The Project Gutenberg EBook of Ma vie musicale, by Nikolai Rimsky-Korsakov

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Title: Ma vie musicale

Author: Nikolai Rimsky-Korsakov

Translator: Ely Halprine-Kaminsky

Release Date: September 10, 2011 [EBook #37384]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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N.-A. RIMSKY-KORSAKOV

MA VIE
MUSICALE

INTRODUCTION ET ADAPTATION

PAR

E. HALPRINE-KAMINSKY

[Illustration: colophon]

PIERRE LAFITTE & Cie

DITEURS, PARIS

90, AVENUE DES CHAMPS-LYSES




MA VIE MUSICALE

[Illustration: photo ddicace]

Copyright by Pierre Lafitte, 1914.

Tous droits de reproduction, de
traduction et d'adaptation rservs
pour tous pays.




INTRODUCTION DE L'ADAPTATEUR

RIMSKY-KORSAKOV ET LA NOUVELLE COLE


En juin 1908, Rimsky-Korsakov fut enlev  la musique russe, alors qu'en
pleine activit, son superbe talent, certains disent son gnie, venait
d'tre consacr  Paris par la reprsentation triomphale de la
_Snegourotchka_.

A la mort du regrett compositeur, par les mains pieuses de sa veuve,
musicienne experte, elle-mme, fut dit l'original des mmoires du
dfunt compositeur, sous le titre de _Ma vie musicale_ et dont le haut
intrt attira l'attention de la presse et du public russes. De fait,
dans cet in-folio de prs de 400 pages, les renseignements abondent,
non seulement sur la vie musicale de l'auteur, mais sur toute la
nouvelle cole dont il fut le plus actif reprsentant et que la
saison russe des derniers printemps a rvle aux Parisiens avec un
succs si imprvu.

Il tait invitable que la soudainet mme de ces manifestations d'une
musique peu connue du public occidental nous ft commettre certaines
erreurs de jugement qu'il n'est pas indiffrent de redresser, en puisant
 une source aussi sre que le tmoignage de celui-l mme qui fut l'un
des fondateurs de cette musique. C'est l'un des motifs de la traduction
que nous donnons des mmoires de N.-A. Rimsky-Korsakov. Mais rassurons
tout de suite le lecteur rebelle aux dissertations sur le contrepoint,
l'harmonie, la fugue ou l'orchestration. Ces mmoires sont de ceux qu'on
lit  la fois avec plaisir et profit; et si l'auteur nous renseigne
exactement sur la priode la plus intressante du mouvement musical en
Russie, il le fait avec agrment et sans ddaigner la couleur ni
l'anecdote significative.

Au surplus, un choix nous est impos par les dimensions mmes du livre,
contenant des parties o sont relats les vnements familiaux et ceux
de la carrire navale de l'auteur, mentionnant des faits et des noms peu
familiers au lecteur franais. Cette partie des mmoires pourrait tre
utilise dans une tude consacre  la biographie de Rimsky-Korsakov,
accompagne de commentaires qu'elle exige et complte de dtails qui
lui manquent.

Les pages que nous publions aujourd'hui dcrivent la physionomie des
cinq qui furent les fondateurs, de la nouvelle cole: Balakirev,
Csar Cui, Moussorgsky, Borodine et notre auteur, le plus jeune et le
plus fcond, Rimsky-Korsakov. Elles prcisent ce qu'on sait dj de
l'influence prdominante du premier sur les quatre autres et du soin
dsintress qu'a mis le dernier  mettre sur pieds les oeuvres
inacheves de Moussorgsky et de Borodine. Elles nous disent le rle qu'a
jou Berlioz auprs de ces novateurs et, naturellement, caractrisent
surtout ce la vie musicale de l'auteur de la _Pskovitaine_ et de
_Snegourotchka_.

Toutefois, pour l'intelligence de ces chapitres choisis, il convient de
les clairer, de les relier pour ainsi dire, par une brve notice
biographique sur le narrateur, ce que nous ferons en nous guidant en
partie de ses propres mmoires.

N en 1844,  Tikhvine, dans ce gouvernement de Novgorod qui fut 
l'origine une rpublique autonome et dont les chants populaires l'ont
plus d'une fois inspir, le jeune Nicolas Rimsky-Korsakov montra de
bonne heure d'exceptionnelles dispositions musicales. Il les tenait tant
de son pre que de sa mre, mais c'est surtout son oncle paternel qui
tait dou d'une vraie nature de musicien, jouant au piano des
ouvertures entires et autres morceaux compliqus, sans connatre une
note et ne se guidant que sur son oue. Quant au petit Nicolas,  peine
g de deux ans, il distinguait dj parfaitement les mlodies que lui
chantait sa mre;  quatre ans, il rptait correctement ce que lui
avait jou son pre, et retrouvait de lui-mme sur le piano les notes de
la mlodie qu'il avait chante. A six ans, commencrent ses tudes
rgulires de piano, et cinq ans aprs, il composait!

J'avais onze ans, raconte-t-il, quand l'ide me vint de composer un duo
vocal et son accompagnement au piano. J'ai pris les paroles dans un
livre d'enfant. J'ai russi  crire ce duo et, autant que je me
souviens, a se tenait assez bien.

Mais, ajoute-t-il, ni pendant son enfance, ni pendant sa jeunesse mme,
il n'a rv de la carrire de musicien; tant d'une famille de marins,
c'est la marine qui l'attirait. Il entra  l'cole navale de
Saint-Ptersbourg, ville o il eut aussi plus de facilit d'entendre de
la vraie musique, ainsi que de poursuivre ses tudes musicales. C'est
alors que, toujours lve assidu de l'cole navale, il composa, en 1862,
sa premire oeuvre, une symphonie, qui, chose  noter, fut aussi la
premire symphonie russe, car avant lui, aucun compositeur de son pays
n'avait abord ce genre lev de composition musicale. L'aspirant de
marine termina cette oeuvre pendant son voyage de circumnavigation,
et,  son retour, il put la voir excute, en 1865,  un concert de
l'cole Gratuite de Musique de Saint-Ptersbourg que dirigeait le jeune
mais dj clbre Balakirev. Le succs de la symphonie fut clatant, et
son auteur,  peine g de vingt-deux ans, fut admis dans le cercle de
Balakirev au mme titre que les ans.

Promu entre temps officier et tout en continuant son service dans les
bureaux de la marine, Rimsky-Korsakov consacra ds lors tous ses
loisirs  la musique. Il crivit successivement son tableau musical
pour orchestre: _Sadko_; la _Fantaisie serbe_ et le pome symphonique
_Antar_. Et l'auteur n'avait que vingt-quatre ans! Bientt aprs, en
1872, il termina son premier opra, cette _Pskovitaine_ que nous avons
coute avec ravissement pendant l'une des saisons russes.

Il est vrai que c'est la troisime rdaction, celle de 1892, qui fut
reprsente  Paris, et c'est l'ignorance de ce fait important qui a
induit en erreur nos critiques musicaux, demeurs surpris non seulement
devant le caractre nouveau de cette musique, compose il y a prs d'un
demi-sicle, mais encore devant la science consomme dont faisait preuve
le compositeur dbutant.

C'est le moment de dire que Rimsky-Korsakov ignorait tout  cette poque
de la technique musicale, ayant t seulement  l'cole de Balakirev,
qui se faisait prcisment gloire de ne pas entraver sa libre
inspiration par la syntaxe: un sens sr et son exprience individuelle
remplaaient chez ce dernier le savoir mthodique, et son talent
exceptionnel de crateur spontan voilait son manque d'instruction
technique. Moussorgsky, dont le talent confinait au gnie, en savait
encore moins et ne chercha jamais  s'instruire. Pourtant, il est
l'auteur de ce prodigieux _Boris Godounov_. Borodine, l'auteur de cette
autre oeuvre-matresse: _Le prince Igor_, ne s'tait pas non plus
form  une cole rgulire.

Au reste, sur les cinq, seul Balakirev, grce  l'appui des mcnes
avertis, a pu faire de la musique son unique occupation. Moussorgsky,
d'abord officier de la garde, tait employ d'tat; Borodine, un savant
d'une relle autorit, le plus chimiste des musiciens, suivant
l'expression d'un autre chimiste, professait la chimie  l'cole de
Mdecine; Csar Cui, un non moins savant professeur de fortification 
l'cole du Gnie, est arriv aujourd'hui au grade de gnral. Nous avons
vu, enfin, que Rimsky-Korsakov tait marin. Et tous, ils traitrent avec
un certain ddain les forts en thme qui, tel Tchakovsky, avaient
pass par le Conservatoire de Musique. C'est pour ragir contre cet
enseignement officiel que Balakirev avait fond l'cole Gratuite de
Musique, o la pratique primait la thorie.

Il est une fort curieuse lettre, date de 1877, o Tchakovsky,
prcisment, dplore l'influence exerce sur Rimsky-Korsakov par
Balakirev et son groupe. Certains passages sont  citer, parce qu'ils
dcrivent assez exactement l'tat d'me o se trouvait,  cette poque,
le plus jeune des membres de ce groupe, et caractrisent en mme temps
l'auteur de la lettre, le reprsentant le plus autoris de l'cole
mthodique, fonde en Russie par Antoine Rubinstein.

Balakirev, dclare catgoriquement Tchakovsky, a gch les jeunes
annes de Rimsky-Korsakov en lui suggrant que l'tude est vaine. Il est
l'inventeur de ce nouveau groupe qui renferme des forces relles, mais
incultes, faussement orientes ou puises prmaturment. Tous ces
compositeurs ont normment de talent, mais ils sont atteints
profondment d'une outrecuidance illimite de dilettanti, se croyant
suprieurs  tout le reste du monde musical.

Seul Rimsky-Korsakov fait exception. Il s'est form lui-mme comme les
autres; mais une transformation s'est opre en lui. C'est une nature
loyale et srieuse. Tout jeune, il s'est trouv au milieu de personnes
qui l'ont persuad d'abord de son gnie, puis de l'inutilit de l'tude,
de l'action nfaste de l'cole sur la force cratrice, sur
l'inspiration, etc. Il y crut. Ses premires compositions tmoignent
d'un trs grand talent, mais dpourvu de toute connaissance thorique.

Tous les membres de son groupe tant amoureux chacun de soi et les uns
des autres, cherchrent  imiter telle oeuvre produite par l'un d'eux
qu'ils avaient juge parfaite. C'est ainsi qu'ils tombrent dans la
monotonie des procds, l'impersonnalit, la mivrerie. Rimsky-Korsakov
fut le seul qui comprit, il y a cinq ans environ, que les ides mises en
avant par le groupe n'ont aucun fondement, que le mpris de l'cole, de
la musique classique, des modles reconnus, n'est autre que de
l'ignorance. Je possde une lettre de lui, crite  cette poque, qui
m'avait profondment mu.

Il fut au dsespoir lorsqu'il s'aperut de la perte de tant d'annes
pendant lesquelles il avait suivi un sentier qui ne menait nulle part.
Il se demandait ce qu'il devait faire. Apprendre, naturellement; et il
se mit  l'tude avec un tel zle que bientt la technique l'absorba
tout entier...[1]

De fait, nomm en 1871-- vingt-sept ans--professeur d'instrumentation
et de composition au Conservatoire de musique de Saint-Ptersbourg, il
s'est dit que pour pouvoir enseigner, il faut d'abord apprendre. Dj
auteur de la remarquable symphonie _Antar_, de l'opra la _Pskovitaine_,
il frquente la classe de son collgue du Conservatoire, M. Johansen,
s'assied sur le banc des lves et repasse avec eux les problmes
d'harmonie, de contrepoint, de fugue. Il revise entirement la plupart
de ses productions anciennes, et c'est  cette poque que se rapporte
notamment sa deuxime version de la _Pskovitaine_.

Ayant quitt le service actif dans la marine, il fut nomm, deux ans
aprs, inspecteur des musiques militaires de la flotte, et, dans ce
poste encore, il profita pour tudier en dtail les instruments  vent
et pntrer tous les secrets de l'instrumentation. Succdant  Balakirev
comme directeur de l'cole Gratuite de Musique, il s'y fait la main
comme chef d'orchestre, en jouant des classiques, au vif mcontentement
de son prdcesseur.

Il demeure toutefois dans les meilleurs termes avec les membres de son
groupe, en devient pour ainsi dire le thoricien, auquel Balakirev
renvoie avec une moue ddaigneuse ceux d'entre ses lves qui veulent
commencer par le commencement. A ce titre encore, il ne mnage pas son
concours dsintress  Moussorgsky et  Borodine, l'offre mme avec
insistance, pouss qu'il est par le dsir, si rare chez un confrre, de
conserver  l'art des productions de gnie qui allaient s'vanouir par
la paresse et l'intemprance de l'un, l'activit scientifique et
pdagogique de l'autre. Et si _Boris Godounov_ et _Le prince Igor_, ces
chefs-d'oeuvre non seulement de la nouvelle cole, mais de toute la
musique russe, ont pu tre reprsents, tous les historiens du mouvement
artistique en Russie sont d'accord pour affirmer qu'on le doit aux
soins et  la science de Rimsky-Korsakov. C'est lui qui a parachev,
ordonn et entirement orchestr les deux opras, aid en partie, pour
_Le prince Igor_, par son meilleur lve, A. Glazounov, devenu matre 
son tour, aujourd'hui directeur du Conservatoire de musique de
Saint-Ptersbourg.

La matrise de Rimsky-Korsakov, mettant en valeur ses dons inns,
s'affirma de plus en plus dans ses propres productions: les opras la
_Nuit de Mai_, crit en 1879, et _Sngourotchka_, cette oeuvre d'une
posie pique, tout imprgne du lumineux paganisme slave, et qui,
incomprise au dbut, fit bientt solidement asseoir la renomme du jeune
compositeur. Balakirev, tomb dans le mysticisme, s'efface durant de
longues annes, et Rimsky-Korsakov est reconnu pour le vrai chef de la
nouvelle cole, salu, d'autre part, par des techniciens tels que Liszt
et Tchakovsky.

Il a toute l'autorit, ds lors, pour publier son trait d'harmonie,
rsum remarquablement clair et prcis de ses leons au Conservatoire,
et qui demeure encore le modle du genre. Ses multiples occupations, au
Conservatoire, au choral de la Cour, aux Concerts symphoniques russes,
dont il dirigeait l'orchestre, etc., n'arrtrent point son
extraordinaire fcondit. Outre la troisime version de la
_Pskovitaine_, il crit successivement les opras: _Mlada_, _La Nuit de
Nol_, _Sadko_, _Mozart et Salieri_, _Vera Scheloga_ (prologue  la
_Pskovitaine_), _La Fiance du tsar_, _le Dit sur le tsar Saltan_,
_Servilie_, _Kastche_, le _Pan Voyevode_, _Kitej_ et, enfin, _le Coq
d'or_, dont la reprsentation ne fut autorise par la censure qu'aprs
la mort de l'auteur. Citons ensuite, en plus des symphonies indiques au
dbut, l'ouverture sur des thmes russes, le _Capriccio espagnol_, le
Conte pour orchestre, l'ouverture dominicale (thme religieux), la
suite symphonique _Scheherazade_; puis, nombre de pices pour piano,
des choeurs, des romances, des chants populaires et religieux, etc.,
etc.

Nous nous loignerions du but indiqu en cherchant  caractriser
l'oeuvre considrable du dfunt compositeur. Mais puisque nous parlons
de nouvelle cole, il convient de rappeler en une brve formule
l'objectif qu'elle poursuivait et la voie qu'elle avait prise pour
l'atteindre.

Son but tait la recherche de la vrit (le prcurseur de cette cole,
Dargomijsky, se l'tait dj impos) et de la couleur nationale. Glinka,
de qui date la conqute de l'indpendance de la musique russe, avait
russi  se dgager partiellement de l'influence trangre. Mais ce fut
le groupe des cinq qui se diffrencia radicalement en tirant parti du
riche patrimoine constitu par les chants populaires. L est la base de
cette musique nouvelle et qui lui imprime une si forte originalit.
Quant  la forme, elle est renouvele par l'introduction dans le drame
lyrique du style symphonique et des rcitatifs, ainsi que par l'emploi
frquent des choeurs qui expriment avec ampleur l'me collective de la
nation.

Rimsky-Korsakov, en particulier, a dcouvert et ralis, selon
l'expression de M. Glazounov, non seulement l'harmonisation, mais encore
le contrepoint du chant russe, ce qu'avait rv Glinka, et l'auteur de
la _Pskovitaine_ apparat ainsi comme le continuateur direct du
fondateur de la musique nationale. C'est Glazounov, le plus brillant des
derniers venus de la nouvelle cole, qui parle ainsi.

Quoi qu'il en soit, toute cette priode dcisive de formation d'une
musique nouvelle en Russie se reflte dans la vie musicale
individuelle de Rimsky-Korsakov. Son existence consciente de musicien
commence, en effet, vers 1860, quand tous les Russes taient, comme lui,
amoureux de Glinka, et elle s'achve en 1908, aprs l'apparition des
lves de Rimsky-Korsakov, tels que Glazounov, Arensky, Liadov,
Tchrpnine.

Malheureusement, ses mmoires s'arrtent dix-huit mois environ avant sa
mort, ce qui nous prive de la possibilit de connatre ses impressions
quant au triomphe de ses oeuvres  l'Opra-Comique et aux concerts de
l'Acadmie nationale de Musique, au printemps de 1907. Dans sa prface
aux mmoires de son mari, Mme Rimsky-Korsakov croit pouvoir expliquer ce
silence par la composition de l'opra _Le Coq d'or_, par laquelle son
mari fut entirement absorb; puis son mal, une angine de poitrine,
s'aggrava  partir de la fin de 1907 et l'emporta en juin de l'anne
suivante.

En revanche, nous trouvons dans son rcit une brve description de son
sjour  Paris, pendant l'Exposition de 1889, lorsqu'il y vint diriger
les concerts russes au Trocadro, ainsi que des pages ne manquant pas
non plus d'intrt pour nous, relatives aux concerts donns par Berlioz
 Saint-Ptersbourg.

      E. HALPRINE-KAMINSKY.




CHAPITRE PREMIER

     Balakirev et son groupe. Csar Cui, Moussorgsky, Borodine. Mon
     entre dans ce groupe. (1861-1862)


Balakirev a produit sur moi une forte impression ds notre premire
rencontre. Excellent pianiste, jouant tout par coeur, il avait des
penses hardies et neuves et un talent de compositeur que je vnrais.

A notre premire entrevue, on lui montra mon _scherzo_ en Ut min.; il
approuva aprs quelques remarques. On lui fit entendre mon nocturne et
des fragments de symphonie. Il exigea que je me misse sans tarder  la
composition de la symphonie. Je fus transport de joie.

Je rencontrai chez lui Cui et Moussorgsky dont j'avais seulement entendu
parler par Canillet[2].

Balakirev instrumentait alors pour Cui l'ouverture du _Prisonnier du
Caucase_. Avec quel enthousiasme j'assistais  ces dbats sur
l'instrumentation, la vocalisation, etc. On joua galement  quatre
mains l'_allegro_ en _Ut maj._ de Moussorgsky qui me plut. Je ne me
souviens plus quel morceau de lui joua Balakirev; je crois que c'tait
le dernier entr'acte du _Roi Lear_. Puis, ce furent des conversations
sur les questions musicales du jour. Je me suis trouv plong du coup
dans un monde nouveau de vrais musiciens de talent dont j'avais
jusqu'ici seulement entendu parler par des camarades dilettanti.
L'impression tait rellement trs forte.

Chaque samedi soir des mois de novembre et dcembre, je me rendais aux
rceptions de Balakirev o venaient frquemment Moussorgsky et Cui.
C'est chez lui galement que je fis connaissance de V. V. Stassov[3]. Je
me souviens qu'au cours d'un de ces soirs, Stassov nous lut des
fragments de l'Odysse en visant surtout l'instruction de ma
personnalit.

Balakirev, seul ou  quatre mains avec Moussorgsky, jouait des
symphonies de Schumann, des quators de Beethoven; Moussorgsky chantait
des morceaux de _Rousslan_[4] notamment la scne de Farlaf et de la
Nana.

Autant que je m'en souviens, Balakirev composait alors un _concerto_
pour piano, dont il nous jouait des fragments. Il m'expliquait souvent
la forme des compositions et leur instrumentation. C'tait tout nouveau
pour moi. Les gots de son groupe allaient vers Glinka, Schumann et le
dernier quator de Beethoven. Huit des symphonies de celui-ci n'taient
que mdiocrement prises par le groupe; Mendelssohn, sauf son ouverture
du _Songe d'une nuit d't_ et le _Hebriden_, tait peu estim. Mozart
et Haydn taient considrs comme vieillis et nafs; Sbastien Bach
passait pour ptrifi ou tout simplement pour une nature musicale morte,
sans sentiment, produisant comme une machine. Hndel, par contre, tait,
 leurs yeux, une nature puissante. Chopin tait compar par Balakirev 
une mondaine nerveuse. Le commencement de sa _Marche funbre_ (en si
Bm. min.) l'enchantait, mais la suite ne valait rien  ses yeux;
certaines de ses mazurkas plaisaient, mais la plupart de ses
productions taient seulement considres comme de la fine dentelle.
Berlioz, qu'on commenait  connatre, tait trs apprci. Liszt tait
encore mal connu et dj on le jugeait comme musicalement corrompu et
parfois mme caricatural. On parlait peu de Wagner.

L'attitude envers les compositeurs russes tait la suivante: on estimait
Dargomijsky pour la partie de la _Roussalka_ contenant des rcitatifs;
ses fantaisies orchestrales passaient seulement pour une originalit,
tandis que les romances _Paladin_ et _l'Air d'Orient_ taient fort
prises. (Son opra _Le convive de pierre_ n'tait pas encore crit). En
gnral, on lui refusait un talent exceptionnel et on le traitait avec
une nuance d'ironie. Lvov[5] tait jug nul; Rubinstein ne jouissait que
d'une rputation de pianiste, sans talent ni got comme compositeur.
Srov n'avait pas encore commenc  cette poque sa _Judith_ et l'on
n'en parlait pas.

Je buvais avec avidit toutes ces opinions et, sans raisonnement ni
contrle, je me pntrais des gots de Balakirev, Cui et Moussorgsky. A
vrai dire, beaucoup de ces opinions taient des arrts sans preuve, car
le plus souvent, on ne jouait devant moi les oeuvres des autres qu'en
fragments et je n'avais pu me faire un jugement sur l'ensemble;
certaines me restaient mme totalement inconnues. Nanmoins, j'adoptais
de confiance et avec enthousiasme ces arrts et j'en parlais avec une
ferme conviction  mes anciens compagnons amateurs de musique.

Balakirev s'attacha fortement  moi, m'affirmant que je prenais dans son
affection la place de Goussakovsky sur lequel on fondait de grands
espoirs et qui voyageait  cette poque  l'tranger. Si Balakirev
m'aimait comme un fils et un lve, j'tais, moi, tout pris de lui. A
mes yeux, son talent dpassait toutes les limites du possible et chacune
de ses paroles m'apparaissait comme la vrit absolue.

Je n'prouvais certes pas le mme sentiment pour Cui et Moussorgsky;
mais mon admiration et mon attachement pour eux taient trs grands.

Sur le conseil de Balakirev, je me mis  la composition de la premire
partie de la symphonie en _mi bm. min._, d'aprs les brouillons que
je possdais. Le prlude et le dveloppement des thmes subissaient de
sensibles corrections de la main de Balakirev, et je retravaillais le
tout avec zle.

Pendant les ftes de Nol, je me rendis chez mes parents  Tikhvine et
j'y achevai toute la premire partie, qui fut ensuite approuve par
Balakirev presque sans correction. La premire tentative pour
instrumenter cette partie me fut difficile, et Balakirev instrumenta
pour moi la premire page du prlude; ds lors mon travail avana plus
vite. Balakirev et les autres affirmrent mme que je montrais des
dispositions pour l'instrumentation.

Durant l'hiver et le printemps de 1862, je composai le scherzo (sans
trio) pour ma symphonie, ainsi que le finale qui plut particulirement 
Balakirev et  Cui. Je crois me souvenir que ce finale fut compos sous
l'influence de l'Allegro symphonique de Cui qu'on jouait  ce moment
chez Balakirev. J'avais compos le principal thme de ce finale en
wagon, lorsqu' la fin de mars, je revenais de Tikhvine 
Saint-Ptersbourg avec mon oncle Pierre.

Je n'ai pu connatre et aimer rellement la musique qu'
Saint-Ptersbourg, o j'ai entendu de la _vraie_ musique, excute d'une
faon convenable, mme en coutant des opras comme _Lucie de
Lammermoor_. Mais ma vraie affection pour l'art n'a commenc qu'aprs
l'audition de _Rousslan_.

<tb>

Le premier musicien et virtuose srieux que j'aie connu tait Canillet.
Je lui suis profondment reconnaissant pour le dveloppement de mon got
et la culture initiale de mes facults de composition. Mais je lui
reproche d'avoir peu soign ma technique du piano, et nglig de me
prparer aux tudes d'harmonie et de contrepoint. Les leons
d'harmonisation des chorals qu'il m'avait proposes avaient bientt
cess; en effet, en corrigeant mes crits, il ne m'enseignait pas les
procds lmentaires d'harmonisation, de sorte que, en rsolvant mes
problmes  ttons, je finis par m'en dgoter. En travaillant chez
Canillet, je ne connaissais mme pas la dnomination des principaux
accords, et pourtant je me piquais de composer des nocturnes, des
variations, etc. C'est ainsi que, malgr mon got grandissant pour la
musique, j'tais  peine un dilettante lorsque je fis la connaissance du
groupe de Balakirev.

C'est dans ces conditions, aprs des essais de dilettante par la
technique, mais srieux quant au style et au got musical, qu'on
m'incitait  la composition d'une symphonie. Balakirev, qui n'avait
jamais fait aucune tude systmatique de l'harmonie et du contrepoint,
qu'il avait mme totalement ddaigns, ne reconnaissait sans doute pas
l'utilit d'une pareille occupation. Grce  son talent naturel, son
habilet de pianiste, le milieu musical dans une maison artiste o il
avait dirig un orchestre priv, il s'tait du coup form en vritable
artiste praticien. tonnant dchiffreur, incomparable improvisateur,
dou d'un sentiment inn _de l'harmonie et de la polyphonie_, il
possdait la technique de la composition, partie don naturel, partie
acquisition de l'exprience personnelle. Il avait, et la science du
contrepoint, et celle de l'orchestration, et le sentiment de la forme,
en un mot, tout ce qui est exig du compositeur. Tout cela, il l'avait
acquis par une norme rudition musicale et une mmoire extraordinaire,
ce qui est d'un si grand secours pour s'orienter dans la littrature
musicale. Son sens critique tait,  ce point de vue, incomparable. Il
sentait  l'instant l'erreur ou l'inachev technique, il voyait
immdiatement les dfauts de la forme. Lorsqu'il en trouvait dans mes
ouvrages ou dans ceux d'autres jeunes gens, il s'asseyait au piano,
improvisait et montrait sans hsitation les dfauts et comment il
fallait s'en corriger. Despotique, il exigeait que l'oeuvre ft
revise en suivant  la lettre ses indications, de sorte qu'on
rencontrait plus d'une fois des passages entiers de lui dans les
oeuvres des autres. On lui obissait aveuglment, car son ascendant
tait considrable. Jeune, avec de beaux yeux brillants et vifs, une
luxueuse barbe, parlant avec autorit et franchise, prt  tout instant
 improviser, rptant sans se tromper tout morceau qu'on lui jouait une
fois, il jouissait de cet ascendant comme nul autre. Apprciant le
moindre indice de talent chez autrui, il ne pouvait ne pas sentir
toutefois sa supriorit, et cet autre ne pouvait ne pas la subir. On
et dit que quelque force magntique manait de lui.

Mais en dpit de sa grande intelligence et de ses brillantes facults,
il ne comprenait pas qu'une chose bonne pour lui ne valt rien pour les
autres, pour ceux qui s'tant dvelopps dans d'autres conditions,
possdaient une autre nature, et que leur progrs musical dt suivre une
autre voie et s'accomplir dans le dlai voulu. Il exigeait, en outre,
que les gots de ses lves s'adaptassent identiquement aux siens. Le
moindre cart tait cruellement poursuivi par lui: railleries, parodies,
tout lui tait bon pour humilier l'lve; celui-ci rougissait et
renonait pour longtemps, sinon pour toujours,  l'opinion qu'il avait
mise.

J'ai dj dfini la tendance gnrale des gots de Balakirev et de ses
amis, fortement influencs par lui. J'ajouterai que la cration
mlodique, sous l'influence des oeuvres de Schumann, tait peu prise
 cette poque. La plupart des mlodies et des thmes tait considre
comme le ct faible de la musique. Presque toutes les ides
fondamentales des symphonies de Beethoven taient juges faibles; les
mlodies de Chopin comme doucereuses et faites  l'intention des dames;
celles de Mendelssohn, aigres et faites pour le got des petits
boutiquiers. Cependant, les fugues de Bach taient estimes.

Une composition n'tait jamais examine dans son entier et au point de
vue esthtique.

En vertu de ces principes, toute nouvelle oeuvre que Balakirev faisait
connatre  son cercle tait excute par lui par fractions, souvent
mme sans ordre: d'abord la fin, puis le commencement, ce qui produisait
gnralement une trange impression sur l'auditeur occasionnel.

Un lve dans ma situation devait montrer  Balakirev son oeuvre dans
un tat encore embryonnaire. Balakirev y apportait aussitt ses
corrections, indiquant dans quel sens il fallait retravailler cet
embryon. Ainsi, il louait les deux premires mesures et puis critiquait,
ridiculisait les deux suivantes.

<tb>

Chose trange, la fcondit et la rapidit de production n'taient
nullement approuves par Balakirev qui possdait pourtant au plus haut
degr le talent d'improvisation. De fait, il y avait l quelque chose
d'nigmatique. Balakirev, prt  tout moment  exercer sa fantaisie avec
un got parfait sur n'importe quel thme de lui ou d'un autre;
Balakirev, qui saisissait instantanment les dfauts de composition et
qui indiquait immdiatement comment il fallait continuer telle partie ou
viter telle tournure; Balakirev, dont le talent de composition clatait
aux yeux de tous, ce mme Balakirev composait avec une excessive lenteur
et aprs mre rflexion.

Il tait alors g de vingt-quatre  vingt-cinq ans et il avait dj 
son actif plusieurs romances du meilleur cr, une ouverture espagnole,
une autre russe et la musique pour le _Roi Lear_. Ce n'tait pas
beaucoup, et pourtant ce fut son poque la plus productive, car sa
fcondit diminua avec les annes...

En entrant dans le groupe de Balakirev, j'y ai pris pour ainsi dire la
place de Goussakovsky. Celui-ci venait de terminer ses tudes  la
Facult de chimie et tait parti pour longtemps  l'tranger. C'tait un
talent de compositeur puissant et une nature trange, dsordonne et
maladive. C'est du moins ce qu'affirmaient Balakirev et Cui. Sa musique
tait belle, d'un style mlang de Beethoven et Schumann. Balakirev le
guidait dans sa composition, mais il n'y restait rien d'achev de lui;
il passait d'un sujet  un autre et ses bauches demeuraient souvent
sans transcription et seulement dans la mmoire de Balakirev.

Quant  moi, je ne donnais pas beaucoup de peine  notre chef de groupe;
j'tais toujours dispos  refaire suivant ses indications les parties
de ma symphonie, et je les achevais en profitant de ses conseils et de
ses improvisations. Il me considrait comme spcialiste en symphonie.
Par contre, en attribuant  Cui le penchant pour l'opra, il lui
laissait une certaine libert de cration, se montrant condescendant sur
certains points qui ne rpondaient pas  son got personnel.

La fibre obrienne dans la musique de Cui se justifiait par son origine
mi-franaise, et on le laissait faire. On ne voyait pas en lui un futur
bon orchestrateur, et Balakirev instrumentait volontiers certaines de
ses pices, notamment l'ouverture du _Prisonnier du Caucase_. Cet opra
tait dj prt  cette poque et le _Fils du Mandarin_ tait presque
achev. Son Allegro en _mi bm. maj._ avait t crit sans doute sous
le contrle rigoureux de Balakirev, mais resta inachev, car tout le
monde ne se pliait pas aussi aisment que moi aux exigences du matre...

Les tentatives symphoniques de Moussorgsky n'aboutirent pas davantage
sous la pression des exigences de Balakirev...

En somme, le groupe de Balakirev pendant l'hiver 1861-62 comprenait Cui,
Moussorgsky et moi. Il est certain que Balakirev tait ncessaire autant
 Cui qu' Moussorgsky, comme conseiller, censeur, rdacteur et
professeur, sans lequel ils ne pouvaient faire un pas. Qui aurait pu le
remplacer pour conseiller et montrer sa faon de corriger leurs
oeuvres au point de vue de la forme? Qui aurait pu ordonner leur
polyphonie? Qui les aurait dirigs dans l'orchestration et au besoin
orchestr pour eux? Qui aurait corrig leurs simples erreurs de
rdaction?

Cui, qui avait pris quelques leons chez Moniuszko, tait loin de savoir
conduire ses parties nettement et naturellement, et il n'avait aucun don
d'orchestration. Moussorgsky, excellent pianiste, n'avait aucune
prparation technique comme compositeur. Tous deux n'taient point des
musiciens de profession: l'un tait officier du gnie, l'autre officier
de la garde en retraite.

Seul Balakirev s'occupait exclusivement de musique... Glinka en personne
l'avait pouss  la carrire musicale et lui avait fourni le thme d'une
marche espagnole pour la composition d'une ouverture. Cui et Moussorgsky
lui taient ncessaires comme amis, coreligionnaires et disciples, mais
il aurait pu se passer d'eux. La vie exclusivement musicale permit  son
talent de se dvelopper rapidement. Le dveloppement des autres commena
tardivement, avana lentement et exigeait un guide. C'est Balakirev qui
le devint, lui qui arrivait  tout sans peine ni systme, mais
simplement par son prodigieux don musical et qui, par suite, ne se
souciait d'aucun systme. Je dirai plus: n'ayant pass par aucune cole,
il n'en reconnaissait pas davantage la ncessit pour les autres. Toute
prparation est vaine: il faut crer et acqurir l'exprience par la
pratique. Tout ce qui manquera  cette cration initiale chez ses
amis-lves, il l'ajoutera lui-mme, contrlera l'oeuvre et la
prparera pour l'excution ou la publication. Car il faut se hter de
publier. Cui a dj vingt-cinq ou vingt-six ans, Moussorgsky vingt et un
ou vingt-deux. Il n'est plus temps d'tudier, il faut agir et se
manifester.

<tb>

Cette faon de procder de Balakirev envers ses amis-lves tait-elle
rationnelle? Aucunement,  mon sens. Un lve de rel talent a besoin de
si peu; il est si ais de lui apprendre tout ce qu'il faut en harmonie
et en contrepoint pour qu'il se sente d'aplomb; il est si facile de le
familiariser avec les formes de la composition si l'on sait s'y prendre.
Une ou deux annes d'tudes systmatiques pour dvelopper la technique,
quelques exercices de composition et d'orchestration, si l'on est bon
pianiste, et l'cole est termine. Ce ne fut pas notre cas.

Balakirev faisait ce qu'il pouvait et savait; et s'il ne conduisait pas
notre instruction suivant nos besoins, la cause en tait dans
l'incertitude de notre musique d'alors et sa nature mi-russe, mi-tatare,
nerveuse, impatiente, facilement excitable et aussi vite lasse, son don
hors ligne qui n'avait rencontr aucun obstacle dans son dveloppement
et ses prsomptions purement russes. Ajoutez  tout cela le penchant de
s'attacher passionnment  ceux qui lui taient sympathiques et de
mpriser, har au premier contact ceux qui ne lui avaient pas plu. Ce
mlange de sentiments contraires le rendait nigmatique et le conduisit,
par la suite,  des consquences absolument imprvues et
incomprhensibles.

De tous ses amis-lves, j'tais le plus jeune: je n'avais que dix-sept
ans. Ce qu'il me fallait, c'tait de bons exercices de piano,
d'harmonie, de contrepoint et des notions sur la forme. Balakirev aurait
d avant tout m'asseoir au piano et me faire apprendre  bien jouer. Ce
lui aurait t facile, puisque je l'adorais, obissais  ses moindres
conseils. Au lieu de cela, il me jugea peu apte  faire un pianiste et
ne le trouva pas d'ailleurs indispensable. Il ne pouvait pas
m'enseigner l'harmonie et le contrepoint, m'expliquer la syntaxe
musicale, car il ne les avait pas tudis lui-mme mthodiquement, les
trouvait au surplus inutiles et, m'imposant, ds notre premire
rencontre, la composition d'une symphonie, il me dtourna de toute
tude.

Je m'tais mis  la composition de la symphonie en imitant, grce  mes
facults d'observation, l'ouverture de _Manfred_ et la troisime
symphonie de Schumann, le _Prince Holmsky_ et la _Jota d'Aragon_ de
Glinka, et le _Roi Lear_ de Balakirev. Quant  l'orchestration, je
puisai,  cet effet, quelques renseignements dans le trait de Berlioz
et dans certaines partitions de Glinka. Je n'avais aucune notion du
trombone et du cor, et je m'embrouillais entre les notes naturelles et
chromatiques. Au reste, Balakirev ne connaissait lui-mme ces
instruments que d'aprs Berlioz. Les instruments  cordes m'taient
galement peu connus, et je notais des legatos inexcutables. Mes
notions sur l'excution des notes et des accords redoubls taient
galement trs vagues et, en cas de besoin, je me fiais aveuglment aux
tables de Berlioz. Mais Balakirev n'tait pas plus ferr sur le jeu et
les positions des instruments  corde. Je me rendais bien compte que
j'ignorais pas mal de choses, mais j'tais convaincu que Balakirev
savait tout, et, trs habilement, il me cachait, ainsi qu'aux autres,
l'insuffisance de son savoir. En revanche, il tait bon praticien dans
le coloris de l'orchestre et les combinaisons instrumentales, ce qui me
rendait ses conseils inapprciables.

Quoi qu'il en soit, je terminais, en mai 1862, la premire partie du
scherzo et du finale de la symphonie, en les orchestrant tant bien que
mal. Le finale a mrit l'approbation gnrale. Par contre, mes
tentatives d'crire l'adagio n'eurent pas de succs; il ne pouvait pas
en tre autrement, car composer une mlodie chantante tait considr
comme une occupation rprhensible, et la crainte de tomber dans la
banalit m'empchait d'tre sincre.

<tb>

Durant le printemps, j'allais chaque samedi aux rceptions de Balakirev
et j'attendais cette soire comme une fte. J'ai frquent galement
Csar Cui, qui habitait alors sur la perspective Voskressensky, o il
tenait un pensionnat pour les garons qui se prparaient aux coles
militaires. Cui avait deux pianos sur lesquels on jouait  huit mains.
Les excuteurs taient Balakirev, Moussorgsky, son frre, Philarte
Ptrovitch, qu'on appelait je ne sais trop pourquoi Eugne Ptrovitch,
Csar Cui et parfois Dimitri Stassov. Vassili Stassov y assistait
galement souvent. On jouait  huit mains le scherzo _Mab_ et le _Bal
chez Capulet_ de Berlioz, dans la transposition de Moussorgsky, ainsi
que le _Cortge du Roi Lear_ de Balakirev, dans la transposition de
l'auteur. A quatre mains, on jouait les ouvertures du _Prisonnier du
Caucase_ et du _Fils du Mandarin_, ainsi que des morceaux de ma
symphonie, au fur et  mesure de leur achvement.

Moussorgsky chantait en compagnie de Cui des morceaux d'Opra de ce
dernier. Moussorgsky possdait une agrable voix de baryton et il
chantait dans la perfection, tandis que Cui avait la voix du
compositeur. Mme Cui, sa femme, ne chantait plus  cette poque, mais
elle tait une cantatrice amateur avant que j'aie commenc  les
frquenter.

Au mois de mai, Balakirev partit pour les eaux du Caucase; Moussorgsky
alla  la campagne, Cui aux environs de Saint-Ptersbourg. Mon frre
partit en mer pour un voyage d'tudes, sa famille, notre mre et notre
oncle allrent passer l't en Finlande. Je suis rest seul et, affect
au service du navire-cole Almaz qui devait entreprendre un voyage de
circumnavigation, je devais passer l't  Cronstadt, auprs de mon
navire, en train d'armer. Aussi, cet t me parut-il assez long.

Je ne saurais dire que mes camarades de l'cole navale furent trs
cultivs. En gnral, durant les six ans que j'ai passs  l'cole,
l'esprit du temps de Nicolas Ier continuait  y rgner. Cet esprit tait
caractris par des espigleries souvent grossires, des rudesses dans
les rapports entre lves, des expressions vulgaires dans les
conversations, l'attitude licencieuse envers les femmes; nul got pour
la lecture, mpris des sciences et des tudes de langues et, pendant la
navigation estivale, abus de l'alcool. On conoit que ce milieu fut peu
favorable  l'closion des natures artistiques et que mon dveloppement
intellectuel n'y fut point favoris.

Pendant mon sjour  l'cole, j'ai lu Pouschkine, Lermontov, Gogol; mais
c'est tout. Passant de classe en classe d'une faon satisfaisante, je
commettais nanmoins de honteuses erreurs grammaticales, j'ignorais
l'histoire, et mes acquisitions ne furent pas plus grandes en physique
et en chimie. Seule l'tude des mathmatiques et leur application  la
navigation progressait passablement. En mer, je me tenais assez bien et
ne craignais aucun danger. Mais au fond, je n'aimais gure la carrire
de marin et n'y avais point de dispositions.

En effet, pendant mon voyage de circumnavigation, je me suis aperu que
je n'avais aucune aptitude pour donner des ordres militaires,
m'emporter, jurer, parler en chef avec les subordonns, etc. C'tait, au
surplus, l'poque o les chtiments corporels taient encore en usage.
J'ai d  plusieurs reprises assister  l'excution de matelots
condamns  recevoir de deux  trois cents coups de bton sur leur dos
nu, devant tout l'quipage rassembl et  entendre les supplicis crier:
Votre Honneur! Grce!....

Ds mon entre  l'cole, j'ai su tenir tte  mes camarades et j'ai pu
obtenir le respect de ma personne. Mais vers la troisime anne, mon
caractre a chang dans le sens de la douceur et de la timidit, et, un
jour, je n'ai pas rpondu  un camarade qui m'a frapp sans raison.

Nanmoins, tout le monde m'aimait, car je ne participais  aucune
querelle, tout en restant solidaire de mes camarades. Je ne craignais
point les autorits de l'cole, car ma conduite a toujours t correcte.
Pendant la dernire anne, mon frre a t nomm directeur de l'cole
navale; aussi m'appliquais-je davantage aux tudes et je les ai
termines 6e, sur 60 ou 70 lves de ma promotion.

Balakirev fut le premier de qui j'entendis les conseils sur la ncessit
des tudes historiques, littraires, artistiques. Je lui en dois de la
gratitude. S'tant lui-mme born  l'achvement de ses tudes de lyce,
il possdait nanmoins des connaissances approfondies de littrature et
d'histoire russes et il m'apparaissait comme trs instruit. Nos
entretiens ne roulaient pas,  cette poque, sur les questions de
religion, mais il me semble bien qu'il tait dj alors un sceptique
absolu. En ce qui me concerne, j'tais  ce moment neutre pour ainsi
dire: ni croyant, ni athe; simplement, les questions religieuses ne
m'intressaient point.

Elev dans une famille profondment pieuse, j'tais pourtant, ds mon
enfance, assez indiffrent pour la prire. En faisant ma prire matin
et soir et en frquentant l'glise, je n'avais en vue que d'obir  la
volont de mes parents. Chose trange, en priant j'ai risqu parfois des
paroles sacrilges, comme pour prouver Dieu et afin de savoir s'il m'en
punira ou non. Comme il ne m'en punissait pas, le doute naissait dans
mon coeur; parfois, le remords me tenaillait; mais, autant que je me
souviens, je n'en souffrais point trop.

Pendant les deux dernires annes passes  l'cole navale, deux de mes
camarades m'assurrent que Dieu n'existait pas et que tout cela ne sont
que des inventions. L'un d'eux me disait qu'il avait lu la Philosophie
de Voltaire. Je me suis aisment rang  l'avis que Dieu n'existait
pas et que tout cela ne sont que des inventions. Au fond, cette pense
m'inquitait peu et je ne songeais nullement  ces graves questions;
seulement, ma religiosit, dj faible, disparut entirement, et je n'en
n'prouvais aucune soif spirituelle.

Je me souviens que, gamin de douze ans, je n'tais pas exempt d'esprit
libre et que je harcelais ma mre de questions sur le libre arbitre. Je
lui faisais remarquer que s'il est vrai que tout se passe sur la terre
selon la volont de Dieu et que toutes les manifestations vitales
dpendent de lui, l'homme doit quand mme tre matre de ses actes et
que, par suite, la volont de Dieu ne doit point intervenir; car comment
pourrait-il laisser l'un de nous commettre de mauvaises actions et l'en
punir ensuite? Sans doute, je m'exprimais en termes plus enfantins, mais
la pense en tait la mme, et ma mre tait assez embarrasse pour me
rpondre.




CHAPITRE II

Borodine et Moussorgsky.--Excution de ma premire oeuvre.

(1865-1867)


En septembre 1865, aprs le dsarmement du navire-cole _Almaz_[6] on
m'affecta  la partie de la flotte stationne  Saint-Ptersbourg, et je
repris ma vie dans la capitale.

Mon frre avec sa famille et ma mre retournrent  Saint-Ptersbourg 
la fin des vacances, puis rentrrent galement Cui, Balakirev et
Moussorgsky. Je repris mes visites chez Balakirev et me replongeai dans
la vie musicale. Durant mon voyage, bien de l'eau avait coul sous les
ponts, et nombre d'vnements s'taient passs dans le monde musical.
L'cole Gratuite de Musique tait fonde; Balakirev dirigeait ses
concerts. _Judith_ fut reprsente au Thtre Marie, et son auteur,
Serov, s'affirma comme compositeur. Richard Wagner, invit par la
Socit philharmonique, tait venu  Ptersbourg et avait fait connatre
au monde musical ses oeuvres dans la parfaite excution de l'orchestre
qu'il dirigeait personnellement. C'est de cette poque, qu' son
exemple, les chefs d'orchestre prirent l'habitude de conduire le dos au
public et face  l'orchestre.

Ds mes premires visites chez Balakirev, j'entendis parler de
l'apparition d'un nouveau membre qui promettait beaucoup, c'tait A.-P.
Borodine.

Lors de ma premire venue dans la capitale, il n'tait pas encore rentr
aprs les vacances d't. Balakirev m'avait jou de lui des fragments de
la premire partie de la symphonie en _mi bm. maj._ qui m'avait
plutt surpris que plu. Lorsque je fis connaissance de son
auteur,--Borodine,--il produisit une excellente impression sur moi et
depuis commena notre amiti, bien qu'il fut de dix ans plus g que
moi. Je fus galement prsent  sa femme.

Borodine tait dj professeur de chimie  l'cole de Mdecine et
habitait le btiment mme de l'cole o il resta, jusqu' sa mort, dans
le mme appartement. Ma symphonie, joue  quatre mains par Balakirev et
Moussorgsky, lui plut. Quant  sa symphonie en _mi bm. maj._, sa
premire partie n'tait pas encore acheve et il avait dj bauch les
autres parties qu'il avait composes pendant l't  l'tranger. Je fus
enthousiasm par ces fragments, ayant mieux compris galement la
premire partie qui m'avait simplement surpris, lorsque je l'avais
entendue pour la premire fois.

Je devins un assidu de Borodine et passais mme souvent chez lui la
nuit. Nous parlions tout le temps musique, il me jouait ses projets et
me montrait ses bauches de symphonie. Il tait plus au courant que moi
de la pratique de l'orchestration, car il jouait du violoncelle, du
hautbois et de la flte.

C'tait un homme cordial au plus haut degr, fort instruit, de relations
agrables et causeur plein d'esprit. Le plus souvent, je le trouvais 
son laboratoire, situ  proximit de son appartement, en train de faire
passer quelque gaz incolore d'une cornue  une autre. Il transvase du
vide dans du vide, disais-je. Les expriences termines, nous allions
dans son appartement o commenait l'action musicale, les entretiens
prolongs que par moment il interrompait pour courir au laboratoire voir
si rien n'tait brl ou trop cuit, tout en faisant retentir par les
corridors des sixquintes extravagantes. Il revenait et nous continuions
notre musique ou notre conversation.

Mme Borodine tait une femme instruite, charmante, bonne pianiste et qui
vnrait le talent de son mari...

<tb>

Je frquentais galement Cui. Nous nous runissions  tour de rle chez
l'un des membres de notre compagnie musicale: Balakirev, Cui,
Moussorgsky, Borodine, Vassili Stassov et autres et nous jouions souvent
 quatre mains...

Cui avait dj commenc  cette poque sa carrire de critique musical
dans le _Journal de Saint-Ptersbourg_; aussi, outre le plaisir que me
procuraient ses oeuvres musicales, il m'inspirait du respect comme
critique. Contrairement  Balakirev et  Cui, que je considrais comme
des matres, je ne voyais en Moussorgsky et Borodine que des camarades.
Les compositions de Borodine n'avaient pas encore t excutes, son
premier travail important, la symphonie en _mi bm. maj._, tant 
peine encore commenc; il tait aussi inexpriment que moi en
orchestration, bien qu'il connt mieux les instruments. Quant 
Moussorgsky, quoiqu'il ft un excellent pianiste et chanteur, et que ses
deux petites pices--_le scherzo en si bm. maj._ et le choeur
d'_OEdipe_--eussent dj t excutes publiquement sous la direction
d'Antoine Rubinstein, il n'tait pas moins ignorant en orchestration,
car ses pices avaient pass par les mains de Balakirev. D'autre part,
il n'tait pas un musicien de profession et ne consacrait  la musique
que les moments de loisir que lui laissaient ses occupations de bureau.
Il est  noter du reste que Balakirev et Cui, qui aimaient sincrement
Moussorgsky, le traitaient en protecteurs, ne fondant pas grand espoir
sur son talent. Il leur semblait qu'il lui manquait quelque chose et
qu'il avait particulirement besoin de conseils et de contrle. Il n'a
pas de tte, il a la cervelle faible, dit plus d'une fois Balakirev
en parlant de lui.

Entre Balakirev et Cui les relations taient autres; le premier estimait
que celui-ci comprenait peu la symphonie et la forme et rien du tout
dans l'orchestration. En revanche, il le considrait comme un vrai
matre dans la partie vocale et lyrique. De son ct, Cui jugeait
Balakirev comme un matre de la symphonie, de la forme et de
l'orchestration, mais mal prpar pour l'opra et la composition vocale
en gnral. Ils se compltaient donc, mais se sentaient chacun dans sa
partie comme des matres accomplis. Par contre, Borodine, Moussorgsky et
moi, nous tions traits en jeunes et inexpriments. De mme, notre
attitude envers Balakirev et Cui tait soumise; leurs avis taient
couts, accepts et raliss par nous sans la moindre hsitation[7].

<tb>

Aprs des rptitions qui se passrent sans incidents et pendant
lesquelles les musiciens regardaient avec curiosit mon uniforme de
marin, le concert eut lieu. Son programme se composait du _Requiem_ de
Mozart et de ma symphonie. Celle-ci passa bien. Je fus rappel 
plusieurs reprises et ma tenue d'officier n'a pas moins tonn le
public. Un grand nombre de spectateurs vinrent me fliciter. J'tais
trs heureux, cela va sans dire. Je dois ajouter qu'avant le concert je
ne ressentis aucune motion et que je conservai cette impassibilit
d'auteur pendant le reste de ma carrire. La presse, autant que je m'en
souvienne, me fut favorable, bien que pas tout entire. Cui crivit
dans le _Journal de Saint-Ptersbourg_ un article des plus sympathiques,
en m'attribuant l'honneur d'avoir crit la _premire_ symphonie russe;
(Rubinstein ne comptait pas) et je le crus...

En dcembre 1866, j'ai compos ma premire romance, sur les paroles de
Heine: A ma joue applique ta joue. A quel propos l'ide m'en
tait-elle venue? je ne m'en souviens plus; c'est par dsir sans doute
d'imiter Balakirev dont les romances m'enchantaient. Balakirev en fut
assez satisfait; mais, trouvant l'accompagnement de piano insuffisant,
ce qui tait tout naturel chez moi qui n'tais pas pianiste, il le
rcrivit entirement. C'est avec cet accompagnement que ma romance fut
publie par la suite.




CHAPITRE III

L'amiti de Moussorgsky.--_Sadko._--Tchakovsky.

(1866-1867)


Durant la saison 1866-1867, je me suis li davantage avec Moussorgsky.
Il vivait avec son frre mari et je venais souvent le voir. Il me
jouait des fragments de _Salammbo_ qui m'enthousiasmaient; puis sa _Nuit
d'Ivan_, fantaisie pour piano avec orchestre, entreprise sous
l'influence de la _Danse Macabre_ (de Liszt). Par la suite, la musique
de cette fantaisie, aprs avoir subi plusieurs mtamorphoses, servit 
la musique de la _Nuit sur le Mont-Chauve_.

Il me jouait aussi ses jolis choeurs juifs: _La dfaite de Sena-Herib_
et _Jsus Navin_. La musique de ce dernier tait emprunte  la musique
de _Salammbo_. Son thme avait t entendu par Moussorgsky chez des
Juifs habitant la mme maison que lui. Il me fit galement entendre ses
romances qui n'avaient pas eu de succs prs de Cui et Balakirev,
notamment _Kalistrate_, ainsi que la jolie fantaisie sur les paroles de
Pouchkine: _la Nuit_. _Kalistrate_ annonait dj ses tendances
ralistes qu'il adopta plus tard; quant  _la Nuit_, cette romance
manifestait l'aspect idaliste de son talent que, par la suite, il
dsavoua, mais qui se montrait  l'occasion. Il en a accumul une
rserve dans _Salammbo_ et les choeurs juifs, au temps o il ne
pensait pas au moujik. Je remarquai aussi que la plus grande part de son
style idaliste, par exemple l'arioso du tsar Boris, les phrases de
l'imposteur devant la fontaine, le choeur des boyards, la mort de
Boris, etc., a t prise par lui dans _Salammbo_. Son style idaliste
manquait de fini cristallin et de forme lgante; il en manquait parce
que Moussorgsky n'avait aucune connaissance de l'harmonie et du
contrepoint. Le groupe de Balakirev ridiculisa au dbut ces sciences
inutiles, puis les dclara inaccessibles pour Moussorgsky; c'est ainsi
qu'il vcut sans elles et, pour s'en consoler, il se faisait gloire de
cette ignorance et traitait la technique des autres de routine et de
conservatisme. Mais quelle joie il manifestait ds qu'il russissait 
crire une belle phrase musicale rgulirement dveloppe! J'en fus
plus d'une fois tmoin.

Pendant mes visites chez Moussorgsky, nous causions en toute libert, en
dehors du contrle de Balakirev ou de Cui. Je montrais toute ma joie
quand il me jouait ses productions; lui en tait heureux et me confiait
tous ses projets. Il en avait plus que moi. L'un de ses projets tait
_Sadko_, mais il l'avait abandonn depuis longtemps et me le proposa.
Balakirev approuva et je me mis  l'oeuvre.

<tb>

C'est  cette mme poque que se rapporte la connaissance que fit notre
groupe de Tchakovsky.

Aprs l'achvement de ses tudes au Conservatoire de Saint-Ptersbourg,
Tchakovsky fut nomm professeur au Conservatoire de Moscou, et alla
habiter la vieille capitale. La seule chose que notre groupe savait de
lui tait la symphonie en _sol min._ dont les deux parties moyennes
avaient t excutes au concert de la Socit russe de Musique.
L'opinion qu'avait notre groupe de lui n'tait pas trs flatteuse,
puisqu'il tait un produit du Conservatoire, et son absence de
Saint-Ptersbourg empcha des relations directes.

Je ne me souviens plus  quel propos, mais  l'un de ses passages dans
la capitale, Tchakovsky apparut  l'une des rceptions de Balakirev et
on lia connaissance. Il se trouva tre un charmant causeur, homme
sympathique, simple et de relations cordiales. Sur l'insistance de
Balakirev, il nous joua ds la premire soire la premire partie de sa
symphonie en _sol min._ qui nous plut beaucoup, et notre ancienne
opinion se modifia en une plus sympathique, bien que son ducation
conservatoire dresst toujours une barrire entre lui et nous.

Cette fois-ci, le sjour de Tchakovsky  Saint-Ptersbourg fut peu
prolong; mais les annes suivantes,  chacune de ses venues, il
paraissait chez Balakirev, et je m'y rencontrais avec lui. Pendant un de
ces passages, Vassili Stassov, comme nous tous d'ailleurs, fut
enthousiasm par le thme mlodieux de son ouverture _Romo et
Juliette_, ce qui suggra  Stassov de lui recommander la _Tempte_ de
Shakespeare comme sujet pour un pome symphonique.




CHAPITRE IV

     Berlioz  Saint-Ptersbourg.--Ses concerts et l'indiffrence qu'il
     montra pour la musique russe.--_Boris Godounov._--_Lohengrin_ de
     Wagner.

(1867-1868)


La saison de 1867-1868 fut trs anime  Saint-Ptersbourg. La direction
des concerts de la Socit russe de Musique avait t confie 
Balakirev et, sur les instances de celui-ci on invita Hector Berlioz
lui-mme  venir donner ses concerts dans la capitale russe. Balakirev
et Berlioz dirigrent alternativement les concerts, et le compositeur
franais apparut la premire fois au pupitre le 28 novembre.

Dans le programme de Balakirev, figurait entre autres l'introduction de
_Rousslan_, le choeur du _Prophte_, l'ouverture du _Faust_ de Wagner
(la seule pice de cet auteur apprcie dans notre groupe), l'ouverture
tchque de Balakirev, ma fantaisie serbe et enfin mon _Sadko_. _Sadko_
passa avec succs; l'orchestration satisfit tout le monde et je fus
rappel  plusieurs reprises.

Hector Berlioz, lorsqu'il vint chez nous, tait dj un vieillard et,
bien que vaillant durant le concert, tait en butte  des maux
frquents, ce qui le rendait indiffrent  la musique et aux musiciens
russes. Il passait la plupart du temps tendu sur sa couchette, ne
voyant que Balakirev et les directeurs des concerts.

Pourtant, un jour, on lui fit entendre la _Vie pour le Tsar_ au Thtre
Marie, mais il ne resta mme pas jusqu' la fin du second acte. Une
autre fois, la direction offrit un dner o Berlioz fut bien forc
d'assister.

Je crois que ce n'est pas son tat maladif seul, mais aussi l'orgueil du
gnie et l'isolement qui s'en suit qui expliquent la complte
indiffrence de Berlioz pour la vie musicale russe. Au reste, la
reconnaissance d'une certaine valeur  la musique russe par les
clbrits trangres se faisait et se fait encore d'un air de
protection. Il ne pouvait donc tre question de prsenter Moussorgsky,
Borodine et moi  Berlioz. tait-ce parce que Balakirev se sentait gn
de le demander  Berlioz en raison de l'indiffrence qu'il avait
montre, ou bien le compositeur franais avait-il lui-mme demand de
lui viter cette connaissance des espoirs russes? En tout cas, nous ne
demandmes rien  Balakirev.

Pendant ses six concerts, Berlioz fit excuter sa fantaisie _Harold_, un
pisode de _la Vie d'un artiste_, plusieurs de ses ouvertures, des
fragments de _Romo et Juliette_ et de _Faust_, ainsi que de petites
pices; puis, la 3e, 4e 5e et 6e symphonie de Beethoven et des fragments
des opras de Gluck. En un mot Beethoven, Gluck et lui. On doit
toutefois y ajouter les ouvertures du _Tireur magique_ et d'_Oberon_ de
Weber. Il va sans dire que Mendelssohnn, Schubert et Schumann taient
exclus, et plus encore Liszt et Wagner.

L'excution fut magnifique: l'ascendant de la clbrit agissait sur
l'orchestre russe. Les gestes de Berlioz taient simples, clairs et
beaux. Aucune recherche dans les nuances. Nanmoins,--et je rpte ce
que m'a dit Balakirev-- la rptition de l'une de ses propres pices,
Berlioz perdit la mesure et se mit  diriger 3 au lieu de 2 ou _vice
versa_. L'orchestre, vitant de le regarder, continua de jouer juste et
tout se passa sans incident. En somme, Berlioz, illustre chef
d'orchestre de son temps, tait venu chez nous dj accabl par les ans
et les maladies et avec des facults amoindries. Le public ne s'en
aperut pas et l'orchestre le lui pardonna...

<tb>

Je ne me souviens pas exactement si c'est au printemps ou  l'automne
1868 que fut donn pour la premire fois au Thtre Marie le _Lohengrin_
de Wagner. Balakirev, Cui, Moussorgsky et moi, nous occupions une loge
avec Dargomijsky. Nous avons exprim  _Lohengrin_ tout notre mpris.
Dargomijsky, en particulier, fut intarissable de railleries et de traits
empoisonns. Or,  ce moment, la moiti des _Nibelungen_ tait dj
crite, les _Matres Chanteurs_ achevs, cet opra o Wagner frayait 
l'art, d'une main habile et exprimente, une voie qui menait bien plus
loin que celle o nous _tions engags_, nous, l'avant-garde russe.

C'est pendant cette saison galement que _Boris Godounov_ fut prsent
par Moussorgsky  la direction des thtres impriaux. Le comit de
rception tait compos alors de Napravnik, le chef d'orchestre de
l'opra, de Mangean, chef de l'orchestre du drame franais, de Betz,
chef de l'orchestre du drame allemand, et de la contrebasse Giovanni
Ferrero. Il fut blackboul.

La nouveaut et le caractre particulier de la musique bahirent
l'honorable comit. Il reprochait au surplus  l'auteur l'absence d'un
rle de femme plus ou moins important. En effet, dans cette premire
version, l'acte des Polonais n'existait pas, ni le personnage de Marina,
par suite. Certains critiques du comit taient tout simplement
ridicules. Ainsi les contrebasses, jouant par tierces chromatiques dans
l'accompagnement du deuxime chant de Varlaam, ont fortement surpris la
contrebasse Ferrero, et il n'a pu pardonner  l'auteur ce procd.

Moussorgsky, chagrin et froiss, reprit sa partition. Mais rflexion
faite, il rsolut de la reviser entirement et d'y faire des additions.
Il imagina l'acte des Polonais en deux tableaux, ainsi qu'un autre
tableau; la scne o il est racont que l'anathme a t prononc contre
l'imposteur fut supprime, et l'Innocent, qui apparat dans cette scne,
fut transport dans une autre. Moussorgsky s'tait mis  ce travail dans
le but de prsenter de nouveau son _Boris_  la direction des thtres
impriaux.




CHAPITRE V

Ma nomination comme professeur au Conservatoire.

(1871).


L't de 1871 fut marqu par un vnement important dans ma vie
musicale. Un beau jour, Azantchevsky, le nouveau directeur du
Conservatoire de Saint-Ptersbourg, vint me trouver et,  mon extrme
tonnement, me proposa le poste de professeur de composition pratique et
d'instrumentation, ainsi que de directeur de la classe d'orchestre.
videmment, l'ide d'Azantchevsky avait t de renouveler l'eau devenue
stagnante sous son prdcesseur dans l'enseignement de ces matires en
le confiant  un jeune. L'excution de mon _Sadko_,  l'un des concerts
de la Socit russe de Musique pendant la saison prcdente, avait sans
doute pour but de nouer des relations avec moi et de prparer l'opinion
publique  ma nomination au Conservatoire.

Conscient de mon manque absolu de prparation au poste qu'on m'offrait,
je ne donnai pas de rponse dcisive  Azantchevsky et le priai de me
laisser rflchir. Mes amis me conseillrent d'accepter. Balakirev, qui
seul se rendait compte de mon manque de prparation, m'engagea galement
 accepter, dans le but d'introduire un des siens dans la place ennemie
qu'tait pour lui le Conservatoire. Finalement, l'insistance de mes amis
et ma propre illusion triomphrent et j'acceptai la proposition qui
m'avait t faite. Je devais  l'automne entrer en fonctions sans
quitter pour l'instant ma carrire de marin.

Si j'avais seulement commenc  tudier, si j'avais su un peu plus que
je ne savais, j'aurais nettement vu que je ne pouvais et n'avais pas le
droit d'assumer cette charge, que c'tait de ma part aussi stupide que
dloyal. Mais, auteur de _Sadko_, d'_Antar_ et de la _Pskovitaine_,
oeuvres qui se tenaient et ne sonnaient pas mal, taient approuves
par le public et par nombre de musiciens,--je n'tais qu'un dilettante
et je ne savais rien. Je le confesse ouvertement et je l'affirme devant
tous.

J'tais jeune, confiant en moi, et cette confiance tait encourage:
j'acceptai donc le poste de professeur. Or, non seulement j'tais
incapable alors d'harmoniser convenablement un choral, je n'avais
jamais crit un seul contrepoint, avais les notions les plus vagues sur
la construction de la fugue, mais je ne connaissais mme pas le nom
qu'on donnait aux intervalles augments et diminus, ni aux accords,
sauf  la dominante, bien que je pusse solfier n'importe quel morceau 
premire lecture et dchiffrer tous les accords. Dans mes compositions,
je recherchais le moyen de conduire correctement les parties et j'y
parvenais instinctivement et par l'oue; c'est galement l'instinct qui
me guidait dans l'orthographe. Mes notions sur les formes musicales
taient galement vagues, surtout dans les formes du rondeau. Moi qui
instrumentais mes compositions avec une couleur suffisante, je ne
possdais pas les connaissances voulues pour la technique des
instruments  cordes et pour l'emploi du cor, de la trompette et du
trombone. Il va sans dire que, n'ayant jamais dirig un orchestre ni
mme tudi un seul choeur, je n'en possdais pas la moindre notion.
C'est un musicien si bien renseign qu'Azantchevsky eut l'ide d'appeler
au professorat et c'est ce musicien qui n'a pas cru devoir dcliner
l'offre.

On objectera, peut-tre, que tout le savoir qui me manquait tait
inutile  un compositeur qui avait crit _Sadko_ et _Antar_ et que le
fait mme de l'existence de ces oeuvres prouvait l'inutilit de cette
science.

Certes, il importe davantage d'entendre et de deviner l'intervalle et
l'accord que de savoir comment l'un et l'autre s'appellent; au besoin,
on peut apprendre ces termes en un jour. Certes, il importe davantage
d'instrumenter avec couleur que de connatre les instruments, comme les
connaissent les chefs des fanfares militaires et qui instrumentent par
routine. Certes, il est plus intressant de composer un _Antar_ ou un
_Sadko_ que de savoir harmoniser un choral protestant ou d'crire des
contrepoints  quatre voix, ncessaires videmment aux seuls organistes.
Mais il est tout de mme honteux de ne pas connatre de pareilles choses
et de les apprendre par ses lves. Au reste, le manque de la technique
harmonique a dtermin, bientt aprs la composition de la
_Pskovitaine_, l'arrt de mon inspiration qui avait pour base toujours
les mmes procds uss, et seuls les dveloppements de la technique que
je me mis  tudier ont rendu possible le renouvellement de ma force
cratrice par un courant frais et redonn de l'essor  mon activit
ultrieure.

Quoi qu'il en soit, je n'avais pas le droit de professer  des lves
qui se destinaient  diverses branches de l'art musical: compositeur,
chef d'orchestre, organiste, professeur, etc.

Mais le pas tait fait. Ayant assum la charge, je dus feindre de tout
savoir, de tout connatre.

Pour donner le change  mes lves, je recourais  des remarques
gnrales, aid en cela par un got personnel, le don de la forme, celui
du coloris orchestral, et pendant ce temps, je me renseignais
adroitement auprs de mes lves. Mais c'est dans la classe d'orchestre
que je devais faire preuve de toute la matrise dont j'tais capable.
J'tais servi par cette circonstance, il est vrai, qu'aucun de mes
lves ne pouvait au dbut s'imaginer que je ne connusse rien; et au
moment o ils auraient pu me pntrer, j'avais dj eu le temps
d'apprendre quelque chose.

Qu'en est-il rsult finalement? C'est que mes premiers lves qui
terminaient le Conservatoire taient entirement les lves de mon
prdcesseur et qu'ils n'avaient rien appris par moi.....

Ayant tudi  partir de 1874 l'harmonie et le contrepoint, m'tant
familiaris assez bien avec les instruments, je finis par acqurir une
bonne technique, ce qui me fut trs utile dans ma composition et je pus,
d'autre part, tre rellement utile  mes lves. Les gnrations
suivantes des lves qui passaient dans ma classe de celle de Johansen
et ceux qui commencrent leurs tudes directement chez moi taient
vraiment mes lves, et ils ne le nieront probablement pas.

En somme, ayant t nomm sans l'avoir mrit professeur au
Conservatoire de musique, j'tais devenu bientt l'un de ses meilleurs
lves,--peut-tre mme le meilleur,--par la quantit et la valeur des
connaissances qu'il m'avait donnes.

Lorsque vingt-cinq ans aprs mon entre au Conservatoire, mes collgues
et la direction de la Socit russe de Musique ont bien voulu me
fliciter de mon jubil, c'est cette mme pense que j'ai exprime en
rponse au discours de Cui.




CHAPITRE VI

La _Pskovitaine_ et la censure.--La premire reprsentation de la
_Pskovitaine_.

(1872-1873).


Au mois de dcembre 1871, Nadejda Nicolaevna Pourhold est devenue ma
fiance. Le mariage devait avoir lieu en t  Pargolovo. Il va sans
dire que mes visites dans la famille, assez frquentes jusqu'alors, le
sont devenues encore plus; je passais presque toutes mes soires avec ma
fiance.

Mes travaux marchaient toutefois comme  l'ordinaire. La composition de
l'ouverture de la _Pskovitaine_ avanait, et sa partition fut termine
au mois de janvier 1872.

Je prsentai mon livret  la censure dramatique. Le censeur insista
beaucoup, pour que j'adoucisse le texte de la scne du _Vetch_[8]. Il a
fallu me soumettre.

On m'a expliqu,  la censure, que tous les changements devaient tendre
 supprimer du livre toute allusion au rgime rpublicain de Pskov. Il a
fallu aussi modifier le 2e acte, c'est--dire transformer la scne du
_Vetch_ en une rvolte soudaine du peuple.

Afin de bien comprendre le sujet, Friedberg[9] m'invita un soir chez lui
avec Moussorgsky, et nous pria de lui jouer et de lui chanter le 2e
acte, qui du reste lui plut normment. Mais un obstacle subsistait: il
y avait une ordonnance de l'empereur Nicolas, autorisant  faire figurer
sur la scne les personnages couronns de l'ancienne dynastie, avant
l'avnement de la dynastie des Romanov, dans les drames et les
tragdies, mais non dans les opras. Lorsque j'en demandai le motif on
me rpondit: Parce que ce serait peu convenable de voir un tsar lancer
une chansonnette.

Bref, l'ordre imprial existait, et on ne pouvait l'enfreindre. Il m'a
fallu agir par des voies dtournes.

Durant la dcade des annes 1870, N.-K Krabb tait ministre de la
Marine. Homme de cour, volontaire, mauvais marin, parvenu  ses
fonctions de ministre, parce qu'ancien aide de camp du tsar, grand
amateur de musique, de thtre et plus encore de jolies actrices, il
n'tait pourtant pas mchant. Feu mon frre Vone Andreevitch,
excellent marin, homme droit et impartial, tait toujours  couteau tir
avec le ministre de la Marine dans tous les conseils, runions et
commissions o tous deux ils sigeaient. Dans les questions navales
qu'on soulevait au ministre, leurs avis taient toujours opposs, et
Vone Andreevitch dfendait avec ardeur ses opinions, en contrecarrant
les propositions de Krabb, lequel n'avait en vue que d'tre agrable
aux puissants du jour. Quoi qu'il en soit, ils furent constamment en
guerre.

A la mort de mon frre, les sentiments d'estime que ne pouvait pas ne
pas ressentir  son gard son adversaire, purent se manifester
librement. Il fit son possible pour assurer l'avenir de la famille de
mon frre et de sa vieille mre. Ce sentiment s'est tendu jusqu' moi,
et je suis devenu son favori. Il m'engagea  aller le voir, se montra
affectueux et aimable, et m'invita  m'adresser directement  lui dans
toutes les circonstances difficiles.

Les difficults qu'avait souleves la censure  propos de la
_Pskovitaine_ me suggrrent l'ide de solliciter son intervention. Il
se montra tout dispos  me donner son appui, et s'adressa  cet effet
au grand-duc Constantin[10], afin d'obtenir l'abrogation de la vieille
ordonnance impriale interdisant la figuration dans les opras des
souverains de l'ancienne dynastie.

Le grand-duc intervint volontiers et, peu aprs, la censure m'informa de
la permission que je recevais de faire figurer le tsar Ivan dans mon
opra,  la seule condition de modifier la scne du Vetch.

En mme temps, mon opra tait reu par le thtre imprial dont la
direction, aprs le dpart de Guedeonov et de Fedorov, fut confie 
Loukaschevitch qui tait bien dispos envers notre groupe. Quant  la
direction suprieure, mais non officielle, des thtres, elle tait
assure par le contrleur du ministre de la cour, baron Kister.

Il n'y avait pas de directeur en titre. Napravnik[11], qui visiblement
n'tait pas bien dispos  l'gard de mon opra, fut oblig de cder 
l'influence de Loukaschevitch, et mon oeuvre fut reue pour tre
reprsente au cours de la saison suivante. Il est certain en tout cas
que la rception de mon opra sur la scne du thtre Marie fut
facilite par l'intervention du grand-duc auprs de la censure. Je
suppose que la direction thtrale s'est dit: Puisque le grand-duc
s'intresse  l'opra de Rimsky-Korsakov, il est impossible de ne pas le
recevoir.

Napravnick a pris connaissance de la _Pskovitaine_ un soir, chez
Loukaschevitch, qui me convia, ainsi que Moussorgsky. Celui-ci, qui
rendait toutes les voix  la perfection, m'a aid  faire valoir mon
opra devant l'assistance. Napravnik n'a pas exprim son opinion quant 
l'oeuvre elle-mme, mais a fait l'loge de la nettet de notre
excution.

En gnral, l'excution de la _Pskovitaine_ avec l'accompagnement au
piano chez Krabb et plusieurs fois chez les Pourhold, avait lieu de la
faon suivante: Moussorgsky chantait Ivan le Terrible, Tokmakov et
d'autres rles masculins, suivant les besoins, un jeune mdecin
Vassiliev (tnor) excutait Matouta et Toutcha; Mlle A. N. Pourhold[12]
chantait Olga et la nourrice; ma fiance tenait le piano, et moi,
suivant le cas, j'excutais les voix qui manquaient et jouais  quatre
mains avec Nadia, lorsque deux mains taient insuffisantes. C'est
galement ma fiance qui a transpos la _Pskovitaine_ pour piano.

Grce  cet excellent ensemble, l'excution tait parfaite, claire,
chaude, et stylise; un nombre assez considrable d'auditeurs, trs
intresss, y assistaient chaque fois.

<tb>

Les rptitions de la _Pskovitaine_ commencrent par les choeurs. J'y
assistais et accompagnais moi-mme les choeurs et ensuite les
solistes. Ptrov chantait le tsar Ivan; Platonova, Olga; Lonova, le
rle de la nourrice; Orlov, Michel Toutcha; Melnikov, le prince
Tokmakov. Les professeurs du choeur Pomasansky et Azeev ont beaucoup
admir l'opra. Napravnik tait froid, n'exprimait pas son opinion, mais
ne pouvait dissimuler sa dsapprobation. Les artistes taient
consciencieux et aimables. Ptrov n'tait pas tout  fait content, se
plaignait de la longueur et des dfauts de la mise en scne, dfauts
auxquels il tait difficile de remdier par le jeu. Il avait raison sous
beaucoup de rapports; mais l'enthousiasme de ma jeunesse ne voulait
rien savoir et je m'opposais  toute coupure, ce qui, visiblement,
irritait aussi Napravnik.

Aprs les accords prliminaires des choeurs et des soli, commencrent
les rptitions de l'orchestre. Napravnik tait  la hauteur de sa
tche, devinant les fautes des copistes et mes propres lapsus;
nanmoins, il m'irritait parce qu'il faisait des pauses dans les
rcitatifs. C'est dans la suite seulement que j'ai compris combien il
avait raison et que mes rcitatifs taient crits d'une faon peu
commode pour une dclamation libre et naturelle, parce qu'ils taient
alourdis par toutes sortes de figures orchestrales. Il a fallu allger
galement la musique dans l'attaque de Matouta contre Toutcha et Olga,
en modifiant quelques figures orchestrales. Il en fut de mme dans la
scne de l'arrive de Matouta chez le tsar. Le fltiste Klos, en
soufflant la longue figure _legato_ sans pause, dut enfin s'arrter,
parce que le souffle lui manqua. J'ai d, par suite, y placer des
pauses, pour qu'il puisse prendre haleine. Sauf ces petits dfauts, tout
le reste marchait bien.

Enfin les rptitions de scne commencrent. Les rgisseurs Kondratiev
et Morozov ont beaucoup contribu  la mise en scne du tableau du
Vetch. Ils ont revtu le costume des figurants, ont particip
personnellement aux mouvements des masses, autant aux rptitions qu'aux
premires reprsentations de l'opra.

La premire reprsentation eut lieu le Ier janvier 1873. Les artistes
donnrent toute leur mesure et l'excution fut bonne. Orlov chantait
excellemment dans la scne du Vetch en lanant avec grand effet les
chants des libertaires. Non moins excellents se montrrent Petrov,
Lonova et Platonov, ainsi que les choeurs et l'orchestre. L'opra
plut, en particulier le deuxime acte: le tableau du Vetch. On me
rappela plusieurs fois.

Durant cette saison, la _Pskovitaine_ eut dix reprsentations, toujours
avec un grand succs et la salle comble. J'tais content, bien que je
fusse assez malmen dans les journaux; seul, parmi les critiques, Cui
faisait exception. Soloviev, entre autres, trouvant dans la partition du
piano de la _Pskovitaine_ de nombreuses fautes d'impression et voulant
sans doute faire allusion  mon professorat au Conservatoire, me
conseillait avec fiel de prendre des leons. Rappoport crivait que je
connaissais  fond les mystres de l'harmonie ( cette poque je ne
les avais pas tudis du tout) et faisait suivre cette apprciation de
tant de _mais_, qu'il ne restait rien de mon opra. Thophile Tolsto,
Laroche et Famintzine ne m'ont pas flatt non plus. Le dernier
soulignait surtout la ddicace de mon opra  mon cher cercle musical
en l'accompagnant de toutes sortes d'insinuations. Par contre, le
souffle de libert dont j'avais anim les Pskovitains alla au coeur de
la jeunesse studieuse, et les tudiants en mdecine hurlaient  tue-tte
dans les couloirs de leur cole le chant des libertaires.




CHAPITRE VII

Moussorgsky[13].--La chute de ses facults.--Analyse de ses oeuvres.

(1874)


Depuis la reprsentation de _Boris Godounov_, les visites de Moussorgsky
parmi nous se faisaient de plus en plus rares, et son caractre
changeait visiblement; il se montrait mystrieux et mme orgueilleux.
Son amour-propre s'accrut plus encore et sa faon obscure de s'exprimer
prit des proportions extraordinaires. Il fut souvent impossible de
comprendre quelque chose de ses rcits, de ses raisonnements et de ses
saillies prtendant  des traits d'esprit. C'est vers cette poque qu'il
commena  devenir un habitu du Maly Yaroslavetz et autres restaurants.
Seul, ou en compagnie de nouveaux amis, il y demeurait jusqu'au matin en
buvant du cognac. En dnant chez nous, ou dans d'autres familles, il
refusait presque toujours de boire du vin, mais aprs, dans la nuit, il
allait au Maly Yaroslavetz.

Plus tard, l'un de ses compagnons d'alors, un certain V., me racontait
que leur compagnie avait adopt un mot spcial: se cognacquer, et
qu'elle le ralisait dans toute la force du terme.

La chute progressive du grand talent de l'auteur de _Boris_ a commenc
depuis la reprsentation de cet opra. Les lueurs de sa puissante
cration continurent  se manifester encore assez longtemps, mais la
logique de son esprit s'obscurcit peu  peu. Ayant pris sa retraite de
fonctionnaire et tant devenu compositeur de profession, Moussorgsky
perdit sa facilit de cration, crivit plus lentement, sans suite et
entreprenant plusieurs choses  la fois. Peu aprs, il songea  un autre
opra, un opra-comique: _La Foire de Sorotchinetz_, d'aprs Gogol. Son
travail de composition tait plutt trange. Le scenario et le texte du
premier et du dernier acte manquaient; il n'y avait que des brouillons
inachevs dont certains caractrisaient la musique. La scne du march
tait inspire par la musique de _Mlada_; taient nouvellement composs
et crits les chants de Parassia et de Khivra, ainsi que la scne de
dclamation entre Khivra et Athanasi Ivanovitch. Mais entre le deuxime
et le troisime acte, on ne sait trop pourquoi, se trouvait un projet
d'un intermezzo fantastique: _Le Songe du jeune gars_, dont la musique
tait prise dans la _Nuit de la Montagne Pele_ et aussi dans _La Nuit
d'Ivan_[14].

Cette musique avait servi, avec quelques modifications pour la scne de
Tchernobog, dans _Mlada_. Cette fois, la scne, avec l'adjonction du
tableautin du lever de l'aurore, devait comprendre l'intermezzo projet
et devait tre introduite malgr tout dans la _Foire de Sorotchinetz_.

Je me souviens encore de cette musique que nous jouait Moussorgsky et de
la pdale d'une longueur inoue sur la note de ce que Stassov[15]
s'tait charg d'excuter, et dont il tait ravi. Quand, plus tard,
Moussorgsky crivit l'intermezzo sous forme d'une bauche de piano avec
chants, il supprima cette interminable pdale, au grand chagrin de
Stassov. Et cette pdale n'a jamais t rtablie par suite de la mort de
l'auteur.

Les phrases de mlodies, qui venaient  la fin de cet intermezzo comme
un murmure de chants lointains, servaient  caractriser les jeunes gars
qui rvaient, et elles revenaient comme un leitmotiv dans tout l'opra.

Le langage dmoniaque du livret de _Mlada_ devait galement servir de
texte  cet intermezzo.

Le prlude orchestral d'une _Chaude journe en Ukraine_ prcdait
l'opra _La Foire de Sorotchinetz_. Ce prlude avait t compos et
orchestr par Moussorgsky lui-mme et sa partition se trouve encore chez
moi[16]. La composition de _Khovantchina_ et de la _Foire de
Sorotchinetz_ trana plusieurs annes, et la mort de l'auteur, survenue
le 16 mars 1881, l'a empch de terminer les deux opras.

Quelle fut la cause de la chute morale et intellectuelle de Moussorgsky?
A un certain point de vue, elle a t dtermine par le succs de
_Boris_, succs qui a fait crotre l'orgueil et la vanit de l'auteur,
et ensuite, par ses malchances: on a commenc par raccourcir l'opra en
supprimant l'admirable scne _Sous le Krom_; deux ans aprs, Dieu sait
pourquoi, on a compltement cess de le jouer, malgr le succs
constant de son interprtation par Ptrov, et,  sa mort, par
Stravinsky, par Platonova et Komissarjevsky, interprtation si parfaite.

On disait que l'opra ne plaisait pas  la famille impriale, on
rpandait le bruit que son sujet n'tait pas agrable  la censure, et
finalement on l'a retir du rpertoire.

D'une part, l'enthousiasme de Stassov pour les lueurs clatant parfois
dans les crations et les improvisations de Moussorgsky, avait excit sa
vanit. D'autre part, l'admiration de ses amis de cabaret, qui taient
si au-dessous de l'auteur et de ceux qui admiraient son talent
d'excutant, sans pouvoir distinguer ses qualits relles de ses trucs
plus ou moins heureux, alimentait sa vanit.

Le patron du cabaret savait lui-mme par coeur _Boris_ et
_Khovanstchina_ et admirait le talent de Moussorgsky. La Socit russe
de Musique le tenait  l'cart; au thtre, on l'a trahi, sans cesser
d'tre aimable  son gard. Ses vrais amis: Borodine, Cui et moi, tout
en l'aimant et l'admirant comme auparavant, critiquaient ses oeuvres
sur bien des points.

La presse, avec Laroche, Rostislav et autres, le blmait. Voil pourquoi
la passion pour le cognac et pour les longues stations au cabaret se
dveloppa de plus en plus chez lui; se cognacquer ne faisait pas grand
mal  ses nouveaux amis, tandis que c'tait du poison pour sa nature
nerveuse et maladive.

Tout en conservant des relations amicales, avec Cui, Borodine et moi,
Moussorgsky se montrait souponneux envers moi. Mes tudes, l'harmonie
et le contrepoint qui commenaient  m'intresser, ne lui convenaient
pas. Je crois qu'il supposait en moi un mentor arrir, capable de le
surprendre en dfaut musical, et cela lui tait dsagrable. Quant au
Conservatoire, il ne pouvait le souffrir.

Depuis longtemps dj il tait aussi en froid avec Balakirev, qui ne
paraissait plus  notre horizon, disait que Modeste (Moussorgsky) avait
un grand talent, mais un cerveau faible, et souponnait son amour pour
l'alcool; et c'est pourquoi Moussorgsky s'tait dtourn de lui bien
avant de nous viter.

L'anne 1874 peut marquer pour Moussorgsky le commencement de sa chute,
chute qui alla progressivement jusqu'au jour de sa mort.




CHAPITRE VIII

     Rdaction des partitions de Glinka.--Deuxime version de la
     _Pskovitaine_.--Comparaison des deux versions.

(1876-1878)


Le travail de rdaction auquel je m'tais livr sur les partitions de
Glinka fut pour moi une cole inattendue[17]. Jusqu' prsent, je
connaissais et j'admirais ses opras, mais en rdigeant ses partitions,
je devais examiner la facture et l'instrumentation de Glinka jusqu' la
plus petite note, et mon admiration pour cet homme de gnie n'eut pas de
bornes. Comme tout est chez lui fin et en mme temps simple et naturel!
Quelle connaissance des voix et des instruments! Je m'imprgnai
avidement de tous ses procds, j'tudiai sa faon de traiter les
instruments de cuivre qui donnent  son orchestration une transparence
et une lgret inexprimables. J'tudiai sa faon lgante et naturelle
de conduire les voix, et ce fut pour moi une bienfaisante cole qui m'a
amen sur le chemin de la musique moderne aprs toutes les pripties du
contrepoint et du style svre. Mais, visiblement, mon ducation n'tait
pas encore termine. Paralllement  mon travail de rdaction de
_Rouslan_ et _La Vie pour le tsar_, je me suis mis  la refonte de la
_Pskovitaine_.

Ma premire ide tait d'crire un prologue, ide que j'avais rejete
jadis et qui pourtant joue un rle important dans le drame de May[18].
Ensuite, j'aurais voulu donner un rle  Terpigorev, l'ami de Michel
Toutcha, et avec cela dvelopper le rle de Stiocha (fille de Matouta).
Ds lors un couple comique, ou tout au moins gai, devait apparatre dans
l'opra. Balakirev insistait pour que, dans le Ier tableau du 4e acte,
o l'action se passe prs du couvent de Petchera, j'introduise un
choeur de chanteurs ambulants excutant une chanson sur Alexis homme
de Dieu. Pour la musique de cette scne, je voulais me servir d'une
mlodie authentique, prise dans le recueil de Philippov. Je suppose que
Balakirev insistait pour cette introduction  cause de la beaut du
chant, de son penchant pour les saints et l'lment ecclsiastique en
gnral. Bien que sa demande ft motive parce que l'action se passait
prs du couvent, j'ai nanmoins cd aux insistances de Balakirev qui,
lorsqu'il tenait  quelque chose, ne lchait pas prise jusqu' ce qu'il
l'ait obtenue, surtout quand il s'agissait des affaires des autres. Je
me suis soumis comme jadis et selon mon habitude de cder  son
influence. Mais, tout en acceptant cette introduction, j'ai voulu la
dvelopper le plus possible et voil ce que j'ai trouv:

Aprs le choeur des chanteurs ambulants, camps prs de la grotte de
l'innocent Nicolas, devaient paratre Ivan le Terrible et ses chasseurs
venant chercher un abri contre l'orage. Pendant cet orage, le vieil
innocent menace le tsar pour le sang vers de ses victimes, aprs quoi
le superstitieux Ivan, effray, s'loigne vivement avec sa suite, tandis
que les chanteurs ambulants et Nicolas rentrent au monastre. L'orage
s'apaise et, durant les derniers roulements de tonnerre, on entend le
chant des jeunes filles cherchant dans la fort Olga qu'elles avaient
perdue. A partir de cet endroit, l'action devait continuer comme avant,
sans notable modification.

Balakirev approuva mon ide, grce  quoi s'est ralis son dsir
d'introduire le chant sur Alexis l'homme de Dieu.

Il avait insist en outre sur le remplacement du choeur final qu'il ne
pouvait pas souffrir, par un autre, sur les paroles: Dieu tout-puissant
ressuscite les morts.

Il insistait ainsi sur la refonte de la _Pskovitaine_ et sur
l'introduction de nouveaux morceaux, parce qu' son avis, le don de
composer des opras me manquera dsormais, du moins, je ne le ferai plus
avec une force gale  la _Pskovitaine_; il tait prudent, par suite, de
la reviser d'une faon complte. Je ne sais sur quels faits il fondait
ses conjectures; j'estime en tout cas qu'il tait inutile de suggrer de
pareilles penses  un auteur qui n'tait pas encore prs de la tombe.
Un autre  ma place aurait t peut-tre influenc par lui; quant  moi,
je n'tais nullement dispos  cette poque  mditer sur mon avenir; je
dsirais simplement refaire mon opra parce que sa facture ne me
satisfaisait pas.

J'y sentais des exagrations harmoniques, le dcousu des rcitatifs, le
manque de chants aux endroits o ils devaient se trouver, le manque de
dveloppement ou les longueurs de forme, l'insuffisance de l'lment
contra-pointique; en un mot, j'avais parfaitement conscience que ma
technique de composition de jadis tait au-dessous de mes ides
musicales et de la beaut du sujet.

Mon instrumentation, avec l'absurde choix de cors et de trompes,
l'absence de varit dans les traits violents, m'agaait galement, bien
que j'eusse acquis la renomme d'un orchestrateur expriment.

Aussi, outre les additions et les changements dont j'ai parl, je
projetai de dvelopper la scne du jeu de course, de refaire
compltement l'arioso d'Olga au 3e acte, o les dissonances taient si
aigus, d'introduire l'air d'Ivan le Terrible dans le dernier tableau,
d'crire une petite scne caractristique du jeu des gamins et de leur
querelle avec Vlasievna, d'introduire l'entretien du tsar avec Stiocha
pendant le choeur des femmes au 3e acte, d'ajouter, partout o il
serait possible, les accords et les ensembles de voix, d'purer tout, de
rduire les longueurs et de reviser l'ouverture dont les dissonances de
la fin m'horripilaient maintenant.

Je me suis mis au travail et j'y ai consacr dix-huit mois,
c'est--dire, jusqu'en janvier 1878. J'ai compos le prologue, la
nouvelle scne du monastre de Petchera, de mme que toutes les
adjonctions et les changements, et la nouvelle partition de la nouvelle
_Pskovitaine_ tait prte.

<tb>

Mon progrs dans le style d'opra tait certain: on le sentait dans le
prologue qui tait tout entier nouvellement compos. Par contre, le
reste de l'opra rvlait de la lourdeur, due aux transformations de la
facture. La tendance vers le contrepoint et vers l'abondance de soli
pesait sur le contenu musical. Pourtant, il y avait d'heureux
changements; notamment, l'arioso d'Olga au 3e acte a gagn en mlodie et
en sincrit; le choeur final, d'une musique toute nouvelle, avec
l'lvation des voix sur le mot _amen_, qui plaisait beaucoup 
Balakirev, avait t crit pour lui tre agrable. L'air du tzar Ivan, 
la faon phrygienne, tait chantant, mais provoquait certaines
objections, parce que, disait-on, le Terrible ne devait pas chanter un
air. Quant  la nouvelle scne du monastre de Petchera, le choeur des
chanteurs ambulants, crit sous forme de fugue, plaisait  Balakirev et
 bien d'autres. J'tais moi-mme trs satisfait de la marche de la
scne de la chasse tzarienne et de l'orage, compose en partie sous
l'influence de celle de la fort africaine dans les _Troyens_ de
Berlioz. En revanche, le rle de l'innocent Nicolas tait  coup sr
faible, car il avait t ajout au fond orchestral de l'orage et donnait
l'impression de voix creuse et de sche dclamation.

L'excution du prologue avec accompagnement de piano eut lieu chez moi.
Mme Molas chantait le rle de Vra, Mme Vesselovsky celui de Nadejda,
Moussorgsky, celui du boyard Scheloga. Cui, Moussorgsky et Stassov
exprimrent leur satisfaction avec une certaine rserve. Quant 
Balakirev, il montra de l'indiffrence, autant pour le prologue que pour
tout l'opra, sauf en ce qui concerne le choeur des chanteurs
ambulants, la scne de l'orage et du choeur final.

Moussorgsky, Cui et Stassov approuvaient les autres additions et
transformations de la _Pskovitaine_, mais se montraient peu satisfaits
de la nouvelle version de l'opra en gnral. Ma femme semblait aussi
regretter la premire version.

Tout cela me peinait un peu, mais l'essentiel est que je sentais
moi-mme que, sous sa nouvelle forme, mon opra paraissait long, sec,
lourd, malgr une meilleure facture et une technique plus exprimente.

<tb>

Lorsque j'eus fini la _Pskovitaine_, j'crivis  la direction des
thtres impriaux pour lui exprimer mon souhait de la voir reprsente
sous sa nouvelle forme.

Loukachevitch ne faisait plus partie de la direction, et le baron Kister
grait seul les affaires du thtre. Au cours d'une rptition, celui-ci
demanda  Napravnik s'il connaissait ma nouvelle partition. Le chef
d'orchestre rpondit que non, et les choses se sont bornes l: la
_Pskovitaine_ ne fut pas reprise.

J'avoue n'avoir pas t content de la rponse de Napravnik et de la
suite de l'affaire; mais  qui la faute s'il a rpondu d'une faon aussi
sche et aussi brve? Il tait difficile d'attendre qu'il parlt en ma
faveur sans connatre ma partition et voyant que je le ngligeais. Tout
chec nous chagrine, mais cette fois je ne fus pas chagrin. On et dit
que je prvoyais que cela valait mieux ainsi et que la _Pskovitaine_
devait attendre. Je me rendais compte, en revanche, que mes annes
d'tude taient termines et que je devais entreprendre une oeuvre
nouvelle et plus mrie.




CHAPITRE IX

     Borodine: chimiste, professeur et musicien.--_La Nuit de
     Mai._--Analyse musicale de cet opra.--Sa tendance paenne.--_Le
     Prince Igor_ de Borodine.

(1877-1879)


Parmi tous mes camarades musiciens, Borodine tait celui que je
frquentais le plus souvent. Durant ces dernires annes, ses affaires
et son genre de vie ont notablement chang. Consacrant gnralement peu
de temps  la musique et rpondant  ceux qui le lui reprochaient, qu'il
affectionnait la chimie et la musique au mme degr, les instants qu'il
consacrait  cette dernire sont devenus plus rares encore.

Mais ce n'tait pas la science qui l'absorbait plus particulirement. Il
tait devenu l'un des organisateurs actifs de l'cole de mdecine de
femmes, faisait partie de toutes sortes de socits de bienfaisance et
de patronage de la jeunesse studieuse, fminine surtout. Les runions de
ces socits, sa fonction de trsorier de l'une d'elles, les dmarches
qu'il faisait  cette occasion, prenaient tout son temps. Je le trouvais
rarement  son laboratoire, plus rarement encore au piano. Quand
j'arrivais, ou il venait de sortir pour aller  une runion de socit,
ou il en revenait, ou encore, il tait en course pour ces mmes
affaires, ou en train de rdiger des lettres, ou de mettre en rgle sa
comptabilit. Si l'on ajoute  cela ses cours, sa participation au
conseil de l'cole de mdecine, on comprend qu'il ne lui restait plus de
temps pour la musique.

Il m'a toujours paru trange de voir certaines dames de la socit de
Stassov, qui montraient tant d'enthousiasme pour le talent musical de
Borodine, le pousser dans toutes sortes de comits de bienfaisance, lui
prenant le temps qu'il aurait pu consacrer  la cration d'oeuvres
musicales merveilleuses.

D'autre part, connaissant sa bont et sa faiblesse, ses lves de
l'cole de mdecine et les jeunes tudiantes de l'autre cole
l'assaillaient de toutes sortes de requtes auxquelles il s'efforait de
satisfaire.

Son appartement, mal dispos, rappelant un long corridor, ne lui
permettait pas de s'isoler et de ne pas recevoir. Chacun entrait chez
lui  n'importe quel moment, l'arrachait  son dner ou  son th, et
l'excellent Borodine se levait de table, coutait patiemment les
requtes ou les plaintes et promettait de s'entremettre en faveur des
solliciteurs. On le retenait ainsi, durant des heures entires, par des
conversations  btons rompus, et il semblait toujours affair et en
train d'achever une besogne ou une autre. J'tais profondment pein de
ce temps gch d'une faon aussi improductive.

Il faut noter de plus que sa femme, Catherine Sergueevna, souffrait
continuellement d'un asthme, ne dormait pas de toute la nuit, et ne se
levait que vers midi. Borodine la soignait durant la nuit, se levait de
bonne heure et ainsi ne prenait pas le temps ncessaire pour son
sommeil.

Toute la vie domestique du couple tait pleine de dsordre: aucune heure
fixe pour le dner et les autres repas. Arriv un soir aprs dix heures,
je les ai trouvs en train de dner. Sans compter les jeunes enfants
qu'ils adoptaient successivement et qu'ils levaient chez eux, leur
logis servait souvent d'asile  de nombreux parents, pauvres ou de
passage, qui y tombaient malades et mme y perdaient la raison, et
Borodine les soignait, les casait dans les hospices et allait les
visiter. Les quatre pices de son appartement taient souvent remplies
par plusieurs de ces trangers, de sorte qu'il y en avait qui dormaient
sur les divans ou mme par terre. Souvent le matre de cans ne pouvait
toucher au piano, parce que quelqu'un dormait dans la pice voisine.

Le mme dsordre rgnait  table: plusieurs chats, que les Borodine
hbergeaient, se promenaient sur la table, fourrant leur museau dans les
assiettes ou sautant sur le dos des convives. Ces flins jouissaient de
la protection de Catherine Sergueevna. On racontait leur biographie.
L'un s'appelait Pcheur, parce qu'il russissait parfaitement 
attraper des petits poissons  travers les trous de la rivire glace.
Un autre, qui s'appelait Lelong, avait l'habitude de saisir par la
peau et d'apporter chez les Borodine des petits chats qu'il trouvait et
que ces derniers casaient chez eux. Plus d'une fois, il m'est arriv de
dner chez eux et de voir un de ces chats se promener sur la table et
arriver jusqu' mon assiette; je le chassais; alors Catherine
Sergueevna prenait sa dfense et racontait sa biographie. Un autre
s'installait sur le cou de Borodine et le chauffait impitoyablement.

Voyons, monsieur, c'est trop, cette fois, disait Borodine. Mais le
chat ne bougeait pas et continuait  se prlasser sur son cou.

Mon ami tait robuste et d'une excellente sant; il tait aussi peu
exigeant, dormait peu et pouvait dormir o et quand il en trouvait
l'occasion. Il pouvait dner deux fois de suite le mme jour, comme il
pouvait ne pas dner du tout. L'un et l'autre lui arrivaient assez
souvent. S'il se prsentait dans une maison amie pendant le dner et
qu'on l'invitt  table, il disait: Comme j'ai dj dn aujourd'hui et
suis habitu par consquent  dner, je puis dner encore une fois.

On lui proposait du vin. Comme je ne bois gnralement pas de vin, je
puis me le permettre aujourd'hui, faisait-il.

Une autre fois, c'tait le contraire. Il rentre chez lui, aprs avoir
t absent pendant toute la journe et, voyant qu'on prend le th, il
s'assoit et prend du th. Sa femme demande o il a mang. C'est alors
qu'il se souvient, qu'il n'a pas dn du tout. On le sert et il mange
avec apptit. Le soir, il boit le th, en avalant une tasse aprs
l'autre, sans se rendre compte de leur nombre. Sa femme lui demande:

--En veux-tu encore?

--Combien de tasses ai-je pris? demande-t-il  son tour.

--Dix.

--Bien, alors c'est assez.

Que d'autres anecdotes semblables!

<tb>

Au cours de mes souvenirs des annes 1875-76, je rappelais ma passion
pour la posie du culte paen du soleil, passion qui avait pris
naissance lors de mes tudes des chants rituels. Elle ne s'est pas
apaise jusqu' prsent; au contraire,  partir de la _Nuit de Mai_,
elle m'inspira une srie d'opras fantastiques, que le culte du soleil
et des dieux de cet astre imprgne directement, grce au sujet puis
dans l'antiquit paenne russe, tels _Snegourotchka_ ou _Mlada_,--ou
bien indirectement, dans les opras dont le sujet est tir de l'poque
chrtienne plus rcente, tels: la _Nuit de Mai_ ou la _Nuit de Nol_.

Je dis indirectement, bien que le culte du soleil ayant compltement
disparu  la clart du christianisme, tous les chants et jeux rituels
taient, jusqu'aux derniers temps, inspirs par l'antique adoration du
soleil qui s'tait inconsciemment maintenue dans les masses populaires.
Le peuple chante ces mlopes cultuelles par habitude acquise, sans
comprendre ni souponner le sens primitif de ces rites et jeux. Il est
vrai qu'actuellement semblent disparatre les derniers vestiges des
chants antiques et avec eux tous les indices de l'ancien panthisme.

Tous les choeurs de mon opra sont marqus par cette origine: le jeu
printanier le Mil, le chant de la Trinit: Je tresserai des
couronnes, le chant des ondines, lent ou rapide au dernier acte, et
jusqu' la ronde des ondines. L'action mme de mon opra est lie  la
semaine de la Trinit ou  celle des ondines, appele le Nol vert. De
cette faon j'ai russi  souder au sujet qui m'tait cher le ct
rituel des moeurs populaires qui rvle les vestiges du paganisme.

Outre la porte que cette tude a eue pour moi, la _Nuit de Mai_ a eu
encore une autre action sur ma manire de composer. Malgr l'emploi
frquent du contrepoint (par exemple la fuguette: Qu'on apprenne ce
qu'est le pouvoir!, le fugato: Satan, Satan, c'est Satan lui-mme!;
la fusion des chants des Roussalkas, lents et rapides; nombre
d'imitations semes  et l)... Je me suis dbarrass dans cet opra
_des liens contrapontiques_ qui taient encore trs apparents dans la
deuxime version de la _Pskovitaine_. J'ai introduit, pour la premire
fois, dans mon nouvel opra des grands numros de chants d'ensemble. On
remarque dans les voix la tessiture qui leur est propre. (Rien de
semblable dans la _Pskovitaine_.) Toutes les fois que les scnes le
permettent, les numros sont arrondis. La mlodie et la phrase chantante
ont remplac le rcitatif indiffrent, appliqu sur la musique. Par
endroit se manifestait le penchant pour le rcitatif _secco_, employ
par la suite dans _Snegourotchka_.

Dans la _Nuit de Mai_, ce penchant n'a pas eu toutefois d'heureux
rsultats. Le rcitatif est encore un peu lourd et gnant pour une
excution aise. Je crois qu' dater de la _Nuit de Mai_, j'ai russi 
possder l'instrumentation transparente dans le got de Glinka, quoique
par endroit la force du son y manque. En revanche, les instruments 
cordes s'y manifestent beaucoup et avec une libre animation. Cet opra
est instrument sur des cors et des trompes naturels, de manire qu'ils
puissent tre rellement excuts. C'est seulement dans le chant visant
le Bailli que sont employs trois trombones sans tube et la petite
flte. De sorte que le coloris gnral rappelle celui de Glinka.

Le sujet de la _Nuit de Mai_ est li dans mes souvenirs  l'poque de
mes fianailles et l'opra fut ddi  ma femme.

Bientt aprs la remise de la partition  la direction du Thtre Marie,
elle fut lue par Napravnik, et l'opra accept, grce  son avis
favorable. On se mit  transcrire les rles et, au printemps 1879, on
commena  travailler les choeurs. Les chefs des choeurs taient les
mmes que du temps de la _Pskovitaine_, c'est--dire: Pomazansky et
Azeev. La reprsentation devait avoir lieu au courant de la saison
suivante 1879-1880.

Durant la saison 1878-79, l'cole gratuite de Musique runit de
nouvelles ressources aprs une anne de repos. Grce aux efforts de
Balakirev, les membres d'honneur n'avaient pas cess d'envoyer leurs
cotisations. On pouvait reprendre les concerts. J'annonai un abonnement
de quatre concerts, et ils eurent lieu les 16 et 23 janvier et les 20
et 27 fvrier.

Le programme tait clectique comme par le pass. Entre autres morceaux,
on a excut pour la premire fois: la ronde le Mil, le choeur des
Roussalkas et le chant sur le Bailli de la _Nuit de Mai_; _Hamlet_ de
Liszt, le choeur de la _Fiance de Messine_ de Liadov; l'air de
Kontchak, le choeur final et les danses de Polovtzi du _Prince Igor_
de Borodine; la scne au monastre de Tchoudov (Pimen et Gregori) de
_Boris Godounov_ de Moussorgsky et enfin l'ouverture tchque de
Balakirev.

A cette poque, le _Prince Igor_ avanait lentement, mais il avanait
tout de mme. Que de prires instantes j'adressai au cher Borodine, pour
qu'il se dcidt enfin  orchestrer quelques numros pour le concert!
Ses nombreuses occupations  l'cole de Mdecine et aux cours suprieurs
de femmes l'absorbaient toujours beaucoup. J'ai dj dcrit son
intrieur. Son infinie bont et l'absence de tout gosme faisaient de
cet intrieur un milieu peu propice  la composition. Je renouvelai mes
visites en lui demandant toujours ce qu'il avait fait: c'tait
gnralement une ou deux pages de partition ou bien rien du tout.

Je lui demande:

--Alexandre Porfirievitch, avez-vous crit quelque chose?

--Oui, j'ai crit.

En fait, il avait crit beaucoup de lettres.

--Alexandre Porfirievitch, avez-vous transpos tel numro?

--J'ai transpos, rpond-il l'air srieux.

--Enfin! Dieu soit lou!

--Je l'ai transpos du piano sur la table, ajoute-t-il aussi posment.

Bref, il n'existait encore ni de vritable plan ni de scnario. Des
numros isols taient plus ou moins termins, ou bien  peine bauchs
et sans suite. Toutefois,  cette poque taient dj composs: l'air de
Kontchak, le chant de Vladimir Galitsky, les lamentations de Yaroslavna,
un arioso de la mme, le choeur final, les danses des Polovtsi et les
choeurs du festin chez Vladimir Galitsky. Je demandais  l'auteur ces
morceaux pour les concerts de notre cole. L'air de Kontchak tait
entirement orchestr, mais je ne pus obtenir l'achvement de
l'orchestration des danses des Polovtsi et du choeur final. Or, ces
morceaux taient dj au programme et je les avais fait rpter au
choeur. Le moment tait venu de transcrire les rles. Je suis au
dsespoir et je le reproche amrement  Borodine. Il n'est pas  l'aise
non plus. Finalement, ayant perdu toute patience, je lui propose de
l'aider dans l'orchestration. Il vient chez moi un soir muni de la
partition de danses commence, et nous voici tous trois--lui, Liadov, et
moi,--achevant rapidement l'orchestration, chacun pour notre part. Pour
aller plus vite, nous nous servons du crayon et non de l'encre. Nous
travaillons tard dans la nuit. Le travail fini, Borodine couvre les
pages de la partition de glatine liquide, pour que le crayon ne
s'efface pas. Afin que le papier sche plus vite, nous le suspendons
comme du linge  des cordes dans mon cabinet de travail. C'est ainsi que
le numro fut prt et remis au copiste. La fois suivante, je fus seul 
orchestrer le choeur final.

Ainsi, grce au concert de l'cole gratuite, quelques numros de l'opra
de Borodine furent mens  bonne fin cette saison-l et la saison
suivante, en partie par l'auteur seul et en partie avec mon concours. En
tout cas, sans les concerts de notre cole, le sort du _Prince Igor_
aurait t tout autre.

A la rptition d'une des scnes de _Boris Godounov_, Moussorgsky
faisait des siennes. Sous l'influence de l'alcool ou par pose, penchant
qui s'accentua fort  cette poque, il se livrait souvent  des
extravagances. A cette rptition, il coutait d'un air significatif la
musique, se montrait enthousiaste de l'excution d'instruments isols,
et cela souvent  propos des phrases les plus ordinaires, tantt
baissant d'un air pensif sa tte, tantt la relevant firement en
secouant les cheveux, ou levant le bras d'un geste thtral. Lorsque 
la fin de la scne, le tam-tam rsonna pianissimo figurant la cloche du
monastre, Moussorgsky se baissa profondment et onctueusement devant
l'instrument, les bras croiss sur la poitrine.

<tb>

Cette anne-l, avant de prendre mes vacances d't, je finis par
convaincre Borodine de me laisser recopier et de mettre au point le
choeur et la partition des joueurs de rebec[19] de la scne de
Vladimir Galitsky, dans le _Prince Igor_.

Cette scne avait t compose et note par lui depuis longtemps, mais
un complet dsordre y rgnait: il y avait telle partie  abrger, telle
autre  transposer dans un autre ton, par ailleurs, crire les voix des
choeurs, et ainsi de suite. Cependant, la chose n'avanait pas du
tout. Il tait toujours en train de s'y mettre, remettait de jour en
jour, sans jamais donner suite  son projet. Cela me chagrinait
beaucoup. Je cherchais tous les moyens de lui venir en aide et je lui
demandais d'tre son secrtaire musical, pour faire avancer d'une faon
ou d'une autre son merveilleux opra. Enfin, aprs de longues
hsitations et insistances de ma part, Borodine consentit et j'emportai
avec moi  la campagne la scne en question.

Il tait convenu que nous changerions nos ides par correspondance au
sujet du travail que j'assumais. Je l'ai commenc, et  un certain
moment, j'ai signal  Borodine certaines obscurits que j'ai
rencontres dans sa composition. J'ai attendu longtemps sa rponse; elle
arriva enfin, mais elle m'annonait son dsir de s'entretenir avec moi 
notre retour. L'affaire en resta l cette fois encore et le travail
n'avana pas beaucoup.

Durant plusieurs ts de suite, le couple Borodine passa les vacances
dans le centre de la Russie, dans le gouvernement de Toula de
prfrence. L'existence qu'ils y menaient tait assez singulire. Ils
louaient gnralement une maison de campagne sans l'avoir vue. Le plus
souvent c'tait une grande izba de paysan. Ils emportaient fort peu de
choses avec eux. Il n'y avait pas de fourneau et on faisait la cuisine
dans un grand pole russe. On se doute combien leur faon de vivre tait
incommode et pleine de privations.

Madame Borodine, constamment souffrante, se promenait durant tout l't
les pieds nus, sans trop savoir pourquoi. La gne principale de cette
existence tait l'absence de piano. Ainsi, les mois d't libres
passaient pour Borodine, sinon d'une faon tout  fait strile, du moins
peu productive. Entirement pris durant l'hiver par ses fonctions et par
les affaires des autres, il ne composait pas davantage pendant l't, 
cause de la mauvaise organisation de sa vie. Et c'est de cette faon
singulire, que passaient les annes de Borodine, dont les circonstances
et la situation auraient pourtant pu favoriser son travail: sans enfants
et avec une femme qui l'aimait, le comprenait et apprciait son immense
talent.




CHAPITRE X

     La reprsentation de _la Nuit de Mai_.--Les Concerts de l'cole
     musicale Gratuite.--Moussorgsky
     pianiste.--_Snegourotchka._--Glazounov.

(1879-1880).


Peu aprs mon retour de la campagne, j'ai montr  Balakirev le
commencement de mon _Conte_. Tout en prisant certains endroits de cette
composition, il trouvait la forme de l'ensemble peu satisfaisante. Cela
m'a refroidi pour mon oeuvre, et j'ai failli dchirer tout ce que j'ai
crit; en tout cas, je n'ai plus song  la poursuivre. Bientt mes
penses se sont tournes vers mon ouverture sur les thmes russes et que
j'avais crite encore en 1866. J'eus l'intention de la transformer et je
me mis  y travailler. Cette besogne ne fut acheve qu'au printemps
1880, quand je songeais dj  un nouvel opra dont je parlerai par la
suite.

En octobre 1879, on commena  rpter _la Nuit de Mai_ au Thtre
Imprial Marie. La distribution des rles fut la suivante: Levko tait
dvolu  Kommissarjevsky; Hanna avait deux interprtes: Slavina et
Kamenskaa; la belle-soeur tait Bitchourina; le bailli--Karinakine et
Stravinsky; Kalenik--Melinkov et Prianischnikov. Le distillateur--Eude;
le scribe--Sobolev; Pannotchka--Velinskaa. (On avait dj pris
l'habitude  cette poque de faire rpter certains rles par deux
artistes.)

Tout le monde y mettait de la bonne volont, et la rptition avanait
sans accrocs. J'accompagnais toujours personnellement le chanteur.
Napravnik (chef d'orchestre et directeur de la scne) montrait de la
rserve, mais fut attentif et prcis comme  l'ordinaire. Le choeur
tait excellent.

Pour le ballet, j'ai d composer un morceau violon-rptiteur des
danses des Roussalkas (naades), ce qui fut assez difficile en raison de
la complexit de la musique. J'allais voir chez lui le matre de ballet
Bogdanov, lui jouer les danses et expliquer mes intentions.

Les rptitions d'orchestre se poursuivaient galement en temps voulu.
Bref, autant que je me souviens, tout fut prt au dbut de dcembre. Les
dcors de mme. On les a emprunts  ceux de l'opra de Tchakovsky:
_le Forgeron Vakoula_, qui n'tait plus au rpertoire. Le seul grand
changement se rapportait au dcor d'hiver, transform en celui d't.
Cependant,  cause des retards habituels  toutes les reprsentations
d'Opra et dus  la direction du thtre, _la Nuit de Mai_ ne fut donne
pour la premire fois que le 9 janvier 1880.

Le succs en fut assez sensible. Certains morceaux furent bisss, et les
artistes et l'auteur furent rappels  plusieurs reprises. Le corps de
ballet tait mdiocre. Le dcor du 3e acte fut peu russi et, par suite,
la scne fantastique malvenue.

Selon le jugement des artistes, mes deux premiers actes taient fort
bien, tandis que le 3e l'tait beaucoup moins; quant au finale, il
aurait t franchement mauvais. J'tais, au contraire, convaincu que le
3e acte contient le meilleur morceau de l'oeuvre et nombre d'autres
moments potiques, dont le meilleur tait: les deux vers de la chanson
de Levko: O clart lunaire, aprs lesquels s'ouvre la fentre de la
maison seigneuriale, apparat la tte de la jeune fille et on entend son
appel, avec l'accompagnement glissando de la harpe; de mme les adieux
de la jeune fille avec Levko et la disparition de celle-ci.

Durant cette saison, mon opra fut donn huit fois. Pour la dernire
reprsentation, Napravnik fit dans le 3e acte quelques coupures dont la
principale tait l'omission du premier jeu de corbeau (_si min._). Loin
d'y gagner, l'opra y perdait. Tout d'abord on dfigurait Gogol[20]; en
outre la scne n'avait plus de sens, car Levko n'avait plus de choix
pour deviner la belle-mre; enfin, la forme musicale y perdait, et
l'intention de l'auteur tait annihile. En effet, la premire fois, le
jeu du corbeau est bas sur un thme simple:

[Illustration: notation musicale]

tandis que dans le second jeu, quand joue la belle-mre, ce thme s'unit
 la phrase de cette dernire:

[Illustration: notation musicale]

ce qui ajoute ici le caractre sinistre voulu.

Ces coupures, suivant l'expression de Napravnik, me mcontentaient,
mais il n'y avait rien  faire.

Avec la dernire reprsentation, le succs de la _Nuit de Mai_ diminua
quelque peu, mais la salle tait toujours comble. En me rappelant les
reprsentations de la _Pskovitaine_, je dus avouer que le succs de mon
premier opra tait plus grand et plus durable que celui du second.
L'anne suivante, la _Nuit de Mai_ fut moins suivie par le public, et la
troisime anne, encore moins. Il est vrai que l'interprtation tait de
plus en plus nglige et, aprs 18 reprsentations, l'opra fut retir
du rpertoire.

Lors de sa premire reprsentation, la _Nuit de Mai_ plut aux membres de
notre cercle  des degrs diffrents, mais nul n'y mettait de
l'enthousiasme. Balakirev la gota peu. Vassili Stassov fut sduit
seulement par l'accent fantastique et plus encore par le jeu du corbeau;
il faisait beaucoup de bruit, comme  l'ordinaire, approuvant galement
la ronde des Roussalkas, dont les ides directrices avaient t
empruntes  la ronde de _Mlada_, qui avait plu de tout temps  Stassov
et  Moussorgsky. Le chant de Pannotchka, avec accompagnement de harpes,
leur plaisait galement parce qu'ils y dcouvraient des allusions 
_Mlada_. Mais ils prisaient peu le chant de Levko, le choeur des
Roussalkas, etc.

A cette poque, Moussorgsky est devenu en gnral indiffrent pour la
musique des autres, et il montra une plus grande froideur pour la ronde.
Il plissait le front et disait en gnral de la _Nuit de Mai_ que ce
n'tait pas a.

Je souponne que ce qui leur dplaisait  tous, c'tait ma nouvelle
tendance manifeste alors vers la mlodiosit et l'arrondissement de la
forme. De plus, je les ai tous tellement effarouchs par mes tudes de
contrepoint qu'ils commenaient  se dfier de moi. Ils continuaient
bien  m'adresser des louanges, mais ils ne faisaient plus entendre
leurs anciens: C'est parfait! C'est incomparable!.

Csar Cui fit une critique glaciale de mon opra, en faisant observer
que tout s'y rduisait  des petits thmes,  des petites phrases et que
ce qu'il y avait de meilleur tait emprunt aux chants populaires. Sa
femme, m'ayant rencontr un jour chez l'diteur Bessel, me dit
fielleusement:

--Vous avez enfin appris comment il faut crire des opras.

Elle faisait ainsi allusion au succs de la _Nuit de Mai_ auprs du
public.

La critique fut, en gnral, peu favorable  mon second opra, me
chercha noise  propos de tout, ngligeant tout ce qu'il y avait de
russi. Cela ne fut pas sans amener le refroidissement du public dont je
parlais. En somme, la _Pskovitaine_ avait mrit plus de louanges, plus
de reproches aussi et plus de succs que la _Nuit de Mai_.

Pendant les annes 1879 et 1880, j'ai organis de nouveau quatre
concerts  l'cole musicale Gratuite. Le programme fut de nouveau trs
clectique et compos sous la forte pression de Balakirev. Parmi les
morceaux trangers, les programmes comprenaient, entre autres, la 6e
symphonie de Beethoven; la musique de scne d'_Egmond_, du mme auteur,
la musique de _Promthe_ de Liszt; _Jeanne d'Arc_, symphonie de
Moschkovsky, et quelques morceaux des _Troyens_ de Berlioz. Parmi les
morceaux russes, il y avait certaines parties de ma _Pskovitaine_ (2e
version), des parties du _Prince Igor_ de Borodine, orchestres cette
fois par l'auteur lui-mme. En revanche, les morceaux dtachs de la
_Khovanstchina_, excuts pendant le deuxime concert, ne furent pas
tous orchestrs par Moussorgsky. Le choeur des Streltsi et le chant de
Marpha taient entirement crits par lui; mais la danse des _Persides_
fut orchestre par moi. Ayant promis ce numro pour ce concert,
Moussorgsky tardait  le livrer et je lui ai propos de l'orchestrer; il
consentit ds les premiers mots, et il fut trs content de mon travail,
bien que j'aie introduit nombre de changements dans ses harmonies et
solfge.

Un incident amusant se produisit pendant l'excution du programme du
quatrime concert. On devait excuter pour la premire fois un scherzo
(_r maj._) de Liadov; mais l'auteur, devenu fort paresseux  cette
poque, n'eut pas le temps de le prparer et il fallait le remplacer par
un autre morceau. Prcisment un certain Sandow, d'origine anglaise, et
qui donnait des leons  Saint-Ptersbourg, m'avait apport  plusieurs
reprises ses morceaux d'orchestre, assez secs et compliqus pour la
plupart. C'est ainsi qu'il m'apporta un jour un scherzo en me priant de
l'excuter  l'un des concerts que je dirigeais. J'avais dclin
l'offre. Le scherzo de Liadov manquant, je me suis souvenu de la prire
de Sandow et je lui ai propos de le mettre au programme. Chose assez
curieuse, le scherzo eut du succs, bien qu'il fut sans couleur et
mesquin. J'appris par la suite que l'auteur fut rappel par le public
parce qu'on croyait qu'il s'agissait de Liadov, que le public aimait, et
que le nom de Sandow y tait mis par erreur.

Dsireux de faire connatre au cours du concert musical le plus grand
nombre possible des oeuvres nouvelles des compositeurs russes de
talent, comme Borodine, Moussorgsky ou Liadov, il me fallut donc prendre
en considration leur manque d'activit et,  cet effet, orchestrer pour
eux leurs oeuvres et employer toutes sortes de manoeuvres pour
obtenir d'eux leurs compositions.

En ce qui concerne Cui et Balakirev, je n'avais pas  recourir  des
mesures particulires, d'autant plus que le premier ne composait  cette
poque que des romances, et le deuxime ne produisait rien de nouveau.
Cependant, Balakirev commenait  reprendre du got pour la composition
musicale et faisait avancer, quoique lentement, sa _Thamara_, demeure
inacheve depuis dix ans. Il s'y mit de nouveau pour rpondre aux
instantes prires de Mme Schestakov. Cette anne-l, il apparut mme une
fois  la rptition du concert de l'cole Gratuite, au moment o je
faisais excuter son ouverture sur les thmes russes (_si min._); mais
il se montra de fort dsagrable humeur, tantt gourmandant tout haut
deux violonistes, tantt m'indiquant certains mouvements de chef
d'orchestre, remarques qui me parurent fort dplaces, formules
qu'elles taient devant tout le monde.

A ces concerts chantait, une Mme Lonov qui, aprs un voyage au Japon,
s'tait installe  Saint-Ptersbourg et y donnait des leons de chant.
C'tait une artiste assez talentueuse qui avait possd jadis un bon
contralto, mais qui, en ralit, n'avait reu aucune instruction
musicale rgulire et tait peu apte, par suite,  enseigner la
technique du chant. Mais elle excutait elle-mme, souvent
incomparablement, des morceaux dramatiques et comiques. Aussi,
pouvait-elle tre utile  ce point de vue  ses lves. Ses tudes
portaient principalement sur des romances et des morceaux d'opra. Elle
avait besoin d'un accompagnateur et d'un musicien pouvant surveiller
l'tude rgulire des pices, ce qu'elle n'tait pas en mesure de faire
personnellement. Moussorgsky se chargea de cette mission. Il avait pris
depuis longtemps sa retraite et tait sans ressources; aussi, les cours
de Mme Lonov lui en assurrent dans une certaine mesure. Il donnait
beaucoup de temps  cet enseignement et composait, pour les exercices
des lves, des trios et quatuors d'un horrible solfge.

L'appui de Moussorgsky servait de rclame aux cours de Mme Lonov. Sa
fonction,  ces cours, tait certes peu brillante; mais il n'en avait
pas conscience, ou, du moins, paraissait ne pas s'en rendre compte.

La composition de sa _Khovanstchina_ et de sa _Foire de Sorotchinetz_
n'avanait gure. Afin d'acclrer l'achvement de la _Khovanstchina_ et
de conduire  un rsultat satisfaisant un scnario dsordonn et
compliqu, l'auteur dut notablement rduire son travail. Quant  la
_Foire de Sorotchinetz_, son sort fut plus trange encore. L'diteur
Bernard consentit  diter des morceaux de cet opra pour piano  deux
mains, en payant trs chichement Moussorgsky. Press par le besoin,
Moussorgsky cuisinait  la hte pour son diteur des morceaux de piano,
sans avoir un vrai livret, ni scnario, ni brouillon, ni notation de
voix. Les seuls morceaux achevs par lui taient le chant de Hivra, le
chant de Paracha et la scne entre Afanassy Ivanovitch et Hivra. Il
avait crit galement  cette poque nombre de romances, principalement
sur les paroles du comte Golenistchev-Koutouzov, demeures indites.

Mme Lonov a entrepris, pendant l't 1880, une tourne dans le midi de
la Russie. Moussorgsky l'accompagna en qualit de pianiste de ses
concerts. tant, en effet, excellent joueur de piano ds son jeune ge,
il ne s'exerait cependant pas et n'avait aucun rpertoire  lui. Dans
les derniers temps, il prenait part assez souvent aux concerts de la
capitale en qualit d'accompagnateur. Il suivait  merveille la voix du
chanteur, accompagnant  premire lecture, sans rptition. Mais partant
avec Mme Lonov, il devait prendre part comme pianiste et solo, et son
rpertoire tait rellement trange. Ainsi, pendant cette tourne en
province, il excutait l'introduction de l'opra de Glinka: _Rouslan et
Ludmila_ dans un arrangement improvis, ou bien le carillon de son
_Boris_.

Il a visit bien des villes du midi de la Russie et poussa jusqu'en
Crime. Sous l'influence de la nature mridionale, il crivit des
petites pices pour piano: _Gourzouf_ et _Sur la Rive du Midi_, deux
morceaux peu russis et qui furent par la suite dits par Bernard. Je
me souviens aussi d'une fantaisie qu'il a joue chez moi, assez longue
et dsordonne, et qui devait peindre une tempte sur la mer Noire. Mais
il ne la nota jamais et elle fut perdue.

<tb>

Au printemps de 1880, j'ai fait un deuxime voyage  Moscou pour y
diriger l'orchestre au concert de Schestakovsky.

Le jour du concert concidait avec celui de l'attentat de Soloviev
contre la vie du tzar Alexandre II, et j'ai d faire excuter,  quatre
reprises, l'hymne _Dieu sauve le Tzar_; un militaire exigea mme la
reprise de l'hymne pour la cinquime fois, et comme je ne me suis pas
prt  son dsir, il poussa des cris de menace et chercha  me
rejoindre sur la scne; mais il en fut empch par l'administration
thtrale.

Pendant ce sjour  Moscou je fis la connaissance de A.-N.
Ostrovsky[21].

J'avais eu l'ide, durant l'hiver prcdent, d'crire un opra sur les
paroles de _Snegourotchka_, d'Ostrovsky. J'avais lu pour la premire
fois ce conte dramatique vers 1874, lorsqu'il venait de paratre. A la
premire lecture, il me plut peu: le royaume de Berende me parut fort
trange;  quoi l'attribuer, je ne sais au juste. tais-je encore sous
l'impression des ides des annes soixante; ou bien tais-je enserr
dans les tendances qui portaient  chercher le sujet dans _la vie
relle_; ou bien encore tais-je entran par le courant naturaliste de
Moussorgsky? Il est probable que ces diverses influences s'exercrent
sur moi. Quoi qu'il en soit, le merveilleux conte potique d'Ostrovsky
n'avait produit sur moi aucune impression.

Durant l'hiver 1879-80, je relus _Snegourotchka_ et j'ai dcouvert
soudain son tonnante beaut potique. L'envie me vint aussitt d'crire
un opra sur ce sujet, et,  mesure que j'y rflchissais, je me sentis
de plus en plus passionn pour le conte d'Ostrovsky. Mon penchant pour
les moeurs antiques russes et le panthisme paen est devenu soudain
irrsistible. Je ne pouvais trouver de meilleur sujet dans cette
intention; je n'aurais pu rver de plus belle image potique que
Snegourotchka, Lel, ou le Printemps; il n'y avait pas de plus
merveilleux royaume que celui des Berende, avec leur merveilleux tzar;
il n'y avait pas de plus belle conception de vie et de religion que le
culte de Yarila-le-Soleil!

Aussitt aprs la lecture (c'tait en fvrier), mon esprit fut hant par
des motifs, par des thmes, par une suite d'accords; puis se sont
dessin, d'abord vaguement et ensuite avec une clart grandissante, des
tats d'esprit et des couleurs correspondant aux divers moments du
sujet. J'avais un gros cahier de notes et je me mis  y inscrire toutes
ces penses. C'est dans cette disposition que je me suis rendu  Moscou
et suis all voir Ostrovsky pour lui demander l'autorisation d'utiliser
son oeuvre comme livret, avec le droit d'y apporter les changements
qui me paratraient ncessaires. Ostrovsky m'accueillit trs
aimablement, m'accorda le droit de me servir de son drame comme je
l'entendrais et me fit cadeau d'un exemplaire.

A mon retour de Moscou, j'ai employ tout le printemps au travail
prparatif de l'opra et, au commencement de l't, quantit de
brouillons emplissaient dj mon cahier.

Au courant de cette saison, Balakirev me procura quelques leons de
thorie musicale. Il s'agissait gnralement de thorie lmentaire.
Toutes ces dames et tous ces messieurs tudiaient chez moi des gammes,
des intervalles, etc., sur l'ordre de Balakirev, qui, au fond, s'y
intressait peu.

L'enseignement de la thorie marchait passablement, mais c'tait le
solfge qui clochait. Mes lves appartenaient pour la plupart aux
familles Botkine et Glazounov[22]. Un jour, Balakirev m'apporta une
composition musicale d'un collgien de quatorze ans, Sacha Glazounov.
C'tait une partition d'orchestre crite d'une plume enfantine; mais la
capacit de l'auteur se manifestait avec certitude. Peu de temps aprs,
Balakirev me le prsenta comme lve. En donnant des leons de thorie
lmentaire  sa mre, Mme Hlne Glazounov, je me mis  enseigner en
mme temps au jeune Sacha. C'tait un charmant garon, avec de beaux
yeux et qui touchait le piano avec des gestes mastoques. Il n'avait plus
besoin d'tudier la thorie lmentaire et le solfge, car il avait une
excellente oreille, et son matre de piano, Yelenkovsky, lui avait dj
suffisamment enseign l'harmonie.

Aprs quelques leons d'harmonie, je passais avec lui directement aux
contrepoints qu'il tudia avec soin. De plus, il me montra ses
improvisations, ainsi que des petits morceaux nots. De cette faon, les
tudes de contrepoint et de composition se poursuivaient simultanment.
A ses moments de loisirs, il jouait beaucoup et ne cessait d'tudier la
littrature musicale. Liszt lui plaisait particulirement  cette
poque. Son dveloppement musical avanait, non pas de jour en jour,
mais d'heure en heure.

Ds le dbut, mes relations avec Sacha sont passes de matre  lve 
celles d'ami  ami, malgr notre diffrence d'ges. Balakirev prenait
galement une grande part au dveloppement musical de Sacha; jouant
beaucoup et s'entretenant souvent avec lui, il se l'attacha par une
profonde affection. Toutefois, quelques annes plus tard, les relations
sont devenues froides, la franchise disparut entre eux, et enfin ils se
sparrent compltement.




CHAPITRE XI

La composition de _Snegourotchka_.--La fin du _Conte_. L'analyse de
_Snegourotchka_.

(1880-1881).


Le printemps arriva. Il tait temps de chercher une maison de campagne.
Notre bonne d'enfant, Avdotia Larionovna, attira notre attention sur la
proprit de Stelovo situe  30 verstes de Louga et appartenant  M.
Marianov, chez qui elle avait t en service avant d'entrer chez nous.
Je suis all visiter Stelovo. La maison, quoique assez vieille, tait
trs logeable. Elle tait entoure d'un grand et beau jardin, tout en
arbres fruitiers. C'tait, au surplus, la pleine campagne, loigne de
toute habitation. Suivant les conventions, nous tions matres absolus
de la proprit durant tout l't. Nous nous y installmes le 18 mai.

J'eus alors la chance de passer l't dans une vraie campagne russe et
pour la premire fois de ma vie. Tout m'y plaisait, tout m'y
enthousiasmait. Belle situation, une immense fort, surnomme
Voltchinetz, des champs d'orge, de sarrasin, d'avoine, de lin et mme
de froment; quantit de petits villages, une petite rivire o nous nous
baignions, un grand lac, Vrevo, point de routes, nature vierge, de
vieux noms de villages russes, tout cela m'enthousiasmait. Le jardin de
la proprit contenait des cerisiers, des pommiers, des groseilliers,
beaucoup de fraises et de framboises, des lilas en fleurs; profusion de
fleurs des champs, gazouillement continu des oiseaux, tout cela
s'harmonisait particulirement avec mon tat d'esprit panthistique
d'alors et ma toquade pour le sujet de _Snegourotchka_. Quelques troncs
d'arbre, gros et tordus, ou couverts de mousse, rapparaissaient comme
des esprits des bois; la fort Voltchinetz devenait une fort vierge; la
colline de Kopytets se transformait en montagne de Yarila; le triple
cho que nous entendions de notre balcon, semblait tre des voix de
quelques puissances infernales.

L't fut chaud et orageux. De la moiti de juin jusqu' la mi-aot, les
orages clataient presque chaque jour. Le 23 juin, la foudre tomba tout
prs de la maison, et la secousse fut si violente que ma femme, assise
prs de la fentre, fut renverse avec son fauteuil. Elle n'eut aucun
mal, mais sa frayeur fut si grande que durant longtemps, elle se sentait
trs nerveuse quand l'orage clatait et en avait peur, tandis qu'elle
l'aimait auparavant. Ce n'est qu'un mois aprs que ses nerfs se
calmrent et qu'elle ne craignit plus l'orage. Malgr cette
circonstance, Nadejda Nicolaevna se plaisait beaucoup  Stelovo, de
mme que nos enfants. Nous en tions seuls matres, et nul voisin
alentour. Nous avions  notre disposition des vaches, des chevaux, des
voitures, et le moujik Ossip et sa famille, gardiens de la proprit,
taient  notre service.

Ds le premier jour de mon installation  Stelovo, je me suis mis  la
composition de _Snegourotchka_. Je composais durant la journe entire,
ce qui ne m'empchait pas de me promener beaucoup avec ma femme, de
l'aider dans la prparation des confitures, d'aller  la recherche des
champignons, etc. C'est que les penses musicales me poursuivaient
inlassablement et je continuais  les coordonner dans mon esprit, tout
en m'occupant d'autres choses. Il y avait dans la maison un vieux piano
 queue, fauss et accord d'un ton entier plus bas. Je le surnommais
piano in B. Malgr tout je parvenais  m'y exercer et  vrifier les
parties dj composes. J'ai dj dit que vers cette poque je disposais
suffisamment de matire musicale pour l'opra, et les contours de
certaines parties se dessinaient dj dans mon imagination. Une partie
de ma composition tait note dans mon gros cahier, une autre partie
tait loge dans mon cerveau.

Je me suis mis  crire le commencement de l'opra et je le notai dans
la partition orchestrale jusqu' l'air du Printemps, inclusivement, je
crois. Mais je me suis aperu bientt que mon imagination avait la
tendance  travailler plus vite que le temps que je mettais  noter la
partition; en outre, par suite de l'harmonisation insuffisante de
l'ensemble, l'quilibre manquait dans la partition; aussi ai-je
abandonn le procd que j'avais appliqu prcdemment dans la _Nuit de
Mai_, et je me suis mis  crire _Snegourotchka_ en brouillon, pour voix
et piano. Ds lors la composition et la notation des morceaux composs
avancrent trs rapidement, soit dans l'ordre des actes et des scnes,
soit par bonds dsordonns.

Ayant pris l'habitude de dater l'achvement de chaque esquisse, je
reproduis ces dates ici:

Ier juin. L'introduction du prologue.

2. Le rcitatif et l'air du Printemps.

3. La suite, jusqu' la danse des oiseaux.

4. Le chant et la danse des oiseaux.

17. La suite, jusqu' l'air de Snegourotchka.

18. L'air de Snegourotchka et la suite jusqu' la semaine grasse.

20. Le cortge final de la fte grasse.

21. La fin du prologue.

25. Le Ier chant de Lel.

26. Introduction du Ier acte, 2e chant de Lel et le petit choeur.

27. La scne de Snegourotchka jusqu'aux chants de Lel.

28. La crmonie nuptiale.

2 juillet. Le cortge du tzar et l'hymne des Berende.

3. L'appel des hrauts.

4. Scne de la crmonie, nuptiale ainsi que celle du baiser du IIIe
acte.

6. Le rcitatif et la danse des bouffons.

7. Introduction du IIIe acte, la ronde et le chant du castor.

8. La suite et la 2e cavatine du tzar.

9. La scne du baiser (suite).

10. La scne de Snegourotchka, de Koupava et de Lel (IIIe acte).

11. Final en _si maj._ et l'ariozo de Snegourotchka.

12. Le choeur des fleurs (IVe acte).

13. Le Printemps descend dans le lac.

15. Le duo de Mizghir et de Snegourotchka (IVe acte).

17. Le final du Ier acte.

21. Le choeur des joueurs de psaltrion.

22. La scne du jugement, jusqu' l'entre de Snegourotchka (IIe acte)
et la Ire cavatine du tzar, jusqu'au choeur final.

23. L'entre de Snegourotchka (IIe acte).

2-3 aot. La scne de Snegourotchka et de Mizghir (IIIe acte).

5. Rcitatif devant les hrauts (IIe acte).

7. Ier acte, aprs la crmonie nuptiale jusqu'au finale.

9. La scne de Snegourotchka et du Printemps (IVe acte) et le cortge
des Berende.

11. Les choeurs Prosso et la fonte de Snegourotchka.

12. Le choeur final.

Tout le brouillon de l'opra fut termin le 12 aot. Dans les
intervalles, quand les dates ne se suivent pas, je rflchissais aux
dtails. Nulle de mes oeuvres ne fut crite auparavant avec autant de
facilit et de rapidit que _Snegourotchka_.

Ayant termin ce brouillon, je me suis mis  l'instrumentation de mon
_Conte_, commenc l't prcdent, et je l'ai termine. Vers le Ier
septembre, ayant entirement rdig le brouillon de _Snegourotchka_ et
la partition du _Conte_, je rentrais avec ma famille  Saint-Ptersbourg,
et ma vie dans la capitale reprit son train, avec mes occupations au
Conservatoire,  l'cole musicale Gratuite,  l'orchestre de la flotte,
etc.

Ma principale occupation, durant la saison 1880-1881, a t
l'orchestration de _Snegourotchka_. Je l'ai commence le 7 septembre et
termine le 26 mars 1881. La partition comprenait 606 pages d'un texte
serr. Cette fois, l'orchestre tait plus grand que dans la _Nuit de
Mai_. Je me suis affranchi de toute contrainte. 4 cors taient
chromatiques, 2 trompettes de mme; la flte piccolo tait prise
sparment entre 2 fltes; au trombone fut ajout le _tuba_; de temps en
temps, apparaissait le petit cor anglais et une clarinette basse. Je
n'ai pu me passer, ici non plus, de piano, en raison de la ncessit
d'imiter le psalterion (procd lgu par Glinka). La connaissance que
j'ai faite des instruments  vent  l'orchestre de la flotte m'a
beaucoup servi. L'orchestre de _Snegourotchka_ apparut comme le
perfectionnement de l'orchestre de _Rouslan_ (opra de Glinka), au point
de vue du libre emploi des cuivres chromatiques. Je pris beaucoup de
soin de ne pas laisser dominer les chanteurs par l'orchestre, ce que je
crois avoir russi, sauf en ce qui concerne le chant du grand-pre Gel
et du dernier rcitatif de Mizghir, pour lesquels je dus diminuer la
sonorit de l'orchestre.

En passant en revue la musique de _Snegourotchka_, je dois ajouter que
je me suis beaucoup servi de chants populaires, en les empruntant
principalement  mon recueil.

Le motif de la chanson: Semaine grasse  la queue mouille, va-t'en
hors d'ici! rappelle d'une faon sacrilge le requiem orthodoxe. Mais
les vieilles mlodies des chants orthodoxes ne sont-elles pas d'origine
paenne? Est-ce que nombre de crmonies et de dogmes ne sont pas de la
mme source. Les ftes de Pques, de la Trinit, etc., ne sont-elles pas
les restes du culte paen du soleil?

La cantilne de l'appel des hrauts m'est reste dans la mmoire depuis
mon enfance, quand j'ai vu chevaucher, le long de la rivire Tikhvine,
un envoy d'un monastre voisin et qui criait d'une voix tonitruante:
P'tites tantes, p'tites mres, belles-filles, apportez du foin pour la
Sainte Vierge.

L'image miraculeuse de la Sainte Vierge de Tikhvine se trouvait 
l'glise du grand monastre de moines qui possdait des grandes prairies
le long des rives de Tikhvine.

Certains chants d'oiseaux sont entrs dans la composition de la Danse
des Oiseaux. Dans l'introduction, le chant du coq est galement
authentique. Il m'a t communiqu par ma femme:

[Illustration: notation musicale]

L'un des motifs du Printemps (dans le prologue et au IVe acte):

[Illustration: notation musicale]

est la reproduction absolument exacte du chant d'un serin qui vcut
longtemps en cage chez nous; la seule diffrence est que notre serin le
chantait en Fis dur, _fa dise maj._, tandis que je le pris d'un ton
plus bas pour la commodit des flageolets de violon.

De cette faon, afin de rpondre  mon tat d'esprit panthiste,
j'coutais les voix du peuple et de la nature et prenais pour base de ma
cration ce que l'un et l'autre chantaient ou me suggraient. Aussi me
suis-je attir par la suite pas mal de reproches pour cette faon de
procder. Les critiques musicaux, ayant not les deux ou trois mlodies
empruntes, dans _Snegourotchka_, ainsi que dans la _Nuit de Mai_,  des
recueils de chants populaires (nombre parmi ces critiques en taient
mme incapables puisqu'ils connaissent fort peu la cration populaire),
m'ont dclar impuissants  crer des mlodies d'inspiration
personnelle, bien qu'en ralit mes opras contiennent un bien plus
grand nombre de mes mlodies que d'emprunts aux recueils. Plusieurs des
mlodies que je composais dans l'esprit populaire, notamment les trois
chants de Lel, taient considres par les critiques comme empruntes et
leur servaient de preuves de ma mauvaise conduite de compositeur.

A un moment, je pris la mouche  propos de l'une de ces attaques. Peu
aprs la reprsentation de _Snegourotchka_ et de l'excution, par je ne
sais plus qui, du 3e chant de Lel, M. Ivanov[23] remarqua en passant
dans son article que ce morceau est crit sur le thme populaire. J'ai
rpondu par une lettre  la rdaction, dans laquelle j'ai pri de
m'indiquer le thme populaire qui avait servi  la mlodie du 3e chant
de Lel. Il va sans dire qu'on ne me l'indiqua point.

Quant  la composition des mlodies d'origine populaire, il est certain
qu'elles doivent contenir certaines tournures et accords parsems dans
les chants populaires originaux. Mais deux morceaux peuvent-ils se
ressembler si aucune des parties composant l'une ne correspond  aucune
des parties composant l'autre? Est-ce donc manque d'imagination chez
l'auteur lorsqu'il utilise de courts motifs, comme par exemple, les
complaintes de ptres ou le gazouillis des oiseaux, etc.? Est-ce que la
valeur du cri du coucou ou des trois notes joues par le berger est
gale  celle du chant et de la danse des oiseaux de l'introduction au
Ier acte, ou du cortge des Berende au IVe acte? Ne reste-t-il donc
rien  l'inspiration du compositeur pour crer les morceaux indiqus?
L'arrangement des thmes et des motifs populaires nous est lgu par
Glinka dans son _Rouslan_, sa _Kamarinskaa_, ses ouvertures espagnoles,
et, dans une certaine mesure, la _Vie pour le Tzar_. Accuserons-nous
galement Glinka de manque d'invention mlodique?

<tb>

Par comparaison avec la _Nuit de Mai_, j'appliquais moins le contrepoint
dans _Snegourotchka_; en revanche, je me suis senti plus libre dans
celle-ci, tant en ce qui concerne le contrepoint que les ornements.
J'estime que le fugato de la fort grandissante (IIIe acte) avec le
thme constamment vari

[Illustration: notation musicale]

de mme que le fugato  quatre voix du choeur Il ne fut jamais
souill de tratrise, de concert avec les lamentations de Koupava,
sont,  ce point de vue, des exemples typiques.

Au point de vue harmonique, je crois avoir eu ici  innover; tel, par
exemple, l'accord des six notes de la gamme en tons entiers, ou bien des
deux tritons renforcs, quand l'esprit malin enlace Mizghir (il serait
difficile de lui donner un nom en thorie), accord assez expressif pour
le moment donn; ou bien encore l'application du seul triton majeur et
du second accord dominant (galement avec les tritons majeurs
au-dessus) pendant presque toute l'tendue des lignes finales en
l'honneur de Yarila-le-Soleil, en 11/4, ce qui donne  ce choeur un
coloris particulirement rayonnant.

J'ai us largement du _leitmotiv_ dans _Snegourotchka_. A cette poque,
je connaissais peu Wagner, et ce que j'en savais tait superficiel.
Cependant, l'emploi du leitmotiv est constant dans la _Pskovitaine_ et
la _Nuit de Mai_ et surtout dans _Snegourotchka_. Il est certain,
d'autre part, que l'usage du leitmotiv est ici autre que chez Wagner.
Chez lui, le leitmotiv sert de matire  tisser son tissu orchestral.
Chez moi, en plus de ce mme emploi, le leitmotiv apparat galement
dans les voix chantantes et parfois entre dans le thme plus ou moins
long, comme par exemple dans la principale mlodie de _Snegourotchka_,
ainsi que dans le thme du tzar Berende. Parfois, les leitmotives
apparaissent rellement comme des motifs rythmo-mlodiques, et d'autres
fois, seulement comme des successions harmoniques; dans ce dernier cas,
on devrait plutt les appeler leit-harmonies. Ces harmonies directrices
sont difficilement perues par le grand public, qui saisit facilement le
leitmotiv de Wagner, rappelant les violents signaux militaires. Par
contre, la perception des successions harmoniques constitue le privilge
d'une fine oue musicale, bien cultive.

Je suis parvenu galement  conqurir dans _Snegourotchka_ la pleine
libert du rcitatif, coulant harmonieusement et accompagn de telle
faon que son excution a piacere est possible le plus souvent. Je me
souviens du bonheur que j'ai prouv, lorsque je suis parvenu  composer
pour la premire fois de ma vie un vrai rcitatif: l'Appel du printemps
aux Oiseaux, avant la Danse.

Au point de vue vocal, je crois aussi avoir fait un grand progrs dans
_Snegourotchka_. Toutes les parties vocales furent crites commodment
et dans une tessiture naturelle des voix, et,  certains moments de
l'opra, mme d'un grand effet, comme par exemple, les chants de Lel et
la cavatine du Tzar.

Quant  l'orchestration, je n'ai jamais manifest de penchants  des
effets qui ne sont pas dtermins par le fond mme de l'oeuvre
musicale et j'ai toujours prfr des moyens simples. Incontestablement,
l'orchestration de _Snegourotchka_ a t pour moi un pas en avant sous
bien des rapports, notamment, au point de vue de la force de la
rsonnance. Nulle part je n'avais russi jusqu'alors  y parvenir aussi
bien que dans le choeur final, et au point de vue du velout et de la
plnitude, dans la mlodie en _r bm. maj._ de la scne du Baiser.
Non moins russis sont certains effets, tel que le trmolo de trois
fltes, lorsque le tzar dit: A l'aurore rose, en couronne verte. En
gnral, j'ai toujours affectionn l'individualisation plus ou moins
grande des instruments. Dans cette voie, _Snegourotchka_ est riche en
divers soli instrumentaux, tant instruments  vent qu' cordes, dans les
moments purement orchestraux, comme dans les accompagnements du chant.
Les soli du violon, du violoncelle, de la flte, du hautbois, de la
clarinette s'y rencontrent trs frquemment, surtout le solo de la
clarinette, instrument que j'affectionnais  cette poque.

En achevant _Snegourotchka_, je me suis senti un musicien mri, un
compositeur d'opra dfinitivement quilibr.

Tout le monde ignorait la composition de _Snegourotchka_, car je la
tenais en secret, et, lorsque,  mon retour  Saint-Ptersbourg,
j'annonais  mes amis la fin du brouillon de l'opra, je les ai fort
surpris. Je l'ai fait connatre  Balakirev, Borodine et Stassov, en
leur jouant et leur chantant _Snegourotchka_, du commencement  la fin.
Tous les trois furent satisfaits, mais chacun  sa faon. Stassov et
Balakirev taient attirs principalement par les parties ralistes et
fantastiques de l'opra; cependant, ni l'un ni l'autre ne comprirent
l'hymne  Yarila. Quant  Borodine, il sembla apprcier l'ensemble de
_Snegourotchka_. Chose curieuse, Balakirev ne put se retenir cette fois
encore de me demander des modifications dans le sens exclusif de ses
thories musicales. Mais j'ai tenu bon et, s'tant d'abord fch,
Balakirev finit par ne plus m'en tenir rigueur et continua  louer
_Snegourotchka_, assurant mme que, ayant jou chez lui le cortge final
de la semaine grasse, sa vieille domestique, Maria, ne put se retenir
pour ne pas danser. Cette nouvelle ne m'a pas fait un plaisir excessif;
j'aurais prfr voir Balakirev apprcier la posie de la jeune
Snegourotchka, la beaut bonace et comique du tzar Berende, etc.

Moussorgsky ne connut mon oeuvre qu'en extrait et ne sembla pas
intress par l'ensemble. Il loua du bout des lvres ce qu'il avait
entendu, mais, en somme, resta indiffrent  mon opra. Au reste, il ne
pouvait en tre autrement. D'un ct, il avait l'orgueilleuse conviction
que seule la voie suivie par lui dans la musique tait juste, et de
l'autre, la chute de ses facults fit prcipiter sa passion pour
l'alcool.




CHAPITRE XII

     La mort de Moussorgsky.--J'abandonne la direction de l'cole
     musicale Gratuite.--La reprsentation de
     _Snegourotchka_.--L'accueil que lui fait la critique.--Balakirev
     reprend la direction de l'cole Gratuite.--La premire oeuvre de
     Glazounov.--Mon arrangement de _Khovantschina_ et des autres
     oeuvres de Moussorgsky.

(1881-1882).


Pendant la saison 1880-81, l'cole musicale Gratuite n'a donn qu'un
seul concert. Parmi les pices d'orchestre, j'ai excut mon _Antar_ et
le _Carnaval de Rome_ de Berlioz. Parmi les morceaux de choeur, fut
excut celui de Moussorgsky: la _Dfaite de Senaherib_. L'auteur
assista au concert et fut  plusieurs reprises rappel par le public. Ce
fut la dernire fois qu'une oeuvre de lui fut excute de son vivant.
Un mois aprs, il entra  l'hpital en proie  un accs de delirium
tremens. Il fut soign par le Dr L. B. Bertenson.

Ayant appris sa maladie, Borodine, Stassov, moi et bien d'autres,
allmes visiter Moussorgsky. Ma femme et sa soeur, Mme Molas, vinrent
le voir galement. Il tait trs affaibli et ses cheveux avaient
blanchi. Il nous reconnaissait, tait heureux de nos visites, causait
avec nous assez normalement, puis, soudain, commenait  divaguer. Cela
dura une quinzaine de jours, et, le 16 mars, il expira dans la nuit, de
la paralysie du coeur. Sa forte constitution a t compltement ruine
sous l'action de l'alcool. La veille encore, nous, ses proches amis,
tions  son chevet et nous nous sommes longuement entretenus avec lui.
Stassov et moi, nous nous sommes occups de ses obsques et il fut
enterr  la Laure d'Alexandre Nevsky.

Aprs sa mort, tous ses manuscrits me furent remis pour leur mise en
ordre, l'achvement des oeuvres commences et de leur prparation pour
l'dition. Pendant la maladie de Moussorgsky, Stassov insista pour la
dsignation d'un excuteur testamentaire, afin qu'aprs sa mort ses
parents ne mettent point d'obstacles  la publication de ses oeuvres.

D'accord avec Moussorgsky, on choisit T. I. Filippov, parce que l'un des
admirateurs dsintresss de Moussorgsky. Filippov entra aussitt en
rapport avec la maison d'dition Bessel qui consentit  diter toutes
les oeuvres de Moussorgsky et dans le plus court dlai possible, mais
sans verser aucuns droits d'auteur. J'ai assum la tche d'achever
toutes les oeuvres de Moussorgsky pouvant tre dites et de les
remettre  l'diteur, galement sans en toucher aucune rmunration.

Je fus occup  ce travail durant prs de deux ans. Moussorgsky a laiss
le manuscrit de l'opra _Khovanstchina_, inachev et non orchestr; des
esquisses de certaines parties de l'opra, la _Foire de Sorotchinetz_,
un assez grand nombre de romances, toutes acheves; les choeurs: la
_Dfaite de Senaherib_, _Jsus de Nazareth_, celui d'_OEdip_, des
Jeunes filles de _Salammb_ puis la _Nuit sur le Mont-Chauve_ en
plusieurs variantes; pour orchestre: le Scherzo en _si bm. maj._;
l'intermezzo en _si min._ et la marche (trio alla turca) en _la bm.
maj._. Diverses notations des chants, des esquisses de jeunesse, un
Allegro en _ut maj._ des anciens temps, etc.

Tous ces manuscrits taient dans un tat fort dsordonn. On y
rencontrait des harmonies absurdes, un solfge monstrueux, des
modulations d'un illogisme frappant, une instrumentation peu russie,
des morceaux orchestrs, le tout dnotant un dilettantisme effront et
une impuissance technique absolue. Malgr cela, ces productions
manifestaient pour la plupart un si grand talent, une telle originalit
et un caractre si nouveau que leur dition apparaissait comme
indispensable. Elles exigeaient, toutefois, un arrangement, une
coordination, sans quoi elles n'auraient qu'un intrt purement
biographique. Aussi, les oeuvres de Moussorgsky pourront subsister
sans se faner encore cinquante ans aprs sa mort. Quand toutes ses
oeuvres tomberont dans le domaine public, on pourra toujours tenter
cette dition purement biographique, puisque j'ai remis tous ses
manuscrits  la Bibliothque Publique Impriale.

Pour l'instant, il s'agissait d'diter ses oeuvres pour qu'elles
puissent tre excutes, afin de faire connatre l'immense talent de
l'auteur, et non pour tudier sa personnalit artistique et ses dfauts.

Je parlerai par la suite du travail que je consacrai pour mettre en tat
_Khovantschina_ et la _Nuit sur le Mont-Chauve_.

Quant aux autres oeuvres de Moussorgsky, je maintiens ce que je viens
de dire, en ajoutant seulement que toutes ses oeuvres, sauf des
brouillons absolument inutilisables, furent entirement revises,
paracheves, orchestres et transposes pour piano par moi et, toutes
copies de ma main, transmises  Bessel qui les imprima sous ma
rdaction et aprs ma correction des preuves.

J'ai dj dit que l'cole musicale Gratuite n'a donn en cette saison
qu'un seul concert, les autres ayant t supprims en raison du deuil 
la suite de l'assassinat de l'empereur Alexandre II. A l'avnement de
l'empereur Alexandre III, des changements eurent lieu dans le monde
administratif; entre autres, M. J. A. Vsevolojsky fut nomm directeur
des Thtres Impriaux. Je fis savoir  la nouvelle direction que je
venais d'achever mon opra _Snegourotchka_. Je le jouai, au foyer du
thtre Marie,  Napravnik et aux artistes. Tous approuvrent ma
nouvelle oeuvre, mais assez timidement. Napravnik garda le silence,
puis finit par dire que mon opra ne saurait avoir de succs, en raison
de l'absence d'action; toutefois, il ne s'opposa pas  sa
reprsentation. L'opra fut accept par le nouveau directeur pour la
saison suivante, avec l'vidente intention d'inaugurer d'une faon
brillante sa nouvelle direction.

Les interventions constantes de Balakirev dans les affaires de l'cole
musicale Gratuite sont devenues vers cette poque plus gnantes encore
pour moi. Il me semblait,--et je ne crois pas m'tre tromp,--qu'il
aurait voulu assurer lui-mme sa direction. tant, d'autre part, trs
pris par les oeuvres de Moussorgsky et envisageant la prochaine
reprsentation de _Snegourotchka_, je rsolus de me dmettre de ma
fonction de directeur de l'cole Gratuite, motivant ma dmission par la
raison que je viens d'exposer. Au premier moment, Balakirev s'irrita
contre moi, disant que je le _forais_ ainsi de s'occuper de l'cole. Je
rpondis que c'tait fort  souhaiter. L'administration de l'cole me
remit  cette occasion une adresse de remerciements et se tourna vers
Balakirev. Il accepta, et pendant quelques annes, il se remit  la
musique active.

En dcembre, commencrent les rptitions orchestrales de
_Snegourotchka_. Napravnik insista pour y faire d'assez nombreuses
coupures. J'eus beaucoup de peine de dfendre l'intgrit de la Semaine
grasse et du Choeur de Fleurs. En revanche, l'ariette de Snegourotchka
(en _sol min._) au Ier acte, l'ariette de Koupava, la 2e cavatine du
tzar et bien d'autres petits morceaux furent lagus au cours de tout
l'opra. Le finale du Ier acte fut galement dfigur. Rien  faire! Il
fallait s'y soumettre. Aucun engagement crit n'interdisait ces coupures
 la direction. Les dcors taient prts, les notes copies aux frais de
la direction, et d'ailleurs, o aurais-je pu monter mon opra, sinon sur
la scne du thtre imprial? J'ai eu pour la premire fois  envisager
cette question de coupure. La _Pskovitaine_ et la _Nuit de Mai_ taient
des oeuvres relativement courtes et la question de coupure ne fut
point agite; si on en a fait dans la _Nuit de Mai_, ce ne fut que
durant les dernires reprsentations. _Snegourotchka_ tait
effectivement longue et les entr'actes, suivant les traditions, duraient
beaucoup au thtre imprial. On prtendait que cette dure tait
dtermine par le bnfice qu'en tirait le buffet thtral. Cependant,
il n'tait pas admis de prolonger le spectacle aprs minuit. Je ne
pouvais donc rien faire contre.

_Snegourotchka_ fut donn pour la premire fois le 29 janvier 1882.
Nadedjda Nicolaevna, qui avait accouch le 13 janvier, ne s'tait pas
encore leve et fut au dsespoir de ne pouvoir assister  la premire
reprsentation de mon opra. Je fus par suite dfavorablement
impressionn et, aprs avoir bu plus qu' l'ordinaire  dner, je suis
arriv au thtre, taciturne et presque indiffrent  tout ce qui s'y
passait. Je me tenais dans la loge du rgisseur et n'coutais point mon
oeuvre, mais mon opra eut du succs, je fus honor de plusieurs
appels et gratifi d'une belle couronne.

Pour la deuxime reprsentation, ma femme put se lever et, entoure de
beaucoup de prcautions, elle se rendit au thtre. J'tais de belle
humeur. L'opra continuait  plaire. Le public applaudissait,
particulirement la cavatine de Berende et le 3e chant de Lel. On
bissait galement l'hymne des Berende, le Ier chant de Lel et l'air de
Snegourotchka, au prologue. Ces rptitions des morceaux et la longueur
outre des entr'actes (celui qui prcdait le 4e acte durait jusqu'
quarante minutes) faisaient retarder le spectacle jusqu' minuit.

Suivant son habitude, la critique traita peu sympathiquement
_Snegourotchka_. Manque d'action, insuffisance d'invention mlodique,
rsultant de mon penchant aux emprunts des chants populaires, dons
plutt de symphoniste que de compositeur d'opra, tels furent les
reproches dont les critiques des journaux m'accablrent. Csar Cui fit
chorus avec les autres, en observant toutefois un peu plus de tenue. On
n'a pas omis non plus de se servir du procd habituel d'abaisser la
valeur de l'oeuvre prsente au profit des prcdentes, lesquelles au
moment de la reprsentation n'taient pas moins critiques. Je dois
dire, toutefois, que les apprciations des critiques m'impressionnrent
peu, seule la conduite de Cui m'irrita.

<tb>

Au premier concert de cette saison  l'cole Gratuite, Balakirev dirigea
l'orchestre, et il fut loin de me paratre aussi prestigieux chef
d'orchestre que jadis. Mais il eut du succs devant le public, heureux
de son retour  l'activit musicale.

Sacha Glazounov, qui ne cessait de faire de rapides progrs, a termin
vers cette poque sa Ire symphonie en _mi maj._ qu'il me ddia. Le 17
mars, au deuxime concert de notre cole, elle fut excute sous la
direction de Balakirev. Ce fut l rellement une grande fte pour nous
tous, membres de la nouvelle cole russe.

Jeune par l'inspiration, mais dj mre par la technique, cette
symphonie eut un grand succs. Stassov fut bruyant. Le public fut
surpris, lorsqu' ses appels, l'auteur vint le saluer en uniforme de
collgien. Les critiques n'ont pas manqu de se faire entendre. Des
caricatures reprsentrent Glazounov sous l'aspect d'un nourrisson. Les
commrages assuraient que la symphonie n'avait pas t crite par lui,
mais par quelqu'un de connu, pay d'une somme rondelette par les
parents fortuns du signataire. En ralit, cette symphonie fut la
premire d'une srie de productions d'un artiste le plus fortement dou
et le plus fcond, productions qui, peu  peu, furent connues dans toute
l'Europe et demeurent encore parmi les meilleures de la littrature
musicale moderne.

Au cours du mme concert, fut excut mon _Sadko_; mais Balakirev l'a
tout bonnement abm. Au moment du passage  la deuxime partie, il
indiqua un changement de temps  une mesure plus tt. Une partie des
instruments attaqurent, d'autres non, et il s'ensuivit un mli-mlo
inextricable. Depuis ce temps, Balakirev abandonna pour toujours son
habitude de diriger sans notes.

Je fis la connaissance d'un tout jeune musicien de talent, Blumenfeld,
qui, pendant cette saison, entra au Conservatoire comme lve du
professeur Stein.

Il frquenta notre maison o se runissaient rgulirement Borodine,
Liadov, Vassili Stassov, Glazounov et le baryton Ilyinsky et sa femme.
Vers la mme poque, notre cercle fut frquent par Hippolitov-Ivanov,
qui venait de quitter au Conservatoire la classe des thories de
composition, et qui avait t l'un de mes lves donnant le plus
d'espoir comme futur compositeur. Il pousa la talentueuse cantatrice
Zaroudnaa, et tous deux sont devenus, par la suite, professeurs du
Conservatoire de Moscou. Cui n'apparaissait que fort rarement parmi
nous. Balakirev venait un peu plus souvent, mais se retirait de bonne
heure. Aprs son dpart, tout le monde respirait plus librement et
chacun excutait ses nouvelles oeuvres.

Pendant les dernires annes, j'ai eu galement pour lves, dans la
classe du Conservatoire, Arensky et Kazatchenko, le premier devenu par
la suite clbre compositeur, le deuxime, galement compositeur et chef
du choeur  l'Opra Imprial. Tous deux m'ont aid pendant mon travail
de transposition de _Snegourotchka_ pour piano et voix.

Dans l'intervalle de mes travaux de rvision des oeuvres de
Moussorgsky, j'ai reinstrument en partie l'ouverture et les entr'actes
de la _Pskovitaine_ en substituant aux cors et trompettes naturels les
mmes instruments, mais chromatiques. Ces numros furent supprims dans
la deuxime rdaction de la _Pskovitaine_, d'abord parce que j'ai perdu
tout espoir de faire monter cet opra, et ensuite, parce que j'tais
mcontent de cette seconde rdaction. Pendant la premire rdaction,
j'ai souffert de l'insuffisance de mon savoir, pendant la deuxime, de
l'excs de savoir et de l'inhabilet dans la direction. Je sentais que
la deuxime rdaction devait tre ramasse et retravaille, que la
rdaction dfinitive de la _Pskovitaine_ se trouvait quelque part entre
la premire et la deuxime rdactions et que je n'tais pas encore apte
 la trouver. Cependant, les numros instrumentaux de la deuxime
rdaction prsentaient un certain intrt; c'est pourquoi je les ai
arrangs de la faon que j'ai dite.

L't de 1882, nous l'avons de nouveau pass  notre cher Stelovo; le
temps y tait gnralement beau, quoiqu'orageux. Je m'adonnais
entirement  l'arrangement de la _Khovanstchina_. Il y avait bien des
choses  refaire et  recomposer; je trouvais pas mal de choses
inutiles ou hideuses et faisant longueur aux Ier et 2e actes. Au 5e
acte, au contraire, il manquait une grande partie et le reste tait 
peine indiqu. Le choeur des Raskolniki avec le coup de cloche avant
qu'ils montent sur le bcher pour se faire brler, tait crit en quarto
et quinto; je dus entirement le refaire, car il tait absolument
impossible dans son tat primitif. Pour le dernier choeur, existait
seulement la notation d'une mlodie, inscrite d'aprs les chants des
Raskolniki, par Mme Karmalina et communique par elle  Moussorgsky.
Utilisant cette mlodie, je composais le choeur en entier, de mme que
la figure orchestrale qui accompagne le bcher prenant feu. Pour l'un
des monologues de Dossith, au 5e acte, je me suis servi de la musique
extraite du Ier acte. Les variations du chant de Marpha, au 3e acte,
furent sensiblement modifies et retravailles par moi.

J'ai dj dit que Moussorgsky, souvent licencieux dans ses modulations,
n'arrivait pas, au contraire,  sortir durant un long temps de la mme
et unique tonalit, ce qui rendait l'oeuvre extrmement molle et
monotone. Dans le cas prsent, dans la deuxime partie du 3e acte,
depuis l'entre du sacristain jusqu' la fin de l'acte, l'auteur demeure
dans la tonalit _mi bm. min._ C'tait insupportable et illogique,
car tous ces morceaux se divisaient indiscutablement en deux parties: la
scne du sacristain et l'appel des Streltzi au vieux Khovansky. J'ai
conserv la premire partie dans sa tonalit de _mi bm. min._, comme
cela est indiqu dans l'original, et j'ai transpos la deuxime en _r
min._ Il s'ensuivit plus de varit et plus de logique.

La partie de l'opra qui avait t instrumente par l'auteur fut
rorchestre par moi, et j'espre mieux que lui. Tout le reste fut
galement instrument et transpos par moi. Mon travail sur la rdaction
de _Khovantchina_ ne put tre achev  la fin de l't et j'y travaillai
encore  mon retour  Saint-Ptersbourg.

Avant de rentrer, je composai la musique de _Antchar_ de Pouschkine,
pour basse. Je ne fus pas trs satisfait de cette oeuvre et elle resta
relgue dans mes tiroirs jusqu'en 1897. Pendant l'hiver de 1882-83, je
continuai  reviser _Khovantchina_ et les autres oeuvres de
Moussorgsky. Seule la _Nuit sur le Mont-Chauve_ me donnait du mal. Cre
primitivement pendant les annes soixante, sous l'influence de la danse
macabre de Liszt pour piano avec accompagnement d'orchestre, cette pice
(qui s'appelait alors la _Nuit d'Ivan_ et qui fut svrement et
justement critique par Balakirev) avait t pendant longtemps
abandonne par l'auteur et demeurait parmi ses inacheves. Lors de la
cration de _Mlada_ (sur les paroles de Guedonov), Moussorgsky utilisa
la matire de la _Nuit d'Ivan_, et, en y introduisant des chants,
crivit la scne de Tchernobog sur la Montagne Triglava. C'tait le
deuxime aspect de la mme pice. Elle prit un troisime aspect lors de
la rdaction de la _Foire de Sorotchinetz_, lorsque Moussorgsky eut
l'ide baroque de forcer le jeune gars de voir en rve, sans rime ni
raison, l'orgie des diables et qui devait composer un intermezzo
scnique, n'ayant cependant aucun lien avec l'ensemble du scnario.
Cette fois, la pice se terminait par le carillon de l'glise
villageoise, au son duquel les forces impures, effrayes,
disparaissaient. L'accalmie et l'apparition du jour ont t construites
sur le thme du jeune gars  qui apparut ce rve fantastique. En
travaillant sur cette pice, j'ai utilis la dernire variante pour la
conclusion de l'oeuvre. Le premier aspect de la pice tait donc un
solo pour piano et orchestre, les deuxime et troisime, une oeuvre
vocale et non orchestre.

Aucune de ces variantes ne pouvait tre excute et publie. J'ai donc
rsolu d'crire avec la matire fournie par Moussorgsky une pice
instrumentale, en gardant tout ce qu'il y avait de meilleur et de
coordonn chez l'auteur et en vitant autant que possible d'y ajouter
mes propres compositions. Il convenait de crer une forme o seraient
loges le mieux les ides de Moussorgsky. Le problme tait assez
difficile, et j'ai mis deux ans pour trouver la solution satisfaisante,
tandis que je suis venu  bout de ses autres oeuvres d'une faon
relativement facile. Je m'arrtais constamment devant la recherche de la
forme, des modulations, de l'orchestration, alors que mon travail de
rdaction de toutes les autres productions de mon dfunt ami avanait.
De mme avanait leur dition chez Bessel.

Parmi mes oeuvres crites durant cette saison, je mentionnerai le
concerto pour piano en _ut dize min._ sur un thme russe, choisi sur
le conseil de Balakirev. Suivant les procds employs, mon concerto
imitait en quelque sorte les concertos de Liszt. Il possdait une belle
rsonance et n'tait pas moins satisfaisant au point de vue de la
facture, ce qui a bien tonn Balakirev. Il ne s'attendait nullement de
me voir, moi qui n'tais pas pianiste, pouvoir composer quelque chose
exclusivement pour piano.

Pendant cette saison, fut excute enfin, au concert de l'cole musicale
Gratuite, la fameuse _Thamar_ de Balakirev. C'est une oeuvre belle,
intressante, mais qui parat un peu lourde et comme cousue de morceaux
disparates. Elle ne produisit plus cette sduction qu'avaient les
improvisations de l'auteur des annes soixante. Il ne pouvait en tre
autrement: la composition de cette pice dura quinze ans, avec de longs
intervalles. En quinze ans, tout l'organisme humain change jusqu' la
dernire cellule et se renouvelle plusieurs fois. Balakirev des annes
quatre-vingts, n'tait plus le Balakirev des annes soixante.

     [Dans le chapitre suivant, consacr aux annes 1883  1886,
     Rimsky-Korsakov note des souvenirs qui ont moins d'intrt pour le
     lecteur franais que pour les compatriotes de l'auteur. Toutefois,
     pour la continuit du rcit et l'intelligence des chapitres qui
     suivent, il convient de rappeler les principaux faits qui marquent
     la vie musicale de Rimsky-Korsakov des annes 1883-1886.

     Ici se place tout d'abord la nomination de Balakirev comme chef et
     de Rimsky-Korsakov comme chef-adjoint de la Chapelle[24] de la
     Cour. En mme temps, Rimsky-Korsakov dut abandonner son poste
     d'inspecteur des choeurs du ministre de la Marine.

     Prcdemment, l'auteur de _Ma vie musicale_ fit la connaissance de
     M. Belaev, un amateur passionn de musique, qui avait institu
     chez lui des soires musicales qui acquirent bientt une certaine
     renomme sous la dnomination des Vendredis de Belaev. Nombre de
     musiciens connus s'y runissaient, notamment Rimsky-Korsakov,
     Borodine, Glazounov, Liadov, Dutch, Flix Blumenfeld et son frre
     Sigismond, etc. Par la suite, y apparut galement le fameux
     violoniste Verjbilovitch.

     Disposant d'une certaine fortune, M. P. Belaev fonda, 
     l'intention de ses amis, une maison d'dition  Leipzig et fut le
     premier diteur des oeuvres musicales qui versa des droits
     d'auteur aux compositeurs. Il organisa galement des concerts
     publics, afin de faire connatre les nouvelles oeuvres de ses
     amis compositeurs, et particulirement celles du jeune Glazounov
     qu'il affectionnait plus que les autres.

     Ces concerts occasionnels organiss par Belaev suggrrent 
     Rimsky-Korsakov l'ide de les rendre plus rguliers. Il fit part de
     son projet  Belaev et il fut convenu qu'on donnerait chaque anne
     quelques concerts consacrs exclusivement aux oeuvres russes et
     qu'on leur donnerait le titre de _Concerts russes symphoniques_. La
     direction en fut confie  Rimsky-Korsakov et  Dutch.

      E. H.-K.]




CHAPITRE XIII

     Les Concerts Russes Symphoniques.--La mort de Borodine.--Le
     cercle de Balakirev et le cercle de Belaev.--L'orchestration du
     _Prince Igor_.--Le _Caprice Espagnol_; _Shhrazade_ et
     l'_Ouverture Dominicale_.

(1886-1888)


Le projet de crer les Concerts Russes Symphoniques fut ralis
pendant la saison 1886-87. Belaev en a donn quatre, le 15, le 22, le
29 octobre et le 5 novembre,  la salle Kononov. Je dirigeais le premier
et le troisime, et Dutch le deuxime et le quatrime. Les auditeurs
n'taient pas trs nombreux, mais en quantit suffisante, et les
concerts eurent un succs moral, sinon matriel. Je russis
particulirement  donner une bonne impression de la symphonie en _mi
bm. maj._ de Borodine, que j'avais tudie avec grand soin en en
surveillant toutes les nuances, souvent trs fines. L'auteur en montra
une grande joie.

La difficile _Nuit sur le Mont-Chauve_ fut enfin termine par moi pour
le concert de cette saison. Elle fut donne ds le premier concert avec
un succs clatant. J'ai d seulement remplacer le tam-tam par une
cloche. J'avais prouv celle-ci dans la boutique au moment de l'achat,
mais, par suite de changement de temprature, elle dtonna dans la
salle.

Ayant achev ma troisime symphonie et ayant pris de l'intrt  la
technique du violon que j'ai tudie de prs au Conservatoire dans la
classe d'instruments, j'eus l'ide de composer un morceau de virtuose
pour violon avec orchestre.

Je composai une fantaisie sur deux thmes russes et je l'ai ddie 
Krasnokoutsky, professeur de violon  la Chapelle de la Cour et  qui
j'tais redevable d'indications sur la technique du violon. J'ai rpt
cette fantaisie avec l'orchestre des lves de la Chapelle de la Cour
qui, depuis que Balakirev et moi nous en avons pris la direction, ont
fait de grands progrs.

Satisfait de ma pice, j'eus l'ide d'crire un autre morceau de
virtuose pour violon sur des thmes espagnols; mais ayant crit un
brouillon, j'ai abandonn cette ide, me rservant d'crire plus tard
une pice d'orchestre avec une instrumentation de pure virtuosit.

Je rappelle, enfin, en passant l'excution d'un quatuor sur le thme
_B-la-F_[25], pour le jour de la fte de Belaev, qui fut clbre au
milieu de l'affluence de ses nombreux amis et accompagne de libations
herculennes. On sait que la premire partie de ce quatuor est de moi;
la srnade, de Borodine; le scherzo, de Liadov et le finale, de
Glazounov. La pice fut joue avant le dner, et le hros de la fte fut
tout heureux de la surprise que nous lui avons mnage.

<tb>

Le 16 fvrier 1887, de grand matin, je suis rveill par l'arrive
inopine de Vassili Stassov. Il tait tout boulevers.

--Borodine est mort, me dit-il d'une voix mue.

L'auteur du _Prince Igor_ expira la veille, tard dans la soire,
soudainement. Sa femme, Catherine Sergueevna, passait cet hiver 
Moscou. Il va sans dire que cette mort nous a frapps tous par sa
soudainet. Nous pensmes aussitt  l'opra inachev le _Prince Igor_
et aux autres oeuvres laisses par le dfunt, galement indites.
Accompagn de Stassov, je me suis rendu aussitt  l'appartement de
Borodine et j'ai emport chez moi tous ses manuscrits musicaux.

Aprs l'enterrement de Borodine, qui eut lieu au cimetire du couvent
Alexandre Nevsky, j'ai examin avec Glazounov ces manuscrits, et tous
deux nous avons dcid de parachever, d'instrumenter, de mettre en ordre
et de prparer pour l'dition tout l'hritage musical de Borodine.
Belaev s'est charg de l'dition.

Le _Prince Igor_ nous intressait avant tout. Certains de ses numros
taient termins et orchestrs par l'auteur. Ce furent: le Ier choeur,
la danse des Polovtzi, les lamentations des Yaroslavna, le rcitatif et
le chant de Vladimir Galitzky, l'air de Kontchak, l'air de la
Kontchakovna et celui du prince Vladimir Igorovitch, ainsi que le
choeur final. D'autres morceaux demeuraient sous forme d'esquisses
acheves pour piano; enfin, le reste ne subsistait qu'en brouillons
inachevs, sans parler de nombreuses lacunes; ainsi, il n'existait point
pour les 2e et 3e actes de livret, ni mme de scnario;  et l,
taient seulement nots quelques vers, accompagns d'accords musicaux
sans liens entre eux. Heureusement, je me souvenais du contenu de ces
deux actes d'aprs les conversations que j'ai eues  ce sujet avec
Borodine, bien qu'il ne fut pas trs ferme dans ses intentions. Le 3e
acte manquait particulirement de musique.

Il fut donc entendu, entre Glazounov et moi, qu'il composerait tout ce
qui manque dans le 3e acte et noterait, d'aprs nos souvenirs,
l'ouverture que l'auteur nous avait joue  maintes reprises; quant 
moi, j'assumais l'orchestration de l'ensemble, la composition de tout ce
qui manquait et la coordination des morceaux non achevs par Borodine.

Nous nous mmes au travail au printemps, en nous communiquant nos
impressions et en nous consultant sur tous les dtails.

Parmi les autres oeuvres de Borodine, une place  part tait occupe
par les deux parties d'une symphonie inacheve. Nous pouvions faire
tat, pour la premire partie, d'un expos des thmes non nots, mais
que Glazounov connaissait par coeur; pour la deuxime partie, nous
avons utilis le scherzo  cinq fractions pour un quarto de cordes sans
trio, not par Borodine et qu'il avait destin  l'un des morceaux de
son opra.

<tb>

Parmi les concerts de la saison 1886-87, je parlerai de celui donn par
l'cole Gratuite, sous la direction de Balakirev et en souvenir de
Liszt, mort pendant l't de 1886. La faon de diriger l'orchestre de
Balakirev ne produisait plus sur nous la mme attraction que jadis,
comme je l'ai dj fait remarquer. Qui de nous a chang, qui a
progress? Balakirev ou nous? Je crois bien que c'est nous. Nous avons
appris bien des choses, nous avons cout, tudi, tandis que Balakirev
est demeur invariable, s'il n'a recul plutt.

Pendant les annes soixante et soixante-dix, le cercle de Balakirev
dominait, tant lui-mme sous le rgne absolu du matre; puis le cercle
se libra peu  peu de l'absolutisme de son chef, et ses membres
reprirent plus d'indpendance. Ce cercle, qui avait reu le surnom
ironique de bande puissante, tait compos de Balakirev, Cui,
Borodine, Moussorgsky et moi; plus tard, s'y sont joints Liadov et, dans
une certaine mesure, Lodyjensky.

Je place  part Vassili Stassov, bien que membre  vie du mme cercle,
comme n'tant pas un musicien crateur.

A partir des annes quatre-vingts, notre cercle n'tait plus celui de
Balakirev, mais celui de Belaev. Le premier s'tait group autour de
Balakirev, parce que celui-ci tait notre doyen et matre. Le deuxime
se massait autour de Belaev, parce que celui-ci tait notre Mcne,
notre organisateur de concerts et amphytrion. Moussorgsky avait disparu
et, en 1887, Borodine le suivit dans la tombe. Lodyjensky entra dans la
diplomatie, fut envoy dans les pays slaves et abandonna compltement la
musique. Cui, tout en maintenant des rapports amicaux avec le cercle
Belaev, se tenait  distance, maintenait davantage des relations avec
les musiciens franais et belges, par l'intermdiaire de la comtesse
Argento. Quant  Balakirev, comme chef de son ancien cercle, il
n'admettait aucun rapport avec le cercle Belaev, le mprisant sans
doute. Son attitude envers Belaev lui-mme tait plus que froide, par
suite du refus de celui-ci de subventionner les concerts de l'cole
Gratuite et de certains malentendus dans les affaires d'dition.
Balakirev finit bientt par manifester envers Belaev une franche
animosit qui engloba tout notre cercle et,  partir de 1890, tous
rapports entre Balakirev et nous ont cess. Les relations entre
Balakirev et Cui devinrent galement lointaines. Seul, je l'approchais,
en raison de notre service commun  la chapelle de la Cour.

La bande puissante s'est donc dsagrge irrmdiablement. Le seul
lien qui demeurait encore entre Balakirev et quelques-uns de ses
nouveaux amis et le cercle de Belaev tait Borodine, Liadov et moi, et,
aprs la mort de Borodine, nous n'tions plus que deux.

Dans la seconde moiti des annes quatre-vingts, le cercle de Belaev
tait compos: en plus de ma personne, de Glazounov, Liadov, Dutch,
Flix Blumenfeld et son frre Sigismond (chanteur de talent et
compositeur de romances); puis,  mesure de l'achvement de leurs tudes
au Conservatoire, Sokolov, Antipov, Witol et d'autres dont je parlerai
par la suite. Le vnrable Stassov conservait des excellents rapports
avec les membres du nouveau cercle, mais son influence tait bien
moindre que dans le cercle de Balakirev.

Le cercle de Belaev prenait-il la suite de celui de Balakirev? Y
avait-il entre eux quelque ressemblance, et quelle tait la diffrence
en dehors du changement de sa composition avec le temps? La
ressemblance, indiquant la succession immdiate, tait dans ce fait que
l'un et l'autre marchaient  l'avant-garde des tendances musicales. La
diffrence tait marque par le fait que le cercle de Balakirev tait
contemporain  la priode de la tempte souleve pendant le
dveloppement de la musique russe, tandis que le cercle de Belaev
s'tait form pendant la phase de calme dveloppement de l'cole russe.
La priode Balakirev tait rvolutionnaire; celle de Belaev,
progressiste. Le cercle de Balakirev tait compos, en dehors de
Lodijensky, qui n'a rien donn, et de Liadov qui y est entr trs tard,
de cinq membres: Balakirev, Cui, Moussorgsky et moi. (Les Franais nous
nomment jusqu' prsent les cinq.)

Le cercle de Belaev tait nombreux et s'agrandissait de plus en plus.
Tous les cinq membres du premier cercle furent reconnus par la suite
pour les reprsentants saillants de la musique russe. Le deuxime cercle
fut trs vari par sa composition. Il y avait des compositeurs de grand
talent, et aussi de moins dous, voire de non-crateurs, mais des chefs
d'orchestre, comme Dutch ou des solistes comme Lavrov. Le cercle de
Belaev comprenait des musiciens faibles par la technique, presque des
amateurs, qui se frayaient la voie exclusivement par la force cratrice,
qui supplait parfois  la technique et, d'autres fois, comme chez
Moussorgsky, insuffisante pour masquer le manque de technique. Le
cercle de Balakirev jugeait la musique intressante seulement  partir
de Beethoven; le cercle de Belaev professait du respect non seulement
pour ses pres musicaux, mais pour ses grands-pres et ses aeux, en
remontant jusqu' Palestrina. Le cercle de Balakirev admettait presque
exclusivement l'orchestre, le piano, le choeur et les voix de solo
avec orchestre, ngligeant la musique de chambre, l'ensemble vocal, le
choeur _a capella_, et le solo de cordes; le cercle de Belaev avait
sur ces diverses formes musicales des vues plus larges. Le cercle de
Balakirev tait exclusif et intolrant, celui de Belaev plus
clectique. Le cercle de Balakirev n'admettait point d'tudes
techniques, mais se frayait la voie en comptant sur ses propres forces,
y russissait et obtenait un certain acquis; le cercle de Belaev
poursuivait ses tudes, accordant une grande importance au
perfectionnement technique et il se frayait la voie plus lentement, mais
plus solidement. Le cercle de Balakirev hassait Wagner et faisait tout
pour l'ignorer; le cercle de Belaev lui accordait de l'attention, avec
le dsir de tout connatre.

L'attitude des membres du premier cercle envers son chef tait celle des
lves  l'gard de leur matre et frre an, attitude respectueuse
qui s'affaiblissait  mesure que les jeunes mrissaient. Belaev n'tait
point chef de son cercle, mais plutt le centre. Comment a-t-il pu
devenir ce centre? C'tait un riche commerant, un peu capricieux, mais
honnte, bon, franc, jusqu' la brutalit, parfois d'une tendre
sensibilit et d'une large hospitalit. Mais ce ne sont point ses
qualits d'amphytrion qui furent cause de son attraction. Outre la
sympathie qu'il inspirait comme homme, il tait grandement estim en
raison de sa passion et de son dvouement pour la musique. Ayant pris
got pour la nouvelle cole russe  la suite de la connaissance qu'il a
faite du talent de Glazounov, il s'adonna tout entier  la propagande
des oeuvres de cette musique. Il en fut le protecteur, mais pas en
grand seigneur qui jette l'argent suivant ses caprices et sans aucun
rsultat utile. Certes, s'il n'avait point t riche, il n'aurait pu
faire pour l'art ce qu'il a fait; mais il se plaa ds le dbut sur un
terrain ferme et poursuivit un noble but.

Il se fit organisateur de concerts et diteur d'oeuvres musicales sans
escompter de profits pour lui, dpensant, au contraire, beaucoup
d'argent, tout en laissant dans l'ombre son nom. Les Concerts
symphoniques russes, fonds par lui, sont devenus une institution dont
l'existence fut assure pour toujours, et la maison d'dition
Belaev-Leipzig est devenue la plus connue et la plus respecte des
maisons europennes de ce genre et dont l'existence est galement
assure pour l'ternit.

Par la force des choses, je suis devenu le chef purement musical du
cercle de Belaev. Je fus reconnu pour tel par Belaev lui-mme, qui me
consultait en toute occasion et renvoyait  moi les autres membres du
cercle. Plus jeune que lui, je fus le plus g de nos autres membres et
je fus aussi l'ancien professeur de la plupart parmi eux, qui ont achev
leurs tudes au Conservatoire sous ma direction, ou bien se formrent 
mon cole.

Glazounov ne fut pas longtemps mon lve et devint bientt mon camarade
cadet. Liadov, Dutch, Sokolov, Witol et les autres, aprs avoir t au
Conservatoire lves de la classe de Johansen, sont devenus les miens
pour l'tude de l'instrumentation et de la composition. Plus tard, je
commenais  conduire mes lves depuis l'harmonie; notamment
Tchrpnine, Zolotarev et d'autres furent entirement mes lves. Au
dbut de la formation du cercle de Belaev, ses jeunes membres
m'apportaient leurs nouvelles productions et prenaient note de ma
critique et de mes conseils. Ne possdant point le despotisme de
Balakirev, ou, tout simplement, tant plus clectique, je tchais de les
influencer de moins en moins,  mesure qu'ils devenaient des crateurs
indpendants, et j'tais heureux de la conqute de cette indpendance
par mes anciens lves.

Au courant des annes quatre-vingt-dix, Glazounov et Liadov partagrent
avec moi la direction du cercle, et nous formmes, aprs la mort de
Belaev et en vertu de son testament, un conseil de direction, devant
s'occuper des affaires d'dition, des concerts, etc.

<tb>

Nous avons pass l't de 1887 dans une proprit situe au bord d'un
lac du district de Louga. Pendant tous ces mois de vacances, j'ai
travaill avec zle  l'orchestration du _Prince Igor_ et j'ai beaucoup
avanc mon travail. Pendant quelque temps, je l'ai interrompu pour
crire le _Caprice espagnol_, fait avec les esquisses de la fantaisie
pour violon que j'avais projete. D'aprs mes calculs, le _Caprice_
devait briller par la virtuosit orchestrale, et je pus me convaincre
par la suite que j'ai assez bien ralis mes intentions. Mon arrangement
du _Prince Igor_ avanait galement avec aisance et un rsultat
videmment heureux.

Mon service m'appelant de temps  autre  Peterhof et y couchant
gnralement chez les Glazounov, qui y passaient l't, je m'entretenais
avec mon ami de notre travail de rdaction du _Prince Igor_. Ce travail
se poursuivit durant la saison 1887-1888, et l'oeuvre d'orchestration
ncessita de plus la transposition pour piano avec chant, en harmonie
exacte avec la partition. Ce travail fut assum par moi, Glazounov,
Dutch, ma femme et les deux Blumenfeld. La partition et la transposition
taient dites par Belaev.

<tb>

Les Concerts symphoniques russes furent donns cette saison, au nombre
de cinq, au Petit-Thtre. Par suite de l'indisposition de Dutch, je les
ai dirigs  sa place. Le premier concert fut consacr  la mmoire de
Borodine et compos de ses oeuvres. J'y ai fait excuter pour la
premire fois la marche des Polovtzi, du _Prince Igor_, instrument par
moi, qui produisit beaucoup d'effet. Aprs l'excution de ces numros,
j'eus l'honneur d'tre gratifi d'une grande couronne de laurier portant
l'inscription: Pour Borodine. Durant le mme concert, fut galement
excute pour la premire fois l'ouverture du _Prince Igor_ et les deux
parties de sa symphonie inacheve en _la min._.

A l'un des concerts suivants, fut excut mon _Caprice espagnol_. Ds la
premire rptition, et  peine fut acheve sa premire partie, que tout
l'orchestre se mit  applaudir. Le mme accueil fut rserv  tous les
autres morceaux de cette oeuvre. Je proposai  l'orchestre de lui
ddier cette pice et ma proposition fut accepte avec plaisir. De fait,
le _Caprice_ s'excutait avec aisance et avec une brillante sonorit.
Devant le public, il tait jou avec une telle perfection et un tel
entranement que jamais plus tard, mme sous la direction du fameux chef
Nikisch, il ne produisit autant d'effet. On l'a biss malgr sa
longueur.

L'opinion, rpandue parmi les critiques et le public, que le _Caprice_
est d'une _orchestration parfaite_, est errone. C'est en ralit une
brillante composition _pour orchestre_. La succession des timbres, un
choix heureux des dessins mlodiques et des arabesques figurales,
correspondant  chaque catgorie d'instruments, des petites cadences de
virtuosit pour instruments solo, le rythme des instruments 
percussion, etc., constitue ici le _fond_ mme du morceau, et non sa
parure, c'est--dire l'orchestration.

Les thmes espagnols, d'un caractre principalement dansant, m'ont
fourni une riche matire pour divers effets orchestraux. En somme, le
_Caprice_ a incontestablement un caractre extrieur, mais il est de
forme anime et brillante. Je fus moins bien inspir dans sa 3e partie
(Alborado _si bm. maj._), o les instruments de cuivre touffent
quelque peu les dessins mlodiques des bois  vent. C'est  quoi il est
du reste facile  remdier, si le chef d'orchestre y porte attention et
modre les nuances de force des instruments en cuivre, en remplaant le
fortissimo par le forte.

Au milieu de l'hiver, tout en m'occupant du _Prince Igor_, j'eus l'ide
d'crire une pice orchestrale en empruntant le sujet  des pisodes de
Shhrazade. Ayant dj crit quelque esquisse prliminaire pour ce
travail, je suis parti avec ma famille pour habiter une proprit aux
environs de Louga. L, durant ces mois estivaux de 1888, j'ai termin
_Shhrazade_ (en 4 parties) et la _Sainte Fte_, ouverture dominicale.
J'y ai compos en outre une mazurka pour violon, avec accompagnement
d'un petit orchestre, sur deux thmes polonais que j'avais entendue
chanter  ma mre et qu'elle avait rapport de Pologne, alors que mon
pre tait gouverneur de la Volynie. Ces thmes m'taient familiers
depuis mon enfance et je me promettais depuis longtemps de les utiliser
pour une composition.

<tb>

Le _Caprice espagnol_, _Shhrazade_ et l'_Ouverture dominicale_
terminent la priode de mon activit  la fin de laquelle mon
orchestration a atteint un degr sensible de virtuosit et de sonorit,
en dehors de l'influence wagnrienne, et limite  la composition d'un
orchestre ordinaire de Glinka.

Ces trois oeuvres indiquent galement une diminution notable de
procds de contrepoints, dj remarque aprs la composition de
_Snegourotchka_. Le contrepoint fait place au fort dveloppement de
toutes sortes d'ornements qui soutiennent l'intrt technique de mes
oeuvres. Cette tendance dure chez moi plusieurs annes encore. Quant 
l'orchestration, aprs les oeuvres que je viens de nommer un
changement se remarque dont le caractre sera indiqu par la suite.




CHAPITRE XIV

     La reprsentation de l'_Anneau des Niebelungen_.--Voyage 
     Paris.--Mon opra ballet _Mlada_.--Voyage  Bruxelles.--Le 25e
     anniversaire de ma vie musicale.--La reprsentation du _Prince
     Igor_.

(1888-1892)


Durant la saison 1888-1889, la direction des thtres impriaux commena
 nous berner  propos de la reprsentation du _Prince Igor_, dont la
partition tait entirement termine, dite et remise 
l'administration du thtre. On ne monta pas non plus, je ne sais trop
pourquoi, cet opra pendant la saison suivante.

Cependant, la saison prsente de la vie musicale de Saint-Ptersbourg
fut marque par un grand vnement: l'imprsario de Prague, Neimann,
amena une troupe de l'opra allemand et fit reprsenter au thtre Marie
l'_Anneau des Niebelungen_, de Wagner, sous la direction du chef
d'orchestre Muck. Tout le monde musical de Saint-Ptersbourg en fut
excessivement intress.

Accompagn de Glazounov, j'ai assist  toutes les rptitions, en les
suivant sur la partition. Muck tait un excellent chef d'orchestre,
tudiait Wagner avec soin, tandis que l'orchestre de notre opra y
mettait tout son zle et tonnait Muck de sa facult de saisir au vol et
de s'assimiler rapidement toutes ses indications.

Le procd d'orchestration de Wagner me frappa autant que Glazounov, et
depuis ce temps, nous l'avons graduellement adopt dans nos arrangements
orchestraux. La premire application de ce procd et le renforcement de
l'orchestre dans la partie des instruments  vent, fut mon orchestration
de la Polonaise _de Boris Godounov_, faite pour l'excution au
concert.

Au point de vue orchestral, cette Polonaise prsente le moins russi
des morceaux de l'opra de Moussorgsky. Elle fut orchestre par lui une
premire fois, pour la reprsentation de l'acte polonais, en 1873,
presque exclusivement  l'intention des instruments  cordes.
Moussorgsky avait eu la malheureuse pense d'imiter les vingt-quatre
violons du roi, autrement dit l'orchestre du temps du compositeur
franais Lulli. Il n'y avait aucun rapport entre l'orchestre de Lulli
et le temps de Dimitri l'Imposteur et de la Pologne d'alors. Ce fut le
fait d'une des singularits de Moussorgsky. La Polonaise excute dans
_Boris_  la vingt-quatre violons du roi ne produisait aucun effet, et
l'anne aprs, l'auteur la rorchestra pour la reprsentation de l'opra
entier. Mais cette fois encore rien de bon n'en sortit. Pourtant, la
musique de la Polonaise avait du caractre et tait jolie. C'est
pourquoi j'entrepris d'en faire une pice pour concert, d'autant plus
que _Boris_ n'tait plus au rpertoire. Je me suis arrt un instant 
ce travail peu important, parce que je lui attribue la pense de ma
premire tude dans ce nouveau domaine de l'orchestration dans lequel je
me suis engag depuis.

Le cycle des Niebelungen fut donn pour plusieurs spectacles
d'abonnement, mais sans lendemain, car le wagnrisme n'a pas encore fait
pousser ses racines dans le public, plutt bourgeois, contrairement  ce
qui est arriv par la suite,  la fin de la dcade de 90.

<tb>

Les Concerts symphoniques russes furent transports pendant cette
saison dans la salle des Assembles de la noblesse. On en donna six. La
_Shhrazade_ et l'_Ouverture dominicale_ y furent excutes avec
succs. Glazounov y fit ses dbuts de chef d'orchestre, excutant ses
propres compositions. Ses dbuts dans cette voie ne furent pas
brillants. Lent et lourd dans ses mouvements, parlant bas, il montrait
peu de capacit pour conduire les rptitions, autant que pour faire
valoir ses qualits sur l'orchestre pendant le concert. Nanmoins, la
valeur de ses oeuvres s'imposait  l'orchestre, et celui-ci montrait,
pour lui faciliter la tche, beaucoup de bonne volont. Avec le temps,
Glazounov prit de l'acquis et, finalement, son incomparable musicalit
le transforma en quelques annes en parfait excuteur, tant de ses
propres oeuvres que de celles des autres,  quoi, d'ailleurs,
l'autorit grandissante de son nom aida beaucoup. En dbutant comme chef
d'orchestre, il fut pourtant plus heureux que moi sous ce rapport. Il
connaissait l'orchestration mieux que moi lors de mes dbuts, et, de
plus, il avait en moi un conseilleur. Moi, je n'avais personne pour
m'aider de ses conseils.

<tb>

En 1889, eut lieu  Paris l'Exposition universelle. Belaev eut l'ide
d'y organiser deux concerts symphoniques, consacrs  la musique russe
et sous ma direction. Aprs s'tre entendu avec qui de droit, il
organisa le voyage et m'invita, ainsi que Glazounov et le pianiste
Lavrov,  l'accompagner  Paris. Nous avons laiss nos enfants sous la
surveillance de ma mre,  la campagne, et ma femme m'accompagna 
Paris.

Les concerts devaient tre donns au Trocadro, les deux samedis des 22
et 29 juin, nouveau style. Ds notre arrive  Paris, commencrent les
rptitions. L'orchestre de Colonne tait parfait, tous ses artistes
aimables et zls. L'excution publique fut excellente, et le succs
couronna nos efforts. Mais le public fut peu nombreux, malgr le temps
de l'exposition et l'norme affluence des trangers.

La cause directe de cette abstention du public fut sans aucun doute dans
l'insuffisance de la rclame. Le public aime la rclame, alors que
Belaev en tait ennemi. Pendant que des rclames de toutes sortes
s'talaient sur tous les murs, taient cries par les camelots, ou
portes sur le dos des hommes-sandwichs, ou imprimes en gros caractres
dans les journaux, Belaev s'tait born  des avis discrets. D'aprs
lui, quiconque s'intresse  la musique, apprendra notre arrive et se
rendra au concert; qui ne le saura pas, ne s'y intresse pas. Quant au
public qui vient par dsoeuvrement, nous n'avons pas  nous en
soucier. Avec de telles ides, on ne pouvait s'attendre  l'affluence du
grand public. Belaev dpensa beaucoup d'argent, ce qu'il ne regretta
d'ailleurs pas. Il n'empche que la musique russe n'attira pas
l'attention de l'Europe et de Paris dans la mesure voulue, ce qui ne fut
certes pas dans les intentions de Belaev.

Outre cette cause immdiate du succs incomplet de nos concerts, il y en
avait une autre, plus profonde: le peu d'importance que les trangers
attribuaient  la musique russe. Le grand public n'est pas en mesure
d'adopter, sans une certaine prparation, un art inconnu; il accueille
seulement ce qui est connu ou est  la mode. De ce cercle vicieux, l'art
peut tre dlivr par une rclame outrancire et par des artistes
populaires. Nous n'avions ni l'une, ni les autres. Personnellement, j'ai
tir pourtant de nos concerts donns  l'Exposition un rsultat
pratique: je fus invit pour l'anne suivante  Bruxelles. Il est vrai
que la propagande qui avait t faite en Belgique par la comtesse
Argento ne fut pas trangre  ce rsultat.

Entre temps, nous visitmes l'Exposition; on organisa galement des
dners en notre honneur, chez Colonne et  la rdaction d'un journal, o
aprs le dner, une vieille et grosse chanteuse d'oprettes chanta mon
_Caprice_ et _Stegnka Razine_, pendant que Pugno et Messager les
jouaient au piano,  quatre mains. Nous fmes galement invits  une
soire chez le ministre des Beaux-Arts, o nous rencontrmes, entre
autres, Massenet, la cantatrice Sanderson et l'antique Ambroise Thomas.

Parmi les musiciens dont nous fmes connaissance  Paris, je nommerai
Delibes, Mme Holms, Bourgault-Ducoudray, Pugno et Messager. Nous avons
fait la connaissance galement de Michel Delines, qui a traduit par la
suite _Eugne Oneguine_ Tchakovsky, et mon _Sadko_.

Delibes faisait l'impression d'un homme simplement aimable, Massenet
d'un rus renard; la compositrice Holms tait une personne trs
dcollete; Pugno, un parfait pianiste et un merveilleux lecteur de
notes; Bourgault-Ducoudray, intelligent et srieux; Messager n'avait
rien d'accentu. Saint-Sans tait alors absent de Paris.

Les impressions musicales que j'ai remportes de Paris, je les ai
reues, en entendant le jeu des orchestres hongrois et algriens, dans
les cafs de l'Exposition. L'excution virtuose par l'orchestre hongrois
de morceaux o entrait la flte de Pan, me suggra l'ide d'introduire
cet antique instrument dans _Mlada_, pendant la scne de danse chez la
reine Cloptre. D'autre part, en contemplant la danse de la fillette au
poignard, au caf algrien, je fus sduit par les coups soudains donns
sur le grand tambour par un ngre,  l'approche de la danseuse. J'ai
introduit galement cet effet dans la scne de Cloptre.

Les concerts termins, je me suis spar de mes camarades et, en
compagnie de ma femme, je repris le chemin de la Russie, en passant par
Vienne, Lucerne, Zurich et Salsbourg, o j'ai visit la maison de
Mozart.

Au commencement de juillet, nous tions de retour auprs de nos enfants.
Je me suis mis aussitt  ma _Mlada_. L'impulsion  cet effet fut donne
en dernier lieu par la pense d'introduire dans l'orchestre, pour la
scne de la danse de Cloptre, des fltes de Pan, des lyres glissando,
le grand tambour, des petites clarinettes, etc.

L'esquisse de _Mlada_ avana rapidement et fut termine vers le
commencement de septembre. Il est vrai de dire que les ides musicales
de _Mlada_ ont dj commenc  mrir dans mon cerveau depuis le
printemps, mais tout de mme, la notation coordonne de l'ensemble et
l'laboration des dtails ne furent pas suffisamment rapides cette fois.
Je le dois d'abord  la grande concision du texte que je n'avais pas su
dvelopper, d'o une certaine faiblesse du mouvement scnique de
l'opra. Ensuite, le systme wagnrien de leitmotives acclra beaucoup
ma composition. Enfin, l'absence de l'criture contrepointique facilita
normment mon travail. En revanche, mes intentions orchestrales furent
neuves et ingnieuses,  la faon wagnrienne. Le travail de la
partition tait norme et m'a pris toute une anne.

J'ai commenc l'orchestration de _Mlada_ par le 3e acte. Ayant termin
cet acte, je l'ai inscrit au programme des Concerts symphoniques
russes. Les musiciens du rgiment de Finlande jourent en employant les
fltes de Pan et les lves de l'orchestre les petites clarinettes. Les
fltes de Pan furent fabriques d'aprs mes indications et leur
glissando n'tonna pas peu les auditeurs. En somme, mes initiatives
orchestrales russirent; les changements des coloris fantastiques
d'outre-tombe, le vol des ombres, l'apparition de Mlada, celle,
sinistre, de Tchernobog, la bacchanale orientale de Cloptre firent une
forte impression. Je fus satisfait du nouveau courant qui s'insinua dans
mon orchestration. Bref, ma rdaction de la partition de _Mlada_
avanait heureusement, bien que le Conservatoire, la chapelle de la Cour
et les Concerts symphoniques russes me prissent beaucoup de temps.

<tb>

Pendant les semaines du carme, j'ai reu de Bruxelles une invitation 
venir diriger deux concerts de musique russe. J'appris par la suite que
cette invitation fut dtermine par l'abandon par Joseph Dupont, chef
d'orchestre des concerts symphoniques  Bruxelles, de la direction de
ces concerts durant cette saison. On dcida de faire venir des musiciens
trangers. Outre l'invitation qu'on m'adressa, on invita galement
douard Grieg, Hans Richter et quelques autres.

Je fus trs aimablement accueilli  Bruxelles. Joseph Dupont, qui a
simplement abandonn la direction des concerts, mais s'intressait
toujours  leur organisation, me seconda de toute faon. Je fis la
connaissance des clbrits musicales de la Belgique, de l'antique
Gevart, d'Edgard Tinel, de Huberty, de Radou, etc. Tout le monde
m'invitait, rgalait.

Parmi les morceaux donns durant les deux concerts, je citerai entre
autres la Ire symphonie de Borodine, _Antar_ et le _Caprice espagnol_,
l'introduction et entr'actes du _Flibustier_ de Csar Cui, le _Pome
lyrique_ de Glazounov, l'ouverture de _Rouslan_, l'_Ouverture russe_ de
Balakirev et la _Nuit sur le Mont-Chauve_.

Les rptitions avaient lieu dans la salle et les concerts au thtre de
la Monnaie. Lors de l'excution publique, le thtre fut comble et le
succs trs grand. Les musiciens belges sont venus de tous les points du
pays.

J'eus l'occasion d'entendre  Bruxelles le _Vaisseau Fantme_, ainsi que
le jeu de Gevart sur le clavecin et de faire la connaissance de oboe
d'amore. Les Belges ont pris cong de moi trs amicalement.

<tb>

Le 19 dcembre 1890, 25 anniversaire de l'excution de ma Ire
symphonie, mes camarades dcidrent de fter les vingt-cinq annes de
ma vie musicale. Belaev organisa un concert de mes oeuvres sous la
direction de Dutch et de Glazounov. Au programme taient la Ire
symphonie, _Antar_, le concerto pour piano, l'_Ouverture dominicale_. On
excuta galement des glorifications en mon honneur, composes par
Glazounov et Liadov.

Le public tait assez nombreux; nombreux aussi les rappels, les
couronnes, les cadeaux, les discours, etc. Des dlgations sont venues
m'apporter des adresses.

Je fus flicit par la direction du Conservatoire, avec,  sa tte,
Antoine Rubinstein; par Balakirev et la chapelle de la Cour, etc. J'ai
donn un dner  cette occasion, auquel j'ai invit tous mes amis. Seul
Balakirev n'accepta point l'invitation, en raison d'une lgre
discussion que nous avons eue juste aprs les flicitations qu'il
m'avait apportes. Lorsque je vins l'inviter au dner, il rpondit avec
duret qu'il refusait absolument. Depuis cette date, nos relations
empirrent jusqu' se dnouer compltement par la suite.

En 1891, Tchakovsky a sjourn assez longtemps  Saint-Ptersbourg et,
 partir de cette poque, il noua des relations assez troites avec le
cercle de Belaev, principalement avec Glazounov, Liadov et moi. Les
annes suivantes, ses sjours  Saint-Ptersbourg devinrent assez
frquents. Il passait d'assez longues heures au restaurant avec Liadov,
Glazounov et les autres, et absorbait quantit de verres de vin, sans
que cela influent en aucune faon sur sa prsence d'esprit. Un nouvel
habitu de ces runions apparut: Laroche[26]. J'vitais autant que
possible Laroche et, au surplus, je frquentais rarement le restaurant,
et quand j'y venais, je me retirais de bonne heure.

A partir de cette poque, l'attitude des membres du cercle de Belaev
devint assez froide et mme quelque peu hostile envers le souvenir de la
bande puissante de Balakirev. Au contraire, la vnration pour
Tchakovsky et la tendance vers l'clectisme y grandit de plus en plus.
D'autre part, se manifesta un penchant vers la musique franco-italienne
du temps des perruques, apport par Tchakovsky dans son opra la _Dame
de pique_ et, plus tard, dans sa _Yolande_. D'ailleurs, de nouveaux
lments se joignirent au cercle de Belaev. Nouveau temps, nouveaux
oiseaux; nouveaux oiseaux, nouvelles chansons.

Le 23 octobre 1890, fut enfin reprsent le _Prince Igor_, tudi assez
bien par le chef d'orchestre Koutchera, car Napravnik refusa l'honneur
de diriger l'opra de Borodine. Nous fmes assez contents, Glazounov et
moi, de notre orchestration et de nos adjonctions. Malheureusement les
coupures, faites par la suite dans le 3e acte sur l'initiative de la
direction, ont beaucoup nui  l'opra. Le sans-gne du thtre Marie
alla mme,  la fin, jusqu' la suppression du 3e acte en entier. Malgr
tout, l'oeuvre de Borodine eut un grand succs et suscita d'ardents
admirateurs, surtout parmi la jeunesse.

Pendant l'un des Concerts symphoniques russes, fut excut le 3e acte de
ma _Mlada_. dit par Belaev, cet opra-ballet fut soumis au directeur
des thtres impriaux Vsevolojsky, qui consentit aussitt  le monter,
intress surtout qu'il tait par son ct dcoratif. Il accepta toutes
mes conditions: ne pas y pratiquer de coupures, commander tous les
instruments musicaux indiqus et observer fidlement toutes mes
indications d'auteur.

Au printemps 1891, je me suis mis  la _Pskovitaine_. Sa premire
rdaction, datant de ma jeunesse, ne me satisfaisait point; la
deuxime, moins encore.

J'ai dcid de retravailler mon opra sans trop m'loigner de sa
premire rdaction, sans largir son tendue et d'y remplacer ce qui ne
me satisfaisait point par les morceaux correspondants de ma deuxime
rdaction. Parmi ces emprunts, je citerai en premier lieu la scne
d'Olga avec Vlasievna, avant l'entre du cortge du tzar Ivan;
Terpigorev, de la deuxime rdaction, ainsi que Nikola Salos et le
Chemineau, furent entirement supprims. L'Orage et la Chasse tzarienne
devaient tre conservs, mais seulement sous forme de tableaux
scniques, avant le choeur en _sol maj._ de jeunes filles. L'entretien
du tzar avec Stiocha devait entrer dans ma nouvelle rdaction, tandis
que je laissais sans changement le choeur final primitif, dans
l'unique intention de le dvelopper quelque peu. Toute l'orchestration
de la deuxime rdaction, avec ses cuivres naturels, tait condamne, et
l'orchestration de l'opra devait se faire sur des bases nouvelles, en
partie selon la formule orchestrale de Glinka et, en d'autres parties,
selon celle de Wagner.




CHAPITRE XV

Occupations esthtiques et philosophiques. Reprsentation de _Mlada_.

(1892-1893).


Je passais avec ma famille l't de 1892  Niejgovitzi, proprit o je
revenais avec plaisir depuis plusieurs annes. Il me restait, de la
nouvelle rdaction de la _Pskovitaine_,  refaire l'ouverture et le
choeur final, ce que j'ai accompli durant les trois ou quatre semaines
de mon sjour  la campagne. J'y ai travaill avec peu d'entrain,
ressentant une forte fatigue et comme une certaine rpulsion pour ma
besogne. Mais, grce  l'habitude prise, la rfection russit assez et
l'ide d'ajouter  la conclusion du choeur final les accords d'Olga
fut assez heureuse.

Je laissai le choeur dans son ancienne rdaction _mi bm. maj._ et je
transposai l'ouverture en _sol min._; j'ai entirement rorchestr et
modifi la fin, en remplaant les dissonances barbares de la premire
rdaction par une musique plus convenable.

Je me pressais de terminer la _Pskovitaine_, parce que j'tais  ce
moment obsd par l'ide d'crire une grande tude et mme un livre sur
la musique russe et les oeuvres de Borodine, Moussorgsky et de moi. Si
trange que cela paraisse, l'ide de faire la critique de mes propres
oeuvres me hantait constamment. Je m'y suis mis.

Mais mon tude devait tre prcde d'une vaste introduction contenant
des principes gnraux d'esthtique, auxquels j'aurais pu me rfrer par
la suite. Je rdigeai assez vite cette introduction; mais je m'aperus
aussitt qu'elle contenait bien des lacunes, et je la dtruisis.

Je rsolus de lire d'abord les oeuvres des autres sur cette matire.
J'ai lu: _De la beaut en musique_ de Hanslik; _Les frontires de la
musique et de la posie_ de Ambros et la biographie des grands
compositeurs, par Lamarre. En lisant Hanslik, je m'irritais contre cet
crivain paradoxal et peu spirituel. Cette lecture m'incita de me
remettre  mon tude. Je me mis  l'crire, mais avec un dveloppement
plus grand encore qu'auparavant.

Je m'tendis sur l'esthtique gnrale et j'examinai tous les arts. Des
divers arts, je devais passer  la musique, et d'elle  la nouvelle
musique russe en particulier.

En travaillant ainsi, je sentis qu'il me manquait non seulement une
instruction philosophique et esthtique, mais mme les connaissances les
plus usuelles de cette science. J'ai abandonn de nouveau mon travail,
et je me suis mis  la lecture de la philosophie de Lews. Entre mes
lectures, j'ai crit de petits articles sur Glinka et Mozart, sur l'art
du chef d'orchestre et sur l'instruction musicale. Tout cela tait assez
peu mri et lourd. En lisant Lews, j'en copiai des passages concernant
les doctrines philosophiques qu'il passait en revue et je notai en mme
temps mes propres penses.

Je songeais des journes entires  ces sujets, en tournant et
retournant mes penses dsordonnes. Et voici qu'un bon matin,  la fin
du mois d'aot, je ressentis une extrme lassitude, accompagne d'un
afflux sanguin au cerveau et d'une confusion dans les penses. J'en fus
fort impressionn, au point que j'en perdis l'apptit. Lorsque je fis
part de ce malaise  ma femme, elle s'empressa naturellement de me
conseiller l'abandon de toutes mes occupations. Je suivis ses conseils,
et, jusqu' notre retour  Saint-Ptersbourg, je n'ai plus ouvert un
livre, me promenant des journes entires et vitant de demeurer seul;
car lorsque je restais seul, des ides fixes me poursuivaient. Je
songeais  la religion et  ma rconciliation avec Balakirev. Cependant,
le repos intellectuel et les promenades ont produit leur effet et je
suis rentr  Saint-Ptersbourg, relativement quilibr. Toutefois, je
n'avais plus de got pour la musique et l'ide des tudes philosophiques
continua  m'obsder.

Malgr les conseils contraires du Dr Bogomolov, je continuai  me
passionner pour la lecture. Je compulsai toutes sortes de traits, les
oeuvres de Herbert Spencer, celles de Spinoza, les traits esthtiques
de Guyot et de Hennequin, des histoires de la philosophie, etc. Il ne se
passait presque pas de jours sans que j'achetasse un nouveau bouquin; je
les lisais et je sautais de l'un  l'autre, en en couvrant les marges de
mes remarques et en rdigeant des notes.

J'eus l'ide d'crire un grand ouvrage sur l'esthtique musicale. Je
laissai de ct pour l'instant la musique russe. Mais au lieu de traiter
l'esthtique physique, je m'enfonai dans l'esthtique gnrale, par
crainte de commencer d'une faon trop lmentaire. Mais voici que des
phnomnes dsagrables se mirent  apparatre dans ma tte: des afflux
ou des reflux sanguins, des tourdissements, ou bien de la pesanteur et
de l'oppression. Ces sensations, qui s'accompagnaient de diverses ides
obsdantes, m'effrayaient.

Pourtant, j'en fus distrait quelque peu par les prparatifs de la
reprsentation de _Mlada_, sur la scne du Thtre Marie. On commena 
tudier trs nergiquement mon opra ds le commencement de la saison et
je fus invit  suivre les rptitions. Dj en septembre, les choeurs
chantaient bien; la seule difficult qui se prsentait ce fut
d'apprendre par coeur le choeur du sacrifice du 4e acte,  cause du
changement constant de sa mesure (8/4, 7/4, 5/4, etc.). Napravnik
chercha  m'intimider par la circonstance que les choeurs, malgr
toute leur bonne volont, ne parviendront pas  se souvenir de ce
morceau. Il arriva, en effet, qu' l'une des rptitions, l'un des
meilleurs choristes perdit le fil et entrana dans la fausse voie les
autres. Napravnik fit grand cas de cet accident. Mais les matres du
choeur, Pomazansky et Kazatchenko m'assurrent que Napravnik exagrait
et qu'il tait parfaitement possible de chanter le choeur sans notes.
La chose se vrifia par la suite, ce dont je n'ai jamais dout
d'ailleurs.

La rptition gnrale ne se passa pas sans accrocs, quant  la mise en
scne. Ainsi, au 4e acte, les ombres fuyaient au lieu de disparatre,
car l'obscurit ne fut pas suffisante. La partie musicale fut excute
normalement. Le thtre tait rempli, mais aucune approbation ne partit
de la salle.

On devait donner, aprs la rptition gnrale, une autre,  laquelle
devaient assister l'Empereur et la famille impriale. Mais l'Empereur
n'est pas venu, et la rptition a eu un caractre d'tude avec des
arrts et des recommencements.

La premire reprsentation eut lieu le 20 octobre, en dehors des jours
d'abonnement. La salle fut pleine. J'occupais avec ma famille une loge
au Ier tage. Le monde musical fut au complet. Aprs une assez bonne
excution de l'introduction, quelques applaudissements clatrent. Le
Ier acte eut un accueil assez froid. Le rle de Voslasva tait chant
par Sonki; Mikhalov, qui interprtait Yaromir, tait trs souffrant et
faisait beaucoup d'efforts pour tenir son rle jusqu'au bout, afin de ne
point remettre la reprsentation. Aprs le deuxime acte, des rappels
bruyants demandaient l'auteur. Je suis mont  diffrentes reprises sur
la scne et on m'a prsent une volumineuse couronne. Les rappels se
rptrent avec plus d'insistance encore aprs le 3e acte et  la fin de
l'opra. Des flicitations habituelles dans les coulisses furent
particulirement chaleureuses.

La deuxime reprsentation de _Mlada_ fut remise par suite de la maladie
de Mikhalov. Enfin, aprs un assez long intervalle, elle fut donne
successivement pour les abonns des trois sries, mais avec le mme
insuccs. Aprs un nouveau dlai assez long, on l'a redonn  deux
reprises, hors des jours d'abonnements, et cette fois avec un succs
clatant.

La plupart des apprciations de journaux furent dfavorables, voire
hostiles  mon nouvel opra. Entre autres, Soloviev me gratifia, selon
son habitude d'un reintement formel. La maladie de Mikhalov fut
attribue par nombre de journaux, notamment par le _Novo Vremia_, aux
prtendues difficults du rle de Yaromir. Une revue satirique m'a
reprsent assez drlement, me faisant monter  califourchon sur des
diables.

Indiffrent  l'art, le public des jours d'abonnement, endormi et
prtentieux, allant au thtre par tradition, pour y changer les
cancans mondains et s'entretenir de tout, sauf de la musique, s'ennuyait
fortement  mon opra. Le public ordinaire s'y intressa et je n'ai pu
deviner la raison de la reprsentation de mon opra devant lui deux fois
seulement. Peut-tre la cause en est  ce que les chanteurs y ont eu peu
de succs; le peu d'intrt qu'y a montr la Cour, n'a pas t galement
sans action. L'Impratrice et ses enfants sont seuls venus  la
reprsentation de _Mlada_. On disait aussi que mon opra n'a pas plu au
ministre de la Cour, et cela influe beaucoup sur la direction du
thtre. Enfin, les articles des journaux ont rabaiss au possible la
valeur de _Mlada_ aux yeux du public. Tout cela eut pour rsultat de
rpandre cette opinion que _Mlada_ tait une oeuvre faible, opinion
qui, sans doute, persistera longtemps, et je n'attends plus de
revirement en faveur de mon opra dans un avenir prochain, et peut-tre
ne se produira-t-il jamais.




CHAPITRE XVI

     La mort de Tchakovsky.--La _Nuit de Nol_.--La mort de
     Rubinstein.--La censure et la _Nuit de Nol_.--_Sadko._

(1893-1895.)


Tchakovsky est mort  l'automne 1893. A peine quelques jours avant sa
fin, il a dirig l'excution de sa 6e symphonie. Je me souviens de lui
avoir demand  l'entr'acte, aprs la symphonie, s'il possdait le
programme de cette oeuvre. Il me rpondit affirmativement, mais
dsirait ne pas le faire connatre. Je ne le vis que cette fois pendant
son dernier voyage  Saint-Ptersbourg. Peu de jours aprs, le bruit
circulait qu'il tait gravement malade, et une foule de ses amis et
admirateurs venait prendre de ses nouvelles plusieurs fois par jour. Sa
mort mut tout le monde.

Aprs ses funrailles, sa 6e symphonie fut de nouveau excute, au
concert, sous la direction de Napravnik. Cette fois, le public lui fit
un accueil enthousiaste, et depuis, la renomme de ce morceau s'est
rpandue de plus en plus dans toute la Russie et en Europe. Pour
expliquer ce revirement, on prtendait qu'on le devait 
l'interprtation de la symphonie par Napravnik, tandis que Tchakovsky,
n'tant pas un chef d'orchestre habile, ne sut le faire quand elle fut
excute pour la premire fois sous sa direction.

Il me semble que c'est l une erreur. La symphonie a t excute dans
la perfection par Napravnik, mais elle le fut galement bien par
l'auteur. Au dbut, le public ne l'a pas comprise tout simplement et n'y
prta pas suffisamment d'attention, comme quelques annes auparavant, il
n'a pas compris la 5e symphonie de Tchakovsky. Je prsume que la mort
soudaine de l'auteur a attir l'attention sur lui, de mme que les
on-dit qui circulaient sur son pressentiment de sa mort prochaine; en
mme temps, les dispositions sombres de la dernire partie de la
symphonie ont suscit les sympathies du public pour cette oeuvre,
belle rellement, d'o sa soudaine notorit.

Les Concerts symphoniques russes se sont imposs pour devoir de donner
le premier concert de cette saison en souvenir de Tchakovsky. Ce fut
la principale raison de mon dsir de reprendre la direction de ces
concerts. Celui consacr  Tchakovsky fut donn le 30 novembre, sous ma
direction et avec la participation de Flix Blumenfeld.

Ayant repris la direction des Concerts Symphoniques, j'ai rsolu d'autre
part de me dmettre de mes fonctions de chef de la chapelle de la Cour.
J'avais dj droit  une retraite suffisante et, d'autre part, je
n'avais pas envie d'avoir affaire  Balakirev, car nos relations sont
devenues fort peu agrables.

Vers cette poque, a commenc l'impression de ma nouvelle partition de
la _Pskovitaine_, dite par Bessel. Les concerts, l'abandon de la
chapelle de la Cour, la correction des preuves de la _Pskovitaine_,
tout cela dtourna mon attention de mes occupations, infructueuses et
peu favorables  ma sant, dans le domaine de la philosophie et de
l'esthtique. L'envie me vint d'crire un nouvel opra. La mort de
Tchakovsky librait, pour ainsi dire, le sujet de la _Nuit de Nol_ de
Gogol, sujet qui m'attirait depuis longtemps. L'opra qu'avait crit
Tchakovsky sur ce sujet, tait faible  mon sens, malgr plusieurs
belles pages musicales qu'il contenait. Quant au livret de Polonsky[27]
dont il s'tait servi, il ne valait rien. Du vivant de Tchakovsky, je
m'abstenais de traiter ce sujet pour ne pas lui faire de la peine.
Maintenant, je n'avais plus la mme raison de m'abstenir, et j'en avais
bien le droit au point de vue moral.

Au printemps de 1894, je commenai  rdiger personnellement le livret,
en suivant fidlement Gogol. Mon penchant pour les dieux et les diables
slaves, et pour le mythe d'adoration du soleil s'tait enracin en moi
depuis la composition de la _Nuit de Mai_ et, surtout, de
_Snegourotchka_; il se manifeste aussi dans _Mlada_. J'ai utilis tout
ce qui se trouvait chez Gogol et qui flattait mon penchant: les
Koliadas[28], le jeu de cache-cache entre toiles, l'envol des fers 
repasser et des balais, la rencontre avec la sorcire. Ayant lu, d'autre
part, les _Conceptions potiques des Slaves_ d'Afanasisev, o l'auteur
fait ressortir les liens entre la fte chrtienne de la Nol et la
naissance du Soleil aprs le solstice, j'eus l'ide d'introduire ces
anciennes croyances dans la vie ukranienne, dcrite par Gogol dans sa
nouvelle. De cette faon, mon livret suivait fidlement le rcit de
Gogol, sans en excepter mme la langue, et contenait en mme temps, dans
sa partie fantastique, bien des choses imagines par moi.

Pour moi et pour ceux qui tiennent  me comprendre, ce lien est visible;
le public ne l'a pas aperu du tout. Ma passion pour les mythes et le
fait de les avoir mls au rcit de Gogol peuvent tre considres comme
une erreur de moi; mais cette erreur m'a fourni la possibilit d'crire
une musique intressante. Quoi qu'il en soit, la _Nuit de Nol_ marqua
une nouvelle phase dans mon activit musicale.

Vers le mois de mai, nous sommes alls habiter, pour la saison d't, la
proprit Vetchascha, dans le district de Louga. C'est un charmant
endroit: il y a l un lac merveilleux, un grand jardin, aux arbres
sculaires. La maison est d'une construction lourde, mais trs logeable;
il y a aussi un excellent endroit pour la baignade. La lune et les
toiles se mirent potiquement dans le lac; quantit d'oiseaux; au loin,
une belle fort.

J'avais commenc le 2e tableau de la _Nuit de Nol_  Saint-Ptersbourg,
et la composition avanait rapidement ici, si bien qu' la fin de
l't, tout l'opra, sauf le dernier tableau, fut achev.

Dans les intervalles de ce travail absorbant, je rflchissais au sujet
d'un autre opra, celui de l'antique lgende de Sadko. J'avais en vue
d'utiliser, comme _leitmotiv_ pour ce nouvel opra, mon pome
symphonique. Il va sans dire que la composition de la _Nuit de Nol_
m'occupa avant tout; mais entre temps, des penses musicales pour
_Sadko_ naissaient dans mon cerveau.

A mon retour  Saint-Ptersbourg, j'ai parachev en peu de temps le
brouillon de la _Nuit de Nol_ et je me suis mis  son instrumentation.
Belaev consentit d'diter mon opra et,  mesure que je les crivais,
les feuilles de partition taient envoyes  la gravure,  Leipzig. Tout
ce travail, y compris l'instrumentation, dura un an environ.

<tb>

En automne, est mort Antoine Rubinstein. Les funrailles furent trs
imposantes. Le cercueil fut plac  la cathdrale d'Ismal; les
reprsentants du monde musical veillrent le corps jour et nuit. Liadov
et moi y fmes de service de 2  3 heures de la nuit. Nous assistmes
alors  une apparition assez impressionnante: au milieu de l'obscurit
de la cathdrale, apparut la silhouette toute endeuille de Malozmova,
venue pour s'incliner devant les restes de son ador Rubinstein. Ce fut
quelque peu fantastique.

<tb>

Pendant la saison 1894-95, l'impression de la _Nuit de Nol_ avanait
rapidement, et j'ai fait connatre l'existence de mon opra au directeur
des Thtres Impriaux Vsevolojsky. Il exigea la prsentation du livret
 la censure dramatique et exprima le doute qu'il puisse recevoir le
visa de la censure, en raison de la prsence, parmi les personnages, de
l'impratrice Catherine II. Connaissant les exigences de la censure, je
n'ai pas mentionn le nom de l'Impratrice, en appelant le personnage
simplement tzarine, et la ville de Saint-Ptersbourg, la capitale. Il me
semblait donc que la censure devait avoir toute satisfaction: les
tzarines ne sont pas rares dans les opras. Au reste, la _Nuit de Nol_
tait un conte et la tzarine y apparaissait comme un personnage
fabuleux.

J'ai donc prsent le livret sous cette forme,  la censure dramatique,
parfaitement convaincu qu'il serait autoris; si j'avais quelques
craintes, c'tait plutt  propos de la prsence parmi les personnages
de celui du diacre. Je me suis lourdement tromp. Les censeurs ont
nergiquement refus de laisser le 7e tableau de l'opra, la scne chez
la tzarine, en vertu de l'ukase imprial de 1837, suivant lequel il
tait dfendu de faire figurer dans les opras, les souverains russes de
la maison des Romanov. J'objectai qu'aucun personnage de la maison des
Romanov ne figure dans mon opra que ma tzarine est une tzarine
fantaisiste, que le sujet de la _Nuit de Nol_ est une invention de
Gogol et j'y ai le droit de changer les personnages; au reste, le nom
mme de Ptersbourg n'est nulle part mentionn et, par suite, toute
allusion historique est absente, et j'ai numr bien d'autres raisons
aussi valables. On m'a rpondu  la censure que tout le monde connat le
rcit de Gogol, que personne ne peut avoir de doute sur le fait que ma
tzarine n'est autre que l'impratrice Catherine et que, par suite, la
censure n'a pas le droit d'autoriser mon opra.

Je pris la dcision d'obtenir l'autorisation voulue, en m'adressant en
haut lieu, si possible. Cette tentative me fut facilite par les
circonstances suivantes. Au courant de l'automne de 1894, Balakirev
abandonna la matrise de la chapelle de la Cour et on chercha un nouveau
directeur. Un jour, le comte Vorontzov-Dachkov, ministre de la Cour
impriale, me convoqua et me proposa de remplacer Balakirev dans sa
fonction. La libre disposition de mes mouvements en dehors de tout
service d'tat me plaisait tellement  ce moment, que nulle envie ne me
venait de reprendre mon service  la chapelle, mme comme directeur
indpendant. J'ai donc dclin la proposition du comte Vorontzov, en
expliquant mon refus uniquement par mon dsir de consacrer tout mon
temps  la composition de mes oeuvres. Le comte fut trs aimable et
traita avec moi des affaires de la chapelle. Voyant qu'il tait trs
bien dispos, l'ide me vint de lui demander d'intervenir auprs de
l'Empereur pour obtenir l'autorisation de reprsenter la _Nuit de Nol_.
Le comte couta toutes mes raisons et promit de faire pour moi tout ce
qui lui tait possible. J'ai rdig une requte o j'ai expos
l'affaire, et je l'ai prsente au ministre de la Cour. Pendant les
ftes de Nol, un envoy du ministre m'apporta l'avis du ministre de la
Cour o il tait dit: Suivant votre requte, remise au ministre de la
Cour Impriale et prsente  Sa Majest l'Empereur, l'autorisation
auguste est donne  l'admission de l'opra la _Nuit de Nol_, compos
par vous, sur la scne impriale, sans changement du livret.

Tout joyeux, je me suis rendu chez Vsevolojsky et lui communiquai
l'autorisation impriale. Puisque l'Empereur lui-mme donne son
autorisation et la censure reoit un camouflet, l'affaire change du tout
au tout. Vsevolojsky est tout heureux du bruit fait autour de cette
affaire et il veut monter la _Nuit de Nol_ avec une magnificence
particulire, afin d'tre en mme temps agrable  la Cour. Il dit
possder un beau portrait de Catherine II, et il veut faire grimer
l'artiste qui doit jouer ce rle d'aprs ce portrait, puis reproduire
exactement le milieu luxueux de la cour de Catherine. Il ne doute pas de
plaire ainsi en haut lieu, ce qui prime tout dans les devoirs de
directeur des thtres impriaux.

Je m'efforai de refroidir quelque peu le zle de Vsevolojsky et lui ai
conseill de ne pas trop appuyer sur les ressemblances de ma tzarine
avec Catherine, faisant remarquer que je n'y tiens pas beaucoup. Mais
Vsevolojsky tenait, lui,  son ide. Il donna sans tarder l'ordre de
mettre mon opra au programme de la saison suivante, 1895-96.

<tb>

Pendant ce temps, ma matire musicale pour l'opera _Sadko_ s'accumulait.
Au printemps de 1895, le livret fut presque achev. Pour l'tablir, je
m'tais servi de nombre de lgendes, de chants populaires, etc.

Au mois de mai, je suis parti avec ma famille habiter, cette fois
encore, la chre Vetchascha. Mes occupations estivales furent tout 
fait semblables  celles de l'anne prcdente. La composition de
_Sadko_ avana sans rpit. Les tableaux 1, 2, 4, 5, 6 et 7 suivirent
rapidement l'un aprs l'autre, et,  la fin de l't, tout l'opra fut
prt, d'aprs le plan primitif, en brouillon ou en partition. La fatigue
ne m'arrta que pour un jour ou deux, puis je repris avec le mme
entrain le travail.

Au milieu de l't, j'ai reu la visite de Vladimir Ivanovitch Belsky,
dont j'avais fait la connaissance l'anne prcdente, 
Saint-Ptersbourg. Il passait l't dans une proprit distante de 10
verstes de Vetchascha. C'tait un homme intelligent et fort instruit et
il avait termin ses tudes dans deux facults, celles de droit et de
sciences naturelles; c'tait, de plus, un excellent mathmaticien,
grand connaisseur de l'antiquit russe et de l'ancienne littrature
russe. Timide, rserv, on n'aurait jamais pu souponner,  le voir, la
varit de ses connaissances. Amateur passionn de la musique, il tait
un chaud partisan de la musique russe en gnral et de mes oeuvres en
particulier.

Pendant son sjour  Vetchascha, je composai quelques parties de mon
_Sadko_. Il en fut enthousiasm. Nous nous entretnmes longuement sur le
sujet de l'opra, entretiens qui me suggrrent nombre de nouvelles
ides. Mais je ne me dcidais pas encore de procder  des modifications
dans mon scnario, qui tait suffisamment intressant et quilibr.

Au mois d'aot, lorsque le brouillon de l'opra fut entirement achev
suivant le plan primitif, je commenais  songer  adjoindre  l'action
la femme de Sadko. Chose singulire, j'eus  ce moment comme une
langueur pour la tonalit de _fa min._, dans laquelle je ne composais
rien depuis longtemps et qui tait absente jusqu'ici dans mes
compositions de Sadko. Ce penchant instinctif vers la construction en
_fa min._, m'entranait  la composition de l'air de Lubava (femme de
Sadko) pour lequel j'ai crit aussitt les vers. L'air fut compos,
mais il servit en outre  la naissance du 3e tableau de l'opra. Pour le
reste du texte  crire, je demandai la collaboration de Belsky.

A la fin de l't, mon opra contenait un nouveau tableau qui,  son
tour, ncessita de nouvelles additions aux tableaux 4 et 7. Il fallut
ajouter la figure de la belle, aimante et fidle Lubava. Il s'ensuivit
un largissement notable de mon plan primitif.




CHAPITRE XVII

     La reprsentation de la _Nuit de Nol_.--Rdaction de _Boris
     Godounov_.--Glazounov.--Comparaison entre mes opras _Mlada_, la
     _Nuit de Nol_ et _Sadko_.--Composition de romances.

(1895-1897)


A mon retour  Saint-Ptersbourg, je ne me suis pas mis immdiatement 
la ralisation de mon nouveau projet, car j'ai charg Belsky d'crire
les nouvelles parties de mon livret, et c'tait un travail long et
difficile. Pendant ce temps, je me suis mis  l'orchestration des
parties de l'opra qui ne devaient subir aucune modification.

Mais aprs plusieurs mois de travail, sur une partition assez complexe,
je sentis une forte fatigue et mme une indiffrence, sinon de la
rpulsion, pour ce travail. Cet tat d'esprit se manifesta pour la
premire fois de ma vie, mais par la suite, il se renouvela chaque fois
 la fin de mes travaux de longue haleine. Cela m'arrivait par surprise:
le travail se dveloppait  souhait, je composais avec passion, puis,
tout  coup, sans que je sache pourquoi ni comment, je ressentais de la
lassitude et de l'indiffrence. Quelque temps aprs, ce dsagrable tat
d'esprit se dissipait de lui-mme et je reprenais avec entrain ma
besogne.

Cette disposition ne ressemblait en rien avec le malaise que j'avais
prouv auparavant; mes penses ne s'engageaient point comme jadis dans
les fourrs philosophiques et esthtiques; au contraire,  partir de
cette poque, j'tais toujours prt au jeu de philosophie d'amateur, 
traiter, sans la moindre crainte, de graves questions pour me
distraire, et  monter ou  redescendre vers la fin des fins des choses.

La Ire reprsentation de la _Nuit de Nol_ fut fixe au 21 novembre, au
bnfice du matre de la scne Paletchek,  l'occasion des vingt-cinq
annes de son service. Les rptitions se poursuivirent rgulirement,
Vsevolojsky continua  satisfaire ses gots de luxueuse mise en scne,
et par suite, tout le monde montrait du zle: dcoration et costumes
splendides, rptitions soignes.

Enfin, on annona la rptition gnrale devant les invits. L'affiche
fut placarde avec la dsignation exacte des personnages, tels qu'ils
taient indiqus dans le livret. Mais, voici que les grands-ducs
Vladimir Alexandrovitch et Michel Nicolaevitch, assistant  la
rptition, manifestrent leur indignation  propos de l'apparition sur
la scne de la tsarine, dans laquelle ils voulurent reconnatre
l'impratrice Catherine II. Vladimir Alexandrovitch en fut
particulirement outr.

Aprs la rptition, les interprtes, le rgisseur, toute
l'administration thtrale furent penauds et changrent de ton. On
disait que le grand-duc Vladimir Alexandrovitch s'tait rendu
directement du thtre chez l'Empereur pour lui demander l'interdiction
de mon opra. Pendant ce temps, le grand-duc Michel Nicolaevitch
ordonna la suppression du dcor reprsentant la partie de Ptersbourg
avec la forteresse de Pierre et Paul, car la cathdrale de la forteresse
renfermait la crypte de ses aeux et on ne saurait en permettre la
figuration sur la scne.

Vsevolojsky fut tout troubl. Le spectacle au bnfice de Paletchek
tait partout annonc, nombre de billets taient dj vendus, et on ne
savait comment faire.

Je considrais mon affaire comme entirement ruine, car d'aprs les
dernires nouvelles, l'Empereur partagea l'avis du grand-duc Vladimir
Alexandrovitch et rapporta l'autorisation qu'il avait donne pour mon
opra.

Vsevoljsky, dsireux de sauver le spectacle au bnfice de Paletchek, et
aussi sa mise en scne, me proposa de remplacer la tsarine,--un mezzo
soprano,--par une Srnit--un baryton. Au point de vue musical, cette
substitution ne prsentait pas de difficult: un baryton pouvait
facilement chanter le rle du mezzo soprano avec une octave plus bas, et
le rle comprenait seulement des rcitatifs, sans participer  aucun
ensemble. Certes, ce n'tait pas ce que j'avais conu, cela devenait
mme stupide, car c'est un homme qui devenait le matre de la garde-robe
de la tsarine. Ce seul fait me dispense de m'tendre davantage  ce
sujet. Mais, si ridicule que cela paraissait, force me fut de me plier
aux circonstances, et je dus y consentir. Vsevolojsky entreprit de
nouvelles dmarches et finit par obtenir de l'Empereur l'autorisation de
reprsenter la _Nuit de Nol_ avec le rle de la Srnit  la place de
celui de la tsarine. Peu aprs, une nouvelle affiche annona ce
changement, et l'opra fut reprsent.

Je n'ai pas assist  la premire reprsentation; je suis rest chez
moi, auprs de ma femme, pour manifester ainsi mon mcontentement. Mes
enfants y sont alls.

L'opra eut un succs convenable. Aprs le bnfice de Paletchek, la
_Nuit de Nol_ fut donne  tous les spectacles d'abonnement, et trois,
hors d'abonnement. Aucun membre de la famille impriale n'assista aux
reprsentations, ce qui dtermina un changement d'attitude de
Vsevolojsky envers moi et mes oeuvres.

<tb>

La Socit des Runions Musicales, fonde quelques annes auparavant,
m'avait demand, au printemps de 1896, d'occuper le poste de prsident 
la place de Ivan Davidov que celui-ci avait quitt. J'avais consenti.
D'autre part, la Socit eut l'ide de monter _Boris Godounov_ dans ma
rdaction. Les rptitions des chants avaient commenc sous ma
direction. A l'automne de la mme anne, les rptitions reprirent et se
poursuivirent avec application. Goldenblum et Davidov me secondrent
activement. Les solistes apprirent leurs rles. Une preuve de
l'orchestration fut donne par l'orchestre de la Cour, sous la direction
de Goldenblum.

Les reprsentations eurent lieu dans la grande salle du Conservatoire.
Je ne me souviens plus qui a peint les dcors; quoi qu'il en soit,
l'argent ne manqua pas, parce que nombre d'amateurs de musique avaient
souscrit pour les frais de la mise en scne. La reprsentation eut lieu,
sous ma direction, le 28 novembre. Les rles taient distribus ainsi:
Boris--Lounatcharsky; Schousky--Safonov; Pimen--Jdanov;
l'Imposteur--Morsko; Varlaam--Stravinsky; Marina--Ilyina;
Rangoni--Kedrov.

L'opra fut bien excut et eut un rel succs. Je mis tout mon soin 
diriger l'orchestre. La deuxime et la troisime reprsentation eurent
lieu le 29 novembre et le 3 dcembre, sous la direction de Goldenblum.
La quatrime reprsentation, donne le 4 dcembre, devait avoir lieu de
nouveau sous ma direction; mais ayant prouv une frayeur inexplicable,
je me fis de nouveau remplacer par Goldenblum. A l'une des
reprsentations, le rle de la nourrice fut chant par ma fille Sonia.
En gnral, les interprtes changeaient partiellement  chaque
reprsentation.

Aux Concerts symphoniques russes de cette saison, fut excute pour la
premire fois la merveilleuse 6e symphonie en _ut min._ de Glazounov,
puis l'ouverture pour _Orestie_ de Taneev, le fantme de Tchakovsky,
la symphonie en _r min._ de Rakhmaninov, etc. Les concerts taient
donns soit sous ma direction, soit sous celle de Glazounov. Flix
Blumenfeld accompagnait. Le concert du 15 fvrier comprenait les
oeuvres de Borodine,  l'occasion du 10e anniversaire de sa mort. On a
excut entre autres sa _Princesse Endormie_, dans mon instrumentation,
 laquelle personne ne fit attention, parce qu'on n'entendit point 
l'orchestre la frappe habituelle des secundo, considrs jadis comme une
grande rvlation harmonique, tandis qu' mon sens, ils n'taient qu'une
simple erreur d'oue.

Glazounov, auteur de _Raymonde_ et de la 6e symphonie, est parvenu 
cette poque au dveloppement suprme de son immense talent, laissant
bien loin derrire lui, les profondeurs de _la Mer_, les fourrs de _la
Fort_, les murs du _Kremlin_ et ses autres oeuvres de son temps de
transition. Son imagination et sa remarquable technique ont atteint le
plus haut degr de leur dveloppement. Comme chef d'orchestre, il est
devenu galement un excellent excuteur de ses propres oeuvres, ce que
n'ont pas voulu ni pu comprendre, ni le public ni la critique. Aux yeux
de l'orchestre, son autorit musicale grandit, non pas d'anne en anne,
mais de jour en jour. Son oreille, d'une acuit remarquable, et sa
mmoire des plus petits dtails des oeuvres des autres nous tonnaient
tous, nous les musiciens.

<tb>

La _Nuit de Nol_ et _Sadko_ sont, d'aprs leur caractre et les
procds de cration, de la mme catgorie que _Mlada_. L'insuffisance
du travail purement contrepointique dans la _Nuit de Nol_, le grand
dveloppement des figurations intressantes, la tendance aux accords
longuement prolongs, enfin, le coloris clatant de l'orchestration sont
les mmes que ceux de _Mlada_. Les mlodies, d'une excellente sonorit
dans le chant, sont pourtant d'origine instrumentale, le plus souvent.

Le ct fantastique est largement dvelopp dans les trois opras. Dans
chacun d'eux, se trouve une scne de peuple, complexe et habilement
dveloppe. Tels sont, par exemple, le march dans _Mlada_, la grande
Koliada dans la _Nuit de Nol_, la scne sur la place au dbut du 4e
tableau de _Sadko_.

Si _Mlada_ souffre de l'insuffisance du dveloppement de la partie
dramatique, en revanche, la partie fantastique et mythologique de la
_Nuit de Nol_ touffe le lger comique du sujet de Gogol bien plus
sensiblement que dans la _Nuit de Mai_. L'opra-lgende _Sadko_ est plus
heureux sous ces rapports que ses deux prdcesseurs; le sujet
lgendaire et fantastique de _Sadko_ n'a pas de prtention purement
dramatique par son origine mme: ce sont des tableaux d'un caractre
pique, fabuleux. Le ct rel comme le ct fantastique, le ct
dramatique comme celui de moeurs se trouvent en complte harmonie
entre eux. Le rseau contrepointique, plus menu dans les deux opras
prcdents et dans les oeuvres orchestrales plus anciennes, commence
ici  se rtablir. Les exagrations orchestrales de la _Mlada_
s'aplanissent dj  partir de la _Nuit de Nol_; mais l'orchestre ne
perd pas son pittoresque, et, au point de vue de l'clat, l'orchestre de
_Mlada_ ne surpasse nullement la scne du quatrime tableau de _Sadko_.

L'application du systme de leitmotivs est heureuse invariablement dans
les trois opras. De mme, la simplicit de l'harmonie et de la
modulation dans la partie raliste et le raffinement de l'harmonie et de
la modulation dans la partie fantastique sont des procds communs aux
trois opras.

Mais ce qui distingue mon _Sadko_ dans la srie de tous mes opras, et
peut-tre mme de tous les opras en gnral, c'est le rcitatif
_lgendaire_. Alors que les rcitatifs de _Mlada_ et de la _Nuit de
Nol_, tout en tant rguliers, ne sont pas dvelopps ni
caractristiques, ceux de mon opra-lgende, particulirement du
personnage Sadko lui-mme, sont d'une originalit indite, quoique,
intrieurement, leur construction n'est pas varie. Ce procd de
rcitatif ne correspond point  la langue parle, mais est en quelque
sorte une rcitation lgendaire ou lgrement chantante dont on peut
trouver le prototype dans la dclamation des lgendes de Riabinine.
Sortant en relief  travers tout l'opra, ce rcitatif communique 
toute l'oeuvre ce caractre de lgende nationale qui ne saurait tre
reconnu et apprci que par un Russe d'origine. Le choeur  onze
fractions, le pome de Nejata, les choeurs sur le vaisseau, la
cantilne  propos du Livre de la Colombe et les autres dtails
concourent de leur ct  donner  l'opra la marque de lgende
nationale.

Je crois que parmi les scnes populaires indiques plus haut, celle de
la place, avant l'entre de Sadko, est la plus dveloppe et la plus
complexe. L'animation scnique, la succession des personnages et des
groupes: le chemineau, le bouffon, le mage, les courtisanes, etc., et
leurs combinaisons, unies  la forme symphonique, claire et large
(rappelant en quelque sorte un rondo), peuvent bien tre taxes de
russies et de neuves. La scne fantastique: le tableau du lac Ilmen,
avec le rcit de la Princesse de la Mer, la pche des poissons dors,
l'intermezzo avant le royaume sous-marin, la danse des ruisseaux et des
poissons, le cortge de monstres marins, la crmonie nuptiale autour de
l'orme, l'introduction au dernier tableau, tout cela ne cde pas comme
coloris lgendaire aux scnes et aux moments correspondants de _Mlada_
et de la _Nuit de Nol_.

L'image fantastique de jeune fille, chantant puis s'vanouissant,
indique pour la premire fois dans la Panotchka et dans la
Snegourotchka, rapparat sous forme de l'ombre de la princesse Mlada et
de la princesse de la Mer, se transformant en rivire Volkhov. Les
variations de la berceuse, celle-ci, les adieux avec Sadko et sa
disparition constituent,  mon avis, les meilleures pages de la musique
de caractre fantastique.

_Mlada_ et la _Nuit de Nol_ se prsentent donc comme deux grandes
tudes, prcdant la composition de _Sadko_, et ce dernier achve la
priode intermdiaire de mes compositions d'opra, parce qu'il constitue
la combinaison harmonique la plus parfaite d'un sujet original avec une
musique expressive.

Je me suis arrt  dessein un peu plus longuement sur la signification
de ces trois opras avant de passer aux ides pour lesquelles je m'tais
passionn pendant la deuxime moiti de la saison de 1897.

<tb>

Il y avait longtemps que je n'avais plus crit de romances. Ayant essay
d'en composer sur les vers du comte Alexis Tolsto, j'ai crit quatre
romances, et j'ai senti qu'il y avait un nouveau procd dans ma
composition. La mlodie, en pousant les volutions du texte, devenait
purement vocale, c'est--dire, se formait ainsi ds sa naissance, et son
accompagnement n'avait que des allusions  l'harmonie et  la
modulation. L'accompagnement se formait et s'laborait aprs la cration
de la mlodie, tandis qu'auparavant, sauf de rares exceptions, la
mlodie se formait pour ainsi dire instrumentalement, c'est--dire, en
dehors du texte et seulement en s'harmonisant avec son caractre
gnral, ou bien tait provoque par la base harmonique, qui marchait
parfois en prcdant la mlodie.

Me rendant compte que ce nouveau procd de composition constitue
prcisment la vritable musique vocale et tant satisfait de mes
premires tentatives dans cette voie, je me suis mis  crire toute une
srie de romances sur les paroles d'Alexis Tolsto, de Makov, de
Pouschkine et d'autres potes. Au moment de partir  la campagne,
j'avais dj des dizaines de romances. De plus, j'ai crit un jour une
courte scne emprunte  _Mozart et Saliri_ de Pouschkine (l'entre de
Mozart et une partie de sa conversation avec Saliri). Et cette fois, le
rcitatif coulait librement, prcdant tout le reste,  l'instar des
mlodies de mes dernires romances. Je m'apercevais que j'entrais dans
une nouvelle priode et que je devenais matre d'un procd qui,
jusqu'alors, ne se manifestait qu'exceptionnellement.

C'est avec cette nouvelle pense, mais sans plan dfini de mes futurs
travaux, que je suis parti pour la campagne, dans la proprit de
Smytchkovo,  6 verstes de Louga.

Durant cet t de 1897, mon labeur y fut continu et fcond. J'ai crit
tout d'abord la cantate _Svitezanka_ pour soprano, tnors, choeur et
orchestre, dont la musique fut emprunte  une de mes vieilles romances.
Toutefois, je n'y ai pas appliqu mon nouveau procd de composition
vocale. Puis, suivit un grand nombre de romances, aprs lesquelles je me
suis mis  _Mozart et Saliri_, sur le pome duquel j'ai crit deux
scnes d'opra, d'un style arioso-rcitatif.

Cette oeuvre tait purement vocale, dans l'acception exacte du mot. Le
rseau mlodique, s'appliquant aux volutions du texte, tait compos
avant tout; l'accompagnement, assez complexe, se formait aprs, et son
brouillon primitif se distinguait sensiblement de la forme dfinitive de
l'accompagnement orchestral. J'tais trs satisfait. Je me trouvais en
prsence de quelque chose de neuf et se rapprochant le plus prs de la
manire de Dargomyjsky, dans sa _Statue du commandeur_; toutefois, la
forme et le plan de la modulation de _Mozart_ ne furent pas
occasionnels, comme c'est le cas de l'opra de Dargomyjsky. J'ai pris
pour l'accompagnement une composition rduite de l'orchestre. Les deux
tableaux taient lis par un intermezzo en forme de fugue que j'ai
dtruit par la suite[29].

J'ai crit de plus un quatuor  cordes en _sol maj._ et un trio pour
violon, violoncelle et piano en _ut min._. Cette dernire composition
est reste  l'tat de brouillon et ces deux morceaux de musique de
chambre m'ont dmontr que la musique de chambre n'est pas mon domaine;
j'ai donc dcid de ne pas les publier.

J'ai crit encore, dans le courant de cet t, deux duos pour chant:
_Pan_ et le _Cantique des cantiques_, et, vers la fin de l't, un trio
de voix: le _Grillon_, avec choeur de femmes et accompagnement
d'orchestre, sur des paroles d'Alexis Tolsto.

Le 30 juin, nous avons clbr le 25e anniversaire de mon mariage et
j'ai ddi  ma femme une romance sur des paroles de Pouschkine et
quatre romances sur des paroles d'Alexis Tolsto.




CHAPITRE XVIII

     _Sadko_ au thtre Mamontov de Moscou.--_Vera Scheloga_ et la
     _Fiance du tzar_.--_Snegourotchka_  l'Opra imprial de
     Saint-Ptersbourg.--Les nouveaux compositeurs moscovites.--Le _tzar
     Saltan_.

(1897-1899)


Pendant la premire partie de la saison 1897-98, j'ai t occup par
l'dition de mes nouvelles romances. Cette dition tait assume par
Belaev et elle paraissait dans deux tonalits: pour voix haute et voix
basse.

_Mozart et Saliri_, excut chez moi avec accompagnement de piano, plut
 tout le monde. Stassov fut bruyant comme  l'ordinaire. Mon
improvisation  la Mozart russit et son style fut soutenu.

A la mme poque, je prsentai  la direction de l'Opra imprial mon
_Sadko_. Le jour de son audition fut fix. L'opra fut excut avec
accompagnement de piano, en prsence du directeur Vsevolojsky, de
Napravnik, Kondratiev, Paletchek, ainsi que de quelques artistes. Flix
Blumenfeld tait au piano, tandis que je chantonnais et expliquais
comme je le pouvais. Il faut avouer que Flix ne fut pas dans ses beaux
jours; il joua paresseusement et mme ngligemment; je fus quelque peu
mu et ma voix s'enroua bientt. Il tait visible que les auditeurs n'y
comprirent goutte et que mon opra ne plut  personne; Napravnik frona
les sourcils; mon opra ne fut pas entirement excut en raison de
l'heure tardive. Bref, Vsevolojsky ne le trouva pas du tout  son got
et il changea de ton aprs l'audition. Il prtexta que l'tablissement
du rpertoire de la saison suivante ne dpendait pas de lui, mais, comme
toujours, de l'Empereur qui examine personnellement le programme; que la
mise en scne de _Sadko_ est assez complique et dispendieuse; que
d'autres oeuvres attendent, celles qu'il est oblig de monter sur le
dsir exprim par deux membres de la famille impriale, etc. Toutefois,
il disait ne pas refuser de monter un jour _Sadko_; mais je voyais bien
que ce n'tait pas vrai et je dcidai de laisser la direction du thtre
imprial en paix et de ne plus jamais la dranger par la proposition de
mes opras.

<tb>

En dcembre, est arriv de Moscou, Sava Mamontov[30], qui avait fond
cette anne un opra au thtre de Solodovnikov, et il me fit connatre
son intention de monter prochainement _Sadko_ sur sa scne. C'est ce
qu'il ralisa pendant les ftes de Nol.

Je suis all avec ma femme  Moscou pour la deuxime reprsentation. Les
dcors m'apparurent satisfaisants, bien qu'une interruption de la
musique tait faite entre le 5e et le 6e tableau afin de pouvoir changer
le dcor. Quelques artistes taient bien, mais, dans l'ensemble, l'opra
fut assez mal appris. L'orchestre tait dirig par l'Italien Esposito.
L'orchestre manquait de certains instruments. Les choristes chantaient
au Ier tableau avec les partitions  la main, comme s'ils tenaient des
menus de dner. Au 6e tableau, le choeur se taisait compltement, et
seul l'orchestre se faisait entendre. On m'expliqua toutes ces
ngligences par le manque de temps. Nanmoins, l'opra eut un grand
succs auprs du public, et c'tait l'essentiel. Je m'tais dispos 
quitter la salle, mais on me rappela, on me combla de couronnes, les
artistes et Mamontov me ftrent de toute faon; il n'y avait qu'
remercier et  saluer.

Pendant les semaines du carme, la troupe de Mamontov se transporta 
Saint-Ptersbourg et donna ses reprsentations dans la salle thtrale
du Conservatoire. Mon _Sadko_ devait ouvrir la srie des spectacles et
on le rptait avec zle sous ma direction.

Je travaillai l'orchestre avec Esposito qui se montra assez bon
musicien; les erreurs furent corriges, mais le morceau si difficile
qu'on avait nglig  Moscou, fut rappris avec soin; toutes les nuances
furent svrement observes. Et cette fois, _Sadko_ fut reprsent dans
des conditions convenables. Aussi l'opra plut-il beaucoup et fut donn
plusieurs fois. Outre _Sadko_, furent reprsents: _Khovanstchina_ de
Moussorgsky, _Orphe_ de Gluck, _Jeanne d'Arc_ de Tchakovsky et aussi
la _Nuit de Mai_ et _Snegourotchka_.

L'opra de Mamontov resta jusqu' la semaine de Saint-Thomas (la
dernire semaine avant Pques), obtenant un grand succs auprs du
public, mais non un succs d'argent. Pendant le sjour de la troupe 
Saint-Ptersbourg, je fis la connaissance de la cantatrice Zabela, qui
chantait avec grand talent dans _Sadko_, et avec son mari, le peintre
Vroubel. Nous restmes depuis en relations amicales.

Au printemps de 1898, j'ai crit encore quelques romances, puis je me
suis mis au prologue de la _Pskovitaine_ (paroles de May): _Vra
Scheloga_. Je traitai cette oeuvre  un double point de vue: comme un
opra isol en un acte et comme prologue  la _Pskovitaine_. Je
renouvelai le rcit de Vra, en empruntant son contenu  la deuxime
rdaction de la _Pskovitaine_ des annes soixante-dix. Je procdai de
mme pour la fin de l'acte. Quant au commencement et jusqu' la
berceuse, et aprs elle jusqu'au rcit de Vra, je les composai 
nouveau, en y appliquant mon nouveau procd de musique vocale. J'ai
conserv la berceuse dans son ancien motif, mais en la rdigeant 
nouveau.

La composition de _Vra Scheloga_ avana rapidement et fut termine
bientt, en mme temps que l'orchestration.

Je me suis mis ensuite  la ralisation de mon dsir, dj ancien,
d'crire un opra sur les paroles de la _Fiance du tzar_, de May. Le
style chantant devait dominer dans cet opra; les airs et les monologues
devaient tre dvelopps autant que le permettait la situation
dramatique; les ensembles vocaux devaient tre vritables, achevs, et
non sous la forme occasionnelle et d'accrochage momentan d'une voix
aprs une autre, comme cela tait suggr par les exigences modernes de
la prtendue vrit dramatique, suivant laquelle deux personnages, ou
davantage, ne doivent pas parler ensemble. Il me fallait,  cet effet,
remanier le texte de May, afin d'y crer des moments lyriques plus ou
moins prolongs pour les airs et les ensembles. J'ai demand de procder
 ces additions et changements  Tumenev, connaisseur de l'ancienne
littrature et mon ancien lve au Conservatoire, avec lequel j'avais
renou des relations en ces derniers temps.

Dj avant mon dpart pour Vetchascha, que nous avons lou de nouveau
pour l't, je commenai le Ier acte. A Vetchascha, l't passa
rapidement  la composition de la _Fiance du tzar_, et le travail
lui-mme avanait rapidement et facilement. De fait, tout l'opra fut
compos durant l't et un acte et demi fut instrument.

Entre temps, j'ai crit _Un Songe d'une nuit d't_, sur les paroles de
Makov. Cette romance et une autre, la _Nymphe_, crite plus tard,
furent ddis au couple Vroubel.

La composition des ensembles: le quatuor du 2e acte et le sextuor du
3e, a suscit en moi un intrt particulier pour mon nouveau procd, et
je crois que depuis Glinka, on n'a vu introduire de pareils ensembles
d'opra quant  leur caractre chantant et l'lgance du solfge.
Peut-tre le Ier acte de la _Fiance du tzar_ prsente-t-il quelques
mouvements un peu secs, mais aprs la scne du peuple du 2e acte, crite
dj d'une main trs exprimente, l'intrt de l'oeuvre commence 
crotre, et le touchant drame lyrique atteint une haute intensit durant
tout le 4e acte.

En somme, l'opra fut crit pour des voix exactement dfinies et
favorables au chant. L'orchestration et l'accompagnement ont partout de
l'intrt et produisent un grand effet, bien que je mettais toujours les
voix au premier plan et que la composition de l'orchestre tait
ordinaire. Il suffit d'indiquer l'intermezzo orchestrale, la scne de
Lubacha avec Bomli, l'entre du tzar Ivan, le sextuor, etc. Je dcidai
de laisser le chant de Lubacha au Ier acte sans accompagnement, sauf les
accords intermdiaires entre les couplets, ce qui faisait assez peur aux
cantatrices qui craignaient de s'loigner du ton. Mais leur crainte fut
injustifie: la tessiture de la mlodie de l'ordre olien en _sol
min._ fut choisie de telle faon que,  leur grand tonnement, toutes
les cantatrices demeurrent toujours dans le ton; aussi leur disai-je
que mon chant est magique.

Contrairement  mon habitude, je n'ai pas utilis dans la _Fiance du
tzar_ aucun thme populaire, sauf la mlodie Slava, commande par le
sujet mme. Enfin, dans la scne o Maluta Skouratov annonce la volont
du tzar Ivan de prendre pour femme Marfa, j'ai introduit le thme du
tzar Ivan de la _Pskovitaine_, en l'unissant contrepointiquement avec le
thme de Slava.

<tb>

Pendant l'automne 1898, je fus occup par l'orchestration de la _Fiance
du tzar_. Ce travail ne fut interrompu que pendant quelques jours par
mon voyage  Moscou o j'assistais  la premire reprsentation de _Vera
Scheloga_ et de la _Pskovitaine_, chez Mamontov. Le nouveau prologue
passa presque inaperu, malgr sa parfaite interprtation par Mme
Tsvetkova. La _Pskovitaine_, au contraire, eut un grand succs, grce au
talent exceptionnel de Chaliapine qui campa incomparablement la figure
du tzar Ivan le Terrible.

On donna aussi _Sadko_. Le reste de mon temps fut pris par des banquets
organiss par Mamontov, des visites chez les Vroubel, chez
Krouglikov[31] et chez d'autres. J'ai invit Mme Zabela  chanter mon
prologue sous forme de concert  l'une des auditions de nos Concerts
symphoniques russes et elle accepta volontiers. Je ne lui ai pas parl
de sa rtribution. Pourtant, j'avais  prvoir une situation peu
agrable dont il me fallait trouver l'issue. Belaev n'aimait pas trop
les solistes, surtout les solistes chanteurs; il avait fix
invariablement leur prix  50 roubles par concert. Les artistes qui
taient dans une situation prcaire, pouvaient accepter cette
rmunration, car cela valait toujours mieux que rien; mais ceux qui
avaient leurs aises pouvaient tre froisss d'une rtribution aussi
indigente. Lorsque je priais de chanter  un de nos concerts Mme Mravina
ou d'autres, occupant la mme situation en vue, je leur demandais de
chanter sans rmunration, par dvouement  l'art. Mais l'artiste
moscovite ne pouvait se dplacer de Moscou  Saint-Ptersbourg et faire
les frais du voyage et du sjour pour le seul honneur de chanter  nos
concerts, tandis qu'il tait ridicule de lui proposer cinquante roubles.
Malgr toutes les raisons que je faisais valoir  Belaev  maintes
reprises, notamment qu'il tait indispensable, dans certains cas,
d'augmenter la rtribution des solistes, il ne voulait rien entendre. Je
proposais  Zabela 150 roubles et, sans rien lui dire j'ai ajout de ma
poche 100 roubles aux 50 de Belaev. Cela fut toujours ignor par Zabela
comme par Belaev; toutefois, pour ne pas perdre sans motif de mon
argent, j'exprimai  Belaev le dsir de recevoir le prix fix pour ma
direction des concerts et dont je m'tais dsintress quelques annes
auparavant: Belaev y consentit aussitt.

Pour chanter le rcit de _Vera Scheloga_, il tait indispensable de
s'assurer une autre cantatrice pour le rle de Nadejda. J'en ai
dcouvert une parmi les lves du Conservatoire, lui rservant le prix
convenu de 50 roubles. Le rcit fut excut d'une faon parfaite, bien
que le soprano lyrique de Zabela n'tait pas entirement appropri au
rle de Vera, exigeant une voix plus dramatique.

Le public se montra assez indiffrent pour cette pice. La raison en fut
 ce que, par son caractre, elle demandait les trteaux de la scne et
non une estrade de concert. De mme, l'air de Marfa, de la _Fiance du
tzar_, chant par Zabela, ne fut point trs remarqu, et l'air du 4e
acte, bien que biss par quelques-uns, passa tout  fait inaperu. On
applaudit la cantatrice, mais personne ne se demanda ce qu'elle
chantait, et la critique supposa mme que c'tait l'une de mes nouvelles
romances.

<tb>

Sans doute, la direction des thtres impriaux ressentit-elle quelque
honte de ce que _Sadko_, qui fut reprsent avec succs  Moscou et 
Ptersbourg, sur des scnes prives, chappt aux thtres
subventionns. D'autre part, aucun de mes opras ne fut mont au thtre
Marie, depuis l'aventure avec la _Nuit de Nol_, en 1895. Quelle qu'en
soit la cause, Vsevolojsky manifesta tout  coup le dsir de monter ma
_Snegourotchka_, avec la magnificence habituelle aux thtres impriaux.
De nouveau, le dcor et les costumes furent commands, et l'opra fut
reprsent le 15 dcembre. Les dcors et les costumes furent, en effet,
trs luxueux et d'un caractre original, mais nullement appropris  un
conte russe. Le costume de la Gele ressemblait  celui de Neptune. Lel
donnait l'impression d'un Pris; de mme furent pars Snegourotchka,
Koupava, Berende et les autres. L'architecture du palais de Berende et
de la maison du bourgue Berendeevka, ainsi que le soleil de pacotille 
la fin de l'opra, dtonnaient ridiculement avec le sujet du conte
printanier. Dans tout se manifestaient les gots de mythologie franaise
de Vsevolojsky.

L'opra eut du succs. Mravina chanta admirablement dans
_Snegourotchka_, bien que les coupures pratiques jadis dans l'opra ne
furent point rtablies. La reprsentation fut longue, en raison de la
dure dmesure des entr'actes.

Pendant les semaines du carme, l'opra de Mamontov vint de nouveau 
Saint-Ptersbourg, ayant cette fois Truffi pour chef d'orchestre. On
donna la _Pskovitaine_, accompagne de _Scheloga_, puis _Sadko_, _Boris
Godounov_, avec Chaliapine, et _Mozart et Salieri_. Chaliapine eut un
succs clatant, et depuis cette poque, sa gloire ne cessa de grandir.
Cependant, le spectacle ne fut pas suffisamment suivi par le public et
ce n'est que grce  la gnrosit de Mamontov que la troupe a pu se
tirer d'affaire.

Le cercle de Belaev ne cessait de s'tendre. Il fut augment par mes
anciens lves du Conservatoire: Zolotarev, Akimenko, Amani, Kryjanovsky
et Tchrpnine, ainsi que d'une nouvelle toile de premire grandeur qui
s'tait leve au firmament de Moscou: A. N. Skriabine, manir et plein
de lui-mme. Une autre toile moscovite, S. V. Rakhmaninov, se tint 
part, bien que ses oeuvres fussent excutes aux Concerts
symphoniques russes. En gnral, en ces derniers temps, il y eut 
Moscou abondance de nouvelles forces musicales, tels que Gretchaninov,
Korestchenko, Vassilenko et plusieurs autres. Il est vrai que
Gretchaninov tait plutt ptersbourgeois, en tant que mon ancien lve.
Avec ces jeunes compositeurs moscovites apparut aussi la tendance
dcadente qui nous venait de l'occident.

Durant l'hiver, je voyais souvent Belsky et nous examinions tous deux le
_Conte du tzar Saltan_ de Pouschkine comme sujet pour l'opra que
j'avais projet. Nous tions galement intresss par la lgende sur la
_Cit invisible de Kitej_, concurremment avec le Dit sur la Sainte
Fvronie de Mourom; puis nous fmes attirs par _Ciel et Terre_ de
Byron et _Odysse chez le Roi Alchino_; mais tout cela fut remis 
plus tard, et toute notre attention se concentra sur _Saltan_ dont nous
laborions le scnario.

Au printemps, Belsky se mit  crire son excellent livret, en suivant
autant que possible le texte de Pouschkine et en l'imitant trs
artistiquement. A mesure de leur achvement, il me transmettait une
scne aprs l'autre, et j'en crivais la musique. Pour le commencement
de l't, le prologue fut prt en brouillon.

De mme que durant le prcdent t fut compose  Vetchascha la
_Fiance du tzar_, pendant celui de 1899 tout l'opra de _Saltan_ fut
achev; le prologue, le Ier acte et une partie du 2e, furent orchestrs.
_Saltan_ tait crit dans une manire mixte que j'appellerai
instrumento-vocale. Toute la partie fantastique tait plutt
instrumentale, tandis que la partie raliste, vocale. Au point de vue de
la composition vocale, j'tais particulirement content du prologue.
Tout l'entretien des deux soeurs anes avec Babarikha, aprs la
chansonnette  deux voix, la phrase de la soeur cadette, l'entre de
Saltan et l'entretien final coulent librement avec une stricte logique
musicale, et la partie rellement mlodique est bien dans les voix qui
ne s'accrochent pas aux fragments de phrases mlodiques de l'orchestre.
La mme construction se rencontre dans le trio comique du dbut du 2e
acte de la _Nuit de Mai_; mais l, la construction musicale est bien
plus symtrique et divise en sparations nettes et moins unies qu'ici.
L'intention tait l aussi excellente, mais la ralisation est
suprieure dans _Saltan_. La symtrie dans les airs de vantardise de la
soeur ane et de la soeur intermdiaire, ajoute  cette pice un
caractre voulu de fable. Le chant fantastique du cygne au 2e acte est
lgrement instrument et les harmonies sont sensiblement nouvelles.

L'apparition du jour et, avec lui, de la cit rappelle, par la manire,
_Mlada_ et la _Nuit de Nol_; mais le choeur solennel, accueillant
Guidon, crit en partie sur le thme d'glise de la 3e voix, est une
composition d'un caractre tout  fait nouveau. Les miracles raconts
par les marins sont raliss, dans les derniers tableaux de l'opra, par
le dveloppement correspondant de la mme musique. La transformation du
cygne en tsarine est base sur les mmes leitmotiv et harmonie. En
gnral, le systme de leitmotiv est largement appliqu par moi dans cet
opra, et j'ai ajout aux rcitatifs le caractre particulier de la
navet de fable.

En souvenir de notre nourrice Avdotia, morte une anne auparavant, je
lui ai emprunt la mlodie de la berceuse qu'elle chantait  mes
enfants, pour le choeur des nourrices qui bercent le petit Guidon.

La premire moiti de la saison de 1899-1900 fut consacre par moi 
l'orchestration du _Tzar Saltan_. Je n'ai pas crit cette fois
d'ouverture ou d'introduction  mon nouvel opra, parce que son prologue
scnique en tenait lieu. Par contre, chaque acte tait prcd d'une
grande introduction orchestrale, avec un programme dfini. En revanche,
le prologue, de mme que chaque acte ou chaque tableau, commenait par
la mme courte fanfare de trompettes, ayant la signification d'appel 
l'audition et  la vision de l'action qui allait commencer. Le procd
est original et bien appropri pour un conte. Avec les introductions
orchestrales, assez longues, des Ier, 2e et 4e actes, j'ai compos une
suite orchestrale, sous le nom de _Tableautins pour le Conte du tzar
Saltan_.




CHAPITRE XIX

     _Servilie._--La _Nuit de Mai_  Francfort.--_Sadko_  l'Opra
     imprial.--La reprsentation du _Tzar Saltan_  Moscou.--Divers
     projets d'opras.

(1899-1901)


La partition du _Tzar Saltan_ termine, je commenais  songer  la
_Servilie_ de Mey. L'ide de la prendre pour sujet d'opra m'tait dj
venue  plusieurs reprises. Cette fois, je m'y suis arrt plus
srieusement. Ce sujet, tir de la vie de l'ancienne Rome, me permettait
de jouir d'une plus grande libert de style. Toute mthode pouvait y
tre applique, sauf ce qui s'y _opposait d'une faon flagrante_, comme,
par exemple, le style nettement allemand, foncirement franais,
indiscutablement russe, etc.

La musique antique ne nous a laiss aucune trace; personne ne l'a
entendue, personne n'a le droit de dire au compositeur que sa musique
n'est pas romaine, s'il remplit les conditions d'viter tout ce qui la
contredit d'une faon vidente. J'avais donc une libert absolue. Mais,
d'autre part, une musique non nationale ne saurait exister; en ralit,
toute musique qu'on a l'habitude de considrer comme universelle, est
quand mme nationale. La musique de Beethoven est allemande; celle de
Wagner est indiscutablement allemande, celle de Berlioz est franaise,
celle de Meyerbeer l'est galement. Seule, la musique contrepointique
des anciens Hollandais et Italiens pourrait peut-tre ne pas avoir de
caractre national, parce qu'elle repose plutt sur le calcul que sur le
sentiment.

C'est pourquoi, il me fallait choisir pour _Servilie_ galement une
nationalit plus ou moins approprie. Les nuances en partie italiennes,
en partie grecques, me semblaient s'adapter le mieux au sujet. Quant 
la musique de caractre, celle de danse, etc., il me semblait que les
nuances byzantines et orientales s'y apparentaient prfrablement. On
sait que les Romains n'avaient pas,  vrai dire, un art  eux et qu'ils
l'avaient emprunt  la Grce. D'un ct, je suis convaincu de la
parent entre l'antique musique grecque et la musique orientale et, de
l'autre, j'estime qu'il faut chercher les traces de l'ancienne musique
grecque dans la musique byzantine dont les chos rsonnent dans les
vieux chants orthodoxes.

Tel fut le principe qui me guida lorsque le style de _Servilie_
commenait  s'claircir dans mon esprit. Je n'ai rvl  personne mon
projet d'crire Servilie et, me servant du drame de Mey, je me suis mis
 tablir seul le livret de mon opra. Je n'avais pas trop de
modification  y introduire, et pendant la saison de 1899-1900, des
penses musicales naquirent dans mon cerveau.

<tb>

Les troubles qui eurent lieu  l'universit pendant cette anne scolaire
nous obligrent, ma femme et moi,  envoyer notre fils Andr dans une
facult trangre. Nous avons choisi Strasbourg, o Andr se rendit en
automne 1899. En mme temps, la direction de l'Opra de
Francfort-sur-le-Mein exprima le dsir de monter ma _Nuit de Mai_ et me
demanda des indications  ce sujet. J'indiquai par crit ce que je pus;
mais c'tait certainement insuffisant, et il m'tait impossible d'y
aller personnellement. Juste avant la reprsentation de mon opra,
Verjbilovitch se rendait  Francfort pour y donner quelques concerts. Je
le priai de faire une visite  la direction de l'Opra de Francfort et
d'y donner verbalement, de ma part, quelques indications relatives  la
mise en scne et de la couleur locale, afin qu'elles ne dtonnent pas
trop avec les usages de la vie ukranienne, compltement ignors des
Allemands. Verjbilovitch, qui accepta trs aimablement cette mission, ne
fit absolument rien, et il ne se montra mme pas  la direction de
l'Opra. J'aurais d le prvoir et ne pas me fier  lui...

Le spectacle fut annonc, et mon Andr, l'apprenant, se rendit 
Francfort et assista  la premire reprsentation.

La partie musicale tait assez bien excute, par l'orchestre surtout;
mais ce qui se passait sur la scne tait une indigne caricature. Par
exemple, le Bailli, le Scribe et le Distillateur, paraissant dans le
deuxime tableau du deuxime acte, se mirent  genoux et crirent d'une
faon tragique: Satan, Satan!

L'opra fut donn trois fois et bientt il fut oubli de tous. La
critique se montra condescendante, mais pas davantage.

Mes rapports avec l'Opra de Prague donnrent plus de rsultats. Durant
plusieurs annes de suite, y furent donns: la _Nuit de Mai_, la
_Fiance du tzar_ et _Snegourotchka_, tous avec un grand succs.

Invit  venir  Bruxelles pour y diriger un concert de musique russe au
thtre de la Monnaie, je m'y suis rendu en mars. Cette fois,  la tte
de l'entreprise tait un certain M. D'Aoust, riche et cultiv amateur de
musique. Joseph Dupont tait mort. On me fut trs hospitalier. D'Aoust
et sa famille furent attentifs et aimables; les rptitions furent en
nombre suffisant et les excutions excellentes, comme lors de mon
premier voyage. Le programme contenait _Sadko_, _Shhrazade_, la suite
de la _Raymonde_ de Glazounov, etc. _Sadko_ plut modrment;
_Shhrazade_, beaucoup. Vincent D'Indy assistait au concert, mais ne
vint pas me voir. En somme, mon voyage fut trs russi. Au retour, je me
suis avec zle  _Servilie_.

<tb>

Vsevolojsky fut remplac  la tte des thtres impriaux par le prince
S. M. Volokonsky. Le nouveau directeur se mit aussitt  monter _Sadko_
sur la scne du thtre Marie.

Les dcors furent excuts d'aprs les esquisses de A. Vasnetzov, et les
costumes d'aprs ses dessins. Les meilleurs artistes de la troupe y
chantrent. La Tzarine fut chante par Bolska; Sadko, par Yerchov.
Cependant, celui-ci, par suite d'intrigue ou de caprice, ne chanta pas 
la premire reprsentation et fut remplac par Davidov. Napravnik tudia
l'opra et le dirigea sans froncer les sourcils, mais, par la suite,
passa tout de mme mon opra  Flix Blumenfeld, devenu  cette poque
l'un des chefs d'orchestre du thtre Marie.

_Sadko_ fut donc reprsent enfin au thtre imprial, ce qu'on aurait
pu faire depuis longtemps et qui n'a pu tre ralis qu' la suite du
changement dans la direction thtrale. L'opra fut excut dans la
perfection. Il me fut si agrable d'entendre enfin ma musique joue par
un grand orchestre et aprs des tudes voulues! L' peu prs des scnes
prives avait commenc  me dcourager.

Aprs trois ou quatre reprsentations, Yerchov assuma le rle de Sadko
et le mit en relief. L'opra fut donn avec quelques coupures que
j'indiquai moi-mme, croyant qu'elles allongeaient trop la
reprsentation. Par la suite, je me suis aperu que mme ces coupures,
sauf quelques rares exceptions, n'taient pas ncessaires. Le pome
lgendaire de Nejata est, en effet, un peu long et monotone; mais en
raison des coupures qu'on y pratique, son excellente variation
orchestrale disparat. La scne sur le navire, un peu longue par
elle-mme, ne semble pas gagner  tre courte. Quant  la grande
coupure dans le finale de l'opra, elle est parfaitement prjudiciable.
Si Sadko se maintient sur la scne encore pendant quinze ou vingt ans,
il est bien probable que toutes ses coupures seront rtablies, comme
cela s'est produit avec les opras de Wagner, qu'on donnait jadis avec
coupures et aujourd'hui intgralement.

Encore avant la reprsentation de _Sadko_  l'Opra imprial, j'tais
all  Moscou pour assister aux reprsentations du _Tzar Saltan_ au
thtre Solodovnikov que la troupe de Mamontov exploitait en
association. Elle avait perdu son mcne, qui avait t emprisonn pour
les dettes qu'il avait faites dans une entreprise de construction de
chemin de fer d'Arkangel. Sa troupe forma une socit et donna des
reprsentations avec la mme composition qu'avant.

Le _Tzar Saltan_ fut trs bien mont, autant qu'on pouvait attendre
d'un thtre priv. Les dcors ont t peints par Vroubel et les
costumes faits d'aprs ses dessins. Tous les artistes formrent un
excellent ensemble, et l'opra fut donn pour la premire fois le 21
octobre, avec un grand succs.

<tb>

Plusieurs sujets d'opra s'taient prsents  mon esprit durant cette
saison. Sur ma prire et d'aprs mes indications, Tumnev crivit pour
moi un livret pour un opra intitul _Pan Voyevode_, dont l'action se
passe en Pologne du XVIe au XVIIe sicle, d'un caractre dramatique et
sans tendance politique. L'lment fantastique devait y tre peu
sensible, notamment sous forme de ncromancie et de sortilges. Des
danses polonaises devaient y entrer galement.

La pense d'crire un opra sur un sujet polonais me hantait depuis
longtemps. D'abord, quelques mlodies polonaises, que ma mre me
chantait dans mon enfance et que j'avais dj utilises lors de la
composition de la mazurka pour violon, continuaient  me poursuivre;
ensuite, je subissais indiscutablement l'influence de Chopin dans les
tournures mlodiques de ma musique, comme dans nombre de procds
harmoniques, fait que la perspicace critique ne s'est jamais avis
d'apercevoir. L'lment national polonais dans les oeuvres de Chopin a
toujours exerc sur moi une grande sduction; je tenais donc  payer mon
tribut d'admiration de cet aspect de la musique de Chopin, dans l'opra
au sujet polonais, et il me semblait que j'tais en mesure d'crire
quelque chose de rellement polonais.

Le livret du _Pan Voyevode_ me donna toute satisfaction. Tumenev avait
saisi parfaitement le caractre de moeurs polonaises, et le livret
lui-mme, sans prsenter quelque invention nouvelle, tait fertile en
moments musicaux.

Cependant, j'ai remis pour quelque temps la composition de _Pan
Voyevode_. J'examinais en mme temps avec Belsky d'autres sujets:
_Nausicaa_ et la _Lgende sur la cit invisible Kitej_. Une partie du
livret du premier tait dj crite par Belsky; toutefois, mon intention
s'arrta  un autre projet.

Un jour, je reus la visite de Petrovsky, collaborateur de Findeisen 
la _Gazette russe musicale_. C'tait un homme instruit, bon musicien,
excellent critique musical et un wagnrien impnitent. Il me prsenta
un livret de lui sur un sujet fantastique, en 4 courts tableaux, sous le
titre _Kastche l'Immortel_. Ce livret m'intressa. Cependant, je le
trouvais trop allong dans le dernier tableau, et ses vers peu
satisfaisants.

J'ai exprim mes rserves  Petrovsky; il me prsenta, quelque temps
aprs, une autre version, plus dtaille, mais qui me plut encore moins.
M'arrtant alors  la premire version, j'ai dcid de la modifier
moi-mme,  ma convenance. Il en rsulta que je n'avais rien de prcis
en vue, et je suis parti  la campagne sans projet arrt.




CHAPITRE XX

     Composition de la cantate-prlude _D'aprs Homre_ et de _Kastche
     l'Immortel_.--_Vera Scheloga_ et la _Pskovitaine_ au Grand Thtre
     Imprial de Moscou.--Composition du _Pan Voyevode_.--Nouvelle
     orchestration de la _Statue du Commandeur_.--_Servilie_ au Thtre
     Imprial Marie.--_Kastche l'Immortel_  l'Opra priv de
     Moscou.--Composition de la _Lgende sur la cit invisible de
     Kitej_.--_Scheloga_ et la _Pskovitaine_ au Thtre Imprial
     Marie.--La mort de Belaev et son testament.--_Boris Godounov_ au
     Thtre Imprial Marie.

(1901-1905)


Au dbut de l't, j'tais encore occup  l'orchestration du 2e acte de
_Servilie_, qui s'imprimait  mesure. Ayant achev _Servilie_, j'ai
crit une cantate-prlude en guise d'introduction  _Nausicaa_. Le
prlude orchestral dpeignait la mer dchane, emportant Odysse,
tandis que la cantate exprimait le chant des dryades, accueillant le
lever du soleil et la rose Eos. Cependant n'ayant pas dcid
dfinitivement du sort de _Nausicaa_, j'appelai en attendant ma
cantate-prlude: _D'aprs Homre_.

Rflchissant pendant ce temps au _Kastche l'Immortel_, je suis arriv
 la conclusion que les deux derniers tableaux pourraient facilement
tre runis en un seul. J'ai rsolu d'crire ce petit opra en trois
tableaux, sans interruption de la musique. Je me suis mis  rdiger le
livret avec le concours de ma fille Sonia, et nous avons compos de
nouveaux vers. J'avanai rapidement dans la composition de la musique,
et, vers la fin de l't, le premier tableau fut prt en partition, et
le 2e en esquisse. L'oeuvre prenait un caractre original, grce 
quelques nouveaux procds harmoniques que je n'avais pas encore
employs jusqu'ici. C'tait de fausses relations formes par la marche
des grandes tierces; des tons soutenus intrieurs et diffrentes
cadences fausses et interrompues, avec des retours sur les accords
dissonants, ainsi que nombre d'accords fuyants.

J'ai russi  placer sur un accord de septime diminu presque toute la
scne, assez prolonge, de la tempte de neige. La forme s'tablissait,
ininterrompue, mais la tonalit et le plan de la modulation ne furent
pas occasionnels, suivant mon habitude, d'ailleurs. Le systme du
leitmotiv tait appliqu en plein.  et l, dans les moments lyriques,
la forme prenait un caractre stable et un ordre priodique, sans
pleines cadences, toutefois. Le rle tait mlodieux, mais les
rcitatifs reposaient pour la plupart sur une base instrumentale,
contrairement  ce qui avait eu lieu dans _Mozart et Saliri_.
L'orchestre tait d'une composition ordinaire, et le choeur dans les
coulisses seulement. L'esprit gnral de l'oeuvre tait morne,
dsespr, avec de rares claircies et, parfois, avec des lueurs
sinistres. Seuls l'arioso du tsarevitch, au 2e tableau, son duo avec la
tsarine, au 3e tableau, et la conclusion avaient un caractre serein,
ressortant en relief sur la tonalit sombre de l'ensemble.

A l'automne, je continuai  travailler au _Kastche l'Immortel_. J'ai
instrument son 2e tableau et, aprs une courte interruption, crit et
instrument le 3e. Bessel se mit aussitt  l'imprimer. Le prince
Volkonsky, qui avait mont la saison prcdente mon _Sadko_, fit
reprsenter, pendant la saison 1901-1902, la _Fiance du tzar_. Elle eut
un grand succs. Napravnik la dirigeait volontiers, puis passa le bton
de chef  Flix Blumenfeld. L'opra a t donn sans coupure.

L'Opra imprial de Moscou a reprsent, dans la mme saison, ma
_Pskovitaine_, prcde de _Vera Scheloga_. J'ai assist  la
rptition gnrale et  la premire reprsentation. L'excution fut
bonne et Chaliapine fut incomparable.

La _Pskovitaine_ fut donne en entier, avec la scne de la fort, et je
me suis convaincu que cette scne tait superflue. Le prologue fut peu
remarqu, bien que Salina fut parfaite dans Vera Scheloga.

Au printemps, je me suis mis dfinitivement  la composition du _Pan
Voyevode_.

Nous avons dcid, ma femme et moi, de passer l't de 1902 
l'tranger. Notre fils Andr passa  l'universit de Heidelberg pour le
semestre d't, afin d'y suivre le cours du vieux professeur Kuno
Fischer. C'est pourquoi nous avons choisi Heidelberg pour notre
rsidence principale. Nous y avons lou une villa, un piano, et je me
suis mis au _Pan Voyevode_.

J'ai eu un autre travail en vue. Tenaill depuis longtemps par l'ide
que l'orchestration de la _Statue du Commandeur_ faite dans ma jeunesse,
dans la priode de la _Nuit de Mai_, tait insuffisante, je rsolus
d'orchestrer  nouveau la belle oeuvre de Dargomyjsky. Ayant dj
orchestr, deux ou trois ans auparavant, le premier tableau, je me suis
attel au reste, en adoucissant par endroits les durets extrmes et
les absurdits harmoniques de l'original. Le travail avanait. Avanait
_Pan Voyevode_, avanait l'orchestration de la _Statue du Commandeur_,
avanait galement la correction des preuves de _Kastche l'Immortel_.

Aprs avoir pass deux mois dans le charmant Heidelberg, nous l'avons
quitt  la venue des vacances universitaires. Aprs un voyage en
Suisse, nous sommes rentrs chez nous par Munich, Dresde et Berlin. A
Dresde, nous avons pu entendre en entier la _Mort des Dieux_ de Wagner,
dont l'excution fut admirable.

Je suis rentr  Saint-Ptersbourg avec quantit d'esquisses pour le
_Pan Voyevode_, et je me suis remis aussitt  l'achvement du travail
et  l'orchestration de ce que j'ai dj crit.

<tb>

Le prince Volkonsky, ayant rsili ses fonctions de directeur des
thtres impriaux, il fut remplac dans ce poste par M.
Teliakovsky[32].

Suivant l'habitude, le rpertoire des thtres impriaux de la saison
est fix pendant le printemps, et on avait compris dans le programme de
la saison de 1902-1903 _Servilie_. A l'automne, on commena les
rptitions des chants, sous la direction de Flix Blumenfeld, Napravnik
tant malade. Blumenfeld conduisit les rptitions jusqu' celles de
l'orchestre. Apprciant son travail et connaissant son dsir de diriger
la reprsentation de ma _Servilie_ en toute indpendance, et non en
qualit d'intrimaire de Napravnik, je demandai  celui-ci, dj
rtabli, de laisser  Flix ce soin. Napravnik consentit de bonne grce.

En octobre, _Servilie_ fut reprsente dans les meilleures conditions.
Mme Kouza fut parfaite en Servilie; non moins bien furent Yerchov en
Valre, Srebriakov en Soran, de mme les autres. L'opra fut trs bien
rpt et les artistes chantrent avec une vidente bonne volont.
L'opra passa avec un succs d'estime  la premire reprsentation et,
naturellement, sans aucun succs aux jours d'abonnement. Donne encore
une fois, hors d'abonnement, elle ne runit pas une salle nombreuse et
elle fut retire du rpertoire sans l'avoir mrit. La direction des
thtres impriaux l'a quand mme retenue pour le rpertoire de Moscou,
avec les dcors et toute la mise en scne de Ptersbourg.

Durant la mme saison, le thtre Marie monta la _Mort des Dieux_. Tout
le cycle des Nibelungen fut ainsi reprsent. On donna galement
_Francesca_, le nouvel opra de Napravnik. Pendant ce temps, la Socit
des artistes moscovites reprsenta mon _Kastche_. On le donna en mme
temps que _Yolante_, et leur excution ne fut pas mauvaise pour un opra
priv. Je fus content du style soutenu de mon opra, et les parties de
chant apparurent comme suffisamment faciles pour les artistes; mais il
est peu probable que le public ait pu dmler exactement ses
impressions. Les couronnes et les rappels dont fut honor l'auteur ne
prjugent rien, surtout  Moscou, o on m'aime, je ne sais trop
pourquoi.

Tout en travaillant au _Pan Voyevode_, j'examinais avec Belsky le sujet
de la _Lgende sur la Cit invisible de Kitej_. Lorsque le plan fut
dfinitivement tabli, Belsky se mit au livret et l'acheva vers l't.
De mon ct, j'avais termin, depuis le printemps, le brouillon du
premier acte.

Aprs le mariage de ma fille Sonia, qui a pous V. P. Trotsky, nous
sommes partis pour la campagne. L, j'ai termin d'abord l'orchestration
du deuxime acte du _Pan Voyevode_, puis me suis mis au _Kitej_. A la
fin de l't, le premier et le deuxime tableau du quatrime acte furent
termins en brouillon. A mon retour  Ptersbourg, j'ai crit le premier
tableau du troisime acte, puis le deuxime de _Kitej_, et j'ai commenc
l'orchestration.

Cette saison fut marque pour moi par la reprsentation de la
_Pskovitaine_, accompagne de _Scheloga_, au thtre Marie. Chaliapine
fut merveilleux. Napravnik dirigea l'orchestre. L'opra fut reprsent
avec les coupures faites sur mes indications: la scne de la fort fut
supprime, tandis que la musique de la fort, de la chasse tsarienne et
de l'orage fut excute sous forme de tableau symphonique, avant le
troisime acte, et se termina par la chanson des jeunes filles en _sol
maj._, derrire le rideau baiss. Et ce fut fort bien.

Chaliapine eut un succs formidable; l'opra eut un succs moyen, en
tout cas, loin de celui qu'il avait eu au dbut.

Mon _Saltan_ fut donn par la troupe de l'opra russe au thtre du
Conservatoire. Mais je n'ai assist ni aux rptitions, ni aux
reprsentations, parce qu'on disait que le dirigeant occulte du
rpertoire y tait un critique musical d'un journal ptersbourgeois 
qui je ne voulais pas avoir affaire. On me dit que l'excution fut
excrable.

Pendant les ftes de Nol, Belaev, qui se sentait mal depuis assez
longtemps, consentit  se soumettre  une assez grave opration.
Celle-ci fut accomplie d'une faon satisfaisante, mais son coeur ne
put rsister et, deux jours aprs, il expira,  l'ge de soixante-sept
ans. On s'imagine quel coup cela fut pour tout le cercle dont il avait
t le centre!

Par son testament dtaill, aprs avoir assur l'existence de sa
famille, il laissa toute sa fortune aux oeuvres musicales. Chaque
institution eut sa part: les Concerts symphoniques russes, sa maison
d'dition, le fonds des droits de compositeur, le prix Glinka, fond par
lui, le concours de composition de musique de chambre et, enfin, une
somme permanente pour le secours aux musiciens ncessiteux. Pour
administrer tous ces capitaux et les oeuvres musicales fondes par
lui, il indiqua trois personnes: moi, Glazounov et Liadov, avec
l'obligation de choisir nos remplaants. Les capitaux laisss par lui
furent si importants qu'avec le seul revenu on pouvait assurer 
perptuit le fonctionnement de la maison d'dition, des concerts, des
concours, etc. Le revenu tait mme plus fort que les sommes que nous
avions  dpenser, de sorte que le capital augmente avec le temps. Il en
rsulte que grce  l'amour dsintress de Belaev pour l'art, une
institution sans prcdent tait forme, assurant  perptuit la
possibilit de publier et de faire excuter les oeuvres de la musique
russe. Mais rien n'est parfait en ce monde, et le testament lui-mme
contenait certaines erreurs qui rendirent cette institution vulnrable.
Je parlerai un jour de ces erreurs.

<tb>

Au mois d'octobre, ou de novembre, fut reprsent au thtre Marie,
_Boris Godounov_, dans ma rdaction et avec Chaliapine dans le principal
rle. Blumenfeld dirigea l'orchestre; l'opra fut donn sans coupure.
Aprs quelques reprsentations, la scne sous les Kroms fut supprime,
sans doute en raison des troubles politiques qui commenaient  clater
 cette poque.

Je fus au plus haut point content de mes rdaction et orchestration de
_Boris Godounov_, que j'ai entendu pour la premire fois avec
l'accompagnement d'un grand orchestre. Les fougueux admirateurs de
Moussorgsky montrrent quelque peu grise mine, exprimrent de vagues
regrets. Mais en donnant une nouvelle rdaction  Boris, je n'ai pas
supprim la version primitive. Si un jour on trouve que l'original est
suprieur  ma rdaction, on n'aura qu' reprsenter cette oeuvre dans
la partition de Moussorgsky.




CHAPITRE XXI

     Agitation parmi les lves du Conservatoire.--Reprsentation de
     _Kastche_  Saint-Ptersbourg.--Mon trait
     d'instrumentation.--_Pan Voyevode_  Moscou.--La mort de
     Arensky.--Reprise de _Snegourotchka_.--Les concerts.--Addition  la
     partition de _Boris Godounov_.--_Le Mariage_ de Moussorgsky.--L't
     de 1906.

(1905-1906)


Les tudes du Conservatoire avanaient plus ou moins rgulirement
jusqu'aux ftes de Nol. Toutefois,  la veille de ces ftes, une
certaine agitation commena  se manifester parmi les lves, chos de
celles qui avaient eu lieu parmi la jeunesse universitaire. Mais voici
que vnt la journe du 9/22 janvier, et l'agitation politique souleva
tout Saint-Ptersbourg. Les lves du Conservatoire y furent entrans 
leur tour. Des runions bruyantes eurent lieu dans les auditoires. Le
directeur Bernhard, poltron et manquant de tact, voulut s'y opposer. La
direction de la Socit Russe Musicale intervint. Plusieurs runions du
conseil artistique et de la direction de la Socit eurent lieu; je fus
choisi parmi les membres du comit devant chercher le terrain
d'apaisement des lves. On proposa d'abord plusieurs mesures: exclure
les meneurs, faire venir la police, fermer temporairement le
Conservatoire. Nous tions quelques-uns qui dfendirent les droits des
lves.

Je passais aux yeux de la partie conservatrice des professeurs et de la
direction presque comme le chef du mouvement rvolutionnaire parmi les
tudiants. J'ai publi, dans le journal _Rouss_, une lettre, dans
laquelle je reprochais  la direction son manque de perspicacit et
dmontrais la ncessit d'accorder l'autonomie au Conservatoire. A la
runion du conseil, Bernhard condamna les termes de ma lettre. On lui
opposa des raisons contraires; mais il leva la sance sans laisser
prendre de rsolution.

La plus grande partie des professeurs, dont j'tais, l'invita alors par
crit  se dmettre. Tout cela eut pour rsultat la fermeture du
Conservatoire, l'exclusion de plus d'une centaine d'lves, la dmission
de Bernhard et ma rvocation comme professeur au Conservatoire, mesure
prise par la direction principale de la Socit Musicale,  l'insu du
conseil artistique.

Ayant reu l'avis de ma rvocation, je l'ai annonce par une lettre
publique, dans la _Rouss_, et j'ai donn en mme temps ma dmission de
membre d'honneur de la section ptersbourgeoise de la Socit Musicale.
Il se passa alors une chose bien singulire. Des deux capitales, de tous
les points de la Russie, afflurent  mon nom des adresses collectives,
des lettres des diffrentes institutions et d'un grand nombre de
personnes, appartenant au monde musical, et o de chaudes sympathies
m'taient exprimes, ainsi que l'indignation contre la direction de la
Socit Russe Musicale. Des dlgations des diverses socits et
corporations vinrent me voir pour me faire les mmes dclarations. Les
journaux taient remplis d'articles traitant mon cas. Le comit de
direction tait fort malmen. Quelques-uns de ses membres, notamment
Persiani et Taneev donnrent leur dmission. Les lves du
Conservatoire organisrent une reprsentation de mon _Kastche_ et de
mes morceaux spars au thtre de Mme Kommissarjevsky. _Kastche_ fut
assez bien rpt, sous la direction de Glazounov. A la fin de l'opra,
on m'appela  plusieurs reprises sur la scne, on lut des adresses de
toutes sortes de corporations et on pronona des discours trs
violents. Un bruit indescriptible clatait aprs chaque lecture
d'adresse ou chaque discours. Finalement, la police ordonna de faire
descendre le rideau de fer et la manifestation se termina. La partie
concertrale ne put, par suite, avoir lieu.

Une pareille exagration de mes mrites et de mon soi-disant courage
civique ne saurait tre explique que par l'agitation qui s'est empare
de toute la socit russe et qui voulait, en s'adressant  moi, exprimer
hautement l'indignation accumule chez elle contre le rgime en gnral.
M'en rendant bien compte, je n'en ressentis aucune satisfaction
d'amour-propre. J'attendis seulement que cela finisse. Mais cela ne
finit pas de sitt, car cela dura encore deux mois entiers. Ma situation
n'tait pas tenable. La police donna l'ordre d'empcher toute excution
de mes oeuvres  Saint-Ptersbourg.

Certains satrapes de province donnrent les mmes ordres dans leur
ressort. En vertu de cette interdiction, le troisime concert
symphonique, dont le programme portait l'ouverture de la _Pskovitaine_,
n'eut pas lieu. Vers le commencement de l't, la force de cette
absurde interdiction faiblit peu  peu, et mes oeuvres apparurent en
grande quantit sur le programme des orchestres en plein air,
prcisment  cause de l'attention dont je fus l'objet. Seuls, les zls
gouverneurs de province continurent  considrer, pendant quelque temps
encore, mes oeuvres comme rvolutionnaires.

Les tudes du Conservatoire ne reprenaient point. Glazounov et Liadov
dmissionnrent. Quant  mes autres collgues, aprs quelques palabres
bruyants, ils restrent tous, sauf Verjbilovitch, celui-ci sans raison
explicable. Mme Essipov partit pour l'tranger, et Blumenfeld, qui
saisit ce prtexte qu'il cherchait depuis longtemps, quitta  son tour
le Conservatoire. Les professeurs, assembls en des runions prives
chez Sacha Glazounov, lurent celui-ci directeur du Conservatoire
autonome. Mais cette lection resta pour l'instant toute platonique.

Les vnements du printemps de 1905 qui eurent lieu au Conservatoire et
toute l'histoire me concernant sont dcrits ici fort brivement; mais
les matriaux s'y rapportant: articles, lettres, avis officiels
m'annonant ma rvocation, etc., sont conservs par moi en ordre
parfait. Quiconque s'y intresse pourrait utiliser ces matriaux; quant
 moi, je n'ai aucune envie de dcrire en dtail ce long intermde dans
ma vie musicale.

Nous avons pass l't de 1905 de nouveau  Vetchascha. Mon fils Andr,
souffrant de rhumatismes, partit avec sa mre pour une cure  l'tranger
et revint  Vetchascha vers la fin de l't seulement.

Fort troubl par les vnements du Conservatoire, je fus longtemps avant
de me remettre au travail. Aprs divers essais d'une tude contenant
l'examen de ma _Snegourotchka_, je me suis mis enfin  la ralisation
d'une ide, dj ancienne, d'crire un trait d'orchestration, en
l'appuyant sur des exemples pris exclusivement dans mes oeuvres. Ce
travail dura pendant tout l't. De plus, j'ai eu  rcrire au net et 
parachever la partition de _Kitej_ en vue de sa publication. L'dition
en fut cette fois assure par la firme de Belaev.

A mon retour  Saint-Ptersbourg, tout mon temps fut pris par le choix
des exemples pour mon trait d'orchestration et l'laboration de la
forme du trait mme. Le Conservatoire demeurait toujours ferm. Les
lves venaient prendre leurs leons chez moi.

Au dbut de l'automne, je fus appel  Moscou pour la reprsentation de
_Pan Voyevode_ au Grand Thtre Imprial. C'est le talentueux
Rakhmaninov qui dirigea l'orchestre. La musique avait t trs bien
tudie, mais quelques-uns des chanteurs furent un peu faibles.
L'orchestre et le choeur furent excellents.

Je me suis rendu compte avec satisfaction que mes conceptions musicales
se ralisaient parfaitement dans la pratique, tant dans la partie vocale
que dans la partie orchestrale. La musique, qui donnait dj une
impression satisfaisante sur la scne d'un opra priv, gagnait
normment dans l'excution d'un grand orchestre. Les voix rsonnaient
d'une faon parfaite. Et toute l'orchestration tait aussi bonne. Le
commencement de l'opra, le nocturne, la scne d'envotement, la
mazurka, la cracovienne, la polonaise pianissimo, pendant la scne de
Jadviga avec le pan Dzuba, ne laissaient rien  dsirer. Le chant sur le
cygne mourant, qui a beaucoup plu  Saint-Ptersbourg, parut ici plus
ple, chant par Polozova, et l'air du Voyevode fut excut par Ptrov
sans relief.

Le temps ne fut pas moins troubl  Moscou pendant les reprsentations
de _Pan Voyevode_. Une grve clata dans les imprimeries quelques jours
avant la premire reprsentation; sauf les affiches du thtre, aucune
annonce ne put paratre dans les journaux, et la premire soire, la
salle fut loin d'tre comble.

L'opra eut un succs d'estime; cependant, la frquence des grves,
l'agitation politique, et enfin, la rvolte de dcembre qui eut lieu 
Moscou, eurent pour rsultat de faire disparatre mon oeuvre du
rpertoire de l'Opra, aprs quelques reprsentations.

Teliakovsky n'avait assist qu' la premire reprsentation. Ayant
appris par Rakhmaninov que j'ai achev ma _Lgende sur le Kitej_, il
m'exprima le dsir de le monter  Ptersbourg durant la saison
prochaine. Je lui ai rpondu que j'ai pris la rsolution de ne plus
prsenter jamais mes opras  la direction: qu'elle choisisse elle-mme
parmi mes oeuvres dites; mais puisque le directeur s'intressait 
mon _Kitej_, je lui en adresserai un exemplaire ds l'impression de
l'opra, avec une ddicace; quant  le monter ou  ne pas le monter,
c'tait  lui de dcider; s'il le fait, j'en serais trs heureux; sinon,
je ne lui adresserai aucun reproche.

Aprs avoir entendu mon _Sadko_ au thtre Solodovnikov, dans une
dtestable excution, je revins  Saint-Ptersbourg.

Pendant cet automne, la mort emporta Arensky. Aprs la fin de ses tudes
au Conservatoire de Saint-Ptersbourg, mon ancien lve devint
professeur au Conservatoire de Moscou et vcut plusieurs annes dans la
vieille capitale. D'aprs tous les tmoignages, sa vie s'tait coule
d'une faon dsordonne, dans les buveries et les jeux de cartes, ce qui
pourtant n'entrava pas sa fcondit de compositeur. A un moment donn,
il eut mme une crise de folie qui passa, toutefois, sans laisser de
trace. Ayant abandonn le professorat au Conservatoire de Moscou, il
alla habiter Saint-Ptersbourg et fut pendant quelque temps le
successeur de Balakirev  la tte de la chapelle de la Cour. Dans cette
fonction, il continua de mme  mener sa vie dsordonne, quoique  un
degr moindre. Il quitta galement la chapelle de la Cour et prit la
direction du choeur du comte Scheremetiev. Ds lors sa situation
devint bien plus enviable. Ayant le titre d'un fonctionnaire pour
mission spciale au ministre de la Cour, Arensky recevait 6.000 roubles
de traitement, tout en jouissant de loisir pour s'occuper de ses
oeuvres. Aussi composait-il beaucoup; mais en mme temps, ses orgies
et le jeu reprirent de plus belle et minrent sa sant. Finalement, il
contracta la tuberculose. Parti dj trs bas pour Nice, il revint
mourir en Finlande.

Depuis qu'il vint habiter Saint-Ptersbourg, Arensky entretenait des
relations amicales avec le cercle Belaev; mais en tant que compositeur,
il se tenait  l'cart, rappelant sous ce rapport Tchakovsky. Quant 
ses tendances musicales, il se rapprochait le plus de celles d'Antoine
Rubinstein, sans en avoir au mme degr la force cratrice, bien qu'au
point de vue instrumental, il le dpassait, parce que enfant de son
temps. Dans sa jeunesse, Arensky ne fut pas sans subir mon influence et,
plus tard, celle de Tchakovsky. Mais son souvenir ne lui survivra pas
longtemps.

<tb>

La grande grve clata  ce moment. Arriva la journe du 30 octobre,
avec les manifestations populaires du lendemain[33]. Pendant quelque
temps, une libert complte de la presse rgna; puis elle fut de nouveau
abolie et les rpressions leur succdrent. Aussi, n'avais-je point
l'tat d'esprit ncessaire pour continuer mon travail de rdaction du
trait d'orchestration.

Cependant, au milieu de ce trouble, un rglement temporaire fut
promulgu, par lequel une certaine autonomie tait accorde au
Conservatoire. Le Conseil artistique acqurait le droit de nommer les
professeurs en dehors de la comptence de la direction, et choisir dans
son sein le directeur du Conservatoire pour un temps dfini. En vertu de
ces nouveaux principes, le Conseil m'invita, ainsi que les autres
professeurs qui ont quitt le Conservatoire  cause de moi,  reprendre
nos fonctions. Le Conseil reconstitu, lut, ds sa premire sance,
Glazounov comme directeur du Conservatoire. Les lves exclus furent
radmis. Mais il fut impossible de recommencer les tudes, car la
runion des lves dcida de ne pas les reprendre tant que ne seront
pas reprises les tudes dans les autres tablissements de
l'enseignement suprieur. Il fut donc dcid de procder seulement aux
examens au mois de mai.

Je continuais  enseigner  mes lves chez moi. Pendant ce temps, les
runions du Conseil artistique taient orageuses  l'extrme. Certains
de ses membres prconisaient la continuation des cours, dnigrant les
lves de toutes les faons et se querellant avec Glazounov, qui tenait
 respecter la dcision des lves; d'autres membres, d'abord partisans
du nouveau directeur, lui tournrent le dos, sous l'influence de la
raction qui s'tait produite dans une partie de la socit russe. La
situation de Glazounov, ador par les lves, tait difficile. La partie
conservatrice du Conseil lui faisait une opposition acharne  toutes
les sances. Pendant l'une d'elles, je perdis patience et quittai la
salle, dclarant que je ne saurais plus rester au Conservatoire. On
courut aprs moi et on essaya de me calmer. J'crivis au Conseil une
lettre d'explication o j'avouai que je n'aurais pas d m'emporter, mais
je donnai le motif de mon indignation.

J'ai dcid de rester encore au Conservatoire jusqu' l't et de
l'abandonner  l'automne, parce que la direction ptersbourgeoise de la
Socit Musicale, qui s'tait d'abord efface, reprit de l'assurance et
entrava toutes les initiatives de Glazounov au point de vue pcunier. Je
dis  Glazounov mon intention de m'en aller et cherchai  le persuader
de faire de mme. Il fut au dsespoir et vit dans mon abandon du
Conservatoire le prlude d'une nouvelle difficult, mais refusa de
dmissionner lui-mme, esprant tre encore utile  l'tablissement.

Vint le mois de mai et l'poque des examens. Glazounov les conduisit
avec nergie. Les esprits des tudiants se calmrent pendant les
examens, et l'anne scolaire se termina sans incidents. Par affection
pour mon cher Sacha et aussi pour nombre de mes lves, je rsolus de ne
pas dmissionner pour l'instant, car les intentions de Glazounov taient
les meilleures, et il m'tait pnible de dranger ses projets.

<tb>

Pendant la deuxime moiti de la saison, _Snegourotchka_ fut reprise au
thtre Marie, et donne onze fois, sous la direction de Blumenfeld.
Malgr le temps de trouble, les recettes furent trs bonnes. _La Fiance
du Tzar_, donne au commencement de l'automne, ne fut pas reprise, et
au printemps recommencrent les rptitions de la _Lgende sur la cit
invisible de Kitej_, sur la propre initiative de Teliakovsky, qui avait
reu de moi un exemplaire de la partition.

Au printemps, j'ai repris mon travail de rdaction des oeuvres de
Moussorgsky. Les reproches que j'ai entendus me faire  maintes reprises
pour avoir supprim quelques pages de _Boris Godounov_, finirent par
m'inciter de revenir  cette oeuvre et de procder  la rdaction et 
l'orchestration de ces pages supprimes et de les publier sous forme de
supplment  la partition. J'ai orchestr ainsi le rcit de Pimen
concernant les tzars Ivan et Fodor, le rcit sur le pope, l'horloge au
coucou, la scne de l'Imposteur avec Rangoni  la fontaine, et le
monologue de l'Imposteur, aprs la polonaise.

Le tour vint galement du fameux _Mariage_[34]. D'un commun accord avec
Stassov, qui cachait jusqu'alors,  la Bibliothque Impriale, le
manuscrit de l'opra  tous les regards indiscrets, cette oeuvre fut
excute un soir chez moi par Sigismond Blumenfeld, ma fille Sonia, le
tnor Sandoulenko et le jeune Stravinsky. Ma femme accompagnait. Mise
ainsi au jour, cette oeuvre frappa tout le monde par son esprit autant
que par son manque de musicalit prconue. Aprs rflexion, je me suis
dcid, au grand plaisir de Stassov, de faire diter cet opra par
Bessel, en le rvisant et en le corrigeant pralablement, avec la pense
de l'orchestrer un jour pour sa reprsentation sur la scne[35].

<tb>

J'ai dj fait allusion  la ncessit pour mon fils Andr d'aller
complter sa cure  l'tranger. Il partit au dbut de mai avec sa mre.
Mon fils Volodia devint libre aussi aprs les derniers examens de
l'Universit, o il terminait ses tudes cette anne. Il fut donc
convenu que nous passerions tous l't  l'tranger.

Je suis parti avec Volodia et ma fille Nadia, au dbut de juin, en
passant par Vienne, pour me rendre  Riva, sur le lac de Garde. Ma femme
et Andr devaient venir nous rejoindre. Nous passmes dans la charmante
Riva prs de cinq semaines. Je m'occupais de l'orchestration de mes
romances: le _Songe d'une nuit d't_ et _Antchar_. J'ai orchestr
galement trois romances de Moussorgsky, dvelopp ma trop courte
_Doubinouschka_[36] et _Kastche_, qui ne me satisfaisait point, en y
ajoutant un choeur dans les coulisses.

En revanche, le mystre _Terre et Ciel_ avanait difficilement, de mme
que _Stegnka Razine_. Aussi, la pense d'arrter ma carrire de
compositeur, qui me poursuivait depuis l'achvement de _Kitej_,
continua-t-elle  me poursuivre ici encore.

Les nouvelles de Russie me maintenaient dans un tat d'inquitude, mais
je rsolus de ne pas abandonner le Conservatoire, si les circonstances
ne me l'imposaient point, d'autant plus que les lettres de Glazounov,
qui s'tait mis  la partition de sa huitime symphonie, m'apportaient
quelque consolation. J'ai rsolu de ne pas l'abandonner; quant  mes
compositions, l'avenir en dcidera. En tout cas, je tcherai d'viter de
me mettre dans la situation d'un chanteur qui a perdu sa voix. On verra
bien...

Aprs avoir pass cinq semaines tranquilles  Riva, nous avons accompli
un voyage  travers l'Italie et sommes revenus  Riva pour quinze jours
encore. Demain nous quittons ce charmant endroit et partons, par Munich
et Vienne, pour la Russie.

Le rcit de ma vie musicale est conduit jusqu' sa fin. Il est
dsordonn, il n'est pas galement dtaill partout, il est crit en
mauvais style, il est souvent assez sec; en revanche, il ne contient
_que la vrit_, et c'est l son intrt.

A mon arrive  Saint-Ptersbourg, se ralisera peut-tre ma trs
ancienne ide d'crire un journal intime. Mais qui sait si j'aurai
longtemps  l'crire?...

    Riva sul lago di Garda, 22 aot (vieux style) 1906.




TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION DE E. HALPRINE-KAMINSKY

CHAPITRE I.--Balakirev et son groupe.--Csar Cui,
Moussorgsky, Borodine.--Mon entre dans ce groupe                       I

CHAPITRE II.--Borodine et Moussorgsky.--Excution
de ma premire oeuvre                                               25

CHAPITRE III.--L'amiti de Moussorgsky.--_Sadko._--Tchakovsky        33

CHAPITRE IV.--Berlioz  Saint-Ptersbourg.--Ses concerts
et l'indiffrence qu'il montra pour la musique russe.--_Boris
Godounov._--Le _Lohengrin_ de Wagner                                  36

CHAPITRE V.--Ma nomination comme professeur au Conservatoire          41

CHAPITRE VI.--La _Pskovitaine_ et la Censure.--La premire
reprsentation de la _Pskovitaine_                                    47

CHAPITRE VII.--Moussorgsky.--La chute de ses facults.--Analyse
de ses oeuvres                                                      56

CHAPITRE VIII.--Rdaction des partitions de Glinka.--Deuxime
version de la _Pskovitaine_.--Comparaison
des deux versions                                                     62

CHAPITRE IX.--Borodine: chimiste, professeur et musicien.--La
_Nuit de Mai_.--Analyse musicale.--Sa
tendance paenne.--Le _Prince Igor_ de Borodine                       70

CHAPITRE X.--La reprsentation de la _Nuit de Mai_.--Les
concerts de l'cole musicale Gratuite.--Moussorgsky
pianiste.--_Snegourotchka._--Glazounov                                85

CHAPITRE XI.--La composition de _Snegourotchka_.--La
fin du _Conte_.--L'analyse de _Snegourotchka_                        102

CHAPITRE XII.--La mort de Moussorgsky.--J'abandonne la
direction de l'cole musicale Gratuite.--Les reprsentations
de _Snegourotchka_.--L'accueil que lui fait la critique.--Balakirev
reprend la direction de l'cole Gratuite.--La
premire oeuvre de Glazounov.--Mon arrangement
de _Khovanstchina_ et des autres oeuvres de Moussorgsky            119

CHAPITRE XIII.--Les Concerts Russes Symphoniques.--La
mort de Borodine.--Le cercle de Balakirev et
le cercle de Belaev.-- L'orchestration du _Prince
Igor_.--Le _Capriccio Espagnol_.--_Shhrazade_ et
l'_Ouverture dominicale_                                             137

CHAPITRE XIV.--La reprsentation de l'_Anneau des
Nibelungen_.--Voyage  Paris.--Mon opra-ballet
_Mlada_.--Voyage  Bruxelles.--Le 25e anniversaire
de ma vie musicale.--La reprsentation du _Prince
Igor_                                                                155

CHAPITRE XV.--Occupations esthtiques et philosophiques.--Reprsentation
de _Mlada_                                                           170

CHAPITRE XVI.--La mort de Tchakovsky.--La mort de
Rubinstein.--La censure et la _Nuit de Nol_.--_Sadko_               178

CHAPITRE XVII.--La reprsentation de la _Nuit de Nol_.--Rdaction
de _Boris Godounov_.--Glazounov.--Comparaison
entre mes opras _Mlada_, la _Nuit de Nol_
et _Sadko_.--Composition de romances                                 191

CHAPITRE XVIII.--_Sadko_ au thtre Mamontov de Moscou.--_Vera
Scheloga_ et la _Fiance du tsar_.--_Snegourotchka_
 l'Opra Imprial de Saint-Ptersbourg.--Les
nouveaux compositeurs moscovites.--_Le tsar
Saltan_                                                              206

CHAPITRE XIX.--_Servilie._--La _Nuit de Mai_  Francfort.--_Sadko_
 l'Opra Imprial.--La reprsentation du
_Tsar Sultan_  Moscou.--Divers projets d'opras                     222

CHAPITRE XX.--Composition de la cantate-prlude _D'aprs
Homre_ et de _Kastche l'Immortel_.--_Vera Scheloga_
et la _Pskovitaine_ au Grand Thtre Imprial de Moscou.--Composition
du _Pan Voyevode_.--Nouvelle
orchestration de la _Statue du Commandeur_.--_Servilie_
au Thtre Imprial Marie.--_Kastche l'Immortel_ 
l'Opra priv de Moscou.--Composition de la _Lgende
sur la Cit invisible de Kitej_.--_Scheloga_ et la _Pskovitaine_
au Thtre Imprial Marie.--La mort de Belaev
et son testament.--_Boris Godounov_ au Thtre Imprial
Marie                                                                232

CHAPITRE XXI.--Agitation parmi les lves du Conservatoire.--Reprsentation
de _Kastche_  Saint-Ptersbourg.--Mon
trait d'instrumentation.--_Pan Voyevode_
 Moscou.--La mort de Arensky.--Reprise de
_Snegourotchka_.--Les concerts.--Additions  la partition
de _Boris Godounov_.--_Le Mariage_ de Moussorgsky.--L't
de 1906                                                              243


VREUX, IMPRIMERIE CH. HRISSEY


NOTES:

[1] Lettre cite par le critique musical V. Baskine dans son tude sur
Rimsky-Korsakov (Supplment littraire de la _Niva_, juin 1909).

[2] Matre de piano de Rimsky-Korsakov et qui l'avait mis en contact
avec Balakirev (_Note du trad._).

[3] Clbre critique d'art qui, avec Csar Cui, s'tait fait, dans la
presse, le puissant dfenseur de la Nouvelle cole. (_Note du trad._).

[4] _Rousslan et Ludmila_, opra de Glinka. (_Note du traducteur._)

[5] L'auteur de l'hymne russe. (_Note du trad._).

[6] Sur lequel le jeune marin avait fait son voyage de circumnavigation
(_Note du trad._).

[7] L'auteur parle ensuite de l'excution de sa premire oeuvre aux
concerts de l'cole Gratuite de Musique (_Note du trad._)

[8] L'Assemble populaire de l'ancienne rpublique de Pskov. (_Note du
traducteur._)

[9] Le censeur. (_Note du trad._)

[10] Le grand-duc Constantin Nicolaevitch, frre d'Alexandre II, alors
grand amiral de la flotte russe. (_Note du traducteur._)

[11] Le chef d'orchestre influent du thtre imprial Marie et auteur,
lui-mme, de compositions musicales. (_Note du trad._)

[12] La soeur de la future Mme Rimsky-Korsakov (_Note du trad._)

[13] Le 21 janvier 1874, fut reprsent au Thtre Marie, l'opra de
Moussorgsky: _Boris Godounov_. Le succs fut grand. Nous triomphions,
dit Rimsky-Korsakov en faisant allusion au groupe des cinq. (_Note du
trad._)

[14] Contes de Gogol. (_Note du trad._)

[15] Clbre critique musical.

[16] Le prlude fut par la suite mis au point par A.-K. Liadov. (_Note
de l'auteur._)

[17] En 1876, Rimsky-Korsakov avait t charg de reviser et de rdiger,
pour une nouvelle dition, les ditions prcdentes, fort dfectueuses,
des partitions de Glinka. (_Note du trad._)

[18] D'aprs lequel Rimsky-Korsakov a crit son livret de la
_Pskovitaine_. (_Note du trad._).

[19] Violon  trois cordes avec archet. (_Note du trad._)

[20] L'auteur de la nouvelle _La Nuit de Mai_, d'o le compositeur a
tir le livret de l'opra (_Note du trad._).

[21] Considr en Russie comme le plus grand dramaturge russe. (_Note du
trad._).

[22] Deux familles bien connues, dont plusieurs membres se sont
distingus dans divers arts. (_Note du trad._).

[23] Critique musical bien connu du journal _Novoe Vremia_. (_Note du
trad._)

[24] Le terme chapelle,--en russe capella, tirant son origine de
l'italien,--comprend le choeur et l'orchestre.

[25] B-la-F (si-bm.-la-fa), ces trois notes forment le nom Belaev
(_Note de Adam de Wienawski_).

[26] Critique musical fameux (_Note du traducteur_).

[27] Clbre pote russe. (_Note du traducteur._)

[28] Ancienne coutume de chanter  Nol ou au Nouvel An pour souhaiter
la bonne fte devant les portes ou les fentres des habitants. (_Note du
traducteur._)

[29] Cet intermezzo s'est conserv dans les papiers de Rimsky-Korsakov,
sous forme de partition et de transposition  4 mains. (_Note de Mme
Rimsky-Korsakov._)

[30] Riche ngociant de Moscou qui patronnait volontiers diverses
entreprises d'art. (_Note du traducteur._)

[31] Critique musical de Moscou. (_Note du traducteur._)

[32] Prcdemment directeur des thtres impriaux de Moscou. Il est
encore aujourd'hui  la tte de l'intendance gnrale des thtres
impriaux, comprenant ceux de Moscou et de Saint-Ptersbourg. (_Note du
traducteur._)

[33] Il s'agissait, on se souvient, de la grve gnrale des ouvriers au
nombre de 5 millions, qui arrta toute la vie du pays et dura dix-sept
jours. Elle provoqua la publication du manifeste imprial du 30 octobre,
qui est comme la charte du nouveau rgime. Le 31 octobre eurent lieu des
manifestations violentes en sens inverses, les unes pour acclamer les
liberts annonces, les autres, celles des partisans de l'ancien rgime,
pour attaquer les intellectuels (_Note du Traducteur_).

[34] Opra inachev de Moussorgsky sur les paroles de la comdie de
Gogol. (_Note du Traducteur._)

[35] Les premires douze pages de la partition, crites au net, ont t
retrouves dans les papiers de Rimsky-Korsakov. (_Note de Mme
Rimsky-Korsakov._)

[36] Sans doute sur le motif du chant des haleurs de la Volga. (_Note du
traducteur._)






End of Project Gutenberg's Ma vie musicale, by Nikolai Rimsky-Korsakov

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MA VIE MUSICALE ***

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