The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse
(6/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont

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Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse (6/9)

Author: Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont

Release Date: October 15, 2010 [EBook #33861]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES
DU MARCHAL MARMONT
DUC DE RAGUSE

DE 1792 A 1841



IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR

AVEC

LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
CELUI DU DUC DE RAGUSE
ET QUATRE FAC SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE



TOME SIXIME



PARIS

PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR
41, RUE FONTAINE-MOLIRE, 41

L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction

1857




MMOIRES
DU MARCHAL
DUC DE RAGUSE




LIVRE DIX-NEUVIME

1814

SOMMAIRE.--Triste position de l'arme franaise.--pidmie 
Mayence.--Esprances de Napolon.--Organisation de l'arme.--Marmont
tablit son quartier gnral  Worms.--L'arme ennemie passe le Rhin 
Ble (20 dcembre) et  Manheim (1er janvier 1814).--Retraite du corps
de Marmont sur Metz et Bar-le-Duc.--Retraite du duc de Bellune sur Nancy
(26 janvier).--Arrive de Napolon  Vitry.--Mouvements des autres corps
de l'arme franaise.--Ordres donns au prince Eugne.--Dsobissance du
prince Eugne.--Positions occupes par les allis.--Bataille de
Brienne.--Bataille de la Rothire.--Rle de Marmont pendant cette
bataille.--Retraite sur Troyes.--Combat de Rosnay (2
fvrier).--Dcouragement gnral.--Lettre de Marmont au prince de
Neufchtel.--Champaubert.--Courage du soldat
franais.--Anecdotes.--Paroles de l'Empereur.--Napolon et M.
Mollien.--Bataille de Montmirail.--Combat de Vauchamps.--Marmont
surprend les Russes  toges.--Anecdote.--Grouchy et l'pe du gnral
Ourousoff.


Les revers de 1813 nous avaient ramens sur le Rhin. Cette rsurrection
si tonnante de l'arme franaise au commencement de l'anne, le
dveloppement de forces si prodigieuses, opr pendant l'armistice, ne
laissaient plus que des souvenirs. Tout avait pri ou avait disparu. Les
garnisons, restes sur l'Elbe et la Vistule, les pertes prouves dans
de si nombreux combats, les dsastres de Leipzig, enfin une misre
toujours croissante, avaient rduit l'arme  n'tre plus que l'ombre
d'elle-mme. La retraite avait prsent le spectacle de la mme
confusion que celle de Russie. Des soixante mille hommes environ qui
avaient atteint le Rhin,  peine quarante mille avaient des armes.

L'arme arriva  Mayence, les 1er et 2 novembre, dans cet horrible tat.
Comme de pareils revers n'avaient pas t prvus, rien n'avait t
prpar pour la recevoir. Des besoins de toute nature, des embarras de
toute espce, vinrent l'assaillir. Ce fut le prlude de nouveaux
malheurs.

Une arme dans un dsordre aussi grand, aprs avoir prouv de
semblables souffrances, porte avec elle le germe des plus cruelles
pidmies. Quand rien n'est prt pour combattre ces funestes
prdispositions, on est assur de voir arriver les plus affreux
ravages.

Cette multitude de jeunes soldats, extnus, dcourags, fut rapidement
atteinte du flau pidmique[1]. La mortalit, dans des tablissements
forms  la hte, presque entirement dpourvus de moyens de traitement,
s'leva rapidement  un nombre tel, que, dans le seul btiment de la
douane, converti en hpital, il mourut jusqu' trois cents hommes en un
seul jour.

[Note 1: Le typhus. (_Note de l'diteur._)]

La terreur s'tant mise parmi les mdecins et les employs des hpitaux,
les malades furent menacs de ne recevoir aucune espce de secours. Pour
remettre l'ordre, je pris le parti de diriger tout par moi-mme. Je
m'imposai l'obligation d'aller, chaque jour, faire la visite des
hpitaux. Ma prsence ranima, dans le coeur de chacun, le sentiment de
ses devoirs, et une sorte de pudeur fora  les remplir.

Les malades reprirent confiance. Si le mal ne fut pas dtruit, ses
funestes effets furent au moins diminus. Le devoir d'un gnral ne se
borne pas seulement  commander et  mener ses troupes au combat. Chef
d'une grande et nombreuse famille dont la conservation est  sa charge,
il doit, s'il veut se montrer digne du commandement, remplir  son
gard toutes les obligations d'un pre, et en donner la preuve par ses
soins. Il doit l'aimer s'il veut en tre aim lui-mme. Le moindre
instinct de ses hautes fonctions doit lui faire comprendre que l'amour
des soldats pour leur gnral est le premier gage de ses succs. C'est,
avant tout, par la rciprocit d'affection que s'tablit l'accord entre
le chef et ses subordonns, et cet ensemble de volonts ncessaire pour
l'excution des projets les plus difficiles. Aussi, quand un chef
s'occupe, au prix des plus grands sacrifices, et mme au pril de ses
jours, de la conservation de ses soldats, il ne remplit pas seulement
son devoir, il fait encore une chose utile, tout  la fois morale et
politique.

Je donnerai quelques dtails assez curieux sur cette pidmie de
Mayence, en 1813, qui enleva quatorze mille soldats et un nombre presque
gal d'habitants. Les observations dont je vais rendre compte se
trouveront applicables  toutes les circonstances semblables qui peuvent
malheureusement se reproduire.

Les grandes souffrances et la disette produisent sur le corps humain 
peu prs les mmes effets que la peur. Elles l'affaiblissent et le
disposent aux plus horribles contagions.

L'encombrement des hpitaux et le manque de soins firent natre le
typhus, qui enleva nos soldats par milliers. Les habitants de Mayence
et des environs, qui n'taient pas sortis de chez eux et n'avaient
prouv aucune souffrance, frapps de terreur  la vue de cette
mortalit, en furent victimes comme les soldats. Enfin, les officiers de
l'arme, n'ayant pas prouv les terreurs des habitants, et autant de
souffrances physiques que les soldats, en furent moins attaqus.

Cette double observation me donna la confiance de braver le typhus, et
je l'affrontai effectivement impunment.

Autre chose digne de remarque. Beaucoup de soldats semblrent avoir eu
les pieds gels pendant cette retraite, et cependant jamais le
thermomtre ne tomba au-dessous de zro. L'puisement avait enlev la
vie aux extrmits. Les doigts des pieds frapps de mort tombaient en
gangrne, comme il serait arriv par suite d'un froid violent.

Peindre le dcouragement et le mcontentement des esprits dans l'arme
et dans toute la France,  la vue de tant de maux; dire le triste avenir
que chacun entrevoyait, ce me serait impossible! Cette consommation de
prs d'un million d'hommes, faite en si peu de temps, la disparition de
notre puissance et de son prestige, les fautes grossires de la
campagne, apprciables pour les hommes de l'intelligence la plus
vulgaire, cette dsorganisation de l'empire annonce de toutes parts,
soit par les rvoltes, soit par les dfections; enfin, les prils qui
menaaient le coeur mme de l'tat, prils si nouveaux pour nous, et que
l'on ne s'imaginait plus possibles, accoutum que l'on tait depuis si
longtemps a voir la victoire suivre constamment nos drapeaux, et notre
influence politique aller toujours en augmentant, tout cela dcourageait
les esprits les plus vigoureux, et donnait  penser que nous n'tions
pas  la fin de nos malheurs.

Napolon lui-mme, tout dispos qu'il tait  s'abandonner aux plus
tranges illusions, ne pouvait se cacher les dangers actuels, le
mcontentement universel et la faiblesse des moyens qui lui restaient.

Les divisions parmi les allis avaient longtemps fait son esprance;
mais les souvenirs rcents de ses injures et de sa tyrannie avaient
runi, par un lien solide, tant d'intrts divers, et confondu toutes
les passions dans une seule, celle de son abaissement. Il y avait eu en
outre une grande habilet dans l'organisation militaire de cette
coalition. Les corps d'arme tant presque tous composs de troupes de
diffrentes nations, la condition de chacun tait gaie, sauvait les
amours-propres, et tablissait, au contraire, chaque jour, l'occasion de
dvelopper une mulation utile. De plus, elle empchait l'action
immdiate d'une politique particulire  chaque souverain, qu'une
circonstance fortuite aurait pu dvelopper. Cette runion constante des
trois souverains au mme quartier gnral avec les chefs des cabinets
tablissait une harmonie complte et rendait faciles et promptes toutes
les dcisions. Enfin le caractre de sagesse, de bienveillance et de
douceur du gnralissime faisait disparatre jusqu'aux plus lgres
asprits dans le contact des hommes et des choses. Encore une fois, la
haine que Napolon avait dveloppe contre lui donnait la plus grande
nergie et le plus grand accord aux volonts de ses ennemis.

Napolon resta  Mayence jusqu'au 7 novembre. Pendant ce sjour, il
arrta les dispositions ncessaires pour la garde de la frontire. Il
divisa les commandements et pourvut, autant qu'il tait en lui,  la
rorganisation de l'arme, qui, au quatrime corps et  la vieille garde
prs, n'existait plus que de nom.

Je passais mes journes presque entires avec lui. Morne et silencieux,
il plaait toutes ses esprances dans des dlais et se livrait  l'ide
que l'ennemi n'entreprendrait pas contre nous une campagne d'hiver. Il
comptait, s'il pouvait disposer de six mois, parvenir  recrer une
nouvelle arme assez nombreuse pour disputer avec succs le territoire
sacr (c'est ainsi qu'il nommait le sol franais). Effectivement, les
leves s'excutaient encore dans l'ancienne France avec facilit; et,
bien que la dsertion en diminut les effets, partout on obissait au
snatus-consulte rendu par la rgente. Les soldats, levs en
consquence, reurent le surnom de Marie-Louise.

On put les reconnatre, pendant la campagne, d'abord  leur ignorance
des premiers lments du mtier, et ensuite  leur habillement; car,
n'ayant eu le temps de recevoir qu'une capote, un bonnet de police, des
souliers, une giberne et un fusil, ils furent constamment sans uniforme.
On les reconnaissait encore  un courage calme et sublime qui semblait
dans leur nature. Je raconterai, en son lieu, divers traits qui montrent
de quel intrt et de quelle estime tait digne cette hroque jeunesse.

Napolon convenait, dans le tte--tte, de sa fcheuse position, et
puis concluait toujours,  la fin de chaque conversation, par esprer.
Quand nous tions plusieurs avec lui, son langage d'esprance dans
l'avenir tait plus fier et plus dcid; le ntre constamment le mme,
et fond sur une conviction profonde d'tre  la veille d'une
catastrophe. Quand je dis nous, je parle de moi, de Berthier, du duc de
Vicence, et de quelques autres gnraux que l'Empereur admettait
familirement, le soir, auprs de lui. Nous cherchions,  tout prix, 
l'amener  faire la paix. L'Empereur avait entre les mains beaucoup de
places, en Allemagne et en Pologne. L'ennemi avait prouv de grandes
pertes. La France pouvait s'associer franchement aux intrts de
Napolon, quand elle verrait sa libert et son honneur compromis. Ces
considrations devaient tre puissantes aux yeux des souverains. Il
tait donc possible, et il est effectivement vrai qu'ils n'taient pas
loigns de terminer la lutte. Aussi pensions-nous qu'il fallait saisir
avidement la premire occasion de ngocier de bonne foi, et de faire la
paix sans retard; mais Napolon n'entrait pas dans ces calculs, et
semblait, au moins par ses discours publics, se bercer des plus vaines
esprances.

Un soir, vers le 4 ou 5 novembre, on discutait les projets probables de
l'ennemi. Je dis qu'il allait remonter le Rhin avec une grande partie de
ses forces, violer le territoire suisse, et passer le Rhin  Ble. Ce
calcul tait bas sur la ncessit o il tait d'avoir un pont  l'abri
des glaces pendant l'hiver. Le pont de Ble remplissait parfaitement ce
but. L'Empereur s'impatienta et dit: Et que fera-t-il ensuite?--Il
marchera sur Paris! rpondis-je.--C'est un projet insens, rpliqua
l'Empereur.--Non, Sire, car o est l'obstacle qui peut l'empcher d'y
arriver? L-dessus, Napolon se mit  dblatrer et  se plaindre du
peu de zle dont les chefs de ses armes taient maintenant anims, et
certes il s'adressait mal; car ce zle de tous les instants, ce feu
sacr, tel qu'il rappelait, n'a pas cess de m'animer jusqu' la
catastrophe accomplie.

Le silence le plus complet, parmi les auditeurs, approuvait ce que je
venais de dire. L'Empereur voulut mendier un suffrage au prix d'une
flatterie, et, tout  coup, il se tourna vers Drouot; puis, le frappant
 la poitrine, il lui dit: Il me faudrait cent hommes comme cela!
Drouot, homme de sens et honnte homme, repoussa ce compliment avec un
tact admirable et avec cette figure austre qui donne un poids
particulier  ses paroles. Il rpondit: Non, Sire, vous vous trompez:
il vous en faudrait cent mille.

La Hollande, ds ce moment en insurrection, obligeait le gnral
Molitor, qui y commandait avec un faible corps de troupes, de l'vacuer.
Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, crivit  l'Empereur pour lui
proposer de retourner dans ce pays, dans le but d'employer  son profit
l'influence qu'il supposait y avoir conserve. Napolon me donna
sur-le-champ connaissance de cette lettre, et ajouta: J'aimerais mieux
rendre la Hollande au prince d'Orange que d'y renvoyer mon frre!

Voici comment furent diviss les commandements de la frontire.

Le duc de Bellune, envoy  Strasbourg, eut le commandement de la ligne
du Rhin, depuis Huningue jusqu' Landau.

Je fus plac  Mayence, et je commandais depuis Landau jusqu'
Andernach.

Le duc de Tarente, charg du Bas-Rhin, plaa son quartier gnral 
Cologne.

Le duc de Tarente avait avec lui le onzime corps, et le deuxime corps
de cavalerie, command par le gnral Sbastiani. Toutes les autres
troupes se trouvaient sous mes ordres. Elles se composaient:

Du deuxime, command par le gnral Dubreton,  Worms;

Du troisime, command par le gnral Ricard,  Bertheim;

Du quatrime, command par le gnral Bertrand,  Hochheim et Castel;

Du cinquime, command par le gnral Albert,  Nieder-Ingelheim;

Du sixime, command par le gnral Lagrange,  Oppenheim;

Toute la garde, les dragons venant d'Espagne, commands par le gnral
Milhaud.

Deux rgiments de gardes d'honneur furent placs aux pieds des
montagnes,  Datesheim; le premier corps de cavalerie, command par le
gnral Doumerc, dans le Hundsrck: et le duc de Padoue, avec sa
cavalerie, prs d'Andernach. Le matriel d'artillerie de campagne, qui
avait pu tre ramen, fut dpos, en partie  Mayence, et en partie
vacu sur Metz.

Une nouvelle organisation tant donne aux troupes, le troisime corps
devint une seule division, sous le n 8: le sixime, une autre, sous le
n 20: mais l'usage prvalut, et les troupes que je commandais pendant
la campagne de France furent habituellement connues sous le nom du
sixime corps.

Napolon attachait beaucoup de prix  occuper Hochheim. Il voulait avoir
une apparence offensive. Singulire prtention, quand nos moyens taient
rduits  si peu de chose, ou plutt taient tous  crer. J'y plaai
une division du quatrime corps. Le reste, mis en chelon, tait appuy
 quelques retranchements intermdiaires, entre ce village et Castel.

Le 9 novembre, j'tais  Oppenheim, occup  faire, sur le terrain,
l'organisation de la vingtime division, lorsque l'ennemi se prsenta
devant Hochheim, et fora la division Guilleminot, qui l'occupait, 
l'vacuer aprs un lger combat. Appel par le bruit du canon, j'arrivai
au galop: mais la retraite tait au moment de s'achever. Je fis occuper
en force Costheim, et ordonner les dispositions que le nouvel tat de
choses commandait.

Je rendis compte de cette affaire  Napolon. Dans sa rponse, il
m'crivit ces propres paroles, bien remarquables: qu'il regrettait la
perte de Hochheim, attendu que la prsence de l'ennemi sur ce point
avantageux serait un obstacle de plus pour dboucher au printemps
prochain.

Cependant la ville de Mayence tait encombre par la garde et le
quartier gnral imprial. Des consommations immenses en taient la
consquence, et empchaient la formation des approvisionnements de
rserve, que la prudence prescrivait d'y rassembler.

Je fus enfin dbarrass de l'un et de l'autre sur mes pressantes
sollicitations. Ils furent dirigs sur Metz. On tablit forcment un
systme d'vacuation des malades; mais ces vacuations, pousses  une
beaucoup trop grande distance, parce que chacun tait bien aise
d'loigner de lui les foyers de la contagion, furent funestes. Au mpris
des intrts de l'humanit, des soldats, atteints du typhus, taient
envoys jusqu'en Bourgogne. Une partie mourut dans le voyage, et le
reste apporta en Bourgogne l'pidmie qu'ils avaient dj seme sur leur
route.

Les oprations de la campagne paraissant devoir bientt commencer, je
rclamai avec instance l'tablissement de magasins de subsistances sur
le revers des Vosges; mais ils n'eurent pas le temps d'tre forms.

En consquence du mouvement de l'ennemi pour remonter le Rhin, je reus
l'ordre d'envoyer au marchal duc de Bellune le deuxime corps et la
cavalerie commande par le gnral Milhaud. D'un autre ct, les dbris
du cinquime corps, commands par le gnral Albert, et la cavalerie du
duc de Padoue, furent donns au marchal duc de Tarente.

J'tablis mon quartier gnral  Worms pendant quelque temps. Le Necker
pouvant servir  runir un grand nombre de bateaux pour le passage du
Rhin, et donner le moyen de dboucher avec ensemble et facilit, je fis
faire, pour y mettre obstacle, une bonne redoute en face de
l'embouchure. Elle fut arme avec une nombreuse artillerie de gros
calibre dont le feu enfilait le cours de cette rivire.

J'ordonnai aussi des travaux  Coblentz. Je fis fortifier la position
qui domine cette ville, afin de protger la retraite des troupes en cas
d'offensive et de succs de la part de l'ennemi. Enfin j'envoyai un
officier intelligent  Ble, en lui donnant l'ordre d'y rester et de me
faire un rapport journalier sur les mouvements de l'ennemi. Cette ville
tant ouverte  tous les partis, on y tait bien inform. Les nouvelles
de quelque importance m'taient transmises par estafette.

Les conscrits commenaient  arriver; mais leur nombre, loin d'tre
suffisant pour remplir nos cadres, n'galait pas mme les pertes
journalires causes par le typhus. Si l'hiver entier et pu tre
consacr  la formation d'une arme, nous aurions au printemps prsent
 l'ennemi des forces imposantes, au moins par le nombre. Mais les
vnements se pressrent, et rien n'tait ni prt ni organis quand nous
fmes forcs d'entrer en campagne.

L'ennemi excuta le plan que je lui avais suppos. Ds le 20 dcembre,
il viola le territoire suisse, s'empara du pont de Ble et passa le
Rhin. Le duc de Bellune se porta sur-le-champ, avec le deuxime corps,
dont la force pouvait s'lever  sept ou huit mille hommes, et les
dragons d'Espagne, sur le haut Rhin. La grande arme des allis, entre
en Suisse et arrive sur la rive gauche du Rhin, marcha en avant en
trois directions divergentes. La gauche, sous les ordres du gnral
Bubna, se porta sur Genve, dont elle s'empara. Ds ce moment, cette
partie de l'arme allie opra constamment, pendant toute la campagne,
sur le Rhne et la Sane, contre le corps du marchal Augereau, qui
tait charg de la dfense de cette partie de notre frontire.

La masse des forces ennemies, c'est--dire le centre, prit les
directions de Langres et de Dijon. La droite de l'arme allie entra en
Alsace et se porta dans la direction de Colmar.

On a vu plus haut le placement des troupes franaises. Ainsi la grande
arme ennemie n'avait personne devant elle dans son mouvement offensif.

Napolon donna l'ordre au duc de Trvise de partir, avec la vieille
garde, pour se rendre  Langres, o il prit position et attendit
l'ennemi.

Ce corps, alors en marche pour la Belgique, avait une force de huit ou
neuf mille hommes. Napolon me fit donner l'ordre de partir avec le
sixime corps et ma cavalerie pour me rendre dans le haut Rhin. Le duc
de Bellune devait aller de sa personne  Strasbourg, dont il aurait t
gouverneur, avec une garnison de bataillons de gardes nationales qu'on y
avait rassembles. Aprs avoir runi  mon commandement le deuxime
corps et les dragons du gnral Milhaud, j'avais ordre de dfendre les
dfils des Vosges. Mais, pendant ce mouvement prparatoire, le passage
du Rhin, excut par l'ennemi sur tous les points, me fora  m'arrter.
Chacun de nous fut oblig de manoeuvrer pour son compte.

Par suite du mouvement prparatoire dont je viens de parler, j'tais
arriv, le 31 dcembre,  Neustadt, prs Landau. J'y attendais le
gnral Ricard, qui venait de Coblentz et devait m'y rejoindre. J'avais
jug qu'un sjour de trois jours tait ncessaire pour runir mes
diffrentes colonnes. Je devais donc, le 4 janvier seulement, continuer
ma marche avec toutes mes troupes runies et formes en corps d'arme.

Le 1er janvier, l'ennemi effectua brusquement le passage du Rhin devant
Manheim. Il surprit et enleva la redoute construite en face de
l'embouchure du Necker, et s'occupa immdiatement  construire un pont,
pour lequel tout tait prpar dans le Necker. Instruit de cet vnement
par l'arrive des fuyards de la petite ville d'Ogersheim, situe  peu
de distance du point o le passage s'tait effectu, je fis monter 
cheval toute la cavalerie qui tait prs de moi, mettre en marche
l'infanterie que j'avais sous la main, et je me portai sur Mutterstadt.

L'ennemi avait mis tant de diligence dans son opration, qu' une lieue
de Neustadt nous rencontrmes une centaine de Cosaques auxquels nous
donnmes la chasse. Dj l'ennemi occupait en force Mutterstadt. Nous
l'obligemes cependant  vacuer le village; mais j'eus bientt la
preuve de la supriorit des forces que nous avions devant nous, et
j'appris en mme temps que la construction du pont tait dj
trs-avance. Je me rapprochai des montagnes et pris position  la tte
des gorges de Turkheim, observant les valles voisines, afin de couvrir
les troupes en marche pour me rejoindre et de favoriser leur runion. Je
me dterminai  rester dans cette position jusqu' ce que l'ennemi vnt
ou me chasser de vive force, ou me forcer  l'vacuer en la tournant.

Le gnral Ricard avait eu l'ordre de quitter Coblentz aussitt aprs
l'arrive des troupes du quatrime corps, commandes par le gnral
Durutte. Au moment o il commenait son mouvement, le 1er janvier, le
corps prussien du gnral York excutait son passage de vive force. Le
gnral Ricard retourna au secours du gnral Durutte; mais, voyant 
quelles forces il avait affaire, il runit  sa division le gnral
Durutte et les troupes places entre Coblentz et Bingen, et se porta, en
traversant le Hundsrck, sur la Sarre, o plus tard il me rejoignit. Les
troupes du quatrime corps, qui occupaient Oppenheim d'un cot et Bingen
de l'autre, ainsi que les gardes d'honneur qui taient avec elles, se
retirrent dans Mayence.

Les troupes runies devant moi taient le corps de Sacken et celui de
Saint-Priest. J'allai les reconnatre jusqu' la vue d'Ogersheim. Le
corps de Langeron, faisant partie de la mme arme, fut dirig
immdiatement sur Mayence et charg du blocus de cette place. D'un
autre ct, le corps de Wittgenstein passait le Rhin au-dessous de
Strasbourg.

Je restai  Turkheim jusqu'au 4. Me voyant alors menac sur mes flancs,
j'oprai ma retraite sur Kayserslautern, et de l sur la Sarre, o
j'arrivai le 6. Le 7, je fis sauter le pont de Sarrebrck, et j'envoyai
un dtachement sur Bitche, avec un convoi, pour ravitailler cette place.
Je fis couler tous les bateaux sur la Sarre. Ayant alors ralli les
gnraux Ricard et Durutte, mes forces,  cette poque, s'levaient :

Huit mille cinq cents hommes d'infanterie;

Deux mille cinq cents chevaux et trente-six pices de canon.

Je mis, le 8, mon quartier gnral  Forbach. Le corps de York, aprs
avoir travers le Hundsrck, se porta sur Sarrelouis. Il fora le
passage de la Sarre  Rechling, construisit un pont, et passa galement
 Sarralbe. Il continua sa marche sur Pettelange et les dfils de
Sain-Avold, tandis que Sacken, arriv aux sources de la Sarre,
manoeuvrait par les montagnes.

D'aprs cela, je me retirai sur Saint-Avold, et le lendemain, 10, je
pris position  Longueville, laissant une arrire-garde  Saint-Avold.
Enfin je me retirai sous Metz, o j'arrivai le 12. Dans cette marche,
la dsertion se fit sentir de la manire la plus forte parmi mes
troupes. Tous les soldats qui n'appartenaient pas  l'ancienne France
quittrent leurs drapeaux. Le 11e rgiment de hussards, compos en
grande partie de Hollandais, se fondit en un moment, et, comme les
dserteurs emmenaient leurs chevaux, je me vis forc de faire mettre 
pied ce qui restait et de donner les chevaux  des soldats plus fidles.
Mon infanterie, le 13 janvier, ne se composait plus que de six mille
hommes appartenant  quarante-huit bataillons (terme moyen, cent
vingt-cinq hommes par bataillon, y compris les cadres de
quatre-vingt-quatre hommes). On voit ce qu'tait cette troupe pour le
service et pour combattre.

Pendant ces mouvements, le duc de Bellune avait un moment tenu tte aux
troupes qui, venues de Ble, taient entres en Alsace. Dans un combat 
Sainte-Croix, prs de Colmar, sa cavalerie avait pris quatre cents
chevaux  l'ennemi. Le comte de Wittgenstein ayant pass le Rhin
au-dessous de Strasbourg et march sur les Vosges, le duc de Bellune,
afin de ne pas tre accul sur cette ville, se retira, par Mutrig et
Framonth, sur Baccarach. Aprs les combats d'pinal et de Saint-Di, il
se retira sur Nancy. L il fit sa jonction avec le prince de la Moskowa,
le 13 janvier. Le 15, il continua son mouvement sur Toul, tandis que le
prince de la Moskowa se portait sur Void et Ligny. Malheureusement, en
vacuant Nancy, on oublia de dtruire le pont de Frouard sur la
Moselle. Il en rsulta que la ligne de cette rivire, sur laquelle
j'avais compt pour arrter l'ennemi pendant quelques jours, ne put tre
dfendue.

Quant  moi, du 12 janvier jusqu'au 16, je m'tais occup avec activit
de toutes les dispositions ncessaires pour assurer la dfense de Metz.
J'y plaai le gnral Durutte comme commandant suprieur. Je lui donnai
des cadres pour recevoir et instruire les conscrits qui y taient
rassembls. Une centaine de pices de canon, mises en batterie sur les
remparts, et une grande quantit de boeufs pour l'approvisionnement,
assurrent la conservation de cette place. Ensuite, aprs avoir fait
occuper Pont--Mousson, j'ordonnai la destruction du pont sur la
Moselle, et j'tablis mon quartier gnral  Gravelotte. Ce fut alors
que je fus inform que l'on avait laiss subsister le pont de Frouard en
vacuant Nancy, ce qui donnait  l'ennemi un passage sur cette rivire.
La destruction du pont  Pont--Mousson n'ayant, ds ce moment, plus
d'objet, je retirai mes ordres et le laissai subsister. De Gravelotte,
je me portai sur la Meuse. J'tablis mon quartier gnral  Verdun le
18, laissant une forte arrire-garde, et faisant occuper Saint-Michel,
dont le pont fut rompu.

Je m'occupai aussitt  mettre Verdun en tat de dfense, et je pris des
mesures pour garder quelque temps la ligne de la Meuse. Des pluies
abondantes, qui grossissaient les eaux, venaient en aide  ce projet.
Mais il se trouva que le duc de Bellune avait encore omis de faire
couper les ponts de la Meuse au-dessus de Vaucouleurs. L'ennemi s'en
saisit et passa la rivire. Le marchal fut forc de se retirer sur
Ligny pendant que moi-mme je me portais, avec la plus grande partie de
mes troupes, sur Bar-le-Duc, et que j'envoyais, avec l'autre partie, le
gnral Ricard occuper le dfil des Islettes.

De Ligny, le duc de Bellune se retira sur Saint-Dizier, et ensuite sur
Perthes, o il prit position le 26. Pendant ce temps, je me retirais sur
Vitry-le-Brl, le prince de la Moskowa sur Vitry, et Napolon arrivait
 Vitry, o il rejoignit l'arme.

Comme je l'ai dit prcdemment, le duc de Trvise s'tait arrt 
Langres. Il y resta jusqu'au moment o l'ennemi parut en force devant
lui; alors il se retira sur Bar-sur-Aube. Il fut attaqu dans cette
nouvelle position; il recula de nouveau et se replia, le 25 janvier, sur
Vandoeuvre, laissant une forte arrire-garde  Magny-le-Fouchar.

Enfin, le duc de Tarente, parti des bords du Rhin, s'tait d'abord
port sur Juliers et sur Lige, o il avait runi toutes ses forces;
mais l il reut de Napolon l'ordre de se rendre  Chlons-sur-Marne.
Il y arriva en effet le 30 janvier. A Namur, il fut abandonn par le
gnral Wintzingerode, qui, jusque l, l'avait suivi. Ce gnral
s'arrta sur la basse Meuse. Ainsi, le 26 janvier, jour de l'arrive de
Napolon  Vitry, toutes les forces franaises dont l'indication a t
donne plus haut taient places de la manire suivante:

Le duc de Trvise  Vandoeuvre avec la vieille garde;

Le duc de Bellune  Perthes;

Le prince de la Moskowa en avant de Vitry avec la jeune garde;

Et moi  Heils-Luthier, galement en avant de Vitry.

Aussitt aprs l'arrive de Napolon  Vitry, je me rendis prs de lui.
Le _Moniteur_ avait annonc la formation d'un camp  Chlons. Je lui
pariai des renforts que, sans doute, il nous amenait. Il me rpondit:
Aucun; il n'y avait pas un seul homme  Chlons.--Mais avec quoi
allez-vous combattre?--Nous allons tenter la fortune avec ce que nous
avons; peut-tre nous sera-t-elle favorable!

C'tait  ne pas se croire veill que d'entendre pareilles choses; et
cependant il y eut un enchanement de circonstances si extraordinaire,
que la balance a failli pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus,
des dtails importants donnant du crdit  ses paroles et quelque base 
ses esprances. Il avait donn l'ordre au prince Eugne d'vacuer
l'Italie, aprs avoir fait un armistice, ou bien tromp les Autrichiens
et fait sauter toutes les places, except Mantoue, Alexandrie et Gnes.
J'ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vrit de ces
dispositions; mais elles m'ont t certifies et garanties depuis par
l'officier porteur des ordres et des instructions, le lieutenant gnral
d'Antouard, premier aide de camp du vice-roi. Il est entr avec moi dans
des dtails circonstancis dont je vais rendre compte.

Les armes franaises et autrichiennes en Italie taient sur l'Adige.
Eugne avait l'ordre de ngocier un armistice en cdant les places de
Palma-Nuova et d'Osopo; de faire partir la vice-reine pour Gnes ou
Marseille,  son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde
italienne; de former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gnes avec
des troupes italiennes; de faire sauter les autres places simultanment,
et de rentrer en France avec l'arme  marches forces, aprs avoir tout
prpar pour excuter ce mouvement avec clrit.

Il aurait amen avec lui trente-cinq mille hommes d'infanterie, cent
pices de canon atteles et trois mille chevaux. Aprs avoir pass le
mont Cenis, dont il aurait dtruit la route, il aurait ralli quelques
milliers d'hommes en Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille
hommes. Ses forces se seraient alors leves  plus de cinquante-cinq
mille hommes. Ensuite, aprs avoir battu et chass devant lui le corps
de Bubna, il se serait port en Franche-Comt et en Alsace. En tirant
des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un supplment de
troupes, son arme aurait t forte de quatre-vingt mille hommes et
place sur la ligne d'opration de l'ennemi, avec l'appui de nos
meilleures places.

Quand on pense  la rsistance incroyable que nous avons oppose avec
nos dbris, qui jamais, en totalit, n'ont form quarante mille hommes,
on peut supposer ce qui serait advenu  l'arrive subite d'un renfort
pareil et par l'excution d'un semblable mouvement. Eugne luda les
ordres de l'Empereur; il fit cause  part; il intrigua dans ses seuls
intrts. Il s'abandonna  l'trange ide qu'il pouvait, comme roi
d'Italie, survivre  l'Empire: il oubliait qu'une branche d'arbre ne
peut vivre quand le tronc qui l'a porte est coup. Il a t la cause la
plus efficace, aprs la cause dominante, place, avant tout, dans le
caractre de Napolon, la cause la plus efficace, dis-je, de la
catastrophe; et cependant la justice des hommes est si singulire,
qu'on s'est obstin  le reprsenter comme le hros de la fidlit! Je
tiens  conscience d'tablir ces faits, dont la vrit m'est
parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intrt pour l'histoire.

La dsobissance du prince Eugne aux ordres formels de Napolon a eu de
si funestes consquences, des consquences si directes, et ses amis ont
si habilement dguis sa conduite, que l'historien sincre et vridique
doit tenir  bien constater les faits tels qu'ils se sont passs.
Non-seulement Eugne n'a rien excut de ce qui lui tait prescrit; mais
il n'en eut jamais l'intention. Il s'est mme occup  se mettre dans
l'impossibilit d'obir, ou au moins  crer des prtextes pour s'en
dispenser. De nouveaux documents tombs entre mes mains me donnent le
moyen d'en apporter la preuve.

Les ordres de mouvements pour oprer sur les Alpes ont t, comme je
l'ai dj dit, apports  Eugne par le gnral d'Anthouard,  la fin de
1813. Une lettre de l'impratrice Josphine  son fils, trs-pressante,
pour acclrer son mouvement, a t envoye par l'ordre de Napolon par
un courrier le 10 fvrier[2]. Le 3 mars, nouvelle lettre lui a t
adresse dans le mme objet par le ministre de la guerre[3]. Ainsi il
est dmontr que jamais ni contre-ordre ni modifications aux premiers
ordres ne lui ont t envoys. On lui a dit de venir, de venir vite,
d'acclrer son mouvement, et il n'a ni commenc ni mme prpar ce
mouvement. Il avait l'ordre de faire sauter simultanment toutes les
places d'Italie, except Mantoue, Alexandrie et Gnes, et il n'a pas
fait construire un seul fourneau de mine dans ce but.

[Note 2: LE ROI JOSEPH A L'EMPEREUR

10 fvrier 1814.

Sire, la lettre de l'impratrice Josphine est partie par l'estafette
de ce matin; elle est aussi pressante que possible.--Il s'agissait de
faire excuter sans dlai l'ordre donn par l'Empereur au prince Eugne
de marcher avec son arme sur les Alpes. (_Extraits_ publis en 1841 par
un ancien officier du roi Joseph.)]

[Note 3: Voyez la mme publication.]

Il avait l'ordre de chercher  conclure un armistice avec M. de
Bellegarde, et il n'a entam aucune ngociation de ce genre avec le
gnral autrichien. Il avait l'ordre de masquer son mouvement, de
manire  pouvoir marcher sans embarras, sans tre inquit, et
rapidement. Il devait donc cacher son projet avec soin  M. de
Bellegarde, dont le devoir et t, dans ce cas, de le suivre avec
activit, avec ardeur, dans le but de le retenir et de l'empcher, dans
l'intrt des oprations gnrales, de se joindre  Napolon. Au lieu de
cela, que fait-il? Il crit  M. de Bellegarde une lettre dans laquelle
il annonce ses intentions, et le provoque ainsi indirectement  s'y
opposer. Il lui mande que peut-tre les vnements de la guerre le
mettront dans le cas d'vacuer l'Italie, et il lui demande s'il peut
laisser en sret la vice-reine  Milan, en la confiant  ses soins.
Quelle ridicule question! Il a affaire  des ennemis civiliss; il est
sr que protection, scurit et soins ne lui manqueront pas. C'est une
demande d'usage  faire, en pareil cas, quelques heures avant de quitter
une ville, et en prsence d'une avant-garde ennemie; ce n'est pas mme
une question  adresser; mais ici il est clair qu'une dmarche aussi
prcoce, aussi inopportune n'a d'autre objet que de donner l'veil au
gnral autrichien.--Eugne vacue Vrone, opre sa retraite lentement.
Il est suivi par l'arme autrichienne avec mollesse, et sans que de la
part de celle-ci il y ait aucun engagement; car le gnral autrichien,
qui n'a pas soif de bataille, croit  une convention tacite
d'vacuation, et, pour son compte,  une simple prise de
possession.--Mais les choses, se passant ainsi, ne remplissent pas les
intentions d'Eugne. Il ne peut faire valoir, pour rester, les obstacles
que les Autrichiens mettent  son dpart. Leur conduite semble le
favoriser. Aussi tout  coup il profite de leur scurit pour les
attaquer brusquement et d'une manire peu loyale. Il remporte sur eux un
succs de peu d'importance. Il espre ainsi jeter de la poudre aux yeux
de Napolon, et garer son jugement. Puis, aprs l'action de Valleggio,
il reprend sa mme impassibilit et reste tranger aux vnements de la
guerre de France, sur les rsultats de laquelle il aurait pu avoir une
si grande influence.--La crise arrive, l'Empire croule, et Eugne
s'empresse de se dclarer souverain. Il publie une proclamation aux
habitants du royaume d'Italie, o il leur annonce que dsormais le seul
devoir de sa vie sera de s'occuper de leur bonheur.--Mais,  cette
dmarche ambitieuse, les peuples rpondent par une insurrection. Prina,
ministre des finances, odieux pour sa duret et ses exactions, est
victime des fureurs du peuple. Eugne se rfugie  Mantoue au milieu des
troupes franaises, et chappe  un sort semblable. Sa vie politique est
termine. Tels sont les faits.

Je reviens  Vitry,  notre entre en campagne, et au commencement de
cette offensive dont les rsultats furent d'abord si imprvus et si
extraordinaires. On a vu de quelle manire taient groups les divers
corps d'arme autour de Vitry. Voici comment l'ennemi tait plac. La
grande arme, aprs avoir pass  Ble, arrivait par la route de
Chaumont. Le corps de Wittgenstein marchait sur Joinville. Le corps de
Sacken,  la suite du duc de Bellune, s'tait port sur Saint-Dizier,
et avait continu son mouvement sur Brienne-le-Chteau, pour faire sa
jonction avec la grande arme. Le corps d'York, encore en arrire,
suivait la mme direction.

Napolon mit ses troupes en marche le 27. Il fit attaquer Saint-Dizier
par le duc de Bellune et la jeune garde, commande par le marchal Ney.
Il se dirigea ensuite sur Brienne, en passant par Montier-en-Der et
slaron. Il me laissa  Saint-Dizier pour couvrir son mouvement. Je
m'clairai, avec soin, dans les directions de Bar-sur-Ornain, Ligny et
Joinville, et partout j'envoyai l'ordre aux gardes nationales de prendre
les armes. Le 29, inform que le corps d'arme de Wittgenstein arrivait
 Joinville, je me mis en marche avec la plus grande partie de mes
forces, afin de garder le dbouch de Joinville sur Vassy et
Montier-en-Der. Je laissai le gnral Lagrange, avec le reste de mes
troupes,  Saint-Dizier, en lui donnant pour instructions de se retirer
sur Vassy, quand l'ennemi se prsenterait en force devant lui.

Le 30, le corps de York arriva  Saint-Dizier. Il en chassa
l'arrire-garde que j'y avais laisse. Le gnral Lagrange se replia sur
moi; mais pendant ce temps des troupes, venues de Joinville,
m'attaqurent dans la position que j'avais prise sur les hauteurs en
avant de Vassy. Je tins ferme; j'arrtai l'ennemi, et donnai au gnral
Lagrange le temps de me rejoindre. Cette avant-garde ennemie avait
particulirement eu pour objet de couvrir le mouvement du corps de
Wittgenstein, en marche sur Doulevent. Le gnral Duhesme, du deuxime
corps, qui avait occup Doulevent, l'ayant vacu  l'approche de
l'ennemi, celui-ci jeta de nombreuses troupes de cavalerie dans la
valle de la Blaise, sur mon flanc droit.

Ayant runi mes troupes  Vassy, j'vacuai cette ville et me portai sur
Montier-en-Der, pour de l continuer mon mouvement et me runir 
Napolon,  Brienne.

Pendant ce temps, Napolon tait arriv sur Brienne au moment o
Blcher, avec le corps de Sacken et d'Olsouffieff, se mettait en marche
pour se porter sur Arcis. Blcher arrta son mouvement et prit position
 Brienne, o Napolon l'attaqua et le battit. Le combat fut opinitre,
et les pertes  peu prs gales de part et d'autre. Blcher se retira
dans la direction de Bar-sur-Aube, et prit position  peu de distance de
la Rothire, tandis que la grande arme arrivait  son secours.

Le rsultat de ce combat et de ces mouvements fut la runion de toutes
les forces de l'ennemi en prsence des ntres, qui taient si
infrieures. Les consquences semblaient devoir amener notre
destruction.

Le 31, au matin, aprs avoir fait reposer mes troupes, je continuai mon
mouvement sur Brienne, en laissant une forte arrire-garde, commande
par le gnral Vaumerle,  Montier-en-Der. Elle tait compose
principalement de cavalerie, et soutenue par huit cents hommes
d'infanterie du corps de l'artillerie de la marine. Sa position,
derrire les eaux abondantes qui couvrent ce pays, tait trs-bonne.

Suivre la mme route qu'avait prise l'Empereur tait chose impossible, 
cause de l'tat des chemins devenus tout  fait impraticables. Je me
dirigeai par Anglure sur Soulaine, o je retrouvai la chausse de
Doulevent  Brienne.

A mon arrive  porte de Soulaine, les habitants taient aux prises
avec les Cosaques et je les dgageai; mais, en arrire de Soulaine, sur
les hauteurs et paralllement  la route, je vis tout le corps de Wrede
en position.

Je dus me former en face de lui et en arrire de Soulaine, sur les
hauteurs qui dominent ce village, afin d'attendre la nuit pour excuter
ma marche sur Brienne, non par la grande route, alors au pouvoir de
l'ennemi, mais par les chemins de traverse, au milieu des bois.

A peine en position, ma situation devint trs-critique, par deux
circonstances fort graves. Le corps de Wittgenstein dbouchait par la
route de Doulevent, et vint prendre position sur mon flanc gauche. D'un
autre ct, le corps de York avait surpris, culbut et mis en fuite
l'arrire-garde que j'avais laisse  Montier-en-Der, aux ordres du
gnral Vaumerle, qui fut fait prisonnier. Ainsi j'avais en face, 
porte de canon, le corps de Wrede; sur mon flanc gauche le corps de
Wittgenstein, et derrire moi, sur ma piste, celui d'York. Un engagement
devait avoir lieu trs-probablement au moment mme, et ma perte entire
en tre le rsultat infaillible, quand une neige abondante survint et
produisit une nuit prcoce. La nuit vritable succda. Aussitt venue,
je me mis en marche par les bois, et j'arrivai  une heure du matin 
Morvilliers, d'o j'envoyai mon rapport  l'Empereur. En communication
avec l'arme, j'avais chapp comme par miracle, avec une nombreuse
artillerie, aux trois corps qui m'environnaient, et je pouvais entrer en
ligne.

La force de mes troupes, runies  Morvilliers, ne s'levait pas au del
de trois mille hommes d'infanterie. Mon arrire-garde, culbute 
Montier-en-Der, s'tait retire directement sur Brienne, et ne m'avait
pas rejoint. Je reus,  huit heures du matin, l'ordre de l'Empereur de
partir de Morvilliers, pour aller prendre position  Chaumesnil. Ces
ordres me prescrivaient de me retrancher, et ajoutaient que, lorsque
nous aurions fait des travaux convenables dans cette position, nous
serions inexpugnables. Cette disposition et les illusions qui
l'accompagnaient sont trangement bizarres. On ne peut concevoir que
pareilles ides aient pu entrer dans l'esprit de Napolon. En effet,
notre ligne occupait une lieue et demie environ, et nous n'avions pas
vingt mille hommes sous les armes. Les corps d'arme, dont l'existence
imaginaire ne consistait que dans des noms, n'taient lis entre eux que
par des postes. Il n'y avait rien de compacte, rien qui ressemblt  une
formation pour livrer bataille, rien qui ft en tat de prsenter la
moindre rsistance. Ensuite aucun obstacle ne s'opposait  ce que
l'ennemi ne tournt cette ligne par notre gauche, qui n'tait appuye
que par un bois de facile accs. Enfin il parlait de huit jours employs
 se retrancher; et l'ennemi, avec toutes ses forces runies, tait 
une porte de canon de lui!

Le gnral Ricard m'avait quitt pour occuper le dbouch des Islettes,
au moment o je m'loignais de la Meuse et me portais sur Bar-le-Duc.
Arriv  Vitry aprs mon dpart, il avait t dirig sur Brienne
directement, et plac  Dienville o tait appuye  l'Aube la droite
de l'arme; mon faible corps, ainsi divis, se trouvait occuper ses deux
extrmits.

Je reviens  l'ordre de quitter Morvilliers et d'occuper Chaumesnil.

Nos corps d'arme, si faibles, avaient beaucoup d'artillerie, et les
canons seuls leur donnaient un peu d'apparence, et aussi quelque
ralit.

Cette artillerie nombreuse, et tout  fait hors de proportion, imposait
 l'ennemi quand elle tait en position; mais dans la marche elle tait
fort embarrassante, toutes les troupes tant insuffisantes pour lui
composer une escorte convenable. J'avais  Morvilliers environ trois
mille six cents hommes de toutes armes, et mon artillerie s'levait 
quarante pices de canon. Morvilliers est  prs de trois quarts de
lieue de Chaumesnil. Je mis en mouvement la brigade du gnral Joubert,
et j'ordonnai  mon artillerie de la suivre. La deuxime brigade,
formant le reste de l'infanterie, devait fermer la marche, et vacuer
Morvilliers quand cette artillerie en serait sortie en entier.

Je donnai l'ordre  ma cavalerie, soutenue par du canon, d'aller prendre
position  une ferme situe  une petite distance de Morvilliers et 
porte de la grande route, pour couvrir le flanc gauche de ma colonne,
expose aux attaques de l'ennemi; mais, comme il arrive souvent  la
guerre, cet ordre ne fut pas excut immdiatement. La fatigue de la
nuit, la ncessit de laisser manger les chevaux, servirent d'excuses,
et cette colonne s'tait mise en mouvement sans avoir son flanc protg
ni couvert.

Prvenu de la sortie de Morvilliers des dernires voitures d'artillerie,
je montai  cheval pour suivre le mouvement des troupes. Je venais de
quitter le village quand je vis trois escadrons de cavalerie bavaroise
dboucher inopinment, se prcipiter sur cette colonne d'artillerie et
enlever six pices de canon. Je n'avais pas de troupes sous la main pour
courir dessus et aller les reprendre; mais je fis mettre en batterie les
premires pices  ma porte et tirer sur les Bavarois. Ils
abandonnrent deux des pices qu'ils avaient, pour ainsi dire,
escamotes, et en emmenrent quatre.

La grande proximit de l'ennemi, la faiblesse de mes troupes et la
grande quantit de matriel que j'avais  mouvoir, rendaient impossible
l'excution du mouvement prescrit. Le gnral Joubert, marchant en tte
de colonne, tait arriv  Chaumesnil et y avait pris position. Ainsi
une partie du but que Napolon s'tait propos d'atteindre tait
remplie. Je me dcidai  garder et  dfendre la position de
Morvilliers, susceptible d'tre occupe avec assez peu de troupes.
Cette position, forme par un mamelon en pain de sucre, isol, mais
d'une faible lvation, a des pentes rgulires. De nombreuses haies
dfendent les accs du village et composent comme autant de
retranchements.

Le plateau tant assez vaste pour y recevoir une nombreuse artillerie,
j'y plaai une batterie imposante. L'ennemi attaqua le deuxime corps, 
la Rothire, plac au centre. Il attaqua Dienville. Il attaqua ensuite
Chaumesnil; mais partout il attaqua mollement et sans intelligence. S'il
et pntr par les intervalles des points occups, notre retraite et
t ncessaire  l'instant mme. Le corps du gnral de Wrede resta en
prsence de Morvilliers, et se contenta d'abord d'attaquer Chaumesnil.

Je remplissais bien ma tche en tenant en chec avec un corps de troupes
aussi faible dix-huit ou vingt mille hommes qui composaient les forces
dont ce gnral disposait. J'engageai du plateau de Morvilliers, avec
les Bavarois, un feu d'artillerie soutenu, dans le but de faire
diversion et de les occuper; mais tout annonait qu'ils allaient
transformer cette canonnade en une action plus vive, et se disposaient 
une attaque rgulire de ce poste. En effet, des dtachements
s'approchaient dans les diffrentes directions, et les reconnaissances
prliminaires se multipliaient sur tous les points.

L'Empereur, ayant senti l'importance de Chaumesnil, avait fait soutenir
la brigade Joubert, qui l'occupait, par la division Meunier, de la jeune
garde. Ce poste, au moment d'tre enlev, se soutint encore pendant
quelque temps; mais tout faisait prvoir que cette rsistance ne serait
plus de longue dure.

Il tait trois heures environ; un pouvantable chasse-neige eut lieu, et
vint obscurcir le temps. Je profitai de cette circonstance favorable
pour renvoyer jusqu' Brienne tous mes quipages et une partie de mon
artillerie, afin de rendre ma retraite plus facile et plus lgre quand
le moment de l'effectuer serait arriv. Comme je ne me souciais pas,
ainsi qu'il tait arriv au marchal Davoust en 1812, de voir mon bton
de marchal, qui tait plac dans mes bagages, devenir la proie de
l'ennemi, pour figurer ensuite dans quelque glise de Saint-Ptersbourg
ou de Vienne, je donnai l'ordre de l'emporter et d'en sparer les
diverses parties.

Le combat continua jusqu' quatre heures. Chaumesnil fut enfin emport.
La Rothire l'avait t prcdemment. Ma retraite se trouvait
compromise, car l'ennemi pouvait, par le bois d'Ajou, se porter avec
facilit sur mon unique route de communication. D'un autre ct, toutes
les colonnes d'attaque du gnral de Wrede taient formes et se
mettaient en mouvement pour enlever Morvilliers. Je donnai l'ordre  mes
troupes de se retirer. La sortie de ce village se fit avec tant d'ordre,
tout avait t si bien prvu, que les troupes bavaroises ne trouvrent
plus personne  leur arrive. Je n'prouvai aucune perte. J'allai
prendre position en avant de Brienne,  l'embranchement de la route de
Morvilliers avec la chausse. J'y arrivai  la nuit close.

Telle fut cette bataille de Brienne. Aucun raisonnement ne saurait la
justifier de la part de Napolon. Elle ne pouvait lui donner aucun
rsultat favorable,  cause de l'immense supriorit de l'ennemi, car
presque toutes ses forces taient runies. Les localits ne nous
offraient aucun avantage particulier, et nous combattions dans un pays
ouvert. Enfin, si quelque chose doit tonner, aprs l'ide de donner
cette bataille, c'est d'avoir vu l'ennemi si mal profiter de ses
avantages, et l'arme franaise chapper  une destruction complte.

J'allai trouver, dans la soire, l'Empereur au chteau de Brienne. Il me
fit connatre ses intentions pour le lendemain. L'arme devait se
retirer sur Troyes en passant l'Aube au pont de Lesmont. Afin de
faciliter sa marche et d'empcher l'ennemi de la poursuivre trop
vivement, Napolon m'ordonna de me retirer, avec mon infanterie, qui ne
s'levait pas  plus de deux mille hommes, ma cavalerie et six pices de
canon, par Perthes et Rosnay. La masse de mon artillerie et de mes
bagages suivrait la chausse. Je devais prendre position  Perthes avant
le jour, et me montrer avec ostentation, afin d'attirer l'attention de
l'ennemi, passer ensuite,  Rosnay, la Voire, rivire troite, mais
profonde, et la dfendre. Un pont, au-dessous de Rosnay, devait servir 
la retraite d'un petit corps command par le gnral Corbineau, charg
de le dtruire aprs l'avoir franchi. Je me rendis donc  Perthes
pendant la nuit. Ce village est situ au milieu d'un sol marcageux,
mais qui, en ce moment, tait trs-solide,  cause du froid excessif qui
rgnait. Il est plac sur une petite lvation. A la pointe du jour, je
plaai mes troupes de manire  les faire paratre nombreuses et 
donner de l'inquitude  l'ennemi.

La masse des troupes de l'arme se retirait, mais en dsordre, et le
mouvement s'acclra, au pont de Lesmont, de manire  rappeler les
dsastres de la campagne prcdente, et  faire craindre les plus grands
malheurs.

Tout  coup l'ennemi, apercevant sur son flanc droit, et  porte, un
corps de troupes stationnes, changea la direction de sa marche et porta
presque toutes ses forces sur moi. C'tait remplir mon objet. Je me mis
en mouvement pour me rapprocher du dfil; mais, voulant occuper autant
que possible l'ennemi, je ne me htai pas de le franchir. Je fis garnir,
par des dtachements d'infanterie, des bouquets de bois situs  une
petite distance en avant, et je restai, sous cet appui, avec ma
cavalerie.

L'ennemi se prsenta avec des forces immenses. Il commena par tablir
une batterie de vingt pices de canon. Ce fut seulement quand cette
batterie eut commenc  jouer que j'effectuai le passage du dfil avec
ordre, sans confusion, et comme je l'aurais excut  une grande
manoeuvre. Une fois de l'autre ct de la rivire, je m'occupai  faire
dtruire les ponts placs,  la suite les uns des autres, sur les divers
bras de cette rivire. Nous tions malheureusement dpourvus de toute
espce d'outils. La force de la gele avait donn la duret de la pierre
 la terre qui recouvrait ces ponts. Ce ne fut qu'avec une peine extrme
que l'on parvint  y faire une coupure. Les longerons mmes restrent
intacts, faute de haches et de scies pour les dtruire.

Pendant ces travaux, je remarquai, sur la rive droite de la Voire, 
quelque distance, plusieurs hommes  cheval qui paraissaient ennemis. Je
supposai qu'il existait un gu sur la Voire,  un point plus bas, et
qu'il avait t franchi par quelques claireurs. Comme je n'avais que
faire de ma cavalerie en ce moment, je lui donnai l'ordre d'aller
balayer le bord de la rivire. Un peu plus tard, pensant qu'un peu
d'infanterie pouvait tre utile, j'ordonnai au gnral Lagrange de
partir, avec huit cents hommes, pour suivre le mouvement de la
cavalerie. Enfin, le pont tant dtruit autant qu'il pouvait l'tre, je
me dcidai  descendre la rivire, et  aller voir moi-mme ce qui se
passait de ce ct. Arriv  moiti chemin du lieu o taient les
troupes, j'entendis une fusillade assez vive. Je courus sur la hauteur,
et je vis cinq cents hommes de mes troupes que le gnral Lagrange avait
ports en avant, se retirant en dsordre,  la vue d'une masse de trois
 quatre mille hommes d'infanterie marchant  eux, aprs avoir pass la
rivire sur le pont abandonn par le gnral Corbineau, sans l'avoir
dtruit.

Je courus aux fuyards, et cherchai  les rallier, mais inutilement.
Alors je pris le parti de me rendre avec rapidit au 131e, fort de trois
cents hommes environ, en rserve, et form en colonne. Quelques paroles
suffirent pour l'exalter. Immdiatement aprs il fut mis en mouvement en
battant la charge. Je me plaai  dix pas en avant avec quelques
officiers. J'envoyai l'ordre  ma cavalerie de faire simultanment une
charge sur le flanc de la montagne. Ceux qui auparavant fuyaient et
avaient t sourds  ma voix revinrent sur leurs pas  la vue de ce
mouvement offensif. Nous arrivmes ainsi, avec imptuosit, 
l'extrmit du plateau au moment mme o la tte de la masse ennemie
l'attaquait du ct de la rivire. La culbuter fut l'affaire d'un
moment. Abme par notre feu et sabre par la cavalerie, ce qui ne fut
pas tu fut pris ou noy. L'ennemi y perdit environ trois mille hommes.

Presque toute l'arme ennemie vint se former de l'autre ct de la
rivire. Quatre-vingt mille hommes taient en vue. Une nombreuse
artillerie, dploye contre nous, ne produisit aucun effet. Tout, de
notre ct, pices et troupes, tait embusqu et mis  couvert.

L'ennemi tenta de nouveau de passer le pont; mais mes six pices de
canon, places  porte de mitraille, le battaient avec succs. Beaucoup
de tirailleurs y dirigrent leur feu, et l'ennemi, aprs deux tentatives
inutiles, y renona. Un tiraillement insignifiant s'engagea ensuite
d'une rive  l'autre.

Mais l'ennemi ne voulait pas renoncer  venger ce revers. Il porta une
portion de ses troupes en face de Rosnay et essaya d'enlever le pont
sur lequel nous avions pass.

Les longerons taient dcouverts et sans tablier. Il fallait passer en
quilibre, un  un, sur les poutres. Je plaai en embuscade, en arrire
et  couvert par l'glise, un officier de choix avec trois cents hommes.
Je lui donnai l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer: cent hommes au
moins devaient franchir la coupure. Quand ils seraient en de, les
trois cents hommes embusqus marcheraient sur eux, les prendraient ou
les jetteraient dans l'eau.

Ce brave officier, nomm Salette, avait t longtemps mon aide de camp.
Il excuta ponctuellement sa consigne, et le dtachement ennemi, en tte
de la colonne, fut dtruit, mais il y perdit la vie.

L'ennemi renona alors  faire de nouvelles tentatives. Sur ces
entrefaites, on me prvint qu'une colonne se montrait sur la route de
Vitry, et allait nous prendre  dos. Le moment tait critique. Faire
retraite dans un pays ouvert, ayant devant soi des forces si
considrables, et en commenant son mouvement de si prs, tait fort
prilleux. Un peu d'avance tait ncessaire. La mauvaise saison vint a
mon secours; la neige, tombant  gros flocons, obscurcit le temps. Mes
troupes se portrent  un quart de lieue en arrire, je laissai les
mmes tirailleurs au pont pour rpondre  l'ennemi, en leur recommandant
de diminuer successivement leur feu, et ensuite de venir nous joindre.
L'ennemi ne s'apercevant ni de notre silence ni de leur dpart, ils nous
avaient rejoints, et nous tions en pleine marche pour Dampierre et
Arcis, lorsque nous entendions encore ses dcharges multiplies.

J'allai prendre position, le soir,  Dampierre. Rarement un gnral
s'est trouv dans une circonstance aussi difficile. Si j'tais arriv
quelques minutes plus tard sur le point o l'ennemi venait de passer la
rivire, ou que j'eusse hsit un instant  me mettre  la tte de cette
poigne de soldats, seule troupe sous ma main, c'en tait fait de mon
petit corps: personne n'chappait. Il y a un grand charme et une grande
jouissance  obtenir un succs personnel,  sentir, au fond de la
conscience, que le poids de sa personne, et, pour ainsi dire, de son
bras, a fait pencher la balance et procur la victoire. Cette
conviction, partage par les autres, et exprime par un sentiment
d'admiration et de reconnaissance, cause une flicit dont on ne peut
gure avoir l'ide quand on ne l'a pas prouve.

L'Empereur, extrmement satisfait de ce succs, rcompensa les officiers
que je lui dsignai. Ce coup de vigueur, fait avec si peu de monde
contre des troupes si suprieures en nombre et en moyens, prouvait qu'il
y avait encore un reste d'nergie en nous-mmes, et que, si le nombre
nous accablait, nous n'avions pas dgnr.

Pendant ces divers mouvements, le gnral York, dont l'avant-garde avait
t, le 31,  Montier-en-Der, au lieu de continuer sa marche pour oprer
sa jonction avec l'arme, se dirigea sur Vitry, qui d'abord se dfendit,
de l sur Chlons, o le duc de Tarente tait le 31 janvier.

Le duc de Tarente ayant vacu Chlons et envoy au gnral Mont-Marie,
commandant  Vitry, l'ordre de quitter cette place, le corps d'York
passa la Marne et suivit le duc de Tarente dans son mouvement sur
pernay, Chteau-Thierry, et la Fert-sous-Jouarre. Le duc de Tarente,
en se retirant constamment contre des forces trs-suprieures, retarda,
autant qu'il tait possible, la marche de l'ennemi; mais sa retraite
tait en outre ncessite par la marche du reste de l'arme de Silsie,
qui se portait sur la Fert-sous-Jouarre, par la route directe de
Montmirail.

Le lendemain du combat de Rosnay, 3 fvrier, je me portai 
Arcis-sur-Aube, o je pris position. L'Empereur s'tait plac en avant
de Troyes, o il runit au reste de ses forces le marchal duc de
Trvise, qui s'y trouvait dj. L il s'arrta. L'ennemi ne fit aucune
entreprise srieuse; il n'y eut que quelques engagements insignifiants.

Pendant toute la journe du 4, je pus voir, d'Arcis, les colonnes
ennemies descendant la rivire par la rive droite, et se portant dans la
direction de Fre-Champenoise. Malgr les efforts de courage si rcents
dont les soldats devaient tre glorieux, un dcouragement gnral se
faisait sentir par un symptme effrayant. Deux cent soixante-sept
soldats du 37e lger dsertrent pendant la mme nuit; des cuirassiers
en firent autant avec un officier suprieur prisonnier, qu'ils taient
chargs de garder.

La division Lagrange, par suite des combats livrs et de cette dsertion
continuelle, se trouvait, aprs avoir reu des renforts en apparence
considrables, rduite  dix-huit cent vingt-quatre baonnettes.

Le 5, d'aprs les ordres de l'Empereur, je me portai sur Mry, au
confluent de l'Aube avec la Seine, et, le 6,  Nogent-sur-Seine.

Le mouvement dcousu de l'ennemi; les rapport faisant connatre la
marche des colonnes ennemies  distante l'une de l'autre, et sans se
soutenir; la probabilit qu'une partie des troupes composant l'arme de
Silsie tait sur la Marne,  la suite du duc de Tarente; enfin, la
certitude de la prsence, devant Troyes, de la grande arme, toutes ces
considrations me firent natre la pense que la fortune nous prsentait
une occasion favorable pour faire un grand mal  l'ennemi en agissant
avec promptitude. En dbouchant rapidement par Szanne, et coupant la
route de Montmirail, on avait la chance de rencontrer ses corps
parpills. Autant par leur faiblesse que par la surprise, on pouvait
les craser et mme les dtruire. J'envoyai mes rflexions  l'Empereur,
et lui proposai cette opration. Elle me paraissait si utile, que
j'insistai. Je lui crivis trois fois dans la journe sur le mme sujet.
Comme mes ides furent adoptes, et qu'un rsultat brillant en a t le
prix, je consacrerai ces souvenirs en insrant ici la lettre que
j'crivis au prince de Neufchtel, le 6 fvrier au soir, de Nogent.

Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les
renseignements fournis par les habitants donnent pour certain l'arrive
hier,  Pleurs, de cinq mille hommes d'infanterie prussienne. Ces
troupes, ainsi que celles qui les ont prcdes, filent sur la
Fert-Gaucher. D'autres troupes ennemies marchent sur Montmirail par
toges. Il semblerait que celles-ci sont russes, et appartiennent au
corps de Sacken.

Ces nouvelles me confirment dans l'opinion que je vous ai dj mise
aujourd'hui. L'Empereur obtiendrait un grand rsultat d'un mouvement
rapide que l'on pourrait faire aprs-demain avec douze ou quinze mille
hommes, en marchant par Szanne sur la trace de l'ennemi, et le coupant
jusque sur Fromentire et Champaubert. L'ennemi est sans dfiance, parce
qu'il ne croit pas  l'existence d'un corps d'arme considrable ici.
Cependant il va y avoir moyen de le former. En ne perdant pas un moment,
on pourrait obtenir les plus grands avantages. La prsence de l'Empereur
 Troyes attire les regards et arrte les principales forces de
l'ennemi. Pendant ce temps, on peut dtruire les troupes qui s'loignent
et marchent inconsidrment.

Mes instances convainquirent l'Empereur. Le 7, je reus l'ordre de
commencer mon mouvement. Ce mme jour, j'arrivai dans la nuit 
Fontaines-Denis. Le 8, j'entrai  Szanne, d'o je chassai huit cents
chevaux ennemis qui se retirrent dans la direction de la Fert-Gaucher.

Inform par les habitants de la marche des principaux corps ennemis par
la route d'toges  la Fert-sous-Jouarre, je plaai mes troupes en
avant de Chapton. J'envoyai des reconnaissances sur Bayes pour avoir des
nouvelles, afin de dboucher avec connaissance de cause aussitt que je
serais appuy. Les rapports annonaient la prsence de l'ennemi ayant
des troupes assez nombreuses  Montmirail,  Champaubert et  Vertus.
L'Empereur n'arrivant pas, je rapprochai mes troupes de Szanne pour ne
pas donner l'veil  l'ennemi; mais le 9, ayant reu l'avis de la marche
de Napolon avec sa garde, je me reportai en avant. Le 10, je passai le
dfil de Saint-Gond, et je marchai sur l'ennemi occupant Bayes.

Le corps d'Olsouffieff s'y trouvait plac en intermdiaire entre le
corps de Sacken et Montmirail, et le corps de Kleist  Vertus, o
Blcher tait en personne. J'attaquai immdiatement. Les Russes firent
bonne contenance, et se battirent avec courage. Leur artillerie tait
nombreuse; mais ils n'avaient point de cavalerie. Bayes fut emport. Le
corps principal, plac en avant de Champaubert, fut culbut et se mit en
retraite. Prsumant qu'il la ferait dans la direction de Vertus, je fis
placer toute ma cavalerie  ma droite et la dirigeai en arrire du
village de Champaubert, o la tte de la colonne en retraite arrivait
dj. Jete hors de la communication principale, dans un pays difficile
et bois,  un mouvement rgulier succda le dsordre et la confusion.
Tout fut pris ou dtruit,  l'exception de sept ou huit cents hommes qui
atteignirent Vertus par dtachements. Quinze pices du canon tombrent
en notre pouvoir. Nous fmes plus de quatre mille prisonniers, et, entre
autres, le gnral Olsouffieff en personne, commandant ce corps. La
force de mon corps d'arme, en hommes prsents sous les armes, tait ce
jour-l de trois mille deux cents hommes d'infanterie, reprsentant
cinquante-deux bataillons diffrents, et de quinze cents chevaux. Aucune
autre troupe que les miennes ne fut engage.

Je me portai sur toges qui, pour nous, tait la position dfensive. Le
plateau lev de la Brie-Champenoise domine les immenses plaines
striles et dpouilles qui le prcdent, et composent tout le pays,
depuis toges jusqu' Chlons.

Les troupes montrrent une grande valeur. Des conscrits, arrivs de la
veille, entrrent en ligne, et se conduisirent, pour le courage, comme
de vieux soldats. Oh! qu'il y a d'hrosme dans le sang franais! Je ne
puis me refuser au plaisir de citer deux mots de deux conscrits qui
peignent, tout  la fois, l'esprit de cette jeunesse et les instruments
dont il nous tait donn de nous servir.

Deux conscrits taient aux tirailleurs. Ils avaient t commands par
l'ordre de service. Je m'y trouvais aussi. J'en vis un qui, fort
tranquille au sifflement des balles, ne faisait cependant pas usage de
son fusil. Je lui dis: Pourquoi ne tires-tu pas? Il me rpondit
navement: Je tirerais aussi bien qu'un autre si j'avais quelqu'un
pour charger mon fusil. Ce pauvre enfant en tait  ce point
d'ignorance de son mtier.

Un autre, plus avis, s'apercevant de l'inutilit dont il tait,
s'approcha de son lieutenant et lui dit: Mon officier il y a longtemps
que vous faites ce mtier-l; prenez mon fusil, tirez, et je vous
donnerai des cartouches. Le lieutenant accepta la proposition, et le
conscrit, expos  un feu meurtrier, ne montra aucune crainte pendant
toute la dure de l'affaire.

Aprs avoir tabli mes troupes  toges, je revins de ma personne 
Champaubert, o Napolon avait mis son quartier gnral. Je m'tais fait
prcder par le gnral Olsouffieff.

Je trouvai Napolon  table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de
Neufchtel, le marchal Ney. J'y pris place. Nous tions cinq. Le
gnral russe ne savait pas un mot de franais; ainsi le discours que
Napolon nous tint n'tait pas  son adresse.

L'Empereur tait ivre de joie. Cependant ce succs obtenu, glorieux pour
le sixime corps si peu nombreux, ne pouvait pas tre d'un grand poids
dans la balance de nos destines, et nanmoins voil la rflexion qu'il
inspira  Napolon:

A quoi tient le destin des empires! dit-il: si demain nous avons, sur
Sacken, un succs pareil  celui que nous avons eu aujourd'hui sur
Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a pass; et
je suis encore sur la Vistule.

Ainsi c'tait  Champaubert que son imagination embrassait encore
l'Europe. Il vit faire la grimace  ses auditeurs, et dit, pour dtruire
le mauvais effet de ces paroles: Et puis je ferai la paix aux
frontires naturelles du Rhin. Chose dont il se serait bien gard! Et
cependant cet homme, si rempli d'illusions, si draisonnable, avait
encore les aperus du gnie quand ses passions ne parlaient pas! Son
esprit tait profond et pntrant, sa tte la plus fconde qui ft
jamais. Je l'ai vu souvent prdire et juger d'une manire surnaturelle,
et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait
le combattre: alors il n'tait plus lui-mme. Je vais en apporter, dans
cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son dpart de Paris, M.
Mollien, ministre du trsor, lui dit: Le peu de moyens avec lesquels
vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne
dans le coeur de la France, et que les Cosaques ne gnent les
communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le
trsor sur la Loire, afin que le service ne pt pas manquer?

L'Empereur lui rpondit ces propres paroles, en lui frappant sur
l'paule, geste qui lui tait familier: Mon cher, si les Cosaques
viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur. Et,  peine
 quinze jours de distance, le mme homme a tenu un propos si diffrent
 l'occasion de quelques prisonniers faits  une arme de deux cent
mille hommes!

Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une
division venant d'Espagne, commande par le gnral Leval, et les
troupes de Ricard qu'il m'enleva. Je restai  toges avec deux mille
cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux.

L'Empereur, dont les troupes furent augmentes d'une division de jeune
garde, amene par le duc de Trvise, battit Sacken  Montmirail.
Celui-ci se retira sur Chteau-Thierry, fut recueilli par le corps de
York et passa la Marne. Le soir mme de l'affaire de Montmirail, le
comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour
annoncer  l'Empereur le succs du combat du Mincio, o les Autrichiens
avaient t battus. Quand on annona Tascher  Napolon, il dit: Il
vient sans doute m'apprendre qu'Eugne a commenc son mouvement.

Ce mot de Napolon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point
donn contre-ordre  Eugne. Les amis de celui-ci ont prtendu que
l'Empereur le lui avait envoy aprs les affaires de Montmirail et de
Vauchamps, c'est--dire vers le 15 fvrier; mais ce raisonnement ne le
justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient
qu'Eugne a reu l'ordre de venir ds le commencement de janvier; mais
qui l'a autoris  diffrer, non-seulement l'excution, mais encore les
prparatifs. Pour quelle poque Napolon le demandait-il? Sans doute
pour la plus rapproche, c'est--dire pour celle o il combattait avec
des dbris contre des forces immenses, o il tait sur le bord du
prcipice, o il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette
lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugne tait
ncessaire, c'tait tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement
son concours. Eh bien, depuis le 1er janvier jusqu'au 25 fvrier, poque
 laquelle le contre-ordre prtendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait
la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour
russir, en exigeait beaucoup! A-t-il fait sauter les places qu'il avait
l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait mme miner une seule? Non; Eugne a
dsobi; il a contribu plus que qui que ce soit  la catastrophe. Rien
ne peut l'excuser[4].

[Note 4: Le gnral d'Anthouard m'a racont depuis que, se trouvant,
quelque temps aprs la Restauration,  Munich, et travaillant avec le
prince, dans son cabinet,  mettre en ordre ses papiers, il retrouva
l'ordre crit qu'il lui avait port pour excuter le mouvement dont je
viens de parler. Il le lui montra, et lui dit: Croyez-vous,
monseigneur, qu'il soit bien de conserver ce papier?--Non, reprit
Eugne; et il le jeta au feu. (_Note du duc de Raguse._)]

Je reviens aux oprations sur la Marne. J'tais rest  toges pendant
le mouvement de Napolon sur Chteau-Thierry, et Blcher, avec vingt
mille hommes qu'il avait sous la main  Vertus, allait reprendre
l'offensive. Tous les rapports l'annonaient. J'occupais le beau plateau
d'toges, en tendant ma gauche pour mieux m'clairer. Ds le 13,
Blcher commena son mouvement et marcha sur toges. Quand toutes ses
colonnes se furent montres, quand il eut fait ses dispositions
d'attaque et amen du canon contre ma gauche, je fis ma retraite en bon
ordre, et facilement, parce que tout avait t prvu. Quoique
l'avant-garde ennemie marcht  trs-petite distance de mon
arrire-garde, il n'y eut que des engagements de troupes lgres. Je
pris position, le soir, en avant de Fromentire, appuy aux bois voisins
de ce village. Aussitt aprs avoir commenc mon mouvement, j'avais
envoy, en toute hte, un officier  l'Empereur pour le lui annoncer.
Cet officier le trouva  Chteau-Thierry. Napolon se mit en marche avec
ses troupes pour revenir  Montmirail.

Je partis le 14,  quatre heures du matin, de Fromentire, et me
rapprochai de Montmirail, o je devanai mes soldats.

L'Empereur venait d'y arriver. Il me dit que ses troupes le suivaient,
et que je pouvais m'arrter et attaquer l'ennemi  l'improviste. Il y a,
en arrire du village de Vauchamps, du ct de Paris, une position
avantageuse et facile  dfendre. C'est la pente du plateau qui borde le
vallon dans lequel Vauchamps est bti. A la gauche, un bois, dans une
position avantageuse, donnait les moyens de prendre  revers tout ce qui
se serait avanc par la grande route. Je le fis occuper par mes troupes,
et toute mon artillerie fut mise en batterie sur le front de cette
position.

L'ennemi, dont les forces taient si suprieures aux miennes, croyait
n'avoir rien  redouter. Aussi marchait-il avec une entire confiance,
ses troupes en colonnes se touchant, n'ayant aucune distance entre
elles, et sans mme se faire clairer. Je lui avais abandonn le village
de Vauchamps. Il le traverse: tout  coup, en dbouchant, il est
assailli par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie; je porte
mes troupes en avant, et j'enveloppe le village, dans lequel l'ennemi se
rejette en confusion et dont il sort dans le mme tat.

J'ordonne au colonel des cuirassiers Morin, qui tait sur le flanc
gauche du village avec un escadron que je renforai de mon escorte, de
charger; et plus de deux mille cinq cents hommes sont faits prisonniers,
tandis que le gnral Laferrire, qui commandait la cavalerie de la
garde, chargeant par la droite, culbute l'ennemi, complte le dsordre,
et fait aussi des prisonniers.

Ds ce moment, l'ennemi, qui n'avait aucune formation, dut se retirer,
et il le fit avec autant de clrit que possible.

D'un autre ct, deux bataillons ennemis, dtachs pour occuper un bois
qui couvrait sa droite, se trouvant surpris et brusquement isols par la
retraite de la masse des Prussiens, furent envelopps, capitulrent, et
mirent bas les armes.

Napolon avait mis sous mes ordres le corps de cavalerie de Grouchy,
fort de deux mille cinq cents chevaux; j'y avais ajout, de ma propre
cavalerie, tout ce dont je pouvais disposer. Je lui avais en mme temps
ordonn de faire un dtour par la plaine, c'est--dire  notre gauche,
de prvenir l'ennemi sur son point de retraite, et d'aller se mettre en
bataille derrire lui,  cheval sur la route de Champaubert et d'toges.
Ce mouvement fut excut, quoiqu'un peu tardivement. La division
Ourousoff reut avec valeur les charges diriges contre elle: elle
continua sa marche, et s'ouvrit un passage pour se rendre  toges, o
elle s'arrta. Cette dernire action se passa  la chute du jour. Quand
nous fmes arrivs  Champaubert, l'Empereur me fit envoyer l'ordre de
m'y arrter: mais rien n'tait plus mal entendu. Nous ne pouvions
laisser l'ennemi  une aussi petite distance de nous. La position de
Champaubert n'offre d'ailleurs rien de dfensif, et celle d'toges,
dtestable pour l'ennemi, tait excellente pour nous.

J'allais tre videmment abandonn avec une poigne de troupes sur ce
point, et il tait bon de le nettoyer auparavant de s'affaiblir. Je me
dcidai donc  marcher sur toges,  y faire une attaque de nuit, afin
d'y entrer par surprise. Des tentatives semblables, aprs un premier
succs, devraient tre faites plus souvent  la guerre: elles
russiraient presque toujours.

Mais, mes troupes ayant combattu seules pendant toute la journe, tous
mes soldats avaient t engags; je n'avais pas trois cents hommes
ensemble. Je demandai au marchal Ney de me prter un de ses rgiments
de la division d'Espagne, commande par le gnral Leval, qui me
suivait. Il me le refusa.

Sentant l'urgence des circonstances, je donnai l'ordre direct  un
rgiment de cette division, de huit ou neuf cents hommes, de me suivre.
Je le plaai en colonne sur la route, lui prescrivis de se faire
clairer, seulement  cent pas,  droite et  gauche, par cinquante
hommes, de marcher ainsi form sans bruit, de ne pas tirer, et de se
jeter, quand il serait  porte, sur toges sans rpondre au feu de
l'ennemi. Quant  moi, je marchai, de ma personne,  la queue de cette
colonne.

Ce que j'avais prvu arriva. L'ennemi, occup  faire son tablissement
de nuit, n'tait pas sur ses gardes. Surpris, il n'opposa aucune
rsistance et s'enfuit. On fit plus de trois mille prisonniers, parmi
lesquels se trouvait le prince Ourousoff, commandant cette division, qui
avait t bless  la cuisse d'un coup de baonnette. Il me fut amen au
chteau d'toges, o je m'tablis. L'entre de ce gnral donna lieu 
deux scnes, l'une fort plaisante, la seconde fort curieuse, et qui fait
connatre une nature d'hommes moins rare qu'on ne pense dans les armes.

Le prince Ourousoff, en entrant, me tint le discours suivant:

Monsieur le marchal, je vous demande mille pardons de ce qui s'est
pass et de ce que nous nous sommes si mal dfendus. En voyant la nuit
arrive, en entendant vos trompettes sonner le rappel, je me suis dit:
Les Franais font la guerre comme nous et ne se battent pas la nuit. En
consquence, j'ai cru que l'on pouvait aller, sans danger,  l'eau et 
la paille. Dans le cours de la journe, vous avez d tre content de
nous, et nous avons, j'espre, mrit vos loges. Certes nous avons bien
repouss les charges de votre cavalerie et travers ses lignes avec
vigueur; mais ensuite nous avons t surpris, et je vous renouvelle mes
excuses.

C'est une chose tout  fait digne de remarque pour l'observateur que de
voir, dans certaines armes, l'esprit militaire l'emporter sur tous les
autres sentiments, et mettre avant tous les autres intrts ceux du
mtier et l'estime qu'on y acquiert. J'ai revu le prince Ourousoff
depuis  Moscou, et il me parla encore sur le mme ton de sa
msaventure.

Voici l'autre trait. Ma maison, toujours bien fournie, tait dans
l'occasion la ressource de tout le monde. Le gnral Grouchy, dont la
cavalerie tait reste  Champaubert, vint, de sa personne, me demander
 souper, ce qui tait fort bien fait. J'avais sur ma table l'pe du
prince Ourousoff. Le gnral Grouchy me pria de lui en faire cadeau pour
remplacer son sabre, qui le gnait, me dit-il, par suite d'une ancienne
blessure. Je n'attachais pas beaucoup de prix  cette dpouille opime,
et je la lui abandonnai sans y mettre la plus lgre importance; mais
quel fut mon tonnement quand je lus peu de jours aprs, dans le
_Moniteur_, un article ainsi conu: M. Carbonel, aide de camp du
gnral Grouchy, est arriv  Paris, et a remis, de la part de son
gnral,  Sa Majest l'Impratrice l'pe du prince Ourousoff, qu'il a
fait prisonnier  la bataille de Vauchamps. Un fait pareil ne suffit-il
pas pour peindre un homme?




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DIX-NEUVIME



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Mayence, le 2 novembre 1813.

Monsieur le marchal, je dsire que vous m'envoyiez, sans retard, un
tat nominatif de tous les officiers gnraux, suprieurs et autres, de
l'tat-major, qui ont fait partie du sixime corps d'arme depuis le 21
septembre, poque  laquelle vous m'avez fait le dernier envoi de l'tat
de situation. Il faut avoir soin d'indiquer, sur celui que je vous
demande, les causes d'absence ou de mutations. Je joins  cette lettre
l'tat du 21 septembre; il pourra servir  la fois de base et de modle.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Mayence, le 2 novembre 1813.

J'ai donn l'ordre au troisime corps d'arme de traverser aujourd'hui
la ville, d'aller coucher au del, et de se rendre demain  Bechtheim,
qui est le lieu assign pour son cantonnement.

Faites pareillement traverser la ville au sixime corps d'arme;
faites-le coucher au del, et faites-lui continuer sa marche demain pour
se rendre  Oppenheim, qui est le lieu assign pour son cantonnement.

Le cinquime corps d'arme est cantonn entre Mayence et Bingen,  Ober
et Nieder-Ingelheim.

Quant au septime corps d'arme, command par M. le gnral Durutte,
donnez-lui l'ordre, monsieur le marchal, de se runir  Castel, o il
restera jusqu' nouvel ordre.

Laissez ici, en passant, quelques officiers de confiance pour runir
tous vos isols.

Faites-moi parvenir le plus tt possible, monsieur le marchal, l'tat
de situation trs-dtaill et par bataillon de votre corps d'arme,
afin que je puisse le mettre sous les yeux de l'Empereur.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Mayence, le 3 novembre 1813.

L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous preniez le commandement
de la rive gauche du Rhin, depuis Coblentz jusqu' Landau.

L'intention de Sa Majest est que le gnral de division et les
gnraux de brigade commandant dans les dpartements de la vingt-sixime
division militaire soient continus dans leurs fonctions; mais ils
devront correspondre chacun avec vous, qui tes charg de la
surveillance suprieure de cette partie de la frontire. J'cris  cet
gard au gnral commandant la vingt-sixime division.

Je vous prviens que, d'aprs les intentions de Sa Majest, je donne
l'ordre  M. le duc de Bellune de se rendre  Strasbourg et d'y prendre
le commandement de la frontire, depuis Huningue jusqu' Landau.

M. le duc de Tarente a dj eu l'ordre d'aller prendre le commandement
de la frontire depuis l'embouchure de la Moselle jusqu' Zwoll.

Ainsi, vous, M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente, vous vous
trouverez avoir le commandement suprieur depuis la Hollande jusqu' la
Suisse.

Prenez la surveillance suprieure de tout ce qui concerne le service et
la sret de cette partie de la frontire, et correspondez journellement
avec moi, afin que Sa Majest soit parfaitement instruite de l'tat des
choses. Je donne avis de ces dispositions au ministre de la guerre.

Vous correspondrez avec M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente
quand cela sera ncessaire.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Mayence, le 5 novembre 1813.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par
laquelle vous rendiez compte qu'on n'a pu s'emparer que d'une
trs-petite quantit des bateaux du Necker, et que, l'ennemi ayant ainsi
sur ce point des moyens de passer le fleuve et de jeter des partis sur
la rive gauche, il paraissait urgent de placer une batterie de trois ou
quatre pices de canon sur la digue en face du Necker, pour empcher les
bateaux de descendre dans le Rhin.

Sa Majest approuve cette proposition. Elle me charge de vous faire
connatre que cela ne lui parat pas mme suffisant, et qu'il faudrait y
construire une bonne redoute o l'on pt placer du canon de gros
calibre. J'cris  cet gard aux gnraux Rogniat et Sorbier. Donnez de
votre ct, monsieur le marchal, les ordres qui vous concernent pour
remplir  cet gard les intentions de l'Empereur, et rendez-m'en compte.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Oppenheim, le 10 novembre 1813, cinq heures du matin.

J'ai reu votre lettre d'hier  neuf heures du soir.--Il est fcheux
que le gnral Bertrand n'ait pas eu le temps de finir ses ouvrages. Je
pense que Votre Excellence rend compte et correspond journellement et
directement avec l'Empereur. Le gnral Lagrange me dit qu'il n'a pas
une pice de canon. L'Empereur a ordonn des dispositions pour
l'artillerie des corps d'arme. Il est ncessaire que vous fassiez venir
le gnral Sorbier pour savoir o en est l'excution des ordres de Sa
Majest.

Ce matin je passe la revue, c'est--dire je nomme aux emplois vacants
du troisime corps, qui maintenant fait partie du sixime; de l je me
rends  Worms, pour voir le deuxime corps, et suivrai ma route sur
Landau. Je vous prviens, monsieur le marchal, que je me borne aux
emplois vacants, et que je ne donne aucun ordre dans l'tendue de votre
commandement; tout doit maner de vous. Je m'empresserai de vous faire
part de ce que je remarquerai d'ici  Landau.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.

Mon cousin, le duc de Valmy avait plac des hommes isols dans
plusieurs cadres du 113e rgiment, et des Hollandais dans quatre
bataillons; je crois que j'en ai dispos pour d'autres corps. Il
convient que vous me fassiez connatre l'tat des cadres qui restent 
Mayence; car il importe que tous les hommes isols rejoignent leurs
corps respectifs et qu'on puisse disposer des cadres. Envoyez-moi l'tat
de tous ceux qui seront disponibles.

Dans l'organisation naturelle, plusieurs dpts de cavalerie et
d'infanterie taient placs  Mayence. J'ai ordonn de les en retirer
pour faire place aux troupes actives. Faites-moi connatre o ces dpts
ont t envoys. Il faut que le gnral commandant la division en
instruise exactement le ministre de la guerre; sans quoi on serait
expos  faire faire de faux mouvements aux conscrits.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.

Mon cousin, j'ai reu votre lettre du 9 novembre. Je regarde comme
trs-utile que vous puissiez occuper Ehrenbreitstein; mais il faudrait
avoir auparavant les sapeurs, les outils, l'artillerie et les vivres,
pour une quinzaine de jours tout prts, afin de pouvoir, quand on
l'aurait occup, s'y mettre, en vingt-quatre heures, en tat de dfense,
et continuer, tous les jours,  se renforcer.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.

Mon cousin, vous me dites, dans votre lettre du 9 novembre, qu'il y a
sept cents voitures d'artillerie de campagne et aucun moyen de les
atteler. Je pense que c'est une opration trs-convenable que de diriger
une partie de ces voitures sur Metz. Au reste, le ministre de la guerre
donne des ordres  l'artillerie sur cet objet.--Le cinquime corps est
si peu de chose, que je pense convenable que vous le dirigiez tout
entier sur Coblentz, avec le corps du duc de Padoue; cela donnera
l'infanterie et la cavalerie ncessaires pour la garde du Rhin. Donnez
des ordres en consquence.--La garde se trouve trop resserre. Il me
semble que j'ai ordonn  la vieille garde  cheval de se rendre 
Kreuznach; elle pourrait s'tendre jusque du cot de Simmern et de
Trves. J'ai galement envoy les soixante-huit bouches  feu atteles
de la garde  Kreuznach.

Le cinquime corps se rendant  Coblentz, une division de la jeune
garde pourra s'appuyer  Bingen; la garde pourra mme s'tendre du ct
de Kayserslautern. Le principal est que la cavalerie et l'infanterie se
refassent; pour cela, il faut prendre plus de terrain.

On m'annonce que le gnral Bertrand a vacu Hochheim; cela est
trs-fcheux. Il sera alors impossible  tout son corps de rester sur la
rive droite; et, comme je n'avais laiss la vieille garde  la proximit
de Mayence que pour soutenir le gnral Bertrand dans la position de
Hochheim, je pense qu'elle peut maintenant se rendre  Kayserslautern.
Le duc de Trvise y portera son quartier gnral.

La jeune garde sera entre Bingen et Mayence et Kayserslautern; la
cavalerie sera  Kreuznach et s'tendra dans les valles de
Kayserslautern et de Deux-Ponts; la vieille garde  pied sera, comme je
l'ai dit,  Kayserslautern et aux environs.

Faites connatre ces dispositions au duc de Trvise en vous servant,
pour viter toute collision d'tiquette, de l'intermdiaire du gnral
Belliard, aide-major gnral, auquel vous communiquerez cette lettre.

On me fera connatre quand la garde pourra tre rendue dans ses
nouveaux cantonnements, afin que je puisse ordonner les dispositions
ultrieures. Vous pourrez alors rappeler une ou deux divisions du
gnral Bertrand  Mayence, puisqu'une ou deux divisions suffisent pour
la dfense de Castel.

NAPOLON.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Strasbourg, le 12 novembre 1813.

Monsieur le marchal duc de Raguse, je suis arriv ici ce matin aprs
m'tre arrt  Landau. J'ai ordonn au directeur de l'artillerie de
cette place de faire partir tout de suite quatre pices de 16 et deux
obusiers, approvisionns  cent coups seulement (parce qu'il manque de
poudre  Landau) pour armer la redoute sur la rive gauche, en face de
l'embouchure du Necker. Je crois vous avoir dit qu'ayant trouv le
gnral Curto  Worms je l'ai charg du commandement suprieur de la
cavalerie entre Worms, Spire et Neustadt.

On dit que le corps de de Wrede que nous avons battu  Hanau, renforc
des Wurtembergeois et des Badois, se dirige sur Kehl; on fait des
rquisitions; ces bruits pourraient bien avoir pour but de faire une
diversion de ce ct. On dit galement que l'arme du prince de
Schwarzenberg se divise en deux corps, l'un sur Mayence, l'autre sur
Wezel; mais tous ces bruits se rpandent vaguement.

A Landau, j'ai trouv sept cents hommes appartenant aux corps d'arme,
et ici huit cents que je fais diriger sur leurs corps d'arme. Je pense
qu'on en trouvera beaucoup d'autres. Demain, je continue ma route pour
Paris o je rendrai compte  l'Empereur de ma tourne sur le haut Rhin.
Si ma sant continue  tre bonne, j'espre vous voir bientt, mon cher
duc: vous connaissez mon attachement.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.

Mon cousin, envoyez-moi, le plus tt possible et directement, l'tat de
situation des cinquime, sixime et deuxime corps, tels qu'ils se
trouvaient au 15 de ce mois, bataillon par bataillon, afin que je
connaisse bien l'tat des choses.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.

Mon cousin, je reois votre lettre du 12 qui m'est apporte par mon
officier d'ordonnance Laplace.--Vous aurez reu l'ordre que j'ai donn
pour faire filer toute ma garde sur Kayserslautern et sur la Sarre. Vous
aurez reu galement l'ordre que j'ai donn pour runir tout le
cinquime corps  Coblentz. Il vous reste donc le deuxime corps, le
sixime et le quatrime.--Je ne pense pas que le deuxime soit
ncessaire  Strasbourg o les gardes nationales qu'on a leves seront
suffisantes.--Il parat que notre mouvement doit avoir lieu du ct de
la Hollande, et que c'est de ce ct que l'ennemi a des intentions.--Le
ministre de la guerre a donn des ordres pour ter tous les dpts de
Mayence. On a ordonn que tous les dpts des quipages militaires
fussent envoys  Sampigny.--On a ordonn que les dpts de la garde
fussent runis  Metz. On a ordonn que toute l'artillerie qui ne serait
pas attele et en tat se rendt sur Metz.--Quant aux gardes d'honneur,
vous tes le matre de les faire descendre un peu plus bas, si vous le
jugez convenable.--Faites-moi connatre si le second pont est tabli 
Mayence: j'y attache de l'importance, afin de pouvoir dboucher
rapidement[5].--Soignez les gardes nationales qui sont sous vos ordres.
Passez-les en revue, et organisez-les le mieux possible.--Je pense qu'il
sera ncessaire que vous passiez la revue de tous les corps, afin de
pouvoir me prsenter des nominations aux emplois vacants, et de faire
distribuer des armes et des habits  ceux qui en manqueraient.--J'espre
que tous les bataillons ne tarderont pas  tre ports  huit cents
hommes. Je vous ai mand que vous aviez beaucoup de cadres de bataillons
qui avaient reu des Hollandais et des hommes isols. Les uns et les
autres ayant t depuis incorpors dans les cadres de l'arme, je dsire
que vous me fassiez connatre ce que sont devenus ces premiers cadres,
afin que je leur donne une destination.--Il est convenable que vous
visitiez la position de Kayserslautern et la liaison avec Sarrelouis et
Landau, puisque, si jamais l'ennemi voulait bloquer Mayence, le
quatrime corps formerait la garnison de la place, et votre position
d'observation paratrait devoir tre naturellement Kayserslautern.--On
me rend compte qu'on a tabli la redoute que j'ai ordonne 
l'embouchure du Necker. Faites-en tablir une  l'embouchure de la
Lahn.--Faites occuper, du ct de Coblentz, l'le du Rhin o il y a un
couvent de religieuses. Nous l'occupions dans les autres guerres, et
l'on m'assure que ce point peut nous tre utile.--Si la compagnie du
train du gnie ne vous sert  rien, vous pouvez la diriger sur Metz o
elle se compltera plus facilement.--Le ministre de l'administration de
la guerre aura fait connatre  l'intendant Marchand les dispositions
que j'ai faites pour les six compagnies du train qui me restaient dans
l'intrieur. Comme les ministres sont toujours lents  expdier, vous
trouverez ci-joint: 1 copie de mes ordres pour ces compagnies; 2 des
ordres que j'ai donns pour les diffrents dpts d'infanterie.--J'ai
plac le quartier gnral de la garde  Kayserslautern; je le ferai
aller plus loin. Quant au grand quartier gnral imprial, je ne verrais
pas de difficults  l'loigner. J'attends l'arrive du prince de
Neufchtel pour prendre une dtermination  cet gard.--Je suppose que
vous n'avez pas d'embarras pour les chevaux de ma maison. J'ai ordonn
qu'ils fussent envoys sur les derrires.

NAPOLON.

[Note 5: Quelle singulire prvision, fonde sur la plus trange
illusion! (_Note du duc de Raguse._)]



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.

Mon cousin, je viens de nommer le comte Bertrand grand marchal de mon
palais, et je l'autorise  se rendre  Paris pour y prendre possession
de sa place. Il laissera le commandement de son corps au gnral
Morand, sous vos ordres.

NAPOLON.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 18 novembre 1813.

Monsieur le marchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous crire
pour vous faire connatre que son intention est que vous envoyiez un
officier intelligent auprs du prince de Schwarzenberg, pour offrir de
traiter de la reddition de Dantzig, de Modlin, de Zamosc, de Stettin, de
Custrin et de Glogau. Les conditions de la reddition de ces places
seraient que les garnisons rentreraient en France avec armes et bagages,
sans tre prisonnires de guerre; que toute l'artillerie de campagne aux
armes franaises, ainsi que les magasins d'habillement qui se
trouveraient dans les places, nous seraient laisss; que des moyens de
transport pour les ramener nous seraient fournis; que les malades
seraient guris et, au fur et  mesure de leur gurison, renvoys. Vous
ferez connatre que Dantzig peut tenir encore un an; que Glogau et
Custrin peuvent tenir galement encore un an, et que, si l'on veut avoir
ces places par un sige, on abmera la ville; que ces conditions sont
donc avantageuses aux allis, d'autant plus que la reddition de ces
places tranquillisera les tats prussiens. Si l'on parlait de la
reddition de Hambourg, de Magdebourg, d'Erfurth, de Torgau et de
Wittenberg, Sa Majest dsire que vous rpondiez que vous prendrez ses
ordres l-dessus, mais que vous n'avez pas d'instruction; qu'il n'est
question, actuellement, que de traiter pour les places de l'Oder et de
la Vistule. Ces communications, monsieur le marchal, serviraient aussi
 avoir des nouvelles.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.

Mon cousin, vous avez sous vos ordres les deux divisions du sixime
corps; les quatre divisions du quatrime et la division du deuxime
corps: ce qui fait cinq divisions d'infanterie.--J'ai donn le
commandement du cinquime corps au gnral Sbastiani, qui sera sous les
ordres du duc de Tarente. Comme son corps s'approche de Cologne, il
faudra le remplacer du ct de Coblentz.--J'ai ordonn la formation de
magasins  Sarrebrck, Trves et Sarrelouis.--Veillez  ce qu'on paye
aux officiers de l'arme les mois de solde que je leur ai accords par
mon ordre du jour, et  ce que la masse de ferrage et de harnachement
soit paye  la cavalerie. Dites-moi un mot l-dessus dans votre
prochaine lettre.--La garde doit tre partie pour Kayserslautern, le
cinquime corps doit tre galement parti, et vous avez envoy la
division du sixime corps sur Coblentz. Par ces dispositions, Mayence
doit tre dblay. Laissez toujours la division du deuxime corps entre
Mayence et Strasbourg, parce que les deux autres divisions de ce corps
vont se rorganiser  Strasbourg, sous le commandement du gnral
Dufour. Il est donc ncessaire que le corps soit toujours l  porte
pour qu'on puisse runir les bataillons du mme rgiment, au fur et 
mesure que ces divisions se rorganiseront.--Tous les corps d'arme vont
recevoir leur complet, et les dtachements sont partout en route pour
rejoindre les bataillons sur le Rhin.--J'ai dj arrt l'organisation
de l'arme, qui sera compose de six corps; savoir:

Du premier et treizime _bis_,  Anvers;
Du onzime et du cinquime, le duc de Tarente;
Du sixime, du quatrime et du deuxime.

Chacun de ces corps sera de quatre divisions et de plus de cinquante
bataillons. Il est  esprer que cette organisation aura dj une
couleur en janvier.--Aussitt que le sixime et le troisime corps
auront plus de neuf mille hommes, il faudra prendre mes ordres pour les
former en deux divisions.--Le quatrime corps est plus spcialement
destin  Mayence. Faites connatre que je dirige onze mille conscrits
sur Mayence, o on les habillera.--Trois mille seront donns au
treizime, deux mille au vingt-troisime et le reste aux bataillons du
quatrime corps, qui ont leur dpt au del des Alpes.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT

Saint-Cloud, le 19 novembre 1813.

Mon cousin, je reois votre lettre du 16.--Je viens d'ordonner que le
duc de Trvise porte son quartier gnral  Trves, o se rendra toute
la vieille garde; que les deux divisions composes de tirailleurs se
placent dans la direction de Trves  Mayence et de Trves 
Coblentz;--que les deux divisions composes de voltigeurs se rendent 
Luxembourg et aux environs, afin d'tre  porte de leur dpt, qui est
 Metz;--que chaque brigade ait avec elle son artillerie; les batteries
de douze et celles  cheval seront avec la vieille garde;--enfin que
toutes les administrations de la vieille garde se rendent  Trves. Par
ce moyen vous serez parfaitement dbarrass, et il n'y aura plus rien
sur la grande route.--Je me fais faire un rapport sur la situation de la
cavalerie, afin de la placer dfinitivement dans les lieux les plus
convenables.--Il partira d'ici, tous les huit jours, douze cents hommes
pour les tirailleurs, et de Metz, tous les huit jours, douze cents
hommes pour les voltigeurs. Ainsi ma garde fera, avant le 15 janvier, un
corps de quatre-vingt mille hommes.--Je crois n'avoir pas encore donn
d'ordre pour le grand quartier gnral. Je crains qu'il n'y ait quelque
inconvnient  loigner le payeur et l'intendant de Mayence. Je crois
vous avoir mand que onze mille cinq cents conscrits taient dirigs sur
Mayence, o ils taient destins  recruter la partie du quatrime corps
qui a ses dpts en Italie, et comme les autres dpts du quatrime
corps qui sont en France mettent en mouvement les conscrits destins 
aller complter leurs bataillons, je compte que ce corps sera
incessamment fort de trente  quarante mille hommes.--Faites partir la
division de la jeune garde que vous avez garde  Mayence. Je suppose
que le cinquime corps est en route pour Cologne. Faites partir la
division de l'ancien troisime corps pour Coblentz.--Le deuxime corps
et la division du sixime corps paraissent suffisants du ct de
Manheim.--Et, en Alsace, les gardes nationales me paraissent galement
devoir suffire. J'ai ordonn la formation d'un deuxime corps bis 
Strasbourg. Je crois vous avoir dj instruit de ces diffrentes
dispositions.--Nous ne sommes dans ce moment-ci en mesure pour rien.
Nous serons dans la premire quinzaine de dcembre dj en mesure pour
beaucoup de choses. La grande affaire aujourd'hui, c'est l'armement et
l'approvisionnement des places.--A moins de ncessit absolue, la
division du deuxime corps doit rester sous votre commandement. Le duc
de Bellune voudrait l'attirer  lui: mais il n'y a rien  craindre pour
Strasbourg. Il faudrait que l'ennemi ft fou pour aller attaquer de ce
ct. C'est sur Cologne et Wezel qu'il est naturel de penser que
l'ennemi doit se porter[6].--Avez-vous ralli au sixime corps douze 
quinze cents hommes de la marine qui se trouvaient du ct de Cologne?
Avez-vous fait partir des officiers pour parcourir les diffrents
rgiments, en retirer les isols qui y avaient t momentanment
incorpors et les faire revenir  leur rgiment?--Le ministre a dcid
o devaient tre placs les dpts du 30e et du 33e. Quant aux 8e, 27e,
70e et 88e rgiments, renvoyez les cadres  leur dpt. Le 8e est du
ct de la basse Meuse. tez du cadre tous les hommes disponibles et
placez-les dans le 13e de ligne.--Le 88e a aussi son dpt dans le
Nord.--Il n'y a que le 70e qui a son dpt  Brest. Placez ce bataillon
dans celui de vos corps o se trouvent dj des hommes du 70e.--J'ai
donn des ordres pour que six cents conscrits lui fussent envoys 
Mayence pour le complter. Il serait trop long de l'envoyer se recruter
du ct de Brest.--Le 28e ayant son dpt dans le Nord, renvoyez-le 
son dpt.--Vous aurez donc ainsi  Mayence deux dpts: celui du 133e
et un bataillon du 70e.--Quant au 33e lger, vous l'avez dirig sur
Sarrelouis, et il m'y parat bien. Instruisez de ces dispositions les
commissaires des guerres de Metz, de Chlons et de la route, afin que
les conscrits qui se rendent  ces diffrents dpts puissent tre bien
dirigs.

NAPOLON.

[Note 6: Ce plan de campagne convenait  Napolon; et il voulait y
croire! (_Note du duc de Raguse._)]



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Bords du Rhin, le 19 novembre 1813.

J'ai l'honneur de rendre compte  Sa Majest que j'ai parcouru la ligne
du Rhin jusqu' la frontire de mon commandement. Je me suis assur que
toutes les mesures de surveillance et de dfense taient bien prises, et
je les ai compltes autant que possible. J'ai ordonn quelques travaux
 Worms, qui est un point de passage trs-favorable  l'ennemi. La
redoute en face du Necker sera termine et arme aprs-demain. J'ai
ordonn un semblable travail en face de l'embouchure de la Lahn. Ce
point est galement important. Il sera couvert par un poste dfensif et
une bonne batterie.

Nous avons un grand nombre de malades, qui augmente avec une rapidit
inoue. Cependant les troupes sont bien, et j'ai pris toutes les
mesures de prcaution et de dtail que la raison autorise. J'ai donn
l'ordre de faire distribuer de l'eau-de-vie  tous les soldats, du vin
aux convalescents et aux malades. J'ai rduit partout le service, et
aucun des moyens que je puis employer ne sera omis pour refaire les
troupes. L'amlioration des hpitaux de Mayence a t moins rapide que
je ne l'esprais, quoique je fusse autoris  compter sur de meilleurs
rsultats. J'ai pris de nouvelles mesures dont je vais suivre
l'excution, et certainement, sous peu de jours, tout sera en bon ordre.
Les habitants prouvent des maladies encore plus gnrales et plus
graves que les soldats. Jusqu'ici la mortalit n'est pas trs-forte dans
les troupes; elle est extraordinaire chez les habitants, et cela 
Mayence et sur toute la ligne.

La masse de la grande arme ennemie est toujours en prsence. Le Rhin
est bord avec assez de soin: mais elle a pris des cantonnements 
plusieurs lieues en arrire. Il parat certain qu'un corps de troupes,
que l'on porte  quinze ou vingt mille hommes, a pass devant Kehl et a
continu sa marche sur le haut Rhin.

Je n'ai point encore de rapports de l'officier que j'ai envoy 
Huningue et  Ble: j'attends de ses nouvelles  chaque moment. Elles
m'claireront sur ce qui se passe de ce ct.

Les postes de l'arme prussienne sur le Rhin commencent entre Bingen et
Coblentz. Tout ce qui est au-dessus est russe ou autrichien.

Nos approvisionnements vont toujours lentement; mais ceux de rserve
continuent  s'augmenter. Nous aurons aprs-demain, tant des uns que des
autres, trente-cinq mille quintaux de grains ou farine.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Bords du Rhin, le 20 novembre 1813.

J'ai l'honneur de rendre compte  Votre Majest que les gardes
nationales de la Meurthe et de la Moselle sont arrives en grande partie
et arrivent chaque jour. Tous les rapports qui me sont faits annoncent
qu'elles n'ont parmi elles que peu de gens maris, qu'elles sont
composes d'hommes vigoureux, et qu'elles se montrent animes du
meilleur esprit. J'avais donn des ordres pour qu'elles fussent armes
sur-le-champ, et les fusils allaient partir lorsque le directeur de
l'artillerie a reu une lettre du ministre de la guerre, en date du 16,
qui ordonne d'armer ces lgions avec les _fusils  rparer_ qui se
trouvent dans l'arsenal de Mayence.

La date de cet ordre est trop rcente pour que j'aie cru pouvoir me
permettre d'y rien changer; mais il est de mon devoir de faire connatre
 Votre Majest que je regarde cette mesure comme trs-contraire au bien
de son service. On peut tirer le meilleur parti des gardes nationales en
les employant sur-le-champ; mais il faut mettre de suite leur dvouement
 profit, il faut ne prendre aucune mesure qui puisse lui donner du
dgot, et la mesure ordonne recule ncessairement de beaucoup l'poque
 laquelle on pourra s'en servir. Je regarde comme certain qu'avec un
peu de soins on peut, en trs-peu de temps, tirer dans les circonstances
actuelles un meilleur service de ces gardes nationales que des troupes
de ligne.

Des renseignements certains annoncent qu'hier les empereurs de Russie,
d'Autriche et le roi de Prusse taient encore  Francfort, et que ce
sont encore des Russes, que je crois du corps de Wittgenstein, qui sont
devant nous  Hochheim. On assure que la plus grande partie de l'arme
autrichienne est sur la rive gauche du Mein, et qu'un corps prussien
assez considrable, infanterie, cavalerie et artillerie, est prs de
l'embouchure de la Lahn. On ne voit pas un seul dtachement ennemi de
Lintz  Neuwied.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.

Mon cousin, il est probable que l'ennemi ne veut pas tenter de passer
le Rhin. Laissez donc vos troupes tranquilles et ne vous tourmentez pas.
Toutefois, si l'ennemi passe le Rhin, il passera sur le bas Rhin.
N'loignez donc pas le deuxime corps de Mayence. Une division du
sixime corps doit tre  Coblentz, afin que le cinquime corps soit 
Cologne  la disposition du duc de Tarente.--J'estime que les gardes
nationales qu'on a leves en Alsace sont suffisantes pour dfendre cette
frontire.--La redoute  l'embouchure du Necker est tablie. En a-t-on
tabli une semblable vis--vis la Lahn? Si on ne l'a pas fait, ordonnez
qu'on le fasse.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.

Mon cousin, quand j'tais  Mayence, il y avait deux bataillons du 113e
qui avaient des hommes isols; faites-moi connatre ce qu'ils sont
devenus.

NAPOLON.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Bords du Rhin, le 24 novembre 1813.

J'ai l'honneur d'adresser  Votre Majest des rapports que l'officier
que j'ai envoy  Huningue vient de me faire, ainsi que l'extrait des
gazettes allemandes qu'il y a joint.

Les nouvelles qu'ils renferment m'ont paru assez importantes pour les
faire passer  Votre Majest, quoique je suppose bien qu'elle les a
reues ou recevra par d'autres voies.

Je crains bien que la possession du pont de Ble ne soit l'un des
principaux objets de l'ennemi dans ses oprations sur cette partie de la
frontire.

Tous mes rapports, depuis vingt-quatre heures, m'annoncent une
augmentation continuellement croissante des forces de l'ennemi sur les
bords du Necker.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 24 novembre 1813.

Mon cousin, j'ai ordonn que le cadre du sixime bataillon du 13e de
ligne, bien complt, se rendt  Alexandrie. S'il n'est pas encore
parti, faites le partir en toute diligence. Ce bataillon a dj mille
hommes qui l'attendent  Alexandrie, et sont destins  l'arme de
rserve d'Italie.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 25 novembre 1813.

Mon cousin, renvoyez sans dlai ma garde, infanterie, cavalerie et
artillerie, sur la Sarre; n'en retenez rien, parce qu'il y a un systme
d'organisation que l'on suit et qu'il est ncessaire que rien ne
drange.--Au 1er dcembre, il partira de chaque dpt cinq cents hommes
pour renforcer tous les bataillons qui sont  l'arme, ce qui fera
cinquante mille hommes de renfort et portera les quatrime, cinquime,
sixime et onzime corps fort haut.--Il partira aussi  la mme poque
un bataillon de chacun des dpts du deuxime corps. Ces douze
bataillons se runiront  Strasbourg.

NAPOLON.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

25 novembre 1813.

Sire, j'ai l'honneur de rendre compte  Votre Majest que mes rapports
m'annoncent que l'ennemi travaille  lever des batteries sur le bord du
Rhin, prs de Manheim. Ces travaux, joints  l'accumulation prompte de
ses forces sur ce point, et les bruits rpandus parmi les gens du pays
que son intention est de passer sur ce point, me font croire  la
ralit de ce projet.

Le prince de Schwarzenberg est parti hier pour Manheim, et on annonce
le dpart du quartier gnral pour cette ville.

J'avais donn l'ordre au troisime corps de l'artillerie, par suite des
dispositions prises pour le cinquime corps d'arme, de s'tendre, et au
duc de Padoue de placer son quartier gnral  Bonn. D'aprs les
nouveaux ordres de Votre Majest, je lui ai expdi celui de se rendre 
Cologne,  la disposition du duc de Tarente.

Il est possible que l'ennemi tente un passage sur ce point, en mme
temps que sur Manheim; mais il est indubitable que, si l'ennemi opre,
ses oprations pralables seront aux environs de Manheim, attendu que le
grand obstacle  craindre pour lui maintenant sont les glaces que le
Rhin va charrier dans quelques jours, glaces qui sont plus abondantes et
beaucoup plus prcoces au-dessous de la Moselle, de la Lahn, du Mein et
du Necker qu'au dpart de ces rivires, attendu encore que presque
toutes ses forces sont sur la rive gauche du Mein et sur le Necker.

Ces considrations et la nature du pays au dessous de Mayence, qui fait
que l'ennemi ne peut tenter le passage qu' Coblentz ou  Baccarach
seulement, o il y a des dbcles, tandis qu'il y a une multitude de
passages favorables entre Mayence et Landau, me dterminent  laisser
la sixime division du sixime corps, qui occupe Coblentz et Baccarach,
seule sur ce point, o elle est bien suffisante, tant forte de plus de
sept mille hommes, et  laisser l'autre division du sixime corps
cantonne  la gauche de la premire, entre Worms et Mayence.

Cette disposition est non-seulement ncessaire pour dfendre le
passage, mais encore pour occuper, si l'ennemi avait russi  forcer les
gorges des montagnes, les routes de Kircheim, Boland, Turkheim et
d'Alzey, qu'il faut occuper  la fois, parce qu'ils aboutissent 
Kayserslautern.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

27 novembre 1813.

Sire, quoique les calculs de la raison disent qu'il est trop tard pour
passer le Rhin ici avec une arme nombreuse, et que, dans dix jours,
tous les tablissements pour la conservation de ponts de bateaux seront
une chose non-seulement incertaine, mais peut-tre mme impossible, je
ne puis pas douter que l'ennemi n'ait form le projet d'excuter ce
passage et ne soit au moment de le tenter. Toute l'artillerie
autrichienne est accumule aux environs de Manheim, et tous les ouvriers
du pays ont t mis en rquisition et travaillent  prparer des moyens
de passage.

D'aprs cet tat de choses, je me dtermine  quitter Mayence et 
tablir mon quartier gnral pour quelques jours  Worms, afin de
surveiller de plus prs les mouvements de l'ennemi, dfendre le passage
autant que possible, et assurer le retour, en bon ordre, des troupes au
pied des montagnes. Dans le cas o l'ennemi n'effectuerait pas son
passage, je reviendrais dans sept  huit jours  Mayence.

Je laisse la division du gnral Ricard  Coblentz, pour garder cette
ligne et dfendre le passage du Rhin, si l'ennemi le tente sur ce point.
Je laisse le premier corps de cavalerie pour l'appuyer. Si l'ennemi la
force, elle se repliera par Simmern et Kirchberg; elle appuiera ainsi le
premier corps de cavalerie, qui dfend la Nahe, avec quelques corps
d'infanterie de cette division. Si je suis forc  Manheim, ce premier
corps de cavalerie, galement plac sur la Nahe, se trouvera en ligne
avec moi, et couvrira ma communication avec les troupes du gnral
Ricard. Enfin je modifierai le mouvement de ces troupes suivant les
circonstances.

Il parat, d'aprs l'ensemble des renseignements, que le corps
austro-bavarois, auquel se serait joint un corps russe, est dans le haut
Rhin, sur la frontire suisse; que l'arme autrichienne, avec le duc de
Wittgenstein, est sur les deux rives du Necker, mais particulirement
sur la rive gauche; que l'arme de Silsie, ou du moins la plus grande
partie, est entre Francfort et Mayence.

Le gnral Sacken a son quartier gnral  Wker, et le gnral Blcher
 Hscht. Les gnraux russe et prussien sont  Francfort, mais devant
partir pour Manheim. D'aprs cela, il n'y aurait dans le bas Rhin que
l'arme dite de Berlin et les Sudois.

Les empereurs taient encore hier  Francfort.

Les approvisionnements de Mayence sont en bon tat; il y a quarante
mille quintaux de grain ou farine, dont quatorze mille de farine. Les
moutures ont acquis tout le degr d'extension possible; huit cents
quintaux entrent en magasin chaque jour en sus des consommations, et il
y a deux mille boeufs dans la place.

Le nombre des malades va toujours en augmentant, et les corps
s'affaiblissent  vue d'oeil.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 4 dcembre 1813.

Mon cousin, je ne comprends pas comment le duc de Tarente se plaint de
n'avoir pas encore touch de solde. Donnez-moi une explication
l-dessus. Je ne comprends pas davantage comment la cavalerie n'a pas
touch sa masse de ferrage. Faites-moi connatre quelle tait la
situation du magasin de l'habillement  Mayence, au 1er novembre, et
quelle est sa situation au 1er dcembre.--Les conscrits pour le
quatrime corps commencent-ils  arriver?

NAPOLON.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 9 dcembre 1813.

Monsieur le duc de Raguse, je vous ai dj crit de donner les ordres
les plus prcis pour interdire toute communication de l'une  l'autre
rive du Rhin; je vous envoie ampliation d'un dcret imprial qui ordonne
expressment cette mesure: veillez avec soin  son excution dans
l'tendue de votre commandement.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



MINISTRE DE LA GUERRE.

(Extrait des minutes de la secrtairerie d'tat.)

Au palais des Tuileries, le 7 dcembre 1813.

Napolon, empereur des Franais, roi d'Italie, protecteur de la
Confdration du Rhin, mdiateur de la Confdration suisse,

Nous avons dcrt et dcrtons ce qui suit:

ARTICLE PREMIER.

Toute communication de l'une  l'autre rive du Rhin sera ferme depuis
Huningue jusqu' Willemstadt. On ne laissera ni entrer sur le territoire
ni en sortir aucune personne, aucune poste, aucun courrier.

ART. 2.

Nos ministres de la guerre, de la police gnrale et du commerce sont
chargs de l'excution du prsent dcret.

_Sign_: NAPOLON.
Par l'Empereur.
Le ministre secrtaire d'tat,
_Sign_: le duc DE BASSANO.
Le ministre de la guerre,
_Sign_: Duc DE FELTRE.
Pour ampliation:
Le prince vice-conntable, major gnral,
ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

9 dcembre 1813.

Sire, j'ai l'honneur de rendre compte  Votre Majest que le mouvement
gnral de l'arme ennemie continue vers le haut Rhin. Il n'y a plus
d'Autrichiens sur les bords du Necker. Le corps de Sacken, qui tait
devant Castel, s'est port sur Manheim. Le corps de Langeron, qui tait
en face de Coblentz il y a huit jours, est aujourd'hui devant Castel. Il
parat qu'il y a aussi des troupes prussiennes aux environs de Manheim,
mais j'ignore de quel ct elles sont.

J'ai reu la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de m'crire le
4 dcembre. Je ne puis pas donner toutes les explications qu'elle peut
dsirer sur les payements faits au onzime corps; le payeur gnral est
parti cette nuit pour Paris, par suite des ordres du ministre; mais, ce
que je sais, c'est qu'il a t envoy de l'argent au duc de Tarente,
attendu que je me rappelle avoir fait fournir les escortes. La cavalerie
n'a touch qu'une portion de sa masse de ferrage, et les sommes que
Votre Majest a ordonn de payer aux troupes n'ont pu l'tre qu'en
partie, attendu que les fonds taient insuffisants; cependant il est de
la plus grande urgence que l'arme recouvre une portion de sa solde, et
pour... aux compagnies, et quelque secours aux individus; il est bien
ncessaire que, lorsqu'on ne payera qu'un ou deux mois, de payer les
mois courants de prfrence  ceux arrirs, afin que tout le monde
puisse y participer.

Il n'est point encore arriv de conscrits pour le quatrime corps.

Je joins  cette lettre les deux tats que Votre Majest m'a demands.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 12 dcembre 1813.

Je vous ai adress, le 7 de ce mois, l'ordre de faire diriger sur
Strasbourg la quatrime division du deuxime corps d'arme. L'Empereur
me charge de vous renouveler cet ordre.

Sa Majest ordonne aussi que vous fassiez diriger sur Strasbourg le
cinquime corps de cavalerie pour y tre, ainsi que la quatrime
division du deuxime corps d'arme, sous les ordres du duc de Bellune.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 14 dcembre 1813.

Mon cousin, je vois avec plaisir que le premier dtachement des onze
mille cinq cents conscrits destins pour le quatrime corps commence 
arriver. Faites habiller ces hommes, et faites-les incorporer dans les
rgiments.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 14 dcembre 1813.

Mon cousin, j'ai donn tous les ordres pour la formation de grands
hpitaux sur les derrires de l'arme, afin d'viter les vacuations.
Correspondez  ce sujet avec le major gnral.--Je vois avec peine que
les maladies continuent. Est-ce que le froid ne les fera pas
diminuer?--Deux corps de gardes nationales qui sont trs-belles, et qui
sont sous votre commandement, ont eu beaucoup de dserteurs, parce que
vous les avez parpilles. Il serait convenable de les tenir dans les
places fortes, sans quoi jamais elles ne se formeront. crivez aux
prfets pour qu'ils fassent rejoindre les dserteurs ou qu'ils les
remplacent.

NAPOLON.



NAPOLON AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 14 dcembre 1813.

Mon cousin, j'ai nomm le comte d'Arberg prfet du Mont-Tonnerre. Il a
t prfet  Brme, et a rempli cette mission avec succs. Il a
l'avantage de parler allemand.

NAPOLON.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 17 dcembre 1813.

Je vous prviens que, d'aprs les ordres de l'Empereur que le gnral
Drouot vient de transmettre  M. le marchal duc de Trvise, ce marchal
va se porter de Trves sur Namur, avec les huit bataillons de la
premire division de vieille garde, les sapeurs, les marins, les
batteries de vieille garde, les deux compagnies des quipages
militaires, et tout l'tat-major de la garde.

Le duc de Trvise va faire partir aussi pour Namur la division de
cavalerie de vieille garde, les rserves de douze et les rserves
d'artillerie  cheval atteles.

La deuxime division de vieille garde, compose des fusiliers, des
flanqueurs, des vlites, doit se runir  Luxembourg sous les ordres du
gnral Curial, qui se trouvera avoir sous son commandement, dans les
environs de Metz et de Luxembourg:

La deuxime division de vieille garde,  Luxembourg;

Les premire et deuxime divisions de voltigeurs,  Sarrelouis et
Thionville;

Les dpts de cavalerie et d'artillerie de la garde;

Le 11e rgiment de voltigeurs, qu'il gardera jusqu' nouvel ordre.

Les autres troupes de la garde impriale seront dans le Nord.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 18 dcembre 1813.

J'ai soumis  l'Empereur la lettre par laquelle vous me faites
connatre les motifs qui vous ont dcid  donner des armes neuves aux
gardes nationales. Je dois vous mettre dans le secret: nous manquons
d'armes pour l'arme; les fusils neufs doivent tre rservs pour les
troupes rgulires. Il faut les garder et donner aux gardes nationales
les fusils rpars et excuter les dispositions faites par le ministre,
qui a l'ensemble de la situation des choses. D'ailleurs, beaucoup de
gardes nationales dsertent et emportent leurs fusils. Les armes
rpares sont encore d'un assez bon service. Je n'ai jamais parl
d'ter les fusils aux gardes nationales.

Il est fcheux que le gnral Pernety ne puisse pas aller prendre le
commandement de l'artillerie de l'arme du Nord: faites-moi connatre
combien l'on prsume qu'il sera de temps  se rtablir.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 23 dcembre 1813.

L'Empereur vient d'arrter, monsieur le duc, une nouvelle organisation
pour le sixime corps d'arme. L'intention de Sa Majest est que vous le
fassiez former de suite en trois divisions au lieu de deux, conformment
 l'tat ci-joint. Faites procder  cette opration.

En consquence, vous retirerez de la division Ricard, qui est votre
premire division, les bataillons des 9e et 16e lger, pour les runir 
votre deuxime division, dont ils doivent dsormais faire partie. Ces
bataillons formeront la deuxime division avec ceux des 1er, 14e, 15e,
16e, 62e, 70e et 121e rgiments de la division actuelle du gnral
Lagrange. La troisime division se trouvera forme des bataillons
restants de la division actuelle du gnral Lagrange, savoir: des
bataillons des 23e et 37e lger, 1er, 3e et 4e rgiments de marine.

Vous verrez, par l'tat ci-joint, que, pour complter l'organisation du
sixime corps, vous avez  recevoir vingt-deux bataillons, qui sont
maintenant en formation dans leurs dpts. A mesure que ces bataillons
seront en tat, le ministre de la guerre les fera partir pour vous
rejoindre.

Vous aurez aussi  recevoir:

1 Le deuxime bataillon du 4e lger, qui est  Anvers.

Aussitt que ce bataillon sera remplac, il vous sera envoy.

2 Le deuxime bataillon du 15e de ligne, qui est  Landau.

Ce bataillon, attendu sa proximit, est en quelque sorte sous votre
main, et il vous rejoindra dfinitivement aussitt qu'on pourra, sans
inconvnient, le faire sortir de Landau.

Vous remarquerez, monsieur le marchal, que, dans la nouvelle
organisation du sixime corps, on ne comprend plus:

Le premier bataillon du 28e lger;

Le premier bataillon du 22e de ligne;

Le deuxime bataillon du 59e de ligne;

Le troisime bataillon du 69e de ligne.

Ces quatre bataillons doivent faire partie dsormais du onzime corps
d'arme. Prparez tout pour les faire mettre en marche aussitt que vous
en recevrez l'ordre dfinitif, que je vais vous adresser incessamment.

Je vous cris particulirement pour vous faire connatre les gnraux
de division et de brigade, le personnel des tats-majors, des
administrations, etc., qui doivent tre attachs au sixime corps
d'arme.

Je joins ici les ordres que je donne au gnral Morand pour la nouvelle
organisation du quatrime corps d'arme; je vous prie de les lui
remettre aprs en avoir pris connaissance, et de veiller  leur
excution.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



SIXIME CORPS D'ARME.

M. LE MARCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT.

PREMIRE DIVISION.

2e rgim. d'inf. lg.  3e bataill. prsent au sixime corps.
4e rgim. d'inf. lg.  3e bataill. prsent au sixime corps.
                       2e    --    arriv le 26 dcembre  Anvers.
                      ------
_A reporter_           3 bataillons.

_Report_               3 bataillons.

6e rgim. d'inf. lg.  2e bataill. prsent au sixime corps.
                       3e   --     se forme  son dpt  Phalsbourg.

40e rgim. de ligne    3e bataill. prsent au sixime corps.
                       4e   --     se forme  son dpt  Schelestadt.

43e rgim. de ligne    3e bataill. prsent au sixime corps.
                       4e   --     se forme  son dpt  Gravelines.

                       2e bataill. prsent au sixime corps.
50e rgim. de ligne    3e   --
                       4e   --      se forment  leur dpt  Cambrai.

65e rgim. de ligne    3e bataill. prsent au sixime corps.
                       4e   --     se forme  son dpt  Gand.

136e rg. de ligne     1er bataill. prsent au sixime corps.
                       2e    --     se forme  son dpt  Sedan.

138e rg. de ligne     1er bataill. prsent au sixime corps.
                       2e    --     se forme  son dpt  Laval.

142e rg. de ligne     1er bataill. prsent au sixime corps.
                       2e    --     se forme  son dpt au Mans.

144e rg. de ligne     1er bataill. prsent au sixime corps.
                       2e    --     se forme  son dpt  Chlons.

145e rg. de ligne     1er bataill. prsent au sixime corps.
                    ------
TOTAL                  23 bataillons.


DEUXIME DIVISION.

9e rgim. d'inf. lg.  3e bataill. prsent au sixime corps.
                       4e   --     se forme  son dpt de Longwy.

16e rg. d'inf. lg.   2e bataill. prsent au sixime corps.
                       3e   --     se forme  son dpt  Mcon.

1er rgim. de ligne.   4e bataill. prsent au sixime corps.

14e rgim. de ligne.   3e bataill. prsent au sixime corps.
                     ------
_A reporter_          6 bataillons.


_Report_              6 bataillons.

                     3e bataill. prsent au sixime corps.
15e rgim. de ligne  2e   --     se trouve  Landau.
                     4e   --     se forme  son dpt  Brest.

16e rgim. de ligne  4e bataill. prsent au sixime corps.

62e rgim. de ligne  2e bataill. prsents au sixime corps.
                     3e   --

                     3e bataill. prsent au sixime corps.
70e rgim. de ligne  2e   --
                     4e   --     se forment  leur dpt  Brest.

                     3e bataill.
121e rg. de ligne   4e   --     prsents au sixime corps.
                     7e   --      se forme  son dpt  Blois.
                   ------
TOTAL                 18 bataillons.


TROISIME DIVISION.

                      1er bataill.
37e rg. d'inf. lg.  3e    --     prsents au sixime corps.
                      4e    --
                      2e    --     se forme  son dpt  Trves.

23e rg. d'inf. lg.  3e bataill. prsent au sixime corps.
                      3e bataill. se forme  Auxonne.

                         1er bataill.
1er r. d'art. de marine  2e    --    prsents au sixime corps.
                         3e    --
                         4e    --    se forment  leur dpt  Brest.

                        1er bataill.
2e r. d'art. de marine  2e     --    prsents au sixime corps.
                        3e     --
                        4e     --
                       ------
_A reporter_             14 bataillons.


_Report_                 14 bataillons.

                        1er bataill.
3e r. d'art. de marine. 2e    --    prsents au sixime corps.
                        3e    --
                        4e    --     se forme  son dpt  Valognes.

                        1er bataill.
4e r. d'art. de marine. 2e    --    prsents au sixime corps.
                        3e    --
                        4e    --     se forme  son dpt  Anvers.
                        ----
TOTAL                    22 bataillons.

TOTAL du sixime corps d'arme: 63 bataillons.


SIXIME CORPS D'ARME.

ORDRE DE FORMATION ET DE RORGANISATION DE L'ARME ARRT PAR L'EMPEREUR
LE 7 NOVEMBRE 1813[7].

[Note 7: Le marchal duc de Raguse a class cette pice parmi les
documents qui devaient tre joints  ses _Mmoires_. Elle sera
peut-tre sans intrt pour la plupart des lecteurs; mais elle en aura
certainement un trs-grand pour quelques autres, et particulirement
pour les personnes qui s'occupent d'administration militaire. Elle
prsente, en effet, un modle curieux du systme adopt par Napolon
pour la rorganisation de ses armes. Cette manire de procder par un
ensemble qui comprend en mme temps tous les dtails; cette manire
brve, qui met partout l'ordre et la rigueur du commandement, est un
indice des plus caractristiques du gnie de Napolon. A ce dernier
titre, la pice offrira sans doute aussi quelque intrt aux historiens.

Il n'est pas besoin de dire que cet ordre ne fut que trs-imparfaitement
excut, ou plutt que l'excution en fut  peine commence. On n'en eut
pas le temps, ainsi qu'on le lira dans le texte mme des _Mmoires_, et
ainsi que le preuve la correspondance. (_Note de l'diteur_.)]

       *       *       *       *       *

ART. 5.

La vingtime division sera compose ainsi qu'il suit:

Premier et quatrime bataillons du 52e lger.

Tout ce qui existe du deuxime bataillon sera incorpor dans le premier,
et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 37e lger.

Tout ce qui existe des deuxime, troisime et quatrime bataillons sera
incorpor dans le premier bataillon, et les cadres renvoys au dpt,
pour servir  rorganiser le deuxime bataillon, les troisime et
quatrime tant supprims.

Premier bataillon du rgiment espagnol.

Premier bataillon du 23e lger.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le premier
et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 1er de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans ce bataillon.

Deuxime et sixime bataillons du 62e de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans le deuxime bataillon.

Premier bataillon du 16e de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans ce bataillon.

Premier bataillon du 14e de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans ce bataillon.

Premier et deuxime bataillons du 15e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le premier
bataillon, et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 70e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans ce
bataillon, et le cadre renvoy au dpt. Il y sera incorpor cent
conscrits hollandais.

Premier et sixime bataillons du 121e.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans ces
bataillons, et le cadre renvoy au dpt. Il y sera incorpor cent
conscrits hollandais.

1er, 2e, 3e et 4e rgiments de marine.

Ces quatre rgiments seront galiss  quatre bataillons chacun, et un
bataillon de dpt. Le major gnral me prsentera un projet  ce sujet.
Tous les bataillons et dpts d'artillerie de marine qui peuvent se
trouver dans l'intrieur seront envoys pour les complter.

ART. 6.

Les six cents conscrits hollandais ncessaires seront pris sur les
quatre bataillons hollandais,  raison de cent cinquante par bataillon.

La vingtime division sera commande par le gnral Lagrange, qui aura
sous ses ordres trois gnraux de brigade.

ART. 7.

La huitime division, qui faisait partie du troisime corps, et qui en
ce moment fait partie du sixime, sera compose ainsi qu'il suit:

Deuxime bataillon du 6e lger.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
deuxime, et le cadre renvoy au dpt.

Deuxime bataillon du 16e lger.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
deuxime, et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 22e de ligne.

Tout ce qui existe des troisime et quatrime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt.

Premier bataillon du 28e lger.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
premier, et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 40e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le cadre renvoy au dpt.

Deuxime bataillon du 59e de ligne.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
deuxime, et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 69e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 2e lger.
      _Idem_        du 4e _idem_.
      _Idem_        du 43e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 136e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir 
l'organisation du deuxime bataillon, le troisime tant supprim.

Premier bataillon du 138e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres des deuxime et troisime renvoys au
dpt, pour servir  l'organisation du deuxime, le troisime tant
supprim.

Premier bataillon du 143e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir 
l'organisation du deuxime bataillon.

Premier bataillon du 142e de ligne.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir  la
rorganisation du deuxime bataillon.

Premier bataillon du 144e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir  la
rorganisation du deuxime bataillon.

Troisime bataillon du 9e lger.

Tout ce qui existe des quatrime et sixime bataillons sera incorpor
dans le troisime, et les cadres renvoys au dpt, pour servir 
rorganiser le quatrime bataillon.

Deuxime bataillon du 50e de ligne.

Tout ce qui existe des troisime et quatrime bataillons sera incorpor
dans le deuxime, et les cadres renvoys au dpt.

Troisime bataillon du 63e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera mis dans le troisime, et
le cadre renvoy au dpt.

ART. 8.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons
dont les noms des rgiments suivent:

 22e de ligne.
 40e  _idem_.
 59e  _idem_.
 69e  _idem_.
 43e  _idem_.
136e  _idem_.
138e  _idem_.
143e  _idem_.
142e  _idem_.
144e  _idem_.
 50e  _idem_.
 63e  _idem_.

Les douze cents conscrits hollandais ncessaires seront pris  raison de
trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.

ART. 9.

Cette huitime division sera commande par le gnral Ricard; les
tats-majors d'artillerie et du gnie, etc., des troisime et sixime
corps, serviront  former ceux du sixime corps.



LE DUC DE BELLUNE AU MARCHAL MARMONT.

Strasbourg, le 2 janvier 1814, deux heures aprs midi.

Monsieur le duc, je m'empresse de transmettre  Votre Excellence l'avis
que je viens de recevoir que l'ennemi a jet un pont sur le Rhin,
pendant la nuit dernire, en face d'Oppenheim, entre le fort Vauban et
Beinheim, et qu'il passe le fleuve dans ce moment. Cette opration est
sans doute combine avec celle de l'arme qui est dans le haut Rhin pour
nous obliger  quitter l'Alsace. Votre Excellence doit sans doute en
tre instruite, et, s'il s'effectue comme on me l'annonce, je pense
qu'elle fera ses dispositions pour en prvenir les effets, dont le
premier serait de la sparer de moi. Mon opinion est, monsieur le
marchal, que, dans ce cas, nous devons concentrer toutes nos forces
pour oprer dans la direction de Saverne. Si Votre Excellence la
partage, je la prie de me le faire savoir en me donnant connaissance des
mouvements qu'elle fera, afin que je puisse y faire concider les miens.

Le marchal duc DE BELLUNE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 2 janvier 1814.

L'Empereur a pris connaissance, monsieur le duc, de la lettre par
laquelle vous m'informez de votre mouvement sur Landau avec le sixime
corps d'arme et le premier corps de cavalerie.

Sa Majest ordonne que vous continuiez votre mouvement pour vous porter
sur Colmar.

Vous aurez sous votre commandement:

1 La division actuelle du deuxime corps d'arme, forte de douze
premiers bataillons, avec toute l'artillerie qui y est attache.

Vous vous entendrez avec le marchal duc de Bellune pour que ces
bataillons soient complts  huit cents hommes, au moyen de tous les
conscrits qui arrivent.

2 Les deux divisions qui forment actuellement le sixime corps, et
l'artillerie qui y est attache.

3 Le premier corps de cavalerie que vous avez dj avec vous et toute
l'artillerie qui y est attache.

4 Enfin le cinquime corps de cavalerie, command par le gnral
Milhaud, qui est  Colmar, avec toute son artillerie.

Faites connatre, monsieur le marchal, aussitt que vous le pourrez,
d'une manire exacte, la marche de vos troupes sur Colmar et votre
itinraire particulier, afin que nous sachions toujours o vous adresser
des ordres.

Le duc de Bellune restera  Strasbourg, et il s'occupera  former les
deuxime et troisime divisions du deuxime corps d'arme, et
l'artillerie qui doit leur tre attache, au fur et  mesure que les
deuxime et quatrime bataillons des douze rgiments de ces corps
arriveront.

Au moyen des dispositions ci-dessus, tout ce qui est destin 
renforcer le sixime corps doit changer de route; au lieu de se diriger
sur Mayence, tous ces renforts se dirigeront sur Phalsbourg, o vous
leur enverrez des ordres selon les circonstances pour vous rejoindre.

Je joins ici un tat des dtachements destins pour le sixime corps,
dont le dpart est annonc jusqu' ce moment. Il est divis en quatre
parties:

1 Les dtachements qui doivent dj avoir rejoint;

2 Ceux qui ont reu des ordres pour s'arrter en route;

3 Ceux qui ne paraissent pas pouvoir tre dtourns avant leur arrive
 Mayence. Donnez des ordres pour que de l ils vous rejoignent
directement sur Colmar;

4 Ceux qui pourront tre dtourns  leur passade dans la troisime
division militaire. J'cris au duc de Valmy de les diriger sur
Phalsbourg, o vous leur enverrez des ordres.

Je recommande aussi  M. le duc de Valmy de faire diriger pareillement
sur Phalsbourg tout ce qui appartiendrait aux premier et cinquime corps
de cavalerie.

J'cris galement au gnral Buty, commandant en chef l'artillerie de
l'arme, et au commandant des quipages militaires  Metz, de diriger
dornavant sur Phalsbourg tout ce qui est destin pour les deuxime et
sixime corps d'arme, et pour les premier et cinquime corps de
cavalerie.

L'Empereur vient de prescrire des dispositions pour faire runir sans
dlai un autre corps d'arme  pinal et un autre  Langres.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 3 janvier 1814.

Je vous ai adress hier, monsieur le duc, l'ordre de continuer votre
mouvement avec le sixime corps d'arme et le premier corps de
cavalerie, et leur artillerie, pour vous porter sur Colmar. L'intention
de l'Empereur est qu'en dirigeant ce qui est sous vos ordres sur Colmar
vous vous rendiez en toute diligence dans cette ville, et que vous y
preniez le commandement du cinquime corps de cavalerie et de la
division du deuxime corps d'arme, afin d'en tirer vous-mme le
meilleur parti possible.

L'Empereur dsire que vous pressiez la marche du sixime corps d'arme
et du premier corps de cavalerie sur Colmar, et que vous ne vous
laissiez pas amuser par des craintes de passage.

Le duc de Bellune, qui reste  Strasbourg, runira sous ses ordres tout
ce qui doit composer les deux autres divisions de deuxime corps
d'arme.

L'Empereur a ordonn des leves en masse; on s'occupe du mode
d'excution, et le gnral Berkeim est nomm pour commander les leves
du Haut-Rhin. Il se tiendra prs de vous. Il aura avec lui des officiers
du pays. Les gnraux de l'insurrection seront chargs de donner des
ordres pour l'organisation, par tiers, de la population des villages;
ils en formeront des compagnies, nommeront les officiers, donneront des
ordres pour sonner le tocsin, formeront des corps de partisans dont ils
nommeront les chefs, et auxquels ils donneront des patentes de
partisans.

On s'occupe  prparer des instructions pour rgulariser et utiliser
cette importante mesure.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

7 janvier 1814.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai fait partir un convoi de
vivres pour Bitche. J'espre qu'il arrivera  bon port: la place en a un
trs-grand besoin.

L'ennemi s'est prsent aujourd'hui devant Sarrebrck, avec une
avant-garde d'infanterie et de cavalerie. Il parat qu'il est arriv
aujourd'hui beaucoup de monde  Deux-Ponts. Je ferai tout ce qui sera en
mon pouvoir pour retarder ce passage de la Sarre par l'ennemi. J'ai
rgl la dfense de la haute Sarre, et je retourne demain du ct de
Sarrebrck.

Je vais tablir mon quartier gnral et nos principales forces 
Forbach, pour tre plus en mesure de me porter sur les diffrents gus.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

7 janvier 1814.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai beaucoup de dserteurs
parmi les soldats des dpartements du Mont-Tonnerre et de
Rhin-et-Moselle, et cela dans toutes les armes, chasseurs, hussards,
fantassins et cuirassiers.--Tous les Hollandais qui avaient t
incorpors sont partis.

Le rgiment de hussards hollandais ayant eu une trentaine de dserteurs
depuis quelques jours, j'ai pris le parti de faire dmonter et dsarmer
cinquante Hollandais qui lui restaient, et j'ai demand les chevaux,
armes, etc., etc., au 10e rgiment de hussards.

Il se passe ici une chose trs-fcheuse pour le bien du service de Sa
Majest, les autorits civiles et les gendarmes fuient avec une rapidit
dont rien n'approche, de manire qu'ils jettent l'alarme et nous privent
des secours qu'ils donneraient  l'arme.--Les gendarmes de Deux-Ponts
sont partis il y a quatre jours; le sous-prfet de Sarreguemines il y a
deux jours; il en est de mme partout.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Forbach, le 8 janvier 1814, onze heures du soir.

J'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre Altesse Srnissime que
j'avais pris position sur la Sarre, et fait faire un convoi sur Bitche.
J'ai inspect ma ligne ce matin et j'ai reconnu que, par une ngligence
inimaginable, tous les bateaux que j'avais fait runir  Sarrebrck
avaient un peu descendu la rivire, et taient sur la rive droite au
pouvoir de l'ennemi.

Ces bateaux taient assez nombreux et assez grands pour pouvoir nous
porter huit mille hommes par passage. L'ennemi n'tant point encore en
force sur ce point, je n'ai pas perdu un seul instant pour faire arriver
du canon, chasser les postes ennemis, et prendre possession de ces
bateaux par des nageurs soutenus par un grand nombre de tirailleurs.
Cette opration, quoique en plein jour, s'est faite avec tout le succs
possible.

L'ennemi a port des forces assez considrables sur la haute et la
basse Sarre, et cependant je sais,  n'en pouvoir douter, qu'il
manoeuvre sur les deux rives de la Moselle.

Les troupes qui sont en face de Sarrelouis sont des troupes prussiennes
du corps d'York, qui a dbouch par Coblentz et Baccarach.--Les troupes
qui ont dbouch par deux ponts sur la haute Sarre, sont, je crois, du
corps de Sacken.

Je garde tous les gus et passages de la Sarre, depuis au-dessous de
Sarrelouis jusqu'au-dessus de Sarreguemines, et je resterai dans cette
position tant que l'ennemi ne forcera pas un de ces passages, ou ne
menacera pas mes communications en marchant par la haute Sarre.

J'ai fait tout ce qui tait en mon pouvoir pour former
l'approvisionnement de Sarrelouis, dont on ne s'tait nullement occup.
Le commandant de Sarrelouis ayant perdu la tte, j'ai d, d'aprs ce que
les rglements m'autorisent  faire, donner un autre commandant  cette
place, et j'ai fait choix du colonel du 59e rgiment, qui est un
officier ferme, et qui saura crer des ressources et montrer du courage
et de la persvrance. J'ai cru devoir augmenter sa garnison, assez mal
compose, d'un bataillon de son rgiment, fort de deux cents hommes, ce
qui la portera  douze cents hommes de troupes, et quatre cents gardes
nationales.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Forbach, le 9 janvier 1814, midi.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que l'ennemi a forc le passage de
la rivire  Rehling, au-dessous de Sarrelouis, et qu'il dbouche en
force avec infanterie, cavalerie et artillerie. J'ai reu galement le
rapport que les ennemis se sont beaucoup augments du cot de
Sarreguemines, tandis que les rapports du pays annoncent que l'ennemi
est entr avant-hier  Saverne. Ces diffrentes circonstances me
dterminent  me porter demain matin  Saint-Avold, avec la plus grande
partie de mes forces, en laissant mon avant-garde  Forbach; je me
rapprocherai ensuite de Metz en manoeuvrant suivant les circonstances.

Le duc de Valmy m'crit que je ne puis recevoir de secours en vivres de
Metz. Cependant, dans la circonstance o je me trouve, il faut que mes
subsistances soient assures d'une manire rgulire, et, certes, la
chose est aussi pressante que facile. Il parat que le duc de Valmy
brouille tout au lieu de mettre l'ordre. Je redoute beaucoup les
entraves que je vais prouver par son voisinage. D'un autre ct, on
m'assure que l'ennemi est entr  pinal, et j'ignore ce que devient le
duc de Bellune, dont la position influe beaucoup sur la mienne. Sa
Majest apprciera les inconvnients graves de cet tat de choses, et
combien il serait ncessaire de le faire cesser.

Votre Altesse Srnissime connat les intentions de Sa Majest,
relativement  la formation de la garnison de Metz. Si j'y dois fournir
des troupes, il faudrait y employer de prfrence celles du gnral
Durutte, qui sont peu en tat de tenir la campagne, leurs magasins et
leurs officiers payeurs tant  Mayence.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Longueville, le 10 janvier 1814.

J'ai l'honneur de rendre compte  Votre Altesse Srnissime que, les
troupes lgres que j'avais places sur la haute Sarre m'ayant prvenu
hier qu'un corps ennemi nombreux avait pass la Sarre  Sarralbe et
marchait sur Pettelange, tandis que, d'un autre ct, j'avais reu le
rapport que l'ennemi avait pass la rivire et construit un pont 
Rehling, ce mouvement sur Pettelange ne pouvant avoir d'autre objet que
de s'emparer avant moi du dfil de Saint-Avold, le seul par lequel je
puis me retirer, je suis parti ce matin pour m'y rendre, et j'ai occup
la position de Longueville que j'avais fait reconnatre. Je tiens
Saint-Avold en avant-garde, d'o je pousse des partis dans toutes les
directions. Cette position de Longueville me donne les moyens de voir
venir l'ennemi sans me compromettre. Elle a aussi cela d'avantageux
qu'elle ne peut tre tourne que par la route de Sarrelouis  Metz, ou
par la route de Sarreguemines  Mozanges et Faulquemont, ce qui serait
extrmement long. La position par elle-mme est assez bonne pour que je
puisse y rester assez de temps pour forcer l'ennemi qui marchait  moi
de dployer toutes ses forces. Je compte donc y rester tant que la chose
sera possible. Je me trouve couvrir Metz qui en a grand besoin,  ce
qu'il parat, pour le moment, garder les principaux dbouchs de la
Sarre, et tenir la tte d'une route qui mne sur Nancy.

Votre Altesse avait ordonn au duc de Valmy que tous les dtachements
qui appartiennent  des corps qui se trouvent spars de l'arme me
seraient envoys pour tre incorpors dans le sixime corps.

Non-seulement cette disposition ne s'excute pas; mais le duc de Valmy
envoie dans les places des dtachements de mes rgiments, habills,
arms, et prts  entrer en campagne, et cela sans connatre la position
des troupes et de l'ennemi. Ainsi, par exemple, j'ai appris ce matin
qu'il avait envoy sur Sarrelouis un dtachement du 37e lger.--J'ai pu
le rallier; mais il serait tomb au pouvoir de l'ennemi s'il et
continu sa route.

Cette disposition est d'autant plus mauvaise, que les garnisons des
places peuvent tre faites avec des conscrits non habills. Il est bien
urgent que les bataillons de campagne reoivent des recrues, car,
lorsque j'aurai un corps plus nombreux, plus disponible, et non de
simples cadres qu'il faut conserver, je pourrai agir offensivement sur
les forces de l'ennemi, qu'il parat diviser beaucoup. Mais il n'est pas
en mon pouvoir de rapprocher ce moment, presque aucun moyen ne
m'arrivant.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Longueville, le 12 janvier 1814.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que le corps de Sacken suit la
mme route que moi, tandis que le corps d'York, qui a pass la Sarre 
Rehling, marche par la route directe de Sarrelouis  Metz. Les premires
troupes de cavalerie de ce dernier corps d'arme ont couch hier 
Boulay, dont elles ont chass mes postes, et ont paru ce matin  Cond,
marchant dans la direction de Metz. L'arrire-garde du corps de Sacken
est arrive dans la journe  Saint-Avold, que j'occupais galement par
une avant-garde. Ces forces se sont pelotonnes, et elles nous ont
forcs, aprs un petit engagement,  abandonner cette ville.

D'aprs la certitude que j'ai, que j'aurai demain matin le corps de
Sacken en prsence et le corps prussien plus prs que moi de Metz, je
pars cette nuit pour me rapprocher de cette ville, o j'arriverai demain
soir, et je tiendrai position derrire la Moselle tout le temps que je
pourrai.

Sa Majest peut juger de l'esprit qui rgne parmi les conscrits par ce
qui vient de se passer. Sur un dtachement de trois cent vingt hommes
arms, parti avant-hier de Metz, il en est arriv ici, ce matin, deux
cent dix.

Il parat constant que voil la disposition des corps ennemis qui sont
en prsence. Le corps Saint-Priest sur Trves et Luxembourg; le corps de
Sacken, venant de Sarrebrck; le corps prussien, dans lequel se trouve
le prince Guillaume de Prusse, ayant un dtachement devant Sarrelouis et
marchant sur Metz. Le corps de Langeron (russe) et le corps de Kleist
autour de Mayence.

J'ignore ce qu'est devenue la colonne bavaroise et badoise, environ dix
mille hommes, qui tait aux environs de Wissembourg. Toutes ces troupes
sont sous les ordres du feld-marchal Blcher.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Metz, le 12 janvier 1814.

J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de la marche du corps de
Sacken et de l'engagement que j'avais eu hier au soif avec son
avant-garde. L'ennemi opre aussi, ainsi que je vous l'ai mand, par la
route de Sarrelouis  Metz, ce qui a rendu ncessaire de me rapprocher
de l'embranchement des routes, afin de ne pas perdre ma communication
avec Metz. Nous avons eu dans la soire des engagements de cavalerie
assez vifs dans les directions de Boulay et de Courcelles; l'ennemi a
montr de chaque ct un millier de chevaux. Je calcule que demain
j'aurai devant moi de fortes avant-gardes, et aprs-demain toutes les
forces ennemies. Je me dispose  faire tout ce qui sera convenable pour
dfendre le plus possible la Moselle.

Je suis venu de ma personne, ce soir, ici, afin de connatre dans quel
tat se trouve la place, et de prendre toutes les dispositions que
commandent les circonstances: elles sont arrtes et seront excutes
sans retard. J'ai form la garnison, et,  cet effet, j'ai dispos d'un
bataillon du sixime corps, et des bataillons des 22e, 69e et 28e lger,
qui taient destins au onzime corps et n'ont pas pu s'y rendre par
suite de la position de l'ennemi. Avec les bataillons qui sont ici et
les conscrits qui sont arrivs, la place aura suffisamment de monde.
Elle va tre compltement pourvue de toutes sortes de moyens. En
consquence, je fais partir pour Chlons tous les dpts qui encombrent
cette place et qu'il est si ncessaire de conserver pour la
rorganisation de l'arme. J'en informe le ministre de la guerre, pour
qu'il puisse leur donner une destination dfinitive. Je me suis occup
galement de la place de Thionville, qui recevra demain un supplment de
garnison. D'aprs cela, la vieille garde part demain matin pour la
destination qui lui a t assigne.

Comme je m'affaiblis beaucoup, le gnral Curial consent  me laisser
la division de voltigeurs qui sort de Thionville, mais qui, tant en
campagne, sera toujours  mme d'excuter les ordres de Sa Majest.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 13 janvier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie l'instruction gnrale que
l'Empereur m'a ordonn de vous adresser, ainsi qu' MM. les marchaux
prince de la Moskowa, duc de Bellune, duc de Trvise, duc de Tarente, et
au gnral Maison, commandant le corps d'Anvers. Lisez-la avec
attention, et conformez-vous-y en tout ce qui peut vous concerner.

Voici un aperu de la situation des armes ennemies de la coalition.
Ces armes ont conserv la mme organisation qu'elles avaient pendant la
campagne dernire.

Les forces de l'ennemi sont divises en trois armes:

Celle du Nord, commande par le prince royal de Sude;

L'arme de Silsie, que commande le gnral Blcher;

La grande arme, que commande le prince de Schwarzenberg.

L'arme du Nord, que commande le prince royal de Sude, est vis--vis
Hambourg; elle a une division vis--vis Wesel, et une autre, commande
par le gnral Bulow, sur Brda.

Le gnral Wintzingerode, avec une division lgre d'environ trois
mille cinq cents hommes, se porte sur le Wahal.

L'ennemi a en outre vingt-cinq mille hommes devant Magdebourg, et seize
mille devant Custrin et Glogau.

L'arme de Blcher, selon tous les renseignements, a pass le Rhin avec
quarante-cinq mille hommes; elle doit en avoir laiss vingt mille sur
Mayence.

On porte l'arme du prince de Schwarzenberg  quatre-vingt-dix mille
hommes. Il en a environ vingt mille autour de Besanon, quinze ou vingt
mille en Suisse pour maintenir ce pays, vingt mille pour observer
Huningue et les autres places de l'Alsace.

Cette arme sera bientt oblige d'avoir une vingtaine de mille hommes
pour couvrir le sige de Bford.

D'aprs ces donnes, l'ennemi aurait donc sur notre territoire:

Quinze mille hommes en Hollande;

Cinq mille Hollandais;

Cinq mille Anglais;

Total: vingt-cinq mille hommes.

Quarante-cinq mille de Blcher;

Quatre-vingt-dix mille du prince de Schwarzenberg;

Total: cent soixante mille hommes.

L'ennemi prtend avoir deux cent mille hommes; il augmenterait ses
forces relles d'un huitime.

Il a, outre cela:

Trente-cinq mille hommes de l'arme du Nord devant Hambourg;

Vingt-cinq mille devant Magdebourg;

Quinze mille devant Custrin et Glogau;

Quatre mille devant Wrtzbourg;

Douze mille devant Erfurth;

Ce qui fait  peu prs cent mille hommes sur la rive droite du Rhin.

Cela, joint aux cent soixante mille hommes qu'il a sur notre
territoire,  la rive gauche, forme environ trois cent mille hommes.

Il doit avoir une centaine de mille hommes dans les hpitaux, malades
ou blesss; ce qui suppose quatre cent mille hommes indpendants de
l'arme d'Italie.

Les vingt-cinq mille hommes qu'il a en Hollande sont employs 
observer le Helder, que nous occupons avec deux mille Franais, qui ont
des vivres pour neuf mois; les places de Naarden, Wesel, Berg-op-Zoom,
Gorcum, o nous avons quatre mille hommes; ce qui doit faire prsumer
que l'arme du Nord n'a pas plus de dix mille hommes disponibles pour
oprer.

Il suit de cet aperu qu'il ne parat pas que l'ennemi soit en mesure
de pntrer davantage dans l'intrieur de la France, et que la position
du corps command par le gnral Maison en avant d'Anvers,

Du corps du duc de Tarente sur la Meuse, de votre corps sur la Sarre,

Du corps du duc de Bellune et du prince de la Moskowa sur les Vosges,

Du corps du duc de Trvise sur Langres,

Et enfin de l'arme de rserve qui se forme  Paris,  Troyes et 
Chlons, formant, par la runion de tous ses corps, une arme de cent
trente  cent cinquante mille hommes en avant de Paris, indpendamment
d'une arme de cinquante mille hommes qui se forme  Lyon; tout cela,
dis-je, donne donc lieu  Sa Majest de penser que l'on est en mesure de
tenir l'ennemi au del des Vosges, et sans qu'il puisse faire des
progrs, en de de la Sarre et en de de la Meuse, et que, si enfin on
peut maintenir les choses une vingtaine de jours dans cette situation,
on sera alors en mesure de rejeter l'ennemi au del du Rhin.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 13 janvier 1814.

INSTRUCTION GNRALE

Pour le corps d'arme d'Anvers;
Pour le duc de Tarente;
Pour le duc de Raguse;
Pour le duc de Bellune;
Pour le prince de la Moskowa;
Pour le duc de Trvise.

L'ennemi opre par trois masses:

1 Il ne parat pas que celle qui dboucherait par Brda, et que
commande le gnral Bulow, puisse oprer avec plus de neuf  dix mille
hommes.

Le gnral Maison est en mesure de la contenir et de la battre.

2 Le gnral Blcher commande toute l'arme de Silsie, c'est--dire
la division Saint-Priest, la division Langeron, celle d'York et celle de
Sacken.

Oblig de laisser vingt  vingt-cinq mille hommes sur Mayence et sur le
Rhin, il ne peut pas oprer avec plus de trente mille hommes.--Il se
porte sur la Sarre, et ds lors il devra masquer Sarrelouis. S'il passe
la Sarre, et qu'il se porte sur la Moselle, il devra masquer Luxembourg,
Thionville, Marsal et Metz. Son corps sera  peine suffisant pour toutes
ces oprations.

Le duc de Raguse doit l'observer, le contenir, manoeuvrer entre les
places; et, si, par une chance qui n'est pas prsumable, il tait oblig
de repasser la Moselle, il jetterait la division Durutte dans Metz et
prviendrait toujours l'ennemi sur le grand chemin de Paris.

Dans cette supposition, le duc de Tarente, qui runit son corps sur la
Meuse, observerait le flanc droit de l'ennemi, dfendrait Lige et la
Meuse, et suivrait toujours le flanc droit de l'ennemi, de manire  ne
pas cesser de couvrir les dbouchs de Paris.

Si, au contraire, Blcher, aprs avoir tt la Sarre, se porte sur la
basse Meuse pour menacer la Belgique, le duc de Tarente dfendra la
Meuse et le duc de Raguse suivra le flanc gauche de l'ennemi pour
observer ses mouvements, le contenir, le retarder, lui faire le plus de
mal possible.

3 L'arme du prince de Schwarzenberg a besoin de vingt mille hommes
pour son opration de Besanon et vingt mille hommes pour contenir la
Suisse, et de vingt  vingt-cinq mille hommes pour masquer les places
d'Alsace: elle doit tre contenue par le corps du duc de Trvise 
Langres, par le corps du prince de la Moskowa sur Nancy  pinal, et par
celui du duc de Bellune sur les Vosges. Ces trois marchaux doivent
correspondre entre eux. On doit se remparer des gorges des Vosges, les
barricader, et y runir les gardes nationales, les gardes champtres,
les gardes forestiers et les volontaires. Et, si enfin l'ennemi
pntrait en force dans l'intrieur, les troupes doivent lui barrer le
chemin et couvrir toujours la route de la capitale, en avant de laquelle
l'Empereur runit une arme de cent mille hommes.

Telle est l'instruction gnrale pour les oprations.

Les marchaux peuvent faire des proclamations pour repousser les
invectives des gnraux ennemis. Ils doivent faire connatre que deux
cent mille hommes de gardes nationales se sont forms en Bretagne, en
Normandie et en Picardie, et dans les environs de Paris, et qu'ils
s'avancent sur Chlons, indpendamment d'une arme de rserve de ligne
de plus de cent mille hommes; que, la paix tant faite avec le roi
Ferdinand et les insurgs d'Espagne, nos troupes d'Aragon et de
Catalogne sont en pleine marche sur Lyon, et celles de Bayonne sur
Paris; enfin prdire aux ennemis que le territoire sacr qu'ils ont
viol les consumera.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Metz, le 13 janvier 1814.

Je reois la lettre que Votre Altesse Srnissime m'a fait l'honneur de
m'crire le 11.

Les mouvements que j'ai excuts sans combattre ont t le rsultat
ncessaire de la marche sur mes flancs de forces suprieures, qui
menaaient de s'emparer avant moi des seuls points par lesquels je
pouvais effectuer ma retraite, et de la situation de mes troupes qui ne
prsentent que des cadres. Si je dois combattre avant d'avoir reu des
renforts, je le ferai avec beaucoup plus d'avantages derrire la
Moselle, appuy  toutes les places, et avec ma retraite assure dans
toutes les directions, que je ne l'aurais fait dans les dfils de la
Lorraine allemande, car ces dfils ne peuvent tre dfendus que
lorsqu'on les occupe tous, sous peine d'tre dans la position la plus
critique; et, pour les occuper tous, il fallait plus de monde que je
n'en ai.

J'ai fourni pour Metz, Sarrelouis et Thionville, ainsi que j'ai eu
l'honneur de vous en rendre compte, cinq cadres de bataillons, savoir:
les bataillons du 28e lger, 22e, 59e, 69e de ligne, qui n'avaient pu
rejoindre le duc de Tarente, et un bataillon du 14e de ligne.--Ces
cadres, avec les conscrits qui leur seront donns, donneront le moyen de
complter ces garnisons.

Mes forces sont aujourd'hui de six mille hommes d'infanterie en
quarante-huit bataillons et deux mille cinq cents hommes de
cavalerie.--J'aurai l'honneur de vous adresser demain un tat de
situation dtaill.

Si j'avais trente mille hommes disponibles ici, je ferais changer tout
le systme de campagne de l'ennemi, et, appuy aux places, je le
forcerais  se concentrer, aprs avoir battu tous ses corps spars;--si
j'en avais la moiti, je remplirais une grande partie de ce plan.

L'avant-garde du corps de Sacken, avec laquelle nous avons eu affaire 
Saint-Avold, est arrive devant nous ce matin. Il est arriv galement
par la route de Sarrelouis un corps de cavalerie, qui appartient sans
doute au corps d'York. Cependant il semblerait qu'une partie de ce corps
vient de quitter la direction qu'il suivait sur Metz pour se porter sur
Thionville.

Je prpare par tous les moyens possibles une bonne dfense de la
Moselle, autant _que tout ce qui se passera du ct de Nancy le
permettra_.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Metz, le 14 janvier 1814.

Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte  Votre Altesse que,
d'aprs mes rapports, le corps prussien a pris position  une lieue de
la Moselle, sur la rive droite, entre Thionville et Metz. Le corps de
Sacken est devant moi,  quelque distance; son avant-garde a ses postes
tablis en prsence des miens. Il n'y a eu aujourd'hui aucun engagement
sur ce point. J'ai envoy une division  Pont--Mousson pour garder ce
poste important. L'ennemi y a prsent cinq ou six cents chevaux, qui
ont t repousss. Cette division me sert d'avant-garde et m'claire du
ct de Nancy. D'aprs les nouvelles que j'ai reues, l'ennemi doit tre
dans cette ville depuis ce matin. Je l'ai envoy reconnatre. Mon
intention tait, aussitt qu'il serait entr dans cette ville, de
marcher sur lui, couvert par la Moselle, contre les corps que j'ai en
prsence, afin de le prendre en flanc dans son mouvement sur Toul; mais
une crue de la Moselle, qui est sans exemple, a couvert d'eau, dans la
journe, tout le pays entre Metz et Pont--Mousson, au point de le
rendre tout  fait impraticable aux voitures pour le moment.

J'occupe toujours, par une forte avant-garde, le dehors de Metz  une
lieue, et je me lie, par de la cavalerie, sur la rive gauche, avec
Thionville.

Mes rapports m'annoncent la prsence de partis du ct de Luxembourg.

La ncessit indispensable de mettre de l'ordre dans le service de la
place de Metz, o rien n'tait tabli pour ta sret de la ville,
l'incapacit absolue du gnral Roget et le peu de confiance dont il
jouit parmi les habitants, m'ont dtermin  nommer un commandant
suprieur  Metz, en attendant celui qu'il plaira  Sa Majest d'y
envoyer, et j'ai fait choix du gnral de division Durutte, qui, par son
exactitude et son zle, me parait propre  ces fonctions.

La ville de Metz est dans un trs-bon tat de dfense. Le prfet a
beaucoup fait pour son approvisionnement, et il y aura, soit en troupes,
soit en gardes nationales armes, soit en canonniers et ouvriers
militaires ou bourgeois, douze mille hommes.

J'ai fait partir presque tous les dpts pour Chlons, et les derniers
partiront demain; j'en prviens le ministre, afin qu'il leur assigne les
destinations qu'il jugera convenables. Le matriel de l'quipage de
camp, qui tait ici, s'est mis en route ce matin; toute l'artillerie de
la garde est galement partie.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL

Metz, le 15 janvier 1814.

J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'tant inform de l'entre de
l'ennemi  Nancy, et de la retraite des troupes franaises sur Toul,
d'un autre ct, le gnral Ricard, qui avait reu la nouvelle de la
marche de l'ennemi sur Thiaucourt, ayant cru devoir se mettre en marche
de Pont--Mousson, qu'il occupait, pour se rendre sur ce point; d'aprs
ces divers mouvements, je me trouve forc de quitter les bords de la
Moselle pour me rapprocher de la Meuse.

Je compte partir demain, laissant Metz dans un trs-bon tat de
dfense.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL

Metz, le 16 janvier 1814.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que je viens de recevoir une
lettre du duc de Bellune, en rponse aux nouvelles que je lui avais
demandes, par laquelle il m'annonce qu'il a pris position  Toul et que
le prince de la Moskowa occupe... et Ligny. La lettre du duc de Bellune
me faisant supposer qu'il a l'intention de rester quelque temps dans
cette position, je prends moi-mme position  Gravelotte  deux lieues
de Metz, observant la Moselle et ayant une avant-garde dans la direction
de Pont--Mousson.

Je pourrai garder cette position autant de temps que le duc de Bellune
restera  Toul, et que l'ennemi ne dbouchera pas sur moi ou sur
Saint-Mihiel avec des forces suprieures. Il est extrmement fcheux que
le prince de la Moskowa n'ait pas ordonn de couper le pont sur la
Moselle  Frouard,  l'instant o il a vacu Nancy. Le gnral Ricard
aurait galement fait couper celui de Pont--Mousson, et il aurait pu
rester sur les bords de la Moselle sans s'occuper de Thiaucourt, sur
lequel on lui a dit que l'ennemi se portait par Bernecourt.

Quoi qu'il en soit, depuis que je sais que le duc de Bellune tient 
Toul, j'ai donn l'ordre au gnral Ricard de garder Thiaucourt le plus
longtemps possible, voulant rester  Gravelotte et conserver la
communication avec Metz tant que cela sera possible, et que je ne
courrai pas risque de voir ma communication compromise.

J'ai envoy sur Verdun la division de la jeune garde, conformment 
l'ordre que j'ai reu. Il serait utile que ces troupes restassent sur la
Meuse pour me soutenir au besoin.

Je viens de recevoir la lettre de Votre Altesse, du 13, et
l'instruction qui y est jointe. Aux dtails que votre lettre contient
sur l'arme de Silsie, il faut ajouter le corps de Kleist qui, d'aprs
le rapport que j'ai reu hier au soir, vient de rejoindre, et un corps
bavarois et badois de sept  huit mille hommes, qui tait prs de Bitche
il y a huit jours, et qui paratrait avoir opr sur Dieuze et revenir
maintenant sur Metz; un corps considrable, qui ne peut tre que
celui-l, ayant t vu avant-hier descendant la cte de Delme, route de
Strasbourg  Metz.

Le corps de Sacken m'a suivi de fort prs, et a pris position sur la
Nied, le jour o je me suis tabli en avant de Metz,  la croise des
routes de Sarrebrck et de Sarrelouis.

Le lendemain, ce corps s'est port, par des chemins de traverse, dans
la direction de Pont--Mousson, en passant par Soigne. Les troupes ont
t vues et comptes par un habitant digne de foi. Le mme jour, ce
corps a t remplac devant moi par les troupes du corps d'York, et il
parat qu'hier le corps de Kleist est arriv aux environs de Thionville,
et s'est plac entre Thionville et Metz.

Le 13, j'ai envoy une division  Pont--Mousson, afin de dfendre ce
poste important; mais Sacken n'y a rien entrepris. Quant au corps de
Saint-Priest, qui fait galement partie de l'arme de Silsie, il parat
que c'est lui qui est entr  Trves, mais il n'y est plus, et je ne
sais ce qu'il est devenu; il est possible qu'il ait fait face au duc de
Tarente. Le corps de Langeron est devant Mayence.

D'aprs le mouvement du gnral Sacken, je me serais port en masse sur
Pont--Mousson, afin de me lier davantage avec les troupes du duc de
Bellune, laissant Metz et Thionville me couvrir contre le corps
prussien, si la crue subite de la Moselle et les inondations qui en ont
t la suite, occasionnes  ce qu'il parat par l'ouverture de
plusieurs tangs des Vosges, n'avaient couvert la route de la rive
gauche de la Moselle de manire  la rendre tout  fait impraticable aux
voitures, et cela deux heures aprs le passage de la division Ricard.
Maintenant que l'ennemi est matre du dfil de Pont--Mousson, cette
opration ne serait plus praticable, lors mme que les inondations
viendraient  disparatre.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 16 janvier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, je viens de faire connatre  M. le marchal
duc de Bellune que l'Empereur a t surpris qu'il ait abandonn
Saint-Nicolas et Nancy sans se battre et sans dfendre la Meurthe, quand
vous avez votre corps d'arme en avant de Metz et que vous faites
occuper Pont--Mousson; je lui mande que le duc de Trvise est en avant
de Langres o il arrte l'ennemi; que l'on ne doit pas supposer qu'il
ait devant lui autant de forces qu'il l'annonce, puisque l'ennemi a une
grande partie de ses troupes dans l'Alsace et devant nos places, devant
Gnes et sur Bourg-en-Bresse, pour menacer Lyon. Je prviens le duc de
Bellune que la Meurthe et la Moselle forment une barrire qu'il doit
dfendre, et que l'essentiel est de retarder la marche de l'ennemi
autant qu'il sera possible, et de pouvoir attendre jusqu'au 15 fvrier;
nous aurons alors une grande arme. Concertez-vous avec le duc de
Bellune et le prince de la Moskowa.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 17 janvier 1814, onze heures du soir.

Monsieur le marchal duc de Raguse, l'Empereur espre que vous n'aurez
pas quitt Metz, car c'est trs-mal  propos que le duc de Bellune a
quitt Nancy pour se porter  Toul; rien n'est aussi ridicule que la
manire dont ce marchal vacue le pays: je lui donne l'ordre de tenir 
Toul. L'Empereur va se porter  Chlons. J'cris au duc de Tarente de
se rapprocher de nous en suivant nos mouvements. Je reois  l'instant
votre lettre du 16  midi. Je vais la mettre sous les yeux de
l'Empereur.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Harville, le 17 janvier 1814.

J'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre Altesse Srnissime de mon
mouvement pour me rapprocher de la Meuse. J'avais envoy, ds hier
matin, des officiers en poste pour prparer la dfense de la Meuse, et
faire sauter les ponts depuis Saint-Mihiel jusqu' Verdun.--Mais la
fatale imprvoyance du prince de la Moskowa, qui, en vacuant Nancy, n'a
pas fait sauter le pont de Frouard sur la Moselle, a donn  l'ennemi le
moyen d'arriver sur la Meuse avant moi, et a empch que les
dispositions eussent leur effet.

L'officier que j'avais envoy  Saint-Mihiel arrive et m'annonce que
l'ennemi y est entr ce matin en forces.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL

Verdun, le 18 janvier 1814.

Monseigneur, j'ai eu l'honneur de vous crire hier que l'arme ennemie
tait en mouvement sur Saint-Mihiel et que son avant-garde y tait
arrive hier matin. Cette nouvelle tait fausse; cependant j'tais
autoris  y croire, puisqu'elle m'tait donne par un des officiers que
j'emploie habituellement  courir le pays pour avoir des nouvelles, et
qui arrivait des environs de Saint-Mihiel pour m'en informer, et qui m'a
fait jusqu'ici des rapports exacts. Elle tait d'ailleurs probable,
puisque l'ennemi possdait, depuis le 14, le pont de Frouard et qu'il
n'y a que deux petites marches de Nancy  Saint-Mihiel, et que c'tait
hier le 17, ce qui aurait suppos que l'ennemi avait commenc son
mouvement du 15 au 16, dans l'esprance de remplir l'objet important de
surprendre le passage de la Meuse. Enfin, rien ne contredisait cette
nouvelle, puisque le gnral Ricard, qui occupait Pont--Mousson,
s'tait retir tout  fait en arrire sans s'arrter  Thiaucourt, d'o
il aurait su  quoi s'en tenir sur les mouvements prtendus de l'ennemi:
mais il avait cru utile de s'loigner, et ds lors j'tais priv d'avoir
des nouvelles par lui. J'ai eu ce matin des rapports qui m'ont fait
prsumer que l'ennemi n'tait point en force  Saint-Mihiel, et j'y ai
envoy en toute hte un dtachement d'infanterie et de cavalerie sous
les ordres du colonel Fabvier. On y a surpris cinq cents Cosaques, qu'on
a chasss et  qui on a fait quelques prisonniers. En ce moment,
Saint-Mihiel est occup; on dispose tout pour rompre le pont 
l'approche des forces de l'ennemi, et je suis en situation de dfendre
la Meuse autant de temps qu'on voudra: tout dpend de celui que restera
le duc de Bellune. Mes troupes sont  Verdun et sur les bords de la
Meuse, et j'ai une forte avant-garde  Haudeaumont, dont les postes sont
 Manheulle. Dans cette position, je suis  mme d'excuter tous les
mouvements que les circonstances pourront exiger.



LE MARCHAL MARMONT AU MARCHAL NEY.

19 janvier 1814.

Monsieur le marchal, les forces ennemies de toutes armes que vous
supposez exister  Saint-Mihiel se rduisent  quatre cents Cosaques.
Des rapports semblables  ceux que vous avez reus m'avaient t faits
et prsents avec quelque apparence de vrit, mais j'en ai bientt
reconnu l'exagration. Alors je me suis dcid  envoyer sur ce point
des troupes qui en ont chass les Cosaques, qu'elles ont surpris et 
qui elles ont pris quelques hommes, et j'occupe Saint-Mihiel avec deux
mille hommes et six pices de canon.

J'ai plac sept  huit cents chevaux pour clairer la rive gauche de la
Meuse depuis Saint-Mihiel jusqu'aux postes du duc de Bellune. J'ai fait
dtruire tous les ponts entre Verdun et Saint-Mihiel; on va en faire
autant entre Saint Mihiel et Commercy, et, dans la journe, le pont de
Saint-Mihiel sera min et prt  sauter  la moindre apparence d'attaque
srieuse de l'ennemi.

Il serait bien ncessaire de prendre les mmes dispositions sur la
haute Meuse,  Commercy,  Pagny, etc., etc.; car c'est en crant des
obstacles partout que vous pouvez arrter ou retarder l'ennemi.

J'ai une forte avant-garde  Haudeaumont; j'en ai une autre  Dieuze,
et le reste de mes troupes est ici, sous ma main. Dans cette position,
je suis en situation de dfendre la Meuse, et j'y resterai tant que
l'ennemi ne la passera pas au-dessus de moi. Voil, monsieur le
marchal, quelle est ma position.

J'ai l'honneur de vous prvenir que, des quatre  cinq cents Cosaques
qui taient  Saint-Mihiel, cent sont sur la rive gauche de la Meuse. On
a barricad le pont pour empcher leur retour; il serait peut-tre
possible de les atteindre.

Jusqu'ici, je vois des dmonstrations faites par l'ennemi, mais je ne
vois point d'oprations srieuses de sa part, et je suis persuade que
ses masses sont encore sur la Moselle et sur la Meurthe.--Un voyageur
venant de Nancy a assur mme qu'avant-hier il n'y tait pas encore
entr d'infanterie. Il y a deux jours que le corps de York tait devant
Metz; une portion a t vue remontant la Moselle dans la direction de
Pont--Mousson. Le corps de Kleist parait tre entre Thionville et
Metz.

Si j'apprends quelque chose d'important, j'aurai l'honneur de vous en
informer. Je vous prie, monsieur le marchal, de me communiquer ce qui
viendra  votre connaissance.



LE MARCHAL MARMONT AU DUC DE BELLUNE

19 janvier 1814.

Monsieur le marchal, j'ai l'honneur de vous informer que, ayant appris
votre mouvement sur la Meuse, je m'en suis rapproch. Je pense comme
vous que vous pouvez dfendre la Meuse, et je crois pouvoir rpondre d'y
russir dans l'tendue du pays que j'occupe maintenant, et tant que vous
tiendrez  Commercy et  Pagny.

Voici quelle est la position de mes troupes. J'occupe Saint-Mihiel avec
deux mille hommes et six pices de canon. J'ai plac sept  huit cents
chevaux pour clairer la rive gauche de la Meuse depuis Saint-Mihiel
jusqu' vos postes. J'ai une forte avant-garde  Haudeaumont, dont les
postes sont  Manheulle. J'en ai une autre  Dieuze; le reste de mes
troupes est ici sous ma main. J'ai fait dtruire tous les ponts entre
Saint-Mihiel et Verdun, etc., etc.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL

19 janvier 1814.

J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de l'tablissement de nos
troupes  Saint-Mihiel. J'ai sur ce point la deuxime division de
voltigeurs de la garde, forte de deux mille cinq cents hommes, qui tait
la plus  porte de s'y rendre.

Tous les travaux relatifs  la rupture du pont seront termins ce soir
 dix heures; mais le pont ne sera coup qu'en cas d'attaque srieuse de
l'ennemi.

Divers rapports m'ont annonc que l'ennemi n'avait avant-hier presque
aucune infanterie sur la rive gauche de la Moselle. Cependant le gnral
Decous assure que l'ennemi a deux mille hommes d'infanterie 
Bouconville et Xivrai. Je lui ai donn l'ordre de faire demain matin une
reconnaissance au del d'Apremont, afin de savoir d'une manire certaine
 quoi s'en tenir.

Mon avant-garde de Manheulle et Haudeaumont a t attaque ce soir par
un millier de chevaux prussiens. Nous avons eu huit hommes blesss et
nous en avons bless ou pris une quarantaine  l'ennemi, dont un
officier. La perte de l'ennemi est le rsultat d'une charge qu'il a
faite sur le village de Manheulle, qui tait occup par de l'infanterie
bien poste, et qui l'a bien reu. Le rapport du gnral Piquet, qui
commande cette avant-garde, porte que les prisonniers faits annoncent
que le corps qui a attaqu est de douze cents chevaux, trois bataillons
et plusieurs pices de canon. J'attends les prisonniers pour les
questionner moi-mme.

On a vu huit cents chevaux et deux pices de canon, mais ni infanterie,
ni le reste des pices indiques, de manire que je ne puis dire si
c'est l'avant-garde d'un corps d'arme. Je le vrifierai demain.

Dans le cas o l'arme ennemie n'aurait pas fait de mouvement en avant
de la Moselle comme des rapports l'annoncent, ou si ce mouvement n'a pas
en lieu d'ici  deux jours, je crois qu'il serait tout  fait convenable
de se reporter sur la Moselle, car cette ligne est bonne. Mais, pour que
cela puisse s'excuter, pour qu'on y arrive sans danger et de faon 
conserver la ligne, il faudrait agir mthodiquement et que toutes les
troupes fussent sous le mme commandement; car, sans cela, avec
l'loignement des corps de troupes que la garde de cette ligne comporte,
il y a beaucoup de chances  courir si elles ne sont pas toujours dans
la mme main. Dans le placement des troupes sur la Moselle, je pense
qu'elles devraient tre ainsi disposes:

Une division sur Pont--Mousson, une sur Marbach et Pompey, une sur
Toul, une  Bernecourt et une  Thiaucourt avec le quartier gnral.
Quelques postes suffiraient pour se lier avec Metz; mais il faut, je le
rpte, un seul chef pour diriger tout cela.



LE DUC DE BELLUNE AU MARCHAL MARMONT

Void, le 20 janvier 1814, cinq heures du soir.

Une forte colonne de cavalerie ennemie a pass la Meuse pendant la nuit
dernire entre Vaucouleurs et Neufchteau: il est vraisemblable qu'elle
est suivie par le corps de Blcher qui est arriv depuis deux jours 
Nancy. Les Cosaques de Platow ont pris la direction de Langres par
Saint-Thibault. Ils ont t remplacs hier  Neufchteau par un corps
bavarois. Un autre corps est devant nous  Commercy, simulant, je pense,
un passage pour nous donner le change, car il me parat que les armes
allies manoeuvrent par leur gauche pour nous prvenir sur la Marne dans
les directions de Joinville et de Langres. Peut-tre que ceux qui ont
pass la Meuse ce matin se dirigent-ils sur Ligny par Gondrecourt. Dans
ce cas, notre position sur la Meuse ne serait plus tenable. J'engage M.
le marchal prince de la Moskowa  tenir un parti sur Gondrecourt, afin
d'tre prvenu  temps des mouvements que les ennemis pourraient faite
sur cette route. Je prie Son Excellence d'avoir la bont de m'en
instruire.

J'envoie par courrier extraordinaire le rapport de ces vnements au
prince major gnral.

LE MARCHAL DUC DE BELLUNE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Chlons, le 20 janvier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, j'arrive  Chlons, j'y trouve votre lettre
du 19  neuf heures du soir; vous avez fait une excellente opration en
reprenant Saint-Mihiel; il parat que le duc de Bellune occupe Commercy,
Void o il a son quartier gnral, Vaucouleurs et Cudelincourt, derrire
Gondrecourt, point important, car l'ennemi parat avoir beaucoup de
cavalerie  Neufchteau. Le gnral Defrance a eu une belle affaire de
cavalerie  Vaucouleurs contre quatorze cents hommes de cavalerie
ennemie qu'il a repousss. On dit Platow  Neufchteau avec dix
rgiments de Cosaques cherchant  inquiter la droite du duc de Bellune.
Le duc de Trvise est  Chaumont o il a l'ordre de tenir; Langres est
au pouvoir de l'ennemi.

Je pars  l'instant pour voir le prince de la Moskowa  Bar-sur-Ornain,
et le duc de Bellune  Void; de l je reviens  Chlons. Le duc de Valmy
est dans cette ville, le gnral Belliard m'y remplace en mon absence.
Envoyez-moi l'tat de situation dtaille de toutes les troupes  vos
ordres. J'adresse  l'Empereur votre lettre du 19 qui contient vos
projets pour reprendre la ligne de la Moselle; je crois qu'il faut y
penser en faisant attention  la droite du duc de Bellune et  l'espace
qui se trouve entre Gondrecourt et Chaumont en Bassigny.

Je ne vous parle point de la place de Verdun, ni de toutes les
dispositions que votre prvoyance aura prises. Je recommande au duc de
Bellune de se dfendre sur la Meuse.

Je donne l'ordre au payeur gnral de l'arme,  qui il reste deux cent
mille francs en or, de vous les envoyer pour payer les masses de linge
et chaussure et ferrage jusqu'au 1er janvier 1814, et ce qui peut tre
d sur les deux mois de solde dont le payement a t ordonn par l'ordre
du jour; et, s'il reste de l'argent, payer les officiers, mais sans
acquitter aucune espce de traitement extraordinaire.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

20 janvier 1814.

Les troupes qui se sont prsentes hier  Haudeaumont sont bien
rellement l'avant-garde du corps d'arme d'York qui dbouche. Je ne
puis pas douter que ce corps ne marche sur Verdun. Tous mes rapports
s'accordent galement  dire que le corps de Sacken est en marche sur
Saint-Mihiel.

J'ai rapproch mon avant-garde de Verdun, je l'ai renforce, et, si un
corps ennemi proportionn  mes forces se prsente ici, j'espre le bien
recevoir.

Toutes les dispositions sont prises de manire  bien dfendre la
Meuse, et je doute que l'ennemi parvienne  la passer de vive force sur
mon front. Je suis en communication rgle avec le duc de Bellune qui a
fait galement,  ce qu'il parat, de bonnes dispositions sur le point
qu'il est charg de dfendre.

La Meuse est tellement gonfle et dborde, qu'il n'est plus possible
d'entreprendre de la passer; ainsi les oprations de l'ennemi sont, sur
ce point, ncessairement suspendues.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Verdun, le 21 janvier 1814.

J'ai reu la lettre que Votre Altesse Srnissime m'a fait l'honneur de
m'crire hier. Les esprances que vous aviez conues sur la dfense de
la Meuse, et qui taient extrmement fondes, ne se sont pas ralises,
car je viens de recevoir une lettre du duc de Bellune, qui m'annonce que
l'ennemi a pass la Meuse entre Vaucouleurs et Neufchteau, et qu'il
marche sur Gondrecourt. Il est dplorable qu'on ait nglige de couper
les ponts dans cette partie; car avec de la surveillance et de faibles
moyens nous pouvions contenir l'ennemi sur cette ligne pendant sept 
huit jours.

Puisque la Meuse n'a pas arrt l'ennemi un instant, il n'y a pas de
raison pour que nous tenions position nulle part, ou au moins il faut
changer de mthode.

J'envoie ordre aux troupes d'vacuer Saint-Mihiel aprs avoir rompu le
pont, et de prendre position sur la route de Verdun  Bar-le-Duc. Je me
dtermine  me porter moi-mme demain dans cette direction pour soutenir
le duc de Bellune et le prince de la Moskowa, ou  runir mes troupes
sur Clermont, suivant les nouvelles que je recevrai dans la journe,
soit des tentatives que l'ennemi pourrait faire sur la Meuse, soit sur
les projets du duc de Bellune; car, si je marche sur Bar-le-Duc, je ne
veux pas courir le risque d'y arriver aprs que cette ville aura t
vacue.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

21 janvier 1814.

Je rponds  la lettre que Votre Altesse Srnissime m'a fait l'honneur
de m'crire le 18. Le corps d'York est en ce moment devant moi, au moins
la plus grande partie, et le corps de Sacken  sa gauche.

J'estime, d'aprs les renseignements que j'ai recueillis, que la force
de ce dernier corps est de douze mille hommes. Quant au corps d'York,
j'ai moins de donnes  son gard; mais je pense qu'on peut valuer sa
force de dix-huit  vingt mille hommes.



LE MARCHAL MARMONT AU DUC DE TARENTE.

Huitz-le-Maurup, le 24 janvier 1814.

Monsieur le marchal, j'ai l'honneur de vous prvenir que le mouvement
de l'ennemi par sa gauche s'est tout  fait prononc.--Il parait mme
qu'il n'y a plus, ou presque plus personne derrire la Meuse. L'ennemi a
attaqu hier,  Ligny, le duc de Bellune, qui s'est retir 
Saint-Didier et Vitry, pendant que j'tais en marche pour me porter sur
Bar-le-Duc.

Je n'ai point de dtail de l'affaire qu'il a eue, mais je crois que
c'est trs-peu de chose. D'aprs cela, je me suis mis en marche moi-mme
pour Vitry, afin de le soutenir et de me rapprocher du duc de Trvise,
que les manoeuvres de l'ennemi tendent  sparer de nous. L'ennemi
parat avoir une forte avant-garde  Joinville.

J'ai laiss mon avant-garde aujourd'hui  Bar-le-Duc jusqu' deux
heures, mais personne ne s'est prsent. Il parat que l'ennemi a suivi
la mme route que le duc de Bellune et a march sur Saint-Dizier.

Le prince de la Moskowa occupait hier Saint-Dizier avec un dtachement;
le reste de ses troupes s'y est port cette nuit, et il marche aussi
aujourd'hui sur Vitry.

J'ai envoy le gnral Ricard aux Islettes; je compte l'en rappeler
aprs-demain.

Toul s'est rendu sans faire aucune rsistance: nous y avons perdu cinq
cents hommes, que le duc de Bellune y avait laisss.

Telle est, mon cher marchal, notre situation d'aujourd'hui.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Vitry, le 25 janvier 1814.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que je suis arriv ici avec la
division de la jeune garde et la brigade de cuirassiers. J'ai plac dans
les villages touchant Vitry la division Lagrange avec l'artillerie qui
est tablie  Vitry-le-Brl, et la cavalerie lgre  Changy et
Outrepont.

Vous savez que la division du gnral Ricard est aux Islettes avec le
10e hussards et le rgiment des gardes d'honneur.

Je n'ai avec moi qu'une seule compagnie de sapeurs, les deux autres
tant avec la division Ricard, parce que je les avais laisses  Verdun
lorsque j'en suis parti pour achever de mettre en tat cette
place.--Cette compagnie, avec les officiers du gnie que j'ai, se
rendra, aussitt son arrive, pour travailler  la rparation de la
route en avant de Vitry, conformment  ce que vient de me dire, de
votre part, le gnral Girardin.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Vitry, le 26 janvier 1814, neuf heures et demie du matin.

L'Empereur est arriv  cinq heures du matin  Chlons, et Sa Majest
va tre bientt ici. L'intention de l'Empereur est que je donne l'ordre
au duc de Bellune de manoeuvrer pour se runir tout entier 
Saint-Dizier, et que vous, monsieur le marchal, vous appuyiez le duc de
Bellune avec tout votre corps, en vous plaant entre lui et Vitry.

Quant aux deux divisions de la jeune garde, elles sont runies
aujourd'hui  Vitry, sous les ordres du marchal prince de la Moskowa.
Toutes les troupes qui taient  Chlons et chelonnes sur la grande
route de Vitry y arrivent. Vous connaissez la position de ce marchal.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

26 janvier 1814.

J'excute le mouvement prescrit par Sa Majest, et je serai tabli ce
soir  Heils-Luthier.

Je laisse cependant trois cents hommes d'infanterie et quatre pices de
canon au pont de Vitry-le-Brl, jusqu' ce qu'ils aient t relevs, ce
point me paraissant ne pas devoir rester dgarni; ce qui rduira les
troupes d'infanterie  mes ordres de trois mille sept cent hommes
jusqu' l'arrive du gnral Ricard.



LE MARECHAL MARMONT AU MAIRE DE BAR-LE-DUC

Saint-Dizier, le 27 janvier 1814.

Sa Majest a rejoint l'arme hier,  la tte de puissants renforts.
Elle est entre sur-le-champ en opration et a chass ce matin l'ennemi
de Saint-Dizier. De prompts succs couronneront sans doute ses
entreprises.

Sa Majest me charge, monsieur le maire, de vous dire qu'elle ordonne
la mise en activit immdiate de la garde nationale de Bar, et qu'elle
rend la ville responsable de l'entre de l'ennemi, lorsqu'il ne se
prsentera pas en forces, avec de l'infanterie et du canon.

J'envoie mon aide de camp pour vous faire cette notification et vous
faire connatre les ordres de l'Empereur.

Sa Majest dsire aussi que vous fassiez les plus grands efforts pour
envoyer sur-le-champ  Saint-Dizier de nombreux convois de vivres pour
l'arme.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

DISPOSITIONS GNRALES POUR LE 28 JANVIER 1814.

Ordre pour le duc de Raguse.

Le gnral Lefebvre-Desnouettes partira sur-le-champ, prendra la tte
de la marche, se dirigera sur claron, de l sur Montier-en-Der: il aura
avec lui ses douze pices d'artillerie  cheval.

Le prince de la Moskowa, avec la division Meunier et la division
Decous, suivra: chaque brigade aura son artillerie.

Le duc de Reggio suivra avec ses deux divisions. Le parc de la garde et
celui de l'arme suivront le duc de Reggio, qui les fera escorter.

_Le duc de Raguse formera l'arrire-garde et suivra le parc: il
laissera une arrire-garde dans Saint-Dizier toute la journe
d'aujourd'hui et pendant toute la nuit. Cette arrire-garde n'vacuera
Saint-Dizier que par ordre._

Le gnral Ricard, qui est  Bassu, prs Vitry, entrera dans Vitry et
se portera sur Margerie, route de Vitry  Brienne-le-Chteau pour se
lier avec nous.

Le gnral Duhesme restera en position toute la journe o il se
trouve, et,  la nuit, il filera sur Vassy. Le duc de Bellune se portera
entre Montier-en-Der et Boullencourt, de sa position de Vassy.

La ville de Vitry continuera d'tre tenue en force par la garnison. Il
ne sera plus rien expdi de Vitry sur Saint-Dizier.

Le gnral Grard, qui est  Soud-Sainte-Croix, viendra sur
Saint-Ouen, route de Vitry-le-Franais  Nogent-sur-Aube.

Le prince vice-conntable, major gnral.

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Mzires, le 29 janvier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, nous avons eu une affaire aujourd'hui;
l'ennemi a montr de l'artillerie; il est probable que nous nous
battrons encore demain. En consquence, monsieur le marchal, il est
ncessaire que vous partiez demain, 30, avant le jour, avec votre corps,
pour vous rendre en diligence sur Brienne, dont nous nous sommes empars
ce soir.

Le prince vice-conntable, major gnral,

_Sign_: ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT

Mzires, le 30 janvier 1814, deux heures du matin.

Monsieur le marchal duc de Raguse, l'Empereur trouve qu'il serait
avantageux de couvrir Saint-Dizier; mais Sa Majest vous laisse le
matre de faire ce que vous voudrez.

Quant  votre corps, ce que vous avez  faire, c'est de vous rendre le
plus tt possible  Brienne.

Le prince vice-conntable, major-gnral,

ALEXANDRE.

_P. S._ Le gnral Bruler a reu l'ordre de prendre position entre
Sommevoire et Doulevent; si vous avez de ses nouvelles, faites lui dire
qu'il doit se diriger sur Brienne.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT

Brienne, le 31 janvier 1814, neuf heures du soir.

Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre au marchal duc de Bellune
d'avoir demain,  la pointe du jour, son corps d'arme et sa cavalerie
sous les armes, avec leur artillerie attele, et de chercher 
communiquer avec vous sur Soulaine. Faites en sorte, de votre ct, de
communiquer avec lui. Ce marchal est au Petit-Mesnil.

Les autres corps d'arme seront pareillement sous les armes; on
attendra dans cette position des nouvelles de l'ennemi, et tout se
tiendra prt  partir dans la direction qui sera donne.

On profitera de cela pour passer la revue des armes et prendre note des
places vacantes.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Brienne, le 31 janvier 1814, onze heures et demie du soir.

Monsieur le duc de Raguse, l'aide de camp de l'un des gnraux de
brigade de la division Lagrange arrive  Brienne et annonce  l'Empereur
que votre corps est en marche de Soulaine pour Brienne, et qu'il a
laiss la division Lagrange  moiti chemin de Soulaine ici. S'il est
vrai que vous ayez quitt la position de Soulaine, l'Empereur ordonne,
monsieur le duc, que vous vous tablissiez entre Brienne et Soulaine, et
que vous vous mettiez en communication avec M. le marchal duc de
Bellune, qui est au Petit-Mesnil sur la route de Brienne  Bar-sur-Aube.

L'Empereur dsire, monsieur le duc, avoir de suite les renseignements
sur l'engagement qui parat avoir eu lieu ce soir, au dire de cet aide
de camp, entre vos troupes et l'ennemi  Soulaine. Il dsire aussi
connatre quelles troupes vous avez eu  combattre.

Je vous prie, monsieur le duc, aussitt que vous serez tabli, de
m'envoyer un officier pour faire connatre votre position.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Brienne, le 1er fvrier 1814, neuf heures du matin.

Monsieur le marchal duc de Raguse, j'ai mis sous les yeux de
l'Empereur votre lettre du 1er fvrier  une heure du matin, date de
Morvilliers: vous ne faites pas connatre le nombre de pices de canon,
le nombre d'hommes d'infanterie et de cavalerie que vous avez perdus. Y
a-t-il des aigles avec l'infanterie? Votre arrire-garde, compose de
cinq cents hommes de cavalerie et de trois cents d'infanterie, est assez
forte pour une arrire-garde destine  marcher  une demi-lieue de
vous, et l'Empereur trouve qu'elle tait videmment insuffisante
lorsqu'au lieu d'arrire-garde vous en avez fait un dtachement, et vous
en avez fait un dtachement quand vous lui avez fait prendre une autre
direction, lorsque vous vous saviez environn d'ennemis; que pouvaient
faire alors trois cents hommes d'infanterie[8]?

[Note 8: La division Ricaud m'ayant t enleve, et se trouvant
place alors  Dienville-sur-l'Aube, mes troupes de toutes armes ne
s'levaient pas  plus de trois mille hommes: je demande comment
j'aurais pu organiser une arrire-garde plus forte.]

L'Empereur dsire toutefois, monsieur le duc, avoir un tat exact des
pertes en matriel et chevaux.

On nous a dit aussi qu'un de vos parcs avait t pris par l'ennemi. Sa
Majest pense que cela n'aurait pas eu lieu si vous aviez suivi l'ordre
donn. Je vous avais fait connatre que la route de Montier-en-Der tait
trs-mauvaise et presque impraticable, et que le parti le plus sage
tait de suivre la chausse. Vous seriez arriv de bonne heure et sans
accident[9].

[Note 9: Il n'y avait qu'une difficult, c'est que la grande route
tait occupe par deux corps ennemis, celui de Wittgenstein, 
Doulevent, et celui de Wrede devant Soulaine. (_Notes du duc de
Raguse._)]

L'intention de l'Empereur est que vous portiez votre quartier gnral 
Chaumesnil, et que vous gardiez les bois de Morvilliers; le grand chemin
de Brienne  Soulaine; que vous vous liiez par votre droite au duc de
Bellune qui occupe la Rothire et le Petit-Mesnil; que votre cavalerie
soit en force au village de la Chaise ou dans toute autre position de
cette route, de manire  bien claircir ce que fait l'ennemi 
Soulaine. L'ennemi parat tre en position  Frannes et  Selames.
Faites aussi aller des patrouilles de cavalerie jusqu' Maizires pour
en imposer aux Cosaques qui voudraient battre les bois. Placez vos
quipages et vos embarras derrire Chaumesnil, route de Brienne.
Concertez-vous avec le due de Bellune pour vous secourir mutuellement au
premier coup de canon de l'ennemi; reconnaissez bien ensemble une
position appuyant la droite  l'Aube,  cheval sur la route de Bar et
sur celle de Soulaine. S'il est dans ce moment difficile de remuer la
terre, il doit tre facile de couper des arbres pour amliorer cette
position qui serait couverte par trois cents pices de canon et toute la
rserve qui est  Brienne, dans le cas o l'ennemi marcherait sur nous
pour nous attaquer.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Morvilliers, le 1er fvrier 1814.

Monseigneur, je reois la lettre que vous m'avez crite  neuf heures
du matin. Je vais me rendre  Chaumesnil et prendre la position qui
m'est indique.

Les reproches que contient votre lettre sont injustes, et je ne puis me
dispenser d'y rpondre. J'ai d prendre la route que j'ai suivie, sous
peine d'tre dtruit ou de mettre bas les armes. Il et t absurde de
faire une marche de flanc de cinq lieues dans un dfil des hauteurs
duquel l'ennemi tait matre, lorsque la route tait borde  ma droite
par une rivire qui n'est guable que dans peu d'endroits, et que
j'avais l'ennemi en tte, en queue et sur mon flanc.

Je ne pouvais point arriver de bonne heure, puisque j'avais dix lieues
 faire, et que j'ai t oblig d'attendre en position toute la journe
sur les hauteurs de Vassy et en bataillant. Les troupes que j'avais 
Saint-Dizier auraient t infailliblement prises si j'avais laiss
l'ennemi s'emparer de Vassy avant leur arrive. Je n'ai point fait un
dtour, puisque mon arrire-garde avait ordre de me suivre sur Anglure,
qui n'est qu' une lieue et demie de Montier-en-Der, et que sa
communication avec moi tait protge par le ruisseau de Saint-Cloud,
dont les bords sont marcageux. Si cette arrire-garde s'est retire
directement sur Brienne, c'est que, quelques Cosaques s'tant montrs
entre elle et moi, elle a pris cette direction de son choix. Je n'ai
point, laiss, comme l'Empereur le suppose, deux cents hommes
d'infanterie en arrire, mais plus de sept cents, et six cents chevaux.
Or, lorsqu' une heure et demie de moi, dans un pays dont les
communications sont difficiles, ayant les flancs bien couverts, ayant
donn ordre de rompre le pont de l'ronne, je laisse le cinquime de mon
infanterie et le grand tiers de ma cavalerie; que je donne pour
instruction au gnral qui commande de tenir aussi longtemps que
possible sans se compromettre, et de se retirer lorsque des forces
suprieures se prsentent, quel que soit l'vnement, je n'ai rien  me
reprocher, et les reproches sont aussi injustes que dcourageants.

Je n'ai point perdu de canon, parce que, cette arrire-garde tant
destine  se retirer lgrement devant l'ennemi, je ne lui en ai pas
laiss.--Il a t pris quatorze ou quinze caissons, dont cinq vides, et
trois forges qui avaient t dteles pour renforcer les autres
attelages, et qui auraient t enlevs si l'arrire-garde avait pu tenir
deux heures de plus, parce que les chevaux qui allaient les chercher
taient  une demi-lieue de Montier-en-Der lorsque l'ennemi y est entr.

J'ignore la perte en hommes, parce que je n'ai reu sur cette affaire
aucun rapport officiel, que ce qui m'est parvenu de Brienne; mais j'ai
appris indirectement que le colonel Hubert, qui a command aprs la
prise du gnral Vaumerle, avait couch cette nuit  Maizires. Il est
vident qu'il y est arriv avec une portion de son monde, et que ceux
qui sont arrivs  Brienne sont des fuyards. Le 2e rgiment de marine,
qui formait l'infanterie de l'arrire-garde, avait son aigle avec lui.

Tel est l'tat de choses, monseigneur. Je dsirerais savoir ce qu'il
tait possible de faire de mieux, avec une poigne de monde embarrass
par un matriel considrable, dans un pays difficile,  treize lieues de
l'arme, ayant de tous les cts  la fois des forces triples des
miennes.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Brienne, le 1er fvrier 1814, cinq heures et demie du matin.

Monsieur le duc de Raguse, je reois votre lettre de Morvilliers  une
heure du matin. Il faut vous mettre en communication avec le duc de
Bellune qui est au Petit-Mesnil, et vous lier bien avec lui. clairez
bien la route de Soulaine.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Brienne, le 1er fvrier 1814, onze heures et demie du soir.

Monsieur le marchal duc de Raguse, je vous envoie les dispositions
gnrales arrtes par l'Empereur, lisez-les avec attention et
excutez-les en ce qui vous concerne.

Le prince vice-conntable, major gnral.

ALEXANDRE.



DISPOSITIONS GNRALES.

Brienne-le-Chteau, le 1er fvrier 1814, onze heures et demie du soir.

La retraite de l'Empereur tant sur Lesmont, le gnral Sorbier
s'occupera, avec les moyens qui lui restent, d'organiser une batterie
de six pices d'artillerie  cheval.

Les ducs de Bellune et de Raguse doivent avoir des batteries
d'artillerie  cheval pour la retraite.

Le gnral Dulouloy prendra le commandement de ces batteries  cheval.

Les trois divisions d'infanterie de la jeune garde ont chacune une
batterie, ce qui fait vingt-quatre pices;

Les batteries  cheval de la ligne et de la garde font vingt-quatre
pices;

Total, quarante-huit pices,

Demain, 2 fvrier,  quatre heures du matin, on aura pris la position
suivante:

Le gnral Nansouty, avec trois mille chevaux, sera en position sur la
gauche un peu en arrire de Brienne-la-Vieille, avec douze pices
d'artillerie  cheval;

Le gnral Grard, avec deux pices, sera en position en avant de
Brienne-la-Vieille; il sera sur trois lignes: l'une  la tte du
village, l'autre  la queue, la troisime dans le bois  la hauteur de
Brienne;

Le gnral Ricard passera  deux heures du matin le pont de
Brienne-la-Vieille, avec la cavalerie de la garde, et s'arrtera; 
trois heures, il coupera le pont de Brienne, aprs quoi il marchera sur
Piney, suivant la route de Lesmont par la rive gauche;

Le gnral Grouchy, avec la cavalerie du cinquime corps, sera sur la
gauche de la garde;

Le gnral Curial, avec sa division, sera en position devant Brienne,
occupant la ville en colonne de marche;

La division Meunier sera range en deux colonnes sur l'extrme gauche,
l'une  peu prs au chemin de Maizires, l'autre plus en arrire;

La division Rothembourg,  trois heures du matin, traversera Brienne,
et ira prendre position sur les hauteurs  mi-chemin de Lesmont. Elle
aura sa batterie et occupera le bois et la hauteur du Moulin--Vent;

On placera les batteries de douze prs de Lesmont, afin que, si
l'Empereur tait trop press, il pt faire usage de toute son
artillerie, et coucher au besoin sur la rive droite, au Moulin--Vent.

Le duc de Bellune partira  deux heures du matin, traversera Brienne,
et prendra position au Moulin--Vent.

Le duc de Raguse, avec six pices d'artillerie et un demi
approvisionnement, partira  trois heures du matin, prendra position sur
les hauteurs de Perthes, s'assurera du pont de Rosnay, o il y a un
bataillon de garde, et prendra position sur les hauteurs de Rosnay, se
retirant, s'il y est forc, par le pont d'Arcis-sur-Aube.

Le gnral Defrance, avec les gardes d'honneur, se mettra en marche 
une heure aprs minuit, passera le pont de Lesmont, jettera des partis
sur la route de Piney et sur la rive gauche de l'Aube en remontant; s'il
a besoin d'artillerie, le gnral Ruty lui en donnera.

Demain au jour, le gnral Ruty aura soin de choisir des emplacements
pour y placer de l'artillerie,  droite et  gauche, sur la rive gauche
de l'Aube.

Les troupes,  mesure de leur passage, se rangeront en bataille: le duc
de Bellune  droite, la garde  gauche; dans cette situation, on pourra
passer la nuit de demain.

Le gnral Corbineau se rendra de suite de Maizires  Rosnay, 
l'intersection des routes de Rosnay  Lesmont, et fera brler le pont de
Rosnay lorsqu'il en recevra l'ordre; ou, s'il est press par l'ennemi,
il prendra sous ses ordres le bataillon qui est  Rosnay et les pices.
Il prendra ainsi position, ayant la gauche  la Voire et la droite au
pont de Lesmont, en flanquant l'arrire-garde, pour arriver avec elle 
Lesmont.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Troyes, le 3 fvrier 1814, onze heures et demie du soir.

L'Empereur a appris avec plaisir, par votre aide de camp, les succs
que vous avez obtenus sur l'ennemi. Je ne reois votre lettre date
d'une heure aprs midi qu' dix heures du soir; c'est bien long: je ne
sais d'o vient ce retard de l'estafette. Je donne l'ordre au gnral
Sorbier de faire partir sur-le-champ votre parc pour Arcis. Envoyez en
avant pour acclrer son arrive. Vous savez que le gnral Ricard est 
Aubeterre.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Troyes, le 3 fvrier 1814, quatre heures du matin.

L'Empereur ordonne qu'avec votre corps _vous vous portiez en toute
diligence sur Nogent-sur-Seine_, afin de garder le pont de cette ville,
qui pourrait tre menac par la colonne qui a pass devant Arcis depuis
hier. _Vous prendrez aussi le commandement d'une division de l'arme
d'Espagne qui doit arriver, demain, 6,  Provins._ Il est ncessaire que
vous preniez une position sur la rive droite de la Seine qui commande ce
dbouch important.

L'Empereur se porte en toute diligence  Nogent-sur-Seine; il sera ce
soir  la hauteur de Mry.

Il sera ncessaire, monsieur le marchal, _que vous fassiez garder le
pont de Mry_, jusqu' ce que la troupe que vous en chargerez puisse
tre releve par les premires troupes de l'arme qui viendront de
Troyes, afin qu'aucun parti ne passe la Seine et n'inquite la marche.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON

Fontaine-Denis, le 7 fvrier 1814.

Sire, j'ai reu la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de
m'crire  trois heures aprs midi. Quelque diligence que nous ayons
faite, je n'ai pu arriver ici qu' plus de huit heures du soir,
c'est--dire  trois lieues de Szanne.

La masse de mes troupes est encore  deux lieues en arrire. J'ai
envoy une forte reconnaissance sur Barbonne pour avoir des
renseignements. Elle n'est pas encore rentre. A son retour, j'aurai
l'honneur de vous faire mon rapport, qu'un de mes aides de camp, qui a
un cheval  Villemeux, vous portera en toute diligence. Les habitants
des villages que j'ai parcourus assurent qu'il a pass hier beaucoup de
troupes, infanterie et cavalerie,  Szanne, se portant dans la
direction de la Fert. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de midi 
quatre heures, on a entendu une forte canonnade de ce ct. Les rapports
sont unanimes  cet gard. Les troupes qui sont en arrire partiront
deux heures avant le jour pour me rejoindre, et je partirai  la pointe
du jour pour Szanne.

Le chemin, jusqu' une grande lieue et demie en avant de Villemeux, est
une chausse. Ensuite il est fort mauvais, cependant praticable, surtout
le jour, car les plus grandes difficults que nous ayons prouves ont
t de le reconnatre  cause de l'obscurit. On marche toujours dans
des bruyres, et on peut changer de direction  chaque instant. Aprs
Barbonne, on trouve la chausse.

Nous avons trouv  Villemeux des postes de Cosaques qui se sont
replis devant nous.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Fontaine-Denis, le 7 fvrier 1811.

Sire, je reois  l'instant des rapports positifs et circonstancis de
Barbonne, o nos soldats sont entrs aprs avoir chass des lanciers
ennemis. L'avant-garde a t jusqu' une demi-lieue. On n'a trouv que
de la cavalerie, qui s'est replie. Les habitants assurent, et un, entre
autres, parti  six heures du soir de Szanne, qu'il n'y a dans cette
ville que sept  huit cents lanciers prussiens et point d'infanterie,
quoiqu'il y ait eu hier assez de troupes qui se soient postes en avant
dans la direction de la Fert; mais toutes taient de la cavalerie,  ce
qu'on assure. L'opinion des habitants de Barbonne est que la canonnade
qu'on a entendue est  peu prs dans la direction d'pernay. Le bruit du
canon a diminu, ce qui annonce qu'il s'est loign d'une manire
sensible.

Tels sont, Sire, les rapports que j'ai reus et d'aprs lesquels il
semblerait que les forces de l'ennemi ne sont pas encore au del de
Szanne. Au surplus, j'y serai demain matin de bonne heure, et j'aurai
l'honneur de vous crire une demi-heure aprs mon arrive. De Szanne il
y a diffrentes directions qui rendent ce point extrmement important.
Arriv l, je serai en mesure d'excuter tous les ordres que Votre
Majest voudra me donner. J'enverrai de fortes reconnaissances sur
Montmirail, pernay et la Fert.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Nogent-sur-Seine, le 7 fvrier 1814.

L'Empereur ordonne qu'avec votre corps _vous vous mettiez en mouvement
pour vous rendre  Szanne_.

ALEXANDRE.



MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Szanne, le 8 fvrier 1814.

Sire, j'ai l'honneur de rendre compte  Votre Majest que nous avons
trouv ici environ huit cents Cosaques ou Prussiens.

Nous avons fait quelques prisonniers, qui nous ont donn les
renseignements consigns dans la note ci-jointe. Deux escadrons se sont
retirs sur la route de Montmirail, et un dtachement par la route
d'pernay. D'aprs l'ensemble de tous les renseignements, il serait
constant que toute l'arme de Silsie a march sur pernay. Quatre 
cinq cents chevaux de cavalerie lgre suivent la cavalerie ennemie, qui
s'est retire par la Fert-Gaucher.

Nous communiquerons, s'il est possible, avec le duc de Valmy et le duc
de Tarente. J'envoie la plus grande partie de ma cavalerie, soutenue par
de l'infanterie et du canon, sur Champaubert, afin d'occuper la
communication de Montmirail, ou au moins avoir des nouvelles de ce qui
s'y passe. Je fais clairer aussi la route de Chlons. Il est arriv
ici, samedi au matin, cinq  six cents chevaux ennemis. Cette cavalerie
a pouss dans la direction de la Fert-Gaucher, et a t remplace par
sept  huit cents autres chevaux, dont une portion a suivi les premiers.
Enfin quatre  cinq cents chevaux sont arrivs hier pour renforcer ce
qui tait rest ici, et la totalit des huit cents chevaux qui taient
ce matin  Szanne, a pris la direction que j'ai indique.

D'aprs cela, il me semble que l'ennemi opre d'une manire tout  fait
srieuse dans le bassin de la Marne, et qu'en me portant immdiatement
sur Champaubert, et y tant soutenu, je pourrais lui faire beaucoup de
mal. J'espre pouvoir, dans quatre heures d'ici, envoyer un nouveau
rapport  Votre Majest.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Szanne, le 8 fvrier 1814.

Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte  Votre Majest que je
dirigeais la plus grande partie de ma cavalerie avec un peu d'infanterie
et de l'artillerie sur Champaubert. J'ai envoy trois cents chevaux sur
la Fert, afin de communiquer avec le duc de Valmy. Je n'ai pas cru
devoir envoyer plus de forces de ce ct, parce que les renseignements
de Szanne et de la Fert-Gaucher, o hier il n'avait paru personne,
prouvent que l'ennemi n'est pas en force dans cette direction. J'tablis
ce soir une division entre Chapton et Soissy-le-Bois. J'tablis mon
quartier gnral  Chapton, d'o on peut regagner par la Villenauxe,
Charleville et la Garde, la route de Montmirail. Je place  Chapton 
peu prs la moiti de mon artillerie, et je laisse le reste  Szanne.
Mon autre division, sans son canon, quittera Szanne  l'arrive de la
garde, et ira coucher  Lachy; enfin je place les quatre cents chevaux
du deuxime corps de cavalerie  la Villenauxe, et ils pousseront des
patrouilles sur la Gaule. Par ces arrangements, je serai en mesure de
connatre positivement cette nuit, de bonne heure, o l'ennemi est en
forces, et Votre Majest pourra dterminer s'il lui convient d'agir sur
Champaubert ou sur Montmirail. Je serai galement  mme d'excuter l'un
ou l'autre de ces mouvements.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Chapton, le 8 fvrier 1814.

Sire, je ne perds pas un instant pour rendre compte  Votre Majest de
la position de l'ennemi.

Des renseignements, qui me paraissent avoir le caractre de la vrit,
annoncent que l'ennemi est arriv hier  Montmirail avec de la
cavalerie, et de l'infanterie  Champaubert, et cette infanterie a suivi
le mouvement. Si la chose est vraie et que je sois soutenu, il est
possible de le chasser et de lui faire prouver de grandes pertes.

J'occupe Pont-Saint-Prix-en-Bail, qui tait occup par cinq mille
hommes d'infanterie ennemie. Un grand parc d'artillerie est arriv 
Champaubert et a continu sa route sur Fromentire. La cavalerie lgre,
que j'avais place sur la route de la Fert, me rend compte que l'ennemi
a, comme je l'avais prvu, chang de direction, et s'est port sur la
route de Montmirail.

Il me parat donc dmontr que le corps de Sacken est en plein
mouvement par la route de Montmirail, et que la tte de son infanterie y
est arrive aujourd'hui. Reste  savoir si Votre Majest veut attaquer
l'ennemi sur Montmirail ou sur Champaubert. Je n'ai point encore le
rapport des reconnaissances qui ont t faites sur la Gaule, route de
Montmirail; mais l'ensemble des renseignements qui m'ont t donns me
parat consacrer suffisamment la position de l'arme ennemie telle que
je viens de l'indiquer.

Les troupes ont souffert beaucoup de la marche de ce soir, par de
mauvais chemins et par une nuit obscure; elles prouvent de grands
besoins de vivres. Les villages de cette province ne sont rien. Je prie
donc Votre Majest de me faire connatre promptement de quel ct elle
veut agir, afin que je fasse des dispositions convenables. Cela est
d'autant plus ncessaire, qu'ayant laiss la moiti de mon artillerie et
mes quipages militaires  Szanne, avec un bataillon du 115e il faut du
temps pour qu'ils reoivent l'ordre qui dterminera leur direction.

J'attends avec impatience les ordres de Votre Majest, et je la prie de
faire connatre  l'officier porteur de ma dpche le point sur lequel
je dois marcher, afin qu'il... l'ordre d'en partir une heure avant le
jour pour me rejoindre dans la direction que vous lui aurez fait
connatre.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Nogent-sur-Seine, le 8 fvrier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur comptait aller coucher ce soir 
Szanne; mais il est retenu ce soir ici par quelques objets d'intrt
gnral.

La garde  cheval, la premire division de vieille garde, doivent tre
arrives.

Le prince de la Moskowa doit tre chelonn de Villenauxe  Szanne. Il
importe beaucoup  Sa Majest d'avoir de vos nouvelles. Elle charge le
gnral Girardin d'aller prs de vous, en toute hte, de manire  tre
de retour  une heure du matin.

Sa Majest ne sait  quoi attribuer la privation o elle est de vos
nouvelles.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Nogent-sur-Seine, le 9 fvrier 1814.

Monsieur le marchal duc de Raguse, le prince de la Moskowa a mand
qu'il ne pourrait tre  Szanne que dans la journe. L'ennemi ne doit
tre arriv qu'aujourd'hui  Montmirail, et il a d attendre son
artillerie. S'il est  Montmirail, il faut l'y attaquer demain. Vous
partirez de Chapton, et le prince de la Moskowa de Szanne. Une colonne
partira de la Fert sous-Jouarre. Si, au contraire, l'ennemi avait
rtrograd sur Champaubert, il faudra marcher sur Champaubert. Hier, le
duc de Tarente tait matre de Chteau-Thierry; ainsi l'ennemi n'aura pu
se diriger sur cette ville,  moins que le duc de Tarente n'ait t
forc devant Chteau-Thierry.

Ayant les habitants pour vous et de la cavalerie, il est facile de vous
clairer. Il est probable que l'Empereur sera ce soir  Szanne  six
heures; faites en sorte qu'il y trouve des renseignements prcis.
Faites-vous rejoindre par votre artillerie, puisque c'est avec des
canons qu'on se bat.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Chapton, le 9 fvrier 1814.

Je suis arriv hier matin  Szanne, et, ainsi que j'en ai rendu compte
 Sa Majest, j'ai pu avoir des notions de la situation de l'ennemi.
J'attendais, pour me porter plus loin, que quelque chose indiqut
l'arrive de l'Empereur. La garde a t annonce, le service de Sa
Majest est arriv. Je me suis port immdiatement en avant, clairant
le pays dans toutes les directions, et j'ai acquis la certitude que la
tte de l'infanterie ennemie tait arrive  Montmirail, et que sa queue
tait encore hier au soir  Champaubert.

Convaincu que Sa Majest tait en marche, et que tout tait en
mouvement pour agir ce matin, j'avais pouss le plus de troupes que
j'avais pu en avant pour arriver de bonne heure  Champaubert, plein
d'esprances dans le rsultat que ce mouvement devait nous donner. Mais,
les circonstances ayant forc l'Empereur  rester  Nogent, je n'ai pu,
avec une poigne de monde, me jeter au milieu de l'ennemi  une grande
distance au del de dfils trs-difficiles et de chemins presque
impraticables, sans avoir la certitude absolue d'tre soutenu par de
puissantes forces. Ce mouvement, diffr de vingt-quatre heures, n'est
plus excutable, parce que le principal avantage qu'il nous donnait
tait de surprendre l'ennemi. Notre mouvement lui tant connu, notre
situation a entirement chang. L'ennemi serait en mesure de nous
recevoir runis, puisqu'il voyage sur une route pave, et que nous, nous
ne pourrions arriver  lui qu'en surmontant des difficults de
communication extrmes, et qui sont beaucoup plus grandes que je ne
l'avais imagin.

Ainsi ce mouvement qui, ce matin, nous aurait donn de grands
rsultats, nous serait funeste demain.

D'aprs ces considrations et la conviction o je suis qu'en ce moment
l'Empereur ne peut plus faire autre chose que d'excuter le mouvement
qu'il avait projet sur Meaux, et qu'il n'y a pas un moment  perdre, je
partirai ce soir d'ici pour me rendre  Szanne et tre en mesure de
marcher promptement sur la Fert si, comme je l'imagine, j'en reois
l'ordre. Ma prsence ici aura toujours eu pour objet de retarder au
moins d'un jour la marche de l'ennemi en le forant  se runir.

J'avais prfr le mouvement sur Champaubert, parce qu'il n'y a qu'une
lieue de mauvaise route; le reste est ferr, mais cette lieue est
mauvaise  un point dont on ne se fait pas d'ide, et cependant on la
prtend meilleure que le chemin direct de Szanne  Montmirail. S'il en
est ainsi, il n'est pas humainement possible de se tirer de ce dernier.

Un autre motif aussi, c'est qu'en passant  Champaubert nous tions
srs de franchir la rivire qui passe  Montmirail; marchant directement
sur Montmirail, on n'aurait pas eu de chances pour y arriver, parce que
cette rivire est dborde depuis hier, et que, pour peu que l'ennemi
voult dfendre ou couper le pont, on ne pourrait pas la franchir.

Les dernires nouvelles que j'ai de l'ennemi sont que c'est le neuvime
corps russe que j'avais hier en prsence  Champaubert; ces troupes sont
commandes par Langeron, et arrivent du blocus de Mayence, o elles ont
t remplaces par des milices. Je pense qu'elles suivent le corps de
Sacken. Les dernires sont parties de Champaubert, marchant sur
Montmirail,  huit heures et demie du soir.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Champaubert, le 10 fvrier 1814, huit heures du soir.

Monsieur le duc de Raguse, faites partir demain,  trois heures du
matin, la division du gnral Ricard, avec son artillerie, pour se
rendre  Montmirail. Gardez  toges la division Lagrange et le premier
corps de cavalerie; faites faire des patrouilles pour ramener les hommes
isols; tchez d'tre inform cette nuit de ce que fait le gnral
Blcher; se dirige-t-il sur Chlons, sur pernay, ou annonce-t-il le
projet de nous attaquer? Il faut lui en imposer afin de le dterminer 
ta retraite; cela est important pour nous. Aussitt qu'il sera constat
que nous n'avons plus rien  craindre de Blcher, et qu'il est
dcidment en retraite, il faut diriger le gnral Doumerc sur
Montmirail; alors la cavalerie lgre, la division Lagrange et douze
pices de canon tiendront une position pour masquer Blcher et mme le
poursuivre.

Tchez d'envoyer quelqu'un sur Vertus, et d'avoir des nouvelles.

Le prince, vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Champaubert, 11 fvrier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part  l'instant pour Montmirail.
Voici l'tat des choses. Le 9 au soir, le duc de Tarente s'est battu au
village de Morar, en avant de la Fert-sous-Jouarre. Une charge  la
baonnette, faite par le gnral Albert, a tu  l'ennemi six cents
hommes et lui a fait beaucoup de prisonniers. York tait encore  une
journe de la Fert-sous-Jouarre. Le duc de Tarente a jug convenable de
se porter le 10 entre Meaux et la Fert-sous-Jouarre; l il doit
recevoir des renforts; il est donc probable qu'hier 10 York et Sacken
ont fait leur runion. Sacken tait de sa personne, avant-hier, 9, 
Vieux-Maison; il n'a pu tre qu'hier, 10,  la Fert. Nous sommes entrs
 Montmirail  minuit; avant quatre heures du matin, Sacken a d savoir
l'tat de la question; que fera-t-il aujourd'hui? Se portera-t-il sur
Montmirail pour ouvrir sa communication? Il se trouverait ainsi entre
deux feux; ou bien abandonnera-t-il toute la ligne de la
Fert-sous-Jouarre  Montmirail pour se rejeter  Chteau-Thierry, ayant
ses communications assures par la chausse d'pernay  Chalons? Il
parat que Blcher  Vertus n'a pas de cavalerie. Dans cet tat de
choses, monsieur le duc, aussitt que nous saurons que Sacken prend le
parti de se porter sur Chteau-Thierry, nous reviendrons sur vous pour
lui couper la route de Chlons et marcher sur cette ville. Si, au
contraire, Sacken vient sur nous  Montmirail pour ouvrir sa
communication, il faudra que vous veniez nous rejoindre.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Montmirail, 11 fvrier 1814, huit heures du soir.

Monsieur le duc de Raguse, nous avons aujourd'hui compltement battu le
corps de Sacken; nous avons fait plus de deux mille prisonniers, pris
vingt pices de canon, et tu horriblement du monde  l'ennemi. Sacken
fait son mouvement de retraite sur Chteau-Thierry. Les chemins sont
affreux, et il y a apparence que nous prendrons toute son artillerie et
ses bagages.

L'Empereur pense, monsieur le marchal, que le gnral Blcher ne doit
plus tre  Vertus, et qu'il aura fait un mouvement par sa droite pour
se porter sur pernay, ou qu'il aura pris le parti de se retirer sur
Chlons. L'Empereur dsire, monsieur le duc, que vous lui envoyiez le
plus promptement possible tous les renseignements que vous avez pu
obtenir aujourd'hui sur le corps du gnral Blcher.

Il parat, d'aprs des rapports des prisonniers, que le duc de Tarente
a attaqu ce matin l'ennemi du cot de la Fert-sous-Jouarre.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

De la ferme de l'pine, le 12 fvrier 1814, huit heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi s'est retir sur Chteau-Thierry.
Nous l'avons repouss de tous cts. Il marche sur Vertus. De cette
ville, il se dcidera  marcher sur pernay ou sur Chlons. Que fera
l'ennemi? De Chteau-Thierry passera-t-il le pont pour se jeter sur
Reims, ou voudra-t-il forcer la chausse  pernay pour arriver 
Chlons. Dans tous les cas, la position parat bien difficile. Votre
cavalerie, monsieur le marchal, doit faire un ravage affreux sur les
derrires de l'ennemi, vu que sa cavalerie est en avant, et que ces
gens-ci ne sont pas accoutums  voir leurs derrires compromis. Faites
des proclamations pour que partout on se lve et qu'on les arrte.
Faites imprimer vos proclamations par le premier imprimeur que vous
trouverez. Annoncez que soixante rgiments russes ont t dtruits,
qu'on leur a pris cent vingt pices de canon; que le gnral en chef est
tu ou bless mortellement; qu'il est temps que le peuple franais se
lve pour tomber sur eux; que l'Empereur est  leur poursuite; qu'il
faut qu'on arrte tous les Cosaques, tous les dtachements; qu'on coupe
les ponts devant eux; qu'on arrte les bagages, et qu'on ne leur donne
aucuns vivres.

Si vous allez  pernay, et que l'ennemi y vienne, vous aurez l une
belle position  prendre pour le resserrer contre la Marne.

Nous recevons  l'instant votre lettre, date d'aujourd'hui  une heure
et demie du matin; cela ne change rien aux dispositions de cette lettre;
marchez sur Vertus.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

loges, le 14 fvrier 1814.

Sire, Votre Majest a t tmoin de tout ce qui s'est pass dans la
journe, de tout ce que la prise du village de Vauchamp et des deux
mille prisonniers qui y ont t faits a de glorieux pour le sixime
corps. Ainsi je ne la fatiguerai pas d'un rcit superflu en ce moment,
mais je ne dois pas diffrer de l'informer de la fin de la journe qui
la couronne d'une manire convenable. Aprs les belles charges que le
gnral Grouchy a fait faire, l'infanterie ennemie tant cantonne et
tablie dans le bois, il n'a plus t possible de l'entamer avec de la
cavalerie, et, quoique la nuit ft venue, j'ai cru qu'il tait utile de
la culbuter et de la jeter dans le dfil d'toges.

En consquence, je me suis empar des premires troupes d'infanterie
que j'ai eues sous la main, pour pousser une colonne dans cette
direction. Mais cette disposition utile a t un moment suspendue par
les obstacles qu'y a mis le prince de la Moskowa, qui, sans titre
lgitime, puisqu'il tait sans commandement et sans raison,  empch
les troupes de marcher.

Ayant pu runir quelques troupes du sixime corps, j'ai cherch 
rparer le temps perdu, en htant leur marche. Elles ont balay tout ce
qu'elles ont trouv sur la route et  la lisire des bois, pris beaucoup
de monde, parpill un grand nombre d'hommes dans la fort, pris trois
pices de canon, plusieurs caissons, culbut les masses qui taient  la
tte du village d'toges, et pris douze cents Russes de la huitime
division, le gnral prince Ourousoff qui la commande, un colonel, deux
majors et un grand nombre d'officiers: tous ces prisonniers faits 
coups de baonnette ou de crosses de fusil. Le gnral Ourousoff, tant
bless d'un coup de baonnette, ne pourra partir que lorsqu'on aura pu
trouver une voiture pour le transporter; j'envoie  Votre Majest le
colonel, qui est fort intelligent, et qui parle avec beaucoup de bonne
foi de la situation de l'arme. D'aprs ce qu'il m'a dit, la huitime
division est forte de dix bataillons, qui viennent d'tre complts 
cinq cents hommes chacun. Il estime le corps de Kleist  six mille
hommes, ce qui ferait onze mille hommes d'infanterie,  qui nous avons
eu affaire aujourd'hui. Il ajoute que ce corps d'arme a soixante-dix
pices de canon.

Le gnral Grouchy rendant compte directement  Votre Majest de ce
qu'il a fait, je n'entrerai  cet gard dans aucun dtail.

Il parat que l'attaque de nuit faite sur les Russes les a tout  fait
dconcerts. Les douze cents prisonniers russes partiront  minuit pour
Montmirail.




LIVRE VINGTIME

1814

SOMMAIRE.--Proclamation de Louis XVIII.--Marche circulaire autour de
Montmirail.--Arrive de Marmont  Szanne (22 fvrier).--Conduite
singulire de Grouchy.--Faute de Napolon.--Retraite de Marmont devant
Blcher.--Jonction avec Mortier.--Combat de Gu--Trem.--Retraite de
l'ennemi sur l'Aisne (2 mars).--Reddition malheureuse de
Soissons.--Batailles de Craonne et de Laon.--Marmont prend position 
Corbeny.--Mouvement sur Reims.--Combat et occupation de
Reims.--Entretien avec l'Empereur.--Retraite sur Fismes.--Bataille
d'Arcis-sur-Aube (21 mars).--Manoeuvres de Napolon sur les derrires
des allis.--Marmont manoeuvre pour rejoindre Napolon.--Combat de
Sommesous.--Combat de Fre-Champenoise.--Retraite sur Paris.--Occupation
de Provins.--Arrive de Marmont  Charenton.--Marmont est charg par
Joseph de la dfense de Paris.--Bataille de Paris (30 mars).--Le roi
Joseph abandonne Paris.--Capitulation.--tat des esprits 
Paris.--Talleyrand.--Arrive de Napolon  Fontainebleau.--Marmont se
porte  Essonne.--Dernire entrevue avec l'Empereur.--Le snat proclame
la dchance de Napolon.--Marmont quitte Essonne pour accompagner les
plnipotentiaires envoys par l'Empereur.--Entretien avec
Alexandre.--Rvolte du sixime corps calme par
Marmont.--Rflexions.--Nature des rapports particuliers qui ont exist
entre l'Empereur et Marmont.


Pendant ces combats, la grande arme ennemie s'tait porte  Nogent,
qu'elle avait attaqu et pris, en s'avanant jusqu' Nangis et
Fontainebleau. Les corps des ducs de Bellune et de Reggio taient les
seules forces qu'elle et devant elle. L'Empereur se dcida  marcher en
toute hte  leur secours, et  profiter de la destruction d'une partie
de l'arme de Silsie et de l'loignement du reste, pour la battre et la
faire reculer.

Il se mit en route avec sa garde et la cavalerie de rserve, laissant
provisoirement le gnral Grouchy  Montmirail, avec la division Leval
et son corps de cavalerie, et le duc de Trvise sur l'Aisne, en
observation contre les troupes du Nord (York et Sacken), qui s'taient
retires sur pernay et sur Chlons. Il me donna l'ordre de pousser des
partis sur cette ville, et dfaire mme une marche en avant pour en
imposer  l'ennemi; mais d'agir avec circonspection. En consquence, je
laissai  toges la division du gnral Ricard, et, avec la division
Lagrange et ma cavalerie, je me portai sur Vertus le 15.

Le 15,  minuit, une lettre du gnral Grouchy m'informa qu'un ordre de
l'Empereur lui prescrivait de le suivre, avec sa cavalerie et la
division Leval, afin d'oprer avec lui contre la grande arme; qu'au
moment o il allait excuter le mouvement un corps russe de douze mille
hommes environ (celui des grenadiers de Rajesky) avait paru de l'autre
ct du Morin, et pris poste en face de Montmirail. Il ajoutait que, vu
ma position, il suspendait son dpart pour me donner le temps de me
replier.

A une heure du matin mes troupes taient en route pour toges. Dans
cette marche, j'eus connaissance pour la premire fois d'une
proclamation de Louis XVIII, date du 1er Janvier, o il annonait,
entre autres choses, que, de retour en France, il favoriserait les
transactions relatives aux biens nationaux. Je fus frapp de son
ignorance de l'tat des choses dans ce pays. Arriv  toges, une autre
lettre du gnral Grouchy m'annonait que, pensant  la ncessit de ne
pas faire faute aux calculs de l'Empereur, il se dcidait  partir et
m'en prvenait, afin de me mettre  mme de prendre les dispositions que
je trouverais convenables.

Ma position tait critique. Tant que je ne serais pas parvenu 
retrouver ma ligne naturelle de retraite, ou au moins tant que je ne
serais pas assur de pouvoir ta prendre sur la Marne, je courrais de
grands dangers, ayant un corps de douze mille hommes devant moi, et les
corps de Sacken, d'York et de Kleist sur mon flanc ou derrire.

Je pris mon parti sur-le-champ, et voici ce que j'excutai.

Je jetai jusque sur Montmirail ma cavalerie lgre. Je la chargeai
d'observer cette ville du plus prs possible, et de tourner autour
d'elle, en prenant sa retraite sur la Marne, si elle tait force 
s'loigner.

Je me portai  Montmaur, et j'entrepris le mme mouvement circulaire
dont Montmirail tait le centre, en passant par Orbais. Une fois arriv
sur la route qui mne  Chteau-Thierry, tout danger tait pass,
j'avais ma retraite sur la Marne, et, si j'tais forc de m'y porter, je
me runissais  Mortier. Je pris position en me mettant  cheval sur
cette grande route. Avant le jour j'avais pris ma marche circulaire, et
j'arrivai enfin sur la route de Montmirail  la Fert-sous-Jouarre.
Revenu dans une position naturelle, je me portai sur l'ennemi, qui
occupait Montmirail avec une partie de ses forces. Un combat de deux
heures le fora d'en sortir, aprs avoir prouv une perte de plus de
cinq cents hommes en tus ou prisonniers. Je n'ai jamais compris
pourquoi l'ennemi se conduisit ainsi. Car, s'il tenait  conserver
Montmirail, il fallait soutenir les troupes qui y taient; et, s'il n'y
tenait pas, il fallait l'vacuer, et non s'en faire chasser. Le Morin
nous spara pendant la nuit, et le lendemain l'ennemi fit sa retraite
dans la direction de la grande arme. Le 17, j'avais repris Montmirail.
J'y restai les 18, 19 et 20, pour faire reposer mes troupes, extnues
par tant de mouvements et tant de combats. Le 21, je me mis en marche
pour Szanne, o j'arrivai le 22.

Mais qu'avait fait, pendant tout ce temps-l, le gnral Grouchy avec
son corps de cavalerie et sa belle division d'infanterie? Je vais le
dire, et on aura peine  le croire. Il s'tait arrt  la
Fert-sous-Jouarre! Le 18, il vint de sa personne  Montmirail pour me
faire son compliment, et me tmoigner sa joie de me voir chapp 
d'aussi grands dangers. Il me dit que, l'ide de mes prils l'ayant
poursuivi et ananti, il n'avait pu continuer son mouvement; que, s'il
me fut arriv malheur, il se serait brl la cervelle. C'et t, lui
dis-je, une grande consolation; mais, puisque vous avez trembl pour
moi, et que vous n'avez pas t au secours de l'Empereur, il fallait au
moins revenir  ma rencontre et faire une diversion en ma faveur.
Ainsi, grce  ses indcisions,  ses irrsolutions, il m'avait
compromis pour aller au secours de l'Empereur; et,  peine ce mal fait,
il avait renonc  tout ce qui lui restait d'utile  excuter eu allant
rejoindre Napolon, en sorte qu'il ne servit  rien et ne fut utile 
personne. Ne voit-on pas, en cette circonstance, l'homme de Waterloo?

Grouchy est le plus mauvais chef  mettre  la tte d'une arme. Il ne
manque ni de bravoure ni de quelques talents pour manier les troupes;
mais il est sans rsolution et incapable de prendre un parti: c'est ce
qu'il y a de pire  la guerre.

A mon arrive  Szanne, je fus instruit du mouvement gnral de l'arme
de Silsie sur Arcis, par Fre-Champenoise, et par suite de sa jonction
avec la grande arme.

L'Empereur me donna l'ordre de dboucher  Szanne, et de marcher sur
Fre-Champenoise. Me jeter au milieu de ces immenses plaines avec aussi
peu de troupes, d'aussi grands embarras, et des corps aussi mal
constitus, tait courir de grands risques. Je prfrai, en marchant en
avant, me rapprocher de l'Aube. Cette rivire pouvait me servir d'appui;
elle me couvrait en partie; et de plus cette direction devait me donner
le moyen de me lier plus facilement avec l'Empereur.

Je me mis donc en route de Szanne, le 24, en prenant la direction
d'Arcis, aprs avoir jet un corps de cavalerie sur l'Aube pour
l'observer. A peine mon mouvement commenc, je fus inform que l'arme
de Silsie repassait cette rivire. Elle excutait son mouvement 
Baudemont et Plancy. Je me dirigeai sur ce point pour lui disputer le
passage; mais il tait trop tard. Je vis, avant d'tre  porte, ses
masses toutes formes sur les hauteurs de Plancy. Je me postai pour
l'observer, et, avant la fin du jour, je vins prendre position sur les
hauteurs de Vind, en arrire de Szanne, sur le plateau mme o cette
ville est btie.

J'crivis, dans la journe mme,  Napolon pour lui annoncer le
mouvement de Blcher, qui tait le commencement sans doute d'une marche
offensive sur Paris. Le gnral Bordesoulle qui m'amenait un renfort de
cavalerie, arriv  Barbonne et voyant l'ennemi d'un autre ct que moi,
rendit le mme compte. Son rapport arriva en mme temps que le mien.
Enfin le gnral Boyer, commandant une division venant d'Espagne, et qui
occupait Mry, lui crivit: Hier j'avais devant moi toute l'arme de
Silsie; aujourd'hui je n'ai plus personne.

Napolon mit en doute la vrit de ces rapports. Cela tait oppos aux
ides qu'il s'tait faites. Dj depuis longtemps, il s'tait montr
incrdule  tout ce qui contrariait sa manire de voir.

On peut se dfier des rapports des gnraux qui voient l'ennemi partout
et demandent du secours; mais, quand un gnral dclare qu'il n'a plus
d'ennemis  combattre,  coup sr on peut ajouter foi  ses paroles, et,
quand tant de rapports diffrents concordent entre eux, comment ne pas
tre convaincu?

Si, en cette circonstance, Napolon et accept ces avis comme ils
devaient l'tre, s'il eut, en consquence, march immdiatement, il est
possible que l'arme de Silsie et t dtruite.

Au lieu de cela, il resta sur la Seine, dans les environs de Troyes.
Blcher marcha contre moi, le lendemain, et fit des dispositions
d'attaque des hauteurs de Vind. J'avais tout prpar pour faire ma
retraite avec facilit et en bon ordre. Quand l'ennemi eut tabli une
batterie de vingt pices et commenc  tirer, mes troupes disparurent.
L'ennemi se prcipita  notre poursuite; mais mes chelons d'artillerie
taient si bien forms, que constamment il tait arrt au moment
convenable. Pas un homme ne fut pris, et jamais sa nombreuse cavalerie
ne put nous envelopper ni nous entamer. Je n'prouvai que les pertes
causes par les boulets. J'arrivai  la Fert-Gaucher avant la fin de la
journe, et je pris position en arrire du Morin. J'avais prvenu le duc
de Trvise en toute hte de mon mouvement et des motifs qui l'avaient
caus, afin qu'il oprt sa jonction avec moi. Je me retirai par Rebais,
sur le village de Jouarre, o je pris position le 26 au soir, suivi
seulement par un corps ennemi. La masse de ses troupes se dirigea sur
Meaux par la grande route de Coulommiers. Le mme jour, le duc de
Trvise arriva  la Fert-sous-Jouarre, et notre jonction fut opre.

Le 27, nous passmes la Marne  Triport, dont il fallut faire rtablir
le pont. Occup  mettre de l'ordre dans le passage des troupes,
j'entendis quelques coups de canon, et des coups de fusil tirs 
Meaux. Il n'y avait dans cette ville qu'un petit nombre de gardes
nationaux. La conservation de ce point tait pour nous d'une haute
importance. Je m'y rendis, en toute hte, de ma personne, et me portai
vers le Cornillon, lieu o se prsentait l'ennemi.

Tous les dfenseurs taient  la dbandade. Quelques centaines de Russes
avaient dj franchi le pont, et pntraient dans la ville. Deux cents
canonniers de la marine, appartenant  mon corps d'arme, venaient
d'arriver. Je cours  eux et je me jette  leur tte,  la rencontre de
l'ennemi, qui se sauve  son tour. Il vacue la porte; nous la fermons
sous ses balles. Je fais ensuite, toujours sous son feu et en sa
prsence, brler le pont de cette fortification. Meaux se trouva ainsi
sauv. Toute l'arme ennemie se runit dans la soire et campa sur les
hauteurs; mais elle tait sans moyens de passage et ne pouvait
entreprendre, en ce moment, rien de srieux ni d'utile.

Le duc de Trvise campa sur la rive droite de la Marne, au-dessus de la
ville, et moi au-dessous, du ct de Lagny, dont je fis dtruire le
pont.

J'avais envoy  Paris un officier de confiance, le colonel Fabvier. Il
trouva tout le monde dans une grande scurit. On envisageait avec
beaucoup de sang-froid le mouvement de Blcher. Cependant on fit un
effort; on nous envoya environ six mille hommes de renfort, et on fit
garder la Marne aux environs de Lagny; mais le plus mauvais esprit
s'tait empar des gardes nationaux. Ils jetaient leurs armes et
refusaient de combattre.

Le 28 au matin, l'ennemi avait disparu des hauteurs qui dominent Meaux.
Il n'avait pas descendu la Marne, donc il l'avait remonte. On en eut
d'ailleurs la certitude. Le but de ce mouvement tait de passer la
rivire, et, pour y parvenir, il lui fallait un pont. Celui de la
Fert-sous-Jouarre, qui n'tait pas dfendu, tant le plus  porte,
c'tait probablement sur ce point qu'il se dirigeait. Aprs avoir
franchi la Marne  la Fert, il lui fallait encore passer l'Ourcq  Lisy
pour venir  nous. Mais un de ses corps, celui de Kleist, marchant en
tte de colonne, tait dj parvenu sur la rive droite de cette rivire.
Il tait venu prendre la position de Gu--Trem, et, occuper les
hauteurs qui dominent la rive gauche de la Throuane.

En runissant nos troupes, le marchal Mortier et moi, nous tions assez
forts pour le combattre, et nous nous y dcidmes. D'ailleurs, Kleist ne
pouvait pas tre secouru avant vingt-quatre heures par le gros de
l'arme, qui venait de s'loigner en remontant la rivire.

Le gnral Christiani, officier trs-distingu, commandant une division
de la vieille garde, marchait en tte de colonne; mes troupes
l'appuyaient. La position fut enleve d'une manire brillante, et
l'ennemi battu compltement, aprs avoir prouv de grandes pertes. A la
nuit close, et quand nous fmes entirement matres de la position, le
marchal Mortier voulut arrter ses troupes; mais je lui fis
comprendre, quoique avec peine, la ncessit de continuer  marcher. Le
but que nous avions en vue n'tait pas atteint. A quelque prix que ce
ft, il fallait arriver sur l'Ourcq sans perdre un moment; sans quoi
nous aurions le lendemain, et sans aucun doute, toute l'arme ennemie
sur les bras.

Il prit position sur la rive droite de l'Ourcq,  minuit. Quant  moi,
je suivis le corps de Kleist, dont la retraite se faisait dans la
direction de la Fert-Milon. Arriv sur la Gorgone, je pris position au
village de Mai pour dfendre le passage de ce ruisseau.

Jamais opration ne fut mieux excute et ne russit plus  souhait. La
masse de l'arme de Blcher vint prendre position sur la rive gauche de
l'Ourcq, au confluent de cette rivire dans la Marne.

Le soir de ce combat de Gu--Trem, j'entendis, pour la premire fois,
prononcer le nom des Bourbons et parler des projets faits sur eux. Je
reus, vers les neuf heures du soir, la visite, de quelques amis venant
de Paris, au nombre desquels tait Alphonse Perrgaux, mon beau-frre.
Simple chambellan de l'Empereur, il n'avait parcouru aucune carrire. Sa
grande fortune le rendait indpendant, et il ne s'tait jamais occup
que de ses plaisirs. D'un naturel frondeur, il avait beau jeu  cette
poque pour se livrer  la censure des actes du gouvernement.

Il s'exprimait trs-haut sur la ncessit de se dbarrasser de
Napolon, et, en cela, il me semblait l'cho de Paris. Il parlait du
retour des Bourbons comme du salut de la France. Ce langage, dans la
bouche d'un homme de sa position, me parut singulier. Je combattais ses
ides  cet gard. Je lui dis que nous perdrions, nous autres chefs de
l'arme, le fruit des travaux de vingt campagnes; ce qui avait fait
notre gloire et composait nos souvenirs serait pris  crime auprs de
gens dont les intrts avaient t toujours contraires. Il me rpondit:
Dans tous tes cas, Macdonald et toi, vous serez certainement dans
l'exception.--Mais, dis-je, ce n'est pas la considration d'intrts
personnels qui doit dcider en pareil cas, ce sont les intrts de tous,
dont il faut n'occuper.

Je ne sais quels rves d'ambition l'avaient saisi tout  coup. Peut-tre
n'exprimait-il que les opinions au milieu desquelles il vivait, et dont
l'action se fait toujours plus ou moins sentir sur nous. Mais telle est
la mobilit de certaines gens, telle est la faiblesse humaine, qu'aprs
s'tre ainsi mis en avant de si bonne heure trois mois n'taient pas
couls, qu'il avait adopt toutes les haines ainsi que tous les
prjugs populaires contre les Bourbons, et s'tait rang parmi leurs
ennemis.

Mous restmes dans notre position pendant la journe du 1er mars.
L'ennemi tenta de nous dposter, et le gnral Kleist, soutenu par le
gnral Klospewich, m'attaqua sans succs, tandis que Sacken oprait une
diversion en faisant un simulacre du passage de l'Ourcq devant le
marchal Mortier.

Le 2 au matin, tout annona la retraite de l'ennemi sur l'Aisne.

Le marchal Mortier rapprocha un peu ses troupes des miennes pour tre
plus en mesure de me suivre. Le dgel venu rendait les chemins
difficiles et embarrassait les mouvements de l'ennemi. S'il et t pris
 revers par Napolon dans sa marche, il se serait trouv dans la
position la plus fcheuse; mais l'Empereur n'avait pas voulu d'abord
ajouter foi aux premiers rapports annonant sa marche sur Paris. Il y
crut enfin et arriva, le 1er,  la Fert-sous-Jouarre. L'ennemi, inform
de son mouvement, dcampa et prit la direction de Soissons.

J'attaquai le corps de Kleist qui se retirait dans la mme direction.
L'engagement de cette journe lui fit prouver quelques pertes. Nous lui
fmes trois cents prisonniers. Je m'tablis, le soir du 2,  la
Fert-Milon. Le lendemain, le mouvement continua. L'ennemi, press dans
sa retraite, prouvait beaucoup d'encombrement au passage de l'Ourcq, 
Neuilly-Saint-Front. Je redoublai alors la vivacit de mes attaques;
mais, voulant arrter ma marche pour avoir le temps de se reconnatre,
l'ennemi se dcida  tablir  son arrire-garde une nouvelle batterie
de vingt-quatre pices de canon. J'tais  l'avant-garde, et  fort peu
de distance de l'artillerie ennemie. Un boulet vint frapper  l'paule
gauche le cheval que je montais, traversa son corps obliquement, et
sortit par le flanc droit. C'tait le cheval arabe bless prcdemment 
Leipzig. Comme il ne fut pas renvers du coup, j'eus le temps de mettre
pied  terre. Ce cheval mourut  huit ou dix pas du lieu o il avait t
atteint.

L'ennemi cependant effectua son passage de l'Ourcq et continua sa
retraite par la chausse de Soissons. Sa position devenait
trs-critique. Dpourvu d'quipages de pont, l'Aisne n'ayant de pont
dans cette partie de son cours qu' Soissons, si cette ville se ft
dfendue, toute cette arme, dj battue, fatigue, dcourage, allait
tre accule  une rivire, et enveloppe par des forces suffisantes
pour la dtruire. Napolon arrivait avec quinze ou dix-huit mille
hommes. Mortier et moi nous en runissions environ douze mille. Le corps
de Bulow et celui de Woronsow, arrivant par la rive droite de l'Aisne et
n'ayant aucun moyen de communication pour se joindre  Blcher, ne
pouvaient le secourir. La fortune de la France, le sort de la campagne,
ont tenu  une dfense de Soissons de trente-six heures.

La garnison de Soissons tait sinon complte, mais au moins suffisante.
La place tait  l'abri d'un coup de main. Il ne fallait que faire son
mtier de la manire la plus simple, et fermer ses portes. Le gnral
Bulow fit des dispositions apparentes d'attaque et somma cette ville. Un
gnral obscur de l'arme franaise, nomm Moreau, y commandait. Bientt
intimid, il consentit  capituler en obtenant la facult de rejoindre
l'arme franaise, comme si la conservation d'un millier d'hommes et le
secours d'une pareille force pouvaient tre mis en balance avec
l'occupation d'un poste important dans un moment dcisif. La ngociation
tant au moment de se rompre par suite de quelques difficults faites au
gnral Moreau d'emmener son artillerie de campagne, le gnral
Woronsow, qui tait prsent et jugeait l'importance de la prompte
vacuation de Soissons, dit en russe au ngociateur: Laissez-leur
emmener leurs pices, et qu'ils prennent mme les miennes s'ils les
veulent, pourvu qu'ils partent sans retard. Le gnral Woronsow, en me
racontant depuis ces dtails, me dit que, dans aucun temps, il n'avait
vu des troupes aussi dcourages que celles de cette arme, et qu'elles
eussent t perdues si elles avaient t forces de combattre dans la
position o l'imprudence de Blcher les avait places.

Cette reddition de Soissons est le vritable moment de la crise de la
campagne. La fortune abandonna ce jour-l Napolon; car ce n'tait pas
lui demander trop que de conserver deux jours un point fortifi en tat
suffisant de dfense. Napolon a pu regretter de n'avoir pas commenc
son mouvement plus tt; car peut-tre l'arme de Silsie aurait succomb
avant d'arriver sous Soissons. Le reste de la campagne n'offre plus que
des dceptions.

Napolon se dirigea sur Fismes, et de l sur Bry-au-Bac, pour y passer
l'Aisne. Matre de Soissons, l'ennemi y repassa la rivire, laissant une
garnison dans la ville. Il runit ses troupes sur Laon et porta le
corps de Woronsow sur Craonne. Le 5, au matin, nous nous prsentmes,
Mortier et moi, devant Soissons; mais l'ennemi occupait la ville et mme
les faubourgs. Nous fmes sur cette ville une lgre tentative qui
devait tre et qui fut infructueuse. Nous remontmes l'Aisne le 6. Le
duc de Trvise continua son mouvement et rejoignit l'Empereur qui
dbouchait sur la rive droite. Le 7, j'allai prendre position 
Bry-au-Bac, et j'y fus rejoint par quatre mille hommes de mauvaises
troupes commandes par le duc de Padoue. Des matelots, qui n'avaient
jamais fait la guerre de campagne et ne connaissaient pas les premiers
lments de leur nouveau mtier, servaient leur artillerie.

Le mme jour, Napolon attaqua l'ennemi dans la forte position de
Craonne. Le seul corps en prsence, celui de Woronsow, lui rsista
pendant toute la journe. Les pertes furent grandes de notre ct,
surtout en officiers de marque.

L'ennemi se retira de Craonne sur Laon, o il concentra ses forces.
Aprs la runion de l'arme du Nord  celle de Blcher, les forces
ennemies, sur ce point, s'levaient  plus de cent mille hommes.
L'Empereur le suivit et se porta sur la chausse de Soissons  Laon; et
cependant Soissons tait encore occup par l'ennemi. Une opration
semblable est difficile  comprendre. Indpendamment des dangers
immenses qui l'accompagnaient, du peu de rsultats favorables qu'elle
promettait, elle peut tre encore l'objet de la critique la plus fonde
sous d'autres rapports.

Jamais, dans le cours de cette mmorable campagne, Napolon n'a eu  sa
disposition, entre la Seine et la Marne, plus de quarante mille hommes.
Les efforts continus que l'on ne cessa de faire pour oprer des leves
et nous les envoyer n'eurent d'autre rsultat que d'entretenir le nombre
des combattants  peu prs  la mme force. Les dtachements, arrivant
journellement  l'arme, remplaaient  peine les pertes causes par les
combats, les marches et la dsertion, dont l'effet se fit toujours plus
ou moins sentir.

Les mouvements de l'Empereur d'une rivire  l'autre, avec une partie de
ses forces, sa garde, ses rserves et son artillerie, portaient
momentanment l'arme, o il se trouvait,  environ trente mille hommes.
Une semblable force se trouvait toujours insuffisante pour combattre les
ennemis runis. Des succs n'taient possibles qu'en les surprenant
disperss, en attaquant leurs corps sparment. Leur offensive seule lui
en offrait l'occasion; mais une dfensive prpare et combine d'avance,
jamais.

Attaquer Blcher quand l'arme du Nord venait de le joindre, et que ses
forces runies s'levaient certainement  cent mille hommes, tait
folie. C'tait renouveler, d'une manire plus entire et qui pouvait
tre plus funeste, la faute de Brienne. A Brienne, on avait chapp par
miracle  la destruction, et on allait, de gaiet de coeur, provoquer
des chances encore pires; car, en combattant en avant de l'Aisne et de
Soissons, occups par l'ennemi, si celui-ci et eu la moindre rsolution
et et agi avec plus de calcul, personne n'chappait de l'arme
franaise.

Napolon, entran par une passion aveugle et s'abandonnant  des
mouvements irrflchis, se dcida donc  attaquer l'ennemi dans la
position inexpugnable de Laon et par la route de Soissons.

Le 8, il fit replier les avant-postes ennemis et toute l'arme de
Blcher en arrire des dfils conduisant  Laon. Ce jour-l, d'aprs
les ordres de Napolon, je vins prendre position  Corbeny. L'Empereur,
rsolu de renouveler ses efforts, prit l'offensive par une attaque de
nuit, franchit le dfil d'trouvelle et Chivi, qui se compose d'une
chausse au milieu des marais. Mais, arriv au del, il trouva l'arme
appuye  la montagne et  la ville de Laon, forme,  droite et 
gauche de cette place, sur une multitude de lignes. Quant  lui, dont
la principale force se composait d'artillerie et de cavalerie, il se
trouvait, en face d'une position inexpugnable, n'ayant  sa disposition
qu'un emplacement  peine suffisant pour mettre en bataille quelques
troupes et en batterie un petit nombre de pices de canon.

Mes ordres me prescrivaient de prendre part  la bataille en marchant
directement sur Laon par Ftieux. Parti de grand matin de Corbeny,
j'arrivai  huit heures  Ftieux; mais un brouillard extrmement pais
me fora de m'arrter. Je ne pouvais m'engager, avec cette obscurit,
dans les vastes et immenses plaines de Marles, dans lesquelles on entre
immdiatement.

J'entendais le canon de Napolon, et je souffrais de ne pouvoir encore
lui rpondre avec le mien. Enfin,  midi, le brouillard se dissipa.
J'aperus alors devant moi quelques milliers de chevaux que je poussai
sans peine.

Je trouvai,  un quart de lieue en avant du village d'Athies, l'ennemi
tabli et appuy  une colline boise, dont je le chassai aprs un
combat meurtrier. Le village d'Athies fut galement pris et occup. Je
pouvais continuer mon mouvement offensif; mais la prudence me le
dfendait. J'apercevais distinctement les lignes multiplies de
l'ennemi et les corps stationns sur la route de Marles. Je voyais les
trois quarts de l'arme ennemie au repos, ne prenant aucune part au
combat, et le canon de Napolon ne bougeant pas. Je pus conclure que
c'tait du bruit sans rsultat, un simple change de boulets.

Mon but unique, en avanant ainsi, tait d'essayer une diversion, et de
me conformer  un ordre positif, qu'il et t criminel de ne pas
excuter; mais je comptais bien, la nuit arrive, m'loigner et regagner
le dfil de Ftieux, sauf  revenir le lendemain matin. L'ennemi,
jugeant la fausse position dans laquelle j'tais plac, profita, avec
habilet et clrit, de ses avantages.

N'ayant reu, pendant la journe, aucune nouvelle de l'Empereur, les
communications tant interceptes entre nous, je dtachai,  la fin de
la journe, le colonel Fabvier avec cinq cents hommes pour lui rendre
compte de ma position, lui faire connatre mes projets et lui demander
ses ordres.

La nuit tant close, je fis retirer du village d'Athies, et des
positions correspondantes, le canon qui s'y trouvait, vacuer le
village, et concentrer les troupes en les appuyant  la colline boise,
disposition prparatoire au mouvement rtrograde que je projetais; mais
les troupes revenant d'Athies, et appartenant  la division du duc de
Padoue, tant mal organises, peu instruites, ne surent prendre aucune
disposition de sret en se retirant, et l'ennemi les suivait  petite
distance sans qu'elles s'en aperussent.

Les canonniers de cette division taient si ignorants, qu'ils n'avaient
pas mis leurs pices sur l'avant-train en quittant leurs positions de
bataille, mais les avaient laisses  la prolonge au parc, o elles
taient rassembles. Toute coup l'ennemi parat d'une manire inopine.
Les pices se sauvent. Celles qui taient disposes ainsi que je viens
de le dire versent dans les fosss de la grande route. Les troupes
s'branlent d'une manire confuse, elles se serrent et se retirent en
masse. Je reste, avec les derniers pelotons, pour en rgler et en
ralentir la marche. Des corps de cavalerie ennemie se forment
successivement en bataille,  cheval sur notre chemin de retraite, et
chaque fois la tte de colonne ouvre son passage et les renverse. Ma
cavalerie, forme d'elle-mme en colonne, marche paralllement  la
grande route,  la hauteur de mon infanterie. L'ennemi me suit avec de
l'infanterie. C'est sous son feu, et un feu priodique, que nous avons
excut notre retraite.

Je n'oublierai jamais la musique qui accompagnait notre marche. Des
cornets d'infanterie lgre se faisaient entendre, l'ennemi s'arrtait,
et un feu de quelques minutes tait dirig sur nous; le silence
succdait, jusqu' ce qu'une nouvelle musique, annonant un nouveau feu,
se fit entendre. Heureusement, l'ennemi, tant trs-prs au moment de sa
dcharge, presque tous ses coups portaient trop haut. Enfin nous
arrivmes  Ftieux, o nous fmes halte. Ce point tant atteint, nous
tions sauvs. Un dtachement de quelques centaines d'hommes de la
vieille garde qui s'y trouvait, fut plac  l'entre du dfil, et nous
pmes reposer en sret et remettre un peu d'ordre dans les troupes. Le
lendemain, par suite des dispositions de Napolon, je me rendis d'abord
 Bry-au-Bac, et, le 11,  Fismes, tandis que l'Empereur se retirait 
Soissons, vacu par l'ennemi.

Mes pertes furent considrables en canons et en voitures, mais
trs-faibles en hommes; car elles ne s'levrent pas  trois cents
hommes pendant cette retraite, chose extraordinaire dans une
circonstance semblable. En comprenant le combat de la journe, elle
s'leva  sept ou huit cents hommes; mais vingt et une pices de canon
restrent dans les fosss de la route.

Le mauvais gnie de Napolon l'avait entran sans doute  livrer
bataille  Laon, et encore, dans l'excution de ce funeste projet, il
avait pris le plus mauvais parti dans la disposition de ses troupes.
S'il et runi toutes ses forces sur le mme point, fait dboucher tout
le monde par Ftieux et tourn Laon, on vitait la position, on avait de
l'espace pour dployer l'artillerie et la cavalerie; on menaait la
retraite de l'ennemi; on vitait d'attaquer directement Laon, dont la
forte assiette dcuplait ses forces; mais, dans aucun cas, il ne pouvait
tre dans les rgles de la raison d'attaquer Laon, en mettant ses
principales forces, une nombreuse artillerie, beaucoup de cavalerie,
dans un dfil dont il tait difficile de sortir, tandis qu'il jetait
dans une plaine rase, dcouverte, en face d'un ennemi vingt fois plus
nombreux, le faible corps que je commandais. Encore une fois, du moment
o toutes les forces ennemies taient pelotonnes en deux masses, sur la
Seine quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, autant sur l'Aisne, il
fallait renoncer  livrer des batailles, attendre tout du temps, des
circonstances, des occasions, et, si on tait rduit  livrer bataille,
il fallait le faire dans une position dfensive et en cherchant, par des
avantages d'obstacles matriels,  compenser les inconvnients de
l'infriorit du nombre.

L'Empereur n'tait sans doute pas suffisamment clair par les funestes
rsultats de Brienne et de Laon. Il commit une troisime fois la mme
faute, et se fit battre plus tard  Arcis, o il ne pouvait pas tre
vainqueur et o il devait tre dtruit.

Arrive  Fismes, mes troupes reposes et rorganises, je me mis bientt
de nouveau en mouvement pour combattre. Reims, occup par le gnral
Corbineau, avait t vacu  l'arrive du corps de Saint-Priest venant
de Vitry. Le corps de Saint-Priest, compos de Russes et de Prussiens,
et fort de douze mille hommes, tait destin  tablir la liaison, 
protger et  couvrir la communication entre la grande arme et l'arme
de Silsie. Napolon se dcida  marcher immdiatement sur Reims et 
craser ce corps. C'tait  ce genre d'oprations qu'il devait se borner
toutes les fois que l'ennemi lui en prsentait l'occasion. Je reus
l'ordre de me mettre en mouvement, et l'avis de l'arrive prochaine de
l'Empereur pour me soutenir. Le 13, au matin, du plateau d'Ormes, je
reconnus deux bataillons prussiens en retraite sur Reims. A notre
approche, la cavalerie qui les accompagnait les abandonna. Ces troupes,
en pressant leur marche et marchant serres, pouvaient nous chapper.
Mon infanterie tait encore loigne; je les fis poursuivre par ma
cavalerie. Peu aprs, elles prirent poste dans une espce de parc. L
elles furent sommes de se rendre. Elles s'y dcidrent en voyant
arriver mon infanterie. Je mis mes prisonniers en route immdiatement,
et Napolon, qui les rencontra, sortit de sa voiture pour les passer en
revue. Ces deux bataillons appartenaient l'un  la Marche-lectorale,
l'autre  la Pomranie. On peut difficilement expliquer le peu de
prudence des dispositions de M. de Saint-Priest et sur quoi tait fonde
une scurit si entire. Une fois cette expdition termine, je
continuai mon mouvement sur Reims.

Arriv en vue de la ville, je reconnus l'ennemi plac sur les hauteurs
de Tingment. Je fis halte pour attendre l'arrive des troupes qu'amenait
l'Empereur. Sa garde prit ma gauche, et je reus l'ordre d'attaquer.
Aprs une rsistance assez faible, la gauche de l'ennemi se retira.
Poursuivis avec vigueur, trois bataillons prussiens furent cerns et
mirent bas les armes.

L'ennemi, se voyant tourn, se dcida  la retraite; mais l'encombrement
caus par un corps aussi nombreux et par son artillerie y mit du ds
ordre. Press de nouveau par de nouvelles attaques, le dsordre
augmenta; enfin il fut port  son comble par la charge faite par le
comte Philippe de Sgur,  la tte de son rgiment de gardes d'honneur,
qui culbuta tout. Il atteignit la colonne qui occupait la route, la
coupa en partie. Dans cette position elle aurait t prise en entier,
s'il et t mieux appuy par la cavalerie qui le soutenait, commande
par le gnral Defrance. La cavalerie prussienne, culbute et
poursuivie, ne pouvant rentrer dans la ville, dont la porte tait
obstrue, se jeta dans les fosss qui taient peu profonds, et sans
contrescarpes revtues. Elle y abandonna tous ses chevaux, dont nous
nous emparmes le lendemain.

Cette brillante charge du comte de Sgur et des jeunes soldats qu'il
commandait eut pour lui un fcheux rsultat. Prcipit ainsi sur les
masses ennemies, il se laissa entraner par la chaleur de la poursuite.
Il entra jusque dans la ville, qui tait au pouvoir de l'ennemi. Il y
fut fait prisonnier avec quatre-vingts hommes. Le lendemain, il nous fut
rendu. Mais revenons au corps de M. de Saint-Priest, dont nous avions
pris ou dtruit une grande partie. Ses dbris taient rentrs dons la
ville. Nous enlevmes le faubourg; mais, arriv  la porte de la ville,
j'employai inutilement mon artillerie pour l'enfoncer. Je ne pus y
parvenir. Cette porte tait couverte par un tambour en terre. Cette
tentative cota la vie  un capitaine d'artillerie  cheval
trs-distingu, nomm Guerrier. Cependant la ville fut vacue  minuit,
et nous y entrmes  une heure. C'tait le dernier sourire de la
fortune. Le lendemain, 14, je reus l'ordre de marcher  la poursuite de
l'ennemi, et d'aller prendre position  Bry-au-Bac. Avant de me mettre
en route, je passai une partie de la matine avec l'Empereur. Il me
donna l'ordre d'crire au gnral Jansen,  Verdun, de se rendre  Reims
 marches forces, pour venir le rejoindre avec plusieurs dtachements
des garnisons des places de Lorraine, qui avaient t instruits pendant
l'hiver. Ces dtachements arrivrent assez  temps pour le suivre dans
le mouvement qu'il excuta sur l'Aube.

Je ne veux pas omettre de rapporter un mot de Napolon qu'il me dit en
cette circonstance, et qui prouve combien il tait devenu insensible aux
malheurs publics et privs. Le mouvement des armes, les besoins des
troupes et l'indiscipline causaient la dsolation des pays qui taient
le thtre de la guerre et de nos oprations depuis deux mois. Les
troupes franaises contribuaient, pour leur bonne part, aux souffrances
des habitants. J'en parlai  l'Empereur, et je m'apitoyai sur leur sort.
L'empereur me rpondit ces propres paroles qui ne sont pas sorties de ma
mmoire: Cela vous afflige? eh! mais il n'y a pas grand mal! Quand un
paysan est ruin et que sa maison est brle, il n'a rien de mieux 
faire que de prendre un fusil et de venir combattre.

L'Empereur me fit part de son projet de marcher contre la grande arme;
mais  quoi bon ces mouvements multiplis qui n'en imposaient plus? Il
fallait attendre que, dans leur marche, les armes ennemies se
divisassent, pour tenter de nouveaux efforts sur quelques-unes de leurs
parties. Il me dit qu'il voulait, aprs avoir combattu l'arme
autrichienne, se jeter sur les places, prendre presque toutes les
garnisons avec lui, et manoeuvrer sur les derrires de l'ennemi. Pendant
ce temps, il me laisserait en avant de Paris et me chargerait de la
dfense de la capitale. Je lui reprsentai que le rle contraire me
paraissait plus convenable. La dfense de Paris exigeait le concours de
pouvoirs civils dont lui seul pouvait faire usage. Sa prsence  Paris
et son action immdiate sur cette ville valaient une arme, tandis que
moi je n'y compterais que par le nombre de mes soldats. Il devait donc
prendre pour lui, dans ce moment, le rle dfensif, et me charger du
rle offensif. Avec trois mille chevaux, six pices de canon, cinq cents
hommes d'infanterie et des attelages, j'irais  Verdun,  Metz: et, en
huit ou dix jours, j'aurais organis une anne de trente mille hommes,
avec laquelle je me jetterais sur les derrires de l'ennemi. Il me dit
qu'il voulait faire lui-mme cette expdition; mais qu'il manoeuvrerait
de manire  tre plus prs de Paris que l'ennemi, ce qui, dans la
condition donne, paraissait difficile; et, en prononant ces dernires
paroles, il se pencha sur la table o tait une carte, prit son compas,
et fit sur la carte quatre ou cinq mouvements. Bref, je le quittai pour
aller joindre mes troupes en marche.

A une lieue en avant de Bry-au-Bac, je rencontrai une avant-garde
ennemie forte de huit cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie.
Je la fis charger par ma cavalerie lgre; mais la lchet d'un chef
d'escadron de dragons causa quelque perte. Je le fis arrter et
conduire, par la gendarmerie,  l'Empereur, en demandant sa mise en
jugement. Nous repoussmes l'ennemi qui repassa sur l'Aisne.

J'occupai Bry-au-Bac et j'tablis mon quartier gnral  Cormicy.
L'Empereur se mit en marche pour excuter le mouvement dont il m'avait
parl. Il laissa le duc de Trvise, avec son corps,  Reims. Notre
mission tait, et nos instructions portaient, de couvrir la route de
Paris, de manoeuvrer devant l'ennemi, de prendre des positions, de ne
rien ngliger pour retarder sa marche. Et, comme l'Empereur avait plus
de confiance dans ma capacit que dans celle du marchal duc de Trvise
pour mettre de l'ensemble dans les mouvements, il fut dcid que, le duc
de Trvise tant mon ancien, il conserverait les honneurs du
commandement, tandis que la direction des deux corps me serait cependant
rserve[10]. C'tait nous mettre tous les deux dans la plus fausse
position. On ne peut pas commander  demi  la guerre. On peut prendre
des conseils, mais on ne peut pas se charger d'en donner. Je n'ai eu
qu' me louer,  cette poque, de mes rapports avec le duc de Trvise.
Je crois fermement que jamais deux gnraux, placs dans des positions
respectives semblables, ne se sont mieux entendus. Cependant on verra
que cet arrangement fut la cause unique du revers de Fre-Champenoise,
parce que le devoir d'une obissance absolue n'tait pas et ne pouvait
pas tre suffisamment senti par celui qui ne devait pas commander, mais
momentanment obir.

[Note 10: Voir les pices justificatives.]

L'ennemi avait runi toute son arme dans les environs de Corbeny. Son
camp tait immense. En valuant ses forces  prs de cent mille hommes,
on tait plutt au-dessous qu'au-dessus de la vrit. Je fis tout
disposer pour faire sauter le pont de Bry-au-Bac quand l'ennemi se
prsenterait pour le franchir. La ncessit de construire des moyens de
passage retarderait toujours sa marche d'autant, quand le moment d'agir
serait venu. L'ennemi, voulant s'pargner les pertes d'un passage de
vive force, fit un dtachement de huit  dix mille hommes, qui remonta
l'Aisne, franchit cette rivire  Neufchtel, et la descendit pour venir
 Bry-au-Bac par la rive gauche. En mme temps, il prparait des moyens
de passage  Pont--Vair. Toutes ses troupes taient en avant de
Corbeny, en vue de ma position.

Le corps ennemi, venant de Neufchtel, dboucha sur mon flanc droit; il
tait prcd d'une nue de Cosaques. En mme temps, les colonnes de la
rive droite se mirent en marche pour arriver au pont; mais, au moment o
il devenait indispensable d'vacuer Bry-au-Bac, je fis mettre le feu
aux mines pratiques, et le pont sauta. Alors l'arme en pleine marche
sur la route, et dont la tte tait  cinq cents toises de la rivire,
s'arrta. Ce fut un magnifique coup de thtre.

J'vacuai Bry-au-Bacq. Ma droite se replia sur mon centre plac sur les
hauteurs de Pont--Vair, o l'ennemi travaillait  un passage que je
contrariai. Un de mes aides de camp, officier trs-distingu, fils d'un
homme fort clbre  divers titres, bons et mauvais, Laclos, y fut tu.
Je fis ma retraite doucement, en bon ordre, sur Roncy, et de l sur la
Vesle,  Fismes, o je m'arrtai. Ce mouvement, excut par ma cavalerie
dans la plaine entre Roncy et Fismes, fut remarquable par sa lenteur et
l'ordre qui y rgna.

La cavalerie ennemie tait beaucoup plus nombreuse que la mienne. Je
donnai l'ordre aux chasseurs de faire des feux par escadron, avec leurs
carabines. Cette nouveaut imposa  l'ennemi, et tout le mouvement
s'excuta au pas jusqu' la fin.

J'crivis au duc de Trvise pour l'engager  se runir  mot et  se
porter sur Fismes. Devant des forces aussi considrables, nous n'tions
pas assez nombreux pour nous diviser.

Aprs notre runion, nous prmes position en arrire de Fismes, sur la
hauteur de Saint-Martin. Cette position est trs-bonne. Proportionne 
la force des troupes qui l'occupaient, et difficile  tourner, elle
exigeait des reconnaissances pralables de la part de l'ennemi. Elle
devait tenir des forces considrables en chec pendant un certain temps.
Mais, le 21, nous remes l'ordre de passer la Marne et de venir
rejoindre Napolon, dont le quartier gnral devait tre le 21 
Sommesous.

L'arme de Silsie avait renonc  faire un mouvement offensif sur Paris
avant d'avoir opr sa jonction avec la grande arme. Le gros de ses
forces se dirigeait par Chlons, flanqu par une autre colonne qui
marchait paralllement par pernay.

Nous excutmes notre mouvement en passant  Oulchy-le-Chteau et
Chteau-Thierry, et nous marchmes avec toute la rapidit possible. Nous
fmes suivis dans notre marche par le corps de Kleist et celui d'York.
Arrivs  Oulchy-le-Chteau, nous fmes forcs de donner du repos aux
troupes. Le matriel des deux corps, extrmement nombreux, fut laiss
fort imprudemment, pour cette halte, entre Oulchy et l'Ourcq. Aprs
quelques moments de repos, j'eus l'ide de monter  cheval pour voir les
troupes et les dispositions du terrain avoisinant la rivire. A peine
sorti de la ville, j'aperus le corps de Kleist dbouchant et arrivant
sur nous. Avec tous nos embarras, le passage du dfil tait critique.
Heureusement le mouvement put tre commenc tout de suite  cause de ma
prsence. Je le pressai si bien, que tout tait sur la rive gauche de
l'Ourcq quand l'ennemi fut assez en forces pour tre redoutable.

Nous continumes notre retraite en bon ordre et sans avoir prouv la
moindre perte. Le soir, nous arrivmes  Chteau-Thierry. Le lendemain,
22, le pont fut rtabli, et, pour faciliter notre marche, nous prmes
deux routes diffrentes. Le duc de Trvise suivit la grande route, et
moi je passai par Cond, Orbais, Montmaur. Le 23 au matin, nos deux
corps se runirent  toges, et allrent s'tablir  Bergres et 
Vertus. Les dernires troupes de la colonne qui avait pass par pernay
dfilrent alors  notre vue, et l'on essaya une lgre poursuite sur
elles. Enfin, le 24, nous nous mmes en marche dans l'esprance de faire
notre jonction avec l'Empereur.

Napolon tait parti de Reims, le 19, avec environ dix mille hommes
d'infanterie et six mille chevaux pour excuter le projet dont il
m'avait entretenu. Toute la grande anne ennemie, forte de cent vingt
mille hommes, tait poste sur la Seine et occupait, par des corps
dtachs, les bords de l'Aube. Aprs divers combats successifs, le
marchal duc de Tarente, qui commandait en ce moment toutes les forces
franaises dans cette partie, s'tait retir sur Provins.

Napolon se dirigea par pernay et Fre-Champenoise. Il passa l'Aube 
Plancy, dont il chassa l'ennemi qui se retira sur Mry. Napolon l'y
suivit, et, avant fait passer sa cavalerie  un gu situ au-dessus de
Mry, l'ennemi dcida son mouvement sur Troyes, o s'oprait le
rassemblement de ses forces. Le duc de Tarente, se trouvant alors en
communication avec l'Empereur, se mit en marche pour le rejoindre avec
son corps. Le 20 au matin, Napolon se porta sur Arcis, o sa cavalerie
arriva  dix heures du matin, et, peu aprs, il y fut lui-mme de sa
personne. Son infanterie s'y rendait de Plancy en suivant la rive droite
de l'Aube. L'ennemi tait  porte, et, voyant la cavalerie franaise
infrieure en force et sans soutien, il t'attaqua et la mit en dsordre.

Mais, l'infanterie tant arrive et ayant pass le pont, l'ordre se
rtablit. L'arme franaise prit position en avant de la ville. Des
combats partiels et sans rsultat occuprent le reste de cette journe.

Cependant Napolon, abandonn  ses illusions, croyait  une retraite
dcide de l'ennemi. Rejoint par les troupes du duc de Reggio et par
celles du duc de Tarente qui taient encore sur la rive droite de
l'Aube, il dboucha, le 21,  dix heures du matin, en avant d'Arcis dans
la direction de Troyes. Arriv sur la crte du plateau, il dcouvrit
toute l'arme ennemie forme sur trois lignes, prsentant  la vue
toutes ses forces runies, et ayant sa droite  l'Aube et sa gauche 
Barbuisse. Malgr cet tat de choses, l'Empereur fit engager l'affaire;
mais, peu aprs, des observations ritres lui ayant t faites sur les
rsultats infaillibles d'un combat vritable dans une situation
semblable, avec des forces si disproportionnes, et qui donnaient 
l'ennemi le moyen, en oprant par sa droite, de s'emparer de nos ponts
et de notre ligne de retraite, il se dcida  faire cesser l'attaque. La
retraite fut ordonne; mais l'excution tait difficile et le danger
imminent. La destruction de l'arme aurait t l'effet de la moindre
vigueur de la part des allis.

La grande circonspection du prince de Schwarzenberg fit notre salut. Ce
gnral, craignant une nouvelle attaque, fit ses dispositions pour la
recevoir, et l'arme franaise lui chappa. Le duc de Reggio, charg de
faire l'arrire garde et de contenir l'ennemi  la fin du mouvement, en
conservant Arcis jusqu' ce que toute l'arme et pass l'Aube, remplit
sa tche avec bonheur et succs. Mais la retraite de ses troupes,
excute sous le feu de l'artillerie ennemie, leur fit prouver d'assez
grandes pertes et causa du dsordre. Le soir, l'Empereur tait avec sa
garde  Sommepuis. Le gros de l'arme ennemie ne passa pas l'Aube.

Tel est, en rsum, l'expos des mouvements faits par l'Empereur depuis
le 17 jusqu'au 22. On cherche en vain les calculs qui ont pu les
motiver, et pourquoi il a fait courir gratuitement  son arme les plus
grands dangers auxquels elle pouvait tre expose. On ne comprendra pas
davantage les motifs des mouvements qu'il allait oprer dans cette
dernire partie de la campagne.

Le 22, Napolon se porte sur Vitry, fait sommer la place, dont le
commandant refuse de se rendre, passe la Marne au gu de Frignicourt, et
campe  Farmont. Il commence alors l'excution du hardi projet de
manoeuvrer sur les derrires de l'arme ennemie, en appelant  lui une
partie des garnisons des places, que le gnral Durutte devait lui
amener: mais, pour cela, il fallait dcouvrir Paris; et, si on se le
rappelle, il avait annonc prcisment qu'il viterait de le faire. Il
marche, le 23, sur Saint-Dizier. Ce mouvement prcipit empche le duc
de Tarente, plac  une marche de lui et faisant son arrire garde, de
runir toutes ses colonnes. Une partie de son artillerie, laisse dans
ces immenses plaines, sans escorte ou avec une faible escorte, tomba au
pouvoir de l'ennemi. Macdonald passa la Marne au mme lieu o Napolon
l'avait franchie, et au moment o le prince de Schwarzenberg, qui, ds
le 22, avait pass l'Aube, se mettait, le 23, en communication avec
Vitry et y appuyait la droite de son arme.

Le 23, les dernires troupes de l'arme de Silsie avaient quitt
Vertus, flanquant les masses qui, par Chlons, se portaient sur Vitry.
Cette arme atteignit cette ville dans les journes du 23 et du 24. Ce
jour-l, les deux grandes armes, c'est--dire la totalit des forces
allies, se trouvrent runies. Elles se montaient au moins  cent
quatre-vingt mille hommes.

La mme jour, nous partmes de Vertus, le duc de Trvise et moi, pour
Vitry, dans l'esprance de faire notre jonction avec l'Empereur.

Je vais analyser les diffrentes hypothses que nous tions autoriss 
faire dans la position o nous nous trouvions.

1 Nous savions par les habitants que l'on s'tait battu  Sommesous le
22 et le 23; il y avait eu des coups de canon tirs prs de la Marne;
ainsi il tait clair que l'Empereur tait prs de cette rivire; mais
nous ignorions s'il l'avait passe.

2 Les deux armes ennemies opraient videmment leur runion; mais il
n'tait pas certain qu'elle ft compltement effectue.

3 Dans un tat de choses pareil et avec les ordres reus, il fallait
s'approcher de Vitry, de manire  oprer suivant les circonstances. Le
point choisi et convenu entre nous, pour notre tablissement du 24 au
soir, fut le village de Soud. Nos deux corps ainsi camps ensemble
pourraient immdiatement prendre le parti qui serait command par les
vnements:

1 Si l'Empereur tait  porte et si nous pouvions communiquer avec
lui, nous le rejoindrions et nous enverrions prendre ses ordres.

2 Si l'Empereur avait pass la Marne et s'en tait loign, l'ennemi
pouvait faire trois choses:

_a_. Le suivre. Nous tions bien placs pour suivre nous mmes l'ennemi
et faire une diversion.

_b_. Si l'ennemi, profitant de l'loignement de l'Empereur, voulait
marcher sur Paris, nous tions bien placs pour le prcder, vacuer
sans perte les grandes plaines que nous avions  traverser jusqu'
Szanne, et ensuite rsister dans toutes les positions favorables.

_c_. Enfin, si l'ennemi, dans l'intention de suivre l'Empereur, voulait
d'abord nous loigner pour revenir ensuite sur lui, nous pouvions nous
retirer d'abord pour revenir ensuite et nous remettre encore  le
suivre.

Ainsi Soud-Sainte-Croix tait le lieu indiqu pour prendre position: et
il fut bien convenu, le 24 au matin, avec le duc de Trvise, que nous
nous y rendrions. Je marchais en tte de colonne, et j'arrivai  Soud 
cinq heures du soir. Je m'y tablis.

La nuit venue, j'aperus un horizon immense couvert de feu, dont le
dveloppement embrassait plusieurs lieues. Tous les feux taient-ils
ennemis? ou bien y avait-il des feux franais, et o taient-ils? Pour
rsoudre ces trois questions, je choisis quatre officiers extrmement
intelligents, parlant allemand et polonais, et je les dirigeai en quatre
directions, chacun avec quatre hommes d'escorte. Ils devaient
s'approcher, voir, juger, et mme communiquer avec les postes ennemis,
s'ils croyaient pouvoir le faire sans trop de danger.

Mes quatre reconnaissances revinrent avant la fin de la nuit, et toutes
les quatre m'apportrent la mme nouvelle. Tout ce qui tait en prsence
tait ennemi. L'Empereur avait pass la Marne, et marchait sur
Saint-Dizier. Un des officiers avait mme joint un poste de
Wurtembergeois, et s'tait fait passer pour Russe.

D'aprs ces renseignements, il fallait se tenir prt  marcher, soit en
avant, soit en arrire. Mais le duc de Trvise, malgr nos conventions,
n'tait point arriv  Soud. Je lui crivis, en toute hte, pour lui
faire connatre l'tat des choses, et lui faire sentir la ncessit de
notre trs-prompte runion. L'officier porteur de ma lettre se rendit 
Vitry et  Bussy-Lestre, o je supposais qu'il s'tait tabli. Mais cet
officier le manqua sur la route. Il avait pris un autre chemin que le
marchal, qui arriva chez moi,  Soud,  la pointe du jour. Je lui fis
connatre l'tat des choses, et je lui exprimai le regret qu'il se ft
arrt au lieu de venir jusqu' Soud. Il me rpondit: Mais j'ai pris
une bonne disposition, j'ai chelonn mes troupes!--Comment, monsieur le
marchal, rpondis-je, chelonner ses troupes devant l'ennemi, c'est les
mettre  distance les unes des autres, sur la ligne d'opration, et non
sur une ligne parallle  son front. Il faut, quand elles sont
chelonnes, qu'elles puissent se runir naturellement quand on se
retire, ou bien suivre si on marche en avant. Ce pauvre marchal ne
connaissait pas mieux le sens des expressions de sa langue que les
lments de son mtier! Maintenant, lui dis-je, il faut rparer le mal
et envoyer en toute hte l'ordre aux troupes de se porter avec la plus
grande diligence  Sommesous. Si l'ennemi marche  nous et que nous nous
retirions, elles nous prcderont. Si l'ennemi suit Napolon, et que
nous marchions en avant, elles nous rejoindront plus tard. De toutes les
manires, nous serons ensemble. L'ordre fut expdi, mais les moments
pressaient, et il ne put tre excut assez  temps pour viter de
grands embarras et de grands malheurs.

Je fis prendre les armes  mes troupes de grand matin, et je les tablis
sur le plateau, prs de Soud, dans une belle position. A peine formes,
je vis dboucher  l'horizon d'normes masses de troupes venant dans ma
direction. C'tait toute l'arme ennemie. Plus de vingt mille chevaux
forms en diffrentes colonnes parallles, et avec la facilit
qu'offraient ces plaines dsertes, o pas un seul obstacle ne s'opposait
 leur marche, prcdaient l'infanterie. Je restai en position jusqu'
ce que l'avant-garde ennemie ft en prsence; mais, une fois  porte
de canon, je commenai mon mouvement rtrograde, qui, tant prvu et
prpar, se fit avec ensemble et sans dsordre. Cette marche continua
ainsi sans aucun embarras jusqu' Sommesous. Mais Sommesous tait le
point de direction donn aux troupes du duc de Trvise, et ces troupes
n'taient pas encore arrives. J'y pris position pour les attendre et
les rallier. Par suite de cette halte, un engagement eut lieu. Pendant
que l'ennemi portait de nombreuses forces sur mon flanc droit et me
tournait, il renouvelait ses attaques directes.

Abandonner la position avant l'arrive des troupes de Mortier, c'tait
assurer leur perte et les livrer. Il valait mieux prir avec elles que
de se sauver sans elles. Enfin elles parurent et nous rejoignirent. Je
ne tardai pas un moment  continuer mon mouvement rtrograde; mais il
fallut soutenir bien des charges et traverser les diverses lignes de
cavalerie formes en arrire de nous. Les intervalles de mes petits
carrs furent, pendant longtemps, remplis par la cavalerie ennemie, et
trois fois de suite, ayant voulu sortir d'un carr pour passer dans un
autre, je fus oblig d'y rentrer prcipitamment.

La grande difficult tait de traverser le dfil avec tous nos normes
embarras. J'y parvins cependant en prouvant la perte de sept pices de
canon abandonnes. Je n'eus pas un seul carr d'enfonc. Le marchal
Mortier, moins heureux, perdit une brigade de la jeune garde, commande
par le gnral Jamin, qui fut enfonce et prise, et, en outre,
vingt-trois pices de canon.

En arrivant  Fre-Champenoise, je trouvai un rgiment de marche de
cavalerie rejoignant l'arme, command par le colonel Potier, depuis
plac  la tte du rgiment des chasseurs de la garde  sa formation.
Cet officier me dit qu'en parlant de Szanne le matin il y avait vu
entrer l'ennemi. Or c'tait prcisment sur Szanne que nous nous
dirigions. Avec un ennemi si nombreux derrire nous, et qui pouvait
oprer  la fois sur tant de points diffrents, la chose devenait
impossible. Ce point de retraite ne nous tait plus permis.

Pour avoir le temps de nous reconnatre, je changeai la direction de la
retraite. Elle se fit sur le village d'Allemand, situ dans une belle
position, fort leve, et tenant au mme plateau que Szanne. De ce
point, nous pourrions, le lendemain, choisir entre plusieurs directions.

Aprs avoir repouss avec succs plusieurs attaques de l'ennemi qui nous
suivait, nous entendmes, sur nos derrires,  gauche, une pouvantable
canonnade. J'en ignorais compltement la cause. Le duc de Trvise me dit
que c'tait probablement le gnral Pacthod.

Pendant la nuit, ce gnral avait fait demander des ordres au duc de
Trvise; mais celui-ci, non-seulement ne lui en avait pas donn, mais
encore, comme on vient de le voir, il ne m'avait pas prvenu de sa
prsence. Sans cette ngligence, il et t probablement sauv.

Pacthod tait charg de conduire  l'Empereur un convoi d'artillerie
considrable, avec une escorte de trois mille hommes de gardes
nationales. N'ayant pu joindre Napolon, dont il tait spar par
l'ennemi, il errait  l'aventure, sans direction, dans ces immenses
plaines. Il s'tait enfin mis en marche pour se rapprocher de la route
d'toges. Si, du lieu o il se trouvait pendant la nuit, il se ft
dirig sur Szanne, il aurait pu y arriver et suivre le gnral Compans,
qui, comme lui,  la tte d'un convoi, n'avait pas hsit  retourner en
arrire dans la direction de Paris. Aussitt qu'il avait connu l'tat
des choses. Pacthod, n'ayant point d'ordre ni d'avis prcis, hsita. Il
s'loigna de la vritable direction qu'il aurait d suivre, et tomba au
milieu de toutes les forces de l'ennemi. Ayant fait mettre tous ses
canons en batterie, il rsista, autant qu'il le put, aux charges
rptes faites sur lui. Il fut enfin enfonc. Toutes les troupes et le
matriel furent pris. C'tait, de la part de l'ennemi, un succs facile.

Tel est l'ensemble des vnements que l'ennemi a intitul du nom
fastueux de bataille, simple chauffoure o il n'y a pas eu un seul
homme d'infanterie engag du ct de l'ennemi, parce qu'elle n'tait
point arrive. Si l'infanterie et pu concourir au combat, pas un
individu des deux corps n'aurait pu chapper. On voit combien il
existait de confusion dans l'arme franaise. Il est impardonnable 
l'tat-major de ne m'avoir pas prvenu, en me donnant l'ordre de marcher
sur Vitry, de la prsence de ces convois, conduits par les gnraux
Pacthod et Compans. On devait me prescrire de les prendre sous ma
protection et de pourvoir  leur sret.

Arriv au village d'Allemand, j'envoyai une reconnaissance sur Szanne
pour savoir si l'ennemi l'occupait. Des Cosaques seuls s'y trouvaient.
Le lendemain matin, 26, je me dirigeai sur cette ville par le plateau,
et l nous reprmes la route de Paris.

Nous continumes notre mouvement jusqu'au del du dfil de Tourneloup,
prs d'Esternay. Les troupes y firent halte et se reposrent.

Le marchal duc de Trvise marchait en tte de colonne, et je faisais
l'arrire-garde. Ce poste de Tourneloup est inforable, il faut
ncessairement le tourner par le bois de la Traconne, ce qui exige du
temps, c'est--dire plusieurs heures.

Un officier du train d'artillerie, fait prisonnier la veille, me
rejoignit. Il me dit avoir quitt Fre-Champenoise  minuit. En ce
moment il y arrivait de nombreux convois d'artillerie.

Cette circonstance m'claira parfaitement sur les projets de l'ennemi.
S'il n'avait voulu que nous carter, nous loigner pour marcher ensuite
avec plus de scurit contre Napolon, il aurait suspendu toute marche
de ce ct aprs le succs obtenu pendant la journe. Puisqu'il arrivait
de l'artillerie  minuit, c'tait un mouvement dcid sur Paris.

D'aprs cela, vers une heure, les troupes se remirent de nouveau en
mouvement dans la direction de la Fert-Gaucher.

L'ennemi me suivait avec toutes ses forces; il pressait quelquefois mon
arrire-garde, dont l'attitude lui imposait constamment.

A quatre heures du soir, le duc de Trvise me fit dire que son
avant-garde dcouvrait, en avant de la Fert-Gaucher, un corps d'arme
en bataille barrant la route. Je m'y rendis aussitt pour le
reconnatre.

Dans notre mouvement de Fismes sur la Marne, nous avions t suivis par
les corps de Kleist et d'York. De Chteau-Thierry, ces deux gnraux
s'taient ports directement sur la Fert, en passant par Vieux-Maisons,
pour s'opposer  notre retraite. Notre position tait critique; j'en
augurai fort mal. Je regardai comme perdue au moins la totalit de notre
matriel, et je dis en plaisantant au gnral Digeon, commandant mon
artillerie, que, le lendemain, il serait probablement gnral
d'artillerie _in partibus_. Cependant nous ne ngligemes aucun effort
pour nous tirer d'affaire, et nous y parvnmes.

Il fut convenu que le duc de Trvise mettrait ses troupes en bataille en
prsence de celles de Kleist, et ferait bonne contenance, sans provoquer
aucun engagement. Pendant ce temps, je me porterais  mon arrire-garde,
et je dfendrais  toute outrance le dfil de Montis, qui offrait une
bonne position trs-resserre. Aussitt la nuit venue, toutes nos
colonnes se dirigeraient, chacune du point o elles se trouveraient, sur
Provins et Montis. Les positions de Mortier, les plus rapproches de
l'ennemi, ne devaient tre vacues que deux heures plus tard.

L'ennemi attaqua Montis avec opinitret; mais ce village fut dfendu
avec succs. Kleist se laissa imposer. Tout se passa comme il avait t
convenu; et, chose mmorable! nous sortmes sans aucune perte de la
plus horrible position o jamais troupes aient t places.

Tout arriva intact  Provins, infanterie, cavalerie, artillerie et
quipages.

L'ennemi nous suivit, mais ne tenta rien, et nous occupmes la position
fort belle que prsente Provins de ce ct.

La journe fut employe  faire reposer les troupes. Cependant le
mouvement de l'ennemi sur Paris, avec toutes ses forces, y rendait
ncessaire notre arrive la plus prompte. En consquence, je proposai au
marchal Mortier de partir le soir. Il me fit quelques objections, et
entre autres celle-ci (elle est si plaisante, que je me la suis toujours
rappele). Il me dit: Mais, si on nous voit arriver ainsi  Paris,
notre prsence y jettera l'alarme.

--Croyez-vous, lui rpondis-je, que, si l'ennemi y arrive avant nous,
l'alarme sera moins forte?

La rponse tait premptoire. Nous partmes, dans la nuit, pour la
Maison-Rouge et Nangis. Je passai par Melun, o je couchai. Le
lendemain, nos deux corps arrivrent  Charenton, o ils passrent la
Marne.

Nous nous trouvmes alors sous les ordres de Joseph, lieutenant de
l'Empereur. Il me chargea de la dfense de Paris depuis la Marne jusques
et y compris les hauteurs de Belleville et de Romainville. Mortier fut
charg de dfendre la ligne qui va du pied de ces hauteurs jusqu' la
Seine. Mes troupes, places pendant la nuit  Saint-Mand et 
Charenton, taient rduites  deux mille cinq cents hommes d'infanterie
et huit cents chevaux. J'avais prcd mes troupes de quelques heures et
employ ce temps  parcourir rapidement le terrain sur lequel j'allais
tre appel  combattre. Quand je l'avais vu autrefois, c'tait,
assurment dans des ides tout autres que des ides militaires. Je
rentrai  Paris, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le
ministre de la guerre mme ne fut accessible qu' dix heures du soir.

Le gnral Compans, parti de Szanne, o il tait avec un convoi
d'artillerie, le 25 mars, jour du combat de Fre-Champenoise, s'tait
trouv  Meaux  l'arrive de l'ennemi. Aprs avoir fait sauter le pont
de cette ville, il s'tait retir par Claye. Quelques renforts lui
avaient t envoys, et la force de ses troupes s'levait  cinq mille
hommes. Retir, le 29,  Pantin, il avait t mis sous mes ordres.
Ainsi, avec sept mille cinq cent hommes d'infanterie, appartenant 
soixante-dix bataillons diffrents et par consquent ne se composant
que de dbris, et quinze cents chevaux, j'ai soutenu, contre une arme
entire, qui a eu plus de cinquante mille hommes engags, un des plus
glorieux combats, dont les annales franaises rappellent le souvenir.
J'avais reconnu l'importance de la position de Romainville, et, sachant
que le gnral Compans ne l'avait pas occupe en se retirant, j'ignorais
si l'ennemi s'y tait post. J'envoyai de Saint-Mand, pendant la nuit,
une reconnaissance pour s'en informer. L'officier qui la commandait,
sans s'y rendre, me fit un rapport comme y ayant t, et me dit que
l'ennemi ne l'occupait pas.

Cette faute, vritable crime  la guerre, eut un rsultat favorable, et
fut la cause en partie de la longueur de cette dfense si mmorable,
avec une si grande disproportion de forces. Elle eut cette influence en
me faisant prendre l'offensive et en donnant  la dfense un tout autre
caractre. Sur ce faux rapport je partis de Charenton, une heure avant
le jour, pour aller occuper la position avec mille  douze cents hommes
d'infanterie, du canon et de la cavalerie. J'y arrivai  la pointe du
jour; mais l'ennemi y tait et l'affaire s'engagea immdiatement par une
attaque de notre part dans le bois qui couvre le chteau. J'tendis ma
droite dans la direction du moulin  vent de Malassis, et j'appelai 
moi de nouvelles troupes. L'ennemi, tonn de cette brusque attaque,
qu'il attribua  l'arrive de Napolon avec des renforts, agit avec une
grande circonspection, et resta sur la dfensive.

Comme il n'avait pu se dvelopper compltement, nous jouissions de tous
les avantages de la position, et d'une artillerie formidable qui y avait
t place. L'ennemi rpugnait  s'tendre par sa droite, seule
manoeuvre qu'il et  faire, afin de ne pas dgarnir le point attaqu.
Car, si effectivement il et t culbut sur ce point, les troupes
avances prs du canal auraient t fort compromises.

Ainsi les choses se soutinrent dans une espce d'quilibre jusqu' onze
heures; mais, en ce moment, l'ennemi, ayant fait un effort par sa gauche
sur ma droite, la culbuta; et ces troupes, en se retirant, ayant
dcouvert la communication en arrire du parc des Bruyres par laquelle
l'ennemi pouvait dboucher, je fus oblig de me replier et de prendre
position  Belleville. Mes troupes devaient y tre plus concentres, et
en position de dfendre  la fois toutes les avenues qui se runissaient
 ce noeud des communications.

Ce mouvement prilleux  excuter, surtout tant engag d'aussi prs et
suivi avec vigueur par l'ennemi, tait en outre gn par le passage du
dfil; aussi fut il accompagn de quelque dsordre. Rest avec les
dernires troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles,
j'eus une douzaine de soldats tus  ct de moi  coups de baonnette 
l'entre mme de Belleville, et je fus sauv de l'immense danger d'tre
pris par le courage et le dvouement du plus brave soldat et du plus
brave homme que j'aie jamais connu, le colonel Genheser. Cet officier,
plac dans le parc des Bruyres, voyant mon pril, dboucha sur les
derrires de plusieurs bataillons des gardes russes qui nous pressaient
vivement, avec une poigne de soldats rassembls  la hte, et arrta
les Russes dans leur poursuite. Ce moment de repos donna les moyens de
rtablir l'ordre. Nous formes l'ennemi  s'loigner, et les troupes
prirent rgulirement la position ncessaire  la dfense de Belleville.

Peu aprs ce montent, c'est--dire vers midi, je reus du roi Joseph
l'autorisation d'entrer en arrangement pour la remise de Paris aux
trangers[11]. Mais dj les affaires taient en partie rtablies, et
j'envoyai le colonel Fabvier pour dire  Joseph que, si le reste de la
ligne n'tait pas en plus mauvais tat, rien ne pressait encore. J'avais
alors l'esprance de pousser la dfense jusqu' la nuit. Mais le colonel
ne trouva plus le roi  Montmartre. Celui-ci tait parti pour
Saint-Cloud et Versailles, emmenant avec lui le ministre de la guerre et
tout le cortge de son pouvoir; et cependant aucun danger ne le menaait
personnellement.

[Note 11: Si M. le marchal duc de Raguse et M. le marchal duc de
Trvise ne peuvent plus tenir, ils sont autoriss  entrer en
pourparlers avec le prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui
sont devant eux. Ils se retireront sur la Loire.

Joseph.

Paris, de Montmartre, le 30 mars, _ dix heures du matin_.]

L'ennemi n'avait point encore pass sur la rive gauche du canal, et ne
combattait que dans les lieux o je commandais. Sur le rapport du
colonel  son retour, je rsolus de continuer l'action.

L'ennemi attaqua ma nouvelle position avec le plus grand acharnement.
Six fois nous perdmes, mais sept fois nous reprmes les postes
importants situs sur notre front, et, entre autres, les tourelles qui
flanquaient les murs du parc des Bruyres. Le gnral Compans,  la
gauche de Belleville, repoussait avec le mme succs toutes les attaques
diriges sur lui de Pantin, et crasait les assaillants. Enfin l'ennemi,
inform par les prisonniers du peu de monde qu'il avait devant lui, crut
avec raison pouvoir s'tendre sans danger, puisque aucune circonstance
ne pouvait nous donner les moyens de prendre une offensive srieuse. Il
fit alors un dveloppement de forces immense. On put voir, des hauteurs
de Belleville, de nouvelles colonnes formidables se diriger sur tous les
points rentrants de la ligne, depuis la barrire du Trne jusqu' la
Villette, tandis que d'autres troupes passaient le canal et se
portaient sur Montmartre. Dans peu de moments, nous devions tre
attaqus partout  la fois.

Il tait trois heures et demie: le moment tait venu de faire usage de
l'autorisation de capituler, en mon pouvoir depuis midi. J'envoyai trois
officiers aux tirailleurs comme parlementaires, et un des trois tait le
trop clbre Charles de la Bdoyre. Son cheval tant tu, son trompette
galement tu, il ne put franchir la ligne ennemie. Un aide de camp du
gnral Lagrange parvint  pntrer.

Inquiet de ce qui se passait  la gauche de Belleville, au poste
important qu'occupait le gnral Compans, j'envoyai un officier pour
voir l'tat des choses et m'en rendre compte. Il revint promptement, et
m'annona que l'ennemi occupait la position. Je courus pour m'en
assurer. A peine avais-je descendu quelques pas dans la grande rue de
Belleville, que je reconnus la tte d'une colonne russe qui venait d'y
arriver.

Il n'y avait pas une seconde  perdre pour agir; le moindre dlai nous
et t funeste. Je me dcidai  entraner  l'instant mme un poste de
soixante hommes qui tait  porte. Sa faiblesse ne pouvait pas tre
aperue par l'ennemi dans un pareil dfil. Je chargeai,  la tte de
cette poigne de soldats, avec le gnral Pelleport et le gnral
Meynadier. Le premier reut un coup de fusil qui lui traversa la
poitrine, dont heureusement il n'est pas mort. Moi, j'eus mon cheval
bless et mes habits cribls de balles. La tte de colonne ennemie fit
demi-tour. La retraite tant alors ouverte aux troupes, elles se
retirrent sur un plateau en arrire de Belleville, o se trouvait alors
un moulin  vent.

Nous venions de nous runir sur ce point lorsque l'aide de camp, qui
avait franchi les avant-postes, revint avec le comte de Paar, aide de
camp du prince de Schwarzenberg, et le colonel Orloff, aide de camp de
l'empereur de Russie. Le feu cessa; il durait depuis douze heures. Il
fut convenu que les troupes se retireraient dans les barrires, et que
les arrangements seraient pris et arrts pour l'vacuation de la
capitale.

Telle est l'analyse et le rcit succinct de cette bataille de Paris,
objet de si odieuses calomnies, fait d'armes cependant si glorieux, je
puis le dire, pour les chefs et pour les soldats. C'tait le
soixante-septime engagement de mon corps d'arme depuis le 1er janvier,
jour de l'ouverture de la campagne, c'est--dire dans un espace de
quatre-vingt-dix jours, et dans des circonstances telles, que j'avais
t dans l'obligation de charger moi-mme, l'pe  la main, trois fois,
 la tte d'une faible troupe[12]. On voit par quelle succession
d'efforts constants, de marches dans la saison la plus rigoureuse, de
fatigues inoues et sans exemple, enfin de dangers toujours croissants,
nous tions parvenus  prolonger, au del de tous les calculs, notre
lutte avec des forces si disproportionnes, lutte dont la fin mme
imprimait encore  notre nom un caractre de gloire et de grandeur.

[Note 12: On se rappellera que le duc de Raguse avait fait toute
cette campagne le bras en charpe, par suite de la blessure reue en
Espagne; il avait deux doigts blesss  l'autre main, de sorte qu'il ne
lui restait que trois doigts de valides pour tenir son pe. (_Note de
l'diteur._)]

Le duc de Trvise, qui, pendant toute la matine, n'avait eu aucun
engagement srieux, vit tout  coup ses troupes repousses jusqu' la
barrire de la Villette. Un peu plus tard Montmartre lui fut enlev,
aprs une trs-faible rsistance. Il avait pu juger, comme moi, des
vnements, des circonstances et de la situation des choses. Il se
rendit dans un cabaret attenant  la barrire de la Villette pour traiter
de la reddition de Paris, et m'y donna rendez-vous. M. de Nesselrode et
les autres plnipotentiaires s'y rendirent de leur ct. A une
insultante proposition de mettre bas les armes, nous rpondmes par un
geste d'indignation et de mpris;  celle de prendre la route de
Bretagne en sortant de Paris, nous rpondmes que nous irions o nous
voudrions, sans recevoir une loi qu'on ne pouvait nous contraindre
d'accepter. Les conditions premires et simples de l'vacuation de Paris
et de la remise des barrires, le lendemain matin, tant arrtes, il
fut convenu que les articles seraient signs dans la soire.

Pendant tout le cours de cette partie de la campagne, et de mes
mouvements combins avec Mortier, j'avais toujours eu l'avant-garde en
marchant  l'ennemi, et l'arrire-garde quand nous nous retirions. Par
suite de cet arrangement, le duc de Trvise et ses troupes se mirent en
marche les premires, et se portrent le soir dans la direction
d'Essonne. Les miennes bivaqurent dans les Champs-lyses, et je me mis
en route le lendemain,  sept heures du matin. A huit heures, les
barrires avaient t remises  l'ennemi.

Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi,
pendant la soire, et qui est une peinture fidle de l'opinion de
l'poque. Un grand nombre de mes amis s'tait runi chez moi. On parla
avec abandon de la situation des choses et du remde  y apporter. En
gnral, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de
Napolon tait le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix
la plus nergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression,
fut celle de M. Laffitte. Il se dclarait hautement leur partisan, et,
quand je renouvelais les arguments adresss quelque temps avant  mon
beau-frre, il me rpondit: Eh! monsieur le marchal, avec des
garanties crites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y
a-t-il  redouter? Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple
banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la
ville de Paris tout entire. Peu de mois s'taient couls, et il tait
devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire
connatre plus d'une fois cet trange caractre dont la vanit est la
base, et dont le coeur n'a jamais prouv un sentiment vritablement
gnreux.

Les magistrats de la ville vinrent chez moi, avant d'aller faire leur
soumission. Mais un homme bien marquant dans cette circonstance s'y
prsenta aussi par plusieurs motifs. M. de Talleyrand fit demander  me
voir seul, et je le reus dans ma salle  manger. Il prit, pour entrer
en matire, le prtexte de savoir si je croyais les communications
encore libres: il me demanda s'il n'y avait pas dj des Cosaques sur la
rive gauche de la Seine. Il me parla ensuite longuement des malheurs
publics. J'en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remde 
employer. Il cherchait l'occasion de me faire une ouverture; mais,
quoique je pressentisse d'tranges vnements, il ne pouvait pas me
convenir d'y concourir; et, ds lors, un secret m'et t  charge. Je
voulais faire loyalement mon mtier, et attendre du temps et de la force
des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de
Talleyrand, ayant chou dans sa tentative, se retira.

J'ajouterai  cette digression un fait peu important en lui-mme, mais
qui prouve le sentiment dont chacun tait anim alors. Lavalette, ce
side, cet homme, en apparence si dvou  Napolon, cet ami ingrat,
qu' mes prils je cherchai plus tard  sauver de l'chafaud, et qui,
pour prix de mes efforts, s'est runi  mes ennemis, tait chez moi le
soir du 30. Voulant emmener le plus d'artillerie possible, je lui
demandai un ordre pour prendre tous les chevaux de poste dpendant de
l'administration dont il tait le chef. Eh bien! il me le refusa de peur
de se compromettre. Combien il y a d'hommes braves hors du danger, et de
gens dvous quand il n'y a plus rien  entreprendre!

On a vu, dans le cours de ces rcits, l'erreur dans laquelle l'Empereur
tait tomb en faisant passer la Marne  ses troupes. Il fut confirm
dans l'ide de l'effet qu'il supposait avoir produit sur l'ennemi par le
rapport de Macdonald, annonant que toute l'arme le suivait dans son
mouvement sur Saint-Dizier.

Ce marchal avait pris pour l'arme ennemie le corps de Wintzingerode.
Instruit enfin du vritable tat des choses, et jugeant les dangers de
la capitale, Napolon mit en mouvement toutes ses troupes pour s'en
rapprocher; mais elles taient  plusieurs jours de distance. Parti de
sa personne en poste, il arriva  la Cour-de-France dans la nuit du 30
au 31. L, il rencontra les troupes du duc de Trvise en marche, avec le
gnral Belliard  leur tte. Celui-ci lui rendit compte des vnements
de la journe. Il m'expdia son aide de camp Flahaut, qui arriva  deux
heures du matin et auquel je confirmai les rcits faits  Napolon.
Flahaut retourna vers l'Empereur, qui se rendit  Fontainebleau.

Le 31, j'occupai la position d'Essonne, et, dans la nuit du 31 au 1er
avril, j'allai  Fontainebleau voir l'Empereur et lui parler des
derniers vnements. La belle dfense que nous avions faite reut ses
loges. Il m'ordonna de lui soumettre, pour mon corps d'arme, un
travail de rcompense en faveur de ces braves soldats, qui, jusqu'au
dernier moment, avaient soutenu avec tant de dvouement et de courage
une lutte devenue si prodigieusement ingale.

L'Empereur comprenait alors sa position. Il tait abattu et dispos
enfin  traiter. Il s'arrta, ou parut s'arrter, au projet de runir le
peu de forces qui lui restaient, de les augmenter s'il tait possible
sans faire de nouvelles entreprises, et, sous cet appui, de ngocier. Le
mme jour, il vint visiter la position du sixime corps. En ce moment,
les deux officiers laisss  Paris pour faire la remise des barrires
aux allis, MM. Denys de Damrmont et Fabvier, rentraient au quartier
gnral. Ils apprirent  l'Empereur les dmonstrations de joie et les
transports qui avaient accueilli les troupes ennemies  leur entre dans
la capitale, l'exaltation des esprits, enfin la dclaration de
l'empereur Alexandre de ne plus dsormais traiter avec lui. Un pareil
rcit affligea profondment l'Empereur et changea le cours de ses ides.
En effet, quoiqu'il ft familiaris avec la pense du mcontentement
public, il ne pouvait prvoir l'accueil que recevraient les trangers, 
leur entre dans Paris, de la part de l'immense majorit des habitants
de cette capitale. La paix devenant impossible pour lui, il fallait
continuer la guerre  tout prix. C'tait une ncessit de sa position,
et il n'hsita pas  me le dclarer; mais cette rsolution, fonde sur
le dsespoir, avait rendu ses ides confuses: en me parlant de passer la
Seine et d'aller attaquer l'ennemi l o j'avais combattu, il oubliait
que la Marne, dont tous les ponts avaient t dtruits, tait sur notre
route. En gnral, ds ce moment, je fus frapp du drangement complet
qui avait remplac sa lucidit ordinaire et cette puissance de
raisonnement qui lui tait si habituelle.

Ce fut dans ces dispositions qu'il me quitta pour retourner 
Fontainebleau. Il me donna quelques ordres de dtail pour deux
bataillons de vtrans rests avec moi, et il continua son chemin.
C'tait la dernire fois de ma vie que je devais le voir et l'entendre.

MM. Denys de Damrmont et Fabvier me racontrent toutes les
circonstances du mouvement de Paris, et les transports de joie dont il
tait accompagn. Ainsi la fiert nationale, le sentiment d'un noble
patriotisme, si naturel aux Franais, disparaissaient devant la haine
inspire par Napolon. On voulait la fin de cette lutte obstine,
commence il y avait deux ans, sous des auspices si imposants, suivis de
dsastres dont l'histoire n'offre pas d'exemple, renouvele ensuite par
les efforts inous de la nation, mais rendus bientt impuissants par un
monde d'ennemis compos de l'Europe entire, et auquel s'taient joints
mme des souverains de la famille de Napolon. Cet tat de choses,
accompagn de la dfection des provinces les plus anciennement runies
et de l'puisement absolu de la France, avait chang les opinions et les
sentiments de tous. On ne voyait plus le salut public que dans le
renversement de l'homme dont l'ambition avait amen de si grands
dsastres.

Les nouvelles de Paris se succdaient avec rapidit. Le gouvernement
provisoire me fit parvenir le dcret du snat prononant la dchance
de l'Empereur. Cet acte me fut apport par M. Charles de Montessuis,
anciennement mon aide de camp en gypte. Aprs tre rest six ans prs
de moi, cet officier avait renonc au service, s'tait jet dans la
carrire de l'industrie et avait embrass avec ardeur les ides dont
toutes les ttes taient remplies alors  Paris. Il tait, en outre,
porteur de lettres de diverses personnes dont j'apprciais l'esprit et
j'honorais le caractre. Dans toutes, on s'accordait  me montrer la
rvolution qui s'oprait comme le seul moyen de salut pour la France. Au
nombre des plus marquants de ces correspondants, taient MM. Dessoles et
Pasquier. Montessuis avait aussi diverses lettres pour Macdonald, entre
autres de Beurnonville, et je les lui fis passer.

Il serait difficile d'exprimer ici la foule de sensations que ces
nouvelles me firent prouver et les rflexions qu'elles occasionnrent.
Cette agitation profonde tait le signe prcurseur des sensations que le
souvenir de ces grands vnements ne cessera de faire natre en moi
pendant toute ma vie. Attach  Napolon depuis si longtemps, les
malheurs qui l'accablaient rveillaient en moi cette vive et ancienne
affection qui autrefois dpassait tous mes autres sentiments; et
cependant, dvou  mon pays et pouvant influer sur son tat et sa
destine, je sentais le besoin de le sauver d'une ruine complte. Il est
facile  un homme d'honneur de remplir son devoir quand il est tout
trac; mais qu'il est cruel de vivre dans des temps o l'on peut et o
l'on doit se demander: o est le devoir? Et ces temps, je les ai vus, ce
sont ceux de mon poque! Trois fois dans ma vie j'ai t mis en prsence
de cette difficult! Heureux ceux qui vivent sous l'empire d'un
gouvernement rgulier, ou qui, placs dans une situation obscure, ont
chapp  cette cruelle preuve! Qu'ils s'abstiennent de blmer; ils ne
peuvent tre juges d'un tat de choses inconnu pour eux! Je voyais d'un
ct la chute de Napolon, d'un ami, d'un bienfaiteur, chute certaine,
assure, infaillible, quoi qu'il arrivt; car les moyens de dfense
avaient tous disparu, et l'opinion de Paris et d'une grande partie de la
France, devenue hostile, compltait la masse des maux qui nous
accablaient. Cette chute, retarde de quelques jours, n'entranait-elle
pas la ruine du pays, tandis que le pays, en se sparant de Napolon, et
prenant au mot la dclaration des souverains, les forait  la
respecter? La reprise d'hostilits impuissantes ne les dgageait-elle
pas de toutes les promesses faites? Ce mouvement d'opinion si prononc,
ces actes du snat, du seul corps reprsentant l'autorit publique,
n'taient-ils pas la planche du salut pour sauver le pays d'un naufrage
complet? Et le devoir d'un bon citoyen, quelle que ft sa position,
n'tait-il pas de s'y rallier afin d'arriver immdiatement  un rsultat
dfinitif? Assurment il tait vident que la crainte et la force
seules taient capables de vaincre la rsistance personnelle de
Napolon. Mais fallait-il se dvouer  lui, aux dpens mmes de la
France? Les dbris de l'arme, en se runissant au gouvernement
provisoire, ne donneraient-ils pas  celui-ci une sorte de dignit qui
le ferait respecter des trangers? Ce gouvernement provisoire ne
devait-il pas y trouver les moyens de ngocier comme une puissance, tout
 la fois avec eux et avec les Bourbons, et enfin un appui pour obtenir
toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions
rclamer?

Quelque profond que ft mon intrt pour Napolon, je ne pouvais me
refuser  reconnatre ses torts envers la France. Lui seul avait creus
l'abme qui nous engloutissait. Que d'efforts n'avions-nous pas
prodigus, et moi plus que tout autre, pour l'empcher d'y tomber! Le
sentiment intime d'avoir dpass l'accomplissement de mes devoirs
pendant cette campagne tait d'accord avec l'opinion. Plus qu'aucun de
mes camarades j'avais pay de ma personne dans ces cruelles
circonstances, et montr une constance et une persvrance soutenues.
Ces efforts inous, renouvels tant qu'ils pouvaient amener un rsultat
utile, ne m'avaient-ils pas acquitt envers Napolon, et n'avais-je pas
rempli largement ma tche et mes devoirs envers lui? Le pays ne
devait-il donc pas avoir son tour, et le moment n'tait-il pas venu de
s'occuper de lui? N'y a-t-il pas des circonstances tellement
importantes, qu'un homme d'un caractre pur et droit puisse et doive
s'lever au-dessus de toutes les considrations vulgaires et comprendre
de nouveaux devoirs? Le sentiment de ce qu'on a fait ne doit-il pas
donner la force de les envisager? Et quand une fois ils sont reconnus,
ne faut-il pas agir?

Dans la circonstance, la premire chose  faire tait de suspendre les
hostilits, afin de donner  la politique le moyen de rgler nos
destines. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparler avec
les trangers. Cette dmarche tait pnible, mais ncessaire. Les
trangers eux-mmes n'avaient-ils pas chang de caractre et de
physionomie depuis qu'ils avaient t adopts, pour ainsi dire, par la
masse des habitants de la capitale, par le snat, par toutes les
autorits, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et
universelle se manifestait? On se rappelle mal, aujourd'hui, de ce temps
si extraordinaire, si prs de nous encore par le nombre des annes, mais
si loign par le sentiment. On est oublieux en France. On renie
promptement ses principes, ses paroles et ses actions; mais les faits
n'en sont pas moins constants, et l'histoire impartiale, crite dans des
temps plus reculs et hors de l'influence des partis, consacrera la
vrit. Or cette vrit, la voici: l'opinion d'alors considrait
Napolon comme le seul obstacle au salut du pays. Je l'ai dj dit: ses
forces militaires, rduites  rien, ne pouvaient plus se rtablir. Un
recrutement rgulier tait devenu impossible. Au moment o Paris tait
perdu, tout tombait en lambeaux.

On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se
combattaient, tous les calculs se runissaient pour faire pencher la
balance en faveur de la rvolution qui venait d'clater  Paris et pour
mettre, autant que possible, mes devoirs de citoyen en harmonie avec mes
sentiments personnels et mon affection pour Napolon. Pour montrer les
motifs qui m'avaient fait agir, j'eus la pense de me consacrer aux
devoirs de l'amiti et de suivre Napolon dans l'exil, aprs avoir
excut ce que le salut de mon pays commandait. Mais, avant d'arrter
dfinitivement un parti, il tait convenable et ncessaire de prendre
l'avis de mes gnraux et de m'entourer de leurs lumires.

Tous les gnraux placs sous mes ordres furent donc runis chez moi. Je
leur communiquai les nouvelles reues de Paris. Chacun avait le
sentiment des prodiges oprs pendant la campagne, prodiges hors de tous
calculs, mais aussi tous taient convaincus de l'impossibilit de les
continuer. La dcision fut unanime. Il fut rsolu de reconnatre le
gouvernement provisoire et de se runir  lui pour sauver la France. Des
pourparlers s'ouvrirent avec le prince de Schwarzenberg, et je rdigeai
la lettre qui devait tre envoye  l'Empereur quand tout serait
convenu et arrt. Dans cette lettre, je lui annonais que, aprs avoir
rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui
apporter ma tte et consacrer, s'il voulait l'accepter, le reste de ma
vie au soin de sa personne[13]. Mais, les vnements ayant march par
eux-mmes, comme on le verra bientt, je ne crus pas devoir en prendre
sur moi la responsabilit, et cette lettre ne fut pas envoye.

[Note 13: La lettre originale se trouve[A] dans mes papiers, 
Paris. (_Le duc de Raguse._)]

[Note A: Cette lettre ne s'est pas retrouve. (_Note de
l'diteur._)]

Pendant ce temps, et prcisment au mme moment (4 avril), Napolon
cdait aux nergiques reprsentations de deux chefs de l'arme, portes
jusqu' la brutalit de la part du marchal Ney. Reconnaissant
l'impossibilit de soutenir la lutte, il abandonnait l'Empire en faveur
de son fils, et nommait plnipotentiaires le prince de la Moskowa, le
duc de Tarente et le duc de Vicence. Ceux-ci vinrent, en traversant mon
quartier gnral, m'apprendre ce qui s'tait pass  Fontainebleau.

Cet vnement changeait la face des choses. Isol  Essonne, je n'avais
pu consulter, sur le cas prsent, les autres chefs de l'arme. J'avais
fait au salut de la patrie le sacrifice de mes affections; mais un
sacrifice plus grand que le mien, celui de Napolon, venait de le
sanctionner. Ds lors mon but tait rempli, et je devais cesser de
m'immoler. Mes devoirs me commandaient imprieusement de me runir  mes
camarades. Je serais devenu coupable en continuant  agir seul. En
consquence, j'appris aux plnipotentiaires de l'Empereur mes
pourparlers avec Schwarzenberg, en ajoutant que je rompais  l'instant
toute ngociation personnelle et que je ne me sparerais jamais d'eux.

Ces messieurs me demandrent de les accompagner  Paris. Rflchissant
que, d'aprs ce qui s'tait pass, mon union avec eux pourrait tre d'un
grand poids, j'y consentis avec empressement. Avant de partir d'Essonne,
j'expliquai aux gnraux auxquels je laissais le commandement, et, entre
autres, au gnral Souham, le plus ancien, et aux gnraux Compans et
Bordesoulle, les motifs de mon absence. Je leur annonai mon prochain
retour. Je leur donnai _l'ordre, en prsence des plnipotentiaires de
l'Empereur_, de ne pas faire, _quoi qu'il arrivt, le moindre mouvement
avant mon retour_.

Nous nous rendmes au quartier gnral du prince de Schwarzenberg
(toujours 4 avril) pour prendre l'autorisation ncessaire  notre voyage
 Paris. Dans mon entretien avec ce gnral, je me dgageai des
ngociations commences. Je lui en expliquai les motifs. Le changement
survenu dans la position gnrale devait en apporter un dans ma
conduite. Mes dmarches n'ayant eu d'autre but que de sauver mon pays,
et une mesure, prise en commun avec mes camarades et de concert avec
Napolon, promettant d'atteindre ce but, je ne pouvais m'en isoler. Il
me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet  ma
rsolution.

Arrivs  Paris, dans l'entretien que nous emes ensuite avec l'empereur
Alexandre, je ne fus pas un des moins ardents  dfendre les droits du
fils de Napolon et de la rgente. La discussion fut longue et vive.
L'empereur Alexandre la termina en dclarant qu'il ne lui tait pas
possible de prononcer seul sur cette importante question. Il devait en
rfrer  ses allis, mais tout semblait annoncer qu'il persisterait
dans la dclaration dj faite.

Le 5 au matin, nous nous rendmes chez le marchal Ney pour attendre la
rponse dfinitive. Nous y tions runis depuis quelque temps lorsque le
colonel Fabvier, arrivant en toute hte d'Essonne, vint m'annoncer que,
peu de temps aprs mon dpart de cette ville, plusieurs officiers
d'ordonnance taient venus me chercher pour aller trouver l'Empereur 
Fontainebleau, et le dernier venu avait ajout que, puisque le marchal
tait absent, le gnral commandant  sa place devait se rendre au
quartier gnral imprial. Effrays de cette injonction, les gnraux,
croyant avoir des dangers  courir, n'avaient trouv rien de mieux pour
s'y soustraire que de mettre les troupes en mouvement pour franchir les
lignes ennemies. Le colonel Fabvier les avait rejoints lorsque la tte
des troupes tait dj au pont sur la grande route. Il avait fait aux
gnraux les plus nergiques reprsentations sur leur dtermination. Il
leur avait demand d'attendre mon retour et les ordres qu'il irait
chercher. Ils l'avaient promis formellement. A l'instant, je fis partir
mon premier aide de camp, Denys de Damrmont, pour Essonne. Je me
disposais  m'y rendre, lorsqu'un officier tranger, envoy  l'empereur
Alexandre, vint annoncer que le sixime corps devait tre, en ce moment,
arriv  Versailles. Aussitt aprs le dpart du colonel Fabvier, les
gnraux avaient repris l'excution de leur coupable dessein. Tel est
l'historique de ces vnements.

Lorsque, en 1815, je crus de mon devoir de publier une rponse aux
accusations dont j'tais l'objet, je rendis compte de cette
circonstance, et je m'expliquai ainsi:

Les gnraux avaient mis les troupes en mouvement pour Versailles, le 5
avril,  quatre heures du matin, effrays qu'ils taient des dangers
personnels dont ils croyaient tre menacs et dont ils avaient eu l'ide
par l'arrive et le dpart de plusieurs officiers d'tat-major, venus
de Fontainebleau le 4 au soir. La dmarche tait faite et la chose
irrparable.

Ces vnements taient alors si rcents, que j'eusse t,  coup sr,
contredit par ceux qui y avaient pris part, si j'eusse le moins du monde
altr la vrit, et certainement je n'aurais pas entrepris de me
justifier; mais il est une preuve bien plus positive. J'ai entre les
mains une lettre du gnral Bordesoulle, crite de Versailles, par
laquelle ce gnral, en m'annonant l'arrive du corps d'arme dans
cette ville, s'excuse par les raisons que j'ai dtailles, d'avoir
enfreint mes ordres[14]. Ainsi que je le disais en 1815, la dmarche
faite tait irrparable, et le mal d'autant plus grand, qu'aucune
convention n'avait t arrte avec le gnral ennemi. Je lui avais, au
contraire, annonc la rupture de la ngociation commence. Les troupes
se trouvaient ainsi  la merci des trangers, et non-seulement celles
qui s'taient dtaches, mais encore celles qui entouraient l'Empereur,
qui n'taient plus couvertes.

[Note 14: Versailles, le 5 avril 1814.

Monseigneur,

M. le colonel Fabvier a d dire  Votre Excellence les motifs qui nous
ont engags  excuter le mouvement que nous tions convenus _de
suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de
Tarente et de Vicence_.

Nous sommes arrivs avec tout ce qui compose le corps[B]. Absolument
tout nous a suivis, et avec connaissance du parti que nous prenions,
l'ayant fait connatre  la troupe avant de marcher.

Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les officier sur leur sort,
il serait bien urgent que le gouvernement provisoire ft une adresse ou
proclamation  ce corps, et qu'en lui faisant connatre sur quoi il peut
compter on lui fasse payer un mois de solde, sans cela il est  craindre
qu'il ne se dbande.

MM. les officiers gnraux sont tous avec nous, M. Lucotte except. Ce
joli monsieur nous avait dnoncs  l'Empereur.

J'ai l'honneur d'tre, avec le plus profond respect,
De Votre Excellence,
le trs-humble et dvou serviteur,
Le gnral de division comte BORDESOULLE.]

[Note B: La dfection du sixime corps n'a donc eu lieu que
vingt-quatre heures aprs la premire abdication de l'empereur Napolon.
(_Note de l'diteur.)_]

Il ne restait plus qu'une chose  faire, c'tait d'assurer  la France
leur conservation, en les plaant sous l'autorit du gouvernement
provisoire, et de remplir le vide que leur loignement causait dans
l'arme impriale par des garanties pour la personne de l'Empereur. Je
ne vis que le bien  faire, sans m'arrter  cette rflexion que c'tait
jeter en quelque sorte un voile d'absolution sur la conduite coupable
des gnraux. Je demandai au prince de Schwarzenberg et j'obtins de sa
loyaut si connue la dclaration qui remplissait mon double objet. Cette
dclaration fut mise, _quoique aprs coup_,  la date du 4 avril, poque
o les pourparlers avaient eu lieu, dans le but de cacher la confusion
qui avait exist et de donner une apparence de rgularit  ce
qu'avaient produit la peur et le dsordre.

Je me rendis  Versailles pour y passer la revue de mes troupes et leur
expliquer les nouvelles circonstances dans lesquelles elles se
trouvaient; mais,  peine en route pour m'y rendre, je reus la nouvelle
qu'une grande insurrection venait d'clater. Les soldats criaient  la
trahison. Les gnraux taient en fuite et les troupes se mettaient en
marche pour rejoindre Napolon. Elles n'eussent pas fait deux lieues
sans avoir sur les bras des forces qui les auraient dtruites. Je pensai
que c'tait  moi  les ramener  la discipline,  l'obissance et enfin
 les sauver. Je htai ma marche. A chaque quart de lieue, je trouvais
des messages plus alarmants. Enfin j'atteignis la barrire de
Versailles, et j'y trouvai tous les gnraux runis; mais le corps
d'arme tait en marche dans la direction de Rambouillet. Lorsque j'eus
fait connatre aux gnraux mon intention de rejoindre les troupes, ils
m'engagrent fort  ne pas excuter ce projet. Le gnral Compans me
dit: Gardez-vous-en bien, monsieur le marchal, les soldats vous
tireront des coups de fusil.--Libre  vous, messieurs, de rester, leur
dis-je, si cela vous convient. Quant  moi, mon parti est pris. Dans une
heure, je n'existerai plus, ou bien j'aurai fait reconnatre mon
autorit. L-dessus je me mis  suivre la queue de la colonne  une
certaine distance. Il y avait beaucoup de soldats ivres. Il fallait leur
donner le temps de retrouver leur raison.

J'envoyai un aide de camp pour voir leur contenance. Il revint et me dit
qu'ils ne vocifraient plus et marchaient en silence. Un second aide de
camp fut envoy et annona partout ma prochaine arrive. Enfin un
troisime apporta l'ordre de ma part de faire halte, et aux officiers
de se runir par brigade  la gauche de leurs corps.

L'ordre s'excuta, et j'arrivai. Je mis pied  terre, et je fis former
le cercle au premier groupe d'officiers que je rencontrai. Je leur
demandai depuis quand ils taient autoriss  se dfier de moi. Je leur
demandai si, dans les privations, ils ne m'avaient pas vu le premier 
souffrir, et, dans les dangers et les prils, le premier  m'exposer. Je
leur rappelai tout ce que j'avais fait pour eux et les preuves
d'attachement que je leur avais donnes. Je parlais avec motion, avec
chaleur, avec entranement. On avait voulu les livrer, disait-on, pour
les dsarmer! Mais leur honneur et leur conservation ne m'taient-ils
pas aussi chers que mon honneur et ma vie? N'taient-ils pas tous ma
famille, et ma famille chrie? etc., etc.

Les coeurs de ces vieux compagnons s'abandonnrent  un mouvement de
sensibilit, et je vis plusieurs de ces figures, basanes et marques de
cicatrices, se couvrir de larmes. Je fus moi-mme profondment attendri.

Oh! qu'un chef digne de ses soldats, aprs avoir vcu avec eux dans les
chances varies de la guerre, a de puissance sur leurs esprits, et
qu'il est malhabile s'il la laisse chapper! Je recommenai les mmes
discours aux divers cercles d'officiers, et je les envoyai reporter mes
paroles  leurs soldats. Le corps d'arme prit les armes, et dfila en
criant: Vive le marchal, vive le duc de Raguse! et se mit en marche
pour aller prendre les cantonnements que je lui avais assigns du ct
de Mantes. Je peux difficilement exprimer ma satisfaction d'avoir obtenu
un succs aussi complet. C'tait bien mon ouvrage, le prix d'un
ascendant, mrit d'avance, sur des troupes dont je partageais depuis si
longtemps les travaux.

C'tait aussi le prix de ma gnreuse confiance en elles. Ma situation
aurait t bien diffrente si j'avais suivi les conseils timides qu'on
m'avait donns. On tait  Paris, pendant ces vnements, dans un grand
moi. On prouvait de vives inquitudes. Quand je revins, le soir, chez
M. de Talleyrand, je fus ft, compliment; chacun me demandait des
dtails sur ce qui s'tait pass.

Tel est le rcit fidle des vnements de cette poque, en tout ce qui
me concerne. Ils ont t pour moi la source de cuisants chagrins. Je
l'ai dj dit et je le rpte, ce qui m'a donn la confiance d'agir
ainsi tait particulirement le sentiment intime de ce que j'avais fait
pendant la campagne o j'avais dpass mes devoirs et montr un tel
dvouement, que je croyais m'tre plac au-dessus de toute accusation
et de tout soupon possible. Ma conviction fut si intime alors, et mes
intentions si droites, que jamais depuis je ne me suis reproch rien de
ce que j'ai fait. Un homme sens doit, quoi qu'il arrive, agir toujours
ainsi, quand il est abandonn  ses lumires et  la voix de sa
conscience. L'infaillibilit n'est pas dans notre nature; et c'est
l'intention qui,  mes yeux, doit caractriser les actions. Je ne
regrette qu'une seule chose, c'est de n'avoir pas suivi Napolon  l'le
d'Elbe aprs qu'il fut descendu du trne, n'importe quelles en eussent
t pour moi les consquences[15].

[Note 15: On a toujours reproch au marchal duc de Raguse d'avoir
fait crouler l'Empire _vingt-quatre heures plus tt_ par la dfection du
sixime corps, qu'il commandait.

Quant au mouvement mme du sixime corps, on a vu que, le marchal
absent, ce sont les gnraux commandant les troupes du sixime corps qui
l'ont effectu, _malgr ses ordres prcis_. La preuve de ce fait rsulte
de la lettre du gnral Bordesoulle.--Mais, bien plus, cette dfection
n'a eu lieu que vingt-quatre heures _aprs_ l'abdication de
l'Empereur.--Celle-ci avait t faite _le_ 4 _avril_, et le mouvement du
sixime corps ne fut opr que _le_ 5. (_Note de l'diteur._)]

Avant de terminer cet important chapitre, je veux jeter un coup d'oeil
rapide sur les symptmes de l'opinion incontestable de cette poque.
Les faits ont t compltement dnaturs depuis, et l'on a eu jusqu' la
pense de reprsenter Napolon comme populaire  l'poque de sa chute,
tandis qu'il tait partout rprouv.

Le peuple de Paris particulirement voulait la chute de l'Empereur; et
ce qui le prouve, c'est son indiffrence quand nous combattions avec
tant d'nergie sous les murs de la capitale. C'est sur les hauteurs de
Belleville et sur la droite du canal que le combat vritable s'est
livr. Eh bien, il n'est pas venu une seule compagnie de garde nationale
pour joindre ses efforts aux ntres. A peine quelques hommes isols se
sont-ils runis  nos tirailleurs. Les postes mmes de police situs 
la barrire, dont la consigne tait d'empcher les soldats fuyards de
rentrer, s'taient retirs  l'arrive de quelques boulets ennemis.

Napolon avait jug les dispositions des habitants de Paris lorsqu'il
avait refus d'armer toute la garde nationale. Il les avait jugs quand,
tant, le 30 mars,  une heure du matin,  la Cour-de-France, il avait
renonc  venir  Paris, occup encore par mes troupes. J'ai dit
prcdemment qu'elles y sjournrent pendant toute la nuit du 30 au 31
jusqu' huit heures du matin. Certes, il n'tait pas homme  tre arrt
par la considration de refuser l'excution d'une convention faite par
ses lieutenants quelques heures seulement auparavant. Il avait le
pouvoir, il avait le droit de l'annuler, puisqu'il tait arriv avant
son excution. Sa retraite sur Fontainebleau prouve qu'il ne voyait
aucun moyen de prolonger la lutte.

Il l'a prouv par la facilit avec laquelle il s'est dcid  se
dmettre de sa couronne, et la manire dont il a appris les vnements
et s'en est expliqu avec le duc de Tarente. Enfin il les avait jugs
quand, en partant pour l'arme, il avait tenu  M. Mollien le discours
que j'ai rapport et que celui-ci m'a certifi souvent. Cette opinion
sur les dispositions du peuple a t confirme par la manire dont les
premiers intresss ont quitt la partie, par le dpart de Joseph,
lieutenant de l'Empereur, muni des pouvoirs civils et militaires, qui
quitta la capitale plus de trois heures avant la fin du combat, et qui
emmena avec lui le ministre de la guerre, les ministres, et tout ce qui
avait caractre de gouvernement. Les habitants de Paris l'ont prouv par
la physionomie si remarquable qu'ils eurent le jour de l'entre des
allie, par les transports de joie auxquels ils se livrrent le 12 avril
et le 3 mai, jours de l'entre de Monsieur et du roi. Ce n'tait pas et
cela ne pouvait tre de l'amour pour ceux-ci de la part d'une gnration
nouvelle, c'tait de la haine pour un ordre de choses dtruit que l'on
ne voulait plus revoir.

Je ne sais si je suis parvenu  donner une juste ide de ce qui s'est
pass dans cette mmorable poque. Jamais tant de combats ne se sont
accumuls en un si petit nombre de jours, et jamais lutte n'a t
soutenue avec des moyens aussi faibles, aussi misrables. On peut se
figurer la difficult de mouvoir des dbris sans organisation, une
runion d'hommes appartenant  tant de corps diffrents, et dont la
force, si peu considrable, tait  peine entretenue par l'incorporation
journalire de jeunes gens sortant de la charrue et ne sachant pas
charger leurs armes. Chaque jour les pertes taient grandes. Ainsi
c'taient toujours des soldats arrivs de la veille, d'une mme
ignorance, d'une inexprience semblable, qui taient appels 
combattre.

Si la chute de l'ordre politique qui nous rgissait n'avait pas t le
rsultat de la campagne, aucune autre de nos temps n'aurait t vante
avec plus de raison. C'est sans arme proprement dite que nous l'avons
entreprise et faite. Le prestige encore vivant de notre grandeur passe
tait notre arme la plus puissante. Mais aussi que de dvouement
n'a-t-il pas fallu de la part des chefs pour donner un peu de
consistance  ce qui avait si peu d'ensemble et de moyens rels! Que de
fois n'ai-je pas fait le mtier de chaque grade, depuis le devoir de
chef suprme jusqu' celui d'officier major d'un rgiment! Je l'ai dj
dit, ces quelques milliers d'hommes avec lesquels j'ai combattu, pendant
trois mois, appartenaient  cinquante-deux bataillons diffrents, et
sous Paris c'taient les dbris de soixante-dix bataillons.

On peut se demander si les succs obtenus, et qui ont suspendu la
catastrophe, n'ont pas t plus funestes qu'utiles aux intrts de
Napolon. Une fois le congrs de Chtillon assembl, peut-tre serait-on
arriv assez vite  une conciliation si le sourire de la fortune 
Champaubert et  Vauchamp n'tait pas venu plonger Napolon dans les
plus tranges illusions. Lion rugissant et se dbattant dans les rets
dont il tait enlac,  chaque succs il donnait de nouvelles
instructions. Il esprait toujours un miracle, comme il lui en tait
arriv tant de fois en sa vie; et le miracle serait arriv si Soissons
ne se ft pas rendu. Mais le miracle et t sans rsultat dfinitif.

Napolon portait en lui le germe de sa destruction. Son caractre
l'entranait visiblement et invitablement vers sa perte. Aprs d'aussi
grands revers que ceux qu'il avait prouvs, il ne pouvait exister 
ses propres yeux, sans tre remont  la hauteur dont il tait tomb. Le
retour mme au fate de la puissance ne l'aurait pas satisfait. Ses
finalits, causes puissantes de son lvation, sa hardiesse, son got
pour les grandes chances, son habitude de risquer beaucoup pour obtenir
davantage et son ambition sans bornes devaient  la longue amener sa
perte, et d'autant plus srement qu'alors, c'est--dire autrefois, ses
passions taient modifies par des facults qui, en grande partie,
avaient disparu. Ses calculs et sa prudence, sa prvoyance et sa volont
de fer avaient fait place  beaucoup de ngligence, d'insouciance, de
paresse,  une confiance capricieuse et  une incertitude ainsi qu' une
irrsolution interminable.

Il y a eu deux hommes en lui, au physique comme au moral:

Le premier, maigre, sobre, d'une activit prodigieuse, insensible aux
privations, comptant pour rien le bien-tre et les jouissances
matrielles; ne s'occupant que du succs de ses entreprises, prvoyant,
prudent, except dans le moment o la passion l'emportait; sachant
donner au hasard, mais lui enlevant tout ce que la prudence permet de
prvoir; rsolu et tenace dans ses rsolutions, connaissant les hommes
et le moral qui joue un si grand rle  la guerre; bon, juste,
susceptible d'affection vritable et gnreux envers ses ennemis.

Le second, gras et lourd, sensuel et occup de ses aises jusqu' en
faire une affaire capitale, insouciant et craignant la fatigue; blas
sur tout, indiffrent  tout, ne croyant  la vrit que lorsqu'elle se
trouvait d'accord avec ses passions, ses intrts ou ses caprices; d'un
orgueil satanique et d'un grand mpris pour les hommes; comptant pour
rien les intrts de l'humanit; ngligeant dans la conduite de la
guerre les plus simples rgles de la prudence: comptant sur sa fortune,
sur ce qu'il appelait son _toile_, c'est--dire sur une protection
toute divine; sa sensibilit s'tait mousse, sans le rendre mchant;
mais sa bont n'tait plus active, elle tait toute passive. Son esprit
tait toujours le mme, le plus vaste, le plus tendu, le plus profond,
le plus productif qui fut jamais; mais plus de volont, plus de
rsolution, et une mobilit qui ressemblait  de la faiblesse.

Le Napolon que j'ai peint d'abord a brill jusqu' Tilsitt. C'est
l'apoge de sa grandeur et l'poque de son plus grand clat. L'autre lui
a succd, et le complment des aberrations de son orgueil a t la
consquence de son mariage avec Marie-Louise.

Aprs avoir parl si longuement de Napolon, je pense l'avoir dpeint
tel que je l'ai vu et jug, et cependant j'ai cru utile d'ajouter
l'analyse qui prcde, au moment o je vais cesser de prononcer son
grand nom. Je vais quitter cette poque de gloire et de calamit, o
tant de grandes choses ont t faites et o les jours taient marqus
par des vnements qui bouleversaient les peuples, pour peindre un monde
nouveau. Ici tout est petitesse, et souvent la petitesse va jusqu' la
dgradation. Je vais quitter le rcit des combats qui chauffent et
lvent l'me, pour raconter des intrigues et les actions d'tres
souvent abjects. Je me croyais arrive au terme de mes rcits militaire:
et cependant, quand le temps sera venu, je raconterai encore des combats
livrs sur ce mme thtre que je viens de quitter, combats bien plus
affligeants; car ce sont des Franais combattant contre des Franais
avec acharnement, et pour comble de maux, et pour excs de misre,
j'aurai  raconter des revers! Ainsi le succs ne viendra pas mme
m'offrir des consolations aux malheurs rsultant de la nature de la
guerre!




NOTE DU DUC DE RAGUSE
SUR SES RAPPORTS PERSONNELS AVEC NAPOLON

J'ajouterai aux rcits que je viens de terminer un examen rapide des
rapports qui ont exist entre Napolon et moi. Celui qui a lu avec
attention ces _Mmoires_ le connat; mais je vais rtrcir le cadre et
en prsenter l'esprit.

Quelques personnes ont dit et rpt que j'avais t l'objet d'une
prdilection toute particulire de Napolon, et trait par lui comme un
fils chri. M. de Montholon, dans ses rcits de Sainte-Hlne, met dans
la bouche de Napolon que, lorsqu'il tait lieutenant d'artillerie, il
avait partag avec moi son existence. Tout cela est faux et ridicule,
et ne mrite aucune rponse. C'est comme capitaines et non comme
lieutenants que nous avons servi ensemble. Peu importe! Mais je ne sais
pas ce que nous aurions pu nous donner: il ne possdait rien, et moi
fort peu de chose. C'est donc une phrase potique dont l'imagination
seule fait les frais. Pendant assez longtemps, il n'a pu me rendre aucun
service ni influer d'aucune manire sur ma destine; et, prcisment
alors, j'ai pu lui donner plus d'une preuve d'amiti et de dvouement.
Quand il s'est lev, j'ai suivi de loin sa fortune. Ce rsultat tait
dans son intrt, il drivait de la force des choses. Assurment, il ne
viendra jamais dans ma pense de mconnatre les obligations que j'ai
eues envers Napolon; mais, tout en les reconnaissant, j'ai le droit de
les apprcier  leur juste valeur.

Deux jeunes officiers du mme grade se rencontrent: l'un a vingt-quatre
ans, l'autre dix-neuf: l'un est un homme de gnie dvor d'ambition,
l'autre est ardent et dsire parvenir. Des antcdents ont dj tabli
quelques rapports entre eux. Ils se conviennent, et ds lors les mmes
intrts, les mmes vues, les unissent. L'un d'eux, favoris par des
circonstances qu'il saisit avec habilet, devient gnral; l'autre lui
reste attach sans obtenir aucun avantage personnel. Il suit la fortune
du premier  ses risques et prils, mme en compromettant son avenir,
par pur sentiment d'affection. Des chances favorables et contraires se
succdent, jusqu'au moment o la fortune comble de ses biens celui
qu'elle a dj favoris. N'est-il pas naturel que celui qui l'a
accompagn constamment jusque l le suive, malgr la distance qui les
spare? Un chef a besoin de collaborateurs, et n'est-il pas dans ses
intrts, comme dans la nature des choses, de les choisir parmi ceux
qu'il connat, parmi ceux dont il a pu apprcier l'aptitude, le zle et
la capacit? Alors, dans la mesure des conditions diffrentes, ceux-ci
s'lvent, et une incapacit dmontre ou des torts graves peuvent seuls
interrompre pour eux la route des grandeurs. L'intrt bien entendu,
comme la justice, commande imprieusement cette manire d'agir, et, si
dj le dvouement de ces collaborateurs a t jusqu' compromettre leur
tte pour servir l'ambition du chef qu'ils se sont choisi, comme au 18
brumaire et plus anciennement dans d'autres circonstances, n'ont-ils pas
des droits acquis, que rien ne peut dtruire?

Je crois donc devoir conclure que, si j'ai fait une carrire brillante,
je l'ai d d'abord au hasard, qui, ds ma grande jeunesse, m'a plac
dans des circonstances favorables, et ensuite  mes bons services et 
un zle qui jamais ne s'est dmenti un seul jour.

J'ai donc t trait par Napolon avec justice, avec bienveillance;
mais, je le dclare hautement, jamais comme un favori ou une personne
objet d'une prdilection particulire.

Un souverain donne  sa faveur des caractres qu'il est facile de
spcifier. Il place l'homme qu'il aime dans une situation o la gloire
est facile  acqurir par l'abondance des moyens qu'il met  sa
disposition. Il fait valoir ses actions dans chaque occasion; il le
comble de richesses; il l'associe  ses plaisirs, aux charmes de sa
cour; il fait rejaillir sur lui une partie de l'clat qui l'environne.

Ai-je t trait ainsi?

Assurment non. Les commandements qui m'ont t donns ont toujours t
les pires de ceux que je pouvais recevoir.

En gypte, je dsirais ardemment faire la campagne de Syrie, o mes
camarades et mes amis allaient acqurir de la gloire. On me confina 
Alexandrie, au milieu de la famine, de la peste et de toutes les misres
runies.

En 1800, je dsire commander des troupes, et on me laisse dans le
service de l'artillerie.

Les commandements les plus brillants, sur les ctes, sont crs: c'est
un corps d'anne, abandonn dans les hpitaux, en partie compos de
mauvaises troupes trangres, qui est mon partage.

Au moment de l'rection de l'Empire, tous les commandants des corps
d'arme sont crs marchaux d'Empire: seul de cette catgorie je suis
except, et tel cependant qui n'avait jamais command qu'un faible
rgiment avait reu cette dignit. Je reste simple gnral commandant un
corps d'arme; mais ce commandement me donne la facult de transformer
bientt les troupes qui me sont confies en un corps d'lite, et elles
font glorieusement la campagne de 1805.

Arriv en Italie, je passe au commandement de l'arme de Dalmatie, o
tout est difficult et misre, o les moyens manquent, o des forces
triples des miennes me sont opposes. J'y rappelle les succs et
j'assure la possession de cette province. Je sollicite ardemment ensuite
d'tre appel en Pologne; cette faveur m'est refuse.

La guerre de 1809 me fait entrer en campagne. Je suis toujours destin 
combattre des forces au moins doubles des miennes. Mais plusieurs
victoires m'ouvrent la route, et, aprs une srie de combats et une
marche de plus de cent cinquante lieues, je viens,  jour fixe, prendre
ma place  l'avant-garde de la grande arme. Je fais courir un danger
imminent  l'arme autrichienne, qui la mne  demander un armistice, et
je suis fait marchal. Cette dignit, reue sous de pareils auspices,
n'tait-elle pas une simple dette que payait Napolon?

Plus tard, toutes sortes de malheurs viennent nous accabler en Espagne.
Les plus grands moyens runis sont rduits  rien par l'impritie,
l'imprvoyance, et c'est sur moi que Napolon jette les yeux pour aller
rparer tous ces malheurs. Une arme de moins de trente mille hommes
survit  une autre de soixante-dix mille qui existait peu de mois
auparavant; elle n'a plus de cavalerie; elle n'a plus d'artillerie. On
l'abandonne, et on se contente de faire mille promesses qui ne se
ralisent pas. On divise les commandements, ce qui empche toute
opration d'tre combine avec sagesse et excute avec vigueur, tout en
faisant peser sur moi la plus injuste responsabilit. On me donne des
ordres impratifs dont l'excution amne des revers certains et prvus.
On refuse de me rendre une libert que je rclame instamment, ne voulant
pas tre l'agent de tous les maux que je prvois. Enfin on amne la
confusion de toutes les manires.

Cependant la campagne est laborieusement conduite, et, aprs avoir
surmont des difficults presque surnaturelles, elle ne manque que par
une fatalit dplorable, qui met ma vie dans un pril imminent. L'ennemi
a perdu autant que nous; la retraite s'est faite avec ordre, et cette
bataille, toute fcheuse qu'elle est, jette encore un grand clat sur
nos armes. Son chef est digne d'intrt  plus d'un titre, et la
premire preuve que je reois de celui de Napolon est de subir un
interrogatoire et d'tre l'objet d'une enqute.

Mes blessures encore saignantes, je rentre en campagne, et je remplis ma
tche largement dans la campagne de 1813. J'y vois se renouveler la
destruction d'une arme de plus de cinq cent mille hommes par suite
d'une incurie sans exemple, d'une faiblesse et d'une indiffrence qui ne
cesse d'accompagner tous les actes de Napolon.

1814 arrive: les illusions de son esprit, qui ne cessent de dominer son
caractre, rendent infructueux les efforts hroques de cette campagne,
et tout s'croule.

Si je jette un regard sur les dons que Napolon m'a faits, ils ont peu
d'importance en les comparant  ceux dont d'autres ont t combls.
Jamais aucun bienfait d'argent ne m'a t accord. Mes dotations ne
s'levaient pas au del de celles des simples gnraux, tandis que mes
camarades taient combls de richesses. Un million cinq cent mille
francs, huit cent mille francs, sept cent mille francs, cinq cent mille
francs de rente, constituent leurs majorats. Sous ce rapport, je ne
pense pas qu'une bien grande reconnaissance m'ait t impose. Quant 
la manire dont j'ai t associ aux jouissances de la cour,  l'clat
du trne imprial, il me suffira d'un seul mot. Pendant le temps du
rgne imprial, pendant les dix ans du rgime de l'Empire, j'ai pass
six semaines  Paris, en voyages de quinze jours chacun. En 1804, lors
du couronnement; en 1809, aprs la paix de Vienne, et en 1811, en allant
prendre le commandement de l'arme de Portugal.

On voit que, si j'ai eu ma part des travaux de l'Empire, si j'ai
contribu  sa gloire, partag ses infortunes et ses misres, j'ai bien
peu particip  ses triomphes et a ses joies. S'il est flatteur pour moi
d'avoir presque toujours t choisi pour commander dans les
circonstances les plus difficiles, si je suis heureux d'en tre sorti
souvent avec succs, je ne puis regarder comme une faveur d'y avoir t
plac.

J'ai donc raison de prtendre que jamais je n'ai t trait par Napolon
de manire  avoir envers lui des devoirs de reconnaissance d'_une
nature particulire_.

Napolon a probablement t l'tre que j'ai le plus aim dans ma vie.
Mais, quand j'ai vu que ce beau gnie s'obscurcissait, quand j'ai pu
juger, par ses ordres en Espagne, que sa haute raison faisait place 
des hallucinations continuelles, et que, plus tard, servant sous ses
yeux, j'ai pu voir la confirmation de mes douloureux soupons;
qu'insensible aux intrts de la France,  la conservation de ses
soldats, il ne vivait que d'orgueil et ne sortait pas de ses
aberrations, j'avoue que mon coeur, qui s'tait dj refroidi, s'est
glac, et que je n'ai plus eu d'autres sentiments que ceux qui
m'attachaient  la patrie, en mditant cependant la pense, aprs avoir
sauv la France de ses folies, de consacrer le reste de ma vie  sa
personne.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE VINGTIME



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Montmirail, le 15 fvrier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi a pass  Nogent et  Bray; il
s'est port sur Donnemarie et menace Nangis. L'Empereur se porte
aujourd'hui sur la Fert-sous-Jouarre, le duc de Trvise est entre
Soissons et Reims, suivant l'arme de Sacken.

Il est ncessaire, monsieur le marchal, que vous fassiez mine de
poursuivre l'ennemi afin de l'obliger  faire une marche rtrograde, et,
comme vous tes suprieur en cavalerie et que l'infanterie ennemie est
dsorganise, Sa Majest ne voit pas d'inconvnients  dcouvrir un peu
votre position; lorsque vous croirez ne plus pouvoir la tenir, vous
pourrez prendre la position de Montmirail et successivement celle de la
Fert, mais le plus lentement possible, afin qu'on ne nous vienne pas
bloquer sur Paris, et que l'Empereur ait le temps de se retourner.

Sa Majest a dtruit et mis hors de combat la meilleure arme de
l'ennemi, qu'on estime avoir t  peu prs de quatre-vingt mille
hommes[16].

[Note 16: Les succs de Champaubert et de Montmirail tait
brillants et glorieux; mais il y avait loin du rsultat obtenu  une
sorte de destruction de l'arme. (_Note du duc de Raguse._)]

Maintenant, Sa Majest va entreprendre l'arme du prince de
Schwarzenberg, qui est de cent vingt mille hommes, et, si ce n'tait que
cette arme a pris trop vivement l'offensive sur Paris, l'Empereur se
serait port sur Chlons et Vitry. Aussitt que Sa Majest sera rassure
sur les dispositions de ceux ci, et au moindre mouvement de retraite
qu'ils feront, son intention est de gagner sur-le-champ Vitry et
l'Alsace; et, comme il est possible qu'ils soient dcids  un mouvement
rtrograde par les vnements majeurs qui viennent d'arriver, et par
l'effet moral qu'ils auront sur la France et sur Paris, aussitt que
l'Empereur aura connaissance que l'ennemi se sera dcid  faire un
mouvement rtrograde, Sa Majest dsirerait vous trouver encore  toges
ou  Montmirail: alors nous appuierons sur vous  pas prcipits pour
obliger l'ennemi  faire de grandes marches, et, par suite, le mettre en
droule. Toutes les fois que vous m'crivez, arrangez votre lettre comme
si elle devait tre lue par l'ennemi: au surplus vous avez un petit
chiffre; ou enfin il faut envoyer un officier de confiance qui ferait
part de ce qu'on ne pourrait crire.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

La Fert-sous-Jouarre, le 15 fvrier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, il y aura probablement une grande bataille
le 17, le 18 ou le 19, du ct de Guignes, contre les Autrichiens.
L'Empereur dsire que vous teniez  toges autant que la prudence peut
vous le suggrer, et que vous vous approchiez aprs cela de Montmirail.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Meaux, le 15 fvrier 1814, onze heures et demie du soir.

Monsieur le duc de Raguse, vous tes srement instruit qu'il s'est
montr quelques partis de cavalerie, et mme de l'infanterie sur les
hauteurs de Montmirail, quand le gnral Leval et le gnral
Saint-Germain y sont arrivs. Il parat que le gnral Leval a fait
marcher sur ces partis. Or ne sait pas si c'est une colonne dirige sur
Montmirail, ou si c'est de l'infanterie gare dans la journe
d'avant-hier; en tout tat de cause, arrangez-vous de manire que le
gnral Leval et le gnral Saint-Germain continuent leur marche de
Montmirail sur Meaux, o il est de la plus grande importance qu'ils
arrivent promptement. Regardez donc ces deux corps comme indpendants de
votre position et manoeuvrez en consquence dans le sens des
instructions que je vous ai donnes de la part de Sa Majest, et par
lesquelles je vous disais qu'il y aura probablement une grande bataille
le 17, le 18 ou le 19 du ct de Guignes, contre les Autrichiens: que
l'Empereur dsire que vous teniez  toges autant que la prudence peut
vous le suggrer, et que vous vous approchiez aprs cela de Montmirail.

Agissez donc suivant les circonstances, le gnral Leval et le gnral
Saint-Germain ayant l'ordre de venir  grandes marches sur Meaux.

Je vous envoie la copie de l'ordre que j'ai donn hier au gnral
Vincent, qui est rest  Chteau-Thierry.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



La Fert-sous-Jouarre, le 17 fvrier 1814, trois heures aprs midi.

Monsieur le gnral Vincent, l'Empereur ordonne que vous fassiez mettre
de suite en marche le bataillon qui a t laiss sous vos ordres 
Chteau-Thierry, ainsi que les deux pices de canon et tout ce qu'il y
aurait  Chteau-Thierry appartenant  l'arme, pour rentrer  Meaux, et
l, rejoindre sa division. Instruisez-moi de la rception et de
l'excution de cet ordre.

Vous resterez  Chteau-Thierry avec le dtachement de gardes
d'honneur; et, si vous tiez pouss par des forces suprieures,
prvenez-en le duc de Raguse  Montmirail, et venez couvrir le point
important de la Fert-sous-Jouarre. Ayez soin de donner avis de tout ce
qui se passe. L'Empereur vous recommande de nouveau d'armer les
habitants de Chteau-Thierry, puisque les armes ne manquent plus.--Armez
aussi les habitants des environs, et formez-vous ainsi une petite arme
d'insurrection qui mette  l'abri de toute cavalerie ennemie. Vous
pouvez mme prendre deux pices de canon ennemies, de celles qui restent
sur le champ de bataille, et les organiser avec les canonniers du pays
pour la dfense du pays.



LE GNRAL GROUCHY AU MARCHAL MARMONT.

Montmirail, le 15 fvrier 1814.

Mon cher duc, je m'empresse de vous prvenir que, depuis ce matin, un
corps de Bavarois, de douze escadrons, et autant de bataillons, avec de
l'artillerie, venant de Szanne, sont sur les hauteurs, entre Mauringe
et Martaunay, et tiraillent avec la division Leval, qui est en position
ici. Ce corps pourrait bien tre l'avant-garde de Wrede.

Le gnral Montesquiou, qui se trouvait  Montmirail, en est parti en
toute hte pour prvenir Sa Majest. J'ignore quels ordres elle croira
devoir donner, mais je compte rester ici jusqu' leur rception.

Peut-tre pensez-vous que devant avoir ce corps sur vos derrires, du
moment o j'abandonnerai Montmirail (si j'en reois l'ordre), il
conviendrait que vous vinssiez ici, vous mettant en marche de manire 
ce que nous puissions combattre ds demain ces Bavarois et leur donner
une pousse avant de nous runir  l'Empereur.

Recevez, mon cher marchal, l'expression de ma fidle amiti et
faites-moi bien vite part de ce que vous allez faire.

Comte de GROUCHY.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Montereau, le 20 fvrier 1814, cinq heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, nous venons de recevoir vos dpches et
celles du gnral Grouchy.

Puisque vous avez abandonn la route de Montmirail, l'Empereur pense
que vous devriez vous porter sur Szanne pour vous trouver sur la route
de Vitry; vous seriez alors en position de vous porter sur
Arcis-sur-Aube ou de retourner sur Montmirail pour couvrir la route de
Chlons.

Il est ncessaire que vous avez des partis de cavalerie et d'infanterie
 Montmirail.

Wintzingerode, qui avait occup Soissons avec cinq ou six mille hommes
de troupes, l'avait vacu le 16, pour se porter sur Reims et
probablement sur Chlons. tant oppos  ces corps, il faut, monsieur le
marchal, que vous en suiviez les mouvements.

L'ennemi, battu  Montereau, a vacu Bray et Nogent, et se porte en
toute hte sur Troyes; quelle est son intention? Veut-il livrer bataille
 Troyes, rappeler Blcher, qui, de Chlons par Arcis-sur-Aube,
pourrait tre en trois ou quatre jours  Troyes? Alors il faut qu'il
passe par Arcis-sur-Aube, et vous ne pourrez pas ignorer son mouvement.
Ou bien l'ennemi veut-il s'loigner bien davantage pour se concentrer ou
se rapprocher de ses renforts?

Une raison qui pourrait le dterminer  tenir Troyes, ce serait le
dsir de couvrir le congrs de Chtillon-sur-Seine; mais cette
considration pourtant ne serait que du second ordre.

Nous avons rtabli le pont de Bray; il est probable que dans la journe
nous aurons rtabli le pont de Nogent; une de nos colonnes est dj
arrive  Sens.

En rsum, monsieur le marchal, vos instructions sont donc: 1 de
couvrir Paris sur la route de Chlons et Vitry; 2 de vous runir 
l'arme sur l'Aube et Troyes, en mme temps que Blcher (si Blcher se
runissait  l'arme allie).

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT AU MAJOR GNRAL.

Reveillon, le 21 fvrier 1814.

Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de inscrire hier matin. Je ferai mes efforts pour me conformer
aux instructions qu'elle renferme. _Mais Sa Majest doit juger de ce
qu'il est possible de faire avec deux mille quatre cents hommes
d'infanterie forms de quarante-sept bataillons, et neuf cents chevaux,
le tout us par cinquante-trois jours de marche d'hiver_ et plus de...
_combats_ o ce qu'il y avait de meilleur _a pri_. J'avais espr que
Sa Majest daignerait _penser  moi en distribuant les nouvelles
troupes_.

Mes rapports n'annoncent aucune force ennemie sur toges; il ne s'est
montr que quelques patrouilles en avant de Montmirail. D'autres
patrouilles viennent sur Montmirail de Dannery. L'ennemi n'a personne 
Szanne, mais il a des troupes lgres dans les villages en arrire; mes
patrouilles entrent plusieurs fois par jour dans Szanne.

Je ne me rends point  Szanne, parce que l'ennemi parat occuper en
force pernay et semblerait annoncer un mouvement en suivant la Marne.
Le gnral Vincent a inform le gnral Ledru  la Fert-sous-Jouarre,
que quatre cents cavaliers prussiens taient venus s'tablir  Piroit,
s'annonant comme l'avant-garde d'York. Je ne crois gure  ce
mouvement, qui exigerait plus de forces qu'il n'en peut rester 
l'ennemi sur ce point; mais je ne puis me dispenser de l'observer, afin
que, s'il l'excutait, je puisse me porter  temps sur la
Fert-sous-Jouarre, ce que je puis faire d'ici en une marche et demie,
et en exigerait deux de Szanne.



LE GNRAL DE GROUCHY AU MARCHAL MARMONT.

Lacoix-en-Brie, le 20 fvrier 1814, huit heures un quart du soir.

Je m'empresse, mon cher marchal, de vous donner communication de la
lettre que je reois de M. le gnral Ledru, commandant  la
Fert-sous-Jouarre: quelque exagration qu'il puisse y avoir quant  la
quantit des troupes dont on annonce la marche, toujours est-il certain
que ce mouvement de l'ennemi mrite d'tre pris en considration. C'est
ce qui me fait ne pas perdre un moment  vous le faire connatre,
profitant pour cela de l'officier du prince de Neufchtel qui vous
apporte des dpches.

Provins est occup par nos troupes, et, au lieu de marcher sur
Montereau, je me rendrai demain  Bray, avec les troupes que je
commande.

L'Empereur aura probablement demain son quartier gnral  Nogent.

Recevez, mon cher marchal, l'expression de mon ternel attachement.

Le colonel gnral commandant en chef la cavalerie,

Comte DE GROUCHY.

La Fert-sous-Jouarre, le 20 fvrier 1814



A MONSIEUR LE GNRAL EN CHEF COMTE DE GROUCHY.

Mon gnral, une lettre du gnral Vincent, que je reois  l'instant,
m'annonce que l'ennemi a pouss hier soir quatre cents Prussiens sur
Chteau-Thierry par Dormans et Piroit; cette troupe annonce celle du
gnral York, forte de soixante mille hommes. Les avant-postes sont
rests  Piroit.

J'ai l'honneur d'tre avec respect, monsieur le gnral,

Votre trs-humble et trs obissant serviteur,

Le gnral LEDRU.

Pour copie conforme:

Le colonel gnral comte DE GROUCHY.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Nogent, le 21 fvrier 1814.

Monsieur le duc de Raguse, le quartier gnral de l'Empereur est 
Nogent, le duc de Reggio est  Romilly et Chartres, nouvelle route de
Nogent  Troyes, entre Saint-Martin et les hauteurs de Marigny et de
Saint-Flary; le gnral Grard, commandant le deuxime corps d'arme,
est sur Villeneuve-l'Archevque. Les diffrentes divisions de la garde 
pied et  cheval sont autour de Nogent. Le gnral Grouchy est sur le
point de nous rejoindre  Nogent.

L'Empereur suppose que vous vous trouvez 
..................................................

L'intention de Sa Majest est que vous placiez de la cavalerie  un
chemin de Szanne  Nogent, afin que vos communications soient assures.

L'Empereur va marcher sur Troyes; ayez soin de surveiller
Arcis-sur-Aube; vous pouvez vous y porter si vous le jugez ncessaire;
mais alors il faut que vous marchiez sur la rive droite de l'Aube. Par
cette position toutefois, votre but tant d'tre oppos  Blcher et 
York, vous devez avant tout couvrir, avec le duc de Trvise, Paris, par
les routes de Reims, Chteau-Thierry et Montmirail.

Si Blcher se runissait  l'arme ennemie qui est prs; de Troyes,
vous pourriez nous rejoindre. L'Empereur compte tre sur Troyes le 23.

Le duc de Trvise tant  Soissons, si l'ennemi paraissait vouloir
marcher sur Chlons par Reims, il est important qu'il communique avec
vous et appuie  Chteau-Thierry, o Sa Majest a laiss le gnral
Vincent avec quatre cents gardes d'honneur pour assurer le chemin.

L'Empereur pense que la position de la Fre-Champenoise est prfrable
 celle de Szanne, attendu que le chemin jusqu' Bergres est moins
long, et qu'en mme temps elle est plus rapproche d'Arcis.

Je vous prviens que huit cents chevaux, commands par le gnral
Bordesoulle, et qui appartiennent au premier corps de cavalerie, se
rendent sur Plancy, o ils seront demain, 22. Vous leur donnerez vos
ordres, monsieur le marchal, selon les circonstances.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Troyes le 26 fvrier 1814, huit heures du soir.

Monsieur le duc de Raguse, je vous prviens que le prince de la Moskowa
a pass aujourd'hui  Arcis-sur-Aube, et qu'il marche sur les derrires
de Blcher.

Vous pouvez, monsieur le marchal, s'il est ncessaire, vous faire
soutenir par le marchal duc de Trvise.

Nous sommes entrs  Chtillon-sur-Seine, et l'Empereur y a ordonn la
formation d'une cohorte de garde nationale urbaine pour garder le
congrs. Nos troupes sont entres  Bar-sur-Aube et  Clairvaux.

Le duc de Castiglione est entr  Mcon, Chlons, Chambry,
Bourg-en-Bresse et Genve.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Troyes le 27 fvrier 1814, huit heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur marche sur les derrires de
l'ennemi pour couper l'arme de Blcher; nos troupes sont dj  Plancy,
et nous serons demain sur la route de Vitry. L'intention de Sa Majest
est que vous vous runissiez au duc de Trvise, et que vous marchiez
ensemble  l'ennemi.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

1er mars 1814.

Sire, je reois  l'instant la nouvelle de l'arrive de Votre Majest 
Jouarre, et je ne perds pas un instant pour lui rendre compte de la
position de l'ennemi.

Aprs s'tre port sur Meaux par la rive gauche et fait sans fruit
quelques tentatives sur cette ville, l'ennemi a jet deux ponts
au-dessous de la Fert-sous-Jouarre, et a fait le passage de la Marne.

Le corps de Kleist, formant son avant-garde, s'est bientt mis en
marche pour Lisy, o il opre le passage de l'Ourcq.

Inform de ce mouvement, et certain que l'ennemi ne pouvait avoir sur
la rive droite de l'Ourcq qu'une portion de ses forces, j'ai propos au
duc de Trvise de marcher  lui. Quoique la journe ft avance et que
nous ayons t obligs de combattre pendant une portion de la nuit, nous
l'avons culbut et battu, et nous avons roccup les bords de l'Ourcq.
L'arme ennemie a bivaqu au confluent de l'Ourcq et de la Marne, et le
corps de Kleist, avec beaucoup de cavalerie, s'est retir sur la
Fert-Milon. Le duc de Trvise a occup Lisy, et moi, j'ai pris position
 May sur la Jargogne. Hier l'ennemi a fait quelques tentatives pour
passer l'Ourcq  Lisy; mais toutes ses forces ont remont la rivire et
se sont diriges sur la Fert-Milon.

Nous avons t toute la journe en situation de les compter. Elles sont
fort considrables; il y a surtout une trs nombreuse cavalerie. Sur le
soir, l'ennemi, ayant port des troupes en face de ma position, a fait
passer l'Ourcq  quatre mille chevaux et  quelque infanterie, au pont
de Gvres, et a conserv un camp assez considrable d'infanterie sur les
hauteurs de Gvres, sur la rive gauche de l'Ourcq, et un plus
considrable encore sur les hauteurs de Crouy. Les feux que je viens de
faire observer indiquent que ces troupes y sont encore. L'arme ennemie
n'a laiss personne en face de Lisy. Il est important de suivre ses
mouvements en couvrant Paris. J'ai engag le duc de Trvise  se rendre
ici avec toutes ses troupes, afin que, s'il faisait quelque tentative
sur nous avec son arrire-garde, nous fussions en mesure de lui rsister
et j'ai crit  Meaux pour que tous les renforts qui sont en marche
partissent cette nuit pour nous rejoindre.

Sans notre affaire d'avant-hier l'ennemi serait matre de Meaux, et
aurait ses coureurs sur Paris. Mais maintenant son coup est manqu, et
l'arrive de Votre Majest rendra impossible l'excution de ses projets.

Le pont de Triport est dtruit, ainsi que celui de Lagny, et, si Votre
Majest, comme je le suppose, veut passer la Marne sur-le-champ, elle ne
peut le faire que sur le pont de Meaux, o tout est prt pour la
recevoir.



LE MARCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

May, le 1er mars 1814.

Sire, j'ai reu la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de
m'crire. Les choses tant tout autres que l'Empereur les suppose, la
conduite que nous ayons  tenir est toute diffrente. Voici quelle est
notre situation:

L'affaire d'hier a donn un trs-grand rsultat en ce qu'elle a forc
l'ennemi  renoncer  se porter sur Meaux, et au contraire  se porter
sur la Fert-Milon. Si nous n'avions pas, hier au soir, attaqu et
culbut l'ennemi, ses troupes lgres seraient aujourd'hui aux
barrires, et nous aurions eu une trs-mauvaise affaire aux environs de
Meaux. Au lieu de cela, l'ennemi a perdu toute cette journe, puisque
nous l'avons constamment en vue et en prsence, et qu'il n'a fait que
peu de chemin pour gagner la Fert, quoique sa direction soit bien
dcide.

L'ennemi a tent de passer  Lisy, mais sans fruit. Il a pass  Gvres
un bon nombre de troupes. Je ne pouvais dfendre ce point, qui tait
hors de la ligne dfensive que j'avais choisie. Toutefois ses masses ont
suivi la rive gauche de l'Ourcq. Il nous a prsent un monde
trs-considrable et que je crois de plus de trente mille hommes, il a
certainement de huit  dix mille hommes de cavalerie. Les renforts qui
nous sont envoys et l'arrive de l'Empereur nous donneront, j'espre,
les moyens de faire de belles tentatives; mais il est urgent que
l'Empereur vienne, et, d'aprs la marche que lui-mme a trace, nous
sommes autoriss  compter sur lui demain. Il est bien important que
l'Empereur soit inform qu'il n'y a de pont praticable pour lui qu'
Meaux, et que ceux de Triport et de Lagny sont dtruits. Celui de Meaux
peut en trois quarts d'heure tre mis en tat de donner passage  toute
l'arme.

Nous n'avons plus que deux partis  prendre, si l'arrive de l'Empereur
se diffre. Runir toutes les troupes, le duc de Trvise et moi, et
suivre l'ennemi dans son mouvement sur la Fert, ou bien nous
rapprocher de Meaux. Mais le premier parti me parat prfrable, et je
l'ai propos au duc de Trvise. L'Empereur, arrivant ensuite, pourra
agir sans perdre un moment, parce que les troupes seront toutes
disposes.

Je me concerterai avec le duc de Trvise pour faire ce qu'il y aura de
mieux, d'aprs les rapports que nous recevrons cette nuit, et j'aurai
l'honneur d'informer Votre Majest de ce que nous aurons fait.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

La Fert-sous-Jouarre, le 2 mars 1814, six heures du soir.

Monsieur le marchal duc de Raguse, je vous prviens _que l'arme
passera cette nuit la Marne_. Faites en sorte de correspondre avec le
gnral Wattier qui commande la cavalerie lgre, et qui marche dans la
direction de Crouy et de la Fert-Milon.

L'intention de l'Empereur est que vous passiez l'Ourcq  la pointe du
jour pour pousser l'ennemi.

L'Empereur sera demain de sa personne  Montreuil pour se diriger  la
suite de l'ennemi ou pour prendre sur-le-champ sa direction sur
Chteau-Thierry et Chlons, selon les nouvelles que Sa Majest recevra
de vous, et ce qu'elle apprendra sur les mouvements de l'ennemi.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fre-en-Tardenois, le 4 mars 1814, deux heures aprs midi.

Monsieur le duc de Raguse, le quartier gnral sera ce soir  Fismes,
le duc de Bellune  Fre-en-Tardenois; l'Empereur attend de vos
nouvelles. Si l'ennemi a march sur Soissons, c'est vraisemblablement
pour se porter sur Laon, et, si vous tes  Soissons avec le duc de
Trvise, nous pourrons, de notre ct, arriver en mme temps que vous 
Laon. Comme l'ennemi n'aura pas pu prendre la place de Soissons, qu'on
dit bien garde, il aura srement quitt la route de Soissons  Noyon,
et jet un pont sur l'Aisne. Wintzingerode a pass, le 2 mars, 
Fre-en-Tardenois. L'Empereur pense que vous devez avoir des nouvelles
du Bulow, qu'on suppose du ct d'Avesnes.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fismes, le 5 mars 1814, neuf heures du matin.

L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me charge de vous faire
connatre que les agents envoys cette nuit  Soissons ont t jusqu'aux
portes de la ville par la rive gauche, et ont vu, de l'autre ct de
l'Aisne, de grands feux. L'intention de Sa Majest est de passer l'Aisne
 Bry o il y a un pont de pierre,  Maisy, o Sa Majest fait jeter un
pont de chevalets, et au pont d'Arcis o le duc de Trvise a l'ordre
d'tablir aussi un pont sur chevalets. Mettez  cet effet vos compagnies
de sapeurs  sa disposition: telle est l'intention de l'Empereur. Sa
Majest pense qu'avec votre corps vous devez barrer la route de
Chteau-Thierry en vous tenant dans la position de Busancy et Hartennes:
vous vous porteriez sur Soissons si l'ennemi vacuait la ville; et, s'il
ne l'vacue pas, vous vous porterez sur Braines aussitt que le pont
d'Arcis sera termin. Nous devons tre entrs ce matin  Reims.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fismes, le 5 mats 1814, onze heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, _si vous n'tes pas entr  Soissons,
l'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez cette nuit 
Braines. Le quartier gnral de l'Empereur sera ce soir  Bry-au-Bac_.

_Nous nous sommes empars de Reims_ o nous avons fait deux mille
prisonniers, pris deux cents officiers et trois mille hommes aux
hpitaux, ainsi que beaucoup de bagages. L'Empereur va marcher demain
sur Laon par Bry-au-Bac o il y a un pont de pierre.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Bry-au-Bac, le 5 mars 1814, six heures du soir.

Monsieur le marchal duc de Raguse, _l'Empereur pense que vous tes ce
soir  Braines_, comme je vous l'ai ordonn ce matin. Nous sommes
arrivs  Bry-au-Bac, dont le pont tait gard par quelques pices de
canon et de la cavalerie ennemie. Nous avons pris deux pices et fait
quelques prisonniers. _Notre avant-garde est ce soir  mi-chemin d'ici 
Laon. L'Empereur pense que vous devez rester la journe de demain, 6, 
Braines_ pour voir si l'ennemi veut vacuer Soissons et couvrir Reims;
mais que _vous devez vous tenir en mesure de vous porter rapidement sur
nous et vous rendre  Bry-au-Bac aprs-demain, 7, pour nous joindre le
8  la bataille qui peut avoir lieu  Laon_. L'Empereur ordonne que vous
envoyiez sur-le-champ ici, pour de l nous joindre sur Laon, tous les
dtachements que vous pourrez avoir, qui appartiendraient au 4e rgiment
de dragons et la division Roussel, et aux deuxime, cinquime et
sixime corps de cavalerie, _ne devant garder avec vous que ce qui
appartient au premier corps de cavalerie_: vous formerez de tous ces
dtachements un rgiment de marche qui viendra nous joindre  grandes
journes.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.

_P. S._ Le duc de Trvise doit tre parti ce soir de Braines pour venir
 Bry-au-Bac. Vous saurez o il a couch en faisant suivre sa marche.
Faites-lui passer la lettre ci-incluse.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT

Bry-au-Bac, le 6 mars 1814, onze heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre  la cavalerie du duc de
Trvise, qui est  Braines, de se rendre  Bry-au-Bac pour nous
rejoindre.

Je donne en mme temps l'ordre au duc de Trvise de venir sur-le-champ
ici avec son corps, s'il n'est pas entr  Soissons.

Dans le cas o vous et le duc de Trvise seriez entrs  Soissons,
l'intention de l'Empereur est que vous marchiez, ainsi que ce marchal,
jusqu' trois lieues de Soissons sur la route de Laon, afin que nous
arrivions  Laon tous ensemble. Le quartier gnral de l'Empereur sera 
Corbeny. L'intention de Sa Majest est que, de Braines, si vous n'avez
pas t  Soissons, vous vous rendiez  Bry-au-Bac pour nous rejoindre
le plus tt possible sur la route de Laon. Surtout que votre cavalerie
vous prcde.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Du bivac de Malava, en avant de Bray, le 8 mars 1814, dix heures du
matin.

Monsieur le duc de Raguse, nous sommes  l'Ange-Gardien. Le prince de
la Moskowa marche sur Vreil, route de Laon; le duc de Trvise marche sur
Vreil par Chavigny. L'intention de Sa Majest est que vous marchiez avec
vos troupes sur Laon par Aubigny. Vous vous mettrez en communication
avec le duc de Trvise. Nous avons envoy des troupes sur Soissons;
aussitt que nous serons matres de cette ville, la ligne d'opration de
l'arme sera par Soissons. Laissez quelques troupes  Bry-au-Bac pour
garder le pont et la communication de Reims. Le gnral Bordesoulle, qui
est  la ferme de Houstalin, prs Craon, rentre  votre disposition;
donnez-lui des ordres. Le duc de Padoue est galement  vos ordres. Ces
corps doivent marcher sur vous.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Bray-en-Laonnois, le 8 mars 1814.

Monsieur le marchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous vous
portiez  Corbeny avec votre corps; que vous y preniez sous vos ordres
la division d'infanterie du duc de Padoue, ainsi que votre cavalerie,
c'est--dire le premier corps de cavalerie commande par le gnral
Bordesoulle.

L'intention de Sa Majest est que vous fassiez les dispositions
ncessaires pour nettoyer vos derrires, et que vous vous dirigiez sur
Laon, mais en ayant pour but de bien maintenir vos communications.
Mettez-vous en correspondance avec Reims, o commande le gnral
Corbineau.

Nous sommes  l'Ange-Gardien; l'Empereur suppose que dans la journe
nous serons dans Soissons. Sa Majest attend cette nouvelle pour prendre
sa marche sur Laon. En attendant, poussez-y une avant-garde avec les
prcautions convenables.

Je vous envoie un rapport du gnral Paoz; manoeuvrez avec le duc de
Padoue en consquence.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Chavignon, le 9 mars 1814.

Monsieur le marchal duc de Raguse, je vous ai crit ce matin par un de
vos courriers. Je vous faisais _connatre qu'il tait  prsumer que
notre avant-garde tait en possession de la ville de Laon; qu'en
consquence vous pouviez arrter votre mouvement_, si vous n'y trouviez
pas d'inconvnient. _Mais on s'y bat encore_: l'Empereur s'y porte.
_Vous devez continuer  marcher sur cette ville._

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.

_P. S._ Tchez de vous lier avec nous par des postes sur votre gauche.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON.

Corbeny, le 9 mars 1814, deux heures du matin.

Sire, j'ai  rendre compte  Votre Majest d'un vnement de guerre
malheureux et fort extraordinaire, et qui a peu d'exemples. Je me suis
mis en marche, conformment  vos ordres, ce matin, pour Laon. Le
brouillard tait extrmement pais. Je me suis arrt  Ftieux; vers
midi, votre canon s'tant fait entendre et le temps s'tant lev, je me
suis ht de marcher. J'ai trouv l'ennemi  une lieue environ avec
quatre mille chevaux, que j'ai pouss devant moi avec mon canon. Plus
tard, m'tant empar d'un bois, j'ai pu dcouvrir environ douze mille
hommes d'infanterie et cinq mille chevaux. La supriorit de ces forces
devait m'empcher de rien entreprendre de trs-srieux; cependant il me
sembla indispensable d'occuper l'ennemi et d'agir assez pour neutraliser
ses forces et faire une diversion utile  votre attaque. En consquence,
j'ai fait attaquer le village d'Athies et je m'en suis empar. Plus
tard, j'ai fait attaquer une ferme qui me rapprochait de la route de
Marles, sur laquelle l'ennemi paraissait faire des dispositions de
retraite; je m'en suis galement rendu matre. L'ennemi a incendi le
village et la ferme avant de se retirer. J'ai fait tablir une batterie
de vingt pices de canon,  laquelle l'ennemi a rpondu par une batterie
de trente, ayant encore beaucoup de pices en vue, mais non en action.
L'ennemi a port de la cavalerie sur sa gauche, ce qui menaait ma
droite; mais j'avais fait des dispositions en consquence. Nous sommes
rests plusieurs heures dans cette position, nous canonnant de part et
d'autre, et repoussant quelques entreprises que l'ennemi avait faites
sur les postes que j'avais tablis; mais,  nuit bien close,  l'instant
o je me disposais  prendre une position de nuit, des masses
d'infanterie trs-considrables, et formant au moins douze mille hommes,
et toute la cavalerie de l'arme, ont dbouch sur moi par diffrents
points, et une portion de l'infanterie sur les derrires de ma position.
Ce mouvement a eu d'autant plus d'effet, qu'il tait moins prvu, parce
que deux bataillons de la rserve de Paris, qui occupaient le village
d'Athies et la ferme, en sont partis si vite, que je n'ai pas pu
supposer mme qu'ils fussent attaqus. De la prcipitation de cette
retraite vint le dsordre, et du dsordre la confusion; de l une
retraite sans ordres donns et une espce de fuite pour l'artillerie.
L'infanterie ennemie s'approcha assez pour s'engager; il devint
indispensable de suivre le mouvement; mais au moins je parvins  faire
de toutes ces troupes une masse compacte qui offrit quelques moyens de
rsistance. En mme temps la cavalerie ennemie chargea la ntre et la
renversa; celle-ci est prise pour l'ennemi par notre infanterie, ce qui
augmente le mal; en mme temps, plusieurs masses de cavalerie ennemie se
trouvent sur nos flancs et  cheval sur la route. Nous repoussons
constamment cette cavalerie, soit sur nos flancs, soit sur notre front,
par un feu bien soutenu et des coups de baonnette, et nous avanons;
mais les quipages et les voitures d'artillerie qui avaient prcd la
colonne sont sabrs par l'ennemi; plusieurs pices tombent en son
pouvoir. Nous en reprenons plusieurs, nous les emmenons; mais d'autres
restent sur la place, soit parce que les chevaux manquent, soit par
toute autre raison; et nous ne pouvons consacrer beaucoup de temps  les
mettre en tat de nous suivre,  cause de la proximit des masses
d'infanterie qui nous suivaient, en fusillant toujours avec nous. Par
suite de cette impossibilit, nous avons perdu beaucoup de pices: je
n'en ai pas l'tat prcis, mais je crois que le nombre s'lve de douze
 quatorze. La perte en hommes a t peu considrable, et je suis
convaincu que l'ennemi a pris trs-peu de monde, parce qu'il n'y a pas
eu un seul bataillon d'ouvert par les charges de cavalerie. Nous sommes
arrivs  Ftieux. L'ennemi suivant vivement et la confusion tant au
comble, il a fallu ncessairement passer le village pour trouver une
barrire, arrter tout le monde, et rorganiser le personnel et le
matriel. Le gnral Digeon se rend cette nuit  Bry-au-Bac, dans
l'objet de rorganiser l'artillerie qui reste. Nous n'avons encore pu ce
soir mettre de l'ordre dans les corps, qui sont tous confondus et hors
d'tat de faire aucun mouvement et de rendre aucun service; et, comme il
y a bon nombre d'individus qui se sont ports  Bry-au-Bac, je me vois
forc de m'y rendre pour remettre tout dans un tat convenable demain
matin. Tel est, Sire, l'trange vnement qui a eu lieu ce soir, mais
qui aurait pu tre bien pis encore, si les troupes, aprs le premier
moment de terreur qui les a fait mettre en marche sans ordre, n'avaient
pas t sensibles aux reproches et disposes par l  bien faire. Je
prends la libert de vous le rpter, notre perte ne serait rien sans
les canons que nous avons laisss dans les fosss de la route. Nous
avons eu srement affaire  vingt mille hommes.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Soissons, le 12 mars 1814, sept heures et demie du soir.

Monsieur le marchal duc de Raguse, Sa Majest me charge de vous faire
connatre que le gnral Sbastiani, avec deux mille chevaux, couche ce
soir  Braines avec son corps. Sa Majest part  minuit avec la vieille
garde.

Il est ncessaire, monsieur le duc, que vous vous teniez prt  partir,
avec la division Defrance, le premier corps de cavalerie et toute votre
infanterie, pour former notre avant-garde, l'intention de l'Empereur
tant d'attaquer demain Saint-Priest dans Reims, de le battre et de
reprendre la ville. Vous laisserez les postes de cavalerie que vous avez
placs  Sailly et le long de la rivire, et nous continuerons  tenir
galement un poste de cavalerie  Bry-au-Bac. L'Empereur aura ainsi une
trentaine de mille hommes dans la main, dont sept ou huit mille de
cavalerie, et plus de cent pices de canon. Sa Majest ordonne, monsieur
le marchal, que vous fassiez toutes vos dispositions pour pouvoir
partir demain  la petite pointe du jour. Il est bien important que vous
laissiez un corps d'observation  Bry-au-Bac, et que vous envoyiez des
paysans pour vous instruire s'il dboucherait quelque chose de l'autre
ct. L'Empereur espre que nous pourrons attaquer demain  deux ou
trois heures aprs midi. Sa Majest sera demain  Fismes, probablement
de bonne heure; elle vous recommande de ne pas trop bruiter votre
marche par des coureur: il vaut mieux arriver en masse. Il serait bien
important de pouvoir prendre quelques coureurs ennemis en leur tendant
une embuscade, afin d'avoir des nouvelles.

Le prince vice-conntable, major gnral.

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Soissons, le 12 mars 1814, neuf heures et demie du soir.

Monsieur le duc de Raguse, je vous ai envoy un courrier extraordinaire
pour vous faire connatre que l'intention de l'Empereur est que vous
vous mettiez en marche, demain, 13,  six heures du matin, avec votre
corps, pour vous rendre  Reims sans trop vous aventurer.

L'Empereur marche sur Reims par la route de Fismes.

Amenez avec vous la division Defrance, et laissez un corps
d'observation au pont de Bry-au-Bac, ainsi que des postes de cavalerie
aux diffrentes positions o vous en aviez aujourd'hui.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Reims, le 14 mars 1814.

Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie un rapport que je viens de
recevoir du colonel Plaugenief et du maire de Fismes. Prenez-en
connaissance, vous y verrez les mouvements que fait l'ennemi du ct de
Roncy. L'intention de l'Empereur est que vous _fassiez des dispositions
pour chasser l'ennemi de Roncy, et que vous veilliez sur la colonne qui
voudrait passer la rivire_ en marchant sur le pont de Bry-au-Bac.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAIRE DE LA VILLE DE FISMES AU PREMIER OFFICIER SUPRIEUR DE L'ARME
FRANAISE SUR LA ROUTE DE REIMS.

Fismes, le 14 mars 1814.

Monsieur, nous venons de recevoir la nouvelle certaine qu'un parti de
Cosaques, valu deux mille hommes, avec de l'artillerie, vient de
mettre en rquisition les ouvriers de Sillery et environs, pour jeter un
pont sur la rivire d'Aisne  Bourg, deux lieues de Fismes, et venir
couper la communication audit Fismes de Soissons  Reims.

Je vous donne cet avis pour que vous puissiez sur-le champ prendre les
mesures ncessaires.

J'ai l'honneur d'tre avec respect, monsieur,

Votre trs-humble serviteur.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Reims, le 14 mars 1814, huit heures et demie du matin.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne _que vous portiez sur la
route de Bry-au-Bac, en avant de vous la cavalerie du gnral
Bordesoulle; vous aurez une avant-garde au pont et vous vous placerez
de manire  la soutenir. L'Empereur voulant,  quelque prix ce soit,
garder ce pont_.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT

Reims, le 15 mars 1814.

Monsieur le duc de Raguse, _l'intention de l'Empereur est que vous
fassiez prendre les capotes et les schakos des prisonniers, pour en
donner aux soldats qui en manquent_.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Reims, le 15 mars 1814.

Monsieur le duc de Raguse, je n'ai point de rponse  faire  la lettre
qui vous a t remise pour moi  vos avant-postes. Employez tous les
moyens possibles pour avoir des nouvelles de l'ennemi. Il parat
certain que l'ennemi marche, mais dans quelle direction, voil ce qu'il
faut connatre; donnez-nous frquemment de vos nouvelles. Soyez en
observation, envoyez beaucoup de reconnaissances sur diffrentes
directions, faites courir les gens du pays, donnez de l'argent, et je
vous le ferai rendre.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MARCHAL MARMONT A NAPOLON

15 mars 1814.

Sire, je reois la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de
m'crire aujourd'hui. Les forces de l'ennemi sont restes toute la
journe dans la mme position, j'ai pu en juger par la fume de son
camp. Ce soir on reconnat distinctement trois lignes de feux, telles
qu'elles taient hier, mais il en manque une quatrime qui, la nuit
dernire, tait place plus en arrire.

On a vu dans la journe cinq colonnes en marche pour remonter l'Aisne,
mais  une grande distance, de manire que l'on n'a pu dterminer si
c'tait de la cavalerie ou de l'infanterie.

L'ennemi a devant Bry des postes de cavalerie et quelque infanterie
plus en arrire. Il avait amen ce matin des pices de canon qu'il a
retires ensuite. J'ai reu des rapports de toute la ligne, 
l'exception du Pont-d'Arcis, et je n'ai pas non plus de nouvelles du
dtachement de cavalerie qui tait en observation au dbouch de Veilly,
et qui a reu ordre de se porter sur Pont-d'Arcis. Cette omission de
rapport peut tenir  l'loignement ou  quelque faute dans le service.
Ainsi je n'en conclus encore rien: j'ai envoy ce soir un officier pour
vrifier ce qui se passe de ce ct. S'il n'y a rien sur ce point, il me
paratrait assez probable que l'ennemi remonte l'Aisne et se retire, et
que le mouvement qui s'est opr aujourd'hui  notre vue aurait pour
objet de protger les bagages; cela serait d'autant plus probable, que
l'ennemi a eu des patrouilles multiplies sur les bords de l'Aisne,
d'ici  Neufchtel.

J'espre, dans la nuit, avoir des renseignements qui m'claireront sur
les mouvements de l'ennemi, et je m'empresserai alors d'crire au prince
de Neufchtel pour en informer Votre Majest.

Demain, au jour, j'essayerai de faire passer par Bry un gros parti de
cavalerie, mais je ne pense pas qu'il puisse aller bien loin, attendu
que l'ennemi est en force  peu de distance.

Je vais tenter le moyen que me prescrit Votre Majest pour recruter des
soldats, et je ne ngligerai rien pour russir. Mais que faire, en
campagne, d'hommes qui n'ont ni armes ni habits?

Votre Majest verra, par l'tat ci-joint, que j'ai vingt-deux bouches 
feu, y compris deux pices de la garde qui taient  Bry-au-Bac, et que
j'ai emmenes avec moi; ainsi, ces pices dduites, j'en ai
vingt.--D'aprs cela, Votre Majest pourra donner ses ordres pour
complter mon artillerie comme elle le jugera convenable.

Votre Majest m'annonce quelques renforts; mais les renforts immdiats
sont bien peu de chose, et ceux des places de la Moselle sont bien
loigns. Votre Majest m'avait fait annoncer que les troupes conduites
par le gnral Jansens seraient pour moi. Il paratrait qu'elles
reoivent une autre destination: cependant j'ai bien peu de monde et
bien mal organis. Il me serait bien ncessaire de recevoir des soldats
et d'tre autoris  organiser ce qui me reste d'une manire plus
rgulire. La division du gnral Ricard n'a gure que quatre cents et
quelques combattants. Que faire avec une division de pareille force?
elle ne vaut pas mme un bataillon de mme nombre, car ici il y a
beaucoup d'embarras et peu de combattants.

La cavalerie tait reste jusqu' prsent dans un si grand dsordre,
qu'on ne peut raccorder la situation prsente avec les tats antrieurs.
Il est vident que les chefs de corps ont enfl leurs rgiments, ou leur
ngligence a empch de rendre compte des mutations journalires,
spcialement pour les hommes rests en arrire. Il est de fait qu'il y a
en arrire un grand nombre d'hommes pour cause lgitime, celle de la
ferrure; mais il y a tant de confusion par suite de l'organisation des
rgiments provisoires, que l'on peut attribuer  cette cause le dsordre
qui existe. Il y aurait certainement de l'avantage  dterminer quatre
rgiments, qui recevraient tout ce qui existe, et  renvoyer les cadres
en arrire.

L'chauffoure qu'a eue hier le gnral Merlin a cot plus cher qu'on
ne l'avait cru d'abord. Nous avons perdu environ quatre-vingts hommes ou
chevaux. Les chefs de corps en portent davantage, mais c'est videmment
pour expliquer les hommes rests en arrire depuis plusieurs jours. Le
seul moyen qui m'a paru convenable pour voir clair dans ce chaos a t
d'ordonner un appel nominal fait par les gnraux de division. Cet
appel, que je vrifierai moi-mme, s'il le faut, nous donnera une base
et les moyens de suivre les mutations. Aujourd'hui, le gnral
Bordesoulle n'aurait  ses ordres, pour combattre, y compris les
dtachements qu'il a sur la rivire, que les dbris de quinze
escadrons.--Si les trois cents chevaux que Votre Majest m'annonce
arrivent, ses forces seront presque doubles.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Reims, le 17 mars 1814.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part dans ce moment pour se
rendre  pernay, avec la vieille garde. Le duc de Trvise se rend ce
soir  Reims; il laisse de la cavalerie et de l'infanterie  Soissons.

Le dpart de l'Empereur pour pernay est ncessit par des affaires qui
doivent avoir lieu hors du ct de Nogent. Sa Majest a donc cru devoir
s'approcher d'une journe pour avoir des nouvelles, et, d'aprs les
vnements, manoeuvrer suivant les circonstances. Il est possible que Sa
Majest revienne  Reims, ou se porte sur Chlons, les vnements en
dcideront.

Le marchal prince de la Moskowa est  Chlons; ayez soin, monsieur le
marchal, de vous entendre avec le duc de Trvise qui sera  Reims, et
de nous faire parvenir de frquents rapports sur tout ce que vous
apprendrez de l'ennemi.

Vous aurez soin aussi de ne plus laisser passer personne sur le pont de
Bry-au-Bac, sous quelque prtexte que ce soit, et vous ferez prparer
tout ce qu'il vous faut pour dtruire ce pont en cas d'vnements.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.

Par duplicata.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

pernay, le 17 mars 1814, six heures et demie du soir.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur, en arrivant ici, a appris que
l'ennemi avait pass la Seine sur ses ponts  Pont et marchait sur
Provins. Sa Majest s'est rsolue  marcher sur Troyes. Le quartier
gnral de l'Empereur sera demain  Semoine, et aprs-demain  Arcis. Sa
Majest laisse  pernay le gnral Vincent.

L'Empereur dsire, monsieur le marchal, que vous ayez la direction de
votre corps et de celui du duc de Trvise, qui, dans ce moment, est 
Reims avec deux divisions d'infanterie et la cavalerie du gnral
Roussel, et qui a la division Charpentier  Soissons. Le ministre de la
guerre a d envoyer un gnral de brigade avec quelques troupes 
Compigne.

Sa Majest, monsieur le duc, dsire que vous fassiez faire le plus de
mouvement possible de cavalerie pour imposer  Blcher et gagner du
temps. Si Blcher passait l'Aisne, vous devez lui disputer le terrain et
couvrir la route de Paris. Il est probable que le mouvement de
l'Empereur va obliger l'ennemi  repasser la Seine, ce qui arrtera
Blcher et rendra disponible le corps du duc de Tarente, qui alors vous
serait envoy.

Il faut, monsieur le marchal, pour les choses importantes, crire en
chiffres par pernay et par des hommes intelligents qui sachent passer
ailleurs que par les grandes routes.

Il est trs-important que vous envoyiez ordre sur ordre  la division
Durutte, compose de toutes les garnisons de la Meuse, de vous rejoindre
sur Reims, Rethel ou Chlons. Envoyez cet ordre de toutes les manires.

Comme M. le marchal duc de Trvise est le plus ancien, puisqu'il est
de la cration, ayez l'air de vous concerter avec lui plutt que d'avoir
la direction suprieure. C'est un objet de tact qui ne vous chappera
pas. Je charge le duc de Trvise de nommer un major pour commander la
place de Reims, la garde nationale et les batteries qui s'y trouvent, et
de faire partir demain le gnral Corbineau pour venir rejoindre
l'Empereur.

Je recommande au duc de Trvise de porter tous ces soins 
l'organisation de la garde nationale et de la leve en masse, et de se
procurer quelques chevaux pour atteler la batterie laisse  Reims.

Si Blcher prenait l'offensive dans la direction de Reims de manire 
ce que cette ville se trouvt sous les pas de l'ennemi, et que vous et
le duc de Trvise ne fussiez pas en tat de la dfendre, alors vous
retireriez avec vous, l'un ou l'autre, la garnison et les pices de
canon, et vous emmneriez les gardes nationaux de la leve en masse avec
vous.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fre-Champenoise, le 19 mars 1814.

Monsieur la duc de Raguse, j'ai reu vos dernires dpches; vous
connaissez la position du duc de Trvise  Reims. Sa Majest ne doute
pas que vous n'agissiez de concert pour le succs de nos armes et pour
faire le plus de mal possible  l'ennemi. Vous connaissez les localits;
l'Empereur a confiance dans vos talents. Concertez-vous et mme dirigez,
sans choquer le duc de Trvise, les mouvements. Ayez l'air de vous
entendre avec lui. Nous partons d'ici pour passer l'Aube, ensuite la
Seine, et couper ce que l'ennemi peut avoir pour menacer Provins. Nous
nous portons sur Plancy.

Le prince vice-conntable, major gnral.

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Plancy, le 20 mars 1814.

Monsieur le marchal duc de Raguse, nous avons forc hier le passage de
l'Aube et celui de la Seine; nous tions hier,  sept heures du soir,
matres de Mry; nous avions coup la route de Nogent  Troyes, sur
laquelle nous avons enlev beaucoup de bagages et les quipages de pont
de l'ennemi. L'ennemi avait lev en toute hte, le 19, ses ponts sur la
Seine, et battait en retraite sur Bar-sur-Aube. L'empereur de Russie
tait venu  Arcis-sur-Aube avec le prince de Schwarzenberg. Le corps du
duc de Tarente et toute la cavalerie nous rejoignent aujourd'hui 
Arcis. Il n'est pas possible que Blcher fasse aucun mouvement offensif,
 ce que pense l'Empereur. Si cependant il en faisait un, vous devriez,
monsieur le marchal, ainsi que le duc de Trvise, vous retirer sur
Chlons ou pernay, afin que nous soyons tous groups, et couvrir la
route de Paris par quelques partis de cavalerie. Mais Sa Majest croit
que, dans la position actuelle des choses, il faudrait que Blcher ft
fou pour tenter un mouvement srieux.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Plancy, le 20 mars 1814, dix heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous mander que,
l'ennemi ayant vacu Provins, Nogent et Troyes, et se dirigeant sur
Bar-sur-Aube et sur Brienne, il voit avec peine que vous vous soyez
retir sur Fismes, au lieu de vous retirer sur Reims et de l sur
Chlons et pernay. Sa Majest ordonne donc que vous ayez sur-le-champ 
prendre cette communication, car sans cela Blcher va se runir au
prince de Schwarzenberg, et tout cela tomberait sur vous. L'Empereur va
peut-tre lui-mme manoeuvrer sur Vitry.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Plancy, le 20 mars 1814, midi.

Monsieur le marchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que, de
l'endroit o vous recevrez mon ordre, vous et le marchal duc de Trvise
vous vous dirigiez, avec votre infanterie, votre cavalerie et votre
artillerie, sur Chlons par Reims, et, si cela ne vous paraissait pas
possible, par pernay; mais vous devez marcher en toute hte, et surtout
acclrer le mouvement de votre cavalerie. Sa Majest sera demain matin,
21,  Vitry. Le duc de Tarente et le duc de Reggio suivent ce mouvement
par Arcis-sur-Aube.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.

(Par duplicata.)



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

21 mars 1814.

Monsieur le marchal duc de Raguse, le corps du gnral de Wrede a
voulu prendre, hier, Arcis-sur-Aube: il a t battu. La grande arme du
prince de Schwarzenberg parat marcher par Brienne sur Bar-sur-Aube pour
se joindre  Blcher. L'Empereur se porte sur Vitry. Sa Majest aura ce
soir son quartier gnral  Sommepuis. Donnez-nous de vos nouvelles.

Le prince vice-conntable, major gnral.

ALEXANDRE.



LE DUC DE TRVISE AU MARCHAL MARMONT.

Vattey, le 24 mars 1814.

Mon cher marchal, un habitant arrivant de Chlons assure qu'il y a peu
de monde dans cet endroit; que vingt-cinq dragons franais y ont t
hier, mais qu'ils ont d en sortir de suite; que l'arme franaise avait
pass la Marne, ainsi que vous me l'avez annonc vous-mme, 
Frignicourt, non sur un pont, mais  gu; que l'Empereur remontait la
Marne, etc. Le gnral Blcher, dans ce cas, n'aurait pas opr sa
jonction avec le prince de Schwarzenberg.

D'aprs le mouvement que fait l'Empereur, il paratrait ne rien
craindre du ct d'Arcis; je crois toutefois qu'il nous importe beaucoup
d'clairer cette partie.

Demain de bonne heure, je serai  Soud; j'aurai ce soir de la
cavalerie  Dammartin.

Dans tous les cas, notre mouvement sur Champaubert, celui que vous avez
fait sur Vertus, auront produit un bon effet en forant Czernicheff et
les nombreux partis jets sur la rive gauche de la Marne  se retirer.

Les habitants de Vattey prtendent que quinze mille chevaux ont pass
par ici, se retirant sur Vitry; c'est sans doute beaucoup: prenons qu'il
n'y en ait que moiti, ce serait encore fort raisonnable.

D'aprs le portrait qu'on m'a fait du gnral russe qui a couch ici
hier, je suis tent de croire que ce serait Wintzingerode.

Le marchal duc DE TRVISE.



LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

Provins, le 27 mars 1814.

J'ai l'honneur de vous informer qu'aprs m'tre port de Szanne en
arrire du dfil d'Esternay, et y avoir pris position, l'ennemi s'est
prsent devant moi avec de grandes forces et a fait toutes ses
dispositions d'attaque. Nous nous sommes retirs et nous avons continu
notre retraite sur la Fert-Gaucher, avec d'autant plus de raison, que
nous tions informs que l'ennemi occupait Montmirail. Arrivs devant la
Fert, nous avons trouv l'ennemi en position sur la rive droite du
Grand-Morin, et battant la route avec une nombreuse artillerie. J'ai pu
reconnatre au moins quatre mille hommes d'infanterie prussienne, sans
compter ce qui occupait la ville et n'tait pas susceptible d'tre
apprci; de manire que l'ennemi avait, en calculant trs-fort, au
moins six mille hommes d'infanterie. M. le duc de Trvise et moi, nous
dcidmes qu'il fallait s'emparer d'un plateau qui donnait les moyens de
tourner la ville et d'aller prendre la route de Coulommiers plus loin.
Les ordres furent donns en consquence, et les postes ennemis furent
chasss. Pendant ce temps-l, on me rendit compte que les masses
d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui s'taient prsentes
devant nous au dfil d'Esternay approchaient avec diligence. Je donnai
l'ordre  la vingtime division d'occuper et de dfendre jusqu'
l'extrmit le village de Montis, qui est la clef du dfil, afin de
donner le temps d'excuter une marche difficile dans un terrain fangeux.

Je donnai l'ordre  ma cavalerie de se porter au del du bois de Montis
pour nous couvrir sur ce point contre la cavalerie ennemie, qui s'y
portait pour tourner le dfil. Tout  coup le duc de Trvise, qui
marchait en tte, m'informa qu'au lieu de se porter sur la route de
Coulommiers, il prenait celle de Provins. Ce changement me contraria
beaucoup, parce qu'il tait vident que c'tait une marche perdue. Aprs
la route de Coulommiers manque, notre direction tait sur Rozoy; mais
le mouvement tait donn, et, au milieu de l'obscurit de la nuit et des
embarras du chemin, il tait impossible de changer la direction, et je
ne voulais point quitter le duc de Trvise. En consquence, nous avons
march sur Provins, o nous sommes arrivs ce matin et o nous avons
pris position, afin de rallier et de reposer les troupes. L'ennemi est
arriv  midi avec de l'infanterie et de la cavalerie; mais, jusqu'
prsent, je n'ai pas reconnu de grandes forces. Nous avons entendu
aujourd'hui une vive canonnade dans la direction de Meaux. Le mouvement
de l'ennemi sur Paris n'est pas douteux.

En consquence, nous marchons sur la capitale, et nous nous mettons en
marche cette nuit pour Nangis et Melun, d'o nous descendrons la Seine
pour nous porter sur Charenton. Je prie Votre Excellence de me faire
connatre la situation des choses, afin que je puisse modifier mes
mouvements d'aprs les circonstances.

_P. S._ La dfense de Montis a t fort glorieuse. Une poigne
d'hommes, avec deux pices de canon, a rsist  vingt pices de canon
et quatre mille hommes d'infanterie bavaroise, qui les ont attaqus sans
succs, et cette poigne de braves a ramen son canon au milieu des
embarras causs par la nuit et les mauvais chemins.



LE DUC DE TRVISE AU MARCHAL MARMONT.

Nangis, le 28 mars 1814.

Mon cher marchal, je croyais vous trouver ici, ainsi que nous en
tions convenus hier.

Votre aide de camp vous remettra copie d'une lettre que je viens de
recevoir du ministre de la guerre. Je regrette que nous ne soyons pas
rests aujourd'hui  Provins: nous aurions pu nous jeter, en cas
d'vnement, sur Nogent, sur Bray ou sur Montereau.

Je prends le parti de rester  Nangis aujourd'hui si l'ennemi n'occupe
pas Rozoy en forces; dans ce dernier cas, je me porterai sur
Brie-Comte-Robert, et, finalement, sur Bonneuil, ayant ma gauche  la
Marne, ma droite  la Seine, pour couvrir Charenton. Cette position ne
m'offre point de chance fcheuse si le pont de Saint-Maur est
suffisamment gard, et je serai prvenu  temps si l'ennemi forait le
passage de Meaux ou celui de Lagny.

Je vous engage  faire roccuper le pont de Nogent par les troupes du
gnral Souham.

J'ai d marcher trs-lentement et faire de frquentes haltes,  la
pointe du jour, pour rallier mille  douze cents hommes de vos troupes,
qui taient rests en arrire. Je les ai fait passer devant les miennes.

Je vous prie, mon cher marchal, de me donner de vos nouvelles, et
d'agrer l'assurance de ma haute considration et de mon attachement.

Le marchal duc DE TRVISE.

_P. S._ dans le cas o je ne pourrais pas rester ici ce soir, je
prendrais position  Guignes.



LE MARCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

Melun, 28 mars 1814, sept heures du soir.

J'ai eu l'honneur de vous crire hier par le colonel Fabvier. J'attends
avec impatience la rponse de Votre Excellence pour bien connatre ce
qui se pass sur la Marne.

Les troupes que nous avons eues devant nous  la Fert ont d arriver
hier de bonne heure  Coulommiers et  Rebais. J'ai vu moi-mme, tant 
la Fert, des colonnes d'artillerie et de bagages prendre la direction
de Rebais. C'est donc par Meaux et la Fert-sous-Jouarre que l'ennemi
veut oprer, et c'est sur ce point qu'il faut porter nos forces et notre
attention. De systme de l'ennemi est d'autant plus naturel, qu'oprant
aussi par Soissons toutes ses colonnes se trouvent lies entre elles. Je
voudrais tre  Meaux ou  Lagny avec le duc de Trvise; et cela serait
sans la marche absurde et ridicule que nous avons faite sur Provins, et
que je n'ai pas t  temps d'empcher. Je marche  tire-d'aile pour
rparer le temps perdu, mais je crains bien d'arriver trop tard, et le
mal a t augment encore par le sjour que nous avons fait  Provins,
dont nous aurions d partir plus tt; mais,  cet gard, je n'ai rien 
me reprocher. On a entendu hier distinctement le canon entre Coulommiers
et Rozoy, ou entre Coulommiers et Crcy. En consquence je n'ai pu
prendre la route directe de Meaux ni de Lagny, puisqu'il aurait fallu
passer sur le corps  l'ennemi. Je n'ai point pris non plus celle de
Guignes, parce que la cavalerie ennemie pouvait tre aujourd'hui sur
cette route, et que, dans ces immenses plaines de Brie, rien n'est plus
dangereux qu'une marche de flanc un peu longue, surtout avec des troupes
fatigues et harasses, et enfin parce que je veux viter toute espce
d'engagement, jusqu' ce que j'aie pris ma ligue d'opration sur Paris,
et que j'aie reu les munitions qui me manquent.

Le duc de Trvise, qui devait d'abord suivre la mme direction que moi,
m'crit qu'il a pris position  Nangis, et que, si l'ennemi est en
forces  Rozoy, il se portera sur Guignes. Je souhaite qu'il ne lui
arrive pas malheur, mais je le crains fort. Sa station  Nangis ne
remplit aucun objet, et il court la chance d'tre dtruit; et, s'il ne
l'est pas, il est au moins inutile  la dfense de la Marne, qui est le
point important. Je viens de lui crire pour l'engager  passer la Marne
et  suivre mon mouvement.

Je compte aller coucher demain  Charenton, et aprs-demain j'irai sur
Lagny et Meaux; et, si l'ennemi n'est pas en opration sur la rivire,
je dboucherai par Meaux pour clairer ses mouvements.

J'ai laiss le gnral Souham sur la Seine, occupant Nogent, Bray et
Montereau, et je lui ai ordonn de faire couper les ponts. Par ce moyen
la communication avec l'Empereur est assure par la rive gauche de la
Seine.



LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 28 mars 1814, six heures et demie du soir.

J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que l'ennemi, qui est
parvenu  enlever hier la position de Meaux, se porte en forces sur
Paris, et qu'il est dj sur Claye.

Il est donc de la plus haute importance, monsieur le marchal, que vous
vous rendiez en toute hte avec vos troupes, et monsieur le duc de
Trvise avec les siennes, vers Paris, c'est--dire plus prs de la
capitale.

Je prie Votre Excellence de se mettre en marche sans aucun dlai; et
dans le cas o, d'aprs les renseignements que vous pourriez avoir, vous
croiriez ne pas pouvoir vous diriger par Brie-Comte-Robert sans y
trouver des forces ennemies suprieures aux vtres, vous vous dirigeriez
de Nangis droit sur Corbeil, pour y passer la Seine, et de l gagner les
abords de Paris.

J'cris dans le mme sens  M. le duc de Trvise, afin que vous
combiniez ensemble votre mouvement, qui exige la plus grande clrit.

Le gnral Souham,  qui j'cris aussi, gardera la ligne de la Seine,
entre Montereau et Nogent, avec ses troupes, pour la communication avec
l'Empereur.

Je vous prie, monsieur le marchal, de me faire connatre, par le
retour du courrier, la direction que vous aurez prise, ainsi que le
moment auquel vous serez rendu prs Paris.

DUC DE FELTRE.

_P. S._ Nous avons reu  quatre heures des nouvelles de l'Empereur du
26, de Saint-Dizier. Sa Majest y avait battu compltement deux
divisions commandes par le gnral Wintzingerode, qui avait pris
retraite sur Bar-sur-Ornain. On avait fait deux mille prisonniers, etc.

Le gnral Compans tait  Ville-Parisis,  trois heures, avec presque
toutes les troupes ennemies sur les bras.



LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 29 mars 1814.

Monsieur le marchal, vous ne pouvez trop tt arriver  Charenton avec
votre corps d'arme, pour de l manoeuvrer de manire  soutenir le
gnral Compans, qui a couch cette nuit  Vert-Galant, et qui a, en
effet, sur les bras toutes les forces des corps de Kleist, de Sacken,
d'York, et, je crois, encore, le grand-duc Constantin et tes
Wurtembergeois. Avec sept ou huit mille hommes de troupes qui ont dj
faibli, il a fait ce qu'il pouvait. On m'assure que ses avant-postes,
attaqus ce matin, avaient t replis. Si vous arrivez, monsieur le
marchal, on peut esprer de contenir l'ennemi entre Vincennes, qui est
fortifi, et Saint-Denis, qui a t mis  l'abri d'un coup de main.

Vous savez que le pont de Lagny est en partie rompu; c'est donc sur la
droite de la Marne que vous pourrez dboucher; mais il n'y a pas une
minute  perdre. Je cherche  envoyer encore quelques renforts au
gnral Compans; mais les heures passent,  cause des distances et des
difficults du service dans une grande ville. J'ai crit au comte Darn
pour que vous ayez des vivres et du vin (si faire se peut) en arrivant 
Charenton.

Le mouvement sur Provins a tout compromis[17].

[Note 17: Il est singulier que le duc de Feltre, qui n'a jamais fait
la guerre, se permette de blmer le premier mouvement sur Provins, qui a
t le salut de deux corps d'arme, et qui tait rendu ncessaire et
indispensable, puisque en mme temps que la grande arme nous suivait,
nous avons rencontr en bataille, sur la grande route,  la
Fert-Gaucher, en arrire de nous et sur notre communication directe,
les corps d'York et de Kleist. Il fallait aller  Provins, ou mettre bas
les armes. (_Note du duc de Raguse._)]

Quoiqu'on n'ait pas de nouvelles de l'Empereur depuis le 26 au soir, et
que Sa Majest n'ait point annonc la direction qu'elle prendrait, on
doit calculer qu'il est impossible que l'Empereur n'arrive pas, sur le
dos de l'ennemi qui nous presse, d'ici  trois jours au plus tard, le
salut de l'tat dpend peut-tre de rsister pendant ces trois jours.
Je reois  l'instant votre bonne lettre d'aujourd'hui,  sept heures du
matin. Il faudra garder le pont de Saint-Maur; cela doit regarder le duc
de Trvise, qui, au lieu d'occuper Bonneuil, pourra loger ses troupes 
Maisons,  Crteil,  Charenton, et avoir sa gauche 
Fontenay-sous-Bois, si cette position lui parait bonne et si les
dispositions du terrain ne s'y opposent pas.

Le ministre de la guerre,

DUC DE FELTRE.



LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARCHAL MARMONT.

Paris, le 29 mars 1814, onze heures du soir.

Monsieur le marchal, je reois  l'instant de nouveaux ordres de Sa
Majest le roi Joseph, que je m'empresse de transmettre  Votre
Excellence, et qui contiennent de nouvelles dispositions dtermines par
les circonstances.

L'intention du roi est, monsieur le marchal, que vous vous runissiez
cette nuit, _entre la Villette et les prs Saint-Gervais_, au corps du
gnral Compans, qui sera sous les ordres de Votre Excellence.

M. le marchal duc de Trvise reoit, de son ct, l'ordre de se porter
cette nuit  la Villette, o il runira sous son commandement les
troupes du gnral Ornano.

Au moyen de ces dispositions, vous serez charg, monsieur le marchal,
de la dfense de Paris, depuis la Villette exclusivement jusqu'
Charenton; et M. le marchal duc de Trvise commandera depuis la
Villette inclusivement jusqu' Saint-Denis.

J'ai l'honneur d'informer en outre Votre Excellence que le roi compte
se rendre demain, ds la pointe du jour,  Montmartre, pour tre 
porte de voir les mouvements de l'ennemi, et de donner des ordres
suivant les circonstances.

Le ministre de la guerre,

DUC DE FELTRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fontainebleau, le 1er avril 1814, six heures du matin.

Dans la situation actuelle des affaires, l'Empereur s'est rsolu 
runir le gouvernement  Orlans en y rassemblant toutes les rserves de
l'intrieur,  se placer avec toute son arme entre Fontainebleau et
Paris pour empcher les malveillants de se livrer  leurs mauvais
penchants et encourager les bons; obligeant l'arme ennemie  se tenir
runie, puisque le moindre dtachement qu'elle ferait hors de Paris
livrerait cette ville  l'Empereur.

Je donne l'ordre au duc de Trvise de prendre position  la gauche
d'Essonne. Vous devez, monsieur le marchal, prendre position avec votre
corps  la droite d'Essonne; par ce moyen, l'ennemi sera oblig de
passer la rivire d'Essonne devant l'arme. L'inconvnient de cette
position saute aux yeux, puisque la rivire d'Essonne refuse la gauche
qui tombe sur la route d'Orlans.

Le plateau de Fontenay-le-Comte  la Seine n'est que de deux petites
lieues; on peut y avoir autant de dbouchs que l'on veut sur la
position d'cote.

Il serait convenable de se tenir matre d'Essonne et de Corbeil, afin
de faire de la poudre dont nous avons grand besoin, et de profiter des
magasins de farines qui sont trs-considrables.

Concertez-vous, monsieur le duc, avec M. le duc de Trvise; choisissez
votre position; placez votre artillerie en batterie; l'arme arrive
demain et suivra le mme mouvement. Faites de suite travailler aux
fortifications de Corbeil et d'Essonne, afin d'avoir, s'il est possible,
deux dbouchs. Faites fortifier la rivire d'Essonne; envoyez-moi de
suite un mmoire sur cette position; qu'elle ait plus ou moins
d'avantages, il faut la prendre dans tous les cas, parce que la rivire
l'indique naturellement.

Reconnaissez s'il y aurait une position entre Corbeil et Choisy, par
exemple en avant de Ris, o on peut surveiller les deux routes d'Orlans
et de Fontainebleau, avoir les derrires libres pour la retraite, et o
on pourrait placer avec avantage une arme de quarante mille hommes. En
trois ou quatre jours on aurait construit bien des redoutes et des
ouvrages qui ajouteraient  la force naturelle de la position.

Pour complter le systme, quand vous aurez vu la position, voyez la
position de la rivire de l'cole, afin de pouvoir donner votre avis sur
ces trois positions. L'Empereur compte qu' midi il doit tre sans
inquitude sur la position que vous aurez occupe avec le duc de
Trvise. Envoyez de la cavalerie  Arpajon, et poussez votre avant-garde
sur la route de Paris aussi loin que vous pourrez, poussant des
reconnaissances.

Je vous envoie cette lettre par M. le colonel Bongars qui vous
accompagnera dans vos reconnaissances, et qui ne reviendra que lorsque
les troupes seront places.

Dans ce systme il faut ordonner  la poudrerie de continuer de faire
de la poudre, et, au fur et  mesure qu'elle fabriquera, on vacuera sur
Fontainebleau, et on tablira un artifice.

Faites-moi connatre, monsieur le marchal, la quantit de farine qui
se trouve  Corbeil, soit sur cette rive, soit dans les magasins de
l'autre rive, et faites rtablir le pont, si vous le jugez convenable,
afin d'vacuer les farines qui seront de l'autre ct. Comme il y a un
filet d'eau qui entoure la ville de l'autre cot, il doit tre facile
d'occuper cette ville, ce qui assure un bon passage de la Seine,
indpendamment du pont de Melun.

Envoyez de suite un officier du gnie  Arpajon pour reconnatre la
place. S'il y a une muraille, il fera travailler de suite  la mettre 
l'abri des Cosaques.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fontainebleau, le 2 avril 1814, quatre heures du matin.

Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre  la division des gardes
d'honneur du gnral Defrance de partir ce matin de
Saint-Germain-sur-l'cote, pour se rendre  Fontenay-le-Vicomte et
clairer la rivire d'Essonne depuis la Fert-Alep, en jetant des partis
sur Arpajon. Le gnral Defrance sera sous vos ordres, et je le charge
d'envoyer un officier prs de vous.

Je viens d'ordonner au gnral Sorbier de prendre des mesures pour
qu'aujourd'hui,  cinq heures du matin, vous et le duc de Trvise, ayez
au moins  vous deux soixante pices de canon.

La division de cavalerie du gnral Pir partira aujourd'hui vers onze
heures ou midi de Fontainebleau pour aller se cantonner du ct de
Monceaux,  une lieue derrire Essonne. Le gnral Pir prendra vos
ordres si vous tiez attaqu.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fontainebleau, le 3 avril 1814.

Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur aura ce soir son quartier gnral
au chteau de Tilly, prs Ponthierry: ayez soin d'y envoyer un aide de
camp ou officier d'tat-major, qui puisse bien faire connatre  Sa
Majest l'endroit o se trouvent les troupes.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE MAJOR GNRAL AU MARCHAL MARMONT.

Fontainebleau, le 4 avril 1814.

L'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez ce soir de votre
personne au palais de Fontainebleau,  dix heures; prenez des mesures
pour pouvoir tre de retour  votre poste avant le jour.

Le prince vice-conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



LE GNRAL BORDESOULLE AU MARCHAL MARMONT.

Versailles, le 5 avril 1814.

M. le colonel Fabvier a d dire  Votre Excellence les motifs qui nous
ont engags  excuter le mouvement que nous tions convenus de
suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de
Tarente et de Vicence. Nous sommes arrivs  Versailles avec tout ce qui
compose le sixime corps.--Absolument tout nous a suivis, et avec
connaissance du parti que nous prenions, l'ayant fait connatre  la
troupe avant de marcher. Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les
officiers sur leur sort, il serait bien urgent que le gouvernement
provisoire fit une adresse ou proclamation  ce corps, et qu'en lui
faisant connatre sur quoi il peut compter on lui fasse payer un mois de
solde; sans cela il est  craindre qu'il ne se dbande.

MM. les officiers gnraux sont tous avec nous, M. Lucotte except. Ce
joli monsieur nous avait dnoncs  l'Empereur.

J'ai l'honneur d'tre, avec le plus profond respect, de Votre
Excellence,

Le trs-humble et dvou serviteur.

Le gnral de division,

Comte BORDESOULLE.



COPIE D'UNE LETTRE DE M. LE MARCHAL NEY A S. A. LE PRINCE DE BNVENT
PRSIDENT DE LA COMMISSION COMPOSANT LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE.

Monseigneur, je me suis rendu hier (4)  Paris avec M. le marchal duc
de Tarente et M. le duc de Vicence, comme charg de pleins pouvoirs pour
dfendre, prs de Sa Majest l'empereur Alexandre, les intrts de la
dynastie de l'empereur Napolon.--Un vnement imprvu ayant tout  coup
arrt les ngociations, qui cependant semblaient promettre les plus
heureux rsultats, je vis ds lors que, pour viter  notre chre patrie
les maux affreux d'une guerre civile, il ne restait plus aux Franais
qu' embrasser entirement la cause de nos anciens rois; et c'est
pntr de ce sentiment que je me suis rendu ce soir auprs de
l'empereur Napolon pour lui manifester le voeu de la nation.

L'Empereur, convaincu de la position critique o il a plac la France,
et de l'impossibilit o il se trouve de la sauver lui-mme, a paru se
rsigner et consentir  une abdication entire et sans aucune
restriction; c'est demain matin que j'espre qu'il m'en remettra
lui-mme l'acte formel et authentique; aussitt aprs, j'aurai l'honneur
d'aller voir Votre Altesse Srnissime.

Le marchal NEY.



Fontainebleau, le 5 avril 1814, onze heures et demie du soir.

COPIE DE LA GARANTIE FAITE LE 6 AVRIL ET ANTIDATE.
POUR METTRE A L'AISE LES OFFICIERS ET SOLDATS DU SIXIME CORPS.

ARTICLE PREMIER.

Moi, Charles, prince de Schwarzenberg, marchal et commandant en chef
les armes allies, je garantis  toutes les troupes franaises qui, par
suite du dcret du snat du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napolon
Bonaparte, qu'elles pourront se retirer librement en Normandie avec
armes, bagages et munitions, et avec les mmes gards et honneurs
militaires que les troupes allies et rciproquement.

ART. 2.

Que si, par suite de ce mouvement, les vnements de la guerre
faisaient tomber entre les mains des puissances allies la personne de
Napolon Bonaparte, sa vie et sa libert lui seront garanties dans un
espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances
allies et du gouvernement franais.



EXTRAIT DU _NATIONAL_.

Jeudi, 8 aot 1814.

... L'officier charg de porter  Marmont l'ordre crit de Joseph, dont
nous venons de parler, le lui avait remis  deux heures. Cet ordre,
formul dans les mmes termes pour les deux marchaux, tait ainsi
conu:

Si M. le marchal duc de Raguse et M. le marchal duc de Trvise ne
peuvent plus tenir, ils sont autoriss  entrer en pourparlers avec le
prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux.

Ils se retireront sur la Loire.

JOSEPH.

Montmartre, ce 30 mars 1814,  dix heures du matin.

Le duc de Raguse n'en continua pas moins  se battre. Il avait alors
non-seulement  soutenir l'effort de Schwarzenberg, mais encore du
centre de l'arme de Silsie, que venait d'amener Giulay. Cette arme,
nous l'avons dit, s'tait partage en trois colonnes: celle de droite,
conduite par Blcher en personne, se portait,  pas compts, par
Aubervilliers et Clichy, sur la butte Montmartre, tandis que celle de
gauche, aux ordres du prince de Wurtemberg, aprs avoir travers le bois
et le village de Romainville, s'avanait, partie sur Mnilmontant,
partie sur Charonne et la chausse de Vincennes, que dfendait une
batterie de vingt-huit pices, manoeuvres par les lves de l'cole
polytechnique, au nombre de deux cent seize, et pointes par des
artilleurs de la vieille garde.

A dix heures du soir, ces braves adolescents faisaient encore feu,
lorsqu'on vint leur donner l'ordre de rentrer  l'cole.

Blcher ne devait pas rencontrer la mme rsistance. Ne pouvant croire
que Montmartre n'tait pas fortifi, il ne s'en approcha, nous l'avons
dit, qu'avec les prcautions les plus grandes. Ce fut  trois heures et
demie seulement que ses premiers dtachements parurent au pied de la
butte. Quelques obus et quelques boulets furent lancs contre eux; mais,
 quatre heures, il ne restait plus un seul homme arm sur ce point.
Blcher l'occupa immdiatement en force, et,  quatre heures et demie,
les huit pices que nos soldats y avaient laisses taient tournes
contre Paris, et jetaient sur les faubourgs les plus rapprochs des
boulets et des obus.

       *       *       *       *       *

Ce dsarroi, cet abandon gnral, inspiraient les craintes les plus
vives  la partie riche de la population de Paris; ils proccupaient
surtout vingt-cinq  trente personnes, banquiers, commerants,
propritaires, qui attendaient Marmont, lorsque,  six heures du soir,
aprs avoir fait avertir le duc de Trvise, par le gnral Meynadier, de
la signature de l'armistice, il parut dans les salons de son htel de la
rue de Paradis-Poissonnire. Il tait  peine reconnaissable, a dit un
tmoin oculaire; sa barbe avait huit jours; la redingote qui couvrait
son uniforme tait en lambeaux; de la tte aux pieds il tait noir de
poudre. Il annona la suspension d'armes. C'est bien pour l'arme,
s'cria-t-on autour de lui; mais Paris? qui le garantira des excs de
l'ennemi? Il faut une capitulation pour le sauver!

Marmont en convint. L'armistice, ajouta-t-il, a prcisment pour objet
de faciliter  Paris un arrangement particulier  la capitale. Mais je
suis sans autorisation pour traiter en son nom; je ne la commande pas;
je ne suis pas gouvernement. Simple chef de corps, je n'ai  m'occuper
que des troupes sous mes ordres. Elles ne peuvent plus rien; elles ont
fait tout ce qu'humainement on pouvait exiger d'elles. On vient de
m'annoncer le retour de l'Empereur par la route de Fontainebleau; je
vais me replier sur cette ville, et laisser,  qui doit le prendre, le
soin d'une capitulation spciale pour Paris.--Mais qui la proposera? qui
la signera? rpliqua-t-on tout d'une voix; le gouvernement, toutes les
hautes autorits, nous ont abandonns; il ne reste plus personne. Ce
n'est pas le conseil municipal de Paris qui peut traiter directement
avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse; ces princes ne
connaissent, pas mme de nom, un seul de ces membres. Les marchaux,
aprs avoir dfendu la ville, auraient-ils l'inhumanit de l'abandonner
 toutes les exigences,  toute la colre du vainqueur? Puisqu'ils ont
conclu l'armistice, que leur cote-t-il de complter la ngociation?
Joseph, d'ailleurs, ne leur a-t-il pas donn carte blanche?

Marmont rsista longtemps. A la fin, entran par les supplications de
tout ce qui l'entourait, par les prires d'une dputation du corps
municipal, qui vint le conjurer de s'entremettre, il consentit  prendre
la responsabilit d'un acte que tous lui signalaient comme l'unique
moyen de salut pour Paris. Deux aides de camp furent chargs de conclure
en son nom. Les troupes commencrent leur mouvement de retraite sur
Fontainebleau. Ce furent les dtachements les premiers partis que
l'Empereur rencontra  Fromenteau.

La capitulation de Paris tonna, indigna la France. Le peuple ne put
comprendre comment Paris, capitale d'un grand empire, centre de toutes
les ressources du gouvernement, avec une population de sept cent mille
mes, s'tait rendue aprs une lutte de quelques heures. Les nations ont
leur jour d'injustice: le gouvernement de la rgente avait t inepte et
lche; l'Empereur imprvoyant et aveugle au del de toute croyance;
l'arme, sous Paris, s'tait montre hroque; fait inou! elle venait
de tuer  l'ennemi plus de soldats qu'elle ne comptait de combattants;
et ce furent les chefs de cette arme qu'on accusa. Les nations ont
aussi leurs passions; la dfaite, mme la plus honorable, leur semble
une honte qu'elles ne peuvent accepter; tre trahies va mieux  leur
orgueil; la capitulation, signe par les aides de camp du duc de Raguse,
fut reproche  ce marchal comme un acte d'infme trahison.--Joseph
Bonaparte, Clarke, duc de Feltre, le gnral Hullin, voil les seuls
noms sur qui doit ternellement peser le fatal souvenir de la
_premire_ capitulation de Paris. Le marchal Marmont tait encore un
des plus nobles soldats de notre arme au 30 mars 1814.

A. DE VAULABELLE.

[Note du transcripteur: norme tableau ne pouvant tre reproduit de
faon intelligible pour le lecteur. Le tableau a t reproduit sous
forme graphique dans la version HTML. Il contient, entre autre, les
renvois [18]et[19] aux notes ci-dessous.]

[Note 18: Gardes nationaux qui ont disparu au moment du combat.
(_Note du duc de Raguse_.)]

[Note 19: Il est inutile de faire remarquer que ce tableau dress 
la place de Paris, prsente un effectif exagr, comme l'est toujours un
effectif form sur pices dans les bureaux. En rgle gnrale, il faut
toujours retrancher, sur les effectifs de cette espce, un cinquime au
moins, cinquime qui reprsente les malade, les tranants, les absents,
en un mot, pour quelque motif que ce soit. Il suffit d'examiner avec un
peu d'attention ce tableau pour voir combien il est loin de reprsenter
le nombre des combattants vritables. Par exemple les 6000 gardes
nationaux; (y en avait-ils 6000?) taient aux barrires. On compte les
hommes qui taient o on ne se battait pas, les hommes employs  la
place, etc... (_Note de l'diteur_.)]



NOTICE SUR LE GNRAL KLBER[20]

[Note 20: Le duc de Raguse a rdig ces trois notices en exprimant
l'intention formelle de les joindre  ses _Mmoires_. Nous devons dire
pourquoi nous les insrons ici, au lieu de les rejeter  la fin de
l'ouvrage, o est la place ordinaire des morceaux dtachs de ce genre.
D'abord elles se rapportent, en grande partie,  la portion des
_Mmoires_ que l'on vient de lire; mais, ce qui nous a principalement
dtermin, c'est qu'ils compltent ce volume. Nous avons prfr ne pas
suivre l'usage et conserver, pour le volume prochain, l'histoire
complte de la Restauration, histoire trs-intressante, qui forme un
tout bien li, qu'il serait difficile et fcheux de scinder. C'est donc
surtout en vue de l'attrait que cette lecture peut prsenter que nous
avons agi en cette circonstance. (_Note de l'diteur._)]

J'ai connu les hommes les plus marquants de mon poque: j'ai vcu dans
la familiarit d'un grand nombre d'entre eux. Ma vie, longue et agite,
m'a mis en rapport avec presque tous les individus dont les noms
passeront  la postrit; et, aprs Napolon, aucun homme n'a laiss en
moi de plus profonds souvenirs que le gnral Klber. Bien jeune encore
quand je l'ai connu, peut-tre l'ai-je jug avec cet enthousiasme propre
au premier ge; mais dj cependant j'avais assez vu le monde pour
pouvoir comparer, et peut-tre aussi la nature m'a-t-elle donn quelque
instinct pour apprcier les hommes: je pourrais en assigner la preuve
par la manire dont j'ai devin l'immense carrire du gnral Bonaparte,
et cela, au moment o, gnral de brigade obscur, il tait encore
inconnu au monde.

Klber est n  Strasbourg, en 1754, d'une famille bourgeoise. Destin
au mtier d'architecte et lev pour en suivre la carrire, des
circonstances particulires lui donnrent le moyen d'entrer 
vingt-trois ans au service de l'Autriche, comme officier, dans le
rgiment de Kaunitz. Aprs sept ans, il le quitta pour revenir en
France, o il reprit sa premire profession. La Rvolution ayant
rveill chez lui son instinct belliqueux, il entra, comme grenadier,
dans un bataillon de volontaires du Haut-Rhin, o bientt il devint
adjudant-major. Renferm dans Mayence, il se distingua  la dfense de
cette place, et fut nomm adjudant gnral. Envoy avec cette garnison
dans la Vende, et promu bientt au grade de gnral de brigade,
destitu et remis peu aprs en activit de service et devenu gnral de
division, il combattit en cette qualit  Fleurus, et eut ensuite sous
ses ordres une aile de l'arme de Sambre-et-Meuse, commande par le
gnral Jourdan. Rest sans activit en 1797, il demanda au gnral
Bonaparte de le suivre dans l'expdition d'gypte, et en fit partie
comme gnral de division. Bless  l'attaque d'Alexandrie, il resta
dans cette place pour y commander. Guri, il revint  la tte de sa
division, et fit l'expdition de Syrie. Le gnral Bonaparte, en partant
pour la France, lui laissa le commandement de l'arme. Klber, oppos au
systme de colonisation, conclut, peu aprs, une convention pour
l'vacuation de l'gypte; mais, aprs avoir commenc l'excution du
trait, inform de la mauvaise foi du gouvernement anglais, il se
dtermina  attaquer immdiatement l'arme turque, sur laquelle il
remporta, avec dix mille hommes, la victoire mmorable d'Hliopolis.
Aprs ce succs immortel, et au moment o il s'occupait  fonder un
tablissement durable, un fanatique l'assassina et enleva  l'arme un
chef qui lui assurait  jamais la conservation de cette riche contre,
si prcieuse pour la France, et dont la possession l'et ddommage
amplement de la perte de toutes ses colonies.

Le gnral Klber, d'une haute stature, d'une figure martiale, d'une
bravoure brillante, donnait l'ide du dieu de la guerre. Son instruction
tait tendue, son esprit vif et mle. Un accent alsacien trs-marqu,
des phrases souvent imprgnes de germanismes, donnaient  son langage
une nergie particulire. Sa personne portait avec elle une grande
autorit, et son regard imposait. Bon et agrable dans ses rapports, les
troupes l'aimaient; ceux qui vivaient dans son intimit le chrissaient.
Cependant, comme rien n'est parfait sur la terre, avec un caractre
lev et prononc, il ressentait quelquefois de petites passions qui
obscurcissaient ses hautes qualits. La manire dont Bonaparte avait
paru et figur  son dbut sur la scne du monde l'avait rempli
d'admiration, et cependant,  peine plac sous ses ordres et en rapports
directs avec lui, les faiblesses de l'homme reprirent leur empire, et
son entourage, ne ngligea rien pour refroidir et rendre bientt ennemis
deux hommes qui taient faits pour s'entendre et s'apprcier. Du nombre
de ceux qui exeraient une influence fcheuse sur l'esprit de Klber, je
dois mettre en premire ligne Auguste Damas, un de ses aides de camp,
jeune homme charmant et officier brillant, mais qui faisait un mauvais
usage de son crdit sur l'esprit de son gnral.

Klber runissait chez lui deux dispositions contraires dans son esprit,
chose dont on a vu plus d'une fois l'exemple chez les gens de guerre. Il
ne savait pas obir et ne voulait pas commander. Quand le commandement
lui fut impos, il l'exera  merveille; mais, si on le lui et offert,
il l'aurait refus opinitrement. Il contribua puissamment aux succs de
l'arme de Sambre-et-Meuse, et fut en mme temps le flau du gnral
Jourdan, dont il estimait peu les talents et le caractre, et qu'il
tournait souvent en ridicule. Aprs le dpart de Bonaparte, il se
dclara hautement son ennemi, il critiqua amrement ses oprations et
rallia  lui tous les individus qui dsiraient voir vacuer l'gypte.
L'arme se divisa en deux partis, l'un favorable, l'autre contraire  la
colonisation. Les troupes qui avaient servi en Italie composaient le
premier;  sa tte se plaa le gnral Menou, et c'est  cette seule
circonstance que cet officier a d cette protection inoue et si peu
mrite dont Napolon ne se lassa jamais de le couvrir; Klber adopta
toutes les passions du parti oppos; mais, quand l'honneur de l'arme
lui commanda de changer de conduite, il n'hsita pas  se montrer homme
suprieur et grand gnral. Jamais ordre du jour ne fut plus loquent
que celui qu'il donna  son arme; jamais proclamation n'exalta plus
vivement les sentiments des soldats. Aprs avoir publi textuellement la
lettre de l'amiral Keit, annonant son refus de reconnatre le trait
d'El-Arich, et sa rsolution de retenir prisonnire l'arme franaise,
il ajoutait: Soldats, on ne rpond  de telles insolences que par des
victoires. Prparez-vous  combattre. On sait ce qui advint de cette
rsolution gnreuse. La conservation de l'gypte, s'il et vcu, en et
t le rsultat dfinitif.

Le langage du gnral Klber, souvent ordinaire, ne manquait cependant
pas d'une certaine lvation; ses images, prises presque toujours en bas
lieu, avaient quelque chose de pittoresque et d'nergique, et beaucoup
de mots de lui ont fait fortune dans l'arme. Lors du passage du Rhin en
1793, prs de Dusseldorf, Klber commandait le corps d'arme oprant le
premier. Le retard de quelques heures dans l'arrive des bateaux sembla
avoir fait perdre la tte au gnral Jourdan. Le passage, excut de
nuit, devait avoir lieu de trs-bonne heure; mais, les bateaux n'ayant
t disponibles qu' dix heures, et la lune tant leve, l'opration
pouvait tre vue par les ennemis, et, comme tous les hommes faibles,
Jourdan voulut remettre au lendemain son entreprise, ne voyant pas que
le retard mettrait plus de chances contre le succs que la lumire
incertaine de l'astre dont il redoutait la prsence. Au moment o Klber
s'embarquait avec ses troupes pour oprer, un aide de camp arriva pour
lui dire de suspendre le passage. Klber prit un ton solennel pour
rpondre  l'aide de camp, et lui adressa ces paroles: Dites au gnral
en chef que je ch... sur la lune, je fais une clipse, je passe, et
demain je serai  Dusseldorf. Je ne sais pas si l'clipse fut faite,
mais il est certain que le lendemain il tait matre de Dusseldorf. On
juge le succs qu'eut un pareil discours dans la circonstance et avec
un semblable rsultat.

Klber, en gypte, s'tait promptement mis en opposition contre toutes
les niaiseries de cette nue de prtendus savants qui avaient accompagn
l'arme. Ces pauvres gens taient antipathiques aux soldats, qui les
accusaient d'tre cause de l'expdition. Aussi se plaisaient-ils  leur
signifier qu'ils n'taient que des nes, mais cela d'une manire
indirecte, en dcorant les nes, si communs en gypte, du nom de
savants. Klber eut un jour l'occasion de les tourner en ridicule d'une
manire sanglante. A Dieu ne plaise que je puisse confondre dans cette
tourbe quelques-uns des hommes illustres qui avaient suivi l'expdition,
tels que Monge, Berthollet, Dolomieu, etc.! Mais il est certain que ce
peuple de savants tait fort peu digne de pareils chefs et que les
soldats taient fort excusables de se moquer d'eux. Dolomieu, Monge,
Berthollet, etc., taient  dner chez le gnral Klber  Gizh, avec
une trentaine de convives. Dolomieu avait de la niaiserie dans l'esprit,
dans la tournure et dans le langage: d'une taille de six pieds deux
pouces, lanc comme un palmier et bgue, sa vue disposait toujours 
rire. Quelqu'un ayant dit que, si ou et trouv cent millions en
arrivant en gypte, on aurait pu faire de trs-belles choses, Dolomieu
s'empara vivement de cette ide, et exprima d'une manire particulire
ses regrets. Klber alors lui ayant dit: Mon cher Dolomieu, quel emploi
auriez-vous fait de ce trsor? celui-ci rpondit en bgayant: D'abord,
j'aurais donn trente millions  l'Institut pour faire des fouilles,
ensuite une pareille somme pour btir une ville  la pointe du Delta,
enfin, le reste au gouvernement pour le couvrir des frais de
l'expdition, chose juste et convenable.--Nous diffrons, mon cher
Dolomieu, dans notre manire de voir, lui dit alors Klber avec
autorit, si j'avais eu mission de rpartir cette somme, j'aurais
donn cinquante millions  l'arme, et puis cinquante millions 
l'arme, des coups de bton au Directoire, et du foin  l'Institut.

Cette histoire, dont le gnral Bonaparte rit beau-coup, fit le bonheur
de l'arme.

J'ai racont ailleurs d'autres mots du gnral Klber, je pourrais en
citer encore, mais j'en ai dit assez pour faire connatre la nature de
son esprit. Homme remarquable sous tous les rapports, sa mort prmature
a t un grand malheur pour la France, et la cause de nos dsastres en
gypte.




NOTICE SUR LE PRINCE SCHWARZENBERG

J'ai eu plusieurs fois, dans le cours de mes _Mmoires_, l'occasion de
prononcer le nom du prince Charles de Schwarzenberg; mais je n'en ai
point dit assez pour le faire connatre, et c'est ce que je veux faire
ici.

Le rle important qu'il a jou  la tte de la croisade qui s'est forme
contre nous prouve que c'tait un homme d'un rare mrite. Le noble et
heureux caractre dont il tait dou tait merveilleusement adapt  la
position leve qui lui avait t confie. Il fallait ses belles et
nobles qualits pour amener  bien la tche difficile qui lui tait
impose. Ces mmes qualits, au reste, lui ont valu l'estime et
rattachement de tous ceux qui l'ont connu.

Il tait issu d'une ancienne et illustre famille de l'Empire,
appartenant  la noblesse immdiate, depuis plusieurs sicles tablie en
Autriche, o elle possde de grands biens. A l'exemple de ses anctres,
il entra de bonne heure au service militaire. Le prince Charles tait n
en 1771; aussi avait-il fait les campagnes de 1788 et 1789 contre les
Turcs. Il avait galement servi avec distinction dans les guerres contre
la France. Ds 1796,  vingt-cinq ans, il tait dj officier gnral,
chose rare partout, et plus rare en Autriche qu'ailleurs. Il se trouva 
la catastrophe d'Ulm, o, par ses dispositions et sa prsence d'esprit,
il sauva la plus grande partie de la cavalerie autrichienne. Son esprit
aimable et sa sduction personnelle le firent choisir, pendant la paix,
pour remplir les fonctions d'ambassadeur  Saint-Ptersbourg. La guerre
l'ayant rappel  l'arme, il combattit avec gloire  Wagram, en 1809.

Aprs le mariage de Napolon avec Marie-Louise, le prince de
Schwarzenberg devint ambassadeur en France et sut plaire universellement
 Paris. La catastrophe qui accompagna les ftes du mariage de Napolon,
et dont sa maison fut le thtre, devint comme le pronostic funeste des
malheurs dont la nouvelle dynastie serait frappe.

Au moment o la guerre de Russie clata, il fut choisi pour commander le
corps auxiliaire que l'Autriche runit  l'arme franaise. Comme
Napolon l'estimait et l'aimait, comme il voulait lui donner une
existence gale  celle des marchaux franais, il demanda pour lui 
l'empereur Franois la dignit de feld-marchal, qui lui fut accorde.
Ainsi ce fut  Napolon qu'il dut sa promotion. Singulire destine de
celui-ci! Principe de tant de grandeurs nouvelles, crateur, soutien et
protecteur de tant de dynasties qui, par sa toute-puissance, prirent
rang parmi les rois, quand ses nombreuses fautes eurent compromis ses
destines, il succomba cras par les efforts de ceux qu'il avait
grandis! Le lieutenant qu'il avait choisi en 1812 devint le chef suprme
qui conduisit, en 1813 et 1814, les peuples qui avaient pris les armes
pour le dtruire.

Le prince de Schwarzenberg remplit sa tche avec talent en 1812.
Abandonn  lui-mme par Napolon, habituellement sans ordres de lui, il
manoeuvra dans le but d'tre le plus utile  l'arme franaise. Des
critiques injustes ont obscurci les services qu'il rendit  cette
poque. L'esprit de parti a fait taire la vrit. On l'a accus d'avoir
agi avec faiblesse et trop de circonspection; mais ceux qui ont tudi
les faits doivent le laver de cette accusation. Le prince de
Schwarzenberg a manoeuvr avec habilet et talent. Il ne pouvait pas
raisonnablement faire plus qu'il n'a fait. Il est vrai qu'il ne s'est
pas perdu  plaisir au moment o l'arme franaise a prsent le
spectacle d'une immense catastrophe, dont on ne trouve d'exemple que
dans l'antiquit.

La position de l'Autriche ayant chang, de nouveaux devoirs le mirent
dans le cas de combattre ses anciens allis. La considration dont
jouissait son talent, le cas qu'on faisait d'un caractre noble,
dsintress, conciliant, et la ncessit de flatter l'amour-propre de
l'Autriche, dont le poids devait tout dcider, firent choisir
unanimement le prince de Schwarzenberg pour chef suprme.

Jamais mission plus difficile et plus pnible ne fut donne  un gnral
d'arme. Commander les troupes de tant de nations diffrentes, et mettre
en harmonie des intrts quelquefois si opposs; commander au milieu de
souverains, environn de leurs tats-majors et de leur cour; neutraliser
les rivalits funestes et les mauvaises passions: faire une abngation
constante de toute vanit personnelle; accorder souvent une gloire peu
mrite pour ne pas dplaire, sans cependant dcourager ceux  qui elle
appartenait vritablement; ne voir qu'un but marqu dans l'alliance, et
se sacrifier sans cesse aux intrts de l'harmonie et de l'union, tel
est le rle auquel le prince de Schwarzenberg s'est dvou, et qu'une
me d'une puret extraordinaire lui a donn le moyen de remplir. Il
avait, il est vrai, un puissant appui pour le succs de ses oprations
dans la haine universelle qu'inspirait Napolon.

Je ne fais ici aucune critique des deux campagnes des allis en 1813 et
1814. Les fautes commises ne peuvent tre reproches  un gnral peu
matre de ses mouvements, auquel on dsobissait souvent, et que mille
considrations retenaient sans cesse.

Le prince de Schwarzenberg avait des talents militaires distingus, et
doit tre plac au nombre des meilleurs gnraux de son temps.

On assure que, dans la scurit de la paix, on a oubli les grands
services qu'il avait rendus, et que seul il pouvait rendre. En effet,
son influence a t dtruite par des mdiocrits intrigantes. En cela il
a eu un sort commun  beaucoup d'hommes capables et vertueux dont
l'histoire a conserv les noms. Une mort prmature  quarante-neuf ans
l'a empch de jouir, de son vivant, de la position qui lui tait due,
et que le temps aurait amene quand les intrts personnels et les
rivalits n'y auraient plus mis d'obstacles.




NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH

Le prince de Metternich, dont la longue carrire politique a exerc
pendant beaucoup d'annes et exerce encore une grande influence sur les
vnements de l'Europe, sera l'objet lgitime de la curiosit de la
postrit. Ceux qui, comme moi, l'ont beaucoup frquent doivent
chercher  le faire connatre.

Le prince de Metternich est n  Coblentz, en 1773. Sa famille
appartenait  la noblesse immdiate de l'empire. Elle a eu la gloire de
fournir plusieurs lecteurs de Trves et de Mayence. A l'exemple de son
pre, Metternich s'attacha de bonne heure au service de l'Autriche. Un
avancement rapide le porta au poste de ministre de l'empereur  Berlin,
qu'il occupait en 1805.

M. de Metternich est un homme d'un esprit tendu et cultiv. Il possde
des connaissances multiplies. Sans tre un savant, il n'est
probablement pas d'homme du monde, livr aux affaires et aux plaisirs,
qui ait fait des tudes aussi varies, et soit au mme degr au courant
des dcouvertes et de la marche des sciences et des arts, au moins dans
leurs rsultats et leur application.

Une tournure lgante dans sa jeunesse, une politesse facile, ont fait
de lui le type du vritable grand seigneur. Son caractre gal et
bienveillant rend agrables les rapports avec lui. Le prince de
Metternich est prodigue de promesses, mais difficilement il les tient et
s'occupe de leur excution. La moindre considration l'arrte; le plus
lger obstacle l'intimide. Jamais il n'aborde de front une difficult;
toujours il cherche  la tourner, et, si l'oubli de la vrit dans son
langage est un auxiliaire utile, il n'hsite pas  en faire usage, et
cela avec un aplomb imperturbable.

Cependant dans les choses essentielles, et en pesant bien la nature de
ses expressions, ses paroles mritent confiance; dans les choses de peu
d'importance, on doit attribuer la cause d'une moindre franchise au
besoin de dguiser son impuissance et ses moyens de crdit dans les
affaires de gouvernement intrieur: chose plus vraie qu'on ne croit
gnralement. Sous le rgne de l'empereur Franois, et plus encore sous
la rgne actuel, son pouvoir rel s'est toujours born aux affaires de
son dpartement. Sur ce terrain il est matre absolu; mais  ces limites
finit sa puissance; en sorte que celui qui petit entraner l'tat dans
une guerre qui consommerait des milliers d'hommes et des centaines de
millions est tout  fait tranger aux mesures qui doivent servir d'appui
au dveloppement de ses forces et au rgime intrieur de la socit.

L'Autriche est aujourd'hui une oligarchie o chaque dpartement
administratif se gouverne isolment. Tout s'y passe d'une manire
lgale; tout y est rgulier et conduit d'une manire paternelle; mais
chaque pouvoir y marche pour son compte, et il n'y a pas de centre
d'action vritable. Les moeurs de la famille impriale, et un grand
esprit de justice gnralement rpandu dans les dpositaires du pouvoir,
conduisent le pays. C'est un tat de choses supportable dans le repos;
mais c'est une cause de faiblesse et un grand danger au moment de
l'agitation. Rien n'est plus propre  produire de grandes catastrophes.

Ce qui distingue particulirement le prince de Metternich, le trait
caractristique de son esprit, c'est la raison. Il semble sans passion;
il entend tout avec calme, et se met  la place de chacun. Gt par les
habitudes d'une position trs-leve et des consquences qui en
rsultent, la contradiction lui est dsagrable, et rarement il se livre
 la discussion avec ceux dont les opinions sont opposes  la sienne,
il est habituellement d'accord avec lui-mme, et j'ai pu en acqurir la
preuve dans les nombreuses conversations que pendant tant d'annes j'ai
eues avec lui. Alors je l'ai vu presque toujours se conduire comme
d'avance il avait annonc vouloir le faire dans une circonstance donne
et prvue. Je l'ai vu galement vouloir toujours des choses
raisonnables, et s'occuper de bonne heure  prparer les moyens
ncessaires pour atteindre le but qu'il s'tait propos. Chef d'un
cabinet dont le systme et l'esprit, d'accord avec la position
gographique de la puissance qu'il reprsente, doit avant tout tre
modr, conservateur, il a pris d'autant plus facilement ces moeurs,
qu'elles sont dans sa propre nature.

On accus le prince de Metternich d'avoir beaucoup d'amour-propre,
d'tre infatu de son gnie et d'tre trs-sensible  la flatterie; mais
quel est l'homme capable qui ignore sa valeur et n'est pas mme dispos
 l'exagrer? Comment rsister au plaisir d'couter le doux concert de
louanges dont le pouvoir et le succs sont toujours l'objet? Chez lui
les souffrances que la contradiction et le blme lui font prouver ne se
montrent pas par l'irritation, mais par une sorte de ddain et un
silence qui lui donne  ses propres yeux un succs facile; il
s'abandonne souvent aussi  l'illusion d'avoir tout prvu, mme lorsque
ses pronostics sont en dfaut.

Comme beaucoup d'hommes, il a une grande propension  croire ce qu'il
dsire. Il a aussi la singulire prtention d'tre n avec le gnie
militaire, et, chose surprenante, c'est que le prince de Metternich,
aprs avoir vcu dans un temps de guerre si long, dans l'intimit des
gnraux les plus distingus de son poque, et suivi les armes, n'a pas
compris un mot de la partie morale de la guerre. Un homme dou des
facults qu'il possde aurait d la deviner sur-le-champ, et tre frapp
des mystres qui l'accompagnent.

Il se trompe sur lui-mme comme il arrive  tant de gens distingus.
minemment homme de concession, il ne parle que principes et emploi de
la force. Homme de conciliation, il tourne en ridicule le _juste milieu_
quand la conduite de toute sa vie en est l'apologie, ce dont assurment
on ne peut le blmer, car il n'y a pas de systme invariable dans les
affaires. Les choses tant plus fortes que les hommes, l'homme habile
modifie sa marche quand les circonstances en indiquent la ncessit,
afin de ne pas se briser contre leur puissance irrsistible.

La monarchie autrichienne s'est bien trouve de la conduite qu'il a
tenue aprs les malheurs qui l'avaient crase; car la modration et la
fermet de cette conduite l'ont replace au point d'o elle tait
descendue par suite d'une politique imprvoyante et des malheurs de la
guerre. L'Europe s'en trouve bien galement aujourd'hui; car le systme
conservateur adopt l'a prserve d'une guerre qui n'tait pas
indispensable, et des malheurs qui en auraient t la suite.

Malgr un esprit suprieur, le prince de Metternich a une simplicit et
une bonhomie qui lui font trouver un vritable dlassement dans des
niaiseries, qui, d'abord plaisantes, devraient promptement lui paratre
fastidieuses. Singulire bizarrerie qui lui est tout  fait
particulire, il s'amuse  faire une collection de toutes sortes de
btises, des choses ridicules crites qu'il a pu rassembler. Il consacre
quelquefois des heures entires  les montrer en dtail et  en faire
l'exposition.

Le prince de Metternich a t trs-bien trait par les femmes. De
nombreux succs ont rempli sa carrire galante. Sa premire femme, la
princesse Laure, ne comtesse de Kaunitz, m'a dit quelle ne comprenait
pas qu'une femme put lui rsister. Il s'est mari trois fois. Sa
premire femme, celle que je viens de nommer, tait petite-fille du
clbre ministre tout-puissant sous Marie-Thrse et Joseph. Elle avait
beaucoup d'esprit. Devenu veuf, une vritable passion le dtermina 
donner sa main  une personne charmante, mademoiselle Antoinette
Leicham, d'une famille obscure, et que l'aristocratie autrichienne
repoussait  cause de cela. Cette dame mourut en couches  son premier
enfant. Metternich prit alors une troisime femme, mademoiselle Mlanie
Zichy; c'est celle que j'ai le plus connue. Quoique bien ne, sa famille
n'est pas ancienne. Charmante de figure, et de moeurs trs-pures, son
caractre passionn a eu de grands inconvnients pour son mari, pour
ceux avec lesquels elle vit et pour elle-mme. Cependant on ne peut
rvoquer en doute quelle ait de la bont et possde de grandes qualits
de coeur. En dernire analyse, le prince de Metternich, comme homme
priv, a toutes les qualits qui rendent sa socit sre, commode et
douce; et, comme homme politique, il justifie en grande partie, malgr
quelques fautes graves que la postrit lui reprochera, la rputation
d'habilet que ses longs succs lui ont donne.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir essay de faire le portrait du prince de Metternich,
peut-tre est-il  propos de jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire
de sa vie et sur les actions principales auxquelles il a attach son
nom.

Sa carrire embrasse quatre poques principales: la premire commence 
son entre au service, et se termine avec son ambassade  Paris.

La deuxime commence  sa nomination de chef du cabinet et remplit tout
le temps de l'Empire.

La troisime comprend la Restauration jusqu' la Rvolution de juillet.

La quatrime se compose des temps qui ont suivi et qui durent encore.

La premire priode ne prsente d'abord aucun intrt politique.
Occupant alors des postes secondaires, le prince de Metternich a t
tranger aux grandes affaires. Son occupation principale fut alors de
plaire et de se faire des amis. Il alimentait l'activit de son esprit
par l'tude des sciences. Pendant le temps o il attendit  Vienne qu'un
poste lui ft donn, il se livra  l'tude de la mdecine, pour laquelle
il a toujours un got prononc. Il suivit les hpitaux de cette capitale
et ne manqua jamais d'assister aux oprations de quelque importance. Il
en est rsult qu'il est particulirement instruit dans cette partie, et
l'opinion que je crois tre autoris  concevoir de ses connaissances me
fait penser que souvent un malade confi  un mdecin de profession est
moins en sret qu'il ne le serait entre ses mains.

Le prince de Metternich fut fort  la mode dans sa jeunesse. D'une
tournure distingue et lgante, il fut trs-bien trait par le beau
sexe et eut beaucoup de louangeurs. Le mariage qu'il contracta avec une
petite-fille du clbre ministre, prince de Kaunitz, ajouta puissamment
 ses moyens d'avancement et de fortune.

Une circonstance fortuite, insignifiante en elle-mme, le fit sortir de
pair et le plaa sur le plus grand thtre de l'poque. L'ambassade de
Paris lui fut donne. C'est de sa bouche mme que j'ai entendu le rcit
des vnements qui motivrent le choix dont il fut l'objet.

A l'poque de la guerre de 1805, le prince, alors comte de Metternich,
tait ministre  Berlin. Il tait fort aim de tous ses collgues; il
vivait, entre autres, en bonne harmonie avec le ministre de France, M.
de Laforest, vieil employ des affaires trangres, assez peu spirituel,
mais galant homme. La guerre dclare et les armes en mouvement, leurs
relations durent cesser; mais le comte de Metternich, trs-loign de la
moindre pdanterie et de toute exagration, dit  M. de Laforest qu'il
tait dans leurs intrts rciproques de se communiquer les nouvelles
que chacun d'eux recevrait. Les vnements militaires devaient dcider
toutes les questions politiques, et ils taient galement intresss 
les connatre promptement. Peut-tre sa curiosit aurait-elle t moins
impatiente s'il et pu pressentir les rsultats de cette campagne.
Toutefois les grandes nouvelles arrivrent. Il fit contre mauvaise
fortune bon coeur, accepta sans murmurer les terribles communications
que M. de Laforest fut dans le cas de lui faire, et ce dernier en
instruisit Napolon, en se louant beaucoup de lui.

La paix faite, l'Autriche dut choisir un ambassadeur pour rsider 
Paris. Avant la guerre, ce poste tait occup par le comte Philippe de
Cobentzel, trs-digne homme sans doute, mais type vritable de la
bureaucratie autrichienne, il tait formaliste et mticuleux; il
dplaisait souverainement  Napolon. Celui-ci s'en expliqua avec
l'empereur Franois dans l'entrevue qu'il eut avec lui; il l'engagea 
lui envoyer un jeune homme qui put le comprendre: il lui nomma
Metternich comme en ayant entendu parler avec loge, et Metternich fut
nomm ambassadeur  Paris. Il plut  Napolon, s'insinua dans sa
confiance et son amiti. Les circonstances dterminrent plus tard, en
1809, l'empereur Franois  lui confier la direction de la politique de
la monarchie autrichienne, au moment o une srie de fautes avait ouvert
l'abme qui semblait devoir l'engloutir. On crut  Vienne, non sans
raison, que lui seul tait en position de le fermer et d'amener des
jours meilleurs. On sait qu'il a dpass les esprances, et on connat
avec quelle habilet il a prvu tes vnements et profit des folies de
Napolon. Il est  remarquer que Metternich, qui a contribu si
puissamment  la chute de Napolon par l'ensemble qu'il a su mettre dans
les efforts dirigs contre lui, a d particulirement  Napolon
lui-mme la place redoutable qu'il a occupe et dont il a tir un si
grand parti.

La paix de Vienne tant conclue, le prince de Metternich fut donc appel
 la direction des affaires. C'est  ce moment seulement que l'on peut
placer le commencement de la deuxime poque de sa carrire politique.

La guerre de 1800 avait t conue avec discernement. Le moment pour
attaquer Napolon tait opportun. L'Autriche avait de grandes chances de
succs, et jamais les positions respectives ne lui avaient offert et
sembl promettre un plus bel avenir. Presque toute la vieille arme
franaise tait en Espagne, o elle s'puisait en vains efforts, au
milieu des souffrances de toute espce que dguisaient des succs
phmres. Trouvant une nation sous les armes, mais sans chef pour
traiter de ses intrts, aucune ngociation n'tait possible. Cette
puissance d'opinion que donne la victoire n'amenait elle-mme aucun
rsultat. Ne pouvant s'exercer sur un souverain qui reprsente toute une
nation, elle s'vanouissait bientt et laissait constamment l'arme en
prsence des difficults matrielles de chaque jour et des ralits
d'une situation impossible. Matresse partout o elle se trouvait, elle
perdait son pouvoir dans le lieu qu'elle quittait, parce qu'aucune
action morale ne venait  son secours. Ds 1809, on pouvait calculer de
quelle srie de maux la France tait menace.

D'un autre ct, les calamits de l'Allemagne et ses humiliations
avaient veill chez ses peuples un dsir ardent de vengeance. Jamais le
sentiment de la patrie allemande ne s'tait dvelopp avec plus
d'nergie, et l'arme autrichienne, en prenant les armes, avait montr
un enthousiasme qu'on ne lui avait jamais connu.

Des circonstances trs-favorables, des moyens relatifs puissants,
n'amenrent cependant aucun rsultat, aucun des succs sur lesquels on
avait droit de compter. De mauvaises combinaisons militaires amenrent
des revers. La fortune vint inutilement en aide  l'arme autrichienne.
L'arme franais, aprs Essling, pouvait et devait prir; mais le
gnral autrichien, au milieu de l'tonnement que lui causait sa
victoire, manqua  sa destine,  la fortune de son pays, et bientt
Wagram replaa Napolon dans l'opinion  une plus grande hauteur que
celle dont il avait paru devoir descendre.

Au moral, comme en mcanique, l'action est gale  la raction. On avait
cru pouvoir briser le joug de Napolon; mais le joug devint plus lourd
encore. Napolon vainqueur devint un matre. Les peuples, lasss de voir
leurs gnreux efforts constamment inutiles, s'associrent sincrement 
la soumission de leur monarque.

C'est donc sous ces auspices que le prince de Metternich devint
l'arbitre des destines de l'Autriche. Une paix trs-dsavantageuse
venait d'tre signe sans son concours, et, quoique conclue au moment
mme o il entrait aux affaires, il n'en a jamais accept la
responsabilit. Bien loin de l, il a protest dans toutes les
occasions. Elle fut en effet condamnable par sa prcipitation. Elle fut
en quelque sorte impose  un souverain par la volont trs-suspecte
d'un de ses sujets.

Metternich tait ..., attendant l'ouverture des ngociations, quand
Napolon eut l'ide de faire mettre toute cette affaire entre les mains
d'un homme born, vaniteux, et que ses cajoleries lui soumettraient. Il
crivit  l'empereur Franois pour lui demander de lui envoyer le
prince Jean Lichtenstein, avec lequel, dit-il, il lui serait facile de
s'entendre. L'empereur Franois, par dfrence, prescrivit au prince
Jean de se rendre  Vienne pour couter les propositions de Napolon et
lui en rendre compte. Au lieu de se borner  un rle si facile, n'ayant
de pouvoirs d'aucune espce, le prince Jean consentit  signer des
prliminaires de paix. Napolon lui avait promis, il est vrai, de tenir
la chose secrte; mais ce n'tait pas le compte de celui-ci, qui voulait
exploiter la position habile qu'il avait prise et appeler l'opinion 
son aide; aussi n'eut-il rien de plus press que de proclamer la paix en
faisant tirer cent coups de canon. C'tait un moyen de forcer l'empereur
 ratifier le trait, par respect pour l'opinion, qui, de belliqueuse
qu'elle avait t trois mois auparavant, tait devenue trs-pacifique.
Il eut fallu, pour justifier un refus, faire tomber la tte du
mandataire infidle et que Franois dveloppt un caractre suprieur 
celui dont il tait dou. Il se soumit et accepta en dfinitive un
trait dont la ncessit n'tait pas suffisamment dmontre. La
soumission, les complaisances et la sduction devaient donc tre ds
lors, pour l'avenir, les armes de l'Autriche. Ce fut ce systme
qu'adopta Metternich, et il faut convenir qu'il l'a suivi avec habilet.
Mettant de ct l'orgueil des Csars, une union de famille avec
Napolon lui parut ncessaire. C'tait un refuge o la monarchie
autrichienne pouvait respirer.

Depuis la mort du fils an de Louis Bonaparte, que diverses
circonstances avaient amen Napolon  regarder comme son successeur, on
ne doutait pas qu'un divorce et un nouveau mariage ne fussent dans les
projets de l'Empereur. Le comte Louis de Narbonne, rest  Vienne pour
l'excution du trait de paix, fut mis sur la voie d'une alliance, et
avec tant d'adresse, qu'il crut en avoir eu la premire ide. Ce projet
fut transmis  Paris, o il fut accueilli avec complaisance par
Napolon, dont l'orgueil fut flatt, et ou arriva assez vite  une
conclusion. Metternich, au surplus, trouva dans l'empereur Franois une
disposition plus favorable qu'on n'aurait pu le supposer; car
prcdemment, et ds 1807, il s'tait familiaris avec quelque chose
d'analogue. Le fait est assez extraordinaire pour tre consign ici; il
m'a t racont par le fils mme de la personne avec laquelle l'Empereur
s'tait expliqu.

Lors de la dernire maladie de l'impratrice Marie-Thrse, que
l'empereur Franois aimait trs-tendrement, causant intimement avec le
comte Tdouel, ministre des finances, dans lequel il avait une grande
confiance, il lui dit ces paroles les larmes aux yeux: Et si j'ai le
malheur de la perdre, je devrai me remarier trs-promptement, car, sans
cela, ils me forceront  prendre une Franaise. On comprend alors que
l'envoi de sa fille en France, aprs les nouveaux malheurs de 1809, ne
fut pour lui l'objet d'aucune difficult.

L'opinion publique, au surplus, ratifia en Autriche cette rsolution,
qui ne fut blme que par un trs-petit nombre de personnes trangres
aux affaires et de peu de poids comme jugement. En gnral, on esprait
beaucoup de l'avenir qui se prsentait. On avait raison sans doute, mais
on n'avait pas devin de quelle manire l'avenir se dvelopperait. On ne
prvoyait pas dans quels carts insenss la confiance et l'orgueil de
Napolon devaient le prcipiter.

Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napolon amena le prince
de Metternich  Paris. Il y rsida assez longtemps. Il tudia la
nouvelle cour et chercha  reconnatre quel effet avait produit sur
l'esprit de l'Empereur son admission dans la famille des souverains de
l'Europe. Entr dans son intimit, il conquit ses bonnes grces et son
affection. Il supposait que peut-tre Napolon, uni  une fille des
Csars et ayant ainsi donn une nouvelle base  son trne, ne
s'occuperait plus que de le consolider; mais bientt il fut dtromp. Il
reconnut que le caractre de Napolon n'avait t modifi d'aucune
manire; que l'avenir tait gros de temptes, dont la violence et la
force crotraient avec la masse des lments qui devaient les former, et
il en sentit d'autant plus vivement la ncessit de tout faire pour se
mettre  couvert contre leur action. Aussi toute sa politique consista 
viter que, sous aucun prtexte, la bonne intelligence entre l'Autriche
et la France ne ft trouble. Sa complaisance s'tendit  tout. Une
guerre avec la Russie tant projete, Napolon exigea de l'Autriche un
trait d'alliance qui lui assurt le concours d'un corps auxiliaire mis
 ses ordres; mais Metternich eut l'habilet d'en rduire beaucoup
l'effectif, de manire  laisser intactes presque toutes les forces de
son pays. Le choix du prince de Schwarzenberg pour commander le corps
auxiliaire fut fait par Napolon. Sur sa demande, il fut nomm
feld-marchal. Ces circonstances le portrent, plus tard,  occuper le
poste de gnralissime de la croisade qui fut faite contre lui:
singulire destine de Napolon, de crer lui-mme les instruments qui
devaient lui tre les plus funestes!

Dans son sjour  Dresde, en 1812, Napolon parut atteindre  une
hauteur de position inconnue depuis l'antiquit. L, vritable roi des
rois, tous les souverains du continent, except celui qu'il allait
combattre, vinrent lui rendre hommage, et l'empereur d'Autriche, comme
les autres, se plaa modestement parmi les courtisans. Mais l'clat de
ce diadme si brillant allait se ternir et bientt s'teindre; bientt
aussi devaient finir la soumission et l'obissance.

On connat les rsultats de la campagne de Russie. Une arme aussi
nombreuse que celles de Darius et de Xerxs, pourvue de moyens immenses
et bien organise, fut engloutie faute de la prvoyance la plus
vulgaire. Le feu de l'ennemi ne fut que l'auxiliaire de la misre qui la
dtruisit et des besoins de toute espce qu'elle prouva. Le manque de
vivres et les dsordres qui s'ensuivirent causrent sa ruine pendant son
offensive. A Moscou, l'effectif de l'arme ne prsentait pas le sixime
de ce qu'elle tait moins de deux mois auparavant, et le reste devait
disparatre par un redoublement de privations, prouv sur la mme
route, au milieu de l'hiver. Des sept cent mille hommes entrs en
Russie, il ne devait pas revenir en Allemagne plus de vingt mille
hommes.

On conoit que, dans cet tat de choses, la politique de l'Autriche
avait d changer, la force et la crainte l'avaient rendue esclave; la
faiblesse l'affranchissait et lui rendait sa libert. Plus le prince de
Metternich s'tait soumis, plus il devait tre impatient de rendre
l'indpendance  son pays et  son gouvernement. Il ne mit cependant
aucune prcipitation dans ses dmarches, et il se posa, non pas comme
ennemi, mais comme conciliateur et pacificateur.

Les succs de Lutzen et de Bautzen vinrent rendre aux armes franaises
quelque chose de leur premier clat. La France se montra de nouveau
redoutable. Aussi l'Autriche accepta-t-elle franchement le rle dont le
but tait de faciliter les arrangements quitables d'une paix durable;
mais, le mauvais vouloir de Napolon pour amener ce rsultat une fois
dmontr d'une manire vidente, elle dut se joindre aux ennemis de
Napolon. C'tait la seule politique raisonnable  suivre. Metternich
l'adopta. Ceux qui lui en font un reproche parlent sans justice et sans
raison. L'empereur d'Autriche tait-il donc le vassal, l'homme lige de
Napolon? Les intrts de sa conservation l'avaient rendu, malgr lui,
son alli. Maintenant les intrts de son affranchissement devaient le
rendre son ennemi, puisque le rle de conciliateur et de pacificateur
lui avait t refus. Metternich donna  sa politique la seule
direction qu'en bon serviteur de l'Autriche il pouvait lui faire
prendre.

La guerre clata donc en 1813 avec l'Autriche. Maintenant les questions
se dcideront par les armes. De nouveaux revers nous accablent. Une
arme de cinq cent mille hommes et de soixante-dix mille chevaux, cre
comme pur enchantement, est encore dtruite en peu de mois. L'Allemagne
est vacue, et  peine arrive-t-il sur nos frontires du Rhin quarante
mille hommes en tat de combattre chapps  ces dsastres. Cependant
une offre de paix  signer immdiatement,  des conditions honorables et
encore avantageuses, est faite, et les propositions qu'elle renferme
sont encore refuses par des rponses vasives. Enfin le Rhin est pass,
la France est envahie, et, malgr d'hroques efforts, Paris est pris;
l'Empire croule aux applaudissements frntiques des Parisiens et des
habitants du midi de la France.

Le prince de Metternich, que les hasards de la guerre avaient loign,
ainsi que l'empereur Franois, du thtre des grands vnements, ne put
pas exercer une action directe sur la question de changement de dynastie
et du retour de la maison de Bourbon; mais il s'associa sans hsiter aux
rsolutions prises en son absence. Depuis il m'a assur qu'il aurait
adopt les mmes principes s'il se ft trouv  Paris le 31 mars; car
il ne voyait aucun lment de vie et de dure  la dynastie impriale
aprs la chute de Napolon.

Maintenant vient la troisime priode de la carrire du prince de
Metternich.

De trs-grandes fautes ont t faites au dbut de la Restauration. Des
principes opposs et contradictoires, mis en prsence et runis dans la
mme oeuvre (l'esprit d'migration et les ides librales), devaient se
combattre et dtruire l'ouvrage qu'on levait. Un esprit lev comme
celui du prince de Metternich devait pressentir les consquences d'un
pareil systme. S'il est quitable de ne pas le lui attribuer, il est
juste de lui reprocher de ne pas s'y tre oppos. Les directions
principales, du reste, taient dj prises avant son arrive, et ceux
qui doivent porter la responsabilit de ce qui a t fait devant la
postrit sont l'empereur de Russie et le prince de Talleyrand. Ce
dernier, plus que tout autre, en reprenant l'esprit courtisan de
Versailles et en forant la nation et l'arme  renier l'esprit de la
Rvolution, a frapp de mort son ouvrage. Mais laissons de ct les
affaires de la France, sur lesquelles le prince de Metternich ne pouvait
avoir qu'une action plus ou moins indirecte. C'est au congrs de Vienne
qu'il faut arriver pour examiner la conduite qu'il a tenue.

Il y a des principes immuables de justice qui doivent toujours servir de
rgle, et des voeux lgitimes des peuples qu'il faut respecter. Au lieu
de prendre pour base de telles maximes, on a compt les peuples pour
rien et les princes pour tout. L'empire franais parut une cure, dont
chacun voulut avoir un morceau. L'empire franais avait eu une extension
insense, et il devait rentrer dans des limites raisonnables; mais, 
force de le craindre, on finit par s'acharner  l'amoindrir et au del
des limites que ses droits comparatifs l'autorisaient  prtendre.
Lorsque tous les souverains de l'Europe accroissaient leurs tats, les
rendaient plus compactes et par consquent plus forts, il tait injuste
de rduire la France  son ancien territoire. Il tait imprvoyant et
impolitique de diminuer ainsi un contre-poids que l'avenir rendra un
jour si ncessaire. On voulut alors non-seulement rduire la France,
mois encore l'humilier, et on a ainsi bless les sentiments d'un peuple
gnreux. Avec une conduite diffrente, on prvenait les rvolutions.

Dans le but de satisfaire l'avidit des princes, on tenta des runions
impossibles, et dont le temps a fait justice. Ainsi, pour plaire  la
maison de Nassau, on a uni la Belgique, pays riche par son agriculture,
aristocratique et catholique exalt,  la Hollande, pays d'galit,
important par sa navigation et sa marine, d'esprit mercantile, et
professant la religion rforme. Les actes du congrs de Vienne sont
pleins de pareilles anomalies. L'injustice et le malheur pour l'Europe
de la destruction du royaume de Pologne sont reconnus par le monde
entier, et avous mme par ceux qui s'en sont partag le territoire.
Quelle belle occasion se prsentait pour le rtablir au moment o les
principes de justice, la rparation des torts, taient proclams! Quelle
habile politique eut suivi l'Autriche en cette circonstance si elle et
lev cette barrire contre la puissance immense que l'avenir promet 
la Russie! Quel mrite pour elle auprs de ce peuple gnreux, si
cruellement et si constamment jou par Napolon! Au lieu de cela, une
politique vulgaire, mesquine, qui n'osa jamais s'lever  cette hauteur.
La Pologne continua  offrir le spectacle d'un peuple inconsolable
d'avoir perdu sa nationalit, qui, quelque chose que l'on fasse, ne
cessera jamais d'tre un sujet d'inquitude pour ses moitis. Et
non-seulement on n'a pas opr le rtablissement du royaume de Pologne,
si ncessaire un jour  l'indpendance de l'Europe, maison a livr ce
pays  la Russie, en la laissant s'tablir d'une manire solide sur la
Vistule. Ds ce moment, place aux portes de l'Allemagne, avec des
moyens puissants, une base d'opration inexpugnable, on lui a accord
une action prpondrante sur toutes les affaires de l'Europe.

Ce n'est pas tout encore. Le prince de Metternich, pour viter des
embarras, a ferm constamment les yeux sur les empitements continuels
de la Russie. Il n'a pas os essayer de rivaliser d'influence dans les
provinces des bouches du Danube. Il en a t de mme de la Servie, qui
semble si naturellement place dans la sphre d'action de l'Autriche. La
Moldavie, la Valachie et la Servie sont devenues russes, comme si elles
appartenaient nominalement  cet empire. Cependant elles enveloppent la
Hongrie et la Transylvanie, et garantissent  la Russie la possession
absolue, incontestable, quand elle le voudra, de l'empire ottoman. La
mansutude qui a laiss s'tablir un semblable tat de choses sera
l'objet d'une srieuse et juste critique et d'un blme mrit de la part
de la postrit envers le prince de Metternich.

Ces simples aperus suffisent pour montrer l'imprvoyance qui a rgn
dans les dlibrations du congrs de Vienne. Le prince de Metternich et
le prince de Talleyrand, qui y jourent le premier rle, doivent porter
la responsabilit des fautes qui furent commises. Cependant l'esprit de
justice dont je fais profession me force  remarquer que le retour de
Napolon, en 1815, apporta des complications funestes, et rveilla des
passions dont le but ne devait plus tre Napolon seulement, mais aussi
la France elle mme.

Les Bourbons, rtablis sur leur trne, se livrrent  de petites
passions contre l'Autriche, et la raction en fut fcheuse. Jamais ils
ne purent lui pardonner le mariage de Marie-Louise avec Napolon. Le
prince de Metternich, auteur de cet acte politique, dont l'habilet ne
saurait tre trop admire en cette circonstance par les hommes
impartiaux, fut constamment l'objet de leur dfiance. Ils reprirent les
vieilles ides de la rivalit des maisons de Bourbon et d'Autriche, qui
n'avaient plus d'application ni de fondement. Le mauvais vouloir que
rencontra souvent le prince de Metternich dans ses relations
diplomatiques lui inspira plus d'une fois des sentiments malveillants
pour la France. Ces sentiments ont fini mme par prendre une grande
place dans son esprit. Ainsi il est indubitable que, lors des vnements
d'Espagne, en 1823, il chercha  accrotre les embarras du gouvernement
franais.

Aux yeux de tout homme qui a tudi le caractre du peuple espagnol,
c'tait une chose grave que de venir se mler de ses affaires. Oprer la
dispersion de ses forces tait chose facile; mais rtablir l'ordre et
gouverner jusqu'au moment o Ferdinand, mis en libert, serait remont
sur son trne, tait rempli d'obstacles. Le moyen le plus simple d'y
parvenir tait de placer tous les pouvoirs dans la mme main, et de
confier la rgence  M. le duc d'Angoulme, qui, dj, avait le
commandement de l'arme. Rien de plus naturel sans doute; et cependant
le prince de Metternich remua ciel et terre pour faire donner cette
rgence accidentelle et temporaire au roi de Naples, qui ne pouvait ni
ne voulait l'exercer en personne, et qui l'aurait confie 
l'ambassadeur de Naples  Paris, vieil intrigant, d'un esprit brouillon
et confus, auquel toutes les mauvaises passions du pays se seraient
rattaches. On prit un terme moyen. On forma la rgence d'un conseil
compos d'Espagnols, mais les choix ne furent pas heureux. Au reste, il
tait difficile qu'il ft  la hauteur des circonstances; car comment
trouver en Espagne des gens tout  la fois d'un esprit clair et d'un
caractre sage et modr? On confia donc le pouvoir  des gens
orgueilleux, de peu de porte d'intelligence, enivrs d'une position que
le hasard leur avait donne, et qui, sans avoir rien fait pour la
mriter, ne mettaient aucunes limites  leurs prtentions. Aussi ces
gens qui n'avaient retrouv leur libert qu' l'arrive de l'arme
franaise se htrent de se dclarer hostiles envers elle et de lutter
ouvertement contre son chef. Le duc d'Angoulme, aprs avoir longtemps
souffert des embarras qu'ils lui suggraient, fut rduit, pour ne pas
laisser fltrir son caractre et sa position,  prendre des mesures de
rigueur envers eux, en se plaant au-dessus de leurs actes impolitiques,
injustes et insenss, qui tablissaient partout l'anarchie.

Je rappelle ici la clbre ordonnance d'Andujar, qui fut l'objet des
plus vifs dbats entre les cabinets. Elle tait sage, ncessaire,
indispensable, et ceux qui voulaient perptuer le dsordre en Espagne
pouvaient seuls la blmer. Le prince de Metternich l'attaqua avec la
plus grande ardeur. Une guerre civile ne se termine que par des
transactions et des amnisties. Ballesteros, qui commandait l'arme
principale, avait mis bas les armes  des conditions dtermines, et les
diffrente chefs avaient suivi son exemple. Une amnistie avait suivi la
soumission, et tout tait rentr dans l'ordre. Tout  coup la rgence,
mconnaissant les traits conclus par le duc d'Angoulme, ordonne
l'arrestation des personnes que les traits protgent. Il en est
souvent ainsi: ceux qui n'ont pas su combattre sont impitoyables aprs
la victoire, que d'autres ont obtenue pour eux. Des listes de
proscription sont dresses, les arrestations se multiplient, le repos
public est menac, l'autorit franaise est insulte. Non-seulement un
grand scandale tait offert au monde, mais les motifs secrets taient
placs dans une basse cupidit des agents; car avec de l'argent chaque
prisonnier pouvait faire ouvrir sa prison. Le duc d'Angoulme, instruit
de ces vnements, ordonna aux commandants des villes et des postes
militaires de faire mettre immdiatement en libert tout homme couvert
par les traits, et qui n'tait l'objet d'aucune accusation pour des
faits postrieurs. Le duc d'Angoulme, en cette circonstance, suivit
non-seulement une bonne politique, mais il fit un acte d'honnte homme
et dfendit, comme il en avait le devoir, l'honneur du nom franais
qu'une faiblesse de sa part aurait fltri.

Le blme connu du prince de Metternich en cette circonstance autorisa 
l'accuser de sentiments hostiles envers nous.

Je viens d'indiquer les traits caractristiques de la conduite du prince
de Metternich envers la France, pendant la Restauration. J'aborderai
avec une gale franchise celle qu'il a tenue avec l'Allemagne.

D'abord de justes louanges lui sont dues. Il s'est occup avec succs de
maintenir l'union en Allemagne, et de la prserver de l'esprit
rvolutionnaire, qui, souffl par la France, tait prt  l'envahir. De
bonne heure il jugea les effets infaillibles de la libert de la presse,
et s'occupa de se mettre  l'abri de son action. Ds 1819, il concerta
avec tous les cabinets de cette vaste contre l'emploi des moyens lgaux
pour y parvenir. Le bon sens des Allemands leur fit comprendre ce que
ces mesures avaient de sage. Il trouva constamment dans une dite, qu'il
avait organise sur la base de l'galit entre puissances des divers
ordres, le concours dsirable. Il obtint par le fait, mais sous
l'apparence d'une simple influence, un pouvoir qui presque jamais
n'prouva de contradiction; systme d'autant plus louable, qu'il exige,
pour russir, de la part de celui qui l'emploie, un grand respect pour
la justice, pour la raison, et l'habitude d'une grande modration.

La prvoyance du prince de Metternich a donc contribu puissamment 
conserver en Allemagne le bon ordre, la paix et l'union; et cela, malgr
les germes de trouble qu'avait sems l'empereur Alexandre par le seul
besoin d'obtenir une popularit dangereuse et passagre. Mais, au milieu
de ces proccupations, le prince de Metternich ne s'est pas aperu que
la Prusse voulait enlever  l'Autriche une partie de son influence en
Allemagne. De trs-bonne heure la Prusse a compris qu'avec une
population faible, des revenus peu considrables, elle n'aurait jamais
le moyen de jouer un rle important si par sa politique elle ne devenait
pas le point de runion d'intrts spciaux. Elle a pens avec raison
qu'en se faisant le centre d'un faisceau, autour duquel des puissances
d'un ordre infrieur viendraient se runir, elle rglerait l'emploi de
leurs forces et pourrait contre-balancer la puissance de l'Autriche, si
suprieure  la sienne. Pendant les derniers sicles, la religion a
servi  crer un lien moral dont elle a tir un grand parti, et cela au
profit de la libert publique et du libre exercice de la religion
rforme. La position de la Prusse en a t agrandie; son pouvoir s'en
est accru. Elle a jou un rle suprieur  ses ressources naturelles, et
l'habitude a consacr cet ordre de choses jusqu' ce qu'un grand homme
soit venu ajouter  sa considration, lui donner un nouveau relief et un
nouvel clat, et augmenter son territoire. Mais cette ligue des intrts
religieux a perdu aujourd'hui presque toute sa force. Des intrts d'une
autre nature absorbent aujourd'hui toutes les penses. Le sicle est
devenu positif. On s'occupe de produire; on veut crer des richesses,
dvelopper l'industrie, tendre le commerce.

La Prusse, place au milieu de petits tats qui ne peuvent s'isoler, a
pens que ces pays, ayant un besoin urgent de protection commerciale,
devaient la trouver dans une association qui les affranchirait de la
dpendance des grandes puissances, qui favoriserait leur industrie et en
outre accrotrait leurs revenus par des impts faciles  percevoir
puisqu'ils seraient volontaires. La Prusse, en se mettant  la tte de
cette runion d'intrts, a eu moins en vue d'augmenter ses revenus que
de favoriser ses manufactures et son commerce maritime, en leur assurant
des consommateurs nombreux; mais elle a eu en outre pour but d'organiser
 son profit une influence puissante et durable, fonde sur les intrts
matriels, influence qui quivaudra bientt  un pouvoir rel; car, dans
une association du fort et du puissant avec les faibles, le fort devient
bientt le matre. Ce systme tait donc favorable  tout le monde, et
ds lors il devait russir. Le prince de Metternich ne l'a ni pens ni
compris. Il en est rsult ncessairement de graves inconvnients pour
la prosprit de l'empire d'Autriche, qui est devenu un centre
trs-actif de fabrication. Cette ide, applique  l'Autriche avec les
modifications ncessaires, lui et assur de grands avantages, et aurait
accru son influence de toute celle dont la Prusse s'est empare. Enfin,
si seulement elle l'et partage, elle y et suffisamment gagn. Elle
peut encore intervenir aujourd'hui, mais autre chose est d'entrer dans
un systme tabli, ou de l'avoir cr et d'en tre le fondateur.

Reste  examiner l'poque qui a suivi la Rvolution de 1830. Deux
opinions existent en Autriche sur la conduite que le prince de
Metternich devait tenir. Les uns approuvent celle qu'il a suivie; les
autres prtendent qu'il devait dclarer la guerre d'une manire
immdiate, en haine de la Rvolution et des dangers dont elle menaait
l'Europe. Se rsoudre  la guerre tait un grand parti. Peut-tre
aurait-il t choisi si l'esprit des gouvernements de l'Europe et t
plus homogne et leurs moyens militaires plus complets. Mais les annes
de la Restauration avaient apport un changement aux relations des
puissances, et cette union, qui avait fait leur force quinze ans
auparavant, n'existait plus. Un danger immdiat, des passions de
vengeance contre Napolon, avaient seuls pu oprer ce prestige et crer
cette intensit d'nergie qui amena le triomphe en 1814. En 1830, le
danger de la Rvolution, tel qu'il pouvait encore se prsenter 
l'horizon, tait loign et hypothtique. L'esprit de propagande avait
perdu son prestige aux yeux des Allemands et des Italiens, instruits, 
leurs dpens, du peu de ralit des biens qu'il promet.

Un grand refroidissement entre l'Autriche et la Russie avait commenc 
la guerre de Turquie et durait encore.

L'Angleterre, toute guerrire autrefois, l'Angleterre, le point d'appui
de l'Europe et le noeud des intrts opposs  la France, tait devenue
calme et pacifique, et l'opinion publique avait accord dans le pays une
sorte de bienveillance et de faveur  la Rvolution.

Le roi de Prusse, devenu vieux, pacifique de sa nature, froiss par le
souvenir des malheurs qui avaient accabl sa jeunesse, n'tait pas
dispos  compromettre les avantages que la fortune lui avait accords
plus tard.

La Russie aurait t plus dispose  intervenir, par suite, non de
l'opinion publique, mais en raison des sentiments personnels de
l'Empereur. Mais deux cent mille hommes perdus dans la guerre de
Turquie, qui n'avaient pas t remplacs par mesure d'conomie, lui
rendaient bien difficile de mettre en campagne une grande arme, et
bientt la rvolution de la Pologne, en lui enlevant toute l'arme
polonaise et en la tournant contre lui, absorba tous ses moyens.

Enfin l'insurrection de la Belgique vint encore compliquer la question
et accrotre les embarras.

L'union des puissances et-elle t complte, les moyens disponibles et
la guerre prochaine, il y avait de l'habilet  laisser  la Rvolution
l'odieux de la dclaration de guerre et des premires hostilits. La
France, divise, le deviendrait encore davantage si on n'entrait en
France qu' la suite de succs qui auraient suivi une lgitime dfense
de l'Europe; tandis qu'en attaquant la France pacifique on risquait de
trouver tous les Franais runis contre les trangers intervenant dans
nos affaires sans provocation. La religion politique consacre
aujourd'hui les exclut de toute intervention, et ceux qui seraient les
plus disposs  les appeler sont obligs de professer publiquement une
doctrine contraire.

On tait donc beaucoup plus fort pour le cas de guerre en attendant
l'agression de la part de la France. L'Autriche avait le temps de se
prparer  entrer en campagne. La politique expectative du prince de
Metternich en cette circonstance fut donc sage, habile et la seule 
suivre. Il se borna  s'appuyer sur des armements considrables qui
mettaient l'Autriche en sret et  mme de prendre le parti que les
circonstances pourraient rendre utile.

Je passe maintenant  la politique de l'Autriche  l'gard de l'Espagne,
divise par suite du testament de Ferdinand, qui changeait l'ordre de
succession au trne, et je cherche  reconnatre si elle a t exerce
dans ses vritables intrts.

Toutes les familles souveraines de l'Europe sont plus ou moins
ambitieuses, et la maison d'Autriche a montr plus qu'une autre qu'elle
a toujours t fort proccupe des intrts de l'avenir dans ses
alliances. A ce systme constamment suivi, elle a d les hritages qui
l'ont amene au point de grandeur o elle est aujourd'hui. Elle devait
donc tre oppose  la loi salique, qui rgnait en Espagne. Or cette loi
se trouvait renverse par le testament de Ferdinand VII, et l'Autriche,
en la soutenant, renonait pour l'avenir  la chance de voir un archiduc
d'Autriche remonter sur le trne de ce pays.

Le prince de Metternich prtexta, pour motif de sa politique, le respect
pour les droits; mais les droits de don Carlos, fort contestables,
peuvent tre certainement l'objet d'une discussion interminable. Si
l'Autriche n'et pas donn un appui moral constant et des secours
d'argent  don Carlos, nul doute qu'aucune lutte srieuse n'et pu
exister en Espagne entre Isabelle et lui. L'absence de rsistance et
empch le dveloppement de l'esprit rvolutionnaire, et la malheureuse
Espagne n'et pas t livre aux dvastations et aux malheurs qui,
pendant quinze ans, ont pes sur elle.

Quand, plus tard, aprs d'immenses efforts, la lutte semblait indcise,
il et t habile de fonder les calculs de la politique sur le mariage
du prince des Asturies avec Isabelle. D'abord le prince de Metternich en
a rejet la proposition avec indignation, tandis que, plus tard, il l'a
fait revivre avec ardeur, mais sans succs.

La politique du prince de Metternich a donc t funeste  l'Espagne et
contraire aux intrts de ce pays. Si elle et russi, elle et t
favorable aux seuls intrts de la France. Et, fait remarquable, fait
dont ce temps de passion, o tout est confusion dans les esprits, a
donn plus d'un exemple, la France a soutenu galement un systme oppos
 celui qu'elle devait suivre. Elle a combattu celui de l'Autriche, qui
lui tait favorable, et servi celui de l'Angleterre, qui lui tait
contraire. L'Angleterre seule a t d'accord avec ses propres intrts
de tous les temps. Elle a affaibli l'Espagne en donnant des forces 
Isabelle pour rsister  don Carlos. Elle a prpar aussi le passage de
la couronne d'Espagne dans une autre maison que celle des Bourbons, qui
la possde depuis cent cinquante ans.

Je terminerai l'examen qui nous occupe en traitant des vnements de
1840, dont le retentissement a t si grand et les consquences auraient
pu tre si funestes.

Ici, tout est  blmer, et on ne reconnat en aucune faon la prudence
du prince de Metternich, sa modration et la constance habituelle de ses
projets.

D'abord il conoit, dans l'intrt du repos de l'Europe, qu'il est
important de fixer le sort de l'Orient et d'empcher de nouvelles
collisions d'avoir lieu. Il sait,  n'en pas douter, que tous les
projets guerriers viennent du Grand Seigneur; que le corps diplomatique,
 Constantinople, est sans cesse occup  l'empcher d'entreprendre une
campagne qui lui serait funeste. Il reconnat en mme temps que les
prtentions de Mhmet-Ali de transmettre  ses enfants la position
clatante qu'il s'est cre, sont justes; que l'ordre qu'il a tabli
dans ses tats est un moyen de civilisation pour tout l'Orient, et il
regarde comme un devoir des puissances d'intervenir pour fonder quelque
chose de permanent sous leur garantie, et qui sera plac dans le droit
public de l'Europe. Le prince de Metternich est si convaincu de la
marche  suivre, qu'il s'occupe de l'excution. Il fait  l'Angleterre,
 la France et  la Russie la proposition d'tablir un concert dans ce
but.

Sur ces entrefaites, les Turcs entrent en campagne contre Ibrahim-Pacha,
et la bataille de Nzib est gagne par les gyptiens. Ibrahim renonce 
tirer parti de sa victoire. Comme son pre n'a d'autres prtentions que
de conserver ce qu'il possde, comme il n'a aucun projet sur l'Asie
Mineure, ne convoite rien, ne forme de dsir que pour la paix, il reste
en place, convaincu que la politique de l'Europe, qui est favorable aux
intrts de l'gypte, trouvera de nouveaux arguments dans sa victoire.
Il se conforme  tout ce qui lui est prescrit au nom de l'Europe, et
montre par le fait la sincrit de sa modration.

En mme temps, Mhmet-Ali ngocie avec la Porte. Celle-ci, accable par
ses revers, par le mcontentement universel, qui a amen la dfection de
la flotte et fait considrer par les musulmans Mhmet-Ali comme le
dfenseur de l'islamisme, se dcide  se soumettre  ses exigences. En
cette circonstance, tout pouvait s'arranger en un moment. La Porte tait
rsolue aux concessions et allait signer quand le ministre d'Autriche 
Constantinople reoit l'ordre d'intervenir et de promettre, au nom de
l'Europe, au Grand Seigneur des conditions beaucoup plus favorables.

Cependant l'Europe, au nom de laquelle on avait parl, n'tait pas
d'accord. Ce fut par un subterfuge que le ministre de Russie 
Constantinople fut amen  se runir  ses collgues en cette occasion;
car, au moment mme o M. de Boutenief, au nom de l'empereur de Russie,
accordait son concours, le cabinet de Saint-Ptersbourg refusait
d'entrer dans les combinaisons qui lui taient proposes par l'Autriche.
L'ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, avait dclar une
guerre ouverte  Mhmet-Ali, savait bien que la modration tait du
ct de celui-ci, puisqu'il n'avait cesse de blmer la conduite, les
actes et les illusions du Grand Seigneur. Il n'avait non plus aucun
ordre de son gouvernement de signer cet acte d'intervention, qui devint
funeste et jeta le trouble et le dsordre, quand, au contraire, il et
fallu terminer tout en un moment en garantissant, pour l'avenir,
l'excution du trait conclu entre Mhmet-Ali et le Grand Seigneur. Ds
cet instant, le sort de l'Orient tait fix. Mais ce n'tait pas le
compte de l'Angleterre, qui tait jalouse de la suprmatie de la France
en gypte et voulait  tout prix amener la confusion, dans l'esprance
d'en tirer parti. D'un autre ct, l'empereur de Russie, dont la
conduite avait t bien calcule et pleine de sagesse dans les intrts
gnraux de la paix, entrevit un germe de discorde entre la France et
l'Angleterre dans l'opposition de leurs intrts et de leurs vues, et il
s'occupa  le dvelopper. A cet effet, il se rapprocha de l'Angleterre:
il flatta ses passions, et atteignit enfin le but le plus cher  sa
politique, en brisant l'alliance de la France et de l'Angleterre, qui
lui tait odieuse.

Cependant on avait tabli une confrence  Londres, qui ne rsolvait
rien, et le temps s'coulait sans aucune solution. La Turquie tait
impatiente de voir son sort rgl. Elle tait rduite aux abois. Le
prince de Metternich, sans tre aussi favorable  Mhmet-Ali qu'avant
la bataille de Nzib, et tout en se refusant  ses demandes, voulait
cependant qu'il ft bien trait. En mme temps, il voulait rgler, d'une
manire rassurante pour l'avenir, le mode de concours de protection pour
l'empire ottoman, et ne pas en laisser le droit et le devoir uniquement
 la Russie, intresse un jour  sa destruction. Il proposa donc que,
si de nouveaux dangers menaaient Constantinople, en mme temps qu'une
escadre russe viendrait dans le Bosphore, une escadre combine de
vaisseaux franais et anglais passerait les Dardanelles et croiserait 
l'entre de la mer de Marmara. Il ignorait sans doute que les
Dardanelles sont, pour les Russes, l'arche sainte; qu'ils les regardent
comme leur frontire militaire que personne ne doit franchir sans leur
permission; et qu'ils prfreraient, avec raison, accepter les
consquences d'une guerre de dix ans plutt que de consentir  les voir
en possession d'une puissance qui ne leur serait pas subordonne. Le
prince de Metternich fit donc faire cette proposition  l'empereur de
Russie. Nicolas la reut avec un emportement qui alla jusqu' la menace
de dclarer la guerre  l'Autriche traitant la conduite du prince envers
lui de perfidie et de trahison.

Le prince de Metternich, en apprenant la manire dont ses propositions
avaient t accueillies, tomba malade subitement et fut pour plusieurs
jours en danger de mort. Remis de cette crise, les ngociations
continurent; mais le prince de Metternich, mal avec l'empereur de
Russie, peu confiant dans l'tat de la France et l'appui qu'il pouvait
en tirer, livra sa politique  la direction de lord Palmerston, homme
passionn et nullement pourvu des qualits ncessaires aux fonctions
qu'il remplissait. Il se mit  sa remorque. C'tait se rsoudre  tre
hostile  la France.

Aprs le dpart du prince pour les bords du Rhin, il arriva  Vienne une
proposition du cabinet de Paris, qui, trouve sage et convenable, fut
accepte sans observation par celui qui le remplaait (le comte de
Fiquelmont), et achemine  la confrence de Londres avec approbation.
Mais, soumise au prince de Metternich en route, il en suspendit l'envoi,
et, de cette manire, il resserra chaque jour davantage les liens qui
l'unissaient  la politique de lord Palmerston. Alors les exigences de
celui-ci ne cessrent d'augmenter contre Mhmet-Ali, et le prince de
Metternich n'y cdait qu' regret.

Il et t sage au gouvernement franais de profiter de l'espce d'appui
que lui offrait l'Autriche, et d'accepter les conditions consenties en
faveur de Mhmet-Ali; mais une infatuation sans excuse des agents de ce
gouvernement les gara. Ils ne voulurent jamais croire  un trait qui
isolerait la France, et, le 13 juillet, le trait fut sign, et la
France isole.

Dans cette circonstance, le ministre d'Autriche  Londres ne remplit pas
ses devoirs. Il devait, huit jours avant la signature du trait, faire
part confidentiellement, mais d'une manire positive et sans quivoque,
 l'ambassadeur de France, des projets arrts. Nul doute que le
gouvernement franais n'eut rflchi, et Mhmet-Ali tait forc alors
d'accepter les propositions qui lui taient faites.

Par la conduite qu'il a tenue, le ministre d'Autriche  Londres, M. le
baron de Neuman, a plutt servi les passions de lord Palmerston que les
vritables intrts de l'Autriche; car, dans la politique du prince de
Metternich, quel tait le but  atteindre? se conserver l'amiti de
l'Angleterre, et tablir la paix en Orient. Or, en faisant un mystre
profond  la France de ce qui allait se conclure, on l'encourageait
indirectement  ne rien cder, et on faisait natre des chances de
guerre. Cette guerre, dont personne ne voulait, pouvait amener les plus
grandes catastrophes, ou au moins de grandes humiliations pour
l'alliance.

Si la politique de la France eut t  la fois nergique et sage, aprs
avoir fait la faute de se laisser carter de l'alliance, le gouvernement
franais aurait arm d'une manire formidable, mais en donnant toutes
les assurances et tous les gages possibles de scurit  l'Allemagne. Il
eut d envoyer une escadre  Alexandrie avec un renfort de matelots
destin  monter les vaisseaux turcs amens par le capitan-pacha, faire
transporter trois mille hommes d'infanterie franaise 
Saint-Jean-d'Acre pour maintenir le Liban dans l'ordre et l'obissance,
et empcher la rvolte des Druzes et des Maronites, seuls dangers
vritables pour les gyptiens. Si, en outre, il avait rassembl une
arme pour entrer en Italie au moment o la guerre claterait en Orient,
et fait la dclaration formelle qu'il ne demandait, pour dsarmer, que
de voir l'Europe d'accord pour conserver  Mhmet-Ali et assurer  ses
enfants les domaines qu'il possdait, le gouvernement franais eut alors
domin les vnements; car, je le rpte, personne ne voulait la guerre,
et personne, except la France, n'tait prpar  la soutenir. Une
transaction et t faite en un moment, et la France sortait glorieuse
et puissante sans avoir tir un coup de canon! Ce rsultat brillant
tait la consquence immdiate de la complaisance du prince de
Metternich pour l'Angleterre qui l'avait entran.

Si la guerre eut clat, il est impossible de dterminer les
consquences qui en auraient rsult pour l'Autriche. L'arme tait sur
le pied de paix, le trsor vide et sans crdit, les membres du
gouvernement diviss, l'opinion publique rvolte d'avoir une guerre
qu'aucun intrt autrichien ne rclamait, et cela sans l'avoir prvue et
s'tre dispos  la soutenir. De tout cela, il serait rsult
ncessairement un bouleversement intrieur et des dsastres probables
pour la monarchie autrichienne. Or, quand une politique peut amener de
semblables rsultats sans promettre dans le succs d'immenses avantages,
elle ne saurait tre que l'objet de la plus vive critique.

Je dois ajouter cependant ici que jamais le prince de Metternich ne
s'est glorifi du succs obtenu dans cette circonstance. Je l'ai entendu
mme s'en tonner et dire qu'il tait loin de s'y attendre. Alors
pourquoi entrer dans une politique et pourquoi concourir  des
oprations qui doivent amener des humiliations? Or ni les gouvernements
ni les hommes d'tat ne doivent tre indiffrents  Faction qu'exerce le
succs sur les esprits et sur l'opinion des peuples, source de
toute-puissance dans le monde.

En rsultat, le prince de Metternich a eu pour motif rel de plaire au
gouvernement de l'Angleterre. Il a fallu qu'il y attacht une bien
grande valeur pour l'acheter au prix de semblables dangers. Il a eu pour
motif apparent de sauver le Grand Seigneur d'un pril qui tait
imaginaire, et de rtablir l'empire ottoman sur d'autres bases. Il a
chou compltement  cet gard, car cet empire est aujourd'hui beaucoup
plus faible qu'il n'tait alors, attendu qu' l'ordre qui rgnait en
Syrie a t substitu le dsordre, et que le dsordre, source de
faiblesse, qui ne cessera de s'accrotre, amnera la destruction de ce
vieil empire, qu'il mine depuis si longtemps.

Du reste, le prince de Metternich avait d'avance dtermin la limite
qu'il ne voulait pas dpasser dans sa politique. Quand les affaires de
Syrie furent termines selon les dsirs de l'alliance et que l'arme
gyptienne eut vacu le pays, lord Palmerston, ivre de ce succs,
voulait bouleverser l'gypte et chasser Mhmet-Ali, afin de mettre un
pied dans ce pays pour pouvoir s'en emparer plus tard. Le prince de
Metternich, qu'il avait cru pouvoir entraner, rsista aux instances de
l'Angleterre. Il s'unit alors loyalement et nergiquement  la France
pour conserver intacte la base de l'difice que Mhmet-Ali avait lev,
et contribua puissamment  assurer le repos de son avenir.




ORDRE DE FORMATION
ET
DE RORGANISATION DE L'ARME FRANAISE
ARRT PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813[21].

[Note 21: Sous ce mme titre, nous avions voulu insrer la pice que
l'on va lire page 105 et suivantes de ce volume. Nous avons mme expos
 cette place, et en note, pour quels motifs cette pice tait
intressante et digne d'tre conserve.--Par une erreur que nous nous
expliquons mais qui importe peu au lecteur,  cette mme page 105 et
suivantes on en a omis la plus grande partie. On a laiss de ct le
commencement et la fin.--Nous rtablissons ici et nous reproduisons la
pice dans son intgralit. Nous sommes certain que les lecteurs
prfreront une exactitude complte  une apparente rgularit. (_Note
de l'diteur._)]

ARTICLE PREMIER.

L'arme sera organise de la manire suivante:

Le onzime corps, command par le duc de Tarente, sera compos de la
trente et unime et de la trente-cinquime division.

Le sixime corps, command par le duc de Raguse, sera compos des
vingtime et huitime divisions.

Le quatrime corps, command par le gnral Bertrand, sera compos de la
douzime division, de la treizime, de la cinquante et unime et de la
trente-deuxime.

Le cinquime corps sera compos de la dixime division.

Le deuxime corps, command par le duc de Bellune, sera compos de la
quatrime division.

ART. 2.

Tous ces corps seront successivement ports  quatre divisions.

ONZIME CORPS D'ARME.

ART. 3.

La trente et unime division sera forme avec les bataillons ci-aprs
dsigns:

Troisime bataillon du 5e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 11e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le reste renvoy au dpt.

Sixime bataillon du 20e de ligne.
Quatrime bataillon du 102e _id_.
Troisime bataillon du 6e   _id_.

Tout ce qui existe des quatrime et septime bataillons sera incorpor
dans le troisime, et les cadres renvoys au dpt pour servir 
rorganiser le quatrime bataillon, le septime tant supprim.

Premier et deuxime bataillon du 112e de ligne.

Tout ce qui existe des troisime et quatrime bataillons sera incorpor
dans les premier et deuxime, et les cadres renvoys au dpt.

Premier et deuxime bataillon du 22e lger.

Tout ce qui existe des troisime et quatrime bataillons sera incorpor
dans les premier et deuxime, et les cadres renvoys au dpt.

Quatrime bataillon du 10e de ligne.

Tout ce qui reste du sixime bataillon sera incorpor dans le quatrime,
et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 3e lger.

Tout ce qui existe du quatrime et septime bataillon sera incorpor
dans le troisime, et les cadres renvoys au dpt.

Troisime bataillon du 14e lger.

Tout ce qui existe du quatrime et septime bataillon sera incorpor
dans le troisime, et les cadres renvoys au dpt pour rorganiser le
quatrime bataillon, le septime tant supprim.

Total, douze bataillons.

Le gnral Charpentier aura le commandement de cette division.

ART. 4.

La trente-cinquime division sera compose ainsi qu'il suit:

_Trois bataillons du 123e de ligne.
 Trois   _id_. du 124e _id_.
 Trois   _id_. du 127e _id_.
 Trois   _id_. Suisses.
 Un      _id_. du 51e de ligne.
 Un      _id_. du 53e  _id_._

Total, quatorze bataillons.

Le gnral Brayer aura le commandement de cette division. Son artillerie
lui sera fournie par l'artillerie du gnral Rigaud. Les administrations
ncessaires  cette division seront compltes par celle de la
trente-sixime.

SIXIME CORPS D'ARME.

ART. 5.

La vingtime division sera compose ainsi qu'il suit:

Premier et quatrime bataillons du 32e lger.

Tout ce qui existe du deuxime bataillon sera incorpor dans le premier,
et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 57e lger.

Tout ce qui existe des deuxime, troisime et quatrime bataillons sera
incorpor dans le premier, et les cadres renvoys au dpt pour servir 
rorganiser le deuxime bataillon, les troisime et quatrime tant
supprims.

Premier bataillon du rgiment espagnol.

Premier bataillon du 23e lger.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
premier, et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 1er de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans ce bataillon.

Deuxime et sixime bataillons du 62e de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans le deuxime bataillon.

Premier bataillon du 16e de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans ce bataillon.

Premier bataillon du 14e de ligne.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans ce bataillon.

Premier et deuxime bataillons du 15e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le premier
bataillon, et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 70e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans ce
bataillon, et le cadre renvoy au dpt. Il y sera incorpor cent
conscrits hollandais.

Premier et sixime bataillons du 121e.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans ce
bataillon, et le cadre renvoy au dpt. Il y sera incorpor cent
conscrits hollandais.

1er, 2e, 3e et 4e rgiments de marine.

Ces quatre rgiments seront galiss  quatre bataillons chacun et un
bataillon de dpt. Le major gnral me prsentera un projet  ce sujet.
Tous les bataillons et dpts d'artillerie de marine qui peuvent se
trouver dans l'intrieur seront envoys pour les complter.

ART. 6.

Les six cents conscrits hollandais ncessaires seront pris sur les
quatre bataillons hollandais,  raison de cent cinquante par bataillon.

La vingtime division sera commande par le gnral Lagrange, qui aura
sous ses ordres trois gnraux de brigade.

ART. 7.

La huitime division, qui faisait partie du troisime corps, et qui en
ce moment fait partie du sixime, sera compose ainsi qu'il suit:

Deuxime bataillon du 6e lger.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
deuxime, et le cadre renvoy au dpt.

Deuxime bataillon du 16e lger.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
deuxime, et le cadre du troisime renvoy au dpt.

Premier bataillon du 22e de ligne.

Tout ce qui existe des troisime et quatrime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt.

Premier bataillon du 28e lger.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
premier, et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 40e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le cadre renvoy au dpt.

Deuxime bataillon du 59e de ligne.

Tout ce qui existe du troisime bataillon sera incorpor dans le
deuxime, et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 69e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le cadre renvoy au dpt.

Troisime bataillon du 2e lger.
       _Idem_  du 4e _idem_.
       _Idem_  du 43e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera incorpor dans le
troisime, et le cadre renvoy au dpt.

Premier bataillon du 136e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir 
l'organisation du deuxime bataillon, le troisime tant supprim.

Premier bataillon du 138e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime sera incorpor dans le
premier, et les cadres des deuxime et troisime renvoys au dpt, pour
servir  l'organisation du deuxime, le troisime tant supprim.

Premier bataillon du 145e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime sera incorpor dans le
premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir  l'organisation
du deuxime, le troisime tant supprim.

Premier bataillon du 142e de ligne.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime bataillons sera incorpor
dans le premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir  la
rorganisation du deuxime bataillon.

Premier bataillon du 144e.

Tout ce qui existe des deuxime et troisime sera incorpor dans le
premier, et les cadres renvoys au dpt, pour servir  la
rorganisation du deuxime bataillon.

Troisime bataillon du 9e lger.

Tout ce qui existe des quatrime et sixime bataillons sera incorpor
dans le troisime, et les cadres renvoys au dpt, pour servir 
rorganiser le quatrime bataillon.

Deuxime bataillon du 50e de ligne.

Tout ce qui existe des troisime et quatrime bataillons sera incorpor
dans le deuxime bataillon, et les cadres renvoys au dpt.

Troisime bataillon du 65e de ligne.

Tout ce qui existe du quatrime bataillon sera mis dans le troisime, et
le cadre renvoy au dpt.

ART. 8.

Il sera incorpor cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons
dont les noms des rgiments suivent:

22e   de ligne.
40e      _id._
59e      _id._
69e      _id._
43e      _id._
136e     _id._
138e     _id._
145e     _id._
142e     _id._
144e     _id._
50e      _id._
65e      _id._

Les douze cents conscrits hollandais ncessaires seront pris  raison
de trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.

ART. 9.

Cette huitime division sera commande par le gnral Ricard; les
tats-majors d'artillerie et du gnie, etc., des troisime et sixime
corps, serviront  former ceux du sixime corps.

QUATRIME CORPS D'ARME.

ART. 10.

La douzime division sera compose ainsi qu'il suit:

Quatre bataillons du 8e lger.
Cinq    _id._   du   13e de ligne.
Quatre  _id._   du   23e   _id._
Trois   _id._   du   157e  _id._
Deux    _id._   du   5e lger.
Un      _id._   du   96e de ligne.

Cette division sera commande par le gnral Morand.

ART. 11.

La treizime division sera compose ainsi qu'il suit:

Un bataillon du 1er lger.
Un     _id._   du 18e  _id._
Un     _id._   du rgiment illyrien.
Un     _id._   du 7e de ligne.
Un     _id._   du 42e   _id._
Deux   _id._   du 52e   _id._
Deux   _id._   du 67e   _id._
Trois  _id._   du 101e  _id._
Trois  _id._   du 156e  _id._
Un     _id._   du 95e   _id._
Deux   _id._   du 82e   _id._
Un     _id._   du 54e   _id._

Cette division sera commande par le gnral Guilleminot.

ART. 12.

La trente-deuxime division sera compose ainsi qu'il suit:

Deux bataillons du 33e lger.
Trois   _id._     du 36e   _id._
Deux    _id._     du 131e de ligne.
Quatre  _id._     du 132e  _id._
Un      _id._     du 103e  _id._
Deux    _id._     du 66e   _id._

Cette division sera commande par le gnral Durutte.

ART. 13.

La cinquante et unime division sera compose ainsi qu'il suit:

Un bataillon du 10e lger.
Un    _id._    du 21e   _id._
Un    _id._    du 29e   _id._
Un    _id._    du 17e   _id._
Un    _id._    du 23e   _id._
Un    _id._    du 32e   _id._
Un    _id._    du 39e   _id._
Un    _id._    du 63e   _id._
Deux  _id._    du 86e   _id._
Deux  _id._    du 122e  _id._
Deux  _id._    du 26e   _id._
Deux  _id._    du 47e   _id._

Cette division sera commande par le gnral Sml.

CINQUIME CORPS D'ARME.

ART. 14.

Le cinquime corps formera la dixime division, qui sera compose des

Premier et deuxime bataillons du 139e de ligne.

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 140e de ligne.

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 141e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 152e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 153e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 154e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 135e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 149e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillon du 150e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Premier et deuxime bataillons du 155e _id._

Le troisime bataillon sera supprim.

Cette division sera commande par le gnral Albert.

DEUXIME CORPS D'ARME.

ART. 15.

Les trois divisions du deuxime corps formeront une seule division qui
portera le n 4.

ART. 16.

La quatrime division sera compose des premiers bataillons des
rgiments ci-aprs dsigns:

11e rgiment lger.
24e  _id._    _id._
26e  _id._    _id._
56e rgiment de ligne
37e    _id._    _id._
19e    _id._    _id._
2e     _id._    _id._
15e    _id._    _id._
4e     _id._    _id._
72e    _id._    _id._
46e    _id._    _id._
93e    _id._    _id._

ART. 17.

Il sera plac dans chacun de ces douze bataillons cent conscrits
hollandais et cent conscrits rfractaires du dpt du Strasbourg. Les
cadres des autres bataillons que ceux dsigns ci-dessus seront forms
au dpt o seront envoys les officiers et sous-officiers inutiles aux
premiers bataillons.

ART. 18.

Il sera plac un colonel ou major pour deux bataillons. Le ministre
dirigera aux dpts des rgiments tout ce qu'il y a de disponible pour
complter les rgiments de l'arme.

Art. 19.

Les colonels, les aigles et les musiques resteront avec les bataillons
qui resteront aux corps d'arme.

ART. 20.

Le commandant de chaque corps d'arme fera dresser un procs-verbal de
l'organisation de son corps, dont il sera envoy copie au major gnral.

ART. 21.

L'artillerie de chaque division sera commande par un officier
suprieur; elle sera compose de deux batteries  pied: en outre, il y
aura une compagnie de sapeurs et son caisson d'outils  chaque division,
ainsi que les administrations et ambulances ncessaires  chaque
division.

ART. 22.

Ces corps devant tre ports successivement  quatre divisions, le
gnral d'artillerie prendra des mesures pour que leur artillerie soit
compose de huit batteries  pied, deux batteries  cheval et une
batterie de rserve.

ART. 25.

Le gnral Sorbier fera partir demain pour les corps suivants le nombre
de fusils ci-aprs dsigns, savoir:

Pour la vingtime division, quinze cents fusils;
Pour la huitime, huit cents;
Pour le onzime corps, huit cents;
Pour le cinquime, quatorze cents et mille baonnettes.

(L'intendant gnral enverra aussi  ce corps quinze cents gibernes.)

ART. 24.

Le major gnral prendra toutes les mesures ncessaires pour l'excution
du prsent ordre qui sera communiqu au ministre de la guerre.

Mayence, ce 7 novembre 1813.

_Sign_: NAPOLON.

Pour ampliation.

Le prince vice conntable, major gnral,

ALEXANDRE.



FIN DU TOME SIXIME.







End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse (6/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU MARCHAL MARMONT ***

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PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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