ordres les plus prompts pour
l'excution du prsent dcret.

Le parti qu'avait pris le Roi, par le conseil de ses ministres, de
sanctionner sans rflexion tous les dcrets de l'Assemble, lui
causait souvent de violents chagrins. Oblig par cette mesure
d'abandonner ceux qui cherchaient  dfendre son autorit, il vit avec
douleur que loin de remplir le but qu'on s'tait propos, elle ne
tendait qu' accrotre celle de l'Assemble, qui ne s'occupait qu'
teindre dans le coeur des Franais l'attachement envers leur
souverain, qui ne dsirait que le bonheur de son peuple.

Le ct gauche de l'Assemble, qui avait jur la destruction du
clerg, trouvant que la vente de ses biens tranait en longueur,
proposa pour la dterminer plus promptement une nouvelle mission de
deux milliards d'assignats, y compris ceux qui avaient t crs
prcdemment. Mirabeau et les membres du comit de liquidation avaient
estim  cette somme le remboursement de la dette publique, qui se
composait: des charges de la maison du Roi et des princes, des emplois
militaires, des dmes infodes, et des emprunts de Hollande et de
Gnes. Ils disaient qu'en changeant ces deux milliards contre des
domaines de pareille valeur, on dlivrerait l'tat d'une dette aussi
considrable, et que le peuple n'aurait plus  payer par an que quatre
cent soixante-quatorze millions. Mirabeau opina pour rembourser la
dette publique en assignats, sans intrts; pour mettre en vente
sur-le-champ les domaines nationaux, et ouvrir des enchres dans tous
les districts; pour recevoir exclusivement les assignats en payement
des acquisitions, en les brlant  mesure de leur rentre, et charger
le comit des finances d'un projet de dcret et d'une instruction sur
cet objet.

Un grand nombre de sances furent employes  la discussion de cette
proposition. Tout ce qu'il y avait de gens instruits et raisonnables 
l'Assemble se rcria contre cette mesure; et un grand nombre de
dputs du ct gauche se joignirent  eux et en firent sentir les
dangers par des discours pleins de force et de sagesse. Ils peignirent
avec chaleur les dsordres qui ne pouvaient manquer d'en rsulter,
tels que le renchrissement des denres, la dilapidation des biens du
clerg et la banqueroute, qui serait la suite infaillible d'une
semblable mission d'assignats. Les reprsentations des grandes villes
du royaume, sur le tort qu'elle ferait au commerce, n'eurent pas plus
d'effet. Le parti tait pris; la fougueuse loquence de Mirabeau,
appuye par son parti, entrana la majorit de l'Assemble, et il fut
dcrt que la dette non constitue de l'tat et celle du ci-devant
clerg seraient rembourses en assignats-monnaie sans intrts; qu'il
ne serait pas mis plus de douze cents millions en circulation, au del
des quatre cents qui avaient t dcrts; que les assignats qui
rentreraient dans la caisse seraient brls, et qu'on ne pourrait en
fabriquer de nouveaux sans l'autorisation du corps lgislatif, et sous
la condition qu'ils ne pourraient excder la valeur des domaines
nationaux, ni se trouver au-dessus de douze cents millions dans la
circulation.




CHAPITRE VIII

ANNE 1790 (OCTOBRE)

    Procdure sur les vnements des 5 et 6 octobre.--Conduite de
    l'Assemble  ce sujet.--Insubordination de la flotte de
    Brest.--Dmission de M. d'Albert de Rioms.--Nouvelle
    dnonciation des ministres.--Dmission de M. de la
    Luzerne.--Protestations nergiques des divers Parlements contre
    les atteintes portes  l'autorit royale.--Troubles de la
    Martinique.--Incertitude du Roi pour s'loigner de Paris.--Son
    retour dans cette capitale.--Dmission des ministres et leur
    remplacement.--Continuation des troubles.


Le Chtelet, suffisamment instruit sur les attentats des 5 et 6
octobre, avant de dcrter d'accusation les personnes qui y taient
impliques, envoya une dputation  la barre de l'Assemble,  la tte
de laquelle tait M. Boucher d'Argis, prsident de ce tribunal. Il
dclara qu'il allait rvler des secrets pleins d'horreur, et que
malgr les menaces faites de toutes parts au Chtelet, il ne
craindrait aucun danger lorsqu'il s'agirait d'affirmer la libert en
la sparant de la licence; qu'il avait t douloureusement afflig en
reconnaissant parmi les accuss deux membres de l'Assemble; mais
qu'il tait persuad qu'ils s'empresseraient de solliciter eux-mmes
la poursuite d'une procdure dont il esprait que le complment
mettrait au jour leur innocence.

Il dposa sur le bureau la procdure scelle, dclarant qu'il tait
redevable de la plus grande partie des pices qui la composaient au
comit des recherches de l'Assemble, et se plaignant  regret de
celui des recherches de la ville de Paris, qui avait constamment
refus de remettre celles qu'il avait entre les mains.

L'Assemble ne peut tre ni accusatrice ni juge, dit M. de Mirabeau;
elle ne peut que connatre des charges qui inculpent deux de ses
membres. Je propose de dcrter que le paquet soit remis au comit des
recherches de l'Assemble, qui fera le rapport des charges qui
inculpent deux de ses membres, pour qu'elle puisse les dcrter, s'il
y a lieu  accusation.

L'abb Maury reprsenta que l'inviolabilit des dputs ne pouvait
s'tendre  toute espce de dlit, et nommment lorsqu'il tait
question du crime de lse-nation et de haute trahison; qu'il fallait
dclarer que, tous les hommes tant gaux devant la loi, on renvoyait
la procdure au Chtelet, en lui ordonnant la poursuite, et en mandant
aussi au comit des recherches de la ville de Paris de remettre  ce
tribunal tous les documents qu'il jugerait ncessaires.

Pthion s'tonna qu'on rveillt une affaire qu'il croyait assoupie,
et dclara qu'il croyait bien plus conforme  l'inviolabilit des
dputs de laisser l'Assemble prononcer s'il y avait ou non matire 
accusation contre deux de ses membres, impliqus dans la procdure du
Chtelet.

M. de Cazals, indign, insista sur la ncessit de donner la plus
grande publicit  la justification de ceux qui taient accuss d'un
forfait qui pesait sur la nation entire, et qui ferait  jamais son
dshonneur lorsque la postrit dirait: D'infmes assassins ont mis en
pril les jours de la Reine, fille de Marie-Thrse. Les murmures
redoublrent son courage: Oui, dit-il, la fille de Marie-Thrse,
dont le nom survivra  ceux des conspirateurs de cette excrable
journe.

L'Assemble dcrta que le paquet serait ouvert par le comit des
recherches de l'Assemble, en prsence des commissaires du Chtelet,
devant lesquels on ferait l'inventaire des pices qui y taient
contenues; que le comit des rapports lui rendrait compte des charges
contre les reprsentants de la nation, s'il en existait dans la
procdure, pour la mettre  porte de dclarer s'il y avait ou non
matire  accusation; qu'elle n'entendait point arrter le cours de la
justice  l'gard des autres accuss qui pourraient y tre compris, et
que le comit des recherches de Paris serait tenu de remettre aux
commissaires du Chtelet les pices et documents qui pourraient tre
ncessaires pour la suite de la procdure; et sur la demande de MM. de
Cazals, Malouet et Dufraisse-Duch, on ordonna l'excution des
dcrets lancs contre des personnes trangres  l'Assemble avant
l'ouverture du paquet.

Le comit des recherches de la ville accusa le Chtelet de vouloir
faire la contre-rvolution, en donnant  la procdure le titre des
journes des 5 et 6 octobre, tandis qu'il ne devait tre question que
des vnements de cette dernire journe. Le Chtelet rpondit  cette
accusation par une adresse  l'Assemble, o il prouva par des pices
justificatives que la dposition des tmoins entranait une telle
connexit entre ces deux journes, qu'il tait impossible de pouvoir
les sparer. Des voix furieuses s'opposrent  la continuation de la
lecture de l'adresse. M. Dufraisse-Duch eut beau reprsenter qu'un
pareil refus laisserait croire que l'Assemble voulait laisser impunis
des crimes qui souilleraient la Rvolution, et que cette impunit la
couvrirait, elle et ses auteurs, d'un opprobre ternel, ses
reprsentations ne furent point coutes. La majorit refusa
d'entendre la continuation de la lecture de l'adresse, qui fut envoye
au comit des rapports.

Ce comit demanda, pour pouvoir faire son rapport, l'impression de la
procdure du Chtelet, et M. de Mirabeau demanda qu'il ft fait le
plus promptement possible: Je n'ignore pas que j'y dois jouer un
rle, dans ce procs fait  la Rvolution, dit-il avec impudence; mais
il y a plus  craindre l'vasion des tmoins que des accuss.

M. Chabroud, charg du rapport du comit des recherches, ne s'attacha
qu' justifier Mirabeau et M. le duc d'Orlans. Il s'effora de faire
regarder cette effroyable journe comme un de ces vnements o le
sort se plat  confondre la prvoyance humaine: Les juges, dit-il,
ont rig en certitude ce qui pouvait n'tre qu'un soupon; les
tmoins ont cru voir ce qu'ils affirmaient, et se sont videmment
tromps. La plupart sont peu dignes de foi. M. le duc d'Orlans et M.
de Mirabeau n'ont pu tre coupables de ce dont on les accuse,
puisqu'ils taient l'un et l'autre dans des endroits diffrents de
ceux o l'on dit les avoir vus. Il ne voit dans toute cette procdure
qu'un procs fait  la Rvolution, pour avoir le droit d'attribuer 
ses vritables amis les imprudences de ses ennemis. Le dner des
gardes du corps, la crainte trop fonde d'une contre-rvolution, les
premiers coups de fusil tirs sur le peuple, ce sont les circonstances
qui ont amen les vnements dont on se plaint. Il accusa M. Malouet
de s'tre plu  noircir des propos de conversation, et entre autres
une lgret de M. Coraller, qui s'tait permis de dire, dans un
moment d'emportement, que si l'on n'avait pas renvoy M. Necker, on
aurait mis le feu au Palais-Bourbon, pour commencer la Rvolution.
Quant aux malheurs arrivs le 6 octobre, je les livre, dit-il en
finissant son horrible discours,  l'instruction des races futures, et
 fournir une leon aux rois, aux courtisans et au peuple. Il conclut
par demander, au nom du comit, qu'on dcrtt qu'il n'y avait pas
matire  accusation.

On lut ensuite la copie de deux lettres de M. d'Estaing  la Reine,
pour prouver combien taient fondes les craintes que l'on prouvait
que des conseils fussent donns au Roi de quitter Versailles pour
aller  Metz. M. d'Estaing parlait dans sa seconde lettre du mauvais
effet du dner des gardes du corps, et engageait la Reine  suivre les
conseils qu'il lui donnait de ne pas s'entourer des ennemis de la
Rvolution. Ces deux lettres taient si plates et si diffuses, que la
Reine n'avait pas daign y rpondre, et l'on ne put s'empcher d'tre
tonn de les voir entre les mains de M. Chabroud, qui jugea  propos
de s'en servir  l'appui de la cause qu'il soutenait.

M. de Bonnai justifia les gardes du corps, dont l'hrosme devait
passer  la postrit. L'abb Maury fit sentir, avec l'loquence qui
caractrisait tous ses discours, la fausset des assertions de M.
Chabroud, et combien il tait douloureux de voir attnuer des crimes
dont le souvenir affligeait si vivement ceux qui aimaient rellement
leur patrie, lorsqu'ils pensaient au dshonneur dont elle se couvrait
en les laissant impunis.

MM. Malouet, de Montlosier et Henri de Longuve cherchrent vainement
 faire discuter la procdure, et parlrent avec autant de force que
de sagesse pour en faire sentir la ncessit. Mais, pour toute
rponse, M. de Mirabeau s'emporta contre le Roi, le Chtelet et les
membres du ct droit. Il entra dans le sens de Chabroud sur le procs
fait  la Rvolution: Sans vouloir rappeler, dit-il, que le trne a
des torts  expier et la vengeance nationale des complots  mettre en
oubli, j'ai le droit d'accuser le Chtelet de chercher  exciter les
provinces contre Paris, en peignant le Roi comme captif dans sa
capitale, et l'Assemble comme une runion de factieux.

M. de Biron justifia M. le duc d'Orlans, qui pronona lui-mme un
discours  l'Assemble pour prouver que les accusations diriges
contre lui taient dictes par la vengeance; qu'il ratifiait
l'engagement qu'avait pris M. de Biron de porter la lumire jusque
dans les moindres dtails de cette tnbreuse affaire, et qu'il ne
refuserait aucun claircissement  ceux qui avaient intrt  le
contredire, de mme qu' ceux qui avaient le droit d'en connatre.
Barnave ajouta que du moment o la procdure avait t remise au
comit, elle avait t juge; qu'il n'y avait d'autre conjuration que
la procdure elle-mme; qu'il demandait le plus profond mpris pour le
Chtelet, la procdure et les tmoins, et que M. le duc d'Orlans en
ferait imprimer ce qu'il voudrait, ne pouvant que confirmer l'estime
que lui portait la nation, pour son patriotisme et son attachement 
la libert.

(_2 octobre._) L'Assemble, d'aprs les conclusions du comit des
rapports, dcrta qu'il n'y avait pas matire  accusation.

Cette dcision consterna tous les gens de bien, qui virent avec une
profonde douleur la honte qui en rejaillissait sur la nation; et il
fallait qu'elle ft bien aveugle pour conserver le moindre espoir du
bien que pouvait faire une Assemble qui s'avilissait au point de
fermer les yeux sur de pareils attentats, et d'en protger les
auteurs. Cent quarante-huit dputs de l'Assemble, non compris les
tmoins, ne pouvant soutenir l'ide d'associer leurs noms  un pareil
dcret, dclarrent et firent imprimer leur improbation du rapport de
Chabroud, dans les termes les plus nergiques.

M. d'Albert de Rioms, qui jouissait  juste titre de la considration
la plus distingue, aprs avoir tent tous les moyens possibles pour
rtablir la subordination dans la flotte de Brest, se voyant
journellement inculp, et ne pouvant plus faire aucun bien, donna sa
dmission, et fut remplac par M. de Bougainville.

L'Assemble avait charg M. de Menou du rapport sur l'insurrection
qui avait donn lieu  la retraite de M. d'Albert de Rioms. Pntr du
danger qui en pouvait rsulter, le rapporteur y avait fait sentir la
ncessit d'employer sans perdre de temps tous les moyens propres 
empcher le retour de pareils excs. Mais le rapport ayant t
dsapprouv par les dmagogues de l'Assemble, il dsavoua trois jours
aprs tout ce qu'il avait avanc, et fit retomber le blme de
l'insurrection sur la svrit des officiers envers des gens gars
par excs de patriotisme, qui seraient ramens  l'ordre par la voie
de la douceur et  la vue du pavillon tricolore, qu'il concluait 
faire adopter pour la marine franaise.

On fit plusieurs objections sur les inconvnients qui pouvaient
rsulter de cette mesure; mais l'Assemble n'en voulut couter aucune,
et la proposition de se borner  mettre seulement les cravates de
couleur nationale enflamma tellement la colre de M. de Mirabeau, que,
non content de prononcer le discours le plus incendiaire, il en vint
au point de menacer le ct droit de la fureur populaire.

M. de Guillermi, ne pouvant entendre de sang-froid un pareil discours,
s'cria que c'tait le langage d'un factieux. Un homme des tribunes
ouvrit alors une fentre sur la terrasse des Feuillants, rptant aux
affids toujours  leur poste sur cette terrasse, le propos de M. de
Guillermi. Leurs hurlements, joints au tapage des tribunes, dtermina
le ct gauche de l'Assemble, qui avait toujours la majorit, 
ordonner les arrts pour trois jours  M. de Guillermi, et l'on
dcrta que le pavillon franais serait dornavant tricolore (22
octobre).

M. de Menou et les dmagogues de l'Assemble profitrent de cette
circonstance pour dnoncer de nouveau les ministres, ajoutant qu'il
fallait faire connatre au Roi qu'ils avaient perdu la confiance de la
nation. M. de Cazals, en s'opposant  cette mesure comme
inconstitutionnelle, s'emporta avec violence contre ces mmes
ministres, qu'il accusa d'une lche indiffrence et de manquer de la
fermet ncessaire pour rprimer les excs qui se commettaient
journellement, comme s'ils avaient eu plus de possibilit que M. de
Cazals pour s'opposer aux dcrets dsorganisateurs qui paralysaient
tous les moyens de rpression. Personne ne put concevoir le motif d'un
reproche aussi dplac dans les circonstances o l'on se trouvait.
Plusieurs reprsentants ayant fait sentir l'inconvenance de cette
dnonciation, l'Assemble passa  l'ordre du jour.

Les sections se runirent de leur ct pour arrter entre elles le
renvoi des ministres, comme si les sections de Paris avaient eu le
droit de gouverner la France  leur volont. En consquence de cette
dcision, M. Bailly vint annoncer  l'Assemble,  la tte d'une
dputation des quarante-huit sections, qu'elles s'occupaient de
rdiger une adresse dans laquelle elles exprimaient le voeu de la
commune entire de Paris pour un changement de ministres; qu'elles
venaient dposer leurs alarmes dans le sein des pres de la patrie;
qu'elles pouvaient tre rputes celles de la nation entire, puisque
Paris runissait dans chaque section un grand nombre de citoyens de
tous les dpartements.

Danton, ancien avocat au conseil, et qui tait un vrai sclrat,
pronona ensuite un discours qui tait une vritable diatribe contre
les ministres. Il y peignait l'archevque de Bordeaux comme un ennemi
cach de la Rvolution, qui, non content de retarder l'expdition des
dcrets les plus essentiels, se permettait d'en altrer quelquefois le
texte. Il lui reprochait, en outre, d'avoir, dans ses instructions aux
commissaires du Roi dans les provinces, comment les dcrets relatifs
 leurs fonctions, de manire  leur donner une extension de pouvoir
funeste  la Constitution.

Il accusait M. de Saint-Priest d'avoir puis  Constantinople des
principes de despotisme, menaant les ttes franaises de son fameux
damas; d'avoir t l'me de la contre-Rvolution projete par M. de
Maillebois, et d'avoir donn au Roi l'ide d'une maison militaire,
pour opprimer les patriotes et les amis de la Rvolution.

Il reprochait  M. de la Luzerne et de la Tour du Pin d'opprimer les
officiers et les soldats patriotes, et, de plus,  ce dernier, sa
faiblesse, sa vanit, son attachement pour ses parchemins, et d'avoir
dgarni les frontires pour porter les troupes dans l'intrieur du
royaume.

M. de Montmorin fut le seul exclu de cette dnonciation. Les
dmagogues le regardaient comme partisan de la libert, et n'avaient,
disaient-ils, rien d'essentiel  lui reprocher. Il tait cependant
profondment attach au Roi, et ne caressait ce parti-l que dans
l'espoir de lui tre utile. Il se trompa dans son calcul, et forc 
des dmarches qui rpugnaient  son coeur, il se vit mpris des deux
partis, et finit par tre victime des fureurs de la Rvolution.

Danton termina son discours par supplier l'Assemble de nommer
promptement une haute cour nationale pour juger les crimes de
lse-nation, et notamment les ministres, contre lesquels on n'avait
pas besoin d'autre preuve de culpabilit que leur volont de vouloir
se maintenir dans leurs places, pendant l'instruction du procs qui
allait s'intenter contre eux.

L'Assemble reconnut le droit de ptition dans la dmarche des
sections, promit d'examiner les preuves qu'elles fourniraient et qui
ne pouvaient tre repousses par le Roi, puisqu'il devait au peuple
justice et protection.

Elle ne pouvait dissimuler son inquitude sur la seule ide de voir
le Roi se former une maison militaire, et c'tait ce qu'elle redoutait
le plus; aussi Charles de Lameth s'emporta-t-il avec sa fougue
ordinaire contre une mesure qui pouvait, disait-il, mettre en pril la
libert; il ajouta que la mme raison devait faire dcrter que le Roi
ne commanderait jamais l'arme en personne.

M. Malouet reprsenta que la dignit du trne exigeait que le Roi et
une garde nomme par lui; que l'Assemble ne pouvait s'occuper que du
nombre d'hommes dont elle serait compose, et que quant  la
proposition d'ter au Roi le commandement de l'arme, c'tait lui ter
toute considration et toute autorit, amener la nation insensiblement
 se passer de Roi, et perptuer le trouble et l'anarchie. Il ne fut
pas cout, non plus que les autres membres de l'Assemble opposs 
une pareille violation de la Constitution. Sur la proposition de M. de
Lameth, la discussion de ces deux objets fut renvoye aux comits
militaire et de constitution runis.

On ne reconnaissait d'autres principes  l'Assemble que la soumission
aux volonts des dmagogues. Pour donner l'ide de la corruption o
elle tait tombe, un dput, nomm Lavie, osa proposer, dans une de
ses sances, de ne plus parler de Dieu au peuple, de renfermer la
religion dans le payement de l'impt, et d'obliger les curs  se
contenter de rpter en chaire: L'impt, l'impt! Le ct droit
tmoigna son indignation, qui ne fut qu'un sujet de rise pour ses
adversaires.

Les ministres, se voyant dans l'impossibilit de pouvoir faire le
bien, donnrent au Roi leur dmission. Mais ce prince ne l'ayant point
accepte, ils conservrent leurs places,  l'exception de M. de la
Luzerne, qui ritra sa demande et remit au Roi un compte sommaire de
la marine,  l'poque o il en quittait le dpartement. Elle tait
compose de soixante-dix vaisseaux de ligne et de soixante-cinq
frgates  flot, non compris douze vaisseaux et six frgates en
construction et prts  tre lancs. C'tait le fruit du travail de
Louis XVI, qui s'tait occup sans relche du soin de crer une marine
respectable. N'tait-il pas affreux de voir une Assemble nationale se
plaire  rendre ces efforts inutiles, et  paralyser le zle
d'officiers aussi instruits qu'expriments, par l'insubordination
qu'elle se plaisait  fomenter entre les subordonns et leurs
suprieurs? Le Roi voyait avec douleur la destruction de l'objet de
ses soins; mais sentant que M. de la Luzerne ne pouvait rien contre
ceux qui ne voulaient que dtruire, il accepta sa dmission et lui
crivit en mme temps qu'il n'oublierait jamais ses services; qu'il
avait besoin de lui en exprimer sa satisfaction, et d'y joindre ses
regrets sur la ncessit o il se croyait de quitter le ministre. Le
Roi regrettait avec raison un ministre qui runissait aux talents et 
la probit un extrme attachement pour sa personne. En effet, il
aurait de bon coeur sacrifi  son Roi tous les dsagrments qu'il
prouvait, s'il avait seulement entrevu une possibilit de lui tre
utile; mais, ne pouvant s'en flatter, il prfra une retraite
honorable  une vaine rsistance aux volonts d'une Assemble
toute-puissante, qui voulait tenir les ministres dans son entire
dpendance.

Le Roi crivit  l'Assemble pour lui faire part du choix qu'il avait
fait de M. de Fleurieu pour ministre de la marine. Celui-ci promit 
l'Assemble de se distinguer par son zle pour l'excution des lois et
pour assurer la tranquilit publique. Il lui annona en mme temps le
choix qu'avait fait le Roi de M. de Bougainville pour remplacer M.
d'Albert de Rioms.

La suppression des Parlements, dcrte sans discussion le 6 dcembre
1789, fut excute dans tout le royaume au mois d'octobre de l'anne
suivante, et les tribunaux infrieurs reurent l'ordre de continuer
leurs fonctions jusqu' leur remplacement. Les Parlements de Bordeaux,
de Rouen, de Grenoble et d'Aix, aprs avoir protest contre ce dcret,
en envoyrent la transcription aux tribunaux infrieurs. Les avocats
de celui d'Aix dclarrent, par l'organe de Pascalis, l'un d'entre
eux, qu'ils taient dcids  s'ensevelir avec la Monarchie et 
mourir en sujets fidles du Roi de France et du comte de Provence, et
ils refusrent de continuer leur ministre. Le prsident de Cabre fit
transcrire leurs discours et leurs noms sur le registre de la Cour,
comme une marque honorable de leur inbranlable fidlit[16]. Le
Parlement de Toulouse protesta contre toutes les atteintes portes 
la religion et  la dignit de ses ministres, aux droits de la
couronne, contre l'anantissement des ordres, le dmembrement du
Languedoc, l'anantissement de ses privilges et les lettres patentes
portant suppression de la Cour.

   [16] M. Pascalis fut victime de son courage dans les horreurs qui
   se commirent en 1791; il fut un des premiers que massacrrent les
   sclrats qui dsolrent ces contres, en lui reprochant la
   fermet et la noblesse de sa conduite lors de la destruction des
   Parlements.

Cette protestation porta l'alarme dans l'Assemble. Robespierre en
prit occasion d'inculper le pouvoir excutif; car le nom de Roi
n'existait dj plus parmi les dmagogues. MM. de Broglie et Alexandre
de Lameth la taxrent de rbellion et demandrent le prompt
tablissement de la haute Cour pour juger les coupables. Mais les
magistrats, par leur fuite en Espagne, se drobrent  la vengeance
que l'Assemble se prparait  tirer de leur rsistance  ses dcrets.

Les troubles de la Martinique excitrent l'attention de l'Assemble;
ils furent la suite de l'esprit dsorganisateur qu'on rpandait dans
les colonies, sans vouloir couter aucune reprsentation sur les
dangers qui en pourraient rsulter.

Le vicomte de Damas, commandant  la Martinique, fidle et loyal
serviteur du Roi, cherchait  conserver  la France une colonie aussi
prcieuse, pendant que l'on travaillait  tablir l'insubordination et
 renouveler les anciennes querelles contre l'Assemble coloniale et
les planteurs. M. de Chabrol, colonel du rgiment de la Martinique,
prit parti pour les gens de couleur et se mit  leur tte, suivi des
soldats qui avaient abandonn leur drapeau. M. de Damas, qui
protgeait avec raison les propritaires et l'Assemble coloniale,
marcha contre lui. M. de Chabrol, ayant perdu beaucoup des siens,
appela  son secours les habitants de la Guadeloupe, diviss galement
en deux partis. M. de Damas, sentant l'importance de remdier  ce
dsordre, fit un rapport sur la situation de la Martinique, qui fut
envoy  l'Assemble, laquelle, sans vouloir couter les raisons qu'il
apportait pour justifier la conduite qu'il avait tenue et la justice
que lui rendaient les colons, dcrta son retour en mme temps que
l'envoi de six mille hommes  la Martinique et de quatre vaisseaux de
ligne aux les franaises.

Les discours incendiaires de Mirabeau, et le scandale des sances de
l'Assemble, dont les dcrets tendaient  la dsorganisation du
royaume, dterminrent M. de La Tour du Pin  reprsenter au Roi que
s'il avait le projet de s'loigner de Paris, il le suppliait de se
dcider en ce moment; qu'il prvoyait tre forc de donner sa
dmission, mais qu'il pouvait auparavant, et sans donner d'ombrage 
l'Assemble, disposer la marche de plusieurs rgiments fidles de
manire  protger sa route; que l'habitation de Saint-Cloud donnait
de grandes facilits pour sa sortie, et que cette occasion perdue, il
en retrouverait difficilement une semblable; qu'il ne prtendait point
prjuger les desseins de Sa Majest, mais qu'en sujet fidle et
dvou, il croyait devoir lui soumettre ces rflexions. Il et t
bien heureux pour la France que le Roi les et adoptes. M. de Bouill
avait alors la confiance de deux ou trois dpartements, et ce voyage
aurait eu probablement une issue bien diffrente de celui que nous
aurons  raconter.

L'issue de la procdure des vnements des 5 et 6 octobre fit balancer
le Roi, et l'on crut qu'il allait se dcider au parti que lui
proposait M. de La Tour du Pin. Mais la crainte d'une guerre civile
qui ferait couler le sang de ses sujets tait si fortement empreinte
dans son esprit, qu'il ne put se rsoudre  partir, esprant toujours
que la nation ouvrirait d'elle-mme les yeux sur les malheurs
qu'occasionnaient les dcrets de l'Assemble; que ses inconsquences
naturelles finiraient par la discrditer; que sa violence et son
despotisme, compars  sa bont et  sa modration, lui ramneraient
sans efforts et sans violences tout ce qu'il y avait de gens sages et
modrs, et que la paix se rtablirait dans le royaume. Cette
illusion, qui partait d'un coeur rempli de droiture et de bont, fut
trompe d'une manire bien cruelle.

La famille royale voyait approcher avec peine le moment du retour 
Paris. Elle avait  Saint-Cloud l'avantage d'tre loigne de cette
populace qui, paye pour occasionner des troubles, garnissait
journellement les Tuileries et augmentait le dsagrment de cette
habitation. Mgr le Dauphin se plaisait extrmement  Saint-Cloud; sa
sant se fortifiait, et son esprit se dveloppait chaque jour d'une
manire surprenante. Il avait ds lors, quoiqu'il n'et encore que
cinq ans, un got naturel pour l'tude, une belle mmoire, et se
plaisait extrmement  ses leons. On l'accoutumait  rpondre de
lui-mme aux compliments qui lui taient adresss, et l'on prfrait
le voir rester court, plutt que de lui suggrer des ides qui
n'auraient pas t les siennes. On se contentait seulement de les
rectifier quand elles n'taient pas justes. Cela le mettait
quelquefois en colre, mais il finissait par trouver le moyen de
rpondre, et il s'tait accoutum par l  dire de lui-mme des choses
aimables et obligeantes. Il nous fit bien rire un jour au sujet du
rgiment Dauphin-Dragon. Ce rgiment passant par Paris, le comte de
Choiseul-d'Aillecourt, qui en tait colonel, m'crivit ses regrets de
ne pouvoir prsenter  Mgr le Dauphin un rgiment digne de ses bonts
par son attachement et sa fidlit. Il me priait d'tre auprs de ce
jeune prince l'interprte des sentiments du rgiment et des siens.
Mon Dieu! qu'il est joli d'avoir un rgiment  mon ge, dit Mgr le
Dauphin, et que je voudrais le voir!--Que voulez-vous, Monseigneur,
que je rponde de votre part?--Cela m'embarrasse, rpondez, je vous
prie, pour moi.--Je vais donc rpondre que Mgr le Dauphin, ne sachant
que dire  son ge, rpondra quand il sera plus grand.--Que vous tes
mchante! me dit-il; et qu'est-ce que mon rgiment dira de moi? Il
entra dans une colre affreuse, battant des pieds et des mains; et
comme il vit qu'on n'en faisait que rire: Eh bien, dit-il en me
regardant d'un air svre, je rpondrai tout seul, puisque vous ne
voulez pas m'aider. Dites  M. de Choiseul que j'aurais bien voulu
voir mon rgiment et me mettre  sa tte, qu'il le lui dise de ma
part; et en mme temps remerciez-le de tout ce qu'il me fait dire de
la sienne et de celle de mon rgiment. Je l'embrassai, et il finit
par me remercier, quand il vit que chacun approuvait sa rponse. Ce
jeune prince, qui avait une grce charmante dans tout ce qu'il disait,
annonait dj de la fermet, en y joignant cette bont naturelle 
tous les Bourbons. Aussi tait-il ador de tous ceux qui
l'approchaient et qui taient  porte de le connatre.

A peine le Roi fut-il de retour  Paris, que les motions et les
articles incendiaires des journaux recommencrent plus vivement que
jamais. La Royaut y tait fortement attaque, les nobles et les
prtres journellement calomnis, et les violences et les crimes des
sclrats dans les diverses provinces, restant toujours impunis, les
encourageaient  continuer leurs excs.

Le Roi, voyant ses ministres entravs dans toutes leurs oprations et
exposs  voir renouveler sans cesse les dnonciations contre leurs
personnes, se dtermina, quoique avec peine,  leur demander leurs
dmissions. M. de la Fayette intrigua beaucoup pour faire nommer un
ministre  sa dvotion; et sur l'assurance qu'il donna au Roi de
l'appui qu'il trouverait alors dans son parti, il lui en laissa la
composition.

On supprima l'office de chancelier et de garde des sceaux, et M.
Duport du Tertre, qui remplaa l'archevque de Bordeaux, eut seulement
le titre de ministre de la justice et de garde des sceaux; M. Du
Portail fut nomm ministre de la guerre; M. Valdec de Lessart,
contrleur des finances,  la place de M. Lambert. On ajouta plus tard
 ce ministre celui de l'intrieur du royaume[17]. Le Roi annona 
l'Assemble ces diverses nominations, et les nouveaux ministres
protestrent de leur dvouement et de leur exactitude  faire observer
les lois.

   [17] M. Duport du Tertre, ancien avocat au Parlement, tait
   devenu lecteur, officier municipal et administrateur de la
   police. M. de Lessart tait un ancien matre des requtes, et M.
   Du Portail, militaire, avait servi sous M. de la Fayette dans la
   guerre d'Amrique.

M. Duport du Tertre ajouta dans sa lettre  l'Assemble qu'il avait eu
de la peine  accepter le ministre, mais qu'il avait pens qu'il et
t de mauvais exemple qu'un homme honor de la confiance du peuple ne
se crt pas digne de celle du Roi.

M. Du Portail marquait de son ct qu'il n'avait pu se refuser au
dsir de prendre une part active  une aussi glorieuse rvolution, 
assurer par les efforts de son zle l'excution des lois donnes par
les augustes reprsentants de la nation, et  rduire en pratique leur
sublime thorie. Il alla ensuite au club des Jacobins professer les
mmes maximes, assista  la sance en bonnet rouge, et laissa voir par
cette conduite ce que l'on pouvait attendre d'un tel ministre.

Il tait clair que le projet de l'Assemble tait de discrditer
totalement le ministre, et de transporter aux comits les diverses
branches de l'administration, pour en venir ensuite  l'abolition de
la Royaut. M. de la Fayette lui-mme, de peur de perdre sa
popularit, se garda bien de raliser les esprances qu'il avait
donnes, et se montra toujours le mme, dans toutes les circonstances
o l'on avait cru pouvoir compter sur lui.

La nomination du nouveau ministre ne diminua pas la violence de
l'Assemble. Loin d'improuver les excs commis  Avignon, elle sembla
les autoriser, en y envoyant les troupes demandes par les factieux,
coutant avec faveur leur demande ritre de la runion du Comtat 
la France, et avec la dfaveur la plus marque les raisons opposes
que prsentaient M. l'abb Maury et M. de Clermont-Tonnerre sur le
danger de cette runion. Si elle n'accda pas pour le moment  une
demande si vivement sollicite par MM. Bouche et Camus, il tait
facile de voir qu'elle n'attendait qu'un moment plus opportun.

Elle se contenta de rendre la libert aux prisonniers dtenus 
Orange, sans dsapprouver l'injustice de leur dtention ni les excs
commis  Avignon, et elle laissa cette malheureuse ville dans la
crainte continuelle de voir renouveler les scnes qui en avaient fait
un sjour de terreur et de dsolation.

Elle tint la mme conduite dans le rapport de l'affaire de Nancy. M.
de Sillery, qui en fut le rapporteur, se garda bien de blmer la
rbellion des rgiments rvolts. Il se permit des insinuations
perfides contre M. de Bouill et les officiers qui l'avaient second,
en exceptant seulement les amis de la Constitution; il blma la
municipalit et proposa de ne donner aucune suite  la procdure
commence par le bailliage, de faire mettre en libert tous les
dtenus, et de supplier le Roi de demander aux cantons suisses la
grce des soldats de Chteauvieux. Il finit par demander que l'on
casst le rgiment du Roi et celui de Mestre de camp.

MM. de Cazals, de Clermont-Tonnerre et de Virieu parlrent avec
force contre le dcret propos par M. de Sillery, en firent sentir le
danger, dmontrrent qu'il dtruirait celui qui avait t rendu, qu'il
ne tendait qu' favoriser le dsordre et l'insurrection dans l'arme,
et qu'il ravissait le fruit de la conduite de ceux qui avaient empch
les dsastres qui eussent t la suite d'une pareille insurrection.
Ils proposrent de se borner  casser les deux rgiments et 
conserver aux officiers qui s'taient conduits avec tant de sagesse et
de modration, leur activit de service jusqu'au moment de leur
remplacement. Ils ne furent point couts. L'Assemble dcrta le
licenciement des deux rgiments, l'abolition de la procdure
commence, la mise en libert des soldats et autres prisonniers
impliqus dans cette affaire; elle rvoqua l'approbation qu'elle avait
donne  la municipalit et au directoire, et approuva le courage avec
lequel s'taient montres les municipalits de Metz, Toul et
Pont--Mousson, lors de l'excution de la loi.

On procda  l'lection des juges de Paris, et on ne nomma pour tels
que de zls patriotes, tels que MM. Ogier et Garaud de Coulon (qui
avaient figur d'une manire inique dans le procs de M. de Bezenval),
M. Hrault de Schelles, ancien avocat gnral au Parlement de Paris,
et M. Bigot de Prameneu. Les six prsidents des tribunaux furent: MM.
Freteau, Duport, Target, Treilhard, Touret et Mesleu, tous membres de
l'Assemble. Chabroud y avait aussi concouru, mais il ne put obtenir
de pluralit.

Les membres du ct gauche, assurs de la faveur populaire, se
permettaient sans mnagement les propos les plus indiscrets contre
leurs adversaires. Charles de Lameth, dans un dml qu'il eut avec M.
de Chauvigny, et dont il avait prvu les suites, se permit de dire
publiquement que c'tait le duc de Castries qui avait mis M. de
Chauvigny  ses trousses. Celui-ci, indign d'un pareil propos, en
demanda raison  M. de Lameth, et ils se battirent au bois de
Boulogne. M. de Lameth ne fut heureusement que bless; car le peuple,
furieux de la simple blessure d'un dput qu'il regardait avec raison
comme un des plus chauds partisans de la Rvolution, se porta avec
violence  l'htel de Castries, en pilla tous les appartements et
aurait immanquablement massacr M. de Castries, s'il n'avait eu la
prudence de quitter la France sur-le-champ.

M. de la Fayette, quoique prvenu de la fureur populaire dirige
contre M. de Castries, arriva trop tard pour empcher le dsordre. Sa
commisration pour cette indigne populace, qu'il traitait d'amis et
d'enfants, et qu'il essayait de ramener par la douceur, en leur
montrant son cheval blanc qu'ils connaissaient tous, ne les empcha
pas de continuer le pillage en sa prsence, et il ne put parvenir avec
sa garde nationale qu' empcher la destruction de la maison. M. de
Castries, n'tant plus en sret  Paris, demanda et obtint un cong
de l'Assemble, qui lui fut envoy  Lausanne, o il s'tait retir.

La postrit croira difficilement que de pareils excs trouvrent des
dfenseurs dans l'Assemble, et que M. de Mirabeau, furieux de
l'indignation qu'en tmoignaient les membres du ct droit, s'emporta
jusqu' dire qu'on provoquait la colre du peuple en se portant
toujours ses accusateurs; qu'il tait heureux, pour ceux qui abusaient
de sa patience, que quelques exemples, en les effrayant, les
empchassent de continuer  s'opposer  la loi et  la raison. Le ct
droit n'y put tenir et se leva en tmoignant l'horreur que lui
inspirait un propos aussi atroce. M. Roy, dput d'Angoulme, ne put
s'empcher d'ajouter que c'tait le langage d'un factieux. Le ct
gauche s'emporta avec violence; les tribunes s'y joignirent; les cris,
les injures, les hurlements et la demande de la prison pour M. Roy,
rendirent cette sance une des plus scandaleuses qui eussent encore
exist. Ce fut au milieu de ce tumulte que M. Roy fut condamn  trois
jours de prison  l'Abbaye.

De pareilles scnes se renouvelaient journellement. Il y en eut une de
ce genre  l'Opra. Le parti dmagogue, qui attachait le plus grand
prix  voir tablir promptement la nouvelle constitution du clerg,
cherchait par tous les moyens possibles  inspirer la terreur aux
personnes qu'ils supposaient y tre opposes.

Les spectacles et les lieux publics lui paraissant propres  remplir
cet objet, ils y excitaient des dsordres dans l'espoir de causer au
Roi et  la famille royale de vives inquitudes sur le refus que
pourrait faire Sa Majest sur le dcret que l'Assemble se proposait
de rendre  ce sujet.

On donnait  l'Opra la reprsentation d'_Iphignie_; le choeur
chantant: _Clbrons notre Reine_, fut vivement applaudi par les
royalistes, qui crirent _bis_. Il y eut quelques sifflets et des
murmures du parti oppos; mais n'tant pas en force, il ne put
empcher qu'on recomment. Le mcontentement des opposants redoubla
lorsque Lainez se permit de dire: Je crois, messieurs, que tout bon
Franais doit aimer le Roi et la Reine, et qu' la suite de ce propos
on lui jeta une couronne de laurier. La colre des dmagogues n'eut
alors plus de bornes, et il y eut un vacarme affreux. Ils laissrent
cependant finir la pice, mais avec la rsolution de se venger de
l'affront qu'ils croyaient avoir reu.

Deux jours aprs, Lainez jouant le rle de Jepht, les
rvolutionnaires, qui avaient lou presque toutes les places du
parterre, lui firent les reproches les plus sanglants, tinrent les
propos les plus outrageants contre les femmes et les jeunes gens qui
garnissaient les loges, et ne permirent pas  Lainez de jouer qu'il
n'et foul aux pieds la couronne qu'il avait reue la veille. Ils
insultrent mme quelques femmes  la sortie du spectacle. Le plaisir
de la vengeance ne fut pas le seul but du vacarme; on cherchait 
animer les esprits dans tous les sens, pour faire du bruit et donner
lieu de craindre quelque nouvelle insurrection.

On ne pouvait voir de plus triste situation que celle du Roi et de la
Reine. Les insultes journalires et multiplies qu'ils recevaient
constamment, les nouvelles dsastreuses des provinces, la stagnation
du commerce, le malheur prsent et l'inquitude de l'avenir les
pntraient d'une profonde tristesse. Mais, au milieu de tant de
chagrins, la Reine conserva toujours le calme et la dignit
convenables au rang o le Ciel l'avait place.




CHAPITRE IX

ANNE 1791

    Constitution civile du clerg.--Serment exig  ce sujet.--Refus
    de la plupart de ses membres.--Perscutions qu'il
    excite.--Remplacement des vques et des curs.--Formation de
    divers clubs tant  Paris que dans les provinces.--Troubles dans
    les provinces du Midi.--Essai d'un club monarchique dont les
    dmagogues ne voulurent jamais souffrir l'tablissement.


L'Assemble se crut encore oblige de donner au Roi, cette anne, une
marque de considration (car on ne pouvait plus dire de respect), et
les discours au Roi et  la famille royale furent bien moins mesurs
que ceux de l'anne prcdente. Il tait difficile qu'elle pt
exprimer des sentiments trop opposs au but qu'elle poursuivait
d'avilir le Roi afin de pouvoir s'en passer plus facilement, en y
accoutumant un peuple qu'elle s'tait soumis par les esprances dont
elle le berait journellement.

Non contente d'avoir dpouill le clerg de ses biens, elle voulut
encore rgler elle-mme l'administration de ce qui tenait au
spirituel, supprimer un grand nombre de diocses, les runir  ceux
qu'elle jugeait  propos de conserver, dcider la forme des lections
des vques et des curs, des membres des chapitres des divers
vchs, de ceux du conseil de l'vque; en un mot, se rendre
matresse du spirituel comme du temporel, et elle en fit un dcret
formel.

Les vques, aprs avoir dfendu avec une modration remarquable les
proprits ecclsiastiques, ne se permirent plus, depuis le prononc
du dcret, une seule plainte ni une seule rclamation personnelle
contre l'injustice qu'ils prouvaient. Cette admirable rsignation
dplut  l'Assemble, qui s'tait flatte qu'ils engageraient  la
rvolte ceux qui leur taient attachs, et justifieraient par l
l'iniquit de sa conduite. Trompe dans cette attente, elle fit jouer
tous les ressorts de la mchancet pour les dcrier dans l'esprit du
peuple, et finit par dcrter que chaque membre du clerg serait
oblig d'adhrer au dcret qui venait d'tre rendu sur la constitution
civile du clerg, sous peine de perdre sa place et tout traitement
quelconque. Elle se flattait qu'en mettant le clerg dans la ncessit
d'opter entre la misre et sa conscience, le plus grand nombre
prteraient le serment, et qu'elle parviendrait par l au projet de
Mirabeau, de dcatholiciser la France.

N'ayant pas obtenu plus de succs de cette mesure, elle excita la
populace contre divers membres du clerg, se flattant que la crainte
d'prouver sa fureur les rendrait moins inflexibles; mais les voyant
insensibles  d'autres sentiments qu' ceux du devoir et de l'honneur,
elle dcrta que chaque vque, cur ou autre fonctionnaire public
prterait individuellement le serment, esprant entraner par l
quelques vques dans son parti. Ceux-ci, toujours anims de l'esprit
de paix et de concorde, offrirent de prter une formule de serment
rdige par Mgr l'vque de Clermont, qui portait expressment que ce
n'tait que pour ce qui regardait le temporel, excluant positivement
tout ce qui tenait au spirituel et demandant qu'on les laisst se
concerter avec le Souverain Pontife, duquel ils ne pouvaient se
sparer. MM. Malouet, de Cazals et l'abb Maury parlrent avec force
sur l'opposition qui existait entre la libert et la violence exerce
contre les consciences. Mais ils ne furent point couts. On fixa huit
jours pour tout dlai entre l'acceptation ou le refus du serment, et
le Roi fut instamment pri de sanctionner le dcret. La position de ce
Prince tait affreuse. Plac entre sa conscience et les malheurs qu'on
lui faisait envisager comme suite de son refus, il demandait qu'on lui
laisst le temps de se concerter avec le Pape sur les moyens de
conciliation qu'on pourrait employer pour rpondra au dsir de
l'Assemble, sans blesser la conscience des vques et du clerg. Il
lui fit dire qu'il avait crit au Pape  ce sujet, et qu'il dsirait
en attendre la rponse.

L'Assemble, loin d'entrer dans de pareilles voies, pressa au
contraire M. Duport du Tertre de dcider le Roi  donner promptement
sa sanction  ce dcret. Celui-ci, qui se regardait plus comme le
ministre de l'Assemble que comme celui du Roi, et qui n'avait d'autre
crainte que celle de lui dplaire, harcelait ce malheureux prince 
toutes les heures de la journe. Il lui faisait envisager la fureur de
la populace, se portant immanquablement sur les ecclsiastiques et sur
les membres de l'Assemble qui partageaient leur opinion; le massacre
qui en serait la suite, ce que le refus du dcret pouvait occasionner
sous les yeux mmes de Sa Majest. On fit redoubler les hurlements des
factieux  la porte de l'Assemble; on y dbitait les brochures les
plus incendiaires, et l'on poussa la cruaut jusqu' faire craindre au
Roi pour les jours de sa famille et des habitants des Tuileries; car
pour sa personne on savait bien que sa seule conservation n'aurait
influ sur aucune de ses dcisions[18].

   [18] On m'a assur, sans que je puisse cependant en rpondre,
   que les ministres avaient intercept la rponse du Pape, et ne
   l'avaient pas voulu donner au Roi pour pouvoir obtenir plus
   facilement la sanction d'un dcret auquel ils attachaient tant de
   prix.

Tout ce qui tait attach  la religion tait dans la consternation.
Madame lisabeth pressait le Roi de ne pas se laisser intimider par
les craintes que lui inspirait un ministre incapable de mettre le
moindre prix  ce qui intressait la Monarchie et la religion, qui en
tait le plus ferme soutien.

Le Roi rsista longtemps; mais, vaincu par la peur de voir couler le
sang, il donna le 26 dcembre (1790) cette sanction si dsire par les
factieux et si redoute par les amis de la Monarchie.

Il se flattait que la violence que l'on employait  son gard, et
l'esclavage dans lequel on le retenait, frapperaient de nullit toutes
ces sanctions, et que l'ordre finirait par renatre de l'excs du mal,
espoir qui ne l'abandonna jamais.

Ds le lendemain de la sanction du Roi, l'abb Grgoire,  la tte de
cinquante et un ecclsiastiques du ct gauche de l'Assemble, vint
prter le serment dcrt. Il ne pouvait, disait-il, rpugner  sa
conscience, l'Assemble n'ayant jamais prtendu porter atteinte 
l'autorit du Chef de l'glise; fait bien prouv par le titre de
constitution _civile_ du clerg, qu'elle avait donn  sa nouvelle
organisation. Il finit par assurer qu'ils honoreraient tous le
sacerdoce par la puret de leurs moeurs et par leur exactitude 
remplir les devoirs de leur tat.

Les vques, pour clairer le public sur la constitution civile du
clerg, avaient publi un ouvrage portant pour titre: _Exposition des
principes sur la constitution civile du clerg_, ouvrage plein de
raison et de sagesse, et sign de tous les vques,  l'exception de
MM. de Tayllerand, vque d'Autun, de Jarente, vque d'Orlans, de
Savine, vque de Valence, et de Brienne, archevque de Sens. On se
rcria contre cet crit  l'Assemble, qui, le 4 _janvier_ (1791),
jour de l'expiration des huit jours donns au clerg pour se dcider,
exigea le serment des vques, des curs et autres ecclsiastiques
membres de l'Assemble, et dcrta qu'on se prsenterait pour prter
le serment par lettres alphabtiques.

Les groupes qui entouraient la salle faisaient retentir l'air de leurs
cris et de leurs menaces, esprant parvenir par leurs bruyantes
clameurs  intimider le clerg dans une circonstance aussi critique.
Ils se tromprent dans leur attente, et cette journe sera  jamais
remarquable dans les fastes de l'glise.

L'vque d'Agen, qui se trouva le premier  parler, dclara ne donner
aucun regret  sa place et  sa fortune, mais qu'oblig d'couter la
voix de sa conscience, il ne pouvait que tmoigner  l'Assemble son
regret de ne pouvoir prter le serment. Tous les vques, 
l'exception de ceux nomms ci-dessus, s'y refusrent chacun  leur
tour, et beaucoup d'entre eux exposrent d'une manire simple et
touchante le motif de leur refus. J'ai soixante-dix ans, dit entre
autres l'_vque de Poitiers_; j'en ai pass trente-cinq dans
l'piscopat, o j'ai fait le plus de bien que j'ai pu. Accabl
d'annes et d'infirmits, je ne dshonorerai pas ma vieillesse en
prtant un serment dsavou par ma conscience, et je prendrai mon sort
en patience. Un discours aussi touchant excita les hues des tribunes
et du gauche de l'Assemble. M. mery, prsident, tonn de la fermet
du clerg, et craignant que son extrme modration, oppose aux
insultes de l'Assemble, ne fint par faire quelque impression, dcida
qu'on se contenterait de rpondre  l'appel par ces mots: J'accepte
ou Je refuse.

MM. de Cazals et d'prmnil reprsentrent l'injustice d'empcher
les membres du clerg d'expliquer les motifs de leur refus, et
citrent mme l'exemple des martyrs,  qui les empereurs paens
n'avaient jamais refus cette facult. On ddaigna de leur rpondre.
Jamais tyrannie ne fut plus complte que celle qui s'exera dans cette
journe. Deux curs, MM. Fourns et Le Clerc, tinrent le mme langage
que leurs vques, et plus de la moiti des curs refusa le serment.

L'Assemble ne fut pas plus heureuse le 5 et le 6. Plus de vingt
curs rtractrent le serment qu'ils avaient prt la veille, et
Barnave, effray de ces rtractations, dcida qu'on n'en recevrait
plus. On essaya d'effrayer ceux qui n'avaient encore ni prt ni
refus le serment, par les injures dont on accabla ceux qui avaient
donn l'exemple du refus. L'Assemble et les groupes taient dchans
contre eux. On les comparait  des tigres et  des btes froces, qui
voulaient, disait-on, tablir la guerre civile en France, pour
recouvrer les biens dont ils avaient t si justement dpouills. On
donna gratis au peuple un drame intitul: _le Despotisme renvers_,
_ou la Prise de la Bastille_,  la fin duquel le peuple prta le
serment civique, et l'orchestre joua l'air: _a ira, a ira, les
aristocrates  la lanterne_, etc.

Le lendemain, on cria dans les rues la liste des vques et des curs
qui n'avaient pas prt le serment, et de ceux qu'on supposait devoir
le refuser. MM. Bailly, Duport du Tertre et Desmeuniers employrent
tous les moyens de persuasion et de terreur pour gagner ceux des curs
qui avaient le plus d'influence sur les fidles. Ils allrent chez eux
la nuit, les rveillrent, et les pressrent de prter le serment. Ils
en usrent ainsi, notamment, envers le cur de Sainte-Marguerite,
pasteur vnrable, g de plus de quatre-vingts ans, s'imaginant par
l faire plus d'impression sur son esprit. Mais n'ayant rien pu gagner
sur la fermet de ces gnreux ecclsiastiques, ils laissrent mettre
des affiches aux portes des glises, qui portaient en tte du dcret
sur la constitution civile du clerg que ceux qui le refuseraient
seraient regards comme perturbateurs du repos public. M. Bailly et
les deux autres nomms ci-dessus, regards comme auteurs secrets de
ces affiches, ne les firent enlever que lorsqu'elles eurent produit
l'effet qu'on en attendait, et s'excusrent ensuite comme d'une erreur
de leurs bureaux. Une pareille malversation, qui mritait une punition
exemplaire, n'eut aucune suite, malgr les rclamations de MM. Malouet
et de Cazals contre l'atrocit d'une pareille conduite.

Les glises furent remplies de brigands des deux sexes, le jour o les
municipaux s'y rendirent pour exiger le serment qui devait avoir lieu
 l'issue du prne. A peine tait-il fini que le tumulte commena. Les
brigands faisaient retentir l'air des cris rpts de: Le serment! le
serment! A la lanterne! et l'on ne peut se faire d'ide d'un pareil
scandale. Il fut plus grand  Saint-Sulpice qu'ailleurs. Les forcens
se frayrent un passage  travers le clerg, les municipaux et les
grenadiers qui entouraient le cur, quand il retourna  la sacristie,
aprs le refus du serment. Ils le menaaient tous de le frapper; l'un
d'eux lui donna un coup de poing, un autre lui arracha les cheveux, et
un troisime lui mit le pistolet sur la joue. Le marchal de Mouchi,
qui tait  la messe, ne quitta pas le cur, et para mme plusieurs
coups qu'on lui portait. M. Bailly arriva,  son ordinaire quand le
danger fut pass. Ce n'tait pas le premier de cette espce que
courait M. le cur, malgr son extrme charit pour les pauvres,  qui
il avait distribu plus de soixante mille francs de son patrimoine,
depuis trois ans qu'il tait cur de Saint-Sulpice.

Dans le courant de l'hiver de 1790-91, il avait annonc dans sa
paroisse une messe,  la suite de laquelle il devait donner l'tat des
sommes qu'il avait reues des bienfaiteurs des pauvres de sa paroisse.
On envoya ce jour-l  Saint-Sulpice une nue de brigands, qui
remplirent l'glise et entourrent le presbytre, demandant  grands
cris le cur. Chacun tait dans la consternation et le crut  sa
dernire heure. La fuite tait impossible; elle aurait eu une
apparence de lchet qui et t fcheuse dans les circonstances o
l'on se trouvait. La fermet seule pouvait le sauver. Son clerg,
aprs avoir dclar qu'il mourrait avec lui, fut le chercher
processionnellement, le fit monter dans sa chaire, et les jeunes
prtres se mirent sur les degrs, bien rsolus de lui faire un rempart
de leur corps. Les brigands se mirent alors  crier: Faites un
sermon. Il se recueillit un instant, et improvisa un discours sur le
jugement dernier, qui leur fit une telle impression, que le silence
succda au tumulte; et quand le cur, quittant sa chaire, commena la
qute, chacun de ces brigands y mit une pice blanche, et elle monta 
quinze cents francs. Ce qui prouve jusqu' l'vidence qu'ils avaient
t pays pour faire cette insurrection.

Il n'y avait pas de moyens que l'on n'employt pour disposer les
esprits en faveur de la nouvelle constitution civile du clerg. On fit
paratre  l'Assemble une dputation des lecteurs de la ville de
Parts, pour la fliciter sur ses talents et les grandes vertus dont
elle donnait l'exemple  l'Europe. Le comdien Larrive en tait
l'orateur, et le discours avait t fait par Crti: Vous avez, leur
dit-il, ternis le trne, la lgislature, la monarchie et le
christianisme. Nous regardons tout ecclsiastique contraire ou
infidle au serment national, comme trahissant Dieu et le peuple, et
nous venons vous protester que malgr toutes les manoeuvres employes
pour faire douter de la puret de nos opinions religieuses, nous ne
choisirons que des ecclsiastiques dignes de la nation et des autels.

Alquier proposa de charger les comits ecclsiastiques de rdiger une
instruction pastorale pour ramener le clerg aux institutions de son
divin fondateur.

L'opposition au serment ne fut pas gnrale parmi les ecclsiastiques
de second ordre. Il y en eut un assez grand nombre qui le prtrent
parmi les membres de l'Assemble. L'abb Mouchel, recteur de
l'Universit, et toujours du parti le plus fort, parla au nom de cette
cole clbre, quoiqu'il ne ft avou que d'un petit nombre de
professeurs ou d'agrgs, et il flicita l'Assemble des vertus
qu'elle transplantait dans un royaume o, avant ses sances, on ne
connaissait que des tyrans et des esclaves. Quelques ecclsiastiques,
qui aspiraient, ainsi que lui,  remplacer ceux qui refusaient le
serment, outrrent encore les loges. Ils ne furent pas tromps dans
leur attente. Presque tous eurent des vchs, et l'abb du Mouchel,
nommment, fut lu vque de Nmes.

Mirabeau, de son ct, fit une adresse incendiaire pour tre envoye
dans les dpartements. Il y invectivait contre le clerg de la manire
la plus sanglante, lui prtant les intentions les plus perfides. Il
l'accusait de persuader au peuple que la religion et la Rvolution ne
pouvaient subsister ensemble, au lieu de l'amener, par leur conduite,
 ne connatre que le Dieu crateur de la nature et de la libert, et
 ne sacrifier que sur l'autel de la patrie.

Le but du serment tait d'liminer du clerg les vques, les
ecclsiastiques nobles et tous ceux que leur attachement  la
religion,  l'honneur et  la monarchie rendaient ennemis des maximes
contraires aux bonnes moeurs, et qui par leurs discours et leurs
exemples contenaient le peuple dans la soumission aux lois.

Pour exciter davantage le peuple contre le clerg et contre les
personnes qui pouvaient mettre obstacle  leurs projets destructeurs,
Chapelier fit dcrter la libert de reprsenter au thtre telle
pice que l'on voudrait, sans qu'elle ft soumise  la censure.
Autrement, disait-il, celui qui parlerait de la libert et des tyrans
serait oblig d'effacer des maximes sacres, si les troupes
privilgies se refusaient  les prononcer.

La licence thtrale se dirigea alors principalement contre le clerg,
et redoubla d'efforts pour le rendre odieux. Lorsque l'on verra les
productions du sicle qui s'intitulait modestement le sicle des
lumires, on sera tonn du mauvais got et du fanatisme des pices
qu'enfanta la licence.

On attribua aux corps administratifs l'excution de la loi du 26
dcembre, pour procder au remplacement des ecclsiastiques
fonctionnaires publics qui refuseraient le serment, et le 16 janvier
fut le jour fix pour le remplacement. Ds la veille, Frron, Marat et
autres libellistes, chargs du soin d'agiter les carrefours, ne
parlaient que de conspirations, faisaient arriver les trangers en
France, soudoys par les princes et les nobles, et se permettaient les
injures les plus atroces contre les vques et les curs qui avaient
refus le serment, qu'ils allaient, disaient-ils, remplacer par des
ecclsiastiques pleins de l'esprit saint du civisme.

Les nouveaux pasteurs furent choisis par les jacobins. Ceux-ci avaient
bien prvu qu'il en natrait un schisme dans l'glise, et que la
plupart des fidles ne les reconnatraient pas et cesseraient d'aller
 l'glise; mais ils savaient, en mme temps, que le peuple, sans tre
anim du mme esprit, suivrait leur exemple et se dshabituerait petit
 petit de l'assistance du service divin: ce qui leur permettrait de
supprimer le culte, qu'ils ne faisaient exercer que par des hommes qui
leur taient dvous, pour accoutumer le peuple  s'en passer.

Les prtres constitutionnels avaient pour chef l'vque d'Autun, qui
se chargea de confrer l'ordination  ses nouveaux collgues.
L'archevque de Sens, qui n'avait accept la constitution civile du
clerg que par la peur d'tre recherch sur son administration pendant
le temps de son ministre, crivit au Pape pour lui faire connatre le
motif qui l'avait engag  prter, seulement du bout des lvres, un
serment o son coeur n'avait nulle part. Le Pape lui reprocha, par sa
rponse, le dshonneur qu'il avait imprim  la pourpre romaine, en
acceptant et excutant la constitution civile du clerg, en supprimant
son chapitre et en se faisant lire  un sige tranger: L'excuse que
vous en donnez, disait le Pontife, est non-seulement indigne de la
saintet du serment, mais mme de la probit naturelle  un honnte
homme. Il ajoutait que s'il ne rparait, par une prompte
rtractation, le scandale qu'il avait donn, il serait contraint de le
dpouiller de sa dignit. M. de Brienne, pour toute rponse, lui
renvoya le chapeau de cardinal. Sa pusillanimit ne le garantit pas
des perscutions qu'il redoutait. L'imprudence de sa conduite le mit
souvent dans le cas d'avoir recours au mensonge. Il ne put tromper les
jacobins, et la frayeur de l'chafaud lui fit terminer lui-mme sa
triste carrire pour ne pas risquer de tomber entre leurs mains.

La publication du bref du Pape affermit dans leurs principes ceux qui
s'taient dclars contre le serment, et branla beaucoup de ceux qui
s'taient dcids  la soumission. La fureur des jacobins en devint
encore plus ardente; et pour avoir toujours des satellites prts 
excuter leurs ordres, ils attirrent  Paris des malfaiteurs de tous
les pays et de tous les coins de la France. Cette classe de criminels,
qui n'appartenait  aucune nation, gara la population et frappa de
terreur les citoyens honntes, en se rpandant dans les rues, les
spectacles et autres lieux publics.

Le repaire de ces brigands tait un souterrain au-dessous du club des
Jacobins, o se runissaient les ouvriers, les artisans, les porteurs
d'eau, et les hommes et les femmes sans tat et sans bien. Ils
fondrent d'autres clubs dans les faubourgs et les autres quartiers de
la capitale. On n'y tait reu qu'en prouvant son patriotisme. Il y en
eut mme un dans la rue Jacob o l'on n'tait reu qu'en prouvant
qu'on n'avait ni feu ni lieu. L, sous les auspices de Prud'homme,
fondateur de ce club, on lisait les rcits les plus violents contre la
religion, les rois, la noblesse et le clerg; et par tous les moyens
on familiarisait ceux qui les frquentaient avec des maximes qui les
auraient fait frmir dans des temps moins corrompus.

Un autre club, compos de personnes d'un tat plus relev, se forma au
cirque du Palais-Royal, sous le nom de _Bouche de fer_. Il eut Biauzac
pour prsident, et pour orateur ce mme abb Fauchet qui, aprs avoir
en chaire calomni deux fois la noblesse et le clerg, et dnonc les
rois comme des tyrans, prcha dans ce club, au nom de la nature,
contre la religion, le trne et l'ingalit des fortunes.

Les dpartements avaient aussi leurs clubs, composs de leurs plus
mauvais sujets, des jeunes gens d'un esprit ardent, et des hommes
mrs, mais d'un caractre bouillant. Ils discutaient les droits
naturels, blmaient tous les anciens usages, et faisaient les
fonctions de comits des recherches, d'inspecteurs de municipalits et
de dlateurs, se permettant de violer les domiciles, d'ouvrir mme les
lettres. Ils avaient, de plus, des bureaux de dlation et une justice
accusatrice.

L'ardeur de leur patriotisme les porta jusqu' fonder des clubs dans
les villages, et la France s'en trouva couverte d'un bout  l'autre.
Ils correspondaient les uns avec les autres, et formaient, sous la
direction de ceux de Paris, une puissance d'autant plus redoutable
qu'elle s'levait sur les ruines des ordres et des corporations que la
monarchie avait vus natre. Elle comprima toutes les classes de
citoyens et exera mme son despotisme sur la libert individuelle et
sur les proprits. Achard de Bon-Vouloir, dput, eut le courage de
dnoncer  l'Assemble le danger de laisser lever une telle
puissance. Il fut interrompu par des cris affreux, et sa motion fut
envoye au comit des rapports, o elle resta ensevelie avec beaucoup
d'autres du mme genre.

Ces nouveaux clubs envoyrent des missionnaires dans les campagnes
pour catchiser le peuple et l'exciter contre les vques et les
prtres inserments, auxquels ils donnaient le nom de rfractaires.
Les directoires de districts et de dpartements, et les municipalits,
faisaient de leur ct des arrts o ils traitaient les mmes
ecclsiastiques de rvolts et de perturbateurs du repos public. Ils
soulevaient ainsi le peuple contre ses pasteurs et le disposaient au
mpris de la religion, d'o s'ensuivait ncessairement sa
dmoralisation. Ces injures et ces calomnies, rpandues dans toute la
France, furent le prlude de l'horrible perscution contre le clerg
et des massacres qui en furent la suite.

Le club des Jacobins de Paris envoyait dans les dpartements la liste
des personnes qu'il voulait porter  l'piscopat. Ils les choisirent
d'abord parmi les membres de l'Assemble, auxquels ils accordrent les
meilleurs vchs; ils donnrent les autres aux ecclsiastiques les
plus marquants dans la Rvolution. Ces nouveaux vques, sensibles aux
bonts de l'Assemble,  laquelle ils taient redevables de leur
fortune, lui envoyrent des professions de foi dignes de son
approbation. On employa la violence pour faire prter le serment aux
curs dont, on connaissait la faiblesse, et ceux qui s'y refusaient
furent remplacs de la mme manire que les vques.

Ces innovations prouvrent de la rsistance en plusieurs endroits,
et notamment en Bretagne. On arma contre les rcalcitrants les gardes
nationales et les troupes de ligne, et l'on employa la mme violence
dans plusieurs dpartements. C'tait la suite du discours de M. de
Lameth, qui avait os dire en pleine Assemble que tout tait permis
pour assurer la Rvolution. Les philosophes, les protestants et les
jansnistes, dont un grand nombre en avait adopt les principes, se
chargrent du soin d'animer le peuple des villes et des campagnes, en
lui disant que le clerg n'avait d'autre but, dans sa rsistance, que
le retour des dmes et des autres droits qui pesaient autrefois sur le
peuple; et ils y parvinrent facilement en employant de pareils moyens.

L'Assemble manda  sa barre, sur une simple dnonciation sans preuve,
les vques de Trguier, de Saint-Malo et de Saint-Paul de Lon,
suspendit de ses fonctions le directoire du Bas-Rhin, accus de s'tre
conduit trop mollement envers les prtres inserments, et autorisa les
commissaires du Roi  le remplacer, quoique par la Constitution le
peuple seul et le droit d'en choisir les membres.

M. de Saint-Priest, ne voyant plus de moyen d'tre utile au Roi,
donna sa dmission, et le portefeuille fut donn  M. de Lessart. M.
de Montmorin fut le seul des anciens ministres qui conserva sa place
dans l'espoir d'tre utile au Roi. Il n'avait jamais cess de
tmoigner une grande dfrence  l'Assemble, et de caresser les
dmagogues; aussi le virent-ils garder sa place avec plaisir. Mais
cette conduite, qui ne lui fut d'aucun avantage vis--vis x, lui
attira le mpris des royalistes, qui ne rendaient point justice aux
motifs qui le dirigeaient, le regardant comme un ingrat qui
abandonnait le parti de son Roi,  l'amiti duquel il devait toute sa
fortune.

M. de Vauvilliers, membre distingu de la Commune de Paris, ne voulant
pas participer aux violences qui s'exeraient contre le clerg, donna
sa dmission. Il s'tait fortement oppos  l'tablissement du comit
des recherches de Paris, et avait parl avec une grande nergie sur le
danger d'un tribunal aussi contraire  la libert. Mis au bureau des
subsistances, et mme  la tte de ce comit, il y donna des preuves
de ses talents. Ds qu'il eut connu Louis XVI, il s'y attacha
profondment et en fut trs-considr. Extrmement instruit, il ne
s'occupa plus que de l'tude des sciences et des belles-lettres. Il
aurait pu se croire  l'abri des perscutions; mais il n'en fut pas
ainsi. Oblig de quitter sa patrie, il se rfugia en Russie, o on lui
tmoigna la considration due  ses talents et  ses vertus.

Les troubles du Midi se propageant d'une manire effrayante, un
nombre considrable de citoyens de la ville d'Aix se dterminrent 
former un club sous le titre de _dfenseurs de la religion, des lois
et de la proprit_. Son but tait de prter main-forte aux
municipalits en cas de troubles, et ils firent la dclaration de
cette association  la municipalit d'Aix. Ds le lendemain, les
brigands s'assemblrent au lieu de ses sances, et dans les cafs de
la ville o se runissaient les royalistes, les provoqurent de
manire  exciter leur ressentiment, et, malgr la sagesse qu'ils
eurent de ne se permettre aucune voie de fait, ces brigands les
accusrent d'avoir tir plusieurs coups de fusil. Sous ce prtexte,
ils pillrent plusieurs maisons, et s'emparrent de MM. Pascalis et de
la Roquette, qu'ils conduisirent en prison. La municipalit resta
tranquille, ne requit aucun secours de la force arme, et laissa
forcer la prison aux brigands, qui en tirrent MM. Pascalis et de la
Roquette, et les pendirent aux arbres du cours de la ville. M. de
Guiramond, qui s'tait sauv  la campagne, en fut arrach et subit le
mme sort que les premiers. M. Lieutaud, correspondant de Mirabeau et
ancien commandant de la garde nationale, fut emprisonn par les
furieux, pour avoir voulu mettre l'ordre dans la ville et organiser la
garde nationale de manire  la rendre utile au besoin. La
consternation rgnait  Aix, et quand le calme fut rtabli, plus de
deux mille personnes demandrent des passe-ports pour quitter cette
malheureuse ville.

Les meurtres et les dvastations qui se renouvelaient journellement
en Quercy dterminrent plusieurs gentilshommes de ce pays  former
une association pour se dfendre mutuellement en cas d'attaque; mais
n'tant pas assez forte, elle ne put remplir cet objet. M.
d'Esqueyrac, qui en tait un des membres, se voyant sans aucun moyen
de dfense contre les brigands qui venaient l'attaquer, voulut se
retirer en Languedoc, et passa par le chteau de M. de Clarac, qui se
trouva tout d'un coup investi. Tous deux cherchrent  se dfendre;
mais les brigands ayant mis le feu au chteau, ils n'eurent plus de
salut que dans la fuite. M. d'Esqueyrac fut tu en cherchant  se
sauver au travers des flammes, et M. de Clarac fut rduit  se cacher
dans un souterrain, o il faillit tre cras par la chute de la
maison. Il demeura vingt-quatre heures enseveli dans les dcombres,
lui et un de ses amis. Ils n'en furent tirs que par le secours de
quelques personnes, qui purent bien sauver leur vie, mais non les
garantir d'tre conduits en prison par cette populace effrne.
L'accusateur public n'eut pas honte de traduire en jugement M. de
Clarac, comme coupable d'avoir tir un coup de pistolet, qu'il affirma
sur son honneur n'avoir jamais tir.

Tous les fonctionnaires publics n'taient cependant pas des
sclrats. Un grand nombre n'taient qu'gars ou tellement effrays,
que, tout en gmissant sur les crimes qui se commettaient, ils
n'avaient pas le courage de s'y opposer. Presque tous les honntes
gens, craignant de s'associer au grand nombre de mauvais sujets qui
remplissaient les places, s'en cartaient et leur laissaient le champ
libre.

Il s'tait form un nouveau club sous le titre de: Amis de la
constitution monarchique, dont taient MM. Malouet, de
Clermont-Tonnerre, de Virieu, et plusieurs autres personnes qui
professaient les mmes opinions. Ils avaient eu la prcaution d'en
prvenir le maire et le commandant de Paris, et commencrent ensuite
leurs sances. Comme beaucoup de personnes se disposaient  les
joindre, les Jacobins, effrays, rsolurent d'attaquer le club par
tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir. Ils lui donnrent
d'abord le nom d'_impudents monarchiens_. Profitant ensuite de
l'imprudence qu'ils avaient faite de donner aux pauvres du pain
au-dessous de la taxe de la ville, ils l'accusrent de chercher 
corrompre le peuple, et le club reut l'ordre d'interrompre ses
sances jusqu' ce qu'il plt  M. Cayer de Gerville, procureur de la
commune, d'instruire son procs, conformment  l'ordre que lui en
avait donn la section de l'Oratoire. La socit s'y soumit, mais en
protestant et demandant justice contre une pareille violation de la
Constitution. Plusieurs socits du mme genre qui s'taient formes 
Grenoble et dans d'autres villes du royaume furent galement forces
de se dissoudre, comme tant contraires  la libert! Les Jacobins
seuls avaient le droit d'en former de semblables, et chaque crime ou
acte de violence de leur part tait toujours excus, sous le prtexte
de djouer un projet de contre-rvolution.

On permit, quelque temps aprs, de rouvrir le club monarchique; mais
les Jacobins, pour en effrayer les membres, organisrent un
attroupement qui menaa d'incendier la maison de M. Clermont-Tonnerre.
Il en fut averti, quitta sur le champ l'Assemble, et parvint par sa
fermet  dissiper l'attroupement. M. Bailly, qui n'arrivait jamais
qu' la fin des tumultes, et qui adoucissait toujours les violences
des stipendis des Jacobins, vint assurer l'Assemble que le
rassemblement tait peu de chose, et mme dj calm au moment de son
arrive. Si le peuple et t aussi facile  soulever qu'au
commencement de la Rvolution, M. Malouet, menac violemment en venant
au secours de M. de Clermont-Tonnerre, aurait t mis en pices; mais
il commenait heureusement  se fatiguer des insurrections, qui
n'taient plus formes que par les stipendis des Jacobins. MM. Victor
de Broglie, Alexandre de Lameth et de Beauharnais, qui redoutaient
l'tablissement du club monarchique, se permirent contre lui les
dclamations les plus violentes, dans les sances des Jacobins.
Barnave, qui ne perdait pas une occasion de saper les fondements de la
monarchie en dtruisant tous ses soutiens, les seconda, et ils
intimidrent tellement les locataires de leur salon, qu'aucun n'osa
les recevoir, et cette socit ne put jamais parvenir  s'tablir.

Depuis l'tablissement des jurs pris parmi les matelots pour juger
les fautes d'insubordination, elles s'accroissaient de jour en jour;
et pour achever la dsorganisation de la marine on proposa d'admettre
dans la marine militaire les officiers de la marine marchande. M. de
La Coudraye, officier de la marine militaire, en fit sentir les
inconvnients par le discours le plus sage, et dans lequel il prouva
jusqu' l'vidence que l'intrt tant l'me du commerce, et le
dsintressement et l'amour de la gloire celle de la marine, leur
alliance tait incompatible. Il reprsenta le danger d'introduire des
ides de commerce dans l'esprit des officiers, souvent obligs de tout
sacrifier  l'honneur; que c'tait la raison qui empchait le lest des
vaisseaux avec des marchandises, et que le moyen le plus sr de
distraire la marine franaise tait de dcourager les officiers, en
reculant leur avancement, seule rcompense de leurs continuels
sacrifices. Il ne fut point cout, et la question fut seulement
ajourne. L'migration des officiers de la marine,  laquelle
l'insubordination de leurs subordonns les fora, rendit la question
inutile.

Rien ne pouvait faire plus de peine au Roi que la destruction d'une
marine qu'il s'tait donn tant de peine  former, et qui tait
compose d'officiers reconnus pour tre les plus instruits de
l'Europe. Mais il tait destin  prouver tous les jours de nouvelles
amertumes. Ce malheureux dcret sur le remplacement de l'ancien clerg
occasionnait des perscutions qui l'affligeaient profondment. La
profanation des glises en fut la suite. Sous le prtexte de verser
dans le Trsor public l'argenterie et le prix des ornements
appartenant aux glises et aux communauts supprimes, on s'empara,
avec la dernire indcence, de ces derniers, ainsi que des vases
sacrs qu'on ne jugea plus ncessaires au culte. L'argenterie,
destine  alimenter le Trsor public, n'y fut pas d'une grande
ressource. Les commissaires chargs de cette opration en dtournrent
une grande partie  leur profit, et les ornements vendus  l'encan,
avec une sacrilge inconvenance, satisfaisaient plus ceux qui en
tiraient un motif de rise qu'ils ne procuraient la ressource qu'on
s'tait propos d'en obtenir.




CHAPITRE X

ANNE 1791

    Dpart de Mesdames. Insurrection provoque  cette
    occasion.--Nouveaux moyens employs pour chauffer le peuple et
    diminuer le respect d  la Majest Royale.--Nouvelles
    suppressions de l'Assemble.--Journe du 28 fvrier.--Mort de
    Mirabeau.


Mesdames Adlade et Victoire, tantes du Roi, ne voyant plus de
sret ni de tranquillit  esprer  l'avenir, prvoyant d'ailleurs
que les choses en viendraient au point de forcer le Roi  s'loigner
de la capitale et d'une Assemble qui l'injuriait journellement, et
qui ne respectait ni les personnes, ni les proprits, se dcidrent 
quitter momentanment la France et  se retirer  Rome. Les
prparatifs de leur dpart occasionnrent une grande rumeur parmi les
dmagogues des clubs et de l'Assemble, qui voulaient que le Roi les
empcht de partir. La municipalit leur ayant refus des passe-ports,
le Roi ordonna  M. de Montmorin, ministre des affaires trangres, de
leur en donner, et les signa lui-mme. M. Bailly, toujours esclave de
ce bon peuple, vint reprsenter au Roi les alarmes qu'occasionnait ce
dpart, et l'engagea  s'y opposer. Mais le Roi lui rpondit que,
malgr son regret de voir loigner Mesdames, il ne pouvait leur ter
le droit qu'avait chaque individu de voyager librement, droit garanti
par la Constitution et dont il serait injuste de les priver. On
fomenta une petite insurrection pour se porter  Bellevue, lieu de
leur rsidence; mais Mesdames, averties  temps, la prvinrent et
partirent  minuit. Elles furent arrtes  Moret par la municipalit
de cette petite ville; mais les chasseurs du Hainaut les firent passer
et les escortrent jusqu' une certaine distance de la ville. Le
compte que rendit la municipalit de Moret de ce qui s'tait pass 
cette occasion produisit une grande rumeur dans l'Assemble, qui
voulut mme faire punir l'officier qui commandait les chasseurs; mais
M. de Cazals en fit tellement sentir l'inconvenance, qu'elle passa 
l'ordre du jour.

La seconde arrestation de Mesdames,  Arnay-le-Duc, que la
municipalit de cette ville ne voulut plus laisser sortir sans
l'autorisation de l'Assemble, occasionna de nouveaux dbats. Les
dmagogues profitrent de cette occasion pour donner des inquitudes
au peuple et pour injurier de nouveau le Roi dans la personne des
membres de sa famille. Comment est-il possible, disait Charles de
Lameth, que des princesses, nourries pendant cinquante ans par la
nation, et qui devraient sentir le bienfait de la Rvolution, puissent
quitter une patrie qui leur procure tant d'avantages? Barnave et son
parti s'opposrent fortement  leur dpart. Aprs les discussions les
plus tranges, l'affaire fut renvoye au pouvoir excutif, et Mesdames
continurent enfin leur voyage. Elles reurent, dans tous les pays
qu'elles traversrent en quittant la France, les hommages dus  leurs
vertus et  leur rang.

Des hommes de la lie du peuple arrivrent  Bellevue; mais Mesdames
taient parties. Ils y firent peu de dgts et se contentrent de
boire, manger et se coucher dans les fauteuils de l'appartement.

Ils allrent aussi au Luxembourg pour s'assurer s'il tait vrai que
Monsieur et Madame se proposassent aussi de partir. Monsieur les en
dissuada. Madame,  qui ils eurent la hardiesse de s'adresser de
nouveau, les traita avec la hauteur et la dignit qui convenaient 
son rang; et Monsieur et Madame, qui devaient aller aux Tuileries,
montrent en voiture devant cette populace, qui, aprs les avoir
suivis pendant quelque temps, finit par se dissiper.

Pour profiter de cette occasion de soulever le peuple, on fit courir
le bruit qu'on avait fait partir secrtement Mgr le Dauphin. Sous ce
prtexte, la populace s'assembla le 24 fvrier sur la terrasse des
Tuileries et dans le Carrousel, voulant entrer de force au chteau
pour voir Mgr le Dauphin et demander au Roi le rappel de Mesdames. Les
grilles furent fermes sur-le-champ, et la garde nationale dclara
qu'elle ne laisserait plus forcer le chteau et saurait le dfendre de
toute invasion.

M. Bailly et les officiers municipaux vinrent haranguer les sditieux,
qui leur rpondirent par des injures. Toujours indulgent pour cette
populace, qu'il appelait le bon peuple, il voulait faire ouvrir les
grilles; mais M. de Mazelire, ancien officier du rgiment de
Picardie, en ayant fait sentir le danger  la garde nationale, elle
s'y opposa formellement.

M. Bailly monta alors au chteau pour supplier le Roi de n'employer
que des moyens de douceur. Le Roi lui rpondit qu'il savait mieux que
personne qu'elle tait dans son coeur, mais qu'il fallait l'allier 
la fermet et apprendre au peuple  obir. Sur cette rponse, M. de la
Fayette fit disposer les troupes, et nettoya en un instant le
Carrousel et les alentours.

Il n'y avait sorte de moyens que l'Assemble n'employt pour diminuer
le respect d au Roi. Comme les mots font beaucoup sur le peuple, elle
ne l'appela plus, dans le dcret qu'elle fit sur la rgence, que le
_premier fonctionnaire public_, Mgr le Dauphin, _premier supplant_,
et le prince appel  la rgence par le droit de primogniture,
_supplant majeur_. La Reine,  qui l'on ta la rgence et qui fut
seulement charge de la garde du Roi mineur, fut nomme _mre du
premier supplant_. On se permit les propos les plus indcents  ce
sujet. Barnave et Chapelier, et les autres principaux factieux,
laissrent voir clairement qu'ils ne voulaient qu'une rpublique. La
plupart de leurs complices entendaient sous ce nom l'anarchie, le
pillage et l'invasion des proprits, qu'ils entendaient faire tourner
 leur profit.

Le comit de constitution proposa de dcrter que les fonctionnaires
publics seraient tenus  la rsidence dans le lieu de leurs fonctions,
et que le Roi, premier fonctionnaire public, devant toujours tre  la
porte de l'Assemble, ne pourrait s'en loigner de plus de vingt
lieues lorsqu'elle serait rassemble, et ne pourrait qu'aprs sa
sparation s'tablir dans tel lieu du royaume qui lui conviendrait;
que l'hritier prsomptif serait tenu de rsider prs de sa personne
et ne pourrait voyager sans sa permission dans l'intrieur du royaume,
dont il ne pourrait sortir que par un dcret de l'Assemble sanctionn
par le Roi; que pendant sa minorit, sa mre et le prince appel aprs
lui  la couronne seraient tenus  la mme rsidence, sous peine, pour
le Roi et pour eux tous, d'tre dchus de tout droit  la couronne,
tant alors censs avoir renonc  leurs fonctions. Ils eurent grand
soin de comprendre dans le dcret, au nombre des fonctionnaires
publics, le Roi et sa famille, pour diminuer par cette dnomination le
respect attach au nom du Roi et de la famille royale.

MM. de Cazals, l'abb Maury et plusieurs autres membres du ct
droit parlrent avec force sur l'injure faite au Roi et  la famille
royale, en leur imposant de pareilles conditions et en substituant
toujours le nom de pouvoir excutif  celui de Roi. Ils conclurent
pour le rejet du dcret ou au moins pour l'ajournement, afin de
laisser le temps de rflchir sur les graves inconvnients qu'il
entranerait aprs lui. On divagua du ct gauche sur la beaut du
titre de premier fonctionnaire public d'une nation libre, et sur la
justice d'imposer des conditions  une famille  qui l'on accordait
une si minente dignit. Nous ne permettrons pas, dit M. de Cazals,
que l'autorit du Roi soit anantie, et qu'il tienne de l'Assemble un
nouveau titre que celui que lui et sa race possdent depuis plus de
huit cents ans. Je renouvelle, en ce moment, le serment qui m'attache
 sa personne et dont rien ne pourra nous dlier: Vive le Roi! Tout
le ct droit quitta sa place, s'lana vers le prsident et arracha
ce cri d'amour et de fidlit. Mais la proposition du comit n'en fut
pas moins convertie en dcret, et les factieux s'applaudirent de cette
nouvelle atteinte porte  l'autorit royale.

Chapelier, aprs avoir tonn sur le tort que l'migration faisait au
peuple, au commerce et aux manufactures, proposa d'obliger les migrs
 rentrer en France, sous peine de confiscation de leurs biens et de
leurs proprits. Tous ceux qui quittent leur patrie en temps de
trouble ne peuvent plus, disait-il, prtendre  ses bienfaits et  sa
protection pour leurs proprits. Sentant cependant combien un pareil
dcret tait contraire  la Constitution, il ajouta: Quand l'ordre
est drang, les lois ordinaires ne conviennent plus, il faut des lois
de circonstance. L'abb Maury, M. de Cazals et plusieurs autres
relevrent avec force une si monstrueuse assertion. Un tyran,
rpliqurent-ils, peut seul forcer de rester dans une patrie quand on
en change les lois, et surtout quand il s'y commet tant d'excs
impunis, qui laissent la vie et la proprit  la merci des brigands.
Le projet de loi de Chapelier, en trois articles, portait: 1 que
cette loi serait en vigueur dans les temps de troubles; 2 qu'on
tablirait un conseil de trois personnes qui exerceraient sur le droit
de sortir du royaume et l'obligation d'y rentrer, un pouvoir
dictatorial; 3 que la rsistance  cette obligation entranerait la
confiscation des proprits et la perte du droit de citoyen franais.

Il y eut une rumeur effroyable  la suite de la lecture de ce projet.
Vous ne pouvez, dit M. d'Andr, qu'ter les pensions aux migrs, et
non les dpouiller.--La loi est si atroce, dit Mirabeau, qu'il
faudrait tre un Busiris pour l'excuter. Et il parla contre cette
loi avec une telle vhmence, en demandant la question pralable, que
les factieux l'accusrent de vouloir exercer une dictature dans
l'Assemble. Il les interpella  son tour, et le tumulte continuant:
Silence aux trente voix, s'cria-t-il; et le projet de Chapelier
allait tre rejet, si Vernier n'et demand l'ajournement, sous
prtexte de rdiger une loi plus raisonnable. On borna celle qu'avait
propose Chapelier aux fonctionnaires publics, attendant, pour la
rendre gnrale, un moment plus opportun. Les factieux gagnrent 
cette discussion d'indisposer le peuple et une grande partie de la
nation contre les migrs, et de tracer  leurs successeurs le plan
d'une loi qu'ils avaient seulement bauche.

Chacun fut tonn du discours de Mirabeau. On ignorait qu'il ft entr
dans le parti du Roi, et qu'il lui et promis de rtablir la monarchie
et de lui rendre son autorit. Il est difficile d'en douter quand on a
entendu, comme moi, le Roi dire  la Reine le jour de sa mort: Ne
vous rjouissez pas, Madame, de la mort de Mirabeau. Nous faisons une
perte plus grande que vous ne pensez. Je n'ai su aucun des projets de
Mirabeau, ni des conditions qu'il avait faites avec le Roi; mais ce
qu'il y a de certain, c'est que les factieux furent si pouvants de
la seule ide qu'il pt abandonner leur parti et d'avoir  redouter un
adversaire si dangereux, qu'il parat constant qu'ils le firent
empoisonner.

Le comit militaire fit enfin paratre son travail, il rduisit 
huit le nombre des marchaux de France et fixa leur traitement 
trente mille francs. Il ne conserva que trente lieutenants gnraux en
activit de service,  vingt mille francs d'appointements, et rserva
au Roi la nomination de quatre principaux commandants de troupe avec
un traitement gal  celui de lieutenant gnral.

M. le prince de Broglie, voulant faire conserver  son pre les
appointements de marchal de France, produisit  l'Assemble une
prtendue lettre de ce dernier, formellement oppose aux principes
qu'il avait professs jusqu'alors. Mais le marchal la dmentit par
une lettre aussi noble que touchante, dans laquelle il tmoignait le
regret qu'il prouvait d'tre rduit  dmentir une dmarche de son
fils.

L'Assemble continuait toujours ses destructions. Elle dtruisit
toutes les coutumes qui rendaient les partages ingaux. Un grand
nombre de dputs dmontrrent en vain l'utilit de ces coutumes dans
les pays agricoles. Ils eurent beau prouver qu'elles rgissaient
galement les biens roturiers et les biens nobles, il fallait faire
passer partout la faux de l'galit. Ces principes firent dtruire les
matrises, les jurandes et toute espce de corporation; et sur les
reprsentations que l'on faisait aux meneurs de l'Assemble, ils
rpondaient: On peut avoir raison en principe, mais il faut, en
rvolution, que tout change et cde  l'intrt du moment.

Ils allrent jusqu' vouloir dtruire l'tablissement des Invalides;
mais il fut dfendu par l'abb Maury par des raisons si fortes et
appuyes avec une telle loquence, que l'Assemble n'osa poursuivre le
projet et se contenta de dcrter qu'on ne recevrait dornavant aux
Invalides que des militaires estropis ou d'un ge avanc, et que ceux
qui habitaient prsentement l'htel seraient libres d'y rester ou d'en
sortir avec une pension proportionne  leur grade. L'tat-major fut
supprim, et l'administration rforme d'aprs les vues que devait
prsenter le comit militaire.

L'abb Maury et M. de Cazals furent moins heureux en soutenant les
droits incontestables de M. le prince de Cond sur la province du
Clermontois, droit fond sur les traits et reconnu  diverses
reprises par nos souverains. Il fut dclar appartenir  la nation; et
par ce dcret la maison de Cond fut prive de douze cent mille livres
de rente: prix des services du grand Cond, dont la race a si bien
soutenu l'honneur d'un pareil nom.

Les brigands dvastaient les deux parcs de Chantilly et en vendaient
publiquement le gibier. Ils turent deux officiers des chasses de M.
le prince de Cond et blessrent si gravement M. de Bonneval, officier
du rgiment de Berry, qui tait venu  leur secours, qu'on dsespra
de sa vie. Tous ces excs restaient impunis, et la France tait livre
aux plus affreux brigandages, pendant que l'Assemble, uniquement
occupe des soi-disant crimes de lse-nation, dcrtait
l'tablissement provisoire d'une haute cour nationale pour les juger.
Elle devait tre compose de quinze juges pris dans les tribunaux des
environs d'Orlans, o elle devait tenir ses sances. Le prsident et
l'accusateur public devaient tre pris parmi eux, et le commissaire du
Roi prs le tribunal d'Orlans devait exercer les mmes fonctions
auprs de la haute cour nationale. Pour achever le complment de cette
loi, on dclara qu'il suffirait de dix juges pour prononcer un
jugement. Voil le fruit que retira la France de cette libert si
vante,  laquelle on ne pouvait faire trop de sacrifices, en
rflchissant sur les biens inestimables qu'elle devait lui procurer.

On tenait toujours le peuple dans un tat de fermentation continuelle.
Les incendiaires persuadrent aux habitants des faubourgs
Saint-Antoine et circonvoisins qu'on ne rtablissait le donjon de
Vincennes que pour en faire une forteresse; que l'on y transportait de
la poudre et des boulets, et qu'on travaillait  y pratiquer un
souterrain par lequel devaient s'vader le Roi et la famille royale.
Sur ce simple soupon dnu de toute vraisemblance, des bandes
nombreuses se runirent le 28 fvrier pour dmolir le donjon. Ils
taient dj  l'ouvrage, lorsque M. de la Fayette y envoya la force
arme, qui dissipa les travailleurs et emmena soixante d'entre eux
prisonniers.

Comme les esprits travaillaient sur les vnements, on aperut dans
la chambre qui prcdait celle de Mgr le Dauphin un chevalier de
saint-Louis dont on ignorait le nom, et qui portait  son ct un
petit couteau de chasse. On l'arrta, et on le conduisit  la section
voisine. Il rpondit aux questions qu'on lui fit, avec beaucoup de
simplicit. Il s'appelait, dit-il, de Coust, et serait dsol qu'on
lui souponnt une mauvaise intention.

Les malveillants profitrent de cette circonstance pour rpandre
sur-le-champ dans tous les quartiers de Paris des feuilles volantes
qui disaient qu'on avait trouv chez le Roi un assassin arm de
poignard et de pistolet, et sous ce prtexte il se porta une foule
considrable aux Tuileries. Sa composition n'tait rien moins que
rassurante, et l'on eut beaucoup de peine  l'carter. Comme elle
tenait de trs-mauvais propos, trois cents gentilshommes, qui venaient
journellement aux Tuileries, inquiets de la fermentation qui rgnait
dans les esprits, s'armrent de pistolets et montrent au chteau pour
dfendre la personne du Roi, si elle tait attaque. La garde
nationale, souponneuse et dfiante, en prit un tel ombrage, qu'elle
menaa de dsarmer ceux qui occupaient les appartements du Roi. M. de
Gouvion, qui en fut inform, en avertit Sa Majest et lui fit craindre
quelques excs. Le Roi sortit alors de son cabinet et ordonna  tous
les gentilshommes qui taient au chteau d'y dposer leurs armes, les
assurant qu'elles leur seraient rendues le lendemain. Ils obirent;
mais, aprs leur dpart, M. de la Fayette s'empara de ces mmes armes,
quoique dposes dans le cabinet du Roi, et les fit remettre  la
garde nationale.

Lorsque les gentilshommes qui taient dans le chteau quittrent les
appartements du Roi, ils furent fouills par la garde nationale,
quoique, d'aprs l'ordre de Sa Majest, pas un n'et gard ses
pistolets. Plusieurs mme furent maltraits. On arrta MM. de La
Bourdonnaye, Fontbelle, Dubois de la Motte, de Lillen, de
Champon-Godard, de Douville, de Songi et de Berthier, fils de
l'intendant de Paris, qui refusrent de se laisser fouiller. On les
conduisit  la prison de l'Abbaye, o ils restrent prs de quinze
jours, aprs lesquels on les mit en libert.

Ds le lendemain, on tapissa les rues d'estampes reprsentant des
gentilshommes et des abbs, arms de poignards ou de pistolets,
parcourant ainsi l'appartement, et l'on dsigna longtemps sous le nom
de chevaliers du poignard les amis de l'ordre et de la monarchie.

Je ne fus pas prsente  cette cruelle journe, tant retenue dans
mon appartement par une fivre rouge qui m'empchait de communiquer
avec Mgr le Dauphin; mais je savais tout ce qui se passait par le
rcit que m'en faisaient ceux qui descendaient perptuellement chez
moi, et dont plusieurs y dposaient leurs armes. Je m'affligeais
d'tre spare de ce jeune prince dans un moment aussi critique et
dont on ne pouvait prvoir les suites. Plusieurs personnes pensaient
que le Roi devait profiter d'une circonstance o il tait si
grivement insult pour quitter Paris. Tout ce qui lui tait attach
tait profondment afflig et portait sur son visage l'empreinte de la
douleur qu'inspirait une scne aussi injurieuse au Roi que celle dont
on venait d'tre tmoin.

M. de la Fayette fut accus d'avoir mdit longtemps cette dplorable
journe; Mirabeau disait qu'elle tait d'une grande profondeur.
L'ordre du jour que La Fayette donna le lendemain ne put que profiter
de cette opinion. Cet ordre du jour portait: Qu'il avait pris les
ordres du Roi pour que la garde nationale ne laisst plus remplir le
chteau de ces hommes arms, dont quelques-uns par un zle sincre,
mats plusieurs par un _zle trs-suspect_, avaient os se placer entre
le Roi et la garde nationale; qu'en consquence il avait intim
l'ordre de Sa Majest aux chefs de la _domesticit_ du chteau,
d'viter  l'avenir de pareilles indcences, le Roi de la Constitution
ne devant tre entour que des soldats de la libert. Il finissait en
priant ceux qui taient en possession des armes dont avaient t
dpouills ceux qui s'taient _glisss dans le chteau_, de les
remettre au procureur de la commune de Paris. Un pareil ordre du jour
ne put qu'augmenter la haine que lui portait la noblesse, qu'il avait
si lchement abandonne.

Ds le lendemain, le journal de Paris annona que M. de la Fayette
tait nomm commandant de la maison de Sa Majest, ainsi que du
chteau des Tuileries. Le fait tait faux, et fut dmenti par une
lettre qu'adressrent  M. de la Fayette MM. de Villequier et de
Duras, premiers gentilshommes de la chambre, et qu'ils firent insrer
dans tous les journaux. Cette lettre est si noble, si raisonne, et
rpond si parfaitement aux inculpations de M. de la Fayette, que je ne
puis me refuser de la copier littralement.


    _Lettre de MM. de Villequier et de Duras, premiers gentilshommes
    de la chambre du Roi,  M. de la Fayette, en rponse  l'ordre
    du jour donn le 29 fvrier, sign:_ LA FAYETTE.

On vient de nous communiquer, Monsieur, une copie littrale de
l'ordre que vous avez donn  la garde nationale en date du 1er mars.
Nous nous devons, nous devons  la nation, nous devons au Roi mme,
d'en discuter les articles qui regardent ce qui s'est pass au chteau
le 28 fvrier.

Nous transcrivons les propres termes de votre ordre:

Le commandant gnral croit devoir prvenir l'arme parisienne qu'il
a pris les ordres du Roi pour que les appartements du chteau ne se
remplissent plus de ces hommes arms, dont quelques-uns par un zle
sincre, mais dont plusieurs par un zle trs-justement suspect, ont
os se placer hier entre le Roi et la garde nationale.

Justement suspect..... avez-vous bien pes la valeur et senti tout
l'odieux d'une pareille expression? Vous ne pouvez ignorer que c'est
avec des inculpations vagues que depuis longtemps on est parvenu 
garer l'esprit du peuple.

Qui sont-ils, ces gens suspects? Osez les nommer! Nous disons plus:
vous le devez, pour ne pas les confondre avec des marchaux de France,
des officiers gnraux, des militaires, des officiers de la maison du
Roi, des dputs, des fdrs et des citoyens honntes, dont les
sentiments taient connus et qui ne se sont rendus au chteau que pour
concourir, avec la garde nationale, aux yeux de laquelle on les a
calomnis,  l'honneur de dfendre leur Roi et de partager ses
dangers.

Entendriez-vous par _justement suspects_, comme vous l'avez dit  M.
de Villequier, ceux qui ne sont pas de votre got, et en qui vous ne
pouvez avoir confiance? _Suspect_, parce qu'on n'est pas de votre
got; _suspect_, parce qu'on n'a pas votre confiance! Ici nous nous
taisons, et nous n'avons plus personne  dfendre. Poursuivons
l'examen de votre ordre.

Le commandant gnral, d'aprs les ordres du Roi, a intim aux chefs
de la domesticit du chteau qu'ils eussent  prendre des mesures pour
prvenir pareilles indcences.

Vous nous avez, dites-vous, intim les _ordres du Roi_. Ce fait est
inexact dans tous ses points. Vous avez, il est vrai, adress la
parole  M. de Villequier dans le cabinet du Roi; mais le Roi n'y
tait pas alors, vous ne l'aviez pas encore vu; vous ne pouviez donc
qu'noncer vos opinions particulires, et non intimer les ordres du
Roi que vous n'aviez pu prendre encore.

Depuis quand donc serions-nous  vos ordres? Vous ne pouvez ignorer,
Monsieur, que pour ce qui regarde notre service, nous ne pouvons et
n'avons jamais pris d'autres ordres que ceux que nous recevons
directement de Sa Majest.

Le Roi de la Constitution, ajoutez-vous, ne doit et ne veut tre
entour que des soldats de la libert! Ah! Monsieur, voulez-vous donc
priver des marchaux de France, des militaires et des citoyens, que
leurs fonctions loignent de Paris une partie de l'anne, du bonheur
de voler  la dfense de leur Roi? Et voudriez-vous interdire  Sa
Majest la douce consolation d'tre entoure de ceux qui lui sont
dvous?

Non, Monsieur, il est de notre devoir de vous dclarer et de
publier, du consentement mme du Roi, qu'il n'a point partag la
dfiance inspire  la garde nationale contre ceux qui taient dans
son appartement, et dont il connaissait lui-mme la plus grande
partie, et qu'il ne partage pas l'opinion qui vous fait taxer
d'indcente une dmarche qui n'tait dicte que par l'attachement  sa
personne; et en voici, Monsieur, une preuve  laquelle il est
impossible de se refuser.

Pour mettre fin aux troubles occasionns par une erreur suggre, le
Roi a dsir que l'on dpost chez lui les pistolets dont on s'tait
arm pour sa dfense; son seul dsir a t une loi pour chacun, et ces
armes ont t remises dans la chambre de Sa Majest. Voil cependant,
Monsieur, les personnes que vous osez peindre comme suspectes; voil
ceux que l'autorit d'un ordre man d'un commandant gnral de la
garde parisienne pouvait inculper aux yeux des provinces, si elles
n'taient pas instruites de la vrit des faits.

Nous avons donc l'honneur de vous prvenir que nous rendons notre
lettre publique, et que nous la terminons par la profession de foi que
nous vous avons faite, ainsi qu' MM. d'Arblay, major de la seconde
division, et Gondran, officier du 4e bataillon; nous la renouvelons au
nom des marchaux de France, des officiers gnraux, des militaires de
tout grade, des officiers de la maison du Roi, des dputs, des
fdrs, enfin de tous ceux qui s'taient rassembls au chteau le 28
fvrier.

Nous affirmons, en leur nom, qu'anims du mme esprit que la garde
nationale pour la dfense du Roi, si une insurrection avait pu causer
quelque inquitude pour sa personne, leur projet et le ntre tait de
se mler avec elle, et de se montrer mule du zle qu'elle avait
montr dans plusieurs occasions, et rcemment encore, le 24 fvrier.
Le poste le plus expos et t celui que leur courage et leur amour
pour le Roi leur eussent fait ambitionner.

   Alexandre D'AUMONT,
   Ci-devant duc DE VILLEQUIER.
   Amde DURFORT,
   Ci-devant marquis DE DURAS.

_P.S._--Nous croirions manquer  tous les officiers attachs au
service de Sa Majest et qui sont sous nos ordres, si nous ne
relevions l'expression de _chefs de la domesticit du chteau_, par
laquelle vous avez voulu dsigner les premiers gentilshommes de la
chambre du Roi.


En rponse  la lettre de MM. de Villequier et de Duras, le _Journal
de Paris_ publia l'article suivant, sign: LA FAYETTE:

Un article du _Journal de Paris_, copi dans plusieurs autres
feuilles, m'a investi de je ne sais quelle surintendance de la maison
du Roi, absolument trangre aux fonctions de la garde nationale.
Quelle qu'ait t la combinaison de l'auteur de cette fable, je dois,
en la dmentant, m'occuper un instant d'une lettre crite par les
personnes vritablement attaches  ce service.

C'est au nom des marchaux de France, des officiers gnraux de tout
grade, des officiers de la maison du Roi, des diffrents dputes des
fdrs, que MM. de Villequier et de Duras prtendent parler. Mais ne
pourrais-je pas, moi, demander  MM. les marchaux de France,  tous
ceux dsigns dans cette lettre, qui respectent la Constitution et
chrissent l'ordre public, ce qu'eux-mmes ont pens en voyant le
nombreux rassemblement d'hommes arms se placer entre le Roi et ceux
qui rpondent  la nation de sa sret?

Il me suffit, pour viter toute interprtation insidieuse, de
dclarer que j'entends par soldats de la libert ceux qui, appartenant
 quelque partie de la force publique, ont prt serment  la nation,
 la loi, et _au Roi que la Constitution reconnat_, et qui veulent
vivre et mourir pour elle;

Que j'ai entendu par hommes _justement suspects_ ceux qui, portant
des armes caches, ne se sont fait remarquer que par des propos
antipatriotiques et incendiaires, et qui loin de se faire reconnatre
par les postes de la garde nationale, auxquels ils se proposaient,
dit-on, de se joindre, les ont vites en s'introduisant au chteau par
une entre nouvellement pratique.

Certes, il est permis, en pareil cas,  un commandant de la garde
nationale, charg des ordres du Roi pour la sret de son palais, de
prendre des mesures efficaces pour que pareil vnement ne se rpte
plus.

Au reste, si ma conduite dans le cours de cette journe a pu tre
utile, j'abandonne volontiers  mes ennemis la consolation d'en
critiquer quelques dtails.

On ne peut cependant dissimuler qu'il tait, naturel que les
vritables amis du Roi n'eussent pas une confiance illimite dans M.
de la Fayette, et que le souvenir du sommeil du 6 octobre leur laisst
quelque inquitude, lorsqu'il s'agissait de la dfense de sa personne.

Le Roi fut fort souffrant pendant quelques jours d'un gros catarrhe
avec de la fivre, et cracha mme un peu de sang. Il n'tait pas
extraordinaire que sa sant se ressentit du tourment qu'il prouvait
de ne pouvoir remdier aux maux qui accablaient la France, et dont son
coeur tait si afflig. L'Assemble envoyait tous les jours chercher
son bulletin, et elle dcrta un _Te Deum_ quand il fut rtabli de
cette petite maladie. Elle n'avait d'autre but que de tromper le
peuple par cette conduite, et de voiler, sous cette apparence
d'intrt, les menes secrtes qu'elle employait pour la destruction
de la royaut.

Les nouveaux vques, pleins de reconnaissance pour l'Assemble, 
qui ils taient redevables de leur nouvelle dignit, lui prsentaient
journellement leurs hommages, accompagns de protestations de la plus
entire soumission  ses dcrets et de leur dvouement au maintien de
la Rvolution. Ce nouveau clerg tait si mal compos, que, loin
d'inspirer le respect, il secondait parfaitement le projet de
discrditer la religion dans l'esprit du peuple, de la lui rendre un
objet de mpris, et, en tant au vulgaire tout principe, d'en disposer
plus facilement dans les occasions o l'on voudrait s'en servir
utilement.

On renouvela les membres du dpartement de Paris. Le duc de La
Rochefoucault en fut nomm prsident; M. Pastoret, procureur-syndic,
et MM. de Kersaint, de Talleyrand, d'Ormesson, Brire de Surgi,
Thouin, Dumont, Alexandre Lameth, Veillard, Charton, etc., furent
administrateurs. Le directoire fut compos de MM. Auzon, Mirabeau, du
Tremblay, Crt de Palluel, l'abb Siys.

Mirabeau, qui sentait qu'on ne pouvait rtablir la monarchie avec les
mmes maximes qui avaient opr la Rvolution, signa avec eux une
proclamation dont on prtendit qu'il tait l'auteur, et par laquelle
on condamnait de la manire la plus positive les opinions qu'il avait
soutenues avec tant d'audace contre la minorit de l'Assemble, qui
n'avait cess d'invoquer les principes qu'il voulait travailler 
rtablir. Son plan paraissait tre de dconsidrer tellement
l'Assemble, que la nation, fatigue, fint par en demander le rappel.

Toutes ses sances taient marques par quelque nouvelle injustice.
Les amis de l'ordre et de la royaut taient emprisonns sur une
simple dlation, quoiqu'elle ne ft appuye d'aucune preuve. On leur
attribuait les troubles occasionns pur les moteurs des dsordres. Si
une municipalit faisait son devoir dans des occasions de ce genre,
elle tait sre d'tre destitue et remplace par une qui ft dans le
sens de la Rvolution. Les troubles de Nmes et d'Uzs, o les
catholiques n'avaient fait usage que du droit de dfense, en furent la
preuve. Les crimes commis  Aix et  Avignon restrent impunis, et les
sclrats, toujours srs d'tre justifis, faisaient trembler les gens
de bien. Tel tait alors l'tat de notre malheureuse France. Le mal,
qui avait t si facile  commettre, devenait difficile  rparer,
surtout aprs avoir mis en jeu les passions d'hommes violents, n'ayant
d'autres principes que l'intrt, et  qui les crimes ne cotaient
rien, quand ils en pouvaient tirer quelque utilit.

Mirabeau en fit lui-mme l'preuve, si, comme l'ont dit beaucoup de
personnes, il est mort empoisonn. Il ne fut malade que deux jours. La
promptitude de sa fin et l'embarras avec lequel s'exprimaient les
mdecins qui avaient assist  l'ouverture de son corps, accrditrent
cette opinion. On prtendit, d'un autre ct, que ses excessive
dbauches rendirent mortelle une maladie qui et t facile  gurir
dans un autre corps que le sien. Vicq-d'Azir, premier mdecin de la
Reine, homme trs-instruit et de beaucoup d'esprit, fut appel  cette
ouverture et vint rendre compte  cette princesse de ce qui s'tait
pass. J'tais chez elle en ce moment, et je fus tmoin du rcit
suivant: La corruption, dit Vicq-d'Azir, s'tait mise si promptement
dans le corps de Mirabeau, qu'on fut oblig de l'tablir dans une
tente au milieu de son jardin, Une foule immense s'tait porte du
ct de la maison et dans les rues adjacentes, et l'on craignait 
chaque instant qu'elle ne forat les portes de la maison. Nous
n'tions nullement  notre aise; l'odeur tait infecte, et si la
maison et t force, nous ne pouvions prvoir ce qui serait arriv.
Nous voulons voir encore une fois notre pre, disait cette foule au
milieu d'un bruit effroyable. On se dtermina  y envoyer un de nous,
qui leur dmontra l'impossibilit de les faire entrer tous dans la
maison, et ils se bornrent, par composition,  envoyer une dputation
des forts de la Halle, qui entrrent dans le pavillon, regardrent
fixement Mirabeau en disant: Ce que c'est de notre pre  prsent!
Ils sortirent ensuite paisiblement, rendirent compte de ce qu'ils
avaient vu, et la foule se dispersa tranquillement. Nous finmes le
plus promptement possible notre opration, car nous tions bien
presss de quitter un lieu aussi infect.--Rpondez-vous, dit la
Reine, qu'il n'ait pas t empoisonn? Vicq-d'Azir fit une rponse
vasive. Rien dans le monde ne l'en et fait convenir, non plus que
ses confrres, par la peur qu'ils prouvaient tous de s'attirer la
vengeance des Jacobins.

La mort de Mirabeau occasionna des impressions bien diffrentes. Les
Jacobins, enchants d'en tre dlivrs, affectaient un grand regret de
sa perte. Ceux de son parti en taient sincrement affligs, et les
royalistes furent partags d'opinion. Le plus grand nombre, qui ne le
croyaient pas sincrement revenu, craignant qu'il ne voult rgner au
nom du Roi et lui dicter des conditions contraires aux vritables
intrts de la Monarchie, sous peine de l'abandonner, ne purent le
regretter. D'autres, qui croyaient son retour sincre par le motif de
son propre intrt, et persuads qu'il allait employer ses talents 
faire triompher le parti du Roi, regardrent sa mort comme un
vnement malheureux, et par cette raison en furent affligs.

On annona sa mort  l'Assemble comme une calamit publique, et l'on
en fit l'loge comme d'un des plus grands hommes que la libert et
jamais produits. On lui dcerna les plus grands honneurs, et l'on
dcrta que son corps serait port  Sainte-Genevive, qui de ce
moment servirait de spulture aux grands hommes dont la France
s'honorerait, avec cette inscription sur le portail: _Aux grands
hommes la patrie reconnaissante._ Le convoi de Mirabeau fut une
espce de triomphe. Toute l'Assemble nationale, les ministres, les
corps administratifs et militaires, tous les clubs de Paris et des
environs, toutes les socits fraternelles, et des dputs de toutes
les classes de la socit, formaient un cortge tel que l'on n'en
avait jamais vu. Les plus habiles musiciens faisaient entendre une
musique sombre et majestueuse. Le convoi, qui commena  dfiler 
cinq heures, ne finit qu' minuit. On changea le nom de l'glise de
Sainte-Genevive en celui de Panthon, et l'on fit piquer les beaux
bas-reliefs de cette glise pour y substituer des emblmes
patriotiques et irrligieux. L'Assemble dcrta ensuite un deuil de
huit jours pour tous ses membres, exemple qui fut imit par les clubs
et les directoires de district et de dpartement, qui arrtrent, de
plus, que le buste de Mirabeau serait plac dans le lieu de leurs
sances.

Rien ne prouvait plus la dmoralisation du peuple franais que de lui
voir rendre de semblables honneurs  un homme  qui l'on pouvait
reprocher les plus grands crimes, et qui avait entran son pays dans
un abme de malheurs, dont il tait si persuad lui-mme, qu'il
s'cria en mourant: J'entrane avec moi les dbris de la Monarchie.




CHAPITRE XI

ANNE 1791

    Dcret de la responsabilit des ministres.--Violences exerces
    contre les catholiques. Arrt du dpartement  ce
    sujet.--Insurrection dirige contre le chteau pour mettre
    obstacle au voyage que le Roi devait faire  Saint-Cloud.
    Insultes faites  ce prince.--loignement forc du plus grand
    nombre de ses fidles serviteurs.--Fausses dmarches du Roi par
    le conseil de ses ministres.--Continuation des mesures violentes
    de l'Assemble, qui ne garde plus aucune mesure.--Rtractation
    de l'abb Raynal.--Le Roi pense srieusement  s'loigner de
    Paris.


L'Assemble, avant de s'occuper srieusement de la responsabilit des
ministres, dcrta que tout dput de cette Assemble et des
Assembles suivantes ne pourrait accepter aucune place de ministre, ni
de celles qui pourraient tre dans leur dpendance, ni aucun don,
aucune pension ou gratification, non plus que d'avancement dans le
militaire (sauf le droit d'anciennet), que quatre ans aprs leur
sortie.

D'aprs le rapport de son comit militaire, elle dtermina les
devoirs qu'imposait aux ministres leur responsabilit, et les peines
qui seraient la consquence de leur infraction. Elles les obligea 
signer tous les ordres mans de leurs bureaux, sans pouvoir, dans
aucun cas, se soustraire  cette loi, mme sous le prtexte d'avoir
excut les ordres du Roi ou les dcisions du conseil. Elle les
dclara responsables de tout dlit quelconque contre la sret
nationale, de tout attentat contre la proprit et la libert
individuelle, de toute dissipation de fonds par eux ou par leurs
subordonns, et les obligea de rendre compte de leur conduite et de
l'tat des affaires, toutes les fois qu'ils en seraient requis par le
corps lgislatif.

M. de Saint-Fargeau prsenta un code trs-dtaill des dlits
ministriels et des peines qui devaient leur tre appliques. Celle de
la mort tait frquente, et plus encore celle des galres; celle du
carcan, dans un petit nombre de cas. La peine du carcan et celle des
galres devaient avoir lieu contre les ministres qui mettraient
obstacle  la libert d'crire et d'imprimer.

L'Assemble rgla le nombre, la division et la dmarcation des
dpartements, de manire  ne laisser au Roi aucune autorit. Toujours
proccupe de l'ide d'tablir un gouvernement rpublicain, elle
prolongeait l'anarchie pour arriver plus facilement  ses fins. Les
ministres se trouvaient, par le nouveau dcret, dans une telle
dpendance, et l'autorit du Roi tait tellement circonscrite par la
loi sur leur responsabilit, que ce prince se trouvait l'esclave d'un
ministre dont il ne pouvait diriger les mouvements ni la volont.

Il tait vident que le dcret n'avait pour but que de remplir le
ministre et ses agents des cratures de l'Assemble (nul n'osant se
risquer  une responsabilit dpendante de ses caprices), d'avilir le
Roi par la nullit de son autorit, pour parvenir  s'en passer et
rduire la nation  un tel tat de servitude, qu'elle ne pt rsister
au joug qu'il plairait aux factieux de lui imposer.

MM. de Lessart et de Montmorin, vritablement attachs  la personne
du Roi, suivaient directement le plan de Mirabeau, et pour ne pas
donner prise sur eux par la loi de la responsabilit, ils induisirent
souvent le prince  des mesures fausses et contraires  sa dignit.
Ils les croyaient ncessaires pour entretenir la scurit de
l'Assemble, afin de parvenir  tirer le Roi de sa cruelle situation
et le mettre  porte de reprendre le gouvernement de son royaume. Les
autres ministres,  l'exception de M. de Fleurieu, taient de francs
Jacobins, en qui l'on ne pouvait prendre aucune confiance; et mme ce
dernier, quoique honnte homme, tait d'un caractre trop faible pour
approuver une mesure qui pouvait foire courir le moindre danger. Pour
donner une ide des principes de M. du Portail, ministre de la guerre,
il suffira de dire qu'il osa proposer  l'Assemble de permettre
l'affiliation des soldats, des sous-officiers, et mme des officiers
aux socits jacobines, pour y puiser des principes d'ordre public, de
rgnration militaire et patriotique, et de remdier par l aux
insurrections qui se multipliaient dans presque tous les rgiments de
l'arme.

Le remplacement des vques et des curs, qui se trouvait tre
prcisment dans le temps de Pques alarmait les consciences; et le
peu de monde qui frquentait les glises ne laissait que trop
apercevoir que la majorit de la France dsapprouvait la conduite de
l'Assemble relativement au clerg. Cette rsistance  ses volonts
augmenta l'intolrance des auteurs de la constitution civile. Aprs
les plus fortes invectives contre les prtres et les vques, ils en
vinrent aux perscutions, esprant branler leur fermet par la
crainte des mauvais traitements. Leurs beaux discours sur la
rgnration de l'glise, dont ils voulaient rappeler les temps
primitifs, n'ayant pas fait plus d'impression, ils insultrent les
femmes et les diffrents individus qui exeraient le culte catholique
sans l'intervention des intrus; ils outragrent, de la manire la plus
indcente, les religieuses, et mme les soeurs de la Charit; et
personne n'tait  l'abri des violences qu'ils se permettaient
journellement.

Le dpartement fit un arrt o, en dsapprouvant de semblables
violences, il dfendait expressment d'entrer dans d'autres glises
que celles qui avaient t conserves pour le culte national. Il
tendit mme cette dfense jusqu'aux chapelles des maisons
religieuses, des collges et des hpitaux, qui ne pourraient recevoir
que des personnes habitant l'intrieur de leurs maisons. Il permit
cependant la location ou l'acquisition d'un difice quelconque pour y
exercer tel culte que l'on voudrait, pourvu que l'on en ft la
dclaration  la municipalit, et qu'elle et une inscription pour
indiquer son usage et la distinguer des glises nationales, dont le
service tait pay par la nation.

Conformment  cette proclamation, une socit du faubourg
Saint-Germain avait lou  bail l'glise des Thatins, en remplissant
les formalits prescrites, et elle devait s'ouvrir le dimanche
suivant, qui tait le dimanche des Rameaux. Ds la veille, les groupes
se rassemblaient, les motions les plus incendiaires les animaient, et
ils ne se sparrent qu' la nuit. Ils en vinrent le lendemain aux
voies de fait. Une jeune personne, conduite  l'glise avec sa mre, y
fut fouette  la porte, lorsqu'elle allait y entrer. Les fidles
furent forces de rebrousser chemin; et pour apprendre  chacun le sort
qui l'attendait, si l'on s'obstinait  vouloir rentrer dans l'glise,
on suspendit  la porte un balai et des verges, pour qu'on n'en pt
prendre cause d'ignorance. On mit en pices l'affiche du dpartement
qui instruisait le public du droit que donnait la dclaration des
droits de l'homme d'exercer tel culte que l'on voudrait, en
remplissant les formes prescrites par la loi, et un harangueur
dclamait que le moyen d'empcher le schisme des soi-disant
catholiques tait de fouetter les dvotes et d'assommer les prtres.

Cette fermentation gagna les Tuileries. Des groupes se rassemblrent
dans les environs; et ayant appris que le Roi se disposait  passer la
semaine sainte et les ftes de Pques  Saint-Cloud, ils dclamrent
contre ce voyage, en tenant des propos atroces  ce sujet. Frron et
les autres orateurs de cette espce allrent mme jusqu' menacer les
jours du Roi et de la famille royale, qu'ils accusaient d'exciter les
trangers contre la France. Leur fureur s'tendait aussi sur ceux qui
leur taient attachs et qui devraient, disaient-ils, tre remplacs
par des patriotes sincrement attachs  la Rvolution. Ils se
dchanaient contre les prtres non jureurs; et un grenadier chauffa
tellement les esprits contre les ecclsiastiques qui suivaient le Roi
le dimanche  la messe, que la garde nationale fit entendre des
menaces de quitter le service, et M. de la Fayette eut de la peine 
rtablir l'ordre parmi elle.

Le Roi, qui voyait depuis longtemps les progrs que faisait la
mauvaise disposition des esprits, et qui redoutait ce qui se passerait
pendant la semaine sainte, m'avait engage  envoyer ma fille  ses
soeurs, qui s'taient absentes de Paris  cette poque. Pour tre
plus matre de ses actions, il s'tait dcid  passer  Saint-Cloud
la quinzaine de Pques, et devait partir le lundi saint. Les groupes
de la veille se rassemblrent le lendemain, tenant de trs-mauvais
propos sur le dpart du Roi et sur la ncessite de s'y opposer. Il n'y
avait encore personne de rassembl aux Tuileries  dix heures, lorsque
j'en sortis un instant pour aller prendre des arrangements avec une de
mes soeurs, religieuse de Sainte-Marie, rue du Bac, pour qu'elle se
dcidt  partir pour Mons, o on lui offrait un asile dans une des
maisons de son Ordre; et je fus bien tonne, au bout d'une demi-heure
d'absence, de trouver le Carrousel rempli d'une foule innombrable qui
entourait les grilles du chteau. Je mis sur-le-champ pied  terre;
je renvoyai ma voiture  mes gens, et je me dterminai  traverser
cette foule pour rentrer aux Tuileries. Elle refusa d'abord de me
laisser passer; et je fus oblige de la haranguer, en lui disant
qu'tant la gouvernante de Mgr le Dauphin, il fallait que je
l'allasse retrouver: Vous feriez bien mieux, disaient-ils, de le
garder.--Trouveriez-vous bon, leur rpondis-je, que la bonne de vos
enfants raisonnt sur vos actions, refust de vous obir, et vous
dictt la conduite que vous devriez tenir? Cette rponse les calma
un peu, et je gagnai toujours du terrain, lorsque,  ma grande
satisfaction, l'officier de garde me fit entrer. J'ai toujours observ
que lorsque l'on avait le malheur de se trouver au milieu d'un peuple
ameut, on en tirait meilleur parti en lui parlant avec une contenance
ferme et assure, qu'en lui laissant apercevoir la plus lgre trace
de frayeur.

Le Roi et la Reine, qui avaient fait leurs paquets le matin, montrent
en voiture  l'issue de la messe, avec Mgr le Dauphin, Madame, et
Madame lisabeth. J'tais avec cette princesse sur le devant de la
voiture, et je fus tmoin de l'horrible scne qui se passa dans cette
cruelle journe. Les grenadiers de la garde nationale, parmi lesquels
on avait jet l'alarme sur le dpart du Roi, voyant les chevaux prts
 partir, se rvoltrent, se mirent  la tte des chevaux, et
dclarrent qu'ils ne laisseraient pas partir le Roi. MM. Bailly et de
la Fayette tentrent inutilement de vaincre leur rsistance, en leur
faisant sentir que, trs-rprhensible en elle-mme, elle tait, de
plus, inconstitutionnelle. Il serait tonnant, leur dit le Roi
lui-mme en mettant la tte  la portire, qu'aprs avoir donn la
libert  la nation, je ne fusse pas libre moi-mme. Le peuple qui
entourait le Carrousel les affermissait dans leur rsolution, et rien
ne put les persuader. Ils ne s'en tinrent pas l. Ils se permirent
mme d'insulter les personnes qui entouraient la voiture du Roi, les
forant de s'carter, et usrent d'une telle violence envers M. de
Duras, premier gentilhomme de la chambre, que le prince fut oblig de
commander  deux grenadiers fidles de le tirer de leurs mains, en
leur disant qu'ils lui en rpondaient.

Mgr le Dauphin, qui n'avait pas marqu jusque-l la moindre frayeur,
se mit  pleurer en voyant traiter ainsi M. de Duras, et  crier de
toute sa force: Qu'on le sauve, qu'on le sauve donc! MM. Gougenot et
Missilier, officiers de la bouche du Roi, que leur attachement avait
fait approcher de sa voiture, furent aussi trs-maltraits. Les gardes
nationales cartaient les personnes de Sa Majest et ne laissaient que
les leurs approcher de la voiture. MM. Railly et de la Fayette
essayrent encore inutilement de haranguer cette multitude, et
allrent  l'Assemble, mais sans oser y ouvrir la bouche sur ce qui
se passait aux Tuileries. Voyant toutes leurs dmarches infructueuses,
M. de la Fayette offrit au Roi d'employer la violence pour faire
sortir sa voiture, et de donner ses ordres en consquence: C'est 
vous, monsieur, lui dit vivement le Roi,  voir ce que vous devez
faire pour faire excuter votre Constitution. Aprs de nouveaux
efforts, aussi infructueux que les premiers, M. de la Fayette vint
dire au Roi que sa sortie ne serait pas sans danger. Il faut donc que
je rentre, dit le prince, et il quitta sa voiture pour rentrer dans
son appartement, seul, sans sa suite ordinaire, profondment affect
de ce qui venait de se passer et du peu de fruit qu'il retirait de
toutes ses concessions.

Rien ne fut plus affligeant que les suites de cette journe. Ds le
soir mme, le dpartement vint offrir une adresse au Roi pour lui
reprsenter l'inquitude du peuple de le voir entour de prtres
rfractaires, et la crainte qu'il prouvait que la protection qu'il
leur accordait n'indiqut les vritables sentiments de son coeur;
qu'il fallait le rassurer par une dmarche franche et positive, en
loignant de sa personne tous ceux qu'il regardait comme ennemis de la
Constitution; qu'il apprendrait par l aux nations qu'il avait
sincrement adopt la Rvolution, puisque sa personne n'tait plus
entoure que d'amis de la libert; que ce conseil lui serait galement
donn par les quatre-vingt-trois autres dpartements, s'ils taient
aussi  porte que le leur de lui faire entendre leurs voix. M. de La
Rochefoucault, prsident du dpartement, qui portait la parole,
l'engagea aussi  loigner les personnes qui entouraient Mgr le
Dauphin, et qui leur taient galement suspectes.

Il est inconcevable qu'un dpartement qui se piquait de faire observer
strictement la Constitution se permit de la violer ouvertement et de
manquer aussi essentiellement au chef suprme de cette nation, en
venant lui donner des ordres dans un moment o il ne devait tmoigner
que de la douleur de la scne scandaleuse qui venait de se passer.

Le Roi, craignant d'exposer la personne de ses fidles serviteurs,
ordonna  MM. de Duras et de Villequier de s'loigner. La sparation
de ce dernier, qui lui donnait depuis si longtemps des marques
d'attachement et de fidlit, lui fut extrmement sensible, et il lui
donna, en le quittant, l'espoir que des temps plus heureux le
rapprocheraient de sa personne. Il donna le mme ordre  M. le
cardinal de Montmorency, son grand aumnier, et  MM. de Roquelaure et
de Sabran, vques de Meaux et de Laon (le premier, son premier
aumnier, et l'autre, celui de la Reine),  ses autres aumniers et 
ceux de cette princesse. La chapelle ne fut plus alors desservie que
par de simples chapelains. M. de Brissac, qui avait la goutte en ce
moment, ne fut pas compris dans la prescription gnrale.

Quoique la prvt de l'htel ft dtruite, comme mon fils demeurait
avec moi aux Tuileries, et qu'on tait accoutum  le voir auprs du
Roi, on n'en fut point effarouch; et en usant d'une grande prudence
pour ne pas se rendre suspect  la garde nationale, que sa mauvaise
conduite rendait encore plus ombrageuse, il parvint  continuer sans
obstacle son assiduit auprs du Roi. Il n'avait jamais vari dans ses
sentiments. Lors de la suppression de la prvt de l'htel, M. de
Beauharnais fit l'impossible pour lui faire accepter une place dans
l'arme, qui le ddommagerait de celle qu'il venait de perdre. Mon
fils, indign de ses instances, lui rpondit: Le Roi m'a fait
l'honneur de m'attacher  sa personne ds ma plus tendre jeunesse;
pour rien au monde je ne la quitterais dans le moment o l'on n'en a
rien  esprer, et je lui resterai attach tant que je vivrai. Et sur
le reproche qu'il lui fit de paratre devant lui avec l'uniforme de
grand prvt, aprs le dcret qui venait d'tre rendu: Je prendrai,
dit-il, les ordres du Roi pour le licenciement de la compagnie, et je
remettrai ensuite entre ses mains la marque du commandement qu'il
m'avait confi. M. de Beauharnais, aprs lui avoir reprsent qu'une
pareille conduite ne pouvait qu'tre nuisible  ses intrts, finit
cependant par ajouter qu'il ne pouvait s'empcher d'estimer le motif
d'un tel garement. Le Roi, dont il prit les derniers ordres pour le
licenciement de la compagnie, lui tmoigna sa satisfaction de la
conduite qu'il avait tenue, et ne cessa de lui donner des tmoignages
de sa confiance en sa fidlit et son attachement.

On se figurera facilement la tristesse que prsentait l'aspect du
chteau le lendemain de cette fatale journe. Le Roi, seul, n'avait
auprs de sa personne que mon fils et des officiers de la garde
nationale; tous les visages de ses fidles serviteurs portaient
l'empreinte de la douleur. Mesdames de Chimay et de Duras, l'une dame
d'honneur et l'autre dame du palais de la Reine, craignant d'tre
forces  des dmarches qui rpugnaient  leurs principes, donnrent
leur dmission, et toute la journe se passa  voir les prparatifs du
dpart de chacun. Mon coeur tait navr de la position du Roi et de la
sparation de personnes que j'aimais, que j'estimais, et dont la
socit m'tait d'une grande consolation.

Le pauvre petit Dauphin, triste de la tristesse de chacun, se voyant
seul avec moi et l'abb d'Avaux, dit en soupirant: Qu'ils sont donc
mchants, tous ces gens-l, de faire tant de peine  papa, qui est si
bon! Je ne le dis qu' vous, ma bonne madame de Tourzel, que j'aime de
tout mon coeur, car je sais qu'il faut se taire. Et me serrant dans
ses petits bras, il m'embrassa tendrement; puis se jetant sur un
canap, il prit, pour se dsennuyer, un livre du petit Berquin. La
premire histoire qui lui tomba sur la main fut celle du petit
prisonnier. Se levant alors prcipitamment, il porta son livre 
l'abb d'Avaux, et lui dit, les larmes aux yeux: Voyez, mon bon abb,
le livre qui me tombe aujourd'hui sous la main. Je ne pus retenir mes
larmes en lui voyant faire, si jeune, une pareille rflexion, et en
pensant aux malheurs qui pouvaient lui arriver, quoique je fusse bien
loin de prvoir l'tendue de ceux auxquels il tait rserv. C'tait
l'enfant le plus attachant; sensible aux soins qu'on lui donnait, il
ne perdait pas une occasion de nous dire les choses les plus tendres
et les plus aimables.

Le Roi, voyant qu'il n'avait rien  esprer de l'Assemble, malgr
tous les mnagements dont il avait us  son gard, s'occupa
srieusement des moyens de sortir de Paris et des mesures  prendre
pour le rtablissement de son autorit. Le plan que lui avait propos
M. de Montmorin, et qui parat avoir eu son assentiment, tait de
s'assurer de l'accord des puissances pour menacer la France si elle
persistait dans sa rbellion, et d'intimider tellement la nation par
leurs prparatifs, qu'elle se vt force de recourir au Roi pour les
empcher de venger les injures faites  la royaut; qu'alors Sa
Majest l'clairerait sur ses vritables intrts, lui prouverait que
sa dclaration du 21 juin tait le vritable voeu de la nation,
exprim librement dans les cahiers donns  ses dputs, et lui
montrerait videmment que le plus grand nombre d'entre eux n'avaient
us du pouvoir qu'ils s'taient attribu que pour violer leurs
serments et plonger la France dans un abme de malheurs dont ils
pouvaient seuls la tirer. Ce qui me porte  croire  la vrit de ce
plan est ce dont je fus tmoin la veille de ce malheureux voyage de
Varennes. J'tais chez la Reine pour prendre ses derniers ordres,
lorsque M. de Montmorin lui apporta une trs-grande lettre, qu'elle
lut avec beaucoup d'attention. Quand il fut sorti de chez elle: Il
n'y a plus, dit-elle,  balancer pour notre dpart; voici une lettre
de l'Empereur, qui nous engage  ne le pas diffrer, en nous mandant
positivement qu'on ne peut rien faire pour nous tant que nous
resterons  Paris.

La plus grande partie des ministres, inquiets de l'effet que pouvait
produire dans les provinces l'effroyable journe du lundi saint,
s'imaginrent que si le Roi se prsentait  l'Assemble et lui
montrait que la continuation de l'opposition  son voyage de
Saint-Cloud pouvait donner des doutes sur sa libert et sur celle de
la sanction  ses dcrets, elle serait la premire  lui demander de
suivre son premier projet. Ils engagrent donc ce prince  tenter
cette dmarche. Il arriva  l'Assemble, lui parla du scandale de
cette journe et lui fit sentir de persuader au peuple que son bonheur
dpendait de son obissance aux lois et aux autorits constitues. La
dmarche que l'on fit faire au Roi tait d'autant plus imprudente,
qu'on pouvait d'avance en prvoir le peu de succs, ayant Chabroud en
ce moment pour prsident de l'Assemble. Aussi sa rponse  Sa Majest
ne fut-elle qu'une excuse de la scne de la veille, fonde sur
l'inquitude insparable de la libert,  laquelle il ajouta
l'avertissement d'empcher une faction trop connue de se placer entre
le Roi et la nation, et qu'alors les voeux du peuple seraient remplis.

Le ct droit, profondment afflig, laissait voir par sa contenance
la peine qu'il prouvait de la dmarche que l'on faisait faire au Roi;
ce qui donna occasion  un sarcasme de Roederer, qui dit en montrant
le ct droit: Ces messieurs, qui applaudissent toujours quand il est
question du Roi, ne se sont pas mme permis aujourd'hui une seule
acclamation quand il est sorti de l'Assemble. Les ministres, ses
vils serviteurs, ne s'en tinrent pas l. De concert avec elle, ils
pressrent tellement le Roi de faire crire  ses ministres dans les
Cours trangres une lettre officielle pour faire connatre  chaque
souverain ses sentiments sur la Rvolution, qu'il n'osa s'y refuser.
Persuad, comme il l'tait, que la violence qui s'exerait  son gard
frappait de nullit toutes ses dmarches, et que plus elles seraient
contraires  ses intrts, plus elles persuaderaient les puissances de
l'impossibilit o il tait de rsister aux volonts de la faction qui
gouvernait la France, il regarda cette lettre comme la suite de la
conduite qu'il tait forc de tenir. M. de Montmorin, loin de partager
cette opinion, reprsenta au Roi qu'une pareille lettre tait de
nature  nuire essentiellement aux dmarches que l'on tentait en ce
moment; qu'elle le mettait en contradiction avec lui-mme, et ajouta
que, ne pouvant se rsoudre  la signer, il priait le Roi d'accepter
sa dmission. Le Roi tint bon, dans la crainte que sa rsistance ne
donnt des soupons sur ses projets. Et M. de Montmorin, dans la
crainte de les faire vanouir, signa cette malheureuse lettre. Elle
tait une protestation de l'attachement du Roi  la Constitution, de
son adhsion libre  ses dcrets, qui n'avaient rform que des abus,
en lui conservant toute sa puissance. Il ajoutait que la paix rgnait
dans le royaume, et qu'il n'avait d'autres ennemis que ceux qui
s'taient loigns, et qui mettaient en doute la sincrit de son
attachement  la Constitution; qu'ils le mettaient dans la ncessit
de faire connatre aux puissances trangres ses vritables
sentiments, en les assurant qu'elles n'avaient rien  craindre d'une
puissance qui avait renonc aux conqutes, et qui dsirait la paix
avec ses voisins. Il chargeait par cette lettre ces mmes ministres de
protger les Franais qui voudraient voyager en pays trangers, contre
les insultes journalires qu'on leur faisait prouver.

Cette lettre, qui passait pour tre l'ouvrage de M. de Lameth, n'avait
pour but que de dconsidrer le Roi parmi les puissances trangres.
Quand elle fut porte  l'Assemble, elle y fut reue avec les plus
vives acclamations. Les factieux ne dissimulrent pas leur joie
d'avoir aussi bien russi, et dcrtrent qu'une dputation irait
sur-le-champ, le prsident  la tte, remercier le Roi de la preuve de
patriotisme qu'il venait de donner, en faisant connatre aux
puissances trangres ses vritables sentiments, et l'assurer, en mme
temps, que la dmarche qu'il venait de faire, fixant le bonheur du
peuple, ne pouvait manquer de le rendre heureux.

M. de la Fayette fut le seul qui remplit les devoirs de sa place  la
suite de la journe du lundi saint, 18 avril. Il donna ds le
lendemain sa dmission de commandant de la garde nationale; et sur les
instances ritres qui lui furent faites pour la reprendre, il se
rendit  la Commune de Paris, blma ouvertement les excs qui
s'taient commis la veille, et dclara positivement qu'il ne
reprendrait sa dmission qu' la condition de licencier les soldats
qui s'en taient rendus coupables. La compagnie solde de l'Oratoire
fut en consquence dsarme. Il en fut de mme de celui qui avait
provoqu l'insurrection, quoique le club des Cordeliers et fait
afficher dans les rues que sa conduite tait un modle de civisme. Ces
conditions remplies, il reprit sa place, en faisant promettre aux
soldats d'tre dornavant fidles  la loi et  la subordination si
indignement viole, et exigea de plus un nouveau serment pour preuve
de la sincrit de leur retour.

On ne peut se faire d'ide de tout ce que nous emes  souffrir
pendant la semaine sainte. Menacs des derniers outrages par une
populace qui se rjouissait de la solitude des Tuileries, la vue du
Roi priv de ses grands officiers et nous tous  la veille d'tre
forcs de nous loigner de sa personne, les offices de l'glise,
auxquels nous assistions rgulirement et qui offraient des analogies
si frappantes avec la situation, le tombeau du jeudi saint, espce de
cnotaphe entour de cyprs et sur lequel il y avait une couronne
d'pines, emblme si juste de celle que portait le Roi, tout
contribuait  augmenter la profonde tristesse dont nous tions
pntrs, et qu'il fallait renfermer en soi-mme pour ne la pas faire
partager  notre pauvre petit Dauphin. La princesse de Tarente, qui
partageait tous mes sentiments, tait alors mon unique consolation.
Nos coeurs ne faisaient qu'un, et nous nous affligions des maux qui
n'taient encore que le prlude de ceux qui nous taient rservs.

Le commencement du bonheur promis au Roi par l'Assemble fut la
violence faite  ses sentiments religieux. On l'obligea, pour garantie
de sa sanction aux dcrets de l'Assemble, d'aller, le jour de Pques,
avec la Reine,  Saint-Germain l'Auxerrois, paroisse des Tuileries et
desservie par des prtres constitutionnels. Monsieur et Madame n'y
accompagnrent pas Leurs Majests; ils restrent au Luxembourg, o ils
entendirent la messe; et Madame lisabeth, sous prtexte
d'incommodit, passa la journe dans sa chambre.

Mgr le Dauphin tait rest au chteau avec un trs-petit nombre de
gardes nationaux, le plus grand nombre ayant accompagn le Roi 
Saint-Germain l'Auxerrois. Le jeune prince avait prcisment ce
jour-l pour commandant de bataillon un nomm M. de Luign, qui,
quoique bon gentilhomme et possesseur de quatre-vingt mille francs de
rente, avait donn  corps perdu dans la Rvolution. Il tait vil,
dbauch, et n'avait pour socit que des gens perdus, comme lui, de
rputation, et avec lesquels il mangeait toute sa fortune. Il
inspirait une telle mfiance, que M. de Gouvion vint lui-mme
m'assurer qu'il avait pris toutes ses prcautions pour que le mauvais
sujet ne pt causer aucune inquitude; M. d'Arblay, officier de la
garde nationale, et que je savais tre trs-attach au Roi, avait
l'ordre de ne le pas perdre de vue un instant et mme de le suivre
dans l'appartement de Mgr le Dauphin, si son service le mettait dans
le cas d'y entrer. Tout fut fort paisible pendant l'absence du Roi; le
ciel seul fut en courroux, car il y eut un violent orage et de grands
coups de tonnerre pendant que Leurs Majests furent  la paroisse.
Elles en revinrent profondment tristes. Ce sentiment tait habituel
parmi la famille royale, qui ne se consolait de tout ce qu'elle avait
 souffrir que par l'espoir de voir couronner de succs les moyens que
l'on employait en ce moment pour la tirer de sa cruelle captivit.

Les dmarches que les ministres firent faire au Roi rendirent
l'Assemble encore plus audacieuse. Elle accueillit avec complaisance
la dnonciation du sieur Baujour, commis de la marine, contre M. de
Fleurieu, malgr le caractre d'infidlit et de fausset qu'elle
portait avec elle, et elle osa mettre en dlibration si elle ne
demanderait pas compte au Roi de sa liste civile. M. de Fleurieu,
effray de l'ide seule d'une dnonciation et de la difficult de
concilier l'attachement qu'il portait au Roi avec la soumission
servile qu'exigeait l'Assemble, donna sa dmission, et fut remplac
par M. Thvenard. M. Tarb fut nomm en mme temps ministre des
contributions publiques. C'tait un homme instruit, parfaitement
honnte et trs-attach au Roi. J'en ai eu personnellement la preuve.
Aussi le Roi l'honorait-il de son estime et de sa confiance.

La malheureuse colonie de Saint-Domingue prouva de nouveaux malheurs.
Les promoteurs du dsordre y firent circuler la nouvelle que les
dcrets du 8 mars et du 12 octobre allaient tre rapports; qu'il en
rsulterait l'admission des gens de couleur aux assembles, et, par
suite, l'affranchissement des ngres. Cet espoir occasionna une
nouvelle fermentation dans un pays dont les ttes taient dj si
agites. Les troupes,  leur arrive, prirent parti contre les blancs,
se rvoltrent et refusrent d'obir  M. de Blanchelande, gouverneur
de Saint-Domingue. Ils massacrrent M. de Mauduit, leur colonel, qui
voulait les ramener  l'obissance; et tout annonait l'insurrection
la plus alarmante, qui devait ncessairement entraner la perte de la
colonie. Ces dtails furent apports  l'Assemble par un officier
tmoin du massacre de M. de Mauduit, et qui s'tait chapp comme par
miracle des mains de ces furieux. L'Assemble, loin d'en tmoigner de
l'indignation, se borna  les envoyer au comit des rapports.

Ce comit n'en prsenta pas moins un projet de dcret pour admettre
aux assembles coloniales et paroissiales les gens de couleur ns de
pre et mre libres. Toutes les personnes raisonnables de l'Assemble
s'opposrent  ce projet et dmontrrent qu'il entranerait la rvolte
des ngres contre les blancs, des massacres affreux et la perte des
colonies. Mais les dmagogues ayant dclar qu'ils prfraient la
perte des colonies  celle d'un principe, et Dupont de Nemours et
plusieurs autres membres de l'Assemble, gars par un fol amour de la
libert, s'tant joints  eux, le projet fut converti en un dcret,
qui ne tarda pas  produire tous les malheurs qu'on avait annonc en
devoir tre la suite.

Les excs qui se multipliaient dans toutes les parties du royaume
firent faire de srieuses rflexions  une grande partie des membres
de l'Assemble, et dterminrent M. de Pastoret  lui demander de
dcrter un code pnal qui ft cesser l'impunit et arrtt tant de
dsordres, et de s'occuper en mme temps de rgler la forme du droit
de ptition. Craignant, en mme temps, que de pareilles demandes ne
lui attirassent des ennemis, il s'empressa de faire l'loge de la
soumission de la ville de Paris et de l'nergie avec laquelle la garde
nationale, gare un moment, tait rentre dans le devoir; et il finit
par assurer que cette mme ville de Paris, qui s'tait acquitte la
premire du saint devoir de l'insurrection, serait le plus ferme appui
de la Constitution.

On demanda  l'Assemble une mission de petits assignats pour la
commodit des habitants de Paris. Cette monnaie ne perd rien, disaient
les promoteurs de la Rvolution; c'est l'argent qui gagne.--Je les y
gale, dit M. de Crillon, qui et t bien fch si on l'avait pri
d'en donner lui-mme la preuve. M. de Montesquiou, en votant pour leur
admission, y ajouta l'loge le plus pompeux de la prosprit de la
France. La draison fut pousse  son comble dans cette sance; et peu
aprs, l'Assemble dcrta l'admission des petits assignats, malgr
tous les inconvnients qui en pouvaient rsulter.

Bouche, Robespierre et M. de Menou, ainsi que plusieurs autres du mme
parti, demandrent de nouveau la runion du comtat d'Avignon  la
France. Ils se gardrent bien de faire connatre que les votes
nombreux qu'ils prsentaient  ce sujet avaient t donns au milieu
du carnage, du pillage et de la dvastation des villes du Comtat. Ils
discutrent longuement sur les droits de la France sur ce malheureux
pays, et employrent jusqu' la violence pour dmontrer la ncessit
de la runion.

MM. Malouet et de Clermont prouvrent jusqu' l'vidence que la plus
grande partie des votes n'avaient pas mme atteint la majorit et
n'avaient t donns que par la crainte qu'inspiraient les brigands
qui dsolaient le pays. Ils retracrent les crimes de tout genre
commis par le coupe-tte Jourdan, si connu  Paris par sa frocit et
sa cruaut. Ce sclrat s'tait associ deux municipaux d'Avignon, ses
dignes mules (Mainville et Tournal), qui, seconds des dserteurs des
rgiments de Penthivre et de Soissonnais, dvastaient les villes et
les campagnes, et poussaient mme la fureur jusqu' faire prir ceux
des leurs qui conservaient un reste d'humanit. MM. Malouet et de
Clermont dmontrrent le peu de solidit des raisons de leurs
adversaires pour la runion du Comtat  la France, le danger qui
pouvait rsulter de l'inquitude que causerait aux puissances
trangres une pareille violation du droit des nations; ils finirent
par se plaindre de la mauvaise foi qui avait fait soustraire les
pices qui prouvaient la vrit des vnements qu'ils venaient de
mettre sous les yeux de l'Assemble.

Les dmagogues, ne pouvant rpondre  de pareilles raisons, se
rpandirent en injures, et engagrent l'Assemble  prononcer au moins
un dcret qui ne dcidt pas totalement la question. Pour rpondre 
leurs dsirs, elle se borna  dcrter que la ville d'Avignon et le
Comtat ne feraient pas partie intgrale de la France.

M. de Clermont-Tonnerre, en sortant de l'Assemble, courut de grands
dangers. Injuri et menac d'tre jet dans le bassin des Tuileries
par une foule de sclrats qui se trouvrent sur son passage, il n'eut
que le temps de se rfugier chez le suisse, o plusieurs particuliers
vinrent  son secours. Six grenadiers du rgiment d'Angoulme le
reconduisirent chez lui en fiacre, o une multitude ameute l'avait
prcd et avait dj forc la porte de sa maison. Les grenadiers qui
le dfendaient donnrent le temps au maire et  la garde nationale
d'arriver pour faire cesser ce tumulte et dissiper l'attroupement.

Les sclrats d'Avignon, pour se venger de l'chec qu'ils avaient
reu, vinrent assiger la ville de Carpentras; mais elle se dfendit
si vigoureusement, qu'ils furent obligs d'en lever le sige aprs
avoir perdu un nombre assez considrable de leurs indignes associs.
Tous ces malheurs taient dus  la lchet de M. du Portail, qui, dans
la crainte de dplaire aux clubs jacobins, s'opposa au renvoi des
rgiments de Penthivre et de Soissonnais, dont les soldats en
insurrection dsolaient le Comtat. Ils taient, en outre, une suite de
la dfense faite par le ministre aux Dauphinois de venir au secours
des Comtadins, qu'ils auraient facilement dlivrs de leurs
oppresseurs.

La crainte que le dcret que menait de rendre l'Assemble ne nuisit
aux droits de la Franco sur le Comtat, fournit aux dmagogues
l'occasion de revenir sur cette dcision, en remettant en question
s'il n'tait pas au moins ncessaire de runir la ville d'Avignon pour
la soustraire aux calamits qui l'accablaient depuis si longtemps.
L'Assemble, n'osant pas revenir sur un dcret discut si
solennellement, essaya de l'attnuer en en faisant un nouveau, par
lequel elle priait Sa Majest d'envoyer des mdiateur pour interposer
ses bons offices entre les Comtadins et les Avignonnais; de faire
cesser les hostilits respectives, provisoire ncessaire avant de
prendre un parti ultrieur sur les droits qu'avait la France sur ce
malheureux pays; d'empcher les invasions des troupes avignonnaises
sur le territoire franais; de regarder comme dserteurs les Franais
des deux armes qui refuseraient de rentrer en France aprs l'ordre
qui leur en serait donn, et de traiter comme embaucheurs ceux qui
recruteraient en France pour l'un ou l'autre parti.

Les troubles continuaient toujours dans toutes les parties du royaume.
Le licenciement de la compagnie solde du bataillon de l'Oratoire mit
en mouvement tous les factieux. Les clubs se rcrirent sur
l'injustice d'exiger des troupes une obissance passive; les sections
se partagrent sur la question de savoir s'il y avait lieu ou non 
demander le nouveau serment que voulait faire prter M. de la Fayette,
et les malveillants saisirent avec empressement cette occasion
d'tablir la division dans la garde nationale.

On apprenait de toute part des nouvelles affligeantes, des
soulvements, des massacres, des incendies; et l'impunit de tous ces
crimes en augmentait le nombre. La populace de Versailles voulut
s'opposer au dpart du rgiment de Flandre, qui quittait cette ville
pour retourner dans le dpartement du Nord; elle gagna quelques
soldats, qui en entranrent d'autres, et il y eut un moment de
rsistance de leur part. M. de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau
et colonel en second de ce rgiment, fut renvers deux fois de son
cheval; mais il tint bon, et second des chasseurs de Lorraine et de
la garde nationale de Versailles, il les fit rentrer dans le devoir,
se mit  leur tte et les fit partir pour leur destination. M. de
Montmorin tait un homme excellent, plein d'honneur et de bravoure,
rempli d'attachement pour la personne du Roi. Il ne cessa de lui en
donner des preuves, et fut une des premires victimes de la
Rvolution, quand nos malheurs furent  leur comble.

Aprs diverses discussions sur la forme des lections de la prochaine
lgislature, l'Assemble dcrta qu'aucun des membres de l'Assemble
nationale ne pourrait tre rlu avant quatre annes rvolues du jour
de l'expiration de ses sances, que ds que les lections seraient
termines, elle le fixerait le jour o cesseraient ses fonctions et o
commenceraient celtes de la lgislature qui lui succderait, laquelle,
de son ct, terminerait ses sances le 1er mai 1793. Plusieurs
membres du ct droit demandrent que l'Assemble, avant sa
sparation, dtermint l'tendue du pouvoir que l'on accordait au Roi,
pour mettre un terme  l'anarchie qui dsolait le royaume; mais cette
demande entravait trop les vues de l'Assemble pour qu'elle daignt y
faire droit.

L'abb Raynal, profondment afflig de l'abus que l'on avait fait des
principes de libert rpandus dans son _Histoire philosophique du
commerce des Europens dans les deux Indes_, se crut en droit,  son
retour en France, d'en tmoigner sa douleur  l'Assemble, et dans une
adresse qu'il lui envoya, de lui dire les vrits qu'il crut propres 
l'amener  rparer les torts que lui avait fait commettre son amour
excessif de la libert: Il serait beau, disait-il, d'avouer
vous-mmes que vous avez t trop loin, de rendre au Roi l'autorit
dont il a besoin pour faire le bien, de balancer sagement les pouvoirs
des diverses autorits, et de ne pas donner  la multitude un pouvoir
dont elle ne peut qu'abuser; des lois sages vous feront bnir des
peuples, qui maudiront, au contraire, un jour celles qui, en
consacrant l'anarchie, attireront sur la France des malheurs dont vous
gmirez quand il ne sera plus temps de les rparer.

L'Assemble entra en fureur, et se rcria sur une audace digne,
disait-elle, des Malouet et de ceux de son parti; et l'abb Raynal,
port aux nues quant on croyait ses principes les mmes que ceux de
l'Assemble, fut regard, mme par les plus modrs du ct gauche,
comme un homme en dmence, et l'on attribua  la faiblesse de l'ge
des remords qu'elle tait si loin de partager.

MM. de Saint-Fargeau et Robespierre demandrent l'abolition de la
peine de mort et de toute peine infamante pour quelque crime que ce
ft. Le premier voulait mme qu'aprs un long emprisonnement, un
baptme civique rtablt le criminel dans tous ses droits. On pronona
de grands discours tendant  demander, au nom de l'humanit, de mettre
plus de douceur dans le Code pnal pour la rpression des dlits; mais
on reprsenta si vivement l'inconvnient de l'abolition de la peine de
mort et de la condamnation aux travaux publics, dans un moment o la
France tait couverte de sclrats auxquels les crimes ne cotaient
rien, qu'on les laissa subsister. La ncessit de btir
quatre-vingt-trois maisons de rclusion fit peut-tre plus
d'impression que le motif de nuire  la tranquillit publique.

L'Assemble, trouvant que le droit de faire grce, abusif en
lui-mme, donnait au Roi trop d'autorit, dcrta, sans gard pour la
Majest Royale, qu'il lui serait interdit, ainsi qu' toute personne
que ce ft. La privation d'un droit dont jouissaient tous les princes
de l'Europe, et mme les plus minces souverains, affecta le Roi
sensiblement. Mais c'tait ce qui occupait le moins l'Assemble, qui,
peu touche de sa soumission  ses moindres dsirs, l'accablait
journellement des plus violentes amertumes. Achard de Bonvouloir,
dput, ayant voulu dmontrer  l'Assemble les inconvnients qui
rsulteraient de l'admission dans les clubs des soldats et des bas
officiers, on lui coupa la parole et on le fora d'envoyer les preuves
qu'il allait produire au comit des rapports.

Elle dcrta encore, mais non sans de vifs dbats, que l'on ne
recevrait en France aucune bulle, ordonnance ou crit du Pape, sans
l'approbation du corps lgislatif sanctionne par le Roi, et dfense
jusque-l de les afficher ou de leur donner force de loi; que tout
vque, cur, ecclsiastique et fonctionnaire public qui ferait
imprimer lesdits crits, en contradiction au prsent dcret, serait
poursuivi comme perturbateur du repos public et subirait la peine de
la dgradation civique.

Les dmagogues firent de nouvelles tentatives pour le licenciement de
l'arme, ou du moins pour celui de tous les officiers souponns de
haine pour la Rvolution et de regret pour l'ancien rgime; et ils en
parlrent avec un mpris qui fut vivement relev par M. de Cazals et
quelques autres membres de l'Assemble. Plusieurs d'entre eux, mme du
ct gauche, firent sentir  l'Assemble le danger d'une pareille
mesure, dans un moment o l'on avait tant  redouter des menes
hostiles des puissances trangres. En consquence, elle se borna 
prier le Roi de signer promptement le dcret qui mettait les troupes
des frontires sur le pied de guerre et ordonnait l'approvisionnement
de leurs places, et une leve d'hommes dans toutes les gardes
nationales du royaume.

On pria, de plus, le Roi de faire notifier  M. le prince de Cond,
et dans le plus bref dlai, l'ordre de rentrer sous quinze jours dans
le royaume, ou de s'loigner des frontires, en prtant le serment de
ne rien entreprendre contre la Constitution sanctionne par le Roi, ni
de troubler en rien la tranquillit de l'tat, faute de quoi ses
proprits seraient squestres, et toute communication avec lui
interdite, sous peine d'tre rput tratre  la patrie. On ajouta 
ce dcret que, dans le cas o il se prsenterait en armes sur les
frontires, on donnerait ordre  tous les citoyens de courir sus sur
sa personne et celle de ses adhrents, et on le rendit responsable de
tous les mouvements hostiles qui pourraient tre dirigs contre la
France.

Tant d'insultes ritres contriburent  affermir le Roi dans la
rsolution de se soustraire  une tyrannie dont la nation prouvait,
ainsi que lui, les effets les plus funestes. Il n'y avait pas mme
jusqu'aux hommages qu'on ne trouvt moyen de rendre insultants; le
fait suivant en est une preuve.

Un nomm Palloi, architecte de la ville, et qui avait t  la tte
des destructeurs de la Bastille, fit demander  la Reine la permission
de prsenter  Mgr le Dauphin un jeu de domino fait en entier des
pierres de la Bastille. On n'osa le refuser, et la Reine lui fit dire
que s'il voulait aller trouver Mgr le Dauphin dans son jardin, il y
recevrait son prsent. J'tais ce jour-l dans mon lit, avec une si
violente attaque de colique hpatique que j'avais t saigne trois
fois dans la journe, et je n'tais prcisment remplace que par
madame de Soucy, la belle-fille. Je craignais que la frayeur de se
compromettre ne lui ft faire quelque bassesse, et je priai la
princesse de Tarente, qui suivait souvent avec moi le jeune prince 
la promenade, de ne pas y manquer dans cette occasion, et de
surveiller madame de Soucy.

Comme il fallait toujours viter les interprtations malignes que les
patriotes donnaient  toutes les paroles de la famille royale, nous
convnmes que Mgr le Dauphin se bornerait  dire  M. Palloi: Je suis
bien sensible, monsieur,  l'ide que vous avez eue, qu'un jeu de
domino pourrait m'amuser, et je vous remercie bien de celui que vous
me donnez. Il tait furieux de recevoir un pareil prsent, et il le
fut encore davantage quand M. Palloi lui eut dit que le prsent devait
lui tre d'autant plus agrable que, compos des pierres de la
Bastille, il lui rappellerait la gnrosit avec laquelle le Roi, son
pre, avait renonc  toute ide de despotisme et promis de lui
inculquer, de bonne heure, des sentiments pareils aux siens. Mgr le
Dauphin fit, en rougissant, la rponse qui lui avait t prescrite. Il
demanda  rentrer ds que M. Palloi l'eut quitt, et fit sur-le-champ
disparatre le domino, en demandant qu'on n'en parlt plus.

Il tait impossible d'annoncer plus de noblesse et de dignit dans
les sentiments qu'en faisait ce jeune prince, et le tout sans hauteur;
car il tait rempli de bont pour tout ce qui l'approchait, et
parfaitement aimable, tant avec les enfants qui jouaient avec lui
qu'avec les personnes qui l'entouraient. Ses jeux se ressentaient de
son caractre vif et ardent. Il avait un got prononc pour tout ce
qui tenait au militaire, et un de ses plus grands plaisirs tait de
faire tirer de petits canons dans son jardin et de commander, le sabre
 la main, que l'on ft feu. Il se croyait alors un petit hros, et
prenait un air grave le plus plaisant du monde.

Il avait encore un genre d'amusement qui lui plaisait infiniment.
C'tait de prendre le costume d'un ancien chevalier franais, en se
revtant d'une petite armure que lui avait faite M. Palloi. Le casque
en tte, la cuirasse sur le dos et la lance  la main, il se croyait
un vritable chevalier. Ce jeu n'tait permis qu'entre nous, et
seulement dans son appartement, pour ne pas laisser  la malveillance
le plaisir de s'exercer sur ce petit divertissement. Il importunait la
Reine pour lui permettre de descendre chez elle dans son costume
favori, si bien qu'elle lui dit, pour s'en dbarrasser, qu'elle n'y
consentirait qu'autant qu'il dsignerait sur-le-champ le nom du
chevalier franais qu'il prendrait pour paratre devant elle. Ce sera,
dit-il, celui du chevalier Bayard, sans peur et sans reproche.

Il aimait beaucoup  lire des traits historiques, et l'abb d'Avaux,
son prcepteur, lui faisait faire la lecture de tous ceux qui
pouvaient l'instruire en l'amusant. Il en causait avec nous, les
gravait dans sa mmoire, et faisait les applications les plus justes,
sans pdanterie et avec une navet charmante. Il tonna bien un jour
l'abb Barthlemy, de l'Acadmie des sciences. On avait fait lire au
jeune prince quelques fragments de l'histoire de Scipion et d'Annibal,
et on les comparat ensemble: J'aime bien mieux Scipion, dit-il,
c'est mon hros.--Seriez-vous bien aise de voir son bouclier? lui
dit M. d'Avaux.--J'en serais enchant. L'abb Barthlemy,  qui
cette conversation fut rapporte, se fit un plaisir de le lui
apporter. Mgr le Dauphin le considra avec soin et le tourna de tous
cts; puis, partant comme un trait, il fut chercher son sabre, et le
frotta sur le bouclier. Que faites-vous donc, Monseigneur? lui dit
l'abb Barthlemy.--Je frotte mon sabre sur le bouclier d'un grand
homme. L'abb Barthlemy tmoigna le plus grand tonnement de cette
action et de la vivacit de sa rponse. Mais l'abb d'Avaux ne le
laissa pas longtemps indcis sur le motif qui l'avait occasionn. Il
lui apprit que ce n'tait qu'une heureuse application de ce qu'il lui
avait racont d'un beau mouvement d'un rgiment de grenadiers, en
voyant  Strasbourg le tombeau du marchal de Saxe. L'abb Barthlemy,
attendri en regardant cet aimable enfant, ne put s'empcher de lui
tmoigner sa satisfaction de l'usage heureux qu'il faisait de sa
mmoire, qui tait vraiment admirable.

Il avait la rpartie prompte, et nous tonna bien un jour par la
preuve qu'il nous en donna. On jouait avec lui un petit jeu qui
obligeait chacun de conter son histoire. J'en sais une trs-drle,
nous dit-il. Il y avait  la porte de l'Assemble nationale un crieur
qui vendait les dcrets aussitt qu'ils taient imprims; pour abrger
ses paroles, il criait: A deux sols,  deux sols, l'Assemble
nationale! Un plaisant qui passait par l lui dit: Mon ami, tu nous
dis bien ce qu'elle vaut, mais non pas ce qu'elle nous cote. Avouez
que c'est drle. Je lui avais expressment dfendu de parler de tout
ce qui pouvait y avoir rapport. Le regardant donc assez svrement:
Qui vous a appris, lui dis-je, cette petite histoire? Se
ressouvenant alors de la dfense, il me dit trs-plaisamment: M.
l'abb, qui nous a appris ce jeu, nous a bien dit, madame, que chacun
tait oblig de conter son histoire, mais il n'est pas du jeu de dire
de qui on la tient. Et il se dbarrassa de cette manire de rpondre
 une question qui l'embarrassait, sans nommer la personne qui lui
avait appris sa petite histoire.




CHAPITRE XII

ANNE 1791

VOYAGE DE VARENNES


Le chagrin que j'prouvais des insultes journalires qu'essuyait la
famille royale, et mon inquitude des suites qui en devaient tre la
consquence, rendaient pnible la convalescence de la maladie que je
venais d'prouver. La Reine, qui avait eu la bont de me venir voir
plusieurs fois, vint chez moi un matin de trs-bonne heure pour
m'engager d'aller aux eaux de Plombires. Il est probable, me
dit-elle, que nous serons obligs de quitter Paris, et vous tes bien
faible pour nous suivre. L'ide d'abandonner Mgr le Dauphin et
Madame, au milieu des dangers qu'ils pouvaient courir, me fit une
peine extrme et me redonna assez de force pour esprer d'tre, sous
peu de jours, en tat de les suivre. Je ne pouvais d'ailleurs, comme
je le dis  la Reine, aller aux eaux sans faire dcouvrir leur dpart,
ayant dit publiquement  quelqu'un qui m'en avait donn le conseil,
que la mort seule me ferait abandonner Mgr le Dauphin. J'ajoutai 
cette princesse que j'esprais que le Ciel me donnerait, d'ici l, les
forces dont j'aurais besoin, mais que dans le cas contraire je ne
quitterais pas mon appartement. A quels dangers ne vous exposez-vous
pas? reprit la Reine avec vivacit.--Si j'tais n homme,
rpondis-je, Votre Majest ne m'aurait pas empch de monter  la
tranche. Je me sens digne d'tre la fille d'un pre qui a perdu la
vie pour le service de son Roi et de sa patrie. Que Votre Majest ne
s'embarrasse pas de moi; si j'tais malade, je resterais dans la
premire auberge au risque de ce qui pourrait m'arriver; mais qu'elle
soit bien persuade que je resterais  Paris, si je ne me sentais
assez de force pour soutenir la route, et causer le moindre retard au
voyage[19].

   [19] Je ne puis passer sous silence le reproche que me font M.
   de Bouill, dans ses _Mmoires_, et M. Royou, dans son _Histoire
   de France_, lorsqu'ils prtendent que l'opinitret que j'ai mise
    suivre Mgr le Dauphin dans le voyage de Varennes a empch le
   Roi de prendre dans sa voiture un militaire distingu. La Reine,
   qui fut la seule qui me fit part de ce voyage, ne m'a jamais dit
   qu'il en ft question, et ne me parla que de l'obstacle de ma
   sant. Je n'aurais certainement pas insist si elle m'et
   tmoign un pareil dsir. J'avais d'ailleurs la ressource de
   prendre la place d'une des deux femmes qui accompagnaient la
   famille royale dans la voiture de suite. En pareil cas,
   l'attachement ne consulte ni les convenances ni les droits, et
   j'aurais alors concili le devoir que m'imposait ma place, de ne
   jamais quitter Mgr le Dauphin, avec le dsir que Leurs Majests
   auraient manifest de se faire accompagner par une personne dont
   les services eussent pu leur tre plus utiles que les miens.

On devait partir la nuit du dimanche au lundi 20 juin; mais la
crainte que l'on eut qu'une femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'on
savait tre attache  M. de la Fayette, et qui tait de service ce
jour-l, ne lui rvlt le dpart de la famille royale, le fit
remettre au lendemain 21, o elle se trouvait tout naturellement
remplace par une autre sur laquelle on pouvait compter. On avait
craint, en loignant la premire, de donner de la consistance au bruit
qui courait, mme dans le chteau, du prochain dpart de la famille
royale. M. de Bouill en fut prvenu, et si M. le duc de Choiseul et
eu moins de lgret et plus d'aplomb, ce retard et t sans
inconvnient.

Pour ne donner aucun soupon, la Reine mena promener elle-mme ces
enfants  Tivoli, dans le jardin de M. Boutin, dans la soire du
lundi, et donna l'ordre en rentrant, au commandant de bataillon, pour
la sortie du lendemain. J'en fis autant pour Mgr le Dauphin. Et pour
ter  mes gens toute ide de dpart, je leur dis de me prparer un
bain pour le lendemain  l'heure o je sortirais de chez Mgr le
Dauphin, et je montai chez lui  dix heures, suivant ma coutume, avec
ma femme de chambre, qui couchait dans une chambre  ct de la
sienne.

Un moment aprs, la Reine entra dans l'appartement, et rveilla ce
jeune prince qui tait profondment endormi. A peine eut-il entendu
qu'il irait dans une place de guerre, o il commanderait son rgiment,
qu'il se jeta  bas de son lit, en disant: Vite, vite,
dpchons-nous, qu'on me donne mon sabre, mes bottes, et partons.
L'ide de ressembler  Henri IV, qu'il avait pris comme modle,
l'chauffa tellement, qu'il ne ferma pas l'oeil en chemin. Ce ne fut
qu'aprs l'arrestation que la nature reprit ses droits, et qu'il
s'endormit du sommeil le plus calme et le plus tranquille.

La Reine, en dclarant son dpart, annona  madame de Neuville,
premire femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'elle le suivrait dans
une chaise de poste, avec madame Branyer, premire femme de chambre de
Madame, qui venait d'tre avertie et qui allait se rendre chez Mgr le
Dauphin. Elle dit  madame de Bar, cette femme, comme je l'ai dj
dit, sur laquelle on pouvait parfaitement compter, qu'elle tait
afflige de ne pouvoir pas l'emmener, qu'elle allait la faire conduire
srement chez elle, et qu'elle comptait assez sur son attachement pour
tre assure de sa discrtion, Cette pauvre femme fut des plus
touchantes; elle se jeta aux genoux de la Reine, lui baisa la main,
fit des voeux pour le succs du voyage, qui l'occupait beaucoup plus
que les perscutions qu'elle pourrait prouver et que les prcautions
que l'on prenait pour la conduire srement chez elle.

Nous descendmes dans l'entre-sol de la Reine, o le Roi s'tait
rendu de son ct. Leurs Majests me dirent qu'elles seraient suivies
par trois gardes du corps, dont l'un donnerait le bras  la Reine pour
la conduire  pied  la voiture; que les deux autres conduiraient la
voiture de voyage, qui devait attendre le Roi  quelque distance de la
barrire (car toute la famille royale sortait  pied,  l'exception de
Mgr le Dauphin et de Madame). Le Roi ajouta que je ne saurais qu'en
chemin les dtails du voyage, pour diminuer l'embarras de mes rponses
si j'avais le malheur d'tre arrte; et il me donna ensuite un billet
sign de sa main, pour prouver, en cas d'accident, que c'tait par ses
ordres que j'emmenais Mgr le Dauphin et Madame. Il me donna, de plus,
la permission d'emmener avec moi M. de Gouvion, si nous le
rencontrions, dans le cas o il s'engagerait  favoriser le dpart de
Leurs Majests. J'avais aussi marqu deux pices d'or, l'une pour
donner  un garde national, si le hasard nous en faisait rencontrer,
en lui ajoutant la promesse de faire sa fortune et de lui donner une
bonne somme d'argent, lorsqu'il me reproduirait une pice pareille 
celle que je gardais pour la confronter avec la sienne.

J'avais pris, depuis longtemps, la prcaution de faire faire  ma
fille Pauline une petite robe de toile et un bonnet pour habiller en
petite fille Mgr le Dauphin, si les circonstances rendaient ce
changement ncessaire. Nous nous en servmes avec succs. La voiture
tant arrive, la Reine alla regarder elle-mme si tout tait
tranquille dans la cour, et ne voyant personne, elle m'embrassa en me
disant: Le Roi et moi vous remettons entre les mains, madame, tout ce
que nous avons de plus cher au monde, avec la plus entire confiance;
tout est prt, partez. Nous descendmes par l'appartement de M. de
Villequier, o il n'y avait pas de sentinelle; nous passmes par une
porte peu frquente, et nous montmes dans une vieille et antique
voiture, ressemblant  un fiacre, que conduisait le comte de Fersen.

Pour donner au Roi le temps d'arriver, nous fmes une promenade sur
les quais, et nous revnmes par la rue Saint-Honor attendre la
famille royale, vis--vis la maison appele alors l'htel de
Gaillarbois. J'attendis trois quart d'heure sans voir arriver personne
de la famille royale. M. de Fersen jouait parfaitement le rle de
cocher de fiacre, sifflant, causant avec un soi-disant camarade qui se
trouvait l par hasard, et prtant du tabac dans sa tabatire. J'tais
sur les pines, quoique je ne fisse paratre aucune inquitude,
lorsque Madame me dit: Voil M. de la Fayette. Je cachai Mgr le
Dauphin sous mes jupes, en les assurant tous deux qu'ils pouvaient
tre fort tranquilles. Je ne l'tais cependant gure. M. Bailly le
suivait  peu de distance. Ils passrent tous deux, ne se doutant de
rien; et aprs trois quarts d'heure d'anxit, j'eus la consolation de
voir arriver Madame lisabeth. C'tait cependant un commencement
d'esprance. Il tait onze heures et demie, et ce ne fut qu'aprs
minuit que nous vmes arriver le Roi. MM. Bailly et de la Fayette qui
taient venus au coucher, s'taient mis  causer, et pour ne leur
donner aucun soupon, ce prince ne voulut point avoir l'air press de
se retirer. Il fallut ensuite que le Roi se dshabillt, se mt au
lit, reft une nouvelle toilette, mt une perruque pour se dguiser,
et vnt  pied des Tuileries pour rejoindre la voiture. La Reine n'en
devait sortir qu'aprs le Roi; et l'extrme attachement qu'il lui
portait se dmontra vivement dans cette circonstance par la manire
dont il exprimait son inquitude. Ds qu'elle fut monte dans la
voiture, il la serra entre ses bras, l'embrassait, et lui rptait:
Que je suis content de vous voir arrive! Chacun s'embrassa; toute
la famille royale me fit le mme honneur, et convaincus que nous
avions franchi l'obstacle le plus difficile  surmonter, nous
commenmes  esprer que le Ciel favoriserait notre voyage.

Le Roi nous raconta qu'aprs avoir t dbarrass de MM. Bailly et de
la Fayette, il tait sorti seul par la grande porte des Tuileries,
avec une grande tranquillit; qu'il tait pleinement rassur par la
prcaution qu'il avait prise de faire sortir par cette mme porte M.
le chevalier de Coigny, dont la tournure, parfaitement semblable  la
sienne, accoutumait depuis quinze jours les factionnaires de cette
porte  le laisser sortir le soir avec une entire scurit; qu'elle
tait telle, que son soulier s'tant dfait, il l'avait remis sans
qu'on y et fait attention, et qu'il n'avait pas prouv la plus
lgre difficult.

Le chevalier de Coigny tait un des plus fidles et des plus
affectionns serviteurs du Roi. Celui-ci lui avait confi le secret de
son voyage, et s'il et suivi les conseils qu'il lui avait donns, il
y a tout lieu de croire que le voyage et russi. Personne, dit-il au
Roi, ne rend plus de justice que moi  la bravoure et  la fidlit de
MM. les gardes du corps. Mais, dans une occasion aussi importante, il
faut employer des personnes qui aient l'habitude des voyages, et qui
aient t dans l'occasion de prendre des partis dcisifs. Priol,
commandant de la gendarmerie, homme de tte et qui a l'habitude de la
surveillance, vous serait d'une grande ressource, ainsi qu'un matre
de poste retir, qui connat parfaitement toutes les routes du
royaume, qui est plein d'intelligence et d'un attachement sans bornes
 la personne de Votre Majest. Il en nomma un troisime dont j'ai
oubli le nom et l'tat.

Le Roi, qui voulait donner cette marque de confiance  ses gardes du
corps, ne suivit malheureusement pas un avis aussi sage, et persista
dans sa premire rsolution. Il avait demand  M. Dagot, aide-major
des gardes du corps, de lui en donner trois pour porter des lettres
aux princes, ses frres; et ignorant leur vritable destination, il
lui avait donn les trois premiers qui s'taient trouvs sous sa main.
Ils s'appelaient MM. du Moutier, de Maldan et de Valori. On ne pouvait
sans injustice mettre en doute leur courage et leur dvouement; mais
accoutums par leur grade  une parfaite obissance, et n'ayant jamais
command en chef, une pareille entreprise tait au-dessus de leurs
forces. Ils n'osrent rien prendre sur eux, demandrent les ordres du
Roi, qu'ils auraient excuts, quelque dangereux qu'ils fussent, mme
au pril de leur vie, mais ils manqurent de l'audace ncessaire dans
la circonstance o l'on se trouvait.

La Reine avait mis dans sa confidence madame Thibault, sa premire
femme de chambre, personne de mrite et d'un attachement sans bornes 
sa personne. Elle avait dispos tout ce qui tait ncessaire pour le
voyage, et avait pris un passe-port pour Tournay, d'o elle devait
aller rejoindre Sa Majest, ds qu'elle aurait reu la nouvelle de son
arrive dans la ville o elle devait sjourner momentanment. Elle
avait t charge d'emmener ma femme de chambre, dont la terreur et la
navet, tout en faisant rire la famille royale, firent sentir la
ncessit de ne la pas abandonner  elle-mme.

Nous prouvmes plusieurs petits incidents qui ne prouvrent que trop
que les plus petites causes influent souvent sur de grands vnements.
M. de Fersen, craignant que les gardes du corps n'eussent pris un
autre chemin que celui qu'il leur avait indiqu, et que lui prenant le
plus court, on ft forc pour les rejoindre de repasser la barrire,
prfra prendre le plus long pour viter cet inconvnient, ce qui nous
fit perdre une demi-heure, laquelle, ajoute aux trois quarts d'heure
qu'avait dur de plus le coucher du Roi, nous mit en retard d'une
heure et demie. Nous trouvmes ensuite une noce chez les commis de la
barrire, beaucoup de monde et de lumire aux portes, mais nous ne
fmes heureusement pas reconnus, et nous passmes sans difficult.
Pour comble de malheur, les chevaux de la voiture du Roi s'abattirent
deux fois entre Nintr et Chlons, tous les traits cassrent, et nous
perdmes plus d'une heure  rparer ce dsastre.

Il a t dit, mais bien  tort, que le Roi s'tait arrt pour dner.
Il n'a jamais mang que dans la voiture, lui et la famille royale. On
ne s'est arrt nulle part; le Roi ne descendt qu'une seule fois dans
toute la route, entra dans une curie o il n'y avait personne, ne
parla  qui que ce soit et remonta sur-le-champ dans sa voiture. Les
enfants descendirent seulement deux fois, dans des moments o des
postillons montaient au pas de grandes ctes, et dont je profitai pour
leur faire prendre l'air; mais cette petite promenade ne causa aucun
retard.

Nous trouvmes  quelque distance de la barrire de Clichy la voiture
qui nous attendait, et nous laissmes la vieille voiture et les
chevaux sans nous embarrasser de ce qu'ils deviendraient. M. de Fersen
conduisit le Roi en cocher jusqu' Laye, o nous prmes la poste. Le
Roi, en le quittant, lui tmoigna sa reconnaissance de la manire la
plus affectueuse, esprant que ce serait autrement qu'en paroles, et
se flattant de le revoir bientt.

Nous voyagions dans une grande berline bien commode, mais qui n'avait
rien d'extraordinaire, comme on s'est plu  le rpter depuis la
triste issue de ce malheureux voyage. J'tais cense tre la matresse
sous le nom de baronne de Korff; le Roi passait pour mon valet de
chambre, la Reine pour ma femme de chambre, et Madame lisabeth pour
la bonne des enfants. On savait que la baronne de Korff, dont je
portais le nom, avait fait exprs le voyage de Paris  Montmdy par la
mme route que nous prenions, dans une voiture pareille  la ntre,
avec le mme nombre de personnes, et qu'on ne lui avait demand nulle
part son passe-port. On avait pouss l'observation jusqu' calculer le
nombre d'heures qu'elle avait employ pour arriver  Montmdy, et l'on
verra le triste rsultat de cette dernire prcaution.

Quand la barrire fut passe, le Roi, commenant  bien augurer de
son voyage, se mit  causer sur ses projets. Il commenait par aller 
Montmdy, pour aviser au parti qu'il croirait convenable, bien rsolu
de ne sortir du royaume que dans le cas o les circonstances
exigeraient qu'il traverst quelques villes frontires pour arriver
plus promptement  celle de France o il voudrait fixer son sjour, ne
voulant pas mme s'arrter un instant en pays tranger.

Me voil donc, disait ce bon prince, hors de cette ville de Paris, o
j'ai t abreuv de tant d'amertume. Soyez bien persuads qu'une fois
le cul sur la selle, je serai bien diffrent de ce que vous m'avez vu
jusqu' prsent. Il nous lut ensuite le mmoire qu'il avait laiss 
Paris pour tre port  l'Assemble; et il jouissait d'avance du
bonheur qu'il esprait faire goter  la France, du retour des princes
ses frres et de ses fidles serviteurs, et de la possibilit de
rtablir la religion et de rparer les maux que ses sanctions forces
avaient pu lui causer. Regardant ensuite sa montre qui marquait huit
heures: La Fayette, dit-il, est prsentement bien embarrass de sa
personne.

Il tait difficile de partager l'anxit du gnral, et d'prouver
d'autre sentiment que la joie d'avoir secou sa dpendance.

Il n'en tait pas de mme lorsque nous pensions  la position de ceux
que nous avions laisss  Paris. Nous tions loin de souponner que la
stupeur et la consternation remplaaient l'audace qu'avaient eue les
Parisiens  toutes les poques de la Rvolution; et ce n'tait pas
sans fondement que nous tions dans l'inquitude des excs o ils
pourraient se porter vis--vis de ceux dont on connaissait
l'attachement au Roi et  la famille royale. Plus on avanait dans la
route, plus on se livrait  l'esprance: Quand nous aurons pass
Chlons, nous n'aurons plus rien  redouter, disait le Roi; nous
trouverons  Pont-de-Sommevel le premier dtachement des troupes, et
notre voyage est assur. Nous passmes Chlons sans tre reconnus.
Nous fmes alors parfaitement tranquilles, et nous tions loin de nous
douter que notre bonheur touchait  son terme et allait tre remplac
par la plus affreuse catastrophe.

Arrivs  Pont-de-Sommevel, quelles furent notre douleur et notre
inquitude lorsque les courriers nous rapportrent qu'ils n'avaient
trouv aucune trace de troupe ni qui que ce soit qui pt donner aucune
indication; qu'ils n'osaient faire aucune question de peur de donner
des soupons, et qu'il fallait esprer qu' Orbeval, qui tait la
poste suivante, nous serions plus heureux! Mais notre bonheur tait
fini. Le Ciel, qui voulait prouver jusqu' la fin nos augustes et
malheureux souverains, permit que le duc de Choiseul perdt totalement
la tte. L'entreprise tait au-dessus de ses forces. Son coeur tait
pur, et il se serait fait tuer pour sauver le Roi; mais il n'avait pas
ce courage calme et tranquille qui fait juger de sang-froid les
vnements et les moyens de porter remde aux circonstances imprvues.

M. de Choiseul, en prenant cong du Roi, lui avait donn un
itinraire de sa route jusqu'au Pont-de-Sommevel, o il devait se
trouver  la tte du premier dtachement des troupes charg d'escorter
Sa Majest. Muni de tous les renseignements ncessaires pour arriver
srement au terme du voyage, il avait marqu o le Roi devait user
d'une grande prcaution pour n'tre pas reconnu, avait calcul, comme
je l'ai dj dit, le temps qu'il devait mettre en route, et par
consquent l'heure o il devait arriver  Pont-de-Sommevel. Mais il
n'avait malheureusement pas fait entrer dans ce calcul les accidents
qui pourraient arriver, et ce fut la cause de notre perte.

Pour viter tout soupon de la part des troupes qu'on avait places
par chelons, depuis Pont-de-Sommevel jusqu' Clermont, on les avait
averties qu'elles taient destines  escorter un trsor dont
l'arrive avait t retarde jusqu'au lundi 21. Quelques propos tenus
sur le retard de l'arrive de ce trsor inquitrent M. de Choiseul,
qui, s'apercevant que l'heure de l'arrive du Roi tait outrepasse de
deux heures, se persuada que le Roi avait chang d'avis et que le
projet tait avort. Il donna alors,  ce que l'on m'a assur, son
cabriolet  Lonard, coiffeur de la Reine, qu'il avait emmen de Paris
avec lui, pour avertir les troupes stationnes sur la route que le
voyage tait manqu et que le Roi n'avait pas paru, lui enjoignant de
plus d'aller jusqu' Montmdy porter le mme avertissement. Il monta
ensuite  cheval, disant au dtachement qui tait  Pont-de-Sommevel
qu'il venait de recevoir l'avis que le trsor ne passerait plus, et
qu'il allait gagner Montmdy par le plus court chemin.

Ce parti tait dpourvu de sens. En suivant la grande route, le
dtachement pouvait rencontrer le Roi, dans le cas o il n'y et eu
qu'un retard accidentel dans le voyage (circonstance que M. de
Choiseul et d prvoir). Le chemin de traverse qu'il fit prendre aux
troupes rpandit l'alarme dans tous les environs de Pont-de-Sommevel.
Il n'en fallait pas tant pour semer l'inquitude dans un pays aussi
rvolutionn que celui que nous allions parcourir. Toutes les villes
en taient mauvaises, et c'tait pour viter Verdun qu'on avait fait
passer le Roi par Varennes, quoiqu'il n'y et pas de chevaux de poste
dans cette misrable petite ville. Pour obvier  cet inconvnient, on
avait mis des chevaux de relais dans une maison  l'entre de la
ville, pour conduire le Roi  Dun, o il devait trouver M. de Bouill
 la tte des troupes. On avait si peu d'inquitude sur le passage de
Varennes, qu'on n'y en avait plac aucune, et qu'on s'tait content
d'y envoyer le second fils de M. de Bouill et le frre cadet de M. de
Raigecourt, pour soigner les relais et avertir sur-le-champ M. de
Bouill de l'arrive du Roi  Varennes. On poussa le peu de prcaution
jusqu' oublier d'avertir du nom de l'auberge o taient les chevaux.

Nous ne fmes pas plus heureux  Orbeval qu' Pont-de-Sommevel. Mme
silence, mme inquitude. Nous arrivmes  Sainte-Menehould dans une
violente agitation; elle fut encore augmente lorsque M. Dandouins,
capitaine dans le rgiment de M. de Choiseul, s'approcha un moment de
la voiture et me dit tout bas: Les mesures sont mal prises; je
m'loigne pour ne donner aucun soupon. Ce peu de paroles nous pera
le coeur; mais il n'y avait autre chose  faire que de continuer notre
route, et l'on ne se permit pas mme la plus lgre incertitude.

Le malheur voulut que l'infme Drouet, fils du matre de poste de
Sainte-Menehould, patriote enrag, se trouvt en ce moment  la porte,
et qu'ayant eu la curiosit de regarder dans la voiture, il crut
reconnatre le Roi et s'en assura positivement en comparant la figure
de ce prince avec un assignat qu'il avait dans sa poche. Ce malheureux
prit un cheval, suivit la voiture du Roi jusqu' Clermont, et ayant
entendu dire qu'il allait  Varennes, il jugea qu'il serait facile de
le faire arrter en prenant les devants, et en avertissant les
autorits et les habitants sur lesquels il pouvait compter, du passage
de Sa Majest.

Nous gagnmes encore Clermont sans inconvnient; mais  notre arrive
dans cette ville, le comte Charles de Damas, colonel des dragons de
Monsieur, et qui n'avait pas quitt son poste, malgr l'avertissement
du duc de Choiseul, nous dit qu'il y avait de la fermentation dans le
pays, et qu'il allait faire l'impossible pour faire sortir son
rgiment et escorter la voiture de Sa Majest. Il le tenta en effet,
mais sans succs. Les autorits se joignirent aux habitants pour
empcher le rgiment de sortir de la ville, et les troupes refusrent
d'obir  M. de Damas. Il fut tent de les enlever en leur disant
qu'ils allaient escorter le Roi et sa famille; mais il n'osa, dans la
crainte d'prouver un refus, dont les suites eussent t l'arrestation
du Roi. Il se contenta d'envoyer, sur-le-champ,  Varennes, un
officier  toute bride, pour avertir MM. de Bouill et de Raigecourt
que le Roi allait arriver; mais la fatalit qui accompagnait toutes
les dmarches du Roi pour sortir de sa cruelle situation, fit que cet
officier, qui ne connaissait pas bien la route, prit la route de
Verdun au lieu de celle de Varennes, et ne se trouva plus  temps pour
remplir sa mission. On aperut, sur les hauteurs de cette dernire
ville, un homme qui avait l'air de se cacher. Nos inquitudes
augmentrent. Nous nous crmes trahis, et nous cheminmes dans un
trouble et une tristesse plus faciles  imaginer qu' dcrire.

La position tait affreuse; elle le devint encore davantage, lorsque,
arrivs  Varennes, nous ne trouvmes ni relais, ni personne qui pt
nous donner la moindre indication sur ce qu'ils taient devenus. Nous
frappmes  une porte; nous questionnmes sur la connaissance qu'on
pouvait avoir d'un relais qui nous attendait. Nous ne pmes rien
apprendre sur ce qui nous intressait, et nous tentmes le seul moyen
qui nous restait, en proposant aux postillons de doubler la poste, en
leur proposant de l'argent  cet effet. Ils s'y refusrent, en disant
que leurs chevaux taient trop fatigus. Nous leur dmes alors de nous
conduire  la dernire auberge de la ville, pour repartir ds que
leurs chevaux seraient reposs. Il n'y avait dj plus moyen d'y
arriver, et l'infme Drouet avait eu le temps de prendre toutes ses
prcautions pour s'opposer au passage de Leurs Majests. Il avait fait
barrer le pont par lequel il fallait passer pour sortir de la ville,
en y faisant renverser une charrette de meubles que le hasard lui
avait fait tomber sous la main, et il avait prvenu la garde nationale
de la ville et Sauce, procureur de la commune, de l'arrive du Roi et
de la ncessit de l'arrter. Il s'tait, de plus, associ un nomm
Mangin, ardent patriote, et qui le seconda parfaitement. Ils firent
boire les gardes nationales, ainsi que les soldats qui taient dans la
ville, et firent avertir,  Clermont, les dragons du rgiment de
Monsieur, de s'opposer  la demande de leur colonel, de protger le
voyage du Roi.

Cependant, les voitures cheminaient toujours; mais ds que celle des
femmes, qui prcdait celle du Roi, passa devant la maison de Sauce,
elle fut arrte, et on les obligea de descendre pour visiter leurs
passe-ports. Il tait alors onze heures et demie du soir. Nous fmes
avertis de ce qui se passait par les gardes du corps, mais nous tions
trop avancs dans la ville pour pouvoir reculer, et nous continumes
notre chemin. Un moment aprs, lorsque nous passions sous une arcade
qui conduisait au pont de Varennes, deux particuliers, appels Leblanc
et Poucin, arrtrent la voiture et menacrent de tirer dessus si l'on
faisait la moindre rsistance[20]. Je n'ai appris que depuis mon
arrive  Paris cette dernire circonstance. Je sais seulement que les
gardes du corps offrirent au Roi d'employer la force pour le faire
passer, mais que ce prince s'y refusa. On demanda les passe-ports, et
quoiqu'ils fussent parfaitement en rgle, et que la Reine prit que
l'on se dpcht parce que l'on tait press d'arriver, on fit toutes
sortes de difficults pour donner le temps de se rassembler aux
patriotes de la ville et des environs.

   [20] Georges, dput de la ville de Varennes, vint prsenter 
   l'Assemble Leblanc et Poucin, qui avaient arrt la voiture du
   Roi et menac de tirer dessus. Ils en furent parfaitement
   accueillis; et l'abb Grgoire, qui la prsidait en ce moment,
   les assura que Varennes serait  jamais clbre, et que les
   Franais reconnaissants se rallieraient tous autour de ses murs,
   si jamais elle se trouvait attaque.

Un officier s'approcha de la voiture du Roi, lui dit tout bas qu'il y
avait un gu, et lui offrit de tenter de le faire passer; mais le Roi,
qui voyait augmenter  chaque instant le nombre de ceux qui
entouraient la voiture, et  quel point ils taient exasprs,
craignant de n'tre pas en force et d'occasionner un massacre en pure
perte, n'osa en donner l'ordre; il lui dit seulement de presser M. de
Bouill d'employer tous ses efforts pour le tirer de sa cruelle
position.

On sonnait le tocsin dans Varennes et dans tous les environs, et il
tait impossible de se dissimuler que nous ne fussions reconnus. Le
Roi tint bon assez longtemps pour ne pas se nommer et ne pas quitter
sa voiture; mais les instances devinrent si pressantes, jointes  la
promesse de nous laisser partir, si nous tions en rgle aprs
l'examen de nos signatures, qu'il n'y eut plus moyen de s'en dfendre.
Le Roi entra dans la maison de Sauce, procureur de la commune, et l'on
monta dans une chambre o l'on coucha les enfants sur un lit qui s'y
trouva. Accabls de fatigue, ils s'endormirent sur-le-champ. Leur
sommeil tait calme et tranquille, et le contraste de cette situation
avec celle de leurs malheureux parents tait vraiment dchirant.

On n'tait pas encore bien sr,  Varennes, que ce ft le Roi et la
famille royale qui fussent dans la maison de Sauce; mais Mangin, qui
la connaissait, monta dans la chambre pour s'en assurer, et dclara si
positivement que c'tait le Roi et sa famille, qu'on ne se permit plus
d'en douter. Ce Mangin, grand patriote, avait dj couru, ainsi que
ses pareils, dans tous les villages voisins, et avait rassembl en
moins d'une heure quatre mille gardes nationales, tant de la ville que
des environs.

Le Roi, voyant que la dissimulation tait inutile, dclara qu'il tait
le Roi, qu'il quittait Paris pour se soustraire aux insultes
journalires dont on se plaisait  l'accabler, qu'il ne pensait point
 quitter le royaume, qu'il voulait seulement aller  Montmdy, pour
tre plus  porte de surveiller les mouvements des trangers; que si
les autorits de Varennes doutaient de la vracit de sa parole, il
consentait  se faire accompagner par telles personnes qu'elles
dsigneraient. Le Roi et la Reine employrent tous les moyens
possibles pour toucher leurs coeurs, et y ranimer l'ancien amour des
Franais pour leur Roi. C'taient des coeurs de bronze, que la crainte
seule pouvait remuer. Il leur prenait de temps en temps des frayeurs
de l'arrive de M. de Bouill, et ils priaient alors le Roi de les
protger et mettaient en doute s'ils lui laisseraient continuer son
voyage; mais ces dispositions changeaient ds qu'on leur donnait des
motifs de se rassurer.

M. de Goguelas, que M. de Bouill avait donn pour adjoint  M. de
Choiseul, et qui paraissait avoir eu sa confiance, arriva  Varennes,
dsol de la triste issue de ce voyage. Il voulut tenter, avec les
hussards de Lauzun, de dlivrer le Roi; mais Leblanc et Mangin ayant
cri comme des furieux qu'ils ne l'auraient que mort, il osa d'autant
moins insister que le Roi se refusait  en donner l'ordre; et il ne
put faire autre chose que de faire placer les hussards devant la
maison qu'occupaient le Roi et la famille royale[21].

   [21] La conduite de M. de Goguelas tonna tout le monde. C'tait
   un homme grand, froid, rflchi, et que l'on pouvait supposer
   capable de modrer l'esprit imptueux et irrflchi du duc de
   Choiseul. Personne ne put concevoir les raisons qui l'empchrent
   de le dtourner d'un parti aussi dangereux que celui qu'il prit
   au Pont-de-Sommevel, ou tout au moins de n'avoir pas trouv
   quelque moyen d'en faire avertir le Roi, dans le cas o un
   accident aurait retard son voyage, accident qui ne fut
   malheureusement que trop vrai. Mais ce qui est impardonnable et
   ce qu'on ne concevra jamais, c'est d'avoir os prendre sur soi,
   comme parat l'avoir fait M. de Choiseul, de faire dire aux
   officiers qui taient dans le secret du voyage qu'il tait
   manqu, sans en avoir la certitude absolue.

Le Roi envoya donner contre-ordre aux dragons qui taient  Clermont
et qui devaient protger son voyage. Il n'eut pas de peine  tre
obi, car ils taient dj gagns, et leur conduite  l'gard de M. de
Damas prouvait le peu de fonds que l'on pouvait faire sur eux. On
n'avait pas perdu l'espoir de voir arriver M. de Bouill. Cependant le
temps s'coulait; on n'en entendait pas parler, et l'inquitude finit
par prendre la place de l'esprance. M. de Damas, ne pouvant plus se
flatter de rendre utile le dtachement qu'il commandait, parvint 
sortir de Clermont et se rendit auprs du Roi, qu'il ne quitta pas
d'un instant pendant le temps qu'il passa  Varennes, attendant avec
impatience l'arrive de M. de Bouill, et engageant Sa Majest 
diffrer son dpart le plus longtemps qu'il se pourrait.

M. de Choiseul arriva aussi  Varennes, sensiblement afflig de la
situation du Roi. Mais les sentiments de son coeur lui faisaient
illusion sur les terribles inconvnients du parti qu'il avait pris. Il
venait seulement remplir les devoirs de tout bon Franais et mourir
aux pieds de son Roi, si les circonstances l'exigeaient, ne se doutant
pas qu'il et rien  rparer, et croyant qu' sa place tout autre se
serait conduit comme lui.

MM. Baillon et de Romeuf, le premier, commandant de bataillon de la
garde nationale de Paris, et le second, aide de camp de M. de la
Fayette, arrivrent  Varennes entre trois et quatre heures du matin.
Ils taient porteurs d'un dcret de l'Assemble qui ordonnait les
mesures les plus promptes et les plus actives pour protger la sret
de la personne du Roi, de Mgr le Dauphin, de la famille royale et des
personnes dont elle tait accompagne, et d'assurer leur retour 
Paris avec les gards dus  la majest royale. Ce mme dcret nommait
commissaires de l'Assemble pour excuter ces dispositions, MM.
Pthion, Barnave et de La Tour-Maubourg, leur donnant pouvoir de faire
agir les gardes nationales, les troupes de ligne et les corps
administratifs pour l'excution de leur mission, ordonnant  ceux-ci
une entire obissance aux commissaires pour l'excution de ce dcret.
Il enjoignait, de plus, l'arrestation de M. de Bouill et la dfense
la plus absolue  quelque troupe que ce ft d'excuter aucun de ses
ordres, et nommait M. Dumas, adjudant de l'arme, pour commander les
troupes qui ramneraient le Roi  Paris et excuter les ordres qu'il
recevrait des commissaires.

Quand la Reine vit arriver les deux porteurs du dcret, qui s'taient
toujours donns pour tre entirement dvous  la famille royale,
elle ne put contenir son indignation et leur reprocha l'opposition de
leur conduite avec leurs protestations journalires, arracha le dcret
de leurs mains, sans vouloir en entendre la lecture, et l'aurait mme
dchir, si le Roi ne s'y tait oppos; elle se contenta de le jeter
par terre avec mpris.

Romeuf, qui avait encore un reste de pudeur, qui le faisait rougir du
rle qu'il jouait en ce moment, gardait le silence; mais Baillon, qui
n'avait en vue que la rcompense qu'il esprait obtenir pour prix de
sa mission, ne cherchait qu' tromper le Roi: Prenez bien garde, lui
disait-il, d'exciter l'inquitude par un trop long sjour dans cette
ville. Et sur ce que le Roi lui objectait que les enfants ayant
besoin de repos, il y resterait quelque temps, il rpondit d'un ton
hypocrite: Quoique Votre Majest ne me rende pas la justice de croire
que je n'ai accept la mission dont je suis charg que dans l'espoir
de lui tre utile, je vais faire mon possible pour engager cette
multitude  respecter le sommeil de Mgr le Dauphin et de Madame. Et
il l'excitait, au contraire,  presser le dpart du Roi, en lui
communiquant sa crainte excessive du danger qu'elle pouvait courir, si
M. de Bouill parvenait  enlever le Roi.

La nuit se passa bien tristement, le Roi n'osant prendre le parti
d'employer la force pour sortir de sa cruelle situation, et les
officiers, qui lui auraient obi au pril de leur vie, ne croyant pas
pouvoir prendre de parti dcisif sans son autorisation. Il et
peut-tre russi dans le moment de l'arrestation, mais chaque instant
y apportait de nouvelles difficults; l'effervescence augmentait 
mesure que grossissait cette multitude,  qui l'on dbitait les
nouvelles les plus invraisemblables pour exciter sa terreur et sa
fureur.

On ne cessait de presser le Roi de partir; les chevaux taient mis 
la voiture; les clameurs redoublaient et taient excites par la peur
que l'on avait de l'arrive de M. de Bouill. La Reine avait beau
montrer ses enfants endormis et reprsenter le besoin qu'ils avaient
d'un peu de repos, on ne voulait couter aucune raison, et l'on
entendait, de la chambre o tait la famille royale, cette affreuse
populace demander  grands cris son dpart.

Aprs huit mortelles heures d'attente  Varennes, M. de Bouill
n'arrivait pas, et nous n'en avions aucune nouvelle. Le Roi, ne voyant
aucune possibilit de se tirer des mains de cette multitude, qui
grossissait  vue d'oeil, ne crut pas pouvoir diffrer plus longtemps
son dpart, et se dtermina  retourner  Paris. Avant de partir, il
embrassa les officiers qui ne l'avaient pas quitt et les recommanda
aux autorits de Varennes; mais  peine tions-nous monts en voiture,
que nous entendmes crier: Arrte Choiseul! On se saisit de sa
personne, ainsi que de celles de MM. de Damas, de Florac, capitaine de
son rgiment, et de Remi, quartier-matre, et on les mena  Verdun, o
ils furent mis en prison.

La voiture de Sa Majest tait escorte des membres de tous les clubs
environnants, des gardes nationales, de cinquante sapeurs et de cent
cinquante dragons de ce mme rgiment de Monsieur, qui avait refus
d'obir  son colonel, lesquels manifestaient leur patriotisme par les
cris de: Vive la nation et l'Assemble nationale! Ces cris, rpts
par toute cette multitude, ne cessrent que par la rapidit avec
laquelle on fit aller la voiture, pour s'loigner le plus promptement
possible des troupes que l'on supposait devoir bientt arriver dans
cette malheureuse ville de Varennes.

M. de Bouill arriva sur les hauteurs de cette ville au moment o Sa
Majest venait de la quitter; et il eut la douleur de voir cheminer sa
voiture entoure de son affreuse escorte. La mauvaise disposition du
pays et des troupes, jointe  la fureur des meneurs de cette populace,
lui fit craindre pour les jours du Roi et de la famille royale s'il
tentait un effort pour la dlivrer. Il se retira pntr de douleur,
et quitta sur-le-champ la France, ne pouvant mettre en doute le sort
qui l'attendait.

On ne peut se faire d'ide des souffrances de la famille royale dans
cet infortun voyage: souffrances physiques et morales, rien ne lui
fut pargn. Dans les endroits o l'on tait forc d'aller doucement,
les cris de: Vive la nation et l'Assemble nationale! retentissaient
 ses oreilles, et redoublaient  chaque village que l'on trouvait.
Les maires des villes, en lui prsentant les clefs, se permettaient de
lui faire les plus vifs reproches sur son dpart de Paris, et la
manire dont ils lui rendaient cet hommage tait une nouvelle insulte.

Lorsque le Roi passa sur une chausse entre Clermont et
Sainte-Menehould, nous entendmes tirer des coups de fusil, et nous
vmes courir dans la prairie une foule de gardes nationaux. Le Roi
demanda ce qui se passait. Rien, lui rpondit-on; c'est un fou que
l'on tue. Et nous smes, peu aprs, que c'tait M. de Dampierre,
gentilhomme de Clermont et frre de l'vque actuel de Clermont, que
son empressement  chercher  approcher de la voiture de Sa Majest
avait rendu suspect  la garde nationale. Le Roi et la famille royale
prouvrent un saisissement facile  concevoir, et leur douleur
augmenta  la pense des dangers que pouvaient courir ceux dont on
connaissait l'attachement  la personne du Roi et de son auguste
famille[22].

   [22] Un motif bien noble engagea M. de Dampierre  s'exposer aux
   dangers qui lui cotrent la vie. Il voulut prouver au Roi que la
   nation tait loin de partager les sentiments des misrables qui
   entouraient sa voiture, et que ses malheurs ne portaient aucune
   atteinte aux sentiments de ses fidles sujets, toujours prts 
   se sacrifier pour lui prouver leur respect et leur attachement.

Ceux qui entouraient la voiture du Roi interpellaient Leurs Majests
avec une insolente familiarit, toutes les fois que cela leur
convenait, et rpondaient  leurs questions avec une grossiret
rvoltante. La bont avec laquelle la famille royale les traitait, et
la patience avec laquelle elle supportait les incommodits de la
chaleur et de la poussire, qui taient excessives, et qu'elle ne
paraissait sentir que par rapport aux souffrances du jeune prince et
de la jeune princesse, auraient d faire impression sur des coeurs
moins endurcis; mais ils n'avaient qu'un sentiment: celui de la
jouissance de l'abaissement de la famille royale et de leur triomphe.
C'tait un bonheur pour eux d'abreuver d'amertumes leurs infortuns
souverains.

On s'arrta pour dner  Sainte-Menehould, et le Roi fut oblig
d'couter les remontrances du prsident du district de cette ville,
qui,  la tte des membres qui le composaient, se permit de lui faire
de vifs reproches sur ce qu'en quittant la France il la livrait aux
trangers. Le Roi les rfuta avec douceur, en l'assurant qu'on
trompait le peuple sur ses vritables intentions; qu'il n'avait eu en
vue que le bien de ce mme peuple, qui avait toujours t l'objet
constant de ses soins. Le dner fut court, et le Roi se pressa de
quitter cette ville pour arriver  Chlons, o il devait coucher et
qu'il savait tre dans des dispositions bien diffrentes  son gard.

La ville de Chlons tait loin de partager les sentiments de celles
que le Roi venait de traverser; les habitants voyaient avec peine la
triste situation de la famille royale. Leur contenance respectueuse et
la tristesse peinte sur leurs visages manifestaient clairement les
sentiments qu'ils n'osaient exprimer. La rception qu'ils firent au
Roi et les harangues des autorits constitues se ressentirent de ces
dispositions.

La famille royale logea  l'ancienne intendance, et y fut reue avec
les gards dus  la majest royale. C'tait cette mme maison o la
Reine, arrivant en France, avait t reue avec tant de pompe et au
milieu des acclamations et des cris ritrs de: Vive le Roi et
Madame la Dauphine! Il y existait encore des personnes qui avaient
t tmoins de cette rception, et qui fondaient en larmes en
considrant le contraste de sa situation actuelle. La Reine le soutint
avec son courage ordinaire, et prouva mme un peu de consolation des
sentiments qui lui furent exprims dans cette ville. Des jeunes filles
lui apportrent des fleurs, plusieurs d'entre elles s'empressaient de
la servir, et tout ce qui tait autour d'elle lui tmoignait le vif
intrt qu'il prenait  ses malheurs. Les autorits de la ville
tmoignrent secrtement au Roi la peine qu'elles ressentaient de ne
pouvoir le dlivrer. Quelques personnes lui offrirent mme de le
sauver pendant la nuit, mais lui seul, plus de monde pouvant le faire
reconnatre, et ils lui montrrent un escalier drob qui tait dans
la chambre o couchait Mgr le Dauphin, et qu'il tait impossible de
dcouvrir quand on ne le connaissait pas. Le Roi, effray des dangers
que son vasion pouvait faire courir  la Reine et  la famille
royale, se refusa  cette proposition, qui pntra son coeur d'une
profonde reconnaissance.

La famille royale aurait bien voulu, sous le prtexte d'attendre 
Chlons les commissaires, se reposer un peu dans cette ville, car elle
en avait grand besoin; mais il n'y eut pas moyen. Les forcens qui
accompagnaient la voiture, effrays des sentiments qu'ils apercevaient
dans les habitants de Chlons, envoyrent le soir mme  Reims, pour
recruter dans les clubs et dans la ville une troupe de mauvais sujets,
afin de composer un bataillon pour les renforcer et en imposer aux
habitants. Cet effroyable dtachement arriva  Chlons  dix heures du
matin, et s'annona par ses cris et ses vocifrations. C'tait le jour
de la Fte-Dieu, et le Roi entendait alors la messe. Un grand nombre
d'entre eux, entrant dans la maison, obligrent le prtre de quitter
la messe, qui tait au _Sanctus_, pour servir sur-le-champ le djeuner
et mettre des chevaux  la voiture de Sa Majest. Le Roi, craignant
que sa rsistance n'occasionnt quelque dsordre dans la ville,
consentit  partir sur-le-champ. Il tmoigna secrtement  ceux qui
l'entouraient combien il tait touch des sentiments qu'on lui
tmoignait, les assurant qu'il ne quittait Chlons si prcipitamment
que pour ne pas l'exposer  une perscution qui affligerait
sensiblement son coeur paternel.

Les soldats de cet effroyable bataillon, qui se mit  la suite de la
voiture du Roi, l'obligrent d'aller au pas et se plaignirent de la
faim qu'ils prouvaient. La Reine, avec sa bont ordinaire, tira
quelques provisions de sa voiture et les leur donna. Une voix sortit
de cette terrible troupe et leur cria: N'y touchez pas, car c'est
srement empoisonn, puisqu'on nous l'offre. Le Roi, indign, en
mangea sur-le-champ, ainsi que ses enfants. Ils en firent alors
autant, et cet acte de bont adoucit un peu leur frocit.

Nous gagnmes ainsi pernay, o nous attendait la populace la plus
exalte et la plus effrne: autorits, habitants, garde nationale,
tout en tait dtestable. Le maire prsenta au Roi les clefs de la
ville. Le prsident du district, qui l'accompagnait, se permit de
faire  ce prince les remontrances les plus aigres, et termina le
discours le plus insolent en disant qu'il devait savoir gr  la ville
de prsenter ses clefs  un Roi en fuite. La foule, qui remplissait la
cour et la maison o le Roi devait dner, l'obligea de descendre  la
porte. Elle tenait des propos affreux, et l'on entendit un de ces
monstres-l dire  son voisin: Cache-moi bien pour que je tire sur la
Reine, sans qu'on sache d'o le coup sera parti.

Je ne sais ce qui serait arriv sans M. de Cazotte fils. Il se mit 
la tte de cette garde nationale, qui avait oblig, la veille, son
commandant de s'loigner, et il parvint heureusement  l'adoucir et 
la contenir. Son pre, qui demeurait dans les environs d'pernay,
connaissant le mauvais esprit de ses habitants, y avait envoy son
fils, en lui enjoignant de tout tenter pour empcher l'excution de
leurs mauvais desseins, et de risquer sa vie, s'il le fallait, pour
sauver celle de la famille royale. Il n'eut pas de peine  le
persuader, ces sentiments tant profondment gravs dans son coeur. Il
ne quitta pas un moment cette multitude, et,  force de persuasion et
d'adresse, il parvint  la maintenir[23].

   [23] M. de Cazotte tait fils de M. de Cazotte, homme aimable,
   littrateur agrable, et tellement connu pour son attachement au
   Roi et  la famille royale, qu'il fut incarcr  l'Abbaye aprs
   le 10 aot, et destin  tre une des victimes du massacre
   projet. Le courage, la prsence d'esprit et la tendresse filiale
   d'lisabeth Cazotte, sa fille, qui s'tait enferme avec lui,
   firent une telle impression sur les assassins de cette prison,
   qu'ils les mirent tous deux en libert. Mais, arrt de nouveau
   deux jours aprs sa sortie de l'Abbaye, par l'ordre des sclrats
   qui composaient le tribunal du 10 aot, ils lui firent subir le
   mme sort qu' MM. de Bachmann et de La Porte, victims dans la
   place du Carrousel, en face du chteau des Tuileries. M. de
   Cazotte migra aprs la mort de son pre, servit avec distinction
   dans le rgiment Loyal migrants, fit partie des malheureuses
   expditions de Quiberon et de l'le Dieu, et ne rentra en France,
   ayant toujours servi dans les armes, qu'en 1802, aprs le
   licenciement du rgiment d'artillerie dans lequel il servait.
   Rempli d'esprit et de probit, hritier des sentiments de son
   pre, dont toute la fortune a t confisque, il n'a, pour lever
   sa nombreuse famille, qu'un revenu bien modique. Mais, uniquement
   occup de ses devoirs, il jouit de l'estime de toutes les
   personnes  porte d'apprcier ses qualits et ses vertus. Il m'a
   dit, depuis, que la garde nationale d'pernay avait t chasse
   par les factieux, et que ce fut  la tte de celle de Pierry
   qu'il arriva  pernay, et qu'tant sr des gens qu'il amenait,
   il esprait s'en servir utilement.

Madame lisabeth, qui le connaissait, le voyant  la tte de tous ces
forcens, ne put s'empcher de lui dire: Et vous aussi,
Cazotte!--Je ne suis ici, rpondit-il, que pour vous servir, et il
est essentiel que vous n'ayez pas l'air de me connatre.

Le dner fut cruel. Personne ne pouvait manger, au bruit effroyable
de cette multitude qui grossissait  chaque instant. M. de Cazotte,
malgr tous ses soins, ne put empcher qu'on fort le Roi  quitter
son dner pour se montrer  cette populace, qui le demandait avec
fureur. Il lui prit ensuite une terreur panique, et elle pressa le
dpart du Roi, qui ne dsira pas moins qu'elle de quitter cette
horrible ville. Elle le conduisit au milieu de ce vacarme jusqu' sa
voiture, dont elle me coupa le passage, ne voulant pas m'y laisser
monter. Sans M. de Cazotte, je serais reste entre les mains de ces
furieux. Mais, apercevant les difficults que j'prouvais, il fendit
la presse, me donna le bras pour traverser cette foule de monde, et me
conduisit  la voiture du Roi, qu'il fit arrter pour me donner la
facilit d'y monter.

Entre pernay et Dormans, nous emes encore l'inquitude de voir
massacrer un pauvre cur, li sur le cheval d'un gendarme, qui tenait
des propos propres  faire craindre qu'il n'et l'intention de le
faire prir sous les yeux de Sa Majest. Dans ce moment arrivrent les
trois commissaires de l'Assemble, qui firent arrter la voiture du
Roi et lui prsentrent leurs pouvoirs. C'taient MM. de Maubourg,
Barnave et Pthion. Ils taient accompagns de M. Mathieu Dumas,
charg par l'Assemble du commandement des troupes qui ramenaient le
Roi  Paris. Le Roi pria Barnave de sauver la vie de ce pauvre cur.
Il le promit et tint parole, car il a survcu  la Rvolution, et
n'est mort que peu de temps avant le retour du Roi.

Leurs Majests couchrent  Dormans. Les commissaires furent polis.
Barnave consentit mme  se charger d'une lettre pour ma famille, et
parut touch de la peine que je ressentais de l'inquitude qu'elle
devait prouver. Il fut impossible de fermer l'oeil de la nuit par le
bruit qui se faisait dans la ville. Les cris de: Vive la nation et
l'Assemble nationale! qui commencrent avec le jour, firent une
telle impression sur l'esprit du petit Dauphin, qu'il rva qu'il tait
dans un bois avec les loups et que la Reine y tait en danger, et il
se rveilla en pleurant et sanglotant. On ne put le calmer qu'en le
conduisant chez cette princesse; et la voyant bien portante, il se
laissa recoucher et dormit tranquillement jusqu'au moment du dpart.

M. de Maubourg se conduisit parfaitement pendant le voyage. Il fut
trs-respectueux vis--vis du Roi, et me chargea mme de dire  ce
prince que, quoiqu'il ft convenu que les commissaires iraient
successivement dans la voiture de Sa Majest, il la priait d'y laisser
MM. Pthion et Barnave; que la vue de la famille royale pouvait faire
sur eux une impression favorable et dont on pourrait tirer parti; que
ce conseil tait dict par son attachement pour la personne du Roi, et
qu'il se bornerait  aller avec les femmes  la suite de la famille
royale pour protger leur voyage. Les propos de M. de Maubourg
dterminrent le Roi  lui confier qu'il tait accompagn de trois
gardes du corps et  les lui recommander. Il l'assura qu'il pouvait
compter qu'il les dfendrait au pril mme de sa vie, et il remplit sa
promesse. Les femmes de Mgr le Dauphin et de Madame, qui, jusqu' son
arrive, avaient eu beaucoup  souffrir de la part de ceux qui
accompagnaient les voitures, achevrent tranquillement leur voyage, et
se lourent infiniment de ses procds.

On parla de divers objets pendant la route, et entre autres du
dpart du Roi. Madame lisabeth entreprit d'en justifier les motifs;
et, adressant la parole  Barnave, elle lui retraa, avec une sagesse
et un courage admirables, la conduite du Roi, qu'elle mit en
opposition avec celle de l'Assemble dans les diverses poques de la
Rvolution. Voici ce que j'ai retenu de ce discours, qui dura plus
d'une heure et demie: Je suis bien aise que vous me mettiez  porte
de vous ouvrir mon coeur et de vous parler franchement sur la
Rvolution. Vous avez trop d'esprit, monsieur Barnave, pour n'avoir
pas connu sur-le-champ l'amour du Roi pour les Franais et son dsir
de les rendre heureux. gar par un amour excessif de la libert, vous
n'avez calcul que ses avantages, sans penser aux dsordres qui
pouvaient l'accompagner. Vos premiers succs vous ont enivr, et vous
ont fait aller bien au del du but que vous vous tiez propos. La
rsistance que vous avez prouve vous a roidi contre les difficults,
et vous a fait briser sans rflexion tout ce qui mettait obstacle 
vos projets. Vous avez oubli que le bien s'opre lentement, et qu'en
voulant arriver trop promptement au but, on court risque de s'garer.
Vous vous tes persuad qu'en dtruisant tout ce qui existait, bon ou
mauvais, vous construiriez un ouvrage parfait, et que vous rtabliriez
ce qui tait utile  conserver. Sduit par cette ide, vous avez
attaqu tous les fondements de la royaut et abreuv d'outrages et
d'amertumes le meilleur des rois. Tous ses efforts et ses sacrifices
pour vous ramener  des ides plus saines ont t inutiles, et vous
n'avez cess de calomnier ses intentions et de l'avilir aux yeux de
son peuple, en tant  la royaut toutes les prrogatives qui
inspirent le respect et l'amour.

Arrach de son palais et conduit  Paris de la manire la plus
indcente, sa bont ne s'est pas dmentie. Il tendait les bras  ses
enfants gars et cherchait  s'entendre avec eux pour oprer le bien
de cette France qu'il chrissait malgr ses erreurs. Vous l'avez forc
de signer une constitution point acheve, quoiqu'il vous reprsentt
qu'il tait plus convenable de ne donner sa sanction qu' un ouvrage
termin, et vous l'avez oblig de la prsenter ainsi au peuple, dans
une fdration dont l'objet tait de vous attacher les dpartements en
isolant le Roi de la nation.--Ah! Madame, reprit vivement Barnave,
ne vous plaignez pas de cette fdration; nous tions perdus si vous
aviez su en profiter.

La famille royale soupira, et Madame lisabeth continua la
conversation.

Le Roi, ajouta-t-elle, malgr les diverses insultes qu'il a
prouves de nouveau depuis cette poque, ne pouvait encore se
rsoudre au parti qu'il vient de prendre. Mais, attaqu dans ses
principes, dans sa famille, dans sa propre personne, profondment
afflig des crimes qui se commettent dans toute la France, et voyant
une dsorganisation gnrale dans toutes les parties du gouvernement,
et les maux qui en rsultaient, il s'est dtermin  quitter Paris
pour aller dans une ville du royaume o, libre de ses actions, il pt
engager l'Assemble  rviser ses dcrets et  faire, de concert avec
elle, une Constitution qui, classant les divers pouvoirs et les
remettant  leur place, pt faire le bonheur de la France.

Je ne parle point de nos malheurs particuliers; le Roi seul, qui ne
doit faire qu'un avec la France, nous occupe uniquement. Je ne
quitterai jamais sa personne,  moins que vos dcrets achevant d'ter
toute libert de pratiquer la religion, je ne sois force de
l'abandonner pour aller dans un pays o la libert de conscience me
donne les moyens de pratiquer ma religion,  laquelle je tiens plus
qu' ma propre vie.

Gardez-vous-en bien, Madame, rpliqua Barnave; vos exemples et votre
prsence sont trop utiles  votre pays.

Je n'y penserai jamais sans cela; il m'en coterait trop de quitter
mon frre, quand il est aussi malheureux. Mais un pareil motif ne peut
faire impression sur vous, monsieur Barnave, qu'on dit protestant, et
qui n'avez peut-tre aucune religion. Barnave s'en dfendit,
prtendant qu'on l'avait calomni, en lui prtant des propos bien
loigns de ses sentiments, et nommment, dit-il, cet infme propos,
aprs la mort de MM. Foulon et Berthier: _Ce sang est-il donc si
pur?_

Je ne fais qu'une analyse trs-courte de ce discours, dans lequel
Madame lisabeth retraa avec un ordre admirable chaque poque de la
Rvolution, et chaque dcret contraire  la religion,  l'autorit du
Roi, aux prrogatives essentielles de la royaut,  l'ordre et  la
tranquillit du royaume. Barnave rpondait  chaque article avec
lenteur, s'coutant parler, pour ne pas aller au del des bornes que
lui imposait la crainte de se compromettre; mais il lui tait
impossible de rpondre d'une manire satisfaisante  la force des
raisonnements de Madame lisabeth, qui lui parlait le langage de la
vrit avec l'loquence et la douleur les plus entranantes. Il ne lui
chappa pas une parole ni une rflexion qui pt le choquer en rien,
non plus que son collgue Pthion. Ce discours fit une telle
impression sur Barnave, qu'il changea de ce moment de conduite et de
sentiment. La Reine parla aussi dans le mme sens; mais Madame
lisabeth avait tellement puis la matire qu'elle ne put que revenir
sur les mmes sujets, ce qui nuisit ncessairement  l'impression
qu'elle aurait pu produire auparavant.

Barnave fut silencieux et respectueux pendant tout le voyage.
Pthion, bavard et insolent, demandait  boire  Madame lorsqu'il
avait soif, avec la familiarit la plus rvoltante. Il parlait
toujours de l'Amrique et du bonheur des rpubliques: Nous savons
bien, lui dit le Roi, le dsir que vous auriez d'en tablir une en
France.--Elle n'est pas encore assez mre pour cela, rpondit-il
insolemment, et je ne serai pas assez heureux pour la voir tablir de
mon vivant.

Il faisait une chaleur excessive. Le Roi, la famille royale et chaque
personne qui tait dans la voiture, taient couverts de sueur et de
poussire. L'excs de la souffrance fit prouver un moment de
consolation en arrivant  la Fert-sous-Jouarre, o nous devions
dner. Le sieur Renard, maire de cette ville, chez qui le Roi
descendit, avait prvu d'avance tout ce qui pouvait adoucir la
situation de la famille royale pendant le peu de temps qu'elle devait
passer dans sa maison. Elle trouva un appartement frais, des
rafrachissements, un dner simple, mais proprement servi, et
d'excellentes gens. La femme du maire, ne voulant point, par
dlicatesse, manger avec la famille royale, s'habilla en cuisinire,
et la servit avec autant de zle que de respect. Elle et son mari
souffraient cruellement de l'tat dans lequel ils la voyaient. Brle
du soleil, couverte de poussire, elle portait sur son visage
l'empreinte de toutes ses souffrances; car pour mettre le comble  la
barbarie avec laquelle on la traitait, on ne voulut pas lui laisser
baisser les stores de la voiture, o le soleil donnait d'aplomb, pour
laisser  cette populace, qui se renouvelait  chaque instant, le
plaisir de rassasier ses yeux du spectacle de voir son Roi et son
infortune famille au pouvoir de ses sujets. Elle comblait de
bndictions les dputs, et toujours avec le refrain continuel de:
Vive la nation et l'Assemble nationale!

Le maire de la Fert-sous-Jouarre fit dire au Roi qu'il n'avait os
lui tmoigner ouvertement les sentiments qu'il prouvait; qu'il le
suppliait de vouloir bien les interprter; qu'il s'occupait par
ncessit des commissaires de l'Assemble, mais que son coeur tait
tout  son Roi. Ce fut le seul endroit de toute la route o la famille
royale eut un moment de repos et de tranquillit. Le Roi offrit aux
dputs de dner avec lui; mais ils n'acceptrent pas sa proposition,
et mangrent ensemble sparment.

Nous remontmes  trois heures en voiture. Barnave tait dans le fond
de la voiture, entre le Roi et la Reine, qui tenait Mgr le Dauphin sur
ses genoux. Madame lisabeth, Pthion et moi, tions sur le devant, et
cette princesse et moi tenions Madame alternativement sur nos genoux.
La chaleur tait encore excessive. La poussire que faisaient les
personnes qui entouraient la voiture, soit  pied, soit  cheval,
tait aussi paisse que le plus affreux brouillard, et le peu d'air
qui existait se trouvait intercept par les troupes  pied et  cheval
et par la multitude des curieux qui se pressaient autour de la
voiture.

Nous gagnmes Meaux de cette manire. Nous fmes coucher chez
l'vque constitutionnel, qui reut le Roi de son mieux. On ne peut se
faire d'ide du peu de dignit de cet vque et de son clerg. Il
tait bonhomme, et le Roi n'eut pas  s'en plaindre. M'tant trouve
mal, on me fit passer dans la chambre de la concierge de l'vch, qui
eut pour moi tous les soins possibles: Vous voyez en moi, me
dit-elle, la personne la plus malheureuse. J'tais profondment
attache  Mgr de Polignac, notre ancien vque; je suis reste ici
pour tcher de conserver ce qui lui appartient, et je suis oblige de
servir ce malheureux constitutionnel que je dteste. Il n'est
heureusement pas mchant; mais quelle diffrence avec notre bon
vque! Tout le monde le respectait, et l'on se moque de celui-ci. Mon
Dieu! que je souffre des peines de mon Roi! dites-le-lui bien, je vous
prie.

Nous repartmes de Meaux, le 25 juin, pour arriver  Paris, o des
outrages d'un nouveau genre attendaient la famille royale. Arrivs 
Claye, une troupe de forcens,  qui l'on supposait les plus mauvais
desseins, voulut s'emparer exclusivement de la garde du Roi. Pour
parer aux malheurs qui en pouvaient rsulter et qui avaient t prvus
d'avance, on avait envoy de Paris deux bataillons de la garde
nationale dont on tait parfaitement sr, pour protger son retour.
Ils repoussrent cette horrible troupe, et s'emparrent de force des
portires de la voiture. Nous crmes un moment qu'on allait se battre
autour d'elle; mais M. Dumas et les deux commissaires soutinrent les
bataillons de Paris, qui escortrent le Roi tout le reste de la route.
Ils taient  pied, et la voiture fut oblige d'aller au pas pour
qu'ils pussent la suivre. La chaleur tait si forte, que plusieurs
grenadiers se trouvrent mal, et nous fmes obligs de leur faire
respirer des sels pour les faire revenir. Pendant le chemin de Meaux 
Claye, Pthion, ayant aperu un de ses amis appel Kerveleguen, fit
arrter la voiture pour lui souhaiter le bonjour. Celui-ci affecta de
tourner le dos au Roi et de garder son chapeau sur sa tte; Pthion
lui en fit des reproches: On ne salue ni on ne regarde un Roi en
fuite, rpondit-il avec insolence. Puis s'approchant de l'oreille de
Pthion, il lui parla bas un moment et dit ensuite  la voiture de
continuer son chemin.

Nous trouvmes  la barrire de Paris un peuple immense rassembl sur
le chemin par o devait passer notre malheureux Roi. Chacun avait la
tte couverte, par l'ordre de M. de la Fayette, qui avait, de plus,
enjoint de garder le silence le plus profond, pour montrer au Roi,
disait-il, les sentiments que faisait prouver son voyage. Ses ordres
furent si strictement observs, que plusieurs marmitons sans chapeau
se couvrirent la tte de leur serviette sale et crasseuse.

Arrivs  la place Louis XV, on nous fit entrer aux Tuileries par le
pont tournant, pour descendre sous la vote, o les officiers de Sa
Majest l'attendaient. Les gardes nationaux l'entourrent
sur-le-champ, et l'un d'eux s'empara de la personne de Mgr le Dauphin
pour le porter dans son appartement. Mais comme l'enfant se mit 
pleurer en se voyant dans des mains inconnues, il le remit dans celles
de M. Hue, qui le conduisit chez le Roi. On voulut ensuite s'emparer
des trois gardes du corps qui avaient accompagn le Roi; et pour les
sauver des fureurs de la populace ameute autour des Tuileries, on les
conduisit  l'Abbaye, ainsi que mesdames de Neuville et Branger, qui
taient dans la voiture de suite de Leurs Majests.

L'Assemble, de son ct, n'avait rien oubli de tout ce qui pouvait
faire perdre le respect d au Roi; elle avait t parfaitement
seconde par la Commune de Paris. Cette dernire avait donn des
couronnes civiques  Blanc et  Mangin, qui avaient arrt la voiture
de Leurs Majests; et l'Assemble, devant laquelle ils se
prsentrent, fit mention honorable de leur civisme et de leur
patriotisme.

Thouret proposa de se passer de la sanction du Roi et de faire
exercer par les ministres et sous leur responsabilit les fonctions du
pouvoir excutif. Roederer prtendit que l'inviolabilit du Roi
n'tait pas diffrente de celle des dputs, et qu'il n'tait question
pour le moment que de le mettre en arrestation provisoire. Malouet
reprsenta avec force qu'on changeait la nature du gouvernement en
transportant tous les pouvoirs dans l'Assemble, et dclara qu'il ne
voterait jamais pour constituer le Roi prisonnier. La proposition fut
convertie en dcret, et le pouvoir excutif fut suspendu dans les
mains du Roi. On dcida, de plus, qu'on lui donnerait une garde, ainsi
qu' la Reine et  l'hritier prsomptif de la couronne (titre qu'on
substituait depuis longtemps  celui de Dauphin); que cette garde
serait sous les ordres du commandant gnral de la garde nationale,
qui veillerait  la sret de la famille royale, et rpondrait de
leurs personnes.

Aprs de longues discussions relatives aux informations  prendre sur
ce malheureux voyage, il fut dcid que trois membres de l'Assemble
seraient nomms commissaires pour recevoir la dclaration du Roi et de
la Reine, et que les personnes qui avaient suivi Leurs Majests,
seraient interroges par les membres du tribunal du premier
arrondissement.

Goupil profita de la circonstance pour demander le licenciement des
quatre compagnies des gardes du corps, que M. Voidel assura tre
beaucoup plus attachs au Roi qu' la nation, et il en donna pour
preuve l'absence de M. de Bonnay le jour du dpart du Roi. M. de
Bonnay releva avec courage les invectives que l'on s'tait permises
contre une garde aussi fidle, et ajouta: Je regarderai toujours le
Roi et la Patrie comme indivisibles, et partout o leur service
m'appellera, je volerai. Si le Roi m'avait consult sur son voyage, je
le lui aurais dconseill; mais s'il m'et ordonn de le suivre, je
serais mort  ses cts, et je me serais honor de mourir pour sa
dfense. La droite de l'Assemble applaudit, la gauche murmura, et la
demande du licenciement fut convertie en dcret.

Le Roi et la Reine, en arrivant  Paris, trouvrent dans leurs
appartements les officiers dont M. de la Fayette avait fait choix pour
les garder et rpondre de leurs personnes. Ceux du Roi et de la Reine
taient MM. Guinguerlot et Collot, chefs de bataillon, M. de la
Colombe, aide de camp et ami particulier de M. de la Fayette, et
plusieurs capitaines dont j'ai ignor les noms.

Les deux premiers, profondment attachs au Roi et  la famille
royale, se conduisirent de manire  mriter leur confiance; et Leurs
Majests leur tmoignrent, avec cette bont qui les caractrisait, la
sensibilit qu'elles en prouvaient. Le Roi leur donna mme par la
suite des marques de bienveillance, en plaant M. Guinguerlot dans la
finance et M. Collot dans sa garde constitutionnelle.

Mgr le Dauphin avait pour gardiens MM. Le Hoc et du Vergier, chefs de
bataillon, et le mme M. de la Colombe, qui allait de chez lui chez la
Reine, et les capitaines MM. Coroller, Mathis, et un troisime dont
j'ai oubli le nom. M. de la Colombe avait un caractre souple et
insinuant, et il se plaisait  faire parade de l'autorit qui lui
avait t confie. M. Le Hoc avait de l'esprit, de l'instruction, mais
de l'ambition. N'ayant aucun principe fixe, il suivait toujours le
parti du plus fort. Du Vergier, bijoutier de profession, tait sombre,
dissimul, un franc Jacobin, ainsi que MM. Mathis, Coroller, et celui
dont j'ai oubli le nom. Ce dernier tait, en outre bavard, mal lev,
et du plus mauvais ton.

Madame lisabeth et Madame furent les seules qui ne furent point mises
en arrestation, et qui par consquent n'eurent pas de gardiens.

Parmi les capitaines qui taient dans l'appartement de la Reine, il y
en eut un qui eut une conduite si insolente, qu'on aura peine  le
croire. Un soir que cette princesse ne se portait pas bien et qu'elle
s'tait couche de bonne heure, il entra dans son appartement, dont
les portes restaient ouvertes, et il dit  madame Jarjage, sa premire
femme de chambre, qu'elle et  se retirer: Vous ne savez donc pas,
monsieur, lui dit-elle, que la Reine n'est jamais seule dans sa
chambre la nuit,  moins que le Roi n'y vienne? Il n'en tint compte,
s'approcha du lit de cette princesse, mit son coude sur son oreiller,
et menaa Madame Jarjage de la faire sortir de la chambre de la Reine:
La violence seule me la fera quitter, lui rpondit-elle, et je saurai
alors par mes cris appeler  mon secours. Elle passa la nuit auprs
de la Reine sans se coucher, et comme elle se plaignit de la conduite
de cet officier, on lui interdit l'entre de l'appartement de cette
princesse. Il tait grand magntiseur, et de plus, franc illumin,
affectant, ainsi que ceux de sa secte, un grand recueillement quand il
allait  l'glise. Il voulut un jour me persuader d'en grossir le
nombre, en m'assurant qu'elle me procurerait le plus grand bonheur, et
notamment celui d'avoir des communications avec la Sainte Vierge. On
jugera facilement quelle fut ma rponse  de pareilles propositions.

J'appris, depuis, la conduite qu'il avait tenue, et je fus bien
tonne de le voir entrer au chteau aprs une scne aussi indcente.
Mais M. de la Fayette n'et pas os lui en interdire l'entre, de
crainte de nuire  sa popularit, qu'il entretenait par les moyens les
plus ridicules. Il fit visiter en grand apparat et avec le soin le
plus minutieux tous les appartements du Roi et de la Reine, ainsi que
ceux de Mgr le Dauphin, et envoya mme des ramoneurs pour examiner si
la famille royale pouvait se sauver par la chemine. Il fit fermer 
double tour toutes les portes qui donnaient dans la chambre de Mgr le
Dauphin, mme celle qui communiquait  la chambre du Roi, et en fit
mettre les clefs dans les poches de ses officiers. Il fit aussi placer
des sentinelles  chaque escalier de l'intrieur du chteau, faisant
mettre des chaises auprs d'eux pour qu'ils ne se fatiguassent pas; il
poussa mme l'attention jusqu' prvenir, aux dpens mme de la
dcence, leurs plus lgers besoins. Cette bizarre et singulire
invention fut mise en pratique mme sur le palier intrieur de
l'escalier par lequel on montait chez Madame, qui tait celui par o
elle allait chez la Reine, toutes les autres communications tant
alors interdites.

Je m'attendais  prouver le mme sort que mesdames de Neuville et
Branger, mais la bont de la Reine m'en prserva. Elle pria madame la
duchesse de Luynes d'employer tous ses moyens auprs des personnes
qu'elle connaissait dans l'Assemble pour me faire rester aux
Tuileries, en donnant pour raison le mauvais tat de ma sant. Elle
fut deux jours sans espoir de russir, aprs lesquels la Reine me fit
dire d'tre tranquille, que je resterais au secret dans le cabinet de
Mgr le Dauphin, garde par deux officiers de la garde nationale, qui
se relayeraient toutes les vingt-quatre heures, et qui ne me
quitteraient ni jour ni nuit. Cette prcaution tait bien inutile,
puisque le cabinet n'avait d'autre issue que par la chambre du jeune
prince, o taient, jour et nuit, deux officiers de la garde
nationale; mais elle entrait dans les vues de M. de la Fayette, qui se
plaisait  faire parade de son extrme surveillance.




CHAPITRE XIII

ANNE 1791

    Dclaration demande au Roi et  la Reine relativement au voyage
    de Varennes.--Les ministres obtiennent le dsaveu de sa
    protestation en quittant Paris.--Lettre de M. de Bouill 
    l'Assemble.--Dlibrations des comits relativement au Roi et
    au gouvernement  tablir en France.--Protestations du ct
    droit contre les actes attentatoires  l'autorit
    royale.--Moyens employs pour chauffer le peuple.--Dcret pour
    obliger M. le prince de Cond et les autres migrs  rentrer en
    France.--Autre dcret relatif aux personnes qui avaient
    accompagn le Roi, et suspension des fonctions royales jusqu'
    l'acceptation de la Constitution.--Dmarches du roi d'Espagne et
    des autres princes de l'Europe.--Lettre de M. de Montmorin aux
    ambassadeurs et ministres dans les diffrentes cours.--Abolition
    de tout titre et dcoration.--Dmarches des deux partis pour
    engager le Roi  accepter ou  refuser la Constitution.--Lettres
    des princes pour en appuyer le refus.--Le Roi accepte la
    Constitution et va en personne le dclarer 
    l'Assemble.--Dcrets par lesquels elle termine sa session.


MM. Tronchet, Duport et d'Andr, nomms commissaires pour recevoir les
dclarations du Roi et de la Reine, se rendirent chez le Roi, le
dimanche 26 juin, lendemain de son arrive,  huit heures du soir. Sa
Majest leur dclara positivement qu'elle n'entendait pas subir un
interrogatoire, et que son intention tait de faire seulement une
dclaration.

Il donna pour motifs de son dpart de Paris les menaces et les
outrages faits  sa personne et  la famille royale le 18 avril, les
provocations au renouvellement des mmes violences et le peu de sret
qu'il y avait pour lui dans une ville o il prouvait de si cruelles
insultes. Il ajouta que son intention n'avait jamais t de quitter la
France. Il en donnait pour preuves les logements qu'il avait fait
prparer pour lui et sa famille  Montmdy, qu'il n'avait choisi que
pour tre plus  porte de s'opposer  toute espce d'invasion en
France et de se porter partout o il pourrait y avoir quelque danger.
Il donna encore pour motif de son dpart la ncessit de faire cesser
l'argument de sa non-libert, qui aurait pu tre une occasion de
troubl, assurant qu'il conservait toujours le dsir de revenir 
Paris, dsir prouv par la dernire phrase de son adresse aux
Franais, o il s'exprimait ainsi: Franais, et vous surtout
Parisiens, quel plaisir n'aurai-je pas  me retrouver au milieu de
vous!

Sa Majest ajouta que Monsieur n'avait t prvenu que peu de temps
avant le voyage; qu'il n'tait sorti de France que parce qu'il tait
convenu qu'il ne suivrait pas la mme route, afin de ne pas manquer de
chevaux, et qu'il devait venir le rejoindre sur-le-champ dans le lieu
o il aurait fix son sjour; que quant aux personnes qui l'avaient
suivi, elles n'avaient su son dpart qu'au dernier moment. Il
terminait sa dclaration en disant qu'ayant reconnu dans son voyage
que l'opinion publique tait dcide en faveur de la Constitution, il
s'tait convaincu de plus en plus de la ncessit de donner de la
force aux pouvoirs tablis pour maintenir la tranquillit publique;
qu' la vue de cette volont, gnrale, il n'avait point hsit 
faire le sacrifice de tout ce qui lui tait personnel pour assurer le
bonheur du peuple, objet constant de tous ses soins; que le motif qui
l'avait fait consentir  revenir  Paris tait la crainte d'exposer le
royaume aux maux que sa rsistance aurait pu occasionner; qu'il
oublierait aisment tous les dsagrments qu'il avait prouvs, s'il
pouvait par l procurer la paix et la tranquillit de la nation, et
que la Reine tait dans les mmes sentiments.

Cette princesse, qui tait dans le bain quand les commissaires
sortirent de chez le Roi, remit pour les recevoir au lendemain  onze
heures du matin.

Elle dclara que le Roi devant partir de Paris, nulle puissance
humaine n'aurait pu l'empcher de le suivre; que l'assurance qu'il lui
avait donne de ne pas quitter la France, n'aurait pu que la fortifier
dans cette rsolution; mais que s'il en avait tmoign le dsir, elle
aurait employ tous ses moyens pour l'en empcher.

Elle assura les commissaires qu'tant malade depuis trois semaines,
je n'avais su le voyage que trs-peu de temps auparavant, et que
n'ayant pu rien emporter avec moi, elle m'avait prt tout ce dont je
pouvais avoir besoin; que les courriers ne savaient ni le but ni la
destination du voyage. Elle rpta la mme chose que le Roi
relativement  rtablissement  Montmdy, ajoutant qu'elle tait
sortie par la porte de l'appartement de M. de Villequier.

Le moment qu'avait pris le Roi pour quitter Paris n'tait pas
favorable. La France commenait  se lasser de l'Assemble, qui
perdait tous les jours dans l'opinion publique. Le Roi n'et pu que
gagner  laisser propager cette opinion. Mais ayant une fois pris le
parti de sortir de Paris, il et fallu le soutenir et se refuser aux
instances de ses ministres pour dsavouer la protestation qu'il avait
fait remettre  l'Assemble en quittant Paris. Ces derniers, effrays
de la disposition des esprits et de la manire dont on chauffait le
peuple, mirent en avant les malheurs dont la France tait menace si
le Roi persistait  soutenir sa protestation, et, par cette
considration, ils en obtinrent le dsaveu.

M. de Bouill, profondment afflig de l'arrestation du Roi, et
craignant pour les jours de ce prince et de la famille royale, espra
attnuer la rage de l'Assemble et la porter sur lui-mme en lui
crivant la lettre la plus capable de faire impression sur des esprits
moins exalts et capables d'couter la raison. Il y dclarait que ce
n'tait que sur ses instances ritres que le Roi s'tait dtermin 
quitter Paris, que lui seul avait donn des ordres relatifs au voyage
et pour la conduite du Roi  Montmdy, et que ce n'tait que sur les
outrages qu'il avait prouvs lors du voyage de Saint-Cloud, qu'il
avait pu parvenir  le dcider  s'tablir dans une ville o il pt se
porter pour mdiateur entre l'Assemble et les puissances trangres,
effrayes de la marche que prenait la Rvolution.

Il peignit des couleurs les plus fortes la situation o l'Assemble
avait mis la France, qui et t sauve si le voyage du Roi et
russi, et il la menaa de la vengeance des puissances trangres,
dont il conduirait lui-mme les armes en France, s'il tombait un seul
cheveu de la tte du Roi et de la famille royale.

Cette lettre ne produisit aucun effet. L'Assemble, ivre de ses succs
et de toutes les lettres de flicitation qu'elle recevait de tous les
clubs du royaume, n'en laissait pas moins continuer contre la personne
du Roi les discours les plus violents, qui ne tendaient  rien moins
qu' provoquer sa destitution pour le mettre ensuite en jugement.

Les comits chargs du rapport sur le voyage de Varennes et sur le
parti  prendre relativement au Roi et  la forme de gouvernement 
tablir, hsitrent longtemps avant de se prononcer. M. de
Montesquiou, oubliant tout ce qu'il devait au Roi et  la famille
royale, se rangea du parti des factieux et demanda que l'Assemble
s'empart des fonctions de la royaut. Le pouvoir excutif inspirant,
disait-il, autant de dfiance que l'Assemble inspire de confiance, il
ne faut pas sacrifier le salut public  un respect superstitieux pour
la distinction des pouvoirs; et il appuya toutes les raisons que
Thouret, Chapelier et autres avaient allgues pour faire regarder le
voyage du Roi connue une infraction  la Constitution.

M. de Liancourt parla, au contraire, avec beaucoup de force sur les
dangers de la destitution du Roi, rfuta toutes les raisons mises en
avant pour en justifier la ncessit, et il se conduisit parfaitement
dans cette occasion.

M. de la Fayette ne s'oubliait pas et travaillait sourdement  faire
adopter l'opinion des factieux. Il se tint chez lui plusieurs
confrences, dans lesquelles il opina pour mettre le Roi en jugement,
esprant hter par l rtablissement d'une rpublique, objet constant
de tous ses voeux. Il esprait jouer le rle de Washington, ne
calculant ni la diffrence de la France  l'Amrique, ni le peu de
ressemblance qu'il y avait entre lui et celui qu'il avait la
prtention d'imiter. Barnave s'opposa fortement au projet de mettre le
Roi en jugement, et M. de Gilliers menaa et effraya tellement M. de
la Fayette sur les risques qu'il courait s'il russissait dans ce
projet, qu'il revint, quoique avec peine,  la conservation de la
royaut dans la personne du Roi, et soutint mme dans la suite cette
opinion avec assez de fermet. Je tiens cette anecdote de M. de
Virieu, dput, qui la tenait de M. de Gilliers mme, et qui me l'a
rpte plus d'une fois avant et depuis l'acceptation de la
Constitution de 1791.

Plusieurs membres de l'Assemble proposrent de donner un gouverneur 
Mgr le Dauphin et d'ordonner qu'on mt sous les yeux la liste des
personnes qu'on jugerait propres  cette fonction. M. Malouet et
plusieurs autres dputs s'opposrent fortement  une mesure aussi
rvoltante que celle d'ter  un pre tout pouvoir sur son enfant;
mais l'Assemble n'eut aucun gard aux raisons qui combattaient une
pareille proposition, et elle fut adopte sur-le-champ.

On remit, quelques jours aprs, sur le bureau de l'Assemble une liste
de plus de quatre-vingts personnes de toute profession et de tout
tat, qu'on proposait pour gouverneurs de Mgr le Dauphin. Elle tait
si bizarrement compose, qu'elle fit sentir le ridicule de cette
proposition,  laquelle on finit par ne donner aucune suite.

Les dputs du ct droit, indigns de la conduite de l'Assemble,
protestrent, par un crit qu'ils signrent tous, contre les dcrets
attentatoires  l'autorit royale, dclarant qu'ils se contenteraient
d'assister aux dlibrations de l'Assemble, sans prendre aucune part
 celles qui n'auraient pas pour but de dfendre les intrts de la
famille royale, dfense qui leur avait t confie par leurs
commettants, et  laquelle ils se faisaient gloire d'obir en y
employant toutes leurs forces.

Ces deux cent quatre-vingt-dix dputs demandrent la lecture de la
dclaration de leur protestation relativement aux dcrets qui avaient
t rendus; mais l'Assemble, craignant l'impression qu'elle pouvait
produire, s'y opposa, et l'on fut oblig de se borner  la dposer sur
le bureau. L'Assemble la fit mme retirer sur-le-champ.

Je fus pendant plus de quinze jours dans le cabinet de Mgr le Dauphin,
et ce ne fut qu'aprs mon interrogatoire que j'eus la libert de
parler  quelques personnes. La Reine et Madame lisabeth, pleines de
bont, trouvaient toujours moyen de me dire quelques mots, et de me
glisser quelques petits billets, lorsqu'elles traversaient le cabinet
pour aller  la messe. Je sus par l la dclaration du Roi et de la
Reine, et ce qu'il m'tait le plus intressant de savoir. On me permit
ensuite la lecture du _Moniteur_, qui me mit au courant de ce qui se
passait  l'Assemble. Ma seule consolation, pendant ce temps, fut la
permission que l'on me donna d'entendre la messe du Roi, qui se disait
tous les jours dans la galerie de Diane, et o je voyais, avec la
famille royale, mes parents et mes amis, qui ne manquaient jamais d'y
assister. Les hommes avaient la permission de voir le Roi  cette
heure-l, mais il n'en admettait qu'un petit nombre, pour ne pas
donner d'ombrage  toute la garde qui l'entourait.

Le duc de Brissac fut le seul qui eut la permission de suivre le Roi.
N'ayant point t du voyage de Varennes, il n'avait pas t loign de
sa personne, et ce fut pour ce prince une grande consolation de voir
auprs de lui un sujet aussi fidle, aussi dvou, et dont la conduite
noble et hroque s'est soutenue jusqu' son dernier soupir.

On ne disait plus de messe dans la chapelle du chteau. L'abb
d'Avaux, comme habitant de l'enceinte des Tuileries, avait la
permission de la clbrer le dimanche, et n'y a jamais manqu, non
plus que de porter l'habit ecclsiastique. Plusieurs personnes,
effrayes de la position o l'on se trouvait, lui conseillrent de le
quitter; mais il rpondit qu'il conserverait cette marque extrieure
d'attachement  son tat tant qu'on lui en laisserait la possibilit,
et qu'il la regardait comme un devoir dans un moment o l'on se
permettait les propos les plus indcents contre les ecclsiastiques.
On ne s'en permit aucun sur sa personne. Sa conduite lui avait attir
l'estime gnrale, et sa politesse et ses bonnes manires vis--vis de
la garde nationale lui en avaient acquis l'amiti, et elle le lui
prouva dans des occasions essentielles.

On employait toute sorte de moyens pour chauffer le peuple. Les rues
taient tapisses des caricatures les plus grossires; les
chansonniers se permettaient les chansons les plus infmes contre la
Reine; on vendait  tous les coins de rue les satires les plus
sanglantes contre le Roi et cette princesse, et des orateurs
dbitaient dans les lieux publics les mensonges les plus atroces.
Toutes ces horreurs restaient impunies et entraient dans les vues des
factieux, pour ter au peuple un reste de respect au Roi et de la
famille royale.

On aposta des gens sur le quai des Tuileries pour crier: Vive notre
petit Roi! quand Mgr le Dauphin se promenait sur la terrasse de
l'eau, dont on fut oblig de lui interdire la promenade. Ce pauvre
petit prince s'amusait de ces cris, dont il ne supposait pas la
consquence; car tout ce qui l'entourait, mourant de peur, n'osait lui
faire aucune rflexion. Ce ne fut que lorsque l'abb d'Avaux et moi
pmes le voir, que nous lui fmes sentir toute l'horreur que ces cris
devaient lui inspirer, et combien il devait se dfier de tout ce qu'on
pourrait lui dire de contraire au respect et  l'attachement qu'il
devait avoir pour le Roi et la Reine.

Ce prince et cette princesse, ne voulant point s'exposer comme
prisonniers aux regards de la garde nationale ni aux insultes d'une
multitude gare, ne quittrent plus leurs appartements et ne
voulurent mme pas prendre l'air dans le petit jardin de Mgr le
Dauphin. L'incertitude de leur sort, la mauvaise disposition des
esprits, les incommodits d'une chaleur touffante, tout concourait 
augmenter l'horreur et le dsagrment de leur situation. Ils avaient
besoin de tout leur courage pour la supporter avec le calme et la
dignit qui ne les abandonnrent pas un instant dans les circonstances
les plus critiques.

Madame lisabeth ne voulut pas non plus, par respect pour la position
du Roi, sortir de l'intrieur du chteau. Cette anglique princesse
fut leur consolation pendant leur captivit, ses attentions pour le
Roi, la Reine et leurs enfants redoublant toujours en proportion de
leurs malheurs. Elle et la Reine obligrent le Roi  faire tous les
jours une partie de billard aprs dner, pour lui faire faire un peu
d'exercice. Il passait le reste du temps enferm dans son cabinet,
lisant et travaillant beaucoup; car il n'tait pas un moment oisif, et
il avait une profonde instruction. La Reine s'occupait de ses enfants,
voyait le soir,  sept heures, ses dames du palais, mme celles qui
avaient donn leur dmission, et passait le reste de la journe 
lire,  crire et  travailler.

Le seul dlassement de la famille royale tait le moment de la
runion, et celui o elle tait tmoin des jeux innocents du jeune
prince et de Madame. Ils se donnaient aussi, les premiers jours de
leur retour  Paris, la petite consolation de voir passer et repasser
sous leurs fentres les dputs du ct droit qui les saluaient avec
une expression de douleur et de respect qui excitait leur sensibilit.
Mais l'Assemble en prit ombrage, et fit fermer les Tuileries, mme
aux dputs, pour priver encore le Roi de cette lgre satisfaction.

Malgr la violence de ses dclamations, l'Assemble ne pouvait se
dfendre de l'inquitude d'une invasion; et cette crainte augmentant
sa fureur contre les migrs, il fut question de les obliger  rentrer
sous deux mois, sous peine de squestrer leurs biens. On reprsenta si
fortement l'injustice d'une pareille loi, qu'on se contenta, pour le
moment, de dcrter une triple imposition pour ceux qui ne seraient
pas rentrs au bout de ce terme, sauf des peines plus graves en cas
d'invasion. M. du Verrier, qui avait t charg par l'Assemble
d'aller notifier  M. le prince de Cond le dcret qui ordonnait le
squestre sur ses biens, s'il ne rentrait  une poque dtermine, la
rassura  son retour sur les craintes qu'elle pouvait avoir des
puissances trangres, et affirma, ainsi que les autres commissaires
qui avaient t envoys aux frontires, que l'nergie du peuple
franais, jointe aux mesures qui avaient t prises, garantissait de
toute inquitude. M. du Verrier, avocat de profession, tait celui-l
mme que l'Assemble avait envoy comme commissaire  Nancy, dans le
temps de la rvolte des troupes, pour prendre des informations sur la
conduite qui y avait t tenue. Comme sa mission vis--vis du prince
de Cond s'tait positivement rencontre au moment du dpart du Roi,
on avait de l'inquitude sur ce qui pouvait lui tre arriv; mais il
n'prouva que quelques retards, et revint paisiblement rendre compte
du peu de succs de sa mission.

Je ne fus interroge que plus de trois semaines aprs le retour du
Roi. Un huissier du tribunal du premier arrondissement vint me
chercher dans l'appartement de Mgr le Dauphin, pour me conduire dans
le mien avec l'officier qui le gardait. Je trouvai M. Carrouge,
prsident du Tribunal, accompagn de M. Mabille et d'un greffier pour
crire ma dposition. Elle fut courte et conforme  la dclaration du
Roi et de la Reine. On me questionna sur la manire dont Mgr le
Dauphin et Madame taient sortis des Tuileries et sur le dguisement
du jeune prince.

On me demanda quelle tait la personne qui avait men la voiture du
Roi et quelles taient celles qui taient venues trouver le Roi 
Varennes. Mes rponses taient simples et laconiques: J'tais malade,
leur disais-je, et l'tat de faiblesse dans lequel j'tais m'avait
empch de rien apercevoir. Ces messieurs terminrent au bout d'une
heure leur interrogatoire, et je fus reconduite dans l'appartement de
Mgr le Dauphin, qui me servait de prison.

M. Carrouge se conduisit avec autant d'honntet que de dlicatesse
dans cet interrogatoire, et termina ainsi ses questions: Vous n'avez
srement jamais connu, madame, ce que c'est qu'un interrogatoire; il
faut vous faire connatre vos droits, et que vous sachiez que vous
pouvez revenir sur ce que vous avez dit, tant que vous n'aurez pas
sign. Je profitai de l'avis pour changer une petite circonstance
qui, quoique simple en elle-mme, pouvait tre mal interprte, et en
quittant ces messieurs, je ne pus m'empcher de leur dire que, quelque
pnible que pt tre ma position actuelle, je ne pourrais jamais me
reprocher une conduite que l'honneur me prescrivait, et qui me donnait
des droits  leur estime, quoiqu'ils ne pussent l'avouer dans les
fonctions qu'ils remplissaient.

Je m'attendais, en traversant la salle des gardes nationales, prcde
d'un huissier,  essuyer quelques mauvais propos. Je pris un air plus
assur que je ne l'tais dans le fond de l'me, tant loin de
m'attendre  trouver dans cet interrogatoire autant de justice que
d'gards; mais je dois  la vrit d'assurer que le plus profond
silence fut observ quand je passai et repassai dans cette salle pour
rentrer dans l'appartement de Mgr le Dauphin.

Le 13 juillet, jour o le comit devait faire son rapport sur le
voyage de Varennes, un inconnu prsenta  l'Assemble un mmoire,
qu'il fit circuler dans tout Paris, et dans lequel il rappelait tout
ce que le Roi avait fait depuis son avnement au trne pour le bonheur
de la nation et pour la ville de Paris. Il y retraait la garantie de
la dette contracte sous le rgne de ses prdcesseurs,
l'affranchissement des serfs, l'tablissement des Assembles
provinciales, l'abolition des corves, celle de la question,
l'adoucissement des lois contre la dsertion, la fraude et la violence
exclues des enrlements, l'tat civil rendu aux protestants, les arts
et les sciences protgs, les marais desschs, le rtablissement de
la marine et de la libert de la pche  Terre-Neuve, une paix
honorable en 1782, des travaux  Dunkerque, au Havre,  la Rochelle, 
Toulon et au port de Vendres, des canaux creuss en Bourgogne, en
Picardie et dans le Berry, la double reprsentation accorde au Tiers;
et il finissait par reprsenter cette bont si connue, qui lui avait
toujours fait exposer sa personne pour rtablir la tranquillit et
empcher l'effusion du sang de ses sujets.

On ne peut s'empcher de gmir sur la perversit de l'espce humaine
quand on voit tant de bienfaits pays par la plus noire ingratitude,
et couronns par un forfait, auquel on ne peut penser sans frmir, et
dont on cherche  dtourner la vue pour l'honneur de la nation.

D'aprs le rapport des sept comits runis, l'Assemble dcrta, le
15 juillet, qu'il y avait matire  accusation contre MM. de Bouill
pre et fils, auteurs du complot de l'enlvement de la famille royale,
et que leur procs serait fait et parfait devant la haute cour
nationale sant  Orlans; qu'il y avait galement lieu  accusation,
comme complices du complot, contre MM. Heymann, Gliuglin, d'Offelyse,
Disoteur, Guoguelas, Choiseul, Stainville, Maudelle, Fersen, du
Moutier, Valori et Maldan, qui devaient tre conduits sous bonne garde
 Orlans pour y tre jugs par la haute cour nationale; que MM. de
Damas, d'Audouin, Valecourt, Marassin, Talon, de Florac, Rmy, Lacour,
ainsi que M. de Briges et moi[24], resterions en tat d'arrestation
jusqu'aprs les informations prises, pour tre ensuite statu sur
notre sort, et que mesdames Branger et de Neuville seraient mises en
libert.

   [24] M. de Briges partit de Paris ds qu'il eut appris le dpart
   du Roi, et ayant eu quelques donnes pour croire que ce prince
   avait pris la route de Chlons, il se rendait dans cette ville
   lorsque M. de Romeuf y entrait de son ct. Il y fut mis en tat
   d'arrestation, et n'en sortit qu'aprs l'acceptation de la
   Constitution. Il tait un des plus fidles serviteurs du Roi, et
   prit  la funeste expdition de Quiberon en 1795.

On continua la discussion relativement  la personne du Roi. Pthion,
Vadier, Robespierre, Buzot et Rewbell se permirent les propos les plus
affreux contre ce prince. Ils voulaient sa mise en jugement, et
proposrent  cet effet l'tablissement d'une convention nationale.
Goupil et plusieurs autres dputs reprsentrent qu'une pareille
mesure ferait recommencer la Rvolution, entranerait les suites les
plus graves et serait la destruction de la Constitution. Pragnan
appuya leur opinion sur les raisons les plus solides, insistant sur la
ncessit d'un gouvernement monarchique en France; et l'Assemble
dcrta, le lendemain, que la suspension du pouvoir excutif et des
fonctions royales entre les mains du Roi, dcrte le 25 juin,
subsisterait jusqu'au moment o, la Constitution tant acheve, l'acte
constitutionnel serait prsent  l'acceptation de Sa Majest; que si
le Roi, aprs avoir prt serment  la Constitution, venait  le
rtracter, il serait cens avoir abdiqu; qu'il en serait de mme s'il
se mettait  la tte d'une arme dirige contre la nation, s'il en
donnait l'ordre  l'un de ses gnraux, et s'il ne s'opposait pas
formellement  un acte de cette nature; qu'un Roi qui aurait abdiqu
rentrerait dans la classe des simples citoyens et serait accusable de
tous les dlits postrieurs  son abdication.

Les Jacobins se plaignirent amrement de ce dcret. Ils voulaient la
destitution du Roi et sa mise en jugement; et ils prtendirent que
l'Assemble n'ayant pas nomm Louis XVI dans le dcret, il n'avait
aucune valeur vis--vis de sa personne. Ils proposrent en consquence
d'envoyer une adresse  toutes les socits populaires du royaume pour
faire connatre le voeu de la nation; de la revtir de dix millions de
signatures et de la prsenter ensuite  l'Assemble, qui ne pourrait
la rvoquer en doute. Robespierre conseilla, au contraire, de se
borner  dclarer que le Roi avait perdu la confiance de la nation. La
contradiction de toutes ces propositions les empcha d'aboutir  une
rsolution, mais elles exasprrent tellement les esprits, que quatre
mille forcens partirent du Palais-Royal, et vinrent dclarer au club
leur intention d'aller jurer au Champ de Mars de ne jamais reconnatre
Louis XVI pour leur Roi et de demander vengeance de son crime  la
socit. Laclos se chargea de la rdaction de la ptition qu'ils se
proposaient d'y porter pour la faire signer  tous les bons citoyens.

Une partie des membres du club des Jacobins, qui voulaient la
Constitution monarchique telle que la dcrtait l'Assemble,
s'opposrent  ce projet, firent scission avec ceux-ci, se retirrent
aux Feuillants, et y firent un nouveau club sous le nom de _club des
Feuillants_. Les Jacobins vourent aux membres de ce club une haine
irrconciliable et firent prir dans la suite tous ceux qu'ils en
purent arrter.

Les placards les plus incendiaires se multipliaient de jour en jour,
et le club des Cordeliers poussa l'audace jusqu' faire afficher qu'il
reclait dans son sein une socit de tyrannicides qui avaient jur de
tuer quiconque voudrait porter atteinte  la libert franaise.
D'Andr, qui avait pass du club des Jacobins  celui des Feuillants,
se plaignit fortement de la conduite des premiers, qui ne tendaient 
rien moins qu' la destruction de la Constitution, et il proposa de
mander sur-le-champ le ministre de la justice, les six accusateurs
publics et la municipalit, pour leur intimer l'ordre de faire arrter
les perturbateurs du repos public, et en cas de rsistance, de faire
proclamer la loi martiale.

Il n'y avait pas de temps  perdre. Ds le lendemain, 17 juillet,
seize mille hommes de la lie du peuple, parmi lesquels on reconnut
beaucoup d'trangers, s'assemblrent tumultueusement au Champ de Mars,
cherchant  entraner le peuple  la rvolte. Ils massacrrent deux
hommes au Gros-Caillou, les accusant d'avoir voulu faire sauter
l'autel de la patrie; et ils se disposaient  porter leurs ttes au
haut d'une pique, quand la municipalit arriva, ayant  sa tte M.
Bailly. Celle-ci employa tous les moyens de persuasion auprs de cette
multitude, lui lut le dcret de l'Assemble, et tmoigna tant de
regrets d'tre force d'en venir aux voies de rigueur, qu'elle
enhardit les factieux. Elle poussa mme la complaisance  leur gard
jusqu' accuser les prtres et les nobles d'avoir provoqu la
sdition, et elle passa la plus grande partie de la journe 
temporiser. Mais la garde nationale ayant t assaillie  coups de
pierres  son arrive, M. Bailly ordonna, aprs la lecture de la loi
martiale, de faire feu sur les rebelles, et il y en eut douze ou
quinze de tus et autant de blesss. La frayeur prit alors la place de
l'arrogance, et ils se mirent tous  fuir. On se saisit de
quelques-uns d'entre eux, et la tranquillit fut rtablie pour quelque
temps. On arrta, entre autres, un Italien nomm Rotondo, homme
excrable, dont l'arrive annonait toujours quelque catastrophe, et
qu'on pouvait appeler  juste titre le procureur du crime. Tous furent
mis en prison et n'en sortirent qu' l'amnistie gnrale, qui,
confondant le crime et l'innocence, remit dans la socit tous les
sclrats qui devaient s'attendre  la punition de leurs forfaits. Les
Jacobins vourent de ce jour une haine implacable  MM. de la Fayette
et Bailly; et ce dernier fit la triste exprience de ce que l'on gagne
 abandonner son souverain pour embrasser le parti populaire, dont on
finit toujours par tre la victime.

Le projet des rvolts avait t d'attaquer le chteau; mais M. de
Gouvion, qui s'tait charg de sa dfense, fit assurer la famille
royale qu'elle n'avait rien  redouter, ayant pris toutes les
prcautions ncessaires pour l'excution de sa promesse. Il avait
imagin un moyen trs-singulier pour dissiper sans effusion de sang
les attroupements qui chercheraient  forcer l'entre des Tuileries;
c'tait d'tablir des pompiers aux issues extrieures du jardin et du
chteau, qui devaient faire jouer leurs pompes sur les rebelles, et il
croyait pouvoir assurer qu'une pareille invention les ferait fuir en
un instant. On fut dispens d'en faire usage. La fusillade du Champ de
Mars avait inspir une terreur telle, que personne ne remua et que les
environs du chteau se trouvrent presque dserts.

Quelques jours aprs mon interrogatoire, M. de la Fayette me fit dire
que je pouvais voir mes parents et quelques amis; j'usai sobrement de
cette permission, qui me fut d'une grande consolation. Je les recevais
dans le cabinet de Mgr le Dauphin, que je n'avais pas encore la
permission de quitter. MM. Banks et du Fo, mes gardiens, se
retiraient, ds qu'ils les voyaient arriver, dans la pice voisine,
dont je laissais seulement la porte ouverte pour ne les pas
compromettre. Je leur rends la justice de s'tre conduits
trs-honntement  mon gard, et de leur avoir toujours entendu tenir
les meilleurs propos sur la famille royale,  laquelle ils se
piquaient d'tre trs-attachs. M. Banks, g de soixante ans,
dtestait la Rvolution et tait profondment afflig de ses excs;
mais, tant d'une humeur trs-pacifique, il redoutait tout ce qui
pouvait troubler sa tranquillit, et attachait un grand prix 
l'observation de la Constitution, qu'il regardait comme l'ancre du
salut de la France. M. du Fo, jeune, vif et brave, mais mauvaise
tte, tait susceptible de toutes les impressions qu'on pouvait lui
donner. Il changea continuellement de parti, et finit par une conduite
dont je ne me permets pas de parler en pensant  celle qu'il tint 
mon gard.

L'abb d'Avaux et madame de Tarente, appels au chteau par le devoir
de leur place, passaient des heures entires avec moi dans le cours de
la journe. Leur socit adoucissait l'amertume de ma situation, et je
n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement que j'en ai
reues. Cette dernire me donnait des nouvelles de la famille royale
et avait pour moi toutes les recherches d'attention imaginables. La
conformit de nos sentiments nous avait lies de l'amiti la plus
tendre. La mort seule eut le pouvoir de la rompre; mais elle n'a pu
effacer de mon coeur les sentiments que cette amie fidle savait si
bien inspirer, non plus que le souvenir de son beau et noble
caractre, qui lui a mrit l'estime de toutes les personnes qui l'ont
connue et l'attachement le plus tendre des amies qui ont t  porte
de l'apprcier.

On diminua successivement les gnes de ma position. On donna d'abord
 mes gardiens la permission de ne plus passer la nuit dans ma
chambre, et l'on me permit ensuite de me promener dans les Tuileries.
Rien n'tait plus triste que cette promenade, o, toujours accompagne
d'un de mes gardiens je ne rencontrais que des gardes nationaux. Il
fallait avoir autant de besoin de respirer l'air, comme j'en avais,
pour profiter de cette permission. Celle qui me fit le plus sensible
plaisir fut de pouvoir aller chez toutes les personnes de la famille
royale et nommment dans la chambre de Mgr le Dauphin. Mes gardiens me
conduisaient jusqu' la porte des membres de la famille royale et
restaient dans la pice voisine. J'eus encore la permission, mais
toujours accompagne, de descendre dans mon appartement et d'avoir 
dner quelques personnes de mes amies. Comme nos gardiens se
conduisaient avec dlicatesse et discrtion, je donnais  dner 
celui qui tait de garde, et ils furent extrmement sensibles  cette
politesse.

On avait cherch  loigner de moi Mgr le Dauphin, par la peur
qu'prouvaient ceux qui l'entouraient d'tre compromis s'il avait
seulement tent de me regarder en traversant la chambre que
j'occupais. Quand j'eus enfin la permission de rester avec lui dans
son appartement, car il m'tait extrmement dfendu de l'accompagner,
je lui demandai quelle tait la raison qui m'avait fait priver de ma
libert: C'est, me rpondit-il bien bas, pour avoir suivi
papa.--C'est donc une action bien criminelle  vos yeux d'avoir
donn au Roi des marques de mon respect, de mon attachement et de mon
dvouement  votre personne? Dites-moi, je vous prie, de quel nom on
peut qualifier la conduite que vous tenez, et que croyez-vous qu'en
pensera votre chre Pauline dont vous parlez si souvent? Il rougit et
se jeta dans mes bras en disant: Pardonnez-moi, j'ai eu bien tort;
mais ne le mandez pas  ma chre Pauline, car elle ne m'aimerait
plus. Je le lui promis, et de ce moment il n'y eut sorte de soins et
d'attentions que n'eut pour moi cet aimable enfant, voulant,
disait-il, me faire oublier le tort qu'il avait eu et dont il tait si
fch. Il tait impossible d'en voir un plus attachant, rempli de plus
d'intelligence et s'exprimant avec autant de grce. Il saisissait les
occasions de dire des choses agrables  ceux qui l'entouraient. Il
tait trs-attach au Roi; mais comme il lui en imposait, il n'tait
pas aussi  son aise avec lui qu'avec la Reine, qu'il adorait, et 
laquelle il exprimait ses sentiments de la manire la plus touchante,
trouvant toujours  lui dire quelque chose de tendre et d'aimable. Sa
gaiet et son amabilit taient la seule diversion aux peines
journalires dont la Reine tait accable. Elle l'levait
parfaitement, et quoiqu'elle et pour lui la tendresse la plus vive,
je lui dois la justice de dire qu'elle ne l'a jamais gt, et qu'elle
a toujours appuy les justes reprsentations que l'on faisait  ce
jeune prince. Il aimait l'occupation, et, dans un ge aussi tendre,
l'tude lui plaisait tellement, qu'on tait oblig de lui faire
quitter ses leons, malgr ses instances pour les continuer, lorsque
l'on jugeait que leur prolongation pouvait le fatiguer. Il n'en tait
pas moins vif ni moins gai. Il aimait  courir,  sauter,  passer
dans des chemins difficiles, et nommment  descendre  pic dans des
fosss un peu profonds. Il ne craignait rien, et l'on tait souvent
oblig de l'arrter dans les petites entreprises qu'il voulait faire
pour prouver sa force et sa lgret. Rien ne l'incommodait; et
quoique son extrieur n'annont rien d'extraordinaire pour la force,
il supportait singulirement toute espce de fatigue. Hlas! cette
excellente sant a augment la longueur du supplice que lui a fait
souffrir la barbarie la plus atroce. Elle a combattu longtemps, et ce
n'a t qu' la longue qu'elle a prouv les suites de l'affreux
rgime sous lequel gmissait cette illustre et dernire victime de la
tyrannie la plus rvoltante.

M. le comte de Fernand Nus, ambassadeur d'Espagne, reut de M. de
Florida de Blanca, principal ministre de cette cour, l'ordre de
remettre  l'Assemble la dclaration du roi d'Espagne, lorsqu'il
apprit le dpart du Roi, avec dfense d'y rien changer, malgr le
mauvais succs du voyage. Ce prince exhortait la nation franaise 
rflchir sur les motifs qui avaient dtermin la dmarche du Roi, 
revenir sur les procds qui en avaient t la cause,  respecter la
haute dignit du Roi et de sa famille, et  se persuader que toutes
les fois que la nation franaise remplirait tous ces devoirs, elle
n'aurait pas d'allis plus fidles et plus constants que l'Espagne.

La lecture de cette lettre fut suivie d'clats de rire. Plusieurs voix
demandrent l'ordre du jour, et la majorit de l'Assemble dclara que
ne se mlant point des affaires des puissances trangres, elle ne
souffrirait pas qu'elles se mlassent de celles de la France. A quoi
M. d'Andr ajouta que lorsque l'Assemble aurait pris une
dtermination sur le gouvernement  tablir et sur le sort du Roi,
elle la ferait connatre  l'Europe; que cette dtermination serait
ferme comme un rocher, et que tous mourraient plutt que d'y rien
changer.

M. de Fernand Nus, d'un caractre doux et pacifique, avait adopt
quelques ides du parti constitutionnel, et notamment celle qu'en
temporisant, le Roi retrouverait sans secousse la portion d'autorit
ncessaire au roi d'une grande nation. Il ne s'aperut que trop
combien il s'tait tromp dans son attente, et les vnements
dmontrrent d'une manire bien cruelle l'impossibilit de l'alliance
du crime avec la vertu. La crainte, insparable des crimes commis,
jointe  une profonde ambition, permet rarement de croire  la
gnrosit qu'inspire la vritable vertu, et empche de revenir  elle
ceux qui s'en sont trop carts.

M. de Stal, ambassadeur du roi de Sude, reut de ce prince la
lettre la plus nergique par laquelle il lui dfendait toute
communication avec qui que ce ft sans l'autorisation du Roi,
d'accepter aucune confrence avec le ministre des affaires trangres,
de ne rpondre que verbalement  tout ce qu'il lui communiquerait de
bouche ou par crit, et que quand mme les choses viendraient 
changer plus heureusement pour le Roi, de ne rien prendre sur lui et
d'attendre ses ordres ultrieurs. Il lui donnait de plus l'ordre
positif et rigoureux de donner au Roi, par son respect et par ses
soins, toutes les consolations qui seraient en son pouvoir, et que
tout dans sa maison annont le deuil et la tristesse. Il sentait,
disait-il, avec douleur, que de pareils ordres pouvaient lui faire
courir quelque danger, mais il tenait  la dignit de sa couronne, et
il n'tait pas possible d'y rien changer.

Les autres princes parurent branls par la conduite du roi de Sude;
ce qui inquita l'Assemble et la dtermina  dcrter la leve d'une
arme de quatre cent mille hommes. Sur quatre places  donner, elle
n'en laissa qu'une au Roi et se rserva la nomination des trois
autres: ce qui mettait ncessairement l'arme dans sa main. L'amnistie
qu'elle accorda aux soldats et aux officiers qui avaient mis les
rgiments en insurrection, acheva d'y dtruire toute ide de
discipline militaire et la rendit propre  l'excution de toutes ses
volonts.

Pendant que l'Assemble s'occupait de la rdaction de la Constitution,
elle continuait  laisser impunis les propos et les crits les plus
sditieux contre la famille royale. Le dcret sur la suppression du
marc d'argent pour tre ligible aux assembles suivantes, en ouvrait
la porte  tous ceux qui, n'ayant rien  perdre et tout  gagner,
devaient profiter de l'exaspration des esprits et tout tenter pour
parvenir au pouvoir, au risque de couvrir la France de sang et de
ruines.

Sa rage contre tout ce qui pouvait rappeler le plus lger souvenir de
la noblesse lui fit abolir tout titre et dcoration quelconque. Elle
permit seulement au Roi et  son fils an, comme appel  la
couronne, de porter le cordon bleu, le seul ordre de Saint-Louis tant
conserv pour le moment.

Le Roi, en sanctionnant ce dcret, cessa de porter le cordon bleu, ne
pouvant, dit ce prince, prouver aucun plaisir  porter une dcoration
qu'il ne pouvait faire partager  ceux qui lui taient attachs.

Cette Constitution, dont le dfaut d'acceptation devait faire rentrer
le Roi dans la classe d'un simple particulier, tait si dmocratique,
et laissait tellement l'autorit sans force et sans appui, qu'il tait
impossible qu'elle subsistt sans renverser le trne jusque dans ses
fondements. L'Assemble, pour en faire partager le bnfice aux
puissances trangres, fit traduire dans toutes les langues la
dclaration des Droits de l'homme et la fit parvenir dans toutes les
cours d'Europe.

Pour terminer ses sessions d'une manire digne de son commencement,
cette dsastreuse Assemble dcrta des rcompenses non-seulement 
ceux qui avaient arrt le Roi et qui l'avaient forc de revenir 
Paris, mais mme aux deux individus qui avaient menac de tirer sur
lui s'il continuait son voyage.

On donna  la ville de Varennes le couvent des Cordeliers pour y
tablir un tribunal de district et un dtachement de cavalerie avec
deux canons. On lui envoya un drapeau tricolore portant pour
inscription: A la ville de Varennes la patrie reconnaissante, et
l'on fit prsent d'un fusil et d'un sabre  chaque garde national de
cette ville.

On accorda  la ville de Clermont une pice de canon et cinq cents
fusils pour sa garde nationale, et autant  la ville de
Sainte-Menehould. Drouet, Sausse et Baillon obtinrent chacun trente
mille francs. Chacun de ceux qui avaient contribu  l'arrestation du
Roi reurent trois mille francs; d'autres reurent aussi des
rcompenses, mais moins considrables et proportionnes  la part
qu'ils avaient prise  ce cruel vnement.

M. de Montmorin, inquiet de l'effet que pourrait produire sur
l'Empereur la conduite de l'Assemble, crivit au marquis de Noailles,
ambassadeur  Vienne, lui mandant d'excuser le parti qu'elle avait
pris sur la position difficile o elle se trouvait, ayant  lutter
contre un parti qui voulait saper le trne dans ses fondements, et qui
lui avait mme fait courir plus d'un danger lorsqu'elle avait voulu
s'opposer  ses efforts. Il ajouta que la Rvolution tait faite et
sans retour; qu'esprer le contraire tait une erreur qui pouvait
avoir les suites les plus funestes et entraner l'Europe dans de
grands malheurs; que la Constitution devait tre prsente sous peu de
jours  l'acceptation du Roi; que son refus entranerait les plus
grands dangers: que Sa Majest en tait intimement persuade, et qu'on
seconderait mal ses intentions en cherchant  la renverser; que
c'tait une vrit dont on cherchait  pntrer les princes et les
migrs, et qu'il tait essentiel que l'Empereur ne mt point les
malveillants dans le cas de lui supposer des vues apposes  la
tranquillit de la France.

M. de Montmorin se laissait aisment persuader; et il tait en ce
moment influenc par Thouret, Beaumetz, Chapelier, Barnave et Duport,
qu'on supposait tre l'auteur de cette lettre. D'Andr, qui avait
gagn sa confiance et qui voulait se tirer d'affaire, quelle que ft
la direction que prissent les vnements, lui persuada que, pour
servir utilement le Roi, il fallait que sa conduite ne ft point en
opposition avec celle de l'Assemble, et que par cette raison il
devait appuyer toutes les motions de la majorit, quelque injustes
qu'elles pussent tre. La conduite de M. de Montmorin n'avait pour but
que de servir le Roi, et je ne l'ai jamais vu occup de ses intrts
personnels; mais ayant peu d'nergie et d'lvation dans l'esprit,
faible et craintif par caractre, aimant le repos et la tranquillit,
il fut toujours tromp par les rvolutionnaires, qui s'en servirent
pour entraner le Roi dans des dmarches qui rpugnaient  la droiture
de son caractre et  la justesse de son esprit. On effrayait ce
prince sur les dangers que courraient sa famille et ses fidles
serviteurs s'il se refusait aux mesures qui lui taient proposes; et,
connaissant l'attachement de M. de Montmorin, il prenait pour un
esprit conciliant cette faiblesse de caractre qui rpugnait 
employer la vigueur et la fermet pour dconcerter les dmarches de
ses ennemis.

L'Assemble s'occupait de la rvision de la Constitution avec autant
de lgret qu'elle en avait mise  dcrter les principaux articles.
Peu lui importait qu'elle et les moyens de garantir sa stabilit
contre les entreprises des factieux. Uniquement occupe d'abaisser la
puissance royale et de concentrer tous les pouvoirs dans la
lgislature, il lui suffisait de laisser  la France l'ombre de la
royaut; et croyant essentiel de terminer son ouvrage avant les
lections, elle refusa constamment d'couter la moindre objection de
la partie saine de l'Assemble, qui s'abstint de son ct de
contribuer en rien  cette oeuvre d'iniquit.

Les dmagogues dsiraient le refus du Roi pour prononcer la dchance
et tablir la rpublique. Les autres membres du ct gauche, qui
voulaient au contraire l'acceptation de la Constitution, employaient
tous les ressorts possibles pour y dterminer le Roi. Ses ministres
l'effrayaient sur les dangers que son refus ferait courir  la France,
 sa famille et  ceux qui avaient contribu  son voyage (car pour sa
personne, on savait bien qu'il ne la comptait pour rien).

Le ct droit, seul vritablement attach au Roi et  la monarchie,
lui reprsentait au contraire avec fermet les risques rels que lui
ferait courir l'acceptation de la Constitution, risques qu'il ne
ferait que retarder en se prtant aux dsirs de ceux qui ne
consultaient que leurs intrts dans les instances qu'ils lui
faisaient; qu'il pouvait juger leur intention par la conduite qu'ils
avaient tenue depuis le commencement de l'Assemble et par
l'acharnement qu'ils mettaient  le priver de l'autorit ncessaire 
un roi pour faire le bien et le bonheur de son peuple.

L'abb Maury fit parvenir au Roi deux projets de conduite: l'un pour
le refus positif de la Constitution, et l'autre pour son acceptation
en en faisant disparatre les principaux vices, qu'il dsignait et qui
la rendaient bien dangereuse  accepter telle qu'on la lui prsentait.
M. Malouet tait de ce dernier avis, et montra une grande nergie
vis--vis de l'Assemble malgr la manire indigne dont il tait
trait par le ct gauche, toutes les fois qu'il prenait la parole. M.
Bark fils, qui avait toujours pris, ainsi que son pre, le plus vif
intrt  la position du Roi, lui crivit la lettre la plus touchante
et la plus raisonne pour lui dmontrer qu'il ne devait pas balancer 
refuser son acceptation. Il l'engageait  s'armer de courage et 
s'exposer  tout plutt que de donner son adhsion  des dcrets qui
consacraient l'injustice et le mpris de tous les devoirs. Il l'assura
qu'on s'occupait efficacement de venir  son secours; que cette
acceptation contrarierait toutes les mesures que l'on prenait pour le
rtablir sur son trne; que son courage en imposerait, et serait
apprci par toute l'Europe; et il terminait sa lettre par quatre
lignes que son pre lui avait envoyes, comme plus faciles qu'une
lettre  faire tenir au Roi. Elles ne contenait que ce peu de mots:
Dites peu, n'crivez rien, ne consentez  rien, conservez votre
courage jusqu' la fin, nous travaillons pour vous.

Cependant les ministres redoublaient d'efforts pour effrayer le Roi et
lui faire regarder comme assure la perte de ceux qui taient dans les
prisons  cause du voyage de Varennes. On m'en avertit, en me disant
que, puisque j'tais dans une position analogue avec la leur, il tait
de mon devoir de demander au Roi de n'avoir aucun gard  cette
considration. J'hsitais  cause de ceux qui taient dans les prisons
d'Orlans; mais on m'assura tellement qu'ils seraient les premiers 
dsirer cette dmarche, que je me dcidai  aller, ds le lendemain,
chez le Roi. Je dis  Sa Majest que, quoiqu'il ne m'appartnt pas de
me mler des affaires du gouvernement et de prjuger ses intentions
sur l'acceptation de la Constitution, je croyais de mon devoir de le
supplier, en mon nom et en celui de tous ceux qui avaient contribu 
son voyage, de vouloir bien carter de sa pense l'ide qu'il pourrait
leur faire courir quelque danger par son refus; que je pouvais lui
rpondre qu'il n'y en avait pas un de nous qui ne s'y expost de bon
coeur pour lui voir prendre le parti le plus honorable et le plus
utile pour sa sret prsente et future.

Je suis profondment touch, me dit Sa Majest, d'une dmarche aussi
gnreuse; mais je sais ce que je dois  ceux qui se sont sacrifis
pour moi. De ce moment je n'eus plus de doute sur l'acceptation de la
Constitution, et je me bornai  faire des voeux pour qu'elle
n'entrant pas ce prince dans les malheurs que prsageaient ceux qui
en conseillaient le refus.

Peu de jours aprs, une dputation de l'Assemble vint apporter la
Constitution  Sa Majest, en lui donnant dix jours pour l'examiner,
et au bout desquels il devait donner une rponse positive. Comme il
et t difficile de supposer  cette acceptation une apparence de
libert, si l'on et continu  tenir ce prince dans la captivit o
on le retenait depuis son retour de Varennes, on retira les officiers
qui taient chargs de sa personne, et on lui rendit les honneurs
accoutums. Il fut, en consquence, le dimanche suivant,  la messe
dans la chapelle des Tuileries avec la famille royale. Le peuple s'y
rendit en foule et tmoigna une grande joie de le revoir. On cria de
toute part: Vive le Roi! Une seule voix sortie de la foule ajouta:
_Oui, s'il accepte la Constitution._ Il tait impossible d'en douter
en voyant sa mme confiance dans ses ministres, dont les uns par
faiblesse, et les autres dans des intentions plus coupables,
dsiraient vivement l'acceptation d'une Constitution dont les suites
devaient tre si funestes.

Les princes, frres de Sa Majest, instruits des instances qu'on lui
faisait pour accepter cette Constitution, lui crivirent la lettre la
plus forte et la plus raisonne pour l'en dtourner. Ils lui
reprsentaient qu'elle soutenait tous les crimes, qu'elle portait
atteinte  la religion, aux droits de ses sujets et  ceux de la
monarchie, dont elle tait destructive; qu'elle tait, de plus,
impraticable  excuter, et que Sa Majest prouverait un jour les
plus vifs regrets si elle se laissait entraner, par la suggestion de
ses ministres,  accepter un acte aussi oppos aux lumires de son
esprit qu'aux sentiments de son coeur.

Ils l'assuraient qu'on allait venir  son secours; et pour lui
prouver que ce n'tait pas par de simples paroles, ils lui envoyaient
la copie de la dclaration de l'Empereur et du roi de Prusse, signe 
Pilnitz, et dont l'original tait entre leurs mains. Ils terminaient
cette lettre en lui reprsentant que sa couronne tant hrditaire 
tous les princes de sa maison, il n'avait pas le droit d'en abandonner
les prrogatives; qu'ils protestaient, lui Monsieur et Mgr le comte
d'Artois, tant en son nom qu'en celui des princes ses enfants, contre
une acceptation dicte par la violence et diamtralement contraire au
voeu de la nation librement exprim dans l'un des cahiers donns aux
diverses dputations aux tats gnraux. Ils renouvelaient ensuite au
Roi,  la suite de cette protestation, l'assurance des sentiments du
respect le plus profond et du plus vif attachement pour la personne de
Sa Majest, leur seigneur et frre, dans les bras duquel ils
voleraient avec empressement pour y renouveler l'hommage de leur
obissance et en donner l'exemple aux sujets de Sa Majest.

Les princes de la maison de Cond lui crivirent aussi la lettre la
plus soumise, mais en mme temps la plus noble, pour lui rappeler
leurs droits et protester contre toute atteinte porte  ceux de la
monarchie, qu'ils dfendraient jusqu' la dernire goutte de leur
sang.

Les ministres reprsentrent au Roi que les princes n'tant pas 
porte de connatre la position o se trouvait Sa Majest, elle seule
pouvait juger du danger qu'il ferait courir  la France en refusant
d'accepter la Constitution. Le Roi, fatigu de leurs instances et de
sa position actuelle, effray de celle o il pouvait se trouver, et
craignant par-dessus tout d'attirer une guerre civile en France, se
dtermina  suivre leur avis et  accepter une Constitution dont les
suites devaient tre aussi funestes pour eux que pour la personne de
Sa Majest.

Au bout du temps prescrit, Duport du Tertre, ministre de la justice,
porta  l'Assemble une lettre de ce prince par laquelle il se
dterminait  accepter la Constitution, et dans laquelle il ajoutait
que, trouvant plus convenable de prter le serment d'y tre fidle
dans le lieu o elle avait t faite, il se rendrait le lendemain 14
septembre  l'Assemble nationale. La lettre de Sa Majest avait t
dicte par Thouret, Beaumets, etc. Thouret, prsident de l'Assemble,
sous prtexte que l'criture tait difficile  lire, demanda de la
parcourir avant d'en faire la lecture; il voulait s'assurer qu'on n'y
avait rien chang. Son but principal tait d'attnuer la dclaration
lance par le Roi en partant pour Montmdy, et elle tait, par
consquent, aussi astucieuse que la conduite de ses auteurs.

Elle commenait par rappeler que la conduite de Sa Majest, depuis
son avnement au trne, avait eu uniquement pour but le bonheur de ses
sujets; que l'espoir de le voir raliser plus promptement l'avait
dtermin  sanctionner tous les dcrets de l'Assemble avant mme
leur runion dans, l'ensemble de la Constitution; que celui de voir la
loi reprendre sa force dans les nouvelles autorits constitues avait
longtemps soutenu son courage; mais que, voyant au contraire
l'anarchie prendre la place du pouvoir et la licence porte  son
comble, il n'avait pas voulu accepter une Constitution dcrte dans
de pareilles conditions, et avait jug utile de s'isoler de tous les
partis, pour connatre vritablement le voeu de la nation; qu'ayant
vu, depuis, son retour, l'Assemble s'occuper d'objets aussi utiles
que l'organisation de l'arme, la rpression de la licence de la
presse, et ne pouvant mettre en doute l'attachement de la nation  la
monarchie et son dsir de lui voir accepter la Constitution, il se
dcidait, par des motifs aussi pressants,  la faire excuter par tous
les moyens qui seraient en son pouvoir; qu'il renonait au concours
qu'il avait d'abord rclam dans sa formation, et que n'tant
responsable qu' la nation, nul ne pouvait se plaindre de sa
renonciation  ce concours.

Il convenait,  la fin de cette lettre, qu'il y avait plusieurs points
essentiels  dsirer dans la Constitution, mais que vu la division qui
existait dans les esprits, le temps seul pouvait en tre le juge, et
qu'on ne pourrait lui faire de reproches d'employer tous les moyens
qui taient en son pouvoir pour la mettre en oeuvre, et de l'aider 
remplir le but qu'on en devait attendre.

Le ct droit garda le plus profond silence pendant cette lecture, qui
fut interrompue par les bravos du ct gauche de l'Assemble.

Sur la proposition de M. de la Fayette, on dcrta la mise en libert
de toutes les personnes dtenues  l'occasion du voyage du Roi, et la
libre sortie du royaume. On rvoqua le dcret concernant les migrs
et les procdures nes de la Rvolution. On accorda une amnistie 
ceux qui avaient contribu au voyage de Varennes, et on la rendit mme
gnrale, pour y comprendre les assassins, les pillards et les soldats
rebelles, qui allrent tous grossir la horde de brigands que les
conjurs tenaient  leur solde. M. de Montmorin fut, de plus, charg
par l'Assemble d'interposer ses bons offices auprs des cantons
suisses pour obtenir la grce des soldats de Chteauvieux, condamns
aux galres par cette nation.

On envoya une dputation de soixante membres  l'Assemble pour porter
ces dcrets  l'acceptation du Roi et lui tmoigner la joie que sa
lettre avait cause  l'Assemble. La rponse de Sa Majest fut dans
le sens de sa lettre; et pour complter la satisfaction des dputs,
la Reine se prsenta  la porte du cabinet du Roi, tenant par la main
Mgr le Dauphin et Madame, et les assura qu'elle partageait les
sentiments du Roi et les inspirerait  ses enfants.

L'Assemble s'occupa le mme jour de la runion du comtat d'Avignon 
la France. Elle tait rsolue depuis longtemps, et elle fut proclame
avec la mme lgret que les autres dcrets de l'Assemble. On opina
pour la runion, d'aprs le soi-disant voeu des Comtadins, voeu
exprim sous la pression de la terreur inspire  la plupart des
signataires. Il n'avait de sincre que la signature des brigands
correspondant avec les factieux de l'Assemble.

L'arme aux ordres de ces derniers, qui se faisait appeler la brave
arme des brigands de Vaucluse et avait  sa tte Jourdan, second
d'Antonelle et autres sclrats, faisait trembler le pays. Les scnes
d'horreur qu'ils avaient commises et qu'ils menaaient de renouveler
forcrent quarante mille Avignonnais  s'expatrier, pour ne pas
s'exposer  leur fureur. Elle tait telle, que l'abb Mulot, envoy
comme commissaire de l'Assemble dans ce malheureux pays, crivait que
les atrocits qui y avaient t commises taient au-dessus de tout ce
que l'on en pouvait crire. Cela ne l'empcha pourtant pas, ainsi que
Verninac et Lescne des Maisons, ses collgues, de seconder toutes les
manoeuvres employes pour faire demander une runion qui affligeait
tous ceux qui ne partageaient pas les opinions de ces misrables.

L'abb Maury accusa la commission d'abus de pouvoir, dvoila leur
conduite  l'gard de ce malheureux pays, et leur reprocha la
protection qu'ils accordaient aux brigands qui le dsolaient. On
refusa d'couter les preuves dont il appuya son accusation et de
prendre aucune information pour s'assurer de la vrit. La runion fut
dcrte, et l'on pria le Roi de faire traiter avec la cour de Rome
des ddommagements et intrts qui lui taient dus.

On s'occupa ensuite du crmonial  observer pour la rception du
Roi. L'Assemble dcida qu'on le saluerait en arrivant et qu'on
s'assoirait ensuite; qu'il y aurait devant le bureau deux fauteuils
couverts de tapis avec des fleurs de lys, et parfaitement semblables,
l'un pour le Roi, l'autre pour le prsident. M. Malouet ayant fait
observer que l'on tmoignait au Roi bien peu de respect par une
pareille conduite, il lui fut cri: Mettez-vous  genoux, si vous le
voulez.

Le ct droit, pour prouver son opposition  l'acceptation d'une
pareille Constitution, se retira avant l'arrive du Roi, et fit
ensuite une protestation, signe de tous ses membres, contre la
violence faite au Roi et sur l'impossibilit o il tait de sacrifier
aucun des droits de la couronne, qui devait tre remise  ses
successeurs telle qu'il l'avait reue de ses aeux.

Le dcret de l'amnistie m'ayant rendu la libert, je repris mes
fonctions auprs de Mgr le Dauphin et de Madame, et je les suivis le
lendemain  l'Assemble. Nous allmes dans une loge prpare pour la
Reine, qui fut force,  son grand regret, d'assister  une sance
aussi pnible pour une princesse dont le coeur et l'esprit taient 
la hauteur de son rang. Ce qui s'y passa n'tait pas fait pour adoucir
ses chagrins.

Le Roi pronona, debout et dcouvert, le serment prescrit par
l'Assemble; mais, s'apercevant qu'il tait seul debout, il s'assit 
ct de Thouret, prsident de l'Assemble, et, aprs avoir achev la
formule du serment, il lui tmoigna le dsir le plus vif de
recueillir, comme fruit de la dmarche qu'il venait de faire, le
retour de la paix et de la concorde, et qu'elle ft le gage du bonheur
du peuple et de la tranquillit de l'empire.

Thouret, les jambes croises, les bras appuys sur ceux de son
fauteuil, pour avoir l'air plus libre, rpondit au Roi du ton le plus
insolent, faisant l'loge de l'Assemble et de son courage pour la
destruction des abus. Puis il ajouta qu'il n'avait plus rien  dsirer
en voyant le Roi couronner le plus solennel des engagements par
l'acceptation de la royaut constitutionnelle, qui lui tait dfre
par l'attachement des Franais et lui tait garantie par cette
immortelle Constitution et par le besoin qu'avait la nation d'une
monarchie hrditaire. Il termina son discours en assurant le Roi que
cette nouvelle rgnration donnait aux Franais une patrie,  lui,
comme roi, un nouveau titre de grandeur et de gloire, et comme homme,
une nouvelle source de jouissance et de sentiments de bonheur.

Il tait difficile de se jouer d'une manire plus insolente et plus
indcente de la majest royale. La Reine souffrit cruellement en
entendant un pareil discours, et elle sortit de l'Assemble la mort
dans l'me, ne prvoyant que trop les malheurs que l'on devait
attendre de pareilles dispositions.

Le Roi, qui se flattait encore de pouvoir,  l'ombre de cette
Constitution et  force de sagesse et d'application, profiter de
toutes les circonstances pour ouvrir enfin les yeux  la nation sur
ses vritables intrts, dclara  la Reine qu'il allait faire tout ce
qui dpendrait de lui pour faire marcher la Constitution. Il lui
demanda, ainsi qu' toutes les personnes qui l'entouraient, de
s'interdire toute rflexion sur les dmarches que les circonstances
venaient d'exiger de lui; de ne se permettre rien de contradictoire 
la Constitution, et, conformment  un de ses articles, de ne plus
nommer  l'avenir Mgr le Dauphin que du nom de prince royal.

On ordonna un _Te Deum_ et des rjouissances publiques en action de
grces de l'acceptation de la Constitution. On tablit des jeux pour
le peuple dans les places et les carrefours, avec des distributions de
comestibles, et il y eut illumination gnrale dans tout Paris. Celles
des Tuileries, de la place Louis XV et des Champs-lyses taient
superbes. On fit tant d'instances au Roi et  la Reine pour aller voir
cette dernire, que Leurs Majests ne purent s'y refuser. Elles y
furent en carrosse avec Mgr le Dauphin, Madame, Madame lisabeth, le
duc de Brissac et moi. On cria souvent: Vive le Roi! mais sans cet
lan du coeur qui ne se commande pas, et plusieurs voix crirent
aussi: Vive la Fayette! Il est remarquable qu'il n'y avait aucune
gaiet parmi toute cette multitude, dont la foule se pressait pour
jouir du plaisir de la promenade et de la magnifique illumination des
Champs-lyses. Qu'il est triste, me dit la Reine, que quelque chose
d'aussi beau ne laisse dans nos coeurs qu'un sentiment de tristesse et
d'inquitude! Elle faisait effort sur elle-mme pour parler aux
gardes nationaux qui entouraient sa voiture et dissimuler sa
tristesse. Le jeune prince mme, non plus que Madame, ne prirent aucun
plaisir  cette promenade, et semblaient prvoir les malheurs qu'ils
avaient  attendre d'une pareille Constitution.

Les derniers actes de l'Assemble ne furent pas plus respectueux pour
le Roi que sa conduite prcdente. Elle dcrta le brisement du sceau
royal portant: _le Roi et la loi_, pour y substituer: _la nation, la
loy et le Roi_. Elle abolit les notaires royaux pour en crer de
nationaux, et elle aurait fait passer les Suisses dans les troupes de
ligne si l'on n'et eu besoin du consentement des cantons: ce qui
obligea de renvoyer la proposition au ministre des affaires
trangres, pour lui laisser le temps de faire une convention avec les
Suisses.

Elle condamna ceux qui rappelleraient dans les actes les titres
supprims, comme anciennement existants,  payer le sixime de la
contribution foncire, les dclarant, en outre, incapables de possder
aucun emploi civil ou militaire et rays du tableau civique. Mmes
peines pour ceux qui conserveraient des livres, des armes et des
armoiries sur leurs maisons et sur leurs voitures. Seraient destitus
les notaires et officiers civils qui recevraient de pareilles
dnominations et qui auraient prt leur ministre  tablir des
titres de noblesse. On obligea, sous la mme peine, les prposs aux
droits d'enregistrement de remettre de pareils actes aux commissaires
du Roi prs les tribunaux, pour leur faire porter la peine dcrte
ci-dessus. Dans la colre qui l'emportait, M. Chabroud demanda mme
que les nobles que l'on trouverait en contravention de ce dcret
fussent mis pendant trois heures au carcan; mais cette demande fut
trouve si ridicule, qu'elle tomba dans le mpris qu'elle mritait.

M. d'Estournel proposa que l'Ordre de Saint-Louis, auquel on substitua
le nom d'Ordre militaire, ft exempt du serment de catholicit, et
commun aux protestants comme aux catholiques. On se doute bien que la
proposition fut accepte sans difficult. Il n'en fut pas de mme des
rclamations qu'adressrent les parents des fondateurs de maisons
pieuses, pour rentrer en possession des biens donns  titre de
rversion, en cas de destruction. Elles furent rejetes, sous prtexte
que les biens, ayant t donns en vue d'utilit publique, devaient
rester  la disposition de la nation, sauf  lgaliser et  faire
droit aux demandes particulires, d'aprs les clauses des actes de
fondation.

Comme l'Assemble ne pensait  rendre aucun compte par recette et par
dpense des fonds dont elle avait ordonn l'emploi, M. Malouet fit la
motion quelle ft tenue d'en rendre compte avant la fin de la session,
pour que l'on st positivement o avait pass le produit de toutes les
sommes qui avaient t verses entre ses mains. M. de Montesquiou
rpondit que ces comptes taient au comit, et qu'on pouvait les y
aller voir.--Il faut les preuves  l'appui, rpondit M. Malouet. A
ces mots, la rage s'emparant des membres du ct gauche, on l'injuria,
on lui coupa la parole, et l'Assemble passa  l'ordre du jour.

La dclaration que fit ensuite le mme M. Malouet pour confirmer le
refus de son suffrage  une Constitution contraire sur plusieurs
points, non-seulement  son mandat, mais encore aux principes de
l'ordre, de la libert et du gouvernement monarchique, excita la mme
fureur. Le dput Lavie, vritable nergumne, aprs avoir accabl
d'injures les membres du ct droit, finit, dans l'excs de sa colre,
par les appeler brigands, assassins, ajoutant qu'on aurait soin de les
recommander aux provinces. Tout cela se passait au moment o M. de
Lessart, ministre de l'intrieur, apportait  l'Assemble une
proclamation du Roi, pour inviter  abjurer tout esprit de parti et 
y substituer un esprit de paix et de concorde.

Cependant, l'influence des clubs commenait  inquiter l'Assemble.
Elle leur fit dfense de s'opposer aux actes mans des autorits
constitues, de prsenter des ptitions et de former des dputations
pour assister aux crmonies publiques, condamnant les contrevenants 
tre rays pour six mois du tableau civique et dclars incapables des
fonctions publiques. Mais la frayeur qu'ils inspiraient faisait agir
si mollement contre eux, que cette faiblesse les enhardissait  violer
toutes les lois lorsque leur intrt l'exigeait.

Un huissier, ayant voulu excuter un dcret de prise de corps contre
Danton pendant l'assemble lectorale, aprs en avoir demand la
permission  M. Pastoret, prsident, n'en fut pas moins conduit en
prison par les ordres de ce dernier, effray des menaces de Danton,
qui avait une grande influence dans le club des Cordeliers; et ce dni
de justice demeura impuni.

L'Assemble termina enfin sa session. Le Roi en fit la clture et y
pronona un discours qui ne respirait que l'amour de son peuple et le
dsir de voir la paix et la concorde remplacer les troubles dont la
France tait agite. Il promit d'employer tous les moyens que lui
avait donns la Constitution, pour en assurer l'observation, engagea
les dputs, en retournant dans leurs provinces,  se servir de leur
influence pour faire respecter les lois, en prchant la soumission aux
autorits constitues. Il les chargea, de plus, d'assurer leurs
concitoyens que le Roi serait toujours le meilleur ami de son peuple.

Thouret rpondit  Sa Majest par l'assurance de l'attachement qu'il
inspirait au peuple, grce  son acceptation franche et entire de la
Constitution; que l'nergie de ses sentiments ne pourrait que
s'accrotre par ses efforts pour le maintien de la Constitution, qui
garantissait galement et la royaut et la libert; que son
acceptation avait port le dcouragement au dehors et ranim la
confiance au dedans, et qu'il pouvait compter sur les soins des
dputs pour remplir le voeu exprim par Sa Majest.

Le Roi sortit de l'Assemble au milieu des battements de mains et des
cris de: Vive le Roi! accompagn d'une simple dputation qui le
conduisit au chteau. Aprs sa sortie, Target lut le procs-verbal, et
dclara que la mission de l'Assemble tant remplie, elle terminait
ses sances.

Avant de quitter la salle, elle reut encore les hommages de la
municipalit, ayant  sa tte M. Bailly, qui la flicita en son nom et
au sien sur les immortels travaux qu'elle avait accomplis.

M. Pastoret, au nom de la Commune de Paris, renchrit encore sur ces
loges, la louant sur l'avantage d'avoir tabli la plus belle
Constitution de l'univers, et d'avoir effac les traces du despotisme
par cette immortelle dclaration des droits de l'homme, qui, en
rtablissant l'galit, avait fait ressortir cette grande vrit: que
toute la force des tyrans tait dans la patience des peuples. Il
invita ensuite l'Assemble lgislative  s'occuper srieusement des
finances, dont l'embarras pouvait entraner la ruine de la Rvolution.

Au sortir de la sance, les galeries prodigurent leurs
applaudissements  Pthion et  Robespierre, et hurent plusieurs de
ceux qui avaient t prcdemment l'objet de leur admiration.

Le choix des dputs de l'Assemble lgislative ne pouvait donner au
Roi l'espoir de retirer le fruit de tant de sacrifices, pour procurer
 la France le repos qui lui tait si ncessaire. On avait nomm un
grand nombre des plus violents dmagogues, tels que Brissot,
Antonelle, l'abb Mulot, Lacroix, Vergniaud, Guadet, Gensonn,
Grangeneuve, l'abb Fauchet, Esnard, Hrault de Schelles, Le Quino,
Camille Desmoulins, Basire, Merlin, Chabot, Cerotti, Le Cointre de
Versailles, Couthon, Andris, Guiton de Morveau, Quinette, Cambon,
Dubois de Cranc, Garaud de Coulon, Lacpde, Cuvillier, auteur de
l'insurrection de Brest, etc., etc., lesquels, voulant jouir  leur
tour des mmes avantages que leurs prdcesseurs, annonaient le
dessein de rformer ce qu'ils trouvaient encore de trop aristocratique
dans la nouvelle Constitution. Moins touchs des malheurs qu'ils
pouvaient attirer sur leur patrie que de l'espoir de se frayer le
chemin des honneurs et de la fortune, le plus grand nombre d'entre eux
avaient un dsir effrn de libert et d'galit, et aspiraient 
tablir une forme de gouvernement qui approcht tellement de celui
d'une rpublique, que la royaut ne pt se soutenir contre leurs
efforts pour l'anantir.

Les autres dputs de l'Assemble, tels que Ramond, Vaublanc,
Pastoret, etc., etc., lesquels eussent t membres du ct gauche de
la prcdente assemble, et qui taient devenus du ct droit de
celle-ci, ne partageaient pas leurs sentiments, mais ils n'taient pas
de force  rsister  leurs attaques. Tout annonait qu'il se
prparait une nouvelle rvolution, qui entranerait avec elle la ruine
de la monarchie et celle de la Constitution, en tablirait une plus
populaire, dont la Rpublique serait le fondement.


FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DU TOME PREMIER.


CHAPITRE PREMIER.

(1789)

  Sjour  Versailles.--Journes des 5 et 6
  octobre.--tablissement du Roi  Paris.--Continuation
  de la fermentation existant dans cette ville.--Conduite
  du Roi  l'gard des Parlements de Rouen et de
  Metz.--Arrestation de diverses personnes.                           1

CHAPITRE II.

(1790)

  Jour de l'an.--Dmarche de la Chambre des vacations
  du Parlement de Bretagne.--Procs de M. de
  Besenval.--Essai pour runir le ct droit et le
  parti modr de l'Assemble.--Dmarche du Roi 
  l'Assemble, le 4 fvrier, et discours de ce
  prince.--Troubles dans les provinces.--Commencement
  d'insurrection parmi les troupes.--Mort de M. de
  Favras.--Dcret pour assurer la tranquillit des
  provinces.--Dputation des commerants du
  royaume.--Commencement d'insurrection 
  Saint-Domingue.--Autorit que s'attribuent les
  districts.--L'Assemble usurpe tous les pouvoirs et
  ne laisse au Roi aucune autorit.--Mort de
  l'empereur Joseph II.--Enqutes du Chtelet et de la
  Commune sur les journes des 5 et 6 octobre.--Belles
  rponses de la Reine  ce sujet.                                   44

CHAPITRE III.

(1790)

  Premire communion de Madame.--Formation de
  plusieurs fdrations dans diverses provinces du
  royaume.--Dsordre des  finances.--Vente des biens
  et Constitution civile du clerg.--Suppression de
  tous les tribunaux du royaume.--Dnonciations
  continuelles et protection accorde aux
  dnonciateurs.--Institution des juges.--Troubles
  dans le royaume.--Discussion sur le droit de paix et
  de guerre.--Dcret rendu  ce sujet.                               83

CHAPITRE IV.

(1790)

  Continuation des troubles dans le royaume et dcret
  rendu  ce sujet.--Liste civile dcrte par
  l'Assemble.--Voyage de Saint-Cloud.--Suppression de
  la noblesse.--Dsorganisation de l'arme.--Troubles
  excits  Avignon pour oprer la runion du Comtat 
  la France.--Ptitions incendiaires accueillies 
  l'Assemble.--Protection accorde aux factieux dans
  les diverses provinces du royaume.                                102

CHAPITRE V.

(14 juillet 1790)

LA FDRATION. 133

CHAPITRE VI.

(1790)

  Arrestations, dnonciations et dcrets
  dsorganisateurs.--Continuation des mesures pour
  anantir l'autorit royale.--Des meurtres et des
  dsordres dans les diverses parties du royaume.                   152

CHAPITRE VII.

(1790)

  Affaire de Nancy.--Retraite de M. Necker.--Camp
  de  Jals.--Nouvelle mission d'assignats.                        172

CHAPITRE VIII.

(1790)

  Procdure sur les vnements des 5 et 6
  octobre.--Conduite de l'Assemble  ce
  sujet.--Insubordination de la flotte de
  Brest.--Dmission de M. d'Albert de Rioms.--Nouvelle
  dnonciation des ministres.--Dmission de M. de la
  Luzerne.--Protestations nergiques des divers
  Parlements contre les atteintes portes  l'autorit
  royale.--Troubles de la Martinique.--Incertitude du
  Roi pour s'loigner de Paris.--Son retour dans cette
  capitale.--Dmission des ministres et leur
  remplacement.--Continuation des troubles.                         187

CHAPITRE IX.

(1791)

  Constitution civile du clerg.--Serment exig
   ce sujet.--Refus de la plupart de ses
  membres.--Perscutions qu'il excite.--Remplacement
  des vques et des curs.--Formation de divers clubs
  tant  Paris que dans les provinces.--Troubles dans
  les provinces du Midi.--Essai d'un club monarchique
  dont les dmagogues ne voulurent jamais souffrir
  l'tablissement.                                                  215

CHAPITRE X.

(1791)

  Dpart de Mesdames. Insurrection provoque  cette
  occasion.--Nouveaux moyens employs pour chauffer
  le peuple et diminuer le respect d  la Majest
  Royale.--Nouvelles suppressions de
  l'Assemble.--Journe du 28 fvrier.--Mort de
  Mirabeau.                                                         240

CHAPITRE XI.

(1791)

  Dcret sur la responsabilit des
  ministres.--Violences exerces contre les
  catholiques.--Arrt des dpartements  ce
  sujet.--Insurrection dirige contre le chteau pour
  mettre  obstacle au voyage que le Roi voulait faire
   Saint-Cloud.--Fausses dmarches du Roi par le
  conseil de ses ministres.--Insultes faites  ce
  prince.--loignement forc de ses plus fidles
  serviteurs.--Continuation des mesures violentes de
  l'Assemble, qui ne garde plus aucune
  mesure.--Rtractation de l'abb Raynal.--Le Roi
  pense srieusement  quitter Paris.                               266

CHAPITRE XII.

(21 juin 1791)

  VOYAGE DE VARENNES                                                301

CHAPITRE XIII.

(1791)

  Dclaration demande au Roi et  la Reine
  relativement au voyage de Varennes.--Les ministres
  obtiennent le dsaveu de sa protestation en quittant
  Paris.--Lettre de M. de Bouill 
  l'Assemble.--Dlibrations des comits relativement
  au Roi et au gouvernement  tablir en
  France.--Protestations du ct droit contre les
  actes attentatoires  l'autorit royale.--Moyens
  employs pour chauffer le peuple.--Dcret pour
  obliger M. le prince de Cond et les autres migrs
   rentrer en France.--Autre dcret relatif aux
  personnes qui avaient accompagn le Roi, et
  suspension des fonctions royales jusqu'
  l'acceptation de la Constitution.--Dmarches du roi
  d'Espagne et des autres princes de l'Europe.--Lettre
  de M. de Montmorin aux ambassadeurs et ministres
  dans les diffrentes cours.--Abolition de tout titre
  et dcoration.--Dmarches des deux partis pour
  engager le Roi  accepter ou  refuser la
  Constitution.--Lettres des princes pour en appuyer
  le refus.--Le Roi accepte la Constitution et va en
  personne le dclarer  l'Assemble.--Dcrets par
  lesquels elle termine sa session.                                 350


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.

Paris. Typographie de E. Plon et Cie, rue Garancire, 8.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Madame la Duchesse de
Tourzel, by Louise Elisabeth de Croy d'Havr, duchesse de Tourzel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE MADAME DE TOURZEL ***

***** This file should be named 33258-8.txt or 33258-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/3/2/5/33258/

Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
