The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse
(7/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont

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Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse (7/9)

Author: Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont

Release Date: October 17, 2010 [EBook #33869]

Language: French

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MMOIRES
DU MARCHAL MARMONT
DUC DE RAGUSE
DE 1792  1841


IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
AVEC
LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
CELUI DU DUC DE RAGUSE
ET QUATRE FAC SIMILE de Charles X, du DUC D'ANGOULME, de L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE



TOME SEPTIME



PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR
41, RUE FONTAINE-MOLIRE, 41

L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction

1857




TABLE DES MATIRES


LIVRE VINGT ET UNIME.--1814-1815.

Le gouvernement provisoire qui prcda la Restauration.--Le prince de
Talleyrand.--L'abb Louis.--Beurnonville.--Dupont.--Dessole.--L'abb de
Montesquiou.--Jaucourt.--On veut dtruire les restes de
l'arme.--Dmarches avec Ney et Macdonald.--On m'introduit au
conseil.--Dbats violents.--Excuses de l'abb Louis.

Cocarde tricolore.--Fausset de Talleyrand.--Conversation avec
l'empereur Alexandre.--Intrigues de Talleyrand.--Fautes du
Snat.--Entre de Monsieur.--Enthousiasme populaire.--Ce qu'il
signifiait.--Napolon part de Fontainebleau.--Il est oblig de se
dguiser.

Situation des Bourbons.--Trait monstrueux sign par Monsieur.--Arrive
de Louis XVIII  Calais.--Dlgus pour le recevoir.--Rponse trange
qu'on nous fit.--Impression personnelle que me firent les
Bourbons.--Louis XVIII.--Madame la duchesse d'Angoulme.--Les migrs
s'emparent de toutes les charges.

M. de Blacas.--Son portrait.--Le roi  Compigne.--Paroles de
Bernadotte.--Sa conversation avec Monsieur.--Cause prcipite du dpart
de Bernadotte.--Anecdote.--Ma franchise avec le roi.--Anecdote sur Louis
XVIII.--Dclaration de Saint-Ouen.--Dissertation sur l'opportunit de la
Charte.

Beugnot.--Anecdote.--Entre du roi  Paris.--Maladresse vis--vis la
vieille garde.--Ides fausses du roi.--Maison-Rouge.--Organisation des
gardes du corps.--Triste mcontentement des officiers de
l'arme.--Avancement donn aux migrs.

Louis XVIII.--Son portrait.--Anecdote sur son orgueil bourbonien.--Ses
habitudes intimes.--Sa vie de famille.--Sa vie aux Tuileries.--Anecdote
sur ce prince.--Sance royale du 4 juin.--Faute  l'gard de Massna.

Les ducs d'Angoulme et de Berry.--Commencement de mes
chagrins.--Malheurs domestiques.--Chtillon.--Sjour qu'y fit
Monsieur.--Anecdote.--Gouverneurs militaires.--Conduite de Soult dans
l'Ouest.--Anecdote dur lui.--Mauvaises mesures  l'gard de la garde
impriale.--J'en exprime mon opinion.--Mesure impolitique sur le
changement des numros des rgiments.--Mcontentement gnral.

Conspiration contre le roi.--Soult remplace Dupont.--Insurrection des
frres Lallemand.--Commencement du parti d'Orlans.--Le prtendu complot
de l'le d'Elbe.--L'Empereur dbarque le 1er mars.--Sa marche.--Mon
opinion.--Ma conversation avec le roi.

Ney envoy pour combattre Napolon.--Sance royale.--Conduite de
Soult.--Arrive de l'Empereur  Auxerre.--Louis XVIII ordonne son dpart
de Paris.--Faute exorbitante.--Dpart du roi.--Opinion des provinces que
nous traversions.--Conduite des gnraux.

Arrive  Gand.--Conseils de M. de Blacas.--Le roi nomme un conseil des
ministres.--Dcision du congrs de Vienne.--Dissertation sur la conduite
de Napolon  cette poque.--Anecdote sur Napolon et Decrs.--Sjour 
Gand auprs du roi Louis XVIII.--Anecdote sur M. de Blacas.

chec du duc d'Angoulme dans le Midi.--Conduite de Grouchy.--Je quitte
le roi, et je vais aux eaux d'Aix-la-Chapelle.--Je visite une batterie
d'artillerie anglaise.--Singulire rencontre.--Anecdote.--Commencement
de la guerre.--Batailles de Fleurus et de Ligny.--Droute des
Prussiens.--Mes sensations d'alors.--Je rejoins le roi.

Discussion sur la campagne de Waterloo.--Blcher arrive devant
Paris.--Il passe la Seine sous les yeux de Davoust.--Capitulation de
Paris.--Rapprochement.--Le roi arrive  Saint-Denis.--Fouch entre au
ministre sous la protection de Monsieur.--Anecdote sur le
roi.--Dernires illusions de Napolon.--Anecdotes diverses sur lui.

CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT ET UNIME.

Extrait du journal du comte Walbourg-Truchsess, officier prussien, l'un
des commissaires qui ont accompagn Napolon depuis son dpart de
Fontainebleau jusqu' son embarquement pour l'le d'Elbe..

Proclamation de S. M. l'Empereur au peuple franais, au golfe de Juan..

Rponse du duc de Raguse  la proclamation date du golfe de Juan, le
1er mars 1815..

Pices relatives aux oprations du collge lectoral de la Cte-d'Or,
dont le duc de Raguse tait prsident..

Lettre circulaire du duc de Raguse aux lecteurs..

Discours du duc de Raguse, adress au collge lectoral de la Cte-d'Or
le 22 aot 1815.

LIVRE VINGT-DEUXIME--1815-1824.

Nouveau ministre.--Nouvelles fautes.--Proscriptions.--Licenciement de
l'arme de la Loire.--Exigences des trangers.--Rduction du
territoire.--Comparaison entre les deux Restaurations.--Nouvelles
lections.--Promotion de pairs.--Restitution de ma dotation.

Cration du parc de Chtillon et des industries qui y ont
prospr.--Chambre de 1815.--Appui que lui donne Monsieur.--Arrestation
de la Bdoyre et du marchal Ney.--Opinion du roi  cet
gard.--Condamnation.--Paroles du roi.

Lavalette.--Duret du roi.--Ses paroles.--Mes dmarches.--Anecdote.--Je
mne madame de Lavalette aux pieds du roi.--Peinture de la cour
d'alors.--La duchesse d'Escars.--Sa famille, son salon.--La duchesse de
Duras.--Son esprit, son salon.--Son amour pour M. de
Chateaubriand.--Madame de la Rochejaquelein.--La duchesse de
Rozan.--Madame de Stal, son salon.--Madame de Montcalm.

Formation de la garde royale.--Critique de son organisation.--Changement
de ministre.--M. de Richelieu remplace M. de
Talleyrand.--Portraits.--M. de Richelieu.--M. de Vaublanc.--M. de
Marbois.--Jugement de l'Empereur sur lui.--M. Corvetto.--Le duc de
Feltre.--M. Dubouchage.--M. Decazes.--Agitation passionne du
Midi.--1816.--Modification du ministre.--Conspiration Didier.--Le
gnral Donadieu.--Le gnral Canuel.--M. de Chabrol.

Troubles de Lyon.--Ma mission.--Ma conduite.--Faiblesse du
ministre.--Le ministre est chang.--La Chambre est dissoute.--Mauvaise
rception de Monsieur.--Ses tranges paroles.--Bienveillance du
roi.--Procs qui suit les affaires de Lyon.--Ma lettre au duc de
Richelieu.--Violente humeur du conseil.--Decazes me dfend.--Le roi me
traite avec justice.--Je reois l'ordre de m'loigner de la cour.--J'y
suis rappel par mon service.--Bont et affabilit du roi.--Chambre des
pairs.

Je vais  Vienne.--Bonts de l'empereur d'Autriche.--Grce du prince de
Metternich.--Socit de Vienne.--Assassinat du duc de Berry.--Chute de
M. Decazes.--Anecdote.--Grossesse de madame la duchesse de
Berry.--Conspiration du 19 aot 1820.--Accouchement de madame la
duchesse de Berry.--Mot prophtique du duc de Wellington.--Prsence
d'esprit et de courage de madame la duchesse de Berry.--Promotion dans
l'ordre du Saint-Esprit.--Ftes.

tablissement des forges anglaises  Chtillon.--Rvolution
d'Espagne.--La France intervient.--Dissidence dans le ministre
franais.--Critique du caractre politique de M. de
Chateaubriand.--Tentatives sur la Bidassoa.--Critique de la conduite de
Fabvier.--Critique de l'organisation de l'arme.--Marchs d'urgence avec
Ouvrard.--Intrigues autour du duc d'Angoulme.--Le noble caractre qu'il
y dploie.--Apprciation de cette campagne d'Espagne.

Affaiblissement de la sant de Louis XVIII.--Explications qu'il exige de
son mdecin Portal.--Affaiblissement graduel.--Derniers jours du
roi.--Dernire visite de madame de Cayla.--Remarquable philosophie du
roi.--Histoire des derniers jours.--Sa mort.

Monsieur est salu roi.--tiquette.--Anecdote.--Grce et -propos du roi
Charles X.--Obsques du roi Loui XVIII.--Singuliers dbats du
clerg.--Inhumation du roi  Saint-Denis.--Entre du roi  Paris. 312

PICES JUSTIFICATIVES DU LIVRE VINGT-DEUXIME.

Lyon en 1817, par le colonel Fabvier, ayant fait les fonctions de chef
d'tat-major du lieutenant du roi dans les septime et dix-neuvime
divisions militaires.

Lettre du duc de Raguse  M. le duc de Richelieu, prsident du conseil
des ministres (1er juillet 1818).

Note du duc de Raguse sur les vnements de Lyon, adresse aux membres
de la Chambre des dputs.

Pices relatives  l'affaire de Lyon.--Notice des arrts de la cour
prvtale du dpartement du Rhne,  l'occasion des vnements du mois
de juin 1817; et motifs de lettres de grce ou de commutation de peines
pour la plupart des accuss qu'elle a condamns.

Suite  la note relative aux oprations de la cour prvtale du Rhne,
par suite des vnements du mois de juin 1817.

Lettre du duc de Raguse au duc de Richelieu (30 juillet 1818).

Note rectificative  joindre  la notice sur le prince de Metternich.




ERRATA DU SIXIME VOLUME

Page 384, au lieu de Tdouel, _lisez_: O'Donnel.




MMOIRES
DU MARCHAL
DUC DE RAGUSE




LIVRE VINGT ET UNIME


1814-1815

On a vu par quel enchanement de circonstances je me suis trouv li
d'une manire toute particulire  la Restauration. Je cherchai d'abord
 rendre utile pour le pays l'influence que les circonstances et ma
position pouvaient me donner; mais je ne dcouvris pas, dans les
premiers dpositaires du pouvoir, un seul sentiment conforme  mes
esprances. Le malheur de la Restauration a t d'tre faite par des
gens uniquement anims par des intrts personnels et dpourvus de
sentiments gnreux et patriotiques. Si elle et t dirige par des
hommes de quelque vertu, elle pouvait et devait faire le bonheur de la
France. En jetant les yeux sur ceux qui se trouvrent  la tte des
affaires,  l'exception de trois individus, MM. Dessole, Jaucourt et
l'abb de Montesquiou, on ne voit que corruption.

Donner des dtails sur M. de Talleyrand serait superflu: tout le monde
le connat. Il n'est ni un mchant homme ni un homme aussi capable qu'on
s'est plu  le reprsenter. Runissant en lui tout ce que les temps
anciens et nouveaux peuvent offrir d'exemples de corruption, il a
dpass  cet gard les limites connues avant lui. Homme habile sur un
terrain donn, et pour une chose dtermine, par exemple pour une
ngociation, sa capacit ne va pas au del. Possdant tout juste la
nature d'esprit et de caractre qui rend propre  ce genre d'affaires,
il est dnu, comme chef de gouvernement, des premiers lments
indispensables  ces hautes fonctions. On ne peut se passer d'un certain
degr de force pour suivre un systme, et il n'a pas mme celle de le
concevoir. Il n'a ni fixit dans les principes ni constance dans la
volont. Instrument utile dans les mains d'un gouvernement tabli, il ne
sera jamais un principe d'action.--Que dire de l'abb Louis, ce brutal
personnage, ce financier philosophe? Que dire encore de Dalberg, homme
avide, infidle au pays qui lui a donn naissance, comme  celui qui
l'a adopt, qui ne rpugnait  aucune espce de combinaisons du moment
o elle pouvait l'enrichir. L'amour de l'argent tait La seule passion
de son coeur. Parlerai-je de Beurnonville, ce militaire de parade,
hbleur de profession, et dpourvu de toute capacit? Quant  Dupont,
c'tait un homme d'esprit. Pendant quelque temps, il fut un objet
d'esprance pour l'arme; mais il tait fltri par une capitulation dont
l'objet, disait-on, avait t de sauver les fruits de son pillage et de
ses dvastations.

J'arrive maintenant aux trois personnages que j'ai nomms d'abord, et
que je regarde comme estimables. Le plus capable des trois tait
Dessole, un des gnraux de l'arme, homme d'esprit, trs-fin, mais
malheureusement d'un caractre faible, sans lvation, trop proccup de
ce qui concernait sa personne, et, par suite, hors d'tat d'exercer une
grande influence. L'abb de Montesquiou tait un homme d'un esprit
piquant, mais bizarre, capricieux, irritable comme un enfant. Il tait
livr  la fois  des principes tout opposs; car il y avait en mme
temps chez lui du grand seigneur fodal et du doctrinaire. Enfin,
Jaucourt, galement doctrinaire, tait plus remarquable par ses bonnes
intentions que par son esprit et son caractre. Ce gouvernement
provisoire, s'il eut eu tant soit peu le sentiment de ses devoirs envers
la France, aurait d s'occuper  conserver les troupes qui l'avaient
reconnu. C'tait le noyau d'une arme nationale qui aurait donn le
moyen de combattre les trangers, s'ils avaient voulu abuser de leurs
avantages. J'avais compris ainsi sa position et sa marche; mais, quant 
lui, il l'entendit tout autrement. Ses agents intervinrent pour achever
la destruction de ces faibles dbris de troupes dont j'ai fait le
tableau. La dsertion prit bientt le dveloppement le plus rapide, j'en
fus alarm, et j'en parlai  mes camarades, les marchaux Ney et
Macdonald. Nous tions d'accord de conserver et d'augmenter ce qui
existait, au lieu de le laisser disperser. Je demandai, en mon nom et en
celui des deux marchaux que je viens de citer,  M. de Talleyrand, une
confrence avec le gouvernement provisoire, pour parler de cette
question. M. de Talleyrand ne s'en souciait nullement. Ses vues taient
tout autres qui les ntres. Une sorte de pudeur seule l'y fit consentir.
On nous assigna un jour et une heure. Nous fmes exacts. On nous fit
d'abord attendre sous divers prtextes. Le temps s'coulait, et, la
patience chappant  mes collgues, ils s'en furent. Plus tenace qu'eux,
et y mettant plus d'intrt, je restai. Enfin, de guerre lasse,  onze
heures du soir, on se runit, et on forma une espce de conseil, o se
trouvaient plusieurs individus dont je voyais les figures pour la
premire fois.

Je fis l'expos de l'tat des choses, et je cherchai  faire sentir la
ncessit de prendre des mesures pour conserver le peu de forces
franaises existantes encore. Un homme habill de noir, de mauvaise
figure, que je ne connaissais pas, me dit: Monsieur le marchal, nous
manquons d'argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de
soldats qu'il ne nous en faut.--Monsieur, lui rpondis-je, ce qui prouve
qu'au lieu d'en avoir trop nous n'en avons pas assez, c'est que l'ennemi
est entr dans la capitale. Je conois qu'en temps de paix on rgle la
force des troupes sur les revenus; mais, en ce moment, il n'est pas
question de systme; il s'agit de conserver les dbris que nous avons
encore.

Mon interlocuteur m'interrompit avec humeur et me dit: Je vous rpte,
monsieur le marchal, que nous avons trop de troupes, puisque nous
n'avons pas d'argent, et d'ailleurs qu'elles nous sont fort inutiles; au
surplus, M. le ministre de la guerre nous rendra compte de l'tat des
choses et nous proposera ce qu'il convient de faire.

Tout homme,  ma place, aurait t irrit d'une rponse si impolie et si
inconvenante; mais on jugera l'impression qu'elle me fit quand je vis
percer l'ide de se mettre, sans garantie,  la disposition des
trangers.

Quand on rflchira que, venant de passer tant d'annes au milieu des
troupes, avec cette autorit du quartier gnral que rien ne balance et
ne contrarie, accoutum  des expressions de respect, je devais au moins
en obtenir de dfrence. Je m'indignai, et je lui dis: Qui tes-vous
donc, monsieur, pour me tenir un tel langage? Vous voulez dtruire le
peu de forces qui nous restent! Vous avez apparemment le got de
recevoir des coups de knout des Russes; mais, ni moi ni aucun de mes
amis, nous ne partageons ce singulier caprice. Vous parlez du ministre
de la guerre: eh mais, depuis six ans il est loign de l'arme; il
ignore entirement en quoi elle consiste et ce qui s'y passe. Au
surplus, les sentiments que vous montrez sont ceux d'un mauvais
Franais. La manire dont vous les exprimez me blesse et m'offense; et,
si vous continuez sur le mme ton, je vous ferai sauter par la fentre:
c'est toute la rponse que vous mritez.

On juge l'impression que fit sur les auditeurs prsents cette sortie,
trop vive sans doute, mais en vrit bien justifie, et dont je n'ai
jamais eu la force de me repentir. Cet homme noir, si grossier, tait
l'abb Louis, dont j'ai dj dit un mot. Il se mit  trembler de
colre. Sa mchoire infrieure tait si violemment agite, qu'il ne
pouvait parler et qu'on ne pouvait l'entendre. Le prince de Talleyrand
s'approcha de lui, et lui dit: Monsieur Louis, il faut parler
d'affaires d'une manire plus calme.

Aprs une pareille scne, on discuta peu et on se spara sans rsultat,
mauvais dbut de toutes les manires et de bien mauvais augure.

Le jour de l'entre de Louis XVIII  Paris, M. Louis m'aborda 
Saint-Ouen pour me faire des excuses et m'exprimer ses regrets de
m'avoir parl d'une manire inconvenante. On suppose sans peine qu'il
n'a jamais exist depuis entre nous que quelques relations obliges.

Il y eut sur-le-champ  agiter une immense question: celle de savoir si
l'on garderait la cocarde tricolore, ou si l'on reprendrait la cocarde
blanche, autrefois celle de la France, et depuis devenue celle de
l'migration. La premire fois, ce fut un soir, chez M. de Talleyrand.
Je soutins, comme on peut le croire, avec ardeur, les couleurs sous
lesquelles nous avions combattu pendant vingt ans. Je dis que leur
conservation tait juste et politique; que la Restauration n'tait pas
la contre-rvolution, mais le complment du dernier acte de la
Rvolution; qu'il fallait quelque chose qui constatt l'existence des
intrts nouveaux, et empcht de confondre les intrts de la France
avec ceux d'un parti. Cette disposition, ajoutai-je, tait encore
politique. Elle empcherait les migrs de se supposer vainqueurs; et en
effet, ils n'taient pas vainqueurs, car ils n'avaient pas combattu. Les
Bourbons revenaient en consquence d'une rvolution intrieure faite
avec un sentiment universel. (On a beau le nier aujourd'hui, ce
mouvement d'opinion n'en a pas moins exist alors.) Cette conservation
des couleurs nationales tait juste; car il tait dur pour une arme,
aprs de si longs et de si glorieux travaux, de changer le drapeau sous
lequel elle avait combattu. Il tait prudent d'enlever aux gens disposs
 la rvolte un signe de runion toujours puissant sur les imaginations.
Enfin la cocarde tricolore me paraissait alors, pour cette poque, le
gage d'une restauration raisonnable, et le temps ne m'a pas fait changer
d'avis.  part les ides religieuses, et seulement sous le rapport
politique, qu'tait-ce autre chose que la messe de Henri IV?

On reconnut qu'il y avait dans tout cela beaucoup de choses vraies; mais
on n'en tint compte. M. de Talleyrand, dont l'opinion tait d'un grand
poids et aurait peut-tre entran tout le monde, M. de Talleyrand avait
dj repris les moeurs de Versailles et ne s'occupait que de ses
intrts particuliers. Pas une pense gnreuse et politique n'tait
entre dans son esprit. Il crut flatter les passions des Bourbons et de
leur entourage, il crut faire acte de bon courtisan en leur sacrifiant
les trois couleurs.

 travers ses discours, je crus apercevoir son opinion. Je lui en parlai
avec franchise et chaleur. Alors il me rpondit qu'il me conseillait, en
ami, de ne pas me mler de cette question. Au lieu de suivre ce conseil,
je courus chez l'empereur Alexandre pour l'clairer. Ce monarque eut
l'air de me comprendre. Il me fit les promesses les plus formelles  cet
gard, et m'annona qu'il allait en crire  Monsieur pour qu'il et 
faire son entre  Paris avec la cocarde tricolore. M. de Talleyrand s'y
opposa sous main, et la lettre ne partit pas. Je retournai chez
l'empereur, qui me dit que la lettre tait faite et qu'elle partirait
sans retard.

M. de Talleyrand eut l'air de cder, et il fut convenu qu'un article
paratrait dans le _Moniteur_ pour indiquer que la cocarde blanche avait
t arbore comme signe de ralliement momentan, mais qu'aujourd'hui,
tout le monde tant d'accord sur le retour des Bourbons, elle devait
faire place aux couleurs sous lesquelles tant de grandes choses avaient
t faites, et qui devaient rester dfinitivement celles de la nation.
Tout cela avait seulement pour but de gagner du temps et tachait un
pige. Le gouvernement provisoire fit crire au marchal Jourdan,
commandant  Rouen, que mon corps d'arme avait pris la cocarde blanche,
ce qui n'tait pas vrai, et lui, au mme instant, la fit adopter par ses
troupes en leur faisant un ordre du jour. Quand je revins sur cette
question, on me rpondit que j'tais bien difficile, puisque le doyen
des annes de la Rpublique venait de donner l'exemple. Le marchal
Jourdan ne se doutait gure du rle qu'on lui faisait jouer. Il n'avait
pas prvu qu'il deviendrait l'instrument de l'migration. Ce grand
changement, dont les consquences ont t si graves, a donc t obtenu
par une espce d'escamotage. Fidle  ma conviction, je conservai encore
cette cocarde, et c'est avec elle que j'ai t  la rencontre de
Monsieur  la barrire, le 12 avril. Le lendemain, personne, absolument
personne, ne l'ayant plus, je la quittai.

C'est une chose remarquable que ces dlicatesses de conscience si
singulirement places. Monsieur ne pouvait pas entrer  Paris avec la
cocarde tricolore  son chapeau, et il portait l'habit national aux
trois couleurs.

Le Snat, constamment servile sous l'Empire, avait cru se rhabiliter,
aux yeux de la nation, par l'acte de vigueur qu'il venait de faire; mais
il montra bientt quel tait le vritable mobile de ses actions.
L'espce de constitution qu'il se hta de rdiger, et surtout la
disposition par laquelle il garantissait aux familles des snateurs la
proprit des biens, dont les titulaires avaient seulement la jouissance
viagre, trahirent promptement ses intentions.

Enfin arriva le 12 avril, jour fix pour l'entre solennelle de
Monsieur. Une dputation des corps constitus alla le complimenter et le
recevoir  la barrire. Presque tous les marchaux s'y trouvaient.
Monsieur nous reut avec grce et bienveillance, et le charme de ses
manires eut un succs universel, la population entire de Paris et des
environs tait dans les rues, sur les boulevards, aux fentres des
maisons. Jamais transports de joie ne furent plus nergiques et plus
unanimes. Il y avait une sorte d'ivresse dans les esprits. Ces faits ne
seront contredits par aucune personne de bonne foi ayant t prsente 
ce spectacle.

Je l'ai dj dit, et je te rpte, ces acclamations, cette joie folle,
n'taient pas et ne pouvaient pas tre de l'amour pour les Bourbons. 
peine si la gnration d'alors en avait entendu parler. Elles
exprimaient seulement la fatigue extrme que l'on avait du pouvoir
dchu, dont l'oppression des dernires annes avait t insupportable.
La prsence des Bourbons semblait alors offrir un refuge et garantir
pour l'avenir une sorte d'affranchissement. Les cris de _Vive le roi!_
de _Vive Monsieur!_ devaient tre traduits de cette manire: Plus de
guerre ternelle; un rgime doux et du bien-tre pour le peuple. Telles
taient les penses dominantes dans tous les esprits. Telles taient les
esprances qui remplissaient tous les coeurs.

Pendant ces vnements, Napolon tait encore  Fontainebleau. Les
dispositions relatives  son tablissement  l'le d'Elbe,  son dpart
et  ses intrts privs tant arrtes, le 20 avril il se mit en route,
accompagn des commissaires des divers souverains de l'Europe. Son
voyage ne fut pas sans danger. Les populations du Midi, portant toujours
 l'excs l'expression de leurs sentiments, taient exaspres contre
lui. Il fut oblig, pour traverser la Provence, de se dguiser en
officier autrichien. Si,  son passage aux environs d'Orange, il eut t
reconnu, il aurait pri misrablement victime des fureurs populaires.

Le dbut des Bourbons tait difficile, et cependant leur position aurait
pu se dfinir avec une grande simplicit.--La socit en France avait
t reconstitue pendant leur absence. Chacun tait class, et le rang
qu'il occupait dans l'ordre social, l'importance dont il jouissait,
fruits de longs travaux et de mille chances courues, en avaient rendu la
possession lgitime. Les Bourbons devaient de bonne foi la conserver
dans sa ralit, en appelant toutefois  partager ces biens ceux de
leurs amis qui avaient des titres personnels  faire valoir; car il
n'est pas du sicle o nous vivons de possder tout, uniquement par
droit de naissance. Le mrite individuel doit venir justifier en partie
la faveur dont on peut tre l'objet. Enfin les Bourbons devaient se
dire: Un ouragan a enlev celui qui tenait ici la premire place. Elle
est devenue vacante, et personne n'a eu la pense de l'occuper. Tous les
intrts se sont trouvs d'accord pour nous la rendre; mais chacun veut
garder ce qu'il a acquis, et ne le cder  personne. S'ils eussent agi
ainsi, s'ils eussent pris pour rgle de conduite ces rflexions, si fort
 la porte des esprits les moins clairs, leur puissance aurait t 
l'abri de toute attaque; au lieu de cela,  leur suite sont venus des
gens de peu de valeur, qui prtendaient  tout. Les intrts nouveaux se
sont alarms avec raison.

Changer l'ordre social tait tout  la fois une injustice et une
entreprise suprieure  la force des Bourbons,  leur esprit,  la
puissance de leurs bras; le modifier avec circonspection tait possible
et raisonnable. Mais, indpendamment des intrts privs qu'il fallait
bien se garder de menacer et de heurter, des intrts d'une tout autre
nature auraient d tre sacrs. Il fallait pouser la gloire du pays,
et attacher du prix  son clat et  son influence extrieure. Ainsi,
quand, le 23 avril, Monsieur, d'un trait de plume, par un trait
monstrueux, cda, contre rien, cinquante-quatre places garnies de dix
mille pices de canon, que nous possdions encore en Allemagne, en
Pologne, en Italie, en Belgique, il a heurt l'opinion en ce qu'elle a
de plus honorable et de plus lgitime. Une nation n'a pas combattu
pendant vingt ans pour tre insensible  la gloire acquise. Elle peut
tre blase sur ses succs et n'en pas dsirer d'autres, mais elle ne
souffre pas que, traitant sans considration ce qu'elle a fait, on
montre du mpris ou du ddain pour des actions payes au prix du plus
pur de son sang.

La rduction du royaume au territoire de l'ancienne France devait tre
pnible pour tout le monde. Il et t habile de garder comme gage,
pendant la ngociation, ce qu'on tenait  l'tranger. C'tait un moyen
d'obtenir peut-tre de meilleures conditions. Les Bourbons, n'tant pas
la cause de nos dsastres, ne pouvaient pas tre responsables de leurs
consquences; mais il et t politique de ne rien ngliger pour en
diminuer la gravit et pour restreindre l'tendue des sacrifices. Leurs
efforts  cet gard auraient d tre ostensibles et patents. Au lieu de
cela, ils ont paru aller au-devant des dsirs des souverains de
l'Europe. Il semblait que le surplus de ce qu'ils regardaient comme leur
patrimoine leur tait  charge. On aurait dit qu'ils considraient comme
au-dessous d'eux d'tre les successeurs de Napolon, au lien d'tre les
hritiers de Louis XVI. Et cependant ce patrimoine, qui le leur a rendu?

Napolon, par ses grandes qualits, pouvait seul matriser la Rvolution
et relever le trne. Il est vrai sans doute que son intention n'tait
pas de le leur transmettre, et qu'il n'en ft jamais descendu s'il et
su rsister aux entranements de son ambition.

Les Bourbons n'ont donc rien senti de ce que leur propre intrt, de ce
que l'intrt de leur conservation, leur prescrivait, ni relativement 
l'tat en masse, ni  l'gard du sentiment de dignit du pays, ni par
rapport  l'existence propre des familles nouvelles que l'Empire avait
leves et dont il avait fond l'avenir. Ils furent les dupes de leur
entourage. Ils entrrent, sans s'en douter, dans des voies impraticables
et sans issue possible. Leurs passions personnelles, il est vrai,
n'taient que trop d'accord avec cette marche, et leurs souvenirs que
trop en harmonie avec l'esprit, les calculs et les vues de ceux qui,
sans le vouloir, les conduisaient  leur perte.

L'poque de l'arrive du roi tait heureusement prochaine. Sa prsence
devenait ncessaire, car les fautes s'accumulaient. Aprs avoir travers
une partie de l'Angleterre en triomphe, il dbarqua  Calais le 24
avril. L, il apprit la signature de cet trange trait qui remettait au
pouvoir des trangers les seuls gages encore entre nos mains. La
prcipitation avec laquelle il a t fait et le nom de ses auteurs
autorisent  penser que la corruption n'y a pas t trangre.

Le marchal Moncey, doyen des marchaux et premier inspecteur gnral de
la gendarmerie, fut envoy  Calais pour y recevoir le roi,
l'accompagner et veiller  la sret de sa marche. Le gnral Maison,
qui commandait dans le Nord, s'y rendit aussi. Le roi et madame la
duchesse d'Angoulme prirent la route de Compigne. Partout ils furent
reus avec des transports de joie. Tous les marchaux se runirent 
Compigne, et deux d'entre eux, le marchal Ney et moi, furent dsigns
pour aller au-devant du roi et le complimenter. Nous rencontrmes le roi
en de de la dernire poste. Sa voiture s'arrta; nous mimes pied 
terre; le marchal Ney, comme le plus ancien, porta la parole. Le roi
rpondit d'une manire gracieuse et bienveillante, mais termina sa
rponse par une phrase qui me parut une espce de niaiserie. Il parla
avec raison de son aeul Henri IV. C'tait le cas sans doute; mais
voici ce qu'il dit en montrant son chapeau, auquel tait attach un
petit plumet blanc de hron: Voil le panache de Henri IV! Il sera
toujours  mon chapeau.

Je me demandai le sens de ces paroles et s'il y avait quelque relique de
ce genre garde par la famille royale.

Je dois dire ici l'impression personnelle que la vue des Bourbons, 
leur retour, me fit prouver.

Les sentiments de mon enfance et de ma premire jeunesse se rveillrent
dans toute leur force et parlrent puissamment  mon imagination. Une
sorte de prestige accompagnait cette race illustre. De l'antiquit la
plus recule, l'origine de sa grandeur est inconnue. La transmission de
son sang marque de gnration en gnration les poques de notre
histoire et sert  les reconnatre. Son nom est li  tout ce qui s'est
fait de grand dans notre pays. Cette descendance d'un saint, dj il y a
six cents ans homme suprieur et grand roi, lui donne une aurole
particulire. Toutes ces considrations agirent puissamment sur mon
esprit.

J'avais approch et vcu dans la familiarit d'un souverain puissant;
mais son lvation tait notre ouvrage. Il avait t notre gal  tous;
c'tait un chef. Je lui portais les sentiments que comporte ce titre,
ceux drivant de la nature de mes relations anciennes et en rapport avec
l'admiration que j'avais prouve pour ses hautes qualits; mais ce chef
tait un homme comme moi avant qu'il ft devenu mon suprieur, tandis
que celui qui apparaissait en ce moment devant moi semblait appartenir
aux temps et  la destine. Ces deux sentiments, qui tiennent  une
sorte d'instinct, se devinent plus facilement qu'ils ne s'expriment. En
outre, cette race si infortune revenait, comme le dit si bien Bossuet
avec cet clat, ce quelque chose de fini et d'achev que donne une
grande adversit soutenue avec dignit et courage. Et cet clat tait
encore rehauss par le retour de la prosprit et de la puissance.
Enfin,  tous ces moyens d'action, ces princes ajoutaient, pour les deux
principaux au moins, la sduction d'une politesse exquise et d'une
bienveillance de tous les moments. Il rsulta de tout cet ensemble une
action sur moi dont je n'ai pu me dfendre et que je ne saurais oublier.

Je parlerai souvent de Louis XVIII et avec dtail; j'aurai l'occasion de
le faire connatre et de faire son portrait. Je dirai seulement en ce
moment que sa belle figure, son air imposant, son regard d'autorit, la
facilit de son locution, rpondaient aux ides les plus favorables
tablies d'avance sur sa personne. L'attitude digne, noble et grave de
madame la duchesse d'Angoulme, son grand air et sa tristesse
touchaient tous les coeurs. Ses yeux rouges semblaient fatigus par les
larmes, et on ne pouvait regarder cette princesse sans penser qu'elle
tait l'tre du monde sur lequel les plus grandes infortunes s'taient
accumules. Ces observations taient les mmes chez tout le monde.
Combien il lui et t facile de fconder les sentiments qu'elle
inspirait alors et de se les assurer pour toujours!

Cette cour, au milieu de laquelle je me trouvai tout  coup plac,
renfermait un monde entirement nouveau pour moi. Une foule d'anciens
migrs, rentrs depuis un grand nombre d'annes, se pressa autour des
Bourbons. Ceux qui avaient possd des charges autrefois en virent le
rtablissement par le retour de la famille royale, et les choses se
passrent  cet gard sans discussions, sans commentaires et comme tant
la consquence d'un principe ressuscit. La maison civile du roi se
reconstitua donc d'elle-mme; chacun vint y remplir ses fonctions et se
mettre en qute de nouveaux moyens de fortune pour rparer le temps
perdu et satisfaire un apptit que vingt ans avaient laiss en
souffrance.

Je parlerai brivement des personnes qui entouraient le roi. Que dire de
tant de physionomies effaces, jetes dans le mme moule, de gens
habitus aux usages du monde, polis dans leurs manires, bienveillants
dans leurs discours; mais avides, gostes, souvent dpourvus d'esprit
et d'lvation, d'une ignorance complte des affaires, des choses et des
hommes, meubles de toutes les cours, entirement inhabiles aux moindres
fonctions, mais non pas dpourvus d'une sorte d'importance par leur
prsence continuelle et leur habilet  dcouvrir les passions du matre
qu'ils s'occupent  flatter.

Cet entourage a servi puissamment  garer les Bourbons et  les
maintenir dans la fausse route qu'ils ont prise. Si Louis XVIII et
Charles X l'eussent cart et se fussent prservs de son influence, il
est probable qu'ils n'auraient pas succomb. L'esprit d'migration et
les intrigues politiques du clerg ont t les premires causes de leur
malheur. Un seul homme parmi les courtisans revenant d'Angleterre, M. de
Blacas, mrite d'tre nomm ici et d'tre dpeint  cause du rle
important qu'il a jou, et plus encore de celui qu'on lui a attribu. Je
vais essayer de faire son portrait.

M. de Blacas est n en 1772, d'une trs-ancienne maison de Provence,
mais sans aucune espce de fortune. Grand et bien fait, pourvu des
avantages extrieurs, bien venu des femmes ges, de moeurs lgres, il
dbuta dans la vie par exercer la profession d'homme aimable: ses succs
le dispensrent de chercher une carrire. La Rvolution l'ayant fait
migrer trs-jeune, il a vcu d'abord d'industrie. Son got dcid pour
les beaux-arts l'avait fix en Italie. Il tait  Florence, quand M.
d'Avaray, tout-puissant sur l'esprit de Louis XVIII, y fit un voyage.
Celui-ci avait besoin d'un cicerone, et M. de Blacas s'offrit  lui.
Satisfait de son intelligence et touch de sa position, M. d'Avaray
l'emmena avec lui comme secrtaire. Ds ce moment il vcut prs du roi,
qu'il ne quitta pendant l'migration que momentanment et pour des
missions dtermines. M. d'Avaray tant parti pour Madre dans
l'esprance d'y retrouver la sant, M. de Blacas le remplaa
provisoirement auprs de Louis XVIII, et ensuite dfinitivement aprs la
mort de M. d'Avaray. Il se trouva ainsi charg de l'administration de la
modeste fortune de Louis XVIII et de la direction du peu d'affaires
politiques que sa position d'alors comportait. Jamais le roi n'prouva
d'attrait pour lui. Sa pdanterie dans les petites choses le lui rendait
dsagrable, et l'infriorit de son esprit ainsi que de son instruction
nuisait singulirement  sa considration.

Voil ce qu'tait M. de Blacas en 1814,  l'poque de la rentre du roi.
Cette position d'habitude lui donna cependant de l'importance, et
l'esprit de courtisanerie, malheureusement si commun et si actif en
France, y ajouta beaucoup. M. de Blacas, d'un esprit fort born, mais
assez juste en tout ce qui ne touche pas  ses prjugs, d'un orgueil
extrme, tait le type des migrs de Coblentz. Il avait leur suffisance
et leur mpris pour tout ce qui n'tait pas eux. L'Empire et son clat
avaient pass sans avoir frapp ses yeux. Il n'en tenait pas compte. La
France, pour lui, n'avait pas cess d'tre  Hartwel. Cette suffisance
naturelle s'augmenta beaucoup par l'action des flatteurs. Il eut entre
au conseil comme ministre de la maison du roi. Ses collgues firent de
lui une espce de premier ministre et s'assemblrent souvent chez lui;
mais il n'y eut dans ce ministre ni union, ni talent, ni vues, ni
connaissance du pays et des affaires, et sa marche fausse, errone et
incertaine amena rapidement le changement de l'opinion et la catastrophe
du 20 mars.

Aprs avoir esquiss les torts et les dfauts de M. de Blacas,
j'ajouterai que le fond de son caractre ne manque pas de vrit ni
d'une certaine dignit: sa parole mrite de la confiance. M. de Blacas,
souvent accus  tort des fautes du gouvernement, torts appartenant, aux
yeux de tout homme bien instruit,  Louis XVIII, n'a jamais cherch 
s'en justifier. Constamment il a accept pour lui-mme tout ce qui
pouvait nuire au roi. Mais son orgueil et son insolence sans exemple
gtent les qualits qu'il peut avoir. C'est  son occasion qu'un homme
d'esprit a dit qu'il ne connaissait rien de pire que les parvenus 
parchemins.

Il trouva bientt le moyen d'accumuler une immense fortune. En 1814, un
fort pot-de-vin sur la ferme des jeux en fut le principe, et, en 1815,
au moment du retour de Gand, le roi, oblig de se sparer de lui  Mons,
laissa entre ses mains sept ou huit millions qu'il rapportait, et dont
il n'avait plus besoin. M. de Blacas les a fait valoir, prosprer et
augmenter d'autant plus facilement, que de grands traitements taient
attachs  l'ambassade de Rome qu'il occupait, et aux dignits dont il
tait revtu. Lors de la puissance de M. Decazes, en 1819, tant arriv
inopinment  Paris, sous prtexte des affaires du concordat, il se fit
donner,  ce qu'on assure, par un acte rgulier, la proprit des fonds
qu'il avait en dpt. Ce ne fut qu' ce prix qu'il consentit  retourner
sans retard  son poste. Cette version est la seule qui puisse expliquer
la fortune qu'il a laisse, et qui, entirement nulle  son arrive en
France, s'est trouve,  sa mort, s'lever  plus de quinze
millions[1]. Je m'arrte maintenant sur son sujet. Les rcits que j'ai
 faire le mettront souvent en scne, et le feront connatre par ses
opinions mmes et ses actions.

     [Note 1: M. Vron, dans le troisime volume des _Mmoires
     d'un bourgeois de Paris_, raconte qu'aprs la Rvolution de
     1830 M. le duc de Blacas offrit au roi Charles X, proscrit,
     la fortune qu'il tenait des bonts de cette illustre famille.
     (_Note de l'diteur_)]

Le roi eut un grand succs  Compigne. Il reut tous les marchaux et
ceux qui vinrent lui faire leur cour avec grce et dignit. Il trouva un
mot aimable  adresser  chacun. Il me dit, en regardant mon bras, que
je portais en charpe et encore sans mouvement, qu'il esprait lui voir
retrouver bientt toute sa force pour le servir. Bernadotte, prince
royal de Sude, vint lui faire sa cour. Je l'avais vu  Paris quelques
jours auparavant. Se rappelant nos bons rapports anciens, il tait venu
me voir le premier, et me dit alors, avec l'accent gascon si marqu
qu'il a conserv, les paroles suivantes dont l'ai gard le souvenir:
Mon cher Marmont, quand on a command dans dix batailles, on est de la
famille des rois.

Je rapporterai aussi ce qu'il rpondit alors  Monsieur qui
l'entretenait des difficults du gouvernement dans les circonstances
d'alors et avec le caractre franais. Bernadotte, qui est un homme de
beaucoup d'esprit, lui parla par image, et lui donna un conseil dont la
sagesse me parat dmontre; il lui dit: Monseigneur, pour gouverner
les Franais, il faut une main d'acier, mais avec un gant de velours.
C'est--dire, il faut savoir ce que l'on veut, le vouloir tous les
jours, et mnager la vanit irritable et naturelle  notre caractre.
J'ajouterai, qu'il faut dire nettement ce que l'on veut. La franchise
est un signe de force; la duplicit, au contraire, un symptme de
faiblesse. Elle ne sert  rien auprs d'un peuple spirituel, veill sur
ses intrts. Elle inspire toujours le mpris. Le caractre courtisan
des Franais leur fait promptement adopter les opinions et les projets
du souverain, quand ses opinions et ses projets n'ont rien que de
raisonnable. Il faut planter hardiment son pavillon, et assez haut pour
tre vu de tout le monde. Si le vent souffle d'une manire dcide et
constamment du mme ct, chacun oriente bientt ses voiles en
consquence.

Bernadotte ne passa que peu de jours  Paris et retourna promptement 
son arme. On a ignor alors la cause d'un si prompt dpart; mais,
depuis, elle est venue  ma connaissance. Ce fait se rattache  des
vnements d'une si grande importance, que rien ne doit en tre perdu
pour l'histoire.

Pendant la campagne de 1814, le gnral Maison, depuis fait marchal
par Charles X, commandait un corps d'arme en Flandre, oppos  l'arme
du prince royal de Sude. Maison avait t longtemps l'aide de camp de
confiance de Bernadotte. Il entra par intermdiaire en rapport secret
avec lui, et chercha  l'mouvoir sur les malheurs auxquels la France
tait en proie. Bernadotte y fut sensible. Il entra dans les ides de
Maison, et finit par dclarer par crit  Maison qu'il tait prt 
embrasser les intrts des Franais avec son arme. Il dsarmerait le
corps prussien sous ses ordres et passerait dans nos rangs avec ses
Sudois. Pour toute condition il ne demandait qu'un mot d'crit, sign
par Napolon, mot par lequel l'Empereur prendrait l'engagement de lui
procurer une souverainet, dans le cas o sa dmarche lui enlverait ses
droits au trne de Sude. Napolon, inform de ces propositions, y donna
les mains, mais avec la restriction que l'engagement serait sign par
son frre Joseph, et non par lui. C'tait dclarer d'une manire assez
positive l'intention de s'affranchir personnellement de l'obligation. On
comprend qu'une pareille condition mit fin  la ngociation. Napolon,
possesseur de l'crit de Bernadotte, le fit tomber entre les mains de
l'empereur Alexandre. Quand Bernadotte vint chez ce dernier,  Paris, il
fut reu d'une manire glaciale. Puis Alexandre lui remit le papier
accusateur, en ajoutant que, ne voulant jamais oublier sa conduite en
1812, il chasserait de sa mmoire le tort rcent dont il s'tait rendu
coupable et ne lui en parlerait jamais, mais qu'il l'engageait  ne pas
prolonger son sjour  Paris et  quitter la France sans retard.

Je ne tiens pas ces dtails du marchal Maison mme, mais du colonel de
la Rue qui, pendant dix-sept ans, m'a t attach comme aide de camp, et
dont j'honore particulirement le caractre vrai et loyal. Devenu aide
de camp du marchal Maison depuis la Rvolution de juillet, et charg de
missions importantes qu'il a remplies toutes avec succs, c'est de la
bouche mme du marchal Maison qu'il a entendu ce rcit. Son
authenticit m'est donc aussi prouve que si c'tait  moi que Maison
et parl. De la Rue ajoutait que le marchal n'en faisait pas mystre
et n'hsiterait pas  me raconter cet vnement quand je le
rencontrerais, si je lui en parlais[2].

     [Note 2: J'ai su depuis, par M. de Bodenhausen, ministre
     de Hanovre  Vienne, et qui, pendant la campagne de 1814,
     servait dans l'tat-major de Bernadotte, qu'il avait t
     charg deux fois de conduire mystrieusement, d'une arme 
     l'autre, l'agent du gnral Maison, qui fut reu en secret.
     Cet agent tait colonel et aide de camp de Maison. Il fut
     accompagn une fois par Benjamin Constant, qui se trouvait
     habituellement au quartier gnral du prince royal de Sude,
     et y resta toute la campagne. (_Note du duc de Raguse_.)]

On peut supposer que Napolon a vu dans Bernadotte un rival dangereux
pour l'avenir, et que Bernadotte se croyait appel, aprs un coup aussi
hardi, qui aurait sauv et dlivr la France,  remplacer Napolon.

Le roi eut bientt une occasion de reconnatre la franchise de mon
caractre et les sentiments qui m'animaient.

Une femme de beaucoup d'esprit, avec laquelle j'tais li depuis ma
premire jeunesse, et qui a pass sa vie dans des intrigues de toute
espce, m'avait racont que M. de Talleyrand avait propos  Ouvrard un
march pour nourrir et entretenir trente mille Russes, destins  rester
 Paris pendant plusieurs annes. Les circonstances taient de nature 
m'empcher de pouvoir douter de la vrit du fait. J'en prouvai un
sentiment d'indignation profonde. Plus je me trouvais li  cette
Restauration, plus je dsirais lui voir un caractre national; si elle
l'et perdu, elle et t  jamais dshonore  mes yeux.

L'expression des sentiments publics avait autoris alors toute espce de
confiance; l'esprance tait dans tous les coeurs, et j'ai vu des gens,
devenus depuis ses ennemis les plus ardents, qui taient  cette poque
ses plus chauds partisans. Madame Regnault de Saint-Jean-d'Angly,
excessivement bonapartiste pendant tout le temps de la Restauration,
tait dans des transports de joie au moment au je la rencontrai la
premire fois. Elle voyait tout en beau. Je la cite, non pour elle-mme,
son opinion est d'un poids lger, mais comme symptme de celle de son
mari, homme influent parmi les bonapartistes, et trs-marquant par son
instruction, sa facilit et ses lumires. Toutefois cette ide de nous
voir mettre en tutelle sous trente mille Russes, cette fltrissure,
prte  nous tre inflige, eussent t des moyens infaillibles pour
empcher les Bourbons de prendre jamais racine chez nous. Elle me
rvolta, et je crus de mon devoir d'informer le roi du complot, afin de
le mettre en garde et de lui faire voir d'avance les consquences
infaillibles d'une mesure semblable. Je lui demandai un entretien. Il
fut accord sur-le-champ. Je lui exprimai mes craintes de l'aborder si
promptement et si brusquement sur une question gnrale, sans tre
provoqu par lui; mais mon amour pour mon pays et l'urgence des
circonstances me serviraient d'excuse. Quelles que fussent ses lumires,
dont l'opinion consacrait l'tendue, il avait  se dlier de caractres
peu honorables et de beaucoup d'intrts particuliers, opposs 
l'intrt public. Je lui dis donc que j'avais la certitude du projet
form par M. de Talleyrand de conserver  Paris, pendant plusieurs
annes, une arme trangre.  ce rcit, je dois le dire  la louange de
Louis XVIII, il eut un soubresaut sur son fauteuil et s'cria: Ah! mon
Dieu! quelle infamie! J'prouvai de ce mouvement un sentiment de joie,
car je vis qu'il revenait roi de France, et non roi des migrs. Il
sentait la dignit de la couronne et le lgitime orgueil de la nation.
Je dveloppai avec rapidit les consquences qui rsulteraient
immdiatement du seul soupon d'un pareil projet. Le roi me fit des
questions sur les hommes placs en vidence, et je lui rpondis en
conscience et sans passion. Il me remercia de mon zle et m'engagea 
venir le trouver pour lui dire tout ce que je croirais pouvoir lui tre
utile. Il se servit d'une expression vulgaire et triviale en me disant:
Vous sentez que celui qui tient la queue de la pole est souvent bien
embarrass et a bien des considrations  envisager avant de se dcider
sur les partis  prendre; mais les opinions d'un homme de bien sont
toujours bonnes  connatre.

De Compigne le roi se rendit  Saint-Ouen. Il data de ce chteau la
dclaration qui servit de base  l'ordre politique nouveau, et qui fut
peu aprs consacre par la charte.--Ici une grande question s'lve. Le
roi devait-il donner la Charte? Je vais discuter cette question dans
toute son tendue et dvelopper l'opinion seulement pressentie alors,
mais dont le temps et les vnements m'ont dmontr chaque jour
davantage la justesse.

Un tat comme la France ne peut marcher sans des bases convenues, un
ordre politique rgulier et l'existence de pouvoirs dont les rapports et
le jeu soient consacrs. On ne pouvait pas revenir  ce qui existait
autrefois; jamais une tte sense n'a conu la possibilit de
reconstruire un difice dont tous les matriaux avaient t disperss et
dtruits. Il fallait donc autre chose.

On pouvait choisir entre l'ordre politique fond par Napolon, en le
modifiant dans une certaine mesure, ou crer de nouvelles institutions.
La raison, la prudence, une sage circonspection, commandaient de s'en
tenir au premier parti. Cet tablissement avait dj quatorze ans de
vie, et on tait certain d'obtenir par lui, dans la composition des
assembles, des choix conformes aux intrts de l'ordre et de la
tranquillit. Toutes les existences cres par la Rvolution et l'Empire
en ces temps pleins de virilit se trouvaient conserves intactes. On
continuait un ordre rgulier. On ne provoquait aucun mcontentement. Au
contraire, on ajoutait au Snat les anciennes illustrations, on lui
donnait un certain clat; car rien ne sert plus  la considration des
institutions nouvelles que de les confondre avec l'ouvrage des sicles.
Alors tous les intrts taient reprsents. Pour se rapprocher un peu
des ides nouvelles, il fallait dmuseler le Corps lgislatif, dont le
mutisme complet avait port atteinte  sa considration; il fallait
donner  la presse la dose de libert rclame par les progrs des
lumires et les besoins des socits actuelles. Or ces besoins ne
dpassent pas la publicit des ouvrages, sous la responsabilit des
auteurs. Aussi fallait-il bien se garder d'affranchir la presse
priodique d'une censure. La censure peut seule mettre obstacle  la
dissolution qu'une prdication constante et sans contrle doit
infailliblement oprer dans la socit. Il fallait enfin rendre 
l'ancienne noblesse ses titres. Ces trois choses-l excutes, l'union
tait faite entre les Bourbons, les intrts anciens et la France
nouvelle. Aucune rvolution n'tait  craindre, et rien ne donnait prise
aux mcontents, ni de prtexte aux projets coupables.

Au lieu de cela, Louis XVIII se livra d'une part aux intrigants, de
l'autre aux doctrinaires,  ces hommes orgueilleux, de principes
absolus,  ces hommes vains qui se croient destins par la Providence 
l'enseignement du monde, qui sont convaincus qu'avant eux tout tait
tnbres ou obscurit, et qu'eux seuls comprennent les mystres de la
socit, et sont capables d'apprendre aux hommes pourquoi et comment ils
existent. Esprits tmraires et aveugles, dont la pense est de rendre
tout uniforme, ils ne conoivent pas que rien ne peut tre absolu. Dans
chaque ordre social, tout doit tre relatif aux temps et aux
circonstances particulires dans lesquelles chaque peuple se trouve
plac. tres dangereux, qui ne savent crer que des ruines et pour
lesquels l'exprience est toujours superflue, ces hommes, dans leurs
abstractions, ne font jamais entrer les obstacles qui naissent de la
nature des choses et du froissement des intrts. Ils oublient toujours
quel rle jouent tant de passions diverses qui se dveloppent si
facilement et d'une manire si capricieuse. Aussi deviennent-ils la
perte des nations qui leur confient leurs destines. Je n'attaque pas
leur caractre. En gnral, leurs intentions sont pures; mais, si on
peut et doit lire leurs ouvrages pour profiter de ce qu'ils peuvent
renfermer d'utile, il faut se dfier de leur orgueil, de leur folle
confiance, et se garder de leur donner du pouvoir, car il prira dans
leurs mains.

M. de Talleyrand, homme lger, dont les conceptions n'ont jamais eu rien
de complet, tait un mauvais guide pour le roi dans de semblables
circonstances et en pareille matire, Louis XVIII fut peut-tre, d'un
ct, frapp de l'ide qu'il tait au-dessous de la dignit d'un Bourbon
d'hriter de l'tablissement politique fond par Napolon, et, de
l'autre, sduit par celle d'tre un lgislateur. Cependant l'esprit
d'ordre, d'obissance, les sentiments monarchiques qu'avait ressuscits
et mis en honneur Napolon, faisaient sa force et sa puissance. Il
pouvait se servir galement des lois qui avaient contribu 
rtablissement des nouvelles moeurs. Quant  l'ide d'tre lgislateur,
chez un homme incapable de rien crer, mais dont le rle tait
d'accepter de confiance ce qui lui serait donn, c'tait une vanit
purile; et un esprit circonspect, comme le sien, devait trembler 
l'ide d'un remaniement complet de la socit. Combien d'preuves 
faire et d'obstacles  surmonter, pour un homme nouveau dans le
gouvernement! car, jusqu'alors, Louis XVIII n'avait rien fait, et il en
tait aux simples thories. Ajoutez que ses infirmits devaient
paralyser en partie ses actions. Ce prince a t entran, sans s'en
douter, dans d'immenses difficults. Il les aurait vites s'il se ft
content de l'ordre tabli en le modifiant.

Il tait donc infiniment prfrable de s'en tenir  ce dernier parti.
Louis XVIII, voulant absolument faire du nouveau et devenir roi
lgislateur, s'y est pris trangement. Il aurait d se borner, pour le
moment,  pourvoir aux ncessits de l'poque, reconnatre le principe
qui rgle la matire, et, aprs s'tre rendu compte de ce qui constitue
une charte, en jeter seulement les bases.

Une charte est tout entire dans la division des pouvoirs et dans la
fixation de leurs attributions. Quand ces dispositions sont clairement
tablies, la charte est faite. La plus courte est la meilleure; car ce
qui est inutile devient nuisible. L'introduction de dispositions
rglementaires est funeste, en mettant obstacle aux changements rendus
ncessaires par les nouvelles circonstances. Les lois ne peuvent tre
ternelles. Destines  exprimer les besoins de la socit, elles
doivent changer avec eus et se modifier lorsque le temps en dveloppe de
nouveaux. On pourrait les comparer aux vtements dont ni les dimensions
ni mme la forme ne peuvent galement convenir  l'enfance,  l'ge mr
et  la vieillesse. Mais le mode de faire les lois doit tre fix, et
c'est l ce qui constitue la charte d'un peuple.

Quand le lgislateur a dit: le trne sera occup par telle famille et on
y succdera de telle manire, il y a une Chambre de pairs hrditaires 
laquelle le roi nomme; il y a une Chambre de dputs qui a telles
attributions et o on est admis par telle lection; quand enfin on a
dtermin ce qui est du ressort de la loi et ce qui est du domaine des
ordonnances, ds ce moment une constitution est faite.

Il fallait en outre concilier les anciens intrts avec les nouveaux, en
faisant un trait de paix entre eux, et consacrer tout  la fois la
vente des biens des migrs et une indemnit pour les anciens
propritaires. Cet ouvrage ainsi termin, toutes les questions
importantes taient rsolues et le nouvel ordre politique fond.

La chose la plus grave tait sans doute le mode de nomination  la
Chambre des dputs; et c'est prcisment celle qu'on a vit de
dcider. Au lieu de prononcer d'une manire dfinitive sur cette
importante question, on s'est jet dans une multitude de dispositions
rglementaires, on a cr  plaisir des difficults superflues. En
Angleterre, un axiome dit: _Le Parlement peut tout faire, except de
changer un homme en femme_, et cela est raisonnable. Les pouvoirs qui
reprsentent la socit ne peuvent avoir de limites dans leur action. La
socit ne peut pas prir par respect pour une phrase crite. Ce qui est
contraire au bien de l'tat doit pouvoir tre chang, mais, bien
entendu, par ceux qui, appels  tre juges de ses besoins, sont
investis par la loi du droit et du devoir d'intervenir suivant les
formes consacres. Ces vrits n'ont pas t senties  cette poque
mmorable, et aussi on a fait une oeuvre mauvaise. Au surplus, on avait
choisi un trange rdacteur. Beugnot, homme d'esprit, mais sans
opinion, sans aucun principe, prtendant se concilier tout le monde et
se plaisant dans une sorte de courtisanerie, fut charg de ce travail
important.

Tel est l'homme dont M. de Talleyrand fit choix pour tre notre Solon et
notre Lycurgue.

Malgr cela, la Charte, toute vicieuse qu'elle tait, donnait au roi un
immense pouvoir et des moyens de gouvernement si tendus, qu'avec le
moindre talent il tait facile de fonder son autorit d'une manire
durable; mais les divers ministres se sont plu, par amour d'une fausse
popularit,  l'amoindrir. Ils sont arrivs ainsi jusqu'au moment o le
dernier de tous a fait crouler le trne par une ineptie sans exemple.
Chose trange  dire, mais d'une exacte vrit, c'est le ministre le
plus royaliste, celui de M. de Villle, c'est celui-l mme qui a le
plus dpouill le roi de ses prrogatives, tant le besoin de popularit
tait la maladie universelle alors!

Le roi fit son entre le 3 mai. Un temps magnifique, la prsence d'une
population immense et la plus vive allgresse donnrent  cette
solennit le plus grand clat. Il y avait dans les esprits une joie
impossible  exprimer, la mme que le 12 avril, mais avec plus de calme.
Ce n'tait plus l'agitation que donne l'esprance, c'tait la
satisfaction que donne la possession.

Le roi se rendit d'abord  Notre-Dame, o un _Te Deum_ fut chant. Il
alla ensuite s'tablir au palais des Tuileries.

Une circonstance inaperue montra, ds les premiers jours, la maladresse
et l'ignorance des choses et des hommes dont les Bourbons, dans leurs
diffrents actes, devaient sans cesse offrir la preuve. Une partie de la
vieille garde tait caserne  Paris; d'elle-mme elle alla se placer
aux postes qu'elle tait dans l'usage d'occuper au chteau; mais on la
fit vacuer pour l'y faire remplacer par un dtachement de la garde
nationale  cheval, compos de jeunes gentilshommes qui venaient offrir
leurs services et demander des emplois.

Pour des gens du moindre jugement, il tait de bon augure et d'une
importance capitale de voir ces vieux soldats, ces vtrans, s'empresser
de venir d'eux-mmes se rallier autour du nouveau souverain. Cette
troupe, l'lite de l'arme, non-seulement par sa bravoure, mais encore
par sa bonne conduite, tait compose des meilleurs sujets des rgiments
qui les avaient fournis. Leur prtention et leur ambition taient
d'environner le trne. Les priver d'un droit dont ils taient en
possession et acquis au prix de leur sang tait une injustice, et les
mcontenter, une grande faute. En les comblant et en les traitant avec
considration et confiance, on les attachait pour toujours au nouvel
ordre de choses. La vieille garde tant dvoue, l'arme suivait. Tout
est exemple et imitation chez les hommes, et particulirement dans les
troupes. Quand la tte de l'arme est satisfaite, le reste est facile 
contenter.

Il en tait de mme pour les gnraux. En traitant bien les principaux,
et satisfaisant l'ambition des trente les plus renomms, les autres ne
devaient plus inquiter. Ils auraient t dociles, empresss et
nullement  craindre; mais loin de l, sauf quelques belles paroles,
tous les actes ne cessrent de menacer l'existence de tous et de chacun.

Louis XVIII se pntra de l'ide fausse que le rtablissement complet de
la maison du roi, telle qu'elle tait avant la rforme opre par M. de
Saint-Germain, tait une action prudente et politique. Aussi s'en
occupa-t-il sur-le-champ. On l'augmenta mme de deux compagnies de
gardes du corps, donnes  deux marchaux, au prince de Neufchtel et 
moi.--Un corps d'officiers faisant fonction de soldats n'est plus de
notre temps. En le formant d'individus qui, n'ayant jamais servi, ne
pouvaient mriter les grades qu'on leur prodiguait, on proclamait, en
prsence d'une arme dans laquelle des grades pareils avaient t le
prix des plus grands travaux et des plus grands dangers, on proclamait,
dis-je, l'intention de donner bientt aux nouveaux venus une prfrence
dcide sur les anciens, et de rendre les premiers l'objet de toutes les
faveurs.

Cette cration d'une multitude d'emplois d'officiers suprieurs semblait
avoir pour objet de prparer le remplacement de tous les colonels et
lieutenants-colonels de l'arme. Aussi ceux-ci avaient une grande
inquitude et une sorte d'effroi. Si on avait fait cette cration avec
plus de rserve et plus de discrtion, si on avait exig des services
antrieurs pour tre admis dans la maison du roi, comme on l'a fait
depuis pour les gardes du corps, le mal et t moindre. C'et t un
moyen de donner une espce d'activit  quelques-uns des officiers que
la rduction sur le pied de paix devait mettre sans emploi, et lier la
maison du roi  l'arme. Je m'imposai cette rgle dans l'organisation de
ma compagnie. Sur trois cent quarante gardes qui la composaient, je
plaai comme simples gardes vingt-sept capitaines de l'arme,
soixante-cinq lieutenants et sous-lieutenants, et cent quatre-vingts
ayant servi comme sous-officiers ou soldats. Aussi ma compagnie fut-elle
trs-promptement organise, et prsenta-t-elle en peu de mois
instruction et discipline. Mes camarades agirent autrement. Une belle,
bonne et estimable jeunesse, mais sans instruction et sans esprit
militaire, entra dans leurs compagnies. Les anciens gardes du corps
tant vieux, uss et ignorants, et les capitaines des gardes incapables,
ces compagnies n'avaient encore aucune consistance, quand la rvolution
du 20 mars 1815 nous surprit.

Convaincu qu'en toute chose une vrit fondamentale doit servir de base
et de rgle, et que si on ne la dcouvre pas on marche au hasard, je me
demandai ce qui devait distinguer une maison du roi de toute autre
troupe, et quel tait le but particulier  remplir en la formant.

Une maison militaire, compose uniquement d'officiers, a pour objet
principal de mettre la vie du roi  l'abri des dangers qu'elle peut
courir. Ceux qui y sont admis doivent donc offrir des garanties
particulires de fidlit. Or ces garanties se trouvent non-seulement
dans la moralit et la bravoure de chaque individu, mais encore dans les
sentiments de sa famille dont il est comme le reprsentant, et qui lui
sert de caution. D'aprs cela, il faut qu'il appartienne  une classe
leve de la socit.

Un autre motif dmontre aussi la ncessit d'une semblable composition;
c'est celui de donner  ce corps la considration qui lui est
ncessaire. En effet, un officier sans commandement, faisant fonction
de soldat, n'a pas droit  une considration suprieure  celle qui lui
appartient comme individu. Un capitaine de grenadiers de la moindre
extraction aura toujours de l'importance par son commandement; mais un
garde du corps, homme du peuple, ne serait pas respect, et son grade,
que rien ne motive (car les grades ont t uniquement imagins et
institus pour tablir les commandements et assurer l'obissance), le
rend presque ridicule. Ainsi, dans l'arme, la considration rsulte
pour les officiers de leur autorit, tandis que, dans ces corps
d'officiers, elle dpend de la nature des individus. Il faut donc
observer avec soin la rgle de choisir les gardes du corps dans la
classe aise, noble ou vivant noblement, c'est--dire parmi cette
bourgeoisie estimable et nombreuse en France, dont l'existence est, 
peu de chose prs, celle de la noblesse. Sans cette condition, les corps
d'exception sont plus nuisibles qu'utiles.

Un dernier but doit tre de satisfaire les dsirs de service que cette
classe moyenne prouve, sans donner  l'arme un dveloppement dans ses
cadres, que les finances de l'tat ne supporteraient pas, en lui
procurant une position convenable et en rapport avec une bonne ducation
et une origine honorable. Mais, pour ne pas l'loigner des principes
militaires, il faut que ce soit parmi les sous-officiers des diffrentes
armes, et aprs un service d'un temps dtermin. Alors il en rsulte un
avantage pour l'arme, puisque l'avancement des sous-officiers est plus
rapide, ayant  pourvoir aux besoins des cadres extrieurs.

J'ai suivi ces rgies ponctuellement, et j'ai eu toujours gard 
l'origine et aux services; aussi ma compagnie fut-elle  l'instant mme
aussi belle et aussi bonne qu'on pouvait le dsirer. Les individus que
je choisis ayant des droits antrieurs, je pus les faire valoir,
solliciter et obtenir pour eux des rcompenses. Ma position tant
trs-favorable, ils furent combls. Il en rsulta de leur part un grand
attachement pour moi, et par suite de cela j'acquis l'affection de toute
la maison du roi. Aussi, quand plus tard ma compagnie fut rforme, 
chaque nouvelle de la retraite d'un capitaine des gardes, le bruit
courait-il que j'tais destin  le remplacer.

On forma donc six compagnies de gardes du corps, fortes, avec les
surnumraires, de quatre cents hommes chacune, et quatre compagnies,
dites compagnies rouges, une des gendarmes de la garde, une de
chevau-lgers et deux de mousquetaires. Cette formation donna lieu  la
cration de cinq mille officiers subalternes, suprieurs ou officiers
gnraux. On peut juger d'un coup d'oeil de l'effet produit sur
l'arme, au moment mme o les rformes les plus grandes et les plus mal
entendues venaient frapper une multitude de braves officiers, couverts
de gloire et dans la force de l'ge. En mme temps, comme on voyait dans
les nominations intempestives des dispositions prparatoires pour
remplacer les officiers actuellement en possession des emplois dans les
troupes, l'avenir ne promettait pas de ddommagements aux malheurs
prsents. L'abb Louis, par un calcul dur et sordide, fit mettre  la
rforme un grand nombre de ces officiers, dans le moment mme o il
tait si important de s'attacher l'arme, de lui donner de la scurit
et d'adoucir ce que les changements prsents pouvaient avoir de pnible
pour elle; et tout cela pour une conomie de deux millions, quand la
maison du roi en devait coter plus de trois. On aura peine  comprendre
une conduite si injuste et si impolitique.

Pendant l'migration, les Bourbons n'avaient accord aucun grade, aucun
avancement. Mesure trs-sage et donnant la preuve de leur considration
pour les grades militaires. Cette mesure avait t observe si
religieusement, qu'en 1814, quand tous les anciens officiers gnraux
reparurent, il n'existait que quatre lieutenants gnraux, MM. de
Viomenil, de Vaubecourt, de Coigny et de Bthisi. Tous les autres
taient marchaux de camp. Mais Dupont, voulant plaire  tout le monde,
prodigua les grades de la manire la plus coupable et la plus insense.
Sur sa proposition, des avancements furent donns, et les effets
rapports  des poques passes et trs-loignes. Il en rsulta une
confusion extrme, et l'alarme la mieux fonde dans l'tat-major gnral
de l'arme.

Une circonstance en apparence futile eut une influence fcheuse sur
cette prodigalit de grades et sembla y ajouter encore. Le roi crut
plaire  l'arme, en adoptant, en opposition aux usages de la cour de
France, l'habit militaire pour son costume habituel, au lieu de
reprendre l'habit habill que les rois de France avaient constamment
port depuis cent ans.  son exemple, tous les courtisans, tous les
individus investis de charges  la cour, en firent autant. C'tait
d'ailleurs une manire conomique de se faire une garde-robe. Mais,
aucun d'eux n'ayant servi depuis vingt ans, ils se trouvrent en
possession seulement des grades qu'ils avaient eus dans leur jeunesse,
et chacun se trouva avoir une paulette qui ne donnait pas un rang en
harmonie avec la dignit dont il tait investi. Par exemple, M. de
Brz, grand matre de crmonies, tait capitaine. Cette mesquine
distinction faisait souffrir son amour-propre. Beaucoup d'autres taient
dans un cas semblable. Chacun donc voulut de grosses paulettes ou des
broderies. Si Louis XVIII et repris l'habit habill, tout le monde et
fait de mme. Je dois dire qu'en cette circonstance M. de Blacas montra
du jugement et un bon esprit. Il s'opposa, tant qu'il le put,  cette
espce de dvergondage dans la distribution des grades et refusa 
plusieurs reprises l'avancement dont Dupont voulait le gratifier.

Avant d'aller plus avant, je chercherai  faire connatre Louis XVIII,
tel que j'ai cru le voir. Louis XVIII tait un compos de qualits et de
dfauts fort opposs. Il prsentait les plus grands disparates dans ses
habitudes et dans son caractre. Ayant adopt quelques ides nouvelles,
il tenait du doctrinaire; mais ses habitudes et ses moeurs taient
toutes de Versailles et rappelaient ses premires annes. Ainsi en lui
se livrait un combat perptuel entre les ncessits dans lesquelles il
tait plac, ses opinions et ses gots. Ces combats ont plus d'une fois
rendu la marche de son gouvernement incertaine et vacillante. Son esprit
beaucoup trop vant, et en ralit d'assez peu d'tendue, tait souvent
faux. Sa mmoire prodigieuse et son instruction trs-grande en
littrature lui donnaient le moyen de faire les tours de force les plus
extraordinaires et d'blouir ses auditeurs; mais il tait au-dessous de
la plus mince discussion. Son cerveau, propre  tout retenir, ne
produisait rien. Jamais il n'alla jusqu' un troisime raisonnement
pour dfendre une opinion adopte d'avance. Son caractre avait de la
modration, peu de franchise et assez de bont. On trouvait en lui de la
sduction dans les manires, de la grce dans le langage, de la
coquetterie dans les paroles, et une puissance et une autorit dans le
regard que je n'ai vu  personne au mme degr. On le savait faible, et
malgr cela il imposait, il tait assez gnreux, et mme grand et
dlicat dans ses largesses. Son orgueil bourbonien tait tellement
exagr et absurde, que lui, si redevable aux souverains de l'Europe,
imagina dans deux circonstances de prendre le pas sur eux et chez lui.
Donnant  dner  l'empereur d'Autriche,  l'empereur Alexandre et au
roi de Prusse, il passa le premier pour se mettre  table. Dans une
autre occasion, tant plac sur un balcon pour voir dfiler les troupes,
il avait fait placer un fauteuil pour lui et des chaises pour eux. Les
souverains restrent debout, et il fut suppos que le roi tait plac
dans un fauteuil  cause de ses infirmits.

Solennel dans les petites choses, Louis XVIII croyait se faire admirer
par des phrases dites avec prtention, souvent trs-ridicules. Son
organisation tait incomplte et bizarre: avec une bonne tte et un bon
estomac, le reste du corps tait si mal conform, qu' un ge peu avanc
encore il pouvait  peine marcher. On sait, sous d'autres rapports,
avec quelle parcimonie et quelle rigueur la nature l'avait trait; et,
malgr cela, il avait beaucoup de prtention  des facults qu'il
n'avait jamais possdes. Il racontait les succs de sa jeunesse, et
faisait,  cette occasion, des contes dpourvus de toute vrit. Il
aimait les histoires licencieuses. On connat ses amours trop clbres
dans ses dernires annes, o une femme bien ne s'est prostitue aux
caprices d'un vieillard infirme et impuissant. Ayant beaucoup vu, il
savait une multitude d'anecdotes, qu'il contait agrablement. Mais ceux
qui, comme moi, l'ont approch d'une manire habituelle pendant beaucoup
de temps, les savaient toutes par coeur; et, quoiqu'il ne pt l'ignorer,
il n'en faisait jamais grce dans l'occasion. Il tait minemment poli
et matre de maison rempli d'attentions.

L'uniformit de l'emploi de son temps tait incroyable. Dans les temps
ordinaires, jamais il ne faisait chaque jour autre chose que ce qu'il
avait fait la veille. Il se levait  sept heures; il recevait le premier
gentilhomme de la chambre ou M. de Blacas  huit heures;  neuf heures,
il avait quelque rendez-vous d'affaire;  dix heures, il djeunait avec
le service et les personnes autorises, une fois pour toutes,  y venir
tous les jours, les titulaires des grandes charges et les capitaines
des compagnies de la maison du roi. Aprs le djeuner, qui dura d'abord
vingt-cinq minutes, et qui, avec le temps, devint beaucoup plus long, on
passait dans son cabinet, o une conversation s'entamait. Madame la
duchesse d'Angoulme et une ou deux de ses dames djeunaient toujours
avec lui.  onze heures moins cinq minutes, elle se retirait, et alors
quelque histoire graveleuse, tenue en rserve, tait raconte par le roi
pour gayer ses auditeurs.  onze heures, il congdiait son monde. Alors
commenaient pour lui les audiences accordes aux particuliers, et cela
jusqu' midi.  midi, il se rendait  la messe avec son cortge,
toujours compos au moins de vingt personnes. Au retour de la messe, il
recevait ses ministres quand ils avaient  lui parler, ou son conseil,
qu'il tenait une fois par semaine. Ce conseil ne durait jamais une
heure. Lorsque, quelques annes plus tard, madame du Cayla fut dans les
bonnes grces du roi, c'tait toujours le mercredi, aprs le conseil,
qu'elle arrivait. Elle restait deux ou trois heures avec lui sans que
personne pt entrer. Les autres jours, il passait une heure ou deux 
crire ou  lire et  faire des plans de maison, qu'il jetait ensuite au
feu. Arriv  deux, trois ou quatre heures, suivant la saison, il allait
 la promenade, et faisait quatre, cinq, jusqu' dix lieues, dans une
grosse berline, sur le pav, les chevaux courant ventre  terre,
accompagn d'une nombreuse escorte. Louis XVIII avait cinq promenades
fixes, traces d'avance et toujours les mmes. Des relais d'attelage et
des dtachements de troupes, placs de distance en distance, employaient
jusqu' trois cents chevaux. Il dnait  six heures en famille, mangeait
beaucoup, et avait des prtentions lgitimes  la gourmandise. Le dner
durait jusqu' sept heures environ. La famille royale restait runie
jusqu' huit heures, et puis se retirait.  huit heures, tout ce qui
avait le droit d'entrer chez le roi, sans audience pralable, et qui
voulait lui parler en particulier, pouvait demander  tre admis, et
tait reu  son tour. Un ou deux ministres y venaient presque chaque
jour.  neuf heures, il sortait dans la salle du conseil, et donnait
l'ordre, c'est--dire le mot d'ordre du chteau. Un certain nombre
d'individus avait le privilge d'y venir, et ils en profitaient pour lui
faire leur cour. L'ordre durait ordinairement vingt minutes, et, aprs
avoir dit un mot  chacun, il se retirait. Alors arrivait M. Decazes,
pendant le temps de son ministre. Le roi, aprs tre rest seul avec
lui jusqu' onze heures, se couchait.

Louis XVIII avait quelquefois des mots heureux; plusieurs ont t
conservs. Il tait d'une exactitude extrme. Un jour qu'on le
remarquait, il dit cette phrase connue: L'exactitude est la politesse
des rois.--Souvent aussi ses paroles avaient une sorte de niaiserie
prtentieuse. J'en pourrais citer beaucoup, mais en voici deux que ma
mmoire me rappelle en ce moment.

Nous tions  djeuner, et j'envoyai demander de la poularde  M. de
Luxembourg, plac presque en face du roi. Au lieu de m'envoyer, comme il
est d'usage, une aile ou une cuisse, il se mit  lever des aiguillettes,
comme on fait au canard. Le roi, s'en apercevant, lui dit: Monsieur de
Luxembourg, mais comment servez-vous donc cette volaille? Et celui-ci,
avec un ton niais qui lui tait particulier, lui rpondit: Mais, Sire,
c'est  l'anglaise. Le roi lui rpondit d'une voix de tonnerre: 
l'anglaise!  l'anglaise! soyons Franais avant tout. Il crut avoir dit
un mot  la Louis XIV et la plus belle chose du monde.

Dans les dernires annes de sa vie,  l'poque de l'expdition
d'Espagne par M. le duc d'Angoulme, on parlait un soir  l'ordre avec
loge de ses oprations; et lui, prenant la parole, dit: Il y a
longtemps que les Espagnols connaissent mon neveu. En 1815,  sa voix,
ils se sont arrts et ont rebrouss chemin. (Effectivement, M. le duc
d'Angoulme vint interposer ses bons offices pour empcher l'entre des
Espagnols, alors superflue, puisque le roi tait  Paris et que les
provinces du Midi s'taient prononces en sa faveur.) Sa voix les a
frapps de crainte. Cet vnement m'a rappel ce beau passage d'Homre
o, racontant la fuite des Grecs devant les Troyens, ceux-ci furent
frapps de terreur et abandonnrent leur poursuite  la voix d'Achille
qu'ils avaient reconnue. On imagine qu'un sourire moqueur de
l'auditoire accueillit cette citation.

Louis XVIII avait de la pdanterie et tenait du rhteur dans sa manire
de s'exprimer, et cependant il ne savait pas parfaitement le franais.
Je le lui ai entendu dire  lui-mme; et, quoique assurment il parlt
trs-bien, il avait cependant raison, car j'ai remarqu quelquefois des
fautes dans son langage. Son caractre tait faible, et il avait besoin
d'tre domin; mais il avait le premier degr de force, qui rend fidle
et obissant  celui que l'on a pris pour matre. Le comble de la
faiblesse, c'est d'appartenir au dernier qui nous parle. Il avait
horreur de prendre un parti. Se dcider tait pour lui un supplice.
Aussi un ministre habile ne pouvait mieux faire que de toujours lui
prsenter des solutions toutes faites. Je l'ai entendu dire  M. de
Bonnet, homme de beaucoup d'esprit, qui a pass de longues annes prs
de lui et dans son intimit. Quand on lui prsentait des doutes, il
entrait dans une incertitude qui ajournait souvent un rsultat dsir et
pressant. Sans doute on finissait par l'obtenir, mais d'une manire
moins avantageuse. Il fallait lui dire: Sire, il faut faire telle
chose; il n'y a pas  hsiter; c'est une chose vidente. Et tout tait
aussitt termin.

En rsultat, Louis XVIII tait plutt un homme de sens qu'un homme
d'esprit. Il avait de la gnrosit dans le coeur et de la bont quand
les passions de son entourage ne l'empchaient pas de se montrer tel
qu'il tait. Sa paresse naturelle, comme ses infirmits, tait d'accord
avec la modration de son caractre. Il n'avait aucune superstition, et
ses pratiques religieuses taient plutt d'tiquette que de foi et de
conviction. Il ne manquait pas de courage, mais possdait le courage
passif, propre aux Bourbons. Sa mort a t digne d'admiration. Ce prince
a t grand et fort dans cette circonstance o tant d'hommes sont
faibles; il a vu arriver sa fin avec un calme, une rsignation qui
m'inspirrent dans le temps une profonde admiration. Il s'est montr
avec la physionomie d'un sage de l'antiquit au moment de cette grande
preuve.

Le 4 juin, la Charte fut proclame et le nouvel ordre de choses
constitu. Une sance royale le consacra, et les Chambres, runies pour
la premire fois, prtrent serment en prsence du roi. On tablit de
la manire la plus explicite le droit divin, tandis qu'il et t sage,
la question tant rsolue par le fait, de laisser tout dans le vague.
Les mots de charte octroye et d'ordonnance de rformation dplurent,
donnrent sur-le-champ des arguments spcieux aux mcontents, et agirent
puissamment auprs des esprits inquiets et dfiants. Combien tout et
t facile si l'on et adopt et continu l'ordre ancien, le rgime
imprial, amlior et modifi! Tout et coul de source, et aucune
question ardue n'aurait t leve. La Chambre des dputs fut forme de
l'ancien Corps lgislatif, en attendant une autre Chambre qui serait
choisie d'aprs un nouveau mode d'lection. La Chambre des pairs fut
compose d'une manire systmatique et raisonnable. On prit, pour en
faire la base, la plus grande partie de l'ancien Snat. On y joignit les
anciens ducs et pairs, un certain nombre d'individus appartenant  de
grandes familles anciennes, et presque tous les marchaux et les
illustrations nouvelles. Une chose fcheuse, maladroite et injuste, fut
de n'y pas comprendre Massna, dont le nom glorieux marque d'une manire
si clatante dans notre poque. On en vint jusqu' disputer  cet homme
illustre la qualit de Franais, comme si tant de services rendus, tant
de batailles gagnes pour la France, ne l'avaient pas naturalis de
fait! Le traiter avec faveur tait une dmarche habile et politique. Il
tait monstrueux et absurde de manquer ainsi  la plus rigoureuse
justice envers un de ceux qui avaient le plus contribu  illustrer le
nom franais, la conduite tenue alors fut le rsultat d'une de ces
inspirations funestes qui devaient se renouveler si souvent dans la
suite.

Le roi avait t prcd ou rejoint par ses deux neveux, les ducs
d'Angoulme et de Berry. J'aurai tant d'occasions de parler du premier
que j'en dirai peu de chose ici. Seulement il parut dpourvu de grce et
d'esprit. M. le duc de Berry semblait lui tre fort suprieur. On
remarqua en lui du mouvement, de la gaiet, le got des beaux-arts et
des plaisirs. Les jeunes officiers gnraux attachs  l'tat-major de
l'Empereur, ces courtisans qui avaient port  l'arme l'esprit des
cours, esprit mille fois plus funeste et plus rvoltant sur le terrain
de la guerre o la vrit, la franchise, le dvouement, devraient seuls
rgner; ces militaires, dis-je, aprs avoir dvor autrefois bien des
faveurs sans partager les dangers, crurent qu'il y avait encore pour eux
bonne cure  faire avec le nouvel ordre de choses. Aussi se
prcipitrent-ils sur les pas et autour de M. le duc de Berry, qui
d'abord en fut flatt. Mais bientt aprs la brusquerie habituelle de
ce prince, cette manie de singer Napolon dans ses carts et ses
dfauts, que rien chez lui ne pouvait ni justifier ni excuser, et les
symptmes qui semblrent bientt annoncer le peu de solidit de la
Restauration, les refroidirent pour le nouveau matre de leur choix.
Enfin, la catastrophe du 20 mars 1815 les ayant jets dans le parti de
la trahison et de la rvolte, ils devinrent dcidment et restrent plus
tard les ennemis des Bourbons. Ds ce moment, ils ne ngligrent aucun
des moyens en leur pouvoir pour leur nuire.

Ici commence pour moi une srie de chagrins et de tribulations que la
force de ma conscience, la puret de mes intentions et le sentiment de
ce que j'ai fait pour mon pays m'ont donn la force de supporter.

Les calomnies les plus horribles s'attachrent  mon nom. On se rappelle
mes efforts inous, incessants pendant la campagne de 1814. Je crois
pouvoir le dire, sans tre injuste envers aucun de mes camarades: dans
cette campagne j'ai fait plus que les autres, et, si la chute du
gouvernement n'et pas t le rsultat dfinitif, l'opinion m'aurait
fait une assez grande part dans la gloire de cette poque.

Ce combat de Paris, o certes j'ai rempli largement mon devoir de
gnral et de soldat, fut l'objet des plus injustes et des plus
odieuses accusations. On dit et on rpta que la capitulation avait t
un crime et une trahison, lorsque je m'tais, pour ainsi dire, dvou
seul  l dfense de cette ville[3]. Ces bruits, rpandus dans les lieux
les plus bas, colports par la haine et les intrts froisss, prirent
du crdit. Plein du sentiment de ma propre dignit, des souvenirs de ce
que j'avais fait, je me crus au-dessus de la calomnie. Je m'imaginai
qu'il tait indigne de moi de rpondre, et j'eus tort. J'ai port la
peine de mon orgueil; mais une circonstance particulire influa
puissamment sur ma destine. En donnant du crdit  mes accusateurs, de
l'union  mes ennemis, elle a modifi mon existence d'une manire
funeste. Aussi elle doit entrer dans mes rcits. Je parlerai donc une
fois avec dtail de mes chagrins domestiques, afin de ne plus revenir
dans la suite sur ces pnibles souvenirs.

     [Note 3: Ces infmes accusations furent corrobores plus
     tard par l'odieuse proclamation de l'Empereur, date du golfe
     de Juan, le 1er mars 1815. Voici comment, peu d'annes aprs,
     ces calomnies furent rfutes par lui-mme dans ses Mmoires.

     En critiquant l'ouvrage du gnral Roguat, intitul
     _Considrations sur l'art de la guerre_, l'Empereur dit:

     Le marchal Marmont n'a point trahi en dfendant Paris.
     L'arme, les gardes nationales parisiennes, cette jeunesse si
     brillante des coles, se sont couvertes de gloire sur les
     hauteurs de Montmartre; mais l'histoire dira que, sans la
     dfection du sixime corps, aprs l'entre des allis 
     Paris, ils eussent t forcs d'vacuer cette grande
     capitale; car ils n'eussent jamais livr bataille sur la rive
     gauche de la Seine, en ayant derrire eux Paris, qu'ils
     n'occupaient que depuis trois jours; ils n'eussent pas viol,
     certes, toutes les rgles de la guerre. Les malheurs de cette
     poque sont dus aux dfections des chefs du sixime corps et
     de l'arme de Lyon, et aux intrigues qui se trouvrent dans
     le Snat.

     Ainsi l'Empereur rend justice  ce que la dfense de Paris a
     eu de brillant et d'hroque.

     Il est assez connu que la bataille s'est livre sur les
     hauteurs de Belleville et de Romainville, occupes par le
     sixime corps seul; c'est donc aux troupes qui le composaient
     et  leurs chefs que le mrite en appartient.

     La garde nationale n'a figur en rien dans l'action; au del
     du canal de Saint-Denis et  Montmartre,  peine quelques
     coups de fusil ont-ils t tirs, et c'est l seulement qu'il
     y avait quelques bataillons de garde nationale; quant aux
     coles, elles sont restes loignes du combat, et n'ont pas
     mme pris les armes,  l'exception d'un dtachement de
     l'cole polytechnique qui servit aux batteries, en avant de
     la barrire du Trne, batteries qui, places ainsi contre
     tout calcul raisonnable, furent prises par les chevau-lgers
     wurtembourgeois, aprs avoir seulement tir quelques coups de
     canon.

     Les malheurs de l'poque ne sont pas venus de la dfection
     dont parle Napolon; ils ont t la consquence force des
     maux dont Napolon avait accabl la France et l'Europe, et
     qui ont soulev le monde entier contre lui, tous ses allis,
     mme ceux de sa famille, et la presque universalit des
     Franais.

     Ils ont t la consquence de la perte de un million cinq
     cent mille hommes en moins de dix-huit mois, sacrifis d'une
     manire qui rappelle les folies de l'antiquit, et, sous le
     rapport militaire, en 1814, de la dsobissance formelle du
     vice-roi d'Italie, qui, rappel avec son arme pour dfendre
     la France, est rest en Italie, malgr la dfense de son pre
     adoptif, et s'est occup de ngociations dont le but tait de
     le faire monter sur le trne, en le sparant de la cause
     franaise au moment o celle-ci succombait.

     Napolon oubliait-il donc, quand il parle de livrer bataille
     aux deux cent mille hommes qui occupaient Paris, qu'ils
     avaient t reus avec des transports frntiques de joie;
     oubliait-il que, lorsque le sixime corps a fait son
     mouvement sur Versailles, mouvement _excut contre mes
     ordres formels, qui par consquent ne m'appartient pas_, et
     que j'ai dplor plus que personne; oubliait-il, dis-je, QUE
     DJ DEPUIS QUINZE HEURES IL AVAIT ABDIQU PAR SUITE DE LA
     PRESSION DE SES LIEUTENANTS CONTRE LUI  FONTAINEBLEAU?

     tait-ce sous de pareils auspices, et avec de misrables
     dbris, qu'il pouvait tre question de tenter encore la
     fortune?

     Au moment o je relis ces _Mmoires_, un crit publi 
     l'occasion de la mort de Joseph Bonaparte me tombe sous la
     main. Sa lecture peint d'une manire si vraie et si vive la
     situation dans laquelle Napolon avait mis la France et
     s'tait mis lui-mme en 1814, que je ne puis me refuser  le
     consigner en grande partie  la fin de ce volume; se
     composant uniquement de pices officielles crites  l'poque
     des vnements, on ne peut rvoquer en doute l'exactitude des
     faits qu'il rappelle[A].

     On se demande avec tonnement quelle avait t la chute de la
     volont et de l'activit de Napolon, pour avoir laiss
     tomber la France dans un pareil excs de misre, dans un
     manque absolu d'armes, au point d'tre oblig de distribuer
     des piques aux nouvelles recrues.

     Sans doute, un million cinq cent mille hommes dtruits
     avaient d puiser les arsenaux; mais, quand aprs les
     dsastres de Leipzig, il tait vident qu' moins d'une paix
     faite subitement sur la frontire l'ennemi n'hsiterait pas 
     la franchir, ne fallait-il pas mettre en usage les moyens
     puissants qui, vingt ans auparavant, avaient servi 
     satisfaire nos besoins,  assurer notre salut?

     On sait qu'en se bornant  un modle grossier, mais capable
     d'un bon service, Paris peut fournir plusieurs centaines de
     mille fusils par mois.

     Comment! le trsor imprial est vide: quelques rares mille
     francs peuvent  peine en sortir chaque jour, et, faute
     d'argent, on ne peut ni acheter des chevaux ni confectionner
     des habits, des harnais etc., etc., et des demandes
     ritres, adresses  Napolon par son frre, ne peuvent
     parvenir  faire ouvrir le coffre-fort du domaine
     extraordinaire; c'est quand tout s'croule que les illusions
     mensongres entranent une si singulire parcimonie!

     Le passage du Rhin avec deux cent cinquante mille hommes,
     auxquels on n'a pas mme quarante mille hommes de dbris 
     leur opposer, annonce suffisamment que le champ de bataille
     s'tendra jusqu' Paris; et cependant on n'excute pas de
     travaux dfensifs. Bien plus, le 17 mars, Napolon n'a pas
     mme approuv et arrt le projet des travaux dont la
     proposition lui avait t faite ds le commencement de
     l'anne.

     Comment expliquer une semblable conduite, si ce n'est que,
     plac constamment dans l'idal, il se berait de folles
     illusions, et qu'il prfrait s'exposer  une perte certaine
     plutt que de reconnatre d'avance un pril minent dont les
     esprits les moins clairvoyants taient frapps. Il n'a donc
     rien voulu prvoir ni rien prparer, et cependant avec une
     autre dtermination il avait des chances de salut. Car, s'il
     se ft abandonn  un mouvement gnreux sous les yeux des
     Parisiens, appuy  des ouvrages faits avec soin, avec le
     secours de tous les moyens matriels et moraux des habitants,
     dont les esprits eussent t lectriss, Napolon et obtenu
     une fin magnanime et glorieuse ou un triomphe immortel.

     (_Note du duc de Raguse_.)]

     [Note A: Les pices dont il est question ici font partie
     de la correspondance du roi Joseph, publies dans l'ouvrage
     ayant pour titre: _Mmoires et correspondance politique et
     militaire du roi Joseph, publis, annots et mis en ordre par
     A. Du Casse Perrotin_, ditteur, Paris, 1854. Voyez tome X,
     de la page 35  la page 218. On a jug inutile de reproduire
     ici ces lettres, quoiqu'elles semblent runies comme tout
     exprs pour dire ce que dit le duc de Raguse lui-mme dans le
     volume prcdent de ses _Mmoires_. (_Note de l'diteur._)]

Mes longues absences, et l'existence indpendante et brillante dont
jouissait madame de Raguse, avaient port leur fruit. Des chagrins de
toute espce avaient t mon partage. Revenu dans mes foyers, j'y
trouvai des habitudes que je ne pouvais supporter, habitudes tellement
prises, qu'il tait impossible de les combattre avec succs. Je me
bornai  vouloir, de la part de madame de Raguse, de la rserve. Je
calculai une existence toute de convenance; mais son caractre tait peu
propre  la conciliation, et elle trouva moyen de me rendre la vie
insupportable. Tout en elle tait passion et draison. Alors je rsolus
de me sparer d'elle  l'amiable et sans clat. Je poussai la
dlicatesse de ma conduite jusqu' renoncer volontairement aux avantages
de fortune qui rsultaient lgitimement de mon union avec elle.

Quand je l'avais pouse, elle m'avait apport en dot quinze mille
francs de rentes.  l'poque de mon mariage, j'tais riche, ou au moins
je le devins peu aprs. De grands traitements, qui augmentaient sans
cesse, des dotations considrables et tous les avantages d'une position
brillante qui, certes, avaient de beaucoup dpass les esprances
qu'elle avait pu concevoir en m'pousant, furent partags avec elle.

En ce moment, c'est--dire  l'poque de la rentre des Bourbons, elle
tait, par la mort de son pre, en possession d'une grande fortune,
tandis que mon existence avait dchu. Mes revenus tant diminus par le
fait de la Restauration, il et t juste, comme il tait de droit,
qu'aprs avoir pris sa bonne part de mes prosprits, je pusse jouir des
siennes; mais je dclarai qu'tant dtermin  ne plus vivre avec elle
je ne voulais pas de sa fortune. Ds ce moment nos intrts furent
distincts. J'allai me loger loin d'elle, et il fut convenu seulement
que, ne jouissant pas de sa fortune et renonant  son administration,
je n'en serais pas responsable.

Ma sparation la contrariait beaucoup. Elle craignait les effets qui en
rsulteraient pour elle dans l'opinion. Elle aurait trouv commode
d'avoir auprs du monde la protection de son mari, que la position
qu'elle avait prise lui rendait si ncessaire, et cependant elle
rpugnait  l'aider dans ses succs sociaux. Un jour, quand je croyais
encore possible de vivre avec elle, et lui ayant dit: Nous allons tenir
une bonne maison; il en rsultera de grands avantages pour ma position 
la cour, elle me rpondit: Ah! vous croyez que je vais vous servir de
marchepied! Rponse o la haine se montre  dcouvert, puisqu'elle
l'aveuglait mme sur ses propres intrts. Effraye cependant du
jugement du public et dans le but de l'garer sur les vritables causes
de notre sparation, elle n'hsita pas  runir autour d'elle mes
ennemis politiques, afin d'avoir des amis et des prneurs. Des amis,
hlas! le seul moyen, pour elle, d'avoir des gens qui en tinssent le
langage tait de servir leurs passions et de donner de bons diners.
Aujourd'hui, moins riche, elle est fort dlaisse, son caractre tant
tout  fait incompatible avec l'amiti. Ce sentiment divin exige un
coeur tendre, gnreux, de la justice, de la raison, de l'indulgence, et
une sorte d'galit au moins dans les rapports, si elle n'est pas dans
la nature des choses. Elle, au contraire, goste, passionne,
draisonnable, enfant gt, exigeante, imprieuse, voulait des esclaves,
et non des gaux. Du moment o la femme portant mon nom, qui, de prs ou
de loin, devait toujours partager mes succs et mon existence,
s'unissait intimement  mes ennemis, elle donnait le plus grand crdit
aux calomnies dbites contre moi.

Voil ce que madame de Raguse a t envers moi; voil mon principal
grief contre elle, celui que je ne saurais jamais lui pardonner. Elle a
tent de fltrir ma vie; mais, si elle n'y a pas russi, elle est
parvenue au moins  la dchirer. Pour finir enfin ce qui la concerne, je
dirai qu'au 20 mars (1815) son affection parut se rveiller; mais, comme
avant tout elle s'occupait toujours de ses intrts, et que nos affaires
d'argent n'avaient pas pu encore t dfinitivement rgles, elle me
demanda, en raison des chances que j'avais de prir dans la lutte, de
faire une disposition testamentaire qui lui donnt la jouissance des
bnfices de la communaut, afin de ne pas avoir de discussion avec mes
hritiers. J'eus la bont d'y consentir. Elle a dit et a rpt qu'elle
m'avait envoy des sommes considrables  Gand. Elle m'aurait peut-tre
donn quelque argent si je lui en avais demand; mais je n'en ai pas eu
besoin, et elle ne m'en a pas offert.

Les vnements qui m'ont fait quitter la France ont sembl rappeler en
elle quelques bons sentiments pour moi. J'ai tant de peine  har, je
trouve tant de douceur dans les sentiments opposs  la haine, que je me
suis montr sensible  son intrt. Voil une tche pnible acheve. 
prsent, je ne m'occuperai plus d'elle.

Je disposai des premiers moments de libert pour faire un voyage 
Chtillon et aller voir ma mre. Elle eut un grand bonheur  me
retrouver sain et sauf, aprs une vie si longtemps livre aux prils. Sa
sant tait chancelante, et je devais bientt la perdre. Heureusement
pour elle, elle chappa aux douleurs que lui auraient donnes les
Cent-Jours et ma proscription. Je m'occupai de mettre  excution les
embellissements projets depuis longtemps au manoir paternel. Le chteau
de Sainte-Colombe, qui touche Chtillon, plac dans une situation
charmante, tait susceptible de devenir un trs-beau lieu, une
magnifique habitation. Je suis parvenu  le rendre tel. Ce ne sont pas
ces embellissements qui ont caus la perte de ma fortune. Un homme
raisonnable ne se ruinera jamais par de semblables travaux. Il doit en
savoir d'avance le prix  peu prs; dans tous les cas, s'arrter quand
la somme qu'il lui faut dpasse ses moyens. C'est en faisant des
entreprises d'industrie que l'on se ruine facilement, parce que,
l'argent dpens devant produire, on se fait illusion sur les rsultats
et on exagre les esprances. On n'est pas arrt par une dpense
momentane, parce qu'on la regarde en quelque sorte comme un prt fait 
l'industrie qu'on exploite; mais le moment n'est pas venu de rendre
compte de cette partie des soucis et des tourments de ma vie.

Pendant mon premier sjour  Chtillon, Monsieur, depuis Charles X, en
route pour visiter le Midi, s'arrta vingt-quatre heures chez moi. Il y
reut tout ce que le voisinage avait de distingu. Il semait partout des
encouragements et des rcompenses. Il prodiguait les croix de la Lgion
d'honneur. Il en fit, ainsi que les princes ses fils dans leurs divers
voyages, une telle distribution, que je souponnai le gouvernement de
vouloir dconsidrer cet ordre; mais j'tais dans l'erreur. Peu aprs,
on fut tout aussi peu mesur dans la distribution de la croix de
Saint-Louis. On devait supposer que les Bourbons auraient d en tre
avares; mais ces princes n'ont jamais mis aucune mesure dans la
distribution de leurs grces. Quelquefois, sans motif, ils en sont
parcimonieux, et dans d'autres occasions leur bont allant jusqu' la
faiblesse, leur en fait faire un tel emploi, qu'il en diminue le prix.
Ce qui passe par leurs mains est bientt dmontis. On l'a vu, pour les
distinctions de tout genre, pendant les seize ans qu'ils ont rgn. Je
revins  Paris pour siger  la Chambre et m'occuper de l'tablissement
de ma compagnie de gardes du corps.

Les travaux de la Chambre furent peu de chose, et je n'y pris cette
anne aucune part. Le ministre prsenta une loi sur la presse, assez
mal faite et dont la discussion donna beaucoup de ridicule  l'abb de
Montesquiou. Benjamin Constant, le premier faiseur de pamphlets du
monde, rfuta tous ses arguments avec une supriorit remarquable, sans
sortir des bornes de la politesse et d'une bonne plaisanterie.

Ma compagnie, tablie  Melun, se livra  l'instruction avec ardeur.
J'avais plac, parmi les lieutenants et sous-lieutenants, des officiers
gnraux et suprieurs de cavalerie trs-distingus. Aussi fut-elle
promptement tout ce qu'un corps semblable peut devenir. Je m'attachai 
cette belle jeunesse, qui l, et partout ailleurs depuis, a justifi mon
estime et ma confiance.

Il y eut, vers le mois d'aot, un vnement de peu d'importance, mais
qui sert  peindre le caractre calme et indiffrent de Louis XVIII. Au
retour d'une chasse et d'une fte qu'avait donne le duc de Berry au
bois de Boulogne, M. de Blacas se rendit chez moi et me dit avoir
l'ordre du roi de me conduire chez lui sur-le-champ. Je m'y rendis; le
roi me dit: Je viens de recevoir l'avis que le prince de Wagram est en
correspondance avec l'le d'Elbe, et qu'il en a reu une lettre il y a
peu de jours. Comme il m'en a fait mystre, cette correspondance est
coupable. Rendez-vous chez lui avec M. de Blacas, et demandez-lui
l'explication de ce fait. S'il en est ainsi, vous l'arrterez et le
conduirez  Vincennes. J'ai pens qu'en vous choisissant, vous qui tes
doublement son camarade, cette mesure de rigueur lui serait moins
pnible. Si la chose et exist, dans l'esprit que supposait le roi, et
cette supposition pouvait seule motiver un acte aussi svre et aussi
clatant, la chose tait trs grave. Napolon, en rapport avec son
ancien major gnral, pouvait faire craindre une conspiration et une
rvolte prochaine. Assurment, il y avait pour Louis XVIII sujet 
rflexion. Eh bien, je le trouvai dans son cabinet occup  lire
_Andromaque_!

Je me rendis chez Berthier et lui demandai l'explication de cette
prtendue correspondance. Il me dit qu'effectivement il avait reu une
lettre du gnral Bertrand pour avoir des livres. Il en avait parl au
roi, et celui-ci se le rappela.

Le gouvernement nomma un gouverneur dans chaque division militaire.
Presque tous les marchaux furent investis de cette dignit et eurent
des lettres de service pour aller y exercer leur autorit. Cette mesure
tait bonne. C'tait tout  la fois un moyen de satisfaire l'ambition
des chefs de l'arme, de crer de grandes existences indpendantes des
rouages habituels, ncessaires  l'administration, et de pourvoir ainsi
 notre manque d'aristocratie. On aurait pu leur donner des attributions
plus tendues sans contrarier l'ordre constitutionnel. Elles auraient
servi  augmenter la force du gouvernement,  ajouter  son action et 
prparer des influences utiles pour les lections; mais tout cela ne fut
qu'bauch. Bientt mme, le gouvernement revint sur ces dispositions
salutaires en retirant tout pouvoir aux gouverneurs. Il cdait en cela 
la tendance que les ministres n'ont cess d'avoir, pendant toute la
Restauration, de rabaisser le pouvoir du roi, l'clat de la couronne et
la considration due aux militaires, de se mettre en tutelle sous les
avocats et de rehausser l'ordre civil, si habituellement en France
compos de gens sans antcdents et sans autres droits que ceux
rsultant du caprice de ceux qui les nomment, tandis que l'ordre
militaire existe par lui-mme, exige de longues preuves de la part de
ceux qui parviennent  devenir ses chefs, et ne les admet qu'aprs avoir
montr leur capacit dans la conduite des hommes.

Le marchal Soult eut en partage, comme gouverneur, les dpartements de
l'Ouest. Il y tint une conduite trange, indigne d'un homme qui se
respecte, en feignant des sentiments qu'il n'avait pas et ne pouvait pas
avoir. Mais il arriva  son but, tant les Bourbons, naturellement
dfiants avec les gens loyaux et francs, sont facilement tromps par
ceux qui flattent leurs passions.

Soult vit en dtail les officiers qui avaient soutenu la cause royale
dans nos guerres civiles. Son devoir tait sans doute de rclamer des
actes de justice et de bienfaisance du roi, en faveur de gens qui
avaient dfendu ses intrts, t victimes de leur dvouement, et
possdaient des droits incontestables au moment o la chance, funeste
depuis tant d'annes, leur tait devenue favorable. Mais il ne devait
pas oublier ses antcdents. Il dit  ces vieux officiers royalistes
rassembls: Messieurs, c'est nous qui nous sommes tromps; vous ne
devez pas venir dans nos rangs, c'est nous qui devons passer dans les
vtres.--Ainsi il abjurait les actions de toute sa vie et tout ce qui
l'avait lev au-dessus de la foule. Il oubliait la gloire de nos champs
de bataille, le dvouement de notre jeunesse, et les temps hroques qui
nous donneront une place distingue aux yeux de la postrit. Il reniait
ses dieux pour se faire courtisan. N'imagina-t-il pas d'lever un
monument aux victimes de Quiberon, non de faire poser modestement une
pierre spulcrale o on aurait grav une phrase d'une pit et d'une
philosophie chrtiennes sur les malheurs des temps o nous avons vcu;
mais il proposa une souscription pour faire un monument destin plutt 
rallumer des haines qu' calmer les passions.

Ce projet tant adopt avec empressement par la cour, le marchal Soult
fut port aux nues. Je gmissais intrieurement de tant de fausset d'un
ct, de tant de crdulit de l'autre, quand un jour, aux Tuileries,
Soult m'aborda pour me proposer de souscrire. Je lui rpondis
qu'assurment on me couperait le poing avant d'y poser ma signature. Il
me rpliqua, en prenant un ton solennel et pathtique: Les ossements
sont encore  dcouvert.--Je lui rpondis: Je ne vous connaissais ni
si religieux ni si sensible; et je lui tournai le dos. Bientt,  la
cour, on ne jura que par lui.

On avait imagin de conserver la garde impriale, sans la satisfaire. De
trois partis on avait pris le plus mauvais. La vieille garde tant
compose de l'lite de l'arme, se l'attacher et la combler, c'tait
conqurir toute l'arme. Puisque les Bourbons voulaient des gardes du
corps, elle se serait contente d'un service extrieur, ainsi que l'a
fait depuis la garde royale. Il fallait se prononcer nettement et
promptement sur cette question capitale, et moi qui connaissais bien
l'tat des choses, je dplorais l'erreur dans laquelle on tait tomb.
On lui laissa sa solde et on lui donna le titre de grenadiers de France,
en lui assignant Metz pour garnison. Il tait louable de ne pas toucher
 son bien-tre; mais c'tait bien peu connatre les gens de guerre en
gnral et surtout en France, que de mettre ses intrts pcuniaires
avant ce qui est honneur et considration. Il y a de l'un  l'autre une
distance incommensurable.

Notre mtier a l'amour-propre et une noble fiert pour base. Tout ce qui
choque ces sentiments aline les esprits et blesse profondment le
coeur. Je cherchai  clairer le gnral Dupont  cet gard; mais il ne
sut ou ne voulut rien comprendre. J'en parlai  M. de Blacas  plusieurs
reprises; mais, quoiqu'il m'coutt, mes phrases glissaient sur lui. Un
matin cependant, avant le djeuner, nous renouvelmes cette
conversation, et il me demanda ce que ferait cette vieille garde si
Napolon venait  tomber comme du ciel au milieu du royaume. Je lui
rpondis: Si alors la garde est attache  la maison du roi, honore et
satisfaite, elle sera fidle; mais, si elle est surprise dans l'tat o
elle est aujourd'hui, elle ira, quoi qu'on puisse faire, joindre
Napolon et entranera toute l'arme. Et c'est ce qui est arriv! le
roi devait s'emparer de cette troupe, adopter ses intrts, s'entourer
de ce monument vivant de nos temps de puissance et d'clat. Il fallait,
petit  petit et au moyen d'avancements et de rcompenses, changer les
officiers, et il n'y avait plus alors une seule chance pour que ce corps
d'lite ft infidle; car les braves gens se gagnent par la confiance.
La compagnie de grenadiers  cheval de la Rochejaquelein, sortant de la
garde impriale, n'a pas hsit un instant  remplir ses devoirs
jusqu'au moment o, le roi ayant quitt la France, elle a t licencie.
Plus tard, les soldats revenus de l'le d'Elbe, placs dans la garde
royale, ont donn constamment l'exemple de la fidlit et du dvouement.

On prit envers l'arme une mesure dont je gmis comme de tant d'autres
choses: elle montrait une grande ignorance de l'esprit militaire. Le
ministre de la guerre imagina de faire signer au roi une ordonnanc qui
changeait les numros de presque tous les rgiments, et voici  quelle
occasion. Deux ou trois numros taient vacants par suite de rformes
anciennes. Il tait assurment fort peu important que ces numros
fussent remplis ou non. On imagina, par un esprit d'ordre et de symtrie
pouss jusqu'au ridicule, de faire disparatre cette lacune. Puisqu'on
tait dcid  satisfaire ce caprice, on pouvait prendre les derniers
rgiments pour leur donner les numros vacants. Au lieu de cela, on
arrta de faire les changements de proche en proche. Ainsi le 30e
rgiment, par exemple, devint le 29e, le 31e le 30e, etc., de manire
que tous les numros au-dessous des vacants furent changs. Cependant,
aprs de longues guerres, les numros des rgiments sont devenus des
noms propres, auxquels les souvenirs de la gloire acquise attachent, et
c'est blesser gratuitement des sentiments nobles et lgitimes que de les
en dpouiller. Le premier acte de Napolon aprs son retour, pendant les
Cent-Jours, fut de rendre  chaque corps le numro ancien qu'il avait
perdu.

Nous tions six capitaines des gardes du corps. Chacun de nous avait
ainsi deux mois de service par an. En 1814, quatre mois tant dj
couls  l'poque de rentre du roi, il fut dcid que chaque capitaine
des gardes, pour cette fois, ne ferait que six semaines de service. Ma
compagnie tant la sixime, mon service commena le 16 novembre.

On pouvait dj remarquer bien du mcontentement, de l'inquitude, et
souponner des intentions coupables. Les rnes du gouvernement
flottaient. On avait le sentiment de n'tre pas gouvern, et les actes
du pouvoir, souvent en contradiction avec l'opinion publique, semblaient
menaants pour l'avenir. On redoutait tout des influences qui
entouraient la famille royale; mais, quand  la tribune un ministre du
roi vint fltrir le pass par son langage, l'alarme fut  son comble. En
effet, M. Ferrand, je ne sais plus  quel propos, parla de ceux qui
avaient suivi la ligne droite pendant la Rvolution, et l'on devine que
cette ligne _droite_ tait celle de l'migration. Ds ce moment, chacun
se crut frapp dans son honneur.  mes yeux, les hommes qui ont le plus
influ sur la catastrophe de 1815, et contribu le plus puissamment 
amener le 20 mars, sont MM. Dupont et Ferrand. L'un a compromis et
sacrifi les intrts matriels de l'arme; l'autre, les intrts moraux
de tout ce qui avait servi, de tout ce qui avait eu du pouvoir ou marqu
pendant la Rvolution et l'Empire.

Le mcontentement se montrait de diverses manires, et mille symptmes
le faisaient reconnatre. Des runions eurent lieu parmi les factieux,
et des projets criminels furent conus. Le roi avait cru convenable de
se montrer en public aux diffrents spectacles. Ses infirmits lui
rendaient difficile de se mouvoir. On disposa dans chaque salle de
spectacle, pour la circonstance, une grande loge d'un accs facile, o
il pt arriver commodment. Cet appareil et l'clat des prparatifs
firent de ces reprsentations de vritables ftes. L'affluence tait
extrme. La loge du roi, place au centre des premires, orne avec
soin, trs-vaste, contenait toute la famille royale. Le roi, madame la
duchesse d'Angoulme et les princes arrivaient ordinairement dans une
seule voiture  glaces, o cinq personnes pouvaient tenir  l'aise.

Le tour de la reprsentation de l'Odon vint au moment o j'tais de
service, vers la fin de novembre ou dans les premiers jours de dcembre.
Tout tait command et prt pour partir  sept heures, quand, vers cinq
heures, un homme affid et dvou, accourut prs de moi et me prvint
qu'un complot tait form coutre la vie du roi et de sa famille.
L'excution devait avoir lieu le soir mme. Cet homme, dont j'ai oubli
le nom, sortait d'une runion de mcontents o l'on avait arrt de
s'embusquer au nombre de cent cinquante hommes, arms de pistolets et de
poignards, dans les environs du pont Neuf. On devait arrter la voiture
du roi, s'emparer de la famille royale et la jeter tout entire  l'eau.
L'escorte ordinaire du roi, dans ces occasions, ne se composait alors
que de douze gardes du corps.

Aussitt aprs avoir reu ce rapport, je montai chez le roi pour lui en
rendre compte. Il me dit, sans la moindre motion, qu'il ne changerait
rien  ses projets, et me chargeait de pourvoir  sa sret. J'envoyai
chercher le gnral Maison, commandant la division, et le gnral
Dessole, commandant la garde nationale, et nous convnmes des mesures 
prendre. Je fis monter  cheval cent gardes du corps; des dtachements
de la garnison furent rpartis sur la route que devait parcourir le roi,
et, au lieu de l'accompagner en voiture, je l'accompagnai  cheval. Ces
mesures dconcertrent les conspirateurs, et rien ne fut tent. Le roi
et sa famille furent parfaitement calmes en allant et en revenant, et
cependant un vritable et grand danger avait t couru. On chercha 
tourner en ridicule les mesures de sret prises; mais le fait tait
certain, le projet form et au moment d'tre excut. Dans les
Cent-Jours, un officier-gnral mdiocre, et jouissant de fort peu de
considration dans l'arme, qui tait  la tte du complot, s'en vanta
publiquement.

L'hiver se passa en agitations sourdes. Chacun avait le sentiment des
dangers dont la socit tait menace. Mille symptmes de rvolution
s'annonaient, et les dpositaires de l'autorit taient seuls dans une
scurit funeste. Un voile pais couvrait leurs yeux. Les sottises de
Dupont s'accumulaient sans cesse, la voix publique s'levait toujours
davantage contre lui. L'on se dcida enfin  le remplacer. Il avait cru
fonder la dure de sa puissance sur la protection des courtisans;
protection achete au prix de mille abus. Il faisait un calcul indigne
d'un homme d'esprit, et surtout d'un honnte homme. Le devoir d'un
ministre est de tout sacrifier au bien de son pays et du service de son
souverain; mais son intrt bien entendu lui commande la mme conduite;
car le dsir le plus ardent des souverains devant tre avec raison, de
vivre tranquilles, puissants et honors, il ne leur viendra jamais dans
la pense de renvoyer un ministre qui leur procure ces biens. C'est
toujours  l'occasion d'un embarras, d'une difficult dans la marche du
gouvernement, que les mcontentements publics se dveloppent, et ces
mcontentements amnent les changements de ministres. Que les ministres
et les souverains gouvernent bien; les premiers sont assurs de
conserver leurs portefeuilles, et les seconds de vivre tranquilles sur
leur trne. Voil le secret pour empcher les rvolutions.

Dupont fut renvoy; mais par qui fut-il remplac? Par Soult. Et cela
devait tre. Homme de talents contestables, d'un esprit mdiocre, ses
qualits militaires se bornent  savoir bien organiser; mais jamais il
n'a su mener ses troupes au combat. Il est seulement remarquable par une
ambition sans bornes. Son instinct le rend propre  jouer tous les
rles. On a vu comment il avait prpar et tabli son crdit. On le
crut pntr des sentiments d'un migr de Coblentz, et on le choisit.
S'il en avait t ainsi, cette circonstance et d tre un motif
d'exclusion. Le jour o un homme, changeant d'opinion, devient infidle
 ses principes,  ses antcdents, il perd son crdit. Or le crdit,
force morale, puissance d'opinion, ajoute  une puissance relle et
positive, est ncessaire dans toutes les carrires et dans toutes les
situations de la vie. Le crdit, c'est la confiance qui change de nom et
d'objet, suivant l'application qui en est faite. Le crdit, chez le
ngociant, est fond sur l'ide de sa fortune et de sa probit; chez
l'homme de guerre, c'est la croyance en son talent et son courage; chez
l'homme d'tat, c'est la foi en son exprience et son gnie. Quand
l'homme public est,  tort ou avec raison, dpouill de son crdit, il
ne peut plus rien, il est tout seul avec ses cinq sens et n'a plus que
la misrable et chtive puissance d'un seul homme.

Soult entra donc au ministre, au grand tonnement de tout ce qu'il y
avait de sens. L'abb de Montesquiou me questionna sur ce choix; je lui
dis: Le changement de Dupont tait indispensable, car on aurait pri
par suite des fautes qu'il commettait chaque jour par ignorance: mais il
y a les mmes dangers avec celui-ci, et, de plus,  craindre celles
qu'il commettra peut-tre volontairement. En rsultat, si Soult est de
bonne foi, il est possible, mais encore incertain, qu'il fasse des
choses utiles; s'il est de mauvaise foi, nous sommes perdus, car les
hommes comme lui ont plus d'habilet pour faire le mal que pour faire le
bien.

Les propos les plus hostiles, les plus scandaleux, taient tenus
publiquement contre le nouvel ordre de choses. Un officier brave, actif
et spirituel, Charles de la Bdoyre, tait particulirement renomm par
l'audace de ses discours. Ayant pous mademoiselle de Chatelux, et, 
ce titre, se trouvant l'alli des Damas, il tait protg par eux. Or,
chez les gens de la cour, les intrts de famille passent avant ceux de
parti et d'opinion. Les Damas donc sollicitrent le commandement d'un
rgiment pour lui et l'obtinrent. Employer de cette manire un homme
connu par les sentiments hostiles tait fort blmable; mais le comble de
l'imprudence fut de lui donner un rgiment situ  la frontire, et de
plus  la frontire d'Italie, point suspect et par lequel des troubles
pouvaient pntrer chez nous. Aussitt inform, j'en prvins M. de
Blacas, sans produire, comme toujours, aucune impression sur lui. Son
infatuation le rendait toujours sourd  tous les discours et  tous les
avis.

Cependant les partis s'agitaient dans divers sens. Celui de M. le duc
d'Orlans semblait devoir tre le plus formidable. Une insurrection
clata, fut rprime, et les frres Lallemand chourent dans leur
tentative sur la ville de la Fre, dont un brave officier, le gnral
d'Aboville, ferma les portes et prit le commandement. La garnison de
Lille s'insurgea sous les ordres du comte d'Erlon. Tous ces
mouvements-l avaient lieu au profit de M. le duc d'Orlans.

Napolon avait eu une correspondance trs-active avec la France. Ses
principaux agents taient la duchesse de Saint-Leu, le duc de Bassano,
Lavalette, etc. Des agents subalternes agissaient auprs des troupes et
du peuple. Sans ourdir de trame positive, ils s'occupaient  semer
partout la dsaffection, puissamment seconds par le marchal Soult, qui
ne ngligeait de prendre aucune des mesures capables de mcontenter. Des
fautes si multiplies, et dont les effets taient si certains, devaient
sans doute tre commises  dessein.

Napolon connut le mcontentement universel et l'agitation des partis
dans tous les sens. Ds lors il se dcida  se prsenter et  entrer en
lice. En se montrant subitement et d'une manire inopine, il tait bien
certain de rallier tous les ennemis de l'ordre de choses tabli. Sa
prsence devenait un si grand vnement, qu'elle ferait oublier tous
les projets forms sans lui. Il hritait ainsi, de droit, de tous les
prparatifs faits contre les Bourbons dans d'autres intrts que les
siens. Je pense donc encore aujourd'hui qu'il n'y a pas eu un complot
positif et immdiat dans le but de son retour, et que, si diverses
personnes espraient son arrive, aucune n'en avait la certitude.

On a tout fait pour dtruire les Bourbons, pour favoriser l'excution
des combinaisons auxquelles Napolon pouvait se livrer; mais il n'y a
pas eu de ces conspirations proprement dites, clatant  jour nomm, et
dont toutes les circonstances sont prvues.

Napolon avait jug les fautes multiplies du gouvernement des Bourbons,
apprci sa marche imprudente; il connaissait le mcontentement public,
et savait bien, relativement  lui, qu'en France le mcontentement de la
veille est effac par le mcontentement du jour. Enfin il tait inform
que les Bourbons avaient confi le pouvoir  des hommes sans prvoyance,
sans talents et sans nergie. Le ministre de la marine, l'un des plus
importants  cause de la surveillance  exercer sur l'le d'Elbe, tait
entre les mains de M. Beugnot, l'homme le plus lger, le plus frivole.
La direction gnrale de la police avait t remise  un honnte homme,
fort dvou sans doute, mais dpourvu des facults ncessaires pour
remplir convenablement ce poste, et priv de cette espce de malice qui
donne le moyen de dcouvrir les intentions coupables. Enfin,
l'obstination de M. de Talleyrand au congrs de Vienne  dpouiller
Murat du royaume de Naples ayant amen celui-ci  mettre son arme en
mouvement, des bruits de guerre en taient rsults. Le gouvernement
franais s'en tait inquit, et, en consquence, il dirigeait vers
notre frontire des Alpes cinquante mille hommes de troupes pour en
former un corps d'observation. C'est dans ces circonstances et sous ces
auspices que Napolon se dcida, avec mille hommes dvous,  venir
tenter la fortune. Il masqua avec habilet son dpart de l'le d'Elbe;
il chappa aux croisires franaises et anglaises charges de le
surveiller, et dbarqua enfin au golfe de Juan le 1er mars.

J'tais all fermer les yeux de ma mre qui mourut le 27 fvrier et je
comptais rester quelques jours  Chtillon, quand un courrier, expdi
de Paris, me fit revenir promptement dans la capitale. J'y tais de
retour le 7 au soir. Je trouvai les esprits dans une grande agitation,
et tout le monde dans un grand moi. On connaissait dj le refus
d'Antibes d'ouvrir ses portes; mais en mme temps le commencement du
mouvement de Napolon par les montagnes pour se rendre en Dauphin. Les
ennemis des Bourbons taient ivres de joie  Paris. Leurs partisans
affectaient une inepte scurit, et cependant il tait difficile qu'elle
partt du coeur. L'aveuglement de quelques-uns tait tel, qu'ils se
rjouissaient de voir Bonaparte venir se livrer lui-mme, comme un
papillon, disaient-ils, qui vient se brler  la chandelle.

La maison du roi tait compose de douze compagnies. Ce corps ayant
besoin d'un chef unique pour prsenter un peu d'ensemble, le
commandement gnral m'en fut donn. Je ne dirai rien de la marche de
Napolon et de la manire brillante dont il se tira des dangers qu'il
avait  courir. La grande crise pour lui tait l'effet que produirait sa
rencontre avec les premires troupes. La moindre rsistance devait
occasionner sa perte, comme aussi la premire dfection en amener
beaucoup d'autres. On sait comment il prsenta sa poitrine aux premiers
soldats qui avaient refus d'abord de parlementer, et l'effet produit
par ce mouvement gnreux. La rsolution de dfendre Grenoble, prise par
le gnral Marchand, fut dconcerte par la dmarche de la Bdoyre, qui
vint avec son rgiment rejoindre Napolon. Depuis ce moment la contagion
gagna rapidement. Un obstacle matriel, qui aurait forcment arrt
l'Empereur, favoris un engagement  distance et empch un contact
immdiat avec ses troupes, pouvait seul suspendre ses progrs.

Cette entreprise audacieuse, la manire dont elle fut excute, la
supriorit avec laquelle Napolon avait jug l'tat vritable de
l'opinion, rappellent son plus beau temps et l'clat des prodiges de sa
jeunesse. C'tait le dernier clair de son gnie, la dernire action
digne de sa grande renomme.

Monsieur partit pour Lyon, accompagn de M. le duc d'Orlans et du
marchal duc de Tarente. On pressait l'arrive des corps prcdemment
mis en mouvement pour se porter  la frontire. Des troupes nombreuses
taient dj  Lyon. La garde nationale semblait anime d'un bon esprit,
et Napolon approchait. Rien ne semblait plus urgent que de couper les
ponts du Rhne, et de ramener sur la rive droite tous les bateaux. Alors
il n'et pas t impossible de parvenir  faire tirer quelques coups de
canon. Dix suffisaient peut-tre pour changer l'tat de la question. Des
dispositions furent prises pour faire sauter le pont de la Guillotire;
mais M. de Farges, maire de Lyon, vint pleurer auprs de Monsieur sur ce
dgt fait  un monument de la ville, et Monsieur, avec cette bont
tenant de la faiblesse, si souvent l'apanage des Bourbons, donna l'ordre
de cesser les travaux. On fit un barrage. Les soldats de Napolon le
franchirent, aprs avoir parlement un moment avec ceux qui taient
chargs de le dfendre. Tout le monde cria: _Vive l'Empereur!_ et
Monsieur, le duc d'Orlans et le marchal Macdonald n'eurent d'autre
parti  prendre que celui d'une retraite prcipite.

 mon arrive  Paris, j'avais parl au roi de la grandeur des
circonstances, et il me parut les apprcier, quoique montrant beaucoup
de confiance dans la fidlit des troupes; mais chaque jour rendait plus
vaines ses esprances. Les vnements de Grenoble et de Lyon me parurent
dcisifs, et je redoublai mes instances auprs du roi pour qu'il
arrtt, sur-le-champ, le parti  prendre quand Napolon serait prs de
Paris, car son arrive tait invitable et prochaine.

Chaque soir j'allais trouver le roi. Je cherchais  rveiller son esprit
et  provoquer une rsolution. Je lui disais et lui rptais sans cesse:
Sire, le courage ne consiste pas  se dguiser le danger. Le talent le
fait reconnatre de bonne heure. Le courage, avec le secours du temps,
donne le moyen de le vaincre; mais le temps, lment indispensable, doit
tre employ utilement. Voulez-vous quitter Paris  l'approche de
Napolon? Alors o irez-vous? Il est indispensable de vous dcider
d'avance, car il faut prparer votre route, et s'assurer que des mains
fidles vous conserveront la retraite choisie. Si vous vous dcidez 
rester  Paris, il faut pourvoir  votre sret, et pour cela mettre en
tat de dfense les Tuileries. Il serait fou d'adopter ce parti, sans
prendre des prcautions de sret dans votre propre palais, et de croire
que la majest du trne imposerait  Bonaparte. Une insurrection
populaire, fomente par lui, vous aurait bientt fait disparatre, sans
avoir mis son autorit ostensiblement en jeu. Si vous restez  Paris, et
je crois que c'est le parti le meilleur, il faut disposer le palais de
manire  exiger qu'une batterie de pices de gros calibre soit
ncessaire pour le dmolir. Je suis du mtier, et je prends
l'engagement, si on me donne tout pouvoir, et avec les ressources que
prsente Paris, de mettre, en cinq jours, les Tuileries et le Louvre
dans un tat de dfense convenable, tel, en un mot, qu'il exige
l'tablissement d'une batterie de brche. Il faut placer dans le chteau
des vivres pour deux mois, et s'y enfermer avec trois mille hommes. La
maison du roi, sans instruction pour le service de campagne, sera
excellente pour cet objet. Elle est compose de gens de coeur, de gens
dvous, et chacun briguera l'honneur d'tre associ  cette dfense;
muni de vivres, on ne serait pas oblig, au bout de huit jours, de se
rendre  discrtion. Il faut que le roi s'enferme dans cette espce de
forteresse, avec tout ce qui constitue la majest du gouvernement, avec
ses ministres, avec les Chambres, mais qu'il y soit seul de sa famille.
Monsieur et ses fils doivent sortir de Paris; non pas furtivement, mais
 midi, aprs une proclamation, et chacun doit prendre une direction
diffrente. Cette proclamation annoncera qu'ils vont chercher des
dfenseurs, ou au moins des vengeurs. Alors que fera Napolon?
Osera-t-il attaquer le roi dans son palais par les moyens d'un sige
rgulier? Le monde verra-t-il, sans motion et sans intrt, un vieux
souverain restant sur le trne, et rsolu  s'ensevelir sous les dbris
de sa maison! Non, assurment, l'opinion serait rvolte, mme parmi les
amis de Napolon; et les femmes de Paris, dont le royalisme est si
prononc, auraient bientt sduit les soldats rests fidles  Napolon,
devenus les instruments de ses rigueurs. Le scandale d'une semblable
lutte, si loigne de nos moeurs, en empcherait le succs. Une
rsolution si magnanime ragirait sur les troupes de la manire la plus
puissante. Il faut le dire  la honte de l'humanit: on va volontiers au
secours du vainqueur; un pouvoir qui surgit et dont on prvoit le
triomphe runit promptement tout le monde; mais, si la question reste
quelque temps indcise, beaucoup de gens, qui taient d'abord accourus,
s'loignent presque aussitt. Dans ce cas, le noble dvouement du roi 
ses devoirs de souverain rappellera chacun  l'accomplissement des
siens, et peut-tre que les forces de Napolon s'parpilleront
d'elles-mmes. Ensuite voyez quel est l'tat de l'opinion dans les trois
quarts de la France, c'est--dire dans la France entire. Les
dpartements de l'Est excepts, et sauf quelques mcontents pars,
partout elle vous est favorable. Les masses dans l'Ouest, en Normandie,
en Picardie, en Flandre, vous sont toutes dvoues. Les gardes
nationales sont  vous. Donnez-leur le temps de se lever, et il ne leur
faudra pas deux mots pour venir vous dlivrer; mais ayez, jusqu' ce
moment-l, des vivres pour pouvoir les attendre. Enfin, pensez 
l'Europe contemplant le spectacle auguste que vous lui donnerez, et qui
s'branle pour venir  votre secours. Le succs de toutes les manires
me parat certain. Si assur que je sois que ma position particulire,
aprs les dcrets de Lyon, est trs grave si je venais  tomber entre
les mains de Napolon, je rclame l'honneur de m'enfermer avec vous,
soit comme chef, soit comme soldat. Remarquez bien, Sire, que vous,
votre personne mme ne risque rien. Si toute la famille royale tait au
pouvoir de votre ennemi, peut-tre la ferait-il prir pour dtruire des
droits opposs aux siens; mais quel avantage tirerait-il de votre mort
quand Monsieur, vos neveux, vos cousins sont dehors? Vous mort, vos
droits et vos titres passent  un autre. Ainsi, autant par inutilit que
par le respect que vous devez inspirer, et la nature du coeur de
Napolon, qui n'a rien de cruel et de sanguinaire, vos dangers
personnels sont nuls; mais, Sire, il faut se dcider, car quelque temps
est ncessaire pour prparer l'excution du projet que je viens de vous
soumettre. Rester  Paris, sans ces prcautions, est tout  fait hors de
prudence et de raison.

Le roi me rpondit qu'il me remerciait, qu'il y penserait. Chaque jour
je recommenai mes dmarches auprs de lui, mais sans plus de rsultat.
Une rponse vague, vasive, une rsolution de rester sans en prparer
les moyens, misrable comdie, tait toujours la solution qu'il me
prsentait, et  laquelle je ne pouvais croire. Je cherchai  chauffer
le pauvre duc d'Havr, homme de peu d'esprit, mais ayant de l'me, et
l'un de ceux qui, dans l'entourage du roi, avaient de l'lvation dans
le coeur. Il essaya de convaincre le roi; mais celui-ci, plus franc avec
lui qu'avec moi, lui rpondt ces propres paroles que le duc d'Havr me
rapporta  l'instant: Vous voulez donc que je me mette sur une chaise
curule? Je ne suis pas de cet avis et de cette humeur.

Le marchal Ney avait t envoy dans son gouvernement pour y rassembler
tes troupes et les opposer  la marche de Napolon.  son dpart, il
avait, en prsence de nombreux tmoins, bais la main du roi et promis
de ramener Napolon dans une cage de fer. Cette expression tait hideuse
de la part d'un de ses anciens lieutenants. On sait ce qui arriva.
Malgr l'opinion adopte par beaucoup de gens sur sa rsolution de
trahir en partant de Paris, je suis convaincu qu'il n'en tait rien. Le
caractre mobile et emport du marchal Ney l'empchait d'tre longtemps
d'accord avec lui-mme. Quelques circonstances semblent dposer contre
ses intentions; mais je suis convaincu qu'en partant il tait de bonne
foi et qu'il comptait servir fidlement le roi. L'opinion de ses
troupes, cette magie qui accompagne toujours le nom et la personne d'un
chef sous lequel on a longtemps servi, et enfin les conseils de ceux qui
taient prs de lui, et au nombre desquels tait M. de Bourmont, l'ont
entran et dcid. Tous ses gnraux, y compris celui que je viens de
nommer, ont arbor ce jour-l la cocarde tricolore et assist au repas
qui eut lieu pour clbrer le retour de l'Empereur et porter sa sant.

La nouvelle des vnements de Lons-le-Saulnier sembla dvelopper
l'nergie du roi. Il se rendit aux Chambres runies, o une sance
royale eut lieu, et il leur annona, dans un discours touchant, la
rsolution prise de mourir pour son peuple. L'effet en fut prodigieux.
Jamais rien de plus pathtique n'agit plus puissamment sur des hommes
rassembls; jamais je n'ai prouv des sensations plus profondes. On
peut juger d'aprs cela des rsultats qu'on aurait obtenus par la mise
en action de ces mmorables paroles. Je crus le roi dcid  excuter ce
que je lui avais propos. Le colonel Fabvier, d'aprs mes ordres, avait
dress tous les projets de dtail; mais le roi ne changea pas de langage
avec moi. Il me parla du camp de Villejuif, o les troupes se
rassemblaient, et de la bataille qu'il allait y livrer. Parler de
combattre, avec des troupes dont les dispositions taient si connues, si
patentes et si videmment hostiles contre lui, tait chose pitoyable.
Une revue de la garde nationale avait montr un bon esprit dans la
population, mais cependant personne ne se prsenta pour marcher 
l'ennemi. Ds lors, n'ayant rien prpar pour se dfendre, on ne pouvait
plus se faire illusion sur l'avenir.

Les nouvelles se succdaient avec rapidit. Les troupes  porte de la
route allaient rejoindre l'Empereur et n'attendaient pas mme de
recevoir ses ordres. Cette vieille garde tant ddaigne, on la faisait
partir de Metz, et on crut se l'attacher en promettant le grade de
sous-lieutenant  chacun des soldats qui la composaient. On demanda
l'avis des chefs par le tlgraphe; mais la rponse fut que de
semblables faveurs, dans des circonstances pareilles et avec des
antcdents si rcents, ne produiraient que le mpris. Bientt cette
troupe reprit les anciennes couleurs et se spara de ceux de ses chefs
qui voulurent rester fidles.

Soult avait eu prcdemment l'trange ide de rassembler tous les
officiers  demi-solde prsents  Paris et dans la division, et d'en
faire un corps arm de fusils pour l'opposer  Napolon, mesure si
trange, qu'elle motiva, de ma part, auprs du roi, l'accusation de
trahison contre son ministre. En effet, le foyer du mcontentement tait
plac parmi les officiers, et particulirement parmi les officiers non
employs. Leur donner des fusils et en faire des soldats aurait pu 
peine russir, en supposant chez eux l'affection la plus vive et le
dvouement le plus absolu: mais, dans la circonstance, et avec leurs
mauvaises dispositions bien connues, l'absurdit de cette mesure tait
vidente. Quand une rvolte a lieu, la premire disposition  prendre
est d'ordonner la dispersion des individus qui se sont runis dans un
but coupable, parce que chacun, plac  ct d'autres mcontents, sent
sa force, tandis qu'isol il devient faible; et, dans ce cas-ci, runir
ceux qui doivent y participer, n'est-ce donc pas organiser la rvolte?
L'effet fut conforme  ces prvisions. L'insurrection immdiate de ce
corps d'officiers, runi  Melun, fora  le dissoudre. Des cris
universels s'levrent contre Soult, et le roi lui retira son
portefeuille.

Je ne sais si Soult avait t dans le secret du retour de l'Empereur:
j'en doute; mais, ce dont je suis bien convaincu, c'est qu'il a employ
son intelligence  augmenter le nombre des ennemis des Bourbons, au lieu
de chercher  leur faire des partisans, et qu'il voulut videmment leur
perte, mais au profit de qui?

Les dfections se succdaient rapidement; elles prcdaient l'arrive de
Napolon. Aucun rapport ne faisant connatre sa marche avec certitude,
je pris le parti d'envoyer deux dtachements de la maison du roi, l'un 
Provins et l'autre  Sens,  la tte desquels taient deux officiers
intelligents. De quatre heures en quatre heures, un officier m'tait
expdi en poste avec la nouvelle des vnements dont on avait
connaissance.

Le 19 mars,  neuf heures du matin, je reus le rapport que Napolon
tait entr le 17  Auxerre et continuait sa marche sur Paris. Je me
rendis immdiatement chez M. de Blacas, et nous fmes ensuite ensemble
chez le roi. Aussitt aprs lui avoir rendu compte de ce que je venais
d'apprendre, le roi me dit, sans aucune motion et comme une chose
arrte d'avance dans son esprit: Je partirai  midi. Donnez les ordres
en consquence  ma maison militaire.--Et toujours auparavant il
m'avait rpt jusqu' satit qu'il voulait rester. Je lui rpondis que
la chose tait impossible. L'appel tant fait depuis huit heures, tout
le monde tait dispers. Il insista, et je lui dmontrai qu'avec la
meilleure volont on ne pouvait pas prvenir chacun avant l'appel du
soir  six heures; mais il ne voulut entendre  rien. Alors je lui
demandai de me donner au moins jusqu' deux heures, afin que j'eusse le
temps de faire courir partout pour rassembler mon monde. Il m'exprima
son indcision sur le lieu o il se retirerait; mais il pensait sortir
du ct de la barrire de l'toile, de l se rendre au Champ de Mars,
sous prtexte de passer la revue de sa maison, et, arriv  la hauteur
des Champs-lyses, continuer sa route. Je devrais alors suivre la mme
direction que lui.

Je le quittai pour excuter ses ordres. On parvint  prvenir les gardes
du corps, chevau-lgers, gendarmes, mousquetaires, etc., etc., et, 
deux heures, toute la troupe dore tait  cheval, au Champ de Mars,
attendant la nouvelle du dpart du roi pour se mettre en mouvement et
marcher  sa suite.

Trois heures taient passes, et le roi n'arrivait pas. Des
rassemblements taient forms sur la place Louis XV et aux environs du
chteau. Je crus  propos de porter la tte de ma colonne dans l'alle
des Veuves, prte  dboucher sur la route ou  se porter sur les
Tuileries, si les circonstances le rendaient ncessaires. J'envoyai
plusieurs aides de camp aux renseignements.

Nous tions dans cette situation quand le roi arriva au Champ de Mars en
voiture; il continua jusqu' l'alle des Veuves, o il s'arrta. Je
m'approchai de la portire, et il me dit: J'ai chang d'avis, et je ne
partirai que cette nuit. Faites rentrer les troupes, et  sept heures
venez chez moi.

Cette disposition avait t prise dans un conseil tenu par le roi depuis
que je l'avais quitt. On y avait dcid de conduire le roi  Lille, et
on va voir la sagesse des mesures prises pour l'excution de cette
disposition. Napolon, en dbarquant, avait mille hommes avec lui, et
nous pouvions en runir quatre-vingt mille. Les forces respectives ne
comportaient donc pas une guerre. Il ne pouvait tre question d'aucun
combat. C'tait une affaire d'opinion. Si les troupes taient fidles au
roi, la troupe de Napolon disparaissait comme un nuage; si les troupes
prenaient parti pour lui, comme cela arriva, c'tait lui alors qui avait
quatre-vingt mille hommes, et nous qui n'avions rien. Le jour mme o
plus de quarante mille avaient rejoint l'Empereur, il tait hors de
doute que toute l'arme en ferait autant. Cependant on imagina
d'ordonner la formation d'un camp  Villejuif, et, mieux encore, on
ordonna d'en former un autre avec les garnisons du Nord  Amiens. Si les
troupes de Villejuif suivaient l'exemple de celles de Lons-le-Saulnier
et des autres runies  Napolon, il tait absurde de croire que celles
d'Amiens agiraient diffremment. Dans cette situation, le roi tant
dcid  ne pas se retrancher dans son palais, et se retirant dans le
nord du royaume, le camp form sur nos derrires, au lieu de nous tre
utile, pouvait nous tre contraire, mettre obstacle  notre retraite et
empcher la libert de nos mouvements.

Ce n'est pas tout: Lille choisi comme point de retraite, on avait pu
avoir pour objet de se servir du prtexte de la formation d'un camp pour
en faire sortir des troupes peu sres et confier la garde de cette
forteresse aux habitants, aux gardes nationales, dont le dvouement
tait constat et absolu. Alors la disposition aurait t raisonnable;
mais on se garda bien de penser  une semblable combinaison. On avait
form le camp d'Amiens sans motif d'une utilit possible et avec de
grands inconvnients; puis, quand il devenait important de le
conserver, quand le destin de la cause royale semblait dpendre de
l'loignement des troupes de Lille, on le licencia; en sorte que, les
troupes revenant dans leurs garnisons, le roi n'y fut plus matre.

 sept heures, m'tant rendu chez le roi, il remit entre mes mains un
ordre crit par lui pour me mettre en marche  minuit avec sa maison
pour Saint-Denis, et en mme temps un second ordre galement de lui,
cens reu  Saint-Denis pour me diriger sur Lille. Je lui demandai si
ce point de retraite tait invariablement arrt. Un autre, le Havre, me
paraissait beaucoup meilleur. Je lui dis: Vous seriez  trois marches
de Paris et toujours  porte de cette ville. Quoique cette place ne
soit pas forte, elle est capable d'une dfense suffisante pour la
circonstance. Vous tes au milieu d'une population toute dvoue, la
Normandie,  porte d'autres qui vous sont galement attaches, les
Flamands, les Picards, les Bretons. Vous pouvez recevoir des secours de
ces provinces par mer, et en recevoir mme des Anglais s'il est
ncessaire. On ne peut ni vous bloquer ni gner votre retraite
personnelle. La maison du roi, moins que rien pour combattre en rase
campagne, est suffisante pour la dfense d'une petite place. Si Napolon
va  la frontire et que Paris remue, vous pouvez y revenir. Dans tous
les cas, votre prsence  porte de la capitale vous fera oprer une
puissante diversion. Au dfaut du Havre, je choisirais Dunkerque, une
place maritime enfin.

Mes raisonnements taient vidents, et cependant le roi ne put les
comprendre. Il persista dans les dispositions faites. Le dpart eut lieu
vers minuit avec son cortge ordinaire, et cinq capitaines des gardes.
Je me mis ensuite en marche avec Monsieur, M. le duc de Berry et la
maison du roi.

Nous allmes le premier jour coucher  Noailles. Cette troupe, dont
j'avais le commandement, tait conduite par les officiers les plus
trangers au service. Une jeunesse trs-recommandable n'offrait de
ressources que pour dfendre un poste ferm, o on pourrait l'organiser
et l'instruire. Les gardes du corps, non monts, furent arms de fusils;
mais, peu accoutume  la fatigue des marches, cette partie de nos
forces se dsorganisa promptement. Nous couchmes le second jour  Poix,
en avant de Beauvais. Mon intention tant de passer par Amiens, je
voulus savoir, avant de me porter sur cette ville, s'il ne s'y trouvait
pas de troupes insurges. J'envoyai en consquence un garde du corps
pour avoir des nouvelles; mais, ce garde du corps n'tant pas revenu 
temps, nous prmes la direction d'Abbeville.

Partout nous trouvmes la population dans les meilleures dispositions
pour nous. L'expression des bons sentiments tait universelle. Le
dsespoir de voir tomber un gouvernement doux et paternel tait exprim
sur toutes les figures et dans toutes les paroles. Jamais souverain
renvers de son trne n'a reu un pareil accueil, et des tmoignages
plus vrais, plus videmment sincres que Louis XVIII en cette
circonstance. L'espoir d'un prompt retour tait hautement exprim, et
l'opinion tait alors si prononce en faveur de l'ordre de choses qui
croulait, la haine pour ce qui l'avait prcd si nergique, que le
concours des trangers dans l'arrangement de nos affaires ne prsentait
rien d'odieux, aux yeux du peuple. La fiert nationale, qui rclame avec
raison une indpendance absolue dans la discussion de nos intrts
propres, s'tait alors soumise  l'empire des circonstances, et l'on ne
regardait plus les trangers comme ennemis. Les ennemis, aux yeux des
trois quarts des habitants de ces dpartements, taient ceux qui
renversaient le roi de son trne et allaient ramener la guerre.

Nous allmes, le 23,  Saint-Pol. Le 24, nous prmes la petite route
conduisant directement  Lille; mais,  l'approche de cette ville, nous
apprmes le dpart du roi, forc d'en sortir par l'insurrection des
troupes, qui avaient ferm les portes de la citadelle et arbor les
trois couleurs. On nous annona en mme temps que le roi avait pass la
frontire et pris la route de Bruges. N'ayant aucune possibilit
d'entrer  Lille, nous nous dirigemes sur Bthune, avec l'intention de
continuer plus tard notre route pour la Belgique.

Nous tions suivis, dans notre mouvement, depuis Paris, par un corps de
cavalerie command par le gnral Excelmans. S'il nous et atteint et
et voulu presser notre retraite, il aurait pu causer beaucoup de
dsordre et nous faire prouver d'assez grandes pertes; mais il tait
parti tard et n'avait pas l'ordre d'agir avec vigueur. Aussi tout
s'tait pass jusque-l d'une manire trs-pacifique. Cependant, runis
devant Bthune, pour une halte, ple-mle, avec le peu d'ordre qui
accompagne ordinairement des troupes semblables et d'aussi nouvelle
formation, il y eut une grande alerte. La cavalerie d'Excelmans
n'entreprit cependant rien de srieux, et nous continumes notre
mouvement pour la frontire au milieu de boues pouvantables.

Arriv  Estaire, Monsieur renvoya la maison du roi et chargea le
gnral Lauriston, qui restait en France et commandait une compagnie de
mousquetaires, d'oprer ce licenciement d'une manire rgulire. Peu de
monde et obi si l'on avait prescrit de passer la frontire; seulement
ceux qui voulurent suivre la fortune de la famille royale reurent
l'assurance de ne pas tre abandonns.

Environ trois cents gardes du corps et autres nous suivirent, et nous
partmes pour nous rendre  Ypres. La caisse de ma compagnie tait bien
garnie, j'avais en outre quelques fonds  ma disposition comme
commandant la maison du roi; je les distribuai aux officiers et aux
gardes de ma compagnie, de manire  les mettre pour le premier moment
au-dessus du besoin, et de les empcher de prendre du service trop tt
aprs s'tre spars du roi.

Telles sont les circonstances de cette catastrophe du 20 mars, o tout
ce que le coeur humain a de plus perfide et de plus bas s'est montr 
dcouvert. Jamais on ne s'est jou avec plus d'audace et d'impudence de
ce que les hommes doivent avoir de plus sacr, leur serment. On rptait
avec clat et  chaque instant des assurances de fidlit, quand on
tait rsolu  trahir le lendemain, ou ds le jour mme. Les chefs de
l'arme, les gnraux, portrent cet oubli de leurs devoirs jusqu'au
cynisme. On acceptait des faveurs, car c'tait toujours cela d'acquis,
et l'on ne faisait rien, absolument rien pour les justifier.

Une semblable conduite dut imprimer dans l'esprit des Bourbons une
grande haine et une profonde dfiance. Ces souvenirs peuvent expliquer
la conduite qu'ils tinrent plus tard envers eux, mais non la justifier;
car ce qu'ils firent tait oppos  leurs intrts bien entendus. Des
hommes suprieurs se seraient levs si haut, qu'ils auraient cras par
leur magnanimit leurs adversaires, et conquis pour toujours tout ce qui
portait un coeur gnreux. Mais n'anticipons pas sur cette grande
question de la conduite tenue  la seconde Restauration. Ce sera bientt
l'objet de mes rcits et d'une triste critique.

Malgr ce que je viens de dire de svre sur la conduite des gnraux,
il n'est pas dmontr qu'un bon nombre n'et servi fidlement, s'il y
et eu un temps d'arrt, une lutte engage sur un point quelconque dans
un poste ferm, sous les yeux du roi. Par un motif ou par un autre,
beaucoup de ceux qui l'avaient quitt lui seraient revenus. L'opinion
publique, et le dsir de prserver la France de nouveaux malheurs,
eussent singulirement favoris ce retour et servi de prtexte. Un
souverain a droit d'exiger l'obissance de ses peuples; mais ses peuples
ont le droit d'exiger de lui protection et direction. Quand l'une et
l'autre manquent, les liens sont rompus entre eux; il n'y a plus de
rapport qui les unisse. Je me suis souvent demand ce qu'aurait fait
Napolon, s'il et trouv louis XVIII dans son chteau fortifi, avec
des dfenseurs dvous et des vivres? Il aurait fait usage de toutes
sortes de sductions; mais certes il n'aurait pas essay d'employer la
violence.

Le roi s'tait, comme je l'ai dit, rendu d'abord  Bruges. Il vint
ensuite  Gand, o nous l'avions prcd, aprs avoir pass deux jours 
Ypres. On assure qu'arriv  Bruges M. de Blacas voulait le dcider 
passer en Angleterre. La fortune qu'il avait acquise pendant les dix
mois de son administration suffisait alors  l'ambition de ce
personnage. Accoutum  la pauvret, quelques millions runis lui
paraissaient le _nec plus ultra_ de la fortune, et il voulait mettre en
sret des richesses de beaucoup suprieures  tous les rves qu'il
avait jamais faits; mais le roi rsista. S'il et pass la Manche, il
est probable que la couronne de France lui chappait ainsi qu' son
frre. Le roi s'tablit donc  Gand, y runit tout ce qui tait sorti de
France, et nomma des ministres _in partibus_, qui tinrent une espce de
conseil et crurent gouverner. M. de Chateaubriand, dvor de la manie
ministrielle, quelque impuissant qu'il soit  exercer le pouvoir, se
crut rellement ministre, fit divers rapports au roi, dont les colonnes
du _Moniteur de Gand_ furent remplies. Une vanit enfantine, pousse
jusqu' l'excs, lui a fait depuis rappeler  tout propos ce prtendu
ministre.

 notre arrive  Gand, nous fmes informs de la dclaration du congrs
de Vienne, en date du 13 mars. Elle dcidait la question de l'avenir.
Napolon avait commis une immense faute en prcipitant son entreprise.
S'il et attendu, pour quitter l'le d'Elbe, le dpart de Vienne des
souverains (et ils taient au moment de se sparer), il doublait ses
moyens de rsistance, en gagnant le temps ncessaire  ses ennemis pour
s'entendre et concerter leurs efforts contre lui. Mais voyons maintenant
si, une fois le masque jet, et dans la position o Napolon s'tait
plac, il a pris le meilleur parti et tenu la conduite la plus conforme
 ses intrts.

Le dbarquement de Napolon avec une poigne de soldats, sa marche
hardie, sa manire de se prsenter devant les premires troupes qu'il
rencontra, rappellent ces inspirations sublimes dont sa vie est remplie
et cette supriorit de gnie qui le caractrisait. Mais, arriv 
Paris, il ne fut plus le mme homme. En contact avec de grandes
difficults, il les aurait vaincues dans sa jeunesse, mais alors elles
furent plus fortes que lui. Cette grande nergie de volont qui
anciennement lui tait propre avait disparu. Ces hommes  phrases, si
funestes au succs des affaires dont ils se mlent, s'emparrent de lui
et lui imposrent. Il voulut les tromper, et pour cela il masqua son
caractre, tandis qu'en le conservant dans sa vrit il pouvait russir
et mettre plus de chances en sa faveur.

Le pays n'a pas rappel Napolon, c'est l'arme. L'arme seule faisait
sa force[4]. Une fraction de la nation s'est rjouie de son retour, mais
la masse en a t au dsespoir; et la preuve s'en trouve dans le peu
d'efforts faits pour continuer la lutte aprs les premiers revers,
malgr tant de moyens employs pour les dvelopper. La dclaration du 13
mars, rendant la guerre certaine, et son appui vritable tant l'arme,
il devait baser sur elle presque tous ses calculs et rduire son thme 
une question toute militaire. L'arme qu'il retrouvait n'tait pas cette
arme compose de misrables dbris comme en 1814, mais une arme
repose, refaite, remplie de vieux soldats revenus de Russie, d'Autriche
et d'Angleterre, ayant des injures  venger. Nous avions organis
quatre-vingt mille hommes et cent pices de canon atteles contre lui.
Ces quatre-vingt mille hommes ayant fait demi-tour, il tait en tat
d'opposer immdiatement aux trangers quatre-vingt mille hommes, qu'il
aurait pu facilement porter  cent ou cent vingt mille, avec une
artillerie nombreuse, bien attele et en tat d'entrer en campagne.

     [Note 4: Le 21 mars, M. Mollien, ancien ministre du
     Trsor, vint fliciter Napolon sur son retour et sur les
     transports de joie que les populations lui avaient tmoigns,
     disait-il, sur son passage. Napolon lui rpondit: Est-ce
     que vous croyez cela aussi? Ce sont des contes; elles m'ont
     laiss passer comme elles ont laiss partir l'autre. (_Note
     du duc de Raguse._)]

Son dbarquement  Cannes et son arrive  Paris m'avaient rappel le
Bonaparte d'Italie et d'gypte. Je le crus revenu tout entier et j'tais
convaincu qu'aprs avoir reconquis le pouvoir il se hterait d'employer
le seul moyen de le consolider. Napolon, en ce moment, devait continuer
 frapper l'opinion,  tonner le monde par quelque chose de surnaturel.
Puisqu'il avait parl de trahison, quelque absurde que ft cette
assertion, il devait rejeter tous les malheurs passs sur elle. Des
succs clatants eussent remu encore les coeurs, mme des gens les
moins dvous, tant la gloire a de prix aux yeux des Franais!

Si Napolon et donc conu son rle ainsi, s'il ft entr tout de suite
en campagne pour ressaisir ce que l'on est accoutum  appeler les
frontires naturelles, il les aurait reprises en un moment et sans la
moindre difficult. Persuad qu'il agirait ainsi, je calculais le
commencement de ses mouvements pour le 4 avril.

Six mille Anglais seulement, se trouvant en Belgique, se seraient
immdiatement rfugis dans Anvers. L'arme belge, depuis si peu de
temps spare de l'arme franaise, anime prcisment du mme esprit,
n'aurait pas hsit  se runir  elle et l'aurait augmente de trente
mille hommes. Les troupes prussiennes dans le grand-duch, tant peu
nombreuses et toutes parpilles, se seraient jetes dans Juliers ou
auraient repass le Rhin.

Ainsi, sans coup frir, sans combattre et par de simples marches,
Napolon aurait eu, en peu de jours, ses avant-postes sur l'Escaut et
sur le Rhin. Aprs avoir ralli trente mille soldats et acquis Bruxelles
et des pays riches, pleins de ressources de toute espce, calcule-t-on
le retentissement d'un pareil rsultat dans toute la France, et le
mouvement qui en serait rsult en faveur du gouvernement? De tous cts
les conscrits se seraient levs et l'auraient rejoint avec empressement.
Les discussions intempestives auraient t ajournes et la France tait
dbourbonise. Au lieu de cela, Napolon se laissa imposer par les vieux
rvolutionnaires et les jeunes libraux, sortant de l'cole cre par la
Restauration; et, tandis que la guerre l'aurait peut-tre sauv, il fit
de la politique et de la rvolution, ce qui devait infailliblement le
perdre; car il en rsultait pour les trangers un rpit et du temps pour
s'organiser, s'entendre et agir avec ensemble. D'ailleurs une
rvolution, celle mme qui un jour doit donner des produits utiles,
s'affaiblit immdiatement en divisant les moyens. Elle commence toujours
par le dsordre, et le dsordre est une cause de mort pour tout pays
comme pour tout gouvernement qui y est en proie.

Il est assez bizarre de reprocher  Napolon de n'avoir pas fait la
guerre, mais dans la circonstance il eut tort. Elle tait dans ses
intrts et devait rsulter de sa position. Il eut l'air d'ouvrir les
yeux  la lumire, et les doctrinaires, si vains de leur nature, furent
enchants de sa conversion, comme si un homme semblable pouvait jamais
changer. Il voulut paratre avoir modifi ses ides et son caractre. Il
ne trompa que peu de gens et perdit la facult d'agir dans le moment le
plus opportun. Il resta donc et se mit  discuter avec Benjamin Constant
et consors. Il annona le retour prochain de Marie-Louise, et l'on sut
promptement qu'il n'aurait pas lieu. L'Autriche restant sourde  sa voix
et  ses efforts pour la dtacher de l'alliance, il vit chaque jour
s'vanouir ses esprances et s'amonceler de nouveaux obstacles devant
lui. Au moment d'entrer en campagne, il avait les plus tristes
pressentiments. Il s'en expliqua plusieurs fois dans l'intimit, et
Decrs, la veille de son dpart pour l'arme, surprit un jour sa pense
intime. Entr dans son cabinet, il le vit enfonc dans un fauteuil,
ayant l'air assoupi. Decrs resta silencieux et immobile pour attendre
le moment du rveil. Peu aprs Napolon se leva brusquement en
prononant tout haut ces paroles: _Et puis cela ira comme cela
pourra!_

Je le rpte, Napolon manqua  sa fortune en devenant infidle  son
caractre. Il aurait donn un mouvement immense aux esprits, enflamm
les imaginations, s'il avait conquis la Belgique et les bords du Rhin.
En loignant  vingt ou trente marches les premiers champs de bataille,
il donnait  la guerre un tout autre caractre. Mais sa volont n'tait
plus la mme, l'homme tait us, et les deux dernires campagnes ne
l'avaient que trop montr. Relev avec clat pour un moment, bientt il
tait retomb. La manire dont il fit personnellement la campagne de
Waterloo le prouve. Decrs, que je citerai encore, homme d'esprit, bon
observateur et bien plac pour voir, me dit de lui, au retour de Gand,
ces propres paroles: Il y a toujours en lui un esprit prodigieux. Sous
ce rapport, il est tel que vous l'avez connu; mais plus de rsolution,
plus de volont, plus de caractre. Cette qualit, si remarquable
autrefois chez lui, a disparu. Il ne lui reste que son esprit.

On connat les proclamations du golfe de Juan, o j'tais accus de
trahison, ainsi que le duc de Castiglione. Mon devoir m'ordonnant d'y
rpondre, je publiai une dfense peu aprs  Gand. Cette rponse,
envoye en France, imprime, y produisit l'effet dsir auprs de ceux
qui en eurent connaissance. Le caractre de vrit qu'elle porte donna
du crdit  mes paroles; mais le gouvernement, mcontent de l'accueil
qui lui tait fait, mit obstacle  sa circulation, et elle ne fut pas
alors suffisamment rpandue[5]. Je fis la faute de ne pas la faire
rimprimer  notre retour en France, et insrer dans le _Moniteur_.
Quand on a la conscience pure et un noble et lgitime orgueil, l'ide
d'tre rduit  se justifier d'une infamie offense et blesse le coeur.
Cette justification se trouve jointe aux pices justificatives de ces
_Mmoires_. crite  Gand, au quartier gnral de l'migration, elle a
le ton de modration et la nuance d'opinion qui convenaient  mes
antcdents.

     [Note 5: Voir pices justificatives.]

Je ne parlerai pas des affaires politiques qui se traitrent  Gand,
n'ayant pas t mis dans leur secret. Je restai un mois environ dans
cette ville, vivant dans la familiarit du roi et le voyant beaucoup.
Pendant ces longues journes et les soires, j'ai pu juger plus
particulirement de la nature de l'esprit de Louis XVIII, et me
convaincre qu'il y avait chez lui peu de ce que l'on appelle
vulgairement esprit, c'est--dire la facult de combiner ses ides avec
promptitude. Il contait volontiers, ne se refusait pas  la discussion,
et l'autorisait sans jamais l'approfondir; mais il savait admirablement
bien, avec son incroyable mmoire, appliquer son rudition, facult qui
te rendait quelquefois blouissant auprs de ses nouveaux auditeurs.

J'ai  citer un trait qui peint merveilleusement l'imprvoyance de M. de
Blacas et sa coupable insouciance dans la conduite des affaires. Le
_Moniteur_ avait annonc que Napolon avait trouv dans le cabinet de
Louis XVIII une trs-grande quantit de papiers importants; il donnait
l'indication de leur nature et parlait de la correspondance du roi avec
ses partisans en France pendant tout le temps de l'migration. Je crus
le fait faux et justifi seulement par la trouvaille de quelques lettres
gares et insignifiantes. On en parla  dner. J'tais auprs de M. de
Blacas, et je lui dis: Sans doute ce que dit le _Moniteur_ est de pure
invention, car il serait incroyable que l'on et agi ainsi?

--Je vous demande pardon, me dit M. de Blacas avec cet air de
satisfaction qui accompagne toujours ses paroles; tous les papiers
existent en effet en totalit, et classs par anne et par lettre
alphabtique.

--Comment! lui dis-je, et vous n'avez pas craint de compromettre et de
perdre tant de gens et de familles qui se sont attachs au roi! Mais
comment n'avez-vous pas emport les papiers? Si vous ne pouviez les
emporter, vous pouviez les faire jeter dans des malles, des sacs, en les
confiant en dpt  des personnes sres. Enfin le pis aller tait de les
brler.

Il persista dans son opinion et me dit encore que cela et t
impossible. En vrit, il paraissait jouir de l'ide du bon ordre et du
classement dans lequel il les avait laisss. Et puis, faites des
affaires dans des temps extraordinaires, avec de pareilles gens, aussi
peu prvoyants, aussi dpourvus de ressources dans l'esprit!

Nous tions  Gand depuis plusieurs jours quand nous apprmes, par le
_Moniteur_, l'issue fcheuse de l'entreprise de M. le duc d'Angoulme et
le rle jou, dans cette circonstance, par le gnral Grouchy. Je n'ai
jamais vu Monsieur dans une fureur pareille: elle tait assurment bien
lgitime, car il voyait la vie de son fils trs-compromise. Il jura de
se venger de Grouchy si la fortune lui en fournissait l'occasion; mais,
quand elle s'est offerte, en bon chrtien, il l'a ddaigne.

Je ne veux pas caractriser la conduite de Grouchy dans cette
circonstance; je ne veux que raconter les faits[6]. Grouchy avait reu,
quatre jours avant la catastrophe, le cordon rouge et renouvel les
assurances de sa fidlit; mais  peine M. le duc d'Angoulme eut-il
remu dans le Midi et march sur la Drme, que le zle exprim par
Grouchy  Napolon dtermina celui-ci  l'envoyer pour s'opposer  ses
progrs et mettre de l'ensemble dans le mouvement des troupes employes
contre lui. Avec ses antcdents, Grouchy devait, ou ne pas se charger
de cette mission, ou n'y consentir qu' la condition expresse de sauver
la personne du prince.  son arrive, il trouva la besogne faite et une
capitulation assurant  M. le duc d'Angoulme une libre retraite en
Espagne, vritable fortune pour Grouchy de voir un arrangement dj
fait, sign et en pleine excution. Des engagements semblables sont
toujours respects, et cette circonstance sortait Grouchy d'embarras
sans compromettre sa responsabilit; mais, loin de profiter d'une
occasion si favorable, il dchira la capitulation. Le malheureux prince
perdait ainsi sa sauvegarde et tombait entre ses mains. Si Napolon, en
domptant son caractre, ne ft pas revenu sur un premier mouvement,
tout de vengeance et de svrit; si les hommes qui l'entouraient
n'eussent pas cherch  agir sur lui pour adoucir ses rsolutions, M. le
duc d'Angoulme, selon toutes les apparences, devait prir.

     [Note 6: _Moniteur_ du 11 avril 1815. Dpche
     tlgraphique de Montlimar du 9.

     _Moniteur_ du 12 avril. Rponse et ordre de l'Empereur au
     gnral Grouchy.

     _Moniteur_ du 16 avril. Dtails sur la capitulation du duc
     d'Angoulme avec le gnral Gilli.]

Le gnral Grouchy tait dvor du dsir d'tre marchal. Il fut lev 
cette dignit aprs cette singulire campagne. Le scandale de ce choix
fut bientt expi par la conduite qu'il tint  Waterloo. Les tristes
souvenirs des causes de sa promotion ne l'ont pas empch de crier 
l'injustice quand les Bourbons n'ont pas voulu le reconnatre comme
marchal. Il a fallu une nouvelle rvolution, celle de 1830, pour le
faire jouir enfin de ce titre, tant ambitionn.

Tout se disposait  la guerre; les troupes arrivaient de toutes parts en
Belgique. J'tais bien rsolu  ne jouer aucun rle actif dans une
guerre contre mon pays. En consquence, je crus convenable de m'loigner
du thtre des oprations laissant  l'avenir de dcider de mon sort. Si
les vnements eussent fait triompher Napolon, j'tais bien dcid, 
moins d'une rparation solennelle de sa part,  ne jamais rentrer en
France; et j'avais envisag mon exil avec le mme courage que quinze ans
plus tard, j'ai retrouv dans une circonstance analogue et pire; car
alors il ne fallait que le retour  la justice et  la vrit d'un seul
coeur, celui de Napolon. J'ai eu depuis l'assurance qu'il tait
non-seulement dispos, mais encore tout rsolu; tandis qu'aujourd'hui
j'ai contre moi les passions populaires, cette hydre  cent ttes, si
dangereuse  combattre et si difficile  vaincre. Je me dcidai donc 
me rendre  Aix-la-Chapelle pour y prendre les eaux, que mes blessures
reues en Espagne me rendaient ncessaires. Le roi, auquel je parlai
avec franchise de mes opinions et de ma rsolution, l'approuva
compltement.

Avant de partir de Gand, j'eus le dsir de voir une compagnie
d'artillerie  cheval anglaise, qui s'y trouvait. Le matriel anglais
est si diffrent de celui dont nous nous servions autrefois, que la
comparaison tait curieuse  faire. Je l'examinai donc en dtail, et
j'admirai la simplicit de ces constructions, adoptes depuis en France.
Cette visite donna lieu  une circonstance singulire. On me prsenta le
marchal des logis, qui, le 22 juillet 1812, avait point la pice dont
la dcharge m'avait fracass le bras, une heure avant la bataille de
Salamanque. On ne pouvait s'y tromper, cette blessure fatale avait t
cause par un coup de canon unique, tir  une heure connue, sur un
point dtermin. Je fis bon accueil  ce sous-officier. Depuis j'ai revu
ce mme homme  Woolich, o il est garde-magasin, quand j'ai t, en
1830, visiter ce magnifique arsenal; mais alors il n'avait qu'un bras,
ayant perdu l'autre  Waterloo; et, lui faisant mon compliment de
condolance, je lui dis: Mon cher,  chacun son tour.

Je me rendis  Aix-la-Chapelle, o je me soignai avec un tel succs, que
je retrouvai,  une diminution de forces prs, l'usage complet de mon
bras. J'attendis les vnements dans cette ville, et le commencement de
la guerre. Napolon dbuta par des succs sur l'arme prussienne: le
combat de Fleurus, o les Prussiens furent surpris, et la bataille de
Ligny, gagne par les Franais. Indpendamment des pertes prouves sur
le champ de bataille, les Prussiens eurent un si grand nombre de
fuyards, que plus de trois mille hommes arrivrent jusqu'
Aix-la-Chapelle, avec une promptitude extraordinaire. J'eus ce spectacle
sous mes yeux. Rappelant mes souvenirs, je dois exprimer mes sensations
d'alors. Elles taient toutes de joie intrieure et de satisfaction; et
cependant un second succs m'aurait fait quitter ma retraite pour me
porter plus loin. Mais, aprs avoir pass sa vie au milieu d'une arme,
dont on a partag la gloire et les malheurs, on ne peut tre insensible
 ses succs, quoique devenu tranger  sa destine, et lors mme que
ses succs doivent nous tre personnellement funestes. Ces affections
profondes dpassent de beaucoup les limites des intrts. Ceux-ci
gouvernent les masses; celles-l nourrissent les coeurs levs.
Toutefois, je le rpte, j'prouvai une satisfaction vritable en voyant
fuir les Prussiens; mais je restai chez moi, afin de ne pas montrer des
impressions qui m'auraient rendu suspect  l'autorit, deux jours aprs,
la nouvelle de la bataille de Waterloo arriva, et successivement celle
de la dispersion de l'arme franaise et de la marche des trangers sur
Paris; enfin, celle du dpart du roi pour Cambrai. Je me mis en route
peu aprs, pour aller le rejoindre.

Je me garderai bien de discuter  fond les circonstances militaires de
cette courte campagne. Cependant j'en dirai deux mots. Le dbut en fut
habile et brillant. L'offensive fut prpare avec mystre. L'ennemi fut
surpris dans ses cantonnements. La faute du 16 est d'avoir trop affaibli
le marchal Ney, ce qui l'empcha d'emporter la position des
Quatre-Bras, et d'craser l'avant-garde ennemie, chose qui aurait t
d'un effet immense, en mettant obstacle au rassemblement de l'arme
anglaise. Le corps du comte d'Erlon passa, comme le troisime corps 
Leipzig, la journe en marches et en contre-marches, et ne fut utile ni
contre les Prussiens, o il tait inutile, ni contre les Anglais, o il
aurait t ncessaire, consquence naturelle des indcisions de
Napolon. La bataille de Ligny parat devoir tre aussi un objet de
critique par la manire dont l'arme prussienne fut attaque, et
cependant des succs couronnrent les efforts de cette journe; mais ce
qui ne peut se comprendre, c'est la manire d'oprer de Napolon, le 18,
jour dcisif de la bataille de Waterloo.

Aprs la bataille de Ligny, gagne, le 16, sur les Prussiens, ceux-ci
s'taient retirs sur Wavres. Napolon mit  leur poursuite Grouchy avec
un corps de quarante mille hommes, et lui, avec tout le reste de
l'arme, se porta dans la direction de Bruxelles, par la grande route.
Les Anglais, qui occupaient la position des Quatre-Bras, l'vacurent et
prirent position en avant de la fort de Soignies. L, s'tant arrts,
ils se dcidrent  livrer bataille. Les Prussiens, aprs s'tre rallis
et rorganiss, rejoints par des troupes fraches, devaient dboucher
sur le flanc de l'arme franaise. Ce mouvement ordonn et convenu,
naturel  penser, fut connu par Napolon, au moyen d'une lettre
intercepte du gnral Blcher, annonant qu'il ne pourrait pas
dboucher avant les quatre heures de l'aprs-midi. Napolon avait donc
un motif puissant de commencer la bataille de trs-bonne heure. Il tait
en mesure de combattre successivement, et non ensemble, les deux armes
ennemies. Une attaque matinale lui donnait des chances de succs, et,
s'il tait vaincu dans le premier combat, il avait le temps de
s'loigner du champ de bataille, avant l'arrive des nouvelles forces de
l'ennemi. Une sorte de ngligence, le mauvais temps, des calculs de
munitions (et il est incroyable que, si peu de temps aprs l'ouverture
de cette campagne et si peu loigns des dpts de la frontire, on ft
dj  court de munitions); enfin, le concours de ces divers motifs fit
que l'action ne commena qu' onze heures. Elle fut mene sans ensemble.
On attaqua les diffrents points isolment. Une grosse ferme retranche,
la Belle-Alliance, fut assaillie sans avoir t auparavant crase par
un bon feu d'artillerie. Enfin, on ne suivit aucune des rgles indiques
en pareils cas.

Tout  coup un grand mouvement s'opre dans la cavalerie franaise; elle
se runit  la droite de l'arme et attaque la gauche des Anglais. La
cavalerie anglaise est mise en poussire; elle se rfugie sous l'appui
de son infanterie. Celle-ci est charge avec vigueur; mais elle repousse
pendant une demi-heure les diverses attaques qui sont diriges contre
elle, et la cavalerie franaise, aprs avoir fait des efforts de valeur
surnaturels, n'tant pas soutenue, dut renoncer au combat. Si un corps
d'infanterie d'une force suffisante et concouru en ce moment et appuy
l'attaque de la cavalerie franaise, il est probable que l'infanterie
anglaise aurait t culbute. Dans le terrain troit o tait place
cette arme, avec les embarras et le matriel qui couvraient les dfiles
par lesquels elle pouvait seulement se retirer, elle et probablement
t dtruite. Aprs les efforts infructueux de la cavalerie, et 
l'instant o commenait le dsordre, la garde s'branla pour attaquer
l'arme anglaise; mais elle fut crase sans mme avoir montr une
valeur conforme  son ancienne rputation. Prise en flanc et menace sur
ses derrires par l'arme prussienne, elle se mit en droute. Alors
toute l'arme prit la fuite, et les corps et les diffrentes armes
confondus prirent la direction de Charleroi.

Pendant le cours de la journe, Napolon s'tait trouv si loign du
champ de bataille, qu'il n'avait pas pu modifier l'excution de ses
projets, et particulirement faire soutenir,  temps, ce mouvement de
cavalerie qui aurait pu produire un effet si utile et si dcisif.
Prmatur et excut d'une manire isole, il devint inutile; et
cependant, si, quand il commena, on et fait donner la garde, on aurait
remdi au mal.

Au moment du dsordre, la terreur s'empara de l'esprit de Napolon. Il
se retira au galop  plusieurs lieues, et,  chaque instant (il tait
nuit), il croyait voir sur sa route ou sur son flanc de la cavalerie
ennemie et l'envoyait reconnatre.

Je tiens ces dtails d'officiers attachs  l'Empereur et en ce moment
prs de lui, et entre autres du gnral Bernard, officier du gnie, son
aide de camp de confiance, officier distingu et homme trs-vridique.
Grouchy, dtach  la poursuite de l'arme prussienne, avait eu l'ordre
de la presser et de ne pas la perdre de vue. Il agit mollement, suivant
son habitude, se complaisant dans l'importance du commandement qui lui
avait t confi.

L'ennemi se retira sur Wavres, y passa la Dyle, et, le 18, marcha dans
la direction du Mont-Saint-Jean. Il fit ce mouvement, chose incroyable,
sans avoir rompu les ponts de la Dyle, de Sainte-Marie, Montion,
Ottignies, et sans avoir plac des troupes sur ces points pour les
dfendre ou au moins pour les observer. Une avant-garde franaise
s'tait porte sur Wavres, tandis que les coureurs avaient pass la Dyle
aux points que je viens d'indiquer. Ceux-ci virent le mouvement rapide
de l'arme prussienne, qui, avant de tomber sur le flanc de l'arme
franaise, avait encore les dfils de Lasnes  passer. La masse des
forces de Grouchy, tant  porte, pouvait l'attaquer sur ses derrires
et sur son flanc gauche. Le mouvement de l'ennemi, se faisant d'une
manire dcousue et sans aucune formation rgulire, si une tte de
colonne seulement et paru, l'arme prussienne s'arrtait; et, si
Grouchy et march avec abandon, il est probable que cette arme,
atteinte ainsi, sans tre prpare  combattre sur ce point, divise par
les dfils de Lasnes, aurait t dtruite presque sans rsistance. Au
lieu de cela, Grouchy hsita et resta dans cette irrsolution, fond de
son caractre, dont j'ai donn de si tranges preuves dans le rcit de
la campagne de 1814. Il raisonna beaucoup et resta en place. La journe
s'coula, et les Prussiens vinrent complter les malheurs de l'arme
franaise et donner d'immenses fruits  la victoire dfensive que
l'arme anglaise avait dj remports; car on peut dire que la bataille
a t gagne par l'arme anglaise seule, mais les rsultats ont t
obtenus par l'arme prussienne.

Cette question relative  Grouchy a t l'objet d'une grande controverse
entre lui et le gnral Grard, commandant un corps sous ses ordres.
J'ai cru pouvoir accuser le gnral Grard de juger aprs l'vnement et
de se targuer de conseils donns aprs coup. Une fois la guerre finie,
il n'y a pas de petit officier qui ne blme,  tort et  travers, les
oprations de son gnral. Beau mrite que de juger des coups quand les
cartes sont sur la table! C'est lorsque tout est incertitude et soumis
aux calculs des probabilits que le mtier est difficile; mais, dans la
circonstance, la polmique leve a amen des publications, des rcits
et l'tablissement de faits qui dcident la question sans rplique pour
tout homme raisonnable.

Grouchy entendait le canon de Waterloo. Il connut par ses avant-gardes
le mouvement de l'ennemi sur la rive gauche de la Dyle. Il tait 
porte de marcher sur lui et de l'atteindre. Il occupait les ponts de la
Dyle, et avait des postes en avant; ainsi sa conduite est impardonnable.

Cependant, sans le dfendre sur des fautes aussi graves, sans vouloir le
justifier d'avoir manqu au premier principe du mtier en pareille
circonstance, celui de prendre pour point de direction le bruit du
canon, direction qui lui tait de plus indique par la vue du mouvement
des colonnes ennemies, il est certain que, le soir du 17, Grouchy
crivit  l'Empereur pour lui rendre compte de sa position et de ce
qu'il avait appris. Sa lettre arriva  huit heures du soir, et tait
apporte par un officier du 15e rgiment de dragons. Le gnral Bernard,
aide de camp de service, la remit  Napolon et lui demanda une rponse.
 minuit, cet officier la rclama de nouveau, et Bernard vint la
demander. Il lui fut dit d'attendre.  quatre heures, mmes instances de
la part de l'officier, qui dclara avoir l'ordre de ne pas revenir sans
en apporter une, et il fut congdi sans en recevoir. Un homme comme
Grouchy avait besoin d'tre corrobor dans ses instructions, et il et
fallu lui recommander de nouveau de presser le corps prussien et de
l'attaquer sans relche. On ne courait pas le risque de lui voir faire
des imprudences, et on se mettait en garde contre sa lenteur et sa
timidit. Abandonn  lui-mme, il ne sut ni juger l'importance de sa
position, ni le prix du temps, ni le devoir qu'il avait  remplir. Il
fut  Waterloo ce qu'il avait t, en 1814,  Montmirail; mais, en ce
dernier moment, les circonstances et son influence sur les destines de
l'arme taient d'une tout autre importance.

La perte de la bataille de Waterloo a t cause d'un ct par la
direction incertaine, le dcousu des attaques et l'loignement du champ
de bataille de Napolon, tandis que de l'autre l'arme anglaise tait
ensemble, et Wellington, plac dans les lieux les plus exposs, a su
maintenir la confiance par sa prsence et la bravoure extraordinaire
qu'il a dploye. Enfin le rsultat funeste de la bataille a t
l'ouvrage de l'impritie de Grouchy.

La dispersion de l'arme, la marche des trangers sur Paris,
dterminrent Louis XVIII  se rapprocher de sa capitale. Au moment de
passer la frontire, il voulut se laver des fautes dont on accusait son
gouvernement pendant les dix mois qu'il avait eu le pouvoir en France.
Une opinion, favorable au roi, les rejetait sur. M. de Blacas, dont on
supposait le crdit plus grand qu'il n'tait effectivement. Pour donner
une espce de satisfaction  l'opinion publique, M. de Blacas quitta le
roi. Il se rsigna sans murmurer. Le roi lui donna l'ambassade de Rome
et lui laissa l'administration de six ou sept millions qui lui restaient
et dont plus tard il lui fit don.

L'arme franaise se rallia en partie  Laon, d'o elle se retira sur
Paris. Le corps nombreux dont Grouchy avait fait un si pauvre usage s'y
rendit galement. Des bataillons de fdrs, camps  Montmartre, 
Belleville et dans la plaine de Saint-Denis, portaient toutes ces forces
 cent mille hommes. On pouvait oprer avec au moins quatre-vingt mille
hommes. L'ennemi parut bientt. Blcher, avec l'ardeur qui le
caractrisait, avec la passion dont il tait anim, arriva le premier.
Quoique se trouvant  plus de deux marches en avant des Anglais, il
entreprit, avec une imprudence inoue, d'excuter le passage de la Seine
en prsence de forces aussi considrables, et il russit. Il choisit
Argenteuil, et dfila en vue de Paris et pour ainsi dire  la porte des
canons de Montmartre.

Le marchal Davoust, qui commandait, l'aurait dtruit cent fois pour
une s'il avait eu la moindre rsolution; mais il fit de la politique l
o un succs ne pouvait qu'amliorer singulirement la position des
choses. L'arme prussienne n'avait pas alors plus de soixante mille
hommes runis, loin des Anglais, et divise par la Seine au moment de
son passage, elle tait  sa discrtion. Il envoya des troupes sur la
rive gauche de la Seine, et il y eut  Versailles un combat de cavalerie
trs-brillant, trs-glorieux pour les troupes franaises, mais qui fut
le dernier de la guerre.

Une fois les Anglais arrivs, le marchal Davoust signa une capitulation
pour l'vacuation et la remise de la ville. Curieux rapprochement 
faire avec ce qui s'tait pass l'anne prcdente! En 1814, huit ou dix
mille hommes de troupes composes de dbris s'loignrent aprs avoir
soutenu un combat opinitre et montr une valeur presque sans exemple
contre toutes les forces allies, montant  cent quatre-vingt mille
hommes, et cela, quand la population de Paris semblait leur tre
hostile. En 1815, quatre-vingt-dix mille hommes de belles troupes,
soutenues par une partie de la population en armes, vacurent la
capitale en prsence de cent et quelques mille hommes. Je demande  tout
homme impartial quelle est celle des deux armes dans laquelle
l'nergie, le courage et le dvouement ont t le plus remarquables?

Le roi arriva bientt  Saint-Denis. Je l'avais rejoint  Roye deux
jours auparavant. L, les intrigues se dvelopprent. L'opinion de
Paris, sauf les fdrs et une faction, tait en faveur du roi; mais on
chercha et l'on parvint  crer une espce de fantasmagorie. On prsenta
la disposition des esprits, et en particulier de la garde nationale,
comme hostile, et  cet effet des postes d'hommes choisis dans cette
disposition d'esprit furent placs aux barrires; mais une multitude
d'individus franchit les murailles pour venir au-devant du roi et fit
connatre bientt le vritable tat des choses. On chercha  dmontrer
la ncessit de composer le ministre de manire  rallier les intrts
rvolutionnaires. Cette opinion, professe par le duc de Wellington,
soutenue par Monsieur, concluait  admettre Fouch comme ministre. Il
faut rendre justice  Louis XVIII, il s'y refusa longtemps. Il voyait
toute la fltrissure imprime  son rgne par cette lche
condescendance. Monsieur, chauff par ses amis de Paris, qui, protgs
par Fouch pendant les Cent-Jours, taient devenus ses partisans,
insista, et Fouch fut nomm. On demanda l'adoption de la cocarde
tricolore, chose monstrueuse alors. Je me gardai bien d'adopter une
pareille opinion. J'avais dfendu cette cocarde avec ardeur l'anne
prcdente, et, si on l'et conserve alors, peut-tre aurait-on t
prserv de cette dplorable rvolution.  cette poque, la victoire et
le temps l'avaient consacre; aujourd'hui, elle tait devenue l'emblme
de la perfidie et de la rvolte. On ne pouvait la prendre sans se
dshonorer. On le sentit, et ces exigences furent rejetes.

Fouch voulait empcher le roi d'entrer avec ses gardes du corps et le
forcer  s'en sparer pour ne pas mouvoir et irriter, disait-il, la
population. Il traait l'itinraire du roi pour son entre par la
barrire de Clichy, afin d'viter les quartiers populeux. Louis XVIII
montra du jugement, du courage, de l'lvation en cette circonstance. Il
ne crut  aucun de ces contes sans cesse rpts  ses oreilles. Il prit
son escorte ordinaire, entra par le faubourg Saint-Denis, et suivit le
boulevard pour se rendre aux Tuileries. Partout un peuple nombreux tait
rassembl, et partout il reut des tmoignages de respect et fut l'objet
d'acclamations plus ou moins vives; mais l'effet de toutes ces menes
tait en partie produit: Fouch tait ministre. On proposa au roi de le
comprendre dans la promotion des pairs, faite peu aprs. Mais le roi s'y
refusa; il rpondit: On peut bien, quand on est forc par les
circonstances, prendre un tel homme pour ministre, sauf  s'en
dbarrasser bientt; mais on n'assoit pas d'une manire durable sa
position en l'admettant  la Chambre des pairs.

Je reviens en arrire, pour parler encore une dernire fois de Napolon.
Il avait quitt l'arme immdiatement aprs la perte de la bataille de
Waterloo, et tait arriv  Paris avec la nouvelle de sa dfaite. Il
manda Davoust, alors ministre de la guerre, et, aprs lui avoir racont
les vnements  sa manire, il lui dit qu'il lui fallait une leve de
quatre cent mille hommes. Davoust lui rpondit brutalement: Vous n'en
aurez point, et vous ne pouvez plus rgner!

La plus vive effervescence se montra dans les Chambres, et une nouvelle
abdication de Napolon fut exige. Il la donna sans se faire trop prier
et resta  l'lyse comme simple particulier. Mais il ne tarda pas  se
repentir d'avoir ainsi renonc  la partie. Quelques groupes d'ouvriers
ou de gens du peuple venaient quelquefois prs du jardin de l'lyse
crier: _Vive l'Empereur!_ Napolon cherchait  en tirer des consquences
favorables et  s'abandonner  l'illusion qu'il pouvait reprendre le
pouvoir; mais les gens senss, placs prs de lui, le ramenaient  des
ides plus raisonnables. Le gnral Bernard, envoy plusieurs fois pour
vrifier la valeur de ces cris auxquels il attachait encore tant
d'importance, revenait en les lui montrant sous leur vritable jour.
Depuis, Napolon se rendit  la Malmaison, et l il eut une vellit
prononce de reprendre le commandement. Les dispositions des troupes
semblaient s'y prter. Il envoya demander des chevaux sous un vain
prtexte et dut s'adresser au duc de Vicence, tout  la fois grand
cuyer et membre du gouvernement provisoire. Celui-ci, jugeant de
l'intention, refusa les chevaux. Napolon dut recevoir une rude et une
cruelle humiliation d'une semblable dpendance de la part d'un de ses
serviteurs, d'un officier de sa propre maison. J'ai reu ces dtails de
ceux mmes qui taient dans la confiance de Napolon, et qui furent les
intermdiaires de cette dmarche. Napolon prit la route de Rochefort;
son voyage et les vnements qui suivirent sont crits partout, et je ne
pourrais que rpter ce qui a dj t dit  cet gard.

Je citerai, avant de finir sur Napolon, quelques-unes de ses rponses,
dont plusieurs me sont relatives. Quelque temps aprs le 20 mars, le
colonel Fabvier, rest en France, compatriote du gnral Drouot et li
avec lui, se plaignait de l'oubli de l'Empereur envers quelques
officiers qui n'taient pas employs, et de l'injustice des accusations
qu'il avait portes contre moi dans sa proclamation. Drouot en parla 
l'Empereur, qui lui rpondit: Je sais mieux qu'un autre tout ce qui
s'est pass. Les circonstances m'ont fait une loi du langage que j'ai
tenu; mais que les choses s'arrangent, et tout sera bientt rpar.

Une autre fois le gnrai Clausel lui parla avec intrt de ce qui me
concernait. Il lui rpondit: Vous savez quelles sont les exigences de
la politique. Ce que j'ai fait m'tait command; mais que tout
s'arrange, il nous reviendra et j'aurai grand plaisir  l'embrasser.

Lorsque, deux jours avant la bataille de Waterloo, Bourmont passa 
l'ennemi, Napolon, en apprenant cette nouvelle, dit ces paroles au
gnral Bernard: Mon cher, entre les bleus et les blancs c'est une
guerre  mort. Si les choses vont bien, tous les ntres nous
reviendront. Il voulait parler du duc de Bellune et de moi.

Napolon avait eu la plus grande rpugnance  employer Bourmont. Ce ne
fut qu'aprs les demandes multiplie du gnral Grard, qui s'tait fait
son patron, qu'il y consentit, et, celui-ci ayant dit: Sire, je rponds
de lui sur ma tte, Napolon lui rpondit: Je vous l'accorde; mais je
vous prviens d'avance que votre tte m'appartient.

Un jour avant l'ouverture de la campagne, un rapport de police annonait
que je devais prendre le commandement d'un corps d'arme ennemi.
Napolon lut le rapport attentivement, regarda Bernard, et, en jetant le
papier avec ddain, il lui dit ces paroles remarquables: C'est une
infamie, il en est incapable!

Enfin, quand Montrond revint de la mission qu'il avait eue  Vienne
pendant les Cent-Jours, il s'informa auprs de lui de ce qui me
concernait et de ce que je devenais. Il demanda, avec une sorte
d'inquitude, si je n'entrais pas pour quelque chose dans la direction
des oprations contre lui; et, comme Montrond paraissait tonn que,
dans cette supposition, il s'en alarmt, il lui rpondit: Ne vous y
trompez pas: Marmont est un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de
talent, mais de beaucoup de talent!

Enfin le duc de Vicence m'a plusieurs fois rapport que Napolon lui
avait dit que j'tais le seul de ses marchaux qui le comprt et avec
lequel il aimt  parler de guerre.

Quelque peu de modestie qu'il y ait  rappeler ainsi moi-mme des loges
aussi directs, on en trouvera peut-tre l'excuse dans le prix que je
mets  transmettre  la postrit l'opinion de Napolon sur mon compte.

Enfin un dernier mot de cet homme extraordinaire, dont je n'aurai plus
jamais l'occasion de prononcer le nom, et qui peint ce caractre si peu
en harmonie avec les autres hommes. Avant l'entre en campagne de 1815,
il demanda au gnral Bernard, charg de son bureau topographique, la
carte de France, ainsi que les cartes de la frontire du Nord. Il
poussait la manie des grandes cartes jusqu' l'exagration; il ajouta:
Est-ce que vous n'avez rien de plus grand que cela?

--Non, Sire, c'est la seule carte que l'on puisse consulter, parce
qu'elle est sur la mme chelle que celle des Pays-Bas.

--Et c'est toute la France?

--Oui, Sire.

Il resta en contemplation pendant quelque temps, les bras croiss, et
dit: Pauvre France! ce n'est pas l'affaire d'un djeuner!



CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE VINGT ET UNIME


EXTRAIT DU JOURNAL DU COMTE WALDBOURG-TRUCHSESS,
OFFICIER PRUSSIEN, L'UN DES COMMISSAIRES QUI ONT ACCOMPAGN NAPOLON
DEPUIS SON DPART DE FONTAINEBLEAU JUSQU' SON EMBARQUEMENT POUR L'LE
D'ELBE.


...  un quart de lieue en de d'Orgon, Napolon crut indispensable la
prcaution de se dguiser: il mit une mauvaise redingote bleue, un
chapeau rond sur sa tte avec une cocarde blanche, et monta un cheval de
poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un
courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivmes 
Saint-Canat, bien aprs lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour
se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus grand danger, car
nous voyions sa voiture entoure de gens furieux qui cherchaient 
ouvrir les portires: elles taient heureusement bien fermes, ce qui
sauva le gnral Bertrand. La tnacit des femmes nous tonna le plus;
elles nous suppliaient de le leur livrer, disant: Il l'a si bien
mrit, que nous ne demandons qu'une chose juste!

 une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignmes la voiture de
l'Empereur, qui, bientt aprs, entra dans une mauvaise auberge situe
sur la grande route, et appele la _Calade_. Nous l'y suivmes; et ce
n'est qu'en cet endroit que nous apprmes le travestissement dont il
s'tait servi, et son arrive  cette auberge  la faveur de ce bizarre
accoutrement; il n'avait t accompagn que d'un seul courrier; sa
suite, depuis le gnral jusqu'au marmiton, tait pare de la cocarde
blanche dont ils paraissaient s'tre approvisionns  l'avance. Son
valet de chambre, qui vint au-devant de nous, nous pria de faire passer
l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'tait
fait passer pour tel  l'htesse. Nous prommes de nous conformer  ce
dsir, et j'entrai le premier dans une espce de chambre, o je fus
frapp de trouver le ci-devant souverain du monde plong dans de
profondes rflexions, la tte appuye dans ses mains.

Je ne le reconnus pas d'abord et je m'approchai de lui. Il se leva en
sursaut en entendant quelqu'un marcher. Il me fit signe de ne rien dire,
me fit asseoir prs de lui, et, tout le temps que l'htesse fut dans la
chambre, il ne me parla que de choses indiffrentes. Mais, lorsqu'elle
sortit, il reprit sa premire position. Je jugeai convenable de le
laisser seul; il nous fit cependant prier de passer de temps en temps
dans sa chambre pour ne pas faire souponner sa prsence.

Nous lui fmes savoir qu'on tait instruit que le colonel Campbell
avait pass la veille justement par cet endroit pour se rendre  Toulon.
Il rsolut aussitt de prendre le nom de lord Burghersh.

On se mit  table; mais, comme ce n'taient pas ses cuisiniers qui
avaient prpar le dner, il ne pouvait se rsoudre  prendre aucune
nourriture, dans la crainte d'tre empoisonn. Cependant, nous voyant
manger de bon apptit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui
l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y
goter, mais il renvoyait les mets sans y toucher. Son dner fut compos
d'un peu de pain et d'un flacon de vin, qu'il fit retirer de sa voiture
et qu'il partagea mme avec nous.

Il parla beaucoup et fut d'une amabilit trs-remarquable. Lorsque nous
fmes seuls, et que l'htesse qui nous servait fut sortie, il nous fit
connatre combien il croyait sa vie en danger; il tait persuad que le
gouvernement franais avait pris des mesures pour le faire enlever ou
assassiner dans cet endroit.

Mille projets se croisaient dans sa tte sur la manire dont il
pourrait se sauver; il rvait aussi aux moyens de tromper le peuple
d'Aix, car on l'avait prvenu qu'une trs-grande foule l'attendait  la
poste. Il nous dclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable,
c'tait de retourner jusqu' Lyon et de prendre de l une autre route
pour s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir 
ce projet, et nous cherchmes  le persuader de se rendre directement 
Toulon, ou d'aller par Digne  Frjus. Nous tchmes de le convaincre
qu'il tait impossible que le gouvernement franais pt avoir des
intentions si perfides  son gard, sans que nous en fussions instruits,
et que la populace, malgr les indcences auxquelles elle se portait, ne
se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.

Pour nous mieux persuader, et pour nous persuader jusqu' quel point
ses craintes, selon lui, taient fondes, il nous raconta ce qui s'tait
pass entre lui et l'htesse, qui ne l'avait pas reconnu. Eh bien, lui
avait-elle dit, avez-vous rencontr Bonaparte?--Non, avait-il
rpondu.--Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se
sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il
convenir qu'il l'a bien mrit, ce coquin-l! Dites-moi donc, on va
l'embarquer pour son le?--Mais, oui.--On le noiera, n'est-ce pas?--Je
l'espre bien! lui rpliqua Napolon. Vous voyez donc, ajouta-t-il, 
quel danger je suis expos!

Alors il recommena  nous fatiguer de ses inquitudes et de ses
irrsolutions. Il nous pria mme d'examiner s'il n'y avait pas une porte
cache par laquelle il pourrait s'chapper, ou si la fentre, dont il
avait fait fermer les volets en arrivant, n'tait pas trop leve pour
pouvoir sauter et s'vader ainsi.

La fentre tait grille en dehors, et je le mis dans un embarras
extrme en lui communiquant cette dcouverte. Au moindre bruit il
tressaillait et changeait de couleur.

Aprs dner, nous le laissmes  ses rflexions, et de temps en temps
nous entrions dans sa chambre, d'aprs le dsir qu'il en avait tmoign.

Il s'tait rassembl dans cette auberge beaucoup de personnes: la
plupart taient venues d'Aix, souponnant que notre long sjour tait
occasionn par la prsence de l'empereur Napolon. Nous tchions de leur
faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas
ajouter foi  nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient
pas lui faire du mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet
produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de
vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vrit, qu'il
avait si rarement entendue.

Nous fmes tout ce que nous pmes pour les dtourner de ce dessein, et
nous parvnmes  les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de
marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillit  Aix, si
nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le
gnral Koller communiqua cette proposition  l'Empereur, qui
l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoye avec une
lettre au magistrat. Elle revint avec l'assurance que les bonnes
dispositions du maire empcheraient tout tumulte d'avoir lieu.

L'aide de camp du gnral Schuwaloff vint dire que le peuple qui tait
ameut dans la rue tait presque entirement retir. L'Empereur rsolut
de partir  minuit.

Par une prvoyance exagre, il prit encore de nouveaux moyens pour
n'tre pas reconnu.

Il contraignit, par ses instances, l'aide de camp du gnral Schuwaloff
de se vtir de la redingote bleue et du chapeau rond avec lesquels il
tait arriv dans l'auberge, afin sans doute qu'en cas de ncessit il
passt pour lui.

Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien,
mit l'uniforme du gnral Koller, se dcora de l'ordre de
Sainte-Thrse, que portait le gnral, mit ma casquette de voyage sur
sa tte, et se couvrit du manteau du gnral Schuwaloff.

Aprs que les commissaires des puissances allies l'eurent ainsi
quip, les voitures avancrent; mais, avant de descendre, nous fmes
une rptition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions
marcher. Le gnral Drouot ouvrit le cortge; venait ensuite le
soi-disant empereur, l'aide de camp du gnral Schuwaloff; ensuite le
gnral Koller, l'Empereur, le gnral Schuwaloff, et moi, qui avais
l'honneur de faire partie de l'arrire-garde,  laquelle se joignit la
suite de l'Empereur.

Nous traversmes ainsi la foule bahie, qui se donnait une peine
extrme pour tcher de dcouvrir, parmi nous, celui qu'elle appelait
_son tyran_.

L'aide de camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de
Napolon dans sa voiture, et Napolon partit, avec le gnral Koller,
dans sa calche.

Quelques gendarmes dpchs  Aix, par ordre du maire, dissiprent le
peuple, qui cherchait  nous entourer, et notre voyage se continua fort
paisiblement.




PROCLAMATION DE S. M. L'EMPEREUR AU PEUPLE FRANAIS[7].

     [Note 7: _Moniteur_ du 24 mars 1815.]

Au golfe de Juan, le 1er mars 1815.

Napolon, par la grce de Dieu et les constitutions de l'tat, Empereur
des Franais, etc., etc.

FRANAIS!

La dfection du duc de Castiglione livra Lyon sans dfense  nos
ennemis; l'arme dont je lui avais confi le commandement tait, par le
nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui
la composaient,  mme de battre le corps d'arme autrichien qui lui
tait oppos, et d'arriver sur les derrires du flanc gauche de l'arme
ennemie qui menaait Paris.

Les victoires de Champaubert, de Montmirail, de Chteau-Thierry, de
Vauchamps, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims,
d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves paysans
de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comt et de
la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrires de
l'arme ennemie, en la sparant de ses magasins, de ses parcs de
rserve, de ses convois et de tous ses quipages, l'avaient place dans
une situation dsespre. Les Franais ne furent jamais sur le point
d'tre plus puissants, et l'lite de l'arme ennemie tait perdue sans
ressource; elle et trouv son tombeau dans ces vastes contres qu'elle
avait si impitoyablement saccages, lorsque la trahison du duc de
Raguse[8] livra la capitale et dsorganisa l'arme. La conduite
inattendue de ces deux gnraux, qui trahirent  la fois leur patrie,
leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La
situation dsastreuse de l'ennemi tait telle, qu' la fin de l'affaire
qui eut lieu devant Paris il tait sans munitions, par la sparation de
ses parcs de rserve.

     [Note 8: L'accusation de trahison contre Marmont tait,
     de la part de Napolon, un moyen politique. Rien ne le prouve
     davantage que l'accusation faite au duc de Raguse d'avoir
     livr Paris. Que n'accusait-il aussi son frre Joseph, qui
     avait envoy l'ordre ou l'autorisation de capituler? Que
     n'accusait-il aussi le duc de Trvise, qui a pris part  la
     capitulation? (_Note de l'diteur._)]

Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut dchir,
mais mon me resta inbranlable. Je ne consultai que l'intrt de la
patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous tait
et devait encore vous tre utile. Je ne permis pas que le grand nombre
de citoyens qui voulaient m'accompagner partageassent mon sort; je crus
leur prsence utile  la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poigne
de braves, ncessaires  ma garde.

lev au trne par votre choix, tout ce qui a t fait sans vous est
illgitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux intrts, de
nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne peuvent tre
garantis que par un gouvernement national et par une dynastie ne dans
ces nouvelles circonstances. Un prince qui rgnerait sur vous, qui
serait assis sur mon trne par la force des mmes armes qui ont ravag
notre territoire, chercherait en vain  s'tayer des principes du droit
fodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit
nombre d'individus, ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cinq ans, les a
condamns dans nos assembles nationales: votre tranquillit intrieure
et votre considration extrieures seraient perdues  jamais.

Franais! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous
rclamiez ce gouvernement de votre choix qui seul est lgitime; vous
accusiez mon long sommeil: vous me reprochiez de sacrifier  mon repos
les grands intrts de la patrie.

J'ai travers les mers au milieu des prils de toute espce; j'arrive
parmi vous reprendre mes droits, qui sont les vtres. Tout ce que des
individus ont fait, crit, ou dit depuis la prise de Paris, je
l'ignorerai toujours; cela n'influera en rien sur le souvenir que je
conserve des services importants qu'ils ont rendus: car il est des
vnements d'une telle nature, qu'ils sont au-dessus de l'organisation
humaine.

Franais! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui
n'ait eu le droit et ne se soit soustraite au dshonneur d'obir  un
prince impos par un ennemi momentanment victorieux. Lorsque Charles
VII rentra  Paris et renversa le trne phmre de Henri VI, il
reconnut tenir son trne de la vaillance de ses braves, et non du prince
rgent d'Angleterre.

C'est aussi  vous seuls et aux braves de l'arme que je fais et ferai
toujours gloire de tout devoir.

NAPOLON.

Par l'Empereur,

Le grand marchal, faisant fonctions de major gnral de la grande
arme,

Comte BERTRAND.




RPONSE DU DUC DE RAGUSE  LA PROCLAMATION DATE DU GOLFE DE JUAN, LE
1er MARS 1815.

Une accusation odieuse est porte contre moi  la face de l'Europe
entire, et, quel que soit le caractre de passion et d'invraisemblance
qu'elle porte avec elle, mon honneur me force  y rpondre. Ce n'est
point une justification que je prsente ici, je n'en ai pas besoin:
c'est un expos fidle des faits qui mettra chacun  mme de connatre
la conduite que j'ai tenue.

Je suis accus d'avoir livr Paris aux trangers lorsque la dfense de
cette ville a t l'objet de l'tonnement gnral. C'est avec des dbris
misrables que j'avais  combattre contre toutes les forces runies des
armes allies; c'est dans des positions prises  la hte, o aucune
dfense n'avait t prpare, et avec huit mille hommes, que j'ai
rsist pendant huit heures  quarante-cinq mille, qui furent
successivement engags contre moi; et c'est un fait d'armes semblable,
si honorable pour ceux qui y ont pris part, que l'on ose traiter de
trahison!

Aprs l'affaire de Reims, l'empereur Napolon oprait avec presque
toutes ses forces sur la Marne, et s'abandonnait  l'illusion que, ses
mouvements menaant les communications de l'ennemi, celui-ci
effectuerait sa retraite, lorsqu'au contraire l'ennemi avait rsolu,
aprs avoir opr la jonction de l'arme de Silsie avec la grande
arme, de marcher sur Paris. Mon faible corps d'arme, compos de trois
mille cinq cents hommes d'infanterie et de quinze cents chevaux, et
celui du duc de Trvise, fort d'environ six  sept mille hommes, furent
laisss sur l'Aisne pour contenir l'arme de Silsie, qui n'en tait
spare que par cette rivire et qui, depuis la jonction du corps de
Bulow, et de divers renforts, tait forte de plus de quatre-vingt mille
hommes. L'arme ennemie passa l'Aisne et nous fora  nous replier. Mes
instructions tant de couvrir Paris, nous nous retirmes sur Fismes, et
nous adoptmes, le duc de Trvise et moi, un systme d'oprations qui,
sans nous compromettre, devait retarder la marche de l'ennemi: c'tait
de prendre successivement de fortes positions que l'ennemi ne pt
attaquer sans les avoir reconnues ou sans avoir manoeuvr pour les
tourner, ce qui nous prparait aussi les moyens de battre quelques-uns
des dtachements qu'il aurait faits. Des ordres vinrent de nous diriger
 marches forces sur Chlons. Nous les excutmes; mais, arrivs 
Vertus, nous fmes informs que la plus grande partie de l'arme ennemie
occupait Chlons, tandis qu'un autre dbouchait sur pernay, et que le
corps de Kleist, qui nous avait suivis, passait la Marne 
Chteau-Thierry; et, apprenant en mme temps que Napolon tait encore
devant Vitry et avait une arrire-garde  Sommepuis, nous marchmes,
sans perdre un moment, pour le rejoindre, et, le 24 mars, je pris
position  Soud. Je croyais encore l'arme franaise  porte, car qui
et pu croire, en effet, au passage de la Marne sans avoir un pont, et
que l'empereur Napolon et laiss entre Paris et lui des forces huit
fois plus considrables que celles qu'il pouvait rassembler? Le 25 au
matin,  peine avais-je acquis la certitude de ce mouvement, que toute
l'arme ennemie dboucha sur moi. Je me retirai en canonnant l'ennemi,
et toute la retraite se ft faite avec le mme ordre si quelques
troupes, malheureusement restes  Bussy-l'Estre et  Vatrv, ne
s'taient trouves ainsi en arrire de nous: il fallut les attendre
pendant une heure  Sommesous, et nous soutenir contre des forces
colossales, dont le nombre croissait toujours; le passage des dfils
nous fit prouver quelques pertes, et nous terminmes la journe en
prenant position sur les hauteurs d'Allement, prs de Szanne. Je ne
parle pas de la division du gnral Pacthod, qui, d'aprs des ordres
directs de l'Empereur, manoeuvrait pour son compte, donna dans l'arme
ennemie et fut prise sans que j'eusse connaissance de son existence.

Le lendemain, nous prmes position de bonne heure au dfil de
Tourneloup. L'ennemi arrivant, nous continumes notre retraite, et je
fis l'arrire-garde. Arrivs le soir devant la Fert-Gaucher, nous
trouvmes le corps de Kleist occupant cette ville, et  cheval sur la
grande route de Coulommiers, tandis qu'un gros corps de cavalerie
dpassait la gauche de l'arme ennemie. Notre position tait critique,
elle tait presque dsespre. Nous nous en tirmes par un bonheur
inou. Quelques troupes du duc de Trvise couvrirent notre mouvement
contre le corps de Kleist; une dfense hroque de mes troupes dans le
village de Moutis arrta l'avant-garde ennemie; la nuit arriva, et nous
effectumes notre mouvement sans faire aucune perte. Comme nous ne
pouvions plus reprendre la route de Meaux, nous suivmes celle de
Charenton, et, le 29 au soir, nous occupmes Charenton, Saint-Mand et
Charonne.

Le duc de Trvise fut charg de la dfense de Paris, depuis le canal
jusqu' la Seine, et moi depuis le canal jusqu' la Marne. Mes troupes
taient rduites  deux mille quatre cents hommes d'infanterie et huit
cents chevaux. C'tait le peu d'hommes qui avait chapp  une multitude
de glorieux combats. On mit sous mes ordres les troupes que commandait
le gnral Compans: c'taient des dtachements de divers dpts, de
vtrans et de troupes de toute espce qui avaient t runis plutt
pour faire nombre que pour combattre; ainsi toutes mes forces
consistaient en sept mille quatre cents hommes d'infanterie, de
soixante-dix bataillons diffrents, et environ mille chevaux. Je me
portai au jour sur les hauteurs de Belleville; de l je me htai
d'arriver  celles de Romainville, qui taient la clef de la position,
et que le gnral Compans, en se retirant de Claye, avait omis
d'occuper; mais l'ennemi y tait dj, et ce fut dans le bois de
Romainville que l'affaire s'engagea. L'ennemi s'tendit par sa droite et
par sa gauche; il fut partout contenu et repouss, mais son nombre
allait toujours croissant. Plusieurs mles d'infanterie avaient eu
lieu, et plusieurs soldats avaient t tus  ct de moi  coups de
baonnettes  l'entre du village de Belleville, lorsque Joseph
m'envoya, par crit, l'autorisation, que j'ai entre les mains, de
capituler. Il tait dix heures;  onze, Joseph tait dj bien loin de
Paris, et  trois heures je combattais encore; mais  cette heure, ayant
depuis longtemps la totalit de mon monde engag, et voyant encore vingt
mille hommes qui allaient entrer de nouveau en ligne, j'envoyai divers
officiers au prince de Schwarzenberg pour lui faire connatre que
j'tais prt  entrer en arrangement. Un seul de mes officiers put
parvenir, et certes je ne l'avais pas envoy trop tt, car, lorsqu'il
revint, le gnral Compans ayant vacu les hauteurs de Pantin, l'ennemi
s'tait port dans la rue de Belleville, mon seul point de retraite; je
l'en avais chass en chargeant moi-mme  la tte de quarante hommes sa
tte de colonne, et assurant ainsi le retour de mes troupes; mais je me
trouvais presque accul aux murs de Paris, les hostilits furent
suspendues, et les troupes rentrrent dans les barrires. L'arrangement
crit, qui a t publi dans le temps, ne fut sign qu' minuit.

Le lendemain matin les troupes vacurent Paris, et je me portai 
Essonne, o je pris position. J'allai voir l'empereur Napolon 
Fontainebleau. Il me parut juger enfin sa position et dispos  terminer
une lutte qu'il ne pouvait plus soutenir. Il s'arrta au projet de se
retrancher, de runir le peu de forces qui lui restait, de chercher 
les augmenter et de ngocier. C'tait la seule chose raisonnable qu'il
et  faire, et j'abondai dans son sens. Je repartis aussitt pour faire
commencer les travaux de dfense que l'excution de ce projet rendait
ncessaires. Ce mme jour, 1er avril, il vint visiter la position, et l
il apprit, par le retour des officiers que j'avais laisss pour la
remise des barrires, la prodigieuse exaltation de Paris, la dclaration
de l'empereur Alexandre et la rvolution qui s'oprait. En ce moment la
rsolution de sacrifier  sa vengeance le reste de l'arme fut prise; il
ne connut plus rien qu'une attaque dsespre, quoiqu'il n'y et plus
une seule chance de succs en sa faveur, avec les moyens qui lui
restaient; c'taient seulement de nouvelles victimes offertes  ses
passions. Ds lors tous les ordres, toutes les instructions, tous les
discours, furent d'accord avec ce projet, dont l'excution tait fixe
au 5 avril.

Les nouvelles de Paris se succdaient frquemment. Le dcret sur la
dchance me parvint. La situation de Paris et celle de la France
taient dplorables, et l'avenir offrait les rsultats les plus tristes,
si la chute de l'Empereur ne changeait pas ses destines en faisant sa
paix morale avec toute l'Europe et n'amortissait pas les haines qu'il
avait fait natre. Les allis, soutenus par l'insurrection de toutes les
grandes villes du royaume, matres de la capitale, n'ayant plus en tte
qu'une poigne de braves qui avaient survcu  tant de dsastres,
proclamaient partout que c'tait  Napolon seul qu'ils faisaient la
guerre. Il fallait les mettre subitement  l'preuve, les sommer de
tenir leur parole et les forcer  renoncer  la vengeance dont ils
voulaient rendre victime la France; il fallait que l'arme redevnt
nationale en adoptant les intrts de la presque totalit des habitants
qui se dclaraient contre l'Empereur et appelaient  grands cris une
rvolution salutaire qui occasionnerait leur dlivrance. Tout bon
Franais, de quelque manire qu'il ft plac, ne devait-il pas concourir
 un changement qui sauvait la patrie et la dlivrait d'une croisade de
l'Europe entire arme contre elle, de la partie de l'Europe mme
possde par la famille de Napolon? S'il et t possible de compter
sur l'union de tous les chefs de l'arme; s'il n'et pas t probable
que les intrts particuliers de quelques-uns croiseraient les mesures
les plus gnreuses et les plus patriotiques; si le moment n'et pas t
si pressant, puisque nous tions au 4 avril et que c'tait le 5 que
devait avoir lieu cette action dsespre, dont l'objet tait la
destruction du dernier soldat et de la capitale, c'tait au concert des
chefs de l'arme qu'il fallait recourir; mais, dans l'tat actuel des
choses, il fallait se borner  assurer la libre sortie de diffrents
corps de l'arme pour les dtacher de l'Empereur et neutraliser ses
projets, et les runir aux autres troupes franaises qui taient
loignes de lui. Tel fut donc l'objet des pourparlers qui eurent lieu
avec le prince de Schwarzenberg. En mme temps que je me disposais 
informer mes camarades de la situation des choses et du parti que je
croyais devoir prendre, le duc de Tarente, le prince de la Moskowa, le
duc de Vicence et le duc de Trvise arrivrent chez moi  Essonne. Les
trois premiers m'apprirent que l'Empereur venait d'tre forc  signer
la promesse de son abdication, et qu'ils allaient  ce titre ngocier la
suspension des hostilits. Je leur fis connatre les arrangements pris
avec le prince de Schwarzenberg, mais qui n'taient pas complets,
puisque je n'avais pas encore reu la garantie crite que j'avais
demande, et je leur dclarai alors que, puisqu'ils taient d'accord
pour un changement que le salut de l'tat demandait, et qui tait le
seul objet de mes dmarches, je ne me sparerais jamais d'eux. Le duc de
Vicence exprima le dsir de me voir les accompagner  Paris, pensant que
mon union avec eux, aprs ce qui venait de se passer, serait d'un grand
poids. Je me rendis  ses dsirs, laissant le commandement de mon corps
d'arme au plus ancien gnral de division, lui donnant l'ordre de ne
faire aucun mouvement et lui annonant mon prochain retour. J'expliquai
les motifs de mon changement au prince de Schwarzenberg, qui, plein de
loyaut, les trouva lgitimes et sans rplique; et je remplis la
promesse que j'avais faite  mes camarades dans l'entretien que nous
emes avec l'empereur Alexandre.  huit heures du matin, un de mes aides
de camp arriva et m'annona que, contre mes ordres formels, et malgr
ses plus instantes reprsentations, les gnraux avaient mis les troupes
en mouvement pour Versailles  quatre heures du matin, effrays qu'ils
taient des dangers personnels dont ils croyaient tre menacs et dont
ils avaient eu l'ide par l'arrive et le dpart de plusieurs officiers
d'tat-major venus de Fontainebleau. La dmarche tait faite, et la
chose irrparable.

Tel est le rcit fidle et vrai de cet vnement, qui a eu et aura une
si grande influence sur toute ma vie.

L'Empereur, en m'accusant, a voulu sauver sa gloire, l'opinion de ses
talents et l'honneur des soldats. Pour l'honneur des soldats, il n'en
tait pas besoin: il n'a jamais paru avec plus d'clat que dans cette
campagne; mais, pour ce qui le concerne, il ne trompera aucun homme sans
passion, car il serait impossible de justifier cette srie d'oprations
qui ont marqu les dernires annes de son rgne.

Il m'accuse de trahison! Je demande o en est le prix? J'ai rejet avec
mpris toute espce d'avantages particuliers qui m'taient offerts pour
me placer volontairement dans la catgorie de toute l'arme. Avais-je
des affections particulires pour la maison de Bourbon? D'o me
seraient-elles venues, moi qui ne suis entr dans le monde que peu de
temps avant le moment o elle a cess de gouverner la France? Quelle que
ft l'opinion que j'eusse pu me faire de l'esprit suprieur du roi, de
sa bont et de celle des princes, elle tait bien loin de la ralit; ce
charme que l'on trouve prs d'eux m'tait inconnu et n'avait pas fait
natre les engagements sacrs qui me lient  eux aujourd'hui, et que
les malheurs actuels, si peu mrits, resserrent davantage encore;
engagements sacrs, car, pour les gens de coeur, les gards et les
tmoignages d'estime valent mille fois mieux que les bienfaits et les
dons. O donc est le principe de mes actions? Dans un ardent amour de la
patrie, qui a toute la vie matris mon coeur et absorb toutes mes
ides. J'ai voulu sauver la France de la destruction; j'ai voulu la
prserver des combinaisons qui devaient entraner sa ruine; de ces
combinaisons si funestes, fruit des plus tranges illusions de
l'orgueil, et si souvent renouveles en Espagne, en Russie et en
Allemagne, et qui promettaient une pouvantable catastrophe, qu'il
fallait s'empresser de prvenir.

Une trange et douloureuse fatalit a empch de tirer du retour de la
maison de Bourbon tous les avantages qu'il tait permis d'en esprer
pour la France; mais cependant on leur a d la fin prompte d'une guerre
funeste, la dlivrance de la capitale et du royaume, une administration
douce et paternelle et un calme et une libert qui nous taient
inconnus. Quelques jours encore, et cette libert si chre, si
ncessaire  tous les Franais, tait consolide pour toujours.

Les trangers taient perdus sans ressource, dit-on, et c'est moi
qu'on accuse de les avoir sauvs. Je suis leur librateur, moi qui les
ai toujours combattus avec autant d'nergie que de constance, dont le
zle ne s'est jamais ralenti un moment; moi qui, aprs avoir attach mon
nom aux succs les plus marquants de la campagne, avais dj une fois
prserv Paris par les combats de Meaux et de Lizy! Disons-le, celui qui
a si fort aid les trangers dans leurs oprations et rendu inutile le
dvouement de tant de bons soldats et d'officiers instruits, c'est celui
qui, avec trois cent mille hommes, a voulu garder et occuper l'Europe
depuis la Vistule jusqu' Cattaro et  l'bre, tandis que la France
avait  peine pour la dfendre quarante mille soldats runis  la hte;
et les librateurs de la France, ce sont ceux qui, comme par
enchantement, l'ont dlivre de la croisade dirige contre elle et
assur le retour de deux cent cinquante mille hommes parpills dans
toute l'Europe et de cent cinquante mille prisonniers, qui font
aujourd'hui sa force et sa puissance.

J'ai servi l'empereur Napolon avec zle, constance et dvouement
pendant toute ma carrire, et je ne me suis loign de lui que pour
sauver la France, et lorsqu'un pas de plus allait la prcipiter dans
l'abme qu'il avait ouvert. Aucun sacrifice ne m'a cot lorsqu'il a t
question de la gloire ou du salut de mon pays; et cependant que de
circonstances les ont rendus quelquefois pnibles et douloureux! Qui
jamais fit plus que moi abngation de ses intrts personnels et fut
plus matris par l'intrt gnral? Qui jamais paya plus d'exemple dans
les souffrances, dans les dangers, dans les privations? Qui montra dans
toute sa vie plus de dsintressement que moi? Ma vie est pure, elle est
celle d'un bon citoyen, et on voudrait l'entacher d'infamie! Non, tant
de faits honorables dans une si longue suite d'annes dmentent
tellement cette accusation, que ceux dont l'opinion est de quelque prix
refuseront toujours d'y croire.

Quelle que soit la destine qui m'est rserve, que ma vie entire se
passe dans la proscription ou qu'il me soit encore permis de servir la
patrie, que j'y sois rappel ou que je sois repouss de son sein, mes
voeux pour sa gloire et pour son bonheur ne varieront jamais, car
l'amour de la patrie a t et sera toujours la passion de mon coeur. Et
le roi a bien connu mes sentiments et rendu justice  la droiture de mes
intentions lorsqu'il a daign ajouter  mes armes la devise: _Patri
totus et ubique_, qui fait en peu de mots l'histoire de toute ma vie.

Gand, le 1er avril 1815.

LE MARCHAL, DUC DE RAGUSE.




PICES RELATIVES AUX OPRATIONS DU COLLGE LECTORAL DE LA CTE-D'OR
dont le Duc de Raguse tait Prsident en 1815[9].

     [Note 9: En insrant ces pices, on a pour but de
     dmontrer que la conduite politique du duc de Raguse, sous la
     Restauration, a t compltement conforme aux sentiments de
     modration qu'il manifeste dans ses _Mmoires_. (_Note de
     l'diteur._)]

Paris, le 29 juillet 1815.

Monsieur le duc, je m'empresse de vous informer que Sa Majest, par
ordonnance du 26 juillet courant, a daign vous choisir pour prsider le
collge lectoral du dpartement de la Cte-d'Or, dans la prochaine
session qui ouvrira le 22 aot.

J'ai l'honneur de vous transmettre,

1 Votre brevet de nomination;

2 La lettre que Sa Majest vous a crite  ce sujet;

3 Un exemplaire des instructions que j'ai cru propres  faciliter les
oprations que MM. les prsidents auront  diriger.

Je vous engage  vous rendre le plus tt possible  Dijon, et  envoyer
pralablement  M. le prfet du dpartement un nombre suffisant
d'exemplaires de la lettre que vous jugerez convenable d'adresser  MM.
les lecteurs pour les prvenir de la convocation.

Veuillez, je vous prie, m'accuser la rception de la prsente lettre et
des pices qui y sont jointes.

Le ministre secrtaire d'tat de la justice, charg provisoirement du
portefeuille de l'intrieur,

PASQUIER.




LETTRE CIRCULAIRE DU DUC DE RAGUSE AUX LECTEURS.

Monsieur, j'ai l'honneur de vous prvenir que, par ordonnance du, Sa
Majest a ordonn la convocation du collge lectoral du dpartement de
la Cte-d'Or. La gravit des circonstances, le vif dsir que le roi
prouve d'tre entour des vritables reprsentants de la nation, vous
feront concevoir, monsieur, de quelle importance il est que tous les
individus appels  voter soient exacts  se rendre  la convocation
dont ils sont l'objet. C'est donc au titre du bien de la patrie et du
service du roi, et en particulier au nom de l'intrt du pays qui nous a
vus natre, que je vous engage  vous trouver  Dijon assez  temps pour
assister  l'ouverture du collge, qui aura lieu le 22 de ce mois. Je me
trouve heureux, monsieur, que la confiance du roi m'ait appel 
concourir avec vous  des choix qui auront, j'espre, une heureuse
influence sur notre avenir.




DISCOURS DU DUC DE RAGUSE ADRESS AU COLLGE LECTORAL DE LA CTE-D'OR
LE 22 AOUT 1815.

Messieurs, la gravit des circonstances qui motivent notre runion est
d'une telle nature, qu'aucune poque de notre histoire ne peut lui tre
compare. Une catastrophe sans exemple a caus des maux intrieurs et
extrieurs qu' peine on ose approfondir. Le patriotisme le plus
dsintress est le seul remde  tant de maux; ainsi de la bonne
composition de l'Assemble,  la formation de laquelle nous sommes
appels  concourir, dpend le sort de la France. C'est donc un esprit
de concorde et d'union qui doit prsider  nos choix. Nous chasserons
loin de nous le souvenir de nos divisions, car dans ces divisions se
trouvent le principe et la source des maux dont nous gmissons. Un
peuple perd sa puissance, sa considration et sa physionomie lorsqu'il
est divis; dans quelque situation au contraire que l'empire des
circonstances l'ait plac, il est toujours redoutable et sa position est
toujours noble, lorsqu'il est uni. Que la cruelle preuve que nous
venons de faire nous serve au moins et ne soit pas perdue pour notre
avenir; rallions-nous sincrement autour de ce trne qui doit nous
protger, et de la Charte qui a consacr nos droits.

Le roi, messieurs, dont la sagesse avait prvu, il y a cinq mois, tous
les malheurs dont nous sommes accabls aujourd'hui, chercha vainement 
les prvenir; sa voix ne fut point entendue. Depuis il est accouru pour
se placer entre son peuple et les trangers, auxquels d'anciennes haines
venaient de faire reprendre les armes, et plus que personne au monde il
gmit de notre situation. Le roi enfin, pour qui le trne serait sans
charmes si le bonheur public n'tait le prix de ses soins, consacre tous
ses efforts  l'assurer. Il veut tre environn des vritables
reprsentants de son peuple, lus par la masse des lecteurs, et non de
ceux d'une faction,  l'exemple du gouvernement phmre qui vient de
finir aprs avoir appel tant de calamits sur la France. Ses lumires
lui ont assez fait connatre que la France ne saurait tre heureuse sans
une libert sage, et il met sa gloire  la fonder; lui seul peut
satisfaire ce voeu constamment exprim, ce voeu qu'il partage, parce
qu'il sait bien que ce noble sentiment lve l'me, et que la force des
souverains est dans l'opinion de leurs peuples. Enfin ses lumires et
son coeur garantissent  la France qu'il confond et confondra toujours
ses intrts avec les siens.

Tels sont, messieurs, les sentiments bien connus du souverain qui nous
gouverne, et dont j'ai pu mieux juger qu'un autre par le bonheur que
j'ai eu de l'approcher. Vous les apprcierez ces sentiments, messieurs,
et vous l'environnerez d'hommes dpositaires de votre estime et de votre
confiance, d'hommes au-dessus de leurs passions, d'hommes modrs, car
avec la modration seule se trouvent la raison, la force et la vertu.
Enfin, messieurs, vous l'environnerez d'hommes dignes de lui et de la
France, qui, aimant leur pays avant tout, mettront ses intrts avant
les leurs propres, et qui, sous l'gide du roi et lui prtant leurs
forces, sauveront  la fois le roi et la patrie.




LIVRE VINGT-DEUXIME




1815-1824


Je reviens  l'poque qui suivit le 8 juillet, jour de la deuxime
rentre du roi  Paris.

Le ministre fut compos de Talleyrand, Fouch, Gouvion-Saint-Cyr,
Louis, Jaucourt, Pasquier, et le ministre de l'intrieur resta vacant.
Il tait destin  Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, dsireux de
devenir Franais en recevant en mme temps la pairie. La leon des
Cent-Jours, si grande, aurait d profiter si on avait eu le talent de
bien reconnatre les fautes commises. On aurait pu modifier la Charte;
mais on prtendit la respecter, et cependant on sortait de diverses
manires de l'ordre rgulier qu'elle avait consacr.

Au lieu de se livrer, par des ordonnances de proscription,  la
poursuite misrable de quelques gens, plus ou moins coupables, dont un
grand nombre tait tout  fait inconnu, n'aurait-on pas d prendre de
grandes mesures pour assurer l'avenir? Ainsi, par exemple, rien n'et
paru plus simple, plus juste, que de rendre inhabiles aux fonctions
politiques les individus qui avaient sig dans les deux Chambres cres
par Napolon. On faisait disparatre de la scne politique, sans
rpandre de sang, sans bannissement, les athltes les plus redoutables
et les plus factieux, et on pouvait relever de cette interdiction tous
les individus qui, avec le temps, en seraient jugs dignes. La manire
dont les listes de proscription furent faites mit le comble 
l'absurdit de cette mesure. Ce travail si important fut arrt sans
rflexion, sans discussion et avec cette lgret incroyable dont notre
pays prsente seul l'exemple. On porta ensuite une loi de bannissement
contre ce qu'on appela les rgicides relaps, et en cette circonstance on
blessa  la fois la justice, le bon sens et la langue.

On appela rgicides relaps ceux qui avaient, pendant les Cent-Jours,
accept des fonctions quelconques. Or, en bon franais, si l'on peut
appliquer le mot de _relaps_  autre chose qu' la religion, le rgicide
relaps est un homme qui serait une seconde fois rgicide aprs avoir eu
sa grce une premire. On aurait pu, on aurait d peut-tre, en 1814,
chasser tous les rgicides; mais, en 1815, il fallait n'en frapper
aucun; car la mesure prise contre eux alors prsenta ce scandaleux et
singulier spectacle: le meurtrier du roi resta tranquille, et ce fut
l'ambitieux qui avait exerc des fonctions de simple maire de village
qui fut proscrit. Le crime resta impuni, et une lgre faute fut traite
comme un crime. Dans la forme et dans le fond, tout, ds le dbut, fut
mal calcul, gauche et misrable. On menaa beaucoup sans faire grand
mal. On injuria sans cesse, chose partout nuisible, mais toujours
funeste en France, et qu'aucune circonstance ne justifie, mme quand on
est dcid aux actes de la plus svre rigueur. On jeta ainsi les germes
d'une redoutable raction.

L'arme avait t coupable; mais toute l'arme avait particip  la
faute. Quand une faute a t universelle, il faut trouver un moyen
d'absoudre et chercher  se placer sur de meilleures bases pour
l'avenir. On voulut faire des catgories, tablir mille nuances entre
ceux qui avaient servi plus ou moins Napolon, et on ne vit pas les
consquences injustes, funestes et absurdes qui devaient en rsulter.
Beaucoup de ceux qui avaient les honneurs de la fidlit, sur lesquels
on allait appeler les faveurs et faire reposer la confiance, taient, 
un trs-petit nombre prs, le rebut de l'arme. Ces officiers n'avaient
pas servi, parce que Napolon n'avait pas voulu les employer. Parmi les
gnraux, et au premier rang, je citerai d'abord Canuel et Donadieu, qui
furent ports aux nues. Les prfrences dont ils furent l'objet
offensrent plus les gnraux honorables de l'arme que diverses mesures
de rigueur diriges contre eux-mmes. Chacun dit: S'il faut ressembler
 ces individus pour tre distingu par les Bourbons, je ne veux pas de
leur faveur. Il arriva que l'honneur, aux yeux de la multitude, fut
dans la disgrce, et cela dans le pays du monde o les hommes sont les
plus courtisans et les plus solliciteurs. Triste dbut pour fonder le
pouvoir! Il faut reconnatre les services rendus n'importe par qui; mais
certes il vaut mieux placer sa confiance dans un caractre honorable et
une vie entache par une seule faute que dans l'individu qui a prouv
une seule fois son dvouement, mais dont la vie est remplie d'une suite
de mauvaises actions; car l'une est l'exception, et l'autre l'habitude.
Ainsi il fallait tenir compte aux gnraux Canuel et Donadieu de leur
bonne conduite pendant les Cent-Jours, mais ne pas les placer au-dessus
d'hommes qui, de tout temps, avaient t entours de l'estime gnrale.
Il fallait, tout en reconnaissant la faute, la remettre gnreusement et
n'en plus garder le souvenir. Les braves gens sont plus sensibles  un
traitement pareil, et la reconnaissance est plus sincre pour un
tmoignage de confiance reu, quand ils savent qu'il pourrait leur tre
refus, que pour des bienfaits. Quand le pouvoir s'lve  une grande
hauteur et montre de la magnanimit, il double son clat et ses moyens
d'action sur l'esprit des hommes.

L'arme, s'tant retire sur la Loire, prsentait une masse compacte.
Aprs avoir arbor le drapeau blanc, elle pouvait devenir menaante si
les circonstances l'eussent amene  dfendre les intrts de la France,
et non plus ceux d'une faction, contre les exigences des trangers. La
menace seule, de la part du roi, de se rfugier avec sa famille au
milieu de cette arme, les et effrays. Mais cette menace prtendue,
faite par Louis XVIII, ne l'a jamais t srieusement. Les trangers
exigrent, au contraire, le licenciement de l'arme, et le marchal
Gouvion-Saint-Cyr se chargea de rdiger l'ordonnance qui le prescrivait,
tandis que le marchal Macdonald reut la douloureuse mission de
l'excuter. On adopta, en remplacement, le systme des lgions composes
d'hommes de la mme province; systme conomique et bien entendu, qui
charge les mmes hommes du soin de conserver la gloire des corps dans
lesquels ils servent et des provinces o ils sont ns, moyen d'ajouter 
l'nergie de leurs facults en prolongeant, dans leur vieillesse et au
milieu de leurs villages, les souvenirs communs des vnements des camps
et de leur jeunesse.

On donna le titre de lgion  ces corps d'infanterie, parce qu'on voulut
ajouter  chacun d'eux un dtachement de cavalerie et d'artillerie, ide
bizarre; car, s'il est vrai qu' la guerre les armes doivent tre
mlanges, il est de principe et d'exprience qu'en temps de paix et
pour l'instruction les armes doivent tre spares. Mais toute cette
organisation ne fut qu'bauche et ne reut jamais le dveloppement
qu'avait conu son auteur. Avant de procder  cette nouvelle
organisation, chaque soldat licenci reut l'ordre de rentrer dans ses
foyers, et l'on vit cent cinquante mille vieux soldats rpandus sur le
sol du royaume, un bton  la main, allant retrouver paisiblement leurs
villages sans causer nulle part aucun dsordre. On peut reconnatre, en
cette circonstance, ce qu'oprrent la soumission aux lois, le respect
pour l'autorit et le sentiment des devoirs du citoyen. Il y avait loin
de ces moeurs  celles des grandes compagnies conduites par du Guesclin.

Une fois les trangers dbarrasss de toute crainte  l'gard de
l'arme, les exigences de leur part n'eurent plus de bornes. Rappeler
l'enlvement des objets d'art et des trophes que nos victoires avaient
runis dans notre capitale, les contributions de toute espce imposes,
et qui s'levaient  de si pouvantables sommes, serait superflu. Enfin,
pour mettre le comble  notre humiliation et blesser au coeur une
nation glorieuse, on diminua encore l'tendue de notre territoire, dj
si fort restreint.

Il est impossible de se refuser  faire ici la comparaison des deux
Restaurations.  la premire, une grande partie du pays conquis nous est
enleve; mais cependant quelques fractions de nos conqutes nous
restent.  la seconde, le vieux territoire de l'ancienne France est mme
entam, et on prend  tche d'ouvrir la frontire pour nous mettre  la
discrtion de ceux qui voudront nous attaquer. En 1814, pas un objet
d'art n'est enlev, pas un trophe ne nous est ravi, et la victoire
respecte les proprits que la victoire seule nous avait donnes. En
1815, tout est enlev, et l'on va jusqu' tout disposer pour dtruire
des monuments d'utilit publique,  cause des noms qu'ils portent[10],
comme si on pouvait faire rtrograder les temps et effacer les souvenirs
de l'histoire! En 1814, les proprits sont respectes, et aucune
contribution n'est impose en reprsailles des sommes immenses que nous
avions, pendant dix ans, enleves  l'Europe, et des ravages qui partout
ont marqu notre passage. En 1815, prs de deux milliards sortent de nos
coffres pour entrer dans ceux de l'tranger. Les Bourbons sont reus
avec joie, avec esprance d'abord;  la seconde fois comme une
ncessit. Ces circonstances de la premire Restauration sont dues  la
manire prompte dont le pays se spara des intrts de Napolon, juste
reprsaille, puisque lui-mme avait depuis longtemps spar les siens de
ceux du pays; alors cette sparation fut toute patriotique, et, s'il y
eut corruption et intrt priv dans quelques chefs, tout fut gnreux
dans les masses. Dans la seconde, une faction puissante s'tant
substitue  la nation, la ncessit de l'abattre servit de prtexte 
la vengeance et  la cupidit. Cette faction, qui s'est souvent
prsente comme anime des sentiments les plus nationaux, n'a jamais
pens qu' elle.

     [Note 10: Les ponts d'Austerlitz et d'Ina. (_Note de
     l'diteur._)]

Cette rvolution des Cent-Jours, si funeste au pays,  son honneur, 
l'ordre public,  l'tablissement d'une sage libert, une fois rprime,
se trouva servir merveilleusement les intrts et les passions de
l'migration; aussi combien de plaintes contre tous les individus
occupant des places, quels que fussent leurs titres! Combien
d'accusations, de calomnies! Avec quelle violence tout fut boulevers,
et avec quelle avidit tout fut envahi! L'ambition n'avait aucune rgle,
aucune limite, et demander tout et demander toujours tait devenu
l'habitude universelle.

Un homme se disant bien pensant, c'tait l'expression du temps, tait
propre  tout. Le mme individu (j'ai vu de ces sortes de ptitions)
sollicitait  la fois ou le commandement d'un rgiment, ou une
sous-prfecture, ou une place de juge. Jamais confusion n'exista nulle
part au mme degr. Un ordre de choses pareil porta ses fruits.
L'administration fut confie aux hommes les plus inhabiles. On choisit
presque tous les colonels de l'arme parmi des hommes qui n'avaient
jamais servi; et les tribunaux, aprs une prtendue puration, furent
remplis d'hommes de parti et de passion. La socit prit une nouvelle
physionomie, eut une nouvelle constitution, et les pouvoirs de toute
espce arrivrent aux mains des hommes les moins dignes ou les plus
incapables de les exercer.

On s'occupa de former une nouvelle Chambre, en se servant des collges
lectoraux en usage sous l'Empire, avec un certain nombre d'adjonctions
pris dans les ordres royaux. Ces collges taient de nature 
reprsenter l'opinion du pays, et cependant, malgr la conduite peu
claire du gouvernement, malgr l'humiliation cause par les
traitements des allis, les lections se tirent toutes dans un sens
royaliste: nouvelle preuve que la premire Restauration avait t dans
l'opinion nationale et reue avec satisfaction, tandis que le retour de
l'le d'Elbe, vu avec rpugnance, avec effroi, avait rendu odieux ceux
que l'on accusait d'en avoir t les auteurs. L'opinion publique devait
tre bien profondment pntre de ces sentiments, pour rsister  tout
ce qui aurait d la changer.

Le gouvernement m'envoya  Dijon pour prsider le collge lectoral de
la Cte-d'Or. Douze ans auparavant, dans des circonstances bien
diffrentes, j'avais t charg d'une semblable mission. Je fus reu
avec empressement et affection par mes compatriotes, jouissance 
laquelle je n'ai jamais t insensible. Quoique les dpartements de
l'Est en gnral, et particulirement ceux de l'ancienne Bourgogne,
aient toujours t les moins favorables aux Bourbons, les dputs,
choisis loyalement et sans fraude, furent des individus qui leur taient
attachs et dvous de tout temps. L'opinion royaliste, alors celle de
la France entire, tait professe et sentie partout avec ardeur, avec
exagration, comme il arrive si souvent chez nous, tandis que les partis
opposs, objets de la haine publique, se tenaient silencieux dans
l'observation.

Une norme promotion de pairs fut faite alors, mais sans discernement,
sans systme et sans choix. En 1814, on avait suivi des principes
raisonnables, en prenant pour le fond de la Chambre le Snat. Ce corps
avait rappel le roi et se trouvait former le lien entre le pass et
l'avenir. Il devait, sauf quelques exceptions, devenir la base de
l'ordre politique nouveau. On y avait plac les anciens ducs et pairs,
presque tous les anciens ducs, et, d'un autre ct, toutes les
illustrations de l'Empire. Ces trois lments taient naturels, dans la
formation du nouvel ordre de choses; mais, cette fois, on prit au
hasard, choisissant suivant les caprices et les fantaisies de chacun.
Les ministres prsentrent et firent admettre leurs protgs. Le roi se
borna  choisir un seul individu, M. de Frondeville, recommand par sa
nice. Chose indubitable, il fallait donner plus de consistance  la
Chambre des pairs, mais atteindre ce rsultat en y appelant les grandes
notabilits provinciales; dans ce but, tablir un mode rgulier de
recherche, de prsentation et de choix. La marche suivie cette fois
servit d'exemple  d'autres promotions qui ont t funestes.

C'est ici le moment de raconter un vnement heureux pour moi. J'tais
bien loin alors de deviner toute son importance pour mon avenir. La
promesse de la restitution de mes dotations en Illyrie me fut faite, 
cette poque, par l'empereur d'Autriche, de la manire la plus flatteuse
et la plus aimable.

En 1814, un trait conclu  Fontainebleau, fixait le sort des dotations
et en assurait la conservation aux titulaires. Je ne crus pas devoir
faire alors la plus petite dmarche pour assurer mes intrts d'une
manire particulire. Partager le sort commun tait mon seul dsir et ma
seule prtention. Mais, en 1815, tout tait naturellement remis en
question. Les circonstances qui avaient accompagn la rvolution du 20
mars semblaient devoir annuler les droits. N'ayant pas particip  cette
flonie, je croyais avoir des titres  tre except des mesures de
rigueur projetes; mais les gouvernements sont si empresss de s'emparer
de toutes les richesses  un titre quelconque, que je comptais
faiblement sur cette justice. Les dotations de Hanovre, de Westphalie et
de Pomranie ne me laissaient aucune esprance. Je ne pouvais en
conserver que pour celles d'Illyrie, me fondant sur l'esprit d'quit de
l'empereur d'Autriche et le souvenir du bien que j'avais fait dans ces
provinces, quand j'en avais le gouvernement. Me trouvant dans le devoir
d'aller lui faire ma cour, avant de me rendre chez lui, quelques amis
m'engagrent  profiter de la circonstance pour lui faire une demande en
forme de la restitution de mes biens. En passant la porte de son
cabinet, je n'avais aucune rsolution prise. Je comptais en parler ou me
taire, suivant l'accueil qui me serait fait, et suivant les dispositions
plus ou moins bienveillantes que je remarquerais sur la figure de ce
souverain. L'empereur me reut  merveille, et me parla avec la plus
grande complaisance du bien que j'avais fait  ses sujets d'Illyrie, aux
Croates en particulier, dont j'avais conserv la prcieuse organisation,
malgr les faiseurs de Paris, dont le dsir tait de tout changer chez
eux. Il me demanda mon avis sur l'organisation la meilleure  donner 
la Dalmatie, et je lui dis qu'il me paraissait utile de former dans les
montagnes deux ou trois rgiments frontires, et de laisser le littoral
sous l'autorit civile. Aprs une conversation assez longue, un silence
absolu ayant succd, je crus pouvoir hasarder ma demande, et je dis 
l'empereur que la bont avec laquelle il daignait me traiter me dcidait
 l'entretenir d'intrts qui m'taient personnels. L'empereur
m'interrompit et, sans me laisser achever, il dit: C'est de vos
dotations en Illyrie que vous voulez parler?--Oui, Sire.

--Je vous les rends, ajouta-t-il. Quand l'empereur Napolon tait
souverain des provinces illyriennes, par suite de la cession que je lui
en avais faite, il tait lgitime propritaire des domaines de la
couronne qui y taient renferms, il y a donc pu en faire tel usage
qu'il a voulu; et il m'est fort agrable de faire un acte de justice 
votre profit, en vous rendant ceux qui vous taient chus en partage.

On juge de ma reconnaissance et de ma joie. Je me htai d'aller voir le
prince de Metternich, qui me reut avec la grce qui le caractrise, et
me promit son appui et son concours. Il a bien tenu parole; car,
lorsque, fatigu de la lenteur des affaires qui se traitent  Vienne, je
vins solliciter moi-mme l'excution des promesses faites si
gnreusement et si gracieusement par l'empereur, grce  l'active
amiti du prince de Metternich, en moins d'un mois, j'tais en
possession d'une rente gale aux revenus des terres que je possdais, et
en mme temps j'avais reu, sur le mme taux, tout l'arrir de ces
revenus. Cette dcision de l'empereur, qui me fut d'abord personnelle,
ayant tabli le principe, plusieurs dots furent mis en possession de
rentes gales  leurs anciens revenus, et les autres continuent 
solliciter et conservent encore l'espoir d'obtenir.

La Restauration me rendit le repos et la libert; mais elle me plaait
dans une position d'isolement pnible. Spar de ma femme, et sans
enfants, sans frre, ni soeur, ni neveux, aucun intrt de famille ne
remplissait mon coeur et ne pouvait servir d'aliment  ma vie. Pour la
gloire militaire, tout tait dit: il tait probable qu'il n'y aurait
plus de guerre. Restaient la politique et les affaires. On peut faire
beaucoup de bien quand on arrive au pouvoir naturellement, quand on y
est appel; mais, quand la porte ne s'ouvre que par l'obsession et
l'intrigue, on y entre dsarm, et les efforts longtemps impuissants qui
ont prcd le succs ont fait acheter le pouvoir par bien des angoisses
et des tourments. Il me parut digne et sage de ddaigner cette route
pour l'emploi de mon temps.

Que faire cependant pour crer un intrt ncessaire au bien-tre de
l'existence? Se livrer aux sciences tait de mon got, mais ne suffisait
pas  l'activit de mon esprit. Cette carrire ne pouvait pas me
satisfaire; car, sans manquer d'aptitude pour la suivre, j'tais trop
g pour y jouer un rle principal et pour y marquer par des
dcouvertes. Rester  la hauteur des connaissances du moment tait ce 
quoi je pouvais prtendre. Des rapports habituels et une sorte
d'intimit avec les savants du premier ordre suffisent pour atteindre ce
but.

Il fallait quelque chose qui satisft le besoin d'une me brlante, d'un
esprit actif et d'un corps de quarante ans, plein de force et de sant.
Je pensai qu'en embellissant l'habitation de mes pres, chose que
j'avais rve pendant toute ma vie, je me crerais une belle et noble
retraite. En me livrant  l'agriculture, j'apporterais dans ma province
les bonnes mthodes, et fournirais d'utiles exemples. En peu d'annes
tout serait chang autour de moi. J'ai voulu joindre l'industrie
manufacturire et l'industrie agricole, et montrer qu'en coordonnant les
deux branches elles se servent merveilleusement d'appui, se portent
rciproquement du secours et doublent les bnfices. Avec ces ides
premires et les ressources d'un esprit vif, d'une instruction
suffisante, d'une grande activit et d'une grande force de volont, on
embrasse beaucoup et souvent trop pour bien faire. Cependant tout ce que
j'ai fait dans ce systme m'a russi. Ce qui a t la cause de ma ruine,
c'est l'industrie des fers, dans laquelle je me suis laiss entraner et
que j'ai cre au profit du pays, mais  mes dpens.

Comme cration d'habitation et embellissement, voici ce que j'ai fait.
Le chteau tait assez beau, mais cependant incomplet et mal distribu.
Je l'ai augment de deux pavillons, et il est en rapport aujourd'hui
avec toutes les positions sociales. Plac sur un rocher escarp,
au-dessus de la Seine, son accs tait difficile. J'ai fait tailler dans
le roc une avenue qui aboutit  la grande route, auprs de la porte de
la ville. Cette avenue de trois cent douze mtres de longueur en pente
douce, de quarante pieds de largeur, plante de quatre ranges d'arbres,
serait digne de mener  une habitation royale. Un jardin de seize
arpents a disparu; il a t remplac par un parc de cinq cents arpents,
clos de murs et o passe la Seine. Ce parc, compos de la valle de la
Seine, comprend les deux coteaux opposs et prsente une admirable
varit de sites. La rivire dont les eaux, vives et abondantes, sont
toujours  plein bord,  cause des usines qui se succdent dans son
cours, coule au milieu du parc pendant prs d'une lieue, et dans les
proprits de cette terre pendant une autre lieue encore. Un million
deux cent mille pieds d'arbres, plants avec intelligence, furent
ajouts  ce qui existait dj, et au nombre se trouvaient quatre-vingt
mille arbres de haute tige, dont dix-sept mille arbres exotiques; cent
vingt arpents de prs arross, restant toujours verts, orns de bouquets
de bois, forment le fond de ce tableau, et une culture varie embellit
les coteaux. Voil ce qu'est devenue entre mes mains cette habitation,
embellie encore par d'autres choses utiles, entre autres par des usines
productives, dont je vais faire l'numration et prsenter le tableau.

Hors du parc, en amont, est un superbe moulin, le meilleur de la
contre, et formant un beau point de vue. Vient ensuite, galement en
vue du chteau, comme toutes les autres usines, une brasserie, dont les
rsidus servaient  mon btail. Prs d'elle une vinaigrerie qui avait
le mme emploi et fournissait par an deux mille pices de vinaigre: prs
de l une tuilerie et une poterie servant  satisfaire aux besoins d'une
sucrerie ayant entre dans le parc d'un ct, et sur la grande route de
l'autre; puis une superbe ferme renfermant des tablissements complets,
et entre autres une bergerie  deux tages pour deux mille btes 
laine; enfin, sur le bord de la Seine, une magnifique sucrerie.

Cette sucrerie, qui avait un double moteur, l'eau et une machine 
vapeur, a fabriqu jusqu' trois cent cinquante mille livres de sucre de
betterave dans une seule anne. Les bnfices de cette industrie sont
grands quand elle est bien conduite. Aussi chaque jour elle se
naturalise davantage en France. On ne saurait trop l'encourager,
non-seulement parce que ses produits dispensent d'exporter beaucoup
d'argent  l'tranger, mais encore parce que sa prosprit se lie  la
perfection de l'agriculture. Les champs, aprs avoir t cultivs en
betteraves, rapportent un cinquime de bl de plus que ceux qui n'en ont
pas produit l'anne prcdente. Cette culture, loin de fatiguer la
terre, lui profite pour l'avenir de tous les soins qui lui sont donns.
La premire et la plus grande partie du travail de toutes les plantes se
fait d'abord aux dpens de l'atmosphre. Ce n'est qu'au moment o la
semence se forme que la terre est mise puissamment  contribution, et,
comme la betterave ne rapporte sa graine que la deuxime anne et qu'on
rcolte la betterave pour faire le sucre vers le cinquime mois de sa
culture, la terre n'en est nullement fatigue. Quand une manufacture de
sucre est bien conduite et alimente avec des betteraves de sa propre
culture et au prix de la main d'oeuvre et du combustible de la
Bourgogne, on a le rsultat suivant: En reprsentant le bnfice cumul
de la culture et de la fabrication par la surface des terres cultives,
un arpent de treize cent quarante-quatre toises rend mille francs de
bnfice. Ainsi notre terre avec notre climat est si favorable  la
production du sucre, qu'une mme quantit de terre de premire qualit
rend en France, en cinq mois, plus de sucre que la mme surface aux
colonies en seize mois.

 ct de la sucrerie se trouve une autre usine mue aussi par l'eau, et
servant  battre le bl, machine sudoise, jointe  un tarare et place
sur deux tages. Le bl est battu et vann en mme temps. Deux hommes
seulement suffisent pour la conduire; ils font ainsi l'ouvrage de
vingt-deux ouvriers ordinaires. Plus bas est un autre moulin et une
fabrique de pte d'Italie, ce qui m'a donn l'occasion de cultiver des
bls d'une nature particulire et prfrables aux ntres. Ce sont ceux
connus sous le nom de bl de Taganrog. Une scierie tait jointe  ce
groupe de btiments; elle servait  dbiter les planches et les bois de
construction. Plus bas taient deux forges anciennes et trois hauts
fourneaux, puis enfin l'immense forge anglaise que j'ai construite et
qui m'a ruin, mais qui aujourd'hui est une source de richesses pour le
pays. Je reviendrai sur ce dernier tablissement quand j'arriverai 
l'poque o il fut construit.

Le parc, indpendamment de ses immenses plantations, reprsentant une
superficie de cent cinquante arpents et de cent vingt arpents de prs
arross, offre une culture riche et varie. Le plateau sur lequel le
chteau est bti finit  la ville. D'abord fort troit, il va en
s'largissant. Dans la partie du midi, oppose au chteau, il commande
de vastes prairies, traverses par la Seine avant son entre dans la
ville. La plus grande partie de cet amphithtre est plante en vignes
d'une qualit suprieure, et la dernire forme un magnifique potager en
terrasse. Telle est la description de l'habitation que j'avais pris
plaisir  embellir, dans laquelle je croyais devoir finir mes jours, et
que probablement je suis destin  ne revoir jamais. Des bois et des
fermes,  plus ou moins grande distance, composent le reste de cette
belle proprit.

Si j'eusse russi, j'aurais acquis la plus grande existence sociale
possible dans les temps prsents en France; car j'aurais runi en ma
personne,  l'influence d'une famille considre dans le pays, celle qui
rsulte toujours d'une grande proprit et d'importantes manufactures,
qui font vivre toute une population, et enfin celle qui accompagne la
possession des premires dignits de l'tat.

J'ai entrepris tous ces travaux et j'ai fait les acquisitions
indispensables avec des capitaux insuffisants. J'ai pu y appliquer
environ sept cent mille francs. Cette somme tait bien infrieure aux
besoins. J'ai donc d emprunter, et les emprunts ne sortent souvent d'un
embarras que pour jeter plus tard dans un autre pire. Cependant tout se
serait liquid avec le temps et par suite de l'conomie que je mettais
dans mes dpenses personnelles; mais, quand j'exploitai l'industrie des
fers, des millions devinrent ncessaires, et je tombai dans un ddale
dont je n'ai pu me tirer. Je tiens  finir ce tableau quand je serai
arriv  l'poque de ces pnibles souvenirs. Ces tablissements
d'industrie, ces entreprises si patriotiques, si belles et si admirables
dans leur ensemble, ont eu une si grande influence sur ma destine, et
m'ont occup pendant tant d'annes, que j'ai d en parler et que j'y
reviendrai encore.

Tous les tablissements que je viens d'numrer furent forms dans
l'espace de cinq annes. J'en ai montr tout d'une fois le but et
l'ensemble, ne pouvant en donner la progression par chaque anne, et
maintenant je reviens en arrire. Je parlerai  prsent des vnements
politiques qui se succdrent, et particulirement de ceux auxquels j'ai
t appel  prendre part.

Cette Chambre de 1815, nomme sous l'influence de l'indignation inspire
par la flonie des Cent-Jours, tait anime des meilleurs sentiments
pour la dynastie. Elle reste dans les souvenirs un monument
indestructible de l'opinion d'alors. Notre pays prsente de frquentes
anomalies. On oublie vite ce que l'on dit, ce que l'on fait et ce que
l'on a voulu. Les contrastes les plus singuliers, les plus frappants, se
prsentent sans cesse dans l'histoire de nos rvolutions. Tous les
dputs de 1815 taient donc des gens remplis d'amour pour la maison de
Bourbon, des ennemis dclars des rvolutionnaires et des bonapartistes.
Ces dputs, en gnral pleins d'honneur, bien intentionns, mais
ignorants et passionns, arrivrent avec tous les prjugs, toutes ces
petites vues de gens nouveaux dans les affaires. Ils apportrent en
outre cette importance, cet amour-propre si gnral en France, et cette
vanit de hobereau qui donna  la chambre une physionomie factieuse.

Cette Chambre voulut tre plus royaliste que le roi. Elle voulut
gouverner et tout matriser; enfin, elle enfanta des projets de
perscution qui ne pouvaient et ne devaient avoir qu'une influence
funeste sur les destines du pays. Elle devint exigeante, tracassire,
et contraria la marche du gouvernement, d'autant plus que l'hritier du
trne, Monsieur, lui donnait toute l'autorit de son nom, releve encore
par l'influence qui rsultait du commandement de toutes les gardes
nationales de France dont il s'tait fait investir. La hirarchie, qui
en tait la consquence, tablit en sa faveur et mit entre ses mains une
sorte de gouvernement royal, constitu sur les principes de l'obissance
militaire, et en opposition habituelle avec la marche de
l'administration. Enfin, la Chambre de 1815, qui, par les sentiments
dont elle tait anime, aurait d faire tous ses efforts pour crer et
fonder le pouvoir du roi, chose si ncessaire et si difficile, prsenta
des obstacles multiplis et invincibles  son dveloppement. Elle ne
ngligea, en quelque sorte, rien pour affaiblir l'autorit royale, tout
en dclarant son intention de la soutenir et de l'augmenter.

Parmi les trahisons signales par la rvolution du 20 mars, il y en
avait de si patentes, et dont l'influence avait t si grande sur les
vnements, qu'on ne pouvait s'empcher de les poursuivre. De ce nombre
taient celles de Charles de la Bdoyre et du marchal Ney. Louis XVIII
avait une sensibilit plus feinte que relle; mais il tait loin d'tre
sanguinaire. Son instinct tait la douceur et la bont; mais, comme tous
les hommes faibles, ses opinions et ses rsolutions variaient suivant
les influences qui agissaient sur lui. Il fut afflig de la prise de ces
deux grands coupables. La Bdoyre fut arrt pendant mon absence de
Paris. Je ne connais pas par moi-mme les impressions que le roi reut;
mais j'tais prs de lui quand Ney fut dcouvert par sa faute et livr 
l'autorit. Louis XVIII en gmit avec moi et me dit: On avait tout fait
pour favoriser son vasion; l'imprudence et la folie de sa conduite
l'ont perdu.

La Bdoyre, condamn, fut excut malgr de nombreuses interventions.
Le roi, pour faire une espce de rparation  sa famille et lui donner
une sorte de compensation, nomma son frre, Henri de la Bdoyre,
officier dans les gardes du corps, quoiqu'il ne remplt aucune des
conditions exiges par les ordonnances, et n'et jamais servi. On peut
difficilement comprendre comment cet officier accepta. C'tait le prix
du sang de son frre; car il est vident que, si Charles n'et pas t
fusill, Henri n'aurait pas t l'objet de cette faveur.

Bientt arriva le tour du marchal Ney. On avait soif de son sang; et,
comme on voulait faire des exemples, il devait en servir. Aucun coupable
ne pouvait tre puni avec plus de justice, car le crime tait patent, et
il n'y a pas de gouvernement possible avec la pense que l'action du
marchal Ney mrite de l'indulgence.

La marchale vint implorer le roi et s'adressa  moi pour obtenir une
audience du roi. Je l'y conduisis. Le roi me rpondit: Mon devoir est
de la recevoir. Elle peut venir, mais ce sera en vain. Il faut que
justice soit faite.

Effectivement, le roi l'accueillit avec bont, mais ne lui donna aucune
esprance de dtourner le coup dont son mari tait menac. Le moment du
jugement arriva. Le ministre, par la bouche de M. de Richelieu, parut
vouloir agir sur la Chambre des pairs et presser la condamnation: chose
superflue, tant l'vidence du crime tait dmontre. Celui qui voulut
remplir consciencieusement les devoirs de juge ne put hsiter  le
condamner. L'excution eut lieu immdiatement. L'esprit de parti a fait
depuis du marchal Ney un martyr. Une sage politique aurait d peut-tre
sauver un homme couvert de gloire et chapp pendant tant d'annes 
d'innombrables dangers. Si sa grce et suivi sa condamnation, les
Bourbons seraient mieux rests dans leur caractre et n'en auraient t
que plus forts; mais le parti dominant fut inexorable: il voulait du
sang. C'est ainsi qu'un sang, coupable, il est vrai, mais bien glorieux,
fut rpandu.

On rclamait une autre victime; mais celle-ci tait l'objet d'un intrt
universel. Lavalette, ancien directeur gnral des postes sous l'Empire
et alli au vice-roi d'Italie et  la reine Hortense, dont il avait
pous la cousine germaine, avait repris la direction de son
administration ds le 20 mars, aprs le dpart du roi. Assurment, cette
action tait sans importance, puisque Napolon devait entrer  Paris peu
d'heures aprs; mais on lui appliqua le principe de la loi; et, comme il
avait usurp le pouvoir tandis que le roi tait encore en France, il
tait passible de la peine de mort. Arrt longtemps aprs le retour du
roi, il fut envoy aux assises comme n'tant plus militaire. J'avais t
fort li avec Lavalette: notre amiti ne l'avait pas empch de se
ranger parmi mes ennemis  la premire Restauration, et je ne le voyais
plus. La peine ne me paraissait pas devoir dpasser quelque temps de
prison. J'en tais peu occup, quand tout  coup le jugement rendu me
fit connatre l'tat des choses. Il m'est difficile d'exprimer ce que
je ressentis  cet instant et  quel point mon amiti pour lui se
rveilla. Je me htai de m'offrir  lui pour faire toutes les dmarches
dans le but de le sauver. Il m'crivit une longue lettre pour me
remercier, et je me mis en mesure de le servir. J'allai chez le roi et
lui parlai avec instance et chaleur de ce malheureux, beaucoup plutt
victime des passions du temps que de ses erreurs et de ses fautes; mais
le roi fut inexorable. Je lui apportai et lui fis lire une lettre o la
conclusion de sa demande tait d'tre fusill, et non guillotin[11]. Le
roi lut la lettre en entier et me rpondit avec scheresse: Non; il
faut qu'il soit guillotin!

     [Note 11: LETTRE DU COMTE DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.

     La Conciergerie, mercredi.

     Je viens d'apprendre au fond de ma prison que vous avez bien
     voulu vous rappeler mon nom, et que vous avez ml  des
     expressions de compassion des souvenirs touchants d'une
     ancienne amiti. Je suis embarrass pour vous en remercier,
     mon gnral, si mon affreux malheur n'avait pas d effacer de
     votre coeur des sentiments et des procds qu'il faut bien
     que je me reproche, puisqu'une prvoyance plus saine et plus
     leve les a condamns. Cependant nous nous trouvons l'un et
     l'autre placs dans des positions si diffrentes, que j'ai
     besoin de franchir l'espace de beaucoup d'annes pour pouvoir
     retrouver mon ancien compagnon d'armes et de lui prsenter
     l'homme qu'il estimait sur le bord d'un abme dont il ne peut
     tre cart que par une main amie. Ma tte est dvoue. J'ai
     pu entendre, sans trouble, l'arrt fatal qui l'a proscrite;
     mais, je vous l'avoue, ce n'est pas sans horreur que je me
     vois entour de bourreaux et marchant  l'chafaud. Mourir,
     pour nous, vieux soldats, est peu de chose, nous avons brav
     la mort sur de nobles champs de bataille; mais la Grve!...
     Oh! cela est horrible! Si j'avais mconnu mes devoirs; si,
     li par un serment ou engag par de simples obligation de
     position, j'avais cru les oublier, je serais coupable. Mon
     malheur est de ne pas avoir distingu la nuance dlicate qui
     sparait l'intervalle de l'autorit lgitime qui s'loignait
     de la violence qui la poursuivait. Hlas! notre ducation de
     sujets a t si mauvaise et si mal dirige! J'ai consult le
     mouvement de mon coeur, ainsi que j'ai toujours fait, et la
     diffrence de quelques heures a suffi pour me jeter dans
     l'abme.

     La gravit de la cause, plus que l'intrt que vous m'auriez
     conserv, vous a, sans doute, bien instruit des fautes qu'on
     me reproche, et des crimes qu'on m'impute. Je suis tranger
     aux malheurs de la France. Je suis tranger  l'infortune de
     notre souverain. Je me suis cru libre d'agir quand je n'ai
     plus aperu les traces de l'autorit lgitime et sacre.
     Hlas! mon gnral, aujourd'hui, ma malheureuse compagne est
     tombe aux pieds de Louis XVIII, dans cette mme salle o, il
     y a vingt trois ans, au 10 aot, que, confondu avec les
     gardes suisses, je venais prodiguer ma vie pour Louis XVI et
     son auguste famille. Vous m'avez connu  l'arme peu d'annes
     aprs; nous avons sans cesse t unis; ai-je jamais contribu
     aux malheurs de la France, ai-je jamais propag ou partag
     les principes empoisonns qui ont corrompu l'esprit public et
     les moeurs nationales? Ai-je t travaill de cette ambition
     inquite qui troublait ma patrie et l'Europe? Non, non!
     occup de devoirs obscurs, trouvant mon bonheur dans ma
     famille et dans la socit de mes amis, j'ai laiss passer
     tranquillement devant moi tous les ambitieux. Ainsi, tranger
      la Rvolution,  ses principes et  ses dsastres, je
     croyais avoir acquis le droit de ne plus craindre aucun
     danger. Je croyais mme pouvoir dfier l'envie d'approcher de
     moi, lorsqu'un affreux bouleversement de terre bouleversa
     tout, lorsqu'un pouvantable volcan s'leva et envahit tout.
     Il fallait fuir ou se cacher. Les plus braves et les plus
     senss l'ont fait. J'ai attendu le volcan, je l'ai vu
     arriver, je l'ai reconnu, et je m'y suis ml comme tant
     d'autres. Mais l'chafaud pour une tourderie, tout ce que
     l'ignominie a de plus excrable pour une erreur, oh! mon
     Dieu! la proportion n'y est plus. Mon gnral, mon ancien
     compagnon de dangers, dites au roi que je suis un homme
     d'honneur, un homme de coeur, un homme de sens, et que, dans
     ces temps dplorables, il faut distinguer la volont
     malveillante de l'erreur prcipite. S'il faut livrer ma tte
     aux bourreaux, je suis tout prpar. Mais qu'y gagnera
     l'autorit? quel avantage pour le souverain auguste qui
     s'honore du titre de petit-fils du grand Henri! Henri IV
     punit une fois avec clat, mais c'tait un tratre. Il
     pardonna toujours, et ses fidles serviteurs furent
     innombrables. L'histoire a fait de sa clmence le plus noble
     et le plus brillant fleuron de sa couronne. C'est celle qui
     ceint la tte de notre monarque rvr.

     Hlas! cette vie traverse de malheurs, cette vie si courte,
     il faudra la perdre; mais, au nom de notre ancienne amiti,
     au nom de nos anciens prils, ne souffrez pas qu'un de vos
     anciens compagnons d'armes monte  l'chafaud! Qu'un piquet
     de braves grenadiers la termine: en mourant, du moins, je
     pourrai me faire une illusion dernire: c'est au champ
     d'honneur que je vais tomber.

     Adieu, monsieur le marchal, recevez avec bont l'expression
     bien sincre de mon ancienne amiti et de mon profond
     respect. LAVALETTE.]

On remua ciel et terre pour intresser en sa faveur la famille royale.
M. de Richelieu voulut essayer de l'intervention de madame la duchesse
d'Angoulme pour lui obtenir sa grce, en lui reprsentant que cette
action lui serait utile dans l'opinion. Elle avait d'abord consenti;
mais cette coterie ultra-affame de vengeance dont elle tait entoure
eut bientt fait changer ses rsolutions, et la perte d'un homme
inoffensif, de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultiv, fut
rsolue plus que jamais.

Je vis madame de Lavalette pour concerter avec elle les dmarches 
faire dans l'intrt de son mari. Elle me parla alors du projet de son
vasion, qu'elle croyait pouvoir effectuer. Je lui dis de bien se garder
d'en faire usage en ce moment; car, si elle chouait, son mari tait
alors perdu sans ressource. Il fallait auparavant essayer de tous les
moyens de salut fonds sur la clmence; implorer elle-mme sa grce
auprs du roi, en se jetant en public  ses pieds. Je me chargerais de
lui donner le bras dans cette pnible circonstance. Ce projet arrt,
nous prmes jour pour son excution.

On eut connaissance  la cour de la tentative projete, et l'ordre fut
donn aux gardes du corps d'empcher madame de Lavalette d'entrer au
chteau. Cette pauvre femme, infirme et souffrante, ne pouvant marcher
qu'avec peine, il lui fallait une chaise  porteurs pour le moindre
trajet, et cela donnait une sorte d'clat  ses dmarches. Il y avait
donc bien des difficults  vaincre; mais je ne dsesprai pas d'y
parvenir. D'abord je dcidai que nous nous rendrions dans la salle des
gardes pendant le temps o le roi serait  la messe. Si nous nous y
fussions tablis auparavant, le roi, instruit de sa prsence, aurait
plutt renonc  entendre la messe ce jour-l que de s'exposer 
recevoir la requte prpare. Le roi tant pass et arriv dans la
chapelle, nous nous prsentmes. Par un bonheur trs-grand, le suisse du
bas du grand escalier n'avait pas de consigne, et nous montmes sans
obstacle; mais, arrivs  la salle des gardes, l tait la difficult.
La porte tant ouverte, j'attendis, pour entrer, le moment o le garde
du corps en faction, se promenant dans le sens oppos  l'entre, s'en
loignerait. Une fois introduit de dix pas environ, le factionnaire se
retourne, me voit, et s'approche respectueusement, mais avec une
contenance ferme, et me dit que je ne pouvais pas entrer avec la dame 
laquelle je donnais le bras. Je discutai avec lui; mais lui, toujours
avec le mme calme et la mme persistance, se place devant moi et
m'empche d'avancer, en rclamant l'excution de sa consigne. Ne pouvant
obtenir rien de favorable, je lui demandai d'appeler l'officier de
garde, dont j'esprais avoir meilleure composition. Heureux d'tre
dbarrass de la responsabilit, ce garde du corps ne se le fit pas dire
deux fois, et me voil aux prises avec le sous-lieutenant des gardes, le
marquis de Bartillac, mari d'une demoiselle de Bthune, et, par l,
neveu du duc d'Havr, officier de cour, du reste bon homme. Il arrive
prs de moi en sautillant et me dit: Monsieur le marchal, je me rends
 vos ordres, et se place  mon ct. Tout en marchant pour arriver au
fond de la salle, je lui dis qu'on avait voulu m'empcher d'entrer. Il
s'approche de mon oreille et me dit: C'est madame de Lavalette que vous
accompagnez; elle est consigne ici.

--On vient de me le dire; cependant rpondez nettement; vous avez eu
l'ordre de l'empcher d'entrer, mais avez-vous eu celui de la faire
sortir?

--Non, me dit-il.

--Eh bien, ajoutai-je, laissez-la en paix. Elle vient demander la grce
de son mari, et j'espre qu'elle l'obtiendra. Que risquez-vous? Est-ce
au neveu du duc d'Havr  avoir rien  craindre? Le pis aller pour vous
est de subir quelques jours d'arrt, et, en vous soumettant  ce danger,
vous courez la chance de sauver la vie d'un homme. On n'a pas souvent
une occasion aussi favorable de faire une bonne action. C'est une bonne
fortune, ne la laissez pas chapper! Cette phrase alla droit au bon
coeur et  la vanit de M. de Bartillac. Il me rpondit qu'il s'en
rapportait  moi et que madame de Lavalette pouvait rester. Je l'tablis
prs de la porte d'entre des appartements, et nous attendmes la fin de
la messe.

Aussitt la tribune de la chapelle ouverte, M. le baron de Glandevs,
major des gardes du corps, vint  moi pour me rpter que madame de
Lavalette tait consigne. Oui, lui dis-je; mais apportez-vous l'ordre
du roi de la faire sortir?--Non, rpondit-il.--Eh bien, rpliquai-je,
elle restera. Le roi arriva. Madame de Lavalette se jeta  ses pieds,
et, en lui remettant son placet, elle cria: Grce, Sire, grce!

Le roi, avec beaucoup de noblesse, mais avec fermet, lui rpondit ces
propres paroles: Madame, je prends part  votre juste douleur, mais
j'ai des devoirs qui me sont imposs, et je ne puis me dispenser de les
remplir. Et il passa. Un symptme de l'esprit passionn du temps, c'est
qu'aprs ces paroles les gardes du corps s'abandonnrent 
l'inconvenance de profrer en cette circonstance des cris de Vive le
roi! qui avaient quelque chose de froce et sentaient le cannibale.

Madame de Lavalette avait une autre ptition pour madame la duchesse
d'Angoulme, qui suivait le roi: elle voulut la lui remettre. Celle-ci
l'vita par un mouvement violent et un cart, et en lui lanant un
regard furieux, impossible  peindre.

Le roi tant rentr, je ramenai madame de Lavalette  sa chaise 
porteurs, et de l chez elle. C'tait le 18 dcembre. Cette pauvre femme
s'abusait sur les intentions du roi; mais moi j'y voyais clair; car
l'occasion tait trop belle, la circonstance trop dramatique, pour n'en
pas profiter et tre clment si on n'avait pas eu des intentions
contraires. Cependant je rsolus une nouvelle tentative pour le
lendemain, jour de naissance de madame la duchesse d'Angoulme et
anniversaire de sa sortie du Temple.

Je fis transporter madame de Lavalette dans l'antichambre du capitaine
des gardes de service, dont le suisse m'tait dvou; de l, elle devait
se jeter aux pieds de Madame au moment o elle monterait l'escalier dit
l'escalier du Roi. Mais des postes des gardes du corps, mis partout et
jusqu'aux combles, les factionnaires multiplis, des portes condamnes
pour tre  l'abri des surprises, donnrent  madame la duchesse
d'Angoulme le moyen de circuler en libert. Ce jour aurait d lui
rappeler qu'elle n'tait pas trangre  l'humanit par les hautes
infortunes qui avaient t aussi son partage.

Ds ce moment, les esprits les plus prvenus ne pouvaient s'y tromper:
on voulait  toute force la mort de Lavalette, et sa pauvre femme
s'abandonnait encore  l'ide que le seul but tait de l'effrayer. Ses
meilleurs amis, madame la princesse de Vaudemont, le duc Charles de
Plaisance, l'entretenaient dans cette illusion. Madame de Lavalette me
disait: Monsieur le marchal, ils veulent n'accorder la grce  mon
mari que sur l'chafaud.

--Gardez-vous de vous y fier, lui rpondis-je; s'il y monte, il est
mort. Vous m'avez dit avoir moyen d'assurer son vasion. Voil l'instant
d'en faire usage, et je vous engage  ne pas diffrer: le moment est
pressant.

Le lendemain, on dressait l'chafaud pour s'en servir le jour d'aprs.
Ce fut au moment o on tait occup  ces horribles prparatifs qu'elle
excuta la gnreuse rsolution dont le succs a t si complet, les
circonstances si singulires et si dramatiques. Sa raison n'a pu
rsister aux motions qu'elle prouva. Son esprit s'est drang, et,
aprs une dmence de quelques annes, elle est tombe dans un tat
d'inertie dont elle n'est pas sortie[12].

     [Note 12: LETTRE DE MADAME DE LAVALETTE AU DUC DE RAGUSE.

Il y a bien longtemps que j'aurais voulu vous remercier, monsieur, de
tout l'intrt si bon et si aimable que vous avez bien voulu me
tmoigner. Je dsirais seulement que vous sussiez que je ne pouvais
point oublier ce que vous aviez fait. J'avais charg quelqu'un, 
plusieurs reprises, de vous l'exprimer. J'espre qu'on aura fait ma
commission. Depuis mon retour chez moi, je sentais le besoin de vous
crire moi-mme toute ma reconnaissance. Mais quel porteur fidle
employer, non pour moi, mais pour vous? Enfin, je suis sre cette fois,
et malgr que je sois malade horriblement d'un catarrhe, je ne veux pas
remettre encore  vous offrir les expressions de mes voeux et la
nouvelle expression de toute ma sensibilit. Veuillez l'agrer et me
conserver votre souvenir.

ISAUR DE LAVALETTE.

Nous devons  l'obligeance de M. Chambry, ancien maire du quatrime
arrondissement, la communication de cette lettre, ainsi que de celle de
M. de Lavalette.

(_Note de l'diteur._)]

Madame de Lavalette, pendant bien des annes, reportant ses souvenirs
sur ce grand vnement de sa vie, rptait mon nom avec reconnaissance;
elle disait: Il a t bien bon pour moi, et seul il m'a dit la vrit.
Mes intentions et mes dmarches pour obtenir la grce de son mari
avaient t actives, mais infructueuses; et, si j'ai contribu
efficacement  sauver la vie de cette malheureuse victime de nos
discordes et de nos passions, c'est en faisant connatre  sa femme,
dans le dernier moment, le vritable tat des choses.

Madame de Lavalette fut d'autant plus admirable dans sa conduite, que,
loin d'tre heureuse dans son intrieur, quoique jeune, bien ne et
belle, elle tait dlaisse par son mari, qui, laid, petit et de peu de
naissance, entretenait des matresses.

Si l'on se reporte  ces temps, on devinera les clameurs dont je fus
l'objet. La socit retentissait de plaintes. Les petites femmes de la
cour, qui auraient perdu connaissance  la vue d'un supplice,
paraissaient inexorables. Il tait de mode d'tre sans piti. C'tait 
qui serait le plus atroce dans son langage. On ne parlait de rien moins
que de me fusiller. Comment, disait-on, avoir une arme si un marchal
de France est le premier  oublier les lois de la discipline et  violer
une consigne? Tout cela n'eut d'autre rsultat que de donner une sorte
de mrite  une action fort simple. Le roi fut  merveille pour moi en
cette circonstance, et je ne saurais trop rpter que je l'ai toujours
vu, de son propre mouvement, juste et bon. Il me fit appeler dans son
cabinet et m'exprima son mcontentement d'avoir mconnu ses ordres; mais
il ajouta que le sentiment, cause de ma dmarche, excusait mes torts 
ses yeux et les lui faisait pardonner.

Jamais donc,  aucune poque, la socit de Paris ne montra des passions
si violentes qu'alors. Les femmes surtout, avec l'activit qui les
caractrise, se mirent en scne et voulurent jouer un rle politique. Il
n'est pas sans intrt de parler de celles qui occuprent le premier
plan. Entr dans un monde tout nouveau pour moi, j'y contractai diverses
liaisons, malgr les diffrences marques qui existaient entre les
sentiments dominants et les miens; mais des qualits d'esprit et de
coeur d'un ordre lev l'emportrent sur les inconvnients d'ides
politiques peu raisonnables.

La comtesse d'Escars fut celle qui d'abord se mit le plus en vidence.
Un esprit trs-remarquable, une instruction tendue et un dvouement
historique pour les Bourbons l'y plaaient naturellement. Napolon
l'avait lui-mme mise sur un pidestal en la perscutant. Voici son
histoire.

Mademoiselle de la Ferrire, petite-fille du marchal de Balaincourt,
avait pous avant la Rvolution le marquis de Nadaillac, homme de
qualit. D'une figure jolie plutt que belle, elle avait dj une assez
grande clbrit  l'poque de nos premiers troubles. Elle migra.
Devenue veuve peu aprs, elle se rfugia  Berlin. Accueillie par le roi
Frdric-Guillaume II, pre du roi actuel, elle eut une existence
remarquable par les hommages et les soins dont elle fut l'objet. Un
migr veuf, qui tait au service de Prusse, homme de grande maison, le
baron d'Escars, lui fit la cour et l'pousa. Revenue en France sous
l'Empire, elle proclama tout haut ses sentiments pour les Bourbons et de
manire  dplaire beaucoup  Napolon, qui tait fort irritable de sa
nature. Un exil rigoureux la confina d'abord  l'le Sainte-Marguerite
en Provence avec sa fille, personne charmante, dont le dvouement pour
sa mre a toujours t sans bornes. Cet exil donna  madame d'Escars une
sorte de clbrit. Plus tard, on fut un peu moins rigoureux  son
gard; elle eut la permission de vivre  la Ferrire, terre chappe au
naufrage universel et situe en Touraine.

Napolon, voulant dompter ses sentiments bourboniens, lui fit demander
en mariage sa fille pour le duc Decrs, ministre de la marine; mais
madame d'Escars, afin d'chapper  cette nouvelle perscution, trouva un
gendre en peu de jours, et fit pouser  sa fille un homme bien n, d'un
caractre honorable, mais peu agrable, le marquis de Podenas. C'est
dans cette situation que la Restauration trouva madame d'Escars. Le
comte d'Escars, frre an du baron, premier matre d'htel de la maison
du roi, tant mort au mme moment, la charge de premier matre d'htel
du roi revint au baron, devenu comte et bientt duc, et madame
d'Escars, charge de faire les honneurs de la cour, vint s'tablir aux
Tuileries.

Dans des temps calmes, personne n'et mieux convenu  ces fonctions;
mais alors elle eut une influence fcheuse en tenant constamment au
chteau, dans un salon ou la meilleure compagnie et le corps
diplomatique taient constamment rassembls, des discours absolument
opposs  ceux du roi et  la marche du gouvernement. Sa position
leve, les faveurs dont elle tait l'objet, la considration dont elle
jouissait  juste titre, donnaient du poids  ses paroles et faisaient
quelquefois douter de l'union du roi avec son gouvernement. Elle
ralliait  ses principes tous les nergumnes, tous les intrigants; et
cependant la droiture est le fond de son caractre; mais, comme beaucoup
de gens, elle rassemble sans cesse les contraires, et prsente  chaque
moment les disparates les plus tranges. Admirable dans la manire dont
elle pose les principes gnraux, rien n'est plus oppos que la faon
dont elle en fait l'application. Son esprit me plut, son amiti me
toucha, et un dvouement soutenu m'attacha  sa fille, femme d'autant
d'esprit et d'autant d'instruction que sa mre, avec beaucoup plus de
raison. Jamais dans ma vie je n'ai rencontr de femme d'une amabilit
aussi constante et aussi usuelle. Elle sait causer avec tout le monde
et tirer parti de chacun; elle sait discourir avec un savant, un
artiste, un pote, un homme d'esprit, un ignorant et mme un sot. Sans
tre belle, la rgularit de ses traits, l'ensemble de sa figure est
rempli d'agrment, et son animation donne un prix inestimable  sa
personne et  ses paroles. Une intime amiti a exist entre nous pendant
de nombreuses annes; elle a rsist  de grandes preuves et survcu 
nos bouleversements.

Le salon de madame d'Escars tait funeste  la marche d'un gouvernement
raisonnable et modr. Il y avait aberration de la part du roi  le
laisser subsister, en adoptant pour son gouvernement une marche tout
oppose aux principes qui y taient professs. Plus d'une fois j'ai
rompu des lances avec madame d'Escars sur l'extravagance de ses paroles,
mais constamment sans fruit. Retenu par des liens qui m'taient doux, je
la voyais sans cesse; mais, voulant vivre en paix, je m'tais impos
l'obligation de garder le silence et de ne rpondre jamais aux folies
que je lui entendais dbiter; car, en lui rpondant, une querelle
srieuse tait toujours imminente. Mais, pour lui bien faire connatre,
une fois pour toutes, mon opinion, je lui dclarai, avant de prendre le
parti d'un silence absolu, que, si jamais le roi m'appelait  faire
partie d'un ministre, je mettrais pour condition  mon acceptation, en
rclamant pour elle d'autres tmoignages d'intrt et de bont, sa
sortie immdiate du palais, o ses paroles battaient en brche la
monarchie et sapaient l'difice politique dans ses fondements en garant
les esprits et altrant la confiance publique. Mais cette critique amre
de la conduite politique de madame d'Escars n'empchait pas une
affection sincre et vritable; car je ne sais comment on peut rsister
 la puissance du coeur et de l'esprit, runis dans la mme personne.

On jugera de mes sentiments pour elle par une plaisanterie dlicate que
je lui fis sous le voile de l'anonyme au premier de l'an. On suppose
qu'avec le caractre de madame d'Escars les rcits relatifs  son sjour
 Sainte-Marguerite sortaient souvent de sa bouche. J'imaginai de faire
faire en relief, et avec un grand soin, l'le, le fort, les bois, d'y
placer, indpendamment des soldats, deux femmes  la promenade et avec
les vtements que portaient habituellement madame d'Escars et sa fille,
et on mit avec mystre cet ouvrage dans son appartement. Sa joie et sa
reconnaissance furent grandes.

Une autre femme politique de l'poque, la duchesse de Duras, essaya de
jouer un rle. Elle tait fille de M. de Kersaint, capitaine de vaisseau
dans la marine royale, ardent novateur et membre de la Convention
nationale. M. le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi,
l'avait pouse  cause de sa grande fortune.

L'entranement rvolutionnaire de M. de Kersaint rendit plus remarquable
son courage  dfendre Louis XVI. Atteint d'une maladie grave, M. de
Kersaint se fit porter  la Convention pour dposer son vote en faveur
du malheureux roi. Aprs la catastrophe, il donna sa dmission. Peu de
temps aprs, il fut condamn par le tribunal rvolutionnaire, et sa tte
tomba sur l'chafaud. Sa fille, personne d'un esprit suprieur, anime
des sentiments les meilleurs, prsentait un contraste habituel entre les
ides nouvelles, les intrts et les ncessits de sa position. Le duc
de Duras, trs-honnte homme, tait l'orgueil personnifi. Une rudesse
habituelle lui paraissait la consquence oblige de sa haute naissance.
Deux tres pareils pouvaient difficilement bien vivre ensemble; mais
cependant la considration que donne un esprit suprieur uni  une
conduite rgulire et  une fortune considrable avait fait une position
sociale leve  madame de Duras, et son salon devint le sige de mille
intrigues. Madame de Duras voulut crer des ministres et gouverner; mais
son influence ne put se dvelopper assez pour la satisfaire; et, quand
les mouvements continuels qu'elle se donna eurent amen au ministre
l'homme de sa prdilection, l'objet de son culte, M. de Chateaubriand,
elle eut la pnible mortification d'tre repousse et de devenir
trangre aux affaires. Sans tre laide, elle tait dpourvue
d'agrments physiques et ne put jamais inspirer de passion; ainsi sa vie
se composa d'impossibilits. Elle a peint ses souffrances dans trois
ouvrages charmants, qui tous, par divers exemples, donnent l'ide de ce
supplice.

Dans le premier, _Ourika_, une ngresse, leve dans le monde avec tous
les agrments et les avantages moraux dsirables, ne peut,  cause de sa
couleur, prendre dans la socit la place qu'elle ambitionne, et que
l'illusion de son ducation lui avait fait croire pouvoir occuper.

Dans le second, _douard_, un bourgeois, devient amoureux d'une grande
dame, et, malgr ses hautes qualits, il ne peut l'pouser.

Enfin dans le troisime, _Olivier_ (qui ne fut pas imprim, mais dont la
lecture fut rserve  quelques amis), sujet singulier choisi par une
femme vertueuse, un homme priv des facults de son sexe, ayant prouv
et inspir de l'amour, et enveloppant dans le mystre ses motifs pour ne
pas accepter la main de la personne qu'il aime, se tue au moment o
cette femme, ne pouvant expliquer une conduite si extraordinaire, au
dsespoir de le voir souffrir, s'offre  lui et lui propose de lui
consacrer sa vie sans tre dans les liens du mariage.

Madame de Duras me distingua, et bientt des liens d'une sincre amiti
nous runirent. Son adoration pour M. de Chateaubriand fut paye d'une
grande ingratitude; il s'loigna d'elle au moment o une sant
chancelante rendait plus ncessaires les soins de l'affection. Cette
pauvre femme mourut blesse au coeur par une conduite dont elle lui fit
connatre la cruaut dans une lettre destine  lui tre remise aprs sa
mort. Au surplus, le sort de M. de Chateaubriand tait d'inspirer, par
la beaut de son talent, des sentiments exalts  plusieurs femmes d'un
esprit distingu, sans compromettre cependant leur rputation; car,
autre Olivier, mais Olivier philosophe, on assure qu'il est peu capable
de tirer parti de leurs faiblesses. Madame de Duras a eu deux filles:
l'une, dont le nom a t ml aux tentatives politiques de madame la
duchesse de Berry, auxquelles elle a pris part, madame de la
Rochejaquelein, a fait, malgr de grands avantages personnels, le
tourment de sa mre, tandis que l'autre, la duchesse de Rauzan, pleine
de qualits et de vertus, a fait sa consolation.

Madame de Stal vivait encore et runissait toujours du monde; mais
tout annonait en elle une fin prochaine. Elle est si connue par son
esprit, ses crits et tout ce qu'on a publi sur son compte, qu'il est
presque superflu d'en parler. Napolon l'a grandie en la perscutant. Il
est remarquable  quel point il redoutait son influence. Elle possdait,
il est vrai, une puissance de parole et d'esprit extraordinaire, et sa
conversation produisait presque toujours un entranement universel.

Je la voyais avant son exil, et, m'ayant pris en grande amiti, j'tais
devenu un de ses habitus les plus assidus, chose qui peut-tre avait
dans ma position le mrite du courage.--Ses principes politiques taient
absolus et certainement fort dangereux. Elle a contribu, en 1814, 
nous jeter dans les voies doctrinaires, o tout tait spculation,
idologie, thorie, incertitude. Malgr son esprit, on pouvait la
combattre avec succs par une suite de raisonnements, sa logique peu
svre offrant  son adversaire des points d'attaque faciles  saisir.
Il fallait seulement l'empcher de dnaturer la question, de changer le
point de dpart, moyen puissant quelle savait employer avec succs,
quand elle tait embarrasse. En la rduisant  des raisonnements
rguliers et en se mettant en garde contre l'action de son imagination
vive, brillante et fconde, on pouvait lui rsister et mme la vaincre.
D'une timidit pousse jusqu' la poltronnerie, il tait ais de
l'effrayer. Bonne femme au fond et fidle  ses affections, elle a su
inspirer  ses enfants une affection et une admiration profonde, et un
respect pour sa mmoire tel, que des intrts d'argent puissants n'ont
pas pu les porter  mconnatre ses intentions. Elle m'avait pris en
got, et mes relations avec elle, rtablies en 1814, ont dur jusqu' sa
mort.

Beaucoup d'autres maisons galement ouvertes avaient leur nuance
d'opinion, dont il serait trop long de donner le dtail. C'taient
autant d'arnes o on venait dbattre les plus hautes questions
politiques. Il n'y avait pas une seule femme qui ne se crt appele 
tablir son opinion et  la dfendre avec ardeur et souvent avec fureur.
Chez madame de Montcalm, soeur de M. de Richelieu, femme infirme et
contrefaite, d'un esprit fin et dli et d'un got dlicat, les runions
moins nombreuses taient moins agites, plus attrayantes et plus
agrables; mais on payait chrement le plaisir de s'y trouver en y
rencontrant habituellement Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie,
Franais rengat, qui y dominait avec insolence.

Peu aprs le retour du roi, la maison militaire, rtablie sur de
nouvelles bases, fut beaucoup diminue. On supprima ce qu'on appelait la
maison rouge, et les cinquime et sixime compagnies des gardes du
corps. Les quatre qui furent conserves eurent une force moindre. Je me
consolai facilement de la perte de ma compagnie, quelque agrable que
ft un pareil commandement, consistant plutt en un service de cour
qu'en un service militaire. On s'occupa de l'organisation d'une garde
royale, et je fus destin  y avoir un des grands commandements.

Le marchal Gouvion-Saint-Cyr, charg de cette organisation, tait
oppos  cette cration. Il fit tout au monde pour la faire chouer, et,
quand il ne put plus reculer, il y introduisit des dispositions
monstrueuses. On ne se rendit pas compte de leurs consquences, et on se
refusa  reconnatre les principes qui doivent servir de base  une
garde. On agit par caprice et d'une manire incohrente.

La garde d'un souverain a plusieurs objets  remplir. D'abord elle doit
dfendre le trne contre les factieux. Ensuite elle doit tre un objet
de rcompense et d'mulation pour l'arme. Enfin elle doit former une
rserve d'une grande valeur pour la guerre.

Pour remplir le premier objet, il faut tablir l'obissance par tous les
moyens possibles. La dfense du trne devant avoir lieu en agissant
contre ses compatriotes, mille considrations diverses concourent 
relcher les liens de la discipline. Il faut donc les multiplier et
entourer les chefs de tous les moyens d'influence et d'action possibles.
Or deux genres de pouvoir agissent sur les soldats et parlent  leur
esprit, le premier tient  l'lvation du rang de celui qui commande, 
l'clat qui l'environne, et qui appartient aux gnraux et aux chefs de
l'arme; le second se trouve dans la puissance du chef de corps, du pre
de famille, dont l'action est constante, journalire, et porte sur tous
les dtails de la vie. Eh bien, pour rendre le commandement plus
efficace, pour rendre l'obissance plus assure, on a runi sur la mme
tte, dans beaucoup de pays, la puissance du chef de famille  l'clat
rsultant des plus hauts grades. Ainsi en France autrefois, le colonel
des gardes franaises tait habituellement marchal de France, et un
rgiment de gardes anglaises a pour colonel le duc de Wellington.

Pour remplir le second objet, une garde ne doit jamais tre compose de
recrues. Sa paye doit tre forte, et les officiers de l'arme appels 
y entrer doivent y trouver des avantages de fortune et d'avancement.
Enfin, cette garde, assez nombreuse pour ne pas tre constamment de
service, doit venir seulement par fractions dans la capitale. Le sjour
d'une trs-grande ville relchera toujours la discipline et tendra 
corrompre les troupes. Il est utile, aprs quelques mois de sjour, et
quand ses effets pourraient s'en faire sentir, de pouvoir employer un
temps suffisant dans de petites garnisons  remettre tout dans l'ordre
accoutum.

D'aprs ces considrations, j'avais propos de former la garde de quatre
lgions de quatre  cinq mille hommes chacune, compose de troupes de
diffrentes armes, et dont chacune d'elles serait commande par un
marchal de France qui en serait le colonel. Les quatre lgions auraient
eu des quartiers  vingt lieues de Paris, et auraient fourni chacune
quinze cents hommes pour le service. Ainsi le roi aurait eu six mille
hommes de troupes, se relevant d'poque en poque, et composes de
diffrentes lgions.

On devine le motif de cette division pour le service journalier. Dans le
cas du rassemblement de la garde, chaque lgion aurait t runie sous
son chef propre. Enfin j'avais propos de donner  chaque officier de la
garde un grade suprieur  son emploi, mais sans lui en faire porter les
distinctions. Au lieu de cela, on fit une espce d'arme sans
dispositions spciales.

On cra huit rgiments d'infanterie, six franais et deux suisses, de
trois bataillons chacun. Ces vingt-quatre bataillons furent organiss en
deux divisions. Quatre rgiments de cavalerie lgre et quatre de
grosse cavalerie, formant galement deux divisions. Enfin, l'artillerie
se composait de soixante bouches  feu.

Quatre marchaux de France furent choisis pour avoir  tour de rle le
commandement de cette garde; mais, comme leur autorit tait passagre
et n'avait aucune influence sur le choix et les rcompenses, aucun d'eux
n'avait la plus lgre action sur l'esprit des officiers et des soldats.
Leurs fonctions ne s'levaient gure au-dessus de celles des commandants
d'armes qui, dans les garnisons, reoivent les rapports, ordonnent le
service et font dfiler la parade.

 la guerre, la communaut des dangers, le souvenir des actions
glorieuses, tablissent entre les gnraux et les soldats une espce de
fraternit dont les effets sont incalculables. En temps de paix, un
gnral qui ne rcompense pas n'est rien pour les troupes. Les soldats
ne le connaissent que par des devoirs, des exercices, des fatigues et
des punitions, et sa prsence est moins une occasion de joie qu'un motif
d'ennui et de tristesse.

On recruta la garde dans la population et par enrlement volontaire, et
jamais les enrlements volontaires n'ont donn nulle part une
composition d'arme comparable  celle des leves faites rgulirement
par la loi. On y plaa beaucoup de Parisiens, et cette funeste habitude
s'est conserve constamment. Enfin on donna aux officiers un rang
suprieur et les distinctions d'un grade qu'ils n'exeraient pas. Cette
profusion de torsades en diminua la considration. On en reconnut plus
tard l'inconvnient. On entreprit de faire une nouvelle lgislation pour
la garde. Il en rsulta une foule de prtentions et une cause de
confusion et d'embarras pour l'administration.

Malgr les vices de son organisation, malgr l'influence fcheuse de M.
le duc d'Angoulme, malgr le peu d'action laisse aux majors gnraux
sur ce corps, il a rpondu en grande partie  l'esprance qu'on avait pu
en concevoir. Cependant, s'il et t tabli sur les bases indiques
plus haut, il se serait dsorganis moins rapidement lors des funestes
vnements de Juillet; mais, en somme, la garde a montr courage et
fidlit. Elle commena son service auprs du roi le 1er janvier 1816,
et les marchaux prirent rang entre eux par trimestre dans l'ordre
suivant: le duc de Bellune, le duc de Tarente, le duc de Reggio, et moi.

Je reviens maintenant  la politique. Le ministre de M. de Talleyrand
perdit promptement tout crdit et toute considration. Louis XVIII
sentait le besoin de s'appuyer sur la Russie, seule puissance sans
intrts directs opposs aux siens. Pour atteindre ce but il fallait
composer un ministre sous son influence, et mettre  sa tte quelqu'un
qui lui ft agrable. M. de Richelieu, homme d'un caractre honorable,
d'un esprit modr et de nobles sentiments, tait trs-propre  occuper
cette place. Une intrigue, conduite avec succs, amena M. de Talleyrand
 donner sa dmission. Comme la cruelle ngociation des charges imposes
 la France et des frais de la guerre n'tait pas termine, ce fardeau
fut laiss  M. de Richelieu. M. de Talleyrand prtendit n'avoir quitt
le ministre que pour se dispenser de signer un trait aussi funeste,
mais c'est une imposture. M. de Talleyrand tait tout rsign. Le roi
lui tendit le pige dans lequel il tomba.

Le ministre nouveau fut compos de M. de Richelieu, ministre des
affaires trangres et prsident du conseil; de MM. de Vaublanc,
ministre de l'intrieur; duc de Feltre, ministre de la guerre; Corvetto,
ministre des finances; Marbois, garde des sceaux; Dubouchage, ministre
de la marine; et Decazes, ministre de la police. Cette administration,
prenant la direction des affaires sous les auspices les plus difficiles,
tait peu homogne et en partie compose d'hommes de talents
contestables.

M. de Richelieu avait quitt la France avant la Rvolution, pour aller
chercher les aventures et faire la guerre contre les Turcs dans l'arme
russe.  la prise d'Ismalow, il monta  l'assaut d'une manire
brillante. Rest en Russie, quand la Rvolution se fut dveloppe en
France, il y prit du service. Il eut le commandement d'Odessa, qu'il
administra avec sagesse et dont il est comme le crateur. Jamais M. de
Richelieu n'adopta les principes, les ides et les prjugs de
l'migration, son penchant et ses opinions le portaient plutt du ct
des ides nouvelles et librales. Revenu en France  la Restauration, il
resta en 1814 sans emploi, s'en tenant  sa charge de cour de premier
gentilhomme de la chambre, dont l'anne de service n'tait pas arrive.
Il suivit le roi  Gand et revint  Paris, o on jeta les yeux sur lui
pour occuper la place de premier ministre. D'abord compris dans le
ministre Talleyrand, comme ministre de la maison du roi, il avait
refus pour ne pas se trouver dans une position infrieure et pour
viter d'avoir Fouch pour collgue.

M. de Richelieu, connaissant peu la France, avait le sentiment de son
ignorance des choses et des hommes. D'un esprit assez peu tendu, mais
d'une conception facile, il runissait  une grande dfiance de lui-mme
un amour-propre trs-irritable. Les meilleures intentions l'animaient;
son amour du bien public, sa dlicatesse et sa probit ne sauraient
tre places trop haut; mais, irrsolu, indcis dans le choix de ses
moyens, son incertitude sur la marche  suivre tait augmente par celle
plus grande encore d'un homme fort vertueux, qui exerait sur lui un
grand empire, M. Lain, depuis entr dans son ministre.

M. de Richelieu m'a donn l'ide d'un homme auquel on imposerait la
tche de parcourir dans l'obscurit une longue suite d'appartements dont
il ne connatrait la distribution que d'une manire imparfaite. Cet
homme marcherait  droite,  gauche, reviendrait sur ses pas,
franchirait une porte, puis s'arrterait pour essayer de s'orienter. Tel
tait M. de Richelieu en politique. Son caractre honorable et modr
inspirait l'estime et la confiance, sa mort a t un malheur. Un homme
comme lui ne sauve pas un pays, mais il l'empche de prir tel jour et 
telle heure. Il est un point d'arrt, et donne du rpit en appelant la
confiance des honntes gens. S'il et vcu, peut-tre ft-il rentr aux
affaires  l'poque du ministre Martignac. Alors ce ministre aurait eu
un centre, un point d'appui, et cette administration, misrable par le
peu de force des gens qui la composaient, aurait peut-tre pris quelque
consistance et quelque dignit.

M. de Vaublanc avait t prfet de la Moselle sous l'Empire, et avait
suivi le roi  Gand. En ce moment il tait prfet des Bouches-du-Rhne.
Homme vain, mdiocre et ridicule, il s'tait jet avec une violence sans
gale dans l'exagration. Ses prtentions se portaient sur tout; son
loquence tait une runion de mots sonores, mais vides de sens; ses
opinions celles des plus violents de son parti. Il se croyait le premier
cuyer du monde, et engagea le sculpteur Lemot  venir le voir pour
modeler, d'aprs lui, la statue questre de Henri IV. Il avait, sur
l'emploi de son temps, des ides si singulires, que, montant  cheval
dans son jardin pour sa sant, il y donnait en mme temps ses audiences.
La navet de son amour-propre passe toute croyance. Je lui ai entendu
dire, tout haut et de bonne foi, que la Chambre de 1813 n'avait fait
qu'une faute, une grande faute, c'est de ne pas l'apprcier  sa juste
valeur. Il fallait, disait-il, qu'elle m'levt des statues. Cet homme
ne pouvait marcher avec M. de Richelieu, dont le caractre modr et
raisonnable tait l'oppos du sien. Au surplus, il a proclam une grande
vrit  la tribune, dmontre de plus en plus par le temps, en disant
que le gouvernement reprsentatif n'a pas t invent pour le repos des
ministres.

M. de Marbois, ancien magistrat, a occup, dans sa jeunesse,
l'intendance de la Dominique, o il a laiss des souvenirs honorables.
D'un esprit troit et essentiellement maladroit, il n'a jamais pris la
parole  la Chambre des pairs sans nuire  la cause qu'il dfendait.
Ministre du trsor sous Napolon, une crise financire fut au moment
d'arriver par son incapacit. Napolon, me parlant de lui un jour 
cette poque, me dit: C'est un honnte homme, un bon garde de trsors,
mais un imbcile; il imagine qu'on ne peut pas mentir. De moeurs
rigides, d'un caractre austre, sa faiblesse est extrme, quoique sa
figure triste, son ge avanc et sa contenance srieuse lui donnent
l'apparence de la svrit. Aussi l'a-t-on compar  un roseau peint en
fer. Il s'est prt, dans l'puration des tribunaux,  toutes les
exigences du parti, sans pouvoir jamais dsarmer sa haine. Un petit
ouvrage crit par lui, la _Conjuration d'Arnold_, aux tats-Unis, est
rempli d'intrt et un modle de style.

M. Corvetto tait un clbre avocat de Gnes. C'tait un homme d'un
esprit fin et piquant. Il a tabli de bonnes doctrines d'administration
et fond le crdit dans le budget de 1816; mais, le premier, il a plac
l'administration dans les Chambres, en faisant voter les dpenses et
l'emploi des fonds, au lieu de s'en tenir au vote de l'impt, comme le
prescrit seulement la Charte. Il et rempli la double condition de
l'ordre et de la prrogative royale en se bornant  prsenter le budget
des dpenses seulement pour mmoire et comme renseignement,
l'affranchissant ainsi du vote lgislatif. D'une grande dvotion, il
passait pour honnte homme, mais avait prs de lui un gendre nomm
Schiaffino, d'une rputation vnale et rput un grand fripon. Du reste,
je l'ai trop peu connu pour donner des dtails plus tendus sur lui.

Le duc de Feltre avait t ministre de la guerre sous Napolon, et,  ce
titre, les gens qui rflchissent peu, et c'est le plus grand nombre, le
croyaient un homme suprieur. La manire dont le ministre de la guerre
tait organis alors prouve, au contraire, qu'il n'y avait rien 
conclure de semblable, ou plutt que c'tait un homme d'une grande
mdiocrit.

Le ministre de la guerre se compose du personnel et du matriel. Or,
sous l'Empire, les deux branches taient spares, et chacune avait un
ministre spcial pour la diriger. Le personnel se compose des plans de
campagne, de l'avancement, des rcompenses, de l'organisation, de la
solde et de la justice militaire. Sans doute, personne n'imagine que les
plans de campagne de Napolon taient faits par le duc de Feltre. Le
travail de l'avancement et des rcompenses tait prsent par les
marchaux commandant les corps d'arme au major gnral, qui, aprs les
avoir soumis  l'Empereur, expdiait les lettres d'avis, et ensuite
envoyait le travail arrt au ministre de la guerre pour l'expdition
des brevets. Les organisations accidentelles des rgiments provisoires,
des rgiments de marche, taient faites par le major gnral,
quelquefois par l'Empereur lui-mme, et renvoyes ensuite au bureau de
la guerre pour l'expditoire des ordres. Il restait donc la solde et la
justice militaire; et encore la solde, sauf les garnisons de
l'intrieur, ne se payait jamais que sur les ordres spciaux de
Napolon. Le ministre de la guerre n'tait donc rien du tout  cette
poque, ou seulement une griffe et un garde des archives.

Le duc de Feltre avait parcouru la plus grande partie de sa carrire
dans des emplois d'administration. Attach, en 1793, au bureau
topographique militaire de la Convention, il n'avait servi activement
que jusqu'au grade de chef d'escadron, et, s'il avait paru  l'arme,
c'tait pour occuper des emplois de gouverneur de territoire. On ne
pouvait donc plus le ranger parmi les militaires, et, sous Napolon, il
n'avait pas une seule chance pour arriver  la dignit de marchal. Il
se jeta  corps perdu dans les ides de raction et de vengeance, et
avec d'autant plus de plaisir et d'attrait, que, n'tant pas militaire
et en portant l'habit, il tait l'ennemi des gens de guerre vritables,
dont il jalousait la gloire, l'clat et la considration. Il professa
donc des opinions d'une grande svrit contre les fauteurs de la
rbellion, et fit cette ordonnance de catgories si clbre, qui devait
aligner  jamais les esprits; car, chose inoue! dans les dernires
classifications, dans celles qui renfermaient les dispositions les plus
rigoureuses, se trouvait tout ce qui avait quelque valeur et faisait la
gloire et la force de l'arme.

Le duc de Feltre, nomm ministre peu de jours avant le 20 mars, en
remplacement du marchal Soult, avait suivi le roi  Gand, et cette
marque de dvouement, jointe  l'exagration de ses opinions, lui avait
donn beaucoup de crdit parmi les royalistes. Il serait all  Gand,
mme sans y tre appel par ses fonctions,  cause du sentiment de ses
torts en 1814 et de la conduite misrable qu'il avait tenue  l'poque
du 30 mars. Il redoutait beaucoup de se retrouver en prsence de
Napolon, et prit  Gand, lui, ancienne cration du rgicide Carnot, des
sentiments qui l'auraient rendu digne de la premire migration. Renvoy
du ministre au retour et loign par Talleyrand des affaires, il resta
le point de mire des royalistes, et fut destin  entrer dans la
premire combinaison ministrielle faite dans un autre esprit: aussi le
donna-t-on  M. de Richelieu pour collaborateur. Une vanit de naissance
incroyable, dont rien ne peut donner l'ide, tait caractristique chez
le duc de Feltre. Simple gentilhomme, il s'est ruin  acheter des
titres et  se faire faire une gnalogie. Il en est venu au point de
trouver, pour souche de sa famille, une maison souveraine. Comme les
libraux de notre temps ont souvent t courtisans  d'autres poques,
il a obtenu de M. de Las-Cases de l'indiquer dans son ouvrage comme
descendant des Plantagenets. Cette manie du duc de Feltre a d servir,
dans de pareilles circonstances,  l'garer dans sa conduite politique.
Du reste, homme probe et dlicat, il est mort sans fortune aprs avoir
occup d'assez grandes places, et pendant assez de temps pour pouvoir
s'enrichir.

M. Dubouchage, nomm ministre de la marine, sans manquer de finesse,
tait de la plus grande mdiocrit. Officier dans le corps de
l'artillerie, tant entr avant la rvolution dans le 8e rgiment,
charg du service des colonies, il avait pass au dpartement de la
marine. Aprs avoir fait sa carrire dans ce service obscur,  la
Restauration il marqua par ses opinions exagres. Appartenant  une des
meilleures familles du Dauphin, il se trouva en vidence, et M. de
Vitrolles, son compatriote, servit  le grandir dans l'esprance d'en
tirer parti pour son propre compte. On peut avoir une ide des lumires
de M. Dubouchage et de son esprit de courtisanerie par le fait suivant.
Il imagina d'tablir l'cole des aspirants de la marine dans la ville
d'Angoulme, uniquement  cause du nom que portait M. le duc
d'Angoulme, grand amiral. Les hommes les moins clairs savent que l'on
ne saurait trop tt accoutumer  la mer les jeunes gens destins  ce
service. L'habitude des choses ne saurait tre donne de trop bonne
heure; et, en vrit, il serait plus convenable de faire accoucher les
mres des marins  bord des vaisseaux, que de voir les jeunes gens y
monter pour la premire fois  dix-huit ans. Mais M. Dubouchage aimait
mieux recevoir une expression de faveur de cour que d'avoir la
conscience d'une action utile.

Je finirai d'esquisser ce tableau en essayant de faire le portrait de M.
Decazes, appel, peu aprs la formation de ce ministre,  en faire
partie.

M. Decazes appartient par sa naissance  la classe bourgeoise; sa
carrire a t la magistrature. N avec de l'esprit, de l'activit et de
l'ambition, trop jeune pour avoir jou un rle pendant la Rvolution, il
a commenc  tre quelque chose seulement sous l'Empire, en s'approchant
de la famille impriale. Il occupa le poste modeste de secrtaire des
commandements de Madame-Mre. N dans le Midi, o les opinions
bourboniennes s'taient dclares avec force, il fut favorable  la
Restauration. Sans tre entr dans les intrigues qui l'ont appele, il
servit fidlement les Bourbons en 1814.  l'poque du 20 mars et pendant
les Cent-Jours, il leur montra un grand dvouement. Au retour du roi,
fort vant pour son activit et les sentiments qui l'animaient, il fut
fait prfet de police. La mfiance inspire par Fouch, son chef, ajouta
 son importance, et bientt des rapports immdiats s'tablirent entre
lui et le roi. M. Decazes plut au roi; son esprit vif, son adresse, les
efforts qu'il fit pour satisfaire sa curiosit et l'amuser devaient le
faire russir. Il affichait pour la capacit suprieure de Louis XVIII
une admiration sans bornes, et eut grand soin, pendant toute sa faveur,
de faire comprendre au roi que, n'tant et ne pouvant tre, en affaires
politiques, que son lve, ses succs taient entirement son ouvrage.
Ce genre de flatterie russit toujours auprs des souverains. Moins la
force de leur caractre et l'tendue de leurs facults leur donnent les
moyens de gouverner, plus ils tiennent  paratre les possder. Aussi,
quand ceux qui portent le fardeau leur rapportent tout, ils sont bientt
l'objet de leur affection la plus tendre. Le prince les identifie avec
lui-mme.

M. Decazes, comme homme priv, est dou de beaucoup de qualits. Son
coeur est chaud, fidle  l'amiti et serviable; son caractre est
loyal. Son esprit, un peu lger, l'empche souvent de rflchir assez
mrement avant d'agir. Ses opinions sont modres, et il comprend le
pays en homme sens. Peut-tre n'a-t-il pas vu d'assez haut la ncessit
de crer de grandes existences politiques et de donner plus de
consistance aux provinces pour suppler  l'insuffisance de
l'aristocratie. Arriv trs-jeune et trop vite aux affaires, s'il ft
venu au pouvoir avec plus d'exprience, il aurait beaucoup mieux fait.
Il eut tort de se brouiller avec l'hritier du trne. Cette faute
impardonnable lui a suscit des obstacles et des embarras de toute
espce dont il est impossible de se figurer l'tendue. S'il se ft
appliqu  lui plaire, il et russi; mais il rompit en visire quand
des ngociations l'auraient sauv, et, aprs avoir rompu, il mnagea un
parti qui voulait le perdre et qu'il et d alors craser. On en jugera
 l'occasion des affaires de Lyon. Sa marche fut incertaine quand il et
fallu tout briser; et elle fut trop tranche et trop dcide au moment
o il et t sage de louvoyer pour viter de se faire des ennemis. Une
immense fortune aurait pu tre son partage, et, l'ayant ddaigne, il
est sorti des affaires avec des dettes. Il a une tournure lgante, une
fort belle figure, une locution facile. Ses amis lui sont rests
fidles dans toutes ses diffrentes fortunes. Je n'ai jamais cess
d'tre du nombre, parce que je lui ai trouv des qualits de coeur
toujours rares  rencontrer. Il chercha  se crer un appui dans M. le
duc d'Angoulme, et fit de grands efforts pour lui plaire; mais il en
obtint peu de secours au moment o arriva la crise qui l'a renvers.

Voil quels taient les collaborateurs de M. de Richelieu dans son
premier ministre. Les travaux politiques du reste de l'anne se
bornrent  la formation des listes destines  tre annexes aux
ordonnances de proscription,  l'tablissement des catgories pour
l'arme, et  deux lois rendues, une sur la libert individuelle, et
l'autre sur les cris sditieux. La premire fut l'objet de vifs dbats,
et j'y pris part  la Chambre des pairs. On sentait le besoin d'investir
le gouvernement de pouvoirs plus tendus; mais le dveloppement qui leur
fut donn devait faire frmir. La facult de faire arrter, transmise 
tout ce qui tait officier de police judiciaire, descendait si bas, que
c'tait renverser l'ordre de la socit. Je croyais ncessaire de donner
le droit d'arrestations arbitraires aux ministres sur leur
responsabilit, et c'est l'opinion que je soutins de toutes mes forces.
On applaudit  mes paroles, mais le rsultat ne fut pas conforme  mes
esprances. Vinrent ensuite les condamnations de la Bdoyre, Ney et
Lavalette, dont j'ai parl.

On se rappelle avec quelle ardeur et quel enthousiasme la Restauration
avait t reue dans le Midi, en 1814; on se rappelle aussi ce symptme
si remarquable de l'opinion d'alors, que l'Empereur dtrn, marchant
sous la sauvegarde des puissances, fut oblig de se dguiser en officier
autrichien pour pouvoir traverser le pays en sret. Ces sentiments
avaient reu une nouvelle nergie par les vnements des Cent-Jours. On
avait couru aux armes  Marseille pour s'opposer  la marche de
Napolon. On accusa mme dans le temps le marchal Massna d'avoir
paralys le zle des gardes nationales. Un calcul de temps et de
distance a dmontr la fausset de cette accusation. Les gardes
nationales, rassembles  Marseille par suite de la nouvelle du
dbarquement  Cannes, ne pouvaient pas arriver  temps pour disputer le
passage de la Durance  Napolon. Ainsi on ne pouvait pas accuser le
prince d'Essling d'avoir favoris la marche de l'Empereur. Sans doute,
la rvolution qui s'oprait ne lui tait pas dsagrable; mais il ne fut
pas dans le secret du retour de Napolon, et il n'y a aucun reproche 
lui faire avec justice. On connat la violence des passions des
Mridionaux et avec quelle facilit ils portent tout  l'excs. Si l'on
pense  la dsorganisation que deux rvolutions successives avaient
produite,  cette nue d'ambitieux, d'intrigants qui surgit de toute
part,  chaque occasion, on se fera le tableau de l'agitation d'alors.
Des assassinats, des emprisonnements, eurent lieu dans le Midi, et, les
ides religieuses donnant un nouveau dveloppement aux haines, bientt
la ncessit de la rsistance se fit sentir. On arriva  la pense de
renverser un parti qui opprimait, le gouvernement qui le soutenait, et
ces ides coupables se transformrent promptement en projets et en
esprances criminelles.

 cette poque, c'est--dire au mois d'avril 1816, le ministre se
modifia. Les fautes sans cesse renouveles de Vaublanc, le ridicule dont
il tait couvert et son incapacit dmontre dcidrent M. de Richelieu
 proposer au roi son renvoi. Son remplaant fut M. Lain, homme
austre, d'un caractre modr, mais faible, grand orateur et homme de
bien. On renvoya aussi M. de Marbois, qui tait tout  fait au-dessous
des circonstances, et, de plus, trs-impopulaire  la Chambre, et on le
remplaa par M. le chancelier Dambray, qui reprit les sceaux.

Le Dauphin devint le thtre des premires agitations. La rvolte, dont
Didier tait le chef, clata et fut rprime immdiatement par le
gnral Donadieu, commandant  Grenoble. La folie de cette entreprise
tait dmontre par la faiblesse des moyens des conspirateurs et
l'poque choisie pour son excution, car le succs tait impossible. En
supposant d'abord un rsultat favorable, il ne pouvait tre qu'phmre,
la prsence des trangers, tablis sur la frontire avec une arme
d'observation formidable, dans le but avou de maintenir l'ordre en
France, tait un obstacle insurmontable au succs des mcontents. Mais
le concours de l'arme d'occupation ne fut pas ncessaire: les troupes
places  Grenoble, suffisantes pour rprimer le mouvement, dispersrent
quelques rvolts en armes. Il y eut quelques hommes tus, d'autres
arrts et jugs; vingt et un condamns  mort, et dix-sept excuts,
mesure qui parut dans le temps d'une grande rigueur. Aucune rvlation
importante ne fut faite; on connut seulement le nom du chef, Didier,
homme courageux, entreprenant, mais inconsidr. Il chappa aux
premires poursuites, se rfugia en Savoie; mais, son arrestation ayant
t mise  prix, il fut livr. Il monta sur l'chafaud et mourut avec
courage. Le gnral Donadieu avait montr de la vigilance; mais il
exagra la gravit des vnements et l'importance des faits pour faire
valoir davantage ses services. On le combla de rcompenses, et il devint
un grand homme dans le parti. Ayant fait son devoir, il mritait des
tmoignages de satisfaction; mais on outre-passa la mesure dans les
faveurs dont il fut l'objet, et ces faveurs devinrent la cause
principale des troubles qui eurent lieu  Lyon l'anne suivante.

La tentative de Didier a certes t relle; mais les circonstances qui
l'ont amene et son but ont toujours t envelopps d'un mystre
impntrable. La seule explication raisonnable  lui donner, c'est
qu'elle devait tre au profit de M. le duc d'Orlans. Les mcontents
espraient sans doute un succs prompt et avaient la pense que
l'opinion, se prononant en faveur du rsultat, les trangers, les
voyant accomplis, en accepteraient les consquences; mais cette
explication mme ne lui te pas le caractre d'une entreprise insense.

Cependant des mcontents se montraient dans diverses provinces et 
Paris. Des sentiments hostiles  la dynastie taient exprims partout,
avec publicit et indiscrtion. Cette indiscrtion mme tait la preuve
de leur peu de danger. Les gens du plus bas tage professaient cette
hostilit. Des propos recueillis dans les cabarets donnrent l'veil 
la police; des rvlations firent connatre des associations formes, et
fournirent la possibilit d'y pntrer au moyen de cartes de
reconnaissance distribues. Bientt MM. de la Fayette et Manuel se
mirent  la tte de tous les mcontents. On eut la preuve de leur
concours, et, par une faiblesse coupable, on n'entreprit pas de les
poursuivre. Seulement un nomm Plaignier, chef apparent du complot, et
quatre de ses complices, furent condamns  mort et furent excutes.

Dans une grande ville comme Lyon, il y avait quelques individus de
l'espce de ceux que je viens d'indiquer, exhalant dans les cabarets
leur haine et leur mcontentement. Le gnral Canuel, qui commandait 
Lyon, se piqua d'honneur. Son ambition tant stimule par les
rcompenses donnes  Donadieu, il se dtermina  mettre en oeuvre ce
qui tait sous sa main, et  donner du corps et une espce de
consistance  quelques hommes isols qui n'avaient ni form ni pu former
aucun projet srieux. Il leur choisit un chef, et ce chef, qui recevait
ses ordres et ses instructions, prit toute la direction de la prtendue
conspiration.

Lyon tait le chef-lieu d'une association catholique dont l'origine
remontait au temps de la perscution dirige contre le pape par
Napolon. Depuis la Restauration, elle avait pris beaucoup de force.
Elle tait devenue le point d'appui de cette puissance occulte qui a
fait tant de mal et contribu si puissamment  la perte des Bourbons par
les ennemis qu'elle leur a crs et les fautes dans lesquelles elle les
a entrans. Ce parti voulait briser la Charte; il ne rvait que
gouvernement absolu; il ne dsirait que troubles et que conspirations.
Il savait que ces conspirations seraient impuissantes  cause de la
prsence des armes trangres; mais il comptait qu'elles serviraient 
motiver la prolongation de leur sjour, et qu'elles mneraient  des
mesures violentes, et  modifier l'ordre tabli. Ce parti raisonnait
comme si l'emploi de la force, qui est utile parfois en des
circonstances passagres, pouvait jamais tre une base permanente de
gouvernement. L'emploi de la force, quand on est oblig d'y avoir
recours, ne doit jamais tre qu'accidentel, car le moyen s'use de
lui-mme, et le temps le dtruit toujours. Un gouvernement ne peut avoir
de solidit que fond sur la conviction, la confiance et les intrts;
mais les partis, en gnral, et surtout le parti dont je parle en ce
moment,  qui le ciel semble avoir refus toute intelligence, ne sont
pas capables de comprendre de semblables vrits; ce parti, par ses
opinions et ses cris, servit puissamment les projets criminels du
gnral Canuel.

Avant de faire le rcit des vnements qui se passrent  Lyon  cette
poque, je vais tcher de faire connatre les deux individus marquants
qui y exeraient l'autorit.

Le gnral Canuel est un des plus anciens gnraux de la Rpublique.
Malgr cette anciennet, il n'a jamais figur dans nos campagnes
mmorables  notre grande poque. Employ constamment dans l'intrieur
ou sur les derrires de l'arme,  commander les territoires, jamais il
ne s'est trouv  une bataille. La seule guerre qu'il ait faite est
celle de la premire Vende. Alors aide de camp d'un homme dont le nom
rappelle tout ce qu'il y a de plus abject, le gnral Rossignol, il se
distingua par sa frocit. Une demande de rcompense, faite par le
gnral Rossignol pour Canuel, consacre par l'implacable _Moniteur_,
est motive sur la manire dont il avait, non pas combattu, mais puni
les brigands, et cet acte hroque tait le massacre des Vendens dans
l'hpital de Fougres, auquel Canuel avait prt son bras. Pendant
l'Empire, sa vie fut obscure.  la Restauration, il se mit en avant et
protesta de son zle. En 1815, plac dans la Vende, il prtendit avoir
fait de grandes prouesses et fit imprimer un rcit de sa campagne. Le
gnral Lamarque lui rpondit dans une brochure, chef-d'oeuvre de
plaisanterie et de bon got. Il y tourne en ridicule, avec un succs
complet, une campagne o lui, vainqueur, n'a jamais eu l'occasion de
combattre. Le gnral Canuel, voulant faire talage de sa fidlit, tint
un jour cet horrible propos: J'ai march, disait-il, dans le sang
jusqu' la cheville pour la Rpublique; pour les Bourbons, ce sera
jusqu'aux genoux! Homme crapuleux, dpourvu d'esprit et d'instruction,
il fut adopt par le parti moral et religieux. La faveur dont on
l'investit devint un malheur public, en contribuant beaucoup  aliner
les coeurs gnreux de l'arme.

M. de Chabrol, alors prfet de Lyon, est n en Auvergne. Son pre,
avocat ou procureur instruit et distingu, ayant fait fortune, acheta
une charge qui l'anoblit. M. de Chabrol parcourut d'abord la carrire
judiciaire, puis celle de l'administration. Il devint, sous l'Empire,
intendant gnral des finances des provinces illyriennes, qu'il a
administres avec sagesse et probit.  la Restauration, il montra
beaucoup de zle pour les Bourbons et fit remarquer ses sentiments.
Investi des pouvoirs de Louis XVIII pendant les Cent-Jours, et croyant
devoir tre ministre, il fut dconcert d'tre envoy, comme simple
prfet, dans le dpartement du Rhne. Il s'y conduisit d'abord avec
sagesse, et semblait peu d'accord avec le gnral Canuel. Son caractre
de magistrat et d'honnte homme contrastait chaque jour avec les ides
et les mesures rvolutionnaires du gnral Canuel; car, sous un nom ou
sous un autre, le gnral Canuel n'tait qu'un infme rvolutionnaire.
Ses propres observations et les rapports qu'il recevait contrariaient
constamment le dire du gnral Canuel; mais, royaliste de bonne foi et
sincrement attach  la dynastie, aussitt qu'une rvolte eut clat,
il se repentit de la divergence de ses opinions avec le gnral Canuel,
homme peu digne de lui tre compar. Timide et ambitieux, il chercha 
rparer des torts imaginaires en abondant alors dans le sens de
celui-ci. Il proclama qu'il s'tait tromp, lorsqu'il avait eu raison.
La proccupation de son esprit fut telle, qu'elle l'empcha de voir que,
si le gnral Canuel avait prdit des rvoltes, il l'avait fait  coup
sr, puisqu'il n'annonait rien de plus que l'excution de mouvements
prpars par ses ordres. Une fois les premiers dsordres clats, M. de
Chabrol, vaincu, se livra  Canuel. Canuel se sentit bien fort quand il
se trouva exercer un pareil ascendant sur un honnte homme.

M. de Chabrol a un esprit droit, mais peu tendu. Sa probit l'empcha
de souponner une conduite coupable. Une vanit excessive fit qu'il tint
depuis aux ides qu'il s'tait faites des choses et des hommes. Enfin la
faiblesse de son caractre, corrobore par son ambition, le place
habituellement dans une sorte de dpendance des autres. Cette ambition
dvorante de M. de Chabrol a t satisfaite. Il a t ministre plusieurs
fois; mais, pour un homme comme lui, dont les intentions sont pures, il
aura le regret ternel d'avoir contribu,  la fin de sa carrire,  la
formation d'un ministre dont les oeuvres devaient tre, pour tout
homme de sens, la perte de la monarchie.

On tait donc,  Lyon, pendant la premire partie de l'anne 1817, dans
une agitation et une inquitude extrmes. La cause en est encore cache
aux esprits sages et non prvenus. Tout  coup le bruit se rpand qu'un
complot va clater, et trois ou quatre jours aprs, le 8 juin, jour de
la fte du Saint Sacrement, une tentative de trouble a lieu. Personne ne
bouge dans la ville. Un individu portant des cartouches est arrt  la
barrire, et pendant la nuit le capitaine Ledoux est poursuivi par des
gens arms et tu de deux coups de pistolet; mais, si Lyon est
tranquille, le tocsin sonne dans plusieurs villages de la banlieue,
entre autres dans ceux de Saint-Genis-Laval, de Brignais, de Millery et
d'Irigny. Plus tard il sonne  Saint-Andol, et un capitaine 
demi-solde, nomm Oudin, proclame Napolon II, envoie des commissaires
dans les environs et s'installe dans la municipalit. Lors de ces
mouvements, qui eurent lieu presque simultanment, on ne parvint pas 
runir plus de quatre cents mcontents. Des dtachements de troupes,
accompagns de gendarmerie, suffirent pour tout faire rentrer dans
l'ordre.  peine fut-il tir quelques coups de fusil. Mais, aussitt le
calme rtabli, on fit marcher la cour prvtale, et partout on publia
que le royaume avait couru les plus imminents dangers. On grossit
beaucoup les vnements dans les comptes rendus. Des actes de rigueur
multiplis servirent les vengeances particulires et les intentions
criminelles de ceux qui aspiraient  voir natre des troubles. Une sorte
de terreur se rpandit dans tout le pays. Les ouvriers des fabriques de
Lyon, et les fabricants eux-mmes, dsertrent la ville par crainte
d'tre compris dans quelques machinations infmes, et, en peu de mois,
il s'opra un tel changement dans cette ville, dont la prosprit
s'value par le nombre des mtiers en activit, qu'au lieu de dix-huit
mille mtiers le nombre tomba rapidement et tait rduit  sept mille au
moment o je fus envoy dans ce pays avec des pouvoirs extraordinaires.

Ainsi que je l'ai dj dit, M. de Chabrol avait combattu jusque-l les
ides du gnral Canuel, et blm les actes irrguliers dont il s'tait
rendu coupable. Homme lgal, il tait oppos  tout ce qui sentait
l'arbitraire. Mais, une fois le mouvement clat, la peur s'tant
empare de son esprit, il ne jugea plus rien d'aprs lui-mme et n'eut
plus de direction. Non-seulement la peur des rvolutionnaires le faisait
trembler, mais il redoutait davantage encore le jugement des hommes de
son parti. La crainte d'tre accus de manquer de zle ou d'avoir une
indulgence coupable, le glaait d'effroi. C'est un sentiment de cette
nature qui a donn tant d'extension aux crimes de 1793.

M. de Chabrol porta aux nues le gnral Canuel, proclama ses services,
et celui-ci, dbarrass ainsi d'un censeur importun, et libre d'agir 
sa guise, se mit  son aise. L'arbitraire le plus rvoltant, les mesures
les plus coupables et les plus vexatoires envers les citoyens, furent 
l'ordre du jour. On feignit de croire  un danger imminent. Les troupes,
munies de cartouches, reurent l'ordre de se tenir sur leurs gardes. 
force de proclamer le danger, on le fit natre, et des prcautions,
d'abord superflues, devinrent ncessaires, par suite de l'indignation
publique et du mcontentement universel. Ces rapports alarmants, se
succdant, donnaient de vives inquitudes au gouvernement. Les efforts
patents avaient t si peu de chose de la part des mcontents, et les
cris d'alarme si vifs de la part des autorits et des chefs du parti,
qu'il parut y avoir de l'obscurit dans les causes aux yeux des hommes
de bonne foi. Le roi eut la pense d'approfondir ce mystre et de
m'envoyer sur les lieux pour vrifier les faits et porter le remde que
les circonstances commandaient.

J'tais  Chtillon, et un courrier extraordinaire vint, le 20 aot, m'y
chercher pour m'appeler  Paris[13]. Les pouvoirs les plus tendus me
furent dlgus, et un titre nouveau, celui de lieutenant du roi,
destin  les rappeler, me fut donn: seule fois que, dans la
Restauration, semblable mesure ait t prise. Le 25 aot au matin (jour
de la fte de saint Louis), tant chez M. Decazes, ministre de la
police, et causant avec lui, on lui apporta une dpche tlgraphique,
date de Lyon,  dix heures du matin. On lui mandait que, malgr les
mouvements annoncs, tout tait encore tranquille. Il me dit, 
plusieurs reprises, combien serait minent le service rendu au roi et 
la France si je parvenais  rtablir la paix et le calme dans ce pays.
Il avait bon espoir dans ma prudence et ma fermet. Mes pouvoirs civils
et militaires s'tendaient sur les deux divisions voisines, celles de
Lyon et de Grenoble. J'avais la facult de faire mouvoir les troupes
dans un rayon de quarante lieues, et de rassembler toutes les forces
existantes dans le centre du royaume; enfin on voulait un rsultat
favorable, et on ne ngligea aucun des moyens convenables pour m'aider 
l'obtenir.

     [Note 13:

     Monsieur le marchal,

     Je m'empresse de vous annoncer que le roi m'a charg de vous
     engager  revenir le plus tt possible  Paris. L'intention
     de Sa Majest est de vous confier une commission
     trs-importante, et qui intresse le bien de son service et
     de l'tat. Le roi, qui connat tout votre zle, et qui dsire
     le mettre  profit, ainsi que vos talents et votre
     exprience, espre que vous lui donnerez encore,  cette
     occasion, une nouvelle preuve de votre dvouement. Je suis
     heureux, monsieur le marchal, d'tre l'interprte de la
     confiance du roi  votre gard, et de vous assurer en mme
     temps de l'inviolable attachement et de la haute
     considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre, monsieur
     le marchal,

     Votre trs-humble et trs-obissant serviteur.

     RICHELIEU.

     Paris, le 20 aot 1817.]

Je me mis en route  la fin d'aot, et j'arrivai  Lyon le 3 septembre
au matin. Reu avec les honneurs dus  ma dignit de marchal commandant
en chef, je fis mon entre  Lyon. Je ne perdis pas un moment pour
entretenir les autorits, et je dclarai  tout le monde qu'investi de
la confiance du roi, muni de ses pouvoirs, et charg par lui de rendre
la paix  ces provinces agites, j'allais couter, entendre et
rechercher les causes des troubles qui avaient exist et qui menaaient
l'avenir. Je rclamai de chacun tous les renseignements propres 
m'clairer et la connaissance des faits.

M. de Chabrol, tant conseiller d'tat, avait le premier rang. Je le vis
d'abord, et le plus habituellement. Nous nous connaissions de
rputation,  l'occasion des fonctions remplies par tous deux en
Illyrie, quoique en des temps diffrents. Il me portait une
considration particulire, ayant t tmoin des souvenirs que j'y avais
laisss. De mon ct, je le savais un homme estimable, et ce fut avec
confiance que je le consultai; mais lui-mme, tout en me prsentant les
troubles comme srieux et redoutables, m'claira beaucoup, en me faisant
l'historique des temps qui avaient prcd le mouvement du 8 juin. Son
incrdulit d'alors, son opposition au gnral Canuel, la censure qu'il
avait d'abord faite de ses actes, et sa soumission crdule ensuite, me
firent natre l'ide qu'en ce moment M. de Chabrol tait la dupe d'un
misrable coquin.

Un M. de Senneville, commissaire gnral de police, compromis par une
absence momentane de Lyon  l'poque des troubles, tait l'objet de la
haine du parti. Il rassembla une multitude de faits qui contriburent
puissamment  me confirmer dans ma pense. J'eus d'abord une grande
dfiance de ses rapports et de ses opinions; mais la vrit n'a qu'un
langage. Il me fut bientt dmontr que tous les troubles taient
factices. Le gnral Canuel et ses agents avaient voulu les faire natre
et les propager pour avoir la gloire de les rprimer et recevoir des
rcompenses. Enfin les chefs du parti ultra-royaliste entraient
ardemment dans ces combinaisons machiavliques, dans des vues politiques
de l'intrt le plus lev. Ce crime, de la part des dpositaires du
pouvoir, si odieux, devait trouver beaucoup d'incrdules; car il n'en
est aucun qui lui soit comparable. Employer les armes mises dans nos
mains pour le maintien de la paix  la troubler; faire usage du pouvoir
protecteur dont on est revtu dans l'intrt de la socit pour la
dchirer; un pareil crime est au-dessus de tous les autres: aucune
punition ne peut lui tre proportionne.

Indpendamment des actes criminels dont je viens de rendre compte, il se
passait chaque jour des faits capables d'irriter au plus haut degr tout
ce qui avait des sentiments honntes ou levs. Les officiers en
non-activit, assez malheureux par la misre  laquelle ils taient
rduits, par le renversement de leur carrire, taient abreuvs de
dgots et d'humiliations. Un misrable gnral Maringon, homme vil et
mprisable, sortant de nos rangs et ayant servi dans la garde impriale,
tait commandant de la place. Pour plaire au parti, il traitait ces
officiers de la manire la plus infme, les insultait et en passait la
revue dans son curie. On peut juger  quel point de dsordre on en
tait venu par l'vnement arriv sous mes yeux, et quand ma prsence
semblait tenir en bride les factieux; mais l'oppression tait passe
dans les moeurs.

Une multitude d'individus avaient t arrts, et les prisons taient
encombres. Un de ces dtenus, de fort mauvaise humeur, et  juste
titre, adressa quelques injures  un factionnaire; celui-ci lui rpondit
par un coup de fusil et le tua. La garde sortit et tira aussi contre
les prisonniers qui se montraient  la fentre et que cet acte atroce
avait rvolts. Le concierge, tant entr dans la prison pour y mettre
l'ordre, faillit prir par le feu des soldats; et ce n'tait pas la
premire fois qu'un pareil mode de discipline tait en usage dans les
prisons!

Aprs quelques jours d'observation et de mres rflexions, le remde le
plus simple et le plus efficace me parut consister  tenir la main 
l'excution des lois et  svir contre les individus qui se rendaient
coupables d'abus de pouvoirs, de voies de fait, et insultaient les
citoyens. Les troupes avaient partout leurs armes charges; j'ordonnai,
en laissant un petit nombre de cartouches  chaque soldat de garde, de
dfendre de charger les armes, autrement que sur un ordre spcial du
chef de poste, si quelque chose d'extraordinaire lui en faisait
pressentir la ncessit. Je dclarai ensuite  tout le monde tre venu
pour donner de la force aux lois, et non pour m'en carter. Je renvoyai
de Lyon six officiers de l'tat-major du gnral Canuel, ses infmes
agents dans l'excution de ses intrigues criminelles. Il me parut
ncessaire de destituer quelques maires de village, coupables d'avoir
concouru au mme but avec ardeur, la plupart habitants de Lyon et ne
rsidant pas, revtus d'un pouvoir dont ils faisaient le plus funeste
usage. Enfin je regardai comme indispensable le rappel du gnral
Canuel lui-mme, et comme utile de le mettre en jugement, si je
parvenais  runir assez de preuves de son crime pour le faire
condamner.

Les preuves arrivaient de toutes parts, et, si le gouvernement et senti
comme moi la ncessit d'claircir compltement cette question et de
faire cet exemple, on les aurait runies en foule. Tout ce qui tait de
bonne foi reconnut que le capitaine Ledoux, de la lgion de l'Yonne,
assassin dans la nuit du 8 au 9 juin, tait le chef donn par le
gnral Canuel aux conspirateurs. Cet officier avait t  Saint-Genis,
lieu d'o le principal mouvement devait partir. Quelques dmarches
incertaines et quivoques donnrent des soupons aux conspirateurs.
Craignant une trahison, ils pirent la conduite du capitaine Ledoux, et
l'assassinrent au moment o il se rendait chez son gnral. Il avait
t prouv par la procdure que plusieurs des accuss avaient agi en
vertu d'ordres donns, et ils furent acquitts. Le principal coupable,
Oudin, ne fut jamais saisi; cet homme aurait pu faire d'importantes
rvlations; mais on repoussa, au lieu de les accueillir, les
insinuations qui vinrent de sa part. Enfin tout porta le caractre de la
plus infme combinaison et des entreprises les plus criminelles.
Cependant un grand nombre de condamnations avaient eu lieu.

Je suis loin d'accuser M. de Chabrol d'avoir particip d'une manire
directe  ces crimes; mais son amour-propre tait engag dans la
question, et, quoique au fond de sa conscience il dt s'apercevoir 
quel point il avait t tromp et dupe, jamais il ne voulut en convenir.
Au contraire, il s'obstina  lgitimer ce qui avait t fait. Ds ce
moment, son sjour  Lyon devait tre funeste, et je provoquai son
remplacement, qui eut lieu immdiatement. M. de Lesai-Marnesia vint
occuper le poste de prfet du Rhne. Homme d'esprit, de caractre et
anim des intentions les plus droites; homme de naissance et n'ayant
jamais occup d'emplois pendant l'Empire ni la Rpublique, il offrait
aux royalistes de bonne foi toutes les garanties dsirables. Le gnral
Canuel fut remplac par le gnral Maurice Matthieu, homme rempli de
droiture, d'honneur et de vrit. Ces deux individus, revtus de
pouvoirs civils et militaires, anims des mmes intentions,
s'entendirent parfaitement et n'eurent besoin d'aucun moyen
extraordinaire pour maintenir l'ordre public et assurer l'excution des
lois.

Le parti jeta les hauts cris; il n'y eut sorte d'infamie qui ne fut
dbite sur moi. J'tais complice des jacobins et un jacobin moi-mme.
Je voulais le renversement de la monarchie. Les plus odieuses
dclamations furent le prix de la pacification sincre et relle qui
tait mon ouvrage. Le ministre me soutint, mais me soutint faiblement.
Il accepta une partie de mes propositions, sans s'engager dans une lutte
corps  corps avec le parti. Il aurait triomph, et son triomphe lui
aurait servi  fonder la puissance royale sur les intrts nationaux, la
justice, la raison et la vrit. Ce fut une grande faute dont il devint
plus tard la victime.

La question de Lyon, dnature par les passions, a t embrouille 
dessein. Elle est facile cependant  claircir et  juger en observant
les faits et surtout les rsultats.

Un pays est en fermentation et en rvolte; tout est alarme et danger aux
yeux de tous. La population industrielle, frappe de terreur et de
l'ide des dangers qu'elle court, se disperse; le chaos semble prochain,
et tout menace la socit. Un homme, revtu de grands pouvoirs, arrive;
il ne dit pas autre chose que ces paroles: Je viens donner de la force
aux lois et assurer leur empire. Que les lois rgnent donc, et le
premier qui les enfreindra sera l'objet de ma svrit. Il renvoie le
gnral et le prfet, et avec eux douze individus civils et militaires
occupant des emplois subalternes.

Ds ce moment, le pays reste tranquille; pas un signe de mcontentement
ne se montre; la population est docile et discipline, et, pendant
treize ans, la paix la plus profonde rgne dans cette cit. L'industrie
renat, et, en moins d'un an, elle se dveloppe au point de dpasser ce
qu'elle avait t dans les temps les plus prospres. Au lieu de sept
mille mtiers en activit, et dont le nombre diminuait constamment, plus
de vingt mille sont en mouvement, et, plus tard, il y en a vingt-sept
mille.

Quand de pareils rsultats sont obtenus, sans doute l'autorit a pris
les meilleurs moyens pour assurer la paix, et, quand les mesures
employes se rduisent  celles indiques, on doit croire que les
individus loigns taient les seuls obstacles  la prosprit publique,
et qu'ils faisaient usage de leur pouvoir d'une manire oppose  leurs
devoirs et aux intrts du souverain. Mais il fallait donner
satisfaction  l'opinion, et aux individus blesss dans leurs droits, et
menacs dans leur existence. Le gouvernement devait punir d'une manire
svre un gnral coupable d'un si excrable forfait. J'en tais si
convaincu, que, dans une lettre  M. de Richelieu, je lui disais: En
faisant tomber la tte du gnral Canuel, supplice qu'il a mrit mille
fois pour les victimes qu'il a immoles et l'branlement qu'il a fait
subir  l'ordre social, le roi acquerrait un pouvoir plus grand, une
autorit plus forte que celle que lui donneraient cent mille soldats
dvous; car sa puissance serait fonde sur la reconnaissance et la
confiance de ses sujets. Mais on ne me comprit pas. On prit un terme
moyen: en ajournant les dangers, on en cra d'autres. Au lieu de mettre
en jugement le gnral Canuel, aprs l'avoir retir de Lyon, on le fit
inspecteur, et, s'il perdit la facult de remuer et d'irriter les
populations, il eut un poste honor et recherch. Les discours les plus
violents furent dirigs contre moi  la Chambre. M. Decazes osa  peine
me dfendre. Sans dsarmer ses ennemis, il donna beaucoup de force aux
miens et rendit ma position pnible et difficile.

 mon retour  Paris, je me trouvai au milieu du choc des partis,
bless, froiss, meurtri. On me fit ministre d'tat pour faire un acte
public d'approbation de ma conduite; mais on ne s'tait pas prononc
nettement et avec nergie sur mes actes particuliers, chose bien plus
ncessaire  l'intrt public qu'une rcompense dont je n'avais pas
besoin.

Qu'arriva-t-il de cet tat de choses? le peuple de Lyon, dlivr par mes
soins, aprs avoir t victime et avoir souffert, attendait, de la part
du gouvernement, des garanties contre le retour d'un pareil ordre de
choses. Voyant ces garanties lui chapper, il les chercha en lui-mme,
c'est--dire dans les lections. Qu'augurer de l'avenir quand le
librateur, auteur du rtablissement de la paix, est pour ainsi dire,
abandonn par le gouvernement? Ne doit-on pas redouter, pour d'autres
temps, l'essai de nouvelles perscutions? Le mme remde se
trouvera-t-il une seconde fois? Alors que reste-t-il  faire? Nommer des
dputs pour tre les sentinelles vigilantes de leurs concitoyens. Il en
arriva ainsi. Mais bientt les passions font dpasser les limites et
tomber dans un excs contraire. De dtestables lections eurent lieu,
tandis qu'elles auraient t toutes dans le sens du gouvernement si on
et fait justice du gnral prvaricateur.

Quant  M. Decazes, quel fut, pour lui-mme, le fruit de sa politique?
Le parti, acharn  sa perte, se soutint; il acquit une force
proportionne au mnagement qu'on avait pour lui, et il finit, quand
l'occasion lui fut favorable, par le renverser. Si M. Decazes et adopt
hautement tous mes actes, et tenu mon langage, pous mes intrts sans
inquitude et et fait condamner Canuel, il aurait soumis tous ses
ennemis d'un seul coup et serait rest toujours au pouvoir. Soutenu par
de bonnes lections et par l'opinion, il et t invulnrable. Cette
poque prsente une crise o le trne aurait pu facilement se
consolider; mais, au contraire, il a commenc  tre branl. Ds ce
moment une guerre  mort fut dclare entre les hommes exalts et les
hommes raisonnables.

M. Decazes avait obtenu le consentement du roi pour la dissolution de la
Chambre et faire faire de nouvelles lections. Il fallait ncessairement
une autre assemble d'une composition plus raisonnable, moins passionne
et plus maniable, qui pt servir de base  un meilleur systme de
gouvernement; mais, pour arriver  l'ordonnance qui prescrivait cette
grande mesure, il fallait obtenir de la majorit du ministre une
opinion conforme  la sienne. Il y avait sept ministres: MM. de
Richelieu, Lain, Decazes, Dubouchage, Corvetto, le duc de Feltre et
Dambray. Les trois premiers taient favorables  cette mesure; les
quatre autres lui taient opposs. On promit au duc de Feltre de le
faire marchal s'il voulait passer  la minorit du ministre et lui
donner ainsi la majorit. Dvor d'ambition et sans aucun titre  faire
valoir pour la satisfaire, un vnement extraordinaire pouvait seul lui
faire obtenir cette dignit; aussi, saisissant cette occasion avec
empressement, il fit le march. L'ordonnance clbre du 5 septembre
signe, Dambray, Dubouchage et Corvetto se retirrent du ministre, et
furent remplacs par MM. Louis, Pasquier et marchal Gouvion-Saint-Cyr
 la marine, d'o bientt il passa  la guerre.

Aprs avoir tout mis en ordre  Lyon, je partis pour faire une tourne
dans la septime division. Il n'y avait aucune trace des dsordres de
l'anne prcdente; seulement le gnral Donadieu tait en guerre avec
les autorits. On se plaignait de son ton absolu, de ses formes et de
quelques actes arbitraires. Je l'engageai  modifier sa conduite; mais
je ne portai aucune plainte contre lui; je le soutins mme contre ses
ennemis, parce qu'il avait rendu des services vritables dans des
troubles rels et dont les consquences eussent pu devenir graves, s'ils
n'avaient pas t rprims sur-le-champ. Je fis aussi une excursion dans
le dpartement de la Loire,  Saint-tienne, ce centre si
prodigieusement actif de l'industrie franaise, qui, par l'abondance des
combustibles, leur bas prix, et l'esprit de la population, est appel 
une prosprit  peine possible  concevoir. Je revins  Lyon, o je
restai jusqu' ce que les travaux de la cour prvtale fussent termins.
Je me mfiais des vengeances auxquelles on ne manquerait pas de se
livrer aprs mon dpart, si je laissais quelques affaires en arrire.
Tout tant clos et fini, et les nouveaux pouvoirs en fonction, je revins
 Paris.

Jamais mission n'avait eu un succs plus complet. La paix la plus
profonde avait t rtablie d'une manire tellement durable, que la
tranquillit n'a plus t trouble depuis. Eh bien, les accusations les
plus tranges, les moins vraisemblables, les plus absurdes furent
diriges contre moi. Ce parti qui se tient ordinairement dans l'ombre,
et dont l'arme habituelle est la calomnie; ce parti qui disparat
toujours dans le danger, et qui, aprs avoir opr les plus grandes
catastrophes par son imprudence et sa lchet, accuse ses victimes des
malheurs qu'il prouve, ce parti se dchana contre moi. Un journal
intitul le _Moniteur royaliste_, port  domicile furtivement, tait
rempli des plus grandes horreurs. Il inspira cependant du dgot aux
honntes gens, et sa vie ne dpassa pas son cinquime numro.

Monsieur, chef et confident du parti, me reut fort mal  mon retour. Je
me dfendis en citant les faits, et, montrant que la paix rgnait  la
place des troubles et du chaos. Il me fit cette trange rponse: Je le
crois bien: ils ont tout ce qu'ils veulent. Et ce qu'ils voulaient, et
ce qui les avait contents, c'tait une protection gale pour tout le
monde et le rgne des lois. Je mprisai les clameurs, et je me rfugiai
dans l'ide consolante du bien rel que j'avais fait  mon pays. Le roi
m'accueillit aussi bien que je pouvais le dsirer, et m'exprima se
satisfaction de ma conduite.

Pendant le cours de l'hiver, des plaintes et des rcriminations sur
l'affaire de Lyon se renouvelrent  plusieurs reprises. Il sembla
ncessaire de rprimer tant d'impudence par un expos officiel et
positif des faits, et d'empcher ainsi l'opinion d'tre gare. Le
colonel Fabvier, officier de la plus grande distinction, qui m'tait
fort attach et avait fait les dernires campagnes prs de moi et
rempli, pendant ma mission, les fonctions de chef d'tat-major, se
trouvait naturellement, par cette circonstance, appel  se charger de
la rdaction et de la publication de cet expos. Homme d'un esprit
remarquable, d'un caractre fort lev et du plus grand courage, mais
d'une nature ardente et emporte, il avait vu, avec plus d'indignation
encore qu'un autre, ce qui s'tait fait. Il mettait du prix  confondre
de lches calomniateurs. Il publia, au printemps, un crit ayant pour
titre: _Lyon en_ 1817, qui fit grand bruit. On y rpondit avec violence;
il rpliqua, les rponses furent publies au nom du gnral Canuel, de
M. de Chabrol, de M. de Fargues, maire de Lyon. Ce dernier, si fier de
sa fidlit, avait cependant si bien accueilli Napolon dans les
Cent-Jours et lui avait montr tant de dvouement, qu' son passage en
1815 il en avait reu la dcoration de la Lgion d'honneur. La rplique
de Fabvier tait vive; les individus accuss par lui se dcidrent 
l'attaquer en calomnie. Un procs eut lieu, et ce procs mit en jeu
toutes les passions.

J'tais  Chtillon, occup de mes affaires, approuvant compltement les
assertions de Fabvier, toutes entirement vraies; mais j'tais bien
tourment par l'ide de le voir se mettre en avant pour dfendre mes
actes et se battre pour moi, tandis que je restais  l'cart. Demander 
tre mis en cause aurait eu l'inconvnient d'amener l'affaire  la
Chambre des pairs, et de donner un clat, une importance fcheuse  une
chose qu'il et mieux valu pouvoir touffer. Aprs y avoir rflchi, je
me dcidai  un acte public, destin  corroborer les assertions de
Fabvier, et  me faire partager, au moins moralement, sa responsabilit.
Mcontent, d'ailleurs, de la conduite faible et incertaine du ministre
dans cette circonstance, je rsolus de le prendre  tmoignage des
faits, en lui rappelant mes divers rapports et les convictions que je
lui avais, en grande partie, fait partager[14].

     [Note 14: LE MARCHAL MARMONT AU ROI LOUIS XVIII.

     Sire,

     Il y a quelques mois que, tourment par les accusations les
     plus injustes sur ma mission de Lyon, je formai le projet de
     publier un crit qui devait rtablir les faits, et fixer
     l'opinion.

     Votre Majest me fit connatre par son ministre qu'elle
     trouvait plus convenable que je m'abstinsse d'entrer moi-mme
     en lice, et il fut convenu que des officiers employs prs de
     moi se chargeraient de cette publication. C'est  ce titre,
     et par suite de cette disposition, que le colonel Fabvier
     prit la plume. Respectueux observateur des dsirs de Votre
     Majest, j'ai constamment gard le silence depuis, quelque
     grave que soit devenue la discussion.

     J'aurais persvr dans cette rsolution si de nouvelles
     circonstances n'taient venues me forcer d'y renoncer; mais,
     aujourd'hui, la question a chang de nature. Le colonel
     Fabvier est appel devant les tribunaux, et je suis pour
     beaucoup dans les causes qui l'y conduisent, puisqu'il a
     combattu pour me dfendre; je dois appeler sur moi les coups
     qui sont dirigs vers lui.

     J'ose donc croire que Votre Majest, qui est si juste
     apprciatrice des sentiments levs, ne dsavouera pas le
     parti que je prends de publier une trs-courte lettre qui
     fixe ma place dans la question qui s'entame,  laquelle je ne
     saurais honorablement rester tranger. La forme que j'ai
     prise d'crire au prsident du conseil m'a paru la plus digne
     et la plus convenable, eu gard aux hautes fonctions que j'ai
     exerces,  la place leve que je dois aux bonts de Votre
     Majest et que je remplis prs d'elle. J'ai d m'expliquer
     avec force et nettet; mais j'ose croire n'avoir pas dpass
     les bornes que je devais respecter.

     Mon dsir le plus ardent, Sire, est, en cette circonstance,
     comme il le sera dans toute ma vie, d'obtenir l'approbation
     de Votre Majest.]

J'crivis une lettre  M. de Richelieu, prsident du conseil des
ministres; et cette lettre, imprime, fut rpandue dans tout Paris au
moment mme o elle lui tait remise. Il en rsulta un effet honorable
pour moi et utile pour Fabvier, dont les assertions reurent un grand
appui; mais le gouvernement fut bless d'une dmarche qui le
compromettait et le mettait ainsi  nu. On dlibra pour savoir quelle
punition on m'infligerait. Gouvion-Saint-Cyr, alors ministre de la
guerre, en bon camarade, proposa de me destituer de ma place de major
gnral, et conclut aux plus grandes rigueurs. M. de Richelieu, se
croyant personnellement insult, demandait  chacun s'il ne devait pas
se battre avec moi. Decazes, dont l'amiti pour moi est relle, et
pntr d'ailleurs de la pense de la justice de la cause que je
dfendais, tout en blmant la forme, me soutint et dmontra qu'on ne
devait pas traiter ainsi un homme honorable, dans ma position; et le roi
lui-mme, que je n'ai jamais trouv en dfaut comme homme juste et bon,
et dont, personnellement, j'ai toujours eu  me louer, fut de l'avis de
l'indulgence. Il se dclara contre toute rigueur. Le ministre de la
guerre fut charg de me faire connatre le mcontentement du roi pour la
publicit donne  ma lettre  M. de Richelieu, et de m'ordonner de
m'abstenir de paratre  la cour jusqu' nouvel ordre[15]. Je reus avec
respect ce tmoignage de blme, mais j'crivis cependant au roi[16].
J'eus soin de ne point aller  Paris pour ne pas mettre en vidence la
disgrce momentane dont j'tais l'objet, et je gardai le silence. Il
n'tait ni dans mon caractre ni dans mes gots de chercher  inspirer
l'intrt public en me prsentant comme une victime, et je ne voulais
certes pas m'appuyer sur l'opposition. Ce que j'avais fait avait t
dict uniquement par un sentiment d'honneur et de dlicatesse. J'avais,
 mes yeux, rempli un devoir. Maintenant un autre devoir me commandait
de me taire et d'attendre en silence le moment o je rentrerais dans les
bonnes grces du roi.

     [Note 15: Monsieur le marchal, M. le duc de Richelieu
     vous a prvenu que le roi avait appris avec autant de
     surprise que de mcontentement l'intention o vous paraissiez
     tre de publier la lettre que vous aviez cru devoir adresser
     au prsident du conseil des ministres.

     Sa Majest, qui a t informe de la publicit que vous avez
     donne  cette lettre, me charge de vous faire connatre,
     monsieur le marchal, qu'elle dsire que vous vous absteniez
     de paratre en sa prsence jusqu' nouvel ordre, et qu'en
     consquence elle vous dispense de prendre votre service,
     comme major gnral de sa garde,  l'poque accoutume du 1er
     octobre prochain.

     Recevez, monsieur le marchal, etc.

     Le marchal GOUVION-SAINT-CYR.

     Paris, le 14 juillet 1818.

     _ Son Excellence M. le marchal duc de Raguse_.]

     [Note 16: Sire,

     Il y a quatre ans que les malheurs de la France me
     dcidrent  me dclarer l'un des premiers pour Votre
     Majest. Cette dtermination motiva contre moi les calomnies
     les plus atroces, et a eu sur mon existence personnelle les
     consquences les plus graves.

     Sire, il y a trois ans[B], j'ai t proscrit pour les
     intrts de Votre Majest, et pour elle j'abandonnai patrie
     et fortune.

     Il y a un an que vous jugetes, Sire, qu'un serviteur ferme
     et dvou tait ncessaire pour remdier aux maux auxquels
     tait en proie une grande partie de votre royaume; vous me
     dsigntes, et le rsultat de mes efforts a justifi votre
     choix et votre confiance.

     La haine immodre d'un parti qui n'est ni franais ni
     royaliste, et dont les esprances criminelles taient
     dtruites par mes oprations, m'a poursuivi sans relche.
     Rduit  me justifier moi-mme, rduit par un sentiment
     d'honneur  prendre la dfense de ceux qui m'ont dfendu, je
     suis frapp d'un tmoignage de mcontentement de Votre
     Majest.

     Sire, la fatalit qui me poursuit a dpass les bornes que
     je croyais pouvoir lui assigner, car aucune des actions qui
     ont eu pour moi des rsultats si fcheux n'ont eu pour cause
     que les sentiments les plus dsintresss et les intentions
     les plus pures.

     J'tais loin de croire avoir mrit votre disgrce.

     Puisqu'il en est autrement, je le regrette vivement, et, en
     supportant mon sort avec rsignation, je placerai ma
     consolation du malheur de vivre loign de Votre Majest dans
     l'espoir que, quelque jour encore, elle me mettra  mme de
     la servir utilement et de lui prouver, par mon dvouement,
     que je n'ai jamais cess d'tre digne de ses bonts.

     LE MARCHAL DUC DE RAGUSE.]

     [Note B: En 1815, au retour de Napolon.]

Mon service devait commencer le 1er octobre. La dfense de venir au
chteau n'tant pas leve  cette poque, je restai  la campagne; mais,
le 15 octobre, le ministre de la guerre m'annona que je pouvais venir
remplir mes fonctions. La manire dont le roi me reut doit tre
raconte; elle est de bon got et me toucha. Je ne me rendis point dans
le cabinet du roi, pour avoir une conversation particulire avec lui,
avant de me montrer en public. Je n'avais rien  lui dire qu'il ne st
comme moi. J'attendis son entre dans le grand cabinet du conseil, pour
se rendre  la messe, afin de l'accompagner. Aussitt qu'il me vit, il
me dit ces propres paroles: Monsieur le marchal, j'ai d vous exprimer
mon mcontentement d'une dmarche qui blessait mon autorit. Aujourd'hui
j'en ai perdu le souvenir, et je dsire que nos rapports soient tels
qu'ils taient il y a quelques mois. J'ai voulu vous donner cette
explication franche sur-le-champ, afin qu'aucun embarras n'existe
dsormais entre nous.

Et, ds ce moment, il reprit avec moi ses manires affables et
gracieuses, qu'il n'a jamais quittes depuis. Quelques jours aprs, je
rencontrai au chteau M. de Richelieu, revenu d'Aix-la-Chapelle, o il
avait ngoci le dpart de l'arme d'occupation. Un mot d'explication
suffit pour nous rconcilier. Les travaux des Chambres recommencrent
bientt, et j'y pris part de nouveau. J'avais t nomm secrtaire dans
deux sessions, tmoignage de la considration de la Chambre. Je tins 
l'tre une troisime fois  cause de la circonstance, et ma nomination
eut lieu presque  l'unanimit.

Pendant les diverses sessions, la Chambre avait montr de la sagesse, et
une majorit tout  la fois monarchique et constitutionnelle s'tait
trouve toute forme  chaque question. Nous nous tions runis en
secret un petit nombre d'individus, partageant alors les mmes opinions,
et nous fmes l'preuve du pouvoir que l'on peut exercer quand plusieurs
individus s'entendent et agissent avec un accord secret. Nous tions
sept et nous dnions frquemment les uns chez les autres, et sans
qu'aucun tranger y ft admis. Nous discutions les projets soumis  la
Chambre et dcidions dans quel sens nous devions voter. Nous arrtions
aussi la composition des commissions. Une fois nos opinions fixes, nous
les proposions chacun  nos amis, et une majorit se trouvait ainsi
forme sans qu'elle se doutt du mcanisme qui l'avait cre. Ces sept
individus taient: MM. Pastoret, Garnier, Mol, Castellane, Dessole, duc
de Choiseul, et moi. Notre puissance a dur deux ans. Notre succs a t
complet tant que cette organisation a t inconnue. M. de Castellane
l'ayant divulgue, elle perdit tout son pouvoir.

Je repris mes travaux d'agriculture et d'industrie; mais mes fonds
s'puisaient. Un abus de confiance, une friponnerie me fit perdre cent
mille francs, ce qui ajouta  mes embarras. Le roi vint  mon secours et
me prta deux cent mille francs. J'avais d compter sur la promesse de
l'empereur d'Autriche pour la restitution de mes domaines. J'attendais
cette ressource avec impatience, et cependant elle n'arrivait pas. J'eus
la pense d'aller solliciter moi-mme  Vienne, et de presser par ma
prsence la conclusion d'une affaire si importante pour moi; entreprise
hardie de me mettre ainsi en vidence pour une chose dont le rsultat,
il est vrai, paraissait certain, mais qui pouvait tre fort loign, vu
la marche lente de tout ce qui se fait  Vienne. J'aurais prouv
beaucoup de crainte si alors j'eusse connu, comme je l'ai fait depuis,
les moeurs de l'administration de ce pays; mais je me dcidai, et, muni
d'une lettre du roi pour l'empereur, des lettres de MM. de Richelieu et
Decazes pour le prince de Metternich, je me mis en route. J'arrivai dans
les premiers jours de septembre. J'avais calcul ma marche pour arriver
 l'poque o le prince de Metternich serait de retour de ses terres de
Bohme. Je fus accueilli avec amiti par lui et avec cette grce qu'il
possde au plus haut degr. Il devint, en cette circonstance, une
seconde providence pour moi.

L'empereur m'accueillit avec une bont remarquable, me parla encore des
souvenirs laisss par moi en Illyrie et du bien que j'y avais opr,
enfin du plaisir qu'il aurait  tenir ses promesses, et j'attendis avec
confiance. Je cherchai  tre agrable, et je fis tous mes efforts pour
plaire  la bonne compagnie de Vienne Je fus combl partout et
particulirement par la famille du prince Esterhazy, qui me reut 
Eisenstadt, et me fit connatre de quoi se compose l'existence d'un
grand seigneur hongrois. Tout en m'amusant beaucoup, mes affaires se
terminaient. Chose incroyable! en vingt-sept jours, les dcisions de
l'empereur furent prises et excutes. Je me trouvai en possession du
titre d'une rente de cinquante mille francs sur le trsor, en
remplacement des domaines d'un pareil revenu, et l'arrir de six ans me
fut pay. Je me mis en route immdiatement pour retourner  Paris, o
j'arrivai triomphant et o je repris mon service.

Le souvenir du mois que je passai alors  Vienne ne s'effacera jamais de
ma mmoire. Jamais je n'prouvai plus de satisfaction que ne m'en
occasionnrent les succs obtenus, et aussi le charme de la socit dans
laquelle je vcus.

Le mois de septembre 1819 s'coula ainsi dans l'intimit du prince de
Metternich. Son salon, le soir, tait frquent par quelques hommes
d'une amabilit trs-remarquable, et qui payaient bien leur cot dans la
conversation; le prince de Ruffo, ambassadeur de Naples; les comtes de
Stadion et de Lebzeltern, ministres autrichiens, Schoulembourg, ministre
de Saxe. J'y pris mon rle, et cherchai  le bien remplir. Le prince de
Metternich, dont la mmoire tait encore remplie des temps de l'Empire
et de Napolon, ne pouvait tarir sur son compte. Nous racontmes, chacun
 notre tour, des choses concernant cet homme extraordinaire. Les
soires taient si intressantes, le temps s'coulait si rapidement, que
la princesse Laure, premire femme du prince de Metternich, femme
maladive et accoutume  se retirer de bonne heure, s'est souvent laiss
entraner, par le charme de la conversation,  veiller jusqu' deux ou
trois heures avec nous.

Le prince de Metternich revenait  cette poque de Carlsbad. L, il
avait runi les ministres de toutes les puissances de l'Allemagne, pour
y concerter les mesures  prendre pour prserver ce grand pays des
rvolutions qui le menaaient. On tait alors autoris  redouter des
troubles; mais, grce  ces mesures, tout se calma, et les dangers
disparurent comme les craintes qu'ils avaient inspires. Depuis il a eu
beaucoup  se louer de sa prvoyance  cette poque. Il m'entretint
souvent de ce qu'il avait fait, de ce qu'il ferait si des troubles
survenaient, et me disait: La position est bien prise, et nous devons
gagner la bataille. La position tait si bonne, qu'il n'y a pas eu de
bataille  livrer. C'est ainsi que doivent agir toujours les
gouvernements. Aprs avoir prvu les obstacles, s'ils se placent bien,
tout leur est facile. Dans le cas contraire, peu de chose les branle,
et quelquefois les renverse.

Je retournai  Paris, o mes succs  Vienne retentirent. Madame la
duchesse d'Angoulme, qui avait habit cette ville et connaissait la
marche du gouvernement et des affaires, me flicita beaucoup d'avoir pu
les faire sortir de la routine ordinaire.

Malgr des inquitudes universellement rpandues, l'hiver s'tait coul
avec assez de gaiet, quand arriva l'horrible attentat du 13 fvrier.
L'assassinat du duc de Berry consterna la France. On a crit partout la
relation de la belle mort de ce prince, qui montra tant de courage, de
force d'me et de gnrosit. On a beaucoup discut la question de
savoir si ce crime fut l'effet d'un complot: je suis pour la ngative.
Ce crime abominable fut isol, et l'infme Louvel n'avait pas de
complices. Il y avait une agitation universelle, une multitude de
projets coupables dj forms; mais Louvel tait un fanatique
atrabilaire, excit par le mcontentement gnral, et son caractre fut
exalt par la mditation et une disposition mlancolique profonde. Cet
vnement donnant une grande puissance aux ennemis de M. Decazes, il
quitta les affaires, et M. de Richelieu y rentra, sur les vives
instances et les prires de toute la famille royale.

Les royalistes accusaient M. Decazes d'tre complice de la mort du duc
de Berry, calomnie dont l'absurdit gale l'infamie. _Monsieur_, madame
la duchesse d'Angoulme et Madame la duchesse de Berry, runirent leurs
efforts, et cette ligue ne ngligea aucune dmarche pour veiller les
passions. Aussi, une majorit,  la Chambre des dputs, compose d'une
runion momentane de la droite et de la gauche, se prononant contre M.
Decazes, le roi l'abandonna. Ce sacrifice lui fut extrmement pnible,
car sa confiance en lui galait l'affection qu'il lui portait. Jamais,
dans ses lettres, il ne l'appelait autrement que _mon fils_. Pendant
longtemps il ne pronona pas son nom sans rpandre des larmes; et, comme
il fallait toujours que ses sentiments s'exprimassent avec une sorte de
manire et d'apprt, il consigna sa douleur en donnant, le jour du
dpart de M. Decazes de Paris, deux mots d'ordre qui rappelaient son nom
de baptme et le lieu o il devait coucher, _lie_ et _Chartres_.

Plus tard, madame du Cayla s'tant empare de toutes ses penses, les
jours fixes de la semaine o il la voyait, le nom de _Zo_ ou celui de
_Victoire_, et chacun d'eux  leur tour, taient donns pour mot d'ordre
du chteau.

Au moment o M. le duc de Berry fut frapp, il recommanda  sa femme de
se conserver pour le dpt qu'elle portait dans son sein. Bientt sa
grossesse fut constate et dclare. Cet vnement irrita la fureur de
ces conspirateurs de cabaret, de ces factieux du ruisseau, qui ne
cessaient de s'agiter. On conut l'horrible pense d'effrayer madame la
duchesse de Berry, pour lui faire faire ainsi une fausse couche, et un
ptard fut tir sous l'un des passages qui communiquent de la place du
Carrousel dans la rue de Rivoli. Le coupable, arrt en flagrant dlit,
fut jug et condamn  je ne sais quelle peine. Ce malheureux, bossu,
tre abject, donna, au moment o il fut arrt, les signes de peur les
plus honteux et les moins quivoques.

Peu aprs, et quand j'tais de service, un autre ptard, mis dans le
chteau, fit explosion dans une petite antichambre voisine d'un escalier
drob qui aboutit d'un ct  la gterie de pierre et de l'autre prs
du cabinet du roi. Mais celui-ci, aprs avoir mis tout le chteau en
moi, fut reconnu pour oeuvre royaliste, dans le but d'effrayer le roi
et de le dcider  multiplier ses mesures de rigueur. Cette
circonstance, bien constate, ayant fait grand tort  ses auteurs, il
n'en fut plus parl; mais bientt des projets dune extrme gravit
furent au moment d'tre excuts. Une conspiration vritable clata.
Dcouverte  temps, des mesures convenables en empchrent le succs.
Cet vnement remua toutes les passions et amena les coupables devant la
Chambre des pairs.




CONSPIRATION DU 19 AOT 1820.

Le 13 aot, deux sous-officiers du 2e rgiment d'infanterie de la garde
se rendirent chez moi et demandrent  me parler. Ces deux
sous-officiers se nommaient Petit et Vidal. Ils me firent connatre
qu'un grand complot existait contre la personne du roi et contre la
sret de l'tat. Des manoeuvres criminelles taient employes dans les
troupes de la garnison et dans la garde pour se procurer des complices.
On s'tait adress  eux pour les sduire. Je me rendis immdiatement
chez M. de Richelieu pour l'informer de cette rvlation, premier avis
que le gouvernement recevait des projets hostiles forms contre lui. Ni
la police civile ni la police militaire n'avaient aucun soupon, et
cependant on tait sur le bord d'un abme,  la veille d'y tomber. Ces
sous-officiers, gens de coeur et de devoir, furent encourags. Je leur
ordonnai de paratre accepter les propositions qui leur taient faites
et de m'en donner successivement avis, de me faire connatre la nature
des projets et les dispositions prpares pour leur excution. Ils
remplirent fidlement ce devoir et me mirent  mme de prvenir
l'explosion d'un complot qui, bien que tram avec une lgret et une
confiance particulire aux Franais, tait cependant de nature, par son
tendue et son importance,  compromettre gravement l'ordre public.

La conspiration avait d clater d'abord le 10. Ensuite on choisit le
19, afin d'avoir le temps ncessaire pour complter les prparatifs;
mais,  l'instant de l'excution, l'arrestation de quelques-uns des
principaux coupables et la fuite des autres mirent fin  l'entreprise et
donnrent naissance  un procs criminel qui offrit au public un
scandale sans exemple. Le premier corps politique de l'tat se refusait
 l'vidence des faits. Des hommes honorables et influents, par l'appui
qu'ils donnrent aux conspirateurs, se rendirent en quelque sorte leurs
complices et devinrent les dfenseurs des ennemis de la socit, au lieu
d'en tre les juges quitables, mais svres.

Les renseignements d'alors, l'instruction du procs et les rvlations
faites depuis mirent fort au jour ces vnements. Un mcontentement
assez gnral existait dans diverses classes et surtout dans l'arme.
Les choix plus que mdiocres des colonels commandant les rgiments en
taient en partie la cause. On connat l'influence d'un bon chef sur
l'esprit de son corps, sur sa conduite, sur sa discipline. De vieux
migrs, qui n'avaient t militaires que de nom, ou des jeunes gens
sans antcdents militaires, avaient t ports  la tte des corps. Ils
taient peu faits pour inspirer de la confiance aux officiers et aux
soldats. Souvent mme ils prtaient  rire par leurs manires, leur
ignorance ou leur tenue. Sans autorit vritable sur leurs subordonns,
il s'tablit dans beaucoup de ces corps un pouvoir de fait en faveur
d'un officier considr et expriment qui l'emportait de beaucoup sur
l'autorit du colonel, et quelquefois mme cet officier, seulement
connu du corps, n'en faisait pas partie.

L'organisation, faite par province, favorisait singulirement cet tat
de choses. Un officier gnral ou suprieur marquant tait naturellement
connu des officiers de son pays, soit pour avoir servi avec lui, soit
comme compatriote. Cette influence ne paraissait pas dans la vie
journalire. Tout semblait tre dans un ordre rgulier, aux yeux de
colonels crdules et inexpriments, quand chaque matin ils recevaient
les rapports et donnaient les ordres de service; mais on voit ce qui
devait arriver  la moindre secousse politique et au moment o des
intrts et des passions opposs aux devoirs viendraient  parler.
Quatre rgiments de ligne, les lgions de la Meurthe, du Nord, du
Bas-Rhin et des Ctes-du-Nord, formant la garnison de Paris, taient
tous les quatre commands par des hommes d'une incapacit sans mesure.

Divers officiers de l'ancienne arme, surtout de la garde impriale,
habitaient Paris et s'taient associs dans une spculation dite le
Bazar franais. Cet tablissement formait un point de runion naturel et
une occasion de se voir habituellement. La politique, les regrets, les
intrts et les passions y prirent bientt leur place.

Les ennemis de l'ordre de choses, dans une classe plus leve,
voulurent profiter de cette disposition des esprits.  leur tte tait
M. de la Fayette, dont les sentiments haineux contre la dynastie
prenaient chaque jour une nouvelle force. Divers individus, anims par
des sentiments rpublicains, se runirent  lui, et un comit
s'organisa. Parmi les rpublicains taient MM. d'Argenson, Dupont (de
l'Eure), Manuel, Corcelles, Koechlin, Tarrayre, Mrilhou, Fabvier, et un
assez grand nombre de jeunes gens ardents et exalts. Des bonapartistes
y furent affilis, mais n'entrrent ni dans le secret ni dans la
direction suprieure des oprations. Parmi ces derniers, on comptait les
gnraux Merlin, Pajol, Bachelu. On les tint  peu prs au courant de ce
qui se projetait, parce qu'on avait besoin de gens d'excution et de
rputation pour le moment d'oprer; mais, comme ce mouvement tait
essentiellement rpublicain, on ne voulait ni se mettre dans leurs mains
ni leur donner une importance trop grande. Au surplus, les chefs de la
famille Bonaparte se mirent peu en avant dans toutes ces circonstances,
et il n'y eut aucune relation directe avec eux ni avec le prince Eugne
de la part des conspirateurs.

On s'occupa  travailler l'esprit des troupes et  s'y crer des
intelligences. Le colonel Fabvier, charg de ce soin important, y tait
minemment propre pour diverses raisons. Les fonctions qu'il avait
exerces prs de moi l'avaient mis en rapport avec un grand nombre
d'officiers. Son activit prodigieuse, la force de sa volont, son
esprit, et par-dessus tout cela la haine ardente qui l'animait contre
les Bourbons, et dont la source tait dans les injustices dont il avait
t l'objet et la victime  l'occasion des affaires de Lyon, devaient le
soutenir dans ses efforts et lui donner le moyen d'atteindre son but. Il
se trouvait d'ailleurs, par une circonstance particulire, avoir  sa
disposition de nombreux instruments dont il pouvait se servir. Fabvier
tant n  Pont--Mousson, en Lorraine, et la lgion de la Meurthe se
trouvant de son pays, il en connaissait presque tous les officiers, et
son influence sur ce corps lui donnait une autorit bien plus respecte
que celle du colonel. Il recevait rgulirement les rapports de tout ce
qui s'y passait, et l'on s'adressait  lui pour avoir une rgle de
conduite dans toutes les circonstances les plus importantes. Un certain
capitaine Nantil, ancien lve de l'cole polytechnique, bon officier,
mais embarrass par beaucoup de dettes, et irrit de la destitution d'un
emploi que son pre avait occup, ardent et entreprenant par caractre,
fut le bras droit de Fabvier, et l'individu qu'il mit en avant. Charg
des missions extrieures et trangres  son corps, Nantil entra en
rapport avec les officiers  demi-solde qui se runissaient au Bazar
franais, et dont les principaux taient le colonel Sausset et le chef
d'escadron Masiau, de l'ancienne garde.

Quelques hommes de l'ordre civil furent associs  ces conciliabules,
entre autres un nomm Paubelle et un autre individu nomm Dumoulin,
Dauphinois, qui servait dans la garde nationale de Grenoble en 1815.
Napolon, l'ayant distingu  cause de l'ardeur de ses sentiments,
l'avait attach  sa personne,  son retour de l'le d'Elbe, en qualit
d'officier d'ordonnance. Ce Dumoulin, homme d'une conception assez
vaste, grand joueur  la Bourse, ayant gagn plusieurs millions qu'il
avait ensuite perdus, apporta dans cette conspiration la finesse et
l'audace de son caractre. Nantil se mit en rapport avec un chef de
bataillon des Ctes-du-Nord, nomm Brard, et celui-ci crut pouvoir
disposer de son rgiment. Nantil tendit ses relations dans la garde, et
deux rgiments eurent quelques hommes sduits. Dans le 2e d'infanterie,
deux lieutenants, nomms Laverderie et Hutteau, l'adjudant-major
Trogoff, Valentin, adjudant sous-officier, entrrent dans le complot; un
nomm Henri, sous-officier dans le 5e, et quelques autres. Dans chacun
des corps en garnison  Paris, il y eut des hommes entrans. Dans les
coles il y avait beaucoup d'individus dvous aux conspirateurs, et un
grand nombre taient arms.

La sduction s'tendit aussi dans les provinces.  Cambrai, o la
premire lgion de la Seine tait en garnison, les capitaines Varlot et
Lamotte furent acquis  la conspiration. Le capitaine Parquin, dans le
rgiment des chasseurs du Cantal, et Carron, officier en retraite, et
rsidant en Alsace, se mirent en devoir de sonder les dispositions des
troupes et de faire des amis et des partisans  l'entreprise qui se
projetait. Enfin un rseau, assez faible il est vrai, mais fort vaste,
s'tendait dans le Nord et l'Est, et les conspirateurs comptaient pour
le succs sur l'tat de l'opinion et les nombreux mcontents qui
viendraient sans doute se joindre  eux aprs la leve de boucliers et 
l'apparition du drapeau tricolore.

Des sommes d'argent plus ou moins considrables taient donnes ou
offertes. Le moment de l'excution approchant, il fallait ncessairement
un chef marquant et actif qui se dclart. Les ouvertures faites aux
gnraux Bachelu, Pajol, Merlin ne furent pas accueillies avec
empressement, les moyens leur paraissant d'autant moins suffisants,
qu'on ne les avait pas mis dans le secret complet de l'association. Ils
se dclaraient hommes du lendemain, promettant leur concours aprs
l'explosion, mais non auparavant. D'autres gnraux semblaient, par
leurs propos hostiles, devoir se rallier  la rvolution qui se
prparait. Leurs noms taient souvent prononcs, et, parmi eux, on
distinguait celui du gnral Maison. La place de gouverneur de la
premire division militaire, quoiqu'il n'et plus de lettres de service,
lui donnait quelque importance. On parlait aussi de la mme manire du
gnral Defrance, commandant de la premire division, et ses absences
frquentes  la campagne semblaient autoriser les bruits rpandus sur
son compte.

Les conspirateurs n'avaient aucun projet convenu et arrt autre que
celui de dtruire l'ordre de choses existant: s'emparer des Tuileries et
de la famille royale, proclamer un gouvernement provisoire, voil quel
devait tre le rsultat de la premire entreprise. Plus tard on verrait
 quel systme de gouvernement il conviendrait de se fixer. C'est dans
ces dispositions, et avec ces moyens, que l'on arriva au 19 aot. La
rvolte devait avoir lieu dans la nuit du 19 au 20, la lgion de la
Meurthe se porter sur Vincennes, s'en rendre matresse par surprise et
au moyen des intelligences qui y taient trames. La lgion des
Ctes-du-Nord, avec les autres corps, devait prendre les armes, marcher
rapidement sur les Tuileries, et s'en emparer pendant que beaucoup de
jeunes gens des coles, rpandus par troupes de dix ou douze dans
diverses maisons, et bien arms, se joindraient aux troupes au moment
de l'explosion. D'un autre ct, des insurrections devaient clater 
Cambrai,  Vitry-le-Franais et  Colmar. Dans tous ces points loigns
on devait arborer les trois couleurs aux cris de _Vive Napolon II!_

Mais les rvlations de Petit et Vidal avaient t suivies de rapports
successifs sur ce qui se prparait, et je me mis en mesure d'y rsister.
 l'entre de la nuit, des dispositions spciales, prises pour
Vincennes, mirent  l'abri cette forteresse. La masse des troupes des
environs de Paris reut l'ordre de se mettre en marche pour la capitale,
et en mme temps tous les individus de la garde compromis furent arrts
et conduits  Paris. Aucun d'eux n'chappa. La garde se concentra 
minuit autour du chteau. Si les troupes de la garnison eussent pris les
armes contre le roi, je les aurais fait attaquer ds le premier quart
d'heure de leur rbellion, en mettant  la tte des troupes tous les
chefs et gnraux qui avaient de l'influence sur elles, de manire 
prvenir la moindre hsitation. Avec ces prcautions, il ne pouvait pas
y avoir de lutte srieuse. Mais, dans l'aprs-midi du 19, Nantil, le
bras droit de Fabvier, l'lment actif du complot, inform de la
dcouverte de la conspiration, ne pensa plus qu' se sauver. Il coupa
ses favoris, se dguisa et disparut. Les chefs, voyant l'impossibilit
de russir pour le moment, ajournrent  une autre poque leur
entreprise.

Le gouvernement rsolut alors de changer la garnison de Paris, et de
remplacer les quatre lgions compromises par d'autres corps. Ce
mouvement prochain donna aux conspirateurs l'ide de renouer la partie.
La lgion des Ctes-du-Nord, destine pour Chlons et Verdun, devait,
une fois arrive  Chlons, quitter cette route pour se rendre  Vitry,
o il y avait une runion de mcontents et de complices. Elle serait
prcde dans cette ville par Sausset. Mais le chef de bataillon Brard,
qui tait charg d'excuter ce mouvement et avait t de trs-bonne foi
jusque-l, effray des consquences qui pouvaient en rsulter pour lui,
se dcida  dnoncer ce nouveau complot. Compatriote du gnral
Montlgier, il alla le trouver et lui fit des rvlations. Montlgier
m'en rendit compte. Je lui ordonnai de continuer  recevoir ses
dclarations. Plus tard, je me rendis chez lui, pour entendre moi-mme
Brard et le questionner. Tout fut clair et prcis, et les chefs de la
conspiration, qui ne se doutaient pas de la trahison de Brard,
continuant leurs rapports avec lui, se compromettaient chaque jour
davantage, quand un mandat d'arrt de la Chambre des pairs vint enlever
Brard  sa libert, l'empcher de recueillir de nouvelles preuves et
de faire de nouvelles dcouvertes. Ds ce moment il n'y avait plus rien
 faire, pour les conspirateurs, qu' s'occuper  se garantir de la
vengeance des lois. Ils furent singulirement favoriss par l'esprit
d'alors. La Chambre des pairs, ce tribunal auguste, intress  la
punition d'une entreprise aussi criminelle, manqua compltement  ses
devoirs et au but de son institution, et, ainsi que je l'ai dj dit, on
vit des hommes marquants, d'un caractre honorable, se rendre les
dfenseurs des accuss. On minait ainsi le trne jusque dans ses
fondements. On semblait vouloir absoudre d'avance ceux qui
parviendraient  le renverser.

Enfin on en vint jusqu' tablir et soutenir que Nantil tait un agent
provocateur et toute cette conspiration prtendue une intrigue de la
police, tandis que Nantil tait brlant de haine et d'activit contre la
dynastie. Il fut de bon ton de tourner en ridicule un lgitime effroi et
de blmer la punition des coupables. Cependant, en raison de l'vidence,
on ne put s'empcher de condamner  quelques peines un certain nombre
d'individus. Mais les grands coupables chapprent. M. de la Fayette, le
drapeau de la conspiration, et M. d'Argenson, son complice, qui avait
prodigu l'argent, ne furent pas mis en jugement, tandis que Fabvier,
qui en tait l'pe, fut acquitt. Le gnral Defrance, dont la
conduite avait t fort quivoque, fut remplac par le gnral Coutard.
Le gnral Maison, devenu chef d'opposition, perdit son gouvernement,
qui me fut donn, et les deux sous-officiers Petit et Vidal, qui avaient
rendu un si grand service, furent faits officiers.

Telle est en rsum l'histoire de cette conspiration du 19 aot 1820, o
la dynastie a couru quelques dangers. Ce qu'il y eut de plus effrayant
pour elle fut de voir le peu d'ardeur  la dfendre, et de remarquer un
grand nombre de ses ennemis au milieu de ceux qui, par leur intrt
propre, n'auraient jamais d sparer leur cause de la sienne.

Les conspirateurs reprirent l'excution de leur premier projet, mais sur
une base plus large. Alors commena l'organisation des socits secrtes
et du carbonarisme, qui, depuis, a jou un rle si important.

Madame la duchesse de Berry approchait du terme de sa grossesse, et les
esprits taient en suspens. Si elle ft accouche d'une fille, la maison
d'Orlans n'avait plus de motif pour pousser  une rvolution. La
couronne lui revenait par la force des choses. D'un autre ct, si les
fautes de la famille royale avaient amen  dsirer un changement,
peut-tre aurait-il t acclr par la pense de chacun de hter un
vnement certain, dfinitif, et l'arrive au trne d'une branche de la
maison royale, destine  rgner, dont les opinions, tant plus
sympathiques avec celles de la nation, promettaient un gouvernement plus
conforme  ses voeux. Il est certain aussi que, la branche ane tant
menace de s'teindre prochainement, et se trouvant ainsi sans avenir,
elle et gouvern au jour le jour et n'aurait pas rv de coup d'tat.
M. le duc d'Orlans, qui n'aurait plus t un motif d'pouvante, aurait
pu alors exercer une utile influence. Il est difficile de dcider ce qui
serait arriv; mais probablement il y aurait eu, d'un ct, plus de
sagesse, et, de l'autre, moins d'ambition.

La Providence semblait alors vouloir fonder la stabilit; mais les
effets, jusqu' prsent, ont t opposs  ce rsultat. Toutefois, le 20
septembre, aprs l'accouchement de madame la duchesse de Berry, une joie
universelle se rpandit partout. La famille royale fut au comble de la
satisfaction, et la France entire y prit part. Tous ceux qui n'avaient
pas des dsirs de changement devaient tre contents, car la naissance du
duc de Bordeaux paraissait un gage de repos. Le premier besoin des
peuples est protection et repos. Rien n'est plus contraire  ces biens
que les changements qui portent sur l'occupation du trne. La jouissance
du bien prsent doit tre garantie par l'avenir afin d'tre complte,
car le mal prvu gte, dnature et dtruit souvent le bien-tre actuel.

On regardait la naissance de M. le duc de Bordeaux comme destine 
prserver de nouveaux orages et  protger la gnration nouvelle. En
gnral, son apparition au monde fut considre comme un grand bienfait
et une garantie de paix intrieure. J'ignore ce que les temps lui
rservent, mais il semble aujourd'hui que sa destine est bien
diffrente. Des individus marquants portrent un jugement oppos, et on
assure que le duc de Wellington, entendant le canon qui annonait la
naissance d'un prince, s'cria: Voil le glas de la lgitimit!

Madame la duchesse de Berry, dont le courage sublime et la prsence
d'esprit peu commune s'taient montrs d'une manire si clatante lors
de l'vnement funeste qui la rendit veuve, ne dmentit pas, en cette
circonstance, sa rputation. On avait pris les prcautions d'usage pour
constater la naissance de l'enfant qu'elle portait. On les avait, pour
ainsi dire, redoubles par le choix des individus appels  tre
tmoins. Si on et choisi seulement pour remplir ces fonctions de vieux
seigneurs de la cour attachs aux Bourbons, on aurait pu suspecter leurs
tmoignages; mais l'un d'eux fut le marchal Suchet, duc d'Albufera,
qui, par son origine et son alliance avec les Bonaparte, ne pouvait tre
suspect. tabli d'avance aux Tuileries, il devait tre plac dans la
chambre de madame la duchesse de Berry au moment o natrait le royal
enfant.

L'accouchement de madame la duchesse de Berry fut extraordinaire par sa
promptitude. Son fils vint au monde en quelques minutes. Suchet et les
autres tmoins furent appels immdiatement; mais le temps ncessaire
pour se mettre en mesure de paratre convenablement,  trois heures du
matin, les empcha d'arriver aussi promptement qu'on le dsirait. Madame
la duchesse de Berry y suppla d'abord en faisant entrer dans sa chambre
le poste de gardes nationaux de service au pavillon Marsan. Ainsi des
individus de la bourgeoisie ou du peuple, pris au hasard, furent les
premiers appels  tmoigner de la vrit de l'accouchement et du sexe
de l'enfant. Mais, comme elle sentait l'importance de ne rien ngliger
pour viter les plus lgres objections, fondes sur un changement dans
les formes, elle demanda  l'accoucheur si le retard de sa dlivrance
compromettait la vie de son fils. Celui-ci ayant rpondu que les dangers
taient pour elle seule, elle s'opposa  ce que le cordon ft coup
avant l'arrive des tmoins officiels: acte de courage, de prsence
d'esprit, qui mrite l'admiration universelle. Des femmelettes de Paris
ont critiqu cette conduite par des motifs de pudeur. Objection
misrable! Devant les intrts d'une dynastie et du repos d'une nation,
de pareilles considrations doivent disparatre, et madame la duchesse
de Berry s'leva au niveau des circonstances. Elle fut sublime. En
gnral, elle a beaucoup d'me, beaucoup de force morale; elle a un
grand instinct de gouvernement. Si la fortune l'avait place dans des
circonstances possibles, il est probable qu'elle aurait russi dans ses
entreprises, qu'elle serait parvenue  se faire un grand nom; et ses
succs alors eussent t assurs si elle avait eu auprs d'elle des gens
capables.

Le roi, voulant signaler par des grces la naissance d'un neveu qui
continuait sa dynastie, fit la premire promotion dans l'ordre du
Saint-Esprit. J'y fus compris le quinzime. On autorisa, par exception,
tous les chevaliers qui furent nomms  en porter immdiatement les
marques distinctives. Le baptme eut lieu au printemps, avec une grande
magnificence, et on le clbra par les rjouissances d'usage. La garde
me parut aussi devoir fter ce grand vnement. En cette circonstance,
ce n'tait pas simplement la naissance d'un prince qu'il s'agissait de
solenniser, mais la continuation d'une branche de la maison royale
prte  s'teindre, le rejeton posthume du seul membre de cette branche
dont on avait pu esprer des hritiers. Il tait de bon got  la garde,
comble de bienfaits par le roi, de clbrer cet immense bonheur de la
famille royale avec clat et splendeur. tant de service, je mis en
avant cette opinion. Elle prit difficilement parmi les gnraux et les
officiers. Une indigne parcimonie y mettait obstacle. Je passai
par-dessus ces considrations, et j'ordonnai la fte  leurs dpens.
Mais j'avais calcul que la somme ne dpasserait pas leurs facults. Le
roi me promit de payer la moiti de la dpense en sa qualit de colonel
gnral de la garde.

La maison du roi se runit  nous, et un jour de solde suffit pour
pourvoir  tout. La salle de l'Odon fut choisie. Quatre mille personnes
s'y runirent. Un spectacle de circonstance d'abord, une admirable
cantate ensuite: _Dieu l'a donn!_ et un magnifique bal, suivi d'un beau
souper servi avec abondance, composrent cette fte qui russit 
souhait.

J'avais tout dispos pour y ajouter une chose tout  fait nouvelle. Mais
je ne sais quelle misrable intrigue survint et l'empcha, sous prtexte
de danger. Des troupes places sur les deux quais de la rive droite et
de la rive gauche, depuis le pont des Arts jusqu'au pont Neuf, devaient
tirer des cartouches  toile et former ainsi un immense berceau de feu
sur la rivire, tandis que la statue de Henri IV, d'abord dans
l'obscurit, serait illumine subitement au passage de la famille
royale. Cette partie de la fte fut contremande. On claira seulement
la statue, et un transparent fit lire des vers que j'avais fait
composer, o le grand roi parlait  son descendant et lui donnait des
prceptes de conduite. Le roi, ayant une attaque de goutte, ne put
quitter les Tuileries.

 cette poque je commenai  m'occuper de l'tablissement de mes
forges; superbe entreprise, qui aujourd'hui fait la richesse du pays,
aprs avoir caus ma ruine.

La manire de fabriquer des Anglais commenait  tre connue. Les
avantages qui en rsultent m'ayant frapp, je rsolus d'en faire jouir
ma province. Des Anglais fabricants de machines, tablis  Charenton, me
persuadrent qu'au moyen d'avances assez faibles je pouvais
l'entreprendre, tandis que des bnfices prompts et considrables m'en
couvriraient promptement. La fabrication avec les cylindres et les fours
 puddler emploie du charbon de terre. Un ingnieur anglais, nomm
Holkroff, homme de beaucoup de talent, mais lger dans ses assertions,
prtendit que le bois pouvait tre employ  cet usage avec succs, en
ayant fait lui-mme l'exprience dans l'Amrique septentrionale. Je me
dcidai  me livrer  cette entreprise, aprs m'tre assur cependant
qu'au pis aller il y avait possibilit de fabriquer encore avec
bnfice, si j'tais dans la ncessit d'employer le charbon de terre.

Le magnifique cours d'eau existant dans mon parc fut dispos en
consquence. De grandes difficults taient  vaincre. Elles furent
surmontes, et j'obtins une chute de quinze pieds. Une roue en fer de
vingt pieds de diamtre et d'un poids de quarante milliers, de la force
de cent chevaux, fut tablie comme moteur unique. Un grand tang factice
donna  la forge une rserve d'eau, destine  assurer un travail
rgulier dans les temps de scheresse. Enfin une machine  vapeur de
trente-six chevaux ajoute comme supplment, et des cylindres propres 
la fabrication des fers de tous les chantillons tant runis, cet
tablissement, le plus grand qui existe en France, fut mis en activit
en moins d'une anne, et on put y fabriquer soixante mille livres de fer
par vingt-quatre heures. D'anciennes petites forges furent supprimes et
remplaces par de hauts fourneaux. J'en possdais un dj, j'en achetai
encore deux autres, en sorte que j'eus tous les moyens ncessaires pour
alimenter la grande forge de ma fabrication.

Malgr tous mes soins et tous mes calculs, mille obstacles devaient
contrarier le succs de cette grande entreprise. Les fers tant d'abord
de mauvaise qualit, mes concurrents n'eurent point de peine  les
discrditer. Quarante ouvriers anglais, appels  grands frais, me
cotrent des sommes normes. Les matres des forges du pays se
runirent pour me faire payer  un prix exorbitant les bois vendus
annuellement par l'tat et dont l'emploi tait ncessaire pour alimenter
mes fourneaux.

Dans cette industrie nouvelle, il fallait faire l'ducation de tout le
monde,  commencer par la mienne propre. Mes agents firent souvent des
fautes qui tombrent  ma charge. Je m'tais consacr au mtier le plus
pnible. Je passais dix-huit heures sur vingt-quatre  remplir les
fonctions de commis de forge, et cependant des devoirs politiques, des
devoirs de cour, me foraient quelquefois  aller  Paris. D'un autre
ct, le prix lev des fers baissa et aggrava ma position. La
fabrication avec du bois dmontre mauvaise, sinon impossible, avec la
qualit et l'espce des bois dont je pouvais disposer et leur prix, il
fallut recourir  l'emploi du charbon de terre. Alors le canal de
Bourgogne, qui sert aujourd'hui  le faire arriver, n'tant pas termin,
il revenait  un prix fort lev.

La beaut de l'tablissement, la lutte tablie entre moi et les
fabricants de fers de l'arrondissement, leur firent dsirer la runion
de nos intrts. Je souhaitais moi-mme ardemment cette association.
Aussi fut-elle conclue, mais  des conditions onreuses pour moi.
Cependant, si les prix des fers se fussent soutenus, tout aurait t
surmont; mais ils baissrent constamment. Enfin, l'ambassade dont je
fus charg en Russie m'ayant rendu pendant cinq mois tranger  mes
affaires, ma ruine fut complte.

Je luttai contre mon infortune avec un courage et une persvrance
dignes d'un meilleur sort. Une forte volont, jointe  un esprit actif
et industrieux, peut beaucoup. J'avais commenc presque sans capitaux,
et cependant mes affaires m'ont forc souvent  faire des payements de
trois cent mille francs dans un seul mois. J'ai pu pendant plusieurs
annes faire face  de pareilles obligations. Il a fallu de grands
efforts pour y parvenir. Avec moins de ressources dans l'esprit et moins
de tnacit dans le caractre, j'aurais t arrt ds les premiers pas
et je n'aurais pas t ruin; mais souvent il arrive aussi, dans
l'industrie, que la ruine vient de n'avoir pas voulu persvrer. Quand
on est dans une bonne route, un caractre opinitre garantit le succs;
mais, quand le point de dpart est mauvais, et ici le vice se trouvait
dans le manque de capitaux suffisants et l'obligation de recourir
souvent  des emprunts usuraires, cette force de volont est la cause
infaillible d'une ruine complte; car chaque jour les obstacles
augmentent. Plus on fait d'efforts pour les surmonter, plus en quelque
sorte on les accrot; on les accumule et on les masse en quelque sorte
devant soi, et il arrive un jour o on est cras: telle fut ma
destine.

Une rvolution avait clat en Espagne le 1er janvier 1820. Des troupes
accumules sans solde  l'le de Lon, avec destination pour l'Amrique,
destination qui les mcontentait, s'taient insurges et avaient donn
le mouvement. Une mauvaise administration dans tout le royaume et une
absence totale de pouvoir avaient merveilleusement prpar cette
rvolution. Le colonel Rigo sortit de l'le de Lon avec cinq cents
hommes, parcourut toute l'Andalousie, et propagea partout
l'insurrection. Cette rvolution avait cependant si peu de racines dans
la nation, qu'avec un peu de fermet tout aurait pu tre facilement
comprim. La faiblesse et les hsitations du roi Ferdinand lui donnrent
de la consistance. L'insurrection gagna du terrain et s'approcha de
Madrid. Le roi envoya au-devant des rvolts le gnral O'Donnel, connu
sous le nom du comte de l'Abisbal. Il devait les combattre; mais il se
laissa entraner et se runit  eux avec ses troupes. Ds ce moment,
Ferdinand se soumit, et la rvolution prit une forme rgulire. Les
Corts furent rassembles, et le gouvernement rgl d'aprs les
dispositions de la constitution de Cadix.

Cet vnement, qui tait funeste pour l'Espagne, n'tait cas moins
fcheux pour nous. Un foyer de rvolution, si prs d'un pays rempli,
comme le ntre, de grands lments de troubles, tait quelque chose de
menaant. On fit un rassemblement de troupes sur la frontire, et l'on
tablit un cordon, sous le prtexte d'une maladie contagieuse qui venait
de se dclarer en Espagne. Les dangers que prsentait la nouvelle
situation de la Pninsule furent complts par une rvolution du mme
genre opre en Portugal.

Les diverses cours de l'Europe ne pouvaient rester indiffrentes  des
vnements aussi graves. De l la runion  Vrone des souverains et des
chefs de leurs cabinets. On y rsolut de porter assistance au roi
Ferdinand, et la France, admise dans l'union de la sainte-alliance, fut
charge d'agir en son nom. Cette politique ne convenait pas  M. de
Villle. La France,  son avis, ne devait pas se mler de ce qui se
passait chez ses voisins. M. de Chateaubriand, en entrant au ministre,
avait adopt les ides opposes, qui taient aussi celles de l'empereur
Alexandre. Il contribua puissamment  les faire excuter. Aussi, aprs
qu'un succs complet eut couronn cette entreprise, Alexandre voulut
rcompenser M. de Chateaubriand. Il lui envoya l'ordre de Saint-Andr,
chose choquante; car, en agissant ainsi envers un ministre du roi de
France, qui n'tait pas le chef du cabinet, et dont la dissidence avec
le prsident du conseil tait connue, il faisait acte de gouvernement et
allait sur les droits de Louis XVIII. Mais celui-ci n'osa pas s'y
opposer. M. de Villle, contre qui cet acte tait dirig, en fut
furieux. Louis XVIII, pour le ddommager, lui donna l'ordre du
Saint-Esprit. Ds ce moment, il y eut guerre entre ces deux ministres,
guerre qui amena le renvoi brusque de M. de Chateaubriand, qui fut opr
d'une manire injurieuse. Ce fut l le principe et la cause de cette
opposition ardente dans laquelle M. de Chateaubriand s'est jet, et qui
a t si hostile et si funeste  la monarchie. M. de Chateaubriand n'a
que des intrts et un amour-propre sans bornes. N'ayant point de
principes fixes, point de doctrine ni de rgle de conduite, il a
concouru avec imprvoyance, mais avec ardeur,  la destruction d'un
ordre de choses que ses mains dbiles seront impuissantes 
rtablir[17].

     [Note 17: J'ai connu plus tard les circonstances qui ont
     servi de prtexte au renvoi si brusque de M. de Chateaubriand
     et qui l'ont justifi. Les voici: M. de Chateaubriand tait
     li d'une manire intime avec une personne de la cour, qui
     est assez connue pour que je ne donne aucun dtail sur elle.
     La fortune de cette dame tant drange, le dsir de la
     rtablir lui donna l'ide d'une grande opration de bourse
     sur les fonds espagnols qui taient tombs au plus vil prix.
     M. de Chateaubriand, sur sa demande, crivit d'une manire
     imprative  M. le marquis de Talarue, ambassadeur de France
      Madrid, pour qu'il et  obtenir du roi la reconnaissance
     immdiate des anciens emprunts faits par les Corts.
     Ferdinand, qui tait d'un caractre naturellement opinitre,
     malgr l'injonction et les menaces qui accompagnaient cette
     demande, refusa de se soumettre, et, dans l'indignation que
     lui inspirait cet acte oppressif, s'adressa au roi Louis
     XVIII pour se plaindre. La dmarche n'avait t ni dcide en
     conseil ni ordonne par le roi, et celui-ci comprit la
     ncessit d'un dsaveu formel et de la destitution de son
     ministre. Cette mesure, qui servait merveilleusement les
     passions et les intrts de M. de Villle, dont l'autorit ne
     rencontrerait plus alors d'opposition dans l'avenir, fut
     prise sans le moindre retard, sans aucune explication, et
     tellement, que M. de Chateaubriand l'apprit de la manire la
     plus inopine, un jour de rception aux Tuileries, o il
     s'tait rendu pour faire sa cour au roi. (_Note du duc de
     Raguse._)]

La guerre d'Espagne tait une chose politique et raisonnable dans les
circonstances o on tait plac. Faire disparatre une rvolution sur la
frontire, mettre fin aux intrigues et aux dclamations qui
l'accompagnaient, taient choses prudentes. L'excution devait en tre
facile, car cette rvolution n'tait soutenue que par une trs-petite
fraction du peuple. Sans aucune racine dans les masses, elle tait
combattue par toutes les hautes influences. La maison de Bourbon avait
une bonne occasion de faire un essai de l'arme. Le baptme de sang est
ncessaire  de nouveaux drapeaux,  de nouvelles couleurs; jusque-l
des troupes n'offrent que peu de garantie. On avait senti la ncessit
de s'attacher les chefs de l'arme; mais des faveurs gratuites
produisent des effets tout autres que des faveurs mrites. Celle-ci
apportent avec elles le sentiment des droits. On y a la conviction de la
justice rendue et confiance dans les sentiments de bienveillance
tmoigns. L'arme dsirait sincrement mriter, et lui en offrir le
moyen tait d'une sage politique. Elle reut en effet l'annonce de la
guerre avec une grande joie.

Les mcontents avaient rv une dfection parmi les troupes, et quelques
centaines de rfugis et de gens exalts qui avaient pass la frontire
vinrent planter le drapeau tricolore sur la rive espagnole de la
Bidassoa. J'eus la douleur d'apprendre que Fabvier tait avec eux.
Exaspr par le dbordement de haine dont il avait t l'objet 
l'occasion des affaires de Lyon, poque o il tait encore anim de bons
sentiments et avait de bonnes intentions, il avait fini par se jeter 
corps perdu dans tout ce qu'il y avait de plus hostile au gouvernement.
Il avait t l'un des principaux conspirateurs en aot 1820, et, quoique
acquitt par la Chambre des pairs, il avait vu avec joie une occasion de
nuire. Il se runit donc  cette poigne de Franais qui se dclaraient
les ennemis de leur pays et recommenaient, sans avoir un noble
sentiment  prsenter pour excuse ni un motif louable  faire valoir, la
conduite des migrs, trouve autrefois par eux si criminelle. Fabvier,
plus qu'un autre, tait coupable; car il ne cessait jamais et  tout
propos de professer sa haine contre les trangers et la doctrine qu'il
est criminel de combattre son pays. Il agissait en opposition avec ses
principes au moment mme o ses passions et ses intrts l'y invitaient.
Pauvre humanit!

Une arme de cent mille hommes, commande par le duc d'Angoulme, fut
organise. Le duc de Bellune, alors ministre de la guerre, trs-brave
homme, bon et excellent soldat, du caractre le plus honorable, mais
mauvais administrateur, donna des ordres assez confus, nullement
appropris aux besoins. Leur mauvaise excution en fit ressortir
particulirement l'insuffisance. Les ides les plus bizarres se
prsentaient aux ministres et aux gnraux.  les entendre, il semblait,
en vrit, que la France n'et jamais eu d'arme, et que personne ne
connt l'art d'administrer.

On partait d'emporter des munitions de guerre  raison de huit cents
cartouches par homme, tandis que le plus grand approvisionnement ne
s'lve pas ordinairement au del de cent, dont les deux tiers sont
transports par des attelages rguliers. On voulait transporter avec
soi des fourrages pour la cavalerie, et que sais-je? on montrait une
ignorance incroyable, et on faisait des projets et des raisonnements qui
tenaient de la stupidit. Je dis au duc de Bellune et au gnral
Bordesoulle qui m'en parlrent: Si l'on parvient  faire transporter 
la suite de l'arme soixante cartouches par homme et du pain pour huit
jours, on doit remercier le ciel, et je doute, ajoutai-je, que vos
moyens puissent arriver jusque-l.

Des approvisionnements se formaient; mais, au lieu d'avoir de la farine,
on eut du bl, et les moyens de mouture des environs de Bayonne
n'taient pas en rapport avec les consommations. On plaa des magasins
de fourrages sur un point, et on avait soin de diriger la cavalerie sur
un autre. On omit de passer de bonne heure des marchs pour les
transports, et de s'assurer ainsi des voitures et des mulets de la
frontire. Enfin, au lieu de runir l'arme d'abord sur les bords de la
Garonne, dans des cantonnements larges, pour organiser les divisions et
les en faire partir pour passer  jour fixe la frontire, on les
accumula  Bayonne, o il y eut encombrement.

Les mesures de l'administration avaient t mal prises; elles avaient
t surtout incompltes. Cela parut au grand jour, mais ces torts furent
singulirement augments par les gnraux placs prs de M. le duc
d'Angoulme et particulirement le gnral Guilleminot, son major
gnral, et le gnral Bordesoulle, investi de sa confiance. Ces
gnraux, qui auraient d se considrer comme les sauvegardes de
l'honneur de l'ancienne arme et prouver aux Bourbons, de toutes les
manires, la confiance que mritaient ses chefs, spculrent sur
l'ignorance de M. le duc d'Angoulme. On exagra les besoins, et en mme
temps on prsenta, pour sortir d'embarras, un spculateur attentif, un
homme habile, qui ne manque jamais aux grandes circonstances, et dont la
prvoyance et l'esprit ne sont jamais en dfaut. Ouvrard s'tait empar
de tous les moyens de transport du pays, par des marchs passs
d'avance, chose que l'administration militaire aurait pu faire comme
lui, et il vint les offrir. C'tait un secours pour l'expdition, mais
non pas une ncessit.

Une arme en offensive ne peut vivre avec des magasins et des transports
 sa suite que pendant peu de jours. Arrive  quatre marches de
distance, des rquisitions dans le pays travers peuvent seules la faire
subsister. On tablit le contraire et l'on fit des marchs d'urgence
avec Ouvrard. On le mit en possession de tous les magasins forms par le
ministre, dont la valeur dpassait douze millions, et dont l'emploi ne
pouvait tre fait au profit de l'arme qui entrait en campagne et allait
s'en loigner immdiatement.

L'opinion publique en Espagne tait favorable  l'expdition. Aussi, au
moment o les troupes parurent, des vivres furent apports de toutes
parts. Ouvrard les fit d'abord payer comptant  un prix lev.
L'abondance fit baisser les prix et bientt on ne paya plus qu'avec des
bons. Cette opration, si simple en elle-mme, aurait pu tre faite par
l'administration, car le trsor de l'arme regorgeait d'argent. En
attachant  chaque division un agent de la trsorerie, en payant chaque
jour les bons dlivrs la veille, l'arme tait assure de ne manquer de
rien, et le pays tait content et satisfait.

Je le rpte, la moindre rflexion dmontre qu'une arme stationne, ou
en retraite, peut seule vivre par des magasins. Dans l'offensive, des
ressources locales doivent satisfaire  ses besoins. Dans un pays
ennemi, ces rquisitions sont faites comme impt; en pays ami  titre
d'avances. Dans la circonstance et ayant de l'argent, il fallait payer
directement, et non au moyen d'un intermdiaire qui payait  vil prix ou
ne payait pas, tandis que lui-mme tait pay  des prix exorbitants.
Mais les entourages de M. le duc d'Angoulme n'y auraient pas trouv
leur compte.  la solde d'Ouvrard, et pays par lui pour fasciner les
yeux de leur chef, ils ne ngligrent rien pour remplir cette tche
facile. Le prince fut donc tromp et dupe. On ne doit pas s'en tonner
ni trop l'en blmer; mais on peut lui reprocher d'avoir pris fait et
cause pour les fripons qui l'entouraient avec une obstination
incroyable, quand, la voix publique les avant accuss, le roi nomma une
commission pour faire une enqute. Cette commission, compose des hommes
les plus honorables et les plus capables de la Chambre des pairs, amena
un rsultat concluant. Les torts d'une administration prodigue et
corrompue furent dmontrs, et le duc d'Angoulme ne pardonna jamais au
marchal Macdonald, prsident de la commission, d'avoir fait connatre
la vrit.

Les gnraux Guilleminot et Bordesoulle furent poursuivis par l'opinion.
On leur conseilla de demander  la Chambre des pairs d'tre mis en
jugement. Ils hsitrent longtemps, craignant d'tre pris au mot. Enfin,
cette dmarche ayant t faite, tout fut bientt assoupi.

M. le duc d'Angoulme acquit de la popularit pendant cette campagne et
montra un caractre qui l'honora. Le gnral Guilleminot ayant t
choisi pour tre son major gnral, le parti ultra-royaliste murmura. On
voulut effrayer le prince par les opinions supposes  ce gnral, qu'on
essaya mme de compromettre. On fit partir par la diligence une malle
remplie de cocardes tricolores,  l'adresse d'un de ses aides de camp.
Cet envoi, qui fut dnonc en mme temps, et sans doute par ceux qui
l'avaient fait, fut arrt  la barrire. Grand clat, grand scandale,
grands cris; courrier expdi par le duc de Bellune pour faire arrter
cet officier; proposition de remplacer le gnral Guilleminot, et voyage
du duc de Bellune  Bayonne dans l'intention d'tre son successeur. M.
le duc d'Angoulme vit le pige, et, il faut en convenir, le pige tait
grossier. Il dit que, puisque, quinze jours auparavant, on avait cru le
gnral Guilleminot capable et digne de sa confiance, il devait en tre
de mme encore en ce moment, et il avana l'officier contre lequel on
avait dirig cette misrable intrigue. Cette conduite sage et ferme
leva dans l'opinion M. le duc d'Angoulme et fit penser qu'on pouvait
s'attacher  lui.

L'arme une fois en mouvement, ce prince se plaa au milieu des troupes,
marcha  la tte des colonnes et se fit garder par les troupes de ligne,
de prfrence aux gardes du corps et  la garde royale. Enfin il fit 
propos et noblement tout ce qui convenait pour se populariser.

On connat cette campagne. Nulle part l'arme ne trouva la moindre
rsistance. On clbra beaucoup le premier coup de canon, tir  la
frontire contre un petit nombre de Franais rassembls autour du
drapeau tricolore. L'on parla avec trop d'loges d'une fidlit qui ne
pouvait tre mise en doute, en pareille circonstance. On eut l'air de
mettre en parallle cette dispersion de quelques centaines de pauvres
diables sur un territoire tranger avec les vnements de 1815 et la
rencontre de Napolon aprs son dbarquement  Cannes, quand il se
prsentait lui-mme  des troupes qui taient peu de temps auparavant
sous son autorit et qui taient pleines de ses souvenirs. Le gnral
Valin, commandant l'avant-garde, acquit en cette occasion une sorte de
gloire. Les troupes constitutionnelles se retirrent partout sans
combattre. L'opration, au reste, fut bien conduite. On prit possession
de Madrid. Matre de la capitale, M. le duc d'Angoulme organisa un
gouvernement provisoire, une sorte de rgence, qui,  peine tablie, le
contraria et rendit ses oprations difficiles. Il et t sage de se
dclarer lui-mme rgent, jusqu'au moment de la libert du roi. Sa
qualit de Bourbon lui donnait des droits particuliers  cette dignit.
Il aurait ainsi vit des chocs scandaleux entre les troupes et ceux
qu'elles avaient dlivrs. Le parti perscuteur et avide qui faisait
arrter sous le plus frivole prtexte, et souvent dans le but unique
d'avoir une ranon, n'aurait pas eu d'appui.

Les Corts se rfugirent  Cadix. On les y poursuivit. Les gnraux
Bordesoulle et Bourmont furent chargs du commandement des troupes
diriges sur ce point.  leur arrive il tait facile de s'emparer du
fort du Trocadero, dont la possession donne le moyen d'approcher assez
prs de Cadix pour bombarder la ville; mais les Espagnols, revenus de
leur premire surprise, y mirent des troupes et l'armrent. M. le duc
d'Angoulme arriva avec des renforts, et on disposa tout pour attaquer
ce poste, d'abord avec du canon et ensuite pour l'enlever de vive force.
Cette entreprise russit. Les troupes montrrent de la valeur et
entrrent dans l'eau jusqu'aux paules, sous le feu de l'ennemi. Quelque
mauvaises que fussent les troupes espagnoles, l'entreprise tait hardie,
et le succs honore les soldats qui l'excutrent.

Une circonstance particulire marqua ce fait d'armes. Le prince de
Carignan, dclar hritier du trne de Sardaigne, le mme qui, en 1821,
avait t entran dans un mouvement politique coupable par des
intrigues rvolutionnaires, s'tait dcid, pour expier ses torts, 
venir en personne combattre la rvolution d'Espagne. Il servait dans
l'arme franaise comme volontaire. Il se plaa, lors du coup de main
du Trocadero, avec les grenadiers de la colonne d'attaque, traversa le
bras de mer au gu, soutenant, au moyen de sa haute taille et de sa main
puissante, plusieurs officiers, qui, moins grands que lui, perdirent
pied et taient au moment de se noyer. Il parvint un des premiers sur
les retranchements ennemis. Cette conduite nergique, qui honore celui
qui en est l'auteur, claira sur-le-champ d'une aurole brillante les
marches du trne sur lequel il devait s'asseoir un jour.

La prise du Trocadero fit combler de louanges M. le duc d'Angoulme. Il
mritait certainement quelques loges; mais les flatteurs le placrent 
la tte des grands capitaines. Ils dirent et rptrent qu'il avait
russi l o Napolon avait chou, sottise dont la moindre rflexion
fait voir l'absurdit. Il y eut une mulation incroyable parmi les
flatteurs. Et M. de Chateaubriand fut un des premiers qui contriburent
puissamment  enivrer M. le duc d'Angoulme, qui finit par se croire
rellement un grand gnral. Il finit par s'imaginer qu'il avait fait la
guerre, lorsqu'il n'avait fait que marcher contre des troupes qui se
retiraient toujours  la seule vue de la poussire de sa cavalerie. Cela
ressemblait plus  une chasse qu' toute autre chose. Les rcompenses
furent prodigues. Il tait bon d'en donner quelques-unes; mais on ne
mit aucune rserve dans leur distribution. Les intrigants furent
encourags. On faisait des rcits solennels des moindres rencontres.
L'on en vint jusqu' rendre compte de prtendus combats, o pas un seul
homme ne s'tait trouv, pour demander des grces qui furent accordes.

Une fois le roi Ferdinand en libert et replac sur son trne, M. le duc
d'Angoulme rentra en France, ramenant avec lui la plus grande partie de
l'arme et ne laissant  Madrid qu'un corps d'occupation.

Je le rpte, cette expdition fut bien conduite et elle mrite des
loges; mais aussi les difficults taient nulles. Elle fut un grand
vnement par l'esprit qu'elle donna aux troupes. Ds ce moment, les
Bourbons eurent une arme. Pour peu qu'ils eussent gouvern avec
sagesse, rien n'aurait pu les renverser. Leurs ennemis les plus ardents
n'en concevaient alors ni la possibilit ni l'esprance.

Je ne veux pas quitter cet article de la guerre d'Espagne, en 1823, sans
entrer dans quelques dtails sur les intrigues de toute nature qui se
sont lies  cet vnement. L'expdition fut rsolue, ainsi que je l'ai
dj dit, au congrs de Vrone, et la France fut charge de l'excuter
au nom de toute l'Europe. Mais, l'opration  peine commence, les
fautes politiques d'un ct, et le mauvais vouloir de plusieurs de ceux
qui l'avaient conseille et demande, semblaient crer  plaisir des
obstacles  ses succs.

M. le duc d'Angoulme avait trois partis  prendre. Il pouvait traiter
l'Espagne en pays conquis, ne fonder ses actes que sur les droits de la
conqute, au titre de gnral de l'arme franaise, jusqu'au moment o
Ferdinand, mis en libert, serait remont sur son trne et aurait repris
les rnes du gouvernement.

Il pouvait aussi, en sa qualit de Bourbon, se dclarer rgent pendant
l'interrgne, et il pouvait enfin tablir une rgence compose de
nationaux.

C'est  ce dernier parti qu'il s'est arrt, et il tait le plus
mauvais; car c'tait appeler, dans la mission sainte qui lui tait
donne de rtablir l'ordre dans le pays, le concours des passions
espagnoles, qui, aveugles et ardentes de leur nature, accompagnes
toujours d'un fol orgueil, faisaient natre mille complications plus
funestes les unes que les autres. Il arriva, ce qu'il aurait d prvoir,
que les mmes Espagnols, que la Rvolution avait mats et soumis, ne
voulurent plus compter pour rien ceux qui venaient de leur rendre la
libert et sous l'appui desquels ils respiraient. Non-seulement ils ne
montrrent aucune dfrence pour l'autorit franaise, mais encore ils
devinrent une puissance rivale qui lutta contre elle avec la prtention
de l'galit. Ainsi les actes qu'une politique sage avait commands, les
traits sous l'empire desquels la pacification s'tait opre, et que le
gnralissime avait revtus de son approbation, furent fouls aux pieds
par les rgents insenss.

Une nation, rvolte et en armes, capitule quand elle se soumet. Elle ne
se rend pas  discrtion. Les armes qu'elle a leves ne peuvent pas
tre proscrites en masse. Si on veut la destruction de tout ce qui s'est
soulev, on ternise la guerre, dont les allis librateurs soutiennent
seuls le poids. Enfin les questions capitales doivent tre dcides par
une politique sage et gnreuse, et non par des passions populaires.

Il arriva cependant que la rgence donna des ordres absolument opposs 
ceux du duc d'Angoulme, et que ceux qui avaient mis bas les armes  la
suite d'un trait et d'une amnistie rgulire, comme les troupes de
Ballesteros, furent poursuivies, incarcres, dpouilles et fusilles.
Bien plus, les passions politiques servirent souvent de masque  une
cupidit honteuse; et tel individu ne fut arrt que pour tre mis 
contribution quand on lui ouvrait les portes de sa prison.

Mais c'tait une grande insulte faite  l'arme franaise, et ces fautes
allaient ressusciter des troubles qu'il tait important d'empcher de
natre. M. le duc d'Angoulme le sentit et se dcida  rendre
l'ordonnance d'Anduxar, devenue fort clbre, contre laquelle quelques
personnes ont beaucoup cri, mais qui tait imprieusement commande par
la ncessit, la raison, la justice et la dignit de l'arme franaise.

Un de ceux qui l'ont le plus ouvertement critique est le prince de
Metternich. En cela on peut supposer, avec quelque fondement, qu'il
regrettait seulement de voir cesser une partie des embarras de l'arme
franaise, et que, jaloux de ses succs, il voulait rendre sa tche
presque impossible. On en sera convaincu quand on saura qu'au
commencement de l'expdition il avait dcid le roi de Naples  demander
la rgence pendant l'interrgne, et qu'il avait soutenu cette prtention
de tout son pouvoir. Ainsi ce n'tait pas assez,  leurs yeux, pour
l'arme franaise, de rencontrer les obstacles de toute nature que le
pays, l'esprit du peuple espagnol, ses passions, son ignorance et son
orgueil insens devaient lui crer  chaque pas, il fallait encore y
ajouter ceux qui natraient de l'autorit et du concours d'un rgent
tranger  l'arme, ignorant les affaires du pays, et dont le pouvoir
aurait t exerc par l'ambassadeur de Naples  Paris, le prince de
Castelcicala, l'homme le plus intrigant et le plus brouillon qui ft
jamais.

M. le duc d'Angoulme revint  Paris; il y fit une entre solennelle.
Toutes les troupes taient sous les armes. Il vint trouver le roi, qui
l'attendait aux Tuileries sur le balcon de l'horloge, du ct du jardin.
Les troupes dfilrent. tant de service  cette poque, c'est moi qui
lui fis les honneurs de cette journe.

La sant de Louis XVIII allait, depuis une anne, en dcroissant d'une
manire rapide. Tout faisait prsager sa fin prochaine.
L'affaiblissement de ses facults et l'influence de madame du Cayla
avaient contribu  mettre Monsieur dans les affaires. Ce prince finit
par gouverner tout  fait, de manire qu'au moment o il monta sur le
trne rien ne fut chang; et cependant il se manifestait des esprances
vagues qu'une nouvelle direction allait tre donne  la marche du
gouvernement.

La mort de Louis XVIII est un des spectacles les plus admirables dont
j'aie jamais t tmoin. Son courage, sa rsignation, son calme, furent
extraordinaires. Il envisagea sa fin sans inquitude et sans terreur. Il
la vit arriver sans montrer la moindre faiblesse. Je ne puis exprimer
l'impression que je ressentis dans ce temps. Louis XVIII n'avait pas
pour soutien les ides religieuses, si consolantes  l'heure suprme; il
n'prouvait pas cette foi vive qui cr des esprances au moment o tout
est prt  nous chapper. Il pratiquait rgulirement les devoirs de la
religion, plus comme chose d'exemple et d'tiquette que comme un voeu de
son coeur et une conviction de son esprit. Son affaiblissement
progressif lui annona, longtemps d'avance, l'approche du terme de sa
vie. Cette vue si prodigieuse s'teignait et lui faisait pressentir les
tnbres prtes  succder  la lumire. Il voulut tre mis dans le
secret de sa fin, et questionna Portal, son premier mdecin. Il lui
demanda si ses derniers moments seraient accompagns de beaucoup de
souffrances et d'un long sjour dans son lit. Portal refusa de rpondre
et rejeta bien loin l'ide de sa fin. Le roi insista et lui commanda de
rpondre, en ajoutant qu'il savait bien sa mort prochaine. Portal lui
obit et lui dit: Sire, vous souffrirez peu et vous mourrez dans votre
fauteuil si vous le voulez, et, dans tous les cas, vous resterez peu de
temps dans votre lit.--Tant mieux, rpondit le roi; je serai prserv
des surplis de mon frre. Rponse remarquable et qui indique les
limites de sa croyance.

Ce pauvre roi s'affaissa graduellement, et au point d'avoir le corps
courb en cercle et le menton proche des genoux. Sa vie tait presque
teinte. Malgr cet tat de souffrance, il remplissait toujours les
devoirs apparents de la royaut. Il reut, le jour de la Saint-Louis,
les visites d'usage. Ce spectacle faisait mal  voir. Quelle triste
disposition pour clbrer sa fte! Le samedi, 11 septembre, il djeuna
encore avec nous, ou plutt il vint  table occuper sa place accoutume.
On fit de grands efforts pour le relever assez pour lui faire avaler un
verre de vin de liqueur. Ce jour-l fut le premier o il eut des moments
d'absence. Je ne sais ce qu'il fit de dsagrable  madame la duchesse
d'Angoulme. Il revint  lui et, s'en tant aperu, il lui dit, avec un
calme admirable et une douceur anglique: Ma nice, quand on meurt, on
ne sait pas bien ce qu'on fait. Le mme jour, madame du Cayla le vit
pour la dernire fois, et elle ne sortit pas de son cabinet les mains
vides. Elle lui prsenta  signer un ordre d'acheter pour elle l'htel
de Montmorency, situ sur le quai; et lui, aveugle et mourant, apposa au
bas un trait informe, qui fut pris pour une signature rgulire par M.
le duc de Doudeauville, ministre de la maison du roi. Cet htel,
immdiatement achet et pay comptant au marchal Mortier la somme de
sept cent mille francs, devint la proprit de madame du Cayla.

Le roi rpugnait  se mettre au lit. On l'y engagea fortement, et il
rpondit: Ce sera l'avis officiel de ma fin prochaine; alors, jusqu'
ma mort, les spectacles seront ferms et la Bourse en frie. Tout sera
suspendu: c'est une grande chose que la mort d'un roi de France. Il faut
faire en sorte que le fardeau pse le moins longtemps possible sur le
peuple. Il avait dit: Je prvois aller jusqu' jeudi; je pourrai
encore tenir mon conseil le mercredi, et puis ensuite je partirai. Le
dimanche au soir cependant, il se coucha pour ne plus se relever. Le
mardi, vers les deux heures aprs midi, on crut l'agonie arrive, et
tout le monde courut au chteau. Les prtres, remplissant leur office,
se mirent  rciter les prires des agonisants. Il reprit ses sens, et,
ayant entendu l'un d'eux lui dire: Sire, unissez-vous d'intention  nos
prires, il lui rpondit: Je ne croyais pas en tre dj l; mais, peu
importe, continuez! Sa vie se soutint encore pendant la journe et la
nuit du mercredi. Le jeudi,  trois heures du matin, il expira. Il est
impossible de ne pas admirer une fin si courageuse, si calme et si
ferme. Il y a prs de neuf ans, au moment o j'cris, que ce spectacle
s'est offert  mes yeux, et j'en prouve encore de l'motion. Il n'est
pas de grand homme dont la vie ne serait honore par une semblable mort.

Tous les courtisans taient rassembls dans la galerie de Diane. La
famille royale, les prtres, les mdecins et le service de chambre
taient seuls auprs du roi. Au moment o le mdecin, qui tenait le bras
de louis XVIII, eut dclar qu'il avait cess de vivre, madame la
duchesse d'Angoulme se tourna vers Monsieur et le salua roi. Un moment
aprs, le duc Charles de Damas vint, et, les larmes aux yeux, nous dit:
Messieurs, le roi est mort! Peu de minutes aprs, le duc de Blacas
sortit et dit: Messieurs, le roi! et Charles X parut. Sensation
difficile  peindre que celle produite par cette double annonce en si
peu de moments. Le nouveau roi fut entour des charges, et tout, sauf la
personne du roi, se trouva dans l'ordre accoutum. Belle et grande
pense que celle de cette vie non interrompue du dpositaire de la
souveraine puissance! Par cette fiction, il n'y a pas de lacune dans
l'existence de ce pouvoir protecteur de la socit, si ncessaire  sa
conservation.

Le gouvernement tait, par le fait, depuis plus d'une anne, dans les
mains de Monsieur. Ainsi le mme ordre de choses devait continuer, et
cependant il y avait du mouvement dans les figures; on voyait des
esprances natre et des existences plir. Tout le monde accompagna le
nouveau roi dans son appartement, au pavillon Marsan. Il fit connatre
aux ministres qu'il les confirmait dans leurs fonctions. Chacun se
retira et tout rentra dans l'ordre accoutum.

Le roi alla s'tablir  Saint-Cloud; l, il reut les flicitations de
tous les corps de l'tat. Beaucoup de harangues lui furent adresses.
Toutes renfermaient l'expression de l'amour public, et je crois qu'elles
taient sincres; mais l'amour du peuple est, de tous les amours, le
plus fragile et le plus sujet  s'vanouir. Le roi rpondit d'une
manire admirable, avec -propos, avec esprit et avec chaleur. Ses
rponses, peut-tre moins correctes que celles de Louis XVIII, avaient
du mouvement et de l'me; et il est si prcieux d'entendre, chez ceux
qui sont investis de la souveraine puissance, des choses qui partent du
coeur, que Charles X eut un grand succs. Je l'coutai avec soin, et
j'admirai sincrement cette facilit de varier son langage en parlant
des mmes sujets, et de modifier ses expressions suivant le degr
d'minence de l'autorit qui l'avait compliment. Ainsi, au tribunal de
premire instance,  la cour royale et  la cour de cassation, on ne
peut leur parler que de justice, et cependant la rponse adresse  l'un
de ces tribunaux n'aurait pas convenu aux deux autres, tant la mesure
tait observe.

Les obsques du roi eurent lieu suivant les formes de l'tiquette et les
usages consacrs. Elles furent clbres avec magnificence. Toutes les
troupes qui taient  porte furent runies. M. le Dauphin fut charg de
mener le deuil. Chose remarquable! une discussion de prrogative et de
droit s'tant leve entre le grand aumnier et l'ordinaire,
c'est--dire l'archevque, il ne se trouva pas de prtres dans le
cortge funbre du roi trs-chrtien, dans le trajet du chteau des
Tuileries  l'glise de Saint-Denis.

Les restes du roi dfunt forent dposs  Saint-Denis, dans une chapelle
ardente. Pendant quinze jours chacun put s'y rendre pour prier. Enfin
l'inhumation eut lieu. Cette crmonie, dont les circonstances ont
quelque chose de potique et conservent encore l'empreinte du moyen ge,
mrite d'tre raconte avec dtail.

Tout rappelle, dans cette occasion, l'origine des souverains, autrefois
chefs militaires, menant les nations  la guerre et combattant  leur
tte. Tout ce qui composait l'armure ou l'ornement de bataille d'un
chevalier se trouvait runi et tait cens avoir t  l'usage personnel
du roi. On y avait joint les symboles de la puissance publique. Ainsi,
depuis les perons jusqu'au heaume du roi, depuis sa lance jusqu'
l'pe de France et le drapeau de France, tout tait port par des
individus de la cour, dsigns  cet effet. Ces objets divers furent
ports processionnellement dans le cortge.  une certaine poque de la
crmonie, le chef des hrauts d'armes appela successivement chaque
individu en ces termes: Monsieur le..., apportez les brassards (ou tout
autre objet) du roi. Celui qui en tait charg sortait de sa place,
faisait huit rvrences, et jetait dans le caveau ce dont il tait
porteur. Le drapeau du 1er rgiment de la garde royale tait plac entre
mes mains.

Comme le pays ne meurt pas, deux insignes, destins  reprsenter sa
puissance, le drapeau et l'pe de France, sont appels les derniers,
s'inclinent sur la tombe sans y tre prcipits, et se relvent aprs
que le nouveau souverain a t proclam aux cris de _Vive le roi!_

M. de Talleyrand portait le drapeau de France. J'ignore si sa charge de
grand chambellan lui donnait cette prrogative. S'il en tait autrement
et s'il a t dsign par un choix spcial, on aurait pu le confier 
quelqu'un qui aurait sembl mieux garantir sa conservation.

Cette crmonie des funrailles d'un roi de France, dont peu de
personnes vivantes avaient t tmoins, eut un grand effet; car,
quoiqu'elle soit loigne de nos moeurs, elle a quelque chose de
symbolique qui peint la socit et indique les bases sur lesquelles elle
est fonde. Un magnifique catafalque tait plac dans l'lise; mais sa
forme lgante et la nature de ses ornements ne rappelaient pas assez
une crmonie funbre. Tels furent les derniers soins dont Louis XVIII
fut l'objet.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE VINGT-DEUXIME.




LYON EN 1817, PAR LE COLONEL FABVIER.

Ayant fait les fonctions de Chef d'tat-Major du Lieutenant du Roi dans
les septime et dix-neuvime divisions militaires[18].

     [Note 18: Les vnements de Lyon, quelque peu loigns de
     nous par la date, sont tellement oublis, que nos lecteurs
     seront sans doute bien aises d'en trouver une relation un peu
     plus tendue dans l'extrait que nous insrons ici. (_Note de
     l'diteur._)]

... Les vnements qui s'taient passs  Lyon et dans quelques
communes voisines, le 8 juin, avaient t prsents au gouvernement
comme le rsultat d'une conspiration aussi vaste dans son plan que grave
dans son objet et atroce dans ses moyens.

Il ne s'agissait de rien moins que de renverser le gouvernement aprs
avoir immol les autorits et livr au meurtre et au pillage la demeure
de tous les vrais royalistes. Des bandes nombreuses, disait-on, taient
partout organises; des armes leur avaient t distribues; des sommes
considrables consacres  leur solde; elles avaient des chefs audacieux
et entreprenants, et ce n'tait l qu'une des ramifications d'un plan
immense qui n'embrassait pas seulement les dpartements environnants,
mais la France entire, qui se liait avec les mouvements de Lisbonne,
avec la rvolution de Fernambouc.

Cependant on apprenait, par les rapports mmes, que ces bandes
nombreuses n'avaient paru nulle part. Vingt gendarmes et quelques
chasseurs des Pyrnes avaient suffi pour maintenir le calme ou pour le
rtablir partout o il avait t un instant troubl; la ville de Lyon
n'avait t tmoin d'aucun mouvement, aucun membre du prtendu comit
directeur n'avait t arrt; quelques malheureux paysans avaient t
seuls surpris dans leurs villages, s'agitant sans chef et sans but
dtermin.

Le gouvernement dut s'tonner en comparant de pareils rsultats avec
les suppositions qu'on vient de lire sur l'importance, la ralit et les
causes du mouvement. Ses doutes s'augmentrent  l'arrive des documents
officiels envoys par un fonctionnaire dont le dvouement  la cause
royale avait t prouv d'une manire clatante dans des circonstances
difficiles.

Mais ce tmoignage isol ne pouvait effacer les assertions unanimes des
autres autorits. Celles-ci donnaient d'ailleurs, chaque jour, un
nouveau poids  leurs accusations en dnonant de nouveaux complots, en
se disant sur la trace d'autres conspirateurs, en multipliant les
arrestations. La cour prvtale venait encore jeter dans la balance le
poids de ses arrts sanguinaires; le fatal tombereau parcourait
lentement les communes qui entourent Lyon; au moment mme o la hache
faisait tomber les ttes de quelques malheureux, elle menaait les jours
d'un plus grand nombre; des horreurs sans cesse renaissantes semblaient
ainsi destines  couvrir les traces des premires horreurs, et la
vrit devenait  chaque instant plus difficile  dcouvrir.

Toutefois, au milieu des incertitudes o le jetaient des avis
discordants, le gouvernement apprenait que le dpartement du Rhne tait
livr  la plus grande terreur; que des soldats gars traitaient les
paisibles citoyens des campagnes comme les habitants d'une ville prise
d'assaut; que les agents des autorits leur livraient une guerre plus
terrible encore, et qu'il tait  craindre que bientt, lasse de sa
rsignation, la population, rellement rvolte, ne se ft elle-mme
justice de tous les excs dont elle tait victime.

C'est au milieu de ces graves circonstances que le marchal duc de
Raguse a t envoy dans les septime et dix-neuvime divisions, avec
les titres et les pouvoirs de lieutenant du roi. Il arriva le 3
septembre  Lyon.

Il prouva d'abord, pour connatre la vrit, les mmes embarras qui
avaient arrt le gouvernement. Les principales autorits fournissaient
des relations si uniformes, elles paraissaient encore si alarmes des
dangers terribles qu'elles avaient conjurs, disaient-elles; elles
citaient un si grand nombre de faits, se prvalaient de tant de
rvlations, se louaient si vivement de leur dvouement et de leur
nergie, attaquaient enfin le tmoignage et l'opinion du fonctionnaire
qui s'levait contre elles par des imputations si graves en apparence,
qu'il fallut croire un moment que la conspiration n'tait que trop
relle, que la France leur devait des actions de grce, et que tout le
mal qu'elles avaient fait avait t un mal ncessaire.

Mais,  mesure qu'il lui fut permis de sortir du cercle troit dans
lequel il avait t renferm pendant les premiers jours; lorsqu'il eut
donn accs auprs de lui  tout ce que Lyon offrait de citoyens
respectables par leur fortune, leurs lumires, leur industrie, leur
caractre ou leur conduite, la situation terrible de cette ville et les
vnements qui l'y avaient plonge s'offrirait  lui sous un jour bien
diffrent. Il s'imposa alors l'obligation de tout voir par lui-mme: les
nombreuses procdures de la cour prvtale furent droules et examines
avec soin; tous ceux qui pouvaient donner des renseignements utiles
furent interrogs. Il ne tarda pas ainsi  se mettre au courant de ce
qui se passait encore,  apprendre ce qui s'tait fait avant son
arrive, et bientt le rapprochement du prsent et du pass prsenta
d'abord la pnible conviction que des ennemis du repos de la France,
abusant sans doute de la faiblesse et de l'erreur des principaux chefs
de l'autorit, s'taient empars du pouvoir et qu'ils s'en servaient
pour livrer  la plus trange perscution tout ce qui ne partageait ni
leurs principes ni leurs intrts.

La ville de Lyon et les communes qui l'entourent avaient vu renatre
pour elles le rgime de 1793. Comme alors, les hommes qui avaient le
pouvoir proclamaient que la terreur seule pouvait le faire respecter, et
n'agissaient que trop bien en consquence de ce principe; comme alors,
la haine avait pris la place de la justice, et tous les moyens
paraissaient lgitimes pour craser ceux qu'on regardait comme des
ennemis. Dans ces derniers temps, on ne frappait les victimes qu'aprs
les avoir trompes, et la violence n'tait que le dernier terme des
combinaisons les plus rvoltantes.

Une foule d'agents parcouraient la ville et les campagnes,
s'introduisaient dans les cabarets et jusque dans les maisons
particulires, y prenaient le rle d'un mcontent, exhalaient les
plaintes les plus vives contre l'autorit, annonaient des changements,
des rvolutions, et, s'ils arrachaient un signe d'approbation  de
malheureux citoyens presss par la misre ou tourments par mille
vexations, ils s'empressaient d'aller les dnoncer et recueillir te prix
de leurs infmes stratagmes.

Les procdures de la cour prvtale ont attest l'emploi de ces moyens
odieux; mais l'excs mme avec lequel on s'y livrait les a bientt
rendus publics. Chacune des autorits ayant ses moyens de police  part,
 chaque instant ces vils instruments se rencontraient sans se
connatre, s'attaquaient avec une gale ardeur, et bientt le moins
diligent, dnonc par l'autre, expiait un moment sous les verrous son
infamie. Il fallait alors dcliner sa mission: l'autorit intervenait
pour rclamer son agent; le prisonnier disparaissait et allait ailleurs
chercher une nouvelle proie ou prparer un nouveau scandale.

 l'aide de ces nombreux dlateurs, les prisons regorgeaient de
victimes entasses avec un tel dsordre, que la lecture seule des
registres d'crou prouvait  quel point tait port le mpris des lois
et de l'humanit. Indpendamment de celles que la procdure ordinaire
plaait sous la main de la cour prvtale, on voyait encore dans les
caves de l'htel de ville des centaines de malheureux, victimes de
vaines terreurs ou de funestes conseils; et l, ces malheureux, privs
de tous soins comme de tout secours, attendaient des mois entiers la
faveur d'tre interrogs; et tel, qui ne l'a t qu'au bout de
quatre-vingt-deux jours, a fini par tre acquitt. L'arbitraire tait
port dans toutes les parties de l'administration. Les autorits
municipales prenaient des arrts contraires aux lois et condamnaient 
l'emprisonnement pour des faits qu'aucune loi ne considre comme des
dlits.

Un aussi funeste exemple ne pouvait manquer d'tre suivi par les maires
des communes rurales: aussi voyait-on plusieurs de ces fonctionnaires,
oubliant leurs devoirs et mprisant toutes les lois, administrer leurs
communes d'aprs leurs passions, imposer des amendes, des corves, et
tel d'entre eux, pour satisfaire sa haine, disposer des proprits
particulires sur le plus vain prtexte, et, par les insultes les plus
graves, exciter le mcontentement de ses administrs.

Lorsque les magistrats s'abandonnaient ainsi  leurs passions sans
rserve et sans pudeur, il est facile de pressentir  quels excs se
livreraient ceux qui taient appels  excuter leurs ordres.

Des colonnes mobiles parcouraient les campagnes, imposaient
arbitrairement telle commune  leur fournir, non pas seulement des
vivres qui ne leur taient pas dus, mais des effets d'habillement.

Des dtachements chargs de protger de cruelles excutions ont ajout
 l'horreur de ce spectacle, en insultant, en maltraitant les femmes et
les enfants que la terreur n'avait pas fait fuir de leur domicile,
l'pouse qu'on venait de rendre veuve, la mre dont on venait de frapper
l'enfant.

Et, lorsqu'un cri d'indignation gnrale a forc de livrer les
coupables  la svrit des lois, elles n'ont pu les atteindre, et c'est
la terreur qu'ils avaient rpandue qui assurait leur impunit[19].

     [Note 19: Le capitaine Darillon, qui commandait 
     Saint-Genis-Laval le dtachement dont je viens de rappeler la
     conduite, acquitt par le conseil de guerre, tait rest dans
     les rangs de son rgiment, malgr les instantes demandes du
     corps d'officiers, et ce n'est que quelques jours aprs
     l'arrive de M. le marchal de Raguse qu'on a obtenu son
     renvoi.

     Condamn en l'an XI comme parricide, le sieur Darillon
     s'tait rfugi en Espagne, d'o il est rentr en France, 
     la suite de l'arme anglaise, en 1814.]

Ce n'tait pas seulement au milieu des campagnes que les lois et
l'humanit, plus respectable encore, taient foules aux pieds par des
hommes indignes de porter l'habit de soldat; au milieu mme de la ville
de Lyon, sous les yeux de leurs chefs, ils prodiguaient l'insulte et
l'outrage.

Pendant notre sjour dans cette ville, un soldat, plac en sentinelle
prs d'une prison, lche son coup de fusil  bout portant sur un
malheureux qui,  travers les barreaux de sa fentre, leur reprochait
les attentats de Saint-Genis-Laval. Au bruit de l'explosion la garde
accourt, et, sans attendre l'ordre de son chef, fait feu sur les
infortuns qui s'empressaient autour de leur camarade mourant. Deux sont
blesss  ses cts; l'officier du poste, traduit devant un conseil de
guerre avec les soldats, a invoqu pour leur dfense l'usage suivi
jusqu'alors. Jusqu' prsent, disait-il, on a tir dans les prisons
presque journellement. Et cette horrible justification, qui n'et d
servir qu' livrer  la justice d'autres coupables, a suffi pour sauver
ceux-ci[20]. En vain les nombreuses irrgularits de ce jugement ont t
dnonces au conseil de rvision; on n'en a retir que la triste
certitude que, dans l'tat o se trouvaient les choses  Lyon, ce
n'tait plus la justice impartiale, mais l'aveugle et froce esprit de
parti qui dpartissait les peines et les absolutions, et nous verrons
bientt si les arrts de la cour prvtale taient faits pour affaiblir
cette conviction.

     [Note 20: En effet, on a appris que, depuis six semaines,
     la mme chose tait arrive quatre fois, et qu'un dtenu
     avait t tu roide  la prison de Roanne, sans qu'on et
     fait aucune recherche.

     Le jugement repose sur une prtendue consigne verbale que le
     lieutenant gnral commandant la division disait avoir
     retire, et que plusieurs chefs de ce poste dclarent
     cependant avoir reue.]

Ici je nglige une foule de dtails qui ajouteraient  l'horreur de la
situation de cette malheureuse contre  l'poque de l'arrive du
marchal. Je ne parle pas des patrouilles commandes et volontaires
parcourant la ville  chaque instant du jour et de la nuit, aprs avoir
charg publiquement leurs armes. Je ne dis pas que chaque jour, depuis
un an, des visites domiciliaires, excutes avec plus de brutalit qu'on
ne peut en supposer, allaient rpandre l'effroi dans les asiles les plus
respectables, dans les familles les plus honores. Je ne rends pas
compte des circonstances du dsarmement opr; je ne dis pas que tel
habitant, aprs avoir abandonn les armes qu'il avait rellement, tait
oblig d'en aller acheter un plus grand nombre pour les livrer encore,
parce qu'il avait plu aux agents de l'autorit de fixer la quantit
qu'il tait prsum possder. Je ne dis pas que la perscution contre
les officiers  demi-solde avait t pousse  l'excs le plus
inconcevable; que, dans certaines communes, ils avaient reu l'ordre de
dposer jusqu' leurs pes; que nulle part ils ne pouvaient se
prsenter en uniforme, ni paratre au spectacle et au caf plus de deux
ensemble sans s'exposer  tre insults et dnoncs.

Il serait trop long aussi de raconter les destitutions pour cause
d'opinion, de parler des femmes et des enfants jets dans les cachots
pour les forcer  indiquer l'asile de leur poux et de leur pre.

Le tableau rvoltant dont je viens de tracer une lgre bauche devait
bien faciliter l'explication des vritables causes de l'vnement qui
avait servi de prtexte  d'aussi terribles reprsailles. En voyant des
magistrats se livrer tout entiers  l'esprit de perscution dans un
moment o le besoin de concilier et de ramener les coeurs se faisait si
vivement sentir, n'tait-il pas naturel de souponner ou leur tmoignage
ou leur jugement  propos des faits sur lesquels la perscution tait
fonde.

L'examen de ces faits eux-mmes vint bientt renforcer ces soupons. Je
crois qu'il est difficile de les connatre et de douter encore.

Il est  remarquer qu'antrieurement au 8 juin, toutes les fois que des
bruits de conspiration ont circul, que des agitations sont devenues
probables, des agents des autorits ont t arrts comme fauteurs de
ces bruits ou de ces mouvements.

Cette observation est justifie par ce qui s'est pass  l'poque de la
prtendue conspiration du 22 octobre 1816. Il fut alors constat que le
rvlateur n'tait autre chose qu'un agent de la police militaire, et
qu'il avait lui-mme organis le complot par lui dnonc.

Aux mois de novembre et de dcembre c'taient encore des instruments de
la mme autorit qui fomentaient des troubles.

Au mois de fvrier, l'agitation devnt plus sensible, parce que la
misre sans cesse croissante de la classe ouvrire les rendait plus
susceptibles de recevoir les impressions funestes qu'on cherchait  leur
faire prendre. C'est ds cette poque qu'on entendit parler
d'enrlements secrets.

Le lieutenant de police fit alors arrter plusieurs individus qui lui
taient signals comme coupables de ces menes. Parmi eux se trouva le
nomm Brunet, ancien facteur de la poste. Il ne nia pas la part qu'il
avait prise aux enrlements; mais il fut rclam comme agent de police
militaire, et  ce titre mis en libert.

Au mois de mai, ce fut le sieur Cormeau, capitaine de l'ex-garde, qui
fut pris en flagrant dlit. Mais, comme le sieur Brunet, il dclara
qu'il n'avait fait qu'excuter les ordres de l'autorit suprieure.

Ce qui est remarquable, c'est qu' chacune de ces poques l'arrestation
de ces divers agents ne manquait jamais d'tre suivie d'un calme
profond, comme pour mieux attester que l'agitation tait leur ouvrage.

Nous voici arrivs au 8 juin. Je supprime une foule de dtails pour
n'offrir ici que les faits les plus importants.

Voyons d'abord par quels effets s'est manifest ce complot immense qui
devait, ce jour-l, clater  la fois dans Lyon et dans toutes les
communes environnantes; entraner sur cette ville la population presque
entire des campagnes, arme et enrgimente, pour s'y runir avec des
bandes non moins nombreuses, qui s'taient dj rparti les divers
postes qu'il s'agissait d'enlever en plein jour en bravant une garnison
nombreuse et dvoue aux ordres de ses chefs.

Il est constant que Lyon n'a pas t tmoin, le 8 juin, de la plus
lgre tentative. Pas un seul homme n'a t arrt les armes  la main.
Un ouvrier a t saisi  la barrire, se dirigeant hors de la ville et
portant des cartouches; mais cet homme a affirm sur-le-champ que le sac
qui les contenait,  son insu, venait de lui tre confi, une minute
auparavant, par un individu qui devait le reprendre une minute aprs;
mais la barrire par laquelle il sortait ne conduisait  aucune des
communes en rvolte, et enfin, dans aucun cas, cette circonstance
n'empcherait de conclure que la ville est reste trangre au mouvement
dans lequel elle devait jouer un si grand rle.

Qu'est-il arriv dans les campagnes? Des communes qui entourent Lyon,
onze seulement ont entendu sonner le tocsin, et, sur ces onze, quatre
sont places prcisment  l'oppos des autres, et, par consquent, 
une distance qui ne leur permettrait ni de se runir ni de se secourir
mutuellement.

Et combien d'hommes croit-on que le tocsin ait rassembls dans ces onze
communes? Deux cent cinquante en tout, parmi lesquels soixante seulement
taient bien ou mal arms, mais sans munitions, et dont un grand nombre
est accouru avec des seaux, croyant tre appel pour teindre un
incendie[21].

     [Note 21: Ceux de Millery.]

Cette faible troupe a-t-elle du moins cherch  se runir et s'est-elle
dirige sur Lyon? Deux communes seulement ont vu quelques-uns de leurs
habitants sortir du territoire; partout ailleurs on s'est
tumultueusement assembl dans l'intrieur des villages pour se disperser
aprs quelques cris sditieux et quelques voies de fait qui n'ont cot
la vie  personne.

Tous ces faits sont constats par les procdures diriges contre ces
malheureux par la cour prvtale.

Ce simple aperu suffirait peut-tre pour nous montrer cette prtendue
conspiration comme la suite des combinaisons perfides, heureusement
djoues au mois d'octobre, au mois de novembre, au mois de fvrier, au
mois de mai prcdents. Ne semblerait-il pas, en effet, que tout avait
t dispos de manire  fournir un prtexte  la haine, un levier 
l'ambition, sans faire cependant courir de danger rel aux spculateurs?

Mais ces considrations dj si puissantes ne prennent-elles pas plus
de poids encore lorsqu'on rapproche de ces faits quelques circonstances
non moins remarquables; lorsque l'on considre que, d'aprs leur propre
aveu, les autorits taient instruites depuis plusieurs jours, et
surtout ds le 7 juin, que le complot devait clater le lendemain au
soir; et cependant, ni le 7 juin ni le 8 au matin, il n'a t pris de
leur part aucune mesure pour prvenir le mouvement des campagnes.

Lorsqu'on trouve encore, parmi les plus ardents moteurs de l'meute,
des agents de l'autorit;

Lorsqu'on voit que le nomm Brunet, le mme homme qui, arrt au mois
de fvrier comme coupable d'enrlement sditieux, avait t mis en
libert en qualit d'agent de police militaire,  t saisi de nouveau
comme l'un des hommes qui avait prch l'insurrection avec le plus
d'audace; lorsqu'on sait que ce misrable, relch bientt aprs par un
ordre du prvt, arrt de nouveau par celui du lieutenant de police, a
t dfinitivement largi d'aprs une dclaration crite d'un adjudant
de place, portant que Brunet n'a rien fait que par ses ordres;

Lorsqu'il est constant que presque tous ceux qui avaient affect de se
mettre  la tte du mouvement ont disparu sans qu'on ait fait aucune
dmarche pour faire tomber sur eux les rigueurs dont on a accabl les
malheureux paysans qu'ils avaient gars ou tromps;

Lorsqu'on voit les vnements qui ont suivi le 8 juin empreints du mme
caractre que ceux qui l'ont prcd.

Le gouvernement, on s'en souvient, averti par les rapports du
lieutenant de police, avait manifest quelques doutes sur les causes et
l'importance du complot. Si, ds lors, le calme et subitement succd
au court orage qui venait de gronder pendant quelques heures dans
quelques communes rurales, il et t difficile d'chapper  la
manifestation de la vrit. On sentit le besoin de le faire gronder
encore pour convaincre de sa ralit, et il faut convenir qu'il y a
lieu de s'tonner qu'une semblable conduite n'ait pas rendu ce
dpartement le thtre d'une pouvantable catastrophe.

Si l'on se rappelle, en effet, les horreurs commises, les actes
arbitraires, les vexations, les insultes dont on a accabl une
population gnreuse; si l'on fait attention que ces perscutions
frappaient des hommes que la stagnation du commerce, que la misre,
qu'une administration malfaisante, excitaient au mcontentement; si l'on
considre qu'avant l'arrive du marchal ces hommes semblaient
abandonns par le gouvernement lui-mme, mal instruit des faits,  la
haine de leurs ennemis et ne pouvaient attendre leur dlivrance que de
leur dsespoir, pourrait-on assez admirer leur longanimit, assez louer
le sacrifice gnreux qu'ils ont fait pendant si longtemps de leurs trop
justes ressentiments?

Eh bien, pour se faire une ide de cette admirable conduite, il faut
connatre les piges affreux qu'on a sems partout sous les pas de ceux
dont on avait exaspr les esprits.

Le moyen le plus frquemment employ, et le plus dangereux sans doute,
tait d'indiquer des points de ralliement, de rpandre le bruit d'une
conspiration gnrale, de placer  sa tte des gnraux renomms par
leur bravoure et par la haine qu'on leur suppose contre le gouvernement
actuel.

Ds la fin du mois de juin, on entendit rpter partout que les
mcontents, dsesprs de n'avoir pu se runir le 8 juin, allaient
tenter une nouvelle attaque. On annonait surtout, pour un jour fixe, un
mouvement  Tarare et dans les communes environnantes; les forts
voisines reclaient, disait-on, un grand nombre de rvolts: un agent du
gouvernement, qui a visit cette fort dans le plus grand dtail, n'y a
trouv que deux mendiants et un vagabond.

Un nomm Five, dit Champagne, est arrt comme l'un des provocateurs
de ces troubles; il avoue qu'il a reu une mission d'un particulier
connu.

 l'instant les bruits cessent, et Tarare est tranquille.

Quelques jours aprs, des bruits plus intenses circulent dans la ville
et dans les campagnes; c'est dcidment le 25 aot que les
rvolutionnaires ont assign pour se livrer au massacre et au pillage,
et renverser le gouvernement. Le nomm Blanc, arrt au moment o il se
rendait  Villefranche, pour y suivre des oprations, se dclare agent
de l'autorit. Sur son carnet taient inscrits comme conspirateurs
dix-huit habitants des plus respectables de Villefranche, avec lesquels
il prtendait avoir assist  une runion sditieuse; interrog et
confront, il avoue qu'il n'en a vu aucun, et que ces noms lui ont t
fournis chez un fonctionnaire public de cette ville.

Le bruit de cette prtendue insurrection tait tellement rpandu, que,
la veille du jour fix, plus de six mille habitants sortirent de Lyon,
pour fuir les dangers dont cette ville leur paraissait menace.

Toutefois tout fut tranquille le 25 aot, comme les jours prcdents.
C'est peu de jours aprs que le marchal duc de Raguse arriva  Lyon: il
y a paru sans troupes, n'y a fait aucune menace, aucune dmonstration
militaire; et depuis lors, non-seulement il n'y a pas eu le plus lger
mouvement, mais aucun bruit alarmant n'a dsormais circul. Cette
circonstance ne semble-t-elle pas faite pour achever de dmontrer que le
repos de cette contre n'et jamais t troubl, si l'autorit y avait
t constamment entre les mains d'hommes capables de rsister  toutes
les tentations,  toutes les passions, pour veiller courageusement 
l'excution des lois, premier intrt et premire volont du roi.

Je n'ai pas parl encore de tous les moyens employs pour essayer de
tromper le gouvernement et la France sur l'intensit du mal que l'on
prtendait avoir arrt, sur la gravit des dangers dont on se vantait
d'avoir sauv le royaume.

Il me reste  jeter un coup d'oeil sur le plus dplorable, sur le plus
odieux de tous ces moyens, parce qu'il a entran des malheurs
irrparables, parce que la justice elle-mme en est devenue complice, et
que des malheureux ont succomb dans le sanctuaire mme o
l'indpendance et les lumires des magistrats semblaient leur promettre
et protection et justice.

Il devenait essentiel, pour ceux qui avaient proclam l'existence d'un
atroce et immense complot, que les malheureux, de l'ignorance et de la
misre desquels on avait abus, fussent jugs avec la plus grande
rigueur. La gravit des peines et le nombre des condamns parurent un
moyen puissant de faire croire  la gravit du crime et au grand nombre
des coupables. Par une fatalit que je ne cherche point  expliquer, la
cour prvtale n'a que trop bien servi cette odieuse combinaison.

On remarque d'abord le soin qu'elle a mis  diviser en onze procdures
diffrentes ce qui ne devait videmment faire l'objet que d'une seule,
d'aprs le propre systme de l'accusation. En effet, bien que les
mouvements eussent eu lieu dans diverses communes, ils avaient clat le
mme jour et  la mme heure, et dpendait, disait-on, d'un seul et
mme complot.

Or cette division insolite et illgale n'a pas seulement eu l'effet de
prolonger pendant quatre mois la terreur que devaient rpandre
l'instruction, les arrts et les excutions qui en taient la suite;
elle a encore fourni, pour augmenter le nombre des victimes, un prtexte
qu'une seule et mme procdure et sans doute fait disparatre.

Vainement les auteurs du Code pnal, cdant  un sentiment d'humanit
et de justice et aux leons de la prudence, avaient prescrit de ne
frapper, et mme de ne poursuivre que les auteurs et les chefs, soit
qu'il s'agisse d'une association de malfaiteurs, soit qu'il s'agisse de
punir un attroupement sditieux. (Articles 100, 267 et 292.)

Vainement ici les procdures elles-mmes attestaient-elles que les
auteurs ou directeurs vrais ou apparents du complot taient contumaces;
que les infortuns qui gmissaient aux pieds de la cour prvtale
n'taient presque tous que de misrables paysans, qui s'taient
assembls en tumulte au bruit du tocsin et s'taient dissips, peu
d'heures aprs s'tre runis, sans avoir reu les armes qui leur avaient
t promises, sans avoir vu les chefs qui devaient se mettre  leur
tte, et enfin sans avoir fait la plus lgre tentative pour excuter
le plan qu'on leur supposait.

La cour prvtale, cdant sans doute  l'erreur, mais  l'erreur la
plus cruelle et la plus dplorable, a fait passer sur la fatale
sellette,  l'aide de ses onze procdures, cent cinquante-cinq accuss,
dont cent vingt-deux prsents; et, dans ce nombre, le plus considrable
peut-tre qu'aucune procdure criminelle ait jamais tran devant les
tribunaux, chose horrible  dire! presque aucun n'a chapp  une peine
plus ou moins grave. Vingt-huit ont t condamns  la mort; six aux
travaux forcs; trente-quatre  la dportation; quarante-deux  un
emprisonnement plus ou moins long, et les autres soumis  une longue
surveillance et  un cautionnement qu'ils sont hors d'tat de fournir.

Ainsi, sur un attroupement qui n'a pas excd deux cent cinquante
hommes, et dont soixante seulement taient arms, plus de cent dix
auront t condamns comme auteurs ou comme chefs de la sdition[22].

     [Note 22: Dans une seule commune, Amberieux, dix-neuf
     sont dsigns comme ayant rempli des emplois.]

Et, de tous ces malheureux, un seul a fait rsistance  la force
publique en blessant un gendarme qui allait le frapper. Tous les autres
ont fui dsarms avant que quelques cavaliers, envoys  leur
poursuite, eussent eu le temps de les atteindre; et ceux qui, dans un
premier moment de terreur, avaient cherch un refuge dans les bois
taient sortis de cet asile, se fiant aux proclamations et aux
promesses, qui taient faites par leurs maires et par leurs curs, d'un
pardon gnreux.

C'est dans ces circonstances, c'est au mpris de la double garantie
qu'offraient  ces hommes gars et l'indulgence de la loi et la parole
de leurs magistrats et de leurs pasteurs, que cent cinquante familles
sont plonges dans le deuil, dans la misre et dans la dsolation.

Cet aperu est rvoltant sans doute; il serait facile de le rendre plus
rvoltant encore, en offrant ici le tableau des irrgularits graves et
nombreuses qui ont signal et l'instruction et les arrts. On et dit
que la justice et la loi, indignes, avaient refus, dans cette
circonstance, et leurs formes et leur langage. L'accusation, vaguement
conue, tait toujours suivie d'une non moins vague condamnation.
Souvent mme la condamnation supposait un attentat dont l'accusation
n'avait pas parl. En un mot, les arrts ne ressemblaient que trop
souvent  ces jugements en masse qui nous rappellent une si terrible
poque, et dans lesquels le seul point important tait qu'ils
continssent le nom des victimes.

La douzime procdure n'tait pas encore termine lors de l'arrive du
marchal dans la dix-neuvime division. Celle-ci tait destine  faire
justice des coupables qui pouvaient appartenir  la ville de Lyon.

L'instruction durait depuis quatre mois, et rien n'annonait encore le
jour du jugement. Le marchal demanda les causes de ce retard
extraordinaire et fcheux; on ne put en donner de satisfaisantes. Il
insista pour qu'il ft mis un terme  l'horrible agonie des malheureux
que la hache menaait encore et  l'pouvante que la contre entire
prouvait. Il l'obtint avec peine.

Le rsultat a prouv que la cour prvtale n'avait pas puis ses
rigueurs. Mais la procdure est venue confirmer, ce qui tait devenu
dj si vident, que l'insurrection qui avait eu lieu ne tenait
nullement  ce plan vaste et combin qu'on avait suppos; qu'il n'y
avait parmi les insurgs aucun but arrt; les uns croyant s'armer pour
rtablir Napolon, d'autres pour le prince d'Orange, ceux-ci pour la
rpublique, ceux-l contre les trangers; qu'il n'existait ni bandes
organises, ni dpt d'armes, ni chefs connus, ni sommes
distribues[23]; que les sditieux n'ont su qu'entreprendre, et n'ont
rien entrepris; elle a prouv enfin que l'insurrection tait l'ouvrage
de quelques misrables, ardents  compromettre par les bruits
mensongers, par de fausses esprances et par des menes criminelles,
tous ceux que leur faiblesse, leur mcontentement et leurs besoins
rendaient plus susceptibles d'tre leurs dupes.

     [Note 23: Si ce n'est environ mille francs, sur lesquels
     le sieur Barbier, rvlateur, a rserv pour lui huit cent
     vingt et un francs.]

Mais ce qui en rsulte de plus remarquable encore, c'est l'indice des
trange moyens employs pour parvenir  ajouter au tmoignage des
espions le tmoignage de quelques-unes de leurs malheureuses victimes.

Cinq accuss, Vernay, Coindre, Caffe, Gaudet et Geibel, avaient, dans
leurs interrogatoires crits, compromis diverses personnes; dans les
dbats ils ont dsavou, comme d'horribles mensonges, les dclarations
qui les mettaient  l'abri de la justice et de la vengeance, et protest
qu'elles leur avaient t arraches par des menaces atroces, par
l'esprance que ces rvlations les feraient acquitter; plusieurs mme
ont protest qu'on avait crit ce qu'ils n'avaient pas dit dans leurs
interrogatoires, subis  la mairie. L'un d'eux surtout, le nomm Vernay,
qui, condamn  la peine de mort par contumace, avait t surpris dans
son asile, et se trouvait rduit  lutter contre une premire
condamnation, pouvant par sa position, par le sort de tant de
malheureux, avait perdu la raison et adopt aveuglment toutes les
fables dont on avait cru avoir besoin pour donner quelque crdit au
systme d'accusation.

Arriv devant la cour prvtale, en prsence d'un nombreux auditoire,
ce malheureux balbutia d'abord quelques mots dans le sens de ses
prtendues rvlations; mais bientt, cdant  ses remords et au cri de
sa conscience, il ne veut plus d'un salut qui lui cote un parjure, et,
subissant l'entranement que fait natre presque toujours une
inspiration gnreuse, il s'crie, avec cet accent que le mensonge
n'imite pas: J'atteste ce Christ, qui est devant mes yeux, que ce que
j'ai dit n'est pas la vrit; on m'y a forc par les plus terribles
menaces. Je vous eusse accus vous-mme, monsieur le prsident, si on
l'et exig. Me voil  votre disposition; vous pouvez me faire mourir,
je le sais; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans remords que de
vivre dshonor par le mensonge et la calomnie: quand vous voudrez, je
suis prt.

Nous autres spectateurs de ce dbat, nous nous souviendrons longtemps
de la profonde motion que fit natre ce dsaveu noble et touchant. Il
ne dsarma pas les juges de Vernay: ils condamnrent ce malheureux au
dernier supplice, pour n'avoir pas persist dans sa prtendue
rvlation.  ct de lui, Barbier, Volozan et Bitternay, qui
s'avouaient chef du complot, furent acquitts comme rvlateurs.

Je me hte d'ajouter que la cour prvtale, sans doute subjugue
elle-mme par cette scne touchante, crut devoir surseoir  l'excution
de son arrt et que Vernay a sur-le-champ obtenu sa grce.

Ici se terminent enfin les oprations de la cour prvtale, relatives
aux vnements du 8 juin. En parcourant cette esquisse rapide, le
lecteur ne verra que trop bien que les actes de l'autorit judiciaire ne
sont pas faits pour changer ou affaiblir l'opinion qu'on a recueillie de
l'examen des faits; il peut connatre maintenant la nature des
vnements dont la France a t un instant la dupe, et le dpartement du
Rhne la dplorable victime.

Aprs avoir essay de donner une ide des malheurs qui ont accabl
cette contre, de l'tat de trouble et d'angoisse dans lequel elle tait
plonge, il me reste  dire ce qui a t fait pour arrter le mal et
prvenir celui qui tait encore  craindre.

Les premiers soins du marchal ont t de faire cesser l'arbitraire et
de rendre aux lois la force qu'elles avaient perdue; de faire tous ses
efforts pour rapprocher ce qu'on avait affect d'isoler, calmer les
esprits qu'on avait exasprs, former des runions faites pour
reprsenter la ville, et non une faction, rendre  tous une justice
gale, tendre aux malheureux une main secourable.

Il a fallu ensuite inspirer aux perscuteurs une crainte utile, donner
quelque satisfaction aux perscuts; pour cela, huit maires ont t
suspendus de leurs fonctions[24], et six officiers ont t renvoys. Le
gouvernement a sanctionn ces mesures. Les maires ont t dfinitivement
rvoqus[25], et les six officiers renvoys dans leurs foyers.

     [Note 24: Deux de ceux qui ont sign la ptition adresse
      la Chambre des dputs avaient chacun deux mairies  la
     fois. On leur a laiss celle des communes o ils avaient leur
     rsidence; le troisime rside  Lyon, o son tat de mdecin
     le fixe toute l'anne.]

     [Note 25: On a feint de craindre une raction dangereuse
     pour ces maires rvoqus. Deux rapports officiels ont t
     demands sur cet objet; tous deux ont prouv que les craintes
     taient mal fondes: les lois protgent ces messieurs comme
     elles auraient d protger leurs administrs.]

Il n'en a pas cot davantage pour rtablir le calme; de nouvelles
autorits le maintiennent, et se feront bnir par une population
paisible.

Tous les condamns  moins de cinq ans ont eu leur grce entire; ceux
 plus de cinq ans ont t remis  un an; ceux  la dportation  trois
ans, ainsi que ceux condamns aux travaux forcs; la peine de Vernay a
t commue en dix ans de prison.

Toutes les amendes ont t remises, et c'est un bienfait qui touche
plus de cinq cents habitants.



 SON EXCELLENCE, MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU
PRSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES.


Monsieur le duc,

Vous vous rappellerez sans doute les sentiments pnibles que j'prouvai
il a quelques mois, lorsqu'au retour d'une mission toute pacifique les
passions se dchanrent contre moi, quoique les rsultats les plus
vidents et les plus salutaires attestassent  la France entire et les
intentions paternelles de Sa Majest en me chargeant de cette mission,
et le but de mes efforts. Je pus mpriser les crits obscurs qui furent
rpandus contre moi; je ddaignai mme de rpondre aux sorties violentes
qui retentirent dans la Chambre des dputs; j'avais pour moi
l'approbation publique et solennelle du roi, le sentiment d'avoir bien
fait, et l'ardeur de mes amis  me dfendre et  fixer l'opinion sur les
circonstances qui caractrisent les vnements qui ont momentanment
troubl la paix de la seconde ville du royaume. Aujourd'hui que la
rsolution gnreuse que prit dans le temps le colonel Fabvier est un
motif d'accusation contre lui; aujourd'hui que l'on veut mettre en
question la vracit de ses rcits, lorsque ses rcits lui ont t
inspirs par son amour du bien public et son attachement pour moi, je
dois prendre la parole, et par mon assertion y ajouter tout le poids que
je puis leur donner.

Les rapports que vous avez reus de moi, monsieur le duc, lorsque toute
la vrit m'a t connue, tablissent tous les faits dont le colonel
Fabvier a publi le tableau. Tout ce qu'il a crit peut tre justifi,
et, si jamais une enqute faite avec courage et impartialit constate
aux yeux de la France ce qui s'est pass dans ce malheureux pays, on
verra que de choses il aurait pu dire encore; et vous savez, monsieur le
duc, que ce n'est pas la premire fois que j'exprime le voeu de cette
enqute. Beaucoup de gens ont paru blmer les rvlations faites par le
colonel Fabvier, et ceux-l mmes n'avaient pas trouv mauvais des
attaques injustes. Singulier privilge que celui qui autoriserait
l'attaque et proscrirait la dfense!

On s'est rcri contre la censure qui a t faite des actes d'un
tribunal malheureusement trop clbre. Je sais le respect que l'on doit
 la chose juge; mais, lorsque les lois sont impuissantes pour rparer
les iniquits, il faut que l'opinion en fasse justice, qu'elles lui
soient signales afin d'en prvenir le retour: ainsi, loin qu'il soit
contraire aux intrts de la socit de montrer au grand jour ce triste
monument des passions des hommes, cette manifestation est conforme aux
devoirs d'un bon citoyen, et certes ce serait assumer la dure de leurs
dplorables effets que de les enfouir au centre de la terre, comme
certaines gens en ont exprim le dsir avec tant de candeur.

On a prtendu que c'tait attenter  la dignit du gouvernement, que de
signaler la coupable conduite de ses agents. L'honneur du gouvernement
n'est pas dans l'impunit de ceux qu'il emploie. L'homme qui, revtu
d'un pouvoir, en use dans un but diffrent de celui pour lequel il lui a
t confi, l'homme qui en tolre un emploi condamnable, l'un et l'autre
sont coupables. Dpositaires d'une portion de l'autorit royale, de
cette autorit protectrice et salutaire  l'ombre de laquelle reposent
les citoyens, ils sont responsables du mal qu'ils ont fait comme du mal
qu'ils n'ont pas empch; le dpt qu'ils ont entre les mains est un
trsor dont le bon emploi intresse autant et plus encore le souverain
que les citoyens; car, si la victime d'une injustice est blesse dans
ses droits, le souverain est menac dans le premier de ses biens, dans
l'affection de ses peuples... Et quelle pouvantable consquence ne
rsulte-t-il pas de la conduite d'agents faibles ou passionns, de
reprsenter aux yeux du peuple entier celui qui est dpositaire de la
toute-puissance comme incapable de protger, et de reprsenter au
prince le peuple que des souffrances ont bless, comme son ennemi, quand
au fond dur coeur ce peuple ne demandait pour prix de sa fidlit et de
son dvouement que la protection qu'il tait en droit d'exiger,
protection qu'il tait galement dans l'intrt, dans les devoirs et
dans les sentiments du monarque de lui accorder?

Pour combattre les assertions du colonel Fabvier, le gnral Canuel se
prvaut du ddommagement trs-lger que je demandais en sa faveur, en
mme temps que j'insistais sur la ncessit de son changement; il ne
devait voir dans ma conduite que mon impartialit et les incertitudes
que j'prouvais encore. La vrit ne se montre qu'avec lenteur au grand
jour, et celui qui la cherche de bonne foi la contemple souvent pendant
longtemps avant de la reconnatre. Ce n'est que plus tard que j'ai
acquis les lumires qui ont fix d'une manire absolue mon opinion sur
les vnements de Lyon. Le gnral Canuel attaque en calomnie le colonel
Fabvier; il doit me comprendre dans son accusation, car je dclare ici
solennellement que l'crit qu'il attaque ne renferme que la vrit. Au
surplus, si le gnral Canuel appelle devant les tribunaux tous ceux qui
professent hautement la mme opinion, il y fera comparatre la France
presque entire.

Je vous demande pardon, monsieur le duc, de la publicit que je donne
 cette lettre; vous rendrez justice au motif qui me dcide, et vous
tes trop familier avec les sentiments d'honneur et de dlicatesse pour
ne pas l'approuver.

Je prie Votre Excellence de recevoir l'assurance de ma haute
considration.

LE MARCHAL, DUC DE RAGUSE.

Chtillon-sur-Seine, le 1er juillet 1818.




NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LES VNEMENTS DE LYON
ADRESSE AUX MEMBRES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

On vient de rendre compte  la Chambre des dputs d'une ptition
signe par trois maires du dpartement du Rhne qui rclament contre les
dispositions qui les rvoquent. Les conclusions de la commission,
adoptes par la Chambre, en ont fait justice et pourraient me dispenser
de donner des explications  cet gard. Cependant, comme il est trange
que des individus placs dans leur position osent appeler l'attention
publique sur eux, et comme le profond silence qui a t gard sur les
vnements de Lyon pourrait donner de la consistance  ces libelles
rpandus chaque jour pour garer les esprits, je sens qu'il est de mon
devoir de donner, sinon un dtail complet de ce qui s'est pass, ce
serait dpasser les bornes que je me suis prescrites, et d'autres s'en
chargeront bientt; mais au moins je veux soulever assez le voile pour
que l'opinion publique puisse enfin se fixer.

Je commencerai d'abord par rpondre  la ptition des maires;
j'entrerai ensuite en matire.

La ptition est signe par MM. Henri Destournelles, Durand et Figurey.

M. Destournelles tait tout  la fois maire du faubourg de la
Guillotire et de la commune de Saint-Didier au Mont-d'Or. Il lui tait
impossible de remplir cette double fonction; je lui ai t la mairie qui
tait loin de sa rsidence.

M. Durand tait galement maire de deux communes, celle de Neuville et
celle de Fleurieux. Il ne pouvait pas occuper deux mairies ensemble; je
lui ai t celle de Neuville, et cet acte a paru un grand bienfait aux
habitants, qui en ont tmoign hautement toute leur joie.

M. Figurey est un mdecin qui passe sa vie  Lyon, et qui cependant
avait t nomm maire de Brignais. Les occupations de son tat
l'empchaient de remplir ses fonctions municipales, et notamment le 8
juin il s'est bien gard de se rendre  son poste pour y faire respecter
l'autorit du roi.

Tels sont les individus et les circonstances qui servent de prtexte 
une ptition prsente contre un prtendu abus de pouvoir. Voyons
maintenant ce qui s'est pass  Lyon.

Je n'ai pas le projet de repousser des injures; mais je sens le besoin
de prendre la dfense de Franais que l'on signale  la haine de leurs
concitoyens sans qu'ils l'aient mrite. L'expos de quelques faits
prparera les esprits  la connaissance de tristes vrits, et il sera
prouv un jour que cette ville qu'on se plat prsenter comme un foyer
de troubles et de rvoltes a prouv tous les maux que les malheurs de
notre poque et l'esprit de perscution de quelques individus pouvaient
runir sur elle, sans que la masse de sa population ait cess d'tre
rsigne, fidle, amie de l'ordre et de la paix.

J'arrivai  Lyon le 3 septembre, muni des pouvoirs les plus tendus
pour les circonstances les plus extraordinaires. Je ne vis d'abord que
les autorits. Toutes s'accordaient dans leurs rcits.  les entendre,
le danger avait t immense; on devait le salut de la ville et de la
France  leur nergie; le peuple tait comprim par la terreur
militaire, malgr le nombre et la fureur des factieux; leurs
combinaisons embrassaient, disait-on, le monde entier, et les
rvolutions de Lisbonne et de Fernambouc, d'accord avec celle de Lyon,
en taient la consquence. Depuis le 8 juin, on n'avait cess de
prdire des mouvements pour les jours fixes: le 25 aot avait t
dsign pour une insurrection gnrale; la tranquillit ne fut pas
trouble, mais la terreur avait t si vive, que, suivant le rapport de
M. le maire de Lyon, six mille personnes en taient sorties
l'avant-veille.

Par suite de ces inquitudes, fondes ou imaginaires, les autorits
prenaient, sans s'inquiter des lois, les prcautions que leur
inspiraient leurs craintes ou tout autre motif. Ainsi les troupes
faisaient le service le plus actif et les patrouilles les plus
rigoureuses, auxquelles se joignaient encore des hommes de bonne
volont, choisis particulirement pour ce service. Les espions des
diffrentes polices organises dans Lyon se croisaient dans les ateliers
et les cabarets; les prisons taient remplies sans qu'on songet 
excuter les articles peu nombreux des lois qui veillent aux droits et 
la sant des dtenus. Les rapports des diverses autorits au
gouvernement s'accordaient dans leurs loges rciproques et dans les
plans de conspiration qu'ils prtendaient dcouvrir. Les agents
subalternes imitaient ce zle. Ainsi chaque citoyen tait expos 
l'action illgale d'une foule d'agents plus ou moins insolents; des
visites domiciliaires se faisaient arbitrairement depuis un an par des
officiers, des commissaires, etc., sans qu'on observt aucune des
formalits voulues par les lois; des espions, qui ne trouvaient pas
matire  montrer leur zle et  gagner leur argent, cherchaient 
organiser des troubles; lorsqu'un d'eux tait tomb dans les filets de
quelque autre, il tait rclam par une autorit qui l'avouait, et il
sortait de prison pour aller oprer ailleurs. Le spectacle, les lieux
publics, avaient t abandonns par les citoyens opprims. Les officiers
en non-activit taient principalement l'objet de toutes les
perscutions, de toutes les embches, de toutes les humiliations; dans
quelques communes, on voulut mme, lors du dsarmement, les forcer 
dposer leurs pes  la mairie!

Le maire de Lyon avait fait jeter dans les cachots et entasser dans les
caves de l'htel de ville plus de deux cents personnes, et tel individu,
ainsi qu'il a t prouv par les dbats devant la cour prvtale, est
rest quatre-vingt-deux jours au secret sans tre interrog, et
cependant a fini par tre acquitt. Plus de vingt personnes, qui
n'taient accuses d'aucun dlit, avaient t galement arrtes d'aprs
ses ordres, et dans l'objet seul de les forcer  dire o taient leurs
parents ou leurs amis, leurs pres mmes!

Le mme magistrat prsidait un tribunal que la loi ne connat pas et
condamnait  des amendes et  la prison.

Les campagnes prouvaient aussi des vexations sans nombre et presque
incroyables. Des rapports officiels que j'ai entre les mains, font
connatre que tel ou tel maire a impos les corves les plus pnibles
aux habitants de sa commune, sans autres rgles que son caprice ou sa
haine, dgrad, sous de vains prtextes, les proprits de ceux de ses
administrs qui avaient encouru sa disgrce, impos des amendes et lev
des contributions sans y tre autoris et sans en rendre compte; que
tels ou tels autres, qui se prtendent royalistes, ont dfendu de fter
la Saint-Louis, et ont requis la gendarmerie pour dissiper, ce jour-l,
des danses paisibles, par opposition, sans doute,  l'esprit de sagesse,
de modration et d'quit qui anime le roi.

Partout enfin la terreur et la tristesse taient peintes sur tous les
visages, et les gens sages voyaient qu'une semblable conduite amnerait
une insurrection relle et une catastrophe.

Telle tait la situation de Lyon  l'poque de mon arrive.

Aprs quelques visites et des revues, je runis chez moi toutes les
socits, rompues depuis longtemps. J'invitai toutes les
administrations, des officiers de chaque rgiment, quelques officiers en
non-activit, et les principaux ngociants et fabricants sur la liste
qui me fut fournie par le maire.

Pendant la premire soire, un de mes aides de camp remarqua un
factionnaire qui, plac sur le quai, repoussait au loin les habitants
qui passaient sous la croise. L'officier, interrog sur cette consigne,
que personne n'avait donne, rpondit: Oh! les habitants sont si
mchants, que, si on les laissait approcher, ils jetteraient des pierres
dans les croises. On fit retirer cet homme, et bientt le quai fut
couvert de curieux, sans qu'on entendt d'autre bruit que quelques cris
de _Vive le roi!_ en signe d'un commencement d'esprance.

Un dernier trait, ajout  ceux que j'ai dj cits plus haut, achvera
de faire connatre jusqu' quel point tait port le systme de terreur
militaire adopt par les autorits.

Peu de jours aprs mon arrive  Lyon, quelques prisonniers, dtenus 
la maison de Saint-Joseph, se prennent de dispute avec le factionnaire
plac  l'extrieur. La querelle s'chauffe; le soldat se prtend
insult: il fait feu; la garde sort; on tire encore deux coups de fusil:
trois prisonniers sont grivement blesss, et le concierge manque tre
tu lui-mme. Et c'est sur l'_usage_ que l'officier prtend s'excuser!
Jusque-l, dit-il dans son rapport, on a tir presque journellement.
Effectivement, l'enqute qui fut faite prouva que, antrieurement, dans
trois circonstances diffrentes, on avait tir, et qu'une fois un
prisonnier avait t tu roide sur la place.

Je fis mettre au conseil de guerre l'officier et les soldats qui
avaient fait feu. Ils furent acquitts. Le procureur du roi appela de ce
jugement au conseil de rvision, et, quoique la procdure offrt de
nombreuses omissions dans les formalits exiges par la loi, quoique le
jugement lui-mme ft entach d'une cause de nullit, il fut confirm
par le conseil de rvision. J'avais fait ce que j'avais pu pour qu'un
pareil attentat ne demeurt pas impuni. On peut voir le jugement  la
suite de cette note; on y lira qu'il suppose qu'une consigne existait
qui ordonnait de tirer sur les prisonniers qui se montreraient  travers
les barreaux de leurs croises.

Je pourrais ajouter d'tranges choses  ce tableau; mais cela me parat
superflu. Je ne puis cependant m'empcher de parler des travaux de la
cour prvtale; ses travaux expirent, et je me restreindrai autant que
possible.

Un mouvement insurrectionnel clate le 8 juin, mouvement prvu et
annonc. Le tocsin sonne dans onze communes.  ce signal, calcul fait
sur les lieux, deux cent cinquante  trois cents individus se
runissent, chacun dans leur commune. Un certain nombre accourt avec des
seaux, ainsi qu'il a t prouv par les dbats, croyant arriver  un
incendie. Sur les deux cent cinquante,  peine soixante taient arms;
aucun d'eux n'avait de munitions. De ces deux cent cinquante individus,
cent cinquante-cinq ont t mis en jugement, presque tous condamns,
dont vingt-huit  mort, parmi lesquels onze ont t excuts. Un enfant
de seize ans perd la vie pour avoir fait une menace que cependant il n'a
pas excute. Les dispositions du Code qui sont favorables aux accuss
sont violes ouvertement, et la procdure est conduite de telle manire,
que les individus qui sont condamns le plus justement le sont cependant
d'une manire illgale. Cette malheureuse procdure dure cinq mois, et
pendant cinq mois la terreur rgne partout.

Telle est, en peu de mots, l'histoire de la cour prvtale de Lyon;
mais le roi, dont la justice est toujours l pour tout rparer, dont la
bont est inpuisable pour pardonner, vient de rendre un grand nombre de
ces malheureux  la socit et d'adoucir beaucoup le sort de ceux
auxquels il ne pouvait pas entirement faire grce.

Tel est, je le rpte, le tableau fidle de ce qui s'est pass  Lyon.
J'ai trouv ce pays dans un tat d'agitation extrme, chacun croyant
marcher sur un volcan. Je n'ai point amen de troupes avec moi, je n'ai
point fait de dispositions qui pussent en imposer, et, du jour de
l'arrive de l'envoy du roi, la tranquillit a t rtablie et n'a pas
cess un instant de rgner; et, quoique les dispositions qui, dans mon
opinion, doivent en assurer la dure n'aient pas t compltement
prises, il est probable qu'elle ne sera plus trouble. Ce qui s'est
pass avant et depuis mon arrive suffit pour expliquer  tout esprit
clairvoyant la cause des troubles et le moyen de maintenir le calme et
la paix chez une population qui ne demande que repos et protection.

Les actes que j'ai faits dans ma mission se bornent  la rvocation de
quelques maires, devenue indispensable; au renvoi de six officiers, dont
la conduite avait provoqu cet acte de svrit, et  la mise en
jugement, et, par suite, la condamnation de deux gendarmes qui avaient
laiss chapper un prisonnier. J'ai rclam partout l'excution des
lois, ferm le tribunal arbitraire prsid par le maire de Lyon, envoy
les dtenus devant leurs juges naturels, et, pntr de l'esprit qui
anime le roi et de l'importance des devoirs qui m'taient impos, j'ai
mis toute l'nergie dont j'tais capable  assurer le rgne de la
justice. Pas un seul individu n'a t arbitrairement arrt par mes
ordres, mais j'ai fait largir ceux qui taient dtenus illgalement.
Enfin, je suis parvenu  rtablir l'empire des lois, premier besoin des
hommes qui vivent en socit, et garantie de leur repos et de leur
bonheur. Plus les passions seront dchanes contre moi, et mieux je
sentirai le bonheur, je dirai presque le mrite d'avoir rendu la paix 
une si nombreuse population,  la seconde ville du royaume,  ce foyer
si admirable de notre industrie.




PICES RELATIVES  L'AFFAIRE DE LYON.

NOTICE DES ARRTS DE LA COUR PRVTALE DU DPARTEMENT DU RHNE, 
L'OCCASION DES VNEMENTS DU MOIS DE JUIN 1817; ET MOTIFS DE LETTRES DE
GRCE ET DE CONTESTATION DE PEINES POUR LA PLUPART DES ACCUSS QU'ELLE A
CONDAMNS.


La ville de Lyon et le dpartement du Rhne ont prouv leur amour pour
les lois et leur disposition  la tranquillit, par la longue patience
qu'ils ont montre dans l'tat d'oppression et de perscution o ils ont
gmi pendant longtemps, et la richesse de ce pays garantit suffisamment
l'loignement qu'il doit avoir pour l'anarchie, et son attachement pour
l'ordre.

Les mouvements qui se sont fait sentir au mois de juin dernier, sur
deux points du dpartement, dans dix ou douze communes, ne dmentent
point ce bon esprit: conus sans aucun but fixe, sans plan dtermin,
sans aucuns moyens d'excution, par un petit nombre d'obscurs
perturbateurs, ils ne furent, pour la plupart des habitants qui y ont
pris part, paysans grossiers, pauvres et crdules, que le fruit d'une
surprise.

Ce n'est pas sans tonnement que les hommes non prvenus ont entendu
rpter jusqu' satit, par une certaine faction, que ces passagres et
vagues agitations avaient mis l'tat et le trne en danger. La moindre
attention aux moyens employs pour les produire, au peu de suites
qu'elles eurent,  l'impuissance et au petit nombre des insenss qui
avaient rv un mouvement, aurait suffi pour dissiper toutes ces
illusions si elles avaient t de bonne foi.

Il est certain que, dans toutes les communes o il y a eu de
l'agitation, on avait commenc par sonner inopinment la cloche
d'alarme, signal accoutum des incendies, bien certain qu'on tait de
voir accourir aussitt, comme dans un pige, la foule des curieux et des
oisifs, avec celle des bons habitants qui croiraient voler au secours de
leurs voisins.  cet appel inattendu mme des officiers municipaux,
comme les dbats l'ont constat, on accourut en effet de toute part. 
Millery surtout on vit beaucoup d'habitants se prsenter sur la place
avec des seaux; ceux d'Irigny accoururent  Saint-Genis o le tocsin se
faisait aussi entendre, mais isolment ou par petits groupes et presque
tous sans armes; la mme cause produisit ailleurs de semblables effets.

Lorsque ces rassemblements furent forms, des chefs plus ou moins
audacieux, comme l'a dit le procureur du roi, cherchrent, soit par des
menaces, soit par de fallacieuses illusions  garer,  entraner la
multitude, ce qui prouve qu'elle n'tait ni instruite ni complice des
desseins des agitateurs.

Ces fourberies, ces menaces, ont t constates par tous les dbats et
mme par un grand nombre de dclarations crites; elles taient de
nature  intimider une population ignorante et grossire, faonne par
tat  l'obissance et  la servitude; toutefois elles eurent peu de
succs. M. le procureur du roi l'a dit lui-mme: on ne put faire en
chaque endroit que de fort lgres recrues[26] parmi les propritaires;
il n'y eut qu'un petit nombre d'hommes appartenant aux dernires classes
de la socit, les vrais proltaires, qui se laissrent entraner:
circonstance qui diminue beaucoup encore l'importance qu'on a voulu
donner au mouvement.

     [Note 26: Il est constant que deux cent cinquante
     personnes au plus ont pris part aux rassemblements, et que,
     dans ce nombre, il n'y eut pas soixante ou soixante-dix
     hommes de rellement arms, et la plupart sans munitions.]

Dans le fait, que se passa-t-il? la populace fit ce que fait toujours
en pareil cas une populace dchane: elle commit  et l quelques
excs en pillant dans quatre ou cinq maisons des boissons, des
comestibles, des effets mobiliers; elle insulta ou arrta trois curs,
trois ou quatre maires et autant de gardes champtres; elle enleva dans
quelques lieux le drapeau blanc; plusieurs reprirent la cocarde
tricolore; d'autres firent entendre des cris de _Vive l'Empereur!_ 
Millery, la nuit se passa  combattre entre le maire des Cent-Jours et
le nouveau maire, pour la conservation ou la conqute du fauteuil
municipal; mais nulle part on ne vit aucun corps organis, form en
bande proprement dite; nulle part il n'y eut un seul officier nomm;
nulle part on ne forma aucune entreprise; ni l'on ne se mit en marche
rgulire contre Lyon; tout se passa en vaines agitations, sans but,
sans plan et sans moyens, comme on l'a dj dit.

Telle est l'histoire trs-fidle de tous les vnements des 8 et 9
juin: elle est constate par les dclarations crites des tmoins, par
les dbats des audiences, par les arrts mmes de la cour prvtale; un
seul coup de pistolet fut tir dans les douze communes; tout le bruit ne
fut, comme l'a dit encore M. le procureur du roi, qu'un court orage que
nos campagnes entendirent gronder. Il ne fallut que diriger quelques
brigades de gendarmerie, quelques dtachements de chasseurs sur les
divers points menacs... Et,  la fin du jour, la plupart de ces bandes
taient presque de toutes parts rompues, fugitives et disperses. Le
lendemain,  six heures du matin, tout tait rentr dans l'ordre.

Voil ce qu'on a prsent  la France et  l'Europe comme un attentat
qui avait compromis les destines du royaume. Ce n'est pas seulement
l'ambition de quelques hommes en place qui s'est livre  ces
exagrations pour surprendre les faveurs du prince, une faction trop
connue, celle des ultra-royalistes, en a fait encore son point d'appui
pour dcrier le roi, son gouvernement et ses principes, pour diffamer le
ministre et ses intentions, pour rejeter sur les dbris pars de
l'arme les fautes de quelques militaires en retraite. C'est cette
faction qui, affectant de confondre tous les royalistes constitutionnels
et soumis, c'est--dire la masse du peuple franais, avec une poigne
d'obscurs sditieux, se flicitait avec une joie barbare d'un vnement
qui lui semblait devoir ruiner  son profit le systme politique adopt
par le roi et ses ministres.

C'est dans ces circonstances que la cour prvtale a tir son glaive.

Appele spcialement, par la loi de son institution,  poursuivre et
punir toute runion sditieuse, elle ne fit que son devoir en procdant
contre les coupables.

Mais ce devoir avait sa mesure et ses bornes traces par la politique
et l'humanit non moins que par les lois, et c'est ce qu'elle ne comprit
pas.

En gnral, lorsqu'il s'agit de crimes commis par la multitude, la
raison d'tat demande une grande circonspection. L'utilit publique, qui
est la premire mesure des peines, veut quelquefois qu'on fasse grce 
cause des conjonctures des temps et des lieux; il est des cas o le vrai
magistrat, reculant, effray comme la loi elle-mme, devant un trop
grand nombre de coupables, renonce  punir comme il le pourrait, ou ne
frappe qu' demi, de peur qu'une justice trop svre ne ressemblt  une
vengeance, et les supplices  une raction.

Cette modration est surtout ncessaire aprs une grande rvolution:
Quand une rpublique, suivant le langage de Montesquieu, et l'on sait
que ce nom ici signifie toute espce d'tat; quand une rpublique est
parvenue  dtruire ceux qui voulaient la renverser, il faut se hter de
mettre fin aux vengeances, aux peines, aux rcompenses mmes... Il vaut
mieux, dans ce cas, pardonner beaucoup que punir beaucoup; exiler peu
qu'exiler beaucoup... sous prtexte de la vengeance de la rpublique, on
tablirait la tyrannie des vengeurs... Il faut rentrer le plus tt que
l'on peut dans ce train ordinaire du gouvernement o les lois protgent
tout et ne s'arment contre personne. Ce tableau semble avoir t fait
pour le temps o nous sommes.

Au moins n'aurait-on d rechercher que les excitateurs, les chefs
attroupements.

Une cause, disent les criminalistes, qui doit faire diminuer la peine
due au crime est la multitude et le grand nombre des dlinquants, comme
dans les sditions, motions populaires, rbellions, etc.; car, dans ces
cas, on ne doit punir que les principaux moteurs du crime.

Les philosophes ont t du mme sentiment que les criminalistes; ils
ont crit partout cette maxime dj nonce plus haut, qu'en matire de
crimes commis par une multitude la raison d'tat et l'humanit demandent
une grande clmence.

Les lgislateurs ont mille fois consacr cette doctrine tutlaire.

Louis le Grand, dans sa clbre ordonnance de 1670, ordonna que, dans
le cas d'un crime commis par une communaut d'habitants, le procs ft
fait particulirement aux principaux auteurs du crime et  leurs
complices.

Bonaparte et son gouvernement, qu'on n'accusera certainement ni de
pusillanimit ni d'une excessive indulgence, a rempli son Code pnal, le
mme qui nous gouverne aujourd'hui, des distinctions  faire entre les
chefs et leurs instruments.

S'agit-il par exemple d'une association de malfaiteurs? L'article 267
prescrit de poursuivre les auteurs et directeurs de l'association, les
commandants en chef ou en sous-ordre de ces bandes, et pargne le reste.

S'agit il de runions illicites? L'article 292 ne prescrit encore de
poursuivre que les chefs, directeurs ou administrateurs de
l'association.

S'agit-il enfin d'attroupements sditieux, de bandes armes, quel qu'en
soit l'objet? Les articles 100 et 213 ordonnent expressment qu'il ne
soit prononc aucune peine contre ceux qui, ayant fait partie de ces
bandes, sans y exercer aucun commandement, et sans y remplir aucun
emploi ni fonction, se seront retirs au premier avertissement des
autorits civiles ou militaires, ou mme depuis, lorsqu'ils n'auront t
saisis que hors des lieux de la runion sditieuse, sans opposer de
rsistance et sans armes.

Ils ne seront punis dans ces cas (ajoute la loi), que des crimes
particuliers qu'ils auraient personnellement commis, et nanmoins ils
pourront tre renvoys pour cinq ans, ou au plus jusqu' dix, sous la
surveillance spciale de la haute police.

La raison de cette indulgence est que, s'il importe de punir les
sditieux, il importe encore plus de prvenir les sditions. Il fallait
donc poursuivre les chefs et pargner leurs malheureux instruments, au
lieu de frapper en dtail et d'affaiblir, en la divisant, l'action de la
justice. Une seule sance de deux ou trois jours et suffi au plus
terrible exemple, et ce coup unique, tomb avec l'clat et la rapidit
de la foudre sur ceux qui s'taient mis  la tte des attroupements, et
t pour toutes les factions une leon plus utile que cette profusion de
supplices, qui n'a jamais rendu les hommes meilleurs, et qui, en se
rptant de mois en mois, depuis le mois de juin, sans qu'on puisse
encore en apercevoir le terme, n'a pu servir qu' aigrir les esprits, 
tourmenter l'opinion, et pouvanter toutes les imaginations.

Malheureusement la cour prvtale, entoure de clameurs
ultra-royalistes, et se faisant peut-tre elle-mme une fausse ide des
dangers qu'on avait pu courir, s'est laiss dominer par un systme
aveugle de svrit; runissant ce qu'il fallait sparer, sparant ce
qu'il fallait runir, elle a confondu les chefs avec leurs instruments,
et elle a divis en onze procdures, qui ont dur quatre mois, la
poursuite de ces divers attroupements, qui pourtant, ne formant  ses
yeux qu'un seul et mme crime, ne devaient tre dans cette pense que la
matire d'une seule et mme instruction.

C'est ainsi que cent vingt-deux individus prsents ont t mis en
jugement, et trente-trois par contumace, en tout cent cinquante-cinq,
nombre effrayant, dont aucune conspiration, aucune sdition, aucun
vnement, n'avaient jamais donn l'exemple; de ces cent cinquante-cinq
accuss, quarante-cinq seulement ont t acquitts, mais  la charge,
pour la plupart, d'une surveillance et d'un cautionnement qu'ils ne
sauraient fournir; vingt-huit ont t condamns au dernier supplice, que
onze ont subi; quarante-deux ont t condamns  un emprisonnement plus
ou moins long; six aux travaux forcs; trente-quatre  la dportation.

Cent cinquante familles ainsi retranches en un instant de la socit;
deux ou trois cents enfants rduits  la misre et au dsespoir, non
moins perdus pour la socit, par la mendicit, le vagabondage et les
vices qui en sont la suite; une foule de parents, de vieillards privs
de tout appui sur les bords de la tombe; un nombre si extraordinaire de
victimes aurait droit d'intresser la bont et la sagesse du
gouvernement, quand mme les mprises dplorables qui ont dtermin
leurs condamnations ne seraient pas un appel suffisant  sa justice.

D'abord on se plaint, non sans quelque apparence de raison, de l'espce
de dloyaut avec laquelle ont t arrts et livrs  la cour prvtale
la plupart des accuss qu'elle a atteints. Disperss, comme on l'a dit,
 la premire apparition des gendarmes, et revenus bientt du funeste
garement o les avaient entrans leur crdulit et leur faiblesse, ils
s'taient retirs dans les bois, isols et sans armes, poursuivis par le
remords non moins que par la crainte. Des maires, des curs, mme des
militaires, prennent sur eux de publier, et ce fut sans doute de bonne
foi, qu'un pardon gnreux attend les fugitifs qui rentreront
paisiblement dans leurs foyers, et que la justice ne s'arme que contre
les chefs. Pleins de confiance en ces paroles, et incapables de mesurer
la profondeur du prcipice creus par leur imprudence, les fugitifs
regagnent paisiblement leurs habitations et se prsentent volontairement
aux autorits civiles et militaires. Deux jours s'coulent, et ils sont
tous arrts. Trois d'entre eux, dans la seule commune de Saint-Andol,
payent de leur tte leur fatale scurit; sept, de la dportation; deux,
des travaux forcs; ceux des autres communes ne sont pas plus heureux.

L'instruction et les dbats s'ouvrent enfin, et ne rpondent que trop
aux prliminaires: les jugements semblent arrts d'avance d'aprs de
secrtes notions indpendantes des dbats. Tout le monde a remarqu que
les accuss taient toujours rangs, sur la fatale sellette, dans
l'ordre o ils devaient tre frapps. Ils taient rangs en forme de
demi-cercle ouvert du ct des juges; les premiers, en commenant par
l'extrmit du ct gauche, taient destins  la mort; ceux qui les
suivaient,  la dportation: les autres, aux travaux forcs; ensuite, 
l'emprisonnement; les derniers, formant l'extrmit  droite,
composaient le petit nombre qui devait tre acquitt. Il est remarquable
que, de dix arrts rendus par la cour prvtale, il n'en est pas un seul
qui ait trahi ces prvoyantes dispositions: ni les efforts des avocats,
ni les lumires produites par les dbats, n'y ont jamais apport le
moindre changement. L'vnement tait tellement prvu d'aprs cet
arrangement, que le peuple, toujours si avide de ce genre de spectacle,
avait presque dsert les audiences dans les derniers temps.

Abordons maintenant chacun des arrts de la cour prvtale;
apprcions-en les dispositions principales.

La premire erreur o la cour prvtale est tombe, c'est de se
considrer comme juge du crime de complot ou attentat contre l'tat ou
le gouvernement, tandis quelle ne doit connatre que des runions
sditieuses, soit qu'elles aient rapport  des crimes d'tat ou  tout
autre crime ou dlit.

En effet, ce qui constitue la juridiction prvtale, c'est moins la
nature du crime que la manire dont il est commis.

C'est ainsi, par exemple, que l'assassinat est cas prvtal, s'il a t
commis sur un grand chemin, et non s'il a t commis ailleurs.

C'est ainsi que les actes sditieux sont cas prvtaux, s'ils ont t
commis dans les lieux publics ou destins aux runions habituelles de
citoyens, et non s'ils ont clat dans d'autres lieux.

C'est pour cela que, d'aprs l'article 9 de la loi prvtale du 20
dcembre 1815, les runions sditieuses sont toujours cas prvtaux,
quel qu'en soit l'objet, et, s'il est permis  ces tribunaux d'examiner
les rapports qu'elles peuvent avoir avec la sret de l'tat, ce n'est
nullement comme juges des crimes d'tat, c'est seulement comme juges de
la peine qui doit tre inflige aux sditieux, selon les circonstances.

La mission de la cour prvtale tait donc uniquement de poursuivre les
runions sditieuses reproches  quelques habitants des campagnes, soit
qu'elles eussent ou non des rapports avec des complots contre le
gouvernement. Ses devoirs et son autorit, dans cette circonstance,
taient rgls par l'article 97 du Code pnal, qui a pour objet la
sdition forme pour le renversement du gouvernement; par l'article 98
qui se rapporte  d'autres crimes politiques; par les articles 209, 210,
211, 212, qui ont en vue des crimes ou dlits privs; elle pouvait punir
de mort dans le cas de l'article 97; de la dportation dans le cas de
l'article 98; de rclusion, de travaux forcs ou d'emprisonnement, dans
le cas des articles 209, 210, 211 et 212; elle devait acquitter, d'aprs
les articles 100 et 213, les accuss qui, n'ayant exerc aucun
commandement ou emploi dans les runions sditieuses, auraient t
arrts hors du lieu des runions sditieuses, sans rsistance et sans
armes. Mais, en aucun cas, elle ne devait appliquer les articles 87, 88
et 91, qui n'ont pour objet que les attentats ou complots contre la
sret de l'tat, lesquels ne sont point dans ses attributions, et qui
n'ont jamais cess d'appartenir aux cours d'assises; tmoin,  Paris, la
conspiration de l'_pingle noire_, quoiqu'elle part avoir reu un
commencement d'excution; tmoin  Lyon la conspiration toute rcente de
Chambouret, et auparavant celle de Nossel, Lavalette et Montain,
auxquelles on a prtendu rattacher celle qui nous occupe, et qui n'ont
pas laiss d'tre juges par la cour d'assises, quoique postrieures 
la loi institutive des cours prvtales.

C'est ce que la cour prvtale de Lyon n'a jamais voulu comprendre; de
onze arrts qu'elle a rendus, il en est huit o les condamnations ont
t opinitrement fondes sur les crimes d'tat dfinis aux articles 87,
88 et 91 du Code pnal, sans que jamais elle ait voulu appliquer les
articles 97 et 98, qui, runis  l'article 9 de la loi prvtale,
taient cependant la source principale de sa comptence; d'o il suit
que des arrts, mme justes au fond, et qu'on pourrait justifier par les
articles 97 et 98, n'en sont pas moins illgaux.

En vain le barreau, afflig d'une si cruelle mprise, aprs les deux
premiers arrts, se runit pour charger Me Guerre, l'un des anciens du
barreau, et l'un des dfenseurs dans la cause des habitants de
Saint-Andol, de dfendre, au nom de tous, la vraie doctrine; tous les
efforts de cet orateur et de ses collgues furent inutiles: rien ne put
retirer la cour prvtale de la fausse voie o elle s'tait engage.

Il faut donc retenir, sous ce premier point de vue, que toutes les
condamnations fondes sur les articles 87, 88 et 91 ont t
trs-illgales; s'il en est plusieurs qu'on puisse justifier par
l'application qui et d tre faite des articles 97 et 98, il en est un
bien plus grand nombre qu'on peut blmer, d'aprs le refus constant qui
a t fait de l'application des articles 100 et 213.

Un autre genre de crime, dont la cour prvtale s'est empare, et qui
n'tait pas de sa comptence, c'est celui de non-rvlation: elle a
souvent puni ce crime; et cependant la loi du 20 dcembre 1815 ne lui en
attribue point le pouvoir. Il est ais de comprendre, en effet, que la
cour prvtale, n'tant appele  connatre que de crimes connus
trs-publiquement, ne pouvait tre comptente pour juger le crime de
non-rvlation, qui est le crime du silence, et, par consquent,
l'oppos de ceux attribus aux cours prvtales.

Ce qui n'est pas moins affligeant dans les arrts de la cour prvtale,
c'est de voir que souvent les condamnations ne rpondent pas mme aux
accusations qui y sont nonces, c'est--dire que des prvenus ont t
condamns pour des crimes dont ils n'avaient pas t accuss, dont ils
n'ont pu se dfendre, et sur lesquels ne portaient pas les arrts de
comptence.

Enfin ce qui comble la mesure de ses irrgularits, c'est la manire
vague dont les accusations et les condamnations se trouvent exprimes
dans les arrts: la plupart des accusations qui y sont rappeles
consistent en imputations d'avoir fait partie des bandes armes, et
d'avoir ainsi pris part  l'attentat dont le but, y est-il dit, tait de
renverser le gouvernement, d'exciter les Franais  s'armer contre
l'autorit du roi, et de porter le pillage, le massacre ou la
dvastation partout o l'insurrection claterait.

Rien de plus vague assurment; ce n'est l qu'un vaste cadre o toutes
sortes de crimes peuvent trouver place, mais qui n'exprime ni la part
que chaque individu a pu prendre  la prtendue conspiration, ni les
faits particuliers dont chacun a pu se rendre coupable.

Les condamnations n'ont rien de plus positif: plusieurs accuss sont
dclars convaincus de cris, de discours, de faits et d'actions
trs-caractriss, y est-il dit, mais qu'on ne rapporte pas.

En sorte qu'il est impossible de reconnatre quels sont les crimes pour
lesquels chaque prvenu est frapp! Tout est incertain et indtermin;
tout parat arbitraire; et quand on songe qu'on rassemblait et frappait
jusqu' vingt individus dans une mme sance par une si vague
accusation, on se rappelle involontairement ces jugements en masse qui
ont particulirement souill les plus terribles jours de notre
Rvolution, et qui conviennent si peu au temps o nous vivons, au prince
juste et sage qui nous a t rendu pour nous ramener  de meilleurs
principes.

Toutes ces observations vont tre justifies par une courte et rapide
analyse de tous les arrts qui en sont l'objet.

PREMIER ARRT.--15 juin 1817.

Claude Raymond et Saint-Dubois, condamns  mort.

Ces deux infortuns ayant subi leur supplice, ce n'est pas pour eux
qu'on va apprcier l'arrt de leur mort, mais ce sera pour se fixer sur
l'ensemble des oprations de la cour, et pour faire servir, s'il est
possible, le malheur de ces deux hommes, au salut des autres accuss.

Il rsulte textuellement de l'arrt que Raymond fut accus et ensuite
dclar convaincu d'avoir fait partie de la bande arme qui s'est runie
 Saint-Genis-Laval, le dimanche 8 juin,  six heures du soir, et
d'avoir t arrt les armes  la main. Raymond pouvait tre condamn 
mort en vertu de l'article 97, qui punit de mort les runions
sditieuses formes pour renverser le gouvernement; on lui a appliqu
l'article 87, qui punit le complot, l'article 88, qui punit l'attentat,
l'article 91, qui punit les moyens employs pour exciter la guerre
civile; trois crimes dont Raymond n'tait pas accus.

Quant  Saint-Dubois, c'est encore pis.

Le fait pour lequel il a t condamn, et qui a t constat par les
dbats, est d'avoir t arrt, le dimanche 8 juin,  Lyon, par les
prposs de l'octroi,  la porte de Serin, charg de seize paquets de
cartouches  fusil, qu'il paraissait porter hors de la ville.

Aucune lumire n'a t acquise, dans les dbats, sur la destination
relle de ces munitions.

L'accus prtendit seulement qu' quelque distance de la barrire un
ouvrier l'avait pri, sous quelque prtexte, de porter ce paquet hors la
barrire, o on le reprendrait de ses mains, mais qu'il ne vrifia pas
ce qui le composait.

La suite des vnements apprendra peut-tre que le paquet fut remis 
cet infortun par un espion de la faction, qui, lui-mme le fit ensuite
arrter  la barrire.

Quoi qu'il en soit, Saint-Dubois fut accus d'avoir fourni et procur
des munitions aux bandes armes, ou du moins d'avoir tent de leur en
fournir et procurer.

Il fut dclar convaincu d'avoir agi pour procurer des munitions aux
bandes armes qui s'taient formes pour consommer l'attentat dont il
s'agit.

Il est bien constant que, dans le fait, aucunes munitions ne furent
fournies par Saint-Dubois  des bandes armes; toutefois la simple
tentative, dans cette matire, et pu tre punie comme le crime mme.

Mais quelle tait la loi  appliquer? C'tait l'article 96 du Code
pnal, qui se rapporte textuellement  cet objet. Qu'a-t-on fait
cependant? On l'a condamn comme conspirateur, d'aprs les articles 87,
88 et 91; en sorte qu'on l'a puni pour un crime dont il n'avait pas t
accus, et qu'il n'avait pas commis.

tait-il au moins coupable du crime d'avoir remis ou tent de remettre
des munitions  des rebelles? C'est ce qui n'a t nullement vrifi,
quoi qu'en dise l'arrt.

Saint-Dubois a t arrt sortant par la porte de Serin; or il n'y a eu
ni bandes ni attroupements de ce ct.

Les munitions que portait Sainte-Dubois n'taient certainement pas
destines aux attroupements de Saint-Genis et des communes
environnantes, car ces communes sont au midi, et il marchait au nord.

Elles n'taient pas mieux destines pour les insurgs de Charnay et des
communes voisines, car la route qui y conduit est celle de Vaise, sur la
rive droite de la Sane, et Saint-Dubois, qui s'en serait fort loign
en suivant celle de Serin, qui est sur la rive gauche de la Sane, avait
dpass le dernier pont qui y conduit, lorsqu'il fut saisi.

Ces munitions n'taient donc point destines aux insurgs connus; la
condamnation a donc t au moins hasarde.

DEUXIME ARRT.--19 juin 1817.

Jean Valenot fut accus d'avoir lev et organis la bande arme qui,
le dimanche 1er juin, se runit au pr de la Serrandire, dans la
commune d'Amberieux, pour l'excution d'un attentat dont le but tait de
dtruire ou de changer le gouvernement, d'exciter les citoyens  s'armer
contre l'autorit du roi, et de porter la dvastation, le meurtre et le
pillage dans les communes o l'insurrection se manifesterait.

Jean Valenot fut dclar convaincu des mmes faits; on et pu le punir
de mort, en vertu de l'article 97 du Code pnal; on lui appliqua les
articles 87, 88 et 91 du code pnal, qui lui taient trangers.

TROISIME ARRT.--25 juin 1817.

Joseph Lourd, dit Dechamps, fut accus, avec Jean Trouchon et Jacques
Plissier, d'avoir fait partie de la bande arme qui a t leve et
organise  Brignais, le dimanche 8 juin,  six heures du soir, pour
l'excution d'un attentat dont le but tait de dtruire ou de changer le
gouvernement, d'exciter les citoyens  s'armer contre l'autorit du roi,
et de porter le pillage, le meurtre et la dvastation dans les lieux o
l'insurrection se manifesterait.

Trouchon et Plissier furent acquitts; Lourd fut dclar coupable
d'avoir fait partie de la bande arme de Brignais, et d'avoir par l
particip  l'attentat et au crime dont il s'agit.

En consquence, il fut condamn  mort, en vertu des articles 87, 88 et
91 du Code pnal.

Condamnation illgale, puisqu'il n'avait t ni convaincu ni mme
accus du crime de complot ou d'attentat qui est l'objet de ces
articles; condamnation injuste, puisque l'article 100 dfend de
prononcer aucune peine contre celui qui, ayant fait partie d'une bande
arme sans y exercer aucun emploi ni commandement, a t saisi hors du
lieu de la runion sditieuse, et que Joseph Lourd, n'ayant t arrt
que le lendemain, 9 juin,  six heures du matin, dans son lit, sans
rsistance, ne pouvait subir aucune condamnation.

QUATRIME ARRT.--28 juin.

Vingt et un habitants de la commune de Saint-Andol ont t accuss
d'avoir fait partie de la bande arme qui a t leve et organise 
Saint-Andol le lundi 9 juin,  sept heures du matin, et d'avoir
particip par l  l'attentat dont le but tait de changer ou de
dtruire le gouvernement, etc... (Mme formulaire que dans le prcdent
arrt.)

Voici quel fut le jugement:

1 Jean-Baptiste Fillion, Laurent Colomban et Andol Desgranges furent
dclars coupables d'avoir concert l'attentat dont il s'agit avec Aim
Barret (chef des mouvements de Saint-Andol) dans la nuit du 8 au 9
juin, et d'avoir concouru  son excution.

En consquence, et en vertu des articles 87, 88 et 91 du Code pnal,
ces trois victimes ont t mises  mort.

Fillion, Colomban et Desgranges ont donc pri pour un crime de complot
ou d'attentat dont ils n'avaient pas t accuss, et dont la cour
prvtale n'aurait pas t juge.

2 Franois Desgranges, _dit_ Gros, Jean-Antoine Champin, Alexandre
Guillot, Andol Colomban, Franois Charvin et Claude Guillot pre furent
dclars coupables, non-seulement d'avoir, par leurs cris et leurs
discours, mais encore par leurs actions, provoqu au renversement du
gouvernement.

Et, en vertu de l'article 1er de la loi du 9 novembre 1815, ils furent
condamns  la dportation.

Encore un crime trs-indtermin, et pour lequel il n'y avait point
d'accusation.

3 Jean-Franois Champin fils et tienne Targe fils ont t dclars
coupables de rbellion envers les officiers et agents de la police
administrative de la commune de Saint-Aodol.

D'aprs les articles 209 et 210 du Code pnal, ils ont t condamns 
cinq ans de travaux forcs.

Mme observation: Champin et Targe ont t condamns pour un crime dont
ils n'avaient jamais t accuss, et sur lequel il n'y avait eu ni
instruction, ni jugement de comptence, ni dfense.

Autre observation non moins grave: Ce fait de rbellion ou de
rsistance avec violence et voies de fait  l'autorit n'a t mis, ni
par la loi du 20 dcembre 1815, ni par la loi sur les cours spciales, 
laquelle celle-l se rfre, au nombre des cas prvtaux.

CINQUIME ARRT.--4 juillet 1817.

Neuf prvenus ont t accuss, suivant l'arrt, d'avoir fait partie de
la bande arme qui a t leve et organise  Charnay, le dimanche 8
juin,  quatre heures du soir, au son de la cloche, et qui est sortie de
Charnay pour marcher sur Lyon; d'avoir particip par l  l'attentat,
etc., etc.

Les condamnations n'ont point rpondu  cette accusation.

1 Jean-Franois Dechet a t condamn  mort pour avoir eu un emploi
dans la bande arme. L'arrt ne dit pas quel emploi. Et l'accusation,
rapporte par l'arrt mme, n'en supposait aucun.

2 Jean-Franois Bocuse et Laurent Charbonnay ont t condamns  la
dportation, pour avoir, selon l'arrt, provoqu directement, par leurs
cris et leurs discours, et par des faits et actions, trs-caractriss
de leur part, au renversement du gouvernement.

Condamnation vague et non motive; condamnation prononce sous un
prtexte totalement tranger  l'accusation nonce en l'arrt.

3 Benot Montaland, dclar coupable du crime de rbellion envers un
agent de l'autorit administrative dans l'exercice de ses fonctions, et
condamn aux travaux forcs pour cinq ans.

Montaland n'avait point t accus de ce crime suivant le titre de
l'accusation consigne dans l'arrt.

SIXIME ARRT.--18 juillet.

Vingt individus taient accuss d'avoir fait partie, ayant  leur
tte, comme chef suprieur, le nomm Franois Oudin, du rassemblement
arm, form au son du tocsin et aux cris de: _Vive l'Empereur!_ 
Saint-Genis-Laval, dans le but de renverser le gouvernement; d'avoir
rempli dans cette bande divers emplois, fonctions ou commandements;
d'avoir cherch  entraner dans leur rvolte toute la population de
Saint-Genis et des communes environnantes; de s'tre runis aux
sditieux du village de Brignais, o ils ont commis divers excs;
d'avoir march contre la ville de Lyon, point central de la sdition,
avec l'intention d'y porter le pillage et le massacre, etc.; de s'tre
rendus coupables et complices de l'assassinat commis sur un gendarme et
d'une rsistance avec armes et violence  la force arme.

Cette accusation serait la plus complte et la plus positive de toutes,
si on avait dit quels genres d'excs avaient t commis  Brignais et
par quels accuss nommment ils l'avaient t; si on avait dit encore
quelle espce d'emplois, fonctions ou commandements avaient t remplis
par chaque accus dans la bande, ou quels taient particulirement les
prvenus qui les auraient remplis.

On ne l'a pas fait; on a prfr de promener au hasard le glaive
prvtal sur la tte de tous, sur la tte des innocents comme sur celle
des coupables; en un mot, on a, en quelque sorte, jug en masse.

Voici quel a t l'arrt:

1 Oudin, convaincu d'tre l'un des agents de l'attentat, et d'y avoir
particip en levant et organisant une bande arme,  la tte de laquelle
il a march sur Lyon et Brignais, a t condamn  la peine de mort, en
vertu des articles 87, 88 et 91 du Code pnal. La cour prvtale aurait
pu et d appliquer l'article 97, o tait exclusivement le sige de la
matire, et son arrt et t irrprochable; mais, en punissant Franois
Oudin pour un crime d'attentat dont elle n'tait pas juge, elle a
imprim un caractre vident d'illgalit  un jugement qui, d'ailleurs,
tait trs-juste.

2 Pierre Dumont, convaincu de deux faits: l'un, d'avoir fait partie du
rassemblement arm; l'autre, d'avoir commis une tentative d'assassinat
sur le cur d'Irigny, a aussi t condamn  mort. Il tait g de seize
 dix-sept ans.

Il est impossible d'approuver cet arrt. D'abord la premire des deux
imputations ne pouvait donner lieu  aucune peine, puisque Dumont avait
t saisi sans rsistance et sans armes hors du lieu de la runion
sditieuse, o il n'avait exerc aucun emploi. C'tait, sous ce rapport,
le cas de lui appliquer l'article 100.

La seconde imputation n'avait point t la matire de l'accusation;
elle tait outre. L'enfant avait dit au cur: Crie _Vive l'Empereur!_
ou je te tue! Et, en disant ces paroles criminelles, il avait, en
effet, un pistolet  la main. Mais, d'une part, il n'a point t
vrifi, et l'arrt n'nonce pas mme que le pistolet se trouvt charg;
d'autre part, il ne parat pas que le cur ait voulu racheter sa vie en
prononant l'invocation qu'on exigeait de lui. L'arrt enfin n'exprime
pas que le coup ait t dtourn par aucune circonstance fortuite,
indpendante de la volont de l'enfant. Ce ne fut donc point l une
vritable tentative d'assassinat dans le sens de la loi.

D'un autre ct, en admettant ce fait, il n'aurait pas autoris un
arrt de mort, car il n'y avait videmment ni prmditation ni
guet-apens dans le sens des articles 296 et 297 du Code pnal, l'enfant
n'ayant pu prvoir l'arrive fortuite du cur d'Irigny, dans ces
circonstances,  Saint-Genis Laval. On n'et pu prononcer, tout au
plus, d'aprs l'article 304, que la peine des travaux forcs 
perptuit.

3 Gaspard Berger, Jean Foy, Denis Bauchet et Franois Guillermin,
convaincus, dit l'arrt, d'avoir, non-seulement par leurs cris et leurs
discours, mais encore par des faits et des actions trs-caractriss,
provoqu au renversement du gouvernement, ont t condamns  la
dportation.

Imputations vagues, comme on l'a dj dit, et qui ne sauraient
justifier une condamnation aussi terrible.

4 tiennette Templardon, Jean Rapet, Benot Rivoire, Michel Rivoire,
Antoine Roman, _dit_ Lavigne, et Franois Thiollin, dclars coupables
d'avoir commis des actes sditieux en invoquant le nom de l'usurpateur,
ont t condamns  deux ans, trois ans et cinq ans d'emprisonnement,
sauf tiennette Templardon, dont la condamnation n'est que de trois
mois.

Au premier coup d'oeil, ces condamnations paraissent autorises par
l'article 17 de la loi prvtale, et justifies par l'article 10 de la
loi du 9 novembre 1815; mais, pour peu qu'on y rflchisse, on reconnat
bientt qu'elles n'auraient pas du tre prononces.

Ces actes sditieux faisaient partie de la sdition principale. Or,
puisque l'article 100 du Code pnal accordait leur pardon  tous ceux
qui, n'ayant point exerc d'emploi, avaient t saisis sans rsistance
et sans armes, comme tous ces accuss, hors de la runion sditieuse, il
n'tait pas permis d'luder cette disposition. Le plus grave des actes
sditieux tait la sdition mme; l'attroupement ne pouvait donc pas
tre puni en partie quand la loi pardonne pour le tout.

SEPTIME ARRT.--25 juillet.

Dix-neuf individus mis en jugement.

Tous accuss, dit l'arrt, d'avoir particip  l'attentat dont le but
tait de dtruire ou de renverser le gouvernement, etc., etc...; d'avoir
fait partie des bandes qui se sont formes, le 1er juin,  la
Serrandire, et, le 8, dans la commune d'Amberieux; d'avoir lev et
organis les bandes; d'y avoir rempli divers emplois ou commandements;
d'avoir accept diffrentes missions relatives  l'insurrection.

Accusation illgale quant au crime d'attentat, puisque la cour
prvtale n'tait pas juge. Quant aux autres faits, ils sont dclars
communs  tous les accuss. Cependant il est bien ais de voir que tous
les accuss n'ont pas pu lever la mme bande, c'est--dire se commander
eux-mmes; que tous n'ont pu y commander ou y remplir des emplois en
mme temps.

Voici, au reste, les condamnations qui ont t prononces:

1 Louis Tavernier et Claude Nenne ont t condamns  mort comme
coupables d'avoir t les agents de l'attentat, et d'avoir particip 
l'excution, en se runissant aux bandes armes.

Comme agents de l'attentat, ils n'taient pas justiciables de la cour
prvtale;

Comme runis aux bandes armes, sans le concours d'aucune autre
circonstance, l'article 100 du Code pnal dfendait de leur infliger
aucune peine.

2 Jean Prieur, dclar coupable de faits semblables, mais acquitt
d'aprs l'article 108, pour cause de rvlation, n'exige aucune
observation.

3 Jean-Marie Soubry, condamn  la dportation, comme coupable d'avoir
provoqu au renversement du gouvernement par des cris, des discours, des
faits et des actions trs-caractriss, dit l'arrt, mais non cits,
peut tre considr comme condamn sans cause connue et arbitrairement.

4 Jean Rampon, convaincu, dit l'arrt, d'avoir volontairement reu
chez lui une troupe d'insurgs, a t condamn aux travaux forcs.

Il n'avait pas t accus de ce crime et n'avait pu s'en dfendre. Il
n'y avait pas mme eu d'arrt de comptence sur ce point, lequel n'est
pas cas prvtal.

5 Jean Tissut, Claude Joannard, Annet Bouvant, Pierre-Charles
Latreille, Antoine Charnay fils, Jean Valeurot, Louis Magnin, Guillard,
_dit_ Casaud, ont t condamns  un emprisonnement et  une amende,
pour avoir rpandu des nouvelles alarmantes et invoqu le nom de
l'usurpateur.

Ils n'en avaient pas t accuss, et n'ont pas t entendus sur ces
faits.

HUITIME ARRT.--7 aot.

Cet arrt a t rendu contre trente-trois contumaces. Il condamne 
mort seize prvenus comme moteurs des runions sditieuses, et tous les
autres, deux seulement excepts,  d'autres peines.

On n'a rien  dire sur cet arrt, si ce n'est que, frappant de mort,
quoique de loin, les chefs, la cour pouvait se dispenser d'atteindre les
autres et de priver l'tat d'un si grand nombre de familles, perdues
pour la socit.

NEUVIME ARRT.--12 aot.

Douze prvenus.

Tous accuss, dit l'arrt, d'avoir fait partie de la bande arme qui
s'est forme  Millery, dans la nuit du 8 au 9 juin dernier, pour
l'excution d'un attentat dont le but tait de renverser le
gouvernement, etc.; laquelle bande a attaqu MM. les maire et adjoints
de ladite commune, et a tir des coups de fusil sur eux, etc.

Les condamnations ne rpondent point  cette accusation.

1 Jean-Pierre Gervais, Favier-Prince, Paul Decroze, Fleury Brottet,
Jean Luquel, dclars coupables d'avoir provoqu au renversement du
gouvernement par des cris, des discours, des faits et des actions
trs-caractriss, y est-il dit, mais qui n'y sont pas rapports, sont
condamns  la dportation.

Condamnation non motive et tout  fait arbitraire.

2 Odet Potin, Gervais Potin, Jean Champin, tienne Guinand, Antoine
Vaillard et Matthieu Jumeau, comme coupables d'actes sditieux en
invoquant le nom de l'usurpateur et arborant la cocarde tricolore, ont
t condamns  un emprisonnement de plusieurs annes et  l'amende.

Les prvenus n'avaient point t accuss de ces faits.

DIXIME ARRT.--20 aot.

Treize prvenus.

Tous accuss, dit l'arrt, de participation  l'attentat qui a t
commis le 8 juin dernier, dont le but tait de dtruire le
gouvernement...

1 Pierre Dautant, dit l'Escarpin, est condamn  la dportation, comme
coupable de cris, discours, faits et actions tendants au renversement du
gouvernement, mais que l'arrt ne rapporte pas.

Condamnation extrmement illgale, puisqu'elle ne constate point la
cause prcise de la condamnation, et que Dautant n'avait point t
accus de semblables faits.

2 Jean Damas, Pierre Guillot, Benot Jaricot, Justinien Lhopital,
Antoine Clamaron, Jean Antoine Hannequin, Joseph Poisat et Pierre Guy,
dclars coupables d'actes sditieux  l'occasion de l'attentat dont il
s'agit, mais sans qu'on exprime en quoi ils consistent, condamns  un
emprisonnement et  l'amende.

Condamnation vague, arbitraire, et qui peut tre rpute sans cause.

ONZIME ARRT.--8 septembre.

Vingt-deux prvenus.

Tous accuss, selon l'arrt, de participation  l'attentat qui a t
commis dans le dpartement du Rhne, dont le but tait de renverser le
gouvernement.

Pierre Clemel, Henri Mattet, Berthaud, dit Cluvier, et Simon Trevenet,
condamns  la dportation, comme ayant particip aux mouvements
insurrectionnels, et comme s'tant rendus coupables d'actes de
provocation au renversement du gouvernement.

Comme ayant particip aux mouvements insurrectionnels dans lesquels ils
n'avaient exerc aucune autorit, ils ne pouvaient tre soumis  aucune
peine suivant l'article 100 du Code pnal.

Comme coupables d'actes de provocation, ils pouvaient d'autant moins
tre punis, qu'il n'y avait pas mme eu d'accusation sur ce point.

Hubert Mouchetand, Franois Delhorme, Franois Chapuy, Pierre Durdilly,
Philippe Blanc, Pierre Rebut, Benot Desgouttes, Jean Boulon, Jean
Guigoud, Aim Lestra et Franois Coupier, ont t condamns  un
emprisonnement et  une amende comme coupables d'actes sditieux.

Point d'accusation de ce genre.

Point de dfinition des faits.

Condamnation illgale et arbitraire.

Tels sont les arrts rendus par la cour prvtale du Rhne sur les
vnements du 8 juin.

L'analyse rapide qu'on vient d'en faire justifie ce qu'on a dit en
commenant, qu'elle a fait beaucoup trop de victimes, que presque toutes
ont t condamnes d'une manire illgale et le plus souvent injuste.

Ne dirait-on pas que tous ces arrts ont t rendus sous la funeste
influence d'une faction trop connue, qui voudrait tablir ou conserver
sa prpondrance par la terreur, et donner au gouvernement, par
l'exagration des fautes et par la multitude des supplices, un dmenti
sur la direction qu'il suit?

Les oprations de la cour prvtale ont t affranchies de la censure
de la cour de cassation, mais non pas de la rvision du roi, source et
principe de toute justice, et encore moins de l'usage que Sa Majest
peut faire de la touchante et sublime prrogative de faire grce ou de
commuer les peines.

Que la justice prenne ici le nom de clmence, elle n'y perdra rien et
personne ne s'en plaindra. La cour prvtale elle-mme, qu'on peut ne
pas renouveler, du moins en ce moment, mais qu'il ne faut pas avilir,
conservera sa terrible considration.

Que le salut de cette foule de condamns et de leurs nombreuses
familles, non moins condamnes qu'eux-mmes, paraisse l'ouvrage du roi,
et l'amour du peuple pour ce prince, dj si cher  tous les vrais
Franais, s'en accrotra encore, s'il est possible.

La mission de la cour prvtale, on ne saurait trop le rpter, tait
principalement dans les articles 97, 98 et 100 du Code pnal, et dans
l'article 9 de la loi prvtale.

Elle avait donc  constater avant tout s'il y avait eu sdition, et
quel tait le caractre et le but de la sdition. Elle avait 
reconnatre ensuite si les accuss avaient exerc ou non une autorit
quelconque dans les attroupements, et s'ils avaient t saisis dans les
runions sditieuses ou au dehors.

Elle tait autorise  punir de mort dans le cas de l'article 97, 
prononcer la dportation dans le cas de l'article 98; mais il fallait
pardonner dans le cas de l'article 100, et ce cas tait celui de la
presque totalit des accuss.

Voil ce qu'elle n'a point fait.

Jamais elle n'a appliqu les articles 97 et 98, qui constituaient
essentiellement sa comptence, prfrant de recourir aux articles 87, 88
et 91 qui n'appartiennent qu'aux cours d'assises, mais qui ne pardonnent
jamais.

Jamais surtout elle n'a appliqu l'article 100, qui convenait  la
position de la plupart des accuss, et qui les pargnait.

Et ce qui comble la mesure de l'tonnement, c'est que le procureur
gnral, saisi de chaque arrt de comptence, d'aprs l'article 39 de la
loi prvtale, n'ait jamais lev la voix en faveur des principes; c'est
que la chambre d'accusation de la Cour royale, mconnaissant la noblesse
et l'importance de ses fonctions, ait toujours accord une prompte et
aveugle approbation  des erreurs si extraordinaires. Que de maux on et
vits si l'on se ft srieusement pntr de ces premiers devoirs!

Tant de fautes n'ont pas peu contribu  tourmenter l'opinion publique,
 alarmer une classe nombreuse de la socit,  entretenir les
divisions,  placer les partis extrmes dans un tat dplorable
d'hostilit,  corrompre enfin dans ces derniers temps la conscience des
lecteurs, qui se sont si malheureusement gars dans plusieurs de leurs
suffrages.

Un acte clatant de justice ou de clmence peut seul rparer le mal qui
a t fait, et ramener dans les rangs des royalistes constitutionnels
qui,  Lyon, comme ailleurs, se serrent de plus en plus autour du trne,
et les ultra-royalistes, en leur montrant que le rgne des exagrations
est pass, et les ultra-libraux en leur faisant connatre que le
gouvernement ne fait acception de personne, et que sa justice est la
mme pour tous.

On pense qu'il convient, dans ces circonstances, de commuer la peine de
tous ceux qui ont t condamns  des peines afflictives ou infamantes,
et de prendre en considration la longue dtention dj subie par les
autres, pour leur faire grce entire.

Et, pour appliquer cette distinction d'une manire positive aux
infortuns qui en sont l'objet, on les divisera en quatre classes.

PREMIRE CLASSE.--DPORTATION.

On propose de la commuer en un emprisonnement de deux ans, en leur
tenant compte de la dtention que les condamns auront dj subie
lorsque cette mesure pourra tre prise.

Une exacte justice exigerait peut-tre grce entire, puisque tous les
dports ont t condamns illgalement. Mais, comme au fond ils
n'taient rien moins qu'irrprochables, et qu'il ne faut jamais avilir
l'autorit, alors mme qu'elle s'gare, on pense que toutes les
considrations seront concilies par la commutation propose.

Les individus  qui cette mesure doit tre applique sont les ci-aprs
nomms:

Claude Guillot pre, Franois Desgranges, Jean-Antoine Champin,
Alexandre Guillot, Andol Colomban, Andol Millet, Franois Charvin,
Joseph Bocuse, Laurent Charbonnay, Gaspard Berger, Jean Poy, Denis
Bauchet, Franois Guillermin, Jean-Joseph-Marie Soubry, Jean-Pierre
Gervais, dit Culat, Favier Prince, Paul Decroze, Fleuri Brottet, Jean
Luquet, Pierre Dautant, dit l'Escarpin, Pierre Clunel, Henri Mattet,
Berthaud, dit Cluvier, Simon Trevenet.

DEUXIME CLASSE.--TRAVAUX FORCS.

On propose de commuer cette peine en un emprisonnement d'un an.

Ceux  qui cette grce s'appliquera sont:

Jean-Pierre Champin fils, Jean-tienne Targe, Benot Montaland, Jean
Rampon.

TROISIME CLASSE.--EMPRISONNEMENT.

Le plus grand nombre des prvenus de cette classe a t condamn  cinq
ans d'emprisonnement et  des amendes; d'autres,  trois ans; un petit
nombre,  une anne ou  quelques mois.

Ils auront subi prs de six mois de dtention lorsqu'il sera possible
de s'occuper d'eux. On propose de leur faire grce entire de
l'emprisonnement et de l'amende.

Ceux  qui cette faveur s'appliquera sont:

tiennette Templardon, femme Bertholat, Jean Rapet, Benot Rivoire,
Michel Rivoire, Antoine Roman, Franois Thiollier, Jean Tissut, Annet
Bouvant, Pierre-Charles Latreille, Antoine Charnay fils, Jean Valenot,
Louis Magnin, Guillard, dit Casaud, Odet Potin, Gervais Potin, Jean
Champin, tienne Guinand, Antoine Saillard, Michel Jumeau, Jean Damas le
jeune, Pierre Guillot pre, Benot Jaricot, Justinien Lhopital, Antoine
Clamaron, Jean-Antoine Hannequin, Joseph Poisat, Pierre Guy, Hubert
Mouchetand, Franois Delhorme, Franois Chapuy, Pierre Durdilly,
Philippe Blanc, Pierre Rebut, Benot Desgouttes, Jean Bouton, Jean
Guigoud, Aim Lestra, Franois Coupier.

QUATRIME CLASSE.--MISE EN LIBERT.

La plupart des prvenus mis en libert ont t soumis  deux, trois et
cinq ans de surveillance. On propose de laisser subsister cette
disposition, soit parce qu'en dernire analyse ces prvenus, quoique non
convaincus, faute de tmoins, ne paraissent pas avoir t beaucoup plus
irrprochables que les condamns, soit parce que cette mesure est bonne
 maintenir partout o il y a eu de l'agitation.

On propose consquemment de soumettre  cinq ans de surveillance les
condamns de la premire classe,  trois ans ceux de la seconde,  un an
ceux de la troisime,  compter du moment de leur mise en libert; mais
de rduire en mme temps le cautionnement dont ils sont tenus  trois
cents francs, deux cents francs et cents francs.

On propose enfin de faire grce  tous des frais, ou tout au moins d'en
retrancher la solidarit, pour ne pas ruiner plusieurs familles, qui
seraient obliges de payer pour toutes.


SUITE  LA NOTE RELATIVE AUX OPRATIONS DE LA COUR PRVTALE DU RHNE
PAR SUITE DES VNEMENTS DU MOIS DE JUIN 1817.
CONSPIRATION DE LYON.

Il y avait vingt-huit accuss prsents.

Suivant les arrts de comptence ils taient prvenus de participation
 l'attentat commis dans le dpartement du Rhne, etc., dont le but
tait de dtruire ou changer le gouvernement.

Madame de Lavalette en particulier tait prvenue d'avoir second le
complot par sa correspondance avec des chefs de comits insurrecteurs,
ou tout au moins d'avoir eu connaissance de leurs desseins.

L'acte d'accusation tait conforme  ces nonciations.

Il avait pour vice capital de n'tre, comme les prcdents, qu'un
accusation en masse, et de ne point prciser les faits attribus 
chaque prvenu individuellement.

La session s'est ouverte sous des formes aussi sinistres que les
prcdentes. On a sembl prendre  tche de prolonger la discussion et
d'loigner autant qu'on l'a pu le jugement, en ne donnant chaque jour
qu'une seule audience de quatre  cinq heures. Ce n'est que lorsqu'il a
t question d'entendre la dfense des accuss que la cour prvtale a
chang de systme.

Rien d'irrgulier comme cette instruction.

1 Le premier jour on fit retirer les tmoins pendant qu'on examinait
les accuss; mais aux trois audiences suivantes les tmoins demeurrent
librement dans la salle et purent rgler sur ce qu'ils entendaient les
dpositions qu'ils avaient  faire. On n'en fit point l'appel.

2 On donna publiquement lecture de plusieurs interrogatoires de
prvenus non prsents aux dbats. En vain les avocats des prvenus s'y
opposrent; cette lecture fut ordonne par arrt.

3 On avait appel pour tmoin un nomm Leprieur, prcdemment coaccus
et acquitt dans l'affaire des campagnes. Cet homme n'a pas paru. On a
donn lecture des dclarations qu'il avait faites, quoique jamais on ne
puisse lire les dclarations d'un tmoin, s'il n'est pas mort depuis.

4 On a entreml l'examen de deux tmoins, en prsence mme l'un de
l'autre dans l'examen des accuss.

5 On a mme lu  l'audience du 28 une dposition crite du nomm
Five, dit Champagne, tmoin dsign pour tre entendu, et qu'en effet
on a entendu  l'audience du 30, et qui tait alors en accusation par
ordre du ministre de la police gnrale, et qu'on a mis brusquement en
libert pour pouvoir le produire.

Voil pour la forme.

Au fond les dbats n'ont rpondu ni  l'acte d'accusation ni 
certaines passions.

D'abord on a vu cinq accuss, les nomms Vernay, Coindre, Caffre,
Gaudet et Gribel, dsavouer hautement les rcits consigns dans leurs
interrogatoires crits, et les rvlations faites en leur nom contre
diverses personnes. Ils ont dit qu'ils n'avaient tenu ce langage que
parce qu'ils taient menacs de la guillotine par le maire, ou par le
sieur Guichard, son secrtaire, et mme qu'on avait crit beaucoup plus
qu'ils n'avaient dit.

Ensuite les accuss, dont plusieurs sont videmment des agents
d'intrigues, et particulirement le nomm Barbier, n'ont plus os
reproduire en public une partie de leurs impostures. Barbier avait prt
son nom devant le prvt, soit contre M. de Saineville, qu'une certaine
faction calomnie depuis longtemps, soit contre madame de Lavalette que
l'on voulait atteindre  tout prix. Il avait reprsent M. de Saineville
comme le principal complice de la conspiration; il n'a pas os le
rpter. Il disait avoir vu des lettres de madame de Lavalette,
adresses aux chefs de la prtendue conspiration; il n'a pas os le
rpter face  face, et dans le fait il avait formellement dclar, dans
son interrogatoire du 22 juin, que jamais il n'avait vu de semblables
pices; ce que M. le prvt et Barbier avaient apparemment oubli.

En dernire analyse, les dbats ont prouv:

1 Que des insinuations perfides avaient veill dans la tte de
quelques individus des penses trs-coupables, et peut-tre mme des
desseins criminels; mais qu'aucun mouvement sditieux n'avait clat
dans Lyon; ce qui, sans justifier l'immoralit de plusieurs prvenus,
cartait pourtant la comptence de la cour prvtale, qui n'est juge,
suivant l'article 9 de la loi du 20 dcembre, que des sditions, quel
qu'en soit l'objet.

2 Que ces hommes, qu'on avait gars par de trs-fausses esprances,
par des annonces de mesures et d'apprts chimriques, n'avaient ni
argent, ni armes, ni aucuns moyens d'excution, et se seraient seulement
runis dans des cabarets pour attendre l'vnement.

3 Qu'on n'a rien fait pour constater ces prtendues runions, n'ayant
jamais voulu faire entendre ni les cabaretiers du faubourg de Serin, qui
ne sont qu'au nombre de six, et chez qui l'on supposait cependant une
runion de huit cents hommes, ni les matres des autres lieux publics o
se seraient faites ces runions.

4 Que le but des mouvements suggrs par une faction trop connue  ses
dupes n'avait rien de fixe, les uns croyant agir pour se dfendre d'une
nouvelle invasion de l'tranger, d'autres pour Napolon et sa famille;
ceux-l pour le prince d'Orange; ceux-ci pour une rpublique; les autres
pour un gouvernement provisoire, et le plus grand nombre pour faire
baisser le prix du pain: divergence qui prouve qu'il n'y avait point de
vritable complot.

5 Qu'il n'y a point eu d'argent distribu par des chefs de parti, car
on n'a constat qu'un mouvement de mille  onze cents francs; encore
parat-il que, sur cette somme, le nomm Barbier avait reu pour lui
huit cent vingt francs  titre de prt, et a retenu cette somme entre
ses mains sans en faire part  ses prtendus complices.

6 Que les prtendus conjurs n'ont rien entrepris ni voulu
entreprendre.

Enfin la cour prvtale a prononc le 2 novembre.

Elle a fait grce aux nomms Barbier, Volozan cadet et Bitternay, en
vertu de l'article 108 du Code pnal, sous prtexte qu'ils avaient fait
d'utiles rvlations.

Elle a condamn  la peine de mort Jean-Marie Vernay, quoiqu'il n'et
pas moins fait de rvlations.

Elle a condamn, comme coupables de non-rvlation, huit accuss,
savoir:

Les nomms Coindre, Gervais, Manquat, Perrot,  cinq ans
d'emprisonnement et cinq cents francs d'amende chacun;

Le nomm Sriziat,  trois ans de prison et cinq cents francs d'amende;

Et les nomms Gagnre, Meyer et Granger,  deux ans d'emprisonnement et
cinq cents francs d'amende.

Les autres accuss ont t acquitts.

On n'a rien  dire des trois premiers, si ce n'est qu'on a moins
rcompens en eux d'utiles rvlations que la lche complaisance avec
laquelle ils ont adopt toutes les fables qu'on leur a faites dans
l'objet de donner de la consistance  la supposition d'un vritable
complot, tandis que, dans le fait, tout s'est rduit  quelques vaines
dmarches sans accord et sans but, et que l'on ne voulait que surprendre
les hommes qu'on avait gars, dans quelques coupables dmonstrations.
Cette vrit, qui ne tardera peut-tre pas beaucoup  clater, est dj
constate par l'instruction prliminaire de la procdure d'un nomm
Cormeau, dont la prochaine cour d'assises est saisie, et o ce misrable
a textuellement avou qu'en excitant deux ou trois paysans du village de
Saint-Rambert-l'le-Barbe  s'armer contre le gouvernement, il avait agi
comme commissaire de la police militaire et dans l'objet de les
compromettre: ce sont ses propres termes.

La cour prvtale n'avait pas plus de motifs de condamner Vernay  la
peine de mort. Cet homme, dj condamn  mort par contumace, lorsqu'il
a t arrt, et pouvant par sa position non moins que par les
promesses et les menaces du maire, perdit la raison, et  son tour
adopta toutes les nouvelles fables dont on crut avoir besoin pour
justifier le systme de la faction. Mais, revenu  lui-mme lorsque les
dbats se sont ouverts, il a rtract tout ce qu'il y avait de faux dans
ses interrogatoires crits. J'atteste, a-t-il dit, ce Christ qui est
devant mes yeux que ce que j'ai dit n'est pas la vrit; on m'y a forc
par les plus terribles menaces: je vous aurais accus vous-mme,
monsieur le prsident, si on l'et exig. Je suis  votre disposition.
Vous pouvez me faire mourir; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans
remords que de vivre dshonor par le mensonge et la calomnie. C'est 
peu prs en ces termes que parla cet infortun.

Ce langage parut ne pas plaire aux juges. Vernay a t condamn  la
peine de mort, mais avec sursis et sans doute aussi avec recommandation
 la clmence du roi.

La grce de Vernay se recommande assez par la gnrosit de ses
rtractations. Sa grce lui tait assure par l'article 108 du Code
pnal en persistant, tandis qu'il courait  la mort en changeant de
langage. Qui a pu l'y porter? aucun autre intrt que celui de la vrit
et de l'honneur; et, en effet, son dfenseur montra clairement aux juges
la fausset presque matrielle des dclarations qu'on lui avait
arraches.

Tant de courage mrite de fixer les regards du roi. Chaque jour sa
bont inpuisable rcompense des actions mille fois moins difficiles et
moins honorables: celle-l eut deux mille tmoins qui admirrent une si
rare vertu et qui pleurrent sur le malheur auquel il s'exposait. Une
grce entire honorera l'individu, le gouvernement du roi et le nom
franais.

La condamnation, d'ailleurs, fut illgale. Elle a t fonde encore sur
la supposition d'un complot ou d'un attentat, tels qu'ils sont dfinis
par les articles 87, 88, 91 du Code pnal, tandis qu'elle n'aurait pu
l'tre que dans le cas o il y aurait eu sdition pour l'excution du
complot suivant l'article 97. On n'a pas invoqu cet article parce qu'il
n'y a pas eu sdition, et la cour prvtale n'est cependant jamais juge
du complot quand il n'y a pas sdition.

Le crime de non-rvlation, imput aux autres condamns, n'tait pas
nonc dans l'acte d'accusation: on ne l'a imagin que pour dire qu'il y
avait quelque chose  rvler, et voil huit victimes de plus. Ces
individus mritent aussi d'obtenir la remise entire de la peine 
laquelle ils ont t condamns, en les laissant tous nanmoins, ainsi
que Vernay, pendant un certain temps sous la surveillance de la haute
police.




LETTRE DU DUC DE RAGUSE AU DUC DE RICHELIEU.

Chtillon-sur-Seine, le 30 juillet 1818.

Monsieur le duc, j'ai reu, il y a peu de moments, la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'crire le 8 juillet, et je ne perds pas un
instant pour y rpondre.

Je regrette que le mode de publication que j'ai choisi ait t blm
par le roi. Il m'avait paru le plus simple et le plus naturel, et que je
ne pouvais m'adresser qu'au ministre qui avait reu mes rapports.
Puisque Sa Majest le dsapprouve, j'expdie par estafette l'ordre de
suspendre cette impression, s'il en est encore temps, et j'indique la
nouvelle rdaction qui sera suivie. Je n'ai pu avoir l'intention de
rappeler au roi ses devoirs et de lui tracer la conduite qu'il a 
tenir; une pareille pense ne pouvait venir  mon esprit, et, si dans la
lettre que j'ai eu l'honneur de vous crire, je suis entr dans quelques
dveloppements, j'ai eu pour objet de rpondre aux principaux arguments
qui ont t faits contre l'crit du colonel Fabvier et de le dfendre
dans ses principales parties.

Trouvez bon, monsieur le duc, que maintenant je revienne sur la
ncessit de cette publication, et que je justifie de nouveau la
rsolution que j'ai prise de la faire.

Il n'a pas tenu  moi que toute cette longue affaire n'ait t touffe
ds son principe. J'ai montr une longue patience  supporter des
injures et des accusations odieuses. Lorsqu'elles ont pris un caractre
officiel, il tait impossible de se taire. Il fallait que quelqu'un
parlt. Le mode le plus simple tait que le ministre publit ce qu'il
fallait pour fixer l'opinion. Vous pouvez vous rappeler que, dans une
longue conversation que j'eus avec vous  la Chambre des pairs, je vous
tmoignai que je ne demandais pas mieux que de ne point entrer en lice
pourvu que l'on employt ce mode de rparation, mais vous me le
refustes formellement. J'avais reu, il est vrai, un tmoignage public
de la satisfaction du roi; mais M. de Chabrol, qui s'tait mis  la tte
de mes accusateurs, et qui contribuait  garer l'opinion, n'avait-il
pas reu lui-mme un tmoignage de sa bienveillance, et de plus
n'tait-il pas investi de sa confiance par la place qu'on lui avait
donne? N'tait-ce pas alors au ministre  dtruire, par une dmarche,
l'influence fcheuse qu'exerait M. de Chabrol, et pouvait-il hsiter 
se prononcer entre celui qui avait arrt les maux de Lyon et les avait
rpars autant qu'il tait en son pouvoir, et celui sous les auspices
duquel cette ville avait t bouleverse?

Je voulais crire alors. Ce fut par dfrence pour les dsirs du roi
que je m'abstins de le faire moi-mme. D'autres s'en chargrent. Je suis
rest impassible au milieu de toutes les discussions qui ont eu lieu;
mais personne ne pouvait supposer que, lorsque mes amis s'exposaient
pour moi, je les abandonnerais au moment du danger.

Lorsque les affaires de Lyon ont t agites  la Chambre des dputs,
et que les ministres ont pris la parole, ils n'ont pas paru en gnral
avoir l'intention de me dfendre, et la rdaction de leurs discours a
t telle, que beaucoup de gens en ont conclu le contraire.

Vous n'ignorez pas non plus, monsieur le duc, que primitivement
quelques ministres, par leurs opinions personnelles, avaient donn des
armes aux dtracteurs de ma conduite  Lyon, et vous ne pouvez pas
trouver extraordinaire que j'aie ressenti vivement ce que cette marche
avait de blessant pour moi.

Au moment o le colonel Fabvier est attaqu en calomnie devant les
tribunaux, devais-je garder le silence? Il y aurait eu de la lchet,
et, grce  Dieu, il n'est pas dans ma nature de pouvoir m'en rendre
coupable. Devais-je garder le silence pour tre appel en tmoignage et
jouer un rle ridicule et forc? Devais-je garder le silence pour tre
oblig d'intervenir plus tard dans cette affaire, qui peut changer de
nature par la discussion dont elle sera l'objet, par la manire dont
elle sera traite suivant les passions ou les caprices des avocats, et
voir mon nom ml avec des manifestations de principes qui ne seraient
pas les miens et qui me placeraient dans une attitude oppose aux
devoirs que j'ai  remplir? Non, sans doute. Il fallait que je prisse un
attitude convenable, et, pour cela, m'expliquer nettement aujourd'hui
que la cause est simple, et c'est ce que j'ai eu l'intention de faire.

Enfin, monsieur le duc, dans toutes les circonstances, ma dmarche en
faveur du colonel Fabvier tait conforme aux convenances et aux rgles
de la plus stricte quit; mais elle est devenue un devoir imprieux
pour moi aujourd'hui que le colonel Fabvier prouve une injustice qu'il
n'avait nullement mrite, et qui lui fait perdre son emploi, et, par
consquent, tout son avenir. Il ne peut certainement y avoir que
l'intention de le punir de la conduite qu'il a tenue, quoiqu'il n'ait
t m que par des sentiments louables et gnreux, qui puisse expliquer
l'loignement du corps de l'tat-major d'un des officiers les plus
distingus de l'arme franaise, d'une haute capacit, couvert de
blessures, et qui a aussi donn des preuves irrfragables de sa fidlit
au roi, puisqu'il est du trs-petit nombre de ceux qui, quels qu'aient
t les moyens de pouvoir et de sduction employs auprs d'eux, ont
refus toute espce de serment pendant les Cent-Jours.

Je vous demande, monsieur le duc, d'tre assez bon pour mettre cette
lettre sous les yeux du roi, afin qu'il connaisse bien tous les motifs
qui m'ont dirig dans cette circonstance.

Recevez, etc.

[Illustration: Carte des Provinces Illyriennes pour l'intelligence du
(illustration tronque.)]




NOTE RECTIFICATIVE  JOINDRE  LA NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH.

(Tome VI, page 391.)

Le prince de Metternich, comme le lui reproche le duc de Raguse, a pu
tre, en gnral, d'une faiblesse excessive envers la Russie en ce qui
concerne la Pologne. Mais telle ne fut pas son intention primitive. Un
peu avant les Cent-Jours, la France, l'Angleterre et l'Autriche, ce qui
veut dire MM. de Talleyrand, Castelreagh et Metternich, avaient sign un
trait secret dirig contre la Russie pour le cas o l'empereur
Alexandre persisterait  mettre  excution ses projets sur la Pologne.
Napolon,  son retour de l'le d'Elbe, trouva l'original de ce trait
aux Tuileries, parmi ces papiers si bien classs dont parle le duc de
Raguse, et que M. de Blacas n'avait pas jug  propos de dranger.
Napolon communiqua ce trait  l'empereur de Russie, qui jusqu' ce
moment, en avait compltement ignor l'existence. Il n'est pas besoin de
dire que cette circonstance et les vnements de 1815 changrent la
politique de l'Autriche, de l'Angleterre et des Bourbons, et que ce
projet fut mis  nant.
                                                  (_Note de l'diteur._)



FIN DU TOME SEPTIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse (7/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de Marmont

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
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