Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3650, 8 Fvrier 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3650, 8 Fvrier 1913

Author: Various

Release Date: September 28, 2011 [EBook #37555]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3650, 8 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3650, 8 Fvrier 1913

Avec ce numro L'ILLUSTRATION THTRALE
CONTENANT
LA FEMME SEULE


LA REVUE COMIQUE, par Henriot.


Ce numro se compose de VINGT PAGES au lieu de seize et contient deux
supplments:

1 _L'Illustration Thtrale_ avec le texte complet de LA FEMME SEULE,
de M. Brieux;

2 Le 3e fascicule des SOUVENIRS D'ALGRIE (Rcits de chasse et de
guerre), du gnral Bruneau.

L'ILLUSTRATION

_Prix de ce Numro: Un Franc._
SAMEDI 8 FVRIER 1913
_71e Anne.--N 3650._



SERVIR

Considrez ce visage... Il respire l'nergie, la douleur, l'amertume...
Les yeux o brille un feu sombre disent la volont tendue, l'ide fixe,
l'obsession. Sous le front labour de rides hautaines, il y a de
l'orgueil, du rve,--de la chimre, peut-tre. Le nez est imprieux, la
bouche fine sous la moustache grise. Un pli de souffrance a creus les
joues. Et tout cela dcle l'autorit, la force, la distinction native,
la race. Cet homme, assurment, est un chef... Quels revers a-t-il
subis? Fut-il coupable ou seulement malheureux?... Sans doute, de
magnifiques espoirs exaltaient son coeur de soldat: lutter pour la cause
sainte jusqu' la victoire,--ou jusqu' la mort; se battre en plein
jour, face  l'ennemi; donner, recevoir des coups retentissants et
loyaux... Et voici que la plus injuste des catastrophes a rduit 
l'impuissance, immobilis, foudroy ce hros. Il se sent inutile. Il
pleure. Mais sa foi subsiste. Prt  toutes les immolations, sa grande
me subitement raffermie, il se courbe, il ramasse  terre les tronons
de l'pe, et se redresse. Le bonheur a fui. L'honneur et la fiert sont
intacts... Dans quelques heures, ces choses mouvantes seront dites sur
la scne franaise, ces sentiments exprims par le puissant interprte
du grand crivain Henri Lavedan, par Lucien Guitry, le colonel Eulin de
Servir.



LA PETITE ILLUSTRATION

TRENTE-DEUX PAGES DE THTRE OU DE ROMAN CHAQUE SEMAINE

L'Illustration _a prpar et va raliser  partir du 1er mars 1913 une
nouvelle amlioration qui sera, nous n'en doutons pas, apprcie de ses
lecteurs._

_Auprs des brochures de_ L'Illustration Thtrale, _contenant 32 ou 40
pages de texte, quelquefois davantage, les minces fascicules consacrs
au roman faisaient, depuis quelques annes, assez mdiocre figure. Ils
paraissaient insuffisants surtout pendant les mois d't, alors que les
thtres restent ferms et que_ L'Illustration Thtrale, _faute
d'aliment, doit cesser de paratre_.

_D'autre part, ainsi fragments en douze ou quatorze fascicules, coups
toutes les huit pages selon les seules ncessits typographiques, au
milieu d'un rcit, d'une description ou d'un dialogue, les romans les
plus attrayants laissaient l'intrt en suspens, perdaient leur
quilibre, et la curiosit du lecteur tait trop souvent dtourne et
due, pendant les trois mois que durait la publication._

_Pour remdier  ce double inconvnient, la solution tait tout
indique:_

_Dans chacun des numros de l'anne, aussi bien en t qu'en hiver,
donner aux abonns et aux acheteurs de_ L'Illustration, _outre leur
journal, un supplment qui comprt toujours 32 ou 40 pages de texte,
soit thtre, soit roman, sous la signature des auteurs les plus
apprcis, ceux qui sont applaudis sur les scnes parisiennes et ceux
dont les livres atteignent un tirage considrable. Publier par
consquent les romans, non plus en fragments trop courts, en tranches
immuables de 8 pages, mais par larges parties, selon les intentions de
l'auteur, avec des divisions logiques, telles que chaque partie contnt
suffisamment d'intrt propre._

_Nous avons donc t amens  crer en quelque sorte une nouvelle
publication, englobant et compltant_ L'Illustration Thtrale.

_Ce sera_ LA PETITE ILLUSTRATION.

La Petite Illustration--Roman, Thtre--_paratra toutes les semaines
(sauf pendant celle qui est rserve au Numro de Nol) et aura par
consquent 51 numros par an. Trente fois environ, ce sera l'actuelle_
Illustration Thtrale _sous un autre titre. Et, dans les vingt autres
numros, elle contiendra des romans, diviss, selon le plan des auteurs,
en trois ou quatre parties (cinq pour les oeuvres exceptionnellement
considrables)._

_Au lieu de quatre romans dans l'anne, nous comptons ainsi, sans
diminuer le nombre des pices de thtre, en publier six, sous un aspect
infiniment plus favorable  la lecture et plus conforme aux intentions
des crivains._

NOS PROCHAINS ROMANS

_Les plus grands romanciers contemporains, quand ils ont t mis au
courant de notre projet, nous ont immdiatement assur leur concours._

_Dans le premier numro de mars, comme nous l'avons dj annonc,
commencera la publication des_ Anges Gardiens, _par Marcel Prvost, de
l'Acadmie franaise, qui n'avait publi aucun roman important depuis_
Pierre et Thrse, _il y a quatre ans_. Les Anges Gardiens _sont la
premire oeuvre d'une srie intitule_ Ce temps-ci _et qui en comprendra
deux autres:_ Lodore _et_ les Don-Juanes, _rserves galement _ La
Petite Illustration.

_Aprs le roman de Marcel Prvost, nous publierons successivement:_

_De Paul Bourget, de l'Acadmie franaise:_ le Dmon de midi;
_De Michel Provins:_ Un Roman de thtre;
_De Gaston Rageot:_ la Voix qui s'est tue;
_D'Alfred Capus:_ Scnes de la vie difficile;
_D'Henry Bordeaux:_ Coeurs incertains;
_De Victor Margueritte:_ l'migrant;
_et des oeuvres de Marcelle Tinayre, Myriam Harry, Gaston Chrau, Gaston
Leroux, etc._

_Pendant l't,_ La Petite Illustration-roman _paratra chaque semaine,
et une des oeuvres que nous venons d'numrer pourra tre offerte tout
entire  nos lecteurs en un mois. Pendant certains mois d'hiver,_ La
Petite Illustration-thtre _aura une publication ininterrompue. Pendant
les priodes intermdiaires, roman et thtre alterneront._

LE NOUVEAU PRIX

_Comme consquence, le prix de tous les numros de_ L'Illustration,
_avec celui de_ La Petite Illustration _(thtre ou roman) dont ils
seront accompagns, sera port de 0 fr. 75  1 franc--soit une
augmentation de 1/3--comme l'tait dj celui des numros contenant_
L'Illustration Thtrale.

_Si nous augmentions dans la mme proportion le tarif de l'abonnement,
il serait port de 36 francs  48 francs pour la France, de 48 francs 
64 francs pour l'tranger._

_Mais_ L'Illustration _a toujours voulu accorder les conditions les plus
favorables  ses lecteurs les plus rguliers et les plus fidles: ses
abonns._

_L'augmentation que nous leur demanderons sera non pas de 1/3, mais de
1/9 seulement, le tarif nouveau que nous avons adopt tant de 40 francs
au lieu de 36 francs pour la France et ses colonies, de 52 francs au
lieu de 48 francs pour les pays trangers (1)._

[(1) _Les changements d'adresse_, pour lesquels nous demandions jusqu'
prsent 0 fr. 50, afin de couvrir les frais qu'ils entranent, seront
dsormais _gratuits_, mme pour les abonns ayant souscrit avant le 1er
mars,  l'ancien tarif, et  qui le nouveau prix ne sera applicable que
lorsqu'ils renouvelleront leur abonnement.]

LES PROGRS DE L'ILLUSTRATION

_Il nous est bien permis, au moment o nous allons leur demander ce
lger concours, de rappeler aux abonns de_ L'Illustration _tout ce
qu'ils ont reu depuis vingt ans sans aucune augmentation de prix._

_Le numro type comptait, en principe, uniformment 16 pages de gravures
et de texte, ce qui donnait,  la fin de l'anne, un total de 832
pages._

_Or, en 1912, douze numros seulement n'ont eu que 16 pages. Les
quarante autres ont compt 18, 20, 22, 24 (ce chiffre s'applique  vingt
numros), 28, 36 et 58 pages, formant un total de 1.158 pages, soit un
surcrot de plus de 320 pages, quivalant  20 numros ordinaires de
plus dans l'anne._

_Faut-il parler du contenu de ces numros, maintenant imprims
entirement sur papier couch; des nombreuses reproductions en couleurs
ou en taille-douce, dans le texte ou remmarges; des courriers d'Henri
Lavedan; de sries d'articles comme ceux de Pierre Loti sur Angkor, de
Georges Clemenceau sur l'Amrique du Sud, de Louis Bart hou sur le Soudan
gyptien; de correspondances illustres comme celles de Gustave Babin
(Maroc), de Georges Rmond (Tripolitaine), de L. Sabattier (Pkin),
d'Alain de Penennrun (campagne des Bulgares en Thrace), etc.? Et est-il
besoin d'voquer le succs littraire, artistique et typographique
qu'ont obtenu les derniers numros du Salon et surtout de Nol?_

_Enfin, tout en transformant ainsi_ L'Illustration _proprement dite, de
grand format, n'avons-nous pas multipli progressivement les supplments
en demi-format_ (L'Illustration Thtrale _et les_ Romans de
L'Illustration), _nous acheminant par l vers l'amlioration dfinitive
 laquelle nous aboutissons, vers ce second journal hebdomadaire que nos
lecteurs recevront rgulirement  partir du 1er mars?_

_Quelles dpenses--en papier, en matriel d'imprimerie, en personnel, en
frais de gravure, de rdaction, de voyages--ont ncessites ces
accroissements, nous laissons nos lecteurs l'imaginer. Nous publierons
ici un seul chiffre: celui des frais de poste. En 1912 ils se sont
monts, pour chaque abonn de province,  10 francs; pour chaque abonn
de l'tranger,  25 fr. 35; et nous avons vers  l'administration des
postes 1.047.011 fr. 32 d'affranchissement._

_Le prix de l'abonnement--qui avait t calcul d'aprs le prix de
revient de l'ancienne_ Illustration--_n'ayant jamais t augment
jusqu' prsent, il ne couvre plus, depuis longtemps, les frais de_
L'Illustration _nouvelle._

_La diffrence, nous l'avions demande jusqu' prsent  la publicit
commerciale._

LES BIENFAITS DE L'ANNONCE

_Sans empiter jamais sur notre texte et nos gravures, sans se confondre
jamais avec nos pages littraires, artistiques ou documentaires,
l'annonce s'est dveloppe, sous la couverture de_ L'Illustration,
_comme le journal lui-mme. Non seulement elle nous a fourni des
ressources importantes, dont nos abonns ont bnfici sous toutes les
formes qui viennent d'tre rappeles, mais elle a ajout--ce n'est pas
l une assertion paradoxale--un lment d'intrt  notre publication._

_L'annonce, non dguise, telle que nos annonciers la comprennent, s'est
faite varie, ingnieuse, afin d'attirer l'attention du public; les
fautes de got y sont assez rares; elle est le reflet de l'esprit
commercial franais. Des abonns de l'tranger_ (L'Illustration _en
compte prs de 30.000) nous ont crit: Combien vos annonces elles-mmes
nous intressent et nous sont utiles! Grce  elles, nous faisons chaque
semaine comme une promenade dans les rues de. Paris._

_Et nous connaissons des collectionneurs qui font relier, avec_
L'Illustration, _non pas toutes les pages d'annonces (les volumes
seraient trop gros), mais des pages choisies, typiques. Augmente de ces
documents caractristiques sur notre poque, leur collection ne
sera-t-elle pas plus intressante pour leurs petits-fils? Et
n'acquerra-t-elle pas une vritable plus-value bibliographique?_

_Plus d'un million de francs tant prlevs, chaque anne, sur le
produit des pages d'annonces pour maintenir et accentuer les
amliorations dont ont bnfici nos abonns, ceux-ci ne s'tonneront
certainement pas que nous leur demandions de contribuer directement
cette fois  une amlioration nouvelle._

LE PREMIER JOURNAL ILLUSTR DU MONDE.

_Notre nouveau prix, plus rationnel que l'ancien, plus quitable, ne
sera d'ailleurs plus chang dsormais, quels que soient les progrs que
puisse encore raliser_ L'Illustration _pour mieux mriter la faveur du
public et rester digne de cet loge que nous dcernait rcemment, dans
une lettre  un de ses collaborateurs, le plus grand diteur de journaux
et de priodiques du monde entier, le fondateur du_ Daily Mail, _du_
Daily Mirror, _du_ London magazine, _etc., le directeur actuel du_
Times, _Lord Northcliffe: L'Illustration_ is beyond question the
leading illustrated paper in the world (L'Illustration _est, sans
conteste, le premier des journaux illustrs du monde._)



COURRIER DE PARIS

CELUI D'AUJOURD'HUI

C'est le jeune homme d' prsent que je veux dire, celui que pour un
peu, si j'osais, j'appellerais le conscrit de 1913.

Quand, ayant franchi la moiti dj de nos tapes, nous nous mettons 
observer le jeune homme du jour et du matin qui nous ctoie, il nous est
impossible de le faire sans aussitt le comparer  l'autre jeune homme,
au type antrieur de la gnration prcdente,  celui qu'en un mot nous
tions et que, nous semble-t-il encore, nous ralisions avec un si joli
bonheur d'ensemble et de dtails! Bien de plus naturel. Toujours les
vingt ans d'autrui nous rappelleront les ntres en nous les faisant
prfrer, nous donneront, par leur aimable et rassurant aspect,
l'illusion des vieux printemps perdus.

Bien que personne ne puisse raisonnablement prtendre avoir incarn et
rsum  son poque, la ligure et le modle de la jeunesse  laquelle il
appartenait, il est cependant permis, mme au premier venu, du moment
qu'il fut une parcelle, un atome pensant et vif de cette lite de
l'espoir, d'affirmer  ce titre trs suffisant, que, sans la reprsenter
dans son intgralit, il a cependant contribu, de si loin et de si
infime faon que ce soit,  l'ide, juste ou fausse, qu'elle a donne
d'elle, au caractre qu'elle a montr, au souvenir, bon ou mauvais ou
n'tant ni l'un ni l'autre, qu'elle a transmis. 11 sera donc,  la
rigueur, excusable s'il gnralise plus qu'il ne faudrait. Et s'il lui
arrive de se laisser entraner  confondre avec son imparfaite
individualit la gnration qui, heureusement, se gardait bien toute de
lui ressembler, il sera pourtant moins loign de la vrit que l'on
pourrait le croire, et, tout en risquant de se tromper, il n'aura pas
entirement tort.

C'est qu'en effet, en dpit de son insouciance et de sa lgret, de son
irrflexion, de sa sottise, de tout ce qu'il arborait de frivole, il
aura, malgr lui, baign dans un flot, dans un courant de penses graves
parfois, et communes  tous, et respir l'air qu'taient bien forc
d'accepter alors tous les poumons, et reu le choc d'impressions
universelles et puissantes qu'il n'tait pas en son pouvoir d'viter.

Ainsi aujourd'hui,  travers les espaces de moi-mme, regardant par le
gros bout de la lorgnette, le jeune homme de 1880 qui me parat si
ridiculement petit, et auquel, avec une mlancolique complaisance, je ne
m'amuse  accorder ma vague silhouette et mes traits effacs que pour
mieux ranimer ma mmoire,... voici  peu prs comme il m'apparat.

Il a t enfant  la fin de l'Empire. Jusqu'en 1868, il en a vu passer
les souples calches, les brillantes troupes, souvent victorieuses. Il a
commenc de jouer dans une scurit pleine d'lgance et de charme. Et
puis 1870-1871, les deux annes de la guerre et de la Commune, qui ont
compt plus que double, ont sonn la fin de la rcration, ont creus en
lui le foss d'un noir souvenir. Il avait dans les onze ans  ce
moment-l, il n'a donc pas fait la guerre, il ne peut mme pas dire, 
proprement parler, qu'il l'ait vue, mais il l'a sentie, il l'a traverse
en famille, vcue avec son imagination naissante et ses premires
rflexions d'adolescent meurtri. C'a t, dans un autre sens, comme une
espce d'affreuse premire communion patriotique, le plus vilain jour
de la vie dont il n'a jamais pu chasser l'image et abolir la cruaut. A
cette date, il a d apprendre que le mot victoire n'tait pas, comme il
l'avait toujours cru, un mot uniquement franais. Et il a grandi dans un
pays bless et diminu. Il n'avait pas assez souffert directement, et
par lui-mme, pour tre tout de suite hant des ides qui secouaient ses
ans immdiats. Il avait bien entendu parler des batailles, il n'en
avait pas foul les champs, il n'avait, grce  Dieu, pas vu les morts 
terre, ni les blesss debout, il ne contemplait le dsastre qu' travers
Detaille et Neuville. C'taient de poignants et superbes tableaux qui
procuraient, quand on les regardait, je ne sais quel douloureux et
tourmentant moi. Cela dpassait sans doute un peu les yeux, et
s'avanait vers la tte, mais sans aller toujours jusqu'au trfonds du
coeur... Alors le jeune homme rvait,... inclinait vers la posie, la
littrature et l'art, les lans d'une pense plus mrie que fortifie,
plus affine, plus sensibilise que trempe virilement par les drames
nationaux, au milieu desquels il avait t jet trop dsarm et trop
petit. Il est bien rare que la premire fois et instantanment les
grandes choses frappent l'enfance. Elles portent bien le coup, qui n'est
pas inutile, mais ce n'est que plus tard qu'il se fait sentir. Il lui
faut du temps pour se propager jusqu'au jeune homme et toucher l'homme
accompli. Quand l'enfant dcouvre la mer et la montagne, il en reoit un
choc, malgr tout superficiel et rapide, mme s'il est violent. C'est
seulement dix ou vingt ans plus tard qu'il prouvera, en allant
rechercher ce mme souvenir, la juste et sainte motion de l'tendue et
le religieux vertige du sommet. Ainsi le ple et tendre petit flneur de
1872 n'a bien compris le sens exact et la signification dure et
mtallique et claire des mots de dfaite et de patrie, que quarante ans
plus tard, aux matins de Fachoda et aux soirs d'Agadir. En 1870, il
n'avait fait qu'peler les lettres de l'alphabet sacr. Aujourd'hui
seulement il sait lire. En 1880, le jeune homme transitoire qui, depuis,
a tant chang, tait donc incertitude, ennui, langueur, dilettantisme,
doute, orgueil et faiblesse. Il n'avait pas, autant qu'on l'a dit et
qu'il l'a lui-mme laiss croire par une sorte d'affectation, de pose
juvnile,--renonc  l'enthousiasme, au culte de l'idal,  la haute
pratique des sentiments d'ternelle et pure grandeur, mais il ne les
talait pas, il les cachait, mme les oubliait et les laissait dormir,
comme un vin  qui cela ne fait pas de mal de reposer, couch dans
l'ombre silencieuse des caves. Soyez persuad nanmoins que, s'il avait
l'air de n'y pas penser, c'est qu'il savait bien que les sentiments en
question taient toujours l, dans le sous-sol,  porte de son coeur et
de sa main. Il avait bien le temps! Ce serait pour plus tard.

Or, aujourd'hui qu'a sonn ce plus tard, tour  tour ardemment appel,
sitt atteint, si vite franchi et si regrett, l'homme qui se recueille
au milieu de sa vie et qui, le plus lentement possible, s'apprte 
redescendre, en conservant, pour s'illusionner, la dmarche et le geste
de monter encore, cet homme-l contemple, avec un soin d'une tendresse
toute particulire, le jeune homme d'aujourd'hui qui, aprs plusieurs
autres, dj marqus et dmods, l'a remplac dans le monde. Il le voit
tout diffrent de ce qu'il tait, si diffrent que, tout d'abord avec la
navet de l'ge et l'indracinable candeur de l'exprience, il s'en
tonne, en est presque choqu. Et puis, aussitt pris et empoign par le
spectacle de ce _type_, si riche et si abondamment pourvu de tout ce qui
lui manquait, il se prend  l'envier et  l'aimer dans une espce
d'admiration militante.

En effet, le jeune homme de ce matin correspond exactement  ce
qu'prouve, pense, espre et veut l'homme fait et termin. Par sa
culture, ses gots, ses aspirations, son caractre, son nergie morale
et physique, il est ce mme homme, tout pareil, avec cette seule nuance,
cette seule qualit en plus et qui est tout: la jeunesse! Il a rattrap
l'homme mr avant d'en avoir l'anciennet. Il le ralise avec les moyens
que l'autre, son prdcesseur, ne possde plus ou ne conserve que
calms, dpouills de leur feu, de leur alcool. C'est un jeune homme
_qui a compris_, un jeune homme accru, renforc, muscl, nerveux et
disciplin, ravitaill par la confiance et l'espoir, entran par les
sports, tann par le grand air, affermi par une eau plus froide, emport
vers les hauteurs par les aroplanes de son idal, comme l'est le poids
agile et lourd de son corps par le moteur et l'aile. Il a la facult du
rve et toutes les ressources de l'action, il est une merveille
d'quilibre, de puissance ordonne, un admirable et complet instrument
de travail franais. Il ne faut pas craindre de le proclamer, il est
suprieur  et; qu'tait son an, il vaut mieux que lui, il ira plus
loin, et fera davantage. Mais son an lui aura servi, et le cadet, pour
n'tre pas ingrat, devra souvent s'en souvenir. Son an l'aura prpar,
ncessit par l'implacable loi du contraste et de la raction, il l'aura
fait germer. Mme quand ils n'taient pas d'accord, ils s'entendaient et
se cherchaient, en paraissant se fuir. Quand le jeune, avant de savoir,
se moquait de l'ancien, il se rapprochait dj de lui sans qu'il s'en
doutt. Ce qu'on aime le plus, c'est ce que l'on a commenc par
mconnatre et railler. Les plus grands saints sont peut-tre les
convertis.

Ces trs simples observations, vous les pourrez faire aprs moi, en
lisant l'excellent livre d'Agathon sur les jeunes gens d'aujourd'hui.
Vous y verrez par quels chemins larges, tout droits ou dtourns, mais
qui menaient tous aux Romes ternelles, a pass le jeune homme de 1913,
avant d'tre en marche vers les buts que, par eux, toucheront leurs
ans. Ces pages lumineuses et saines, ces loquents rapports, d'une
documentation serre, vous montreront, tel qu'il est, _notre_ jeune
homme de demain, tre de combat, de volont, d'audace rflchie, hros
en perptuelle puissance, d'une si simple et franche complexit,
patriote et surtout guerrier, idaliste et positif, croyant, et raliste
religieux, la conscience en paix ou laboure, reprenant du service
catholique, ne reculant plus, aux moments o il le faut,  appeler tout
de mme Dieu par son nom.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



[Illustration: Les vingt accuss encadrs par des gardes municipaux
choisis.--_phot. H. Manuel._]

LA BANDE TRAGIQUE AUX ASSISES

On les tient et on les juge. Ils sont l vingt accuss, grands premiers
rles, comparses, figurants, utilits, souffleurs et garons
d'accessoires. Toute la troupe, toute la bande, qu'il ne faut point
appeler celle des assassins anarchistes, pour qu'il n'y ait point de
confusion, de malentendu, car ce ne sont point l des fanatiques,
coupables de crimes d'ides, de meurtres politiques. Non point. Ce sont
des tueurs de pauvres gens. Leurs victimes, dont ils ont fouill les
poches ou pill les caisses, ce sont d'humbles employs  150 francs par
mois, un garon de recettes, de jeunes comptables d'un bureau de banque,
fusills sans dfense,  bout portant; ce sont des vieillards infirmes;
c'est un chauffeur conduisant une voiture  livrer; c'est un gardien de
la paix que l'on brle pendant qu'il rclame des papiers d'identit;
tout cela, c'est du crime de droit commun, le plus abject et le plus
infme, que l'on s'est mis dix ensemble  prparer et  excuter; et,
par gard pour tous ceux qui, dans la suite des temps agits de toutes
les histoires, ont t eux-mmes les funestes et courageuses victimes de
leurs exaltations sociales, ceux qui se sont brls  leur propre
flambeau, il ne faut point ici,  propos de ces gens et  l'occasion de
ces actes, prononcer le mot, ni mme voquer l'ide de crime politique.
C'est, d'ailleurs, ce que M. le prsident Couinaud a tenu  dclarer,
une fois pour toutes, ds ses premires paroles.

[Illustration: Kilbaltchiche: _Propagandiste, oui. Criminel, depuis
quand?_]

Aujourd'hui, dcidment, il y a quelque chose de chang dans cette salle
des grandes premires criminelles. Le public chic n'a pas t convi.
Mondaines et demi-mondaines sont, pour cette fois, restes chez elles et
nous ne verrons pas en ce lieu, comme lors de l'affaire Steinheil, le
scandale de leurs toilettes de rptitions gnrales. Plus de
frissonnements de soie, ni de rires hystriques sous les voilettes, ni
de gestes charmants et parfums de jolis bras et de mains fines jouant
avec un face--main ou mme une lorgnette de thtre. L'endroit, priv
de ces lueurs de vie heureuse et de ce bourdonnement lger, demeure ce
qu'il doit tre, ce que l'on a voulu qu'il ft, triste, grave, gris,
avec ses trop hautes fentres par o la lumire indcise, et toujours
blme, passe  regret comme l'espoir. Et c'est  peine si, dans ce jour
pauvre o tous les visages semblent dcolors et spectraux, on peut
distinguer avec quelque prcision les traits impassibles du prsident et
des juges rouges d'assises, la silhouette, cravate d'hermine, du vieux
procureur gnral qui a tenu, en ces circonstances, peut-tre
prilleuses,  occuper lui-mme le fauteuil de l'accusation, et les
honntes physionomies des jurs, un architecte, des ingnieurs, un
mdecin, un employ et quelques rentiers, qui devront demeurer l,
immobiles et attentifs, face  face avec la sinistre bande, pendant
vingt jours.

[Illustration: Simentoff: _Je reconnais que j'avais de bien mauvaises
relations._]

Placs en face des fentres, les vingt et un accuss, dix-huit hommes et
trois femmes, reoivent toute la lumire de la salle. Ils n'y paraissent
point en beaut. Ce sont les bandits modernes, trs jeunes pour la
plupart, cruels, impitoyables, jouisseurs, prtentieux, fiers de leurs
quelques lectures mal comprises, qui leur ont donn non point des
opinions, mais des haines et des apptits. Il y a l trois ou quatre
ples figures au mauvais regard, imberbes, parmi lesquelles cet phbe
sinistre, Callemin; dit Raymond la Science, Soudy l'homme  la
carabine de Chantilly, et Belonie; il y a aussi, la premire du premier
rang du ct des juges, une singulire petite fille  figure expressive
qui rit tout le temps et agite coquettement ses cheveux coups courts et
boucls: c'est Mme Anna Matrejean, directrice ou grante de la maison
de _l'Anarchie_; il y a, spar d'elle par un garde, son ami
Kilbaltchiche, un Slave rveur, aux yeux trs enfoncs dans une face
glabre, au surplus le seul thoricien authentique de la bande, le seul
vritable et sincre marchand d'illusions. Et tous les autres, y compris
Dieudonn, l'homme aux mmoires, le robuste Carouy, le fantomal Metge,
le rouge Dettwiller et aussi, de Boue, Rodriguez, Monier dit Simentoff,
le remisier Crozat de Fleury, la femme Schoofs et Barbe le Clerch, la
matresse de Carouy, sont des types impersonnels, insignifiants,
anonymes, que vous avez rencontrs cent fois sans prouver une motion
ni une curiosit.

--Faites entrer les tmoins! ordonne le prsident.

Aussitt, une foule, en cohue, envahit la salle. Il y a l, ple-mle,
les parents et les amis des victimes et les parents et les amis des
meurtriers. Un homme prs de moi plit et jure en regardant Soudy. Je
lui demande: --Vous le reconnaissez?--Si je le reconnais! Il a tir sur
moi,  Chantilly! Un autre dclare,  mi-voix: J'ai t menac, mais
je suis arm! Et il indique la poche enfle de son veston. L'appel dure
interminablement. Enfin, le flot s'coule peu  peu par la petite porte.
Les interrogatoires, maintenant, vont commencer.

[Illustration: Mme Matrejean: _Je prends la responsabilit de ce que
j'cris, non de ce qu'on m'crit._]

_Croquis d'audience de P. RENOUARD._

[Illustration: Dieudonn: _Ceux qui sont morts ont peut-tre regrett
leurs crimes._]

--Madame Matrejean!

[Illustration: Soudy: _Si j'avais eu une situation adquate  mon
intelligence, je n'aurais pas t un illgaliste._]

[Illustration: M. le Prsident Couinaud.]

[Illustration: Dieudonn: _Un homme sain ne peut faire l'apologie de
Bonnot._]

[Illustration: Callemin, dit Raymond la Science: _Je me suis accus
aussi d'avoir trangl Louis XVI._]

Une trs jeune femme se lve. Ses vingt-quatre ans en semblent seize.
Et, dans la salle, de tous cts, on murmure: Mais c'est Claudine! Eh!
oui, Claudine, en cheveux courts qu'une raie spare en deux lourds
bandeaux bruns,  la fois fille et garon, avec le col marin plat sur le
sarrau noir d'colire; Claudine  l'cole, vive et mutine, qui tient en
main ses notes, son cahier de devoirs et, au bout des doigts, un petit
crayon dont elle ronge la mine... Que rpondriez-vous, Claudine, si vous
aviez  vous dfendre en cour d'assises des accusations portes contre
Mme Matrejean, grante en fait de la maison de famille de _l'Anarchie_,
receleuse, et affilie, affirme-t-on,  une association de
malfaiteurs?... Et Claudine de rpondre d'une voix claire, sans trouble,
sans maladresse, un peu nerveuse seulement et fche parfois contre le
prsident qui insiste trop, mais pas antipathique et laissant dans la
salle une impression amuse, plutt favorable. Son coaccus, ami et
associ, Kilbaltchiche, le jeune Slave pensif, complte et prcise les
explications demandes. Sa voix est trs douce; sa parole facile,
lgante, ordonne. Il se spare d'un mot adroit des anarchistes
terroristes; il est, lui, d'une cole qui admet les sentiments
affectifs, la sensibilit et, comme guide, la conscience au moins autant
que la raison. Il voque la vie de labeur et de pauvret du couple et
son existence, peu secrte, dans la chambre unique qui tait en mme
temps la salle commune de _l'Anarchie_ o l'on allait et venait, portes
ouvertes... Au surplus, il revendique avec insistance pour lui seul
toutes les responsabilits que l'on veut faire peser sur sa compagne. Il
se rassoit. Il a t habile. Et l'on attend avec d'autant plus de
curiosit l'interrogatoire des vedettes.

...C'est fait. Mardi, mercredi, jeudi, on a interrog les vedettes. Ce
n'tait donc que cela, les vedettes! La surprise, la dception,
atteignent  la stupeur. Voici, loquace, emphatique, reniant les
doctrines illgalistes, traitant d' imbciles les apologistes de
Bonnot et de Garnier, dclarant mme que Bonnot tait un anormal 
cerveau de Fuegien, voici Dieudonn que l'encaisseur Caby a reconnu
comme son assassin et qui niera tout, mme l'vidence, cela, d'ailleurs,
sans un lan de sincrit, sans un cri vrai qui meut... Voici Callemin,
dit Raymond la Science, imberbe, petit, rbl, trs myope, trs jeune,
trs infatu, un mauvais gamin rageur, qui n'a mme point les mots de
Gavroche ( qui je demande pardon pour le rapprochement), et qui aura
not sur ses petits papiers jusqu'aux pauvres insolences qu'il jugera
habile de mler  ses faibles ripostes et  ses plus invraisemblables
dngations. Il s'embrouille vite, d'ailleurs, ne trouve plus de rponse
ds qu'il a omis de prvoir les questions et s'effondre enfin, mat, en
plein dsastre, dans ses petits papiers inutiles. Et maintenant c'est le
tour du jardinier-camelot Monier dit Simentoff, un Mridional tragique,
bavard et confus, du garon picier Soudy, qui dclame, et se plaint de
ne pas avoir trouv une situation adquate  son intelligence, de
Carouy--figure brutale, facilement farouche--qui nie comme tous mais
avec moins de littrature et plus d'nergie. Que dire des autres
accuss, ceux dont la tte n'est pas en jeu?... L'intrt dcrot
encore, si possible... Mais les tmoins, maintenant, vont se succder 
la barre et ramener, avec eux, l'motion.

[Illustration: Carouy: _On m'a vendu comme un btail!_]

ALBRIC CAHUET.

_Croquis d'audience de P. RENOUARD._



[Illustration: La zone, vue de la crte des fortifications,  la porte
de Montmartre.]

LA ZONE ET SES HABITANTS

VOYAGE AUTOUR DE L'ENCEINTE DE PARIS

La plupart des Parisiens ne doivent gure mieux connatre la zone que
le muse du Louvre. Si l'on s'vade de la capitale par le chemin de fer,
cette bande de terrain de 250 mtres de largeur qui entoure le mur
d'enceinte est franchie en quelques secondes; elle apparat assez loin
des rails, semblable aux terrains vagues ou irrgulirement construits
qui marquent presque toujours l'approche d'une grande ville. Si on gagne
la banlieue en voiture ou en tramway, on se fait une ide trs
approximative de la rgion que le gouvernement de Louis-Philippe greva
de la servitude militaire _non dificandi_. Devant les portes, tantt
dsertes, tantt encombres d'une file de voitures attendant un regard
de l'octroi, le glacis des fortifications tale sa verdure triste et
macule, anim, certains jours, par le grouillement d'un march aux
puces. A peine a-t-on aperu en bordure du gazon la ligne des baraques,
parses ou serres les unes contre les autres derrire une palissade de
fortune arrivant presque au niveau de leurs toits, qu'on trouve une voie
relativement large, en beaucoup d'endroits sillonne de tramways,
jalonne par des btisses modestes: piceries, fruiteries ou guinguettes
qui transportent l'imagination dans un village quelconque,  cent lieues
de Paris, et masquent les cits bizarres, souvent lamentables, difies
par les zoniers, comme les concessions  perptuit cachent les tertres
pauvres ou abandonns de la fosse commune.

Pour avoir une ide un peu exacte de cette rgion trs spciale,
monstrueux anachronisme en notre sicle d'lgance et d'hygine, il ne
suffit pas de grimper sur le talus des fortifs, un vritable voyage de
plusieurs jours s'impose.

[Illustration: La sortie de Paris  la porte de Versailles.]

Si l'excursion vous tente, adoptez une tenue modeste, prenez des
chaussures solides, et partez. Il faut se rsigner  patauger dans des
boues varies, avoir l'oeil alerte, la langue accorte et bien pendue.
Les zoniers sont mfiants en ce moment; pour pntrer chez eux, il faut
souvent franchir le mur de la proprit prive. Mais, en gnral, ces
gens ne paraissent point mchants; avec une attention pour les mioches
on apprivoise tout de suite les parents.

Sans doute, la population est aussi bigarre que l'architecture, s'il
est permis de s'exprimer ainsi; gardons-nous cependant de considrer la
zone comme un repaire d'apaches. Beaucoup de travailleurs, de petits
proltaires, dont je me suis abstenue de scruter les opinions sociales;
intressants par cela mme qu'ils sont pauvres, plutt sympathiques par
l'effort de travail, d'conomie et d'ingniosit qu'indiquent leurs
constructions les plus baroques.

On m'avait recommand une grande prudence, on m'avait mme engage 
confier  un agent de la sret la responsabilit de mon humble
personne; je suis alle sans escorte, j'ai pntr partout, et si j'ai
aperu quelques visages rbarbatifs, si l'accueil fut parfois rserv,
il resta toujours poli. Durant cette promenade d'une semaine, je n'ai
pas entendu le moindre mot malsonnant.

                               *
                              * *

C'est peut-tre autour de Saint-Ouen que la zone est le plus
aristocratique, exception faite, bien entendu, des quartiers riches
avoisinant le bois de Boulogne. Des jardins, rien que des jardins;
irrgulirement dcoups du ct de Clichy et de Levallois, flanqus de
terrains vagues, piquets de maisonnettes ou de btiments industriels
qui ont remplac la cit des chiffonniers, foyer d'pidmies il y a une
vingtaine d'annes.

En allant vers l'est, c'est un damier de jardinets, enserrs de haies
vives et de palissades primitives, entre lesquelles courent des chemins
troits, aboutissant parfois  des impasses, et dont il est souvent
difficile de trouver l'entre. Dans chaque lot, une maison de
campagne, o les vieilles persiennes, les caisses  biscuits, le carton
bitum, les dbris de fer-blanc, sont ajusts avec ingniosit.

En t, la verdure folle habille ce dlabrement: les capucines, les
fleurs de haricots, les taches du soleil y mettent de la splendeur.
Ouvriers de toutes industries, facteurs, employs de banque, viennent le
dimanche se reposer  l'air, arroser leurs champs de lgumes et
surveiller une rcolte qui peut presque payer le prix de location:
quatre ou cinq sous par mtre.

[Illustration: Dans les jardins de Saint-Ouen: les zoniers fouillant un
rdeur lgant.]

Sous la brume d'hiver, ce maquis devient lamentable. Les bicoques sont
dsertes, gardes par des chanes ou des cadenas qui paraissent
reprsenter la partie la plus soigne du mobilier. Si les apaches de
grande envergure ddaignent ces parages, les apaches en herbe s'y
aventurent pour rafler des lgumes ou des instruments de jardinage. Le
hasard me fait assister  l'interrogatoire de deux jeunes drles,
correctement vtus, qu'un locataire a surpris dans le domaine de son
voisin. En fouillant l'un d'eux, le juge improvis trouve une arme
terrible: une maille de fer attache solidement  une longue lanire. On
confisque l'arme, puis, faute de preuve d'un dlit caractris, on rend
la libert aux prvenus.

L'aspect change rapidement aux environs de la porte de Clignancourt.
Dans la plaine des Malassis s'lve une vritable cit o les sentiers
marcageux, bords de taudis infects, alternent avec des rues
proprettes, traces au cordeau.

Dans ces dernires, l'architecture est plus soigne, les chalets
voisinent avec des maisonnettes bties en solide, pierres ou briques,
qui ne sont gas les mieux tenues. Aux fentres de guingois brillent
parfois des rideaux d'une relle blancheur; des poules picorent dans la
cour, la marmaille prend ses bats. De-ci de-l, s'inclinent sur les
masures des matriaux de dmolitions qui attendent une adaptation
judicieuse. Au bord des alles du jardin les terres sont retenues par
des planches arraches  l'impriale des omnibus dfunts:
Madeleine-Bastille encercle un massif de rosiers; Clichy-Odon garde un
plant de carottes... Dans quelques rues, le propritaire a amen l'eau,
luxe assez rare dans la zone. Sur la porte d'une construction en pierre
rudimentaire, je lis: Bureau. Porte close, nul employ.

J'arrive au boulevard Michelet.

Tournant le dos au trottoir dont les spare une palissade rgulire, des
roulottes semblent abandonnes. Par une porte troite, je pntre dans
ce hameau o de braves forains se rfugient durant les trois ou quatre
mois de morte-saison. Presque toutes les voitures sont fermes:
tenanciers de jeux d'adresse, somnambules extra-lucides, gagnent en ce
moment leur vie  d'autres mtiers. Un avaleur de sabre m'affirme que sa
demoiselle travaille  _L'Illustration_; prs de lui une jolie fille
lave son linge. L'ensemble est assez propre, mais d'une tristesse
communicative; les roulottes sont plus serres qu' la foire de
Montmartre.

En sortant, j'aperois au loin une maison en pierres,  peine acheve,
dressant ses quatre tages devant la porte de Clignancourt,  l'endroit
mme o commence la zone, en bordure du glacis. A la porte Pouchet, un
immeuble semblable crase de sa hauteur insolente la maisonnette d'une
sage-femme, plus respectueuse de la lgalit. Il y a, m'assure-t-on,
bien d'autres cas de pareille dsinvolture.

[Illustration: Une rue en dur.]

Par suite de quelles erreurs bureaucratiques, de quelles compromissions
administratives, ces constructions furent-elles autorises? Il ne
m'appartient pas de chercher  approfondir. La chose parat assez
mystrieuse. Un petit locataire me dit que le gnie dfendait de btir
en dur, alors que les communes interdisaient de btir en mou. Il a
tourn drlement la difficult en remplaant la tuile ou le papier
goudronn par du ciment arm! Je renonce  comprendre et me borne 
souhaiter que Jacques Bonhomme ne soit pas finalement condamn  payer
les bnfices escompts par d'audacieux spculateurs.

A la Chapelle,  la Villette, des usines, des terrains plus ou moins
dserts; les figures sinistres ne rdent qu' l'intrieur des murs. Prs
du canal Saint-Martin, la zone occupe par les rseaux du Nord et de
l'Est. A Pantin, c'est le march couvert, infrieur en couleur et en
puanteur aux marchs d'Orient, mais presque gal en dsordre et en
salet.

A Romainville, aux Lilas, changement de dcor.

[Illustration: La zone le long du chemin de fer de l'Ouest-tat, 
Clichy.]

Le long de vraies rues commenant au glacis, la zone est btie presque
rgulirement, avec la banalit qui caractrise les petites
agglomrations de la banlieue. A Bagnolet;  Montreuil, pays des pches
et des fleurs, beaucoup de baraques de chiffonniers ou de petits
jardiniers difies avec un soin relatif. L'une d'elles, en piteux tat,
est dcore par des mdaillons en mosaque gars, sans doute, dans les
dmolitions d'un music-hall. Tout cela manque un peu de pittoresque.

[Illustration: Une rue en mou. DANS LA PLAINE DES MALASSIS.]

A Vincennes,  Saint-Mand, la zone s'embourgeoise. Nous traversons la
Seine, les rseaux du P.-L.-M. et de l'Orlans, et nous trouvons  Ivry
et  Gentilly le coin le plus typique et le plus vant de la ceinture
parisienne.

Entre la porte d'Ivry et la porte de Choisy, la zone habite est divise
en trois bandes dont la premire offre le spectacle le plus douloureux,
le plus rvoltant que puisse concevoir un tre civilis.

Sur le glacis, des roulottes alignes limitent ce camp de la misre et
de la vilenie humaine. J'entre; un infme cloaque s'tend entre deux
ranges de maisons roulantes. Dans cette boue ftide courent dix, vingt,
trente marmots dpenaills,  demi nus, qui mlent leurs glapissements
aux grognements fatigus d'un lion tapi dans une cage abandonne sur le
sol; des vieilles  la Goya trient de misrables chiffons, cependant que
des messieurs en complet veston et en pelisse inspectent leurs associs.
[Illustration: Constructions essentiellement prcaires.]

Ces enfants, gs de cinq  dix ans, sont presque tous trangers,
italiens ou espagnols; ils partent chaque matin pour aller mendier au
profit de leurs parents ou des gredins qui les ont lous. L't, ils
font des corbeilles, l'oeil attentif au moindre objet mal surveill. Un
chauffeur abandonne-t-il un instant sa voiture: aussitt la marmaille se
glisse, enlve une lanterne, une trompe, tout ce qui peut se dcrocher.
L'agent cycliste parisien qui nous donne ce dtail ajoute: Nous ne
pntrons jamais chez eux, ils sont sur Ivry. Cinq minutes aprs, un
agent d'Ivry me dit: Nous ne nous en mlons pas, cela regarde la police
de Paris...

Instinctivement, je distribue des sous  la marmaille, oubliant que la
recette ira aux patrons, et je cherche, sans y russir,  faire part
gale  tous. A tort ou  raison, quelques-uns murmurent. Un enfant
s'approche alors de moi et gentiment me dit: Y en a qu'en ont pas eu,
madame; y en a qu'en ont eu deux fois. Moi, j'rclame pas, j'ai eu mes
deux ronds. Pauvre gosse!

[Illustration: L'immeuble de rapport d'un lecteur influent (porte de
Clignancourt).]

[Illustration: La baraque d'une petite fleuriste respectant la loi (
Ivry).]

DEUX TYPES DE CONSTRUCTIONS SUR LA ZONE

[Illustration: A Ivry: les roulottes.]

[Illustration: Intrieur du camp des romanichels.]

[Illustration: Un coin d'Ivry-Terrasse.]

Je veux prendre une photo. Un homme vient m'enjoindre de sortir, presque
poliment, du reste. Il ne veut pas voir d'histoires sur les journaux.
Je m'excute; cet homme, qui tient un dbit de boissons  l'entre de ce
ghetto, est le grant du propritaire, Parisien fortun. On m'assure que
M. Cotant, maire et dput d'Ivry, n'a pu encore obtenir des arrts
d'expulsion contre ces trangers et mettre fin  un scandale qui doit
attrister son coeur de socialiste.

Sur la bande voisine, ce sont des forains ou des romanichels. Une belle
brune, au type gitane accentu, me demande si je consentirais  faire le
portrait de sa petite fille. En vous payant, ajoute-t-elle. Je promets
de lui envoyer une preuve. Plus loin, une Frochard grogne des injures
en anglais;  ct, une bouquetire prpare ses violettes.

Spare par une barrire en planches de ce monde bizarre, une petite
cit d'ouvriers parpille ses maisonnettes de chaque ct d'une haie
vive qui bourgeonne dj. Les rideaux des fentres empchent la
curiosit de pntrer au fond de ces logis humbles mais dcents.
J'aperois une picerie, plusieurs marchandes de fleurs, un dbit de
vins avec balanoires et levage de canaris: _Au Moulin rose_.

Au coin d'une avenue, le chalet du gardien, une fontaine et une pancarte
indiquant les heures o on vend l'eau: sept centimes ce que la commune
vend trois ou quatre, me dit-on. Les locataires se sont agits et ont
obtenu l'tablissement d'une fontaine gratuite sur la voie publique, 
l'entre de la cit.

[Illustration: Chalets suisses au Kremlin-Bictre.]

Aucune lumire, pas le moindre rverbre. Les habitants, pourtant,
semblent heureux et si enracins qu'ils se demandent avec terreur o ils
iront aprs l'expropriation. Les soires d't leur paraissent
dlicieuses; ils ne sont nullement troubls par le voisinage des
romanichels.

[Illustration: Un coin encore plus pauvre.]

Si on nous vole, me dit un des notables patents de l'endroit, nous
savons que ce ne sont pas les roulottiers, ce sont nos voisins. Il
ajoute navement: Ici, voyez-vous, madame, il n'y a que des braves
gens.

De l'autre ct de la porte de Choisy, mmes baraquements en planches.
Mais ici l'atmosphre semble plus lourde, des femmes au type espagnol
entr'ouvrent des portes sur notre passage, des voyous tranent autour de
nous, la casquette bas pose sur le regard oblique, une cigarette colle
au coin de la bouche narquoise; marchons vite, l'air brave...

[Illustration: La villa des forains  Clignancourt.]

A la porte d'Italie, nous rencontrons le march aux puces, le vrai,
celui qui laisse loin derrire lui, comme pittoresque et renomme, le
march aux puces de Saint-Ouen et celui de la porte de Flandre. Ici, les
biffins ont leurs boutiques et leurs habitations; le dimanche, ils
n'ont qu' taler  leur porte la brocante, mlange htroclite de
ferraille, de vieux souliers, de garde-robes fripes, d'ustensiles de
toutes sortes, avidement fouills par des amateurs conomes ou par des
malins qui esprent, une fois dans leur vie, trouver pour quinze sous
une tude de Corot ou un bronze de Gouthires.

A Gentilly, au Kremlin-Bictre, mme note, avec plus de salet encore. A
Montrouge, c'est un fouillis de cabanes, de maisons solides, de
constructions peu intressantes. De l jusqu' la Seine, rien ou presque
rien: des terrains vagues, le champ d'aviation. Pass la Seine, les
guinguettes du Point-du-Jour, puis le bois de Boulogne, qui suit les
fortifications d'Auteuil  la porte Maillot, o nous trouvons sur la
zone: les montagnes en carton de Luna-Park, les baraques de la route de
la Rvolte, des btiments consacrs  l'industrie automobile, l'htel
somptueux d'un conseiller municipal, et, en face, le restaurant Gillet.

Ensuite et jusqu' notre point de dpart, la banalit de quelques
constructions lgres qui ne sont originales, ni par elles-mmes, ni par
l'entourage.

                               *
                              * *

A qui appartiennent en gnral les terrains de la zone? A des
capitalistes de tout repos ou  de petites gens ayant acquis,  force de
travail et d'conomie, un bout de jardin o ils difient la bicoque qui
leur pargne la visite du concierge le jour redout du terme? Je me
garderais bien de hasarder  cet gard la moindre affirmation; il
faudrait, pour le faire en connaissance de cause, un travail de
bndictin qui chappe  ma comptence.

Il parat toutefois prudent d'accueillir avec rserve les protestations
bruyantes du syndicat qui nous fait entrevoir une population de 20.000 
30.000 zoniers exposs  se voir dpouills du bien arros par leur
sueur et par celle de leurs aeux.

D'aprs M. Dausset, prsident du Conseil municipal, on compte dans la
zone un groupe important d'assez gros propritaires possdant le terrain
par hritage; d'autres l'ont acquis  une poque relativement rcente
dans un but de spculation.

A la porte de Choisy, un trs petit nombre de personnes, une dizaine
peut-tre, se partagent les tranches de zone o nous avons vu les
roulottes des romanichels et les mnageries en dtresse.

M. Bugnet, nagure ingnieur du Mtropolitain, a acquis il y a une
dizaine d'annes le domaine d'Ivry-Terrasse, environ 15.000 mtres, o
sont essaimes 100  150 locataires;  ct, la famille Bacot possde,
depuis un sicle, 54.000 mtres de jardins. Entre Ivry et Gentilly, on
me cite le domaine de la comtesse de Maill; celui des Lazaristes,
30.000  40.000 mtres. Plus loin, vers Montrouge, le grand contribuable
de la zone est M. Victor Duruy, professeur  l'cole Polytechnique.

A la porte d'Aubervilliers, un employ d'octroi me montre un btiment
industriel important en cours de construction. Le propritaire possde
20.000 mtres de terrain grev de la servitude militaire; c'est un des
membres actifs du syndicat des zoniers.

Dans ce que nous appellerons le maquis de la zone, le terrain se loue de
10  25 centimes le mtre comme jardins, 50  75 centimes comme terrains
 btir. C'est donc un revenu brut de 1.000  7.500 francs l'hectare!
Ils se vendent 10  15 francs le mtre dans la rgion industrielle; 20 
30 francs en bordure des grandes voies o prosprent piceries et
bistros; 1 franc en certains endroits. Exceptionnellement, aux
environs de la porte Maillot, par exemple, la valeur est beaucoup plus
grande.

[Illustration: Le march aux puces  la porte de Choisy.]

Je n'ai point  discuter le projet du Conseil municipal, j'ai essay
simplement de donner aux lecteurs de _L'Illustration_ une ide  peu
prs exacte de cette zone en beaucoup d'endroits insalubre, o grouille
une population parfois digne d'intrt, mais dont l'existence aux portes
de Paris est un danger pour la sant publique et une offense  la beaut
de la capitale.

SERGINE DAC.

[Illustration: Htel d'un conseiller municipal sur la zone, au rond
point de la porte Maillot.]



[Illustration: La bndiction des premires assises du monument lev,
sur le sommet du mont Kartal Tepe, aux morts du 30e rgiment
d'infanterie bulgare.]

TABLEAUX D'ARMISTICE

Ce sont des images paisibles, reposantes, d'une gravit douce ou d'une
saine gaiet, que ces tableaux d'armistice, saisis tout dernirement
par l'objectif autour d'Andrinople; pourtant, au lendemain du jour o,
les ngociations rompues, les deux adversaires, aprs un repos de deux
mois, ont recommenc la lutte, ils prennent un caractre mouvant,
douloureux; et une impression de grande piti s'en dgage. C'est fini
maintenant de pleurer les morts, de danser et de rire! Les plaines
d'Andrinople sont redevenues des champs de bataille.

Pendant la trve, un des premiers soins de l'tat-major bulgare avait
t de donner aux soldats tombs dans les combats du mois de novembre,
une spulture convenable: un peu de terre remue, une simple croix,
marquent dsormais les tombes de ces braves. La photographie reproduite
aux pages suivantes voque non sans grandeur la funbre besogne du
fossoyeur.

[Illustration: Pas d'armistice pour la vermine...]

Ce pieux devoir accompli, il restait  clbrer solennellement le
courage des morts. Les premires assises d'un monument, commmoratif
d'un beau fait d'armes, ont t places sur le sommet du mont Kartal
Tepe, au sud-ouest d'Andrinople: c'est l que, aprs s'tre empar de la
position, le 30e rgiment bulgare de Chinovo rsista victorieusement,
dans les combats des 8, 12 et 13 novembre,  l'attaque d'une division
turque et fut dcim dans la lutte hroque. Cependant, dans le vaste
camp tabli autour de la ville cerne de toutes parts, une vie
tranquille, presque normale, s'tait peu  peu organise. Aux heures
chaudes du jour, on pouvait voir des soldats occupant les loisirs de
l'armistice  des soins de toilette qui sans doute n'taient point
superflus: la recherche, par exemple, sur leurs vtements et leur linge,
d'ennemis minuscules et irritants, qui, eux, n'avaient pas fait trve...
D'autres, au son de la gada--la cornemuse bulgare--improvisaient,
devant les tranches, une danse du pays, pour la plus grande joie de
leurs camarades, assembls en cercle autour d'eux. Plaisirs simples de
jeunes hommes insouciants malgr les incertitudes de la guerre, auxquels
dj succdent de rudes fatigues et de prilleux efforts!

[Illustration: PENDANT L'ARMISTICE, AUTOUR D'ANDRINOPLE.--La danse du
pays, au son de la _gada_ bulgare.--_Photographies du sous-lieutenant
G. Stainoff._]

[LES PLAINES GLACES D'ANDRINOPLE OU L'ON VA RECOMMENCER A SE BATTRE
Pendant la trve, les Bulgares ont recouvert d'un peu de terre leurs
morts des combats de novembre, et ont plant des croix sur ces pauvres
tombes. _Photographie communique par le sous-lieutenant G. Stainoff, du
30e rgiment d'infanterie._]

[Illustration: Ensemble des batteries, tranches, rseaux de fil, de
fer, etc., constituant un ouvrage.

Route militaire unissant les divers ouvrages avec chemin de fer  voie
troite.

Les ouvrages fortifis dfendant Janina au sud, contre l'arme grecque
venant par la route de Preveza.]



LES GRECS DEVANT JANINA

_Voici les hostilits reprises entre la Turquie et les allis: dans les
dlais rglementaires  partir de la rupture des ngociations de Londres
et de la dnonciation dfi armistice, le canon a recommenc  tonner,
lundi soir, et  Tchataldja et  Andrinople,--sans doute aussi devant
Scutari. A Janina, la lutte n'a pas t interrompue._

_Mais le mauvais temps a grandement paralys, devant cette dernire
place, l'effort de l'arme hellnique, et elle ne progresse que
lentement, au prix d'un effort persvrant. Notre collaborateur M. Jean
Leune, dans le dernier article qu'il vient de nous adresser et qu'on va
lire ci-dessous, nous montre  quelle rsistance acharne se heurtent
les assigeants de Janina et quelles fortifications importantes ils ont
 enlever. Il fait comprendre combien leur furent disputs les avantages
certains qu'ils ont jusqu' prsent obtenus._

Philippias, janvier 1913.

Il ne faut pas tre surpris que l'arme grecque ne soit pas encore 
Janina. Il faut bien plutt s'tonner que les normes moyens de dfense
dont disposent les Turcs autour de cette ville n'aient pu empcher les
troupes du gnral Sapoundsakis de prendre les positions qu'elles
occupent aujourd'hui.

Janina est en effet dfendue par une srie de forts et batteries
rpartis comme suit:

1 Aux villages de Mega Gardikou et de Mikron Gardikou, situs  9
kilomtres au nord-ouest de Janina, deux ouvrages distants l'un de
l'autre d'environ une demi-heure;

2 Un ouvrage au village de Sadovitza, situ  7 kilomtres  l'ouest de
Janina;

3 Trois batteries, pour 9 canons de 9, pour 4 canons de 12 et pour 4
mitrailleuses au monastre Douroutis ou Pristras, situ  4 kilomtres
au sud-ouest de Janina;

4 Six batteries, pour 9 canons de 9, 12 canons de 12, 2 canons de 15, 4
pices de montagne de 7,5 et 8 mitrailleuses, au village de Bizani,
situ  10 kilomtres au sud-est de Janina;

5 Deux batteries pour 12 canons de montagne de 7,5  l'extrmit du lac
de Janina, au monastre Gastritza, situ  4 kilomtres au sud-est de la
ville;

6 Une batterie pour deux pices de 9, dans l'le de Janina;

7 Une batterie pour deux pices de 9, au village de Parama, situ  3
kilomtres au nord-est de Janina;

8 Une batterie pour six pices de 9  la colline dite Saint-Nicolas,
situe  15 kilomtres au sud-ouest de Janina.

Le tout forme autour de la place un ensemble de 21 batteries avec 128
canons: 73 pices de 9cm; 16 pices de 12cm; 2 pices de 15cm; 25 pices
de 7cm,5; 12 mitrailleuses qui battent de leurs feux, presque partout
croiss, tous les environs de la ville et commandent tous les dbouchs
de la montagne sur la plaine de Janina.

Ce qui fait la force de ces ouvrages, c'est qu'en raison de la nature
montagneuse du terrain, il est  peu prs impossible de leur opposer une
artillerie quelconque. Leurs puissants canons criblent impitoyablement
les trs rares emplacements o l'on pourrait normalement placer de
l'artillerie de campagne ou de l'artillerie lourde. Quant  l'artillerie
de montagne, elle ne peut les approcher assez prs pour leur nuire en
quelque faon.

Mais dans la guerre actuelle, deux choses leur sont de graves causes de
faiblesse:

D'abord l'inexprience et l'inhabilet de leurs artilleurs; ensuite
l'intelligence et l'habilet de leurs adversaires que rien n'a pu
empcher de placer des canons--les Turcs ne savent o--qui ont dj fait
sauter plusieurs magasins et dtruit un certain nombre de pices 
Bizani.

Cet ouvrage est le plus important de tous. C'est von der Goltz qui l'a
fait tablir tel qu'il est aujourd'hui, pour commander le dbouch sur la
plaine de la route de Preveza  Janina. Mais, lorsque le marchal vint,
il n'y a pas longtemps, inspecter les travaux, il conseilla aux Turcs
d'tablir au lieu dit Saint-Nicolas une forte batterie qui commandt la
sortie du ravin de Manoliassa, compltement dfie des feux de Bizani,
et o l'ennemi et pu installer une artillerie fort gnante. Les Turcs
ont donc, ces derniers mois, construit  Saint-Nicolas une batterie
arme de 6 pices de 9cm dont la prsence a fait au gnral Sapoundsakis
et  son arme le tche un peu plus rude encore.

En ce qui concerne Bizani, nous avons eu la chance de nous entretenir
longuement, ces jours-ci, avec un officier turc prisonnier qui nous a
donn sur ce fort de trs intressants dtails...

[Illustration: Schma d'une batterie turque dans laquelle la moiti
arrire de chaque emplacement de canon est couverte d'une vote en
bton, elle-mme recouverte de terre.]

Les deux collines sur lesquelles se trouvent les ouvrages de Bizani sont
du roc gris et nu, ce qui a forc von der Goltz et ses officiers 
adopter des plans et profils un peu spciaux pour les batteries.
Celles-ci sont toutes creuses dans la pierre, chaque pice se trouvant
loge dans une sorte de trou  base en forme de trapze. Dans ces trous
on a lev, entre la paroi de roc qui se trouve devant le canon et ce
dernier, un mur revtu de bton. L'intervalle entre la paroi de roc et
ce mur a t rempli de terre. Sur le plan inclin qui se trouve devant
chaque batterie, paralllement  la ligne de feu, le rocher a t
recouvert, sur une largeur de 4 mtres et une paisseur de 0 m. 50,
d'une couche de gravier et de terre. On n'avait tout d'abord pas mis
plus de terre parce que celle-ci devait tre amene assez difficilement
et d'assez loin. Cependant, ainsi que nous l'avons trs bien pu voir 
la jumelle du haut d'une colline o nous tions il y a quelques jours,
les Turcs ont rcemment augment l'paisseur de ces couches de terre. Le
logement de chaque pice a donc la forme d'un trapze dont la plus
petite base se trouve devant la pice. Dans le mur btonn et le rocher
qui forment cette petite base est creus, de chaque ct du canon, un
abri carr pour les tireurs.

A droite et  gauche, dans les parois formant les cts du trapze, sont
creuss deux grands et deux petits magasins  poudre et  obus.

[Illustration: La terre dont la couleur indique qu'elle est frachement
apporte.

Aspect actuel des batteries  flanc de rocher prouvant que les Turcs ont
tout rcemment amen sur place de grandes quantits de terre pour la
construction de talus et remblais protecteurs des pices.]

Dans certaines batteries, la moiti arrire du rduit est protge par
une vote en bton,  l'abri de laquelle les artilleurs peuvent voluer.

Derrire toutes les batteries,  une profondeur de 1 m. 20  1 m. 30
sous la surface du roc, circule un souterrain qui fait communiquer entre
eux les logements des pices et magasins adjacents, et qui joint les
batteries les unes aux autres, ainsi qu'aux grands magasins de
munitions.

[Illustration: Coupe schmatique d'une batterie turque avec ses abris et
magasins.]

Dans les batteries comportant des canons de 9cm, chaque pice, avec son
logement, ses abris et magasins, occupe, sur la ligne de feu, un front
de 15 mtres. La profondeur du logement est de 1 m. 20  1 m. 30. Les
abris sont carrs et mesurent 2 mtres de ct. Les grands magasins ont
4 mtres sur 2 et les petits 1 m. 50 sur 1 m. 50. Les pices de 9% sont
du dernier systme Krupp  tir rapide et peuvent tirer quinze coups  la
minute, avec une porte de 4.000 mtres.

Les pices de 12cm et de 15cm, systme Krupp ancien, occupent un front
de 20 mtres. La profondeur de leur logement est de 1 m. 60. Les abris
carrs ont 2 mtres de ct, les magasins 4 mtres sur 2 et 2 m. 50 sur
2 m. 50.

Enfin, en des endroits parfaitement dissimuls et que l'tat-major
allemand croyait invulnrables (l'exprience a prouv le contraire),
sont, ou taient, deux grands magasins  munitions et deux petits.
L'ensemble est mis  l'abri des attaques d'infanterie par des mines et
des rseaux de fils de fer barbels...

Tout ce qui prcde prouve que Bizani constituait avant la guerre, et
constitue encore malgr tout, un ouvrage fortifi trs redoutable.

Il est intressant d'en connatre les dtails pour se rendre compte de
la faon dont les Allemands comprennent la construction des batteries
dans un sol qui n'est que roc. Le marchal et ses collaborateurs ont
essay l diffrents procds nouveaux. Les Grecs compltent
l'exprience avec notre matriel et pour notre dification, en
dtruisant canons et magasins, par un tir extrmement prcis,  trs
grande distance, malgr toutes les protections de terre, de rocher ou de
bton.

Maintenant, si, comme tout le premier j'en suis certain, ils prennent
Janina malgr Bizani, ils auront achev d'asseoir irrfutablement leur
jeune rputation militaire. Et personne alors ne pourra contester leur
mrite, qu'attestera  elle seule l'indniable difficult de
l'entreprise.

Leur attaque va, par ailleurs, se prononcer suivant les principes
essentiellement franais, trs chers au gnral Sapoundsakis et qui
conviennent infiniment  l'intelligence souplesse de ses troupes. Leur
russite prouvera qu'une forteresse aussi formidable soit-elle, mme
construite par l'tat-major allemand, ne saurait arrter longtemps une
troupe dcide  passer, surtout lorsque celle-ci est souple,
maoeuvrire et mordante...  la franaise...

JEAN LEUNE.



[Illustration: Le cercueil du ministre de la Guerre, victime des
Jeunes-Turcs, attendant les dernires prires.--_Phot. Ferid Ibrahim._]

[Illustration: Emplacement o a t creuse la tombe, dans la cour de la
mosque Suleimani.--_Phot. Talb Kope._]

LES OBSQUES DE NAZIM PACHA

CHOSES DE TURQUIE

Les obsques de Nazim pacha ont t clbres au lendemain mme du coup
d'tat,  Constantinople, sans grande pompe, mais cependant avec la
dignit convenable. Tous les attachs militaires trangers avaient tenu
 suivre le cortge funbre; et le sultan avait dlgu, pour le
reprsenter, son premier aide de camp.

La dpouille du mort fut apporte  la mosque Suleimani, o, dans la
cour, la famille de Nazim a son _turb_, son mausole de marbre blanc.
Dpos sur un banc de pierre en arrire duquel des troupes rendaient les
honneurs, le cercueil attendit un assez long temps les prires suprmes.
Et puis on le descendit dans la fosse toute prpare, que dominera
bientt une stle coiffe d'un turban, comme celle qui, sur la
photographie, se dresse en avant du monticule o s'entasse la terre de
la tombe.

C'est le gnral Izzet pacha qui remplace Nazim  la tte de l'arme
turque, comme gnralissime et ministre de la Guerre.

Un de nos lecteurs, M. A. Beneyton, qui le connut; au Ymen, dont il
tait all rprimer l'inquitante insurrection, se proclame fier de son
amiti, et fait de lui ce portrait sympathique:

Elev dans sa famille par une gouvernante franaise, Izzet pacha parle
notre langue avec une puret parfaite. Chef d'tat-major gnral de
l'arme depuis cinq ans, il n'a quitt ce poste que pour aller pacifier
l'Ymen. Il y a russi au del de toute esprance.

 C'est un des hommes qui font le plus honneur au nouveau rgime:
foncirement bon, honnte, patriote ardent, sans ambitions politiques
comme sans compromissions, on peut le comparer avec les plus grands
hommes d'tat ou de guerre de n'importe quel pays d'Europe.

Ajoutons que le prestige du nouveau gnralissime est considrable dans
l'arme ottomane. On a vivement regrett qu'il ne ft pas prsent lors
de la dclaration de guerre. On s'tait ht de le rappeler. Les
patriotes ottomans sont ardemment convaincus qu'il sera  la hauteur de
la formidable tche qu'il a assume d'un coeur vaillant.

Avec la reprise des hostilits, on s'attend  ce que de gros efforts
soient tents par les allis contre les trois villes qu'ils assigent:
Janina, Scutari d'Albanie et Andrinople. Nous donnons ici les
photographies des trois hommes d'admirable nergie, dont les noms, quoi
qu'il advienne, survivront dans l'histoire au mme rang que celui d'un
Osman pacha ou d'un Denfert-Rochereau: Vehib bey, qui commande Janina;
Hassan Riza bey, qui dfend Scutari, et Choukri pacha, de qui
l'indomptable intrpidit est dj presque lgendaire et  qui l'on
prtait rcemment la rsolution farouche de tourner ses propres canons
contre Andrinople mme, plutt que de la rendre.

[Illustration: Hassan Riza bey, dfenseur de Scutari. Phot. Phbus.]

[Illustration: Le nouveau gnralissime Izzet pacha. Phot. Georges
Rmond.]

[Illustration: Choukri pacha, dfenseur d'Andrinople.]

LES DFENSEURS DE LA TURQUIE

LES FRONTIRES DE L'ALBANIE

La crise balkanique a pour consquence une crise europenne qui, en
ralit, constitue le vritable danger pour la paix entre les grandes
puissances. Le gouvernement de Vienne, en dpit de toutes les
concessions faites par les Serbes (renonciation  un port serbe sur
l'Adriatique, satisfaction donne pour l'incident Prochazka, offre de
ngocier pour tablir de meilleurs rapports conomiques, etc.), n'a pas
dmobilis.

Pourquoi donc l'Autriche-Hongrie reste-t-elle prte  entrer en guerre
au risque d'y entraner le continent tout entier?

Le gouvernement de Vienne a cette attitude uniquement en raison de la
question d'Albanie dont le rglement va bientt concentrer l'attention
de l'Europe.

                               *
                              * *

La vritable Albanie est une rgion toute spciale, divise en une srie
de cloisons tanches dont les montagnes forment les parois et qui
communiquent par un petit nombre de passages. Sur ce territoire, sans
routes, sans industrie, sans commerce, vivent chichement environ
1.330.000 d'Albanais (1 million de musulmans, 240.000 orthodoxes, 90.000
catholiques romains). Tous ces chiffres sont approximatifs. L'Albanais,
indomptable et rebelle, excre le contact des trangers. Il vit en
chassant ou en faisant patre ses troupeaux. Il ne reconnat que la loi
des chefs de clans, clans qui se rattachent  de nombreuses tribus.
Encore dans la condition du moyen ge, la population albanaise est dans
sa presque totalit sans aucune instruction, mais la race est
susceptible de grands progrs, car on connat des Albanais qui, au
service de la Turquie, ont fait preuve d'une vive et fine intelligence
et il existe aujourd'hui un petit groupe d'Albanais d'une culture
occidentale qui tiennent parfaitement leur place dans les milieux les
plus raffins.

                               *
                              * *

La confrence des ambassadeurs  Londres a bien dcid, ds ses
premires runions, qu'il y aurait une Albanie autonome, _sous le
contrle et la garantie des puissances_, point essentiel  remarquer et
 retenir. Mais ce n'est rien que de dcrter le principe de l'autonomie
de l'Albanie, principe en harmonie d'ailleurs avec la formule: Les
Balkans aux peuples balkaniques, la vraie difficult est de dlimiter
l'Albanie. C'est l une tche singulirement ardue car, en ralit,
l'expression Albanie dsigne une contre dont les frontires peuvent
varier au nord, au sud et  l'est dans d'extraordinaires proportions,
selon le point de vue auquel on se place, et les intrts que l'on veut
servir.

Nous allons donc tenter d'exposer les difficults de la dlimitation
albanaise en mme temps que sa porte europenne.

                               *
                              * *

Il y a trois projets de dlimitation de l'Albanie:

Le projet albanais;

Le projet autrichien;

Le projet des allis balkaniques intresss (Montngrins, Serbes,
Grecs).

Indiqus par des traits nettement distincts sur la carte ci-dessous, il
est ais de constater d'un coup d'oeil  quel point ces projets
diffrent entre eux comme tendue de territoire englob, et de mesurer
ainsi les difficults  vaincre pour arriver  un accord dfinitif et
satisfaisant pour les parties en cause.

LE PROJET ALBANAIS

Le gouvernement provisoire albanais qui, sous la direction d'Ismal
Kemal bey, a t assum par quelques hommes reprsentant
l'intelligence albanaise, a envoy des dlgus  Londres. Il demande la
reconnaissance de l'Albanie sous la forme la plus tendue qu'il soit
possible de lui donner. Dans leur projet, les Albanais englobent toutes
les rgions o se trouvent des groupements albanais sans se soucier de
savoir si, sur certaines fractions du territoire ainsi constitu,
existent d'autres populations serbes, grecques ou bulgares plus
nombreuses que des groupements albanais. Les auteurs du projet albanais
ne considrent pas davantage ce fait que beaucoup d'Albanais qui se
trouvent en Vieille-Serbie, par exemple, n'y sont que par l'effet de
massacres antrieurs, massacres excuts systmatiquement par les
Albanais dans les cinquante dernires annes aux dpens des Serbes, et
dont aujourd'hui il semble excessif de vouloir conserver le bnfice aux
dpens des Serbes victorieux.

Quoi qu'il en soit, il est inutile d'insister davantage sur le projet
albanais, car il n'a aucune chance d'tre adopt. Ses frontires qui ne
laissent aux Montngrins, aux Serbes et aux Grecs  peu prs rien des
avantages de la guerre sont si manifestement excessives que le
gouvernement de Vienne lui-mme ne soutient pas devant l'Europe le trac
demand par le gouvernement provisoire albanais.

LE PROJET AUTRICHIEN

Le projet autrichien, d'une tendue intermdiaire entre celui des
Albanais et celui des allis balkaniques, est inspir surtout par des
considrations politiques. Il est d'ailleurs, remarquons-le, un projet
de marchandage. Peut-tre mme pendant l'impression de cet article
a-t-il t dj modifi sur certains points.

Le gouvernement allemand de Vienne, qui a vu avec un infini regret la
victoire des Slaves des Balkans, a pour objectif essentiel de constituer
une barrire puissante entre la Serbie et la mer. Il va donc faire tous
ses efforts pour que cette barrire soit aussi paisse que faire se
pourra. Il veut surtout que l'extension du Montngro au nord de
l'Albanie soit aussi restreinte que possible afin de ne pas donner  cet
tat des territoires qui lui permettraient, par une entente ultrieure
avec la Serbie, de lui faciliter l'accs  la mer Adriatique. Vienne
s'oppose donc nergiquement  la cession de Scutari au Montngro, bien
que le roi d'Italie, gendre du roi du Montngro, soit intervenu
rcemment par sa diplomatie pour prconiser cette solution.

L'Autriche l'a jusqu' prsent repousse parce qu'elle sait bien que, si
Scutari devenait montngrin, l'Italie bnficierait de la situation
nouvelle. En effet, dans cette hypothse, le principal centre
d'influence en Albanie serait report plus au sud,  Elbassan,  Brat,
ou  Valona. Dans ce cas, c'est l'influence italienne qui y
prdominerait. Au contraire, si Scutari fait partie de l'Albanie, il
deviendra le foyer de l'action autrichienne dans le futur tat albanais.

C'est l une considration qui prend toute sa valeur si l'on admet qu'
Vienne, o l'on a d brusquement renoncer au vieux projet de descente
vers Salonique par l'effet de la victoire des Serbes et des Grecs, on
espre encore que le lot de l'Autriche pourra tre constitu plus tard
par l'Albanie.

La diplomatie des Habsbourg s'ingnie donc  ce que le nouvel tat dont
elle escompte l'absorption dans l'avenir soit aussi tendu que possible.

Pour soutenir son projet de frontires albanaises, l'Autriche-Hongrie
invoque les droits nationaux des Albanais. Cet argument est piquant
quand on sait de quelle faon les gouvernements de Vienne et de Budapest
traitent leurs nationalits slaves sur le territoire austro-hongrois.

LE PROJET DES ALLIS BALKANIQUES

La dlimitation de l'Albanie demande par les allis balkaniques est la
consquence d'un accord prcis entre Montngrins, Serbes et Grecs.

_Frontire albano-grecque_.

Les Grecs placent les limites septentrionales de l'Epire au nord de
Valona; mais, tenant compte de l'opposition de l'Italie, les Grecs,
ainsi que le montre le trac, font partir leur frontire au point form
par la baie de Gramala. Cette frontire va ensuite rejoindre la
frontire serbe  peu prs  la hauteur du milieu ouest du lac d'Okrida.

Pour repousser le projet autrichien, les Grecs justifient ainsi leurs
prtentions:

A Janina, la population, le commerce, la culture, tout est grec.
D'ailleurs, en 1880, la confrence de Berlin, sur la proposition du
gouvernement franais, a reconnu les droits de la Grce sur Janina. Or,
gographiquement et conomiquement, la possession de Janina entrane
celle de Santi Quaranta qui,  son tour, commande celle de Chimara, sur
la cte, et d'Argirokastro, dans l'intrieur. En effet, toute cette
rgion ne communique aisment avec la mer que par Santi Quaranta ou
Preveza; mais,  Santi Quaranta, seuls les grands navires peuvent
parvenir.

Au point de vue ethnographique, la frontire propose par la Grce en
Epire et en Macdoine  l'ouest du lac d'Okrida contient 316.651 Grecs,
154.413 musulmans et 5.104 isralites.

Ces chiffres sont tirs de la statistique dresse en 1908 par le
gouvernement ottoman lui-mme en vue des lections au Parlement de
Constantinople. Ils sont donc plutt dfavorables  l'lment grec. Il
convient, en outre, d'ajouter que, si le trac hellnique englobe
154.413 musulmans, il laisse  proximit de la frontire en territoire
albanais 44.119 Grecs.

Ce qui reste de diffrence dans la balance des chiffres s'affaiblit
encore quand, en plus de l'aspect ethnographique de la question, on
envisage le ct civilisateur et humanitaire.

En effet, sur le territoire que la Grce prtend annexer se trouvent 733
coles grecques (filles ou garons), dont 3 lyces de garons (Janina,
Konitsa, Koritza), un lyce de filles (Janina). Ces coles comportent
927 matres et matresses et 28.850 lves, soit 9,2% de la population.

Les Grecs estiment donc qu'ils sont dj parfaitement outills pour
ouvrir dfinitivement l'Epire  la civilisation.

Comme le gouvernement de Vienne est relativement peu intress aux
affaires du sud de l'Albanie, il est  supposer que les Grecs
obtiendront de l'Autriche dans une large mesure satisfaction. Les
difficults leur viendront peut-tre de l'Italie.

_Frontire serbo-albanaise_.

La frontire demande par les Serbes,  sa jonction avec la frontire
grecque, suit  partir du lac d'Okrida, non pas, comme on l'a dit, le
Drin noir, mais la ligne de partage des eaux se trouvant  l'ouest du
Drin. Ainsi, estiment les Serbes, la frontire sera mieux fixe et
permettra d'inclure en Serbie les nombreux villages serbes qui se
trouvent entre le fate des montagnes et la rive gauche du Drin.

Le projet serbe est en complte opposition avec, le projet autrichien
qui, en sa forme initiale, attribue Prizrend  l'Albanie. Or, les Serbes
tiennent normment  la possession de cette ville qui, au treizime
sicle, fut la capitale de l'empire serbe de Douchan le Grand.

En ce qui concerne les contres d'Ipek, Detchani, Diakova, les Serbes,
comme on le verra plus loin, s'unissent aux Montngrins pour en
rclamer l'exclusion de l'Albanie. Cette attitude n'implique pas une
divergence de vue entre Serbes et Montngrins. Elle s'explique par ce
fait que, si Serbes et Montngrins appartiennent  deux tats
diffrents, ils ne forment, comme on sait, qu'un mme peuple: le peuple
serbe. Les Serbes plaident donc  la fois leur cause et celle des
Montngrins.

A propos de ces rgions, dit le mmorandum serbe, _la nation serbe ne
voudra et ne fourra faire aucune concession, ne pourra en venir  aucune
transaction,  aucun compromis, et il n'y a pas de gouvernement serbe
qui oserait s'y prter_.

_Frontire albano-montngrine._

C'est  propos de cette frontire, au nord de l'Albanie, que se
manifeste, avec le plus d'nergie, l'opposition autrichienne.

Pour soutenir son trac, le gouvernement du Montngro part de la
ncessit d'assurer la scurit du royaume, ainsi que son dveloppement
politique et conomique.

Pour exclure de l'Albanie les territoires dont les chefs-lieux sont
Scutari, Ipek et Diakova, le Montngro, comme la Serbie, fait appel aux
titres historiques, rappelant que, depuis les temps les plus reculs, le
Drin a t toujours considr comme la limite extrme de l'Albanie du
Nord. Dans un document de 1355, le Drin est appel _Flurnen Sclavoni_
(fleuve serbe).

A partir du onzime sicle, le royaume serbe de Zeta, dont le Montngro
actuel a recueilli l'hritage, s'tendait jusqu'au Drin. Scutari fut le
sige de toutes les dynasties serbes, et, bien qu'alors la royaut ne
rsidt pas toujours d'une manire stable et suivie, dans les grandes
villes, Scutari fut souvent la rsidence des souverains serbes.

Les traces de cette possession subsistent encore dans la dnomination
actuelle, tout  fait serbe, des montagnes et des rivires de la rgion,
en dpit de l'albanisation qui a suivi, dans ces parages, la conqute
turque, albanisation, dans un grand nombre de cas, toute de surface, car
beaucoup d'Albanais d'aujourd'hui ne sont que d'anciens Serbes
islamiss.

Si, gographiquement, Scutari a t le centre historique du Montngro,
on ne saurait contester qu'au point de vue conomique le lac de Scutari
ne forme un tout indivisible. Le Montngro a toujours souffert dans son
dveloppement commercial de cette sparation violente et artificielle
d'avec le bassin de la Bojana et du Drin. La fertile plaine de Scutari
constitue, en effet, la seule issue naturelle du commerce montngrin 
la mer. Le Montngro ne pourra se dvelopper que lorsque, grce  la
rectification des frontires, il aura pu rgulariser les fleuves Bojana
et Drin, vitant ainsi les grands dgts causs priodiquement par les
crues.

[Illustration: LES PROJETS DE DLIMITATION DE L'ALBANIE + + + + Projet
albanais. ++ Projet autrichien. Projet des allis balkaniques:
--- Frontire grco-albanaise.  Frontire
serbo-albanaise.----- Frontire albano-montngrine.]

Pour appuyer davantage leurs prtentions, les Montngrins invoquent
encore le fait que de nombreuses tribus albanaises ont pris part avec
eux  la guerre contre les Turcs.

Les dlgus montngrins concluent ainsi:

Ces raisons dictent au gouvernement montngrin le devoir premptoire
de dclarer aux grandes puissances que l'annexion de Scutari, d'Ipek et
de Diakova, inscrite en premier lieu sur le programme qui a prsid 
l'ouverture des hostilits, forme un tout ncessaire, et que _le
Montngro, plutt que de renoncer  cet agrandissement logique et
naturel de son territoire, prfrerait disparatre comme facteur
politique dans les Balkans._

Cette nergique dclaration aura-t-elle raison de l'opposition
autrichienne? Vienne persiste  considrer la ville de Scutari--qui n'a
pas encore t prise par les Montngrins--comme purement albanaise.
Vienne n'ignore pas, en outre, que le trac demand par les Montngrins
permettrait, par l'effet d'une entente ultrieure avec la Serbie, de
construire un chemin de fer qui, partant de Saint-Jean-de-Modua par
Alessio, la valle du Drin et Prizrend, couperait la ligne
Mitrovitza-Salonique  Ferizovitch, et, de l, gagnerait Nisch, le
centre de la Serbie.

Il y a donc lieu de croire que l'opposition autrichienne  la cession de
Scutari au Montngro sera trs vive.

PORTE EUROPENNE DE LA QUESTION ALBANAISE

Comment, maintenant, la dlimitation de l'Albanie peut-elle menacer la
paix europenne? La raison de ce danger est simple.

L'Autriche-Hongrie, qui n'a pris aucune part  la guerre n'a, en
ralit, aucun titre pour intervenir dans le partage de la Turquie
d'Europe entre les allis qui, eux, invoquent le droit de conqute et
les sacrifices normes qu'ils ont d faire en hommes et en argent. Or,
_le projet d'Albanie prsent par le gouvernement de Vienne ne tend 
rien moins qu' dpouiller les Montngrins, les Serbes et les Grecs des
principaux rsultats de leurs victoires._

Les grandes puissances ont dj fait une large concession 
l'Autriche-Hongrie en adhrant au principe d'une Albanie autonome, mais
il est vident que cette Albanie doit tre de dimensions restreintes,
afin de concilier les prfrences de l'Autriche avec les droits des
allis balkaniques victorieux.

Or, si l'Autriche est plus ou moins soutenue dans ses prtentions par
l'Allemagne et l'Italie, les allis balkaniques ont pour appuis naturels
les puissances de la Triple Entente, dont la doctrine  cet gard a t
proclame le 9 novembre 1912 par M. Asquith, premier ministre
britannique, disant, au banquet du lord-maire: _Les vainqueurs ne
doivent pas tre privs d'une victoire qui leur a cot si cher._ Les
deux grands groupements politiques europens se trouvent ainsi aux
prises  propos de la question d'Albanie.

En effet, le dpouillement par l'Autriche des Montngrins, des Serbes
et des Grecs serait considr dans tous les Balkans, par tous les Slaves
d'Autriche-Hongrie, dans le monde entier d'ailleurs, comme un triomphe
de la Triple Alliance et un chec considrable pour la Triple Entente,
particulirement grave pour la Russie.

La Russie, videmment, en raison de sa politique sculaire, ne peut pas,
sans compromettre de la faon la plus grave son prestige de grande
puissance, abandonner  la pression allemande de Vienne des tats slaves
et orthodoxes comme la Serbie, comme le Montngro, le seul ami de la
Russie,--disait jadis Alexandre III.

Pour ces raisons,  la confrence des ambassadeurs de Londres, les
allis s'attendent,  propos de l'Albanie,  tre soutenus fermement par
la Triple Entente. Puisque les grandes puissances, dans l'ensemble, ne
veulent certainement pas la guerre, la meilleure solution  souhaiter,
c'est qu'une conciliation puisse se faire entre les points de vue si
opposs de l'Autriche et des allis. On tend, d'ailleurs, ds
maintenant,  une transaction.

Ce qu'il faut bien comprendre encore, c'est que plus le territoire de
l'Albanie sera restreint, et davantage la diplomatie europenne sera
dlivre pour l'avenir des soucis incessants et certains que lui rserve
la cration d'un tat albanais. On ne saurait se le dissimuler, le futur
tat albanais sera le foyer des intrigues les plus varies:
autrichiennes, italiennes, montngrines, serbes, grecques, albanaises,
au-dessus desquelles devront s'exercer le contrle et la garantie de
l'autonomie des six grandes puissances! Quelles perspectives!

Dans ces conditions, le simple bon sens indique que moins le gupier
albanais sera tendu, moins nombreux seront les soucis que les
puissances auront fatalement  son sujet. Par contre, plus la part des
allis sera grande et plus vaste sera le domaine de la civilisation. Ce
qu'ont dj su faire les Grecs, les Montngrins et les Serbes des
territoires conquis jadis sur les Turcs est un gage certain de l'oeuvre
bien faisante qu'ils sauront accomplir dans leurs nouvelles
Possessions.

ANDR CHERADAME.



[Illustration: LE SIGE D'ANDRINOPLE.--La situation au moment de
l'armistice et  la reprise des hostilits.

La ligne principale de dfense turque, indique schmatiquement sur le
croquis, n'a t rompue, en novembre, qu'au sud-ouest et  l'ouest, les
Bulgares s'tant empars de Kartal-Tp et d'une partie des forts de
Papas-Tp d'o ils peuvent maintenant bombarder une partie de la
ville.--La ligne enveloppante de petits rectangles indique la
rpartition des troupes assigeantes dans les secteurs, et non pas leurs
positions qui sont beaucoup plus avances.]

[Illustration: DEVANT ANDRINOPLE.--Le gnral Ivanof, qui commande
l'arme de sige bulgare, sur la rive de la Maritza, avec son
tat-major. _Photographie. G. Woltz._]

[Illustration: UNE FABLE DE LA FONTAINE EN ACTION.--_Le Meunier, son
fils et l'ne_, dans le Turkestan. _Phot. A. Svoboda._]

C'est une illustration inattendue pour la clbre fable de La Fontaine,
_le Meunier, son fils et l'ne_, que nous apporte cette authentique
photographie qui fut prise  Bokhara, dans le Turkestan... On y
retrouve, saisis sur le vif, les trois personnages du dlicieux apologue
familier  nos mmoires: le pre, vnrable vieillard, coiff du turban,
vtu d'une ample robe raye, son fils, un enfant encore, mais non des
plus petits, et le paisible baudet, docile sous le bt, philosophe que
les vicissitudes de ce monde n'meuvent plus.

Le voil portant bravement sur son chine un double fardeau, dont l'un
au moins est de poids; mais la route est longue, le soleil ardent, et la
pauvre bte ne saurait, en cet quipage, aller loin. Pour l'allger, le
fils descend; et tout aussitt les bons villageois rencontrs au passage
de s'indigner, comme dans la fable,  la vue du jeune homme suivant 
pied son pre, tandis que ce nigaud, comme un vque assis, fait le
veau sur son ne... Le vieillard, confus, se hte, pour dtourner les
quolibets, de cder sa place  son fils; et les railleries, maintenant,
s'adressent au garon, qui, confortablement install sur sa monture,
semble mener laquais  barbe grisez. Blm par ceux-ci, pris en piti
par ceux-l, le pre se dcide  remettre son fils en croupe:

_Eh quoi! charger ainsi une pauvre bourrique!_

Il s'y rsout enfin, pour avoir la paix. Et c'est, dans l'aventure, le
malheureux ne qui, comme on dit, a bon dos...



LES LIVRES & LES CRIVAINS

_Actualit._ On a dj lu, dans le _Figaro_, les magnifiques plaidoyers
de Pierre Loti pour _la Turquie agonisante_. Ces pages courageuses de
piti et de justice aussi, dans lesquelles l'immortel auteur
d'_Aziyad_, de _Jrusalem_, des _Dsenchants_, demande grce pour le
vaincu oriental et stigmatise l'appel  la cure, sont runies en un
petit volume (Calmann-Lvy, 2 fr.) qui prend une place d'honneur et
marque une date mouvante dans l'oeuvre de Loti. Cette noble et ardente
protestation n'arrtera point sans doute la fatalit qui entrane les
destines d'un peuple. Mais ce cri d'humanit n'en aura pas moins eu son
retentissement dans le monde: et, chez nous, dans cette France
protectrice depuis des sicles des Latins orientaux que menacera
videmment dsormais l'hgmonie orthodoxe, dans cette France,
conseillre jadis coute  Constantinople et commanditaire pour prs de
3 milliards des organisations financires et des entreprises
industrielles et commerciales de l'Empire en dtresse, tels
avertissements directs de Loti, que, sous une autre forme, saisissante
et documentaire, nous trouvons rpts dans l'enqute suprme de M.
Stphane Lauzanne, _Au chevet de la Turquie_, ne sauraient passer au
milieu de l'indiffrence.

_Philosophie._

La philosophie sereine et consolante de Maurice Maeterlinck s'efforce,
aujourd'hui, de nous rconcilier avec _la Mort_ (Fasquelle). L'auteur de
_la Sagesse_ et du _Trsor des humbles_ a crit pour notre me angoisse
par le grand mystre, une sorte de manuel de la bonne mort, o,  les
regarder attentivement et courageusement en face, avec sang-froid, on
voit peu  peu se dissoudre et s'vanouir les horreurs et les affres de
l'heure dernire. Non point qu'il tente de nous rvler quelques-uns des
secrets de l'au del. Car nul, sur cette terre, ne prononcera le mot qui
mettra un terme  nos incertitudes. Et d'ailleurs non seulement nous
avons  nous rsigner  vivre dans l'incomprhensible, mais nous devons
mme nous rjouir de n'en pouvoir sortir. Si, en effet, il n'y avait
plus de questions insolubles ni d'nigmes impntrables, l'infini ne
serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait  jamais maudire le
sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionn  notre
intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans
issues, un mal et une erreur irrparables. L'inconnu et
l'incommensurable sont ncessaires  notre bonheur. Et je ne
souhaiterais pas  mon pire ennemi, sa pense ft-elle mille fois plus
haute et plus puissante que la mienne, d'tre ternellement condamn 
habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel,
tant homme, il aurait commenc  comprendre quelque chose.

_Histoire._

Le seul mrite de nous avoir rvl les frres Tharaud suffirait 
tmoigner de l'utilit d'un jury littraire contre qui, pour un vote
rcent et contestable, se sont leves d'assez vives attaques. MM.
Jrme et Jean Tharaud sont de beaux crivains franais et on les tient
au premier rang de ceux qui ont le scrupule d'exprimer notre langue dans
toute sa puret et sa lumire. Ils atteignent la perfection dans le
rcit, prcis et simple, mais o l'on devine une prparation laborieuse,
et une application discipline qui matrise l'lan. Ils ne nous
paraissent point avoir l'imagination assez libre ni l'me assez
fougueuse pour nous donner jamais ces oeuvres qui atteignent le coeur et
qui laissent en nous, durablement, des motions ou des mirages. Ils
n'ont point la sensibilit instinctive et contagieuse--celle de
Maupassant, par exemple--qui ne saurait natre, d'ailleurs, d'une
collaboration. Mais on doit attendre d'eux une longue srie de petites
oeuvres parfaites, qui leur survivront--et ils sont jeunes--et que l'on
aimera conserver dans les bibliothques, comme de prcieuses choses,
dans l'enchssement de dlicates reliures. Ainsi fera-t-on pour _la
Tragdie de Ravaillac_ (mile-Paul) que les Tharaud, avec tout le relief
de leur art expressif et la richesse lgante de leur pense, voquent 
leur tour au fil des documents contemporains, contrls et confronts et
qui, surtout, invitent  rver lorsque, les ayant vus, on a fait le tour
des remparts d'Angoulme, remont la Charente et vagu jusqu'aux
prairies de Touvre, sous le chteau ruin auquel la tradition populaire
rattache par un sentiment profond la mmoire de Ravaillac, au bord de ce
gouffre glac sur lequel, assurment, comme tous les enfants du pays, il
est venu pencher son visage, et dont les eaux mystrieuses qu'agite un
bouillonnement perptuel semblent retenir encore l'ombre de son me
tourmente.

_Romans._

On peut s'enliser  jamais et mortellement dans les _Sables mouvants_ de
la vie parisienne, ds que l'on rompt toutes attaches  certains
principes stricts des vieilles traditions. Mme Colette Yver nous
affirme, en son nouveau roman, d'une observation pntrante et actuelle
(Calmann-Lvy), qu'il est bien difficile de ne se point garer lorsque
la voie, trop neuve, o nous orientons notre vie, n'est plus une route
comme celle qui conduit chez nous  la campagne et que nous voyons
s'allonger si droite, si facile, pitine, durcie par tous les gens du
pays qui cheminent l depuis des sicles. C'est un thme assez analogue
 celui que traitait rcemment et diffremment M. Jacques des Gchons
dans _la Valle bleue_. Mme Colette Yver nous silhouette en trait
dcisifs une fillette trangement prcoce qui ouvre trop vite son
intelligence au contact incessant des intelligences de grandes
personnes prs desquelles on la voit toujours rder silencieuse et
indiffrente, semble-t-il. Mais son coeur, qui n'a pas t lentement
model par les soins pieux d'une mre attentive ou d'une ducatrice
habile, reste en friche, tout en instincts et en apptits, ignorant le
devoir et la piti, les deux seules lumires qui auraient encore pu lui
servir de guides dans les sables mouvants. Et, lorsque, devenue jeune
fille, il arrive qu'elle aime, c'est avec une passion brutale et cruelle
qui brise tout et laisse un profond sillage de deuil. L'expiation
viendra ensuite. L'ardente et implacable crature apprendra, dans la
douleur sans espoir, le sens profond de la piti et de l'amour,--mais
trop tard puisque les ruines sont faites. Les marionnettes de luxe,
nous dit M. Michel Provins, ont l'apptit trs court aussi bien pour le
coeur que pour l'estomac; de l une infinit de ruptures, comiques,
dangereuses ou tristes simplement comme les rves qui s'teignent. Les
hros de M. Michel Provins, qui sont ces mondains d'aujourd'hui dont
l'amour, lger, goste, intress, peu sentimental, meurt trs vite de
satit, ont acquis, dans la manire de _bien finir_, une vritable
virtuosit que l'adroit auteur de tant de fins dialogues nous rvle
joliment (Fasquelle) dans _l'Art de rompre._



LES THTRES

_L'Enchantement_, que vient de reprendre la Renaissance, marqua, voici
treize ans-- la Renaissance, mais avec l'interprtation de l'Odon,
qui avait cd sa scne  la Comdie-Franaise incendie--l'clatant
dbut de M. Henry Bataille sur une scne rgulire. Sa notorit, puis
sa clbrit n'ont fait que grandir depuis. On se souvient du sujet de
la pice: entre deux soeurs qu'une grande affection unit, un homme s'est
gliss; l'ane, srieuse et pondre, l'pouse, plus par raison que par
amour; de dpit, la cadette,  l'amour instinctif, tente de
s'empoisonner; son ane pense la gurir en la conservant en tiers dans
son mnage; mais, peu  peu, torture de jalousie,  son tour elle
prouvera la passion  laquelle elle ne croyait pas, elle subira
l'enchantement de l'amour et elle se sparera de la soeur qu'elle
chrit pour garder exclusivement le mari qu'elle adore  prsent. Tout
l'essentiel du talent d'Henry Bataille est l en puissance. Mme Berthe
Bady joue le rle principal avec une vie, une sensibilit
extraordinaires; Mlle Renouard est trs juste de ton et d'attitude dans
le personnage difficile de la soeur cadette. M. Dubosc a compos
finement la physionomie du mari ador.

_Sylla_, tragdie reprsente prcdemment au thtre de Monte-Carlo, a
t chaleureusement accueillie en matine,  l'Odon. Son auteur, M.
Alfred Mortier, a des dons vritables de pote tragique.

A l'Opra, le conte musical de M. Andr Gailhard, _le Sortilge_--dont
le livret est de M. Maurice Magre--a reu le meilleur accueil. Ce jeune
compositeur est un laborieux qui possde en outre des qualits
inventives, le got du pittoresque et beaucoup de charme.

L'esprit de M. Bernard Shaw ne nous est perceptible qu'au travers d'une
traduction. Nanmoins, il apparat d'une originalit singulire faite
d'ironie froide, de puissance comique et d'un penchant non contrari 
la mystification. Sa comdie: _On ne peut jamais dire..._ reprsente au
Thtre des Arts, abonde en traits inattendus, un peu dconcertants,
sans laisser d'tre plaisante.

Au thtre Apollo, nous avons revu avec plaisir _Monsieur de La Palisse_
et nous nous sommes divertis aux cocasses aventures qui lui adviennent
du fait de MM. de Fiers et de Caillavet, ses parrains. La musique de M.
Claude Terrasse est pleine d'allgresse et d'esprit; cette oprette a
retrouv le franc succs qui l'accueillit en 1904, lors de sa cration.

Cluny est la dernire bastille du vaudeville: _la Cocotte bleue_ vient
d'y tre enferme. Elle y sera visible chaque jour, sans doute fort
longtemps. Le public est convi  venir s'y drider au spectacle des
pripties o de nombreux personnages se dmnent avant d'atteindre  un
dnouement heureux et prvu, quoique diffr.

LA DISSOLUTION DU SOUVENIR ALSACIEN-LORRAIN.

Bien souvent, nous avons eu l'occasion le signaler l'oeuvre accomplie
aux pays annexs par le Souvenir Alsacien-Lorrain; de ce ct de la
frontire, on a toujours suivi avec une sympathie mue les touchantes
manifestations de ce culte des morts auquel les Alsaciens-Lorrains sont
demeurs si fidles. Depuis longtemps elles taient dans les journaux
allemands, l'objet de violentes et haineuses attaques. Cette campagne de
presse vient d'aboutir  ses fins: le gouvernement imprial a prononc
la dissolution du Souvenir,--mesure qui ne pouvait manquer de
soulever, dans les deux provinces, une indignation gnrale. Le dcret
de dissolution invoque les articles du Code pnal qui visent le crime de
haute trahison. C'est tout simplement fou, nous crit notre
correspondant de Strasbourg. Le Souvenir Alsacien-Lorrain ne
poursuivait qu'un but infiniment noble: honorer la mmoire des soldats
tombs sur les champs de bataille de la guerre.

Un homme tait l'me et la force du Souvenir, auquel il avait
consacr, malgr les obstacles, toute son activit patiente et tenace:
M. Jean. C'est lui que, tout d'abord, on a voulu atteindre: la police a
perquisitionn  son domicile,  Vallires, et a saisi plusieurs lettres
prives o des amis de France lui annonaient l'envoi de cotisations ou
le flicitaient de son admirable nergie. Parmi elles, il s'en trouvait
une dans laquelle le correspondant de M. Jean--d'ailleurs inconnu de
lui--parlait des petits canons franais qui ont fait leurs preuves dans
les Balkans et qui supprimeront bientt la frontire maudite. Le
gouvernement fait grand tat de cette lettre, qui a gagn, dans cette
aventure, une publicit dont seuls les Allemands ne sauraient se
rjouir.

[Illustration: M. Jean.--_Phot. Studia-Lux._]

En attendant que l'affaire soit porte devant la Chambre des dputs,
l'opinion publique proteste vivement contre la dissolution du
Souvenir, tout en affirmant son attachement  l'oeuvre des tombes: Ce
coup a t plus douloureux, dit le _Journal d'Alsace-Lorraine_, que
toutes les autres tracasseries dont nous avons t les victimes, mais il
ne peut nous faire oublier nos morts. Pour supprimer ce culte de la
mmoire de nos frres, il faudrait supprimer jusqu'au dernier des
Alsaciens-Lorrains.



UN JOURNALISTE COMMANDEUR

Dans la promotion de la Lgion d'honneur dite du 1er janvier, qui
vient seulement de paratre  _l'Officiel_, figure, au titre du
ministre de l'Intrieur, non loin de M. Hennion, directeur de la Sret
gnrale, notre confrre L.-L. Pognon, administrateur de l'Agence Havas,
promu au grade de commandeur. Si, contrairement  nos habitudes, nous
enregistrons cette promotion, c'est que L.-L. Pognon est le premier
journaliste qui,  ce seul titre, reoive du ministre de l'Intrieur,
auquel ressortit la presse, la cravate de commandeur.

[Illustration: M. Pognon.--_Phot. Herschel._]

Il n'est pas une salle de rdaction o le bel avancement de L.-L. Pognon
dans l'ordre national n'ait t salu avec joie: c'est un peu la
corporation entire qui est honore en la personne de ce parfait galant
homme, de ce charmant camarade, si accueillant, si serviable toujours,
de cet excellent journaliste, si parfaitement matre en son mtier.

S'il en avait le loisir--et s'il pouvait aussi conter tout ce qu'il a
vu--quels mmoires attrayants, mouvements, pour rait crire cet homme
qui depuis tant d'annes promne par le monde, au hasard des vnements
politiques, son intelligente activit, sa clairvoyance, sa curiosit
jamais indiscrte; qui, parti du reportage, en est arriv  la direction
d'une des plus importantes agences d'information du monde; qui
accompagna, presque  ses dbuts, Gambetta et recueillit de sa bouche
quelques-uns des mots historiques gravs dans la pierre de son monument,
et, tout dernirement, tait,  bord du _Cond_, le compagnon de voyage
de M. Poincar. Combien d'vnements auxquels il fut prsent, seul de
tous les journalistes, sans qu'aucun de nous songet  se plaindre de
cette faveur, tant nous considrons L.-L. Pognon comme le mandataire
qualifi, et en quelque sorte symbolique, de toute la presse, comme le
_reprsentative man_, diraient les Anglais, du vieux journalisme!...



LE COLONEL GUISE

L'un des officiers attachs  la personne du prsident de la Rpublique,
M. le colonel Guise, vient de succomber aux suites d'un terrible
accident.

Il passait  cheval, samedi dernier, sur le cours la Reine quand, aux
approches de la place de l'Alma, sa monture, effraye par une
automobile, s'emballa et, aprs un brusque cart, fit panache et se tua.
Le cavalier, fut projet la tte en avant sur la bordure du trottoir.

On releva, inanim, le colonel Guise qu'on transporta dans une pharmacie
voisine d'o, par les soins de M. Collignon, secrtaire gnral de la
prsidence, il fut conduit au Val-de-Grce. L, au premier examen, on
constata une fracture du crne. L'opration du trpan s'imposait: le
mdecin principal Ferraton et M. Reverchon, mdecin-major, y
procdrent. Mais le malheureux colonel ne reprit qu' peine ses sens,
et lundi, aprs deux jours d'agonie, il succombait.

[Illustration: Le colonel Guise.--_Phot. Sazerac._]

Le colonel Guise s'tait acquis, dans ses fonctions  l'Elyse, beaucoup
de cordiales sympathies. 11 tait n  Hesdin, dans le Pas-de-Calais, en
septembre 1861. C'tait un cavalier accompli, que ses qualits de
sportsman avaient dsign comme organisateur des chasses
prsidentielles. Sa mission allait prendre fin avec la retraite de M.
Fallires, et il venait d'tre promu colonel et affect au 5e
cuirassiers,  Saumur.



LE COMMANDANT HOLBECQ

La prise de la casbah d'Anflous nous a cot rellement plus que nous ne
le croyions la semaine dernire: 13 tus, dont un officier, et 72
blesss, dont 4 officiers.

L'officier suprieur qui a trouv la mort en cette rencontre est le chef
d'escadron Holbecq, commandant le 1er groupe d'artillerie, au Maroc. Il
a t frapp au moment o se dessinait la victoire, sur la crte que nos
troupes venaient d'occuper, comme il faisait son rapport aux gnraux
d'Esperey et Brulard.

Le commandant Holbecq tait n le 14 dcembre 1864. Il sortait de
l'cole polytechnique et avait pass par l'cole de guerre. Il tait
chef d'escadron depuis le mois de juin 1910.

[Illustration: Le commandant Holbecq.--_Phot. Paul Petit._]

Parmi les officiers blesss, on donne les noms du lieutenant
Brillat-Savarin, de la 3e batterie coloniale, et du lieutenant
Umbdenstock, de la 4e batterie, celui-ci lgrement atteint, disent les
dpches.



LE PEINTRE DEBAT-PONSAN

Le peintre douard Debat-Ponsan est mort la semaine dernire  l'ge de
soixante-cinq ans.

Il tait n  Toulouse, o son pre tait professeur de musique. La
guerre de 1870-1871 avait, ds le dbut, interrompu ses tudes
artistiques. Engag comme franc-tireur, il avait fait campagne sous
Bourbaki, puis, prisonnier, s'tait chapp pour venir reprendre un
fusil  l'arme de la Loire.

En 1873, il quittait, avec un second prix de Rome, l'cole des
beaux-arts, o il avait t le disciple attentif de Cabanel.

Il se tournait plus particulirement vers la peinture d'histoire. Une
bourse de voyage qu'il se vit dcerner par l'Institut, en 1877, lui
permit de parcourir  fond l'Italie, terre des auteurs classiques. De
cette premire priode de sa carrire datent la _Fille de Jepht_, le
_Saint Paul devant l'aropage, le Matin de la Saint-Barthlmy._

Puis des scnes de la vie rustique, se droulant dans les larges
paysages, le tentrent; des toiles o il se montra excellent peintre de
plein air, et digne mule de Bastien Lepage.

Entre temps, plusieurs effigies remarquables, qui sduisirent par leur
ressemblance, leur vrit, le classrent comme portraitiste trs couru.
C'est ainsi qu'il fixa les traits de _M. et Mme Constans, de MM. Paul de
Gassagnac, Georges Leygues, Pouyer-Quertier, Camescasse, Pedro
Gaillard,_--du _gnral Boulanger_, enfin, alors dans toute sa
popularit. Ce dernier portrait eut mme une histoire, d'ailleurs brve:
le peintre souhaitait de le voir figurer  l'Exposition de 1889. Les
qualits intrinsques de l'oeuvre la rendait digne de cet honneur. Mais
le gouvernement d'alors s'mut; il redouta des manifestations: M.
Debat-Ponsan, parfait honnte homme et qui avait d'ailleurs assez de
talent pour ddaigner comme moyen de succs les dmonstrations
bruyantes, se rendit aux raisons que lui donna le ministre et retira
spontanment sa toile.



[Illustration: M. Debat-Ponsan.--_Phot. Braun-Clment._]

UN GRAND HOMME D'TAT
ESPAGNOL

Le prsident, de la Chambre et ancien prsident du Conseil espagnol, M.
Moret, qui vient de s'teindre  Madrid, incarnait rellement un
demi-sicle d'histoire de l'Espagne, car peu d'hommes d'tat auront jou
un rle si continu dans des rgimes aussi divers: lu dput indpendant
en 1863, sous le rgne d'Isabelle II, il fut tour  tour ministre du
dictateur marchal Serrano, d'Amde de Savoie, de la Rpublique de
1873, d'Alphonse XII, de la reine rgente Marie-Christine, et enfin,
depuis l'avnement d'Alphonse XIII, chef de trois ministres, en 1905.
1906 et 1909. Dans ces hautes fonctions, il brilla surtout aux Corts
par son admirable loquence, joignant  la faconde andalouse les
qualits d'esprit britannique qu'il s'tait assimiles durant son
ambassade  Londres. Par contre, il choua dans la ralisation de la
plupart de ses projets politiques, quelques-uns aussi importants que
l'autonomie coloniale, quand il tait ministre d' Ultramatar, en 1898,
ou la rvision constitutionnelle. Port ulcr depuis, M. Moret, aprs
avoir parl de se retirer et de bouder la monarchie, avait fini par
accepter,  la mort de Canalejas, la prsidence de la Chambre, o il
semblait prendre une retraite honorifique, tout en voyant le chef du
cabinet actuel, M. de Romanons, ressusciter son ancien programme
d'attraction des gauches au rgime. Ni l'ge, ni les dboires n'avaient
altr sa belle prestance et, malgr ses soixante-quinze ans, rien ne
faisait prvoir sa mort, presque subite, d'une attaque de grippe
mdullaire; il se prparait  partir en villgiature pour le Midi de la
France (c'tait un sincre ami de notre pays). M. Moret possdait dj
sa statue, rige de son vivant  Cadix, sa ville natale, par la
gratitude et l'admiration de ses concitoyens.

[Illustration: M. Moret.--_Phot. Cabjet._]



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LA CIRCULATION DANS LES GRANDES VILLES.

Un spcialiste amricain, M. Howard, a essay rcemment, sans grand
succs, de rsoudre le problme de la circulation dans certaines rues de
Paris trs encombres. Il ne souponnait sans doute point la difficult
d'une telle entreprise. Il publie aujourd'hui un tableau comparatif d'o
il rsulte que dans plusieurs grandes voies parisiennes l'intensit de
la circulation est considrablement plus grande qu'en aucune autre ville
du monde.

Voici un extrait de ce tableau indiquant le nombre total de vhicules
circulant de 7 heures  19 heures dans certaines artres de plusieurs
grandes cits:

_Paris:_

Rue de Rivoli................. 33.232
Avenue de l'Opra............. 29.460
Boulevard de la Madeleine..... 17.524
Boulevard des Italiens........ 20.124
Rue Saint-Honor.............. 16.598

_Berlin:_

Potsdam Platz................. 14.221
Leipzig Strasse...............  9.596
Friederichs Platz............. 13.479

_Londres:_

Strand........................ 16.208
Cheapside..................... 11.019
Gracechurch Street............ 12.148

_New-York:_

5e avenue prs de la 58e rue..  8.665
1re avenue....................  2.301
Broadway, prs Franklin Street. 3.277
Wall Street...................  2.443

_Chicago:_

Wabash Avenue.................  3.794
Sheridan Road.................  5.736

_Philadelphie:_

Broad Street..................  6.176
Filbert Street................  5.185

Le nombre de voitures circulant dans la rue de Rivoli est donc plus de
deux fois suprieur  celui des voitures qui roulent dans le Strand, le
quartier le plus mouvement de Londres.

Si, au lieu de considrer le nombre absolu de vhicules, on tient compte
de la largeur de voie occupe, Paris dtient encore le record de
l'encombrement.

Le nombre de voitures circulant par yards (0m,90) de voie, dans le temps
indiqu plus haut, atteint, en effet: 2.767, rue de Rivoli; 1.789,
avenue de l'Opra; 1.019, boulevard de la Madeleine; 1.093, boulevard
des Italiens; 1.976, rue Saint-Honor. Il s'lve  1.430 pour le Strand
de Londres;  1.016 pour Potsdam Platz  Berlin;  673 pour la 5e avenue
 New-York.

Enfin, si on compare le poids total des vhicules passant dans le mme
temps sur une mme largeur de chausse, on retrouve une proportion
analogue.



OISEAUX ET AROPLANES.

Les oiseaux, on le sait, font de l'aviation de deux manires. Les uns
planent, c'est--dire se font porter par le vent, et ont une grande
surface alaire; les autres battent de l'aile, et ont une surface alaire
faible.

Ces deux mthodes comportent de sensibles diffrences de moteur. Chez
l'oiseau, le moteur, ce sont les muscles pectoraux, et le coeur. Car des
muscles puissants dveloppant de grands efforts supposent un coeur plus
nergique, plus lourd, plus actif.

Or, comment se comportent le coeur et les muscles chez les deux groupes?
M. A. Magnan, qui a tudi le problme, a abouti  des conclusions
telles que l'on pouvait s'y attendre. C'est--dire que chez les planeurs
qui ne rament gure les muscles ne sont pas considrables, ni le coeur
trs dvelopp. Chez les rameurs qui battent de l'aile, au contraire,
les muscles et le coeur ont un dveloppement trs suprieur.

Ainsi les rapaces nocturnes qui planent ont 105 grammes de muscles
pectoraux par kilo de poids, et 7 gr. 3 de coeur par kilo. Par contre,
les gallinacs rameurs ont 263 gr. 7 de pectoraux et 13 gr. 4 de coeur
par kilo. La diffrence est trs considrable, mais toute naturelle. Il
en faut conclure, en aviation, que le moteur doit tre d'autant plus
puissant que la surface portante est moindre, bien que dans l'aroplane
il n'y ait pas de battement d'aile.



LES RSULTATS DE LA VACCINATION ANTITYPHIQUE.

On ne s'accorde gure, dans le monde mdical, sur la valeur respective
des divers vaccins antityphiques essays en ces derniers temps. Il
semble, d'ailleurs, prudent de ne pas accorder une foi trop absolue 
des statistiques autour desquelles peuvent s'agiter des questions
d'amour-propre ou de jalousie professionnelle.

Il est intressant, toutefois, de signaler, les rsultats que le docteur
Vincent dclare avoir obtenus rcemment sur la garnison d'Avignon.

Par suite de la mauvaise qualit des eaux, la fivre typhode rgne 
l'tat endmique dans la capitale de Vaucluse. De 1892  1912, il y eut
dans la garnison 1.263 cas suivis de 118 dcs. Chaque anne, on compte
de 10  30 dcs dans la population civile.

Une pidmie terrible s'est dclare au mois de juin dernier. Sur une
population de 49.000 mes, on compta, en quelques semaines, 2.000 cas et
64 dcs.

La garnison s'levait  2.053 hommes, dont 525 avaient t immuniss
avant l'pidmie; on en vaccina 841 autres. Il restait donc 687 tmoins
qui avaient nglig de se faire inoculer. Or, sur ces derniers, il y eut
153 cas de fivre typhode, dont 22 suivis de mort. Le groupe des 1.366
hommes vaccins fut compltement indemne.

D'autre part, M. Roux, directeur de l'Institut Pasteur, a signal 
l'Acadmie des sciences les rsultats obtenus avec le vaccin du docteur
Chantemesse.

Ce vaccin, form de bacilles typhiques striliss par chauffage, est
assez ancien. Le docteur Chantemesse le fit connatre en 1887, mais il
ne l'appliqua lui-mme  l'homme,  Paris, qu'en 1899. Ds 1896,
pourtant, des expriences avaient t faites  l'tranger.

En 1912, aprs avis favorable de l'Acadmie de mdecine, on pratiqua
l'inoculation dans les troupes des confins algro-marocains. Au Maroc,
aucun homme vaccin ne fut atteint de la fivre typhode.

Presque en mme temps, M. Delcass autorisait la vaccination des
quipages de la flotte et des ouvriers des ports franais. Cela
reprsente une population d'environ 67.000 hommes, parmi laquelle, du 5
avril  fin dcembre 1912, on constata 542 cas de fivre typhode, soit
environ 1%.

Aucun cas ne se produisit parmi les 3.107 personnes qui avaient consenti
 se faire immuniser avec le vaccin du docteur Chantemesse.

D'ailleurs, au rcent congrs de Washington, le major Russel dclarait
que, depuis l'emploi du vaccin prpar selon la mthode Chantemesse, la
fivre typhode a pratiquement disparu de l'arme navale des tats-Unis.



L'IMPORTATION DE LA VIANDE EN ANGLETERRE.

L'importation de la viande en Angleterre subit en ce moment une
volution curieuse: les importations d'animaux vivants diminuent dans
une proportion considrable et sont remplaces par des importations de
viande abattue, en gnral congele.

Les importations de boeufs vivants, en provenance du Canada et des
tats-Unis, seuls pays dont le btail soit admis en Grande-Bretagne,
sont tombes de 200.000 ttes en 1911  48.000 ttes en 1912. Par
contre, les arrivages de viande de boeuf sont passs de 7.360.000
quintaux  8.015.000 quintaux.

D'aprs les calculs du _Board of Agriculture_, le poids de la viande de
boeuf reprsent par les animaux vivants imports atteint seulement 4%
des quantits introduites sous forme de viandes abattues. La proportion
est encore plus faible pour le mouton.

[Illustration: Loisirs archologiques de marins amricains: l'quipage
du cuirass _Tennessee_ visitant les ruines du thtre d'phse, sous la
conduite du professeur Lawrence.--_Phot. Rubellin._]



LES AMRICAINS A SMYRNE

De toutes les consquences de la guerre d'Orient, la moins inattendue
n'est certes point celle que signale cette photographie de marins
amricains visitant, en troupe, les ruines d'phse, que nous
reproduisons ci-dessus... La ncessit de maintenir l'ordre dans le
Levant avait amen l'un des btiments de l'escadre internationale
envoye dans les eaux turques, le _Tennessee_, battant pavillon des
tats-Unis,  stationner devant Smyrne. Le calme de la rgion donna,
fort heureusement, des loisirs  l'quipage du cuirass: ils furent
employs de profitable faon.

Un beau matin de janvier, les matelots du _Tennessee_ se rendirent, sous
la conduite de leurs officiers,  phse,  60 kilomtres de la cte.

Les fouilles de ces dernires annes ont mis  jour les magnifiques
vestiges de cette ville, l'une des plus florissantes jadis d'Asie
Mineure. Les marins purent admirer les tmoignages de son antique
grandeur, atteste par de nombreux monuments, les Thermes, la
Bibliothque, le Forum, le Thtre, enfin. Guids dans cette promenade
archologique par le professeur Lawrence, de l'Institut amricain de
Smyrne, ils coutrent, en lves attentifs, ses explications; et ce
furent, dans les ruines, de petits cours improviss, auxquels les
uniformes donnaient un pittoresque imprvu.



[Illustration: Les derniers francs-tireurs de Fontenoy-sur-Moselle,
runis pour clbrer l'anniversaire du combat du 22 janvier
1871.--_Phot. P. Valek._]

ANNIVERSAIRE PATRIOTIQUE

Un glorieux anniversaire a t clbr, rcemment, 
Fontenoy-sur-Moselle, prs de Toul. Le 22 janvier 1871, quelques jours
avant l'armistice qui allait suspendre les hostilits, une poigne de
francs-tireurs attaquaient les postes allemands tablis dans la petite
commune, et, aprs une lutte acharne, s'en emparaient de vive force. Ce
brillant fait d'armes devait attirer  la population de Fontenoy de
cruelles reprsailles.

L'pisode a t commmor, le dimanche 26 janvier, en une touchante
crmonie, que prsidait M. Langenhagen, snateur de Meurthe-et-Moselle.
Au pied du monument consacr aux vaillants combattants du 22 janvier
1871 et aux habitants victimes innocentes de leur patriotisme, des
discours furent prononcs, en prsence des derniers survivants de
l'hroque escarmouche. Puis le petit groupe des anciens francs-tireurs
de Fontenoy se rendit sur le lieu du combat; et c'est l, sur le seuil
de la gare o, quarante-deux ans auparavant, ils avaient surpris
l'ennemi, que ces vieux soldats, de belle allure encore et portant
firement leurs dcorations, se laissrent photographier.



UN MONUMENT A ERNEST REYER

Voici un peu plus de quatre ans qu'Ernest Reyer s'est teint au
Lavandou, cette petite station maritime du Var, abrite du mistral dans
le golfe d'Hyres, o, sur ses vieux jours, le clbre compositeur, ami
d'une studieuse retraite, avait coutume de prendre ses quartiers
d'hiver. L'ide devait tout naturellement venir  ses admirateurs,  ses
amis, de lui lever un monument dans ce joli coin de Provence qu'il
favorisait d'une prdilection particulire, et qui reste, dsormais,
attach, si l'on peut dire,  sa gloire.

Le soin de faire revivre dans le bronze la belle figure d'Ernest Reyer,
si fin d'esprit et de coeur sous ses dehors de militaire bourru,  la
rude moustache, a t confi au sculpteur Denys Puech, de l'Institut: il
a exprim avec bonheur ce que cette mle apparence cachait de naturelle
bont. Le buste est plac sur un pidestal carr en pierre grise, qui
porte, au-dessus d'une lyre traverse d'une palme, une simple ddicace.

[Illustration: Le monument d'Ernest Reyer au Lavandou. _Phot. M. Bar._]

Situ dans un joli cadre de verdure, le monument, qu'on a bien voulu
dvoiler un instant pour permettre la photographie que nous en donnons,
est tout prt  tre inaugur: la crmonie officielle a t fixe au 16
fvrier.



Le 4e article illustr de L. Sabattier: Un mois  Pkin, comprendra
quatre pages en couleurs et paratra dans le prochain numro.

[Note du transcripteur: Les supplments mentionns en titre ne nous
ont pas t fournis.]






End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3650, 8 Fvrier
1913, by Various

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