The Project Gutenberg EBook of Des variations du langage franais depuis
le XIIe sicle, by Franois Gnin

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Title: Des variations du langage franais depuis le XIIe sicle
       ou recherche des principes qui devraient rgler
       l'orthographe et la prononciation

Author: Franois Gnin

Release Date: September 30, 2018 [EBook #57992]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  DES VARIATIONS
  DU
  LANGAGE FRANAIS
  DEPUIS LE XIIe SICLE,

  OU RECHERCHE DES PRINCIPES QUI DEVRAIENT RGLER L'ORTHOGRAPHE ET LA
  PRONONCIATION.

  PAR F. GNIN,
  PROFESSEUR A LA FACULT DES LETTRES DE STRASBOURG.

  Vox populi.

  PARIS,
  LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRRES,
  IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
  Rue Jacob, 56.

  1845.




PARIS.--TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRRES, RUE JACOB, 56.




INTRODUCTION.


La facult de penser est illimite, et rien n'est au contraire plus
born, plus rebelle que la parole; en sorte que l'on pourrait presque
douter si la parole est destine  favoriser ou  contrarier l'essor de
la pense.

Depuis tantt six mille ans, l'homme est  la recherche d'un instrument
 l'aide duquel il puisse traduire sa pense, la produire au dehors sans
plus de travail qu'elle n'en demande pour natre au dedans: il n'en
trouve point de tel. Il en choisit un, le forme, le dveloppe, le polit,
en tend les ressources; et, aprs un long et pnible travail, il finit
par le jeter l pour essayer d'un autre, qu'il abandonnera de mme un
jour.

On serait pouvant si l'on pouvait savoir le nombre de langues qui ont
successivement t parles sur la terre. De temps en temps on en
retrouve d'antiques dbris cachs sous des ruines, dans l'Asie ou dans
l'Inde. Mais ils sont comme ces instruments de musique du moyen ge,
conservs dans la bibliothque de Strasbourg: on les regarde d'un oeil
stupfait, on n'en souponne pas le mcanisme, on a peine  concevoir
que ces machines bizarres, normes, aient jamais t mises en jeu par
des hommes.

Que si du langage on veut descendre  l'criture, les difficults se
multiplient et se compliquent d'une faon prodigieuse; et comme la
parole est insuffisante  la pense, l'criture est encore plus
insuffisante  la parole.

Pour rduire les sons en caractres, il est impossible de prendre son
point d'appui dans la nature. La nature n'a aucune loi qui serve 
dterminer le rapport du caractre au son. Tout y sera donc arbitraire
et de pure convention.

Le clavier de la voix humaine articule, renferme des sons et des
nuances de son  l'infini; et il faut se borner  une vingtaine de
caractres, car d'en assigner un  chaque son,  chaque nuance, on
tomberait dans l'inconvnient des Chinois, chez qui un mandarin passe sa
vie  tudier l'art de peindre la parole, et meurt avant de le possder.

Reprsenter l'infini avec un nombre de figures excessivement limit,
voil le problme. On reconnat tout de suite qu'il est insoluble.

Cependant combien a-t-on vu, voit-on et verra-t-on de gens qui se
prsentent avec assurance pour le rsoudre? Ils veulent _crire comme on
parle_. coutez-les: rien n'est plus facile. Prenez seulement leur
systme. Et de tous ces systmes destins  produire un seul et mme
rsultat, il n'en est pas deux pareils!

Ces rformateurs de l'orthographe ressemblent aux chercheurs de la
quadrature du cercle, qui, pour la plupart, ne pntrent mme pas le
vrai sens de la question.

Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcher du but par des
combinaisons de plus en plus ingnieuses.

Les mthodes scientifiques vont du simple au compos: d'abord l'analyse,
ensuite la synthse. Tel n'est pas le procd naturel de l'esprit
humain: il va constamment du compos au simple; il commence par la
synthse pour finir par l'analyse. En tout, la simplicit est le dernier
terme de l'art. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui ont rejet bien
loin des tudes le secours de ce qu'ils appellent ddaigneusement _la
routine_. Pour avoir entrevu le parti qu'on en pourrait tirer de cette
routine, quelques hommes, dans ces derniers temps, se sont fait une
espce de nom.

Priez votre cuisinire d'crire six lignes sous votre dicte, vous lui
verrez employer trois ou quatre fois plus de caractres qu'il n'en faut.
Elle avait pourtant une ide exacte de la valeur de chacun; mais c'est
qu'elle ignore les lois convenues de la combinaison. Rptez
l'exprience sur autant de personnes qu'il vous plaira, vous la verrez
tourner toujours de mme; c'est--dire que pas une ne pchera par excs
de sobrit, mais toutes pcheront par intemprance.

Voulez-vous une autre preuve non moins dcisive? Vous en ferez
vous-mme les frais, vous, dont l'oreille est exerce  saisir les sons,
et la main habitue  les fixer  l'aide d'une orthographe aussi bien
concerte que possible. Essayez d'crire du patois, un patois qui vous
soit bien familier, afin d'pargner  votre oreille toute incertitude.
Vous n'en viendrez pas  bout sans un grand embarras, et sans recourir 
une multitude de lettres qui donneront  votre criture l'aspect
grotesque de celle de votre cuisinire.

Ce n'est pas tout. Vous tes satisfait de ce que vous avez not, et vous
y retrouvez les sons que vous vouliez figurer? Fort bien. Mais donnez-le
 lire  quelqu'un qui ne sache pas le patois; vous n'en reconnatrez
pas un mot.

Et vingt personnes,  qui vous vous adresserez, criront le mme passage
de vingt manires diffrentes.

Venez donc maintenant nous proposer d'crire comme on parle!

Ce rsultat tient videmment  ce qu'il n'existe pas de conventions pour
peindre les sons du patois.

Quelles sont les conditions essentielles d'une bonne orthographe?
Dpenser tout juste assez de caractres pour dterminer le son d'un mot
et rappeler l'tymologie. Rien au del.

Le franais me parat, de toutes les langues, la plus voisine du but.

Les langues du Nord sont surcharges de caractres, surtout de
consonnes. C'est le dfaut essentiel de l'allemand; l'anglais en tient
beaucoup, et, de plus, rien de si capricieux que la valeur de ses
groupes: la mme notation se traduit par trois ou quatre prononciations
diverses; on dirait l'oeuvre de la fe Fantasque.

                   *       *       *       *       *

J'avoue que le franais n'est pas tout  fait  l'abri de ce reproche.
Un tranger sera toujours surpris de voir diffrencier, par l'criture,
des sons qui se confondent  son oreille, ou prononcer diversement des
syllabes identiques sur le papier, par exemple, _femme_ et _dame_;
_Rouen_ et _Dinan_; un habit de _lin_ et le dpartement de l'_Ain_; un
_fils_ et des _fils_ de soie; _heureux_ et _gageure_, _etc._

Ce sont les tmoignages des systmes de notation qui se sont succd, et
qui, en se retirant, ont laiss derrire eux quelques vestiges.

Comme  l'aide des coquilles et des fossiles on tudie et l'on retrouve
l'histoire de la formation du globe, on en peut faire autant pour celle
de notre langue, au moyen de ces restes pars.

                   *       *       *       *       *

On a trait avec un souverain mpris notre vieille langue, sans la
connatre. On ne voulait mme pas la connatre: il fallait la condamner
sans l'entendre. Voltaire, ordinairement plus quitable et plus
judicieux, dit,  l'article _France, Franais_: Il n'est pas question
de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est; il importe peu
de connatre quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur
Julien, au hurlement des btes.

J'ai un respect infini pour l'empereur Julien, mais j'attache peu
d'importance  l'opinion d'un Grec sur le franais, d'autant que ce
jugement, port au IVe sicle, ne peut gure concerner le franais qui
ne commena d'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, je tiens qu'il
importe beaucoup de connatre la langue parle par nos aeux, d'o s'est
forme la ntre. Est-ce que le prsent n'invoque pas tous les jours
l'autorit du pass? Comment donc en vue de l'avenir peut-on raisonner
juste lorsqu'on dit: Il n'importe de connatre le pass, le prsent nous
suffit? Supprimez donc aussi l'tude de l'histoire, de la lgislation
romaine, de toute l'antiquit. Ces gens-l ne sont pas nous: occupez-moi
de nous. Il est vrai que demain nous mourrons, et que nos fils imbus de
cette doctrine nous auront oublis aprs-demain, sans que nous ayons le
droit de nous plaindre. Voltaire ajoute: Songeons  conserver dans sa
puret la belle langue qu'on parlait dans le grand sicle de Louis XIV.
Cela vous plat  dire. Pour la conserver, il faut la comprendre: pour
la comprendre, il faut connatre ses origines. C'est une gnalogie dans
laquelle tout se tient. Et si tout  coup l'on s'avisait de nier aussi
le XVIIe sicle, pour faire prvaloir une littrature nouvelle? Il ne
faudrait d'autre argument que celui de Voltaire: Il est pass, et nous
sommes prsents. Mais encore, sans vouloir affaiblir la gloire du XVIIe
sicle, faut-il reconnatre que le gnie de la langue franaise existait
avant Louis XIV. Il a fleuri dans tout son clat  la fin du rgne de
Louis XIV, j'y consens; mais, pour bien apprcier les effets, il faut
les rapprocher des causes, surtout lorsqu'on veut obtenir de nouveaux
effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une ligne droite, c'est
de ne pas perdre de vue les deux points extrmes. De tout cela, je
conclus, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous faut tudier
notre vieille langue.

                   *       *       *       *       *

C'est ce que j'essaye dans ce livre.

Je ne viens pas le premier  cette besogne difficile, mais je crois que
le premier je me suis plac  ce point de vue de considrer avant tout
la langue parle, le langage, et non la langue crite; de rechercher la
musique de l'idiome de nos pres: la langue crite n'est que secondaire;
on parle avant d'crire.

Cependant personne jusqu'ici ne s'est proccup que de l'criture, d'o
l'on a laiss conclure la prononciation arbitrairement et au hasard.
C'est, il me semble, prendre la question  rebours. Dterminer le
rapport de l'orthographe  la prononciation, doit tre la premire tude
de quiconque veut travailler utilement sur notre vieille langue. C'est
d'o il faut partir, si l'on ne veut s'exposer presque infailliblement 
faire fausse route et  manquer le but.

Faute d'avoir trouv ce fil conducteur, Fallot, dont les recherches sont
d'ailleurs si estimables, s'est fourvoy dans un labyrinthe sans issue.
gar dans un ddale de terminaisons, il a recueilli avec un labeur
extrme toutes les formes d'un mme mot, et s'est donn la tche de leur
retrouver  chacune une signification prcise, un rle particulier. Il
n'a pas vu que c'tait supposer l'unit d'orthographe dans un temps o
l'orthographe tait livre  l'arbitraire le plus complet, o l'on ne
savait ce que c'tait qu'orthographe, car c'est une science d'hier.
L'crivain de ce temps-l se guidait sur l'tymologie latine et sur un
trs-petit nombre de rgles gnrales; le reste allait comme il pouvait.
Cette cause, complique de certains _provincialismes_, si l'on me permet
ce mot, jetait dans l'criture un effroyable dsordre, et il en rsulte
pour nos yeux l'apparence trs-exagre d'une multitude de formes.

Sans doute quelques formes variaient essentiellement: la France du nord
ne parlait pas comme celle du midi; et la France du milieu, soumise 
deux influences, ne pouvait faire autrement que de se ressentir de l'une
et de l'autre. Mais c'est un spectacle curieux et pnible  la fois, de
voir Fallot amonceler de toutes parts des mots diffremment
orthographis, et, sur ces bases chancelantes, reconstruire des
dclinaisons, des genres, des dialectes, toutes sortes d'inventions
subtiles et de visions grammaticales. Par exemple, rencontrant ce
substantif _suer_, _ma suer_, il s'est imagin que le mot _soeur_ s'est
prononc quelque part autrefois comme le verbe _suer_. Et il note
religieusement cette forme de dialecte: c'est du picard ou du wallon, ou
du bourguignon, ou quelque autre docte chimre.

Le lendemain, il voit, dans les sermons de saint Bernard: Les _does_
festes de la Croix; le voil tout de suite qui imagine que _does_ est
le fminin de _deux_ dans le dialecte bourguignon. Comme il est avant
tout de bonne foi, il ne dissimule pas qu'il a rencontr souvent _does_
employ au masculin. Savez-vous comment il s'en tire? C'est, dit-il, que
la rgle de la distinction des genres, telle que je l'indique ici,
_tomba de bonne heure en confusion et en dsutude_. (_Recherches_, p.
205.) Avec de pareilles excuses, il n'est point de systme ni
d'aberration qu'on ne justifie.

Si Fallot et tudi les rapports de l'ancienne orthographe  la
prononciation, il et aisment constat que _ue_ et _oe_ avaient servi 
noter le son _eu_, et que _suer_ et _does_ n'ont jamais fait autre chose
que _soeur_ et _deux_. Et j'ose dire que, par cette tude, il se ft
pargn bien des efforts, des peines et des erreurs, sans compter qu'il
les et pargnes aux autres.

Fallot s'est dit: Les formes crites taient multiples, donc la langue
parle tait multiple aussi. Mauvaise consquence. Il faut au contraire
poser en principe l'unit du langage, et ramener  cette unit la
multiplicit des formes crites, en les expliquant par les incertitudes
de l'orthographe.

J'ose affirmer le second principe aussi lumineux que l'autre est obscur.
L'un se trouvera fcond en consquences nettes et positives; l'autre ne
conduira jamais qu' des rsultats de plus en plus embrouills et
confus,  des difficults inextricables. Je m'en rapporte d'ailleurs 
l'exprience, et j'attends avec confiance son arrt.

                   *       *       *       *       *

Fallot s'est gar sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant
approfondir les origines et les anciennes habitudes du franais, s'aller
mettre  la suite d'un Allemand? Qui ne sait que les Allemands ont des
systmes sur tout? Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparant
les vieux monuments de notre langue, et se remettant du reste 
l'instinct national. On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais au moins
l'on ne risque pas de se perdre dans les tnbres, sur la foi d'un guide
mal sr.

Mais, dira-t-on, comment aller du langage  l'criture? Cela est
impossible. Nous sommes forcs, bon gr mal gr, de remonter de
l'criture au langage, de rechercher la prononciation  travers
l'orthographe, puisque ce son ou cette musique de la parole s'est
vanouie compltement.

Peut-tre!... il reste peut-tre encore aujourd'hui des tmoignages
vivants de la langue parle au XIIe sicle.--O sont-ils?--Eh! mon Dieu,
pas bien loin. Il ne faut que se baisser un peu pour les recueillir. Ce
n'est pas  la cour, ce n'est pas dans les acadmies ni dans les salons
que vous les trouverez: c'est dans la rue, parmi le peuple.
Souvenez-vous du propos de Malherbe: J'apprends tout mon franois des
gens du port. Cela n'tait pas exact: il n'apprenait pas d'eux tout le
franais qu'il mettait dans ses odes, mais il en apprenait le gnie de
la langue franaise; c'est ce qu'il voulait dire, et la phrase ainsi
entendu exprime une importante vrit. Et Regnier, qui se moquait de
Malherbe et de son cole, l'imitait en cela tant qu'il pouvait.

La langue d'un peuple ressemble  l'Ocan, dont la surface est
turbulente et sans repos; une vague pousse l'autre. Mais l-dessous est
le calme profond. En sorte que comme la surface est l'image de
l'inconstance et de l'agitation, le fond pourrait servir de symbole 
l'immobilit.

Allons-nous donc riger en loi suprme le langage du peuple, et
soumettre l'autorit des mieux parlants  l'autorit inattendue de ceux
qui passent pour parler le plus mal? Nullement. Il ne s'agit pas
d'ailleurs ici de dterminer la prminence du vieux franais sur le
franais moderne, ou du moderne sur l'ancien. Je ne veux que constater
les faits; trop heureux, si je parviens  les tablir, d'en laisser
tirer  d'autres les consquences.

Supposons un insulaire, un Chinois, qui ne connatrait le franais que
par les livres, et comme une langue morte. Quelque intelligence qu'on
lui attribue, jamais on ne croira qu'il puisse se faire une juste ide
de notre langue, ni des chefs-d'oeuvre de notre littrature.
Conduisez-le  la Comdie franaise: faites-lui entendre Talma rcitant
Racine, ou mademoiselle Mars rcitant Molire; je le tiendrai fort
habile s'il parvient seulement  suivre le fil des ides et du dialogue.
Et si cet homme veut se mler de comparer, de juger, de rendre des
arrts sur Racine et Molire, ne le trouverons-nous pas d'une
prsomption impertinente? car enfin, avec un peu de sens commun, cet
homme comprendrait qu'il ne possde pas les lments indispensables pour
se former une opinion, et que son rle est d'apprendre  _parler_
franais, et d'ajourner son jugement  la fin de ses tudes.

Nous sommes tous ce Chinois prsomptueux par rapport  nos crivains du
moyen ge. La plupart ont crit en vers, c'est--dire, dans une forme
qui requiert avant tout le nombre et l'harmonie. Nous ignorons leur
systme de versification, leur prononciation, leur syntaxe mme, jusqu'
un certain point; mais cela ne fait rien: nous leur prtons les rgles
de notre temps, et l-dessus nous les jugeons intrpidement, et nous
haussons les paules de piti.

Il faut tcher pourtant de s'instruire. C'est une circonstance bien
favorable  ce dsir, que le moyen ge ait produit tant de vers; car
vous voyez de quel secours nous seront les rimes pour dterminer la
prononciation. Voil dj un puissant auxiliaire de nos recherches, la
rime. Ensuite les discordances d'orthographe. Si le mme mot se
rencontrait toujours crit de mme, il faudrait dsesprer; mais le
voil crit de quatre faons  la mme poque, souvent dans le mme
manuscrit; or, il se prononait assurment toujours de mme: il ne
s'agit donc que de ramener ces quatre notations  une seule valeur.
L'une clairera l'autre, et de nombreux rapprochements, de nouvelles
analogies nous fournissant un supplment de lumires, nous arriverons
avec de la patience  poser des rgles gnrales. Ces rgles, si elles
sont justes, ne manqueront pas d'tre confirmes par des exemples
ultrieurs, et presque toujours aussi par des applications restes dans
le langage du peuple, parfois mme dans la langue des lettrs, o elles
apparaissent comme des bizarreries inexplicables, des inconsquences,
des caprices de l'usage. Sur tous ces indices runis et coordonns nous
pourrons reconstruire le monument, au moins dans ses parties
principales; car il y a cela de bon que la langue, fonde avec une
logique admirable et dans un systme d'ensemble aussi rgulier que
vaste, a t dfaite au hasard, comme un difice dont le temps ou le
mauvais instinct des passants pousse  bas tantt une pierre, tantt une
autre, sans choix, suite ni raison. Le voyageur inattentif n'y voit plus
qu'un amas de dcombres informes et sans intrt; mais la sagacit de
l'antiquaire carte l'herbe et les plantes parasites qui
s'panouissaient sur ces vnrables ruines; il dgage, il nous fait
reconnatre les pierres angulaires; aid de ce qui demeure, il retrouve
ce qui n'est plus, il relie le prsent au pass, et le plan du vieil
architecte sort enfin de dessous les dcombres. Nous admirons le castel
fodal avec ses tours, ses bastions et ses crneaux; et tout en
prfrant, si c'est notre got, le systme des constructions modernes,
au moins nous garderons-nous de dire dsormais: Il n'y a jamais eu l
qu'un tas de pierres, de la mousse et des ronces.

Tel est le but de ce travail, tels en sont les moyens. Je ne suis pas
l'architecte ingnieux dont j'ai parl, mais tt ou tard il viendra; je
me contenterai, pour moi, du mrite de l'avoir appel de loin, et de lui
avoir indiqu de quel ct il devait diriger ses fouilles.

Il serait digne de la France de s'occuper enfin de ses antiquits.
L'ide d'une collection des _Documents indits de l'histoire de France_,
tait grande, et pouvait conduire  d'importants rsultats; mais
l'excution n'y a point rpondu. Absence totale d'unit, de plan, de
direction; textes de toutes les poques et de toutes les langues,
roulant sur toutes les matires, imprims (je parle de ceux du moyen
ge) dans toutes les orthographes, avec quelques notes rares, courtes,
sans tables, sans index ni glossaires, ou bien ce qu'il y en a est
insuffisant, misrable; rien de plus ml que cette collection, o
quelques publications excellentes sont noyes dans des travaux
mdiocres, pour ne pas dire pis. C'est l que les extrmes se touchent;
c'est l'image fidle du chaos:

    Frigida pugnabant calidis, humentia siccis;
    Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus.

Quel dommage de voir des forces si considrables dpenses au hasard, et
perdues parce qu'elles divergent! Le vice fondamental est que nulle
pense critique ne prside  l'ensemble; aucun lien, aucune force de
cohsion ne rattache l'une  l'autre ces parties isoles. Ce n'est que
l'apparence d'un monument, comme ces masses que de loin,  travers le
crpuscule, le voyageur prend pour de magnifiques palais, et qui, vues
de prs, se trouvent n'tre qu'un amas de rochers.

Peut-tre un jour quelqu'un s'occupera-t-il d'introduire l'ordre, la vie
et la fcondit dans cette gigantesque entreprise; d'y tracer des
sections, d'y marquer des sries que l'on tchera de faire avancer dans
un sens et vers un but arrts, afin de rendre les travaux utiles 
quelqu'un; car jusqu'ici tout le monde a besoin de la collection, et
elle ne satisfait personne. Parmi ces divisions, il s'en rencontrera
peut-tre une pour la langue franaise. Il faudra tcher de l'tablir
sur un plan, o le premier soin devra tre de rassembler les textes les
plus anciens et les plus authentiques, disposs chronologiquement sur
deux sries, l'une de prose, l'autre de vers. Je ne prtends pas
ordonner ici le dtail de ce plan, ni trancher des questions de dates
encore controverses; mais en me bornant  une esquisse approximative,
et toute rserve faite des droits de la discussion, il me semble qu'on
pourrait avoir,


POUR LE XIe SICLE,

  _En prose_:--Les Lois des Normands, donnes par Guillaume
    le Conqurant, mort en . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  1087
  La Traduction des Rois et des Macchabes;
  Le Commentaire sur le Psautier;
  Le Cantique de saint Athanase;
  Les Morales et les Dialogues de saint Grgoire;
  Le Sermon anonyme sur la sagesse.

  _En vers_:--La chanson de Roland, qui fut chante pour la dernire
    fois  la bataille d'Hastings, en. . . . . . . . . . . . . . .  1066

Si quelques endroits de ce pome paraissent interpols, la plus grande
partie chappe au soupon. On n'en possde que le texte publi par M.
Francisque Michel, d'aprs le manuscrit d'Oxford; il faudrait le
collationner de nouveau, et y joindre comme objet de comparaison les
deux textes conservs  la Bibliothque royale, ou au moins leurs
variantes, si elles ne sont pas assez considrables pour motiver
l'impression complte. Peut-tre des recherches dans les bibliothques
de province feraient dcouvrir encore d'autres copies. On n'en saurait
trop avoir d'une oeuvre si pleine de gnie.


XIIe SICLE.

  Charte de l'abbaye de Honecourt, en. . . . . . . . . . . . . . .  1133

(Dans l'_Histoire de Cambrai_, par J. le Carpentier, t. II, p. 18.)
Cette pice, dit Duclos, pourrait bien tre le plus ancien monument de
cette espce. (_Mm. sur la lang. fr._)

  Sermons de saint Bernard, mort en. . . . . . . . . . . . . . . .  1153

Le manuscrit des Feuillants, donn au pre Goulu, gnral de l'ordre,
par Nicolas Lefvre, prcepteur de Louis XIII, fut excut environ
vingt-cinq ans aprs la mort du saint, c'est--dire vers 1178. Un
manuscrit d'une date certaine et aussi recule, double de valeur pour
l'histoire de la langue. On n'en a publi qu'une partie; il faudrait
l'imprimer dans son intgrit textuelle.

  Quelqu'un des grands et beaux ouvrages que Henri II d'Angleterre
    fit composer ou traduire par la pliade des romanciers[1] qui
    florissait  sa cour vers l'an . . . . . . . . . . . . . . . .  1180

  [1] Robert Wace; Luce du Guast; Gasse le Blond; Gautier Map; Robert de
    Borrou; Hlie de Borron et Rusticien de Puise.

On aurait  se dcider entre le _saint Graal_, le _Tristan_, le
_Merlin_, le _Lancelot_, _etc., etc._, puisque malheureusement on ne
peut les donner tous. Il suffirait d'un ou deux pour rvler des trsors
de style et d'imagination.

Pour les vers, on n'aurait que l'embarras du choix, et l'on pourrait ici
joindre l'intrt du fond  celui de la forme. Le _Lapidaire_, traduit
du latin, ouvre cette priode.

Wace fit paratre le roman de Brut en 1155, et celui de Rou dix ans plus
tard.

Vers la fin de ce sicle, Guillaume de Bapaume publia les romans de
Guillaume au court nez et du Moniage Guillaume; Chrestien de Troyes, les
romans de Cliges, d'Erec et Enide, du roi Marc et d'Iseult. On a la
grande chronique des ducs de Normandie, par Benot de Sainte-More; le
Partonopeus de Blois, dont l'action se passe en 510, sous Clovis, _etc.,
etc._


XIIIe SICLE.

Le sicle de Louis IX est, pour le moyen ge, ce qu'est le sicle de
Louis XIV pour les temps modernes: notre vieille littrature y parvient
 son apoge. Sans se laisser garer au milieu de tant de richesses, il
suffirait d'y prendre de quoi reprsenter l'tat de la langue, car c'est
le but que nous ne devons jamais perdre de vue. Par exemple, l'ami de
Dante,  qui Pasquier l'galait, celui que le moyen ge surnomma _le
pre et inventeur de l'loquence_, Jean de Meung nous a laiss autant de
prose que de vers. Outre les compositions originales, ce sont des
traductions de Vgce, de Boce, des lettres d'Hlose et d'Abailard,
etc. On n'a publi de l'Ennius franais que _le Roman de la rose_[2];
nous aurions donc sur les Grecs cet avantage de pouvoir comparer les
deux formes de notre ancienne langue dans les oeuvres d'un mme
crivain. De quel prix n'et pas t pour la philologie grecque un
ouvrage en prose d'Homre! L'histoire littraire trouverait sa part dans
des tableaux aussi complets que possible, o seraient classs les noms
des auteurs et les titres des ouvrages, avec toutes les indications
certaines ou prsumes de temps et de lieux.

  [2] Quelques ouvrages imprims au XVe sicle sont introuvables; la
    traduction d'Abailard, le _Testament_, sont compltement indits.

                   *       *       *       *       *

Ce plan serait continu jusqu' la fin du XVe sicle; au XVIe, la langue
se renouvelle par les influences de l'antiquit classique, et les
matriaux pour l'tudier tant  la porte de tout le monde, il serait
superflu de les reproduire dans notre collection; mais aucun ouvrage
n'en ferait partie, qui ne ft accompagn d'un index trs-abondant et
trs-fidle.

Toutes ces richesses tiendraient facilement en dix volumes. Ce recueil,
analogue  ce qui existe pour le droit, pour les inscriptions, pour la
posie latine et la posie grecque, fournirait  la philologie franaise
une mine inpuisable; il porterait aux hommes studieux de la province
les ressources des bibliothques de Paris, ou, mieux encore, il
rassemblerait sous la main de tout le monde des matriaux pars, et qu'
Paris mme on ne peut se procurer sans beaucoup de recherches, de
courses, d'assiduit, en un mot, sans une perte de temps considrable.
Au contraire, la facilit inviterait  une tude  laquelle personne
aujourd'hui ne songe, et dont la littrature profiterait. La philologie
franaise n'a pas encore t  la mode; pourquoi n'y viendrait-elle pas
 son tour? Pourquoi des savants qui consacrent volontiers tant de
veilles  plucher des bribes d'Ennius ou de Pacuvius, en
refuseraient-ils quelques-unes aux origines de leur langue maternelle?

Enfin, la collection dont j'indique ici le projet renfermerait les
lments du livre le plus ncessaire et qu'en l'tat actuel des choses
il est le moins permis d'esprer: un bon dictionnaire historique de
notre langue.

Plus ce recueil serait appel  rendre d'minents services, plus il
importerait d'en mditer avec soin et d'en surveiller ensuite
l'excution. Il faudrait surtout que la direction ft une, car rien
n'est insupportable comme de se sentir, au milieu de ses travaux,
tiraill par des systmes et des autorits contradictoires.

Mais ce ne serait encore l que la moiti de la besogne. Ces vieux
textes sont, pour le gros du public, hiroglyphes purs: _sacrs ils
sont_. Il n'est qu'un seul moyen d'y attirer l'attention et d'y faire
pntrer la curiosit: l'enseignement oral. La parole humaine vivifie
tout. Il n'est point de livre qui puisse atteindre aux rsultats de la
parole, surtout dans les matires peu connues et qui ne sollicitent pas
directement l'attention. Notre vieille langue et notre vieille
littrature rclament d'tre enseignes dans des chaires publiques[3].

  [3] Je m'attends bien que ce passage donnera lieu  des
    interprtations. Ceux qui ne peuvent jamais supposer dans autrui des
    vues dsintresses, diront... Qu'importe ce qu'ils diront? Et o en
    serions-nous, s'il fallait par crainte de ces charits faire taire
    sa conscience et supprimer des vrits utiles? Que la lacune soit
    comble, que la chaire soit cre, et qu'on y mette ensuite qui l'on
    voudra, pourvu qu'il y suffise.

Cet enseignement de l'idiome national n'existe en aucun pays; mais aussi
qui plus que la France aurait intrt  en donner l'exemple?
L'Angleterre, qui n'a point de langue  elle, qui nous a drob celle
dont elle se sert, et, voulant tudier ses origines, serait condamne 
tudier le vieux franais? L'Italie ou l'Espagne? Leur langue depuis sa
naissance s'est modifie trop peu. Pour tre compris, ce qu'ils ont de
monuments anciens ne demande point ou presque point d'tude. Un Italien
lit couramment Ptrarque et Boccace, qui sont du XIVe sicle, tandis que
pour un Parisien, Montaigne et Rabelais, venus deux cents ans plus tard,
sont souvent, l'un trs-pnible, et l'autre inabordable. Les romances du
Cid sont bien plus intelligibles au del des Pyrnes que n'est chez
nous le roman de Renart ou le roman de la Rose. En Italie, le XVIe
sicle est le grand sicle, il est rest modle; chez nous, au
contraire, la rupture s'est faite entre le XVIe et le XVIIe sicle.
L'clat du sicle de Louis XIV a repouss dans une ombre noire tout ce
qui l'avait prcd. En cela, le XVIe sicle a souffert de justes
reprsailles; car lui-mme, trop fier des ides nouvelles apportes par
la renaissance, s'tait spar ddaigneusement du moyen ge. C'est donc
derrire ce double rempart qu'il nous faut aujourd'hui regarder. Nous y
trouverons gisante dans la poussire et dans l'oubli toute une
littrature, toute une civilisation, avec ses livres de science,
d'histoire, d'art et de posie, ses chroniques naves et ses merveilleux
romans. Tchons de nous dfaire de cette ide vaniteuse, que
l'imagination, le jugement, le gnie sont des crations rcentes de Dieu
en faveur des modernes. Persuadons-nous bien que ces qualits existaient
ds le XIIIe sicle; seulement elles se rvlaient sous des formes
diffrentes. Ce sont ces formes qu'il faut se rendre familires.
Dira-t-on qu'en ce travail la peine surpassera le profit? Qu'en
savez-vous? Mais l'incertitude est dj pour votre paresse une barrire
suffisante: il vous faut des gains assurs. Eh bien! acceptez du moins
le tmoignage unanime de tant d'hommes illustres, attestant que la
France au moyen ge tait le foyer d'o la lumire rayonnait sur
l'Europe civilise. De toutes les contres on accourait aux leons de la
France: Thomas d'Aquin suit Albert le Grand du collge de Naples au
collge Saint-Jacques; Dante exil vient s'asseoir sur les bancs de nos
coles de thologie, et soutient une thse brillante devant notre
universit; Boccace, envoy  Paris pour y apprendre le commerce (tant
nous tions alors les matres en tout genre), retourne  Florence, la
mmoire meuble de nos fabliaux, dont il ornera plus tard son
_Dcameron_. Le franais tait la langue universelle, indispensable.
L'Angleterre et l'cosse parlaient franais; dans l'un et l'autre pays,
les actes publics taient rdigs en franais. Lorsqu'un parti voulut
expulser des conseils royaux saint Ulstan, vque de Vigorgne, quel
prtexte mit-il en avant? Un seul: Ulstan ignorait le franais, et par
consquent ne pouvait tre qu'un idiot, indigne et incapable de siger
dans le conseil du roi (MATTH. PARIS, _ad ann._ 1095). Le franais
prenait rang d'importance immdiatement aprs le latin, et ne tarda pas
 le supplanter. Ds le XIIIe sicle, Martino da Canale traduit en
franais l'histoire latine de Venise, parce que la langue franoise
cort parmi le monde, et est plus delitable a lire et a oir que nulle
altre. Le mme motif, exprim presque dans les mmes termes, dcide le
matre de Dante, Brunetto Latini,  crire son _Thresor_ en franais,
pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune a
toutes gens. (_Prface du_ THRESOR.)

Ainsi, pour les ides comme pour le langage, nous voyons ds le XIIIe
sicle la France marcher en tte du monde civilis. Se peut-il que la
France du XIXe sicle, qui affecte tant de zle pour les recherches
historiques, continue  mpriser un pass si glorieux, et s'obstine  ne
le vouloir pas connatre, parce qu'il est le sien?

Cependant, si l'tude du vieux langage devait pour tout rsultat se
borner  satisfaire une curiosit rtroactive, elle n'aurait droit qu'
un intrt limit. Mais non: elle sera d'une application plus utile
encore et plus tendue. Notre langue franaise a grand besoin de se
retremper  ses sources. Chaque jour les influences du dehors, trop bien
secondes par une espce de barbarie intrieure, la desschent et la
dtournent du lit o la faisait couler son gnie primitif. Une foule de
soi-disant grammairiens ont subtilis sur les mots et les tours de
phrase, introduit quantit de distinctions sophistiques, de rgles
fausses, de difficults chimriques: ils ont rempli la grammaire de
fantmes. A mesure que les grands crivains s'efforaient de donner 
notre langue la force, la richesse, l'aisance et la libert, les autres
parvenaient  l'nerver,  la dpouiller, et  l'enfermer dans mille
entraves. D'o leur est venue cette autorit? On ne sait: ils se sont
couronns de leurs propres mains. On a vu des pdants, incapables
d'crire dix lignes, saisir leur frule et en frapper insolemment
Corneille, Bossuet, Molire et la Fontaine! Et le public, sous les yeux
de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolre avec patience. Que
dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les crivains;
l'arrogance des mauvais prceptes l'emporte sur la modestie des bons
exemples. Qu'en arrive-t-il? Que notre langue se dtriore, s'enroidit,
et devient chaque jour plus rebelle  revtir la pense.

Cet tat de choses ne peut durer: il faut poursuivre le redressement de
ces abus, ramener au milieu de nous le gnie de la langue franaise; et
le meilleur, l'unique moyen d'y parvenir, c'est de nous rendre
parfaitement familires la langue et la littrature de nos aeux.

Ce n'est qu'en possdant notre vieille langue qu'on possdera la
vritable langue moderne, qu'on en pntrera le gnie et les ressources.
Plt  Dieu que cette tude s'organist dans les collges,  ct du
grec et du latin! On y enseigne les langues vivantes, l'anglais,
l'allemand, l'italien, l'espagnol, en sorte qu'il ne reste plus de place
pour la langue nationale. Je le conois: il est plus essentiel  un
jeune Franais de lire Pope et Milton que d'entendre Joinville et
Villehardouin. Mais l'histoire de la langue franaise ne pourrait-elle
du moins trouver asile dans les facults? Chose tonnante: la
Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provenal, et
personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux franais!
Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours, et les trouvres
sont nos aeux immdiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de
la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hbreu, de
syriaque, de chinois, de malais, de persan, d'indoustani, d'arabe, de
tatare-mandchou, une foule d'autres chaires dont quelques-unes en
double; et il n'existe pas  Paris ni dans toute la France une seule
chaire o l'on explique le vieux franais! La philologie officielle de
l'tat embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant, except la
France. Ne ressemblons-nous pas un peu  ces curieux avides de tout ce
qui se passe chez les voisins, mais trs-ignorants et insouciants des
affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la tmrit de
comparer comme importance le vieux franais au sanscrit; gardons toutes
ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes,
qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y
pourrait-on joindre une chaire de vieux franais? Continuons  jouir des
livres des brames, mais tchons aussi de dchiffrer les ouvrages
composs par nos pres. Dans ces temples de l'rudition, o l'on
commente l'Iliade, l'nide et les Livres sacrs de l'Inde, pourquoi
n'admettrait-on pas _la chanson de Roland_, par exemple? On ne l'entend
non plus que si elle tait en langue punique; mais si elle tait en
langue punique, tout le monde savant y courrait, et l'on crerait demain
pour l'interprter deux chaires plutt qu'une. Le mal est qu'elle est en
franais. Eh bien! je le dclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et
Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu, Meng-Tseu ni Confutze;
plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant
pour le moins qu'Hector, Achille et Agamemnon.

                   *       *       *       *       *

J'ai expos les ides qui ont prsid  la composition de ce livre; il
ne me reste plus qu' solliciter l'indulgence du public. Si, pour
l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaill longtemps et en conscience,
je serais assez rassur; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre
que la nouveaut de certaines ides, en opposition avec les ides
reues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi
de l'usage et des prjugs de l'habitude. On a beau leur dire que
justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison
pour qu'il ait t diffrent il y a six sicles: cette raison ne les
touche point; ce qui tonne leurs oreilles, leur jugement le repousse
sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se reprsenter le pass que
sous la figure du prsent, ce qui ne les empche pas de tenir hautement
pour la doctrine du progrs.

Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux
critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre  la
premire objection qui troublera leur conscience, mais plutt de songer
que probablement cette objection s'est aussi prsente  l'auteur parmi
une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que
je ne l'ai pas trouve considrable, ou bien c'est que la suite de la
lecture doit la faire vanouir. Les parties d'un systme bien li se
soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait prsenter toutes  la
fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer
d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hte pas de prononcer le
jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu' la fin de l'ouvrage.
J'ose assurer que telle proposition, qui paratra tmraire  l'noncer,
dix pages plus loin aura acquis la force d'une vrit dmontre.

Non que j'aie la prsomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce
serait une rare merveille que d'tre parvenu  s'en garantir absolument
dans une matire si dlicate et si neuve. Mais j'espre qu'elles ne se
trouveront que dans les dtails, et non dans les principes. Je n'ai mis
de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aim
des lacunes dans mon systme que des propositions douteuses. Pour mieux
dire, je n'ai point fait de systme: d'un grand nombre d'observations
compares, j'ai dduit quelques lois gnrales dont j'ai tch de
marquer les rapports, le tout justifi par des exemples. Voil mon
livre; j'espre qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la
fatigue est pour celui qui dfriche un terrain sauvage; le gr revient 
celui qui y sme des fleurs: mais on se consolerait d'tre oubli, si
l'on avait la certitude d'avoir t utile.




TABLE DES CHAPITRES.


                                                                  Pages.
  Introduction                                                         v

    PREMIRE PARTIE.
    DES CONSONNES.

    CHAPITRE PREMIER.
  De la prtendue barbarie de l'ancien langage franais.--Opinion de
  Voltaire, accrdite par MM. Roederer et Nodier.--Des consonnes
  conscutives.--INITIALES.--MDIANTES.--Que _GN_ sonnait
  _N_.--_L_, _M_ et _N_ redoubles.--Suppression de la liquide;
  grasseyement.--Liquide transforme ou transpose.--Conformit
  avec les Grecs et les Latins                                         1

    CHAPITRE II.
  De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur
  la finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les
  rimes en _i_.                                                       41

    CHAPITRE III.
  Des consonnes euphoniques intercalaires _C, D, L, N, S, T, V_       89

    CHAPITRE IV.
  Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins   117

    DEUXIME PARTIE.
    DES VOYELLES.

    CHAPITRE PREMIER.
  Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en
  latin?--Absence de diphthongues dans le premier ge de notre
  langue.--_AI_, _AU_.--_AO_.--_EI_.--_EU_.--_OE_, _OI_, _OU_        129

    CHAPITRE II.
  Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les
  modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues
  par une raction de la langue crite sur la langue parle.--Accents
  vicieux chez les modernes.--Notations diverses du son _EU_.--_OU_
  et _EU_ se remplaant.                                             147

    CHAPITRE III.
  De l'lision.--On lidait les cinq voyelles                        182

    CHAPITRE IV.
  Des deux manires d'abrger les mots: syncope et apocope.--De
  la tmse.                                                          193

    CHAPITRE V.
  Des privilges de l'ancienne versification                         237

    CHAPITRE VI.
  D'un systme de dclinaison en franais.--Dialectes.               249

    TROISIME PARTIE.
    APPLICATIONS ET CONSQUENCES.

  Avertissement.                                                     275

    CHAPITRE PREMIER.
  De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Consquences
  du systme actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus.               277

    CHAPITRE II.
  Du patois des paysans de comdie.                                  289

    CHAPITRE III.
  De l'orthographe de Voltaire.                                      300

    CHAPITRE IV.
  De l'ge de quelques mots et de quelques locutions.                308

    CHAPITRE V.
  Observations dtaches.--Ail, mtail.--_AOI_.--Assavoir.--Aucun.
  --Avec.--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler
  et grouiller.--_D_ ou _T_ euphonique: dans, dedans; d'aucuns;
  dorer; tante; chape-chute; lute.--Dame.                            320

    CHAPITRE VI.
  Suite des observations dtaches.--Degrs de comparaison forms 
  l'imitation du latin.--_De_ aprs le comparatif.--Diable  quatre
  (faire le).--Drap, linge.--Dur, dru, rude.--_TRE_, ses formes
  primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.
  --Festival, _how do you do_.                                       349

    CHAPITRE VII.
  Suite des observations dtaches.--Fleur d'orange et fleur
  d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, lans,
  cans.--Lsine ou alesine.--Mystres; de quelques finesses de
  versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues
  et ogres.--O.--Par, parmi.                                        376

    CHAPITRE VIII.
  Pquin ou pkin.--Professeur; le pays.--Peu s'en faut que ne...
  quelque que,... qui que ce soit qui...--Pia.--_Que_ aprs
  _davantage_.--Se souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...
  --Trs, en composition.--Trou de chou.--Trousser, trousses.
  --Vassal et valet.--Verbes rflchis.--Trois priodes dans
  notre langue.                                                      414

    APPENDICE.

    CHAPITRE PREMIER.
  ARLEQUIN. Son origine, ses mtamorphoses.                          451

    CHAPITRE II.
  MALBROU. Est-il Anglais? Est-ce un hros moderne?                  470

    CHAPITRE III.
  Du Dictionnaire de l'Acadmie.                                     482


FIN DE LA TABLE.




DES VARIATIONS

DU

LANGAGE FRANAIS.


PREMIRE PARTIE.

DES CONSONNES.




CHAPITRE PREMIER.

De la prtendue barbarie de l'ancien langage franais.--Opinion de
Voltaire, accrdite par MM. Nodier et Roederer.--Des consonnes
conscutives.--INITIALES.--MDIANTES.--Que _GN_ sonnait simplement
_N_.--_L_, _M_ et _N_ redoubles.--Suppression de la liquide;
grasseyement.--Liquide transforme ou transpose.--Conformit avec les
Grecs et les Latins.


S'il est une opinion accrdite, c'est celle de la barbarie du vieux
langage franais; et, chose remarquable, cette opinion s'appuie surtout
sur la multiplicit des consonnes dont se hrissait alors la
prononciation. coutons Voltaire:

C'est  force de politesse que notre langue est parvenue  faire
disparatre les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette
barbarie  qui voudrait y regarder de prs. On verrait que le nombre
vingt vient de _viginti_, et qu'on prononait autrefois ce _g_ et ce _t_
avec une rudesse propre  toutes les nations septentrionales...

De _lupus_ on avait fait _loup_, et on prononait le _p_ avec une
duret insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranches depuis dans
la prononciation, mais qu'on a conserves en crivant, sont nos anciens
habits de Sauvages. (_Dict. Phil._, art. LANGUES.)

Il a rpt ailleurs cette dernire phrase textuellement. Mais o
Voltaire a-t-il pris qu'on pronont ce _p_, ce _g_ et ce _t_ avec une
duret insupportable, ou d'une faon quelconque? Il l'a suppos, parce
qu'il les a vus crits. L'criture est dans trop de cas un faux tmoin;
le mme argument subsisterait contre la langue actuelle, car combien de
consonnes crivons-nous qui disparaissent dans la prononciation! Le
nombre en tait plus grand autrefois, voil tout. Mais autrefois les
consonnes faisaient partie essentielle d'un systme complet, par o l'on
supplait  nos accents modernes. Celles qui sont demeures ne servent 
rien du tout: les unes taient des consquences, les autres sont des
inconsquences.

M. Nodier est tomb dans la mme erreur que Voltaire.

Je lis dans ses _lments de Linguistique_:

Quand l'Acadmie franaise, peu loigne encore de son origine,
retrancha imprudemment des mots les lettres tymologiques _qui ne se
prononaient plus_, qu'aurait-elle rpondu  l'homme qui lui et parl
ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractres, _devenus superflus dans
la prononciation_... etc.[4]

  [4] Nodier, qui, dans tout ce qui tient  l'tude des langues, s'est
    fait remarquer _par de bonnes intentions plutt que par de bons
    ouvrages_. _Revue de l'Instruction publique_ (du 4 octobre 1844).

Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le retranchement des
consonnes superflues ne s'est point fait par l'Acadmie, mais par
l'htel de Rambouillet, par les prcieuses; ensuite, je ne me lasserai
pas de le rpter, ces consonnes,  aucune poque de la langue,
n'avaient t prononces. Leur rle tait de rappeler l'tymologie, et
d'indiquer ou l'accent ou la quantit des voyelles. Elles ne sont
devenues un embarras, une superftation dans l'criture, que lorsqu'on
eut invent de noter l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit
la clef de l'ancien mcanisme des lettres.

J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un
perfectionnement qu'en apparence. Il limite  trois les nuances de
l'accentuation, qui autrefois taient bien plus nombreuses, ayant aussi
pour se manifester une bien plus grande varit dans les formes de
l'orthographe. Le systme des accents est, dira-t-on, plus net et plus
simple. Peut-tre; mais, en tout cas, voyez ce que vous cote cette
nettet et cette simplicit: vous ne l'achetez qu'aux dpens de la
dlicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas
malais de simplifier en supprimant.

Les prcieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas
de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne
se prononaient _plus_, et par consquent n'avaient _plus_ de rle dans
les mots. On aurait bien surpris l'htel de Rambouillet, trs-ignorant
des origines de notre langue, si l'on tait venu dclarer, en pleine
chambre bleue, que ces lettres ne s'taient prononces dans aucun temps,
non plus que dans le sicle d'Artnice. Les mres de ce concile
grammatical n'avaient pour se guider dans la rforme de l'orthographe
que cette fausse rgle de l'criture: elles travaillaient uniquement
pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns aprs les autres, les
mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropis dans la
circulation. Elles dfaisaient ainsi  coups d'pingle un systme
considrable, dont l'ensemble s'est toujours drob  leur vue; et c'est
heureux, car elles en ont laiss chapper assez pour nous aider  le
reconstruire, sinon intgralement, du moins en grande partie. La
patience des observateurs, aide par le temps, retrouvera ce qui manque
aujourd'hui. Telle a t l'oeuvre des prcieuses sur le matriel des
mots; si on l'examinait par rapport  la syntaxe, c'est encore bien pis!
Et puis, que M. Roederer et ses trop confiants imitateurs viennent
encore nous vanter les services rendus  notre langue par la _socit
polie_!

Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par
l'opinion publique l'arrt port contre notre vieille langue par des
juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir
que notre langue franaise a t constitue principalement sous
l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procds.
Si je voulais soutenir _ priori_ que ces deux qualits y taient plus
sensibles au XIIe sicle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes
des idiomes voisins, le Franais a plus perdu que gagn, on ne
manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thse choque l'opinion
commune: nos pres taient des barbares, des grossiers; l'oreille
humaine s'est bien perfectionne depuis le temps de saint Louis! Voil
ce qu'il faut dire pour tre accueilli favorablement, et voir tout le
monde se ranger d'avance  une proposition si flatteuse qu'elle en est
vidente, et que, sur le simple nonc, on vous quitte trs-volontiers
de la dmonstration.

Ma conscience ne me permet pas de flatter  ce point la vanit des
modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prminence que je
viens ici dbattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pres
parlaient autrement que ne fait leur postrit; c'est un point accord.
Comment parlaient nos pres? C'est ce que je cherche. Quel langage est
le meilleur, le leur ou le ntre? C'est ce que je laisse  dcider; je
me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la
voie les curieux de philologie franaise.

                   *       *       *       *       *

RGLE.--Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes
conscutives crites, soit au commencement, soit au milieu, soit  la
fin d'un mot; soit l'une  la fin d'un mot, et l'autre au commencement
du mot suivant. Je regarde cette rgle sans exception comme la clef de
vote de tout le systme d'orthographe et de prononciation de nos
anctres.

La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans
inconvnient conserver les traces de l'tymologie des mots: en outre, la
prsence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu
de notre systme d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien
moins sr et moins exact. Un accent est sitt mis ou effac! Par les
accents s'est modifie la prononciation d'une foule de mots que
l'orthographe tymologique aurait maintenus.


SECTION PREMIRE.

INITIALES.

Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les
doubles consonnes.

Au chapitre IX de _Gargantua_, Rabelais dit que les faiseurs de _rbus_,
abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une _sphre_
pour signifier _espoir_. Donc la prononciation confondait ou du moins
rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononait
_de l'poure_.

Observez tous les mots tirs du latin, et commenant dans cette langue
par deux consonnes _st_, _sp_, _sc_, etc.: vous les verrez tous
commencer en franais par un _e_ euphonique. _Spongium_,
esponge;--_strangulare_, estrangler;--_stannum_, estain;--_spiritus_,
esprit;--_spatium_, espace;--_scandalum_, esclandre, etc., etc. De mme
pour les mots emprunts  l'italien: _spada_, espe;--_strano_,
estrange;--_snello_, isnel, en allemand _schnell_ (celui-ci a reu l'_i_
au lieu de l'_e_ initial); _sparmiare_, espargner.--Vous n'en trouverez
pas un seul qui chappe  cette loi, ou bien ceux que vous trouverez,
vous pouvez conclure srement qu'ils sont de formation moderne. C'est un
indice de l'ge des mots. _Spectre_, _squelette_, _spectacle_, sont tard
venus dans la langue. _Espace_, _estomach_, sont anciens; les adjectifs
_spacieux_, _stomachal_, sont modernes. Quand on les a faits, depuis
longtemps tait oublie la rgle qui doit prsider  la formation des
mots, et par laquelle nos pres obviaient  la duret des doubles
voyelles initiales.

Et qui peut affirmer que cette prononciation ne ft pas transmise par
les Latins?

Les dialectes mridionaux, bien plus voisins que notre franais du
langage romain, affectent toujours cet _e_ euphonique. Les Gascons
parlent mal, selon nous, en disant un _esquelette_, un _espectacle_;
mais les Espagnols parlent trs-correctement leur langue lorsqu'ils
disent _espectaculo_, _espectro_, _esqueleto_, _espejo_ (de _speculum_),
etc.

Outre la ressource de l'_e_ prpos, il y en avait une autre plus rare,
et rserve spcialement pour les mots commenant par un _p_, suivi
d'une consonne dure: c'tait d'abattre tout uniment le _p_ initial dans
la prononciation. On crivait _ptisane_, du latin _ptisanum_, et l'on
prononait _tisane_. Ce _p_ tymologique s'est conserv sur le papier
jusqu' la fin du XVIIe sicle: les grammaires avertissaient de le
supprimer en parlant.

Marot crit encore _psalme_, de _psalmus_; on prononait _saume_. _Les
sept saumes de la penitence._ Mnage remarque que les ecclsiastiques de
son temps affectaient de prononcer _psaumes_, en faisant sentir le _p_.
Le peuple a toujours dit _saume_, _sautier_, comme au moyen ge:

    Tant qu'il jurerent sor lor vie,
    Seur la crois et seur le _sautier_,
    Et seur toz les sains du moustier...

    (_De Constant Duhamel_.)

    Et ele sot tot son _sautier_.

    (_De frere Denise_, v. 152.)

Et elle sut tout son psautier.

La _psallette_, qui est l'cole annexe  l'glise et o l'on instruit
les enfants de choeur, se prononce _la sallette_, au tmoignage de
Mnage (_Obs. sur la langue franaise_, p. 93). Il observe qu'on dit
cependant toujours le _psalmiste_ et _psalmodier_. C'est  cause de la
formation relativement rcente de ces mots. _Saume_, _sautier_, ont t
faits par le peuple et bien faits; _psalmiste_, _psalmodier_, ont t
introduits par les savants enfarins de grec et de latin. Or, les
premiers seuls parlent franais.


SECTION II.

MDIANTES.

Thodore de Bze a publi, en 1584, un petit Trait latin de la bonne
prononciation du franais, qui, s'il ft venu plus tt  ma
connaissance, m'et pargn du temps et de la peine; car une rgle
importante que j'ai tire d'une longue tude et de la comparaison
assidue des textes, je l'eusse trouve l toute formule. Peut-tre
aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des ides comme des
plantes: celles que personne n'a semes, et qui viennent d'elles-mmes,
poussent et se dveloppent bien plus vigoureusement que les plantes
repiques toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme
dans le jardin, ce qui est adoptif n'gale jamais l'nergie de ce qui
est natif.

Voici le passage o Thodore de Bze pose en principe qu'on ne doit
jamais faire sonner deux consonnes conscutives. J'aurai du moins
l'avantage d'appuyer de son autorit le rsultat de mes recherches.

Les Franais mettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et
de ngligence. Leur langue est si antipathique  toute rudesse de
prononciation, que sauf le _c_, l'_m_, l'_n_ et l'_r_ redoubles, comme
dans _accs_, _somme_, _anne_, _terre_, ils ne font jamais sentir deux
consonnes de suite...

Leur prononciation, mobile et rapide comme leur gnie, ne se heurte
jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde gure sur des syllabes
longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie  la voyelle
initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entire glisse comme un
seul et unique mot. (_De Francic lingu recta pron._, p. 9 et 10.)

Voil le caractre essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour
en jour davantage  s'effacer et  disparatre dans l'oubli, il est
heureux qu'un tmoignage dat du XVIe sicle prvienne la perte complte
de la tradition. Si, malgr ce tmoignage, on ne veut ni revenir sur les
abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mne dans le prcipice,
nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue  plaisir et
en pleine connaissance de cause.

On rit des gens du peuple qui prononcent _il m'ostine_; c'est un enfant
_ostin_; _ne m'ostinez pas_. Ils parlent comme on parlait  la cour de
Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pdants, en leur
citant la rgle trace en latin par Thodore de Bze. Aprs avoir
prescrit de prononcer _oscur_, cet illustre savant ajoute: _B_
disparat absolument devant _st_, comme dans ces mots _obstin_,
_obstination_, qu'on prononce _ostin_, _ostination_ (p. 64). Il semble
que le peuple des rues de Paris ait lu Thodore de Bze, ou frquent le
Louvre d'Henri III. Bze recommande aussi de dire _ovier_, et non
_obvier_; et il cite  ce propos un quolibet qui avait cours de son
temps; c'est un hmistiche qui est tout  la fois latin et franais:

    Omnia malo vi.
    On y a mal obvi.

_Debte_, _debteur_, ont toujours t prononc _dette_, _detteur_. Le
XVIe sicle, trs-pdant, avait rtabli le _b_ sur le papier, pour
rappeler l'tymologie _debitum_, _debitor_; mais souvent on l'oubliait,
et dans Marot comme dans ses prdcesseurs du XVe sicle et dans ses
successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, crit _detteur_.

Dans les mots o il double une autre consonne, le _b_ ne sonnait pas
plus que ne fait sa dure, le _p_, dans _temps_ et dans _baptiste_.

Dans _sceptre_, on teignait le _p_ et l'on prononait _sctre_ long,
comme _anctre_:

    Loys aussi, son beau-pere et _ancestre_,
    Qui prospera en couronne et en _sceptre_.

    (Jean Bouchet, 38e _ptre familire_.)

coutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient aviss d'analyser
le langage, et qui fut en cette matire l'oracle de son temps:

Tenez pour rgle gnrale que _b_ et _f_ ne se rencontrent jams en la
prononciation franoise avant _v_ consonnante. (_L'Escriture
franoise_.)

Maigret,  l'appui de cette rgle, allgue aussi le mot _obvier_. Les
deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le prcepte 
certains cas spciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de
suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne
peut les articuler sans glisser entre deux un _e_ muet, qui allonge le
mot d'une syllabe.


 Ier.

QUE _GN_ SONNAIT SIMPLEMENT _N_.

_Montagne_, _Champagne_, forms de _montana_, _campana_ (sub. _terra_),
se sont prononcs _montane_, _campane_. Le _g_ y tait muet, la preuve
en est qu'on le rencontre dans les mmes textes avec ou sans le _g_:

--... Cum des sicomors ki creissent en la _Champagne_.

(_Rois_, III, p. 275.)

--Li reis Sedecias s'enfuid par la _campaigne_ del desert.

(_Rois_, IV, p. 435.)

L'ancien nom de renard est _goupil_, driv de _vulpes_, _voulpil_ ou
_goupil_, d'o nous gardons encore _goupillon_, parce que cet instrument
tait fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une
queue de renard pour goupillon.

Ce mot _renard_ ne remonte pas plus haut que le XIIe sicle, poque o
parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue
un rle porte, outre son nom gnrique, une espce de nom de baptme ou
de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq,
Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succs
de cette composition, qui tait la grande comdie de moeurs de l'poque,
fit entrer dans la langue le nom du hros comme substantif commun, ce
qui s'est depuis renouvel pour _Tartufe_, et peu  peu _Regnard_ a
supplant _Goupil_. Le mot tartufe n'a pas fait disparatre le mot
hypocrite. Apparemment on a trouv que, pour dsigner le renard, c'tait
assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'tait pas trop
de deux.

_Regnard_ vient par syncope de _Reginaldus_. C'tait, dit la tradition,
un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractre servit de
type  celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud.

_Reginaldus_ a fait _reginald_ ou _reginard_, qui, par les rgles qu'on
verra tout  l'heure concernant les finales, ont donn l'un _regnault_,
_renaud_, _reynaud_; l'autre, _regnard_, _renard_, _reynard_.

Il faut dire _le roman_ DE _Renard_, et non DU _renard_, puisque, dans
ce titre, _Renard_ est un nom propre.

Le nom de notre second pote comique doit se prononcer _Renard_,
quoiqu'il s'crive _Regnard_, parce que ce _g_ tymologique n'a jamais
sonn.

On rencontre, dans _le roman de Renart_ et ailleurs, le mot _borgne_
ainsi figur, _borne_. Renart, toujours dfiant, ne veut pas s'approcher
du cheval pour lire le nom crit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en
dispenser, il allgue sa mauvaise vue:

    Lors renart a les yeux couvers,
    Le _borne_ fait, et le travers.

    (_Renart contrefait._)

Les ennemis d'Ablard, dtermins  ne lui laisser aucun repos, mme
aprs l'avoir forc de fuir Paris et de se rfugier avec ses disciples
dans la solitude, lui imputrent  hrsie d'avoir appel son glise et
son monastre _le Paraclet_:--Et disoient que nulle esglise ne devoit
pas estre _assine_ especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le
Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinit ensemble. (_Trad. ind. de
Jean de Meung._)

Beaumarchais, dans ses mmoires tincelants de verve, s'gaye aux dpens
de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuv, avait crit de sa
main, _sin Lejay_, pour _sign Lejay_. C'tait l'antique prononciation.
Dans la chronique arbitrairement et  tort baptise _Chronique de
Rains_: La roine se _sina_ de la main diestre; et le dictionnaire de
l'Acadmie, en 1835, nous prvient encore que dans _signet_ d'un livre
le _g_ ne se prononce pas, et qu'il faut dire _sinet_.

Le nom de _Lusignan_, dans la mme chronique, est toujours crit
_Lusinan_.

Le XVIe sicle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les
rimes de ce rondeau, adress  Marot par tienne Clavier:

    Pour bien louer une chose tant _digne_
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Dont de despit souvent me paye et _disne_,
    Car je connoy que le fond et _racine_
    De ses escriz ont prins leur _origine_.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Donc, orateurs, chascun de vous _consigne_
    Termes dors puiss en la _piscine_
    Palladiane, etc.

    (_OEuvres de Marot_, t. III, p. 26.)

Les relations que le mariage de Louis XIII tablit entre la France et
l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols;
la prononciation usite par del les Pyrnes pour l'_n con la tilde_,
s'attacha ds lors  cette notation _gn_, et le XVIIe sicle n'en connut
plus d'autre.

Tous les Parisiens gnralement, dit Mnage, prononcent _anneau_ au
lieu d'_agneau_: _une moiti d'anneau_, _un quartier d'anneau_; qui est
une prononciation trs-vicieuse  la considrer en elle-mme,  cause de
l'quivoque d'_anneau_ en la signification d'_agnus_, avec _anneau_ en
la signification d'_annulus_.

Cette raison serait trs-mauvaise, car il n'y aurait point l
d'quivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce _anneau_. Si
l'on dit: _J'ai mang un morceau d'anneau_, ou qu'on parle d'un _rti
d'anneau_, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis
en broche et aval une _bague_. La langue est pleine de mots qui sonnent
identiquement,  l'oreille sans aucun danger de confusion pour
l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, ds qu'ils sont en
face d'une diffrence d'orthographe, recourent d'abord  cette
explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et
ne pensent jamais qu'on parle.

Ce qu'il y a de plus trange, c'est que Mnage, tout en blmant cette
prononciation, prescrit de la suivre: Mais comme ces messieurs (les
Parisiens) sont les matres du langage, il faut parler comme eux, _quand
mme ils parlent mal_. Il faut donc dire avec eux _un anneau_, _un
cartier d'anneau_, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, _un
agneau_, _un quartier d'agneau_. Quelques-uns croient qu'il faut dire
l'_agneau pascal_. (_Observ. sur la lang. fr._, p. 347.)

Il est suivi par l'auteur des _Rflexions sur l'usage de la langue_, et
voici la docte rgle qu'ils ont tablie  frais communs: Il faut
prononcer _de l'anneau_ en parlant de l'animal cuit, un _anneau rti_;
et s'il est vivant, _de l'agneau_, comme _voici l'agneau de Dieu,
l'agneau pascal_[5].

  [5] Voyez _l'Art de bien parler franois_, t. I, p. 20.

Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on
l'appeler?

La premire dition du dictionnaire de l'Acadmie autorise encore
_agneau_ et _anneau_, au choix. La seconde prescrit _agneau_.

Racine avait, comme la Fontaine, quelques prtentions confuses  la
noblesse; mais eux-mmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouv,
sur des tats manuscrits de la maison de Franois Ier, un Jehan Racine
et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les _escuyers d'curie_. Ce
sont probablement des aeux de nos deux potes, qui eux-mmes ignoraient
cette belle gnalogie. La Fontaine prenait le titre d'_cuyer_ jusqu'
l'poque d'un procs qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu
fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est
des armes parlantes, c'est--dire qui traduisaient son nom en rbus.
C'tait un _rat_ et un _cygne_, qui, suivant la prononciation primitive,
faisaient _ra-cine_. Dans une lettre  sa soeur madame de Rivire,
l'auteur d'_Athalie_ parle de sa noblesse gnalogique: Vous savez, lui
dit-il, qu'il y a un dit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent
avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour
cela une somme qui va tout au plus  25 francs, et de dclarer quelles
sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un _rat_
et un _cygne_, dont j'avois seulement gard le _cygne_, parce que le
_rat_ me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du
chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond
de l'cusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois
que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon
grand-pre fit btir, et qu'il vendit  M. de la Clef. J'ai ou dire
aussi  mon oncle Racine qu'elles toient peintes aux vitres de quelque
glise... J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ou dire que feu notre
grand-pre fit un procs au peintre qui avoit peint les vitres de sa
maison,  cause que ce peintre, au lieu d'un _rat_, avoit peint un
_sanglier_. Je voudrois bien en effet que ce ft un sanglier, ou la hure
d'un sanglier, qui ft  la place de ce vilain rat! (16 janvier 1697.)

L'lgant et dlicat Racine tait trop absorb par sa juste douleur pour
s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait _Racine_, et
qu'aprs tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'et fait
le noble sanglier. Le grand-pre Racine parat avoir port dans cette
affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus
judicieux[6].

  [6] Au bas du portrait grav par Edelinck, sont places les armes de
    Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'_Athalie_ avait
    dcidment expuls le rat de son blason.

Mais si Racine, li avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la
prononciation du XVIe sicle, la Fontaine, habitu  frquenter chez nos
vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde
l'oubliait autour de lui, il a montr qu'il s'en souvenait.

Dans la fable de _l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur_:

    Un manant au miroir prenoit des oisillons.
    Le fantme brillant attire une alouette;
    Aussitt un autour planant sur les sillons
        Descend des airs, fond et se jette
    Sur celle qui chantoit, quoique prs du tombeau.
    Elle avait vit la perfide _machine_,
    Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau,
        Elle sent son ongle _maline_.

    (Liv. VI, fab. 15.)

Plus loin, parlant de la Discorde chasse du ciel, et que Jupiter ne
savait o envoyer:

    Comme il n'toit alors aucun couvent de filles,
        On y trouva difficult.
        L'auberge enfin de l'hymne
        Lui fut pour maison _assine_.

    (Liv. VI, fab. 20.)


 II.

_L_, _M_ ET _N_ REDOUBLES.

_L_ redouble, _ll_, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des
deux _l_ mouilles de _bouilli_, _caillou_. L'orthographe moderne veut
toujours un _i_ au moins avant les deux _ll_ mouilles. Dans l'origine,
il suffisait que les _ll_ fussent entre deux voyelles. L'_i_ se mettait
ou s'omettait sans consquence. _Paillard_ s'crivait sans _i_,
_pallars_.

    Quand li _pallars_ le vit entrer.

    (_R. du chast. de Coucy_, v. 4054.)

Coucy reoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son
confident:

            Sire, bien plaire
    Vous doit ce mandement, sans _falle_,
    Et vous irez _vaille_ que _valle_.

    (_Ibid._, v. 6535.)

Sans _faille_, sans faute.--La double orthographe du mot _vaille_, dans
le dernier vers, ne laisse pas mme la ressource de supposer qu'on
pronont alors autrement qu'aujourd'hui.

_Mellor_, _mervelle_, _conselle_, _aparelle_, sonnaient avec les _ll_
mouilles.

    Car cis aime miols les _mellors_,
    Et tient bas sos piez les piors.

    (_Partonop._, v. 4330.)

Car celui-ci prfre les meilleurs (les braves), et tient les pires
(pejores) bas sous ses pieds.

    Et li _conselle_ et loe et prie.

    (_Ibid._, v. 4455.)

    Une lanterne atant li _baille_;
    La _candelle_ qui art dedans
    N'estaint por orez ne por vens...
    Il _apparelle_ son aler.

    (_Ibid._, 4465.)

A ces mots, il lui remet une lanterne. La _chandeille_[7] qui brle
dedans ne s'teint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprte 
partir.

  [7] C'est l'ancienne prononciation, conserve avec soin dans toute la
    Picardie.

    Partonopeus le voit el vis
    N'est _mervelle_ s'il est permis.

    (_Partonop._, v. 7410.)

La _chanson de Roland_ crit _consell_, _amirall_; c'est _conseil_,
_amirail_, quand suit une voyelle; autrement, _conseu_, _amirau_, comme
on le rencontre souvent figur.

C'est la marque d'un manuscrit relativement rcent lorsqu'on y trouve le
fminin _elle_ par deux _l_, comme aujourd'hui. Les textes les plus
anciens crivent toujours _ele_; _elle_, dans l'origine, aurait sonn
_eille_.

La rgle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne
redouble rend brve et ouverte la voyelle prcdente, cette rgle
n'tait pas connue au XIIe sicle. Doubler les consonnes et sembl une
superfluit, hormis le cas o il s'agissait de rappeler une syncope. Le
plus ancien manuscrit franais, le _Livre des Rois_, crit toujours
_femme_ par deux _m_, _feminam_, _fem-ne_, _fem-me_. La rgle tait de
rpartir la consonne double entre les deux syllabes adjacentes, et de
prononcer _fan-me_.

D'_animam_ on fit d'abord _aneme_, comme d'_imaginem_, _multitudinem_,
_imagene_, _multitudine_, formes constantes dans saint Bernard et dans
les _Rois_. Les _Rois_ crivent souvent aussi _anme_; c'est la
prononciation la plus voisine d'_aneme_. La _chanson de Roland_
n'emploie jamais d'autre forme:

    Guaris de mei l'_anme_ de tuz prils...
    Morz est Rolans: Deus en ad l'_anme_ es cels!...

    (St. 173.)

Ablard, dans l'histoire de sa vie:

Et moy qui estois son filz ainsns, de tant qu'il m'avoit plus chiers,
de tant mist il plus grant cure que je fusse plus _diligenment_
(_diligen-ment_) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus
legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige
plus _ardanmant_.

(_Trad. ind. de Jean de Meung._)

D'aprs cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui,
considrez ce passage des _Femmes savantes_:

    PHILAMINTE.

    Veux-tu toute ta vie offenser la _grammaire_?

    MARTINE.

    Qui parle d'offenser grand-pre ni _grand'mre_?

Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il
ne l'est pas suivant la mthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux
_m_ dans la seconde syllabe, et de prononcer la _gra-mmaire_. De ces
deux _m_, l'une appartient  la premire syllabe, l'autre  la seconde,
ce qui confond tout  fait _la gram-maire_ avec _la grand'mre_.

Le nom propre _Grammont_ se prononce aussi mal _gra-mmont_. C'est
_gram-mont_ qu'il faut dire. Jadis on crivait le plus souvent
_grandmont_, en latin _grandimons_. Le _d_ est tomb d'abord, parce
qu'il ne servait qu' noter l'tymologie, et disparaissait dans la
prononciation; ensuite on a mal  propos runi les deux _m_ en une
seule, et voil comment le nom a fini par se trouver dfigur en
_Gramont_.

Le mot _nenni_, autrefois si usit dans certaines provinces, et mme 
Paris sous Franois Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs,
on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit _n-ni_; c'est
ainsi qu'il est estropi au thtre. D'autres, en petit nombre, _na-ni_.
Allez donc en Lorraine apprendre  prononcer _nan-ni_, en tranant sur
la premire syllabe.

Je prviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en
trouvant plus loin, dans des citations, _femme_, _me_, figurs _fame_,
_ame_. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'ge des
manuscrits, o les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps.
Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des
mots _femme_, _me_, remonte trs-haut; mais l'autre l'avait
certainement prcde, et la rgle gnrale se maintint encore longtemps
aprs que les mots _fame_ et _ame_ y faisaient exception. Nous serions
trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement
contemporains des auteurs! C'est dj un grand bonheur, et dont il faut
remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus
dans les plus anciennes copies.

Il y a encore des provinces o l'on prononce _malhon-nte_. Je ne
prtends pas que ces sons du fond de la gorge, _fan-me_, _malhon-nte_,
trs-frquents dans notre vieille langue, fussent plus agrables que
ceux du bout des lvres par lesquels on les a remplacs. D'ailleurs,
nous ne pouvons gure juger ces questions impartialement, tant sduits
par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconsquences
apparentes, si multiplies dans notre langage, ne tiennent pas au fond
de la langue, mais sont des dviations rsultant de l'oubli des rgles
primitives.


 III.

SUPPRESSION DES LIQUIDES.--GRASSEYEMENT.

Les Franais sont enclins  grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient
de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'_r_ et l'_l_ ne
sont liquides qu' condition d'occuper la seconde place; mais  la
premire, elles sont trs-dures. En ce cas, on avait deux ressources:
supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On crivait _marbre_
et _arbre_, par respect de l'tymologie _marmor_ et _arbor_; mais en
parlant, on supprimait la premire _r_, _abre_, _mabre_, qui sont rests
ainsi chez le peuple. Nous disons encore un _candlabre_; on le disait
ainsi, mais on crivait _candelarbre_, arbre qui porte des chandelles ou
candelles, _candelas_:

    Et quant il volt aler coucier,
    Les _candelarbres_ volt drecier.

    (_Partonopeus_, v. 1697.)

Il arrive mme souvent que cette _r_ est supprime dans l'criture. M.
Mon, dans son glossaire du _Roman de la Rose_, fait cette note sur le
mot _chartre_:--Aux _Quinze joyes du mariage_, on lit _geolier
chatrin_, parce que les anciens taient l'_r_ de plusieurs mots; ils
crivaient _quatier_, _mabre_, _paler_, _bone_ (_borne_). (Mon, _R. de
la Rose_, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte
trs-haut.

_Garson_ est le mot _gars_, avec la forme augmentative italienne _one_.
La Normandie a retenu l'usage de _gars_, qu'elle prononce _gs_,
trs-long:--Mon _gs_;--N'a-vous point vu mon _gs_? On prononait donc
aussi _gon_. C'est la prononciation lgitime et primitive; il est
fcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fcheux que le
fminin de _gars_, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit
devenu une grossire injure.

_Fors_, qui est aujourd'hui _hors_, teignait galement l'_r_ et sonnait
_f_. La preuve existe dans le mot _faubourg_, dont la vraie et
primitive orthographe est _forsbourg_;--bourg extrieur, du dehors.--Les
gens qui crivent, abuss par leur oreille et leur ignorance, ont not
_faux-bourg_. Il n'y a rien de _faux_ dans un _faubourg_; mais il est
situ _foras burgi_.

_Armure_ se prononait _amure_, et souvent on le rencontre figur ainsi.
Ansis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon pieu:

    Del bon espiet el cors li met l'_amure_.

    (_Ch. de Roland_, st. 97.)

_Arme_ et _ame_ se confondant par la prononciation, on ne doit pas tre
surpris que les copistes aient frquemment confondu aussi l'orthographe
des deux mots, et mis l'un pour l'autre.

Dans le _Fabel d'Aloul_:

    Tel loier a qui ce _encharge_;
    Ma dame n'a soing de _hontage_.

videmment on prononait _enchage_ sans _r_.

_Arsi_, participe du verbe _ardre_, se prononce encore actuellement en
Picardie _asi_. Le _Livre des Rois_ crit indiffremment l'un et
l'autre:

--Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne
offrist ne nen _arsist_.

(_Rois_, IV, p. 427.)

--Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au dmon ni ne
bruslast son fils ou sa fille.

--E a sa quesine (de Salomon) furent _asis_ chascun jor dis bues gras.

(_Rois_, III, p. 239.)

Rue des _Arsis_;--rue des _Asis_, des brls.

_Lard_ rimait trs-bien avec _gras_:

    Car il sait bien que el plus _gras_
    Est tout ades li mieudres _lars_.

    (Le _Fabel d'Aloul_.)

Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur
lard.

_Mecredi_, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux
textes, et non _mere-credi_.

_Robert_ se prononait _Robet_:

    Estes vous poignant a droiture
    Contre lui son bouvier _Robet_:
    Qu'as tu? fait il; qu'as tu, _vallet_?

    (_De Constant Duhamel_, v. 312.)

--Voici accourant droit  lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet?
demanda-t-il.

Ce mot _valet_, bien qu'on crivt par abus _varlet_, ne s'est jamais
prononc autrement que _valet_, en grasseyant. Il est certain que
l'tymologie commandait avant l'_l_ une consonne; mais c'tait l'_s_ et
non l'_r_, puisque _valet_ vient de _vassallettus_, diminutif de
_vassallus_. La bonne orthographe est donc _vaslet_, et c'est celle
aussi qu'on rencontre le plus souvent.

L'autre liquide, _l_, tait absolument dans les mmes conditions.

On prononcera trs-bien _couple_, sans qu'il faille insrer un _e_ muet
rapide entre le _p_ et l'_l_;--_coulpe_ (de _culpa_) teignait l'_l_
devant le _p_ et sonnait _coupe_, comme une _coupe_, vase.

Le sire de Coucy faisant sa dclaration d'amour  la dame de Fayel:

    Dame, pour vous amours sentir
    Me fait ses maus  son plaisir.
    --Sire, ma _coupe_ nesse mie.

    (_R. de Coucy_, v. 555.)

Monsieur, ce n'est pas ma faute.

Nous disons _inculp_, on disait au moyen ge _encoup_, bien plus
raisonnablement, puisque _in_ se traduit d'habitude par _en_, et _u_ par
_ou_.

Coucy, surpris par Fayel dans le vestibule de la chtelaine, jure qu'il
ne venait pas pour elle. Il n'hsite pas  faire un faux serment, 
damner son me pour sauver sa matresse:

    Et ainsi soit m'ame sauvee
    Qu'a tort l'en avez _encoupee_.

    (_Coucy_, v. 4771.)

Pour qui donc venait-il?--Pour la suivante. Isabelle, dvoue  sa
matresse, prend tout le dshonneur sur son propre compte:

    J'aime trop mieux estre _encoupee_
    Que ma dame en fust diffamee.

    (_Ibid._, v. 3659.)

La locution qu'on reproduit encore quelquefois est donc _battre ma
coupe_, et non pas ma _coule-pe_.

Le mot _spulcre_ revient plusieurs fois dans _Garin_. Il est crit
partout _sepucre_, sans _l_.

    Ha, sire Abes, por l'amor Dieu merci,
    Por saint _sepucre_, ne faites mie ainsi!

    (T. II, p. 250.)


 IV.

LIQUIDE TRANSFORME OU TRANSPOSE.

TRANSFORMATION.--Le grasseyement conduisit  transformer l'_r_ sur le
papier, lorsque cette consonne tait suivie d'une _l_; car alors l'_r_
se changeait elle-mme en _l_. Ainsi en avaient us les Latins dans
_pellucidus_, _pellego_, etc.

On crivait donc _parler_, _merle_, ou, comme l'on prononait, _paller_,
_melle_.

Le hros du fabliau d'_Aubere la vielle maquerelle_, tait clbre dans
le pays de Compigne et mme au del:

    De sa valor, de sa largesse
    _Palloit_ l'en jusqu'en Beauvoisin.

_Palloit l'en_, parlait on, on parlait.

Notre jaloux, dit Aubere au jeune amant, garde bien sa femme; mais

    Ja ne la saura si garder
    Que ne vos face lui _paller_.

Le nom propre _Charles_ se prononait _Ch-les_, qu'on a plus tard crit
_Chasles_. _Charlemagne_ est souvent crit _Challemagne_, _Challes_,
_Challon_, _Challot_, pour _Charlon_, _Charlot_: l'criture usait
indiffremment des deux orthographes:

    _Challot_, _Challot_, biauz doulz amis...
    _Challoz_ en est venuz au bois...
    _Charlot_, se Diex me doint sa grace...
    Hom n'en auroit pas, samedi,
    Fait _Charlos_ autant au marchi.

    (Ruteboeuf, _De Charlot le Juif_.)

_Merlin_ se prononait _Mellin_;--_Merlot_, diminutif de _Merlin_,
_Mellot_.--Le dit de _Merlin-Mellot_. Prononcez de _Mellin-Mellot_.

Il y a, en Normandie, un chteau de Chantemelle; c'est _Chante-Merle_.
La prononciation induisit  crire _Chantemesle_. C'est mal  propos.

    Orsignot, _melle_ ne mauvis,
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    N'estoit si plaisans a entendre.

    (_Le lai de l'oiselet_, v. 85.)

Rossignol, merle ni alouette, n'tait si agrable  entendre.

Un _merlan_ se prononait _un mellan_. Dans le fabliau de saint Pierre
et du Jongleur, saint Pierre, en l'absence du diable, descend en enfer,
proposer une partie de ds au jongleur commis  la garde des chaudires:
Hlas! je n'ai point d'argent, dit le jongleur.--Mets des mes au jeu,
rpond saint Pierre, qui avait fait son plan de tricher pour tirer
d'affaire les pauvres damns, comme de fait il y russit:

    Dist li jougleres: C'est a droit.
    Lors jete deseur le berlenc.
    --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_,
    Dist saint Pierre; perdu l'avez.

    (Barbaz., II, 195.)

L'auteur de ce joli fabliau tait Picard. Le peuple d'Amiens prononce
encore _un mlan_.

De mme le verbe _hurler_ sonnait _huller_.

Dans le _Renart contrefait_, par Jacquemars Giele, _Renart_, voyant sa
propre image reflte dans l'eau d'un puits, croit apercevoir sa commre
_Hersent_:

    Lors a _hull_ une grant foiz.

Roland, traversant une fort, entend au loin la chasse du roi:

    Les veneors du roy o priser, corner,
    Et les chiens d'altre part et glatir et _usler_.

    (_Gerard de Viane_, v. 155.)

La rue _du Grand-Hurleur_ est inscrite, dans le catalogue de l'abbaye
Saint-Germain (1450), _rue de Hulleu_;--rue de Hurleur. Leboeuf a
prtendu que le nom de cette rue devait s'crire _Hue-le_, parce qu'il y
avait probablement une maison de prostitution, et que probablement aussi
le peuple _huait_ tous ceux qu'il en voyait sortir. C'est une heureuse
imagination!

Pourquoi crivons-nous un chambe_ll_an, sinon par la tradition de la
prononciation ancienne? Vous voyez dans les vieux auteurs _chamberlan_,
ou _chambrelan_, _cambrelanc_, etc...

Antoine de la Salle, l'auteur de ce charmant livre du _Petit Jehan de
Saintr_, le _Tlmaque_ du XVe sicle, nous apprend, au chapitre II,
que la jeune dame des belles Cousines, depuis le trpas de feu
monseigneur son mari, ne se voult remarier pour quelque occasion que ce
feust, pour ressembler aux autres vrayes vesves de jadis, dont les
histoires romaines, qui sont les _suppellatives_ de toutes, font tant de
glorieuses mencions.

_Mellusine_ est pour _Merlusine_ ou plutt _mre Lusine_, mre des
Lusignan, dont le nom se prononait _Lusinan_, tmoin ce passage et une
foule d'autres de la chronique mal  propos intitule _Chronique de
Rains_: Et eschei li roaumes a une siene sereur qui estoit en la terre
de Surie, et estoit mariee  monsignor Guion _de Lusinan_. (P. 18.)

Quant  la fe Mellusine, qui pousa Raymond de Lusignan et fut la tige
d'une illustre et nombreuse famille, ce n'est pas ici le lieu de
raconter sa merveilleuse histoire; il suffit de dire que lorsqu'un de
ses descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de
son chteau, poussant des cris lamentables; d'o le peuple a dit, en
commun proverbe: des cris de _Mre Lusine_. L'Acadmie prescrit de dire:
cris de _Mlusine_. Madame de Svign crit _Mellusine_ par deux _l_.

                   *       *       *       *       *

TRANSPOSITION.--On usait souvent aussi de la seconde ressource quand
l'_r_ suivait une voyelle, tant suivie elle-mme d'une consonne;
c'tait de la transposer en avant de la voyelle. On crivait _formage_,
 cause de _forma_, _formago_, _formagium_ (Du Cange), mais on
prononait _fromage_;--_ferpes_ (_ferpat vestes_, habits trous,
effiloqus, guenilles), et on prononait _frepes_, d'o _freperie_,
_friperie_.

    Apres ne doy oublier mie
    Saint Seurin, pour la _ferperie_
    Qui est achate et vendue
    En son carrefour.

    (_Le Dit des Moustiers._)

On dit encore en Picardie _flepes_, par la substitution d'une liquide 
l'autre. _Aller  flepes_, c'est porter des guenilles. _Un manteau
efflep_.

Nos pres faisaient _fourmi_ du masculin: _li formiz_. Le peuple dit
toujours _un fremi_.

_Pormener_ ou _pourmener_, sonnait _proumener_.

    Quant la _porcession_ fut hors du grant moustier,
    Felix par la main destre a pris le chevalier.

    (_Le Dit des trois Moines._)

C'est la _procession_.

Furetire tmoigne qu'on disait autrefois _porfil_ (_contour_), au lieu
de _profil_; c'est--dire qu'il a rencontr ce mot crit _porfil_.
Effectivement, je trouve dans un fabliau du XIIIe sicle:

    Li surcoz fu toz a _porfil_
    Forrez de menuz escureax.

    (_D'Aubere la vielle maquerelle._)

Le surcot tait tout autour garni d'une fourrure d'cureuil.

Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la
prononciation, qui a toujours t _profil_.

_Fremer_, _dfremer_, pour _fermer_, _dfermer_, se dit encore en
Picardie:

    En la grange le moine, si li a _defreme_...
    L'ostesse s'emparti,  la clef _frema_ l'huis.

    (_Le Dit du Buef._)

--Que vous dirois jou? la pais fu faicte et _confreme_.
(_Villehard._, p. 185.)

_Dexter_ a fait _dextre_, et _sinister_, _senestre_. On prononait
_dtre_ et _sentre_, comme _fentre_. _L_ et _r_ tant deux liquides,
ne comptent pas  la seconde place pour des consonnes entires;
cependant le dsir d'obtenir un mot plus coulant  l'oreille a dtermin
quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit,
au lieu de _dtre_, _drte_. Ensuite,  cette forme fminine, on a cr
le masculin _dret_, que l'on a crit plus tard _droit_, _droite_; et
voil comment _droit_ drive de _dexter_, par mtathse ou
transposition.

_Faible_ vient de mme de _flebilis_, et a exist sous la forme
_floible_ (_flouble_). Dans le _Livre des Rois_, dans saint Bernard,
dans les Moralits sur Job, on ne rencontre jamais que _floibe_,
_afloibir_; _floibeteit_, pour _faiblesse_, de _flebilitas_. Jean de
Meung, dans sa version d'Ablard, n'emploie jamais que _floibe_; le
roman de _Berte aus grans pis_ nous montre dj ce mot avec deux _l_,
dont la seconde seule a survcu:

    Mais elle avoit el bois receu trop male rente
    Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente,
    Si que ne pot mengier, tant fu et _floible_ et lente[8].

    (_Berte aus grans pis_, p. 72.)

  [8] Ce dernier exemple donne lieu  une observation que je ne veux pas
    diffrer, bien qu'elle soit anticipe et hors de la matire que nous
    traitons en ce moment.

    La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier
    _receu_ en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le
    second, _-u_, avec dirse, c'est--dire sparation des voyelles.

    J'espre faire voir plus loin que la langue franaise, dans
    l'origine, n'avait point de diphthongues; qu'on prononait _-u_,
    _v-u_, _b-u_, _rec-u_, etc., etc.

    La difficult gt bien moins  constater de pareils faits, qu' en
    limiter l'tendue et la dure; d'autant qu'il y a toujours eu un
    moment plus ou moins long o les deux formes taient en concurrence
    et subsistaient ensemble.

    Observons donc, puisque l'occasion s'en prsente, que Adenes,
    l'auteur de _Berte aus grans piez_, tait contemporain de S. Louis;
    qu'ainsi, ds le XIIIe sicle, la diphthongue commenait  s'tablir
    pour le participe pass en _u_. On la faisait ou on ne la faisait
    pas, selon le besoin.

    Thodore de Bze, en 1584, nous apprend que de son temps on
    conservait religieusement l'habitude de la dirse dans le pays
    Chartrain et dans l'Orlanais, comme fait encore le peuple de Paris
    pour le seul participe _e_.

    Les Picards ont toujours affectionn la terminaison en _u_, et
    prononc _Diu_, _fiu_, du _fu_, le _liu_, les _yus_. Or, l'influence
    picarde ayant t prdominante dans le franais,  cause du nombre
    considrable de potes fournis par la Picardie, au moyen ge, il est
    vraisemblable qu'il faut attribuer  cette influence la forme qui a
    fini par prvaloir.

    Remarquez aussi qu'Adenes, mnestrel du duc de Brabant, Henri III,
    vivait dans le voisinage de la Picardie: son langage devait s'en
    ressentir.

Saint _Sulpice_ est appel par le peuple _saint Suplice_, et c'est comme
l'crit l'auteur du _Dit des Moustiers de Paris_:

    Apres, saint Pere du sablon
    Et saint _Souplis_ i assemblon.

Un _brelan_ s'est d'abord crit _un berlan_, _un berlenc_ (le _c_
euphonique):

    Un _berlenc_ aporte et trois ds
    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Lors jete dessus le _berlenc_:
    --Cis cops ne vaut pas un _mellenc_!

    (_De S. Pierre et du Jongleur._)

On prononait _un bellan_, comme _un mellan_, ou bien plutt _un
brelan_, parce qu'il tait facile et doux de reporter l'_r_ de _berlan_,
ce qui ne se pouvait faire pour _merlan_.

_Berbis_, form de _vervex_, est devenu _brebis_. Les anciens textes du
XIIe sicle, saint Bernard, _les Rois_, crivent toujours _berbis_. On
n'a jamais prononc que _brebis_.

Et _bergier_, par la mme raison, se prononait _breger_.

Hernas, le neveu de Garin, se rend  l'arme suivi de cent braves
chevaliers:

    Il n'i vint pas comme villain _bregier_,
    Mais comme prou et vigoureux et fier.

    (_Garin_, t. I, p. 133.)

Il existe un nom propre _Breg_;--c'est _Berger_.

_Hberger_, _hbreger_:

    Et sachiez bien que nul escamp
    Ne querrons de vous _hebregier_,
    Que ne semblez mie _bregier_.

    (_La Violette_, p. 79.)

--Cuens des blans dras, cuens des blans dras, te deust ore avoir nus
essoigne tenu que tu... ne l'eusses _hebregi_ et recueilli?
(_Villehard._, p. 196.)

Un des plus curieux exemples de la transposition de l'_r_ se trouve dans
la _chanson de Roland_, o le nom de la province de _Frise_ est toujours
crit _Fizer_; mais on est averti par la rime:

    Li reis serat as meillors pors de _Fizer_
    S'arrere guarde aurat detres sei _mise_.

    (St. 43.)

On voit ici l'_r_ avancer de deux syllabes; c'est comme dans le mot
_Fontevrault_ (_Fons Ebraldi_), qu'on prononait, du temps de Louis XIV,
_Frontevault_. Mnage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y
avait pas ici ncessit absolue, l'_r_ tant aussi bien liquide aprs le
_v_ qu'aprs l'_f_; mais comme l'_f_ est plus forte, l'_r_ s'y appuie
mieux.

C'est le mme motif qui a chang _boucle_ en _blouque_:--... La grant
espe de parement du roy, dont le pommeau, la croix, _la blouque_...
estoient couverts de veloux azur.

(_Monstrelet_, III, fol. 22, 1572.)

Lorsqu'il s'agit de transporter en franais le mot _spiritus_, comme il
n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes conscutives, on usa de
la ressource convenue en pareil cas, qui tait de les faire prcder
d'un _e_ et d'teindre ensuite l'_s_ dans la prononciation, en donnant 
l'_e_ le son ferm.--On supprimait la terminaison latine.

Cela produisit le mot _espir_, qui est la forme crite la plus ancienne,
la seule  peu prs qu'on rencontre dans les textes du XIIe sicle, et
qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du sicle suivant.

--Cis filh vivent dedans par _espir_ ki defors muerent par char.
(_Job_, 504.)

Ces fils vivent au dedans par l'esprit, qui au dehors meurent par la
chair.

--La splendors del _Saint Espirs_. (_Ibid._, 513.)

Mais on transposait l'_r_, et l'on prononait comme bientt on
l'crivit, _esprit_.

    Amis, de part le _Saint-Espir_,
    Tos tes voloirs veuil accomplir.

    (_De S. Pierre et du Jongleur._)

De par le Saint _Epri_--tous tes vouloirs veuil _accompli_.

_Fierte_ vient de _feretrum_. D'aprs les rgles prcdentes, vous
prononcerez _fetre_, _ie_ valant __ accentu, et l'_r_ se transposant
aprs le _t_:--_La fetre_ de saint Romain. Ce mot se rapproche de
_feretrum_ bien plus que _fiere-te_.

Le peuple, fidle  cette habitude de transposer l'_r_ pour fuir deux
consonnes conscutives, persiste  nommer _un pervier_, _un previer_.
C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le
cheval du Sarrasin Climborins, tait plus rapide qu'pervier ni
hirondelle:

    Plus est isnels qu'_eprever_ ne arunde.

    (_Chans. de Roland_, st. 115, v. 10.)

L'ancien dictionnaire de l'Acadmie enregistre cette prononciation sans
la blmer ni l'approuver; mais Mnage, de son autorit prive, dcide
que _pervier_ est la seule prononciation lgitime. C'est dans ses
_Rflexions sur la langue franoise_, dans ses _Observations_ il s'tait
content de dire:

Celui qui porte les preuves (d'une imprimerie) s'appelle _pervier_,
par corruption pour _preuvier_, ou par allusion  un _pervier_, 
cause qu'il doit voler et _voler viste comme un pervier_, en portant et
rapportant les preuves. Et  ce propos, il est  remarquer que nos
anciens disoient _previer_, au lieu d'_pervier_. (_Obs._, p. 336.)

Tout le gnie tymologique de Mnage brille dans cette conjecture sur
l'_preuvier_, qui vole comme un _pervier_.

De _verus_ on a fait _voir_, qu'on prononait _voure_, quand l'_r_
finale tait suivie d'une voyelle: _voir est_, _verum est_. Mais quand
le second mot commenait par une consonne, on ne pouvait plus conserver
l'_r_  la fin, ce qui et ajout un _e_ muet et donn deux syllabes au
lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait l'_r_ en parlant, et,
tout en crivant _voir_, on prononait _vroi_, _vrou_, et finalement
_vrai_.

    Enfans, ce dist Aymon, soyez bien retenans
    Ce que vo mere dist, car elle est _voir_ disans.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 138.)

Car elle est _vr disant_, et non _voire disant_, qui romprait la
mesure.

La _broderie_ fut invente pour orner le _bord_ d'un vtement. _Border_,
_broder_, c'est le mme mot; l'un est le mot crit, l'autre le mot
parl.

On crivait _povert_  cause de _paupertas_, mais on prononait
_povret_:

    Ben a cinq ans qu'ai chi devant est
    Ne puis veoir riens de lor _povert_.

    (_Ogier_, v. 7590.)

_Vert_, contract de _vrit_, prononcez _vret_.

    Quand l'empereur entendi la _vert_.

    (_Ogier_, v. 424.)

_La fert_ est par syncope pour _la fermet_; _firmitas_, dans la basse
latinit, est une forteresse. La Fert-Milon, la Fert-sous-Jouarre,
c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous-Jouarre. Mais en crivant
_la Fert_ par respect de l'tymologie, on ne prononait pas, comme
aujourd'hui, _la Feret_ en trois syllabes. A quoi aurait-il servi de
syncoper _Fermet_? On prononait _la Fret_, et il est arriv
quelquefois aux copistes de l'crire ainsi: l'auteur du _Roman de
Gaydon_ dit que Thibaut d'Apremont possdait, outre cette terre, la
noble forteresse de Hautefeuille:

    Suens fu Mont aspres, s'en tint les heritez,
    Et Haute foille, celle noble _Fretez_.

    (_Intr. du Roland_, p. 24.)

Sien fut Montaspres, il en tint les hritages, et Hautefeuille, cette
noble _fert_.

_Liber_, libre; _libertas_, _libret_, quoiqu'on crivt _libert_.

_Virtus_, _vertu_, c'est--dire _vretu_.

_Tremper_ vient de _temperare_, l'_r_ transpose pour faciliter la
syncope. Les vieux romans parlent souvent de _tremper une harpe_, c'est
l'accorder. On accorde encore les pianos _par temprament_, c'est--dire
en _temprant_ les quintes, parce qu'il est impossible de les accorder
avec une justesse mathmatique.

Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y
reconnatre, confondant la forme parle avec la forme crite, figurant
_er_ o il fallait _re_ selon l'tymologie, et _vice versa_:

    Li quens Rolians Gualter de luing apelet[9]:
    _Pernez_ mil Francs de France nostre tere.

    (_Chanson de Roland_, st. 63.)

  [9] _t_ euphonique, muet.

Le comte Roland de loin appelle Gautier: _Prenez_ mille Franais, etc.

Il fallait crire _prenez_, puisque la racine est _prendere_.

Je terminerai ce chapitre sur les consonnes conscutives, par une
observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un
grammairien latin, Priscien, qui crivait au commencement du IVe sicle.
Il nous apprend que la plus dure des consonnes, l'_s_, perdait souvent
sa force, et que _les plus anciens potes latins_, _et maxime
vetustissimi_, la faisaient disparatre en certaines rencontres. Et il
cite de Virgile, _ponite Spes sibi quisque suas_, que l'on prononait
_ponite 'pes_; sans quoi l'_e_ de _ponite_ ft devenu long.

Il est assurment curieux de rencontrer l'usage si compltement d'accord
avec la logique, et de voir un principe appliqu ainsi jusque dans ses
dernires consquences.

Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de cette loi: c'est
qu'on la retrouve dans Homre. Homre fait brve la voyelle suivie de
_st_, _sk_, videmment en ne tenant pas compte de l'_s_ dans la
prononciation:

    [Grec: PolystaphyLON TH' HISTIaian]

    (_Iliad._, II, v. 537.)

    [Grec: OUDE SKAmandros elge to hon menos, all' eti mallon...]

    (_Ibid._, XXI, v. 305.)

    [Grec: ALLA SKAmandros]

    (_Ibid._, v. 124.)

Et dans l'Odysse:

    [Grec: Pelekyn megan, DE SKEparnon][10].

  [10] Voyez Priscien, dans Putsch, p. 557-564, et 1320.

Comme les vers ont toujours t calculs pour l'oreille et non pour
l'oeil, il est manifeste qu'on prononait, en retranchant le _sigma_:
[Grec: Hitiaian,--alla Kamandros,--de keparnon.]

Catulle a dit de mme, _Unda Scamandri_. Si l'on doute que l'assertion
de Priscien soit exacte, il suffit d'ouvrir tout ce qui nous reste
d'anciens potes latins cits dans Nonius Marcellus: Ennius, Lucrce,
les fragments de Lucile, Plaute, ce fidle tmoin des habitudes du
langage. De leur temps, l'_s_ suivie d'une autre consonne s'effaait
non-seulement de la prononciation, mais encore de l'criture:

        Volito viv_u' p_er ora vivum.

    (_Ennius._)

    Quam semper fuvit stolidum genus Aiacidarum!
    Bellipotent_ei' s_unt mag_i q_uam sapientipotenteis!

    (Id., _Ex Annal._, VI.)

    Tum mare velivolum florebat navib_u' p_andis.

    (_Lucrce_, V.)

    Majorem interea capiunt dulcedin_i' f_ructum.

    (_Ibidem._)

    Nec molles op_u' s_unt motus uxoribus hilum.

    (_Id._, IV.)

Lucrce se procure ainsi sans faon quantit de dactyles que ses
successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue
crite devint la langue littraire, au prjudice de la langue parle; et
le tmoignage des yeux prvalut sur celui de l'oreille. A peine dans
Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage
gnral[11]. L'archasme, comme chez nous, y passe pour une faute ou
pour une licence.

  [11] Le _spe _st_ylum_ d'Horace devait se prononcer _spe 'tylum_, et
    ce vers de Virgile,

        Inter se coiisse _viros et_ decernere ferro.

        (_neid._, XII, 709.)

    serait mieux crit:

        Inter se coiisse _viro' et_ decernere ferro.

    Quelques commentateurs et diteurs ont imagin de substituer
    _cernere_  _decernere_; rien ne les y autorisait, que leur embarras
    de comprendre la mesure. Servius indique positivement l'lision de
    _viros_ sur _et_.

    La question du _sigmatisme_, tant controverse par les rudits, est
    au fond bien simple: les exemples qu'on allgue pour et contre ne
    sont qu'une affaire d'orthographe.

    Au Xe sicle, Abbon, bndictin de l'abbaye de Fleury, crit  ses
    disciples anglais que dans _Deus summus_ la premire _s_ disparat,
    afin d'viter le sifflement: Inter duas etiam partes cum _s_
    prcedit, ut _Deus summus_, ne nimius sibilus fiat, prior _s_ sonum
    perdit.

    (_Qust. grammat._, ap. Maio, _Bibl. Vaticana_, t. V, p. 337.)

Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plaute,
puisqu'elles avaient sous Auguste cd  des habitudes opposes, comment
se retrouvent-elles  l'origine de notre langue, et si fortes qu'elles
en deviennent un caractre essentiel? La rponse est facile: Le latin
s'est transmis dans les Gaules par l'arme, par les soldats. Le peuple
de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler
littraire, et conservait intacte la tradition orale. Notre
prononciation franaise nous vint des contemporains d'Ennius.

Voil donc une loi d'euphonie transmise sans altration depuis Homre
jusqu'aux trouvres de la langue d'_oui_, en traversant toute la posie
latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laisse prir
aprs trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait
triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous
appelant Athniens, nous faisait trop d'honneur.




CHAPITRE II.

De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur la
finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les rimes en
_i_.


 Ier.

N'est-il pas ridicule que nous prononcions _aimer_, _jouer_, _louer_,
comme _aim_, _jou_, _lou_, et que nous fassions sentir la finale _r_
dans _courir_, _mourir_, _jouir_? Le peuple n'a pas accept cette
inconsquence: il continue  dire  l'infinitif, _couri_, _mouri_,
_queri_, _joui_. Il a raison.

RGLE.--On ne faisait jamais sentir de consonne finale; et il ne pouvait
y avoir  cette rgle une seule exception; car elle est la consquence
immdiate de celle des consonnes conscutives. Supposez en effet qu'on
prononce avec l'_r_ finale _courir_, _mourir_; vous retombez aussitt
dans l'inconvnient qu' tout prix on avait rsolu d'viter, deux
consonnes de suite. _Courir fort_, _mourir bientt_, dans la
prononciation moderne, ne peuvent s'articuler sans l'intercalation de
cet _e_ muet qu'on crase, et qui obscurcit notre langage d'une
multitude de sons sourds, rudes et confus.

Une autre consquence, c'est que la plupart des mots avaient deux
terminaisons, l'une devant une voyelle, l'autre devant une consonne, et
qu'il existait, dans tel ou tel cas donn, deux prononciations pour une
seule orthographe. Par exemple, on prononait l'infinitif du verbe
_aimer_ comme le participe pass, comme nous faisons aujourd'hui; et
l'on et dit, en faisant sentir l'_r_,--_Aimer ternellement_.

Je rappellerai ici un passage de Thodore de Bze, que j'ai dj cit;
mais il est important: Une consonne finit-elle un mot, elle se lie  la
voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une phrase glisse tout
entire comme un seul et unique mot. (_De Fr. ling. recta pron._, p.
10.)

Th. de Bze ne parle que du cas o le second mot commence par une
voyelle; mais il a fallu prvoir aussi le cas o il commencerait par une
consonne, et, pour obtenir cette prononciation coulante qui fait glisser
la phrase entire comme un seul mot, on a pratiqu, sinon formul, cette
loi de n'articuler jamais de consonne finale.

Cette consonne doit donc tre considre comme n'appartenant pas dans la
prononciation au mot qui la trane aprs soi sur le papier, mais plutt
au mot subsquent. C'est une espce d'en-cas rserv pour les besoins de
l'euphonie, pour servir de liaison et adoucir le passage entre deux
voyelles. Son rle est d'tre prsente quand on a besoin d'elle, et de
s'effacer lorsqu'on n'en a pas besoin.

Une objection toute naturelle se prsente: d'aprs cet arrangement, tout
mot devrait se terminer par une consonne, afin de fuir les hiatus. C'est
ce qui n'a pas lieu; le soin de l'euphonie n'allait donc pas si loin que
je le prtends.

Je rponds que cela n'a _plus_ lieu, mais que dans l'origine, et je le
ferai facilement voir, tout mot se terminait par une consonne, tantt
tymologique, tantt intercalaire, quand l'tymologie n'en fournissait
pas. Je montrerai que de ces consonnes, les unes ont t recueillies et
fixes par l'criture, les autres ont t omises arbitrairement, au
hasard; et que ces omissions, par l'influence invitable de la langue
crite sur la langue parle, ont introduit  la longue cette immense
quantit d'hiatus qui dfigurent notre prose, et ont fini par rendre la
posie  peu prs impossible. Les consonnes euphoniques seront l'objet
d'un chapitre particulier; il me suffit de les indiquer ici, et, sans
anticiper sur cette matire, je reviens aux finales, qu'il faut passer
rapidement en revue, afin de constater et l'ancien usage et les
inconsquences modernes.


B.

Il n'y a rien  dire du _b_. Comme finale, il n'a jamais t
employ[12]. C'est une labiale trop molle; on se servait de sa forte le
_p_, sur lequel la terminaison s'appuie mieux.

  [12] Bien entendu, il n'est question ici que des mots franais, et non
    de ceux qu'on a imports d'Allemagne ou d'Angleterre.


C.

_Bec._ On ne disait pas le _beque_ d'un oiseau, mais le _b_; tmoin le
mot _bjaune_, si frquent dans Molire, et que les anciennes ditions
crivent encore _bec jaune_. Laissez-moi lui montrer son _bjaune_, lui
montrer qu'il est n d'hier, et manque de jugement et d'exprience
autant que ces jeunes oiseaux qui ont encore le bec entour de jaune.

_Sec_ sonnait _s_, aussi bien que sel, en sorte que _siccus_ et _salis_
se confondaient pour l'oreille. Aussi, dans _le Dit des rues de Paris_,
la rue _de l'Arbre-Sec_ est-elle inscrite rue _de l'Arbre-Sel_,
absurdit qui s'explique tout de suite par la prononciation: c'tait
toujours la rue de l'_Abre S_. Le copiste, peu soucieux de
l'tymologie, n'a vu qu'une chose, l'avantage de rimer plus richement 
l'oeil:

    En la rue de l'_Arbre-Sel_,
    Qui descent sur un beau _ruissel_.

Si l'abb Leboeuf et song  la prononciation, il n'et pas t forc
de recourir  cette conjecture, que _l'Arbre-Sel_ tait peut-tre pour
_l'Arbrissel_: rue de l'Arbrisseau.

On fait aujourd'hui sonner bien fort le _c_ final de _mameluc_, comme
s'il y avait _Mameluque_; cet abus date du XIXe sicle, car, du temps de
Voltaire, on prononait _mamelus_:

    Contre les _mamelus_ son courage l'appelle.

    (_Zare_, III, sc. 1.)

Toutes les ditions imprimes du vivant de Voltaire, et l'dition de
Kehl, portent _mamelus_; et la tradition de cette prononciation s'tait
conserve au Thtre-Franais, que la barbarie  la mode envahit
dplorablement chaque jour.

Nous prononons encore _estomac_ sans faire sonner le _c_, non plus que
dans _porc_, ni dans _porc-pic_. Porc-_pique_, comme quelques-uns
affectent de dire, s'entendrait tout au plus du sanglier d'rymanthe, ou
du cochon rti dont Ulysse fut rgal chez Eume.

_C_ au milieu d'un mot, devant une voyelle, s'adoucissait en _g_ par la
prononciation: _segond_, de _secundus_. Les Latins disaient de mme
_quingenti_ pour _quincenti_. Au contraire, _ago_ faisait _actus_, et
non _agtus_, la duret du _t_ ne pouvant s'allier  la mollesse du _g_.

_C_ se rencontrant dans un mot suivi d'un _t_, laisse dominer le _t_, ou
plutt se transforme pour renforcer ce _t_:

    Belle _dottrine_ met en lui
    Qui se chastie par autrui[13].

    (_L'Hostel de Cluny_, p. 128.)

  [13] S'instruit par l'exemple d'autrui.

On crivait _pacte_, et l'on prononait _patte_. _Apactir_ (sens
analogue  _affermer_), _apatir_, _tenir en apatis_:--Laquelle cit un
pauvre soudoyer Bourgognon, nomm Pernet Braset, _tenoit en apatis_, le
roi estant dedans.

(_Olivier de la Marche_, liv. I, ch. 3, p. 124, dit. de 1567; Gand.)

C'est pourquoi quelques scribes mettaient _ct_ o l'tymologie demandait
deux _tt_. Par exemple, dans les Mmoires de Jacques du Clercq,
_mettre_, _remettre_, _promettre_, sont toujours crits _mectre_,
_remectre_, _promectre_. (dit. Buchon). La diffrence n'existe que pour
l'oeil.


D.

(Voyez le chapitre des consonnes euphoniques intercalaires.)


F.

_F_ finale prcde d'un __ tombait, et l'__ sonnait ferm.

_Chef_ sonnait _ch_, comme _clef_, de _clavis_, n'a pas cess de sonner
_cl_. _Chef-d'oeuvre_, _Chdeville_ (nom propre, pour _chef-de-ville_).

    Lor vont trancher les _chs_ des bucs[14].

    (_Benot de Sainte-More_, v. 2243.)

  [14] Des bustes. Le _c_ indique l'tymologie _bucha, truncus, stipes_
    (cf. Ducange), plutt que _bustum_, qui est du bon sicle.

    La veissiez tant decouper!
    Tant _chs_ fendus en deux meitiez!

    (_Ibid._, v. 5148.)

Si Charlemagne ne s'enfuit au plus vite, dit l'amiral Baligant, le roi
Marsile va tre ici veng: j'en livrerai la tte (de Charlemagne).

    Li reis Marsile enqui serat venget:
    Par sun puing destre en livrerai le _chs_.

    (_Ch. de Roland_, st. 196, 20.)

On crit toujours _chef_, et l'on commence  n'crire plus que _cl_. On
peut encore mettre en vers _chef auguste_; on n'y peut plus mettre
_bailli arrogant_, qu'on et crit jadis _baillif arrogant_, de
_baillivus_.

Le peuple persiste  dire _un habit neu_;--il a fait adopter  la bonne
socit le _boeu_ gras. Un _boeufe_ et un habit _neufe_ sont aussi
barbares qu'un homme _veufe_, la _soife_, les _Juifes_, etc.

Dans _la Chace dou cerf_:

    Dois tu crier: Appelle! appelle!
    Le cuir trousse derriere toi:
    N'est pas merveille se t'as _soi_.

    (Jubinal, _Nouv. recueil_, I, p. 169.)

Tous les anciens manuscrits crivent _les Juis_; c'est comme le
prononait Regnier, qui fait rimer ce mot  _ennuis_:

    ... J'aimerois bien mieux, charg d'ge et d'_ennuis_,
    Me voir  Rome pauvre, entre les mains des _Juifs_.

    (Sat. VIII.)

L'_f_ finale se change, devant une voyelle, en sa douce _v_. _Chef_,
_chevet_; _neuf_, _neuve_; _Juif_, _Juive_. C'est pourquoi l'on prononce
_neuv hommes_.


G.

On le rencontre aux premires personnes de l'indicatif: _Ving_, _tieng_,
etc.:

    Contre-val rue de la Harpe
    _Ving_ en la rue S. Seuering.

    (Guillot de Paris, _le Dit des rues_.)

    Beau fils, ce _tieng_ a grant savoir
    Que faciez trestoz son vouloir.

    (_Partonopeus_, v. 3913.)

_G_ reprsente ici le pronom _je_: _Vins-je? tiens-je?_

Mais il est marqu souvent o il n'y a point d'lision, ni de pronom de
la premire personne: ainsi,  la fin de _saint Sevring_, et d'une foule
d'autres mots, _ung_, _loing_, _soing_, _besoing_, _tesmoing_, etc.,
etc., o l'tymologie ne justifie pas sa prsence. C'est un des nombreux
abus d'un temps o il n'existait point de code pour la grammaire ni pour
l'orthographe.

Il faut observer que le _g_ final parasite ne se rencontre pas dans les
manuscrits d'une trs-haute antiquit. Il se montre au XIVe sicle,
devient plus frquent au XVe, et le XVIe l'a prodigu; car la pdanterie
des consonnes inutiles a t le caractre de cette poque. On croyait,
en surchargeant l'criture, taler une grande rudition d'tymologies.

Nos pres avaient grand soin d'appuyer fortement les terminaisons de
leurs mots. Ils crivaient _sanc_ par un _c_, et nous disons encore du
_sanc_ humain, quoique nous crivions _sang_ avec un _g_,  cause de
_sanguis_. Devant une liquide le _g_ reparaissait: _sanglant_,
_sanglot_.

Mais, suivi d'une consonne plus forte que lui, il la laisse prvaloir.
Ainsi dans _Magdelaine_ il s'efface devant le _d_.


H.

L'_h_ ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se
prsente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas chapper.

C'tait, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne parat pas avoir
jou ce rle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutt comme
indication tymologique et par imitation. Les Italiens modernes, aprs
l'avoir employe, l'ont bannie de leur langue.

L'emploi le plus clair de l'_h_ dans notre vieille langue, c'est d'avoir
marqu la dirse. Elle servait  empcher la fusion de deux voyelles en
une diphtongue. Par exemple, _Loherain_; _Loheraine_.

    _Loherane_ ont et Ardane escillie.

    (_Ogier_, v. 10784.)

    Mes sires est li _Loherains_ Garin.

    (_Garin_, II, p. 270.)

Prononcez comme _Laurain_, comme dans _Hohenlohe_, l'_au_ si long qu'il
compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en
Lorraine.

Quant  l'_h_ aspire au commencement des mots, je crois qu'elle tait
inconnue, au moins pour les mots drivs du latin. Aujourd'hui mme,
elle n'y tient qu'un emploi commmoratif: _honnte_, _habile_, _homme_,
_honneur_, _humble_, _habitude_, _hritier_, etc., etc., se passeraient
parfaitement de l'_h_ initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle
a t transporte chez nous par imitation; et cette imitation aveugle
l'a mme attache  des mots o elle est tout  fait intruse: _huile_,
d'_oleum_;--_hermite_, d'_eremita_;--_haut_, de _altus_;--_huit_,
d'_octo_, etc.

La valeur d'aspiration s'est aussi fixe au hasard. Pourquoi aspire-t-on
l'_h_ dans _hros_, et pas dans _hroque_ ni dans _hrone_[15]?
Pourquoi dans _huit_ et pas dans _dix-huit_? Le _Livre des Rois_ crit
partout _uit_, _dise uit_, comme nous prononons encore aujourd'hui:

  [15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les _hros_ avec
    les _zros_ et les _hrauts d'armes_. Mnage n'approuve que la
    moiti de cette excuse.

--_Uit_ ans out Josias quant il cumenchad a regner. (_Rois_, IV, p.
422.)

--_Dise uit_ anz out Joachim quant il cumenchad a regner. (P. 432.)

La _chanson de Roland_ met _oidme_ pour huitime. Benot de Sainte-More,
_uitme_:

    En l'_uitme_, si cum nos lisum,
    Le jor de s'expiation.

    (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 7022.)

Dans le huitime jour, comme nous lisons.

    E si cum l'estoire remembre
    Dreit  l'_uitain_ jor de dcembre.

    (_Ibid._, v. 4281.)

    Tant ont al qu'a l'_uitme_ nuit
    Sont en Salence od grand deduit.

    (_Partonopeus_, v. 6165.)

    Et pres d'_uit_ jor i sejournerent.

    (Barbaz., I, p. 102.)

Nous disons _le huit_, _le huitime_; c'est du caprice, et ce caprice
est encore bien plus frappant dans le mot _onze_, que nous aspirons,
sans mme qu'il y ait pour la vue le prtexte de l'_h_. Vers _les onze_
heures, _au onzime_ sicle, se prononcent comme s'il y avait _les Honze
heures_, _au Honzime sicle_. Nos pres ne souponnaient pas ces
trangets. Ils figuraient _haut_ avec ou sans _h_; mais s'ils en
crivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le
montre ce passage de Benot de Sainte-More:

        Dit li reis: _Queu_ baronie,
        _Quel_ haute gent de Normandie.

    (T. II, p. 143.)

Du temps de Franois Ier, on n'aspirait pas encore l'_h_ de _haut_;
notre prononciation parat avoir t inconnue  la reine de Navarre:

    Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure
    Daigner tirer mon ame en _telle haultesse_,
    Qu'elle se sent de mon corps la maistresse!

    (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 22.)

    Oyez qu'il dit: O _invincible haultesse_...

    (_Ibid._, p. 68.)

          O _admirable hautesse_,
          Grace nous te rendons.

    (_La Nativit de J. C._, p. 166.)

La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549.
Trente-quatre ans aprs, c'tait dj une grosse faute de ne point
aspirer l'_h_ dans _haut_, _hautesse_. Thodore de Bze, en 1583,
signale ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles dlicates
(_purgatis auribus_). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne,
 Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde,  peu prs, prononce _en
ault_, _l'autesse_, _l'aquene_, _l'azard_, _les ouseaux_. (_De Ling.
fr. rect. pron._, p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des
mots o l'_h_ est aspire. Cela nous montre avec quelle rapidit les
langues se modifient dans les sphres leves.

Dans des mots d'origine autre que latine, peut-tre y avait-il des
raisons d'aspirer l'_h_; par exemple, dans _haine_[16], _honte_, etc.
Cependant on lit frquemment, dans le _Livre des Rois_, _jo l'haz_,--je
le hais.

  [16] Mnage drive _har_ d'_odire_, vieux mot inusit, pour lequel
    on a dit _odisse_. (_Observat._, p. 185.) Cela parat au moins
    douteux. L'Acadmie range _har_ parmi les mots qui ne viennent pas
    du latin (voyez l'art. _H_); elle y joint _hbler_, _hasard_,
    _hter_, _happer_, etc., qui tous aspirent l'_h_ et sont modernes.


K.

Il n'y a rien  dire du _k_ comme finale, puisqu'il ne parat jamais 
la fin d'un mot.

Mais il est frquent comme initiale, et beaucoup plus frquent qu'on ne
le croirait si l'on s'en fiait au rapport des yeux. En effet, la
notation par _ch_ tait pour le langage identique  celle du _k_. On
employait indistinctement l'une ou l'autre: le mme manuscrit crit
_carles_, _kalles_; _karlemaine_, _challemaine_; _charlon_, _carlun_,
_kallon_.--C'est ainsi que le nom propre _Callot_ est le mme que nous
voyons crit _Charlot_.

Nous prononons aujourd'hui _chaud_, qui vient de _calidus_; nos pres
crivaient _chalt_, et prononaient _caud_.

_Chambre_, de _camera_, est aussi souvent crit _cambre_;--_chanson_,
_canson_;--_charn_, _carn_ (_carnem_), aujourd'hui _chair_;--_chane_,
de _catena_; _chastier_, de _castigare_; _chien_, de _canis_; _char_,
de _cadere_; _chaste_, de _castus_; _chanoine_, de _canonicus_;
_charbon_, de _carbo_; _chanut_, aujourd'hui _chenu_, de _canutus_;
_chape_ ou _cape_, de _caput_; tous ces mots, et une multitude de
semblables, se rencontrent figurs par _ch_, _c_ ou _k_, et les trois
formes, je le rpte, dans le mme manuscrit. En rapporter des exemples
serait chose infinie; il suffit d'ouvrir la _chanson de Roland_, ou le
_Livre des Rois_, ou le premier texte venu du moyen ge. Les plus
anciens sont toujours les meilleurs.

La valeur attache actuellement  cette notation _ch_ est moderne, on
peut en tre sr.

Rien ne l'autorise que l'imitation des trangers, puisque l'tymologie
prescrit partout le son rude du _k_.

La Picardie, qui a tant fourni  la langue franaise et  la littrature
du moyen ge, a retenu la prononciation originelle du _ch_. Elle dit un
_kien_, la _bouke_, une _mouke_, etc. C'est ce qu'on pourrait appeler
les liberts de la langue picarde, aussi compromises, hlas! que celles
de l'glise gallicane; ce qui n'empche pas la Picardie d'avoir aussi de
son ct le droit et la raison, si l'usage est contre elle.

Car pourquoi prononcez-vous de mme le _coeur_ d'un homme et le _choeur_
d'une glise? Comment n'tes-vous pas _choqus_ de prononcer un
_choriste_? d'avoir l'adjectif _charnel_ et le substantif _carnage_,
qu'on crivait _charnage_ autrefois? On emploie aujourd'hui des
_charpentiers_; on ne connaissait jadis que des _carpentiers_, comme
vous l'atteste le nom propre, tmoin irrcusable. Avouez qu'un _char_
fuyant dans la _carrire_ est une inconsquence; les Picards n'ont point
 se la reprocher, qui disent un _kar_ et une _karette_. On se croit
dans le bon chemin, parce qu'on suit la mode; ce sont les Picards qui
sont dans le bon _kemin_ (_caminus_, Du Cange), parce qu'ils suivent
l'tymologie et les coutumes de nos pres.

Les notations _cu_, _qu_, quivalaient au signe _k_. _Queux_, _cuider_,
_cuisine_ ou _quisine_, taient prononcs _keux_, _kider_, _kisine_, et
le plus souvent mme figurs ainsi. La distinction du son de l'_u_ dans
ce groupe, date du milieu du XVIe sicle seulement. Elle fut introduite
par les ecclsiastiques, non sans rsistance; car on cite un bnficier
qui fut dpouill de ses bnfices pour s'tre obstin  garder
l'ancienne mode, et  prononcer _kiskis_ et _kankan_, pour _quisquis_ et
_quanquam_. On sait la part que prit dans cette ridicule affaire le
malheureux Ramus: il tenait aussi pour _kiskis_. Bien que ses
adversaires aient triomph, grce  l'adresse qu'ils eurent de mettre le
roi et le parlement de leur ct, l'on prononce encore aujourd'hui _ki_,
_kelle_, et _un kidan_ (_quidam_). _Quem_ sonnait _kem_, ou plutt
_kan_. Nous nous en souviendrons plus tard, quand nous rechercherons
l'tymologie de _pquin_.


L.

Les syllabes _al_, _el_, _ol_, sonnaient isolment ou suivies d'une
consonne, _au_, _eu_, _ou_; suivies d'une voyelle, comme aujourd'hui,
_ale_, _ele_, _ole_.

Ainsi les mots finissant par l'une des trois avaient double terminaison,
selon l'occurrence.

On disait _vau_, _chevau_, _mau_, _Vaufleury_, _chevau-lger_,
_Maupertuis_; et l'oeil voyait, _Valfleury_, _cheval-lger_,
_Malpertuis_. Mais on prononait _Val antive_ ou _Val ancienne_[17],
_cheval agile_, etc.

  [17] _Val_ tait fminin. C'est sans doute la finale masculine _au_
    qui a conduit au changement de genre.

On crivait indiffremment par _al_ ou par _au_.

    Cil auront les meillors _cevals_,
    Les plus corans et les plus _beaus_.

    (_Partonop._, v. 7290.)

_Juvnal_ sonnait _Juvnaus_.

    _Juvenaus_ nous an dit tot voir.

    (_Dolopathos_, p. 371.)

Juvnal nous en dit tout vrai.

_Quel_, _tel_, _mortel_, sonnaient _queu_, _teu_, _morteu_.

--Si cum li dux maria sa seror au comte de Bretaigne, et _queus eirs_
(quels hoirs) elle en out. (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p.
415.)

Devant une voyelle, l'_l_ reparaissait:

    A _teu_ joie et a _tel_ honor.

    (_Ibid._, II, p. 127.)

    ... Fait li reis: _Queu_ baronie,
    _Quel_ haute gent de Normandie...

    (_Ibid._, II, p. 413.)

_Queu diable!..._ que le frquent usage a maintenu, est pour _quel
diable!..._ exclamation suivie d'une rticence, comme qui dirait: Quel
diable est-ce l? Quelques-uns crivent mal  propos: _que diable!_

Le peuple conserve avec soin _queuqu'un_ et _queuques un_. Dans le
dernier, l'_s_ finale est la marque euphonique du nominatif.

Dans _la Chanoinesse de Vergy_:

    Ele parla un jor a lui,
    Et mit a raison par mots _teux_:
    Sire, vos estes biax et preux.

    (Mon, _Fabliaux_, IV, p. 329.)

    Ne sai _quel_ chose trainoient.

    (_Dolopathos_, p. 257.)

Prononcez: _Queu_ chose tranoient.

Il n'y a jamais d'incertitude sur _al_ et _ol_. Je crois bien que dans
l'origine il n'y en avait pas davantage sur _el_: _chapel_, _tonel_,
_martel_, sonnaient _chapeu_, _toneu_, _marteu_, d'o sont venus plus
tard _chapeau_, _tonneau_, _marteau_. Le _ciel_ s'est prononc d'abord
le _cieu_, et cela s'accorde parfaitement avec le pluriel actuel. Mais
il est sr qu'avant d'arriver au son _au_, cette finale _el_ (_eu_) a
pass par __.

S'il y a un mot que l'usage quotidien ait d, ce semble, maintenir
inaltr, c'est assurment le mot _ciel_. Cependant ouvrez Rabelais au
chapitre IX de _Gargantua_; il parle de ces _glorieux de court, de ces
transposeurs de mots_, qui composaient des _rbus_, faisant pourtraire
ung _lict sans ciel_ pour ung _licenci_.

Qui sont, ajoute Rabelais dans sa sainte colre, homonymies tant
ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on debvroit
attacher une queue de regnart au collet, et faire ung masque d'une bouze
de vache, a ung chacun d'iceulx qui en vouldroient d'ores en avant user
en France, aprs la restitution des bonnes lettres.

Cela semble un peu rigoureux; car enfin vous voyez qu'on peut tt ou
tard extraire d'un _rbus_ quelque chose d'utile. Sans le rbus du
_licenci_, comment pourrait-on prouver, contre l'usage et la
vraisemblance, l'ancienne prononciation du mot _ciel_?

                   *       *       *       *       *

En vertu de la mme dviation, _quel_, qui primitivement avait sonn
_queu_, sonna _qu_. Le peuple dit indiffremment _queu bel homme_, ou
_qu bel homme_. Mais _qu_ est la seconde forme, la forme du XVIe
sicle; c'est l'acheminement  _quel_.

L'_o_ suivi d'une _l_ tait soumis aux mmes conditions que l'_a_ et
l'_e_.

_Col_, _mol_, _fol_, sonnaient _cou_, _mou_, _fou_. Le nom propre
_Rollon_, par abrviation _Rol_, sonnait _Rou_: le roman de _Rou_.
_Arnold_, nom germanique, s'est francis dans _Arnould_.

Aujourd'hui, que l'ignorance de la langue et de son gnie fait des
progrs si rapides, on prononce, sans tre ridicule, _un colle_, _un
solle_. On dira bientt un lit _molle_, un homme _folle_.

On crivait _chol_, de _caulis_, et l'on prononait _chou_. Fallot,
continuellement obsd de ses visions de dclinaisons, et pntr d'une
foi robuste dans la fidlit de l'orthographe du moyen ge,--temps o
personne ne souponnait pas plus la chose que le mot,--Fallot enregistre
gravement la forme _chol_ pour le rgime singulier, et _chous_ pour le
rgime pluriel. Il cite en preuve dessous _un chol_, et dessous _des
chous_, du roman de Renart. (_Recherches, etc._, p. 120.)

J'aurai  reparler de ce genre de preuves qui consiste  ne montrer que
les exemples  l'appui de notre systme, et  cacher ceux qui le
renverseraient.

Fallot n'avait qu' jeter les yeux sur le fabliau d'_Estula_, un des
plus connus du recueil de Barbazan; il y aurait lu partout _chols_, au
nominatif comme au cas rgime:

            Li riches _fols_
    En son cortil avoit des _chols_...
    Et cil qui les _chols_ ot coillis...
    Qui son sac avoit plain de _chols_.

Il faut partout prononcer _choux_; comme il faut dire _cou_ et _fou_, en
lisant ces vers du mme fabliau:

    Prenez l'estole a votre _col_,
    Dist li prestres: tu es tout _fol_...
    Povret fait maint homme _fol_:
    Li uns prent un sac en son _col_...

Observez que la prononciation primitive de cette finale rtablit
l'analogie habituelle et rgulire entre le singulier et le pluriel: un
_chevau_, des _chevaux_;--le _cieu_, les _cieux_;--un _fou_, des _fous_.

                   *       *       *       *       *

Les mots _cercueil_, _vermeil_, sonnaient _cerqueu_, _vermeu_.

La gelire de Partonopeus lui rend la libert sur parole, afin qu'il
puisse aller combattre  un tournoi. Elle fait plus: elle promet de
l'quiper d'armes et de cheval:

    Et vos presterai une espee
    Qui fu en un _sarqueu_ trovee,
    Tranchant aenciane et dure.

    (V. 7720.)

Partonopeus se rend donc au lieu du tournoi. En traversant une fort, il
rencontre cinq cuyers,

    Dont chascun meine un bon destrier,
    Et portent cinq _vermeus_ escuz,
    Forz et noveax au cox penduz.
    Es chevax a _vermeilles_ selles
    Qui bien tailliees sont et beles,
    Couertes de _vermeil_ samit.

    (V. 7776.)

L'orthographe employe dans le second vers nous apprend la valeur de
celle que nous trouvons dans le dernier, et qu'il faut prononcer

    Couertes de _vermeu_ samit.

Je lis, dans M. J.-J. Ampre:--La forme _al_, _el_, _ol_, est toujours
plus ancienne que la forme _au_, _eu_, _ou_, qui est une contraction.
(_Hist. de la lang. fr._, p. 233.)

Rien, que je sache, n'autorise une pareille assertion: c'est une
conjecture de M. Ampre. Je crois le principe erron, ainsi que la
consquence: On a dit _val_ avant de dire _vau_, _capel_ avant
_chapeau_, _fol_ avant de dire _fou_. (_Ibid._) Ce sont formes
contemporaines, non-seulement dans le langage, mais mme dans
l'criture.


M et N.

_Mon_, _ton_, _son_, _bon_, rservaient leur _n_  la voyelle
subsquente, et sonnaient _mo_, _to_, _so_, _bo_. La prononciation
miraculeusement conserve du mot _monsieur_ en est la preuve
irrcusable: _mo-sieu_; _bo-jou, mosieu_.

_Mont_ (montagne) se prononait aussi _mo_. Mnage nous avertit qu'il
faut prononcer _M-rever_ le nom de l'assassin de Mouy et de Coligny,
quoiqu'il s'crive correctement _Mont-revel_; et il cite  l'appui ce
passage du _Clovis_ de Desmarets:

    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et sur le _mont Revel_, qui s'lve en la Bresse:
    La race de la Baume en tire sa noblesse[18].

    (_Obs._ de Mn., p. 246.)

  [18] Ainsi la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse, mais la
    prononciation a t une cause d'erreur. On a crit _Maurevel_, et
    c'est ainsi qu'on lit partout dans la _Confession de Sancy_: La
    pluspart de ceux cy estoient braves soldats, bons petardiers du
    seminaire de _Maureuel_. (T. II, p. 420.) Mzeray crit _Morevel_.

On prononce encore traditionnellement _Momorency_, et l'on crit
_Montmorency_. Le dictionnaire de Trvoux recommande expressment de
prononcer _Momorency_.

On prononait _mo-nami_,--_bo-nenfant_. La prononciation actuelle
suppose deux _n_: _mon-nami_,--_bon-nenfant_,--_ton-nme_,--_son-npe_.
On dit de mme, et  tort, _un nenfant_. La prononciation lgitime, et
conforme  l'ancien usage, est _u-nenfant_.

Soit au commencement, au milieu, ou  la fin des mots, _m_ ou _n_,
prcdes de l'_e_, sonnaient invariablement _an_. _Examen_, que nous
prononons _examin_, et sonn _essaman_.

_Vienne_, _Ardenne_, _Guienne_, _Gien_, _Agen_, sont mal prononcs par
_ain_,  la moderne; c'est _Viane_, _Guiane_, _Ajan_, _Gian_, comme
_Sens_, _Caen_ et _Rouen_. Dans _Grard de Viane_:

    Vous cuidiez bien que je fusse endormis
    Dedans _Viane_, ou de vin estordis.

    (V. 3538.)

    _Vianne_ escrie: Deus, aidiez S. Moris.

    (V. 1497.)

    Vers _Vianne_ est Oliviers retourn.

    (V. 552.)

Renaud de Montauban, aprs avoir tu Bertoulet, neveu de Charlemagne,
s'enfuit de la cour, et le pote raconte

    Comment grant povret lui convint endurer
    Ens es forests d'_Ardane_.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 30.)

Partout dans le roman d'Ogier on lit _Ardane_: Ogier d'_Ardane_, Tierri
d'_Ardane_, Geufroy d'_Ardane_.

    Loherene ont et _Ardane_ escillie.

    (_Ogier_, v. 10784.)

Les Sarrasins ont dvast la Lorraine et l'Ardenne.

Au XVIe sicle, la vraie prononciation tait encore en vigueur.
Marguerite, soeur de Franois Ier, dans ses lettres autographes, crit
toujours _Gyan_, la ville de _Gyan_.

Le nom propre _Vivien_ sonnait _Vivian_:

    Ils sont entr en Espagne la grant,
    La terre guastent as Turs et as Persans,
    Tuent les fames[19], ocient les enfans.
    Par tote l'ost fait crier _Vivians_...

    (_Grard de Viane._)

  [19] Sur cette orthographe du mot _femme_, voyez plus haut, pages 20
    et 21.

La clbre fe _Viviane_, lve et matresse de l'enchanteur Merlin,
tait la fe _Vivienne_.

_Carme_, _gemme_, _crme_, sont crits, dans Saint-Bernard, _quaramme_,
_jamme_, _cramme_:

--De l'encommencement de _quaramme_.--Nous entrons hui, chier frere, el
tens del saint _quarammme_. (P. 561.)

--Cuidiez vous, cher frere, ke li _cramme_ faillist el baptisme de
Crist? (_Ibid._, p. 563.)

--... C'est des _jammes_ et des pierres precieuses. (_Ibid._, p. 572.)

Le nom de _Bethlem_ se prononait _Bellan_, comme _Jrusalem_,
_Jerusalan_; et c'est ainsi qu'on les trouve crits la moiti du temps
dans les manuscrits les plus anciens. MM. Ampre et Fallot ont pris 
tort cette orthographe pour l'indication d'un cas oblique.

Dans le mystre de la Passion, reprsent  Paris en 1507, lorsqu'il est
question d'aller au temple prsenter Marie, alors ge de trois ans, la
femme de chambre de sa mre suppose que cette jeune enfant ne pourra pas
faire  pied la route de Jrusalem:

    LA CHAMBRIRE.

    Vous porterai-je?

    MARIE.

                    Je suis forte
    Assez pour cheminer un _an_;
    Mais que soye en _Hierusalem_,
    Humblement me reposeray,
    Le sainct temple visiteray,
    S'il plaist  Dieu, tout  mon aise.

    ( _Hist. du Th. fr._, par les frres Parfaict, I, 102.)

Les noms propres latins _Arrianus_, _Cassianus_, _Spartianus_,
_Gratianus_, _Gordianus_, et autres termins de mme, se traduisaient
_Arrien_, _Cassien_, _Gratien_, etc., afin de les rapprocher, par cette
orthographe, le plus prs possible de la forme latine; car, crits
ainsi, ils se prononaient _Arrian_, _Cassian_, _Gratian_.

Cette prononciation de _en_ nous tait particulire; les autres peuples
le font sonner _ain_. En Angleterre, _Ruthwen_, _Owen_; en Italie,
_Marengo_; en Espagne, Notre-Dame del _Carmen_, _Baylen_, etc. Lorsque,
par suite des relations politiques, l'habitude trangre eut corrompu la
ntre, beaucoup d'crivains, pour conserver l'ancienne prononciation,
voulurent crire par un _a_ les finales en _en_. Mais les savants, chose
trange, aimrent mieux retenir l'ancienne orthographe, et y appliquer
la prononciation nouvelle; tant ils tiennent  la forme crite! Mnage,
entre autres, dcida qu'il ne fallait pas prononcer _Appian_, mais
_Appi-in_. Cette dcision introduisait une inconsquence dans le
langage, puisque l'on continuait  dire _Caen_, _Rouen_, et _engager_;
elle choquait l'ancienne rgle, le bon sens et l'tymologie: elle fut
adopte sans difficult, et s'est toujours maintenue depuis.

D'aprs la rgle qui fait l'objet de ce chapitre, _rien_, _bien_,
_tiens_, etc., ont d se prononcer _rian_, _bian_, _tians_; aussi les
potes comiques, lorsqu'ils font parler des paysans, Molire, Regnard,
Dufresny, Dancourt, n'y manquent-ils pas.--a n'y fait _rian_,
Piarrot!--J'en avons vu _bian_ d'autres! (_Le Festin de Pierre._)


P.

Nous prononons _un lou_, et non pas _un loupe_.

Voltaire dit qu'on faisait autrefois sentir le _p_; il n'en sait rien,
mais il le suppose. Voltaire se ft garanti de cette erreur, s'il et
seulement jet les yeux sur le fabliau _du Lou et de l'oue_ (du loup et
de l'oie), publi dans Barbazan. On ne prononait pas plus _un loupe_
que l'on ne prononait _un coupe_, _un drape_, _un sepe de vigne_,
_beaucoupe_, etc.

Le _p_ final ne sonnait jamais, et rarement l'crivait-on suivi d'une
autre consonne. Certains grammairiens reprochent  Voltaire d'avoir
supprim le _p_ de _tems_. Qu'ils portent leur blme plus haut, car,
dans les manuscrits antrieurs  la renaissance, ce mot n'a jamais de
_p_; il est partout figur _tens_ ou _tans_. On n'en mettait pas
davantage  _corps_, de _corpus_, qui est toujours figur _cors_. Les
manuscrits crivent de mme _dras_, _hanas_, pour _draps_, _hanaps_
(vases  boire):

    Li escanson misent le vin
    En coupes, en _henas_ d'or fin.

    (_Partonopeus_, v. 1013.)

C'est le XVIe sicle qui, dans sa pdanterie d'tymologies, s'est avis
de rappeler le _p_ de _tempus_. Jusque-l, on ne s'en tait jamais
occup.

On prononce mal le _cape_ de Bonne-Esprance. Les Gascons et les
Normands nous enseignent la vraie prononciation, qui disent, les uns
_cadedis_ (_cap de Dieu_), les autres le _ca d'Antif_ (_cap
d'Antifer_).

_P_ suivi d'un _t_ au milieu d'un mot, s'efface, et laisse la seconde
consonne retentir seule. Nous prononons trs-bien _baptme_,
_Baptiste_, _baptiser_, avec le _p_ muet; mais nous prononons trs-mal
_adopter_, comme s'il y avait _adopeter_. Pourquoi faisons-nous sentir
dans _septembre_ le _p_, qu'on ne fait point sentir dans _sept_?
Autrefois on crivait _set_ et _setme_, pour _sept_ et _septime_. La
_chanson de Roland_ et le _Livre des Rois_ ne l'ont pas une seule fois
autrement.

    Et la _sedme_ est de cels de Jericho.

    (_Roland_, st. 223.)

Et la _sme_, la septime, est de ceux de Jricho.


Q.

Il n'existe en franais que deux mots termins par un _q_, _cinq_ et
_coq_. On prononait _co_, tmoin _codinde_ pour _coq d'inde_, et la
chanson de Boufflers:

    Or de ces nids, de ces _coqs_, de ces lacs,
    L'amour a form _Ni-co-las_.

Les manuscrits crivent souvent _cin_. Ce _q_ muet a occasionn la
mauvaise prononciation _cintime_.

Pour le _Q_ initial, voyez l'article du _K_.


R.

_R_ finale tait muette.

Le pauvre bcheron du _Dit de Mellin-Mellot_ lamente sa misre:

    Certes, vilain sui je gateis comme un _ours_.
    De tous les tens du mont sui je nez en _decours_,
    Ma femme et mes enfans aront povre _secours_
    Quant m'en irai sans busche duel aront et _courous_.

    (Jubinal, _Nouv. fabl._, I, 129.)

Il est vident que l'_r_ des trois premires rimes s'teignait, puisque
ces mots _ours_, _decours_, _secours_, riment avec _courroux_.

Cette prononciation du mot _ours_ le rendait parfaitement homonyme
d'_oue_ (_oie_). C'est pourquoi la rue _aux Oues_, peuple jadis de
rtisseurs, est aujourd'hui la rue _aux Ours_. Pour accomplir cette
mtamorphose des oies en ours, il n'a fallu que la main de l'ouvrier
charg d'crire l'inscription  l'angle de cette rue, que le peuple
continue d'appeler sagement _rue aux Oues_.

_R_, comme liquide, avait sur les voyelles _a_ et _o_ la mme influence
que l'autre liquide _l_.--Nous avons vu que _al_, _ol_, sonnaient
isolment _au_, _ou_; l'_r_ partageait ce privilge, qui se combinait en
outre avec l'usage du grasseyement.

Par exemple, _cors_, de _corpus_ ou de _curtus_; _cort_, de _chors_, _la
cour_, sonnaient galement _cou_, l'_o_ prenant le son _ou_, et l'_r_
tombant par le grasseyement et par la rgle de la consonne finale
muette. Ainsi _cours_ rime avec _genoux_:

    Avant retaste et puis arriere,
    Tant qu'il rencontre les _genoux_;
    Si cuide avoir trov os _cors_ (_os breve_)
    C'on i ait mis por le sechier.

    (_Le Fabel d'Aloul_.)

_Por_ sonnait _pou_, comme le prononce encore le peuple: c'est _pou_
rire.

_Tor_, _jor_; _tour_, _jour_; de l vient que _Bordeaux_ tait
anciennement prononc _Bourdeaux_. _Bordeaux_ a prvalu dans l'usage,
et, au contraire, la forme primitive _Bologne_ a cd la place 
_Boulogne_.

Le _for l'vque_ tait le lieu o l'vque exerait sa juridiction,
_forum episcopi_, comme le _for intrieur_ est le tribunal intrieur, la
conscience. Le peuple ne manquait pas de dire _le four l'vque_ (le mot
_for intrieur_ n'ayant jamais t  son usage, est demeur _for
intrieur_): On l'a mis _au four-l'vque_. L-dessus, Mnage s'imagine
que, dans cette forme populaire, _four_ signifie un four  cuire le
pain. Il reste  dcider, dit-il, qui est le meilleur de
_for-l'vesque_ ou de _four-l'vesque_; c'est sans doute
_for-l'vesque_. Et il ajoute sa grande raison, aprs laquelle il ne
reste plus qu' s'incliner: C'est ainsi que parlent _les honntes
gens_. (_Obs._, pag. 431.) Les _honntes gens_, selon Mnage, sont ceux
qui savent lire; ceux  qui on ne l'a pas appris, et qui ne suivent que
la tradition orale, ne peuvent pas tre honntes. Cela n'empche pas
qu'ils ne puissent quelquefois avoir raison contre les autres, par
exemple, dans le cas de _four l'vque_.

    Estula avoit nom li chiens;
    Mes de tant lor avint il biens
    Que la nuit n'est mie en la _cort_.
    Et li valls prenoit _escout_.

    (_Estula_, v. 45.)

Le chien s'appelait _Estula_; mais ils (les voleurs) eurent cette
fortune qu'il n'tait pas cette nuit-l dans la cour. Et le jeune homme
coutait.

Les noms propres _Grard_, _Girard_, _vrard_, taient prononcs
_Graud_, _Giraut_, _vraud_. _Fontevrault_ est la fontaine-vrard.

Cependant ce son de diphthongue n'avait pas toujours lieu. Quelquefois
l'_r_ tombait tout simplement en allongeant l'_a_ ou l'_o_ qui la
prcdait. Ainsi _lard_, _gars_, _char_, sonnaient _l_, _g_, _ch_,
trs-long. _Lard_ rimait ainsi avec _gras_. Voyez plus haut l'article du
grasseyement.

L'_r_ finale prcde de l'_e_, ne lui communiquait pas le son _eu_,
mais seulement le son de l'__ ferm; proprit qu'elle a conserve dans
notre systme; par exemple: _Roger_, _bcher_, et les infinitifs de la
premire conjugaison.

Dans toute la Normandie on prononce encore _la m_ pour _la mer_, du
_f_ pour du _fer_. _Le ca d'Antif_ est le _cap d'Antifer_.

Considrez quel bnfice nous a produit la confusion de _la mer_ (mare)
avec _la mre_ (mater): il est devenu impossible de faire rimer _la mer_
avec _aimer_, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'oeil, ce
qui est absurde, et va directement contre le but de la versification.

La mme difficult se reprsente pour _fer_ et _touffer_, et pour une
quantit d'autres: il faut opter entre l'oeil et l'oreille. Le pote,
qui trouve avec raison son vocabulaire dj bien assez pauvre, se dcide
pour l'oeil, et de l ces rimes indigentes qui n'existent que sur le
papier. Nos pres avaient bien plus de bon sens, qui se proccupaient
d'abord et avant tout du son, et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux
qu'on me fasse rimer _l'hiv_ avec _planter_, que de me faire rimer
_l'hivere_ avec _trouver_. Et encore, c'est que le pote moderne, qui me
blesse l'oreille, tournera en ridicule le pote du moyen ge, et me
contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est
fausse, et que la sienne est une rime riche! En vrit, l'habitude fait
passer d'tranges choses!

On conviendra qu'il est trs-fcheux de trouver dans la Fontaine des
rimes qui n'en sont pas, telles que celles-ci:

    La belle toit pour les gens _fiers_.
    Fille se coiffe _volontiers_
    D'amoureux  longue crinire.

Cette rime tait excellente dans le temps qu'on prononait _fis_ et non
_fires_.

Sous le rgne de Louis XV et mme de Louis XVI, la vieille cour
maintenait la vritable prononciation de l'_r_ finale dans les
substantifs en _eur_. Elle disait des _porteux_, des _passeux_, des
_prcheux_, etc.; ce qui n'est qu'une application particulire de la
rgle gnrale.

En termes de chasse, on ne prononce jamais autrement que _des piqueux_.
Sur quoi je ferai observer combien les vocabulaires techniques sont
d'excellents tmoins du vieil usage, et combien il serait  dsirer
qu'on et des dictionnaires srs et complets des termes de droit, de
ceux de marine, de chasse, de pche, etc., etc. Ces termes, aujourd'hui
sortis de la langue usuelle, en faisaient partie quand l'art ou le
mtier auquel ils appartiennent a commenc d'tre connu chez nous. Ils
se sont conservs et transmis par la routine, chose meilleure qu'on ne
croit, et sont des tmoins infaillibles.


S.

Je n'ai pas besoin de faire voir que l'_s_ finale tait efface de la
prononciation de nos aeux, puisque nous-mmes ne la faisons pas sentir;
_des verses_, _des moeurses_, pour des _vers_, des _moeurs_, sont une
tradition particulire  la Comdie franaise, et tout  fait mauvaise:
heureusement elle commence  se perdre.

Quant  la manire affecte dont on fait aujourd'hui siffler l'_s_
finale sur la voyelle qui commence le mot suivant, il en sera trait au
chapitre des consonnes articules  la moderne.

Je rappelle ici pour mmoire que l'_s_ suivie d'une autre consonne dans
le courant d'un mot, disparat pour laisser prvaloir la seconde:
_esprit_, _estomach_, et quelques autres, sont des vices consacrs, mais
dans le fond aussi choquants que le seraient _esse-pe_, _esse-tonner_.

Dans ce passage de la Fontaine:

    Ces deux veuves, en badinant,
    En riant, en lui faisant fte,
    L'alloient quelquefois _testonnant_,
    C'est--dire ajustant sa tte.

    (_L'Homme entre ses deux ges._)

On ne manque pas de faire prononcer aux enfants _tesse-tonant_, comme
aussi dans l'occasion _fesse-toyer_. Prononcez donc aussi _esse-trange_,
_tesse-te_ et _fesse-te_.

Les potes latins ne se faisaient aucun scrupule d'abattre l'_s_ et de
maintenir la voyelle brve devant ces formes _st_, _sp_, _sc_, autoriss
en cela de l'exemple des Grecs. Voyez plus haut (p. 38 et 39) la preuve
de ce fait.


T.

Les conventions d'autrefois par rapport au _t_ final n'ont pas chang:
il est toujours effac.

Dans l'intrieur d'un mot, le _t_ prcd d'une _s_ l'emporte sur elle,
et se fait seul sentir. Si la voyelle antcdente tait un _e_, cet _e_
prenait l'accent aigu, _estrange_, _trange_.


V.

Jusqu'au milieu du XVIe sicle, l'_u_ consonne, que nous appelons _v_,
n'eut pas de figure distincte de celle de l'_u_ voyelle. Ce fut Ramus
qui s'avisa de lui attribuer un signe particulier. Avant Ramus, l'usage
de la prononciation apprenait seul  en faire la diffrence.

Le _v_ ne termine aucun mot; il n'a pas assez de rsistance. Quand
l'tymologie en fournissait un, l'on y substituait sa forte _f_.

L'_u_ final tait, selon l'occurrence du mot suivant, ou voyelle ou
consonne.

De _Deus_ on fit _deu_, au fminin _deuesse_, c'est--dire _devesse_, et
non _desse_:

--E o li frai par o que guerpid me as, e as aured Astarten, _deuesse_
de Sydonie. (_Rois_, III, p. 279.)

Et ce lui ferai-je parce que tu m'as abandonn, et as ador Astart,
desse de Sidon.

Tous les diteurs de textes anciens ont pris sur eux de distinguer dans
l'impression l'_u_ voyelle et l'_u_ consonne, qui sont confondus dans
les manuscrits, et qui se substituaient parfois l'un  l'autre dans le
langage. Ainsi _j'auerai_ devait se lire, selon ce que voulait la
mesure, tantt _j'averai_ en trois syllabes, tantt _j'aurai_ en deux.
L'diteur de la _chanson de Roland_ imprimant toujours _j'averai_,
estropie quelquefois le vers par cette orthographe. Cette distinction
est,  la rigueur, une infidlit, comme l'introduction des accents.
Reproduire les manuscrits, c'est  quoi l'on doit s'attacher.


X.

Ce caractre _x_ a t invent pour reprsenter le son dur de deux _ss_.
Dans l'criture manuscrite, il figure deux _c_ dos  dos.

_Saint Maixant_, _Bruxelles_, _Auxonne_, _Auxerre_, _Auxi-le-Chteau_,
se prononcent _Saint Maissant_, _Brusselles_, etc.

_Paix_, _poix_, dans la formation de leurs verbes, ne donnent pas
_poixer_, _paxifier_, mais _poisser_, _pacifier_.

La version manuscrite d'Ablard par Jean de Meun (mort en 1322) commence
par cette phrase:--_Essamples_ attaignent souvent les talens des hommes
plus que ne font paroles. (Manusc. n 7273 _bis_.)

Et la Bible de Guyot de Provins:

    Dou siecle puant et orrible
    M'estuet commencer une Bible
    Por poindre et por aguillonner,
    Et por grant _essample_ monstrer.

On a crit _lexive_, de _lixivium_; on crit encore _soixante_, de
_sexaginta_, et l'on a toujours prononc _lessive_ et _soissante_. Ceux
qui prononcent _Bruqueselles_ devraient prononcer pareillement
_soiquessante_.

A la fin du XVIe sicle, l'_x_ se prononait encore comme _ss_. On
disait _une massime_, _Alessandre_; c'est Henri Estienne qui l'atteste.
A la vrit, il cite cette prononciation pour s'en moquer, preuve que
l'autre tait ds lors assez rpandue. Henri Estienne blme la premire,
parce que c'est la prononciation italienne, et qu'il la croit introduite
depuis peu par les mignons d'Henri III. Il ignore que c'est la valeur
ancienne de l'_x_; il s'imagine que l'_x_ est banni par cette
prononciation, et remplac par la double _s_. Au reste, voici comment
s'exprime au sujet de cet _x_ M. Philausone; je conserve l'orthographe
trange d'Henri Estienne:

Philausone.--Je pense bien que quant au mot latin _vexare_, si un
Italien qui entendret le francs en voulet user, l'accommodant  son
langage, autant qu'il auroit l'honnestet en recommandation, autant
seret il soigneux de lui garder sa lettre _x_.

Philalthe demande navement pourquoi.--Pour ce, rpond l'autre, qu'il
tomberet en un equivoque fort deshonneste au langage francs.

(_Du langage franais italianis_, p. 571.)

Henri Estienne s'imagine que c'est l un argument d'une grande porte.
Cela ne prouve rien du tout, sinon qu'alors le mot _vexer_ n'tait pas
encore fait, et que quand on l'a cr, _l'equivoque deshonneste_ n'tait
plus  craindre, parce que la tradition de la vritable valeur de l'_x_,
perdue dans beaucoup de mots, permettait de prononcer _vexer_ comme on
prononce aujourd'hui _maxime_ et _Alexandre_.

Dans les plus vieux monuments de la langue franaise, par exemple dans
Villehardoin, _x_  la fin d'un mot donne  la voyelle prcdente _a_ ou
_e_, le son d'une diphthongue moderne compose avec cette voyelle et
l'_u_. Ainsi Villehardoin met toujours des _chevax_, des _vaissiax_;
c'est sans aucun doute _chevaux_, _vaissiaux_. L'_s_ n'aurait pas eu
cette proprit. On rencontre, dans des crits du XIIIe sicle, _beax_
et _loyax_ ple-mle avec la notation _beaus_ et _loyaus_, qui
s'tablissait ds cette poque.

Dans la traduction indite des _Lettres d'Ablard_ par Jean de Meun, on
lit  la page 6: La parole que _Ajaus_ disait. _Ajaus_, parce que le
latin s'crit _Ajax_. Le scribe a figur la prononciation de son temps.

_Diex_, _Dieu_:

    Pardonne moi, biau sires Diex,
    Car je sens que je deviens _vieux_.

Dans le fabliau d'_Aubere la vielle maquerelle_, Aubere raconte au
mari dup comment un jeune homme lui a confi, pour le raccommoder, un
surcot dont il avait, dans une partie de plaisir, dchir la fourrure
d'cureuil:

    Un vallet vint ci avant hier;
    Por recoudre et por afaitier
    Si me bailla un sien sercot,
    Que rompu ot a un escot
    Ne sai trois _escurex_ ou quatre.

_Escureux_. Le mme mot se trouve crit _escureax_, pour le besoin de la
rime, dans la description de ce surcot:

    Li surcoz fu toz a porfil
    Forrez de menuz _escureax_.
    Mult soloit estre gens et _beax_...

_Escureaux_ rime avec _beaux_.

Le surcot tait sur tous les bords fourr de fins cureuils. Le jeune
homme tait ordinairement gentil et beau.

Peu  peu s'tablit l'usage de figurer l'_u_ dans ces diphthongues; mais
cet usage ne bannit pas celui de terminer le mot par _x_. L'_x_ conserva
une place dsormais sans fonctions[20].

  [20] Il est superflu d'expliquer sa prsence dans les finales o
    l'tymologie latine le justifie: _croix_, _poix_, _noix_, _six_,
    _paix_, etc.--Il se trouve dans _prix_, _deux_, _dix_, par un hasard
    d'imitation que l'usage a consacr. Mnage veut que ce soit pour
    distinguer le substantif _prix_ du participe de _prendre_, et le nom
    de nombre _dix_, de _tu dis_, etc. En gnral, ce motif, tir de la
    ncessit de distinguer, me parat une misrable subtilit de
    grammairien aux abois. De quoi voulait-on distinguer _deux_? L'_x_ y
    est venu comme consonne euphonique, puisque la forme primitive tait
    _dou_, de _duo_. _Dou_, _dui_, c'est comme parlent toujours le
    _Livre des Rois_, S. Bernard, et la _chanson de Roland_.

Mnage raconte que Louis XIV, ayant un jour demand d'o venait cet _x_
final dans les pluriels o l'_s_ semblait plus naturellement appele,
personne ne put le lui dire. Cette question avait dj occup les
grammairiens. Jacques Pelletier, du Mans, l'a traite et rsolue  sa
manire dans son dialogue de l'orthographe. C'est, dit-il, que les
Franais, crivant trop vite et lisant de mme, sont sujets  confondre
les lettres; et, pour prvenir les effets de cette rapidit, ils ont
imagin d'employer des caractres de diverse figure. Par exemple, ils
ont crit le nombre _deux_ par un _x_, afin qu'on ne pt lire _dens_. Il
serait si facile, en effet, de prendre l'un pour l'autre! Voil o en
viennent tous ceux qui ne voient que la langue crite. Cette habile
explication de Pelletier a t recueillie prcieusement par Thodore de
Bze; Mnage ose douter qu'elle soit la bonne.


Z.

_Z_ final communique  l'_e_ qui le prcde le son ferm.

Bonaventure Desperriers donne  ses lves une rgle pour l'emploi du
_z_  la fin des substantifs pluriels. Si le singulier se termine par un
__ ferm, le pluriel prend un _z_ au lieu d'une _s_:

    Vous avez toujours _s_  mettre
    A la fin de chaque pluriel,
    Sinon qu'il y ait une lettre
    Creste[21] au bout du singulier,
    Et quand _e_ y a son entier.
    _Bont_ vous guide  _ses bontez_.
    Si vous suivez autre sentier,
    Vos bonnes notes mal notez.

    (_OEuvres_ de B. Desperriers (1544), p. 182.)

  [21] _Crte_, c'est--dire ayant une _crte_, un accent; et quand le
    son de l'_e_ y est aussi complet que possible: __.

Car, dit tienne Dolet, _z_ est le signe de _e_ masculin (__) au
pluriel nombre des verbes de seconde personne, et ce, sans aucun accent
marqu dessus. Exemple: Si vous aym_ez_ la vertu, jamais vous ne vous
adonner_ez_  vice, et vous esbatter_ez_ toujours  quelque exercice
honneste. (_Les Accents franois_.)

Il prescrit, en consquence, d'crire _des volupts_ avec l'accent aigu
si l'on met une _s_  la fin, ou par un _z_ sans accent sur l'_e_.

Quoique le _z_ soit depuis longtemps dpossd de ces fonctions que lui
assignait Desperriers, nous avons conserv l'habitude irrflchie
d'crire par un _z_ _le nez_, et nous mettons l'_s_ et l'__ accentu 
_des gens bien ns_.


 II.

OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS.

Il est essentiel de noter ici comment on crivait au pluriel les mots
termins au singulier par _d_ ou _t_. Nos grammaires modernes
prescrivent d'ajouter une _s_ tout simplement: _grand_, _grands_;
_enfant_, _enfants_; _moment_, _moments_.

Nos pres n'en usaient pas ainsi. Le _t_ tait la finale euphonique
caractrisant le singulier; l'_s_ tait celle du pluriel. On substituait
l'une  l'autre, on ne les accumulait pas.

--Amasa partid de curt pur faire _le cumandemenT_ le rei.

(_Rois_, II, p. 197.)

--E o fud encuntre li lei Deu e _sun cumandemenT_.

(P. 285.)

--E n'ad pas tenu mes veies e _mes cumandemenZ_.

(P. 280.)

--E si tu oz de quer _mes cumandemenZ_.

(_Ibid._)

--Tantost cume li reis out od les dures paroles ki furent en cel livre
de la lei, _ses guarnemenZ_ de dol et de _marremenT_ dessirad.

(_Rois_, p. 424.)

Il dchira ses habits, de deuil et de chagrin.

La _gent_, et les vaillantes _genz_;--un _trud_ (tribut), les
_truz_;--_grant_, _granz_;--_pasant_, _pasanz_, etc.--Tuit li
_granz_ e li _petiz_...

(_Rois_, _passim_.)

De mme pour les substantifs en __ et les participes passs passifs,
qui alors prenaient le _d_ final euphonique, ou le _t_.

--... E _humilieD_ te as devant lui, e tes riches guarnemenz as
_desrameZ_, e devant lui as _plureD_...

(_Rois_, p. 425.)

Et tu t'es humili... et tes habits as dchirs, et tu as pleur...

--Mais ki est cil ke il ad _ramposneD_, e vers ki il ad mal _parleD_? E
ki est cil vers ki il ad _crieD_, e les oils par orguil _leveZ_?

(_Rois_, p. 414.)

--E asist (brla) la _citeD_ de Jerusalem, e li reis Joachim eissid de
la _citeD_.

(_Rois_, p. 433.)

--E fist assembler tuz les pruveires _des citeZ_ de Juda.

(P. 427.)

--Tuz les temples ki esteint _es citeZ_ de Samarie.

(P. 429.)

--E li reis meismes estud sur _un degreD_.

(P. 426.)

--E l'um muntad del un en l'autre tut par _degreZ_.

(P. 251.)

_PechieT_, _pechieZ_;--_aturneD_, _aturneZ_;--_costeD_, _costeZ_;--etc.,
etc. (_passim_).

                   *       *       *       *       *

La mme rgle est observe partout. Je me bornerai  citer la _chanson
de Roland_.

    La bataille est e mervillose e _granT_...
    La veissiez si _grant_ dulor de _genT_...

    (St. 123.)

    Par tel paroles vus ressemblez _enfanT_...

    (St. 132.)

    Les oz sunt beles e les cumpaignes _granZ_.

    (St. 242.)

    De cels de France XX mille _cumbatanZ_...

    (St. 230.)

    Ensemble od els XV milie de Francs
    De bachelers que Carles cleimet _enfanS_.

    (_Ibid._)

_Allemant_, _Normant_, font au pluriel _Allemans_, _Normans_.

Pour les mots termins par __ ferm, soit participes, adjectifs ou
substantifs:

    Dist Baligant: Que avez vos _trovet_?
    U est Marsilie que jo aveie _mandet_?
    Dist Clarien: Il est a mort _naffret_.

    (St. 195.)

_Trouv_; _mand_; _navr_.

    De cels de France XX milie _adubez_.

    (St. 195.)

    Asez i ad evesques et _abez_,
    Moines, canoines, provoires _coronez_...
    Gaillardement tuz les unt _encensez_
    A grant honor, poi les unt _enterrez_.

    (St. 209.)

Mme rgle pour les mots en _i_ ou en _u_: _faillit_,
_failliz_;--_petit_, _petiz_;--_hait_, _haiz_;--_Arabit_, _Arabiz_.

Thierry bless par Pinabel lui fend la tte jusqu'au nez:

    Jusqu'al nasel li a frait e _fendut_;
    Del chef li a le cervel _repandut_;
    Brandit son colp, si l'a mort _abatut_.
    A icest cop est li esturs _vencut_.
    Escrient Franc: Deus i a fait _vertut_!
    Asez est dreit que Guenes soit _pandut_.

    (_Roland_, st. 288.)

A ce coup le combat est gagn. Les Franais s'crient: Dieu y a fait
vertu! il est juste que Ganelon soit pendu.

    Pur Karlemagne fist Deus _vertuZ_ mult granz.

    (St. 176.)

Roland se sent frapp  mort:

    o sent Rollans, de sun tens n'i ad plus.
    Devers Espaigne est en _un_ pui _aguT_;
    A l'une main si ad sun pis _batuD_:
    Deus! meie culpe vers _les_ tues _vertuZ_
    De mes pechez, des granz e _des menuZ_.

    (St. 172.)

Roland sent que son temps est fini, il est tourn vers l'Espagne sur un
sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine: Mon Dieu, je m'accuse
 tes vertus de tous mes pchs, grands et petits.

Charlemagne demande conseil  ses preux sur ce qu'il fera des parents de
Ganelon, livrs en otage:

    Carles apelet ses cuntes e ses dux:
    Que me loez de cels qu'ai _retenuz_?
    Pur Ganelun erent a plait _venuz_,
    Pur Pinabel en ostage _renduz_.

    (St. 290.)

Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider
pour Ganelon, et se sont rendus otages pour Pinabel?

Ces passages rapprochs dmontrent clairement l'intention de la rgle. A
quoi est destine la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot
suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le _t_, le pluriel
par l'_s_; _ts_ forme un double emploi, et prouve l'ignorance complte
des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits
du moyen ge, on me fasse voir un exemple, un seul, d'_enfants_ crit
par _ts_, du mot _corps_ ou du mot _temps_ crit avec un _p_. Au moyen
de cette dernire orthographe, on peut aujourd'hui se procurer le
spectacle de quatre consonnes conscutives:--_temps couvert_, et mme de
cinq:--_temps pluvieux_. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de
contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les plus
usuels, _Geschi_chtschr_eiber_ (historien).

Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le _p_ et le _t_,
d'crire: _enfans_, _mouvemens_, il tait remis dans le bon chemin par
son instinct admirable de la langue franaise; il suivait l'inspiration
secrte de ce gnie dont furent anims  un si haut degr la Fontaine et
Molire. Si Voltaire et connu les monuments littraires du XIIe sicle,
il et appuy sa rforme sur des arguments victorieux.

L'_s_ caractristique du pluriel souffre volontiers devant soi les
liquides _m_, _n_, _l_, _r_: _autels_, _bacheliers_; et d'autres
consonnes, _c_, _f_, qui ne sont pas dures comme le _t_, et n'ont pas
comme lui le privilge spcial de marquer le singulier; en sorte qu'il
n'y a pas antipathie. On a toujours crit: les _Francs_,--les _chefs_;
les _caitifs_,--_tens_, _encens_, etc.


 III.

DEUX CONSONNES FINALES.--PREUVE PAR LES RIMES EN _I_.

On demande de deux consonnes finales laquelle se dtache sur la voyelle
initiale suivante:

La pnultime quand c'est une liquide, _l_ ou _r_;

Autrement, la dernire.

_Fils_ est la moiti du temps crit sans _s_.

    Mais la douce virge Marie
    Est primerains en piez saillie;
    Devant son _fil_ en est venue.

    (_La Court de Paradis_, v. 537.)

    Faites tost mes _dras_ emmaler
    Et vostre _fil_ apareillier.

    (_L'Enfant remis au soleil_, v. 60.)

Faites sentir l'_s_ de _draps_ et l'_l_ de _fils_.

_Ile zont_, comme l'on prononce aujourd'hui, est tout  fait moderne:
tous les textes donnent _il ont_, et Thodore de Bze,  la fin du
_XVI_e sicle, en fait encore une rgle expresse:--L'_s_ ne sonne
_jamais_ dans le pronom pluriel _ils_, que le mot suivant commence par
une voyelle ou par une consonne, il n'importe. _Ils ont dit_, _ils
disent_, prononcez _il ont dit_, _i disent_.

(_De Ling. fr. rect. pron._, p. 72.)

_Mort angoisseuse_, _corps algre_, _fort et ferme_; prononcez hardiment
_mor angoisseuse_, _cor algre_, _for et ferme_.

Dans le cas d'une consonne initiale suivante, il va sans dire qu'on
arrtait la voix sur la dernire voyelle; l'euphonie, qui dfend
d'articuler une finale,  plus forte raison en dfendra deux. Il tait
rserv  notre sicle de prononcer _more taffreuse_, _remore zet
crime_.

Le mutisme complet des finales est encore dmontr par les rimes.

Car s'il est vrai que jamais consonne ne ft articule ni n'agt 
reculons sur la voyelle prcdente, il s'ensuit que les potes,
travaillant pour l'oreille et attentifs uniquement  la satisfaire,
doivent avoir employ quantit de rimes qui aujourd'hui rvolteraient
galement l'oreille et les yeux.

C'est prcisment ce qui arrive, et par l se trouve confirme la rgle
pose au dbut de ce chapitre: Toute consonne finale s'annule.

Ainsi _venin_ rimait avec _ennemi_:

    Qui doulceur baille a ennemi
    Si le tendra il pour veni_n_.

    (_Marie de France_, fable VIII.)

Le refrain de la _chanson des Ordres_, par Ruteboeuf, est:

    Papelart et begui_n_
    Ont le siecle honni.

    (_Fabliaux_, d. Mon, II, 299.)

Dans la chronique de saint Magloire (Mon, II, p. 229):

    Un an aprez, ce m'est avi_s_,
    Fu la grant douleur  Provi_ns_.

Plus loin:

    L'an mil deux cens et quatre vi_ns_
    Rompirent li pons de Pari_s_.

Cette prononciation se conserve dans le patois limousin, et dans les
provinces mridionales:

    Efan nouri de _vi_,
    Fenno qe parlo _lati_,
    Fagheron jamas bono _fi_.

Enfant nourri de vin, femme qui parle latin, ne firent jamais bonne
fin.

Dans le fabliau des _Trois Bossus_, la dame qui les trouve touffs dans
les coffres o elle les a cachs se rsout  les faire jeter dans la
rivire. Elle appelle un robuste portefaix:

    La dame ouvri l'un des escri_ns_[22]:
    Amis, ne soiez esbahi_s_;
    Cest mort en l'eve me portez,
    Si m'aurez moult servie  gr.

  [22] _Scrinium_, coffre.

Rien n'est plus curieux par rapport aux rimes que le roman de Garin le
Loherain, compos au XIIe sicle par Jean de Flagy, qui du moins le
termina, s'il n'est l'auteur du tout. L'ouvrage contient quinze mille
vers, dont une partie a t publie. Ce pome est en longs couplets
monorimes; mais on pourrait dire qu'il est tout entier sur la rime en
_i_, tant les couplets sur une autre rime sont rares et courts. Voici
pour chantillon deux fragments:

    En son vergier li quens Fromons se si_st_:
    Il vit les routes de chevaliers veni_r_;
    Il enappelle Bouchart et Hardui_n_:
    --Ques gens sont ore que je vois la veni_r_?
    Et dist Bouchart[23]: Cest Hugues de Beli_n_
    Qui lez nos terres vient ardoir et brui_r_.
    --Il a grant droit, certes! (Fromons a di_t_)
    S'il en povoit au desseure veni_r_,
    Il vous devroit escorchier tretoz vi_fs_,
    Fils a putain! De quoi vous movoit i_l_
    Quand vos seigneur osastes envahi_r_?
    En trason et sa femme folli_r_?
    --Laissiez ester, dit Bernart de Naisi_l_,
    Une autre chose faites, je vous en pri:
    Mandez au roi le tournoi le mati_n_;
    S'esprouverons vostre fils Fromondi_n_
    Comment saura trestourner et guenchi_r_.
    --Je l'otroi bien, Fromons li respondi_t_.

    (T. II, p. 149.)

  [23] Ce nom se prononce la premire fois _Bouchare_: _Bouchar et_
    Harduin; la seconde fois, _Bouchau_: Et dist _Bouchau: C'est_
    Hugues de Belin.

_Traduction._--Le comte Fromont s'assit en son verger: il vit venir les
troupes de chevaliers; il appelle Bouchard et Hardouin: Quelles gens
est-ce que je vois l venir? Et Bouchaud rpond: C'est Hugues de Belin
qui vient brler et tapager auprs de nos terres.--Il a certes bien
raison, dit Fromond, s'il peut tre le plus fort! Il vous devrait tous
corcher vifs, fils de putains! Qu'est-ce qui vous poussait, quand vous
ostes envahir par trahison votre seigneur et lui prendre sa
femme?--Laissez, dit Bernard de Naisil; faites une chose, je vous en
prie: mandez au roi le tournoi; demain matin nous prouverons votre fils
Fromondin, comment il saura se retourner et assaillir.--Je l'accorde
volontiers, rpondit Fromond.

On fait jouter contre Fromondin son cousin Rigaud, dont voici l'agrable
portrait:

    Derrier lui garde, si voit Rigaut veni_r_,
    Un damoisel fils au vilain Hervi.
    Gros out les bras et les membres forni_s_,
    Larges paules et si out gros le pi_s_.
    Hiereciez fu, s'ot mascure le vi_s_;
    Ne fu lavez de six mois accompli_s_,
    Ne n'i ot aive, se du ciel ne cha_t_.
    Cotele courte, jusqu'aux genous li vi_nt_;
    Hueses tirees dont li talons en i_st_.
    Begues le voit, si l'a a raison mi_s_:
    Venez avant, fait il, sires cousi_ns_.

    (T. II, p. 153.)

Il (le duc) regarde derrire lui, et voit venir Rigaud, un jeune homme
fils du roturier Hervis. Rigaud avait de gros bras, des membres pais,
larges paules et large poitrine, les cheveux hrisss, le visage
barbouill; il y avait six mois pleins qu'il ne s'tait lav, et l'eau
ne le touchait point, sinon qu'elle tombt du ciel. Il portait une robe
courte qui lui allait au genou, des bottes uses d'o son talon sortait.
Le duc Bgues le voit, il lui adresse la parole: Monsieur mon cousin,
venez un peu ici, etc.

Au moyen de cette condition, je veux dire l'annulation de la consonne ou
des consonnes finales, la rime en _i_ se trouve la plus fconde de notre
langue.

On crivait _prins_, _surprins_ avec une _n_, pour rappeler aux yeux
l'infinitif _prendre_; mais on prononait _pris_, _surpris_.

Dans le _Mystre de la Passion_, les aptres saint Pierre et saint Jean
vont prparer la cne dans la maison de Zache. Ils dressent la table
et la touaille, et des fouasses dessus, avecques des laictues vertes en
des plats turquins, et abillent l'agneau pascal; puis, lorsque ces
prparatifs sont termins, ils s'impatientent de ne pas voir arriver
Jsus:

    S. PIERRE.

    Viegne hardiment nostre maistre
    Quant il luy plaira; tout est prest.

    S. JEHAN.

    Je ne say d'o vient cet arrest
    Qu'il n'est venu.

    S. PIERRE.

                    La place est _prinse_,
    Le vin tir, la table _mise_,
    L'aigneau rosti, la saulce faicte.
    Il ne fault sinon qu'on se mette
    A table.

En prsence de faits si nombreux et si concluants, il me semble
impossible de rvoquer en doute le mutisme des consonnes multiplies,
qui blessent nos regards dans les textes du moyen ge. videmment nous
avions confondu l'indication tymologique ou euphonique avec le signe du
langage.

Que devient cependant l'accusation de barbarie intente par Voltaire?
Ruine par la base, elle tombe  plat. Voltaire s'est tromp, pour en
avoir cru ses yeux. Il a raisonn cette fois comme les grammairiens qui
voient toujours leur morceau de papier, et ne voient que cela. C'est au
papier qu'ils rapportent tout. On crit _fust_ et _baailler_, dit
Thodore de Bze, pour distinguer _un fust_ d'_il fut_, et _baailler_
(_oscitare_) de _bailler_ (_donner_). Cela tait effectivement bien
ncessaire, car il y aurait grand danger de confondre un bton, _fust_,
avec le subjonctif du verbe _tre_, et l'ide de billement avec celle
d'un cadeau! De mme, on a mis un _p_  _compte_, bien adroitement! pour
distinguer un _compte_ d'argent du possesseur d'un _comt_, et l'un et
l'autre d'un _conte_  dormir debout. Et cette _s_, cet _a_, ce _p_,
sont d'autant plus efficaces  prvenir la confusion qu'on ne les
prononait pas: c'est de Bze lui-mme qui nous en avertit. Mais l'oeil,
mais le papier!... Il semble,  entendre Thodore de Bze, qu'on et
pos en principe de bannir de la langue toute apparence des mots
homonymes. Cette loi et t aussi mal observe qu'elle tait purile.

_Fust_ prenait une _s_, en mmoire de _fustis_; _baailler_ prenait deux
_a_, parce qu'il a t form par onomatope; _compte_ avec un _p_ venait
de _computum_; _comte_ avec une _m_, de _comes_; _conte_ avec une _n_,
de l'italien _conto_ ou _racconto_. Les yeux voyaient l'tymologie, mais
l'oreille ne l'entendait pas.

De tout cela, je conclus que les modernes ont t dupes de leur vanit,
et n'ont pu deviner un systme meilleur que le leur, car il conciliait
l'tymologie et la prononciation, tandis que nous nous vertuons 
sacrifier l'une pour nous rapprocher de l'autre. Nous avons renonc 
marquer l'tymologie; toutefois nous sommes encore emptrs d'une foule
de consonnes parasites, et nous figurons trs-mal la prononciation.

L'ignorance des rgles primitives du langage et de l'criture a
introduit des milliers d'abus et d'inconsquences. On s'est mis  faire
jouer la consonne finale sur deux voyelles, en avant et en arrire  la
fois. Il en rsulte qu'on prononce aujourd'hui d'une faon absolument
identique: _cet homme_ et _sept hommes_; dans une phrase donne, il
faudrait parler latin pour ter l'quivoque et expliquer ce qu'on veut
dire en franais. On disait jadis _ce-thomme_; _ce tici_, _ce tila_
(cettui ci, cettui la). C'est encore la prononciation du peuple,
c'est--dire la bonne. Les lettrs qui veulent s'en moquer la figurent
ou plutt la dfigurent en crivant _sthomme_, _stici_, _stila_, mots
barbares impossibles  prononcer pour un Gaulois du bon temps,
puisqu'ils commencent par deux consonnes.

Dans _sept hommes_, le _t_ appartient  _sept_ comme venant de _septem_;
dans _ce thomme_, le _t_ est purement euphonique, et se porte sur
_homme_ sans affecter _ce_, non plus que dans _appelle-t-on_ il
n'affecte _appelle_. Ce _t_ est si bien d'emprunt, qu'il ne parat pas
dans _ce monde_. C'est une de ces consonnes intercalaires que nos aeux
prodiguaient dans le discours parl au grand bnfice de l'euphonie, et
dont l'abolition graduelle, et aujourd'hui  peu prs totale, a
compltement boulevers la physionomie du langage franais, lui enlevant
son caractre essentiel de douceur, pour y substituer la rudesse du
Nord.

Par bonheur il reste encore dans le langage du peuple et dans les
manuscrits assez d'indications pour nous guider, et nous aider 
retrouver le mcanisme de ce systme. Nous allons l'essayer dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE III.

Des consonnes euphoniques intercalaires _C_, _D_, _L_, _N_, _S_, _T_,
_V_.


Le plus grand soin de nos pres, en formant la langue franaise, a t
de la constituer euphoniquement. Le moyen qu'ils avaient trouv
consistait  tablir un si juste quilibre, une rpartition si rgulire
des voyelles et des consonnes, que jamais le parler ne ft amolli et
prcipit par la fluidit des unes, jamais non plus entrav ni endurci
par la rsistance des autres.

Ce fut ce systme de prononciation qui, joint  une grande lucidit dans
la syntaxe, commena la fortune de la langue franaise, et en fit
trouver aux trangers _la parleure plus delitable_ que toute autre.

J'ai expos les prcautions prises relativement aux consonnes
conscutives. Mais ce n'tait l que la moiti de la besogne: il y avait
 prvenir aussi le concours des voyelles. On y mit ordre en glissant
dans l'intervalle une consonne euphonique.

Il n'est pas douteux que la premire pense de nos pres ait t de
conserver tous les mots dans leur intgrit, et de prserver,  l'aide
de ces consonnes euphoniques, jusqu'aux finales les plus dlicates et
les plus fragiles, celles en _e_ muet. Effectivement, dans la prose du
_Livre des Rois_ comme dans les vers de la _chanson de Roland_, on
trouve ces finales armes toutes d'un _d_, ou d'un _t_, ou de quelque
autre consonne.

La plupart du temps, la consonne euphonique appartient lgitimement au
mot qui s'en couvre, et l'tymologie l'autorise, comme dans la troisime
personne des verbes aujourd'hui en _a_ ou en _e_ muet: il a, il aime,
_habet_, _amat_. Il nous est impossible de dire en vers: Il a aim. Nos
pres auraient dit sans difficult: Il _at_ aim. Nous disons encore
comme eux: Aime-_t_-il? _amat ille_. Mais nous l'crivons ridiculement.
Que signifie ce _t_ entre deux traits d'union? Il ne faut rien de
douteux ni d'quivoque. Le _t_ appartient au verbe: joignez-le donc au
verbe.--Mais alors le prsent _aimet il_ se confondra avec l'imparfait
_aimait il_.--Nullement. Rappelez-vous la rgle primitive: Jamais
consonne n'agit  reculons sur la voyelle prcdente. _Aime_ ne peut
sonner comme _aimai_. Le _t_ final n'est pour agir que sur l'_i_ de
_il_.

Si l'on veut comprendre l'criture de nos pres, il faut laisser de ct
les rgles perverties par leurs descendants.

Mais l'tymologie ne donnait pas toujours droit  une consonne finale.
Quelques mots, en quantit relativement minime, en taient dpourvus: ce
sont des adverbes, des prpositions, comme _o_, _aussi_; des noms de
nombre, _dou_ (deux), _quatre_, etc.

A ceux-l, il fallait bien prter une consonne convenue une fois pour
toutes. On choisit l'_s_ comme la liaison la plus naturelle et la plus
douce entre deux voyelles.

Les principales consonnes euphoniques intercalaires sont donc l'_s_ et
le _t_. On a quelquefois aussi employ _l_ et _n_.

Le _d_ n'est qu'une modification du _t_, qui apparemment dans ces
occasions ne sonnait pas durement: _il parlad  lui_ ou _il parlat 
lui_, c'est la mme chose. De mme, l'_f_ finale s'adoucissait en _v_:
_chef_, chevet; _neuv heures_; _maison neuve_.

On ne sera pas surpris que, dans un temps o il n'existait aucune espce
de code grammatical, des copistes ignorants aient parfois substitu une
consonne euphonique  une autre, et les aient tantt figures o elles
ne sonnaient pas, tantt omises o elles sonnaient. Ce sont des
accidents faciles  dcouvrir; et l'on se dmle bien vite de ces
erreurs, une fois qu'on tient en main le fil d'Ariane, c'est--dire le
sens de la rgle.

Nous allons passer rapidement en revue les consonnes que l'on rencontre
employes comme euphoniques.


C.

Je trouve (rarement, il est vrai) le _c_ employ comme consonne
euphonique  la fin de certains mots  qui l'tymologie n'en fournissait
pas. Par exemple, _jo_ (_je_).

    Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant;
    Voz estes proz e vostre[24] saveir est grant;
    Vostre conseil _ajoc_ evud tuz tens.

    (_Ch. de Roland_, st. 256.)

  [24] Il ne faut prononcer que _vo_.

L'amiral dit: Jangleu, approchez-vous. Vous tes brave et votre savoir
est grand; j'ai toujours pris vos conseils.

_A-joc evud_,--_ai-je eu_.--Il y a grande apparence qu'ici le _c_
reprsentait le son ferme de l'_s_, et non celui du _k_: _ai-jos vu_.
Pourquoi le _c_ sonnerait-il dur, suivi de l'_e_? Le _c_, dans cette
occasion, n'est qu'une maladresse ou une ignorance de copiste[25].

  [25] Je suppose que l'diteur a bien lu le manuscrit d'Oxford, et n'a
    pas pris une lettre pour une autre.


D.

Le manuscrit de la version des _Rois_ l'emploie constamment; celui des
Sermons de saint Bernard, celui de la _chanson de Roland_ prfrent le
_t_.

E li reis se _desguisad_, car sa vesture _muad_ e _od_ dous cumpaignons
i _alad_. Vindrent a la sorciere de nuiz, e Saul i _parlad_.

(_Rois_, I, p. 109.)

Saul a terre tut _estendud chaid_... e d'altre part il _fud_ afebliz,
_od_ o qu'il _fud deshaited_[26], kar il n'out le jur de pain
_mangied_.

(_Ibid._, p. 111.)

  [26] Avec cela qu'il fut abattu.

E bien s'aperceut que Deus _fud od_ David. Micol sun _marid_ forment
_amad_.

(_Rois_, I, p. 72.)

Le _d_ tient ici la place de sa forte, le _t_.

_Dedans_ est compos avec _de_, _en_ ou _ens_, et un _d_ euphonique
intercalaire _de d ens_, _dedans_. _Dehors_ tait prserv de l'lision
par l'_h_ aspire; d'ailleurs la forme premire tait _defors_. Voyez
l'article du _T_.


L.

Dans le fabliau du _Vilain mire_, qui est le _Mdecin malgr lui_, la
femme du vilain, lasse des coups qu'elle reoit, s'avise un jour de
cette rflexion:

    Fu onques mon mari batu?
    _Nennil_, il ne sait que cops sont.
    S'il le seust, par tout le mont!
    Il ne m'en donnast pas itant.

    (_Barb._, I, p. 8.)

Nenni, il ne sait ce que sont les coups. S'il le savait, par le monde
entier! il ne m'en donnerait pas tant.

Cette rflexion lui suggre le tour qu'elle joue  son mari pour lui
faire tter aussi du bton.

L'usage de cette _l_ se maintint longtemps.

Dans la sixime des _Cent Nouvelles_, un ivrogne, aprs s'tre confess
de force  un prieur qu'il trouve par les champs, requiert ce prieur de
le tuer, afin qu'tant en tat de grce, l'absolution reue, il aille
droit en paradis.

Ha dea! dit le prieur tout esbay, il n'est ja mestier d'ainsy faire; tu
iras bien en paradis par autre voye.--_Nennil_, respond l'yvrongne; je y
_veuil_ aler tout maintenant, et icy mourir par vos mains. Avancez vous,
et me tuez.

L'_l_ de _nennil_ est muette, et consquemment note mal  propos; mais
celle de _je veuil_ est bien mise.

De mme un peu plus haut:--Que veulx tu dire?--Je me _veuil_ confesser,
dit-il.--Or, avant, dist le prieur, je le _veuil_, avance toy.
Prononcez la premire fois: Je me _veux_ confesser; et la seconde: Je le
_veuil_, avance toy.

_Oui_ est le participe pass passif du verbe _ouir_; _oui_ signifie donc
_entendu_. C'est le signe du consentement. Le proverbe oriental dit:
_Entendre, c'est obir_.

_Oui_, ou, pour le figurer  l'antique, _oy_, est toujours de deux
syllabes. Devant une voyelle on le termine par une _l_ euphonique. De l
cette expression, _langue d'oil_, que beaucoup prononcent _langue
d'o-i-le_. C'est tout simplement _langue d'oui_.

Le mari dguis en prtre dit  sa femme: Poursuivez votre confession,
s'il vous reste des pchs  dire:

    Sire, dist elle, _oil_ assez.

    (Barbazan, II, p. 109.)

_Ou-il assez_.

Le roi Marsile demande  son trsorier Mauduit si les prsents sont
prts pour Charlemagne:

    L'aveir Karlun est il appareill?
    E cil respunt: _Ol_, sire; asez bien.

    (_Ch. de Roland_, st. 50.)

Et lui rpond: _Ou-i_, sire, assez bien.

Me rendra-t-on mon cheval Broiefort? demande Ogier le Danois au duc
Naimes de Bavire:

    Raverai ge Broiefort, mon destrier?
    --_Ol_, dist il, par Dieu le droiturier.

    (_Ogier_, v. 10660.)

Dans ces deux derniers exemples, le scribe aurait pu se dispenser
d'crire l'_l_ euphonique, puisqu'elle y restait muette.


N.

L'instinct de l'euphonie est universel, mais dans ses applications il
varie d'un peuple  l'autre. L'effet de l'_s_ plaisait surtout  nos
pres; le _d_ chez les Latins avait la prfrence; chez les Grecs
c'tait le [Grec: n], qu'ils appelaient additionnel, [Grec: ny
ephelkystikon]. Cette _n_ a t aussi employe en France.

    Karles l'entant, ne dist _neN_ o ne non.

    (_Gerars de Viane_, v. 1596.)

Ne dit ne oui ne non.

_Ainsin_ devant une voyelle: ainsi _n_ un jour, ainsi _n_ autrefois...;
devant une consonne, ce n'tait qu'ainsi.

L'_n_ se trouve galement donne  quelques substantifs ou adjectifs
pour finale euphonique, _amin_, _antin_, pour _ami_, _anti_.

M. J.-J. Ampre voit dans cette _n_ un vestige de dclinaison. Il avance
que _amin_ tait le cas rgime d'_ami_. Mais dira-t-on qu'_ainsin_ est
l'accusatif d'_ainsi_, _neN_ l'accusatif de _ne_? M. Ampre passe sous
silence ces cas, aussi bien que les exemples nombreux o l'on voit
_amin_ au nominatif.

Au surplus, la question des prtendues dclinaisons franaises sera
traite dans un chapitre spcial.


S.

Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont
l'usage tait le plus frquent. Cet usage approchait de l'abus, car les
liaisons procures par l'_s_ intercalaire taient les plus douces 
l'oreille de nos pres. Aussi donnaient-ils de prfrence l'_s_ pour
finale aux mots que l'tymologie laissait dcouverts, tels que les
pronoms et les adverbes.

    Iluec seront o _luiS_ assis
    Cil sor qui li esgarz est mis
    De dire par voir jugement
    Qui vaincra le tournoiement.

    (_Partonopeus_, v. 6595.)

L seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi.

Un jeune et beau chevalier, se rendant  un tournoi, reoit
l'hospitalit dans un chteau. On fte sa bienvenue par un banquet suivi
d'un bal.

    Quant li chevaliers _enS_ entra,
    Chascuns contre lui se leva.
    Les puceles qui carolerent
    Toutes contre lui s'en alerent,
    Et le conte _aussiS_ y ala,
    Qui en la bouche le baisa.
    Aussi volentiers la contesse,
    Plus volentiers que n'ost messe.

    (_Les Bijoux indiscrets_.)

Un riche seigneur se btit un superbe chteau:

    Apres le pere l'ot li fiz,
    Puis le vendi a cel vilain;
    _AinsiS_ ala de main en main.

    (_Le lai de l'Oiselet_, Barb., I, 180.)

La prfrence qui fit adopter l'_s_ comme finale euphonique o
l'tymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la
douceur de ces liaisons: l'analogie. L'_s_ revenait si frquemment dans
le langage; elle terminait rgulirement la plupart des mots dans une
foule d'occasions:

Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin);

Tous les cas obliques du pluriel;

Toutes les secondes personnes des verbes, etc...

M. Raynouard a le premier signal la rgle de l'_s_  la fin du
nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires
provenales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observ que cette
rgle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l'_s_ se trouve
 la fin d'un nominatif fminin, elle n'y peut tre que par abus ou pour
l'euphonie; comme dans Marot:

    Dessous l'arbre o l'ambre dgoutte,
      La petite _formiS_ ala.

Ce qui a t imit par la Fontaine:

    L'autre exemple est tir d'animaux plus petits.
    Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe,
    Quand sur l'eau se penchant une _fourmis_ y tombe;
    Et dans cet ocan l'on et vu la _fourmis_
    S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
    La colombe aussitt usa de charit:
    Un brin d'herbe dans l'eau par elle tant jet,
    Ce fut un promontoire o la _fourmis_ arrive.

Ce qui a caus la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens
potes _fourmis_ avec une _s_; mais il n'a pas pris garde que _fourmi_
tait alors du masculin.

Comment li criquet demanda _au fourmi_ de son bled, et il li refusa:

    Li criquet ot disette
    En yver, et povrete
    _Au fourmi_ est venu...
    . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . .
    _Le fremi_ li a dist:
    Ja ne vous aiderai...

    (_Marie de France_.)

Et quand il l'aurait remarqu, il ne se ft pas arrt  cela: Marot
ignorait dj les rgles du vieux franais, comme il l'a prouv par son
dition de Villon. A son tour, Marot a tromp la Fontaine. Les erreurs
se lguent comme les vrits, et mieux encore.

L'_s_ a servi galement de finale euphonique  la premire personne du
singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de _Constant Duhamel_:

    J'ai en vous, dit il, mal parent;

On prononait, je n'en doute pas, _j'aiS_ en vous... comme on disait je
_suiS_ un homme de bien. L'_s_ s'est attache au verbe _tre_, et ne
s'est pas attache au verbe _avoir_. C'est un fait bizarre et certain,
que l'criture est beaucoup plus inconsquente que la parole.

Mais l'_s_ n'tait pas la finale tymologique de cette premire
personne. C'tait l'_e_ muet, du moins  l'imparfait:

  _Eram_, j'ere.                _Amabam_, j'aimoie.
  _Eras_, tu eres.              _Amabas_, tu aimois.
  _Erat_, il eret, il ert.      _Amabat_, il aimoit.

Les potes se permirent de retrancher cet _e_, _j'aimeroi_, _j'alloi_,
_je faisoi_; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l'_s_, par
l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit:

    Plus haut encor que Pindare et qu'Horace,
    J'_appenderois_  ta divinit;

Muret fait cette remarque:

_J'appenderois_, pour _j'appenderoi_. La lettre _s_ y est ajoute 
cause de la voyelle qui s'ensuit.

Et Ronsard lui-mme dans son _Art potique_:

Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la
premire[27], pourvu que la personne finisse par une voyelle ou
diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'viter un
mauvais son qui te pourroit offenser; comme, _j'allois_  Tours, pour
dire _j'alloi_  Tours; _je parlois_  madame, pour _je parloi_ 
madame, et mille autres semblables[28].

  [27] Non pas de la seconde personne pour la premire, mais de
    l'orthographe de cette seconde personne.

  [28] Voyez,  une poque o la pdanterie garait le jugement et
    moussait la dlicatesse de l'oreille, voyez combien se montre
    vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des potes qui
    l'avaient rig en droit, et en usaient habituellement sans
    scrupule.

Dans ce poste o elle s'tait glisse  la faveur de l'euphonie, l'_s_
rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacre
et convertie en droit lgitime. Il n'en est pas moins vrai que quand
Molire et la Fontaine crivent _je di_, _je croi_, _je voi_, _je
reoi_, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de
supprimer l'_s_ pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne
manquent pas de l'affirmer.

Tel passage d'un pome prsente  vos yeux un hiatus o il n'y en avait
pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne
euphonique. Le scribe ne l'a pas note, comptant sur l'intelligence du
lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari
donn  un nouveau mari le soir de ses noces:

    Il y avoit un grant Jayant
    Qui trop forment aloit brayant.
    _Vestu ert_ de bon broissequin.
    Je cuids que c'estoit Hellequin,
    Et tuit li altre sa mesnie.

    (_Roman de Fauvel._)

Il faut prononcer: _vestuS ert_.

Car _vestu_ se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif
masculin; et l'_s_ est caractristique du nominatif masculin. Un enfant
jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis _vestu_ ou
_vestus_?

                   *       *       *       *       *

Les adverbes, prpositions, noms de nombre, etc., termins par _e_ muet,
 qui l'tymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reu
ds l'origine une _s_ finale, pour les protger et les maintenir
intacts. Cela tait de rgle gnrale; la trace en a persist longtemps,
et n'est pas encore compltement efface.

Mithridate dit  Monime:

    Jusqu'ici la Fortune et la Victoire _mmes_
    Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadmes.

Les commentateurs dclarent que la ncessit de la rime a fait commettre
au pote une faute grave, parce que _mme_ est ici adverbe, et par
consquent ne prend point d'_s_.

Autrefois le mot _mme_, adverbe ou non, avait toujours l'_s_  la fin.
Les potes,  qui l'on accordait tant de liberts, avaient celle de
garder ou de retrancher cette _s_. Villon, dans une de ses plus jolies
ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe:

    Je connoy pourpoint au collet;
    Je connoy le moine  la gonne;
    Je connoy le maistre au valet;
    Je connoy au voile la nonne;
    Je connoy quand pipeur jargonne;
    Je connoy fols nourris de _cresme_;
    Je connoy le vin  la tonne;
    Je connoy tout, fors que moy _mesme_.

Voici maintenant _mesmes_ avec l'_s_.

    Je connoy vision de somme;
    Je connoy la saulce des _bresmes_;
    Je connoy le pouvoir de Romme;
    Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.

    ENVOY.

    Prince, je connoy tout en somme:
    Je connoy coulorez et _blesmes_;
    Je connoy mort, qui tout consomme;
    Je connoy tout, fors que moy _mesmes_.

Marot, avant Racine, avait employ cette rime de _mesmes_ avec
_diadmes_. Il tait alors homme de guerre, et se trouvait au camp
d'Attigny, prs de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiger
Mzires, dont la dfense valut tant de gloire  Bayard (1521). Marot
crit  Marguerite, soeur de Franois 1er, qui fut depuis la clbre
reine de Navarre, et qui n'tait alors que madame d'Alenon. Le soldat
pote envoie  la duchesse des nouvelles de l'arme:

    Ne pensez pas, dame o tout bien abonde,
    Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde;
    Car,  vrai dire, il semble que nature
    Leur ait donn corpulence et facture
    Ainsy puissante, avec le coeur de _mesmes_,
    Pour conquerir sceptres et _diadesmes_.

    (T. II, p. 3, du camp d'Attigny, p. 24.)

Il faut rire de Mnage qui tire _mme_ invariable du latin _maxime_, et
_mme_ variable de l'italien _medesimo_.

Dans l'origine, _mme_ tait toujours adverbe; et,  le bien considrer,
il ne peut pas tre autre chose dans _lui-mme_. La distinction entre
l'adjectif et l'adverbe a t introduite tardivement; _mme_, adverbe,
prenait une _s_  la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des
mots, comme tous les adverbes termins par _e_ muet: _Jusques_,
_encores_, _gures_ et _nagures_, _oncques_, _doncques_, _avecques_,
_certes_, _illecques_, _presques_. Marot dcrivant le _temple de
Cupido_:

    En tous endroits je visite et contemple,
    _PresqueS_ tant de merveille esgar.

Les potes, ds le XVe sicle, comme nous l'avons vu, laissaient ou
retranchaient cette _s_; et, des vers, cette licence s'est coule dans
la prose.

On a dit: _ores_, _ore_, _or_;--_avecques_, _avecque_, _avecq'_, ou
_avec_;--_doncques_, _doncque_, _doncq_, _donc_. La dernire de ces
formes est aujourd'hui la seule usite; mais on est encore libre de
choisir entre _gures_ et _gure_, _jusques_ et _jusque_, _certes_ et
_certe_. Rien de si capricieux que l'usage.

J'ai dit que _mme_, isol ou joint  un pronom, tait essentiellement
adverbe. Ronsard l'a trait ainsi:

    Les immortels _eux mesme_ en sont persecuts.

En quoi il a t suivi par le pre Lemoine, dont le _Saint-Louis_ mrite
de faire autorit:

    D'autres sont levs sans armes et paisibles,
    Qui, braves contre _eux mme_ et contre _eux mme_ forts...

Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, _mme_
contre eux... forts, _mme_ contre eux?--Les immortels, _mme_ eux!
_mme_ les immortels!...

La distinction entre _mme_ adjectif et _mme_ adverbe est donc toute
chimrique, une pure subtilit des grammairiens modernes, pour rendre
compte tellement quellement de la prsence ou de l'absence de l'_s_
finale. O ils l'ont remarque, ils ont conclu qu'il y avait accord, et
ils se sont hts de btir leur rgle; puis, rencontrant _mesmes_ joint
 un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont
prononc qu'il y avait licence potique ou faute de franais de la part
de ceux  qui nous devons la langue franaise.

_Mme_ vient de l'italien _medesimo_; on a dit d'abord en trois syllabes
_mismes_, pour mieux rappeler _medesimo_. Rutebeuf dcrivant une noce:

    Ne sai combien de gens i furent;
    Assez mangerent, assez burent,
    Assez firent et feste et joie.
    Je _meismes_ qui i estoie
    Ne vi piesa si bele faire.

    (_De Charlot le Juif_.)

L'Acadmie autorise _quatre-z-yeux_, _entre quatre-z-yeux_; mais elle
n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais
l'Acadmie devrait-elle se contenter du rle de greffire de l'usage?
d'tre  l'usage ce que le dagurotype est aux formes extrieures? Elle
est vraiment trop modeste; essayons de suppler  son silence.

Rtablissons d'abord l'orthographe vritable de cette locution: _Entre
quatreS yeux_, c'est l'_s_ euphonique; tous les noms numriques la
prenaient, hormis ceux  qui l'tymologie fournissait une autre
consonne.

_Uns_, _unes_: rien n'est plus commun.

--_Uns_ bers fu ja en l'antif pople Deu. (_Rois_, I, p. 1.)

    S'_uns_ hom loue un pasteur pour ses brebis garder,
    Il li doit sauvement mener et ramener.

    (_De Triacle et venin_; Jubinal, _Contes_.)

        Si s'est arms hastivement
        D'_unes_ armes pures d'argent.

    (_Roman de Coucy_, v. 3271.)

        D'_unes fauses armes_ l'arma
        Li rois qui molt petit l'ama.

    (_La Violette_, p. 90.)

        D'_unes forces_ qu'ot apportes
        A errant ses tresces copes.

    (_Roman de Coucy_, v. 7344.)

Les Espagnols disent de mme _unos_, _unas_. On s'en tonne, l'on a
tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l'_s_ ajoute  la fin d'un
mot ne rveille plus que l'ide de pluriel; et l'on croit avoir produit
un argument sans rplique, en disant que _un_ ne peut avoir de pluriel.
Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l'_s_ finale
avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce
n'est pas la faute de ceux qui l'ont employe  son second usage.

_Deux_ vient de _duo_; la premire forme a t _dui_, _dou_, _dous_
devant une voyelle.

    Il estoient jadis _dui_ frere,
    Sans soustien de pere ni mere.

    (_Estula_, Barbaz., III.)

Li reis David lur livrad _dous_ des fiz Saul.

(_Rois_, p. 202.)

_Trois_, driv de _tres_, a l'_s_ par droit de naissance.

_Quatre_, c'est le point en litige.

_Cinq_ n'a pas besoin de l'_s_ euphonique: _quinque_ lui fournit la
consonne.

_Six_ tient la sienne de _sex_.

_Sept_ reoit de _septem_ un _t_ qui lui suffit.

_Huit_, d'_octo_, prend le _t_ euphonique, qui le rapproche de la forme
latine.

_Neuf_, de _novem_.

_Dix_, de _decem_, est oblig de recourir  l'_s_ finale pour pouvoir se
maintenir devant une voyelle.

_Vingt_, dans le _livre des Rois_, est partout crit _vinz_:

--Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de _quatre vinz ans_. (P.
195.)

C'est notre prononciation actuelle, de mme que pour _cent_ au pluriel:
dans le _livre des Rois_ il est toujours crit _cenz_:

--E li fers de sa lance pesad _treis cenz unces_. (_Rois_, p. 208.)

Il n'y aurait donc que le mot _quatre_ que l'on aurait laiss manquer
d'une consonne euphonique dans un temps o l'on s'en montrait si
libral? Cela n'est pas croyable; _quatres yeux_ dpose contre cette
supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en
voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de _Malbrou_,
qui est une pice du moyen ge, comme j'espre le faire voir ailleurs:

    L'ai vu porter en terre par _quatreS_ officiers.

--Li _quatreS_ maistres de l'hospital... Des _quatreS_ maistres de
l'ospital...

(_Hist. de Metz_, texte de 1284.)

Fallot,  qui j'emprunte cette dernire citation, ne manque pas de voir
l son systme de dclinaisons, et des sujets et des rgimes. Il faut
observer, dit-il, que dans cet exemple mme la rgle est mal suivie,
puisque le premier _quatre_, sujet, devrait tre crit sans _s_. (Pag.
232.) On n'a jamais pens  dcliner ni _quatre_, ni _deux_; il n'y a l
que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'tait entt de ce malheureux
systme: rien ne pouvait lui dessiller les yeux.


T.

On lit dans Montaigne (livre III, ch. 2):

Ayez un maistre s arts, conferez avecques luy: que ne nous faict il
sentir ceste excellence artificielle?... Que ne nous _domine il_ et
persuade comme il veut? Un homme si advantageux en matiere et en
conduite, pourquoy _mesle il_  son escrime les injures, l'indiscretion
et la rage?

Vous trouverez cette faon d'crire dans la reine de Navarre, dans tous
les crivains antrieurs au XVIIe sicle. Qui se fierait au tmoignage
de cette criture s'abuserait fort, car on ne manquait pas de prononcer
avec un _t_ intermdiaire, comme aujourd'hui nous crivons.--Souvent
aussi, dit Jacques Pelletier, nous prononons des lettres qui ne
s'crivent pas, comme quand nous disons _dine-ti_? _ira-ti_? et crivons
_dine-il_? _ira-il_? et seroit chose ridicule si nous les crivions
selon qu'ils se prononcent. (Ier livre de l'_Orthographe_, p. 57.)

Le tmoignage de Thodore de Bze n'est pas moins formel.--Cette
lettre, dit-il en parlant du _t_, offre une particularit curieuse:
c'est qu'on la prononce l o elle n'est pas crite. Vous voyez crit
_parle il?_ et vous prononcez, en intercalant le _t_, _parle til?_ On
crit _ira il?_ _parlera il?_ _va il?_ _aime il?_ et l'on prononce _ira
til?_ _parlera til?_ _va til?_ _aime til?_ (_De Fr. ling. recta
pronunt._, p. 36.)

Cela dmontre surabondamment combien l'criture est un tmoin trompeur
de la prononciation.

Mais quand, au lieu du pronom _il_, on employait _on_ indtermin, le
_t_ euphonique n'tait pas ncessaire, parce que l'on recourait  cette
forme _l'on_.

Montaigne parlant des grands:--A l'adventure les _estime l'on_ et
apperceoit moindres qu'ils ne sont.

Les dignits, les charges se donnent necessairement plus par fortune
que par mrite, et _a lon_ tort souvent de s'en prendre aux roys.
(Livre III, ch. 8.)

On a disput sur cette qualification d'_euphonique_ donn au _t_ final;
on a dit: Il n'est pas euphonique, car il appartient de droit  la
troisime personne du verbe. C'est une chicane de mots comme les
grammairiens les aiment; il est bien certain que il _fu_, il _ouvre_, il
s'en _va_, reprsentent _fuit_, _aperuit_, _abit_. Il n'est pas moins
certain que le _t_ en franais sert  l'euphonie; maintenant
accordez-lui ou lui refusez cette pithte, peu m'en chaut: le seul
point auquel je tienne, c'est que c'est fort bien dit: Malbrough s'en
_vat_ en guerre. Un acadmicien, qui attend son confrre pour condamner
solennellement cette prononciation du peuple, demande: _Vat_ il bientt
venir?

Florence de Rome tait une femme de qualit, fille d'un empereur romain
anonyme. Ses malheurs, causs par sa vertu, la rduisirent, aprs les
plus tranges aventures,  entrer comme servante chez un brave
chtelain. Sire Thierry _estoit moult preudom_, et sa femme _moult
preude femme_; mais ils tenaient chez eux un coquin de snchal, _un
glouton_:

    Li faus fu senechal au courtois chastelain
    Nommez estoit Macaire.--C'est un nom trop vilain!
    Souvent requist Flourence, et au soir et au main,
    Que s'amour li donnast, mais il ouvroit en vain,
    Car elle se laissast avant vive escorchier.
    Un jour la trouva seule li glouton pautonnier:
    Par force la _cuida accoler_ et baisier;
    Mais Flourence li fist le sanc vermeil raier
    A grant ru de la bouche, et deux dens li brisa.

Prononcez hardiment: la _cuidaT_ accoler.

Il y a plus: c'est que le _t_ se glissait en des places o il est
impossible de justifier sa prsence, sinon par le besoin de l'euphonie.
Nous disons encore: _voil-t-il_, _ne voil-t-il pas_... C'est bien l
un _t_ euphonique, exclusivement euphonique, et un tmoignage du soin de
nos anctres  rendre la prononciation musicale. De l'criture, on ne
s'en embarrassait pas; on crivait _voil il_; le langage tait faonn
par ceux qui parlaient: c'est tout le monde; ceux qui crivaient ne
comptaient pas.

Dans les verbes, l'_s_ tait la finale euphonique de la seconde
personne; _t_ caractrisait la troisime, sans aucune exception et par
tous les temps. Ces lettres seront crites ou non, cela n'importe;
suffit que vous tes prvenus. C'est  vous, par l'application de cette
rgle, d'viter les hiatus.

L'orthographe qui, aprs la dcouverte de l'imprimerie, s'tablit peu 
peu, s'est mise  recueillir ces finales; mais avec quelle ngligence et
quelle maladresse! En les attachant  certains temps et  la plupart des
verbes, elle les a, par un oubli inconcevable, omises dans quelques
autres. Cette inexactitude a introduit dans le langage une foule
d'irrgularits et d'inconsquences. L'auxiliaire _avoir_, par exemple,
ne devrait pas jouir de moins de privilges que l'auxiliaire _tre_; ils
taient jadis sur le mme pied:

  _Sum_, je sui.          _Habeo_, j'ai.
  _Es_,  tu e_S_.         _Habes_, tu a_S_.
  _Est_, il es_T_.        _Habet_, il a_T_.

Y _a-t-il_ une raison raisonnable (l'usage en est une draisonnable)
pour tantt accorder, tantt refuser ce _t_? pour permettre  Racine:

    Sur quel roseau fragile _a-t-il_ mis son appui?

et dfendre au peuple: il _at_ achet?

Pour autoriser _va-t-il_ venir? et condamner Malbrough s'en _vat_ en
guerre? C'est une tyrannie pouvantable! c'est abuser trangement du
titre d'acadmicien et du droit de faire un dictionnaire. Le peuple,
dont les doctes mprisent le langage, pourrait leur rpondre, comme le
lion de la fable:

    Avec plus de raison nous aurions le dessus,
        Si mes confrres savaient peindre.

Rien n'est plus frquent dans les manuscrits que le _t_ figur  la
troisime personne de l'indicatif d'_avoir_:

    Quant li provost l'_at_ entendu...
    Du duel qu'il _at_ et de la honte.

    (_De Constant Duhamel._)

Dans le _Testament de l'asne_ de Rutebeuf, on vient dnoncer un cur 
son vque. Qu'a-t-il fait? demande l'vque:

    Il _at_ fait pis, c'un Beduyn![29]
    Qu'il _at_ son asne Bauduyn
    Mis en la terre beneoite!...

  [29] Les croisades de saint Louis en Afrique avaient dj fait
    connatre en France les Bdouins.

Le pauvre cur s'excuse de son mieux  son suprieur:

    Mes asnes _at_ lonc tans vescu;
    Moult avoie en li boen escu!
    Il m'_at_ servi et volentiers,
    Moult loiaument, XX ans entiers.

Ce _t_ est parfaitement  sa place, c'est le droit de la troisime
personne de le prendre comme caractristique. Mais ceux qui, fonds sur
ce droit, refusent au _t_ dans cette place la qualification
d'euphonique, que diront-ils quand on le leur montrera  la fin de la
premire personne du prsent de l'indicatif, _j'aime_;--je _dne_;--je
_mange_;  la fin des participes passs en _i_, en __, en _u_;  la fin
des substantifs aujourd'hui termins en __, comme _cit_, _humilit_?
Conviendront-ils que c'est une lettre introduite pour l'euphonie? Ils
n'auront plus ici la ressource d'allguer le latin.

Dans une stance monorime en _e_ muet:

    Li reis Marsilie la tient (Saragosse), ki Dieu n'en _aimet_,
    Mahumet sert e Apollin _reclaimet_,
    Ne s' poet garder que mals ne li _ateignet_.

    (_Chanson de Roland_, st. 1.)

    Ni a paien ki un seul mot _respundet_,
    Fors Blancandrins de castel de Val Funde:
    Oez, seignurs, quel pecchet nus _encumbret_...

    (St. 2.)

La _chanson de Roland_, le _livre des Rois_, les sermons de saint
Bernard, figurent toujours ce _t_, qu'il en soit ou non besoin pour
viter un hiatus. Il n'empche mme pas l'lision au milieu du vers:

    Il _enapelet_ e ses dus e ses cuntes.

    (St. 2.)

    Sa costume ( Charlemagne) est qu'il _parolet_ a leisir.

    (St. 10.)

Nous gardons encore la trace de ce _t_ euphonique: _crie-t-il?_
_appelle-t-on?_ Mais il faudrait avoir le courage d'crire _criet-il_;
_appellet-on?_

Nous avons vu qu'au XVIe sicle, on prononait le _t_ euphonique sans
l'crire; et nous voyons maintenant qu'au XIIe sicle on l'crivait
souvent o il ne se prononait pas. Les uns trouvant sur le papier
_aime-il_, _va-il_, ne manquaient pas de lire _aime-t-il_, _va-t-il_.
Les autres y voyant les derniers vers que je viens de transcrire, les
lisaient ainsi:

    Il _enappelle_ et ses dus et ses countes...
    Sa coutume est qu'il _parole_  leisir...

Voici d'autres exemples (on en citerait par centaines):

    Branches d'olives en vos mains porterez;
    Co _senefiet_ pais et _humilitet_.

    (St. 5.)

    Munjoie _escriet_: Co est l'enseigne Carlun.

    (St. 92.)

Lisez: ce _senefie_... Montjoie _crie_, c'est l'enseigne (la devise)
Carlon (de Charles).

Ainsi notre oeil doit notre oreille, qui,  son tour, abuse notre
jugement. Nous sommes tromps  la fois et par ce que nous voyons et par
ce que nous ne voyons pas. Il faut avouer que dans cette condition il
est malais d'viter l'erreur.

Voil pour le prsent de l'indicatif.

La consonne euphonique se retrouve attache aux troisimes personnes du
singulier du prtrit et du futur; au participe pass passif en __, en
_i_, en _u_.

Le _Livre des Rois_, manuscrit du XIIe sicle, peut-tre du XIe, emploie
le _t_ ou le _d_, qui n'est qu'un _t_ adouci.

--E del livre _parlad_ que li evesches _oud truved_ e _lut_ devant le
rei.

(_Rois_, p. 424)

--La liepre Naaman _purprendrat_ et _aherderat_ a tei.

(_Rois_, p. 365.)

La lpre de Naaman prendra et s'attachera  toi.

--E li Enfes crut e _esforcad_. A un jor, li Emfes _alad_ a sun peire
en champz... si _Amaladid_, si s'en plainst.

--Mais la mere prist l'enfant, si l' _culchad_ sur le lit al prophete,
e l'us puis _fermad_, si s'en _turnad_.

(P. 357.)

--_Pecchiet_ ai a lui sol. (P. 548.) J'ai pch  lui seul.

--Il aveit _oid_ dire que il out _ested_ malades.

(P. 418.)

--Si cume li rei le sout e _veud_ les out, _parlad_ al prophete.

(P. 368.)

--Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ (advenu) par
aventure. (_Saint Bernard_, 552.)

Les substantifs aujourd'hui termins en _t_ recevaient tous le _t_
euphonique. Il suffit d'ouvrir un manuscrit d'une date un peu recule,
pour en trouver des exemples  foison. Le _livre des Rois_, celui de
_Job_, les sermons de saint Bernard, n'offrent pas un seul de ces
substantifs dsarm de sa consonne finale.

--Li fruiz la _nativiteit_ de Nostre Seignor... S. Johan buit lo boyvre
de _salveteit_...

(_Saint Bernard_, p. 542.)

--Li pecchiez d'_enfermeteit_ et de non sachance... la _volenteit_ et
l'oyvre de _salveteit_...

(_Ibid._, p. 544.)

--Cil ki a l'_umaniteit_ ajosteit le nom de Deu.

(_Ibid._, p. 548)

                   *       *       *       *       *

Fallot avait dj signal ce _t_ final comme la marque d'une haute
antiquit dans le manuscrit, mais il n'en avait pas reconnu l'usage
rgulier ni l'origine. Il ne le constate qu'aux substantifs en _t_, et
ne le remarque pas  la fin des substantifs et participes en _u_, comme
_escut_, _vertut_, _pendut_, o il joue le mme rle.

    L'_escut_ li fraint e l'osberc li derumpt.

    (_Chanson de Roland_, st. 117.)

    Escrient Franc: Deus i ad fait _vertut_.

    (_Ibid._, st. 288.)

    Turpins de Rains quant se sent _abattut_
    De IV espiez parmi le cors _ferut_...
    Rollant reguardet, puis si li est _curut_,
    Et dist un mot: Ne sui mie _vencut_.

    (_Ibid._, st. 153.)

On attribuait le _d_ ou _t_ euphonique  des mots qui n'y avaient pas
droit tymologiquement,  des monosyllabes essentiels, qui eussent
disparu dans l'lision ou qui eussent produit des hiatus dsagrables;
par exemple, _o_ (_avec_), __, marque du datif, etc.

    Luisent cis elme ki _ad_ or sunt gemmez.

    (_Roland_, st. 79.)

Les cus brillent maills d'or.

    L'escut li fraint ki est a flurs e _ad_ or.

    (_Ibid._, st. 96.)

Il lui brise le bouclier orn de fleurs et d'or.

_Qu'est_  flours.--L'_i_ s'lide dans cet exemple.


V.

La prononciation introduisait un _v_ euphonique au sein de beaucoup de
mots o l'criture ne le marquait pas; par exemple, devant la
terminaison _oir_ prcde d'une voyelle; devant _eu_ (_e_) du
participe pass passif, _etc._ Son rle tait de prvenir un hiatus, ou
de rappeler la consonne figurative du radical.

Le _v_ dans _pleuvoir_ est purement euphonique. Il n'y en avait pas dans
le latin _pluere_, ni dans _pluendo_:--_Aqua qu pluendo crevisset_, de
Cicron, se lisait sans doute: _qu pluVendo crevisset_. La chose est
d'autant plus vraisemblable qu'on trouve _pluvi_, _pluverat_ dans Plaute
et dans Lucile. _Fuvit_ pour _fuit_, avec la premire longue, est dans
Ennius:

    Quam semper _fuvit_ stolidum genus acidarum!

    (_Fragm._, ap. Planck, _Ennii Medea_, p. 104.)

Nonius cite de Lucile _luvi_, prtrit de _luo_.

Cela suffit pour montrer que les Latins ont employ comme nous le _v_
intercalaire, suivant ce que leur demandait l'oreille. Je ne le trouve
pas dans _pluit_, et il se montre dans _pluVia_; nous, au contraire,
nous le mettons dans _pleuVoir_ et le supprimons dans _pluie_.

De _pleuvoir_, le diminutif _plouiner_, _plouViner_:

    Endroit la tierce a plouiner se prist.

    (_Garin_, II, p. 228.)

Vers l'heure de tierce, il commena de tomber une petite pluie.

Pouvoir, de _posse_, n'a aucun droit au _v_. On l'crivait _pooir_:

    Ele ne _pooit_ soumillier.

    (_R. de la Violette_, p. 85.)

Lisez: elle ne pouvoit sommeiller.

            En nule guise
    Ne _pueent_ cil estre rendu.

    (_Ibid._, p. 84.)

Gardez-vous bien de confondre ce _pueent_ avec la troisime personne du
verbe _puer_. Lisez: _ne peuvent_ cil (les morts) estre rendus.

De _recipere_, _recevoir_, et au participe _receu_ en trois syllabes. Je
suis persuad qu'on prononait _recevu_, de mme que, trouvant crit
_receoir_, ou ne manquait pas de lire _receVoir_.

Pourquoi le _v_ d'_avoir_, qui reprsente le _b_ d'_habere_,
disparat-il au participe _eu_? et pourquoi ce participe est-il
monosyllabe quand l'infinitif est de deux syllabes? Originairement cette
irrgularit n'existait pas, car on prononait _vu_. Il se rencontre
mme crit ainsi, par un accident dont on ne peut trop se fliciter:

    Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant;
    Voz estes proz e vo saveir est grant.
    Vostre conseil ajoc _evud_ tuz tens.

    (_Ch. de Roland_, st. 256.)

Bnissons ces fautes de copistes, qui, nous restituant la vraie
prononciation, nous mettent sur la voie de l'ancien usage, et sans
lesquelles on pourrait taxer de chimriques les propositions les plus
vraies, mais destitues de preuves.

On dut prononcer de mme tous les participes en _eu_; _apercevu_,
_concevu_, etc., qui ainsi redeviennent rguliers. _Avoir_ faisait
_vu_, comme _tenir_ fait _tenu_; _courir_, _couru_; _vouloir_, _voulu_.

Le mot _avoi_, _allons_ (_ voie_), d'o les Anglais ont fait _away_,
est crit partout dans la _chanson de Roland_ AOI. On supplait le
_v_[30].

  [30] Voyez sur cette exclamation la IIIe partie, au mot AOI.




CHAPITRE IV.

Extraits du _Roland_.--Intercalaires euphoniques chez les Latins.


 Ier.

Pour rsumer en bref ce vaste et important systme des consonnes
euphoniques intercalaires, pour le prsenter d'une manire plus sensible
et plus suivie, je vais mettre ici quelques extraits de la _chanson de
Roland_. Ces passages, en faisant connatre le plus potique et l'un des
plus anciens monuments du moyen ge littraire, rompront utilement
l'aridit de ces recherches. On ne sera pas fch de faire plus ample et
plus srieuse connaissance avec le vieux Turold, l'Homre de Roncevaux,
que l'lvation de la pense, la grandeur et en mme temps la navet de
l'expression rapprochent si souvent de l'Homre grec[31].

  [31] Le gouverneur de Guillaume le Conqurant se nommait Turold:
    _Turoldus tenera tate pdagogus._ (Guillaume de Jumiges, p.
    268.) Rien n'empche de le regarder comme le mme Turold qui se
    dclare l'auteur de la chanson de Roland:

        Ci falt la geste que _Turoldus_ declinet.

        (St. 293, vers dernier.)

    Ici finit le pome de Turold.

    L'abb de la Rue place la composition du _Roland_ avant 1130, et
    rien jusqu'ici ne contredit cette date. Turold aurait donc t
    l'Aristote d'un autre Alexandre, pour qui il aurait compos son
    pome, ne pouvant lui faire lire l'_Iliade_. Dans un temps o
    l'antiquit tait profondment ignore, il est remarquable de
    rencontrer une mention de Virgile et d'Homre; c'est  la stance
    195. Baligant, l'amiral du roi Marsile, tait, dit Turold, plus
    vieux que Virgile et Homre:

        o est l'amirail, le viel d'antiquitet;
        Tut survequist e Virgilie et Omer.

    comme on dirait aujourd'hui: Plus vieux que Mathusalem.

    Dans la tapisserie de Bayeux, ouvrage de Mathilde, femme de
    Guillaume le Conqurant, on voit un personnage qui tient les chevaux
    durant l'entretien d'Harold et de Guidon; sur sa tte est trac le
    nom TUROLDUS. Est-ce notre Turold? Il est difficile de prononcer.

J'cris en italique toutes les consonnes muettes. Les autres, au
contraire, doivent tre senties.

Roland s'est dcid enfin  sonner de son cor pour avertir Charlemagne,
et ramener l'avant-garde au secours de l'arrire-garde, vendue et livre
aux Sarrasins du roi Marsile par le tratre Ganelon. Ganelon est avec
Charlemagne pour le tromper et l'empcher de retourner sur ses pas, si
par hasard l'ide lui en venait:

      Li quen_s_ Rolan_s_, pa_r_ peine e par ahan_s_,
      Pa_r_ gran_t_ dulo_r_, sune_t_ son olifan.
      Par mi la buche en sa_lt_ fo_rs_ li cle_rc_ san_cs_,
      De sun cerve_l_ li temple en e_st_ rumpan_t_.
      De_l_ co_rn_ qu'i_l_ tien_t_ l'oe en e_st_ mu_lt_ gran_t_;
      Karle_s_ l'enten_d_ ki est as po_rs_ passan_t_:
    Naime_s_ li duc l'o_d_, si l'escu_l_ten_t_ li Fran_c_.
      Ce di_st_ li reis: Jo o le co_rn_ Rolan_t_!...
      Un_c_ ne _l_' suna_st_, se ne fu_st_ cumbatan_t_.
      Guesne_s_ respun_t_: De bataille est i_l_ nien_t_.
        Ja[32] e_s_te_s_ viel_z_ e fluris e blan_cs_;
      Par te_ls_ paroles vu_s_ ressemblez enfan_t_.
      Ase_z_ save_z_ le grant orgoi_ll_ Rollan_t_.
      o e_st_ merveille que Deu_s_ le soefre_t_ tan_t_!
      Pur un su_l_ levre va_t_ tute ju_r_ sunan_t_;
      Devan_t_ se_s_ per_s_ ore vait i_l_ gaban_t_.
      Ca_r_ cheva_l_ce_z_, pu_r_ qu'alez arre_s_tan_t_?

    (St. 132.)

  [32] L'_a_ s'lide. Le vers n'est que de quatre pieds.

Le comte Roland, avec peine, fatigue et grand'douleur, sonne son cor
d'ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouche, et la tempe de son
cerveau s'en clate. Le son du cor porte bien loin[33]! Charles l'entend
qui passe  cette heure les portes des dfils; le duc Naimes aussi. Les
Franais l'coutent, et le roi dit: J'entends le cor de Roland! Il n'en
sonne jamais que pendant le combat. Ganes rpond: Il n'est pas question
de combat. Vous tes dj vieux, blanc et fleuri; vous parlez comme un
enfant. Vous connaissez, de reste, l'orgueil dmesur de Roland. C'est
merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un seul livre il va
corner tout un jour. A cette heure il s'amuse avec ses pairs. Chevauchez
toujours. Pourquoi vous arrtez-vous?

  [33] Il est dit dans une autre stance que l'avant-garde l'entendit de
    trente lieues.

Malgr les instances du tratre Ganelon, Charles retourne sur ses pas de
trente lieues. Quand il arrive, tout est fini! La valle est jonche de
cadavres: Olivier. Roland, l'archevque Turpin, tous sont morts. Voici
comment le pote dcrit la premire nuit passe par Charlemagne, non
loin de ces tristes dbris de sa vaillante arme:

    Clere e_st_ la noit, et la lune luisante;
    Carle_s_ se gi_st_, mais doel a_d_ de Rollan_t_,
    E de Oliver li peise_t_ mu_lt_ formen_t_[34],
    Des XII per_s_ e de franceise gent
    [Qu']en Rencevals a_d_ laise_t_ mor_s_ san gen_z_.
    Ne poe_t_ mue_r_ n'en plur_t_ e ne s' desmen_t_,
    E prie_t_ Deu qu'as anme_s_ sei_t_ guaren_t_.
    Las e_st_ li rei_s_, kar la peine e_st_ mu_lt_ gran_t_;
    Endormiz e_st_, ne pou_t_ mais en avan_t_.
    Pa_r_ tu_z_ les prez o_r_ se do_r_men_t_ li Fran_c_;
    Ni a_d_ cheva_l_ ki puisse_t_ e_st_re en e_st_ant.
    Ki herbe voelt, i_l_ la prent en gisan_t_.
    Mu_lt_ ad apri_s_ ki bien connu_is_t ahan.

    (St. 180.)

  [34] Transposez l'_r_: _froment_.

Claire est la nuit, et la lune luisante. Charles est couch, mais il a
deuil de Roland et d'Olivier; il lui pse fortement et des douze pairs,
et des Franais qu'il a laisss  Roncevaux sans gens (pour les garder).
Il ne peut s'empcher d'en pleurer et de se dsesprer, et prie Dieu de
sauver leurs mes. Le roi est las, car la peine est bien grande. Il
s'est endormi, car il ne peut rsister davantage. Par tous les prs
dorment les Franais; n'y a cheval qui se puisse tenir debout. Celui qui
veut de l'herbe la prend couch. Qui connaissait dj la fatigue, en a
encore bien appris l-dessus!

Charlemagne, de retour  Aix-la-Chapelle, fait juger Ganelon. Les pairs
le condamnent  mort; mais Pinabel, aussi de la perfide maison de
Mayence, se prsente pour soutenir en champ clos la cause de son cousin.
Thierry d'Ardene, oncle d'Ogier le Danois, se dclare l'adversaire de
Pinabel. La scne est  Aix-la-Chapelle; l'empereur fait porter _quatre
bancs sur la place_, pour former le champ clos; les deux champions se
prparent de leur ct:

    Pui_s_ que i_l_ sont a bataille juste_z_,
    Ben sun_t_ cunfez e aso_l_s et sei_g_ne_z_,
    Oen_t_ lu_r_ messe_s_ e sunt acuminie_z_,
    Mu_lt_ granz offrendes metent pa_r_ ces mu_s_ter_s_.
    Devan_t_ Ca_r_lun andui sun_t_ repaire_z_;
    Lur e_s_peruns unt en lo_r_ pie_z_ ca_l_ce_z_,
    Ve_s_tent osbers blan_c_s e for_s_ e lege_rs_;
    Lur helme_s_ cler_s_ unt fermez[35] en lu_r_ che_fs_;
    Ceinent e_s_pees enhede_l_e_s_ d'o_r_ mie_r_;
    En lu_r_ co_ls_ pendent leur e_s_cu_s_ de qua_r_te_rs_,
    En lu_r_ puin_z_ de_s_tre_s_ un_t_ lu_r_ tranchanz e_s_pie_z_,
    Pui_s_ sun_t_ muntez en lu_r_ curan_t_ de_s_tre_rs_.
    Idun_c_ plureren_t_ .C. milie chevale_rs_
    Qui pu_r_ Rolan_t_ de Tierri un_t_ pitie_t_.
    Deu_s_ set ase_z_ cumen_t_ la fin en e_rt_!

    (St. 282.)

  [35] _Fremez_.

Aprs qu'ils sont prts pour le combat, bien confesss, absous et
bnis, ils entendent leur messe et sont communis, et ils laissent de
trs-grandes offrandes parmi ces moutiers. Devant Charles tous deux sont
retourns; ils ont chauss leurs perons, vtent hauberts blancs, forts
et lgers; leurs casques brillants sont ferms sur leur tte; ceignent
pes emmanches d'or pur;  leurs cous pendent leurs boucliers avec
leurs cussons,  leur poing droit leurs tranchants pieux, puis sont
monts sur leurs agiles destriers. Alors pleurrent cent mille
chevaliers qui, tenant pour Roland, ont piti de Thierry. Dieu sait
assez quelle en sera la fin!

La fin, c'est que, aprs un succs longtemps douteux, Pinabel reoit sur
la tte un coup qui lui fend le casque et la tte jusqu'au nez, et fait
jaillir la cervelle sur l'arne. O madame de Svign, o tiez-vous
alors?

    Escrien_t_ Fran_c_: Deus i fai_t_ ve_r_tu_t_[36]!
    Asez e_st_ drei_t_ que Guene_s_ sei_t_ pendu_t_,
    E si paren_t_ ki plaidet un_t_ pu_r_ lu_i_.

    (St. 288.)

  [36] _Vretu_.

Les Franais s'crient: Dieu y a fait vertu! Il est bien droit que
Ganes soit pendu, lui et ses parents qui ont plaid pour lui.

Ganelon n'est point pendu, mais il est tir  quatre chevaux. Pinabel et
le reste sont accrochs  des potences, _al arbre de mal fust_ ou de
bois maudit, comme parle le pote. Le brave Thierry assiste au supplice
de Ganelon entre les bras de Charlemagne, qui lui essuie le visage de
ses superbes fourrures de martre:

    Li reis a_d_ pris Tierri entre sa brace;
    Te_rt_ lui le vis o_d_ ses gran_z_ pe_lz_ de ma_r_tre.

    (St. 289.)

Ainsi se termine ce pome, le plus curieux peut-tre et le plus
intressant que nous aient lgu nos aeux; par malheur, c'est aussi le
plus mutil.

Donc, pour lire et apprcier des vers composs au moyen ge, la premire
condition serait de savoir replacer en leur lieu les consonnes
euphoniques omises la moiti du temps par les copistes, comme aussi de
ngliger celles qu'ils marquent trop souvent hors de propos.

J'ajoute tout de suite qu'il faut savoir aussi remdier  l'tourderie
ou  l'ignorance des copistes relativement aux voyelles, car ils ne se
bornent pas  pcher sur les consonnes. L'_e_ muet est surtout leur
cueil. Cette finale tait facultative dans certains mots, comme
aujourd'hui en italien. _Comme_, _homme_, _vostre_, _nostre_, taient,
au gr du pote, _com_, _hom_, _vos_, _nos_. Quand le copiste estropie
la mesure, soit par luxe ou par indigence, c'est au lecteur  la
rectifier, et  ne se fier au manuscrit que de la bonne sorte.

On voit, sans que j'aie besoin de le montrer, de quelle consquence a
t la suppression des consonnes euphoniques. Pour ne parler que de la
posie, son vocabulaire a t tout d'un coup restreint des trois quarts.
La versification, si facile au XIIIe sicle, qu'on ddaignait d'crire
en prose, mme les traductions, est devenue au XVIIe un tour d'adresse,
que,  force de le voir rpter, on imitait assez facilement au XVIIIe,
et qui de nos jours tombe dans le procd.

Avant de dterminer la finale d'un mot, nos pres se proccupaient
toujours de l'initiale du mot suivant. Cette habitude a dict la
principale rgle de la rime dans la versification moderne.
Originairement tout rimait, pourvu que la consonnance ft la mme; c'est
ce qu'on pourrait nommer le temps de la posie naturelle, o tout le
monde tait convi. Mais quand un art plus dlicat succda  un art dans
l'enfance, on sentit qu'il fallait mettre des bornes  cette facult des
rimes, et que la difficult vaincue entrait pour beaucoup dans le mrite
de la versification. Examinant alors de plus prs les habitudes et le
gnie du langage, on fut conduit  porter cette loi: Un pluriel ne rime
pas avec un singulier, ni un mot termin par une consonne avec un mot
termin par une voyelle. (Les consonnes euphoniques intercalaires
taient dj perdues.) Ds ce moment, le participe _pill_ ne rime plus
avec l'infinitif _habiller_; ni le comparatif _mieux_ avec le substantif
_pieu_; ni _plus_ avec un _lu_; _courir_ avec _chri_, etc., etc., etc.
Pourquoi, puisque ces rimes satisfont pleinement l'oreille? C'est
qu'elles ne la satisferont plus si le mot suivant commence par une
voyelle, et que la rime ne veut pas s'exposer aux hasards d'une lision
ou d'un hiatus. Il faut que l'exactitude de la rime soit garantie  tout
vnement.

Les autres raffinements n'ont pas tard  suivre celui-l, comme la
richesse de la rime, la mobilit de l'hmistiche, la recherche des
coupes, de l'enjambement, etc.

A partir de ce jour, la versification quitte les rangs du peuple, et se
renferme dans les rangs de la classe suprieure; car, dsormais, pour
faire des vers, il faudra avant et surtout tre lettr, savoir
l'orthographe; bientt mme cette condition sera la seule exige.


 II.

L'usage des consonnes euphoniques parat un legs des anciens Latins. A
cet gard, il ne faut pas demander les rvlations au sicle d'Auguste,
pas plus qu'au sicle de Louis XIV; mais remontons le cours des ges:
peut-tre y a-t-il un moyen de savoir comment prononaient les Romains
du temps des guerres puniques. Nous avons de leur main un manuscrit
authentique, monument qui date aujourd'hui de deux mille cent cinq ans:
c'est la colonne Duilienne. L'emploi du _d_ euphonique y est manifeste:
IN ALTOD MARID... IN SICELIAD... PUCNANDOD... NAVALED PRDAD. Dans la
premire inscription du tombeau des Scipions, GNAIVOD PATRE PROGNATUS;
dans une inscription de Vrone (Orelli, n 3147), QUAISTORES AIRE
MOLTATICOD DEDERONT; dans le snatus-consulte sur les Bacchanales, SACRA
IN OQVULTOD NE QUISQUAM FECISE VELET. D'o provient ce _d_, et quel en
est l'usage, s'il n'est destin  sauver la voyelle finale du choc d'une
voyelle initiale?

On a dit l-dessus que le _d_ tait une marque de l'ablatif. Nullement.
Vous retrouvez dans cette assertion prcipite la coutume des
grammairiens, de convertir d'abord en principe gnral le fait
particulier. Si les exemples qu'on cite sont le plus souvent 
l'ablatif, la raison en est simple: c'est que l'ablatif surtout a une
voyelle finale dsarme. Mais ne dtournez pas vos yeux des adverbes,
prpositions, impratifs, accusatifs en _a_, en _o_ ou en _e_, auxquels
je rencontre attach le _d_ final. Par exemple, dans le snatus-consulte
des Bacchanales, _extrad_, _suprad facilumed_:--NEVE IN POPLICOD, NEVE
IN PRIVATOD, NEVE EXTRAD URBEM. Le dcret sera affich en lieux o il
soit le plus facilement en vue: UBEI FACILUMED GNOSCIER POTISIT.

L'accusatif, tant naturellement muni d'une consonne finale, n'avait pas
besoin du _d_ euphonique. Les accusatifs _me_, _te_, _se_ font exception
 la rgle; aussi les trouve-t-on crits _med_, _ted_, _sed_:

    Solus solitudine ego te_d_ atque ab egestate abstuli.

    (Plaute, _Asinar._, I, 3, 11.)

    Nec nobis prter me_d_ alius quisquam est servus Sosia.

    (_Amphitruo_, I, 2, v. 244.)

Festus signale _sed_ mis pour _se_. On le trouve dans Plaute, et avant
Plaute dans le snatus-consulte des Bacchanales: NEVE QUISQUAM FIDEM
INTER SE_D_ DEDISE VELET.

L'accusatif pluriel _ea_ y est crit _ead_: SEI ESENT QUEI ARVORSUM EAD
FECISENT QUAM SUPRAD SCRIPTUM EST.

On trouve mme dans une inscription _senatud_ pour _senatum_.

    Quaistores senatu_d_ cosoluere.

    (_Orelli_, n 3257.)

Probablement par une heureuse inadvertance du sculpteur, comme lorsque
les scribes de notre moyen ge nous rvlent, par certaines fautes
d'orthographe, les proccupations de leur esprit, les habitudes de leurs
yeux et l'usage de leur temps.

Le _d_ tait donc la consonne euphonique intercalaire qui plaisait le
plus aux Romains; et cela s'ajuste bien  un passage de Macrobe.
Nigidius, dit-il, dclare qu'Apollon et Janus sont le mme personnage,
et que _Diana_ est aussi le nom _Iana_, prcd du _d_ euphonique qui
s'attache volontiers  l'_i_: _Reditur_, _redintegratur_, _redhibetur_,
etc. (_Saturn._ I, c. 9.)

Peut-tre, en y regardant mieux, pourrait-on saisir la trace d'autres
consonnes euphoniques. Par exemple, l'infinitif passif en _ier_ ne
rentrerait-il pas dans cette catgorie? Le snat ordonne que cette table
d'airain soit attache... _etc._ DE SENATUOS SENTENTIAD UTIQUE EAM
FIG_ier_ IOUBEATIS.

Le _c_ parat avoir servi au mme usage dans la touchante pitaphe de
Claudia, qui avait vu mourir un fils, et en laissait un autre.

    Gnatos duos creavit; _horunC_ alterum
    In terra linquit, alium sub terra locat.

    (Egger, _Reliqui vetust. serm._, p. 348.)

Le _c_ empche l'lision d'_horum_, qui dtruirait le vers. Et voyez
combien les vestiges d'un usage populaire sont ineffaables! A l'autre
extrmit de la langue latine, nous retrouvons encore _tunc_ pour _tum_,
qui atteste l'usage et les proprits de l'ancien _c_ euphonique. _Tunc_
s'est sauv  ct de _tum_, lorsque _horunc_ tait sacrifi  _horum_
par les crivains d'une poque plus polie.

_Nunc_ n'est autre chose aussi que le _nun_ grec, qui s'est tenu
constamment arm de sa finale euphonique.

C'est un fait bien curieux  tudier que ce phnomne se reproduisant 
un si long intervalle chez deux peuples diffrents. Une simple tradition
orale de la rpublique romaine se glisse  travers toutes les
rvolutions de gouvernements et de religions; elle franchit le temps et
l'espace, la civilisation de l'empire et les invasions de la barbarie;
elle pntre dans les Gaules, elle se verse d'un idiome dans un autre,
et l'y voil tablie, enracine, sans s'tre laiss briser ni
endommager. Les _d_ euphoniques de la colonne Duilienne sont arrivs
intacts dans la _chanson de Roland_; ils ont pass du tombeau de Scipion
dans la version du _livre des Rois_. Comment cette tradition a-t-elle
fait un pareil chemin? C'est  l'abri de la protection populaire; c'est
en marchant au fond de la socit. La classe bien leve la traite de
mpris? Que lui importe? Les modes littraires changent: la langue du
peuple ni l'oreille humaine ne changent pas. Vous la croyez morte, cette
tradition, tue par le beau parler de l'Acadmie? Soyez certain d'une
chose: c'est que si la langue franaise laisse en mourant des filles,
l'une d'elles au moins hritera des _cuirs_ que le peuple de Paris a
hrits des matelots de Duilius.




DEUXIME PARTIE.

DES VOYELLES.




CHAPITRE PREMIER.

Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en
latin?--Absence de diphthongues dans le premier ge de notre
langue.--_AI_, _AU_,--_AO_,--_EI_,--_EU_.


Les Grecs n'avaient pas de diphthongues: _grcis nulla est diphthongus_,
dit Th. de Bze. (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 41)

Nous possdons trop peu de renseignements sur la prononciation des
Latins pour oser dcider s'ils avaient ou non des diphthongues;
plusieurs indices se runissent pour faire croire le contraire.
Convenons d'abord de ce que nous entendons par diphthongue: c'est un
groupe de deux voyelles crites, que le langage confond en une seule
voix.

D'aprs cette dfinition, le son _ou_ des Latins n'est point une
diphthongue, car il tait figur par un seul signe _u_; de plus, ce son
tait bref: _Dominus_, _Deus_, _meus_.

_Au_, selon toute apparence, sonnait _av_ ou _af_; c'tait la valeur du
digamma olique.

__, dans Ennius, dans Lucile, Lucrce, etc., sonne _a_ par dirse:

    Et micat interdum _flamma_ fervidus ardor...
    Ut nunc montibus e magnis decursus _aqua_...
    Sustineat corpus tenuissima vis _anima_...

Et lors mme que les deux voyelles ne comptrent plus que pour une
syllabe, elles sonnaient encore distinctement, et la diphthongue
accomplie pour l'oeil n'tait pas tout  fait admise par l'oreille; cela
rsulte invinciblement d'un passage o Varron note la mauvaise
prononciation des paysans, qui, pour _msius_ par __, prononaient par
_e_ simple _mesius_, et de mme _hedus_ pour _hdus_. (_De Ling. lat._
lib. VI, ad fin.)

Festus observe galement que les paysans ne prononcent pas les
diphthongues, disant, par exemple, _orum_ pour _aurum_ (_aou-roum_).

Enfin Cicron, au troisime livre de l'Orateur, reprend Cotta qui
supprimait l'_i_ et ne faisait entendre que l'_e_ dans les mots
autrefois crits par _ei_, comme _leiber_, _leibertas_.

Il parat donc bien clair que la diphthongue, chez les Romains, n'tait
que la runion rapide de deux voyelles en une seule syllabe. Et c'est
ainsi qu'elle existe toujours en italien:

    _Chiudiam_ l'orecchie al dolce canto e rio.

    (_Gerus._, XV, 57.)

    Ed _impaurita_ al suon, fuggendo e ratia...

    (_Ibid._, st. 49.)

Il en tait de mme en franais, avec cette diffrence que les deux
voyelles comptaient pour deux syllabes. En d'autres termes, toutes les
voyelles sonnaient isolment; les diphthongues taient inconnues.

D'aprs la dfinition que nous en avons donne, nous ne compterons pas
comme diphthongues les sons _au_, _eu_, _ou_, trs-frquents dans le
langage, mais que l'criture ne peignait pas comme aujourd'hui, n'y
employant alors qu'une seule voyelle. _Au_, _eu_, _ou_, rsultaient des
notations _al_, _el_, _ol_, suivies d'une consonne; _ou_ s'crivait
encore _u_. Il n'y a pas l de diphthongue.

Le passage de Varron nous montre que nous prononons trs-mal le mot
_tas_, en disant comme les paysans latins, _tas_. La prononciation
lgitime est celle des Italiens et des Allemands, qui disent _atas_.
Cet _atas_ vous donne sur-le-champ l'origine du vieux mot _A_,
aujourd'hui modifi en _ge_.

Benot de Sainte-More nous dit que le duc Robert demeurait  Rouen,

    Pleins de vieillesce et plein d'_a_,
    Dunt le cors a fraint e quass.

    (_Chron. des ducs de Normandie_, v. 8180.)

    Seignors, fait il, biens est dreiz
    Que tuit communaument sacheiz,
    Pur quei ci sommes assembl:
    Mult est li dux de grant _a_.

    (_Ibid._, v. 8116.)

    Ains ne l'aimai nul jour de mon _a_.

    (_Garin._)

    Il a dit coiement et en a mult jur
    Qu'il n'en demourroit ja au jor de son _a_.

    (_Chron. de Duguesclin._)

_A_ tait par apocope d'_tas_. Par la suite des temps, l'__ est
devenu muet; on a intercal un _g_ euphonique, et nous avons _ge_, dont
l'accent circonflexe rappelle encore de loin la diphthongue d'_tas_.


AI, AU.

On crivait _trair_, _oir_, _maistre_, _veoir_, et l'on prononait
_trahir_, _our_, _ma-stre_ (_magister_), _v-oir_. C'est une
inconsquence moderne de dire _trahir_ et _tratre_; l'ancienne langue
prononait _tra-tre_ ou _trahitre_; _trahison_ a t mieux conserv.

Un colier  qui vous prsenterez le mot _laicus_, le lira naturellement
en trois syllabes; les Franais crivaient aussi _laic_, et
prononaient, selon l'occurrence du mot suivant, _la_ ou _laque_;
frre _la_;--_laque_ ou sacr. On dit aujourd'hui, avec une double
forme crite et parle,--_un laque_ et _frre lai_:

    Car dans ces dmes de rebut
    Les _lais_ trouvaient encore  frire.

    (_La Fontaine._)

Cela est aussi peu judicieux que _har_ et je _hais_. Jadis la dirse
tait constante: _haine_ sonnait _hane_, sans qu'il ft besoin
d'indication particulire.

Et encore au XVIe sicle, qui est l'poque o l'on se mit  bouleverser
la langue, on maintenait _je has_. Joachim du Bellay fut un des
premiers  se permettre _je hais_:

    Je _hay_ les biens que l'on adore,
    Je hay les honneurs qui perissent.

De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs lves de Marot,
Charles Fontaine:--La premire personne du verbe _har_, que tu fais
monosyllabe, est de deux syllabes divises, sans diphthongue, comme il
appert par le participe et l'infinitif qui sont diviss, et ainsi par
tous les temps et personnes (_Quintil. Horatian._)

                   *       *       *       *       *

Par la mme raison, _au_ sonnait _a-_. _Caoir_ ou _chaoir_ de _cadere_,
faisait au participe _caut_, ou _chaut_; c'est--dire _kat_. C'est
ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard:--E por
ce Deu creat il les hommes,... ki restorassent les murs de Jerusalem, ki
_chaut_[37] estoient. (P. 524.)

  [37] Le nom bien connu d'une danse obscne signifie _la chute_.

    Carles cancelet; por poi qu'il n'est _caut_;
    Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne _vencut_.

    (_Chanson de Roland_, st. 263.)

Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tomb, etc.

Le trma est, comme les accents, d'invention trs-moderne. Observons que
tous ces signes extrieurs imagins pour maintenir la prononciation, en
ont au contraire ht la ruine, en poussant  l'oubli des conventions
d'orthographe qui la rgissaient autrefois. Ces signes inspiraient une
scurit trompeuse: o l'on ne les voyait pas, on a mal prononc; et
comme rien n'est plus vite omis ou ajout, le mauvais usage s'est
substitu facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont vit cet
inconvnient: ils continuent  dire _cha_ et je _has_.

Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorit prive, dcida qu'il
fallait dire _je hais_ et _nous hassons_. Il devait au moins autoriser
la forme usite alors en province, _nous hayons_, _vous hayez_, _ils
hayent_, cela et t consquent; mais il semble que ce redout Vaugelas
se soit plu  faire clater sa toute-puissance dans l'inconsquence de
sa dcision; pareil  ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes 
choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent
aucune loi suprieure  leur volont, non pas mme le sens commun.

Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe sicle tait
une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'_usage_, sans distinguer le
bon du mauvais par l'tude des origines. Les autorits ordinairement
invoques par Mnage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les
dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le
reste: J'ai dit dans mon _Jardinier_... J'ai crit dans mon
_Oiseleur_... dans mon clogue de _Christine_... dans mes _Origines_,
etc. Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en rfre de temps
 autre; mais pas beaucoup: cela se borne  peu prs  Rabelais et au
dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'le
de _Chypre_; Mnage lui rsiste hardiment, parce que Nicod dit l'le de
_Cypre_. Il se rallie  Nicod. Mais les dames disent de la poudre de
_Chypre_, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour tre avec les
dames sans tre avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la
galanterie, qui sera le vainqueur? Mnage trouve un moyen le plus simple
du monde de tout concilier:--Je dirais donc l'_le de Cypre_ et _de la
poudre de Chypre_. (_Observ._, p. 290.) Il n'a pas cd!

Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir _Mandore_,
sorte de luth, de _Pandore_, en changeant _P_ en _M_, tymologie au
moins aussi plaisante que celle d'_Alfana_, driv d'_Equus_. La
difficult ne serait pas plus grande  tirer _Pandore_ de _Mandore_, en
changeant _M_ en _P_.

Le XIIe sicle, serrant de prs l'tymologie latine, avait fait de
_adorare_, _aurer_;--de _adornare_, _aurner_;--de _aperire_,
_auverir_;--d'_adjuvare_, _aidier_;--d'_adumbrare_, _aumbrer_, et
_aumbremens_;--d'_adunare_, _auner_. Prononcez tous ces mots avec la
dirse.

--Et o requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient
que mis sires entred al temple Remon pur _aurer_; e s'il se apuit sur
mei, si je _aur_ al temple Remon quant mis sires i _aurrad_. (IVe liv.
des _Rois_, p. 364.)

C'est--dire: Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce
pch, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour
adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon
quand mon seigneur y adorera.

--Et Atalie la felenesse reine et li suen ourent mult destruit le
temple Nostre Signur, et de riches _aurnemenz_ del temple aveient
honured la mahumerie Baalim.

Et des riches ornements du temple avaient honor la mosque de Baal.

Elise--Refist ses uraisuns, que nostre sires _auverist_ lur
oils.--Ouvrt leurs yeux.

--Les _aumbremenz_ des arbres ki furent el munt cuntre Jerusalem... Li
reis fist detrenchier les _aumbremenz_. (_Rois_, p. 428.)

Les ombrages d'arbres sur la montagne... Le roi fit supprimer les
ombrages...

La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne
permettent pas le doute: Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant:

    ... Salvez seiez de Deu
    Li glorius que devum _aurer_,

    (_Ch. de Roland_, st. 52.)

Le glorieux que devons _a-ourer_, adorer.

    Demain soit nostre gent armee,
    Et soit es cans nostre _anee_.

    (_Partonop._, v. 2883.)

Et soit aux champs notre assemble.

    La gent faee s'anent environ.

    (_Guillaume d'Orange._)

Les fes s'assemblent aux environs.

    Son umbre (dont suis effreie)
    _Ambrout_ tote Normandie.

    (Benot de Sainte-More, v. 31501.)

Ombrageait toute Normandie.

    Apres, vout Deu le munt former
    E les elemenz diviser;
    E quant il out tuit _aorn_...

    (_Ibid._, 23767.)

    Mult quida bien certainement
    Que de la doloreuse perte
    Li fust grant honur _aoverte_.

    (_Ibid._, v. 12830.)

Tous les mots de notre langue primitive sont tirs du latin, la plupart
avec une syncope, ou du moins la suppression d'une consonne. _Adjuvare_,
par exemple, et _adjutorium_, laissaient tomber leur _d_ dans le trajet:
_ader_, _ae_, _aue_, qui sont devenus _aide_ et _aider_:

    Ah! dist il, tres orde _tratre_,
    M'es tu ja venue ferir?...
    Mes si m'_ast_ sainz esperiz,
    Je te ferai male nuit traire.

    (_De sire Hains et dame Anieuse_, v. 180.)

    Se m'_ast_ Diex et sainte croix.

    (_Les Braies au Cordelier_, v. 170.)

    Armees lor sunt bien _aes_,
    E tote lor granz compaignies.

    (Benot de Sainte-More, v. 21261.)

Les armes leur font bonne aide.

D'autres fois _aiues_, ou plutt _ajues_:

    Car il est reis de grant puissance,
    D'autres _ajues_ que de France.

    (_Ibid._, v. 21137.)

    Il n'aveient mais defense,
    Conseil, _ajue_, ne despense[38].

    (_Ibid._, v. 2603.)

  [38] _Aveient_ est ici de trois syllabes, _a-vei-ent_, probablement
    avec un _v_ euphonique intercalaire devant la troisime. _Avoient_,
    dissyllabe, qu'on rencontre de trs-bonne heure, n'infirme point ce
    que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c'est dj une
    forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin, est
    _avevoient_, _habebant_.

Ils n'avaient davantage (_ma-s_, _magis_) dfense, conseil, aide, ni
de quoi dpenser.

On voit, par cet exemple, que _mais_, originairement, retenait le sens
et la mesure de _magis_, d'o il drive. Le passage suivant, de Villon,
nous montre le mme emploi de _mais_  la fin du XVe sicle:

    Si tu n'as tant que Jaques Coeur,
    Mieux vaut vivre sous gros bureaux
    Pauvre, qu'avoir est seigneur,
    Et pourir sous riches tombeaux.
    Qu'avoir est seigneur!... Que dis?
    Seigneur!... helas! l'est-il _mais_?...

    (_Le Grand Testament._)

_L'est-il ma-s_, l'est-il plus, l'est-il encore?

Le sens originel, non la mesure de _mais_, se conserve dans la locution,
_n'en pouvoir mais_; c'est--dire, n'y pouvoir davantage: _non posse
magis_. C'est une espce d'ellipse, comme si l'on disait: Vous voyez
qu'il n'en peut rien; eh bien! _il n'en peut mais_.


AO.

LAON tait toujours de deux syllabes. Les quatre fils Aymon, envoys par
leur pre, se prsentent  la cour de Charlemagne; et Richard, le plus
hardi des quatre, demande au grand empereur de les quiper et de les
armer chevaliers. Charlemagne, enchant de leur bonne mine et de leur
tournure, y consent:

    A un lundi matin, en bel establison,
    Les adouba le roy de France et de _Laon_.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 244.)

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et quant Renaut la vit (_sa mre_) de tel condicion,
    Qui li eust don la cit de _Laon_,
    Ne se tenist il point en icelle saison
    Qu'il n'eust souspir.

    (_Ibid._, v. 513.)

On crivait aussi _Loon_, _mont Loon_ (peut-tre avec une consonne
euphonique intercalaire), comme _poon_ pour _paon_:

    Au manger ont maint _poon_ et maint cine.

    (_Aubri le Bourg._, Bekker, p. 152.)

    Asez i ont e claret et vin viez,
    _Poons_ pevrez et capons et dainsiez.

    (_Ibid._)

Il y eut au repas assez de vin clairet et vieux, paons poivrs
(pics), chapons et venaison.

PAOUR, de _pavor_, aujourd'hui resserr en une seule syllabe, en faisait
deux:

    En tremblant de _paour_ s'aventure a conte.

    (_Le Dit du Buef._)

TAON, AOUST, FAON, SAOUL, se prononaient de mme par dirse:

    Oncques vache que point _tahons_
    Ne vi si galoper par chaut
    Comme Galestrot va le saut.

    (_De Constant Duhamel._)

Jamais je ne vis dans la chaleur vache pique d'un taon galoper en
sautant comme fait Galestrot.

    Un roncinet de povre coust
    Qu'il avoit tret devant l'_aoust_.

    (_Des deux chevaux_, Barb., II, 63.)

    Ce fut a la foire d'_aoust_
    Que sire Reniers de Dissise
    Se partit de dame Phelise.

    (_La Bourse pleine de sens_, v. 74.)

On prononait en trois syllabes la _mi-aot_:

    Et lor dist qu'a la _mi aoust_
    Soient apareillie quoy qu'il coust.

    (_R. de Coucy_, v. 6955.)

_Mi-ot_, comme le prescrit l'Acadmie, n'est gure plus harmonieux que
_mi-aot_. Ce n'tait pas la peine de changer la coutume.

    Les oiseaux, aussi les poissons,
    Qui sont moult beaux a regarder,
    Savent bien mes regles garder:
    Tous _faonnent_ a leurs usages,
    Et font honneur a leurs lignages.

    (_Roman de la Rose._)

Un moine de Saint-Acheul, voulant troquer un cheval maigre contre celui
d'un paysan qui passait, fait l'loge de sa bte. Il ne faut pas,
dit-il, s'en rapporter aux apparences:

    Encore soit il povre et maigres,
    S'est il plus vaillans et plus aigres
    Que tel que l'on vendroit cent sous.
    Mais il ne fu piea _saous_.

    (_Des deux chevaux_)

Au XVIe sicle, nous retrouvons tous ces mots resserrs d'une syllabe;
la synrse est consomme, la diphthongue existe. On crit _ouvrir_,
_ombreux_, _orner_, etc. Si quelquefois on veut bien encore figurer
l'_a_ sur le papier, c'est pure complaisance:--Nous l'escrivons encore
en _saoler_, _aorner_, l o il n'est nulle mmoire de l'_a_ en la
prononciation. (Meygret, _de l'Escriture franoise_.)

Ou bien nous rencontrons ds cette poque les inconsquences dont
fourmille notre langue actuelle.--Nous prononons _pan_ et _fan_, dit
Thodore de Bze; mais pour le verbe _faonner_, la diphthongue _ao_
subsiste dans la prononciation comme dans l'criture. (_De Ling. fr.
rect. pron._, p. 43.)

L'Acadmie, aujourd'hui, prescrit de dire _fan_ et _fanner_; quelque
grammairien y trouvera l'inconvnient d'une quivoque avec _faner un
pr_.

A quelle poque commena-t-on de prononcer comme nous faisons
aujourd'hui les mots _paon_, _aoust_, etc.? Ce doit tre vers la fin du
XVe sicle. Voici ma raison: dans les _Chroniques de Normandie_, on lit
que Richard sans Peur rencontra la nuit, dans une fort, une trange
assemble de gens tablis sur un grand drap; c'tait la Mesnie
Hellequin. Richard saute sur le tapis, questionne le chef: Nous allons
en Palestine combattre les Sarrasins et mes damnes, pour notre
pnitence faire.--Il y veut aller aussi. On part sur le tapis volant,
comme dans les _Mille et une Nuits_. Au bout d'un temps, Richard entend
une clochette: Qu'est cela?--C'est matines qui sonnent 
Sainte-Catherine du mont Sina. Richard, comme dvot, veut descendre
pour assister aux matines; le roi de la Mesnie lui donne  tenir un
_pan_ du tapis:

Lors le roi dist au duc Richard: Tenez ce _paon_ de drap, et ne laissez
point que vous ne soyez dessus; et allez  l'esglise prier pour nous, et
puis au retourner nous vous revendrons querir. Lors vint le duc Richard
atout son _paon_ de drap, et entra dans l'esglise de Sainte-Katherine du
mont Sina, etc. (Chap. VII, feuille signe _Eiii_.)

On voit, par l'orthographe de ce texte, que ds lors la prononciation
confondait le _paon_, oiseau, avec un _pan_ de drap. Or, l'impression de
ces chroniques est date de Rouen, le quatorzime jour de mai 1487.


EI.

La mesure dmontre qu'il faut prononcer _ei_ par dirse dans une foule
de cas.

Le prtrit de _facio_, _feci_, tait traduit par _je feis_, _f-is_, en
deux syllabes:

    Mes miex l'en aime et miex l'en veut
    Que il ne _feist_ onques mes.

    (_Le lai d'Aristote._)

Mais il l'en aime mieux et lui en veut plus de bien qu'il ne fit
jamais.

Une femme enceinte dsire savoir si elle aura un garon ou une fille; on
lui enseigne un moyen de le dcouvrir:

    Si m'enseigna l'on a aler
    Entor le mostier sans parler
    Trois tors, dire trois patenostres
    En l'onor Dieu et ses apostres;
    Une fosse au talon _feisse_,
    Et par trois jors y revenisse.

    (Rutebeuf, _De la Dame qui feit trois tors entor le moustier_.)

On me conseilla de faire, sans parler, trois fois le tour de l'glise,
dire trois patentres, et creuser avec mon talon une petite fosse, o je
reviendrais pendant trois jours.

MEISME, par syncope de _medesimo_, _meme_, est toujours de trois
syllabes:

    Li baron montent, si ont le cri lev;
    Kalles _meisme_ sor un mulet mont...

    (_Introd.  la ch. de Roland_, p. XXI.)

Rutebeuf dcrit une noce somptueuse: j'y tais moi-mme, dit-il, et
depuis je n'en ai pas revu une pareille:

    Je _meismes_ qui y estoie
    Ne vi piesa si bele faire.

    (_De Charlot le Juif._)

VEIR (_videre_) est dissyllabe:

    A ces paroles le porent bien _veir_;
    Les destriers brochent, si sont al ferir.

    (_La Desconfite de Roncevaux._)

Nous pouvons bien, dit Corsabrine, alli de Marsile, soutenir cette
bataille. De ceux de France vous en verrez peu demeurer: c'est
aujourd'hui qu'il leur faut mourir; Charlemagne ne pourra jamais les
sauver:

    Ceste bataille bien la poons soffrir.
    De ceuz de France i poez po _veir_:
    Hui est li jors qu'il les covient morir,
    Que jamais Charles n'es porra garantir.

    (_Introd. du Roland_, p. LVI.)

Sur la tombe de Begon de Belin fut grav ce vers: Il fut le meilleur qui
onques monta destrier:

    La lettre dist qu'il ont desor lui mis:
    Ce fust li mieuldres qui sor destrier _seist_.

    (_Garin_, II, p. 272.)


EU.

Dans l'origine, on prononait toujours avec la dirse, _-u_.

Le vilain du dit de _Merlin Mellot_ se vante  sa femme d'avoir  sa
disposition un trsor.--Et o le prendras-tu?

    Au bout de cest courtil, droit dessous un _seur_[39]
    (C'est un arbre qui est en septembre _meur_).
    --Devant que le verrai ne serai _asseur_,
    Lors prirent pic et houe pour querir leur _eur_.

    (Jubinal, _Nouv. Recueil_, I, 131.)

  [39] Un _syu_, un _sureau_, en picard.

Au bout du jardin, droit dessous un sureau (c'est un arbre qui mrit en
septembre.)--Jusqu' ce que je l'aie vu, je n'en serai pas certaine.
Alors ils prirent pic et houe pour chercher leur bonheur.

Prononcez _su_,--_mu_,--_assu_,--_u_. Cette forme serre de plus prs
le latin _securus_, _maturus_.

C'est surtout pour le participe pass passif en _u_ que cette dirse
est essentielle  observer. Je ne crains pas, vu l'importance de la
remarque, de rpter ici ce que j'ai dit plus haut  l'article du _v_
euphonique. Quantit de verbes, par suite de la synrse, c'est--dire,
de la fusion de deux voyelles en une, ont perdu une syllabe au participe
pass passif, et ainsi prsentent une irrgularit; mais cette
irrgularit est toute moderne. Autrefois _savoir_ faisait _s-u_;
_recevoir_, _rec-u_; _apercevoir_, _aperc-u_; _voir_, _v-u_;
_avoir_, _-u_; etc.:

    Trop par _s_ le cuer hardi[40]
    Quand tu devant moi feru l'as...
    Et quand j'ai _b_ et mangi.

    (_Le Dit du Buffet_, Barb., II, 164, 165.)

  [40] Runissez _parhardi_. _Par_, comme le per des Latins,
    communiquait  l'adjectif au positif la force du superlatif. Voyez,
    dans la troisime partie, l'article de PAR.

Tu eus le coeur par trop hardi quand tu le frappas en ma prsence.

On prononait _vus_, _bvu_,--d'autant que la forme primitive n'tait
pas _boire_, mais _bevre_, de _bibere_,

Au XVIIe sicle, _u_ ou _vu_ subsistait encore dans la bouche mme des
lettrs; tmoin ce vieux couplet cit par Mnage  propos d'autre chose:

    Comtesse de Cursol,
    _La, ut, r, mi, fa, sol_,
    Je veux mettre en musique
    Que vous avez _u_,
    _La, r, mi, fa, sol, u_,
    Plus d'amants qu'Anglique.

Peu  peu la diphthongue a pris le dessus: on a prononc la finale en
une seule syllabe, _beu_, _receu_, _sceu_, et de la diphthongue on est
descendu  la simple voyelle _u_. L'_e_ a t limin de l'criture
comme il l'tait dj de la prononciation, et nous crivons aujourd'hui
_bu_, _su_, _reu_, etc., sans mme y ajouter l'accent circonflexe.


OE, OI, OU.

Voici quelques exemples de la dirse d'_o_, _o_, _o_[41].

  [41] J'emploie ce trma, comme plus haut, p. 136, pour indiquer la
    dirse, et non la prononciation actuelle de l'_u_.

Ganelon menace le roi Marsile de la vengeance de Charlemagne:

    Pris e liez serez par _poested_;
    Al siege ad Ais en serez amenet...

    (_Roland_, st. 32.)

Vous serez pris et li par force (post), et conduit  Aix, au sige
de l'empereur.

    Que mun nevold _pos_ venger Rollant!

    (_Ibid._, st. 224.)

Que je puisse venger mon neveu Roland!--C'est la prire de Charlemagne
 Dieu, aprs la dfaite de Roncevaux.

    Veer ala en sa gesine
    Li dus Gerberge la _Rone_.

    (Benot de Sainte-More, v. 10763.)

Roland, au milieu de la bataille, dit  Olivier:

    Tanz bons vassals veez gesir par tere!
    Pleindre _poms_ France dulce la bele!...

    (_Roland_, st. 126.)

Nous pouvons plaindre douce France la belle.

POR, PORUS, _peur_, _peureux_, dans Benot de Sainte-More:

    Sunt esbahi e merveillant,
    Plus _porus_ e plus dotant...

    (_Chronique des Ducs de Norm._, v. 325.)

LON, LONEIS, dans le mme, c'est _Laon_, _le Laonnois_:

        Li dux Guillaume
    Est a _Lon_ dreit repairi.

    (_Ibid._, v. 10621.)

    Vint a _Lon_ li dux normant.

    (_Ibid._, 10742.)

Ce sont l les vestiges d'un systme qui ne pouvait se conserver
longtemps pur; les diphthongues s'taient glisses dans le langage, peu
nombreuses, il est vrai, mais elles ne tardrent pas  se multiplier
rapidement une fois admises dans l'criture: elles taient trop
ncessaires. Une circonstance d'ailleurs favorisa singulirement leur
introduction: ce fut la manire dont on imagina de peindre les diverses
inflexions des voyelles simples, ce que nous faisons aujourd'hui 
l'aide des accents. J'ai montr comment on y employait les consonnes, et
comment _e_, par exemple, prenait le son ferm devant _st_, _sp_:
_estrange_, _esprit_. Ce moyen fut jug sans doute insuffisant, et
l'ide vint de modifier une voyelle par l'adjonction d'une autre
voyelle. Le premier rsultat fut l'abrviation ou l'claircissement de
la voyelle longue et sombre; le second fut un son mixte auquel les deux
voyelles concouraient galement, c'est--dire une diphthongue.

Ainsi la plupart des diphthongues actuelles furent crites avant d'tre
parles.




CHAPITRE II.

Des voyelles simples.--Leur valeur individuelle.--Comment on les
modifiait les unes par les autres.--Multiplication des diphthongues par
une raction de la langue crite sur la langue parle.--Accents vicieux
chez les modernes.--OU et EU se supplant.


 Ier.

Cinq caractres pour reprsenter toutes les voix du gosier humain, c'est
bien peu! La musique du moins possde sept notes, et elle a le secours
des dises et des bmols, sans compter les octaves; mais le langage en
est rduit aux cinq voyelles.

Encore sur les cinq y en a-t-il une dont l'nergie native se refuse 
toute modification, except celle de la dure. C'est l'_i_, qui ne subit
d'accent que le circonflexe.

On en tira parti comme l'on put en le condamnant  modifier les quatre
autres, desquelles l'_a_ et l'_e_ se montrrent les plus souples et
dociles; l'_o_ et l'_u_ se prtent  moins d'altrations.

Il faut poser en principe que la valeur primitive, individuelle de ces
quatre sons A, E, O, U, tait longue et ferme; ce qu'un grammairien du
VIe sicle me parat exprimer assez bien par _pingues_ et
_impinguntur_[42]. On fit ressource de l'_i_ pour leur donner le son
bref, sec et ouvert.

  [42] _Virgile Maron._, apud Mai, _Bibl. Vat._, t. V.


A.

M. J.-J. Ampre observe que _amo_ a fait _j'aime_, _panis_, _pain_, et
_manus_, _main_. Et il se hte de formuler cette rgle gnrale: Dans
les mots drivs du latin, devant _m_ ou _n_, _a_ se change en _ai_.
(_Format. de la lang. fr._, p. 228.)

C'est aller bien vite! _Aimer_, _pain_ et _main_, sont des formes
modernes; l'ancienne forme est _amer_, _pan_ et _man_, qui se retrouvent
dans _amant_, _pannetier_, _manoeuvre_. Si la rgle de M. J.-J. Ampre
tait exacte, on aurait d dire,  une poque quelconque, _de l'aimour_.
Or, qu'on crivt _amur_ ou _amor_, cela n'a jamais fait autre chose
qu'_amour_; et comme le mot est trs-vieux, il doit faire autorit.

PAQUES est souvent crit _Paikes_:

    Ce fut  _Paikes_ ke l'en dit en esteit,
    Florisent bois et ranverdisent preit.

    (_Grard de Viane_, 348.)

Il est certain qu'on prononait sans _i_, _Pques_.

JE HAZ, JE FAZ, ont t les premires formes de _je hais_, _je fais_.

Achab dit du prophte Miche:

Jo _lhaz_ pur o que tuz jurs me prophetizad mal, e nul bien. (_Rois_,
p. 335.)

Je le hais parce qu'il m'a toujours prophtis du mal, et jamais du
bien.

Hebers, le versificateur du _Dolopathos_, parlant du jeune Lucinien
expos par la reine aux sductions d'une troupe de demoiselles
charmantes, compare le pauvre garon  un homme assailli de serpents. A
peine ce mot est-il crit, que le bon trouvre en prouve du remords, et
fait cette rflexion:

    Je cuit ke _je faz_ vilenie
    Quant serpent apel damoiseles
    Qui tant erent plesans et beles
    C'om ne pot miex vaillans trover.

    (_Dolopathos_, p. 168.)

Un peu auparavant, le pote avait montr la reine rassemblant les jeunes
filles les plus jolies de la ville, celles qui savaient le mieux chanter
et danser, et leur enjoignant de dployer tout leur art auprs de
Lucinien:

    Vestir les fait apertement,
    Prie et commande doucement,
    Et par amor et par _menaice_,
    Que chascune son pooir _faice_.

    (_Ibid._, p. 166.)

Cette reine est prise de son beau-fils; quand elle le voit, elle perd
la tte. Quand la reine voit sa _face_, elle ne sait que elle _fasse_:

    Quant la reine voit sa _faice_,
    Dont ne set ele kele _faice_.

    (_Ibid._, p. 175.)

_Aige_, _saige_, _usaige_, ne prennent un _i_ que pour claircir le son
de l'_a_; autrement les racines _tas_, _sapiens_, _usus_, n'autorisent
pas la prsence de cet _i_.

Dans _plaine_, de _plana_; _bain_, de _balneum_; _vain_, de _vanus_, et
une foule d'autres, on ne tenait en parlant nul compte de l'_i_. Voyez
les composs, _planer_, _bagner_[43], _vanit_. Une preuve que
_plaindre_ sonnait _plandre_, comme _plangere_, c'est qu'on le trouve
crit _plendre_: Puis aprs devant plusurs se commence  _plendre_ de
son mari et le mauldire. (_R. des sept Sages_, p. 109.)

  [43] Th. de Bze tmoigne que de son temps on le prononait ainsi.
    (_De Franc. ling. recta pron._, p. 42.)

AIMABLE, d'_amabilis_, garde sa vraie prononciation dans le nom de
baptme _Amable_ et dans _amabilit_.

On crivait indiffremment _bairon_ ou _baron_:

    _Bairon_, fait il, or oiez mon avis.

    (_Grard de Viane_, v. 355.)

    Quant au moustier oyent les sains[44] soner,
    La messe vont li _bairon_ escouter.

    (_Ibid._, v. 967.)

  [44] Les cloches.

D'AQU, _Aqs_ ou _Aix_.

Nous avons fait d'_Aquitania_, l'_Aquitaine_, mais on prononait sans
_i_ l'_Aquitane_, comme l'_Occitanie_. De _la Quitane_, ainsi divise
par erreur, on a dit _la Guiane_, qu'on crivit, conformment aux rgles
d'alors, _la Guienne_, et que nous prononons mal _Guiaine_.

Pourquoi disons-nous _de la chair_, puisqu'il n'y a point d'_i_ dans
_carnem_? Nos pres crivaient _charn_, _carn_, _char_.

SAINT tait prononc _sant_; d'o vient qu'on crit aujourd'hui
_Senlis_; c'est _saint Lis_:

    Bernart le conte de _Saint Lis_.

    (Benot de Sainte-More, v. 9284.)

    Tote la nuit chevauche a tire
    Dreit a _Saint Lis_.

    (_Ibid._, 14065.)

SENNETERRE est de mme _Saint-Nectaire_, _San-Nettaire_.

AGU, AGUILLE, d'_acutus_. L'ne se plaint au cheval de ses travaux
excessifs:

    Et puis me ramaine batant
    Et d'un _aguillon_ petillant...

    (_De l'Asne et don Cheval_.)

Mnage discutait encore si l'on devait dire _agu_ ou _aigu_.

Marot use des deux orthographes; il crit au hasard _ai_ ou _a_, et
pourtant il ne prononait sans doute que d'une seule manire. Dans le
dialogue de l'abb et d'Isabeau, l'abb tolre aux femmes de lire des
livres franais, mais il leur dfend le latin:

      Des livres je vous supporte,
    Mais non latiner.

    ISABEAU.

                    Voicy _raige_!
    Pourquoy?

    L'ABB.

              Pourceque tel _langaige_
    Aux femmes n'est pas bien seant.

Un peu plus loin, l'abb, apologiste de l'ignorance, dit:

    La frequentacion des livres
    Pour vray engendre _frenasie_.

    ISABEAU.

    Voicy estrange _fantasie_!

Lisez sans hsiter _rage_, _langage_, comme _frenasie_ et _fantasie_; le
verbe tait _fantasier_; l'adjectif, _fantasque_; la racine grecque,
_phantasia_. Dans tout cela il n'y a point d'_i_, du moins  la seconde
syllabe.

Pourquoi dit-on _je vais_ ou _je vas_? Ce verbe nous vient de _vado_. Je
_vas_ est l'ancienne prononciation; je _vais_ est une prononciation
rcente, suggre par l'orthographe.

On affecte aujourd'hui de prononcer _Montaigne_; on devrait dire aussi
_Champaigne_. L'_i_ a t retranch du nom commun et conserv au nom
propre, et l'inconsquence de l'orthographe a entran celle de la
prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, _Montagne_
et _Champagne_ sans _i_, aussi bien que _Fontanes_. Pascal _crit
Montagne_.


E.

L'_E_ avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article _le_;
mais _e_ suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu.

L'_e_, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'tre
modifie. On la combinait avec l'_i_ de deux faons, _ie_ ou _ei_. _Ie_
reprsentait le son de notre __ ferm; _ei_, celui de l'_e_ ouvert,
__. Il ne faut pas s'arrter  ce qu'on les a quelquefois confondus et
employs l'un pour l'autre: aujourd'hui mme l'_e_ final de _vrit_ est
une autre lettre  Rouen qu' Paris.

_Ier_  la fin des substantifs et des infinitifs: _Sanglier_,
_destrier_, _mestier_, _couchier_, _rochier_, sonnaient _sangl_,
_dtr_, _mt_, _couch_, _roch_.

On rencontre trs-souvent ces finales crites sans _i_:

    S'il pert l'osbert et le _destrer_...

    (Benot de Sainte-More.)

    Queu part alout le chevalier?
    E portout il un _esprever_?...

    (_Ibid._, t. II, p. 456.)

    De vasselage fut asez _chevaler_.

    (_Roland_, st. 3.)

    Sire Rolant, e vus, sire _Oliver_.

    (_Roland_, st. 130.)

    Pur Deu vos pri ne vos contraliez;
    Ja li corner ne nos aureit _mester_.

_Ne nous aurait mestier_, ne nous servirait de rien.

Nous avons gard l'ancienne orthographe de _bachelier_, _chevalier_,
_sanglier_, _destrier_, _etc._, en y appliquant la prononciation
moderne; et nous avons rform sur l'ancienne prononciation
l'orthographe de _rocher_, _coucher_, _verger_, etc. _Sanglier_,
_bouclier_, sont aujourd'hui de trois syllabes, aussi bien que
_destrier_; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les
autres, on accuse ces vieux potes d'avoir eu l'oreille dure!

                   *       *       *       *       *

Dans le corps des mots, _ie_ ne faisait qu'un __ plus ouvert. Saint
_Pierre_ a t pour tout le moyen ge _saint Pre_, l'abbaye de
_Saint-Pre_, de Chartres. Le chevalier  la robe vermeille s'informe 
son rveil des prsents que lui avait montrs sa femme:

    Et disiez que tout estoit mien.
    C'est present de par vostre frere.
    --Sire, fait elle, par saint _Pere_,
    Il a bien deux mois et demi
    Ou plus que mon frere ne vi.

    (Barbazan, II, p. 180.)

De l les diminutifs sans _i_ dans la premire syllabe, _Perrot_,
_Perrin_, _Perrinet_, _Perrette_. Un _chien_ tait un _chen_:

    Li pastoraus le _chen_ menace...
    De grans _perres_ lance al mastin.

    (_Chron. des ducs de Normandie_, II, p. 455.)

    Vos li durrez urs e leuns e _chens_.

    (_Chanson de Roland_, st. 3.)

Vous lui donnerez ( Charlemagne) ours et lions et chiens.

L'archevque Turpin voyant la perte des Franais assure, dit  Roland
et  Olivier: Nous serons vengs si vous sonnez du cor: nos Franais
reviendront; ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils nous
emporteront en des cercueils sur des sommiers: ils nous enfouiront dans
les _atres_ (_in atriis_) des moutiers; ni loup, ni porc, ni chien, ne
toucheront  nos cadavres:

    Nostre Franceis i descendrunt a pied;
    Truverunt nos e morz e destranchez;
    Leverunt nos en bieres sur _sumers_;
    Enfuerunt en aitres de _musters_;
    N'en mangeront ne lu, ne por, ne _chen_.

    (St. 130.)

D'ailleurs, le diminutif _chenet_ atteste encore l'ancienne
prononciation. _Chen_ pour _chien_ explique la prononciation populaire
_men_ et _ben_, pour _mien_ et _bien_. _Matire_ sonnait _matre_; de l
vient que le peuple et ceux qui parlent mal disent, avec une certaine
raison, des _matraux_.

D'o pourrait venir un _i_  _brief_ (_brevis_);--_chier_,
(_carus_);--_grief_ (_gravis_)?

On prononait _br_, d'o _abrviateur_, _abrg_;--_ch_, d'o
_chrir_;--_gr_, d'o _grever_, etc., etc.

L'imparfait de l'auxiliaire _tre_ se rencontre crit avec deux
orthographes; j'_iers_, tu _ieres_, il _iert_; et j'_ere_, tu _eres_, il
_ert_. Vous sentez bien qu'on prononait d'une seule faon, de celle qui
se rapproche le plus du latin _eram_, _eras_, _erat_, sans l'_i_, qui
venait l uniquement pour aiguiser le son de l'_e_ muet.

HIER, de _heri_, se prononait _her_. Tout le XVIe sicle a dit et crit
_hersoir_ pour _hier soir_.

PIECE, _pce_, comme en italien _pezzo_.--_Dpecer_.

PIED de _pes_, _p_, d'o _pdestre_:

    Les _pez_ baisent a ambedous.

    (Benot de Sainte-More, v. 315.)

    E la se trenchent _pez_ e bras.

    (_Ibid._, v. 3639.)

On notait par _ie_ la terminaison des adjectifs et participes en __:

--Lors se tint moult _a engignie_ cil qui fu _trebuchiez_ en la mer.
(_Roman des sept Sages_, p. 102.)

Il se tint _ engin_, c'est--dire, se reconnut tromp.

Le premier novembre, saint Jean convoque tous les saints  la cour de
paradis. Il voit arriver tous les martyrs

    Qui pour Dieu furent _traveillie_ (travaills).
    Saint Symons lor dist de cuer _lie_.

    (_La court de Paradis_.)

De coeur _l_, joyeux (_lto corde_).

    Or sont trestout _apareillie_,
    Cil Angelot et baut et _lie_.

    (_Ibid._)

_Appareills_, _ls_, prts et joyeux.

    Hoi furent il trop _esveillie_
    Qu'il m'ont trahi et _engignie_.

    (_De Constant Duhamel_, v. 610.)

_veills_, _engin_.

Les mots _cong_, _pch_, dans S. Bernard et les _Rois_, ont jusqu'
trois orthographes: _congie_, _pechie_;--_congiet_,
_pechiet_;--_conget_, _pechet_. C'est toujours _cong_, _pch_. La
dernire notation prouve que l'_i_ tait muet.

PITIE se prononait _pit_, d'o _piteable_, aujourd'hui
_pitoyable_;--_piteux_, et non _pitieux_;--_apiter_, et non _apitoyer_:

    H Dieu! pourquoi n'a Charles par devers moi _pit_?

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 835.)

    Car il chantoit de Nostre Dame
    Si doucement, n'est hom ne fame
    Cui tout li cuers n'en _apitast_.

    (_Miracles de la Vierge_, liv. II.)

Renaud de Montauban, pour expier ses pchs, fait voeu d'aller outre
mer:

                Telle est ma voulent,
    Et s'en la paine muers, Dieu ait de moi _pit_.

    (_Ibid._, 863.)

AMISTIE sonnait pareillement _amit_, et non _amiti_:

    Je n'ai el mont, sire, plus d'_amist_.
    Li rois l'o, s'a un sospir get.

    (_Aubri li Borguinon_, v. 135.)

    Naymon, dist ele, je vos doing m'_amist_;
    Pren cet anel de fin or esmer.

    (_Agolant_, v. 1316.)

Ce ne sont pas l des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois
pomes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais
autrement qu'_amist_, _pit_. Le scribe avait apparemment adopt cette
forme, qui lui paraissait plus rapproche de la prononciation; et cette
circonstance indique une transcription relativement rcente, puisqu'
cette poque on abandonnait dj la notation _ie_ pour y substituer
l'_e_ simple. Quelques pas de plus, et l'on jettera sur cet _e_ l'accent
aigu, __; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si
compltement oublie, que si quelqu'un tente d'en rveiller le souvenir,
cette ide passera pour une chimre philologique.

Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue
ancienne, les substantifs en _ie_ (__) en a fourni deux  la langue
moderne: les substantifs en __ et ceux en _i_. En change d'un accent
aigu, _congie_, _pechie_ ont cd leur _i_, et l'on a oubli de
reprendre cet _i_  _piti_, _amiti_. Les premiers ont revtu
l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les
seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagn une
prononciation nouvelle.

Passons  la seconde manire de modifier l'_e_ par l'apposition de
l'_i_, en cette sorte, _ei-_. Nous l'avons conserve dans _treize_,
_seize_.

On terminait aussi par cet _ei_ les adjectifs, les participes passs,
comme _rachatei_, _suplantei_; et les substantifs fminins, comme
_virginitei_, _nativitei_, _veritei_, _santei_, etc.

Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie
de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore
ces finales trs-ouvertes: _vritai_, _virginitai_, _achetai_. Cependant
c'est aussi l'orthographe habituelle du _livre des Rois_ et des sermons
de Saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi
les textes bourguignons les plus purs:

--Chier _freire_, il vient del cuer de Deu lo _Peire_ el ventre de la
Virgine sa meire... (_S. Bernard_, p. 525.)--Ses orgoyl ne rezoit nul
_remeide_ de penitence. (P. 524.)--Ancor devoit estre _rachateiz_... Por
ceu ke li malices d'altrui l'avoit _supplanteit_... Mais veigne la
_veriteiz_, et cele me deliverrat. (_S. Bernard_, p. 524.)

Le cordelier frre Denise dit  la jeune pnitente qu'il veut rendre
cordelier aussi, en la faisant passer pour homme:

    Se de voir poole savoir
    Qu'en nostre ordre entrer vousissiez,
    Et que sans _fauceir_ peussiez
    _Gardeir_ vostre _virginitei_,
    Sachiez de fine _veritei_
    Qu'en nostre bienfait vous mettroie.

    (_De frre Denise_, Barb., I, 125.)

Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre
ordre et garder votre virginit sans la fausser, sachez que
vritablement je vous mettrais de notre bienfait.


O.

Le son naturel de l'_o_ est celui que nous figurons _au_. On
l'claircissait par l'addition de l'_i_, et les traces de ce procd
subsistent encore; car pourquoi crivons-nous avec un _i_, _oignon_,
_empoigner_, lorsque nous prononons sans _i_, _ognon_, _empogner_?
L'Acadmie crit _cogner_ et _cogne_ avec raison, puisqu'il n'y a pas
plus d'_i_ dans _cuneus_ que dans _pugnus_; mais le temps n'est pas loin
de nous o elle crivait _coigner_ et _coigne_.

Saint Bernard ne dit jamais que _glore_ et _victore_: _Glore_ soit a
Dieu ens haltismes. (P. 543.)--Beneoit soit li nons de sa _glore_ ki
sainz est. (P. 542.)

GRINGORE est la prononciation de _Gringoire_. Sur le premier feuillet du
manuscrit des _Moralits sur Job_, une main inconnue a mis, en criture
du XVe sicle:--Job en franoys et le dialogue _saint Gregore_ en
franois. ANTOINE tait prononc _Antone_, _Bueves d'Antone_:

    Vers Viane est Oliviers retourn,
    Quant ot _Antone_ ocis et afol.

    (_Grard de Viane_, v. 552, Bekker.)

La racine de _remmorer_ est _mmore_, et non pas _mmoire_:

BOIS rime parfaitement avec _dos_:

    Ainsi fuioie parmi les _bois_
    Ausi com s'il me fust au _dos_.

    (_Dolopathos_, p. 251.)

On le trouve crit _bos_ aussi souvent au moins que _bois_:

    Et l'endemain revois au _bos_;
    Si me recarche l'en le _dos_.

    (_De l'Asne et du Cheval._)

Le nom de la ville de _Beaugency_ est mal orthographi par suite de la
prononciation; c'est _Bois-Gency_. Jusqu'au XVIIIe sicle on ne l'a pas
figur autrement.

Les diminutifs _bosquet_ ou _boquet_, _bocage_, _boquillon_, ne laissent
aucun doute.

D'_historia_ on fit ESTOIRE, qu'on prononait _tore_:

--Per Diu, souvieigne vous des preudomes anciens qui devant nous ont
est, et qui encore sont ramenteu es livres des _estores_.
(_Villehard._, p. 180.)

D'_estore_ se forma le verbe _estorer_, plus tard _historier_, qui se
dit encore familirement dans le sens de _garnir_, _arranger avec soin_.
La _Bible historiaus_ est une Bible orne de nombreuses enluminures.

La plupart des contrats de mariage passs sous l'empire de la coutume de
Picardie, rservent  la femme, en cas de dcs du mari, avant tout, _sa
chambre tore_,--sa chambre garnie[45].

  [45] Le _Dictionnaire de Trvoux_ ne donne pas le verbe _estorer_;
    mais, interprtant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne
    _estoire_ et _estore_ (une _estore_), qu'il traduit par _navis_,
    _classis_, _exercitus navalis_. C'est une grave erreur.--Le roi
    d'Angleterre avait fait appareiller _une grant estore de nef_.
    (_Chr. de Flandres._) Une _grande histoire_ de vaisseaux.--Comment
    ils puissent avoir navire et _estoire_. (Villehardouin.) C'est
    navire et le reste de l'quipement, et _toute l'histoire_. Selon
    Trvoux, qui cite cette phrase, ce serait _navire et navire_.--Mult
    fut belle cette _estoire_, et riche. (Villehardouin.) Tout cet
    appareil fut trs-beau, toute cette _histoire_ fut trs-riche.

    Trvoux conclut en drivant _estoire_ de _stolus_, _stolium_, et du
    grec _stello_, _j'envoie_. C'est quelquefois un malheur d'tre si
    savant.

    Le _Dictionnaire de Napolon Landais_ fait ce petit article:

    ESTORE, subst. fm. (_cetore_), flotte, arme navale.--Inusit.

    Le _Complment du Dictionnaire de l'Acadmie_ dit:

    ESTORER, _crer_, _fonder_, _restaurer_;--en quoi il se trompe.
    Mais il ajoute: _meubler_, _fournir_, _garnir_;--en quoi il a
    raison.

    L'Acadmie garde un auguste silence.

    Il tait bien simple de mettre en quatre mots:

    ESTOIRE, _histoire_; ESTORER, _historier_.

Au livre IV, chapitre XIII de _Pantagruel_, se trouve le rcit de la
belle diablerie que fit Villon pour se venger du pauvre frre Tappecoue,
sacristain des cordeliers de Saint-Maixent:

--Ses dyables... tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de
fuses; aultres portoient longs tisons alumez, sur lesquels  chascun
carrefour jectoient pleines poignes de _parasine_.

_Parasine_, c'est ainsi que portent toutes les ditions, se copiant
l'une l'autre. Il est clair que la premire qui le donne a pris un _o_
pour un _a_, et qu'il faut lire _porasine_, c'est--dire,
_poix-raisine_, l'_i_ de la diphthongue muet dans les deux mots.

Nous prononons sans _i_ _grogner_, et avec un _i_ _loigner_,
_tmoigner_. Le XVIIe sicle figurait l'_i_ dans tous les trois, et ne
le prononait dans aucun. C'est conformment  la prononciation que
Sarrasin met sans _i_:

    Puisque Voiture s'_logne_,
    Je m'en vais dans la _Pologne_.

Le cardinal Duperron crit _cigoigne_ et _loigne_. Soyez sr qu'on n'a
jamais prononc autrement que _cigogne_ (_ciconia_):

    L, l'orgueilleux sapin qui sert  la _cigoigne_
    De sejour lev pour voisiner les cieux,
    Roi des vastes forests, jusqu'aux astres _loigne_
    Sur tous les autres bois son chef ambitieux.

Mnage prescrit de dire _cigogne_ sans _i_; mais il dclare que
_tmogner_, _logner_, _rognons_, c'est mal parl: il veut qu'on dise
_tmoigner_, _loigner_, _roignons_. Tout cela n'est que caprice et
inconsquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen ge
prononait _tmon_, _beson_, pour _tmoin_, _besoin_. Dieu, s'crie
Roland dans le _roman de Roncevaux_, Dieu

    Qui en la virge preis anuncion,
    Saint Daniel delivras dou lyon,
    Et saint Jonas dou ventre dou poisson...
    Sainte Suzanne garis dou faux _tesmoing_ (sic),
    Et a Marie feis tu le pardon...
    Vengier me lais dou comte Ganelon.

    (_Introd.  la chans. de Roland_, p. XX.)

L'auteur des _Quatre fils Aymon_ fait rimer _compagnon_ et _besoin_.
C'est dans la conclusion de son pome; on y voit un rapprochement
d'ides assez mal difiant:

    Or, prions tous a Dieu par grant devotion
    Qu'il nous otroit sa gloire par son saintisme non,
    A celui qui l'_a_[46] escrit veuille doner en don
    Or et argent assez, car _il en aroit bon beson_ (sic)
    Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon;
    Car c'est tout ce qu'il aime: que vous celeroit on?

    (_Introd. du Fierabras_, Bekker, p. XII.)

  [46] _a_ lid.

Il est tout naturel que _beson_ ait produit _besogner_.

Du latin _ungere_, _ondre_, que nous crivons et prononons avec un _i_,
_oindre_.

Le _Bestiaire_ raconte comment de la peau du crocodile on faisait un
_onguent_ dont usaient les vieilles femmes pour effacer leurs rides:

    De sa couane seulement
    Soloit on faire un _ongement_.
    Les vielles femmes s'an _ognoient_;
    Par tel _ongement_ s'estendoient
    Les fronces dou vis et dou front.

    (_Du Cange_, au mot FRONSSATUS.)

La _chanson de Roland_ et les pomes du XIIe sicle ne disent pas _le
poing_, mais _le pong_: le _punt_ d'une pe, d'o venait l'orthographe
_empongner_:

    L'espe jurent et le _pont_
    Cil qui dedenz la vile sunt,
    Que ja la vile n'iert rendue.

    (Benot de Sainte-More, v. 29487.)

Ils jurent par la lame et la poigne de l'pe que la ville ne sera pas
rendue.

    Al _pont_ de fin or entailli.

    (_Ibid._, v. 16413.)

... A la poigne d'or fin cisel.

Il est certain que l'on prononait encore au commencement du XVIe sicle
_le pong_, si l'on crivait _le poing_. Dans _la bataille de Marignan_,
mise en musique, en 1515, par Clment Jennequin:

    Aventuriers, bons compagnons,
    Ensemble croisez vos tromblons.
    Nobles, sautez dans les arons,
    Frappez dedans la lance au _poing_,
    La lance au poing hardis et prompts.

On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue
de barbarie prcisment au sujet de ces affreux sons en _oin_:--Le plus
insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos
terminaisons en _oin_... Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands
charmes pour se faire pardonner ces sons qui tiennent moins de l'homme
que de la plus dgotante espce des animaux.

(_Dict. phil._, art. FRANCE.)

Cet _oin_, qui rvolte  si juste titre l'oreille de Voltaire, est
indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le
connaissaient pas: c'est ce qu'on appelle un progrs.

                   *       *       *       *       *

L'_o_ suivi immdiatement d'une seconde voyelle sonnait _ou_. C'est
encore en anglais la valeur de deux _o_ conscutifs: _boots_. Moniot,
contemporain de Louis IX:

    Gardez vous de Fortune, seigneur, je le vous _loe_[47].
    Quant Fortune a fait homme haut chanter comme _aloe_[48],
    Et il cuide miex estre assis dessus la _roe_,
    Lors retorne Fortune, si le gete en la _boe_.

    (_Le Dit de Fortune._)

  [47] Je vous le conseille.

  [48] Nous n'avons plus que le diminutif _alouette_.

Teles furent ces _roes_ cume les _roes_ de curres.

(_Rois_, p. 255.)

--Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'esparsent, li uns cha
et li autres la, ausi come les _aloes_ font por les espreviers.
(_Villehardouin_, p. 182.)

Par cette rgle, _pote_, _posie_ ont d sonner _poute_, _pousie_.
C'est effectivement comme on les prononait au XVIe sicle, Marguerite
de Navarre crit toujours pote avec un _u_. Dans une lettre  M. de
Montmorency pour lui recommander Marot:

--Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de grces au roy et  ses
serviteurs, que jamais ne feut plus besoin de favoriser aux _pouhetes_
que maintenant[49]. (_Lettres indites_, I, p. 304.)

  [49] Remarquez en passant ce latinisme, _favoriser aux potes_. On
    disait de mme _prier  Dieu_... _supplier  Dieu_... _Je luy
    supplie_.

Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres, est toujours figur _Rouhan_.
Les anciens traits avertissaient encore de cette prononciation, et
recommandaient aussi de dire _poutes_ et _pousie_.

Nous n'avons pas conserv l'_u_ dans _pote_, mais nous le faisons
toujours entendre dans _moelle_; nous l'crivons et le prononons dans
_loue_, _boue_, _roue_, et nous le prononons sans l'crire dans _roi_,
_bois_, _loin_, _foin_, _coin_. C'est la confusion des systmes.

La famille _de Cro_ s'appelle de _Crou_; les _de Moy_ sont _de Mouhy_.
_Hlose_ crivait son nom _Heloys_; c'tait _Hlouis_ devant une
consonne; devant une voyelle, _Hlouise_ au corps gent. C'est le mme
nom que _Louise_.

Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend
qui a port le dernier coup  la rgle du moyen ge, qu'une tradition
incomprise faisait encore observer au commencement du XVIIe sicle.

Un jour, dit Racan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande
bienveillance, lui montra une lettre crite par le Dauphin, qui fut
depuis Louis XIII. C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin
ne s'appelle-t-il pas Louis?--Assurment, dit Henri IV.--Pourquoi donc
le fait-on signer _Loys_? La censure de celui qu'on appelait le vieux
tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut rforme, et
c'est depuis ce temps que les princes du nom de _Loys_ signent, avec un
_u_, _Louis_.

Henri IV s'est trop ht de dfrer  l'observation de Malherbe; car
cette observation, spcieuse pour un ignorant, est radicalement fausse.
Malherbe aurait pu exiger aussi, pour tre consquent, qu'on crivt _de
louin_, du _fouin_, la rivire de _Louing_, _trouois_, _mouoi_, _le
rouoi_, _la louoi_, _rouayal_, etc., etc.; car c'est ainsi qu'on
prononce, et non pas _la lo_, _le ro_, _tro_.

L'autorit de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu' introduire
une inconsquence.


U.

L'_u_, dit M. Ampre, avait au moyen ge le son peu mlodieux qu'il a
de nos jours; sans cela, on n'aurait pas eu besoin d'imaginer la
diphthongue pour remplacer l'_u_ latin dans _ubi_, _o_, et dans
_multum_, _moult_. (_Hist. de la Litt. fr. au moyen ge_, p. 305.)

Je prendrai la libert de contredire ici M. Ampre. La premire valeur
de cette lettre _u_ fut le son _ou_, comme en latin.

La diphthongue _ou_ fut si peu invente pour rduire l'_u_ de _ubi_ ou
de _multum_, que, dans les plus anciens textes, on trouve partout _u_
pour _o_ (_ubi_), et pour _ou_ marquant l'alternative. _Moult_ s'est
crit d'abord _mult_, _multeplier_, qui sonnaient _mou_, _mouteplier_.
_Amur_, _securs_, n'ont jamais t  l'oreille qu'_amour_, _secours_. Le
plus ancien monument de la langue franaise, la version du _livre des
Rois_, en fournit la preuve  chaque ligne:

--Respundirent ces de Jabes: _Dune nus_ respit set _jurs_; _manderum_
nostre estre a _tuz_ ces de Israel. Si _poum_ aveir _rescusse_, nus
l'_atenderum_; si _nun_, _nus nus rendrum_. (P. 36.)

Prononcez:--Rpondirent ceux de Jabs: Doune nous rpit sept jours;
(nous) manderouns notre tre (notre position)  tous ceux d'Isral. Si
(nous) pou(_v_)ouns aver rcousse, nous l'atenderouns; si noun, nous
nous rendrouns.

--Li message vindrent en Gabaath, _u_ li reis Saul maneit. (_Ibid._,
36.)

Les messagers vinrent en Gabaath, o demeurait le roi Sal.

On pourrait affirmer que la notation actuelle _ou_ fut aussi introduite
de trs-bonne heure, si les manuscrits de Villehardouin taient du XIIe
sicle, car on y lit dj _moult_; mais la copie en est plus rcente.

Comme il arrive toujours en pareil cas, les deux notations subsistrent
quelque temps l'une  ct de l'autre. Dans Benot de Sainte-More,
compatriote et contemporain de Wace (1160), on lit:

    A Beauvais _rout_ un _cutelier_,
    Prisiez, sages de son mester;
    Cil apareilla deus _couteaux_.

    (_Chron. des ducs de Normandie_, II, 519.)

Si, comme le veut M. Ampre, l'_u_ avait eu ds l'origine le mme son
qu'aujourd'hui, cette notation _un_ n'et jamais pu sonner _on_:

    Alez, vous pri, au rei _Othon_;
    Si li dites _cum_ je l'_semun_...

    (Benot de Sainte-More, II, p. 97.)

Comme je le semonds.

    Assez esteit la _cupe_ meindre.

    (Benot, II, p. 522.)

La _cupe_ se prononait la _coupe_, du latin _culpa_.

On crivait aussi _coulpe_, en rapprochant l'orthographe de l'tymologie
et de la prononciation.

Je suis donc d'un avis directement oppos  celui de M. Ampre: il croit
que _u_ fut le son primitif, et qu'il fallut se mettre en peine de
chercher une notation pour marquer le son _ou_. Je suis persuad que le
son primitif de l'_u_ fut _ou_, et qu'il fallut au contraire trouver une
combinaison orthographique pour affaiblir ce son, et le rduire  l'_u_
actuel.

                   *       *       *       *       *

Le moyen qu'on y employa fut celui qu'on avait dj appliqu aux
voyelles _a_, _e_, _o_; on se servit de l'_i_, mis, comme pour l'_e_,
tantt  la premire place, tantt  la seconde.

Je vois qu'au XIIe sicle, la terminaison du participe pass en _u_,
celle du prtrit de certains verbes, comme _il but_, _il fut_,
s'crivait par _ui_:

--Saint-Johan _buit_ aussi lo boyvre de salveteit. (_Saint Bernard_,
p. 548.)

--Mais por mi _at perduit_ une grant partie d'engeles et toz les
homes. (_Ibid._, 524.)

--Abraham _engenruit_ (_engenrut_, _engendra_) Isaac; Isaac, Jacob.
(528.)

--Ou est le tant poc de farine dont li prophetes fu _sostenuiz_?
(572.)

O est ce peu de farine dont le prophte fut soutenu?

--Nostres sires fu _semonuiz_ as noces. (_Saint Bernard_, p. 553.)

_Semonus_, _invit_, de _semondre_.

--Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust _avenuit_ par aventure.
(_Ibid._, 552.)

Le prtrit _je fus_, _tu fus_, _il fut_, reprsente _fui_, _fuisti_,
_fuit_. Quelquefois les copistes franais crivent encore l'_i_: ceux-l
taient les doctes en tymologie. _Je suis_, de _sum_, a probablement
sonn _je sus_, comme prononcent encore les paysans picards. _Je suis_,
en faisant sentir l'_i_, est moderne.

Le _livre des Rois_ crit indistinctement _les Ju_ ou _les Jui_. Ce sont
les _Juifs_.

CUIRE, dans le _Dolopathos_, est crit tantt _cuire_, tantt _cure_:
J'exhortai la dame  mettre cuire ce cadavre et  me donner son fils,
qu'il ne mourt:

    Ke maintenant le mesist _cure_,
    E por ceu ke ses fiz ne _mure_,
    Le me donast.

    (_Dolopathos_, p. 255.)

CUITE y rime  _lutte_:

    Quant la char del larron fut _cuite_,
    Lai poissiez veoir grant _lucte_.

    (_Ibid._, p. 257.)

Nous disons _lutin_, et le diminutif, comme peu usit, est demeur crit
_luiton_: _Notre ami, monsieur le luiton_, dans la Fontaine, c'est
_monsieur le lutton_.

On trouve _je me dolui_ pour _je me dolus_, du verbe _se douloir_;
_estuide_ pour _tude_, de _studium_, etc.

    Par mechief _recui_ en la bouche
    Un poi de noif qui fu tant douce,
    Que ce bel enfant en _concui_,
    D'un seul petit que je _recui_.

    (_L'Enfant qui fu remis au soleil._)

Par malheur, je reus dans la bouche un peu de neige, dont je conus ce
bel enfant, pour un seul petit flocon que j'en reus.

HUIS, PERTUIS, sonnaient _hus_, _pertus_. On ne voit point d'_i_ dans la
premire syllabe d'_uscio_, ni dans _pertusum_:

    Si li prestres fu eschaufez,
    Li provos fu autant ou _plus_,
    Quant il la vit par le _pertuis_
    Demener si vilainement.

    (_De Constant Duhamel._)

Le nom propre _Perthus_ atteste cette prononciation.

                   *       *       *       *       *

Mais il arriva par la suite que l'_i_ disputa la prdominance, et finit
par l'emporter sur l'_u_; si bien qu'il l'effaa, et ressortit seul de
cette notation _ui_.

_Ki_, _kider_, _kidan_, _kisine_, _keux_, furent trs-bien figurs
_qui_, _cuider_ ou _quider_, _quidam_, _quisine_ ou _cuisine_,
_queux_..., etc.

_Et puis_, _puisque_, se prononcrent _et pis_, _pisque_.

De ce conflit rsulta la double forme _il vcut_, _il vquit_.

On s'avisa alors d'une autre combinaison pour briser le son de l'_u_: on
abandonna l'_i_, et la fonction qu'il ne remplissait plus fut donne 
l'_e_; seulement il fallut mettre cet _e_ avant l'_u_, _eu_, parce que
l'autre disposition _ue_ tait dj consacre  un autre emploi. _U_ fut
donc not par _eu_; mais ce fut une invention tardive, et qui ne me
parat pas remonter plus haut que le XVIe sicle.

A cette poque, _eu_ sonnait _u_. Tout ce qui parle bien en France, dit
Thodore de Bze, prononce _hreux_. (_De Fr. ling. rect. pr._, p. 60);
_meur_, _blesseure_, _heurler_, sonnaient _mr_, _blessure_, _hurler_.
De l date le resserrement de toute une classe de participes passs. On
les crivait jadis par _eu_, avec dirse; la nouvelle convention
orthographique leur enleva une syllabe. On continuait  crire _sceu_,
_veu_, _receu_, _conneu_, et l'on prononait _su_, _vu_, _reu_,
_connu_, du moins  Paris; car  Chartres,  Orlans et en Normandie, on
continuait  dire _v-u_, _rec-u_, _conn-u_.--_Vitios_, dit Thodore
de Bze, qui ne souponne pas que c'tait _archac_.

De _jejunium_, _j-une_, avec dirse, puis _june_, _juner_:

    Sire, dit el, je suis venue
    Anguilles cuire a mon seignor.
    Nous avons _jun_ tote jor.

    (_Des trois Dames qui troverent un anel_, v. 146.)

Il n'y a plus aujourd'hui que les Gascons qui prononcent _hreux_, mais
tout le monde continue  prononcer _gageure_ par un _u_. Le peuple
prononce encore par _u_ simple les noms propres _Eugne_, _Eustache_.
Les Picards prononcent toujours par _u_ les finales crites _eu_. Aprs
ce qui vient d'tre expos sur ces deux notations _ui_ et _eu_, on
comprendra que des potes, plus soigneux d'tre exacts  l'oreille qu'
la vue, aient fait rimer _lieu_ et _nului_.

Aloul parcourt sa maison, cherchant s'il n'y a pas quelque amant cach,
 qui sa femme ait donn rendez-vous:

    Ca et la vait par son manoir
    Savoir s'il y avoit _nului_
    A cui sa femme eust mis _lieu_.

    (Le _Fabel d'Aloul_.)

Prononcez _nulu_ et _liu_.


 II.

NOTATIONS DIVERSES DU SON _EU_.

On ne rptera pas ici ce qui a t dit, page 54, sur _el_ exprimant le
son _eu_.

Nos pres reconnurent ds l'origine que le son _eu_ n'est qu'un
affaiblissement du son plein de l'_u_ (_ou_). Pour amoindrir ce son, ils
attachrent  l'_u_ un _e_, en cette manire, _ue_.

--_Quel_ chose est li homes ke tu l'magnefies, ou por koi mes tu ton
_cuer_ a luy? (_Saint Bernard_, p. 526.)--_Queu_ chose est l'homme que
tu le magnifies, ou pourquoi mets-tu en lui ton coeur?--Il les _cuers_
daignet enlumineir par sa niant visible poixance. (_Ibid._, 528.)--Il
daigne illuminer les coeurs par son invisible puissance.

BUES, CUE;--_boeuf_, _queue_.

L'archevque Turpin montait un cheval qui avait la queue blanche et la
crinire jaune:

    Blanche la _cue_ et la crignete jalne.

    (_Chans. de Roland_, st. 113.)

Le IIIe livre des _Rois_, chapitre VII, dit que l'on voyait dans le
temple de Salomon douze boeufs, dont les queues taient tournes toutes
ensemble:

--... Duzes _bues_... e les _cues_ tutes ensemble une part turnerent.
(P. 524.)

Le hros _Bueves d'Antone_ est _Beuve d'Antone_.

SUER, DUEL, que Fallot discute gravement comme des formes de dialectes,
sont tout simplement _soeur_ et _deuil_, et dans le langage ne se
confondaient pas plus qu'aujourd'hui avec l'infinitif _suer_ (_sudare_)
et _duel_ (_duellum_.)

IL PEUT s'crivait _il puet_;--_il esteut_, il prend fantaisie, il
convient, _il estuet_;--_Eudes_, nom propre, _Uede_ ou _Huedes_, etc.

                   *       *       *       *       *

On rencontre trs-frquemment aussi une notation du son _eu_ qui parat
emprunte aux Allemands; c'est par _o e_ spars, ou runis comme dans
le nom de _Goethe_.

EUDES, dans _Auberi le Bourguignon_, est crit partout _Hoedes_:

    _Hoedes_ ot non, de Laingres fu saisiz.
    _Hoedes_ de Laingres...

    (_Intr. du Roland_, p. 36, 37.)

Le _livre des Mtiers_, chapitre XI, prescrit aux armuriers d'employer
de la toile _noeve_, et de garnir intrieurement les jambires
d'_escroes_. En Picardie, on appelle encore des chaussons en lisires de
drap _des creux_.

JOENE, JOENESSE, c'est _jeune_, _jeunesse_. Le bourgeois dont il est
parl dans le fabliau d'_Aubere_ tait riche:

    Et si avoit un moult beau fil
    Qui maint denier mist  essil[50],
    Tant comme il fut en sa _joenesse_.

    (D'_Aubere la vielle maquerelle_.)

  [50] _Mit  exil_, c'est--dire, _dpensa_.

Le clerc du fabliau de _Gombers_ cherche  ttons le lit de la fille de
son hte; et l'ayant trouv,

    Lez li se couche, les dras _oevre_.
    Qui est ce, Diex, qui me _descuevre_?
    Fait ele quant ele le sent.

Ce passage atteste que les deux formes de notation _u_, _oe_, ont t
contemporaines.

En voici une autre preuve tire de Rutebeuf, qui florissait sous saint
Louis.

Le pote s'lve contre la perversit du sicle, contre les envieux et
les mdisants hypocrites. Personne, dit-il, ne leur chappe!

    Ja n'iert tant biaux ne gracieux:
    Se dix en sont chiez lui assis,
    Des mesdisans i aura six,
    Et d'envieus i aura _nuef_.
    Par derrier nel prisent un _oes_,
    Et par devant li font il feste!
    Chascun l'encline de la teste.

    (_Le testament de l'Asne._)

Prononcez _neu_, un _eu_.

Nous crivons encore sans _u_ _oeil_ et _oeillet_. _Coeur_, _soeur_,
_oeuvre_, prsentent la fusion des deux mthodes.


 III.

ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES.

Le systme que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent 
l'intrieur du mot, tantt au moyen des consonnes, tantt au moyen des
voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de prcision et de
dlicatesse que n'ont pas nos accents modernes. Nous n'avons aujourd'hui
qu'un seul __ ferm; nos pres en connaissaient trois ou quatre
nuances: _veritet_; _pitie_; _maufez_; _rocher_; _espee_. Voyez que de
manires d'indiquer l'accent aigu! Est-il probable que cet accent, sous
ces formes diverses, ft partout absolument le mme?

En outre, un accent est bien vite omis ou ajout hors de propos. Il
s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voil un mot dfigur.
C'est ainsi que l'Acadmie crit _dornavant_, qui est pour
_d'ore-en-avant_, comme si les racines taient _dor-navant_.

Que le premier venu prononce _dbonnaire_ avec un accent aigu, on n'y
prend pas garde; il ne fait pas autorit. Mais on s'afflige de voir
l'Acadmie consacrer cette faute, et crire _dbonnaire_, comme si elle
ignorait le vrai sens et l'tymologie de ce mot. C'est une mtaphore
emprunte, comme tant d'autres,  cet art de la vnerie, dont nos pres
faisaient leurs dlices. Il est _de bonne aire_, il est issu d'un bon
nid, de bonne extraction.

Roland voyant tendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse
quelques mots d'oraison funbre:

    E! gentilz hom, chevaler _de bon aire_,
    Hui te commant al gloriuis cleste!

    (_Roland_, st. 164.)

_De pute aire_, que nous avons laiss perdre, exprimait le sens oppos:

    Moult fit la male serve que fausse et _de pute aire_.

    (_Berte aus grans pis_, p. 95.)

        Vos maris est _de si pute aire_,
        Qu'il m'aura ja tout esmi.

    (_De Constant Duhamel._)

    Fortune est bele et bonne aus bons, et _debonnaire_;
    Mauvese aus maufesanz, et laide, et _deputaire_.

    (_Le Dit de Fortune._)

Le systme d'orthographe de nos pres tait plus favorable que le ntre
au maintien de l'tymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris
de jour en jour, compromettent l'une et l'autre.

Cependant ce systme n'tait pas sans quelque inconvnient. J'y ai
trouv celui de faire servir quelquefois la mme notation  deux usages,
et de confondre dans un cas donn l'adjectif fminin avec un masculin.
Par exemple, _lie_, de _ltus_, sonnait galement _l_ et _lie_, comme
aujourd'hui. Le fait parat incontestable. Dans cette mme _Court de
Paradis_, o j'ai puis des exemples de _lie_ sonnant _l_, _lie_ rime 
_la vierge Marie_, et  _blesmie_ (_blme_):

    Es flans de la virge _Marie_
    Qui pour lui fu dolante et _lie_.

    (V. 13.)

    Que peu ne grant ne fu _blesmie_
    De ce fu moult joians et _lie_.

    (V. 21.)

Peut-tre sont-ce l des licences pour la rime, car ailleurs on lit
_liee_ et _lee_. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces
groupes de voyelles destines d'abord uniquement  modifier l'inflexion
et au rle de l'accent moderne, n'aient amen la multiplication des
diphthongues. _Oi_ a sonn d'abord par dirse _o-i_, puis _o_ ouvert,
puis _ou_, puis enfin _oi_, comme dans _poix_, _Franois_. Ainsi des
autres.

                   *       *       *       *       *

De leur ct, les modernes, compltement trangers aux conventions de
l'ancienne orthographe, dfigurent le langage de nos pres, en
saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une
vritable manie, et je ne vois point d'diteur qui ait eu la sagesse de
s'en garantir, et de se borner  reproduire les manuscrits. Je plains
ceux qui travailleront un jour sur des textes si trangement falsifis.
Ils devront croire que des _oeufs_, des _boeufs_, se sont appels
autrefois des _os_, des _bos_ ou des _bos_; ils sueront  deviner
comment de _huses_ (des bottes) on a pu faire le diminutif _houseaux_,
de _enfant_, _enfs_; comment on a pu dire pour _neuve_ et _deux_,
_nos_, _dos_; pour des _queues_ (_cues_), des _cus_. Un ancien pote,
dont le nom est assez connu pour avoir t un des plus rpts dans ces
derniers temps, s'appelait _Adam_ ou _Adanes_, qui s'crit, suivant
l'orthographe du moyen ge, _Adenes_ par un _e_, comme _Caen_, _Rouen_,
_Agen_, etc... On a transform cet Adanes en une espce d'espagnol du
beau nom d'_Adens_. Si Adanes revenait au monde, il entendrait
longtemps parler d'Adens avant de souponner que c'est de lui qu'il
s'agit.

J'ouvre le _livre des Mestiers_ d'Estienne Boileve, et je lis au
chapitre _des Mesureus de bl_:

Nus _mesurres_ ne puet...--Ailleurs: _Li vendres_...--_Nus
garnisres_ ne puet...--Cil qui est _tannres_, se il est _tannnres
decaupres_...--_Vis_, _vises_, etc., etc. videmment il faut lire:
_Nus mesureux_,--li _vendeux_,--nus _garniseux_,--cil qui est _tanneux_,
se il est tanneux dcaupeures;--_vieux_, _vieuses_, etc.

Au chapitre _des Oubliers_, il est dit que nul ne pourra tre admis dans
ce corps, s'il ne fait au moins un mil de _niles_ le jour. Il ne
s'agit pas de _niles_, mais de _nieules_.

On disait _nieules_ comme on disait _saint Gabrieus_ et saint _Andrieu_:

    Et _Gabrieus_ et seraphins
    Qui les cuers ont loiaus et fins.

    (_La Court de Paradis._)

    Saint _Gabrieus_ a repondu.

    (_Ibid._)

    Saint _Andrieu_ le debonnaire.

    (_Ibid._)

    Et saint _Michieus_ aloit devant.

    (_Ibid._)

L'diteur de _Garin_ imprime partout _n_ pour _ne_, _s_ pour _se_:

    _N_ n'i ot aive _s_ du ciel ne cha.

    (_Garin_, II, p. 153.)

Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombt du ciel.

    N'est mie miens li chastiaus de Belin,
    _N_ la valdoine, _n_ mons esclavorins.

    (_Ibid._, II, p. 182.)

Il aurait pu prendre une utile leon de Thomas Diafoirus, qui en son
compliment ne dit pas: _N_ plus _n_ moins que la fleur que les anciens
nommaient hliotrope... mais: _ne_ plus _ne_ moins.

Comment faire lider _ne_ et _se_, si on leur donne l'__ accentu?

La considration de cet __ accentu n'a pas arrt non plus l'diteur
d'_Ogier_, qui crit partout l'_enfs_:

    Sire, dist l'_enfs_, vous n'en verrez ja el.

    (_Ogier_, v. 1402.)

L'_e_ muet  l'hmistiche ne comptait pas; mais l'__ accentu y met
deux syllabes de trop. _Enfes_ peut  la rigueur passer pour
monosyllabe, mais _enfesse_, non. Cette faute revient  chaque instant.


 IV.

_OU_, _EU_, SE REMPLAANT.

_Eu_ n'tant qu'une modification de _ou_ (U), il n'est pas surprenant
que ces deux syllabes se substituassent volontiers l'une  l'autre.
L'analogie explique et autorise cette substitution. Il semble mme
qu'elle ait t de rgle en certains cas, et que, dans les verbes ayant
 l'infinitif _ou_, cet _ou_ se changet rgulirement en _eu_ 
l'indicatif; en voici des exemples:

Mouvoir,--je meus.

Plorer ou plourer,--je pleure.

Pouvoir,--je peux.

Trouver,--je treuve.

Mourir,--je meurs.

Ouvrir,--j'oeuvre, et le substantif _oeuvre_.

Couvrir,--je coeuvre.

    O dur tombeau, de ce que tu en _coeuvres_
    Contente toi; avoir n'en peux les oeuvres.

    (Marot, _pist. de Guillaume Cretin._)

Se douloir,--je me deuls.

Prouver,--je preuve, et le substantif _preuve_.

    ISABEAU.

    Vous _appreuvez_ tous ceulx quicunques
    Vivent d'une mauvaise vie.

    (Marot, _Colloque d'Erasme_, t. IV, p. 293.)

Estevoir,--il esteut (_il convient_).

Savourer,--je saveure.

    L'ABB.

                Il ne vient fors
    De ce que je sens et _saveure_
    Ou que je voy.

    ISABEAU.

                  Je vous _asseure_, etc.

Demourer,--je demeure.

Secourir,--je sequeure.

    Sire, por Dieu omnipotent,
    Que querez vous ci  ceste eure?
    Suer, dist il, se Diex me _sequeure_...

    (_De Gombers et des deux Clers._)

    De France n'a nul grant qui la _sequeure_,
    Et des petits qui sont en sa demeure
    Son mary veult, sans qu'un seul y _demeure_,
              La rebouter.

    (Marot, _Epistre  la roine de Navarre_.)

Les commentateurs se trompent, qui, rencontrant dans la Fontaine ou dans
Molire _je treuve_, nous expliquent que le pote a altr le mot par
licence et pour le besoin de sa rime. La Fontaine et Molire ont pu se
servir d'un archasme; cela leur arrive souvent, mais ils n'ont jamais
estropi les mots.

Le mot _paour_ est devenu _peur_; _troubadour_ ou _trouvadour_ est
devenu _trouveur_, qu'on crivait _trouvere_ (le premier _e_ muet). Le
verbe _houser_ (_botter_) a fait le substantif _heuse_: Robert
_courte-heuse_; et nous avons encore le diminutif _houseaux_:

    Le pauvre diable y laissa ses _houseaux_.

    (_La Fontaine_.)

Par mtaphore, pour dire qu'il y prit, y laissa sa vie, comme on laisse
ses bottes ou bottines au fond d'un bourbier.

Fallot avait fait cette remarque avant moi, et voici la rgle qu'il
pose.--C'est une rgle invariable dans notre langue, que toutes les
fois qu'elle drive un mot du latin, et que dans ce mot il y a un _o_,
elle change cet _o_ en _ou_, ou en _eu_: _color_, _dolor_, _soror_,
couleur, douleur, soeur. (_Recherches_, p. 447.)

Il et dit plus exactement que cet _o_ s'est chang d'abord en _ou_, qui
est devenu _eu_ par la suite. _Flos_, _flur_, _flour_, _fleur_; _dolor_,
_dulur_, _doulour_ (qui subsiste en _douloureux_), _douleur_, etc.

Au XVIe sicle, les potes se permettaient mme dans les noms propres de
mettre indiffremment _eu_ pour _ou_. Nicolas Denisot (le comte
d'Alsinois) dans _le Tombeau de la reine de Navarre_ adress aux trois
miss Seymour:

    Christ,  filles de _Seymeur_,
    Pour Apollon il faut prendre,
    Or que vostre ange non _meur_
    A la fleur encore tendre.




CHAPITRE III.

De l'lision.--On lidait les cinq voyelles.


L'emploi des consonnes euphoniques intercalaires fournissait le
principal moyen d'viter l'hiatus; il y en avait encore un autre,
c'tait l'lision.

Nous n'lidons plus aujourd'hui qu'une seule voyelle, l'_e_ muet;
autrefois on les lidait toutes, comme en latin.


A.

    Ha, monseigneur Merlin, ou _m'esperance_ est toute,
    Venez parler a moi qui vous aime et redoute.

    (_Merlin-Mellot._)

    Quant la pucelle fu en la grange embatue,
    Ou tas d'estrain se boute atout sa pel vestue,
    A Dieu fist _s' oroison_, et, sa coupe batue,
    Que prochainement muire et soit _s' ame_ absolue.

    (_Le Dit du Buef._)

Quand la jeune fille fut entre dans la grange, elle se met dans le tas
de paille, toute couverte de sa peau de boeuf; elle fait sa prire, et,
sa coulpe battue, demande  Dieu de mourir bientt et d'tre sauve.

    Par _t' ame_, prends y garde!

    (_Ibid._)

Il nous reste de cet usage _m' amie_ et _m' amour_.

Quand on s'occupera de retrouver l'ge des mots et des formules, sans
quoi l'on ne fera jamais rien, il sera curieux de savoir qui s'avisa le
premier de cet affreux solcisme _mon amie_, _mon pe_. La Fontaine a
bien raison de dire que _l'accoutumance enfin nous rend tout familier_;
autrement on serait rvolt de cette faon de parler universellement
accrdite, qui joint un substantif fminin  un pronom masculin, on ne
conoit pas par quel motif. Ce n'est pas l'euphonie sans doute, car on
dit _l'me_, _l'pe_, _l'oraison_, qui sont pour _la me_, _la pe_,
etc. L'lision de l'_a_ dans l'article fminin n'est ni plus ni moins
douce que dans le pronom possessif. Mais on s'est imagin que l'article
lid devant ces substantifs fminins tait _le_; et c'est par suite de
cette imagination que nous avons _l'amour_ masculin au singulier, tandis
qu'il est rest fminin au pluriel, grce  la forme _les_, commune aux
deux genres.

Il faut avouer que nos pres montraient en ce point plus de logique et
de bon sens que leurs fils. _Mon pouse_, _ton htesse_, les et choqus
autant et  aussi bon droit que nous le serions de _ma chapeau_, _ta
soulier_.

On trouve encore l'lision de l'_a_ dans Marot:

    L'ABB.

                    Mais d'o vient
    Qu'aux femmes aussy mal advient
    Science qu'un bast  ung boeuf?

    ISABEAU.

    Croyez, _domine abbate_,
    _Qu'un_ boeuf sied mieux d'estre bast
    Qu' un asne de porter mitre.

    (_Colloque d'Erasme._)

_Qu'un boeuf_ est pour _qu' ung boeuf_. Marot n'a certainement pas
construit dans la mme phrase _il sied_ avec l'accusatif et avec le
datif: _il sied un boeuf_... _il sied  un ne_. Outre qu'il n'y a point
d'exemple de ce solcisme: _il sied quelqu'un_.


E.

L'__, que nous marquons d'un accent, ne s'est jamais lid. Il serait
superflu de produire des exemples de l'lision de l'_e_ muet. Je me
bornerai  une seule observation.

Aujourd'hui, c'est toujours l'_e_ final (muet), qui s'lide. Voici un
exemple de l'_e_ lid au commencement d'un mot; c'est dans cette
locution, _o est-ce que_. Le peuple prononce traditionnellement _o
'st-ce que_, au profit manifeste de l'euphonie. Il ne pouvait pas lider
_o_ dont le son est trop fort; le fort a emport le faible.

Les lettrs qui prtendent figurer sur le papier la prononciation du
peuple, crivent _ousque_. Cet _ousque_, suivant les lois de l'ancienne
orthographe, ne pourrait sonner que _ouque_: le peuple dit
indiffremment, _o qu'est mon pre?_ en supprimant _est-ce_, ou bien en
le conservant: _O 'st-ce qu'est mon pre?_ Les gens dlicats et bien
levs prononcent, avec un horrible hiatus: _O est_-ce qu'est mon pre?
mais aussi ils ont pass dix ans au collge!

Il faut remarquer ici que le peuple en usait, dans l'ancienne Rome,
comme il fait  Paris. Toujours guid par l'instinct de l'euphonie, les
Romains en parlant lidaient l'_e_ de _est_. Ouvrez, non pas Virgile ni
Cicron, qui reprsentent les acadmiciens de leur poque, non pas mme
l'lgant Trence, mais Plaute, qui note le langage nergique du peuple:

    Malus clandestinus est amor; _damnum 'st_ merum.
                    Ut ququ illi _obcasio 'st_...
    Tam a me _pudica 'st_...
    Quid? quod _palam 'st_ venale: si _argentum 'st_ emas...
    Hoc sculapi _fanum 'st_...

Une seule page du _Curculion_ fournit ces exemples, qui prouvent qu'aux
dpens de _est_ on conservait intacte et forte la finale du mot
prcdent, celle que les prosodies modernes ordonneraient au contraire
d'lider sur _est_.

videmment la forme d'lision d'aprs les grammairiens est monotone; la
forme populaire produit autant de varit que les finales des divers
mots en comportent.


I.

On ne rencontre jamais en vers, _il y a_, _il y avait_; mais _il a_, _il
avait_. Si par aventure l'_y_ est figur, peu importe: la mesure vous
avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans _les Quatre fils
Aymon_,

    Il _y_ a plus de douze ans que la guerre a dur,

    (V. 832.)

vous comprenez tout de suite qu'il faut prononcer: _Il a_ plus de douze
ans.

    _Il a_ bien dous mois et demi
    Ou plus, que mon frere ne vi.

    (_Du Chevalier  la robe vermeille._)

    Bonne robe de bons pers d'Ypre;
    _Il n'a_ meillor deciq' a Chipre.

    (_La Bourse pleine de sens_, v. 173.)

    Le soir, qu'_il ot_ ja maint estoiles...

    (_De la Dame qui fist trois tours_, v. 48.)

Le soir, qu'il y eut dj mainte toile.

Et ce n'est pas impos par le besoin du mtre, car la prose parle de
mme:

--Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avis que _il ait_ en vostre
requeste raison.

(_Villehardouin_, p. 199.)

    Li chien dist qu'il a plus de honte;
    _Li_ asnes dist qu'il a plus de paine.

    (_De l'Asne et dou Chien._)

    Seignurs baruns, dist _li_ empereres Karles...

    (_Roland_, st. 13.)

    D'altre part est _li_ arcevesques Turpin.

    (_Ibid._, st. 87.)

La mesure commande videmment d'lider l'_i_, et de dire l'_empereur_,
l'_archevque_, l'_ne_; et comme cette lision se pratiquait galement
en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion des formes _li_
et _le_, auparavant distinctes.

La mme observation est applicable  _qui_ et _que_; _qui est_, _qui a_,
taient prononcs comme ils le sont aujourd'hui par le peuple, _qu'est_,
_qu'a_:

    Or est cheus en mal lien
    De sa fame, qui l'en despite
    Pour sa provande _qui est_ petite.

    (_De Morel, etc._, Barbez., III, 248.)

O mon Dieu! s'crie saint Bernard:--Tu trepassas primiers por mei
l'estroit pertuix de la passion, por ceu ke tu large entriee faces a les
membres k'_apres_ ti vont. (P. 562.)--Tu passas pour moi par l'troite
ouverture de la passion, pour agrandir la voie  tes membres qui te
suivent.

Dans le fabliau _du Provoire qui mangea les meures_, le cur, debout sur
sa jument pour atteindre aux branches du mrier, aprs avoir satisfait
sa gourmandise, rflchit qu'en ce moment qui, prs de lui, crierait
_h!_ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pense: la
jument part, et le cur tombe dans la haie d'pines.

    Diex, fait il, _qui ore_ diroit: Hez!...

Dieu, fait-il, qu'_ore_ dirait: H!...

                   *       *       *       *       *

Il est essentiel d'observer que ces lisions taient, pour le pote,
facultatives et non obligatoires, comme l'est aujourd'hui celle de l'_e_
muet: par exemple, le passage que je viens de citer est prcd de
celui-ci:

    S'en ot li prestres moult grant joie
    _Qui a_ deux piez est sus montez.

_Qui a_ n'tait  coup sr pas lid, soit qu'on souffrt cet hiatus qui
n'a rien de choquant, soit qu'on y remdit par une _s_ euphonique:
_quiS a_. Le second me parat plus probable. (_Voy._ p. 96.)

L'exemple suivant rassemble l'lision de _qui_ et celle de _li_:

    _Qui qu' onques_ soit li vostre eslis,
    Partonopeus est _li_ hais.

    (_Partonopeus_, v. 6704.)

Il faut prononcer avec deux dirses: _Partonopes_ est l'_has_.

_Quiconque_, qui semble driver naturellement de _quicumque_, n'en vient
pas. Il est form de _qui qui onques_. Cela est attest par
l'orthographe frquente _kikiunkes_, et par l'emploi non moins frquent
de cette formule _qui qui_..., remplace de nos jours par cette kyrielle
de cinq syllabes dures et vides, _qui que ce soit qui_...

Aubri le Bourguignon

    Vint au palais, _qui qu'en poist_ ne qui non;
    Trois cops hurta au postis d'un baston.

    (_Aubri li B._, p. 155; Bekker.)

Qui que soit qui s'en fche, s'y oppose, ou non. _Poist_ est ici le
subjonctif du verbe _poiser_, _peser_: _ qui qu'il en pse, ou non_.

Le duc Sanson,  la bataille de Roncevaux, attaque l'almacur, espce de
conntable du roi paen Marsile: il lui transperce le foie et le poumon,
de sorte

    Que mort l'abat, _qui qu'en peist u qui nun_,
    Dist l'arcevesques: Cis cop est de baron!

    (_Roland_, st. 96.)

Cette formule revient trs-souvent, comme les formules consacres
d'Homre.

Guinemer renverse un roi sarrasin,

    Que mort l'abat, _ki k'en plurt u ki 'n rie_.

    (_Ibid._, st. 244.)

Qui qu'en pleure ou qu'en rie.

RUE QUINCAMPOIX; c'est, dans les vieux titres, la rue _Qui qui en
poist_, _Qui qui s'en fche_. On lidait le second _i_, _qui qu'en
poist_, comme _qui qu'en grogne_. Une quiqu'engrogne tait la matresse
tour d'un castel picard, la plus altire, construite, pour ainsi dire,
malgr l'opposition de ceux qu'elle menace: Je la btirai, _qui qui en
grogne_.

La rue _Qui qu'entonne_? est devenue, par corruption, rue _Tiquetonne_,
dont le nom moderne est aussi insignifiant que celui de la rue
_Quincampoix_[51].

  [51] On aimait alors cette forme d'appellation. Il y avait encore la
    _rue qui m'y trova si dure_, abrge, du temps de Sauval, en _rue
    trop va qui dure_. C'est aujourd'hui la _Valle de misre_, quai des
    Augustins.


O.

La langue franaise n'a plus de mots termins par _o_[52]. Elle en a
jadis possd trois: _jeo_, ou _jo_, _iceo_ et _ceo_, ou _co_ (l'_e_
n'est que pour adoucir le _c_), formes normandes, qui furent bientt
remplaces par _je_, _ice_, dont il nous reste _icel_, _icelui_, et
_ce_, abrg d'_ice_.

  [52] Bien entendu, je ne compte pas les mots imports de l'italien ou
    du latin, comme _alto_, _soprano_, _vertigo_, _prurigo_; ce ne sont
    pas des mots franais.

Les formes en _o_ ne se rencontrent gure que dans les textes du XIe
sicle, ou du commencement du XIIe, dans le _livre des Rois_, dans saint
Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans les deux pomes de Wace, _le
Rou et le Brut_, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provenal, d'o
ces formes paraissent venues, la terminaison en _o_ est une terminaison
fminine, qui remplace la terminaison italienne en _a_, et la franaise
en _e_ muet; il est donc tout naturel que cet _o_ puisse s'lider.

Charlemagne demande qui veut aller en ambassade  Sarragosse, vers le
roi Marsile:

    Respunt dux Naimes: _Jo irai_ par vostre dun.

    (_Roland_, st. 17.)

J'irai par votre don, par votre grce.

Le fils du roi Marsile, voyant son pre irrit du message de
Charlemagne, veut tuer Ganelon, qui en a t le porteur. Livrez-le-moi,
s'crie-t-il:

    Liverez le mei, _jo en_ ferai la justise,

    (_Ibid._, st. 36.)

o il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en lidant:
_livrez_-le-moi, _j'en_ ferai la justice.

    Dient paen: De _co avum_ nus asez.

    (_Ibid._, st. 5.)

De ce avons nous assez.

Dans le _livre des Rois_, que j'estime crit moiti prose, moiti vers
rims par assonnance, comme la _chanson de Roland_:

    Cum _io oid_ Saul, forment se curucad,
    E li Sainz Esperiz cunseil li dunad.

    (Liv. Ier, p. 37.)

_Cunseil_, en trois syllabes, de _consilium_. _Coume ice out
Sal_.--Comme Sal entendit cela, il entra en grande fureur, et le
Saint-Esprit lui donna conseil.


U.

L'lision de l'_u_ est plus rare, parce qu'il y a moins de mots termins
en _u_, et surtout  cause de la facult de changer au besoin l'_u_
voyelle en _u_ consonne, de prononcer _Dev a dit_, quand il y a sur le
papier _Deu a dit_.

Mais il est  remarquer que le peuple fait toujours l'lision de l'_u_
du pronom de la seconde personne _tu_, et dit _t'as_, _t'auras_, pour
_tu as_, _tu auras_:

    Dois tu crier: Appele! appele!
    Le cuir trousse derriere toi.
    N'est pas merveille se _t'as soi_.

    (_La Chace dou cerf_, Jubinal, _Nouv. fabl._, I, p. 169.)

Ds l'instant que toutes les voyelles s'lident l'une sur l'autre, il
est clair qu'elles s'lident sur elles-mmes; que deux _a_, deux _i_,
venant  se rencontrer, l'un  la fin d'un mot, l'autre au commencement
du mot suivant, s'absorberont en un seul, et ne compteront que pour une
syllabe. Un homme du peuple ne dira pas, Je vais _ Amiens_, mais Je
vais _ 'miens_, ou Je vais _'Amiens_. Cette fusion est la plus
naturelle de toutes. Personne,  moins d'tre un pdant renforc, ne
prononce _j'y irai_, en faisant sentir la rptition de l'_i_: on dit
simplement _j'irai_, par respect pour les oreilles d'autrui; mais en
vers cette lision n'est plus permise, qui l'tait autrefois.

Roland,  la bataille de Roncevaux, trouve le cadavre de son cher
Olivier ml parmi ceux des soldats. On le relve, on le charge sur un
bouclier, et l'archevque Turpin vient bnir les morts et leur donner
l'absolution, ce qui augmente, _rengrge_, comme parle encore la
Fontaine, le deuil et la piti:

    Sur un escut l'ad as altres culchet,
    Et l'arcevesque les _a assols_ et seignet.
    Idunc[53] agreget le doel et la pitet.

    (_Roland_, st. 161.)

  [53] Alors, _tunc_.

L'_a_ ne se prononce qu'une fois, comme dans cet autre exemple:

    La fame s'en prist _a apercoivre_.

    (_De la Bourse pleine de sens_, v. 18.)

Cette sorte d'lision se pratiquait en provenal:

    Per Bafomet mon Deu, qui totz nos _a a_ judgier.

    (_Ferabras prov._, v. 308.)

La consonne finale n'empche pas au besoin la fusion des voyelles; on en
est quitte pour la tenir muette:

    Le duc _Oger et_ l'arcevesque Turpin.

    (_Roland_, st 12.)

Le duc _Og'_ et l'archevque.

    L'endemain au _matin, ains_ que levast li solaus.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 1005.)

L'endemain au _mat', ains_...

    Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier?

    (_Roland_, st. 18.)

Seigneurs barons, qui pourrons-nous y envoyer?

Ces procds, autrefois tout simples, ne sont plus possibles depuis que,
par un rsultat ncessaire de l'imprimerie, la langue crite a pris le
pas sur la langue parle, dont elle n'tait jadis qu'un accessoire. Les
yeux ont asservi la langue et l'oreille.




CHAPITRE IV.

Des deux manires d'abrger les mots: syncope et apocope.--De la
tmse[54].

  [54] On m'excusera d'employer ces termes d'cole; ils ont l'avantage,
    une fois expliqus, d'pargner de grandes circonlocutions.


 1er.

SYNCOPE DANS LES NOMS.

Une tendance constante  resserrer les mots, combine avec un soin
scrupuleux de l'euphonie, voil les deux caractres essentiels du gnie
de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est dveloppe.

Voltaire avait reconnu le premier: C'est, dit-il, une proprit des
barbares d'abrger tous les mots. Je lui en demande pardon, mais je
crois l'pithte injuste. En toute chose, la simplicit est le dernier
terme de l'art. Considrez les langues des sauvages ou celles qui se
sont arrtes  l'tat primitif, comme le basque: quels mots
incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas
trop de la vie entire d'un homme pour apprendre  parler. Voil le vrai
caractre de la barbarie. La civilisation, au contraire, conomise le
temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer
l'art. Ennius et ses contemporains disaient _induperator_, _avispicium_,
_dedecoramentum_, _indupetrare_, _extera_, _supera_, qui, sous Auguste,
taient resserrs en _imperator_, _auspicium_, _dedecus_, _impetrare_,
_extra_, _supra_. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicron,
seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus
civiliss.

Autre chose est d'abrger les mots, autre chose de les estropier. S'il
est dmontr qu'une abrviation conserve les caractres natifs,
essentiels du mot, et s'allie en mme temps avec la douceur et la
facilit du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement.

Nous aussi nous avons commenc par des formes dveloppes, que nous
avons resserres  mesure que nous avancions.

C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore t remarqu, que la
plupart de nos substantifs tirs du latin ne sont pas calqus sur le
nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pres regardaient
l'accusatif comme la forme du mot la plus complte. _Vierge_, _image_,
_multitude_, _ordre_, etc., drivent de _virginem_, _imaginem_,
_mutitudinem_, _ordinem_; la forme primitive tait _virgine_, _imagine_,
_multitudine_, _ordene_.

--Chier frre, ceste gnration ki raconterat? li angeles l'anonzat...
_li virgine_ croit; de foit conzoit _virgine_; _virgine_ enfantet, e
_virgine_ parmaint!

(_Saint Bernard_, p. 531.)

Le livre de _Job_ traduit ces parole: _imago coram oculis meis_, une
_ymagene_ devant mes oez. (P. 486.)

--Li fils si est la _imagene_ del pere. (_Ibid._)

L'amiral Baligant fait un voeu  ses divinits Apollon et Mahomet, de
leur lever des statues d'or fin:

    Mi damne Deu, je vuz ai mult servit!
    Tes _ymagenes_ ferai tutes d'or fin.

    (_Roland_, st. 255.)

    Li amirals mult par est riches hom.
    De devant sei fait porter sun dragon,
    E l'estandart Tarvagan e Mahum,
    E un _ymagene_ Apolin le felun.

    (_Ibid._, st. 237.)

L'amiral est un homme trs-riche: il fait porter devant soi son dragon,
l'tendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le flon.

APOLIN est abrg d'_Apollinem_, comme _fontaine_, de _fontem_.
_Origine_ ne reprsente pas _origo_, mais _originem_. On disait par
syncope _orine_:

    Cil pautonier ki sont de pute _orine_.

    (_Rom. de Guillaume d'Orange._)

Cette canaille de sale origine.

MULTITUDE est par syncope de _multitudine_, qui est dans les _Rois_ et
dans saint Bernard:

--E avez grant _multitudine_ de gens e veels de or.

(_Rois_, III, 398.)

GUASTINE ou _wastine_ tait form pareillement de _vastitudinem_.

--Uns huem mest en la _guastine_ de maon. (_Rois_, I, 96.)--Ki est
encontre la _wastine_ al chemin[55].

(_Ibid._, 103.)

  [55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot _dsert_
    employ pour dsigner la mme chose: E Saul vint al _desert_ de
    Ciph.

ORDENE (_ordinem_), _ordre_.

Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'tre par lui fait chevalier,
Hugues s'y refuse net:

    Biau sire, fait il, non ferai.
    Porquoi? et je le vous dirai:
    Sainte _ordene_ de chevalrie
    Seroit en vous mal emploiiee,
    Car vous estes de male loi
    Se n'avez batesme ne foi.

    (_L'Ordene de chevalerie_, v. 81.)

--Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent
proprement a trois _ordenes_ de sainte Eglise: une chacune fontaine a un
chascun _ordene_.

(_Saint Bernard_, p. 539.)

ORGENES (d'_organa_), aujourd'hui _orgues_:

--E David sunout une manire de _orgenes_ ki esteient si aturn ke l'om
les liout as espaldes celi ki 's sunout. (_Rois_, p. 141.)--Et David
jouait d'une espce d'orgues qu'on liait aux paules de celui qui en
jouait.

                   *       *       *       *       *

La syncope ne tarda pas  resserrer tous ces mots. Le _livre des Rois_
dit partout _aneme_ (_animam_); la _chanson de Roland_ crit dj
_anme_. Roland  l'agonie se recommande  Dieu:

    Guaris de mei l'_anme_ de tuz perils...
    Mors est Rollans, Deu en a l'_anme_ es cels.

    (St. 173.).

ENGELE, dans _les Rois_ et dans saint Bernard:

--Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li _engele_. (P.
543.)--Jacob vit les _engeles_ montanz et descendanz.

(_Job_, p. 480.)

Dans le _Roland_, c'est dj _angle_:

    o sent Rollans que la mort li est pres,
    Par les oreilles fors se ist la cervel:
    De ses pers priet Deu que 's apelt
    E poi de lui al _angle_ Gabriel.

    (_Roland_, st. 155.)

Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les
oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se
recommande lui-mme  l'ange Gabriel.

Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux aprs la
dfaite accomplie. La nuit arrive, et l'arme franaise dort parmi les
dbris:

    Karles se dort cume hume traveilliet.
    Seint Gabriel li ad Deus enveiet,
    L'empereur li cumande a guarder:
    Li _Angles_ est tute noit a sun chef.

    (_Ibid._, st. 280.)

Charlemagne repose comme un homme agit d'inquitude. Dieu lui a envoy
saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la
nuit  son chevet.

CHAIR ne drive pas de _caro_, mais de _carnem_; d'o vient que dans les
plus vieux textes il n'est jamais crit autrement que _carn_, _karn_,
_charn_. L'_n_ reparat encore aujourd'hui dans _charnel_, _dcharner_,
_carnassier_.

RRE-GUARDE, ANS-GARDE ou _engarde_, pour _arrire-garde_,
_avant-garde_, se trouvent  chaque page de la _chanson de Roland_:

    Se en _rere guarde_ troevet le cors Rollant.

    (St. 46.)

--S'il trouve Roland  l'arrire-garde.

    Qu'en _rere guarde_ trover le posum.

    (St. 47.)

--Que nous le pussions trouver  l'arrire-garde.

    E ki sera devant mei en l'_ansgarde_?

    (St. 57.)

--Et qui sera devant moi  l'avant-garde?

MAIN, par syncope de _matin_.

On se tromperait de croire que _main_ vient directement de _mane_, et a
prcd _matin_. Premirement, on abrge un mot racine, mais on ne
l'allonge pas; cela est contraire au gnie des langues en gnral, et 
celui de la ntre en particulier; ensuite le fait est une preuve
irrcusable: le _livre des Rois_, celui de Job, saint Bernard, emploient
toujours _matin_, et non pas _main_:--_Le matin_ a vus vendrum, e en
vostre merci nus metrum.

(_Rois_, I, p. 37.)

La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils
avaient pour voisin un prtre:

    Et li prestres en icele eure
    Estoit levez par un _matin_.
    Il erent si tres pres voisin...
    Dame, fait il, bon jour aiez.
    Por qu'estes si _matin_ levee?
    --Sire, dist elle, la rousee
    Est bone et saine en icest tans...
    --Dame, dist il, ce cuit je bien,
    Car par _matin_ fait bon lever.

    (_Le Fabel d'Aloul_; Barb., II, 256.)

    La dame a son seignor a dit:
    Sire, vous levastes _matin_,
    Foi que vous devez saint Martin,
    Venez vous delez moi gesir.

    (_Du Chevalier  la robe vermeille_, Barb., II, 175.)

_Matin_ est par syncope de _matutin_, qu'on trouve dans Pline, Diomde
et Priscien, auteurs plus connus au moyen ge que Virgile et Cicron. On
rencontre, ds le XIIIe sicle, les deux formes employes concurremment:

    En petit d'eure Diex labeure,
    Tel rit au _main_ qui le soir pleure;
    Et tels est au soir couroucies
    Qui au _main_ est joians et lies.

    (_Estula_, Barb., III, p. 67.)

    Oiez, seigneur, un bon fabel;
    Uns clers le fist por un anel
    Que trois dames un _main_ troverent.

    (_Des trois Dames_, Barb., III, p. 66.)

_Main_ subsiste encore dans _demain_, qui signifie _de matin_, et dans
_l'endemain_, dont nous avons fait avec deux articles, _le lendemain_.
_Le lendemain_ est aussi ridicule que pourrait tre _le lapropos_. Les
anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que _l'endemain_:

--De ce pristrent li message jour de respondre _ l'endemain_... _
l'endemain_ manda li dus son grant conseil...

(_Villehardouin_,  15.)

    _A l'endemain_ quant il li plout.

    (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)

    Tant que ce vint _a l'endemain_
    Qui li borjois leva bien main.

    (_La Bourse pleine de sens._)

    _L'endemain_ si compaignon vindrent,
    Et lor parlement a li tindrent.

    (_Une femme pour cent hommes._)

    Cil qui fame viaut justiser
    Chascun jor la puet contrister,
    Et _l'endemain_ r'est tote saine
    Por resuffrir autre tel paine.

    (Rutebeuf, _De la Dame qui fist trois tours_.)

Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la
rduplication de l'article, a t commise plus d'une fois. Ainsi le mot
_lierre_ prsente le mme cas que _l'endemain_. Du latin _hedera_, on
avait fait _hiere_, _l'hierre_, ou, sans _h_, _l'ierre_:

    Jehans li Galois d'Aubepierre
    Nous dist si com la fuelle _d'yerre_
    Se tient fresche, novelle et vert...

    (_La Bourse pleine de sens_, v. 418.)

Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en
rendit un autre; et nous disons aujourd'hui _le lierre_.

De _medecina_, MEDECINE, et par syncope MECINE:

    Apres apris tote _mecine_
    Quanqu'est en erbe et en racine.

    (_Partonopeus_, v. 4585.)

    --Suer ce li respont la rone:
    Mes duels ne puet avoir _mecine_.

    (_Ibid._, v. 4933.)

Mon deuil ne peut avoir de remde.

--Ensi fait maintes foiz la _mecine_ dele soveraine pieteit.

(_Job_, p. 489.)

La femme du _vilain mire_ (_le Mdecin malgr lui_) vante les
connaissances de son mari  ceux qui cherchent un habile praticien:

    Certes il sait plus de _mecine_
    Et de vrais jugemens d'orine
    Que ne sot onques Ypocras.

    (Barbaz., I, p. 9, v. 155.)

Saint Bernard dit toujours _saint_ ESTEVENE (_S. Stephanus_).--Nos
avons en saint _Estevene_ l'oyvre et la volunteit ensemble del martre.

(P. 542.)

_Estevene_ a fait par syncope _Estene_, ainsi qu'il est toujours crit
dans _la Court de Paradis_; d'o la forme _Estve_.

On aura remarqu, dans la citation qui prcde, _martre_ pour _martyre_.
Cette syncope se maintient dans _Montmartre_ (_mons Martyrum_).

De _prosperitas_ on avait fait PROSPRIT, par syncope _prospret_:

--Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist
se il a _prosperitez_ ireit Ramoth de Galaad assegier.

(_Rois_, p. 335.)

--Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute _prospret_.

(_Ibid._, p. 336.)

Et mme _prosprement_, adverbe, pour _prosperement_:

--E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad;
_prosprement_ i iras, e la cited prendras.

(_Ibid._)

De mme VERT (_vret_), pour _vrit_;--FERT (_fret_) pour
_fermet_.--MESTIER, de _ministerium_; comme MOUSTIER, de _monasterium_.

De l'italien _medesino_ on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui
_mme_.

Le sire de Coucy, embarrass de la dclaration qu'il veut faire  la
dame de Fayel, se trouvant avec elle tte  tte, s'effraye, et pense
qu'il aimerait mieux tre au fond d'un abme:

    En son cuer pense en soi _meisme_
    Miex me venist estre en abisme.

    (_R. du chast. de Coucy_, v. 605.)

--E il _meismes_ vers Ramatha alad.

(_Rois_, p. 76.)

De _pessimus_, PESME, contraction de _pessime_:

--Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres _pesmes_ chaigemenz et
cis tres horribles enduremenz de cuer!

(_Saint Bernard_, p. 562.)

Loin de nous, mon cher frre, ce trs-mauvais changement et
trs-horrible endurcissement de coeur!

    Bataille auerum e aduree e _pesme_.

    (_Ch. de Roland_, st. 239.)

Nous aurons bataille dure et trs-mauvaise.

    Dist Blancandrins: Mult est _pesmes_ Rollans!

    (_Ibid._, st. 29.)

--Mais si maris fud dur e _pesmes_ e malicius.

(Rois, p. 96.)

Les potes ont abus quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce
qu'ils se permettent en ce genre n'tait pas reconnu par l'usage.

Je n'ai rencontr qu'une fois _mauvaise_ contract en _maise_. C'est
dans _le Dit de la borjoise de Narbone_:

    Or serai je pendus, nen eschaperai ja
    Pour _maise_ compaignie que j'ai menee piea.

    (Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I, 37.)

Il est bien probable qu'il y avait ici abus.

YDLES. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais d'autre mot pour traduire
_idolum_.

--Si que il aourad neis les _ydles_ as Amorriens.

(Rois, p. 333.)

De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhens.

Nous ayons refait le mot d'aprs le latin, en lui rendant la syllabe
retranche par nos pres. Cela est arriv plus d'une fois, notamment
pour les adjectifs numraux que nous terminons en _ime_. Le _livre des
Rois_ et _la chanson de Roland_ sont d'accord sur ce point: voici les
termes qu'ils emploient: _prime_ ou _premer_, _l'altre_, _tierce_,
_quarte_, _quinte_, _siste_, _sedme_, ou _setme_, _uitme_, _noesme_,
_disme_.

L'amiral Baligant a form dix bataillons:

    Li amirals .X. eschieles ad justedes[56];
    La _premere_ est des Jaians de Malperse,
    _L'altre_ est de Huns, e _la terce_ de Hungres,
    E _la quarte_ est de Baldise la lunge,
    E _la quinte_ est de cels de val Penuse,
    E _la siste_ est de la gent de Maruse,
    E _la sedme_ est de cieus d'Astri monies (_sic_),
    _L'oidme_ est d'Argoilles, et _la noef_[57] de Clarbone,
    E _la disme_ est des barbez de fronde.

    (_Roland_, st. 236.)

  [56] Remarquez l'lision de l'_a_ sur lui-mme, _a ajustes_.

  [57] _La neuf_, pour _la neuvime_.

Nous avons restitu une syllabe  ces adjectifs numraux, ainsi qu' ces
adverbes _grandement_, _loyalement_, _fortement_, qui n'en avaient jadis
que deux:

    Uns chevaliers avoit, il n'y a mie _gramment_,
    Avecques li sa femme, qu'il amoit _loyalment_.
    Mais un autre jeune homme la requist si _forment_,
    Qu'ele acorda du tout a faire son talent.

    (_Le Dit des Anelets_, Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I.)

_A faire son talent_,  faire son dsir. Les Italiens ont conserv le
sens primitif de _talento_.


 II.

SYNCOPE DANS LES VERBES.

INFINITIFS.--L'tude du vieux franais, celle de toutes les langues, je
pense, mne  reconnatre ce phnomne trange, qu'une langue,  son
origine, est rgulire, logique dans toutes ses parties, et,  son point
de perfection, pleine d'inconsquences et d'irrgularits. Comment cela
se peut-il? Comment des barbares si loigns de la civilisation qu'ils
n'en ont pas mme le premier instrument, une langue  eux, ces barbares
composant leur langage  la hte, au hasard, des dbris d'un autre
langage vieilli et corrompu; comment ces gens-l auraient-ils pu
observer l'ordre, la dduction, l'analogie, toutes ces lois
philosophiques qu'une mthode rigoureuse, fortifie d'un long exercice,
a tant de peine encore  maintenir? Au contraire, lorsque la socit
s'est organise, lorsque les arts sont cultivs en paix, lorsqu'une
lente et savante analyse remplace de tous cts une synthse brutale et
prcipite; en un mot, lorsque fleurissent les acadmies, c'est alors
que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont tre
pluches, rectifies au compas de la gomtrie, classes dans un bel
ordre et un enchanement rgulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble
et d'en comprendre la suite d'un coup d'oeil.

Nous sommes, grce  Dieu, dans cette dernire priode. Nous jouissons
non pas d'une, mais de cinq acadmies, sans compter les socits
savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus
effroyable chaos dans la langue; l'impossibilit dmontre, ou peu s'en
faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la
grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six
greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner 
comprendre et  excuter ainsi la chose, que l'Acadmie n'en est pas
venue et n'en viendra jamais  bout.

Au contraire, nos aeux, sans doctrine et sans acadmiciens, s'taient
arrang une langue si rgulire, qu' une norme distance, et  travers
le brouillard des ges, un oeil attentif en saisit encore les
principales dispositions. Un pareil concert est incomprhensible.
L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je
m'estimerai assez heureux si j'arrive  le faire reconnatre.

Il semble qu'on et arrt d'conomiser sur chaque infinitif latin au
moins une syllabe: c'tait en entrant dans notre langue comme un page,
un droit d'admission. _Audire_ fit _our_; _separare_, _sevrer_;
_movere_, _mouvoir_; _amare_, _aimer_; _plangere_, _dolere_, _plaindre_
et _se douloir_; _parolare_, _parler_; _rotolare_, _rouler_[58];
_ingenerare_, _engendrer_, etc. _Mourir_ n'a que deux syllabes, comme en
latin; mais d'abord _mori_,  titre de verbe dponent, peut tre mis
dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est rellement
_moriri_, qui se trouve dans Plaute et mme dans Ovide.

  [58] Roland fut ainsi nomm, parce qu'en venant au monde il _roula_
    jusqu'au bord de la caverne o sa mre Berthe, soeur de Charlemagne,
    lui donna le jour. Son pre Milon rend compte  Berthe du motif de
    ce nom: La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il
    _rotolava_, e in franzoso  a dire rotolare, _roorlare_... Io voglio
    per rimemoranza che l' habbia nome _Roorlando_. (_I Reali di
    Franza_, liv. VI, c. 55.)

    La premire fois que je le vis, je le vis qui _rotolait_, et le mot
    italien _rotolar_, c'est en franais _rouler_... Je veux qu'en
    commmoration il s'appelle _Roulant_.

    C'est donc _Roulant_, et non _Roland_, qu'il faudrait dire. Tout le
    moyen, ge a prononc _Rouland_, conformment  la valeur de
    l'orthographe expose page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit
    anglo-normand cit par M. Fr. Michel, ce nom se trouve crit  la
    moderne, _Roulant_:

        De Roulant u de Oliver
        Orrium mult plus volenters
        Ke ne frium, si cum jo quit,
        La passiun de Jesus Christ.

        (_Chans. de Roland_, p. 208.)

    Nous sommes, dit le bon trouvre, si _feinz_ (si _feignants_), que
    nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de
    _Rouland_, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de
    Jsus-Christ.

C'est cette condition inflexible de la syncope qui parat avoir
dtermin les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a
qu'une: _re_[59]. Apparemment le franais n'en aurait pas eu davantage,
et tous nos infinitifs auraient t faits comme _lire_, _mettre_,
_courre_, sans les convenances de l'euphonie, qui venait aprs la
syncope, mais non moins exigeante.

  [59] L'allemand n'en a qu'une non plus, _en_.

Enlevez la syllabe du milieu d'_amare_, _inflare_, _probare_: ce qui
reste ne peut s'articuler _amre_, _enflre_, _prouvre_. On a retourn la
position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprim l'_e_
final, et, par la mtamorphose habituelle de l'_a_ en _e_, on a eu
_aimer_, _enfler_, _prouver_.

Les infinitifs qui, aprs avoir subi l'opration de la syncope, se
trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurs en _re_:
_boire_, _clore_, _lire_, _faire_, _croire_, _feindre_, etc.

Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre
situation, avaient les deux terminaisons  la fois. Par exemple,
_ardere_ avait fait _ardre_ ou _arder_. Ce n'tait pas, comme on
pourrait le croire, une diffrence de dialecte; on employait
indiffremment l'un et l'autre:

--E li reis tut fist _ardre_ defors Jerusalem el val de Cedron, e en
Betel la puldre porter. (_Rois_, 426.)

--... E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist _ardeir_.

(P. 427.)

Il n'est peut-tre pas inutile d'observer que _ardre_ se trouve ici dans
le corps d'une phrase, et _ardeir_  la fin. Le premier fait mieux
couler le discours, le second l'arrte plus net.

                   *       *       *       *       *

Quant aux terminaisons en _ir_ et en _oir_, quel principe en dcidait
l'emploi plutt que celui de _er_? Il y en avait un certainement. On se
rglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas
s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout
tait prvu, et ce qui confond de la part de ces prtendus barbares,
c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses.

_A_ se traduisait gnralement par _e_:--_Amare_, _aimer_;--_laudare_,
_louer_.

_E_, par _i_:--_Implere_, _emplir_;--_fallere_, _faillir_;--_jacere_,
_gsir_;--_qurere_, _querir_;--_legere_, _lire_;--_dire_, _fleurir_,
etc.

Ou bien par _oi_:--_sapere_, _savoir_;--_cadere_, _chaoir_;--_sedere_,
_seoir_;--_vedere_, _veoir_;--_recevoir_, _mouvoir_.

L'_i_ long de l'infinitif latin demeurait _i_ en franais. _Salire_,
_mentiri_, _sentire_, _audire_, _ferire_, etc.; _saillir_, _mentir_,
_sentir_, _ouir_, _frir_, _venir_.

Cette dernire disposition est remarquable en ce que, par une loi
prcisment contraire, hors des verbes, l'_i_ latin se change en _e_
franais: _mihi_, _sibi_, _tibi_, _me_, _te_, _se_;--_si_ dubitatif,
_se_;--_nisi_, _nes_;--_ubi_, _ove_ (premire forme de _o_);--_illic_,
_illec_;--_in_, _en_;--_inter_, _entre_, etc.; d'o l'on peut tirer une
indication utile pour reconnatre l'ge des mots composs. Dans les mots
forms  une bonne poque, _in_, _inter_, sont toujours traduits _en_,
_entre_: _engager_, _enhardir_, _emmancher_, _engendrer_, _entretenir_,
_entreprendre_, ont t faits par des gens qui savaient la rgle, ou du
moins en conservaient la tradition; mais _inventer_, _introduire_,
_inspirer_, _instruire_, _imprimer_, _interdire_, _intervenir_,
_intresser_, etc., portent le cachet moderne.

Cette rgle de discernement s'applique galement aux substantifs.

                   *       *       *       *       *

IMPARFAITS.--La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous
l'employons aujourd'hui, est une forme syncope. La forme primitive,
calque plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison _bam_,
_bas_, _bat_: _j'ameveis_, _tu ameveis_, _il ameveit_. Saint Bernard, le
_Commentaire sur Job_, n'en connaissent pas d'autre.

--En ceste terre _habondaveit_ et si _sorhabondeveit_. (_Saint
Bernard_, p. 553.) _Abundabat_ et _superabundabat_.

--Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le
peires k'il a nule creature n'en _espargneveit_? (_Ibid._, 523.)--Et
que faisait le fils voyant son pre si mu  le venger qu'il n'pargnait
nulle crature?

--Et s'il donkes ne _veskivet_ jai mie selonc la char.--Et s'il ne
vivait (_vquivait_, _vivebat_) dj plus selon la chair. (_Ibid._, p.
554.)

--... Et la chambriere ki portiere _eret_ et le frument _purgievet_,
dormit. (_Job_, p. 444.) _Et purgabat frumentum._

Remarquez _eret_, _erat_; preuve que la forme _ert_ tait ds lors une
forme syncope.

--Dunkes li sainz hom _proievet_ ke li jors perisset. Priait que le
jour prt. (_Ibid._, 445.)

--Et por offrir les sacrefices soi _levevet_ main. (_Ibid._ 492.)

Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme
complte, qui ne se rencontre pas dans le _livre des Rois_. Celui-ci
crit partout _se giseit_, _se dormeit_, dans la forme moderne; est-ce 
dire que le _livre des Rois_ soit d'une rdaction postrieure  celle
des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncope de
l'imparfait ft dj en usage? Je ne le pense pas; la diffrence vient
sans doute des copistes, dont les uns auront marqu le _v_ euphonique,
l'autre au contraire l'aura nglig partout, laissant  ses lecteurs 
le suppler. Nous voyons par l clairement comment on a t amen  la
forme contracte. Effectivement, _levevait_, _avevait_, _poursuivevait_,
choquaient trop l'euphonie pour tre longtemps maintenus: on les
contracta promptement en _avait_, _levait_, _poursuivait_. Mais il est
prcieux d'avoir la certitude qu'ils ont exist sous la forme complte.

                   *       *       *       *       *

PRTRITS.--Nos pres crivaient avec une _s_ la troisime personne du
singulier du parfait de l'indicatif: _il dist_, _il fist_. Cette _s_
tmoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: _il disit_, _il
fesit_.

Au XVIe sicle, cette _s_ fut rserve comme caractristique 
l'imparfait du subjonctif: je voudrais _qu'il aimast_, _fist_, _dist_.
Nous l'avons totalement abolie au prtrit, et remplace  l'imparfait
du subjonctif prsent par l'accent circonflexe.

                   *       *       *       *       *

FUTURS.--Le futur de nos verbes a t form d'aprs la terminaison du
futur latin _ero_. On ajustait cette terminaison franaise _erai_, sans
s'inquiter si l'infinitif tait en _er_, comme _aimer_, ou en _re_,
comme _mettre_; tous deux faisaient _j'aimerai_, je _metterai_.

_ESTRE_, _j'esserai_; _AVOIR_, _j'averai_, puis, par syncope, _j'aurai_
ou _j'arai_; _RECEVOIR_, _je receverai_, par syncope _recevrai_;
_APPERCEVOIR_, _j'apperceverai_, _j'appercevrai_; _VALOIR_, _je
vauderai_, _vaudrai_; _AIMER_, _j'aimerai_; _LOUER_, _je louerai_, ou
_je lourai_, pour la facilit de la versification.

Le portefaix jetant dans la rivire le second bossu, qu'il croit avoir
dj noy tout  l'heure:

    Va-t'en, dit il, au vif Mauf[60].
    Tant _t'averai_ hui apport!...

    (_Des trois Bossus._)

  [60] Au diable vivant.

Le mdecin malgr lui ayant guri la fille du roi, se voit contraint par
le bton de gurir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble
dans une salle, o il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il,
brler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et
seront guris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent
tmoignage au roi de la science du faux mdecin:

    Moult a grand chose a vous garir,
    Je n'en poroie a chief venir.
    Le plus malade en eslirai
    Et en cel feu le _meterai_;
    Si l'_arderai_ en icel feu,
    Et tuit li autre en aront preu[61],
    Car cil qui la poudre _bevront_
    Tout maintenant gari seront.

    (_Du Vilain Mire._)

  [61] Profit.

Le pote aurait pu dire _beveront_, comme il a dit
_metterai_.--Ailleurs, _je la garrai_, pour je la _garirai_.

Les potes du XIIIe sicle employaient la forme primitive et complte du
futur, ou la forme syncope, selon l'exigence du mtre. Voici un passage
o l'on trouve ces deux formes runies. Il est tir d'un fabliau que
j'aime  citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille
littrature, le fabliau d'_Aubre_. On jugera si ma prdilection est
mal fonde, et si l'auteur, qui doit avoir t enfant de Compigne ou de
Saint-Quentin, manquait de verve et de comique.

Il faut savoir que l'adroite Aubre a excit la jalousie d'un mari, en
cachant dans le lit nuptial un vtement masculin, un surcot. L'poux,
brutal de sa nature, sans autre forme de procs, a jet sa femme  la
porte; la charitable et dvote Aubre l'a recueillie. Tout cela tait
calcul avec un amant cach chez dame Aubre. Le lendemain, il s'agit
de calmer les soupons du _borgois_. Aubre se place sur le chemin de
cet homme, et commence une lamentation dsespre: on lui avait confi
un surcot  raccommoder; elle l'a emport en ville, l'a oubli, perdu
quelque part; bref, on lui rclame ou le surcot ou sa valeur, trente
sous:

    Elle s'escrie a haute voix!
    --Trente sols! la veraie croix!
    Trente sols! dolente chaitive;
    Trente sols! lasse! que ferai?
    Trente sols! et o les _prendrai_?
    Diex! je suis trop malhureuse!
    Trente sols! lasse! dolereuse!
    Or m'est il trop msavenu!
    Estes-vous[62] le borgois venu;
    Dame Aubre veu l'a,
    Si crie encor et a et la:
    Trente sols! lasse! trente sols!
    Or viendra aiens le prevoz,
    Si _prendera_ ce pou que j'ai.
    C'est le songe que je songeai!

  [62] Voici.

Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molire?

_Il gerra_, _il parra_, _je lairai_, _nous emmenrons_, pour _il gsira_,
_il paratra_, _je laisserai_, _nous emmenerons_, etc.

    Ja ne _gerra_ mais delez moi
    Li vilains qui tel hernois porte.

    (_Du Vilain  la C. N._, Barb., II, 129.)

Jamais ne couchera prs de moi le vilain, etc.

Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les mes  lui confies par Satan:

    Dist saint Pierre: Qui li dira?
    Ja pour vingt ames n'y _parra_.

    (_De S. Pierre et du Jongleor._)

    Que _donras_ tu a mon seignor,
    Se je te faz estre deslivres?
    --Sire, je li _donrai_ vingt livres.

    (_De Constant Duhamel._)

Dans _le Chevalier qui fist sa femme confesse_ (_le Mari confesseur_, de
la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur:

    Se vos dras noirs me presterez,
    Ains mienuit toz les raurez,
    Et vos grans bottes chaucerai,
    Et je ma robe vous _lerrai_.
    Ceens avez mon palefroi,
    Et le vostre _menrai_ o moi[63].
    Le moine tout li otria.

  [63] _Avec moi._ Prononcez l'_i_ comme _j_: _meneraije o moi_.


 III

CONTRACTIONS MALGR UNE CONSONNE INTERMDIAIRE.

Le peuple a retenu l'usage d'une sorte de contraction particulire, par
laquelle deux syllabes se fondent en une, bien que spares par une
consonne. Je trouve cette fusion pratique principalement sur des
monosyllabes: _Jes_, _tes_, _nes_, _des_, pour _je les_, _te les_, _ne
les_, _de les_.

Dans _Gombers et les deux clercs_, dont la Fontaine, aprs Boccace, a
fait _le Berceau_, dame Guile dit  celui qu'elle croit son mari:

    Levez tost sus, car il me semble
    Que nos clers sont mesl ensemble.
    Je ne sai qu'il ont a partir.
    --Dame, _jes_ irai despartir.

Je les irai sparer.

Satan dit au Jongleur, en lui confiant la garde de ses chaudires:

    Garde ces ames, sor tes iex,
    Car je _tes_ creveroie andex.

    (_De S. Pierre et du Jongleor._)

Je te les crverais tous deux.

Les chefs de l'arme paenne crient  leurs soldats: Gardez que les
Franais ne se retirent vivants! _Flon soit qui ne les va envahir!_

    Tut par seit fel ki _n'es_ vat envar.

    (_Roland_, st. 151.)

Les paens font retraite du ct de l'Espagne. Roland ayant perdu
Veillantif son cheval, ne les saurait poursuivre, _n'es ad dunc
encalcez_. Il demande  l'archevque Turpin la permission d'aller, avant
tout, reconnatre et chercher les cadavres des Franais. Il faut savoir
que Turpin est lui-mme grivement bless, tendu  terre devant Roland,
qui, pour le panser, lui a dchir sa blaude ou son _bliaut_. Le passage
est noble et touchant; on me saura gr de ne point l'abrger:

    Si li tolist le blanc obert leger,
    Et sun bliaut li a tut detrenchet,
    En ses granz plaies les pans li ad butet,
    Cuntre sun piz puis si l'ad embraceit,
    Sus l'erbe verte puis l'at suef culchet.
    Mult dulcement li at Rollans preiet:
    E, gentilz hom, car me dunez cunget.
    Nos cumpaignuns que evumes tant chers
    Or sunt il morz; _n'es_ i devums laiser.
    _Jo es_ voell aler e querre e entercer
    De devant vos juster e enrenger.
    --Dist l'arcevesque: Alez, e repairez.

    (_Roland_, st. 159.)

Si lui ta le blanc haubert lger, et lui dtrancha toute sa blaude, et
lui en a mis les pans dans ses grands plaies. Puis l'a embrass contre
sa poitrine, et puis l'a couch tout doux sur l'herbe verte. Roland lui
a fait bien doucement cette prire: H, gentilhomme, car me donnez
cong. Nos compagnons que nous emes si chers, or sont-ils morts. Nous
ne devons pas les laisser l. Je les veux aller chercher et reconnatre,
avant de vous ajuster et arranger.--Allez, dit l'archevque, et
revenez.

Cela est plein d'motion, de grandeur et de simplicit. Le beau antique
ne va pas plus loin, ce me semble.

    On dist que c'est aumosne _des_ povres hosteler.

    (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_.)

On dit que c'est faire l'aumne que de loger les pauvres. _De les_
pauvres hosteler.

    _S'es_ attendons, tuit somes morz ou pris.

    (_Garin_, II, p. 124.)

Si nous les attendons.

Dans tous ces exemples, on voit la mme voyelle, deux _e_, se resserrer
en une seule. Mais il n'est pas plus rare de trouver cette contraction
opre sur deux voyelles diffrentes, l'_i_ et l'_e_. _Ki 's_, _si 's_,
_qui les_, _si les_:

    Cent mile humes i plurent _ki 's_ esgardent.

    (_Roland_, st. 283.)

Qui les regardent.

Charlemagne ordonne  son voyer Basbrun de pendre toute la famille du
tratre Ganelon:

    Va, _si 's_ pent tuz al arbre de mal fust.

    (_Roland_, st. 290.)

Va, et si les pends tous  l'arbre de bois maudit.

_Se_, _le_, mme suivis d'une consonne initiale, souffrent souvent une
espce d'lision ou plutt de contraction, et ne sont plus reprsents
que par _s'_, _l'_.

Roland  l'agonie, couch sous un pin, se souvient de ses victoires, de
douce France (_et dulces moriens reminiscitur Argos_), des hommes de sa
famille, et de Charlemagne son seigneur, qui le nourrit:

    De plusurs choses a remembrer li prist:
    De tantes terres cume li bers cunquist,
    De dulce France, des humes de son lign,
    De Carlemagne sun seignor, ki _l' nurrit_.

    (_Roland_, st. 173.)

Ganelon condamn  mort, son parent Pinabel demande pour lui le jugement
de Dieu. Charlemagne fait disposer, en manire de champ clos, sur la
place d'Aix-la-Chapelle, quatre bancs, o vont s'asseoir ceux qui se
doivent combattre, Pinabel et Thierry d'Ardenne:

    Puis fait porter quatre bancs en la place.
    La vunt sedeir cil ki _s' deivent_ cumbatre.

    (_Ibid._, st. 281.)

Il ne faut pas croire que ce fussent autant de licences rserves  la
posie. On les retrouve dans la prose, plus difficiles  reconnatre,
parce que la mesure n'est plus l pour les constater quand l'orthographe
omet de les peindre. Quand je lis dans le _livre des Rois_ (P.
411):--Pur o fais _ta ureisun_ a Deu;--je ne doute pas qu'il ne
faille prononcer _fais t' ureisun_. Au surplus, les copistes ont figur
ces contractions assez souvent pour nous permettre de suppler aux
incertitudes de l'criture.

--Li prusdum li volt force faire de receivre, mais ne _l' volt_ pas
oir.

(_Rois_, p. 363.)

Naaman voulait forcer lyse  recevoir ses prsents, mais le saint
homme ne le voulut our.

--E nostre sires s'en curechad (courroua) vers Ozam, si _l' ferid_ e
il chait morz en la place.

(_Rois_, p. 140.)

--... o est encuntre lur ydles e lur fals deus, _ki 's_ metterunt a
plur e a plainte.

(_Rois_, p. 139.)

C'est contre leurs idoles et leurs faux dieux, qui les mettront  pleur
et  plainte.

--E _jo 's_ destruirai e tut depecerai... _jo 's_ osterai si cume la
puldre de la tere...

(_Rois_, p. 209.)

Et je les destruirai et tout dpcerai... je les terai comme la poudre
du sol...

Saint Bernard compare les hommes attachs aux biens d'ici-bas  des
hommes qui se noient, et s'accrochent  ceux qui les voudraient sauver:

--Tu varoyes k'il ceos tiennent _k 'es_ tienent...

(P. 523.)

Tu verrais qu'ils tiennent ceux qui les tiennent.


 IV.

DE L'APOCOPE.

Outre la syncope, on a beaucoup us de ce que les grammairiens appellent
_apocope_: c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales.
On se contentait souvent de la premire syllabe pour reprsenter le mot
entier.

Exemples: _Mi_ pour _milieu_: _parmi_; _emmi_ (_en mi._)

VIS, pour _visage_; d'o il nous reste _vis--vis_, c'est _visage 
visage_. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces
locutions  la mode de son temps parmi les mchants crivains: Mon
respect _vis--vis de lui_; il a de grandes bonts _vis--vis de moi_.
_Vis--vis_ ne peut tre synonyme de _par rapport _ ou _ l'gard de_.

FONT, pour _fontaine_, comme _mont_, pour _montagne_: _font Evrault_
(_fons Ebraldi_), les _Fonts_ baptismaux; _la Font_, _la Chaude font_,
noms propres. _Fontaine_ a exist dans notre langue avant _font_. La
forme complte se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrge dans le
_livre des Rois_ et dans saint Bernard:

--El chief est _li fontaine_ de la divine pitiet ke ne puet estre
espuisie.

(_Saint Bernard_, p. 562.)

--Jonathas e Achimas esturent deled _la fontaine_ Roell.

(_Rois_, II, p. 183.)

--Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied
sur une _fontaine_ ki lores esteit en Jesrael.

(_Rois_, I, p. 112.)

--Eve de _funtaine_ i aparut... ei la levad de _funz_ e de
baptisterie.

(_Rois_, II, p. 207.)

Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont t usites
ensemble, et remontent  la plus haute origine de la langue.

PROU, PREU, abrviation de _profit_ ou _proufit_.

    Ol voir, sire, pour vostre _preu_ i viens.

    (_Garin_, t. I, p. 153.)

Plus tard, _prou_ est devenu adverbe signifiant _beaucoup_; l'ide
d'abondance se lie naturellement  celle de _profit_.

    Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure.
    J'ai _prou_ de ma frayeur en cette conjoncture.

    (Molire, _l'Etourdi_.)

Ni _peu_ ni _prou_.

    Qu'ils ne se mangeroient leurs petits _peu ni prou_.

    (_La Fontaine._)

NOS, VOS, au singulier, pour _nostre_, _vostre_.

    Or repairons a _no_ maison.

    (_Coucy_, v. 3113.)

Retournons chez nous.

    Et chascuns soir en _vos_ bosquet,
    Assez pres du petit huisset,
    Le gaiterez songneusement.

    (_Ibid._, v. 4228.)

Et chaque soir en votre bosquet, tout prs de la petite porte, vous le
guetterez soigneusement.--C'est le conseil donn  Fayel par son
espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy.

On employait indiffremment la forme complte ou l'abrg, _vostre_ ou
_vos_.

Coucy dclarant son amour  la dame de Fayel:

    Car _vo_ grant sens et _vo_ biautez,
    _Vostre_ maniere, _vo_ nobletez,
    Font que je suis _vos_ vrais amis.

    (_Coucy_, v. 200.)

Cette forme est proprement du langage picard, o elle subsiste toujours.
Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, crivant
rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, _vos_, _nos_,
pour _vostre_, _nostre_; et rciproquement, _nostre_, _vostre_, pour
_nos_, _vos_. Il faut savoir cela pour rtablir en lisant la mesure d'un
vers estropi sur le papier, par exemple:

    Vos estes proz et _vostre_ saveir est grant.

    (_Roland_, st. 256.)

Il faut lire _et vos saveir_.

RU pour _ruisseau_.

    Et le sang a grant _ru_ couler.

    (_De Flourence de Rome._)

D'o les noms _Grand-ru_, _Duru_, ou _Val-ru_, _Vauru_.

    L'un est monsieur _du Ru_, l'autre, monsieur de l'Orme.

    (Boursault, _les Mots  la mode_.)

LIN, pour _linage_ (lignage); CIT, pour _cit_. Rien de plus frquent:

    France dame seit enoree,
    Qui si bel maine son engin,
    Que son fils ne seit de put _lin_.

    (_Partonopeus_, v. 310.)

Franche dame soit honore, qui se conduit si bien que son fils ne soit
pas de vilain lignage.

    Femme li donnent de haut _lin_;
    Lor sires fu dusqu'en la fin.

    (_Ibid._, st. 390.)

    Li cuens Fromons les troi contes a pris:
    S'es fait porter a Bordelle la _cit_.

    (_Garin_, II, p. 175.)

Il les fait conduire  la cit de Bordeaux.

    Il s'en est fui d'Orliens, la noble _cit_.

    (_Garin_, t. II, p. 129.)

Le pote, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime,
emploie _cit_:

    Ne tornerai s'aurai la _cit_ pris...
    En _la cit_ furent li ostel prins...

    (_Garin_, II, p. 128 et 136.)

SUM, SOM, SON.--Le _sommet_, le haut:

    En _sum_ la tur est monte Bramidone.

    (_Roland._)

Au sommet de la tour est monte Bramidone.

    Porquant si l'a il tant hast
    Qu'en _som_ le tertre l'a men.

    (_Partonopeus_, v. 691.)

Au sommet du tertre.

Le nom propre _Granson_ signifie _grand sommet_.

Il ne faut pas croire que _sommet_ soit d'une formation postrieure, car
il est dans le _livre des Rois_:

La guaite ki esteit al _sumet_ de la porte vid venir Achimas.

(_Rois_, p. 188.)

Et dans la _chanson de Roland_:

    Desu lui met s'espee, e l'olifan en _sumet_[64].

    (_Roland_, st. 171.)

  [64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192,
    que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure:
    l'_olif' en sumet_.

Il met sous lui son pe, et son cor sur lui.

                   *       *       *       *       *

Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les potes, que la suppression
de la finale en _e_ muet dans les temps des verbes, mais seulement au
singulier.

_Je cuis_, _j'aim_, _je demant_, _je commant_, _je lais_, _je cons_, _je
main_; pour _je cuide_, _aime_, _demande_, _commande_, _laisse_,
_conte_, _mne_:

    D'un vilain vous _cons_ qui prist fame.

    (Barbazan, III, p. 128.)

Coucy dclarant son amour  la dame de Fayel:

    Mais pour Dieu, prenge vous pitie
    De moi qui vous _aim_ loiaument
    Et sui tout vos entierement.

    (_Coucy_, v. 532.)

    Il m'a mand que je lui _main_
    Lui et sa femme hui ou demain...
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Si li dist debonairement:
    Dame,  dame Dieu vous _commant_.

    (_De Constant Duhamel._)

Que je lui mne.--Je vous recommande au Seigneur Dieu, _Domino Deo_.

On dnonce un cur pour avoir enterr son ne dans le cimetire.
L'vque irrit mande le prtre, et le tance vertement. Ce passage de
Rutebeuf donne une heureuse ide de son talent potique; c'est pourquoi
je ne crains pas de le citer au long:

    Faux, desleaus, deu[65] anemis,
    Ou avez vous vostre asne mis,
    Dist l'evesque? Mout avez fait
    A sainte Eglise grant meffait;
    Onques mais nuns[66] si grant n'oi,
    Qui avez vostre asne enfoi
    La ou on met gent crestienne!
    Par Marie l'Egyptienne!
    S'il puet estre chose provee
    Ne par la bone gent trove,
    Je vos ferai mettre en prison,
    Qu'onques n'oi teil mesprison:

    Dist li prestres: Biax tres dolz sire,
    Toute parole _se lait_ dire;
    Mais _je demant_ jor de conseil,
    Qu'il est droit que _je me conseil_[67].

  [65] _Dev_, pour _desv_, insens.

  [66] _Nullum._

  [67] _Se conseiller_, _se conseiller  quelqu'un_, tait encore
    d'usage vers la fin du XVIe sicle.--Comment Panurge se conseille 
    Her Trippa.--Comment Panurge se conseille  Pantagruel, pour
    savoir s'il doit se marier.

Faux, dloyal, insens, o avez-vous mis votre ne? Vous avez fait 
l'glise un affront tel que jamais je n'en ous conter, vous, qui avez
enterr votre ne o l'on met les chrtiens! Par sainte Marie
l'gyptienne! si le fait peut tre prouv, constat par bons tmoins, je
vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ous parler d'un tel
outrage!

Le prtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je
demande un jour de rflexion, car il est juste que je prenne conseil.

Si l'on est curieux du dnoment, le voici: le cur met vingt livres
dans une bourse, retourne chez l'vque, et lui dit:

    Mes asnes at lonc tans vescu,
    Mout avoie en li boen escu;
    Il m'at servi et volentiers
    Moult loiaument XX ans entiers.
    Se je ne soie de Dieu assous,
    Chascun an gaaignait XX sols,
    Tant qu'il ot espargnie XX livres;
    Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres
    Les vos baille en son testament.
    --Et dist l'evesques: Diex l'ament[68],
    Et si li pardoint ses meffais
    Et tous les peschies qu'il a fais!...

  [68] Que Dieu l'amende.

Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manire plus piquante.
Quelle charmante navet que celle de ce bon vque, qui, sans autre
transition que celle de prendre la bourse, donne sa dvote bndiction 
l'ne inhum en terre sainte, et invoque sur l'me du dfunt quadrupde
la misricorde du ciel! Voil comment, grce aux cus du malin cur, _li
asnes remest crestiens_, l'ne demeure chrtien. On entrevoit que,
moyennant un supplment, il et t canonis.

Croit-on qu'une littrature qui abonde en crivains de ce mrite, ne
vaille pas d'tre tudie avec quelque peine?

                   *       *       *       *       *

Deux syllabes conscutives commenant par un _v_ produisent l'effet
dsagrable d'un bgaiement. Le dsir de remdier  ce vice d'euphonie
conduisit  retrancher la seconde syllabe d'_avez_, _savez_, dans ces
formes _avez vous_, _savez vous_, qui devenaient ainsi plus rapides et
plus coulantes: _a'vous_, _sa'vous_.

Cette apocope se faisait ds le XIIIe sicle, marque ou non dans
l'criture, cela n'importe.

Dans _la Bourse plein de sens_, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un
marchand entretient une matresse; sa femme s'en aperoit bien vite, et
ne peut se tenir de lui en faire des reproches:

    Biau sire, a moult grant deshonor!
    Usez vostre vie lez moi.
    _N'avez vous honte?_--Dame, de quoi?

    (Barbaz., I, p. 62.)

Le dernier vers se doit lire: _n'a'vous honte_.

Le XVIe sicle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur.
Les posies de la reine de Navarre, extrmement travailles et chties,
en offrent cent exemples:

    Pourquoy _av' ous_ espous l'estrangere?

    (_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 35.)

    Mais _qu'av' ous_ fait, voyant ma repentance?

    (_Ibid._, p. 37.)

Les deux formes, contracte et non contracte, sont mlanges sans
scrupule:

    _Av' ous_ souffert que je fusse hue,
    Montre au doigt, ou battue ou tue?
    _M'avez vous_ mise en prison tres obscure,
    Ou bannie sans avoir de moy cure?
    _M'av' ous_ ost vos dons et vos joyaux,
    Pour me punir de mes tours desloyaux?

    (_Ibid._, p. 42.)

Et  la fin de ce sicle, qui vit changer et modifier tant de choses de
toute nature, Thodore de Bze dit expressment:

--Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions,
_a'vous_, pour _avez vous_; _sa'vous_, pour _savez vous_. Mais _aga_
pour _regarde_, _agardez_ pour _regardez_, sont des formes abandonnes 
la populace de Paris.

(_De Ling. fr. recta pron._, p. 84.)

_A'vous_ et _sa'vous_ sont aujourd'hui descendus au niveau d'_aga_ et
_agardez_. Ces locutions sont relgues avec ddain parmi le peuple,
aprs avoir brill au Louvre de Franois Ier et de Henri III.


 V.

ADJECTIFS INVARIABLES EN GENRE.

C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le fminin
ressemble au masculin. _Grand_ est aujourd'hui le plus connu ou mme le
seul connu,  cause des locutions conserves _grand messe_, _grand
route_, _j'ai grand faim_, etc. Ce mot a l'air d'tre l'objet d'une
exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est
pas ncessaire d'avoir beaucoup frquent les auteurs du moyen ge, pour
avoir observ quantit d'autres adjectifs uniformes au masculin et au
fminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'_e_
muet de la dernire syllabe; il n'en est rien: cet _e_ ne leur a jamais
appartenu.

M. Raynouard avait signal cette apparente bizarrerie, dont l'origine a
t indique par M. J.-J. Ampre avec beaucoup de sagacit.

Les adjectifs latins en _is_, comme _grandis_, _fortis_, _viridis_,
n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le fminin; tous leurs
drivs franais observent la mme condition.

TALIS, QUALIS; _tel_, _quel_:

    Ne sai _quel_ chose tranoient.

    (_Dolopathos_, p. 257.)

VIRIDIS, _vert_:

    Son escuier lui apareille
    Une robe _vert_ qu'il avoit.

    (_Du Chevalier  la robe vermeille._)

VIRGINALIS, _virginal_:

    Sainte Marie, rone _virginal_,
    Garissez moi mon cors et mon cheval.

    (_Agolant_, v. 337, Bekker.)

REGALIS, _royal_:

    Une vierge _royaulx_ digne et purifiie.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 749, Bekker.)

De l, cette expression _lettres royaux_, conserve au palais:

    J'obtiens _lettres royaux_ et je m'inscris en faux.

    (_Les Plaideurs._)

FORTIS, _fort_:

    A tant li a on aportees
    Armes molt beles et molt chieres,
    Qui _fors_ estoient et legieres.

    (_La Violette_, p. 88.)

    Les cauces maintenant li lacent;
    A _fors corroies_ li attachent.

    (_Ibidem._)

--Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus _fors_
qui soient el pais.

(_Villehardouin_, p. 99.)

GRANDIS, _grand_:

    Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_.

    (_De Constant Duhamel._)

Observez cependant qu' cette rigide invariabilit il y avait deux
conditions: 1 que l'adjectif ft immdiatement uni au substantif; s'il
en tait spar, ne ft-ce que par l'article, il perdait aussitt son
droit et rentrait dans la classe commune:

    Or fu au lit _grande_ la _noise_
    De la dame et de son mari.

    (_Le Fabel d'Aloul._)

2 Que l'adjectif prcdt le substantif:

--Et vint Saul ad unes faldes de brebis (_ad caulas ovium_) ki sur son
chemin esteint: truvad i _une cave grande_, u il entrad pur sei aiser.

(_Rois_, p. 93.)

La mme rgle d'invariabilit, mais sans condition, gouverne les
adjectifs verbaux qui, drivs d'un participe latin en _ens_, _veniens_,
_moriens_, _vivens_, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour
les trois genres:

    Ma peine veuil mettre et ma cure
    En raconter une aventure
    De sire Constant Duhamel.
    Or en escoutez le fabel
    Et de dame Ysabiaus sa fame,
    Qui moult estoit courtoise dame,
    Et _preus_ et sage et _avenant_;
    El pais n'avoit si _vaillant_
    Por esgarder et por veoir.

    (_De Constant Duhamel._)

_Preus_, _avenant_, _vaillant_, invariables  cause de _prudens_,
_adveniens_, _valens_.

L'empereur de Constantinople, sur le point de se sparer de sa fille
qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:--Biele fille,
or soiiez sage et _courtoise_. Vous avez un home pris, avoec lequel vous
vous en alez, qui est auques (_aliquantum_) sauvages... Por Diu, gardez
que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne _changeans_ de
vostre talent... Si soiiez simple, douche, dbonnaire et _souffrans_,
tant come vostre mari voudra.

(_Villehard._, p. 189.)

_Courtois_ varie, mais _changeant_ et _souffrant_ sont invariables.

Ces formes de fminin identiques  celles du masculin ne sont donc ni
par apocope ni par lision, quoique nous crivions _grand'messe_ avec
une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent srieusement
cette lision impossible d'une voyelle sur une consonne.--L'_e_ muet de
_grande_ s'lide quelquefois: on dit et on crit _grand'mre_,
_grand'tante_, etc.--Qui parle ainsi? L'oracle de la science,
l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, _ouvrage mis par l'Universit au
nombre des livres  donner en prix, et reconnu par l'Acadmie franaise
comme indispensable  ses travaux_. Cela ressemble  une pigramme
contre l'Acadmie.

L'erreur de Girault-Duvivier existe dj, il est vrai, dans Thodore de
Bze; et c'est l probablement qu'on l'a t prendre. Le progrs et t
de l'y laisser.

Voici le texte de Bze:--Observandum est autem particulariter foeminium
adjectivum _grande_, in quo _e_ consuevit _etiam ante confortantes
elidi_, ut _une grand' besogne_, _une grand' chose_, _une grand' femme_.

(_De ling. fr. rect. pron._, p. 83.)

A cette occasion, je remarquerai que Thodore de Bze n'est pas un guide
toujours sr, et que les rudits du XVIe sicle taient incomparablement
meilleurs philologues en latin o en grec qu'en franais. Dans le XVIe
sicle,  la fin surtout, le franais subissait dj de graves
altrations. La renaissance des lettres grecques et latines dtournait
l'attention de la vieille littrature nationale, en avait fait mme
l'objet d'un docte mpris, qui a t rendu avec usure par le sicle
suivant. Le XVIe sicle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer
tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littrature
d'aprs l'antiquit. L'influence italienne exerce par la cour achevait
de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux
tmoignages soit de Henri Estienne, soit de Thodore de Bze, soit des
autres crivains. Ils ont dj perdu la pure tradition des rgles et du
langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochs que nous, et
c'est dans ce sens qu'on peut les tudier avec fruit.


 VI.

DE LA TMSE.

La tmse est l'oppos de la contraction: celle-ci resserre les mots,
celle-l en carte les parties pour insrer un autre mot dans
l'intervalle.

On ne pratique plus la tmse dans notre langue, mais autrefois elle y
tait frquente. Cinq expressions y taient particulirement sujettes:
_senon_ (sinon),--_vez ci_, _ez vous_ (voici),--_jamais_ et _par_ dans
un certain sens qu'il ne pouvait avoir isolment:

    A sire Constant Duhamel
    N'a sa fame, dame Isabel,
    Ne diront mes riens, _se_ bien _non_.

    (_De Constant Duhamel._)

Ils ne diront jamais rien, sinon du bien.

    Quoi que je die et quoi que non,
    Nus n'est vilains, _se_ de cuer _non_.

    (_Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains_, v. 43.)

Sinon de coeur.

    Mais une autre merveille i ot,
    Que li vergiers durer ne pot,
    _Se_ tant _non_ que li oisillons
    Y venoient chanter les doux sons.

    (_Le Lai de l'Oiselet_, v. 113.)

Mais il y eut une autre merveille, c'est que le verger ne pouvait
subsister, sinon tant que l'oiselet y viendrait chanter.

L'exemple suivant runit la tmse de _jamais_ et celle de _senon_.

L'poux si finement jou par Aubre n'aurait jamais, sans le surcot,
pens de sa femme que du bien:

    Se ne fust-ce por le sercot,
    _Ja_ n'y pensast _mais se_ bien _non_.

    (_D'Aubere la vieille Maquerelle._)

On disait aussi _se ce non_,--_si cela non_, _sinon cela_:

    Ou _se ce non_, je vous rends le pas.

    (_Garin_, t. I, p. 5.)

Ou si vous ne consentez  cela, sinon cela, etc.--La ot si grant
asemble de gens, que ce ne fu _se_ merveille _non_.

(_Villehard._, p. 110.)

_Vez ci_, _vez la_, c'est--dire _vois ici_, _vois l_.

    _Vez_ me _ci_, biax amis, que veux-tu? comment t'est?

    (_De Merlin Mellot._)

    La dame respondi au prestre:
    Sire, _vez_ me _ci_ toute preste.

    (_De la Dame qui fist trois tours._)

_Revez la_, revoyez l, _revoil_.

Dans _les trois Bossus_, la dame dit au portefaix qui vient de jeter 
la rivire le cadavre du second bossu:

    Voiez, dist elle, grant merveille!
    Qui o unques la pareille?
    _Revez la_ le bou ou gist.

    (Barbaz., II, p. 135.)

Revoil le bossu au gte.

Cette expression _vez ci_, _vez la_; _voici_, _voil_, _v'l_; succdait
dj  une expression plus ancienne, et traduite immdiatement du latin
_ecce_: c'est _ez_ ou _ekevos_, _ecce vobis_:

    A tant _ez_ Robin qui y monte.

    (_Le Fabel d'Aloul._)

    A tant _ez_ un vilain raoul,
    Un bouvier qui vient de charrue.

    (_Le Dit du Buffet._)

Saint Bernard emploie toujours _ekevos_:

--_Ekevos_ ke cis vient saillanz ens montaignes et trespessanz les
tertres.

(_S. Bernard_, p. 528.)

Voici qu'il vient bondissant par les montagnes et franchissant les
hauteurs.

--_Eykevos_ uns bers vient, et Orianz est ses noms.

(_Ibid._, p. 530.)

Voici un seigneur qui vous vient, et Oriant est son nom.

On disait galement bien _ez vous_:

    _Esvous_ les maufez revenus!

    (_De S. Pierre et du Jongleur._)

Voici les diables de retour.

    _Esvous_ la presse qui engroisse.

    (_De Constant Duhamel._)

Voici la foule qui grossit.

    Atant _es vos_ Guenes e Blanchandrins.

    (_Roland_, st. 30.)

En ce moment voici Ganelon et Blancandrin.

    _Es vus_[69] Rolant sur sun cheval pasmet.

    (_Ibid._, st. 147.)

  [69] _As vous_, comme on lit dans l'imprim, est une faute ou de
    lecture ou de copiste.

Mais ce qui est bien bizarre, c'est la forme _estes vous_. Il faut
croire qu'ayant perdu de vue l'origine de _ez_ ou _es_, on l'a pris pour
la seconde personne du verbe _tre_, et l'on aura jug mal sant de
joindre cette seconde personne du singulier  un pronom au pluriel. La
prtendue faute a t corrige, comme nous en voyons corriger tous les
jours[70], et d'_es vous_ s'est form, par cette judicieuse
rectification, _estes vous_:

  [70] Par exemple, _fleur d'oranger_, qui s'accrdite, au lieu de
    _fleur d'orange_. Voyez ce mot dans la troisime partie.

    _Estes vous_ le prevost errant;
    La dame li fist biau semblant.

    (_De Constant Duhamel._)

Voici en hte le prvt, etc...

    _Estes vous_ dant Constant, bruiant,
    Une grant hache paumoiant.

    (_Ibid._)

Voici monsieur Constant, faisant tapage, et maniant une grande hache.

_Estes vous_ est la forme constamment employe dans le _livre des Rois_:

--_Estes vus_ Saul ki de ses cultures respairad.

(_Rois_, p. 37.)

Voici Sal qui revient de ses champs.

Il faut observer que si la version des _Rois_ est du XIe sicle, le
manuscrit n'est que du XIIe; qu'ainsi le copiste, suivant l'usage, aura
pu substituer la forme usite de son temps  celle qu'il ne comprenait
plus ou qu'il voyait tombe en dsutude. Voil comment _estes vous_ a
pu remplacer _ekevous_ dans le plus ancien monument de notre
littrature.

Je n'ai jamais rencontr la tmse employe sur _ekevous_ ni _estes
vous_.

Quant  la tmse de _voici_, nous la pratiquons encore tous les jours:
_Vois cet homme-ci_, _vois ces femmes-l_, c'est _vois ci_ ou _ici_ cet
homme;--_vois l_ ces femmes. Il faut observer pourtant une diffrence
importante: c'est que nous avons immobilis comme un adverbe la forme de
l'impratif singulier. Mme en nous adressant  plusieurs personnes,
nous disons _voici_ (_vois ici_); nos pres auraient dit logiquement
_veez-ci_. _Vois ci_ tait rserv pour ne parler qu' un seul.

                   *       *       *       *       *

PAR est aujourd'hui destitu d'un privilge important, emprunt aux
coutumes de la grammaire latine. _Per_ se joignait aux verbes, aux
adjectifs, aux adverbes, pour leur communiquer la force d'un superlatif,
une ide de perfection. Ainsi, _permagnus_, _pergravis_, _peramarus_,
pour _maximus_, _gravissimus_, _amarissimus_.--_Pernoctare_, veiller la
nuit entire.--_Peragere_, faire compltement, parachever.

_Parachever_ a vieilli; _parfournir_ ne se dit plus; mais nous disons
encore _parcourir_ et _parfumer_.

    Son bon destrier que il _paramoit_ si!

    (_Garin_, t. II, p. 147.)

Villehardouin emploie _paraller_ pour _aller jusqu'au bout_. L'empereur
et pouss sa course jusqu' Salonique, s'il et pu.--Il fust _parals_
jusques a Salenyque, s'il peust.

(_Villehard._, p. 194.)

Le vieux franais accordait  _par_, dans cette fonction, une libert
dont _per_ ne jouissait pas en latin; c'est que _par_ n'tait pas
ncessairement uni au mot auquel il communiquait sa vertu: il y avait
_tmse_ le plus souvent.

Dans l'_Adoubement Vivien_, Guillaume au court nez dit  son cheval, qui
va succomber de fatigue:

    Cheval, moult _par_ estes _lassez_!

_Parlass_, _perlassus_.

    Moult _par_ li est au cuer _amere_
    L'essample des biens qu'il ot dire.

    (_Le Dit du Buffet._)

_Peramarum exemplum._

    Trop _par_ eus le cueur _hardi_
    Quant tu devant moi feru l'as.

    (_Ibid._)

_Cor nimis peraudax_, _audacissimum_.

De cet emploi de _par_ ajoutant une force de superlatif, il nous reste
cette locution _par trop_. _Cela est par trop fort._ _Par_ se runit 
l'adjectif et non  l'adverbe: _Nimis fortissimum_, comme _trop
parhardi_; en style actuel: _par trop hardi_.

Son extrieur tait _trop parlaid_ ou _par trop laid_.

    Sa faon _trop par_ estoit lait.

    (_Les trois Bossus._)

Quand on ne faisait pas la tmse, on conservait volontiers  _par_ la
forme latine:

    Or prions doucement  la vierge Marie...
    Nous gart et nous otroit la _perdurable_ vie.

    (_Du Chevalier et de l'Escuier._)

On retrouve _par_ en composition de quelques substantifs, o il
reprsente cette ide d'excellence de principaut: _pardon_, _parvis_.
Le _pardon_ est le don suprme, le plus prcieux de tous les dons; le
_parvis_ est le visage principal, la grande faade de l'glise.

Les Anglais nous l'ont emprunt.--AMOUNT, _ mont_, _en
haut_.--PARAMOUNT, _lord paramount_, le chef souverain; en allemand,
_der oberste_, _hoechste_, au superlatif. PARAMOUR, le bien-aim ou la
bien-aime.--_Eine liebste._

Autrefois _en_, compos avec un verbe, s'employait par tmse;
aujourd'hui il adhre insparablement au verbe, except pour le verbe
_aller_. On prescrit de dire, _s'en aller_ et _il s'en est all_; _il
s'est en all_ passe pour une faute. Pourquoi, puisqu'on ne dit pas _il
s'en est vol_, _il s'en est fui_; mais, _envol_, _enfui_, d'un seul
mot?




CHAPITRE V.

Des privilges de l'ancienne versification.


Je rduis les privilges de l'ancienne versification  deux, concernant,
l'un l'hmistiche, l'autre la rime et la mesure.

Le repos de l'hmistiche tait bien plus long, consquemment plus
obligatoire, dans l'ancienne posie que dans la moderne. L'alexandrin
tait comme partag en deux petits vers, dont le premier restait sans
rime. Mais aussi cet hmistiche jouissait des privilges d'une vritable
fin de vers, c'est--dire qu'on y admettait l'hiatus, comme nous
l'admettons d'un vers  l'autre, et que l'_e_ muet n'y comptait pas plus
qu'il ne compte  la fin d'un vers fminin. C'tait une grande facilit
accorde aux potes. Ils taient donc intresss  maintenir
rigoureusement le repos de l'hmistiche. Je ne crois pas que dans tout
ce que le moyen ge nous a lgu de vers (et il y aurait de quoi
contre-balancer tout ce qu'on en a fait depuis), on trouvt un seul
exemple du repos de l'hmistiche viol. On se donnait d'autres licences,
mais jamais celle-l.

Plus tard, comme on veut toujours raffiner sur ses devanciers, on
imagina, sous prtexte d'une versification plus svre, de retrancher ce
privilge de l'_e_ muet surabondant. Ds ce moment la rgle perdit de
son importance; on continuait  la prescrire, mais elle tait souvent
viole. Le repos avait diminu de dure; on en vint  le regarder comme
une rgle sans motif, une difficult arbitraire et purile; on se mit 
le supprimer, ou  le transporter sans faon dans une autre partie du
vers. On y gagna les effets de la csure mobile.

Mais il ne faut pas mpriser les inventeurs d'une loi dont on a perdu le
sens et l'application.

Voici un passage qui servira d'exemple. Il est tir d'un conte dvot du
XIIIe sicle: _Le dit de la Borjoise de Narbonne_. Le diable, pour faire
pice  cette bourgeoise, lui dbauche son fils, le ruine par le jeu et
les femmes, et l'ayant mis sans ressource, l'induit  voler dans une
glise pour satisfaire ses passions:

    Compains, dit li _deables_,--sais tu que tu feras?
    a dehors _demorrai_,--en l'glise t'en vas;
    Le prestre n'y est _mie_,--le calice embleras:
    Tu revendras  _moy,--et_ puis jouer porras.
    Li valles li respont--que tantost le fera.
    En l'esglise s'en _entre_,--que plus n'y demora;
    Dessous l'autel tantost--le galice pris a...
    Or oez biau _miracle_--qui oir le vouldra.
    L'en voloit le _service_--de la messe chanter;
    Les gens de la _paroisse_--le vinrent escouter;
    Cil qui tient le _calice_--ne s'en pooit aler.
    Lors veissiez les gens--entor lui assembler.

On saisit le voleur sacrilge; il est condamn au feu. Sa mre, femme
trs-vertueuse et particulirement dvote  la sainte Vierge, se met en
prires. La Vierge descend sur le bcher, dlie l'enfant, le rend  sa
mre, et remonte au ciel en prsence de tout le peuple merveill, et au
son de toutes les cloches de la ville, sonnant d'elles-mmes.

Cette facilit de l'hmistiche n'a rien de bien contraire  nos
habitudes actuelles: toute la diffrence est que nous avons restreint
cette licence  l'hmistiche final, tandis que, autrefois, elle tait
commune au premier et au second.

Mais un point bien plus important tait la permission d'altrer les mots
dans leur terminaison pour le besoin de la rime, et dans le nombre de
leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les consquences en ont t
fort graves. Peut-tre chercherait-on vainement un second fait d'une
gale influence sur la formation du langage.

Cette licence tait porte fort loin, et l'on conoit qu'elle n'ait
choqu personne et n'ait pas soulev d'opposition  une poque o tant
de finales taient rgulirement mobiles et incertaines. On ne
s'offensait pas d'entendre un pote prononcer _dix sous_, et une minute
aprs, _dix saus_:

    Dix _sols_ c'ont mangie et beu...

    Fet li clerc: Quinze _sols_ vous doi...

    Li pain, li vin et li past
    Ont bien coust plus de dix _saus_,
    Tant ont ils bien eu entre aus.

    (_Des trois Aveugles de Compigne_, Barb., III, p. 68.)

Cela n'tait pas plus tonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence,
un _cheval_ et un _chevau_;--_snchal_, ou _snchau_;--un _chapel_, un
_chapeu_;--un _fol_, un _fou_, etc.

Mais il faut reconnatre aussi que les versificateurs usaient de ce
privilge jusqu' en abuser. Voici des exemples.

Au lieu de _trois_, _troie_:

    Saint Pierre n'eut a cele voie
    Fors cinc et quatre et un seul _troie_.

    (_De S. Pierre et du Jongleur._)

Saint Pierre n'amena cette fois que cinq et quatre et un trois.

_La toux_ tait la forme ordinaire; mais au besoin le pote, pour gagner
une syllabe, disait _la touse_,  l'exemple de l'Italien, qui met  son
choix _amor_ ou _amore_; ou bien mme il disait _la teuse_.

La vieille Aubre de Compigne s'introduit chez une jeune dame, sous
prtexte de solliciter quelque friandise pour sa fille malade:

    Dame, fist elle, je vieng a vos,
    C'une goute a ma fille el flanc:
    Si voloit de vostre vin blanc
    Et un seul de vos pains faitis;
    Mais que ce soit des plus petiz!
    Dieu merci! je suis si honteuse!...
    Mais ainsi m'engesse _la teuse_,
    Que le me covient demander.
    Je ne soi onques truander.

    (_D'Aubere la vieille Maquerelle._)

Madame, dit-elle, je viens  vous, car ma fille a la goutte au ct.
Elle voudrait de votre vin blanc et un seul de vos jolis pains, pourvu
que ce soit un des plus petits! Dieu merci, je suis si honteuse!... Mais
ainsi m'angoisse la toux, comme il est vrai que je suis rduite  vous
le demander. Je ne sus jamais truander.

La bonne pice continue longuement sa harangue, digne de la Macette de
Regnier. Elle se fait montrer la chambre nuptiale, le lit, etc. Elle
questionne avec un tendre intrt la nouvelle marie, lui donne des
conseils, se montre satisfaite de l'opulence du logis:

    A tant issirent de la chambre,
    Et la vielle tozdis[71] sarmone.
    Maintenant la dame li done
    Plain pot de vin et une miche,
    Et une piece d'une _fliche_,
    Et de pois une grant pote.

    (Jubinal, _Nouv. rec._, I, 207.)

  [71] _Toudis_, _toujours_, en picard.

    DIS (_dies_): _Mi-di_; _lun-di_:

        Mais il ne caut a Persewis:
        Sole i remaint XL, _dis_.

        (_Partonop._, v. 6305).

        Et vos porrez veoir _tans dis_
        Et son gent cors et son cler vis.

        (_Ibid._, v. 6855.)

    _Tans-dis_ (_tantos dies_) est un accusatif absolu, comme
    _tous-jours_, et ne veut pas plus que _toujours_ tre suivi de
    _que_. _Tandis que_ est une absurde invention du tyran Vaugelas.
    Jusqu' lui, personne ne s'tait avis de joindre _que_ 
    _tandis_:--_Tandis_ sa femme ne fut pas oiseuse  l'hostel. (_Les
    cent Nouvelles_, nouv. 34.)--_Tandis_ rostir la perdrix l'on
    faisait. (Marot.)--_Tandis_ la nuit s'en va, les lumieres
    s'esteignent. (Malherbe.)

        _Tandis_ l'ignorance arma
        L'aveugle fureur des princes.

        (Ronsard, ode X, liv. 1er.)

    L'tymologie, la raison, l'usage, l'autorit des meilleurs
    crivains, Vaugelas a tout mpris, pour tuer une locution
    indispensable et sans quivalent, et surcharger la langue d'un
    double emploi. On avait dj _pendant que_.

_Fliche_ pour _flche_; un morceau d'une flche de lard pour accommoder
ses pois. C'tait un mets trs en honneur chez nos pres. Aussi, dans le
fameux catalogue de l'abbaye Saint-Victor, voit-on figurer un trait
Des pois au lart, _cum commento_.

On ne craignait pas de retrancher l'_e_ muet de la fin d'un mot, pour
satisfaire  l'exigence de la rime. Le sage qui raconte, dans le
_Dolopathos_, l'histoire des sorcires qu'il nomme _Estries_ (du latin
_strygas_), dpeint l'arrive tumultueuse de ces _Estries_:

    Et firent parmi la forest
    Trop grant noise et trop grant _tempest_.

    (_Dolopathos_, p. 261.)

Les Anglais se sont appropri le mot sous cette forme.

On ne se faisait non plus scrupule d'allonger les mots que de les
raccourcir. De _spiritus_, _espir_ ou _esperites_. Dans le _Dolopathos_:

    Puis ke li _espirs_ fort en vient
    Que l'ome pasmer en convient.

Et vingt vers plus bas:

    A la bouche et au nez li mist
    Por l'_esperite_ fors atrere.

    (_Dolopathos_, p. 164.)

D'autres fois,  une voyelle on en substituait une autre. On vient de
voir _teuse_ pour _touse_, afin de rimer  _honteuse_; on trouve de
mme, au lieu de _lire_, _lere_, pour rimer avec _compre_. Le renard,
pri par le loup de lire le mot crit sous la semelle du cheval, s'en
excuse sur ce qu'il _a  la rhume_, qui lui a troubl la vue:

    Dit renart: J'ai la rume ehue,
    Por quoi j'ai troublee la vehue...

Puis il ne sait lire que le latin; puis enfin il fait trop sombre:

    Et dist: N'y voi goute, compere;
    Ge ne pourroie letre _lere_.

Dans Rutebeuf, _vallot_ au lieu de _vallet_:

    Chascun ot maistre, nes[72] Challos,
    Qui n'estoit pas moult biaux _vallos_.

    (_De Charlot le Juif._)

  [72] _Nisi._

Chacun trouva matre, except Charlot, qui n'tait pas fort beau
garon.

Il est utile d'observer que toutes ces contractions se retrouvent dans
saint Bernard, dans les commentaires sur Job, et dans la version du
_livre des Rois_; et par consquent ne doivent pas tre considres
comme des licences potiques[73]. C'taient des habitudes communes  la
prose comme aux vers; seulement les potes en ont pouss l'usage jusqu'
l'abus. On ne rencontre que chez eux certains exemples de syncopes et
d'apocopes vraiment extraordinaires, commandes par le besoin du mtre
ou de la rime; par exemple, _mauvaise_ resserr en _maise_;--_trahi_
rduit  sa premire syllabe _tra_:

  [73] Le _livre des Rois_  lui seul ne ferait pas une autorit
    suffisante, bien qu'il ait t publi comme un texte de prose. La
    question, sur ce point, me semble avoir t tranche un peu
    lgrement.

    Barbazan, le premier qui s'occupa du manuscrit des cordeliers et en
    signala l'importance, n'a pas hsit de dire que cette traduction
    tait en vers; non pas en vers toujours d'gale mesure et rims
    partout svrement, mais en vers libres, et souvent rims par
    assonance. A l'appui de son opinion, il allgue un long passage, le
    cantique d'Anne, dont il rtablit les lignes dans la forme de vers.

    Quantit d'autres passages se prteraient  la mme exprience;
    mais, pour tout dire, il en est beaucoup aussi qu'il parat
    difficile d'y soumettre.

    Quoi qu'il en soit, l'diteur de ce vnrable texte, M. Leroux de
    Lincy, aurait peut-tre d prendre davantage en considration l'avis
    de Barbazan. Il se contente de le mentionner et d'y opposer le sien,
    qu'il ne motive pas; car on ne peut accepter l'argument unique de M.
    Leroux de Lincy, tir d'un passage des _Florides_, d'Apule. Ce
    passage de cinq lignes prsente le retour videmment cherch de
    quelques rimes; et comme il n'est pas en vers, M. Leroux de Lincy en
    conclut que la frquence des rimes dans la version des _Rois_,
    circonstance  laquelle d'ailleurs se joint si souvent l'exactitude
    de la mesure, n'implique pas non plus un ouvrage en vers. Ce
    raisonnement irait  supposer la versification latine fonde sur le
    mme systme que la franaise.

    Une traduction du XIe sicle, mlange de vers et de prose, tait
    cependant un fait bien curieux  constater. L'emploi des deux formes
    indique une littrature dj fort avance, et il serait intressant
    d'examiner le choix des passages mis en vers.

    Por _maise_ compagnie qu'aie hante jadis.

    (_De la Borjoise de Narbonne._)

Le neveu du roi Marsile,  Roncevaux, se prcipite sur les Franais en
criant:

    Felon Franois, Mahomet vos maudie!...
    _Tra_ vos a Ganes, tuit i perdrez la vie.

    (_La Desconfite de Roncevaux_, dans l'introd. du _Roland_, p. LIV.)

Observez que, vingt-huit vers plus haut, l'auteur a fait dire  Roland:

    _Tra_ nos a Ganes li soduianz.

Il est impossible d'avouer plus clairement qu'on cde  la contrainte de
la ncessit. Mais ce sont l des exceptions.

                   *       *       *       *       *

Des deux privilges de l'ancienne posie, le premier, celui de
l'hmistiche, est de petite consquence; mais l'autre, l'altration des
mots pour la rime ou la mesure, doit avoir exerc la plus grande
influence sur le langage. Il serait curieux de rechercher si telle
prononciation dominante dans telle province n'y a pas t accrdite par
les potes de cette province[74].

  [74] Il faudrait commencer par connatre ces potes, et les
    distribuer, les classer selon les dates et les pays; ensuite il
    faudrait en donner des ditions; il faudrait de plus qu'ils fussent
    expliqus dans des chaires publiques. Mais on n'a pas le temps d'y
    songer; on est dj si occup par les cours indispensables de
    malais, d'indoustan, de chinois, etc., etc.!

Les potes ne se bornaient pas  modifier les finales pour le besoin de
la rime: ils resserraient les mots dans le corps du vers, sous prtexte
des exigences de la mesure. Ainsi la langue franaise, encore molle et
ductile, a t par eux faonne, ptrie en diverses faons sous les yeux
du peuple, qui choisissait et retenait ce qui lui plaisait le mieux. Le
gnie public tait juge, et ses arrts s'excutaient sans avoir t
formuls. On n'avait pas encore invent la profession de grammairien,
invention si funeste  la langue, qui substitue aux droits de toute une
nation quelques hommes, savants ou ignorants, c'est ce que nul
n'examine.

Au XIIe et au XIIIe sicle on crivit prodigieusement de vers, et rien
que des vers. La rime paraissait le seul vtement convenable des penses
dignes d'tre conserves et transmises. Au surplus, toutes les
littratures ont dbut de mme par la posie; car outre qu'elle aide la
mmoire par ses formes arrtes, elle offre encore l'avantage de
dfendre la puret du texte, et de maintenir la lettre contre les
infidlits volontaires ou involontaires. L'euphonie et la rapidit,
telles ont t les rgulatrices de notre langue, par l'intermdiaire des
potes. On ne saurait trop se le persuader.

Mais les affreux malheurs du XIVe sicle, l'occupation de la France par
les Anglais, les guerres civiles, toutes ces longues et terribles
temptes bouleversant notre patrie, corrompirent, dtruisirent un bien
qui n'tait pas encore assez affermi. La littrature fut perdue, la muse
s'envola pouvante. Les temps taient trop rellement piques en
actions pour qu'on songet  construire des popes en paroles et 
agencer des mots. Homre n'et pas chant dans le camp d'Agamemnon: il
faut que le pote regarde de loin, soit dans le pass, soit dans
l'avenir; pour lui, le prsent n'existe pas.

Aussi, que fit le XVe sicle quand il s'avisa de vouloir lire? Il mit en
prose les vers des sicles prcdents. Toutes ces vastes compositions,
ces pomes moraux, satiriques, fabuleux, historiques, sacrs ou
profanes, d'amour ou de chevalerie, tout cela ne se pouvait plus
comprendra dans la forme que leur avaient donne les auteurs. Il fallut
les abaisser au ton qui tait devenu le ton gnral. La prose naquit
vritablement alors: Villehardouin et Joinville ne doivent tre
considrs que comme exceptions. C'est du XVe sicle que la prose date
son existence officielle, et qu'elle s'tablit dans notre littrature la
rivale de la posie; rivale ambitieuse, qui ds le premier pas aspire 
la suprmatie, et depuis a si bien largi sa place, que demain ou aprs
elle rgnera sans partage.

Si le XVe sicle ne comprenait dj plus le XIIIe, encore moins celui-ci
fut-il compris du XVIe. En cet endroit, il y eut rupture complte des
traditions. La chane tait  jamais brise, dont je m'efforce ici de
retrouver et de rajuster ensemble quelques anneaux chargs de rouille.
Il y parut bien quand Marot, sans comparaison le plus habile de son
temps comme le plus vers dans la littrature ancienne, voulut se mler
de rajuster le _Roman de la Rose_. Les changements qu'il y fit prouvent
une ignorance  peine excusable dans un savant de nos jours. La ligne
des potes s'tait renouvele, et aussi les procds de leur art; et ni
les nouveaux potes ni l'art nouveau n'taient en progrs sur les
anciens. Les derniers venus s'taient spars du peuple; ils avaient
leur langue  eux tout seuls, qu'ils tablissaient naturellement fort
au-dessus de l'autre. Leurs devanciers avaient cout parler dans la
rue; ceux-ci, enferms dans leur cabinet, regardrent la langue sur le
papier. De ce moment il y eut divorce entre le peuple et les
littrateurs. Qu'y gagnrent les lettres? Le plus clair de leur bnfice
fut l'introduction de l'hiatus dans la versification. En voyant les
hiatus innombrables dans l'criture, les potes les adoptrent sans
hsiter, persuads qu'ils ne faisaient en cela que continuer l'ancienne
cole. Un jour enfin le sentiment naturel se rveilla et reprit le
dessus: l'hiatus fut de nouveau proscrit; et cette fois par une sentence
solennelle, car il s'tait install des tribunaux publics pour le
langage. Sans s'en douter, on revenait sous Louis XIII  la loi qui
avait servi de point de dpart sous Philippe-Auguste. C'tait fort bien;
mais dans l'intervalle tout le systme des consonnes euphoniques avait
disparu de _la belle langue_, et le vocabulaire potique se trouva tout
 coup rduit des trois quarts. La posie, oblige de faire figure et
plus que jamais avec cette mince fraction de son ancien revenu, se vit
contrainte, pour dissimuler son indigence,  des ruses incroyables, 
des efforts, des subtilits au-dessus de l'imagination. Un temps elle
parvint  se suffire  l'aide de ces tours d'adresse, et seconde
d'ailleurs par des gnies extraordinaires. Mais ce temps ne pouvait
toujours durer: on se fatigue; les hommes de gnie meurent; les tours
d'adresse s'puisent;  force d'tre rpts, ils finissent par tre
imits et tomber dans le mpris. C'est o nous en sommes.

Si nous sortirons de l et comment, c'est une question dont nos
arrire-neveux pourront voir la solution. En attendant, le peuple a
gard son langage; et comme c'est encore le meilleur et le plus commode
pour rendre sa pense, sinon pour parler  la cour, il se console
facilement du ddain des classes _claires_. Un pote s'est mis avec le
peuple; il a crit pour ceux qui ne savent pas lire. Aussi voyez quel
succs! Il a fait comme Marie, soeur de Marthe: il a choisi la meilleure
part, qui ne lui sera point enleve. Quant aux autres, qu'ils se fassent
lire par les acadmiciens, s'ils peuvent.




CHAPITRE VI.

D'un systme de dclinaisons en franais.--Dialectes.


 Ier.

Faute d'avoir reconnu les faits exposs prcdemment, des savants d'une
grande rudition sont tombs dans ce que je ne craindrai pas d'appeler
une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette ide que
l'orthographe du moyen ge tait arrte, uniforme et toujours exacte;
frapps ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et rsolus de
s'en rendre compte  toute force, ils ont imagin de transformer ces
diffrences en vestiges d'anciennes dclinaisons franaises.

A ce point de vue, ils ont not, recueilli, comment toutes ces formes
nes du hasard ou d'une autre cause qui leur chappait; et, aprs un
labeur infini, ils sont parvenus  orner la langue franaise d'un
monument comparable aux dclinaisons du latin; c'est un chteau en
Espagne trs-vaste, trs-obscur, o il est  peu prs impossible de se
reconnatre et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les
principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaill sur le vieux
franais comme ils auraient pu faire sur le perspolitain ou le
sanscrit. Grce  M. Dietz, le vieux franais possde trois
dclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est
telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant
fardeau qui craserait le fragile difice de ces trois dclinaisons.
Heureusement on s'avisa des _dialectes_, c'est--dire des patois; toute
la surcharge des dclinaisons fut distribue dans ces dialectes; avec
les dialectes et les dclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui
rduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a cot
de la peine, la satisfaction est grande aussi.

Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard
n'a plong dans un chaos plus effroyable. Il est rellement affligeant
de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre!

Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une
prtendue langue romane[75] procurrent quelques annes de vogue aux
romans de linguistique. Depuis, on a ni la langue romane, mais ceux qui
la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a
donn de l'extension  certaines ides de M. Raynouard, lorsqu'il aurait
fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'ide d'un systme de
dclinaisons franaises.

  [75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provenal, mais
    seulement l'tendue et l'importance que lui prte M. Raynouard.

Commenons par dgager le seul point de toute cette affaire complique
qui soit d'une vrit reconnue, incontestable.

Nos pres prirent  coeur de distinguer dans une phrase le nominatif,
quand ce nominatif tait un nom masculin. Ils lui donnrent alors par
privilge une _s_ au singulier; au pluriel cette _s_ disparaissait du
nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou rgimes[76].

  [76] On appelle _cas obliques_ tous les cas autres que le nominatif.
    M. Ampre les nomme _cas rgime_, c'est--dire _rgis_, et non _qui
    rgissent les autres_, comme l'amphibologie de l'expression pourrait
    le faire croire.

M. Raynouard trouva cette rgle dans une grammaire provenale; il la
reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service rel  l'tude de la
vieille langue.

On ne peut nier qu'il n'y ait l un souvenir de la seconde dclinaison
latine: _dominus_, _domini_, _dominos_; mais la chose n'est pas, dans
cet emploi de l'_s_, alle plus loin. Malheureusement on a voulu
l'tendre, et tirer de cette simple donne un systme complet de
terminaisons. C'tait un moyen d'occuper cette multitude de consonnes
finales, dont le rle purement euphonique n'tait pas souponn.

On regrette que cette ide ait t accueillie et dveloppe par M. J.-J.
Ampre, dans son savant livre de la _Formation de la langue franaise_.
L'auteur est obsd de la proccupation des cas obliques; il en voit
partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point:

--Par une transformation singulire, l'_u_ du cas rgime se changeait
en _f_. _Pontieu_ est le cas rgime de _Pontiex_. Au lieu de _Pontieu_,
l'on trouve _Pontif_:

    En Some en _Pontif_ arrivrent.

    (_Roman de la Rose_, v. 268.)

Ils arrivrent dans le Ponthieu par la Somme.

    Allez avant  ma suer de _Pontif_.

    (_Garin_, I, p. 154.)

A ma soeur de Ponthieu.

M. Ampre signale encore _Brunof_ pour _Bruno_ ou _Brunou_ de
l'_Histoire des ducs de Normandie_; _antif_, dans le _livre des Rois_:
_En l'antif pople Dieu_;--et de _Garin_:

    El pinel entrent dedans ung val _antif_.

Et le mot _bl_ crit _blef_ dans un fabliau:

    Dieu done _blef_, deable l'amble.

    (Barbaz., d. Mon, IV, p. 126.)

M. Ampre trouve l une marque du cas rgime:

--Le nominatif est _antis_ pour _antics_ (_anticus_), qui fait au cas
rgime _antif_, comme _Pontiex_ ou _Pontis_ fait _Pontif_.--Et il
conclut:--L'_f_ tait _donc_ une forme trs-rare du cas rgime.

(_Hist. de la lang. fr._, p. 62 et 63.)

M. Ampre aurait probablement conu quelques doutes sur la justesse de
cette consquence, si dans le passage de _Garin_ il et remarqu, onze
vers avant celui dont il s'autorise:

    Vostre seror la dame _de Pontis_.

Et cinq vers plus bas:

    Ainc ne finerent, si vinrent en _Pontis_.

Voil donc au cas oblique ou rgime la forme rserve par M. Ampre pour
le nominatif.

Nous avons reconnu qu'on ne prononait aucune consonne finale. Ainsi,
vous ne serez pas surpris de rencontrer des exemples o le scribe l'a
omise: _saint Po_ pour _saint Paul_, dans le _roman de Renart_; Bernard
_de Baillo_ pour _de Baillol_, dans _Jordan Fantosme_.

Vous direz simplement: Ici, le copiste a figur la prononciation, et
vous passerez.

Mais M. Ampre vous arrtera, et vous dira que, dans certains mots
termins en _l_, on indiquait le cas rgime par le retranchement de la
dernire consonne du radical. (P. 63.)

_Alfr_, _Davi_, pour _Alfred_, _David_, vous semblent rentrer aussi
dans la rgle des finales muettes. Point! M. Ampre vous affirme que
c'est l'effet du cas rgime, lequel se marque par le retranchement du
_d_ dans certains noms propres. (_Ibid._)

_L_ supprime dans certains mots; _d_ retranch dans certains noms...
Mais quels mots, quels noms? et pourquoi ceux-l plutt que d'autres?
C'est ce que M. Ampre ne dit pas. Autant d'exemples, autant de rgles.
C'est de l'empirisme pur.

Ce cas rgime accapare tous les moyens. Quand il ne se rvle pas par la
suppression d'une finale, c'est par l'addition, ou bien c'est par la
contraction du mot, ou bien par le changement de la terminaison; et ce
changement s'opre d'une multitude de manires, toutes plus capricieuses
les unes que les autres.

L'_n_  la fin d'un mot, par exemple, _amin_, _Moysen_, signe du cas
rgime. (P. 67.)

Le _t_ final, signe du cas rgime, souvenir de la dclinaison
imparisyllabique. (P. 68.)

Le _d_ pareillement. (P. 71.)

Et pareillement le _c_. (P. 74.)

Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des
exemples? Si M. Ampre et voulu tablir, au contraire, que ces mmes
circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui
eussent pas manqu davantage.

Je ne suis embarrass que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple
distinguait, en parlant, la consonne finale: _Loherens_ par une _s_, de
_Loherenc_ par un _c_, et celui-ci de _Loherent_ par un _t_; _Helisens_
par une _s_, d'_Helisent_ par un _d_ ou par un _t_ (p. 71). Certes,
l'oreille devait tre beaucoup plus subtile en ce temps-l
qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en rgle que l'on faisait
fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre.
C'est trop visiblement le contraire de la vrit.

Et cela mme ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la
prsence de certaines consonnes, surtout de l'_s_ et du _t_,  la fin de
mots incapables de se dcliner, des adverbes, des prpositions, des
particules? M. Ampre, sans se troubler, rpond que c'est une mauvaise
habitude:--L'_s_ final s'ajoutait mme aux particules, tant tait
grande l'habitude de la placer aprs tous les mots qui n'taient pas
rgis. (P. 83.)--Le principe de la dclinaison romane tait si
profondment dans les instincts de l'ancien franais, que son action
s'tendait au del du cercle des substantifs. (P. 81.)

Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procd
pareil, M. Ampre est assur de n'tre jamais pris en dfaut.

Et puis, notre organisation est donc terriblement change, qu'un
instinct si profond, si vivace, si universel chez les Franais du moyen
ge, n'ait pas laiss la moindre trace chez leurs enfants?

Cependant l'ide de l'_s_ euphonique s'est prsente  M. Ampre; mais
il l'a tout de suite repousse bien loin pour son compte, prenant soin
mme de prmunir contre elle son lecteur:--Et qu'on ne dise point que
cette _s_ tait euphonique; l'ancienne langue ne craignait point
l'hiatus. (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorit s'appuie cette
assertion?

Revenons au cas rgime, dont nous sommes loin d'avoir puis les
mtamorphoses.

--Quelquefois mme le cas rgime parat indiqu par une contraction:
_Fontevrault_ pour _Fontaine-Evrard_. (P. 64.)

A la page 61:--Quelquefois le cas rgime a laiss sa forme au vieux mot
franais; ainsi, _crimene_, de _crimine_.

Voil ce qui s'appelle une rgle sre! _Fontevrault_ est au cas rgime
parce qu'il est contract, et _crimene_ y est aussi parce qu'il ne l'est
pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]!

  [77] Nous examinerons tout  l'heure si effectivement _Fontevrault_ et
    les composs analogues renferment un nominatif et un gnitif, ou
    bien deux nominatifs juxtaposs.

La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes
finales; on ne sait o se prendre. Ce n'est pas au moins faute de
rgles, car, ds qu'il rencontre un exemple, M. Ampre le gnralise et
en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le _roman de Renart_, est
appele _Pinte_ ou _Pintain_; on lit ici _Eve_, l _Evain_. C'est assez;
M. Ampre crit: Les fminins surtout formaient leurs cas indirects en
_ain_:

    Comme Diex ot de paradis
    Et Adam et _Evain_ fors mis.

    (_Renart_, v. 44.)

    _Pintain_ appele ou moult se croit[78].

    (_Ibid._, v. 97.)

  [78] _Se fie._

(_Hist. de la format. de la lang. fr._, p. 66.)

Mais M. Ampre s'est-il mis en peine de vrifier si l'on ne trouvait
jamais cette forme en _ain_ donne au sujet de la phrase? s'est-il
assur que _Pintain_ et _Evain_ sont ici des formes dtermines par les
verbes actifs _appeler_, _mettre_? Non; il s'est trop ht de cder 
une illusion chrie. On disait,  l'accusatif, _Eve_ aussi bien
qu'_Evain_, ou plutt il n'y avait point d'accusatif.--Pre ternel,
qui cras le monde,

    Adam feis de tere et de limon,
    Et sa moilier, _Eve_ l'appelet on.

    (_Gerars de Viane_, v. 2822.)

Le nom de la belle Aude, soeur d'Olivier et femme de Roland, est crit
tantt _Aude_, tantt _Audain_; c'est le hasard ou le besoin du vers qui
en dcide. Vous plat-il que nous suivions le systme de M. Ampre?
Soit: _Aude_ est le nominatif, _Audain_ le cas rgime. Preuves
(remarquez que je les prends toutes dans le mme ouvrage, dans _Gerars
de Viane_):

Nominatif _Aude_:

    Venue i fuit _la bele Aude_ au vis cler.

    (_Gerars de Viane_, v. 633.)

    La pucele Aude l'en at araisonn.

    (v. 745.)

    L'iaue demandent, s'aseient au souper,
    Gerard s'assist, et Oliver le ber,
    Et dant Lambert _et Aude o le vis cler_.

    (v. 915.)

Cas rgime _Audain_:

    _Audain_ aurois ma seror a moillier.

    (v. 2263.)

    _Audain_ aurai, cui k'en doie anuier.

    (v. 2267.)

    Viane aurai, et _Audain_ a moillier.

    (v. 2308.)

Vous plat-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au
nominatif _Audain_, et _Aude_ pour le cas rgime? rien n'est plus
facile. Preuves:

Nominatif _Audain_:

    Evos (_voici_) _Audain_ corant parmi le prey.

    (v. 757.)

    Au col li pandent un escu de quartier
    Ke li donnoit _Audain_ o le vis fier.

    (v. 1046.)

    Esvoz _Audain la bele_, l'eschevie.

    (v. 1771.)

Cas rgime _Aude_:

    Le destrier point _vers Aude_ en est al.

    (v. 651.)

    Acointeiz s'est _de bele Aude_ au vis cler.

    (v. 1099.)

Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au pote
une lision: il a mis _Aude_  l'accusatif et au gnitif. Ailleurs, o
l'lision l'et gn, il a mis au nominatif _Audain o le vis fier_.

Passons au changement de terminaison.

Vous savez la valeur de cette notation _em_, _en_. _Jrusalem_,
_Bethlem_, sonnaient _Jrusalan_, _Bethlan_, comme aujourd'hui encore
_Caen_ et _Rouen_. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes
par _e_ et par _a_ aient coexist. M. Ampre voit un cas rgime dans
_Bethlan_, ou plutt _Bellan_, par la rgle de l'assimilation des
consonnes. Il affirme que le nominatif tait _Bethlems_ avec une _s_
(dont je crois qu'il serait un peu embarrass de produire un exemple),
et dans ce vers de _Garin_:

    Par Dieu vous pri qui maint en _BelliaM_.

_Belliam_ est au cas rgime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre:
Qui de la Virge en _BlianT_ naquit.

_Beliant_, dit M. Ampre, est le cas rgime en _t_ de _Bethlem_, comme
_Belliam_ en est le cas rgime en _am_. (P. 72.)

Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du systme; pour ses
lecteurs, c'est autre chose.

M. Ampre aurait d s'apercevoir que l'argument tir des noms propres
traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de
forme dtermine en franais, on les transportait tels qu'on les
rencontrait. _Deus dixit Moysi_: Dieu dit  _Moysi_.--_Deus allocutus
est Moysen_: Dieu dit  _Moysen_ ou  _Moysant_.--_Reedificavit ergo
Salomon... Palmiram in terra solitudinis_: Puis reedifiad li reis
Salomun... _Palmiram_ qui est al desert. (_Rois_, p. 269.)--_Dux super
Israel et super Judam_: Maistres sur Israel e sur _Judam_ (_Formation
de la lang. fran._, p. 224), etc. _En Baalim_, _de Niniven_, et autres,
que cite M. Ampre, ne concluent rien du tout par rapport  la langue
franaise. Turold avait besoin d'une rime  _tourment_, il crit
_Niniven_; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le pre:

    Saint _Lazaron_ de mort resurrexis
    Et _Daniel_ des lions guaresis.

    (_Roland_, st. 173.)

_Lazaron_, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que _Lazare_,
et _Danielem_ l'et gn dans le second.

Je ne vois nulle part le cas rgime de _Roland_, _Olivier_, _Michel_,
_Turpin_, etc.

Il y a aussi des exemples de cas rgime en _in_, dit M. Ampre, qui
cite pour preuve:

    Dieu donnez m'a mari _Garin_,
          Mon doux _amin_.

    (_Romancero fr._, p. 72.)

Je lui demanderai d'abord comment _Garin_ faisait au nominatif; puis,
quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra
de cette mme forme, _Garin_, _amin_, pour le sujet de la phrase.

A qui persuadera-t-il que _Colin_, _Robin_, _Girardin_, sont le gnitif
ou l'accusatif de _Colas_, _Robert_, _Girard_? Que _nonnain_ est
l'accusatif de _nonne_, et _Jupin_ celui de _Jupiter_? Que _Gothon_
faisait au nominatif _Gothe_? Que _Marie_ faisait  l'accusatif
_Marion_? Que _Pierron_ et _Pierrot_, _Charlon_ et _Charlot_, sont des
cas obliques de _Pierre_ et de _Charles_? (_Formation de la langue
fran._, p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de
dclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que _Perrin_ ou
_Perrinet_ revient  _petit Pierre_, et _Pierron_  _gros Pierre_. Voil
ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouill la vue 
contempler trop fixement une chimre. J'avoue que M. Ampre me parat
dans ce cas fcheux; et comme il s'entoure de preuves rudites, il faut
bien, pour empcher son illusion de se rpandre, la combattre par des
preuves analogues.

C'est, dit M. Ampre, quand on a perdu la tradition des lois
grammaticales auxquelles obissait le franais du moyen ge, qu'on a cru
qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler _Huon de Bordeaux_. Le
hros du roman crit en prose au XIVe sicle s'appelait originairement
_Hues de Bordeaux_, et son nom tait mis au cas rgime dans le titre:
_Histoire d'Huon_. Appeler _Hues_, _Huon_, c'est comme si l'on perdait
le titre des dclinaisons latines, et qu'on appelt _Ciceron_,
_Ciceronis_, parce qu'on lit en tte de ses ouvrages: _Ciceronis
opera_. (_Formation de la lang. fran._, p. 64.)

Voil qui est positif.

Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce dbut d'un acte, dat de 1266, sur
lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampre: _Je
Huon_, et je Phelipe, femme _au devant dit Huon_... (Lelong, _Hist. de
Laon_, p. 609.)

M. J.-J. Ampre appelle souvent en tmoignage le pome de _Garin le
Loherens_; en effet, ce monument date de la bonne poque de la
littrature du moyen ge; l'auteur crivait au plus tard vers le
commencement du rgne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le
plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois
grammaticales tait alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur.
M. Ampre ne rcusera donc pas l'autorit du pome de _Garin_, dont
prcisment un des hros s'appelle _Huedes_, c'est--dire, _Eudes_, ou
_Hues_, comte de Cambrsis.

Si je voulais ne montrer qu'une face de la vrit, rien ne me serait
plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampre: _Hues_ au
nominatif, _Huon_ aux autres cas, aux cas rgimes; exemples:

    Comment diables, _li quens Huedes_ a dist.

    (_Garin_, I, p. 146.)

    _Hues_ s'eveille, si ost le Hustins.

    (_Ibid._, p. 167.)

    _Hues_ se dort en son palais marbrin.

    (_Ibid._)

    _Hues_ l'ost, mie ne fu esbahis.

    (_Ibid._)

Au contraire:

    Fromons manda _Huon_, qui Gornai tint.

    (_Garin_, p. 162.)

    Vint  _Huon_, fierement li a dist.

    (_Ibid._, p. 167.)

Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir l; la
preuve semblerait vidente.

Mais je suis, en conscience, oblig d'ajouter qu'on trouve galement
_Huon_ pour le nominatif:

    _Huons_ repaire dou riche poignes[79].

    (_Garin_, I, p. 77.)

  [79] Revient du terrible combat.

Et _Hues_  l'accusatif:

    Li Borguignon ont Aubri adoub,
    Et l'Alemant et _Huedes_ le sen.

    (_Ibid._, p. 35.)

Les Bourguignons ont quip Aubri, l'Allemand et Eudes le sens.

    _Huons_ ist fort sovent comme prodons.

    (_Ibid._, p. 175.)

    Souvent ist fort _Hues_ de Cambresis.

    (_Ibid._, p. 176.)

Il est manifeste que le pote n'attache pas  la terminaison la valeur
que lui prte M. Ampre. Il se sert au hasard de celle-ci ou de
celle-l. Un second exemple confirmera ce que je dis.

_Begues_, duc de Belin, est un autre acteur du mme pome. Ce nom, fait
comme celui de _Hues_, doit suivre les mmes rgles. Aussi, _Begon_,
dirait M. Ampre, est le cas rgime de _Begues_. Nous allons voir.

Nominatif, _Begues_:

    L est dux _Begues_ del chastel de Belin.

    (_Garin_, I, p. 113.)

    Et dist dux _Begues_: Nous avons gens assez.

    (P. 103.)

    Et respond _Begues_: Merveilles avez dist.

    (P. 100.)

Nominatif, _Begons_:

    _Begons_ li dux, li chevaliers membrs.

    (I, p. 103.)

    _Begons_ le voit,  ses compagnons dist.

    (P. 100.)

    Droit en Gascogne va _Begons_ de Belin.

    (P. 19.)

    _Begons_ les guie (guide), li dux au fier talent.

    (P. 84.)

--Il est bien reconnu aujourd'hui que de _Charles_ on faisait
_Charlon_; de _Hugues_ ou _Hues_, _Hugon_ ou _Huon_; de _Pierre_,
_Pierron_. (_Formation de la lang. fran._, p. 64.)

Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que
ces formes fussent le rsultat d'une dclinaison  l'instar de la
dclinaison latine. Jusqu' nouvelle preuve, je croirai que la
terminaison en _on_ marquait ou un diminutif, ou plutt un augmentatif,
comme en italien _Carlo_, _Carlone_; _Ugo_, _Ugone_. Un _capello_ est un
chapeau; un _capellone_, un grand chapeau.

                   *       *       *       *       *

Dans le systme de M. J.-J. Ampre, _garon_ tait le cas oblique de
_gars_, comme _sapin_ le cas oblique de _saps_. Cela est dit
formellement p. 67 et 74. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais que le
mot _saps_; l'exemple invoqu par M. Ampre est celui-ci: Et tut frai
tun plaisir de cedres et de _saps_. (_Rois_, p. 243.) Mais c'tait ici
prcisment l'occasion du cas oblique _sapin_, s'il et exist en cette
qualit. _Sapin_ ne se rencontre jamais dans la version des _Rois_; il
n'a exist que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le
nom simple.

_Gars_ et _garon_ diffraient de sens. _Gars_ est tout uniment un jeune
homme; _garon_ emporte une ide de mpris: c'est un _gars_ de basse
extraction et de mauvaises moeurs; tout au moins un valet. Les femmes de
la fe Mlior ne l'eussent point blme d'avoir pris pour amant un
_gars_; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un
_garon_:

    Et dient qu'elle a mescoisi (_mchoisi_),
    Quant d'un _garon_ fist son ami.
    Tant bon cevalier l'attendoient,
    Qui tant bel et tant rice estoient!
    Bien l'a ses talens sorporte,
    Quant a un _garon_ s'est cople!

    (_Partonop._, v. 4825  4830.)

Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait os s'unir  un
_garon_.

Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, dfend que
personne, cuyer ni _garon_, reste auprs des morts avant qu'ils ne
soient vengs:

    Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt...
    Que [nul] n'i adeist esquier ne _garcun_...

    (_Roland_, st. 174.)

_Garon_, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons
encore quand nous disons  un garon de caf: _Garon!_ c'est le premier
sens du mot.

De plus, _garon_ est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il
au cas rgime? M. Ampre n'a pas pris garde  cette difficult:  la
page 74, il avance que _garon_ est le cas rgime de _gars_; et  la
page 105, il cite _garon_ au nominatif:

    Et menjurent priveement
    Ele et _le garon_ seulement.

    (_Fabliaux_, t. I, p. 249.)

_Garsun_, dans _les Rois_, comme _garcio_ dans tous les crivains du
moyen ge, signifie un laquais, un mauvais sujet.--Et avec ce, lui dist
plusieurs injures et villenies en l'appelant _garson_. (_Procs-verbal
de 1376_, cit par du Cange.)

_Garon_, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le fminin de _gars_
en est devenu une des plus basses. C'tait autrefois la traduction
exacte de _puella_, et rien davantage.

Vous voulez que _Karles_, _Aymes_, soient pour le nominatif, et
_Karlon_, _Aymon_, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples 
l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la
renverser, et prouver que ces formes s'employaient indiffremment, selon
le caprice ou le besoin du pote.

Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est _a_:

    Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karles_.

    (_Roland_, st. 13.)

Il crie _Montjoie!_ c'est la devise de Charlemagne.

Dans un monorime en _o_:

    Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karlun_.

    (_Roland_, st. 92.)

Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le pote a fait cder la rgle aux
exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez:

    Le roy _Karles_ parla qui fut de cuer marris...

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 323.)

    _Karlon_ ot un neveu qu'il aimat et tint chier.

    (_Ibid._, v. 261.)

    Sire, dit le duc _Aymes_, je vous ferai devis.

    (_Ibid._, v. 334.)

    Duc _Aymon_ de Dordonne du roy a congie pris.

    (_Ibid._, v. 339.)

Le nom seul des _quatre fils Aymon_ prouve contre le systme de M.
Ampre, puisque, dans cette formule, _Aymon_ est au nominatif. Deux
nominatifs juxtaposs indiquaient alors le rapport de possession de l'un
 l'autre, aujourd'hui marqu par le gnitif du second substantif.

Et, relativement  cette forme, la proccupation du cas rgime a
prcipit M. Ampre dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampre
avance que ces expressions composes, la _Fte-Dieu_, la _Fert-Milon_,
_Chteau-Thierry_, _rue Saint-Denis_, _Place-Maubert_, etc., renferment
un nominatif et un gnitif.--Il est contre le vieux gnie de notre
langue de placer le _de_ avant ces dnominations de localits
(_Fte-Dieu_ n'est pas une localit), et de dire, la rue _de_
Richelieu, l'glise _de_ Notre-Dame; car notre langue, _grce au cas
rgime_, permettait, dans l'origine, d'_exprimer le gnitif par la
terminaison_, sans le secours de la particule _de_. (_Formation de la
lang. fran._, p. 76.)

Il est impossible d'accorder  M. Ampre cette proposition, qui
d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait
modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai 
M. Ampre o est la terminaison caractristique du gnitif dans les
exemples suivants:--Micol, _la fille Saul_, n'en out enfant jusqu'al
jor de sa mort, car ele murut al enfanter. (_Rois_, p. 142.)

--Vien avant, vien, dame _femme Jeroboam_; pur quei te ceiles, e ne
vols [fere] cunuistre que tu es _la femme Jeroboam_? (_Rois_, p. 292.)

--E les _fils Belial_ se asemblerent entur lui.

(_Rois_, p. 298.)

Partonopeus est jet en prison, sous la garde d'un gelier appel
Armant:

    La _femme Armant_ le vient veoir.

    (_Partonop._, v. 7665.)

_Fille Sal_, _femme Armant_, _femme Jroboam_, _fils Blial_; dans
toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs.
C'est un emprunt  la syntaxe latine, qui prescrivait _Urbs Roma_, et
non _Rom_.

Ces faons de parler sont restes dans le peuple et dans les usages de
la justice. Quand le prsident dit: Accuse _femme Armant_, ou _fille
Saul_, ou _veuve Athalie_, levez-vous; quand un homme du peuple crie:
Eh! pre _un tel_! mre _une telle_! _Armand_, _Sal_, _Athalie_, ne
sont pas plus au gnitif que ces mots, _un tel_, _une telle_.

M. Ampre a donn trop d'importance  des hasards d'criture. Je sais
bien qu'on trouve:

    C'est la mere _Partonopeu_.
    Hom sui _Rollant_...

Mais croire que l'absence de l'_s_ ou la prsence du _t_ soit, comme il
l'affirme, la marque d'un gnitif, c'est transformer en une intention
savante l'ignorance ou la distraction du copiste.

Nos pres savaient trs-bien employer _de_ quand ils voulaient
rellement marquer le gnitif:

    Un almacurs i ad _de_ moriane;
    N'ad plus felun en la tere _d'_Espaigne.

    (_Roland_, st. 73.)

    Dunez mon feu, o est le colp _de_ Rollant.

    (St. 67.)

Donnez mon fief; c'est le coup de Roland.

--La dame vint en la citet _de_ Thersa. (_Rois_, p. 293.)

--Li reis Abia... prist la cited _de_ Bthel.

(_Ibid._, p. 299.)

--O humiliteit, vertu _de_ Crist, cum forment tu confonz l'orgoil _de_
nostre vaniteit! (_Saint Bernard_, p. 553.)

Je conois qu'on ait pu hsiter un moment devant les cas o la
terminaison changeait: _Charles_, _Charlot_; _Gui_, _Guyot_, quoique
cette illusion ne rsiste pas  un examen attentif, puisqu'on rencontre
le _de_ uni  ces mmes formes, inventes, suivant M. Ampre, pour le
supprimer.

Il fallait tre terriblement prvenu en faveur du cas rgime, pour citer
_Choisy_-LE-_Roi_, _Bar_-LE-_Duc_, _Bois_-LE-_Comte_, en prenant _le
Roi_, _le Duc_, _le Comte_, pour des gnitifs! (_Format. de la lang.
fr._, p. 76.)

                   *       *       *       *       *

Ainsi ce principe tant faux, les consquences que M. Ampre en fait
sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il
indique avec le grec, tout cela est galement faux.

Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampre se retourner contre son
auteur: car si _la Roche-Guyon_, _les fils Aymon_, _la Fert-Milon_, ne
contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit
que _Guyon_, _Aymon_, _Milon_, ne sont pas des formes obliques de _Guy_,
_Aymes_, _Miles_. Celui qui dit _Huon de Bordeaux_, ne ressemble donc
pas  celui qui dirait _les oeuvres de Ciceronis_.

Je ne vois gure que l'_apocope_ que M. Ampre n'ait pas encore
consacre  marquer le cas rgime. Il ne l'a pas oublie non
plus.--_Enfs_ (_sic_) faisait au cas rgime _enfant_. (_Formation de
la lang. fran._, p. 71.)

Par la mme raison sans doute, _cit_ est le nominatif de _cit_; _mes_,
de _messager_; _lin_, de _lignage_; _mi_ de _milieu_; etc. Dans les
passages que j'ai cits  l'article de l'apocope, on trouvera des
exemples de ces mots employs tantt comme sujets, tantt comme
complments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps 
plaisir que de s'arrter  les rassembler ici.

Le cas rgime tel que nous le reprsente M. Ampre, s'il pouvait
exister, serait de tous les protes le plus insaisissable. M. Guessard
lui a trouv de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant
les mmes donnes on ne manquerait pas de dcouvrir, et que M. Ampre
n'a point recueillies. Dfions-nous des systmes trop savants ou trop
ingnieux, d'autant plus  craindre qu'il est toujours facile de trouver
de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un oeil
ouvert et l'autre ferm.

Les mmes auteurs ont compos pareillement une dclinaison de
l'_article_, dont le tableau majestueux se dploie dans plusieurs
traits ou dissertations savantes sur cette matire. Voyez-en
l'apprciation dans la IIIe partie,  l'article IL, LI.


 II.

Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le
titre imposant de dialectes. L'importance en a t singulirement
exagre, et cela se conoit: sitt que les philologues rencontraient
une discordance d'orthographe, une forme inusite, inexplicable pour
eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqu ne manquait
 personne et ne trahissait personne. C'tait, au lieu d'un aveu
pnible, une espce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne
pouvait se loger dans le rceptacle des dclinaisons, on le jetait au
del, dans l'abme tnbreux des dialectes.

Avec autant de bonne foi que d'intrpidit, Fallot rsolut un jour de
plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les dbris qu'il y verrait
surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une tiquette,
et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis
 vis son palais des dclinaisons, qui tait d'architecture latine. La
mort le surprit  la tche. Des mains pieuses et amies ont publi les
matriaux considrables, mais confus, qu'il avait dj rassembls. Ce
recueil fait regretter vivement la perte d'un homme dou  un si haut
degr de patience et d'application, et qui, joignant  ces qualits
beaucoup de savoir, aurait pu rendre  la science d'minents services.

Mais quant  l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien
perdu  ce qu'elle soit demeure interrompue. Telle que Fallot l'avait
conue, c'tait le treizime travail d'Hercule, et j'attribue le
quatorzime  celui qui en aurait tir quelque chose.

Il faut observer que les patois n'ont jamais exist que comme langage,
et nulle part  l'tat de langue littraire crite. Cela est si vrai
qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rdiges
vritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire
d'avoir fourni le plus grand nombre d'crivains au moyen ge. C'est que,
mme avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; ds
avant Philippe-Auguste, ce centre tait Paris. Il y avait un peuple
franais et une langue franaise,  laquelle le trouvre picard ou
bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mpris du ramage de
son pays. De toutes parts on tendait  l'unit. Venez me dire ensuite
qu'il tait impossible au provincial d'viter dans son style tout
provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce l ce
qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prtendre, et
parodier les Grecs  trop bon march. Je le rpte, qu'on me montre une
composition, n'et-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur
bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux nols de la Monnoye, et je
croirai  vos dialectes littraires; sinon je ne croirai qu' la langue
franaise, pratique avec plus ou moins de puret, comme il se voit de
nos jours.

Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le franais.
Cherchons le franais, c'est le principal; le reste n'est que
trs-accessoire. Fallot, par malheur, a commenc par chercher les
dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux
tourbillons philosophiques de Descartes, et prtendait rsoudre  sa
manire le problme d'sope: Dtourner de la mer tous les fleuves qui
s'y rendent. L'opration faite, il ne serait plus rest ni mer, ni
langue franaise.

Fallot s'est mis  l'oeuvre sans mme s'tre fait une ide bien nette de
ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par _dialecte_. Il s'amuse  des
diffrences d'orthographe dans la notation de mots franais, et il ne
manque pas d'en conclure des diffrences de prononciation. S'tait-il
d'abord occup de fixer les rapports de l'criture au langage?
Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais song. Mais il applique
ingnument  l'criture du XIIe sicle toutes les conventions qui
rgissent l'orthographe au XIXe, et voil le principe qui lui fournit
toutes ses consquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes,
normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne 
fixer un caractre. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent 
moiti dans celui-l, et le reste est commun au troisime; ils rentrent
tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de systme, tout vacille,
tout chancle, parce que ce n'est autre chose que l'tude approfondie
d'une illusion.

L'tude des patois proprement dits serait intressante et profitable;
mais elle parat offrir de grandes difficults, car les patois ont leurs
racines situes beaucoup plus profondment que celles de la langue
franaise. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usits dans chaque
province avant la conqute latine, en commenant par replacer cette
province dans l'ensemble politique dont elle tait un lment. Par
bonheur, on peut tudier la formation du franais,  part de celle des
patois. Quant  ces variations que l'usage introduisait d'une province 
l'autre, cela n'est qu' la superficie du langage. Qu'on pronont ici
_du fu_, et l _du feu_; _un lou_ et _un leu_; _mon fi_, _mon fieu_ ou
_mon fiu_, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous
serons assurs de la prononciation gnrale, les formes particulires,
les provincialismes se dtacheront d'eux-mmes.

Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y
fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifie. Ces
dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spcial
secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci.




TROISIME PARTIE.

APPLICATIONS ET CONSQUENCES.




_AVERTISSEMENT._


Dans les deux premires parties, nous avons tch d'tablir une thorie;
dans la troisime, nous allons chercher  la vrifier par des
applications,  justifier les principes par les consquences. Sans cette
troisime partie, on ne verrait gure de quelle utilit peuvent tre les
deux autres. La question de l'orthographe et de la prononciation
primitives du franais pourrait ne sembler qu'une curiosit
philologique, bonne  renfermer dans le cabinet d'un littrateur, 
dfrayer quelques discussions entre savants, et rien au del.

Il n'en va pas ainsi, au moins dans mon opinion. Cette tude doit servir
 raffermir, en les clairant, les bases de notre idiome;  expliquer en
beaucoup de points notre langue moderne, et  protger sa marche dans
l'avenir. La comparaison de ce qui a t avec ce qui est, conduira plus
srement vers ce qui doit tre. En reconnaissant nos fautes et les
causes de nos fautes, nous nous trouvons  mme d'en rparer encore une
partie, et nous apprenons  nous dtourner d'cueils dsormais connus.

J'indique ici les rsultats, non de ce que j'ai fait, mais de ce que
pourront faire de plus habiles, en pratiquant la mme voie. Je me borne
 rclamer l'honneur d'y avoir hasard le premier pas; de plus forts
iront plus loin.

La lecture de cette troisime partie ddommagera quelque peu, je
l'espre, ceux qui auront eu la patience de me suivre jusque-l. Il
m'et t facile de runir un nombre bien plus considrable
d'observations; car tant donne la thorie, l'on trouve  chaque pas 
faire une exprience. J'en laisserai le plaisir ou l'ennui  ceux qui le
voudront prendre; il me suffit de montrer de quelle faon l'on peut y
procder. Si parmi ces remarques dtaches il s'en est gliss quelqu'une
sans rapport immdiat avec les principes que j'ai tch d'tablir, on
voudra bien me la pardonner. Elle intresse toujours la langue par
quelque ct;  ce titre, si elle est juste, elle est utile, et je ne
sors pas de mon sujet. D'ailleurs, je n'ai pas pour dernier but les
syllabes et la grammaire, mais la littrature. C'est pour arriver plus
srement  ce terme que j'ai pris un point de dpart si loign. Tout ce
qui peut, en faisant connatre la littrature du moyen ge, donner
l'envie avec les moyens de l'tudier, rentre donc dans mon plan, et je
pense qu'aprs avoir lu tant de dtails lmentaires, on ne me
reprochera pas ces courtes excursions dans une rgion moins aride et
plus leve.




CHAPITRE PREMIER.

De l'articulation des consonnes chez les modernes.--Consquences du
systme actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus.


Nous nous croyons infiniment suprieurs  nos pres en fait de langage
et d'art. Je ne prtends pas nier le progrs sur bien des points; mais
dfions-nous des illusions de l'amour-propre et de l'habitude. Dans ces
changements considrables effectus depuis le moyen ge, tout n'a pas
t bnfice. A la fin du XVIe sicle, Pasquier faisait dj cette
remarque pleine de sens: Il n'est pas dit que tout ce que nous avons
chang de l'anciennet soit plus poly, ores que il ait aujourd'huy
cours. (_Recherches_, liv. VIII, chap. III.) Gagnant sur certains
points, nous avons d perdre sur certains autres; et pouvait-il en tre
diffremment? Cela serait contraire  la nature des choses humaines, o
il n'y a pas de bien sans mlange.

Notre versification, par exemple, se vante d'tre si perfectionne! Que
dirait-on si, avec ses rgles austres et ses dehors rigoureux, je la
faisais voir pleine d'hiatus bien rels, de vers faux, semblable  une
prude convaincue de galanterie? Si, m'appuyant sur la manire moderne
d'articuler les consonnes finales et les conscutives distinctement, je
montrais certains vers de Racine plus durs et d'une mesure moins exacte
que ceux de Rutebeuf ou de Gautier de Coinsy? On crierait au paradoxe.
Soit! c'est un paradoxe; mais tout paradoxe n'est pas une fausset:
autrement, il faudrait tablir en principe que l'opinion commune est
toujours infaillible. En tout cas, le mrite ne serait pas  Rutebeuf,
ni le tort  Racine; tout aurait dpendu de la diversit de l'instrument
qu'ils mettaient en jeu.

Arrtons-nous un moment  cette question, qui en vaut la peine; car si
cette tude du vieux langage offre quelque utilit pratique, c'est par
les rapprochements et les comparaisons avec la langue moderne.

On met de nos jours une affectation extraordinaire  dtacher toutes les
consonnes, surtout les finales; on orthographie en parlant. On dira, par
exemple: Toujours _z_injustes _z_envers _z_elle,--un discours
_z_instructif,--que vous tes _z_aimable!--l'art _t_antique,--j'ai froid
_t_aux mains,--un pied _t_ terre,-- tort _t_et  travers, etc., etc.;
prononciation affreuse! Mnage avertit qu'on doit prononcer _pi 
terre_: C'est comme parlent les honntes gens, Il veut qu'on crive
sans _t_, _ tor et  travers_, en quoi il n'a pas raison; mais du moins
nous fait-il par l connatre le bon usage de son temps. Soyez sr qu'on
doit dire _discour instructif_, _l'ar antique_, _enver elle_. Quel est
le but de la consonne finale? faciliter la liaison sur le mot suivant.
Une seule consonne y suffit; en sonner deux, c'est blesser l'esprit de
la loi par une observation exagre de la lettre.

Je poserais donc cette rgle gnrale, que, dans les mots au singulier
termins par deux consonnes, c'est par l'avant-dernire que la liaison
s'effectue. La dernire est muette.

Au contraire, dans les pluriels, c'est la dernire qui prvaut.

Je tiens que voil le principe, mais je ne nie pas que l'usage ne nous
contraigne  recevoir de fcheuses exceptions. Il faut bien se rsoudre
 prononcer:

    Boileau, _correcque tauteur_ de quelques bons crits,

en sonnant le _c_ et le _t_ de correct. Talma disait de mme, dans
l'_cole des Vieillards_:

    Maudit _respecque thumain_, qui m'oblige  me taire!

C'tait une faute, car l'usage veut _resp khumain_.--Mais pourquoi
l'usage ne souffrirait-il pas aussi _corr kauteur_?

Quelques inconsquences de ce genre ne doivent pas empcher la rgle
d'tre admise.

La liaison la plus douce et la plus coulante est assurment celle qui se
pratique sur une liquide; aussi, nos pres disaient-ils: Un _fil
ingrat_, comme: _Une mor affreuse_. Rien de plus logique. Je ne crois
pas possible de revenir sur les droits prescrits de l'_l_ pnultime, de
remettre en vigueur l'ancienne prononciation, maintenue du temps de Th.
de Bze, _il ont_, _il auraient_, au pluriel. Seulement, il faudrait
gagner de dire comme les paysans: _Is ont_, _is auraient_, au lieu de
_ile zont_, _ile zauraient_. Sonner sparment l'_l_ et l'_s_, c'est
trop de moiti. Si l'on estime cette articulation raisonnable, que ne
dit-on galement _un file zingrat_? Nous disons par bonheur encore, _fiz
ingrat_, en ne sonnant qu'une consonne.

Les droits de l'_r_ pnultime pourraient encore tre sauvs: l'usage,
qui repousse comme ridicule _fil ingrat_, n'est pas si contraire  _mor
affreuse_, _discour crit_, _vos malheur et les miens_, etc. On
prononce, au Thtre-Franais:

    Le dirai-je? vos yeux, de larmes moins tremps,
    A pleurer vos malheurs _z_taient moins occups.

    (_Iphignie_, act. II, sc. 1.)

    Me laisse dans les fers _z_ moi-mme inconnue.

    (_Ibid._, act. II, sc. 7.)

    J'aurais eu des remords _z'_en accusant Zopire.

    (_Mahomet_, act. III, sc. 1.)

C'est horrible! Cette liaison par-dessus l'hmistiche, qui de plus
introduit un _e_ muet aux dpens de la mesure, dchire les oreilles. Il
est clair qu'il faudrait dire:

    A pleurer vos _malheur_ taient moins occups.

    Me laisse dans les _fer_  moi-mme inconnue.

    J'aurais eu des _remor_ en accusant Zopire.

Un enfant sentirait combien on gagne  supprimer l'_s_: il en reste
toujours assez.

Voil pour les finales doubles; mais, mme pour les simples, la coutume
actuelle est bien diffrente de l'ancienne. Il n'est personne qui ne se
croie oblig de prononcer, Les larmes _z_aux yeux; Les _larme_ aux yeux,
passerait pour une ngligence excessive, un indice de mauvaise ducation
ou d'habitudes vulgaires. Cependant il existe encore quantit de
vieillards prts  vous attester que, dans leur jeunesse, on se ft
singularis en parlant ainsi dans la conversation, et que l'usage alors
prescrivait tout bonnement, Les _larme_ aux yeux.

Cette prononciation a t celle de nos pres:

    Trois aveugle_S_ un chemin aloient...
    Li trois aveugle_S_  l'oste ont dit...

    (Barbazan, III, p. 69 et 78.)

Dans le fabliau o Diderot a pris l'ide des _Bijoux indiscrets_:

    S'il vous parle et s'il vous respont,
    Prenez sur moi dix livre_S_ adonc.

    (Barb., III, p. 119.)

Ces exemples, qu'on pourrait accumuler en trs-grand nombre, prouvent
qu'on ne tenait pas toujours compte de l'_s_ du pluriel; mais observez
que cette licence se rencontre surtout dans les fabliaux, dont la posie
devait tre plus rapproche du langage familier. Dans la _chanson de
Roland_, dans le style pique, la rgle est d'habitude plus svre,
quoique le pote ne s'interdise pas absolument le bnfice de cette
facult. Voici un passage o l'on verra les deux pratiques runies.
C'est dans la description de l'horrible tempte qui clate pendant la
bataille de Roncevaux:

    Orez i ad de tuneire et de vent,
    Pluie_S_ e gresils demesureement;
    Chiedent li fuldres e menut e suvent,
    E terremoete o i ad veirement.
    Cuntre midi tenebre_S_ i ad granz:
    Ni a clarted se le cels ne s'i fent.

    (_Roland_, st. 109.)

Orages y a de tonnerre et de vent, pluie et grsils ce dmesurment;
les foudres tombent menu et souvent; et grands tremblements de terre,
grandes tnbres du ct du midi. Il n'y a de clart que celle des
clairs qui fendent le ciel.

L'_s_ de _pluies_ ne compte pas au second vers; l'_s_ de _tnbres_
compte au troisime.

                   *       *       *       *       *

Au surplus, tout ne me parat pas prcisment regrettable dans
l'ancienne prononciation. Sans prtendre dcider si l'annulation
facultative ou le maintien constant de l'_s_ est un tort ou un droit, je
me contente d'observer que la mesure des vers exige imprieusement
l'articulation de la consonne finale. La haute loquence et la posie
ont leurs intrts communs; ainsi je crois qu'au thtre et dans le
discours solennel, la question n'est pas douteuse. Il n'est pas douteux
non plus qu'il existait autrefois deux prononciations: l'une d'apparat
et rigoureuse, l'autre familire et plus nglige. Qu'on ne s'y trompe
point: ce n'tait pas un mal. La dlicatesse des nuances dans le langage
correspond  celle des esprits; ce sont les gens grossiers ou les
pdants qui effacent les nuances.

De tout temps on a vu des hommes empresss  se distinguer par leur
langage. Le XVIIe sicle connaissait comme le ntre ces personnages
roides, empess, qui talent sur leurs doctes lvres leur belle
orthographe, et affectent sans cesse d'humilier le prochain par leurs
nobles faons de dire et leur prononciation transcendante. C'est 
l'mulation d'imiter ces beaux parleurs que nous devons la mode de faire
ressentir cette multitude d'affreuses consonnes qui semblent se siffler
elles-mmes. Le mal a toujours t de pis en pis. Il existait dj sous
Louis XIV et auparavant, mais encore avait-il certaines limites: il n'en
a plus aujourd'hui, et son triomphe est complet. coutons l-dessus le
tmoignage de Molire, dans l'_Impromptu de Versailles_.

MOLIRE (_ du Croisy_).

Vous faites le pote, vous, et vous devez vous remplir de ce
personnage; marquer cet air pdant qui se conserve parmi le commerce du
beau monde, ce ton de voix sentencieux, et _cette exactitude de
prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse chapper
aucune lettre de la plus svre orthographe_.

(_Scne 1._)

Cette _exactitude de prononciation_ tait donc encore en 1663 le
caractre d'un ridicule, et Molire, loin de la pratiquer, la jouait en
plein thtre, devant la cour la plus polie de l'Europe, devant les
grands seigneurs, dont pas un ne prononait autrement que _des piqueux_
et _des porteux_. Aujourd'hui la pdanterie du pote de l'_Impromptu_ a
infect toute la nation; et le thtre mme, qui fut si longtemps une
cole de bon langage, le thtre a perdu la tradition de Molire, et
s'est laiss gagner  la contagion des prcieux ridicules. La chose est
venue au point que nous n'avons presque plus de monosyllabes en
franais. Les _gens_, les _vers_, les _fils_, les _moeurs_, sont devenus
des _genses_, des _moeurses_, des _verses_, des _fisses_. Feu madame
Paradol, dans _Rodogune_, n'y manquait pas:

    Mais, soit justice ou crime, il est certain, mes _fisses_,
    Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis.

Dsaugiers tait assurment plus exact, lorsqu'il faisait chanter 
Vnus ce couplet, dans la parodie de _Psych_:

    Ah! fi, fi, fi, libertin, fi!
      Je n' suis plus votre mre;
    Ah! fi, fi, fi, libertin, fi!
      Vous n'tes plus mon _fils_.

Nous en sommes  appeler _rime riche_ une rime qui ne rime pas;
l'accouplement d'une rime masculine avec une fminine:

    Et cinq cent mille francs avec elle _obtenus_
    La firent  ses yeux plus belle que _Vnusse_.

    Et les dieux jusque-l, protecteurs de _Prisse_,
    Ne nous promettent Troie et les vents qu' ce _prix_.

Il faut tout l'empire de l'habitude pour nous faire accepter cette
barbarie. Personne cependant n'y prend garde. Un tranger ne comprendra
jamais pourquoi la finale du berger _Pris_ se prononce autrement que
celle de la ville de _Paris_.

Vous me direz que ces abus existaient pour la plupart du temps de
Racine. Hlas! oui: la dcadence est ne au sein mme de la perfection;
on abusait dj de l'instrument que Racine et Fnelon n'avaient pas
encore achev de polir. Il faut bien avouer que, ds le sicle de Louis
XIV, on faussait les rimes, on introduisait dans les vers des syllabes
parasites:

    Quelquefois, pour_e_ flatter ses secrtes douleur_es_,
    Elle prend des enfants, les baigne de ses pleur_es_.
    Trois fois elle a rompu sa lettre commence.
    Daignez la voir_e_, seigneur_e_, daignez la secourir_e_.
    O ciel! OEnone est mor_e_te, et Phdre veut mourir_e_!
    Qu'on rappelle mon _fisse_! qu'il_e_ vienne se dfendre.

    Mais dans le temps fatal_e_ que, repassant les flots,
    Nous suivions mal_e_gr nous les vainqueur_e_s de _Lessebosse_...

    Je rpondrai, madame, avec_que_ la liber_e_t
    D'un sol_e_dat qui sait mal_e_ far_e_der la vrit.

    Non, je ne l'aurai point amene au supplice,
    Ou vous ferez aux Grec_ques_ un double sacrifice.

Faites rciter ces vers par un contemporain de saint Louis ou de
Franois Ier. Le rsultat pourra vous en paratre bizarre, ridicule;
nous sommes ports  rire de tout ce qui sort de nos habitudes, et
l'oreille est encore bien plus superbe et plus intolrante que les yeux.
Mais vous serez forc de convenir que l'harmonie de ces vers est plus
douce, plus gale, que lorsqu'on leur applique les rgles ou plutt le
drglement de la prononciation moderne:

    Queuquefois, pou flatter ses secrtes douleux,
    Elle prend des enfants, les baigne de ses pleux...
    . . . . . . . . . . Daignez la secouri.
    O ciel! OEnone est mte, et Phdre veut mouri!
    Qu'on appelle mon fi, qu'i vienne se dfendre.

    Non, je ne l'aurai point amene au supplice,
    Ou vous ferez aux _Grais_ un double sacrifice.

Supposons qu' votre tour vous rcitez  cet homme ressuscit du moyen
ge des vers du _Roland_ ou du _Garin_, en les accommodant  la
prononciation moderne. Il se rcriera, il vous traitera de barbare,
d'homme sans oreille ni got. Et si vous lui soutenez que ces pithtes
ne sont dues qu' lui et  ses contemporains, il entrera dans une juste
colre: Osez-vous bien vous faire juges de l'harmonie, vous qui ne
souponnez ni la prononciation du franais, ni les rapports de notre
criture  notre prononciation? Je vous trouve bien insolents de nous
condamner ainsi, et d'imaginer que le ciel a mis en vous les premiers la
sensibilit de l'oue, comme si jusqu' vous le Crateur n'et pas
encore perfectionn la machine humaine! Apprenez que l'homme est sorti
parfait des mains de Dieu, et que s'il est parvenu  modifier son
organisation en quelque chose, c'est  son dtriment, non  son profit.
Vous vous croyez amliors! dites donc empirs. Du temps de Rutebeuf,
d'Adenes, de Raimbert, de Paris, aurions-nous jamais support ces vers
faux, ces fausses rimes, toutes ces cacophonies abominables qui pleuvent
 verse dans vos potes les plus vants, et font s'extasier vos
acadmies? Non, jamais. Vous parlez d'hiatus. Quelle hardiesse  vous,
quelle impudence de prononcer ce mot! O rencontrer un amas d'hiatus
plus choquants que dans votre Molire, votre Boileau, votre Corneille,
votre la Fontaine et votre Racine? J'en rougis pour vous et pour la
langue franaise:

    . . . . . . . . . . . . . _Ce h_ros expir
    N'a laiss dans mes bras qu'un corps dfigur...
    O courez-vous ainsi, tout ple _et hors_ d'haleine?...

    (Racine.)

    Jeune et vaillant hros, dont _la haute_ sagesse...
    La sibylle,  ces mots, d_j hors_ d'elle-mme...
    L'innocente qui_t hon_teusement bannie.

    (Boileau.)

    Puisque _si hors_ de temps son voyage l'arrte...

    (Molire.)

Boileau, formulant la rgle qui proscrit l'hiatus, en commet deux 
l'abri de l'inconsquence de l'usage. Cette malice a t fort admire:

    Gardez qu'une voyelle,  courir _trop h_te,
    Ne soit en son chemin par une au_tre heur_te.

Et l'hiatus qui se fait d'un vers  l'autre?

    Dans un calme profond Darius endorm_i_
    _I_gnorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi...
    Ni serment ni devoir ne l'avait engag__
    _A_ courir dans l'abme o Porus s'est plong...

    (Racine.)

Et l'hiatus dissimul  l'oeil par certaines consonnes qu'il est d'usage
de ne point prononcer dans certains mots?

    Je reprends sur-le-champ le pap_ier et_ la plume.

    Le quarti_er a_larm n'a plus d'yeux qui sommeillent.

    (Boileau.)

    Ces gens qui, par une me  l'intrt soumise,
    Font de dvotion mti_er et_ marchandise.

    (Molire.)

    Maint cheva_lier er_rant qui rend grces aux dieux.

    J'ai fait parler le _loup et_ rpondre l'agneau.

    (La Fontaine.)

    Le manteau sur le _nez ou_ la main dans la poche...
    Sur votre prisonni_er, hui_ssi_er, ay_ez les yeux.

    (Racine.)

Est-ce l des hiatus, oui ou non? Vous ne verrez chez nous rien de
pareil. Vous me reprochez _va il_, _a on_, que nous prononcions _vat
il_, _at on_; c'est justement comme lorsque vous niez l'hiatus de
_huissier ayez_, en vous armant de l'_r_ finale de _huissier_, laquelle
ne se prononce pas. Vous tes dans les deux cas dupes de votre vue au
prjudice de votre oue. Vos vers modernes semblent fabriqus pour des
sourds qui auraient de bons yeux; les ntres charmeront encore les
aveugles qui conservent de bonnes oreilles. Si Homre pouvait juger
notre dbat,  qui pensez-vous qu'il donnt gain de cause?

Ce que j'en dis n'est pas pour nous dfendre de tout hiatus. A Dieu ne
plaise, ni  Apollon son serviteur! Il y a des hiatus trs-doux et
trs-musicaux. _Nation_, _Dana_, _Simos_, _violence_, sont dlicieux 
l'oreille; nous n'avons pas t si sots que de les proscrire. Vous me
direz sans doute que ces hiatus ont lieu dans le corps d'un seul mot, et
non pas d'un mot  un autre. Belle distinction, et profonde! Est-ce que
l'intervalle qui spare les mots sur le papier subsiste pour l'oreille?
coutez parler une langue  vous inconnue, ou peu connue; est-ce que
vous surprenez o finit un mot et o un autre commence? Toute une phrase
ne glisse-t-elle pas  l'oreille comme un seul et unique mot? Qu'est-ce
donc que cette distinction artificielle? Faites-moi la grce de
m'expliquer la diffrence entre l'impersonnel _il y a_ et le nom de la
vestale _Ilia_; comment l'un forme un insupportable hiatus, et l'autre
une charmante harmonie. Cela parat trs-raffin! Grce  ce raffinement
et  l'absolutisme d'une rgle absurde, votre pote est dispens de
montrer du tact dans le choix de ses hiatus, admettant celui-ci et
repoussant celui-l. Non; tout hiatus, quel qu'il soit, est banni. Votre
loi brutale ne souffre point d'exceptions: aussi tes-vous arrivs  ce
beau rsultat, que vos vers fourmillent d'hiatus, et lgitimes, qui pis
est!

Jugez la valeur relative de nos principes par la diffrence des effets:
nous, avec des voyelles en contact, nous savions viter l'hiatus 
l'aide des consonnes intercalaires; et vous, vous trouvez moyen d'avoir
des hiatus entre deux voyelles spares par une consonne crite. Il faut
avouer que le progrs est admirable! Nous sommes en effet les barbares,
et vous tes les gens civiliss, les grands artistes!

A ce discours du ressuscit, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait 
rpondre.




CHAPITRE II.

Du patois des paysans de comdie.


Les potes comiques, Molire, Regnard, Dufresny, Dancourt, mettent dans
la bouche de leurs paysans un patois qu'on n'entend plus gure qu'au
thtre. Ce n'est pas du tout, comme on serait tent de le croire, un
langage de convention, invent pour diffrencier sur la scne l'homme
bien lev de l'homme rustique et sans ducation; c'est le vritable
langage d'autrefois, qui tait dans l'origine celui de tout le monde,
qui s'est trouv ensuite le langage des classes infrieures, parce que
celui des hautes classes s'tait modifi, et qui, aujourd'hui, est
presque effac mme parmi le peuple, parce que le peuple finit toujours
par subir plus ou moins l'influence de la classe suprieure. Il rsiste
longtemps; il ne cde que lentement et comme  regret; mais enfin le
contact journalier, l'instinct d'imitation de ce qui parat meilleur,
produisent leur effet, et gagnent quelque chose sur l'habitude et sur la
fidlit aux traditions. Pour son langage comme pour son costume, le
peuple ne court pas  la mode; il y vient le dernier. Mais la mode une
fois adopte, il ne s'en veut plus sparer. Nous ne huons aujourd'hui
sur les paules du peuple que les parures de nos grands-pres.

Examinons, pour nous en convaincre, quelques traits de ce patois
consacr au thtre.

Un des plus caractristiques est l'alliance d'un verbe au pluriel avec
un pronom personnel au singulier: _Je sommes_ pour tre maris ensemble,
dit Pierrot  Charlotte (_D. Juan_); et Martine:

    Ce n'est point  la femme  prescrire, et _je sommes_
    Pour cder le dessus en toute chose aux hommes!

C'est ainsi qu'on parlait  la cour de Henri III. Henri Estienne note ce
solcisme comme clos au Louvre de son temps:

    Pensez  vous,  courtisans,
    Qui, lourdement barbarisants,
    Toujours _j'allions_, _je venions_, dites...

Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi: _J'allons_, _je
venons_, _je disnons_, _je soupons_.

(_Du Langage franais italianis._)

Mais Henri Estienne se trompe, au moins quant aux dates. Dans sa haine
contre Catherine de Mdicis, haine o il entre beaucoup de fiel
religionnaire, comme de protestant  catholique ultramontain et ligueur,
Henri Estienne impute  la cour de Henri III tout ce qu'il peut lui
imputer, juste ou non; il fait arme de tout. Pour le dire en passant,
c'est l ce qui gte ses _Dialogues du langage franois italianis_, et
commande de ne s'y fier qu'avec grande rserve; car l'auteur, s'il n'est
de mauvaise foi, est mal instruit. Il va jusqu' prtendre que Franois
Ier ne pouvait souffrir les courtisans qui italianisaient. Mais au
contraire: cette manie d'italianisme, que Henri Estienne fait natre
sous Henri III, remonte  Franois Ier. On en rencontre la trace dans
tous les crits du temps, dans Marot, dans la reine de Navarre, dans les
correspondances des grands personnages; et, pour ne la point voir, il
faut tout le parti pris de Henri Estienne. Le roi, bien loin de s'en
plaindre, tait le premier  en donner l'exemple. Toutes les fautes
signales avec tant d'amertume par Henri Estienne, non-seulement
Franois Ier les commettait en parlant, mais il les crivait mme. La
substitution de l'_a_  l'_e_, de la diphthongue _ou_  l'_o_ simple:

    N'estes vous pas de bien grans fous
    De dire _chouse_ au lieu de _chose _
    De dire _j'ouse_ au lieu de _j'ose_?
    Et pour _trois mois_, dire _troas moas_;
    Pour _je fay_, _vay_, _je foas_, _je voas_?
    En la fin vous direz _la guarre_,
    Place _Maubart_, frre _Piarre_!

    (Henri Estienne, _Du lang. fr. ital._)

Or, prenez la lettre de Franois Ier  M. de Montmorency, rapporte  la
suite des lettres de sa soeur Marguerite[80], vous y lirez:

  [80] Lettres de la Reine de Navarre, tom. I, pag. 467.

Le cerf nous a mens jusqu'au _tartre_ de Dumigny... _J'avons_
esperance qu'y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles, que
_j'avons_ eu le loysir de voir... Perot s'en est _fouy_, qui ne s'est
_ous_ trouver devant moy...

Ne voil-t-il pas de quoi autoriser le langage de Martine, de Charlotte
et de _Piarrot_:--Par ma fi, _Piarrot_, il faut que j'aille voir un peu
a.--Tu dis, _Piarrot_?...--Je me romps le cou  t'aller dnicher des
_marles_... etc.

Nous commettons tous les jours cette faute de joindre un pluriel avec un
singulier, et personne n'y prend garde, tant l'habitude excuse toutes
choses. La seule diffrence est que nous avons retourn le solcisme de
Franois Ier: c'est aujourd'hui le pronom que nous mettons au pluriel,
avec le verbe au singulier. Le sentiment de la dignit personnelle est
dans ces derniers temps mont si haut, que personne ne parle plus de soi
qu'en disant avec emphase, _nous_, comme le roi. C'est une manire
d'viter le _je_, qui est, dit-on, odieux; ce _nous_ solennel jusqu'au
ridicule est-il plus modeste? Mais comme il faut que la grammaire
retrouve toujours son compte, et qu'en dfinitive _nous_ ne sommes
qu'_un_, on laisse le participe au singulier. Dans ce drame que _nous
donnons_ au public, _nous nous sommes efforc_... _nous nous sommes
affranchi_[81]...

  [81] Une autre formule de modestie raffine consiste  parler de soi
    constamment  la troisime personne. Cela dguise et dissimule tout
     fait la premire:--_Celui qui crit ces lignes... l'auteur de ce
    drame_ ne serait pas digne de suivre de si grands exemples: IL se
    taira, LUI, devant la critique... IL sent combien IL est peu de
    chose, LUI... IL se sait responsable, et ne veut pas que la foule
    puisse lui demander compte un jour de ce qu'IL lui aura enseign...
    IL fera toujours apparatre volontiers le cercueil dans la salle du
    banquet... Dans toutes ces phrases, le _je_ serait choquant; _il_
    et _lui_ passent inaperus.

Les potes comiques ne se bornent pas  marier le singulier et le
pluriel, ainsi qu'on faisait dans la docte cour du _Pre des lettres_;
ils donnent  cette premire personne du pluriel une forme qu'elle n'a
plus. Au lieu de _Nous avons_, _aurions_, _dirons_, c'est _Nous
avommes_, _auriomes_, _dirommes_.

PIERROT.

Tout gros monsieur qu'il est, il serait, parmafiqu, nay, si je
_n'aviomme_ t l.

(_D. Juan_, act. II, sc. 1.)

On ne saurait mieux parler, ni d'une faon plus conforme  l'tymologie
et  l'ancien usage.

En effet, observez que l'_m_ caractrise en latin cette premire
personne: _Habemus_, _habebamus_, _amamus_, _audimus_, _vidissemus_,
etc. L'orthographe primitive conservait cette _m_. Reportez vos regards
vers l'origine de la langue franaise; comment parlait-on  la fin du
XIe sicle?

--Respundirent ces de Jabes: Dune nus respit set jurs: _manderum_
nostre estre a tuz ces de Israel. Si _poum_ aver rescusse, nus
l'_attenderum_; si nun, nus nus _renderum_.

(_Ier livre des Rois_, p. 36.)

Rpondirent ceux de Jabs: Donne-nous rpit sept jours; (nous)
manderons notre position  ceux d'Isral. Si (nous) pouvons avoir
rescousse, nous les attendrons; sinon, nous nous rendrons.

Cette _m_ finale suivie d'une consonne tait muette, et de l vient
qu'on prononce nous _manderons_, _attendrons_; mais, suivie d'une
voyelle, elle sonnait, par exemple dans ce verset:

Le matin a vus _vendrum_, e en vostre merci nus _mettrum_.

(_Rois_, p. 37.)

Il fallait prononcer _vendrome_, et en votre merci nous _mettrons_.

Le tratre Ganelon, ambassadeur de Charlemagne, se prsente  Saragosse
devant le roi sarrasin Marsile,

    Et dist al rei: Salvez seiez de Deu
    Li glorius que _devum_ aurer.

    (_Roland_, st. 32.)

Lisez: Et dit au rei: Sauvez seiez de Deu li gloriou que _devome_
aourer. _Quem debemus a(d)orare._

Dans un autre passage, Marsile et ses courtisans conspirent l'assassinat
de Roland, n'importe par quel moyen ni  quel prix:

    Seit qui l'ociet, tute pais puis _aueriomes_[82].

    (_Roland_, st 28.)

  [82] Les diteurs ont mal  propos crit _averiumes_, prenant sur eux
    cette distinction, qui n'existe dans aucun manuscrit, de l'_u_
    voyelle et de l'_u_ consonne. La mesure dmontre que c'est ici l'_u_
    voyelle qu'il faut prendre. En mettant _averiumes_, le vers est
    faux.

_Aurioumes_, _auriomes_, _aurions_.

    --Qu'en avez fait? ce dit Fromons li viez?
    --Sire, en ce bois _l'avonmes nous_ laissi.

    (_Garin_, t. II, p. 243.)

--Se nous _demenomes_ ensi li uns les aultres et _alomes_ rancunant,
bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes _seromes_
perdu.

(_Villehard._, p. 199.)

La troisime personne du pluriel a pour caractristique l'_n_:

    Franceis sunt bon, si _ferrunt_ vassalment.

    (_Roland_, st. 83.)

_Ferront_, par syncope pour _feriront_; les Franais sont bons, dit
Roland; ils frapperont en braves.

Mais cette troisime personne aujourd'hui ne se termine plus en _ont_,
except au futur; aux autres temps l'_e_ muet a remplac l'_o_; _ils
aiment_, _ils appellent_, _etc._ Il y avait jadis plus d'uniformit:

PIERROT.

Allons, Lucas, 'ai-je dit, tu vois bian qu'_ils_ nous _appelont_!...
Que d'histoires et d'engingorniaux _boutont_ ces messieux-l!... Jarni,
v'l o l'on voit les gens qui _aimont_!...

(_Don Juan_, act. II, sc. 1.)

Je retrouve galement cette forme dans la traduction du _livre de Job_,
faite au commencement du XIIe sicle:--Li Caldeu... envarent les
chamoz, si les _enmenont_.

(P. 501.)

    Un duc i ot, _qu'apelont_ Fauseron.

    (_La Desconfite de Roncevaux_, introd. du _Roland_, p. 55.)

Il y eut un duc qu'ils appellent Fauseron.

Cette forme drive manifestement de la forme latine en _unt_: _legunt_,
_audiunt_, _faciunt_. On disait _ils font_, et, par analogie, _ils
lisont_, _ils entendont_. L'esprit humain tend toujours  la simplicit,
 l'unit. Comme nos pres avaient regard la seconde dclinaison latine
pour rgler sur elle leurs substantifs masculins, mettant une _s_ au
singulier (_dominus_) et l'tant au pluriel (_domini_) peut-tre
avaient-ils choisi de mme la conjugaison en _ere_, _ire_, pour modle
de la leur.

                   *       *       *       *       *

Aucune consonne finale ne sonnait sur la voyelle prcdente, mais elle
tait rserve pour sonner sur la suivante, s'il y avait lieu. Ainsi
Pierrot parle aussi correctement que sensment lorsqu'il dit 
Charlotte:

Je te dis _toujou_ la mme chose, parce que c'est _toujou_ la mme
chose. Et si ce n'tait pas _toujou_ la mme chose, je ne te dirais pas
_toujou_ la mme chose.

(Molire, _Don Juan_.)

Par la mme raison, _entonnoi_ est trs-bien prononc pour
_entonnoirs_.--Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras,
et de grands _entonnois_ de passement aux jambes.

(_Ibid._)

_Entonnois_ est comme _refretois_ (_refectoires_), dans ce passage de la
_Cour de Paradis_, o le bon Dieu, voulant convoquer une assemble
gnrale des saints, leur envoie comme huissiers saint Simon et saint
Jude: Allez, leur dit-il,

    Alez m'en tost par ces destrois,
    Par chambres et par _refretois_;
    Semonez-moi et sains et saintes.

    (Barb., I, p. 202.)

Vous avez vu que la notation _en_ sonnait toujours comme dans _menteur_,
et jamais comme nous la faisons sonner aujourd'hui dans _je viens_ et
les noms propres _Vienne_, _Ardennes_, _Gien_, _Agen_. Vous ne serez
donc pas surpris d'entendre les paysans du thtre vous dire: H
_bian_!--Je _revians_ tout  l'heure.--a n'est _rian_!--J'en avons vu
_bian_ d'autres!

(_D. Juan._)

Vous avez vu galement que cette notation _ui_ avait t invente pour
altrer la valeur originelle de ce caractre _u_, qui sonnait _ou_,
comme en latin;--que d'abord _ui_ sonna _u_, et plus tard _i_, toujours
par un son simple.

Appliquez cette rgle aux mots _lui_, _je suis_, _je puis_, _et puis_:
vous approuverez ncessairement le peuple qui dit _pisque_, _et pis_; et
Charlotte disant  Pierrot:--Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon
himeur, et je ne me _pis_ refondre.--Enfin, je t'aime tout autant que je
_pis_!--Je vous _sis_ bian oblige, si a est.

Et Pierrot disant  Charlotte:

Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont tout farcis (de rubans),
_depis_ un bout jusqu' l'autre!...

Regarde la grosse Thomasse, comme alle est assote du jeune Robin! Alle
est toujou autour de _li_  l'agacer... toujou alle _li_ fait queuque
niche, ou _li_ baille queuque taloche en passant...

Vous dites encore, avec une rticence: _Queu diable!_ pour _quel
diable!_... absolument comme dit Pierrot: Morgu! _queu mal_ te
fais-je? (_Voy._ p. 54 et suiv.)

                   *       *       *       *       *

Vous avez t averti que _oi_ sonnait jadis _ou_; que _les Franais_
avaient t successivement _les Fransous_, puis _les Francs_; c'est
pourquoi il est bon, aujourd'hui qu'ils sont devenus _les Franais_,
d'crire leur nom par _ai_, en dpit des gens qui, pour ce fait,
vilipendent encore tous les jours _monsieur de Voltaire_, comme ils
l'appellent trs-malignement.

_Moi_, _foi_, _roi_, taient donc prononcs _mou_, _fou_, _rou_, en
un monosyllabe trs-bref.

Le son ouvert de cet _oi_ est un des griefs de Henri Estienne contre les
seigneurs de son temps, qui prononaient _troas moas_, _je voas_.
Pierrot avait pris d'eux cette mauvaise prononciation:

CHARLOTTE.

Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine: si je sis madame, je te
ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
cheux nous.

PIERROT.

Ventreguienne! je gny en porterai jamais, quand tu m'en payerois _deux
fouas_ autant! (_Don Juan._)

Mais pour cette _fouas_ il faut pardonner  Pierrot, car sa cause est la
ntre; et nous ne saurions le condamner sans nous enfermer dans le mme
arrt.

Que reste-t-il encore? Certaines syncopes hardies.

CHARLOTTE.

Je vous dis _qu'ous_ vous teigniez!... Parce _qu'ous_ tes monsieu!...

C'est encore un emprunt au langage de la cour de Franois Ier, qui
disait sans faon, _a'vous_, _sa'vous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_.
La reine de Navarre ne s'est point fait scrupule d'user de cette syncope
dans ses posies mystiques, et Thodore de Bze l'autorise par une rgle
expresse. (_Voy._ p. 225 et 226.) Ayant pour elle ces graves autorits,
Charlotte ne peut tre inquite pour son style.

Ce n'est pas la peine de s'arrter  ces formes, _je lairai_, _je
donrai_, pour _je laisserai_, _je donnerai_:

    Compre Guilleri,
    Te _lairras_-tu mouri?

    (_Chanson populaire._)

    Garon aiment joiel niant:
    Il aiment plus le sec argent.
    Ainsois li _donrai_ quinze sous.

    (_R. de Coucy_, v. 3123.)

Les valets n'aiment pas les bijoux; ils prfrent l'argent sec. H
bien! je lui donnerai quinze sous.

Sur ce futur syncop, voyez pages 210-213.

Ces mauvaises liaisons, _on z'a_, _on z'entra_, sont galement
expliques au chapitre des consonnes euphoniques:--_Uns_ entrad n'ad
gaires el paveillom le rei, pur li ocire. (_Rois_, p. 104)--On entra
nagure au pavillon du roi, pour le tuer.

                   *       *       *       *       *

AVEC Z'UN. Dans un vaudeville de Dsaugiers, une servante souhaitant la
bonne fte  son matre: Acceptez ce rasoir, lui dit-elle, _avec z'un
cuir_. On rit; il n'y a pas tant de quoi rire: Madelon prononce
conformment  l'ancienne orthographe: _Avecques_ un cuir. (_Voy._ p.
102.)

D'autres locutions, aujourd'hui condamnes, se trouvent dans les
meilleurs crivains du moyen ge, par exemple, _tant seulement_:

Se nous sommes chi _tant seulement_ cinq jours sans autre secours de
viande, grant mervelle iert se nous ne sommes tous morz.

(_Villeh._, p. 201.)

Si nous restons ici seulement cinq jours sans autre secours de
subsistance, c'est grand merveille si nous ne sommes tous morts.

En un mot, et pour conclure, le patois des paysans de thtre n'est
autre chose que l'ancienne langue populaire, c'est--dire, la vritable
langue franaise, notre langue primitive, qui s'est dpose au fond de
la socit, et y demeure immobile. C'est de la vase, disent avec ddain
les modernes. Il est vrai; mais cette vase contient de l'or, beaucoup
d'or.




CHAPITRE III.

De l'orthographe de Voltaire.


L'orthographe de Voltaire n'est point du tout de Voltaire, en ce sens,
du moins, qu'il n'en a pas t le premier promoteur; mais comme il en a
t le plus zl, et qu'en dfinitive son zle a triomph, il n'y a pas
d'injustice  lui en attribuer le mrite. Racine s'en tait servi avant
Voltaire, et d'autres avant Racine; seulement, ils ne l'avaient pas
rige en systme.

Le grammairien Latouche, voulant indiquer la prononciation de l'_oi_
dans les imparfaits des verbes, dit: _Je chantois_, _je mangeois_, _je
chanterois_; prononcez: _Je chantais_, _je mangeais_, _je chanterais_.
(T. Ier, p. 50, 4e dit.) Ainsi, la substitution tait dj trouve, et
la notation par _ai_ signale comme la plus exacte. Et ce n'est pas
Voltaire qui avait souffl Latouche, car Latouche composa son _Art de
bien parler franais_ en 1694, l'anne mme de la naissance de Voltaire.

La querelle des _Franois_ et des _Franais_ montre clairement que les
partisans de l'ancienne notation,  la tte desquels marchait M. Nodier,
n'entendaient absolument rien  la question. Ils partent tous de ce
principe, que _oi_ reprsentait autrefois le son que nous figurons _ai_
aujourd'hui, et ils soutiennent que l'un y est aussi bon que l'autre. On
vient de voir ce qu'en pensait un grammairien du commencement du XVIIe
sicle. Il est faux qu'on pronont jadis _les Franais_: on disait _les
Fransous_. Oi sonnait comme _ous_ trs-bref. On disait _le rou_ pour
_le roi_, _l'histoure_, un _voule_, un _cloutre_, _connoutre_,
_etc._; manire de prononcer qui s'est conserve en quelques provinces,
particulirement en Picardie. Dans une satire  l'abb de Tyron,
imprime  la fin du Regnier, dition de Genve (t. II, p. 161):

    Et moi, qui ne veux point faire le moulinet,
    Je quitterois le jeu nu-pieds et sans bonnet;
    Je laisserois madame  desguiser l'_histoire_,
    Au hasard de plaider maint jour pour son _douaire_.

Grimm, dans l'affaire de la mystification de l'abb Petit, cur de
Mont-Chauvet, en basse Normandie, rapporte que cet illustre auteur de
_David et Bethsabe_ faisait rimer _angoisse_ et _tristesse_, et que
Jean-Jacques Rousseau attaqua cette rime[83]. Le cur dfendit
intrpidement sa rime; Grimm ne dit pas par quels arguments, et c'est
dommage. Mais enfin, l'abb Petit aurait pu se mettre  couvert sous
l'autorit de Saint-Gelais:

  [83] _Corresp._, t. I, p. 407.

    Il vint l'autre jour ung cafard
    Pour prescher en notre _paroisse_,
    Et je lui dis: Frere Frappart,
    Qui vous fait venir ici? _Est ce_
    Pour dresser l'ame _pecheresse_,
    Ou chercher la brebis errante?
    Non, dit il, la brebis je _laisse_
    Pour avoir la laine de rente.

videmment, il faut prononcer _parouesse_.

Ouvrez le trait latin de Baf, _De re restiaria_, imprim en 1535, chez
Robert Estienne; l'auteur traduit souvent en franais le nom des objets
dont il parle. Vous lisez l, _ung vole_, _ung mirouer_, une _botte_,
une _coffe_, un _bosseau_, qu'on crit aujourd'hui bote, coiffe,
boisseau, et qu'on prononait alors _boute_, _coufe_, _bousseau_.

Marguerite, soeur de Franois Ier, reine de Navarre, fait rimer sans
difficult _toiles_ avec _demoiselles_:

    Allez o sont dames et _damoyselles_
    Comme un soleil au milieu des _estoiles_.

    (_La Coche_, p. 316 du t. II des _Marguerites_.)

On prononait _toules_.

Jacques Pelletier, du Mans, avait invent un systme complet
d'orthographe, afin, disait-il, de conformer l'criture  la
prononciation. C'est peut-tre le premier de nos grammairiens qui se
soit mis en tte cette imagination malheureuse, si souvent reproduite
depuis. C'est dommage, car Jacques Pelletier tait un homme de mrite,
fort bien venu de Marguerite de Navarre, soeur de Franois Ier, 
laquelle il devait ddier son _Trait de l'orthographe et de la
prononciation_. Mais Marguerite tant morte dans l'automne de 1549, un
peu avant la publication du livre, Pelletier le ddia  Jeanne d'Albret,
fille de la dfunte. On a aussi de Pelletier un Art potique en prose et
des Opuscules en vers, o l'on rencontre de trs-jolies choses; mais la
lecture en est difficile et dsagrable, parce que l'auteur a voulu
donner le bon exemple, en employant le premier sa nouvelle et bizarre
orthographe, exemple qui resta sans imitateurs. Aujourd'hui les livres
de Pelletier ont le mrite de nous rvler bien des secrets de la
prononciation du XVIe sicle; par exemple, ils nous donnent la certitude
que _oi_ sonnait _ou_.


DE DAMOSELLE LOUISE D'ANCZUNE AN AVIGNON.

ODE.

    Les _histoeres_ sont pleines
    De Corines, d'Hleines,
    De Lucreces ancor.
    Les potes la _gloere_
    Des fammes nous font _croere_,
    La sonnant a grand cor... etc.

    (_Opuscules_, p. 101.)

Observez que la prononciation que Pelletier prtend noter n'est pas
celle de sa province, mais celle de Paris et de la cour.

Que d'ailleurs cette prononciation fut la prononciation traditionnelle
du XIe sicle, l'orthographe constante du _livre des Rois_ ne permet pas
d'en douter. Le _livre des Rois_ crit les imparfaits en _ois_, _ou_.

Je croyais, dit Naaman, qu'lise viendrait jusqu'ici, _putabam quod
egrederetur ad me_:--Jo _quidou_ que il en eisit e jesque a mei
venist. (_Rois_, p. 362.)

Tant que l'enfant de Bethabe a vcu, j'esprais, dit David, que Dieu le
gurirait; c'est pourquoi je _jenais_ et _pleurais_:--Tant cume li
enfes vesquid, _jo esperou_ que Deu le guaresist, e pur o _jeunowe_ e
_plurou_. (_Ibid._, p. 161.)

La raison allgue par l'ancienne Acadmie pour repousser l'orthographe
de Voltaire, c'est que _oi_ tait aussi propre que _ai_ pour noter la
finale de l'imparfait de l'indicatif. Ils posaient en principe cette
erreur, qu'on avait toujours prononc cet imparfait comme on fait
aujourd'hui.

Voltaire ignorait que la prononciation et chang considrablement;
mais, pour noter ce qu'il entendait, il prenait dans l'orthographe
contemporaine la notation  son avis correspondante au son, et il ne se
trompait pas. On a de tout temps crit gramm_ai_re, pal_ai_s, le
M_ai_ne, retr_ai_t, m_ai_s, jam_ai_s, si ce n'est en Normandie, o ce
son tait figur par _ei_: Engl_ei_s, Franc_ei_s, pl_ei_dier, etc.

Ainsi, d'Olivet, d'Alembert, l'Acadmie, M. Nodier, et tous les
adversaires de Voltaire sur cette question, commettaient une erreur
double:

1 Ils attribuaient  la notation _oi_ une valeur qu'elle n'a jamais
eue;

2 Ils refusaient  la notation _ai_ la valeur qui lui a toujours t
propre depuis que notre langue possde des diphthongues; sans compter
l'erreur d'attribuer  Voltaire ce qui ne lui appartenait pas. Puisque,
selon eux, _oi_ quivalait si pleinement  _ai_, que n'crivaient-ils la
province du M_oi_ne, un pal_oi_s, la gramm_oi_re, le verbe f_oi_re,
etc.? Pourquoi deux notations diverses du mme son?

L'orthographe dite de Voltaire avait t propose, en 1675, par un
avocat du Parlement de Rouen, nomm Brain. Aprs des combats
opinitres, elle a fini par triompher en 1835: l'Acadmie fran_ai_se,
dans sa nouvelle dition de son dictionnaire, adopte enfin l'orthographe
de Voltaire. Dieu soit lou! Il a fallu cent soixante ans pour en
arriver l! Encore ni lui, ni elle, peut-tre, n'ont-ils jamais bien su
combien cette mesure tait au fond raisonnable et juste.

                   *       *       *       *       *

Voltaire crivait et voulait qu'on crivt _fesant_, _bienfesant_, et il
avait raison: la forme la plus ancienne n'est pas _faire_, mais _fere_.
Cela est attest non-seulement par les manuscrits, mais encore par ces
formes, _je ferais_, _je ferai_, et par le prtrit _je fis_, contract
maintenant en _je fis_. Il est impossible de tirer _je fis_ de la forme
_faire_.

Le _livre des Rois_ crit toujours, en contractant, _je frai_, _tu
fras_, qui ne peuvent venir que de _fere_.

Pourquoi crivons-nous, en effet, _je prendrai_ avec contraction, et _je
ferai_ sans contracter?

Thodore de Bze est contre _fesant_, parce qu'il pose en principe que
l'infinitif est _faire_, et ne veut pas qu'_on change le sponde en
ambe_. Mnage est pour; et sa raison est encore meilleure que celle de
Bze: c'est que le peuple parisien prononce _fesant_: Il faut donc dire
_fesant_.

Le hasard a voulu que Mnage tirt ici d'une rgle fausse une
consquence juste. La prononciation populaire est une induction qu'il
faut vrifier, mais non pas une autorit absolue. Il est galement
indigne d'un esprit critique d'admettre ou de rejeter par cette seule
considration: Le peuple dit ainsi. C'est pourtant la manire habituelle
de procder de Mnage: il se dtermine en faveur de _nentilles_ et
_castonade_, contre _lentilles_ et _cassonade_, parce que la premire
prononciation est celle du peuple de Paris.

                   *       *       *       *       *

Enfin le troisime point de la rforme propose par Voltaire porte sur
les pluriels en _ants_ ou _ents_, d'o Voltaire retranche le _t_.

J'ai fait voir (p. 77-81) combien cette suppression tait logique et
conforme  l'usage primitif. Je ne reproduirai pas ici mon argument,
mais je citerai celui d'un lve de M. Nodier, par consquent violent
antagoniste de Voltaire. L'cole de M. Nodier reproche  Voltaire
d'avoir corrompu l'ancienne orthographe; c'est l le grand crime,
l'accusation terrible! On ne manque pas de la mettre en avant au sujet
des pluriels dpouills de leur _t_.

De sorte que si une dame leur crit qu'elle a des _enfans charmans_,
ces trangers, _moins sots que les grammairiens de l'cole de Voltaire_,
rpondront  cette dame qu'elle est aussi _charmane_ que ses _enfans_
sont _charmans_.

(_Rem. sur la Lang. fran._, I, 454.)

Ce raisonnement a droit de surprendre dans la bouche d'un lve de
l'cole des chartres, car il s'en suivrait rigoureusement que tous ceux
qui ont crit depuis l'origine de la langue jusqu' la fin du XVe
sicle, sont _des sots de l'cole de Voltaire_. En effet, pas un ne met
le _t_ au pluriel, mais tous le changent en _s_: une caractristique
remplace l'autre.

Prenons une phrase des _Cent Nouvelles_:--Advint, certaine espace
aprs, que, par le conseil de plusieurs de ses _parens_, amis et
_bienvueillans_, monseigneur se maria.

(I, 102, _dit. de M. Leroux de Lincy_[84].)

  [84] Je la choisis comme la meilleure, et la plus fidle aux
    manuscrits.

Cette orthographe de Louis XI ou de son secrtaire autoriserait donc 
conclure que _parent_ fait au fminin _paranne_, et _bienveillant_,
_bienveillane_? Non; mais on en conclurait plus juste qu'il faut tudier
les rgles quand on est tranger, et mme quand on ne l'est pas; et, par
supplment, que si Voltaire est un sot, il l'est du moins en nombreuse
et respectable compagnie.

En rsum, je vois que sur la question des imparfaits, sur celle du
verbe _faire_ ou _fere_, sur celle des pluriels, Voltaire, conseill
uniquement par le bon sens et par l'instinct, s'est rencontr avec les
crateurs de notre langue; tandis que l'cole imposante de M. Nodier,
toute poudreuse et orgueilleuse de son moyen ge, s'est compltement
fourvoye sur les trois points. Mais Voltaire, aux yeux de certaines
gens, peut-il avoir raison sur rien? Peut-il, ayant mal parl de la
_Bible_, avoir bien parl de l'orthographe? Ils se sont donc obstins,
ils s'obstinent et s'obstineront, semblables  ces martyrs des
croisades,

    Qui tombaient pieux et fidles,
    En combattant jusqu'au trpas
    Pour des vrits ternelles
    Qu'eux-mmes ne comprenaient pas.

Voltaire a dj gagn son procs sur la premire question, je veux dire
sur l'orthographe des imparfaits. Il ne faut qu'avoir patience: il le
gagnera de mme sur _fesant_ et _je fesais_, et sur les _enfans_ et les
_ignorans_.




CHAPITRE IV.

De l'ge de quelques mots et de quelques locutions.


Si jamais nous avons un bon dictionnaire franais, ce ne sera pas avant
qu'on possde l'acte de naissance de chaque mot. On en viendra l; ce
travail est beaucoup plus effrayant par l'apparence qu'il n'est
difficile en ralit. On a bien dtermin l'ge de chaque poigne de
terre dont se compose notre chtif globe. Il est moins tmraire
d'interroger les mots que d'interroger les pierres et la poussire. Si
peu dispos qu'il soit  rpondre, un mot sera toujours aussi capable de
raconter son histoire qu'un grain de sable la sienne. Or, les grains de
sable ont parl; les mots parleront  leur tour; il n'est que de savoir
s'y prendre.

                   *       *       *       *       *

Quand on sera par ce moyen arriv au noyau de la langue franaise, je
crois qu'on sera surpris de ce qu'on y trouvera: des mots regrettables
tombs en dbris, d'autres qui vivent encore  moiti, d'autres
estropis, d'autres qui, pour sauver leur existence, ont t obligs de
se transformer, de se dguiser sous une acception nouvelle, parfois
oppose  leur acception primitive: par exemple, le mot _valet_, qui a
dsign successivement le fils d'un gentilhomme, un jeune prince, et un
laquais du plus bas tage; _vassal_, _vasselage_, autrefois _brave_,
_bravoure_; d'autres locutions qui semblent nes d'hier, et qui se
retrouvent dans le berceau de la langue, parfaitement intactes, n'ayant,
depuis six sicles, perdu ni altr un seul de leurs traits.

Qui croirait que _s'vertuer_ se trouve dans un pome du XIe sicle, la
_chanson de Roland_? Qui s'aviserait d'y chercher _arpent_,
_manoeuvrer_?

Roland  l'agonie lutte nergiquement contre la mort:

    Co sent Rollans: la veue ad perdue,
    Met sei sur piet, quanqu' il poet _s'esvertue_.

    (_Roland_, st. 168.)

Et l'archevque Turpin, galement bless  mort, se trane vers un
ruisseau pour y chercher un peu d'eau, dont il ranime Roland vanoui;
mais le coeur lui manque au bout de quelques pas, il tombe:

    Einz qu'on alast _un seul arpent_ de camp,
    Falt li le coer, si est chaeit avant.

    (_Id._, st. 163.)

L'unique diffrence, c'est que l'arpent marquait alors une mesure de
champ beaucoup plus petite.

                   *       *       *       *       *

MANOEUVRER ou MANOUVRER signifiait _ouvrer de la main_. La poigne dore
de Joyeuse, l'pe de Charlemagne, tait _manouvre_:

    En l'oret punt l'a faite _manuverer_.

    (_Roland_, st. 179.)

Regnard fait dire au Crispin du _Lgataire_:

    Quarante mille cus d'_argent sec_ et liquide,
    De la succession voil le plus solide.

ARGENT SEC est une expression du temps de saint Louis; je la retrouve
dans un conte de Rutebeuf, o un cur, accus d'avoir donn la spulture
chrtienne  son ne, porte  son vque, comme legs du dfunt, vingt
livres d'_argent sec_:

    Vingt livres en une courroie,
    _Tous ss_, et de bonne monnoie.

    (_Le Testament de l'Asne_, Barb., I, 119.)

Et dans le roman du chtelain de Coucy:

    Garson aiment joiel noiant,
    Il aiment miex _le sec argent_.

NE SONNER MOT, expression du XIe sicle. On la rencontre  chaque page
du _livre des Rois_:--Li reis lur out cumanded que _ne sunassent mot_.
(_Rois_, p. 410).--A sun baron _mot ne sunad_. (_Ibid._, 99).

                   *       *       *       *       *

DE PAR LE ROI est du mme temps; mais on crivait mieux qu'aujourd'hui,
en mettant un _t_  _part_:--Ysaie vint  li, si li dist: _De part
nostre Seignur_ (_Rois_, p. 416); _a parte Domini nostri_. (_Voy._ plus
bas l'article de PAR.)

                   *       *       *       *       *

Le peuple conserve une expression qui tait jadis trs-commune, et,  ce
qu'il parat, du meilleur style, puisqu'elle est employe  chaque
instant dans la version des saintes critures. C'est le mot _battant_,
pris comme adverbe: Un habit _tout battant neuf_:--Il enveiad ses
message _tut batant_ aprs Abner. (_Rois_, p. 132.)

                   *       *       *       *       *

Qui s'aviserait dans un rcit du moyen ge d'employer le mot _emprunt_
comme l'on fait aujourd'hui, _un air emprunt_, _tournure emprunte_,
_vous tes emprunt_, semblerait coupable d'un norme anachronisme de
style. Cette mtaphore n'est-elle pas ne d'hier? Point du tout! Elle
est du XIIIe sicle. A la fte donne  Vandeuil par le sire de Coucy:

    Avoec madame de Coucy
    Furent maintes dames parees;
    Pas ne sembloient _empruntees_
    A festoier estrange gent.

    (_Le Roman dou Chast. de Coucy_, v. 903.)

L'auteur d'_Agolant_, aprs avoir dcrit l'quipage guerrier et la bonne
mine de Charlemagne, termine ainsi le portrait:

    Esvos li rois richement atorn,
    Auges ressemble du ciel jus deval:
    Ne semble pas chevalier _emprunt_.

    (_Agolant_, Bekker, p. 163.)

AVOIR LA HAUTE MAIN SUR QUELQU'UN, SUR QUELQUE CHOSE, mtaphore usite
ds le XIe sicle, si ce n'est qu'au lieu de _sur_ on disait _envers_:

E la malvaise gent et les fils Belial se asemblerent entour lui, e
_ourent la plus halte main envers Roboam_, le fils Salomun. (_Rois_, p.
298.)

                   *       *       *       *       *

LES OREILLES CORNENT:--Tel vengeance frai sur Iuda e sur Ierusalem, que
a ces ki lorrunt, tut _les orilles lur en cornerunt_. (_Rois_, p. 420.)

EN TAPINOIS. On disait, du temps de Philippe-Auguste, _en tapin_ (_n_
euphonique). Le traducteur du _livre des Rois_ ayant  rendre ces mots:
_Et surrexit David clam, et venit ad locum ubi erat Saul_, met:--E
David levad priveement, e _en tapin_ vint la u li reis fud. (_Rois_, p.
103.) Les verbes _se tapir_, _s'atapir_, se rencontrent souvent dans la
version des _Rois_ et dans les livres du mme temps:

--Un prestres, qui avoit nom Plegilles, un jor pria nostre Seigneur
qu'il li monstrast (en) quel forme et quel semblance _s'atapissoit_ souz
le pain et le vin que li prestres sacroit a l'autel.

(_Vies des SS. Pres_, liv. II, dans Roquefort.)

                   *       *       *       *       *

Voici maintenant un relev de quelques mots, propre  faire voir combien
certaines ides ou nuances d'ides sont rcentes parmi nous; car
l'histoire des mots est celle des ides, et c'est par o le travail que
je propose sur l'ge des mots serait philosophique, puisqu'il
retracerait avec exactitude le progrs de la pense et le mouvement de
la civilisation.

                   *       *       *       *       *

DSAGRMENT: Ce mot est nouveau, et commence  s'tablir, crit
Bouhours en 1675, deux ans aprs la mort de Molire.

                   *       *       *       *       *

INSIDIEUX a t fait par Malherbe. Ce mot, aujourd'hui parfaitement
tabli, tait encore repouss  la fin du XVIIe sicle. S'il avait
pass, dit Bouhours, il aurait fray le chemin  _insidiateur_; mais
comme on a rebut _insidieux_, je crains qu'on ne reoive pas
_insidiateur_. La consquence du pre Bouhours s'est trouve fausse:
_insidieux_ est admis, et _insidiateur_ ne parat pas avoir la moindre
chance de l'tre. Toutefois, attendons tout du temps, et ne prjugeons
rien.

                   *       *       *       *       *

SAGACIT se trouve dans Saint-Ral, dans Balzac; Gassendi: _Cela passe
la sagacit de l'esprit humain_; et Balzac: _La sagacit scaligrienne_.
Mais c'tait du nologisme; c'tait parler latin, italien ou espagnol en
franais:--Par malheur, les femmes ne l'entendent pas, et ont peine 
s'en accommoder. (Bouhours, _Rem. nouv._).

Au XVIe sicle, les diminutifs firent irruption dans la langue, sous les
auspices de Ronsard et de son cole, sans oublier la bonne demoiselle de
Gournay, la fille d'alliance de Montaigne, qui avait pour eux une
faiblesse trs-tendre. Il en parut des foules; tout a t balay, comme
on balaye les dbris des jouets des enfants parvenus  l'ge de raison.
Nous avons pourtant gard _amourette_ et _historiette_, dont le second
tait inconnu  Ronsard.

                   *       *       *       *       *

CAVALIER et CAVALIREMENT, venus du fond de la Gascogne, se sont
installs malgr Balzac. Ils trouvrent de bons protecteurs  la cour,
d'o ils se rpandirent dans la ville. La Fontaine a dit:

    Un quipage _cavalier_
    Fait les trois quarts de leur vaillance.

Vers la mme poque on fit _improbation_, _infatuation_, _immodration_,
et d'autres mots pareils, qui eurent des succs divers.

Balzac n'est pas le pre d'_urbanit_, que Mnage lui avait d'abord
attribu, tromp sans doute par la vraisemblance du fait. Balzac,  la
vrit, emploie ce mot, mais en lui reconnaissant l'_amertume de la
nouveaut_. Pellisson et Patru l'impriment en italique.

                   *       *       *       *       *

URBANIT devrait tre de Balzac; mais tait-ce  Chapelain  crer
SUBLIMIT?

                   *       *       *       *       *

Mnage a fait PROSATEUR, et il ne manque pas de s'en vanter bien haut,
criant: J'ai fait _prosateur_! Sur quoi le pre Bouhours, qui dtestait
Mnage, et semble n'avoir crit ses _Remarques_ que pour avoir occasion
de le dchirer, lui fait une querelle de vingt-deux pages conscutives
et bien pleines, ni plus, ni moins.

Il constate d'abord que _prosateur_ est n sous une malheureuse toile,
et a vieilli sans faire aucun progrs  la cour, ni mme en province.
Il dmontre ensuite qu'il en devait tre ainsi; sa dmonstration,
passablement pdantesque, se fonde sur ce que _prosateur_ devrait
signifier un faiseur de _proses_ pour l'glise, et sur ce que le verbe
_proser_ est encore  faire. Le premier argument est ridicule, et le
second est faux. Thophile, ou quelque autre adversaire de l'cole de
Malherbe, avait dit:

                    Tout ce qu'il propose
    N'est que _proser_ des vers ou rimer de la prose.

Si le jsuite Bouhours n'avait pas t aveugl par son inimiti contre
Mnage, il aurait reconnu que _prosateur_ tait un mot ncessaire pour
remplacer _orateur_, mal  propos employ dans ce sens; et, au lieu de
combattre ce mot par de mauvaises raisons et de petites pigrammes
hypocrites encore plus mauvaises, il se ft appliqu  le recommander et
 en montrer l'utilit. Au reste, le succs dfinitif de _prosateur_
prouve deux choses: que tout jsuite n'est pas prophte, et qu'on peut
russir sans eux, voire malgr eux.

                   *       *       *       *       *

RENAISSANCE, mot nouveau en 1675, au tmoignage de Bouhours.

                   *       *       *       *       *

EMPORTEMENT. Nous avons vu natre ce mot, sans que nous sachions
prcisment qui en est l'auteur. (Bouhours, _Nouv. Rem._)

                   *       *       *       *       *

PASSIONNER et SE PASSIONNER. Vaugelas a rejet le premier dans le sens
actif d'_aimer avec passion_, quoiqu'il admt le participe passif
_passionn_; il dclare excellent le verbe rflchi, _se passionner pour
quelqu'un ou pour quelque chose_. Le temps a confirm l'arrt de
Vaugelas.

                   *       *       *       *       *

IMPATIENT DU JOUG. Ce latinisme, autoris par Mnage, rvoltait le pre
Bouhours, qui n'est pas moins scandalis de _calvitie_, d'_obscnit_,
et de ces nologismes, _bien mriter de..._, _il n'est pas donn  tout
le monde..._

                   *       *       *       *       *

OBSCNIT avait t dj raill par Molire dans _la Comtesse
d'Escarbagnas_: Comment dites-vous cela, madame? _obscnit_? Il est
tout  fait joli! Cela ne l'a pas empch de passer.

                   *       *       *       *       *

ACCUSER RCEPTION ou LA RCEPTION _d'une lettre_, locution cre par
Balzac.

                   *       *       *       *       *

INTOLRANCE, INEXPRIMENT, INDVOT, IRRLIGIEUX, IMPARDONNABLE, taient
encore discuts  la fin du XVIIe sicle, et n'ont pris pied dans la
langue que pendant le XVIIIe. Quant  _intolrance_, l'tablissement
tardif du mot, lorsque depuis si longtemps on possdait la chose,
atteste le progrs de la philosophie. Le zle loquent de Voltaire en
faveur de la tolrance, et contre l'_intolrance_, a profondment
enracin l'un et l'autre mot dans notre langue. Si le mot _tolrance_
n'et pas exist, Voltaire tait digne de l'inventer, comme l'abb de
Saint-Pierre le fut de crer le mot _bienfaisance_. La devise du bon
abb tait, _Paradis aux bienfaisants_; il s'y trouvera sans doute aussi
quelque petite place rserve aux tolrants, d'autant qu'il n'en
faudrait gure pour les loger tous.

                   *       *       *       *       *

INDVOT fut accueilli par Boileau, et cette protection ne dut pas
contribuer faiblement  sa fortune:

    Laissez l, croyez-moi, gronder les _indvots_,
    Et sur votre salut demeurez en repos.

Mais la _Satire des femmes_, compose en 1693, l'anne de la mort du
pauvre la Fontaine, ne fut publie que l'anne suivante, onze ans juste
aprs le dcs de Molire, et dix-sept ans aprs l'apparition de
_Tartuffe_. _Dvot_ se trouve dans _Tartuffe_: _Ah! vous tes dvot, et
vous vous emportez!_ _Indvot_ ne s'y trouve pas. Molire, qui l'et si
bien plac, n'avait  sa disposition que LIBERTIN:

    Mais outre qu' jouer on dit qu'il est enclin,
    Je le souponne encor d'tre un peu _libertin_:
    Je ne remarque point qu'il hante les glises.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mon frre, ce discours sent _le libertinage_.

Chose trange, de voir comme dans le cours du temps la valeur des mots
s'en va  la drive! Qui croirait aujourd'hui que _libertin_, dans le
XVIIe sicle, pouvait avoir une acception favorable? Peut-tre mme, 
sa naissance, n'en avait-il point d'autre. _Libertin_ signifie
quelquefois une personne qui vit  sa mode, sans nanmoins s'carter des
rgles de l'honntet et de la vertu. On dira d'_un homme de bien_,
ennemi de tout ce qui s'appelle servitude: Il est _libertin_; il n'y a
pas un homme au monde plus _libertin_ que lui. Une honnte femme dira
mme d'elle, _jusqu' s'en faire honneur_: Je suis ne _libertine_. Ces
mots, en ces endroits, ont un bon sens et une signification dlicate.
(Bouhours, _Remarq. nouv._)

De nos jours, le sens de _libertin_ s'est restreint aux moeurs, sans
doute resserr dans cette limite par _indvot_ et _irrligieux_. A coup
sr, aucune femme honnte n'oserait plus dire d'elle-mme, Je suis ne
_libertine_; loin de s'en faire honneur.

                   *       *       *       *       *

Saint-vremond a fait une dissertation sur le mot VASTE; marque que ce
mot alors tait encore nouveau et mal assur. Nous devons  Ronsard
AVIDIT, ODE et PINDARISER; PUDEUR,  Desportes; PIGRAMME,  Baf, qui
a fait aussi AIGRE-DOUX et LGIE. Au XVIe sicle, la renaissance des
tudes mit tous les cerveaux en fermentation, et produisit une mulation
incroyable  qui enrichirait le plus notre langue des dpouilles de
l'antiquit. Il en demeura quelque chose.

Cette mulation se transmit au XVIIe sicle, mais moins gnrale, moins
indpendante, et discipline par l'htel de Rambouillet, qui avait
conquis une espce de droit d'inspection sur ces matires. En cette
noble demeure se trouvaient les bureaux de l'administration de la
grammaire franaise. Aviez-vous mis au monde un terme ou un tour
nouveau, vous couriez d'abord le faire enregistrer  l'htel de
Rambouillet, afin de lui procurer l'tat civil. C'est ainsi que Segrais
fit recevoir son _impardonnable_; Sarrasin, _burlesque_[85]; Desmarets,
_plumeux_; Balzac, _fliciter_. On faisait en ce temps-l des brigues et
des cabales pour l'lection des mots, comme on en fait aujourd'hui pour
celle des dputs.--Si le mot de _fliciter_ n'est pas encore franais,
il le sera l'anne qui vient; et M. de Vaugelas m'a promis de ne lui
tre pas contraire, quand nous solliciterons sa rception. Il parat,
par cette lettre, que M. de Vaugelas avait donn ou vendu sa voix 
Balzac pour _fliciter_.

  [85] Sarrasin fut depuis loign de l'htel, pour une plaisanterie
    malsante sur le suicide de Lucrce.

La reine de cette ruche de grammairiens,  la diffrence de la reine des
abeilles, n'tait pas strile: la marquise de Rambouillet fit
_dbrutaliser_, et plusieurs autres qui, dclars viables, moururent
aprs avoir reu le baptme dans la fameuse chambre bleue. Cet accident
n'tait pas rare: il emporta la _pigeonne_ de mademoiselle de Scudry.

Les solitaires de Port-Royal fournirent aussi leur contingent de mots
nouveaux, que les jsuites ne manquaient pas de trouver ridicules et
dtestables. C'est surtout dans les traductions qu'ils risquaient ces
tentatives,  l'ombre du texte original. Le traducteur de
l'_Ecclsiaste_ essayait _hydrie_,  l'occasion du verset _Antequam
conteratur hydria ad fontem_; celui d'Horace glissait _amphore_ dans
l'ode _ad Amphoram_. Aussitt le pre Bouhours, sentinelle vigilante,
sonnait l'alarme: Quels termes, bon Dieu!  quel march,  quelle foire
de France vend-on des _hydries_ et des _amphores_? Une servante
n'tonnerait-elle pas bien sa matresse, de lui dire: J'ai achet
aujourd'hui une _hydrie_ et une _amphore_? Le scrupuleux pre veut s'en
tenir aux mots _cruche_ et _bouteille_. Chacune des deux parties a gagn
la moiti de son procs: le public a rejet _hydrie_ et retenu
_amphore_. Il est superflu d'observer que les fins de non-recevoir du
pre Bouhours sont pitoyables! Le vocabulaire des arts et de
l'archologie ne relve pas de celui des servantes et des marchs. Mais
le jsuite esprait tuer le jansniste par une plaisanterie: _Dolus an
virtus quis in hoste requirat?_




CHAPITRE V.

Observations dtaches.--Ail, mtail.--AOI.--Assavoir.--Aucun.--Avec.
--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler et grouiller.--_D_
ou _T_ euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tante; chape-chute;
lute.--Dame.


AIL, MTAIL, du latin _allium_ et _metallum_. Dans l'un comme dans
l'autre, l'_i_ est de surrogation et ne sonnait pas; il a t introduit
dans la seconde poque de la langue, pour ouvrir le son naturellement
ferm de l'_a_; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue 
celui-ci, tantt il est marqu, tantt supprim. Les plus anciens textes
crivent _al_, _metal_.

E li reis Yram enveiad al rei Salomun un menestrel (_virum eruditum_)
merveillus, ki bien sout uvrer de or e de argent e de altres _metals_.

(_Rois_, p. 252.)

Dans un couplet monorime en _al_, dont les rimes sont _loial_, _val_,
_cendal_, _mal_, _cheval_, _batistal_, le pote raconte la chute de
Manprine de Gerbal abattu par Gerins:

    Ses fors escus ne li valut un _al_:
    Tote li fant la bocle de cristal.

    (_La Desconfite de Roncevaux_, p. 56.)

Son fort bouclier ne lui valut un _ail_.

On prononait, d'aprs la rgle expose page 54, _au_, _cristau_; c'est
pourquoi _ail_ fait au pluriel _aulx_. Une inconsquence d'orthographe
donne l'air d'une exception  cette forme, aussi rgulire que possible.
De tout temps on a dit _des aulx_, comme des _mtaux_. Rutebeuf, parlant
d'un vilain:

    Tant ot mengie de buef aus _aus_
    Et dou gras hume qui fu chaus
    Que la pance ne fu pas mole!

    (_Dou Pet au vilain_, Barb., I, 110.)

Cet _i_ parasite a pris racine dans _ail_, et a t exclu de _mtal_. La
prononciation vicieuse, suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu
prvaloir dans _mtail_, elle se maintient encore dans _ail_.

Il est curieux de voir combien l'opinion a vari sur une question si
simple, tant ramene  ses vritables termes.

_Ail_, dit Mnage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et
quelques autres modernes ont dit _des aulx_.

L'auteur des _Rflexions sur l'usage prsent de la langue_, qui, de son
temps, faisait autorit, soutient qu'on doit dire _des ails_; l'Acadmie
se dclare pour _aulx_.

Latouche, dans l'_Art de bien parler franais_, rapporte diverses
opinions, et conclut: Je crois qu'on ne dit ni _ails_ ni _aulx_ au
pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire: c'est son secret.

Sur _mtail_ et _mtal_, Mnage reconnat qu'on dit l'un et l'autre,
mais il prfre _mtal_.

L'Acadmie, dition de 1798, ne donne que _mtal_, en observant
toutefois qu'on prononce plus ordinairement _mtail_.

Latouche en tire cette consquence, qu'il faut ncessairement crire
_mtail_.

M. V. Hugo renchrit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte
de _mtal_, l'auteur du _Rhin_ fait tout exprs un long _erratum_ pour
enjoindre de lire _porte de mtail_; tant la diffrence lui parat
importante! Quant au mot mtail, il n'est pas moins prcieux. Le mtal
est la substance mtallique pure: l'argent est un mtal. Le _mtail_ est
la substance mtallique compose: le bronze est un mtail.

M. Hugo n'a trouv que dans son imagination cette distinction subtile et
chimrique: il se fait des idoles pour les adorer. L'Acadmie ne mrite
pas le blme qu'il lui adresse pour avoir cart de sa nouvelle dition
le prcieux _mtail_. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission
du Dictionnaire; c'est un travail o il est dangereux de laisser trop de
part  l'imaginative.

                   *       *       *       *       *

BAIL, CORAIL, MAIL, TRAVAIL, font _baux_, _coraux_, _maux_, _travaux_,
comme si l'on crivait au singulier _bal_, _coral_, _mal_, _traval_; et
dans le fait ou a crit et prononc de la sorte:

    Et bien doi metre en guerredon
    Paine et _traval_ de si fait don.

Peine et _travau_ de tel don, _di siffatto dono_.

La confusion tait perptuelle entre _ail_ et _al_. Elle durait encore
au XVIIe sicle; Mnage crit _un quintail_: _Quintail_ fait
_quintaux_.

(_Obs._, p. 350.)

--Il faut prononcer _mtal_, et non pas _mtail_; _cristal_, et non pas
_cristail_; _coral_, et non pas _corail_; _poitral_, et non pas
_poitrail_.

(_Ibid._, p. 351.)

Par o l'on voit clairement que la distinction entre _ail_ et _al_
n'tait dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient
primitivement de mme, c'est--dire, au singulier _al_, suivies d'une
voyelle, _au_, suivies d'une consonne; le pluriel en _aux_, tout
naturellement.

Nos yeux ont appris  notre langue cette irrgularit d'_ail_ produisant
_aulx_.

Nos pres disaient _un au_, _un mtau_; continuons  dire, suivant
l'usage moderne, _un ail_ et _un mtal_, et au pluriel _des aulx_ et
_des mtaux_.

                   *       *       *       *       *

ASSAVOIR. C'est le mme mot que _savoir_; comme l'on disait _asscher_
ou _scher_; _savourer_ et _assavourer_; _penser_ et _appenser_;
_pendre_ et _appendre_; _juger_ et _adjuger_, etc.

Dans la lettre du chtelain de Coucy  la dame de Fayel, pour lui
demander un rendez-vous:

    Dame, par vo courtois vouloir
    Me voellies laisser _assavoir_,
    Par le porteur de ceste lettre,
    Quant il vous plaira a jour mettre
    Que je puisse parler a vous.

    (_Coucy_, v. 3071.)

Fayel, de son ct, tait jaloux, souponneux,

    Et desiroit moult _assavoir_
    De sa dame le penser voir.

    (_Ibid._, v. 4154.)

Savoir la vraie pense de sa femme.

    Et se je puis journee avoir,
    Je le vous feray _assavoir_.

    (_Ibid._, v. 5522.)

L'Acadmie, non plus que Trvoux, ne donne le verbe _assavoir_. Ce mot
manque aussi dans le _Complment_ de MM. Didot. Mais  l'article
_savoir_, l'Acadmie dit:

_Faire  savoir_, faire savoir. Il ne s'emploie gure que dans les
publications, les proclamations, les affiches, etc. _On fait  savoir
que tels et tels hritages sont  vendre._

Je crois que l'Acadmie se trompe, et que c'est _assavoir_, et non pas 
_savoir_. Que fait ici cet __?

De mme cette locution, _je laisse  penser_, est galement une forme
introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait crire, _je
laisse appenser_, comme dans _guet appens_, autrefois mal crit
_guet--pens_, pour _guet appens_, c'est--dire longuement mdit,
prpar:

    Je laisse _appenser_ la vie
    Que firent nos deux amis.

    (La Fontaine, _le Rat de ville_.)

                   *       *       *       *       *

AOI. Tous les rudits qui se sont occups de la _chanson de Roland_ (par
malheur ils ne sont pas nombreux) ont t fort embarrasss de ces
lettres AOI mises en marge du manuscrit, ordinairement  la fin, parfois
au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en
trouver l'origine et le sens.

Prononcez-les conformment  la rgle selon laquelle _oi_ sonne _ou_,
et vous reconnatrez tout de suite le mot anglais _away_, _en avant!_
trac d'aprs les lois de l'orthographe franaise d'alors.

Notez que le manuscrit qui a servi  l'impression appartient  la
bibliothque Bodlienne, et, suivant une apparence quivalente, ou peu
s'en faut,  une certitude, a t excut en Angleterre.

La _chanson de Roland_ tait chante, comme on sait, sur les champs de
bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, 
la bataille d'Hastings. Le passage du roman de _Rou_ est clbre:

    Taillefer, qui moult bien cantoit,
    Sur un roncin ki tost aloit,
    Devant aus s'en aloit cantant
    De Karlemaine et de Rolant,
    Et d'Olivier, et des vassaus
    Ki morurent a Roncevaus.

Le mnestrel charg de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en
temps aux endroits les plus chauds, pour s'crier: _En avant! en avant!_
_Away! away!_ Et l'crivain qui a excut le manuscrit d'Oxford a eu
soin de reproduire ce cri aux endroits consacrs, comme frre Menot et
Janotus de Bragmardo cotaient, en marge de leurs sermons et harangues,
les _hen! hen!_ ornement oblig de leur loquence tousseuse.

Cette notation des AOI est donc d'un grand prix: elle confirme l'usage
mentionn dans le roman de _Rou_; elle rvle aussi l'ge recul de la
copie d'Oxford, qui doit tre de trs-peu postrieure  la conqute,
c'est--dire, de la fin du XIe sicle ou du commencement du XIIe. Je ne
voudrais pas pousser trop loin ces conjectures; mais cependant il est
certain que le texte de cette chanson, tel que l'a imprim M. Francisque
Michel, offre tous les caractres d'une rdaction qui n'est pas encore
dfinitivement arrte. On y rencontre le mme couplet refait trois,
quatre et jusqu' cinq fois de suite. L'auteur, videmment, essayait des
rimes diffrentes, pour choisir la plus favorable au dveloppement de sa
pense et  l'addition de nouveaux dtails. Par exemple, le couplet o
Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux
fois: la premire, il est tabli sur la rime en _u_; la seconde, sur la
rime en __. Le couplet qui vient ensuite, o Olivier demande  Roland
de sonner de son cor, offre trois rdactions diffrentes. La premire
rime en _o_:

    Cumpains Rollans, car sunez vostre corn...

Puis, l'auteur a cru mieux russir avec la rime en __:

    Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez...

Puis, n'tant pas encore satisfait sans doute, il essaye de la rime en
_an_:

    Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan.

    (St. 81, 82, 83.)

Le mme travail se reconnat  chaque page. Quoi donc! le temps
aurait-il pargn le manuscrit original, le _brouillon_ du pote
normand? Se serait-il amus  nous en faire cadeau  notre insu? Le fait
vaudrait la peine d'tre vrifi. Il serait maintenant du plus haut
intrt de possder un texte authentique de la rdaction dfinitive de
ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre
d'pope, si prodigu depuis quelques annes.

Nous ne quitterons pas ce mot AOI sans faire observer qu'il existait
dans la langue commune. On en retrouve des exemples: le comte de Forest,
le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possdera la
belle Euriaut, la bien-aime de Grard de Nevers:

    _Avoi_, sire, che dist Gerars,
    Puisque mes sires Lisiars
    Velt gagier, por moi ne remaigne.

    (_Roman de la Violette_, p. 18.)

_Allons!_ sire, ce dit Grard, puisque messire Lisiard veut gager, qu'
moi ne tienne.

Dans la partie de ds entre S. Pierre et le Jongleur, o les mes des
damns servent d'enjeu, le Jongleur amne douze points: _Allons,
allons_, dit S. Pierre, si Jsus n'a piti de moi, ce dernier coup m'a
perdu!

    _Avoi_, dist S. Pierres, _avoi_!
    Se Jhesus n'a pitie de moi,
    Cis daarains cop m'a honi.

    (Barbazan, II, p. 199.)

L'tymologie de cette exclamation parat claire: _avoi_ est pour _
voie_, _en route!_ _avanons!_ En anglais, _way_, _chemin_, est notre
mot _voie_; l'_a_ initial qui s'y joint dans _away_, n'a de sens qu'en
franais. Il faut donc ranger _away_ parmi les mots qui ont pass la
Manche avec Guillaume le Conqurant.

                   *       *       *       *       *

AUCUN, ALQUES. La _Grammaire des grammaires_ parle du sens ngatif de
_aucun_, et dit qu'_aucun_ signifie _pas un_; l'Acadmie et tous les
dictionnaires s'y accordent; M. Ampre, lui-mme, dit que _personne_ et
_aucun_, pris dans leur sens ngatif actuel... (_Formation de la langue
franaise_, p. 275).

Comment _aucun_ pourrait-il tre ngatif, tant une contraction
d'_aliquis_, qui signifie _quelqu'un_? car c'est d'_aliquis_ qu'il faut
le tirer, et non de l'italien _alcuno_. La premire forme a t _alques_
et _alquans_, qui se prononaient _auques_, _auquans_,--_aucuns_.

L'arme de Charlemagne passe l'bre  la nage. Aucuns soldats, quips
de cuirasse et autres objets pesants, furent tirs au fond:

    Li adubez en sunt li plus pesant;
    Envers les funz s'en turnerent _alquanz_.

    (_Roland_, st. 176.)

E vindrent a la rivire de Bosor, e li _alquant_ ki furent las i
remestrent. (_Rois_, I, p. 115.)--Et lassi _quidam_ substiterunt, dit
le texte.

Dans la _chanson de Roland_, _alques_ rime avec _chevauchent_:

    Felun paien par grant irur chevalchent.
    Dist Oliver: Rollant, veez en _alques_.

    (St. 85.)

Les paens flons chevauchent avec grande colre. Olivier dit: Roland,
voyez en _aucuns_. Prononcez le _ch_ dur, _kevaukent_ (_voy._ p. 53),
et vous avez une excellente rime  _auques_.

                   *       *       *       *       *

_Alques_ ou _auques_ faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre
_aliquando_ ou _aliquantum_; aucunement, un peu:

_Alches_ de ae lur frai. (_Rois_, III, p. 296.) Je leur ferai un peu
d'aide.

Les conseillers de Jroboam, voulant lui persuader de cder quelque
chose aux reprsentations des chefs du peuple, lui disent:

Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e _alches_ a lur volented obeir,
a tus jurs les purras a tun service tenir.

(_Rois_, p. 282.)

Les ambassadeurs du roi paen Marsile viennent trouver Charlemagne, et
il ne peut se garder qu'ils ne le trompent _un peu_, _aucunement_:

    Vinrent a Charles ki France ad en baillie,
    Ne s' poet garder que _alques_ ne l'engignent.

    (_Roland_, st. 7.)

Aussi Roland dit  son oncle, parlant des conseillers de l'empereur, et
de leurs avis touchant cette ambassade:

    Loerent vous _alques_ de legerie.

    (_Ibid._, st. 14.)

Ils vous ont conseill _un peu_ de lger.

Dans _Partonopeus_, on lit cette maxime sur les chevaliers bretons:

    Loial cevalier sont Breton
    Et buen; mais _auques_ sont bricon.

    (_Partonop._, v. 7263.)

Les Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais _un peu_ mauvais
sujets. On pourrait entendre aussi: Quelques-uns, aucuns, sont mauvais
sujets.

--Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur de _Partonopeus_,
prtendent que quand _parfois_ son caprice la pousse, elle donne son
amour aux pires, et ne tient nul compte des meilleurs:

    Et dient que feme a costume,
    Quant ses talens _auques_ l'alume,
    Qu'al pior done ses amors,
    Et ne tient nul plait des mellors.

    (_Partonop._, v. 4834.)

Observez, en passant, que cet adverbe prend l'_s_ finale, comme faisait
_onqueS_, _oreS_, _mesmeS_, _avecqueS_, etc.; enfin, tous les adverbes
termins en _e_ muet.

Quant  cette forme _d'aucuns_, employe au nominatif et autorise par
l'Acadmie, _d'aucuns ont dit_, voyez-en l'explication page 340.

                   *       *       *       *       *

AVEC. Dans _le livre des Rois_, dans Job, dans S. Bernard, dans la
_chanson de Roland_, dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus
anciens de la langue, on trouve _o_ en la signification de _avec_.

_Od_ est le mme mot pourvu du _d_ euphonique.

Sire, tu serais seint _od_ le seint (sanctus cum sancto), e _od_ le
fort parfit.

(_Rois_, p. 208.)

Cet _o_ est l'abrviation de _ove_, ou _ovec_, avec le _c_ euphonique.

Quomodo fuit Dominus cum domino meo?--Tut issi cume Deu ad est _ove
tei_ mun seignur. (_Rois_, p. 224.)--E jo serai parfit (perfectus)
_ovec_ li.

(_Rois_, p. 208.)

L'_e_ tait muet, car on a crit _avoec_, qui sonnait _aveu_; les
Picards disent encore _aveu_, _aveu ti_ (_avec toi_). Plus tard, l'_o_
initial s'est chang en _a_, comme cela n'est pas rare, et _ovec_ est
devenu _avec_, qui, aprs s'tre allong au XVe sicle en _avecques_,
vers le milieu du XVIe s'est vu rduit successivement en _avecque_ sans
_s_, par consquent sujet  l'lision; puis _avecq'_, et enfin _avec_,
au XVIIIe comme au XIIe: 'a t une espce de flux et de reflux.

Mais cet _ove_ qui a servi de point de dpart, d'o venait-il?

Remarquez d'abord que le _v_ doit tre mis sur la responsabilit des
diteurs, qui se sont permis de distinguer l'_u_ voyelle de l'_u_
consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en
effet on prononait _ove_, mais on crivait _oue_.

Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de _ubi_[86]?

  [86] Je me flicite de m'tre rencontr sur cette tymologie avec M.
    Ampre. (_Format. de la langue franaise_, p. 292.) Quand je m'en
    suis aperu, je n'ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais
    je restitue la priorit  M. Ampre, en lui demandant la permission
    de m'appuyer de son autorit. M. Nodier tire _avec_ de _abusque
    cum_.

Le sens d'_avec_ se ramne trs-bien au sens de _ubi_: Je suis _avec_
toi,--_ubi_ tu.

Sire, tu seras seint _od_ le seint; sanctus eris _ubi_ erit sanctus.

    Jo, si li fals, _od_ lui m'en cumbatrai.

    (_Roland_, st. 280.)

Je combattrai _avec_ lui,--pugnabo _ubi_ ille.

_Avec_ viendrait donc primitivement de _ubi_,--_ou_, _ov_, _ove_,
_ovec_, _avec_, _avecques_, _avecque_, _avecq'_, _avec_. Voil par
quelles formes ce mot aurait pass successivement.

Au reste, je ne connais aucune tymologie d'_avec_. _Si quid habes
melius_...

                   *       *       *       *       *

AYE est de deux syllabes; _ae_, c'est--dire _aide_. D'_adjutorium_,
les Italiens ont fait _aiuta_; d'_aiuta_, les Franais, en syncopant
encore, ont fait _aye_.

L'intermdiaire de l'italien est prouv par la forme _aiue_, qui n'est
pas rare, mme au XIIIe sicle:

    _Aiue Dieu_, dit-il,  vous je me commant.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 446.)

Aide de Dieu, dit-il, je me recommande  vous.

Hbers, dans le _Dolopathos_, dit que le jeune prince Lucinien s'tant
enferm pour lire un livre de son prcepteur Virgile, tout  coup poussa
un grand cri, et tomba vanoui sur le pav. Sa voix frappe d'pouvante
tous ceux qui l'ont entendue: il avait bien besoin de secours:

    Un cri geta si hautement,
    Si orrible et si dolerex,
    Que tuit cil en furent poerex,
    Qui la vois en ot antendue.
    Mult avoit mestier d'_aiue_.

    (_Dolopathos_, p. 102.)

Le chtelain de Coucy, pris de la dame de Fayel, rvait la nuit  sa
passion. Le dsespoir lui parle  une oreille; mais  l'autre, le
courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent  persister:

    Li redient tost: Sire, ams.
    Certes, nous ne vous faudrons mie:
    Tous jours serons en vostre _ae_.

    (_Coucy_, v. 766.)

Tous les jours nous viendrons  votre aide.

                   *       *       *       *       *

AER, _aider_:

    ... Quant ele vit Arabis si cunfundre,
    A halte voix s'escrie: _Aez_ nus, Mahum.

    (_Roland_, st. 266.)

Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes arabes s'enfuir
ple-mle, elle s'crie tout haut: Aidez-nous, Mahom.

On commena de trs-bonne heure  employer _aye!_ comme exclamation;
mais il tait toujours de deux syllabes:

    _Ay!_ dit il, mechant; le diable m'enchanta.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 557.)

    Quant Karles s'esveillia, se taint comme charbon:
    _Ay!_ dit il, maugis, tu me tiens pour bricon.
    A tant esvous venus le conte Guesnelon:
    _Ay!_ franc roi, dist il, regardez ma Fachon!

    (_Ibid._, v. 625.)

Par consquent l'exclamation _aye! aye!_ signifie _secours! secours!_

Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui reprsente seule les
cinq syllabes d'_adjutorium_.

                   *       *       *       *       *

BARGUIGNER; c'est, proprement, _marchander_. La racine est _bargain_,
_march_, que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore,
quand nous ne l'avons plus.

Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux
dguisements pour mettre en dfaut la jalousie de Fayel, et se glisser
auprs de la chtelaine. Une fois, il se prsente sous les pauvres
habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il
dballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la
maison y accourent:

    Iluec trouverent le mercier,
    Et lor dame qui remuoit
    Les joiaus et les _bargignoit_;
    Aucun aussy de la mesnie
    Ont mainte chose _bargignie_,
    Et li aucun ont achet.

    (_Roman de Coucy_, v. 6723.)

    Et quant riens plus ne _bargigna_,
    Sa marchandise apareilla,
    Et prit son fardel a trousser.

    (_Ibid._)

Alors la chtelaine, feignant d'tre mue de piti, car la nuit tait
venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la
dame de Fayel ordonne  un valet de faire rester  coucher le pauvre
marchand:

    La dame dit a son valet:
    Faites demourer sans lonc plait
    Ce povre homme, marchand estragne.
    Cilz respont, sans _faire bargagne_:
    Gentilz dame, Diex le vous mire.

    (_Coucy_, v. 6746.)

Faites demeurer sans difficult ce pauvre homme, marchand tranger; et
Coucy, _sans barguigner_, rpond: Madame, Dieu vous en tienne compte.

On voit que, ds lors, on employait cette expression dans le sens
figur. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous prsentent le
substantif et le verbe qui s'en est form, _bargagne_ (angl., _bargain_)
et _barguigner_.

Estagiers de Paris pueent _barguignier_ et achater bled ou marchie de
Paris...

(_Le livre des Mestiers_, p. 17.)

--Les gens domicilis  Paris peuvent marchander et acheter du bl au
march de Paris, etc.

                   *       *       *       *       *

COMBIEN ne vient pas de _quantum_, mais de deux racines franaises,
_comme_, _bien_. L'on disait _com_ ou _comme_, soit en prose, soit en
vers, et l'on crivait l'une et l'autre forme, selon le besoin de
l'euphonie et de la mesure.

Cela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la
traduction indite des _Lettres d'Abeilard_, par Jean de Meun.

Abeilard fait  un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, lve
de Guillaume de Champeaux, il tait devenu le supplant, puis le rival,
et enfin le vainqueur de son matre:

Lors, aprs un pou de jours trespassez, endementiers que je tenoie
illec[87] l'estude de logique, de _com grant_ envie commenca mon maistre
a defaillir, et de _com grant_ doulour a esboulir, n'est pas chose
legiere a dire.

  [87] A Paris, o il tait venu occuper la chaire de Guillaume de
    Champeaux.

Il faut prononcer _congrant_ d'un seul mot. _Quanta invidia et quanto
dolore._

Quelques lignes plus bas:

Et de tant _comme_ l'envie de mon maistre me poursuivoit plus
apertement, de tant me donnoit elle plus d'autorite, si _comme_ dit le
poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses
trop haultes.

Dans le premier exemple, _com_ s'unit  l'adjectif _grand_, comme il
s'unit  _bien_ dans _combien_; dans le second exemple, il ne pourrait
s'unir au substantif _envie_, ni au verbe _dit_; aussi le mot reste
entier, _comme_.

On remarquera dans ce passage l'_s_ euphonique  la fin d'_envie_.

Et cette double forme de l'article, l'une pour le nominatif, l'autre
pour l'accusatif: _Li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.

                   *       *       *       *       *

COTTE VERTE. Le dernier diteur des _Contes de la reine de Navarre_
(j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une
singulire mprise sur un passage de la quarante-quatrime nouvelle.
Voici son texte:

Les amants entrerent en un prau couvert de cerisiers, et bien clos de
haies de rosiers et de groseilliers fort hauts, l o ils firent
semblant d'aller abattre des amandes  un coin du prau; mais ce fut
pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de _baisser_ la cotte verte
 s'amie, lui _baissa_ la cotte rouge; en sorte que la couleur lui en
vint au visage, pour s'estre trouve surprise plus tost qu'elle ne
pensoit.

Il est vident qu'au lieu de _baisser_ et _baissa_, il fallait imprimer
_bailler_ et _bailla_. _Bailler la cotte verte_  une fille, c'est la
faire tomber sur l'herbe de manire  lui verdir la cotte. Les deux
jeunes sylvains qui rencontrrent Psych se contentrent de voir, de
courir, et rien davantage: hormis qu'ils dansrent quelques chansons
avec la suivante, lui drobrent quelques baisers, lui donnrent
quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-tre _la cotte verte_,
le tout avec la plus grande honntet du monde.

(_Amours de Psych_, liv. II.)

L'diteur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas
rejeter la faute sur les typographes, car il a mis  cet endroit une
note exprs, o il explique que _baisser la cotte verte_ signifie, par
mtaphore, _abaisser les branches de l'amandier_. Cependant il
connaissait le sens de _bailler la cotte verte_, car il ajoute: Cette
expression figure aurait un tout autre sens avec le verbe _donner_  la
place de _baisser_, comme on l'a mis dans l'dition _en beau langage_ de
1690; car donner la cotte verte  une fille, c'est la jeter sur l'herbe;
et donner une cotte rouge, c'est lui ter sa virginit.

Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose
que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre;
tandis que c'est une allusion cre ici par la conteuse.

Je n'ai pas sous les yeux l'dition de Gruget, que celle-ci prtend
reproduire; mais, suppos qu'elle porte effectivement _baisser_ pour
_bailler_, c'est une fidlit trop scrupuleuse que de n'avoir pas
corrig cette faute, ou une distraction pousse bien loin que de ne
l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni.

Esprons que le prochain diteur, s'appuyant sur la note de son
devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes 
cueillir, mettra _baisser la coque verte_, au lieu de _la cotte_. Cela
s'appelle restaurer ingnieusement un passage, et c'est ainsi que petit
 petit les bons auteurs vont s'amliorant entre les mains des bons
diteurs.

                   *       *       *       *       *

CROULER, GROUILLER. _Crouler_, qu'on crivait jadis et mieux _crouller_,
par deux _ll_, vient de l'italien _crollare_, et non du grec [Grec:
krou], comme le prtend Nicot. Je ne pense pas que la vieille langue
et un seul mot driv du grec immdiatement. Il ne faut pas prendre la
ressemblance pour la preuve d'une parent.

_Crouler_, verbe actif, signifie _hocher_, _secouer_, _faire trembler_,
et s'employait aussi dans le sens neutre, comme _trembler_.

E nostre sire ferrad Israel, e _croller_ le frad si cume fait li rosels
en cele riviere. (_Rois_, III, p. 293.)--Et Notre-Seigneur frappera
(_frira_) Isral, et le fera trembler comme le roseau dans l'eau. Le
texte latin dit: Sicut _moveri_ solet arundo in aqua.

Crouler un poirier, un prunier, c'est le secouer pour en faire tomber
les fruits. Le dictionnaire de Trvoux indique cette acception, qui est
la primitive. L'Acadmie franaise n'en fait pas mention, et se borne au
sens neutre:--CROULER, tomber en s'affaissant;--qui n'est qu'un sens
driv et une application particulire, parce que, quand la terre
_croule_ (tremble), les maisons _croulent_ (s'affaissent). Et ainsi le
sens driv a touff le primitif.

Mais les deux _ll_ de _crouller_ taient mouilles, et la prononciation
a donn naissance  un verbe aujourd'hui trs-distinct de _crouler_, le
verbe _grouiller_. Le _c_ dur de _crouler_ s'tant adouci en _g_, comme
dans le mot _gras_, qui vient de _crassus_, et qu'on crivait _cras_;
comme dans _second_, qu'on crit par un _c_  cause de _secundus_, et
qu'on prononce _segond_ par un _g_.

_Grouiller_ et _crouller_ sont absolument la mme chose.

Le cheval de Vivien, prs de succomber de fatigue, reprend courage et
vigueur  la voix de son matre:

    Baucent l'oi, si a froncie le nez;
    Ainsi l'entend com s'il fust hom senez:
    _La teste croule_, si a des piez houez...

    (_La Bataille d'Arlescamps._)

Baucent l'entend, il le comprend comme s'il tait une crature humaine;
il secoue la tte et fouille du pied le sol.

MADAME JOURDAIN.

Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle dcrpite? et la tte lui
_grouille_-t-elle dj?

(_Le Bourg. gent._, act. III, sc. 5.)

Lui tremble-t-elle, lui _croulle-t-elle_ dj?

C'est l'expression italienne, _crollare il capo_.


 II.

Vestiges du _D_ ou du _T_ euphonique dans la langue moderne.

DANS, DEDANS. La premire forme tait _en_, traduit du latin _in_.

La consonne nasale qui termine _en_ tant dsagrable en prsente d'une
voyelle, on ajoutait, pour faciliter la liaison, une _S_ ou un _T_
euphonique.

Les Latins avaient compos _de-in_ pour signifier _ensuite_; et le sens
s'y rapporte trs-bien, puisque ce qui sort de dedans est  la suite.
Les Franais, par une traduction rigoureuse, firent de _de-in_, _de
ens_; mais ils se virent obligs d'intercaler un _d_ euphonique, pour
prvenir l'hiatus pnible de la voyelle sur elle-mme: _De Dens_; ce fut
la premire orthographe du mot, puis, par abrviation, _dans_. Il n'est
donc pas trange que, jusqu'au milieu du XVIIe sicle, _dedans_ ait t
prposition,  aussi bon droit que _en_, _dans_. Corneille, Molire et
la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employ.

Ce sont les grammairiens et les puristes peu clairs du XVIIIe sicle
qui, en contrlant les titres et emplois de chaque mot, se sont aviss
de sparer les attributions de _dans_ et _dedans_. Ils ont dclar qu'
l'avenir _dans_ serait la prposition, et _dedans_ l'adverbe. Cela
choquait,  la vrit, l'tymologie et l'usage immmorial; de plus, on
introduisait par cet arrt quantit de solcismes dans nos grands
crivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrts par
ces considrations, dont il est probable qu'une partie au moins leur
chappait.

                   *       *       *       *       *

D'AUCUNS. _Il y en a d'aucuns_... Archasme qu'on employait encore au
XVIIe sicle. Molire, dans le _Malade imaginaire_:--_Il y en a
d'aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se tirer de la
contrainte de leurs parents.

(Act. II, sc. 7.)

Cette faon de parler est un dbris de l'ancien langage; mais
l'criture, en notant mal l'expression, l'a rendue inexplicable. Il faut
restituer au verbe _avoir_ le _d_ euphonique attach contre toute raison
 _aucun_, et mettre: il y en _ad_ aucunes...

Ensuite de cette mprise, l'usage s'est tabli de commencer une phrase
par ce _d'aucuns_: _D'aucuns_ ont dit, ont pens... ou bien, _il en est
d'aucuns_... C'est commettre une faute pareille  celle de dire: Mes
souliers sont _ptroits_, un peu _ptroits_, sous prtexte qu'on
prononce bien _trop troits_.

L'Acadmie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise:
_Aucuns_ ou _d'aucuns_ croiront que j'en suis amoureux.

                   *       *       *       *       *

DORER. Du substantif _argent_ on a fait _argenter_; pourquoi, du
substantif _or_, faisons-nous _dorer_? On devrait dire _orer_, et c'est
aussi comme on disait primitivement. Charlemagne avait fait _orer_ et
ciseler (manoeuvrer) la poigne de son pe, qui, pour cette raison, et
en considration de son excellente trempe, fut appele _Joyeuse_:

    En l'_oret_ punt l'a faite manuvrer.
    Pur cest honur et pur ceste bontet,
    Li nums Joiuse  l'espee fu dunet.

    (_Roland_, st. 179.)

La Durandal de Roland avait aussi la poigne dore, et, de plus, garnie
de reliques:

    En l'_oret_ punt asez i ad reliques:
    La dent seint Pere et del sanc seint Basilie,
    Et des chevels mun signor seint Denise,
    Del vestement i ad seinte Marie.

    (_Ibid._, st. 170.)

D'o est donc venu le _d_ de _dorer_? Je ne puis l'expliquer que comme
une consonne euphonique qu'on aura plus tard oubli de reprendre. Les
paysans, et le Dubois du _Misanthrope_ lui-mme, disent _dud or_:

    Il porte une jaquette  grands basques plisses,
    Avec _du d'or_ dessus...

On disait de mme _espeed ore_, qui est devenu _espe dore_,
rgulirement, tandis que _du d'or_ est rest un solcisme. Pour les
mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.

                   *       *       *       *       *

TANTE est form d'_amita_, resserr en deux syllabes. La forme primitive
fut _ante_, d'o les Anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur
langue, gardent encore _aunt_.

La belle Euriaut portait dans sa parure une boucle en diamants qu'une
sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait
envoye:

    Une soie _ante_ Margerie,
    Qui roine fu de Hongrie,
    L'avoit envoiee.

    (_R. de la Violette_, p. 43.)

    L'_ante_ Herbert, seror Hugun,
    Aveit eissi cum nos lison.

    (Benoit de Sainte-More, III, p. 137, v. 36715.)

La tante Herbert, soeur d'Hugon.

    Or, sire, la bonne Laurence,
    Vostre belle _ante_, mourust elle.

    (_Farce de Pathelin._)

La bonne Laurence, votre belle tante.

Le _t_ initial est une ancienne consonne euphonique. Pour viter _la
ante_ ou _ma ante_, qui et fait un hiatus, on prononait, quand on ne
voulait pas lider, ma_t_ ante; et l'on a crit ensuite, perdant de vue
l'tymologie, _ma Tante_.

Bon nombre de mots se trouvent ainsi transforms, ou plutt crs, par
une erreur d'orthographe. Nous avons, par exemple, _mie_, qui n'a jamais
exist. On disait, avec lision, _m' amie_, et non pas ridiculement _mon
amie_, comme nous faisons, joignant  un substantif fminin un pronom
masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorit) s'avisrent
d'crire _ma mie_; il n'en fallut pas davantage: le barbarisme fut
adopt. L'Acadmie l'enregistra sans conteste, et l'dition de 1835
consacre le mot _mie_ par cet exemple: _Ma mie_, _sa douce mie_.
L'Acadmie ne devrait pas peut-tre puiser ses autorits dans les
chansons de l'abb de l'Attaignant.

Jean-Jacques, se conformant  l'usage reu, a crit: _cette vieille
mie_. Il fallait signaler son erreur, et non pas l'riger en loi. Voil
comme les langues se dforment.

Pourquoi n'a-t-on pas aussi cr _mour_, puisqu'on dit _m' amour_, et
qu'on peut crire _ma mour_ comme _ma mie_? C'est une inconsquence.

                   *       *       *       *       *

CHAPE-CHUTE est chape tombe. Chercher, trouver chape-chute, c'est
chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui
trouverait une chape tombe sur la grande route. L'expression, comme on
voit, remonte au temps o la chape tait le vtement commun de tout le
monde:

    Un villageois avait  l'cart son logis;
    Messer loup attendait _chape-chute_  la porte.

    (La Fontaine, liv. IV, fab. 16.)

Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une msaventure:
Vous trouverez quelque _chape-chute_  quoi vous ne vous attendez point.
Madame de Svign prdit que son fils _trouvera quelque chape-chute, et
 force de s'exposer aura son fait_.--Madame de Svign pensait alors 
l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au
lieu de la bonne, de la _chape-chute_ qu'il esprait; elle a confondu et
mal appliqu l'expression, faute de la bien comprendre.

Cependant, cette fausse acception a t adopte par l'Acadmie:
Chercher _chape-chute_, _trouver chape-chute_, signifient aussi
chercher ou trouver quelque aventure dsagrable, fcheuse. On peut
trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche gure. L'Acadmie
s'est ici fourvoye sur les pas de la seule madame de Svign, dont elle
aurait d rectifier l'erreur.

Cette expression, _chape-chute_, rend tmoignage de la bonne coutume o
l'on tait, en parlant, de terminer le participe pass par un _T_
euphonique. On disait: _chut_, _crut_, _lut_; et au fminin, _chute_,
_crute_, _lute_ (_voy._ p. 113 et 114):

Quiconques a achat le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet
vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire,
et toute autre maniere de fruit _cruT_ en regne de France, aus, oignons,
etc.

(_Livre des Mestiers_, p. 32.)

De fruit qui a _cr_ au royaume de France.

Le chtelain de Fayel vient de rvler  sa femme la nature de
l'horrible mets qu'on lui a servi,  elle seule. En femme sense, dit le
pote, elle refuse d'abord d'ajouter foi  son mari: le sire de Coucy
est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contre.
Alors, pour la convaincre et sans daigner lui rpondre directement, le
cruel poux demande  un valet le petit coffre pris  Gobert, le
messager du pauvre dfunt, o sont contenues les tresses de cheveux de
la chtelaine, et cette lettre pathtique, dernier adieu de Coucy, dat
de son lit de mort. Toute cette scne est trs-belle:

    Li sires[88] a son valet a dit:
    Baille moi ce coffre petit.
    Maintenant li ferai savoir
    Se je li dis menchonge ou voir.
    Li valls le coffre d'argent
    Li baillerent; et il le prent,
    Et l'a devant la dame ouvert;
    Les traices li monstre en apert,
    Et pois la lettre desploia,
    De chief en chief _lute_ li a;
    Puis li a le seel monstr,
    Et aprs li a demand:
    Connoissies vous ces armes cy?
    C'est dou chastelain de Coucy.

    (_Rom. de Coucy_, v. 8061.)

  [88] Sans tenir compte de l'_s_ caractristique du nominatif. C'est
    pourquoi elle a fini par disparatre de l'criture.

Sauf trois ou quatre expressions vieillies, _voir_ pour _vrai_; _en
apert_, _ dcouvert_; _de chief en chief_, c'est--dire, _de point en
point_, _d'un bout  l'autre_; _seel_, _cachet_; ces vers, crits au
XIIIe sicle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vrit
met  la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est
l'loquence. Le _roman dou chastelain de Coucy_ est une des oeuvres les
plus remarquables de la littrature du moyen ge. Il est fcheux que
l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une nigme qui jusqu'ici n'a
point trouv d'OEdipe[89].

  [89] Voyez les derniers vers du pome.

Cette observation se rattache  la rgle du _t_ euphonique, dont elle
confirme l'usage. J'ajouterai un troisime exemple.

Turold, en dcrivant l'affreuse tempte qui prsage la mort de Roland, 
Roncevaux, dit que les foudres tombent _menu et souvent_. Cette
expression ne pourrait,  cause de l'hiatus, entrer dans un vers
moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux pote:

    Chiedent li fuldres e menu_T_ et souvent.

Et en effet, ce _t_ euphonique est celui de _minutus_, comme tout 
l'heure c'tait celui de _lectus_[90].

  [90] Il faut tirer le _t_ de _chute_, du barbarisme _cadutus_, qui
    serait le participe rgulier de _cado_, et qui, apparemment, se
    disait dans le peuple, puisqu'il est rest en italien: _caduto_. Au
    reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux
    reprsentes en franais et en italien par _cas_ et _chute_, _caso_
    et _caduta_.

Remarquez le _d_ intercal dans _chiedent_. _Ch-oir_ faisait
rgulirement _ch-ent_; mais pour viter, mme  l'intrieur d'un mot,
le concours de ces deux _e_, on glisse entre deux un _d_: _chdent li
fuldres_. C'est le _d_ du radical: _Cadunt fulmina_.

J'ai tent de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot  un
autre; mais il y aurait  faire de grandes recherches sur l'introduction
de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des
plus abondantes sources d'tymologies. Il faudrait prendre l'euphonie
pour guide principal, et apporter dans cette tude une circonspection,
une dlicatesse extrmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans _chent_, ne
blessait pas dans _choir_, _caoir_; pourquoi? C'est que l'hiatus peut
tre doux entre deux voyelles diffrentes, et qu'il est toujours pnible
quand la voyelle rebondit sur elle-mme.


DAME!

L'Acadmie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en
explique pas le sens, et donne  penser que ce sens est le mme que dans
le substantif fminin _une dame_. Il n'en est rien,

_Dame_ est la traduction primitive de _Dominus_. _Dame Dieu_, c'est
_Dominus Deus_. La premire orthographe est mme _Damne_. C'est ainsi
que ce mot se prsente dans la _chanson de Roland_:

    Respont Rollans: Ne placet _Damne Deu_
    Que mi parent pur mei seient blasmet.

    (_Roland_, st. 62.)

Ne plaise au _Seigneur Dieu_, etc.

    Il est _sire et dame_ du nostre.

    (_Barb._, III, 44.)

Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met
pied  terre dans un pr, s'agenouille, et demande  Dieu de renouveler
en sa faveur le miracle de Josu, pour avoir le temps de complter sa
victoire:

    Quant veit li reis le vespres decliner,
    Sur l'erbe verte descend il en un pred,
    Culchet sei a terre, si priet _Damne Deu_
    Que li soleil pur lui face arrester.

    (_Ibid._, st. 175.)

Ce mot est crit dans d'autres passages, conformment  la prononciation
primitive, _dane_ et _danne_.

_Vidame_ est _vice dominus_, comme _viroy_ ou _visroy_, selon
l'orthographe du XVIe sicle, est le _vice-roi_.

Ainsi, quand on dit par exclamation, _dame!_ cela revient 
_Seigneur!_--_Ah, dame! Ah, Seigneur!_

On a crit aussi _damp_, en terminant par une consonne euphonique. Tout
le monde connat _damp abb_, du _Petit Jehan de Saintr_.

Enfin, la langue avanant et se modifiant, _dame_ a t rserv pour la
traduction de _domina_; et pour traduire _dominus_, on s'est servi de
_dom_. Les bndictins et les chartreux prenaient le _dom_: _dom_ Rivet,
_dom_ Brial, _dom_ Bouquet.

Le _don_ des Espagnols reprsente galement _dominus_. Il a cela de
particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptme: Don Juan, don
Pdre, don Miguel. Ce serait une faute grossire de le mettre devant un
nom de famille, et de dire, par exemple, _don Cervantes_. Il faut dire:
Don Miguel de Cervantes.

    Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare,
    Et don Alvar de Lune, ont un mrite rare.

    (Corneille, _Don Sanche_, act. I, sc. 2.)

Je ne me soucie ni de don Thomas, ni de don Martin.

(Molire, _les Fourberies de Scapin_.)

Les formes de _dom_ et _damp_ se conservent dans plusieurs noms
gographiques: _Domvre_, _Dommartin_, _Dammartin_, _Dampierre_.
C'est--dire: _dom vre_, _dom Martin_, etc.

_Dame_, dans le sens masculin, n'a plus qu'un asile; mais il parat
dsormais impossible de l'en chasser.




CHAPITRE VI.

Suite des observations dtaches.--Degrs de comparaison forms 
l'imitation du latin.--_De_ aprs le comparatif.--Diable  quatre (faire
le).--Draps, linge.--Dur, dru, rude.--TRE, ses formes
primitives.--Faire et se faire fort.--Feindre et feignant.--Festival,
_how do you do_.


 Ier.

DEGRS DE COMPARAISON FORMS COMME EN LATIN.


COMPARATIFS EN _or_.

Avant de recourir, pour marquer les degrs de comparaison,  la
priphrase et aux mots _plus_, _trs_, on se servait, comme en latin,
d'une terminaison de rechange.

                   *       *       *       *       *

_Grand_ faisait GREIGNOUR (grandior);--_petit_, MENOUR (minor), qui vit
encore aujourd'hui sous la forme de _moindre_. Nous avons gard _pire_,
de _pejor_.

    Grant fu li duel, onques _greignor_ ne vi.

    (_Garin_, I, p. 109.)

Grand fut le deuil; je n'en vis jamais de plus grand.

    . . . . . . . . . . . . . .
    Et mon desconfort _greignour_,
    Dont je mourrai sans detour,
    Si par vous ne sont menour.

    (_Ch. de Coucy_, dans le roman, v. 403.)

Et mon dconfort plus grand, dont sans faute je mourrai si vous ne les
rendez moindres.

                   *       *       *       *       *

PIOR. Du latin _melior_, _pejor_, on avait fait, sans y rien changer,
_mellor_, _peor_ ou _pior_, d'o nous avons _meilleur_, _pire_:

    Car cis aime miex les _mellors_,
    Et tient bas soz piez les _piors_.

    (_Partonop._, v. 4330.)

    Empirier ne porroient il;
    Coment amenderoient il,
    Qu'il n'ont vergoigne ne peor (_ni peur_),
    Qu'il ne pueent estre _pior_.

    (_Bible Guiot_, v. 107.)

De _greignor_ s'est form le verbe _rengrger_, comme _empirer_ de
_pire_:

    Ma douleur se _rengrge_, et mon cruel martyre
        S'augmente et devient pire.

    (Regnier.)

    Chacun fit son devoir de dire  l'afflige
    Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
        Pourraient pcher par leur excs.
    Chacun rendit par l sa douleur _rengrge_.

    (La Fontaine, _la Matrone d'phse_.)

_Rengrger_ manque tout  fait  la langue moderne, o rien ne le
supple. Il faut en poursuivre le rtablissement.


SUPERLATIFS EN _issime_.

Le pre Bouhours, dans ses _Entretiens d'Ariste et d'Eugne_, disserte
trs-longuement de la langue franaise, dont il prtend marquer les
traits essentiels, l'esprit et le caractre. Mais le bon pre ne connat
que la langue de son temps, et ne parat pas souponner que la langue
franaise ait jamais t faite autrement qu'en 1708; il conclut toujours
intrpidement du fait particulier au droit gnral.

Par exemple, il crit:

Notre langue n'aime point les exagrations, parce qu'elles altrent la
vrit. Et c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'a point de ces termes
qu'on appelle _superlatifs_, non plus que la langue hbraque. Car
_grandissime_, _bellissime_, _habilissime_, dont les provinciaux et mme
quelques gens de cour se servent, ne sont pas franais. Et pour
_illustrissime_, _srnissime_, _rvrendissime_, _gnralissime_, ce
sont des termes tablis pour marquer les qualits des personnes, et non
pour exagrer les choses.

(_Ariste et Eugne_, IIe entretien.)

L distinction de Bouhours sur _illustrissime_ et _rvrendissime_ est
trop visiblement jsuitique. Ces mots sont pour marquer des qualits, et
non pour exagrer. Belle finesse! Cela sent sa casuistique de Loyola,
qui,  tout prix, tourne les choses au point de vue dont elle a besoin.
Ces mots _illustrissime_, _rvrendissime_, sont-ils des superlatifs,
oui ou non? Voil toute la question, et la rponse n'est pas douteuse.

Si le pre Bouhours avait lu les anciens auteurs du moyen ge, il aurait
su qu'au contraire ces superlatifs sont tout  fait dans le gnie de
notre langue; que pendant plusieurs sicles on s'en servit
continuellement, et sans scrupule. Ce sont les beaux esprits, les
raffins en habit brod ou en soutane, qui, au XVIIe sicle seulement,
s'avisrent de les proscrire. Jusque-l, on trouve les superlatifs en
_issime_ ou en _isme_, par contraction.

Roland, bless  mort dans les vallons de Roncevaux,  l'heure
d'expirer, apostrophe d'une manire touchante son pe Durandal:

    O Durandal! cume es bele et _saintisme_!

    (_Roland_, st. 170.)

Comme tu es belle et _santissime_!

                   *       *       *       *       *

BONISME, pour _bonissime_, est trs-curieux, car il n'a pu tre
transport directement du latin, qui dit _optimus_; il a donc fallu le
former du franais _bon_, en imitant le procd latin; preuve que ce
procd n'est pas si antipathique au gnie de notre langue.

E _bonisme_ vassals (_pugnatores validi_) ki furent venuz o le rei
David de Geth, alerent devant lui.

(_Rois_, p. 174.)

Assemblerent sei _bonismes_ vassals--(surrexerunt autem omnes viri
fortissimi.)

(_Rois_, p. 119.)

                   *       *       *       *       *

GRANDISSIME se contractait en GRANDISME, comme _bonissime_ en _bonisme_.

--Jo vus batrai de _grandismes_ balains.

(_Rois_, p. 282.)

Le texte dit: _Cdam vos scorpionibus_.

                   *       *       *       *       *

De _pessimus_ on fit PESSIME, et de _pessime_, PESME:

--Mais ses maris fu dur e _pesmes_ et malicius.

(_Rois_, p. 96.)

    Bataille auerum, et aduree e _pesme_.

    (_Roland_, st. 239.)

Par la mme tendance  contracter, on avait fait de _proximus_,
PROUSSIME, et enfin PRUSME:

--Si huem peched vers sun _prusme_...

(_Rois_, III, p. 262.)

Si l'on pche vers son prochain.

                   *       *       *       *       *

De _cher_, _cherissime_, on fit, par contraction, CHERISME:

    _Cherismes_ dus, noble, vassal...

    (Benot de Sainte-More, II, p. 570.)

Trs-cher duc, noble brave, disent au duc de Normandie ses sujets, qui
s'efforcent de le retenir  la veille d'une expdition.

                   *       *       *       *       *

ALTISME ou HALTISME (_altissimus_).

    Puis sont munteis sus el paleis _altisme_.

    (_Roland_, st. 191.)

Il est vrayment li fils del _haltisme_, selonc le temoignaige Gabriel;
e por ceu, si est il ewalment (galement, gaument) _haltisme_ al
peire.

(_Saint Bernard_, p. 522.)

On trouve mme frquemment les deux formes du superlatif
accumules:--Senz lo _tres haltisme_ conseil de la sainte Triniteit.

(_Ibid._)

Au XVIIe sicle, les gens qui avaient le plus et le mieux tudi la
langue, et qui en conservaient la tradition la moins dfigure, par
exemple, Malherbe, employaient les superlatifs en _issime_. Malherbe
raconte  Peiresc l'apparition d'un mtore, qui fut interprt par
Henri IV  prsage de victoire:

La nuit d'entre le jeudi et le vendredi ensuivant, il fut vu par les
gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'leva du jardin des
Canaux, passa par dessus la cour du cheval et par-dessus le chteau,
alla crever en la cour du donjon,  l'endroit de l'horloge, avec _un
grandissime bruit_; on dit comme d'un ptard.

(_Lettre du 26 avril 1607._)


DE, aprs le comparatif.

Les Italiens aprs le comparatif mettent le gnitif: _Maggior di me_,
_peggior di te_. Notre vieille langue en usait de mme:

    _Meillor_ vassal _de lui_ onc ne connue-je mie.

    (_Garin_, t. I, p. 60.)

    Mes barons a le nez _plus noir_
    _De_ fer.

    (_Du Vilain  la C. N._, Barb., III, 131.)

    Mais si mes bons me consentez,
    Grans biens vous en vendra encor;
    Et si arez mon anel d'or,
    Qui vaut _mieux de_ quatre bezans.

    (_De Gombers et des deux Clercs._)

    Nul _meillor_ mes _de moi_ n'i a.

    (_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)

Il n'y a pas de messager meilleur que moi.

Le mari qui trouve un surcot (vtement d'homme) sur le lit de sa femme:

    Helas! fait il, je suis trahiz!
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Maintenant a le sercot pris,
    Car jalousie l'a espris,
    Qui est _pire de mal de denz_.

    (_D'Aubere la vieille Maquerelle._)

... Cil furent avant appelez saiges qui sembloient mielx valoir _des_
autres en aucune manire de vie loable...

(_Jean de Meung, trad. ind. d'Abeilard._)

Dans le _roman des sept Sages_, un enfant explique  son pre un prsage
tir des cris obstins de deux corneilles: Cela signifie, dit-il, que je
monterai et me verrai un jour fort au-dessus de vous. Le pre,  ces
mots, s'irrite: Voire, dit-il, si monteroiz _plus haut de moi_! (P.
98.) Vraiment! vous monterez plus haut que moi! Et comme ils sont en
bateau, il le saisit et le lance  la mer, ce qui conduit le fils 
devenir empereur.

Les Grecs mettaient aussi aprs un comparatif le gnitif du nom. La
tournure par _que_ est emprunte aux Latins: _Major quam tu_; _Paulus
est doctior quam Petrus_; et c'est aussi la plus anciennement employe
en franais. Dans le _livre des Rois_, fort antrieur  tout ce que je
viens de citer:

_Greignure_ est assez ta sapience _que_ la nuvele qu'en ai oie.

(_Rois_, p. 272.)

Ta sagesse est beaucoup plus grande que la nouvelle que j'en ai oue.

Ainsi nous surprenons des traces de l'influence italienne sur le
franais ds le rgne de saint Louis.


DIABLE A QUATRE (Faire le).

Quand notre thtre prit naissance, vers le XVe sicle, on jouait des
_mystres_ dvots; on jouait aussi des _diableries_; dans les
_mystres_, les hros du drame taient des saints; dans les
_diableries_, des diables. Il y avait les petites diableries, o il ne
paraissait que deux diables, et les grandes diableries, o il en
paraissait quatre, pouvantablement dguiss et menant le plus grand
bruit possible. De l cette locution proverbiale: faire le diable 
quatre.

Comme toutes les choses vont en se perfectionnant, on introduisit
bientt dans les _diableries_ un nombre illimit de diables. Il y en
avait certainement plus de quatre dans la troupe qui, sous la conduite
de Villon, joua ce tour abominable racont au 13e chapitre de
_Pantagruel_. Il en cota la vie au pauvre frre tienne Tappecoue,
sacristain des cordeliers, pour avoir refus  ces garnements une chape
dont ils voulaient habiller un vieux paysan qui faisait Dieu le pre.
Villon fut averti un certain samedi que frre Tappecoue, mont sur la
poutre du couvent (c'est une jument non saillie)[91], s'en allait  la
qute. Aprs avoir montr la diablerie par la ville et le march, ils
s'allrent embusquer sur la route, et firent si grand'peur  la monture
du sacristain, qu'elle prit le mords aux dents, jeta bas son cavalier,
le trana _ corche-cul_, avec force ruades, en sorte qu'elle rentra au
couvent ne rapportant de frre Tappecoue que le pied droit, avec le
soulier entortill dans les cordes qui lui servaient d'trier. Le reste
tait demeur en lambeaux par les chemins. On jugera s'il y avait de
quoi faire cabrer un cheval: Ses diables estoient tout caparassons de
peaulx de loups, de veaulx et de beliers, passementes de testes de
moutons, de cornes de boeufs et de grands havets de cuisine[92], ceints
de grosses courrayes esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et
sonnettes de mulets,  bruit horrifique; tenoient en main aulcuns
bastons noirs pleins de fuses; aultres portoient longs tisons allumez,
sus lesquels  chascun carrefour jettoient pleines poignes de porasine
(poix rsine) en pouldre, dont sortoit feu et fume terrible!...
Tappecoue arriv au lieu, tous sortirent au chemin au devant de luy, en
grand effroy, jetant feu de tous costez sus luy et sa poultre, sonnans
de leurs cymbales et hurlans en diables: Hho! hho! hho! hho! brrrourrrs!
rrrourrrs! rrrourrrs! hou! hou! hho! hho! Frere Estienne, faisons nous
pas bien les diables?

  [91] _Pullus_, _pulla_, _pullitra_, poultre.

  [92] _Havet_, _crochet_. Havet de cuisine, crochet avec lequel on
    tirait la viande du pot.

        L'hostel est seur, mais on le clou.
        Pour enseigne y mis ung havet.

        (_Villon._)

Voil ce que c'tait que faire _le diable  quatre_.

Il s'tablit dans quelques villes des _diableries_  poste fixe, comme
il s'y tablit aujourd'hui une troupe de comdie, de tragdie, de
vaudeville ou d'opra. La diablerie de Saumur, celle d'Angers, celle de
Dou et celle de Montmorillon, taient clbres. Rabelais les cite avec
plusieurs autres dans ce 13e chapitre de _Pantagruel_.

Et au chapitre 3, livre III, o _Panurge loue les debteurs et
emprunteurs_, peignant la satisfaction qu'il prouve aux rvrences de
ses cranciers, chaque matin assembls  son lever:--Il m'est advis,
dit-il, que je joue encore le Dieu de la passion de Saumur, accompagn
de ses anges et chrubins.

Il continue: Si l'on cessait de prter, l'univers serait
boulevers.--De cettui monde rien ne prestant, ne sera qu'une
chiennerie, qu'une brigue plus anormale que celle du recteur de Paris,
_qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Dou_.


DRAPS, LINGE.

LINGE est aujourd'hui un substantif; c'tait originairement un adjectif.
Le traducteur du _livre des Rois_, ayant  rendre ces mots, _Porro
David erat accinctus Ephod lineo_ (II, cap. VI, v. 14), met:

E David esteit vestud de une _vesture linge_, pur humilited.

Le mot gnrique du XIIe sicle tait _drap_; il s'appliquait  toute
espce d'toffe de soie, de laine ou de fil. _Dras linge_, tait un
habit de toile de lin; on a dit, pour abrger, _du linge_.

Partonopeus est couch avec la fe Mlior. Il veut se lever de grand
matin pour partir:

    Urrake li baille ses _dras_,

    (_Partonop._, v. 5057.)

Partonopeus, pour se punir, s'est retir au dsert. Il y mne la vie la
plus rude, et finirait par succomber  une pnitence si rigoureuse.
Heureusement il est dcouvert par Urraque et Persewis, qui, pleines
d'une tendre charit, s'tablissent auprs de lui, et tchent de le
distraire de ses douleurs, en mme temps qu'elles rajustent sa
garde-robe:

    Qui li dient deduiz et gabs,
    Et taillent et keusent ses _dras_,
    Coifes, cemises, et cauons,
    Bliaus de soie et cors et lons.

    (_Ibid._, v. 6270.)

_Drapeau_ tait une sorte de diminutif de _drap_. C'tait le drap
dchir. Urraque, abordant Partonopeus dfigur par la misre, hsite 
le reconnatre:

    Ies tu li beau Partonopeus?
    Deus! com tu ies ore empiris!
    Con voi tes _drapeaus_ despecis!

    (_Ibid._, v. 6018.)

Le passage de Pasquier y revient parfaitement!--Ainsy de _l'estendard_,
_banniere_ ou _enseigne_, que nous disons aujourd'huy _drapeau_. Cela
est provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour
paroistre avoir est aux lieux o l'on remuoit les mains, veulent
reprsenter au public leurs enseignes deschires, encores que, peut
estre, il n'en soit rien.

(_Recherches_, liv. VIII, ch. 3.)


DUR, DRU, RUDE.

Ce sont trois prononciations diverses d'un mme mot, obtenues en
transposant l'_r_. Car de prtendre que _rude_ vienne de _rudis_,
_ignorant_, ce serait imiter les coliers, toujours ports  traduire un
mot par celui dont la forme extrieure s'en rapproche le plus. On
n'assigne pas d'tymologie  _dru_.

Une preuve plus concluante que la forme matrielle qui peut tre un
effet du hasard, c'est l'analogie du sens. Or, s'il y a du rapport entre
_ignorant_ et _rude_, ce n'est que par mtaphore, et le sens figur
n'est pas ce qui frappe d'abord les hommes d'une socit naissante, au
lieu que le sens propre les touche immdiatement. Ce qui est pais,
_dru_, est _dur_, et ce qui est _dur_ est ordinairement _rude_ au
toucher. Voil pour l'analogie premire; les nuances se fixent ensuite 
chaque forme, et il arrive, au bout de quelques sicles, que des mots
sortis de la mme souche semblent n'avoir entre eux aucun lien de
parent.

La premire forme, longtemps la seule, a t _dur_, _durement_. On
disait: _aimer durement_,--_pleurer durement_,--_se rjouir_,
_s'merveiller_, _heurter durement_.

    Il n'en i a chevaler ne barun
    Qui de pitet mult _durement_ ne _plurt_.

    (_Roland_, st. 174.)

    Tuit cil qui ce miracle orent
    Moult _durement s'en esjorent_.

    (Gautier de Coinsi, I, ch. 11.)

    L'abeesse s'est esveillie;
    Moult _durement s'est mervillie_
    Quant si legiere s'est sentie.

    (_Ibid._, ch. 16.)

    Des lanches au premier jousterent,
    Et si _durement se hurterent_
    C'andoi se porterent a terre.

    (_La Violette_, p. 81.)

_Rudement_ a t la seconde forme. Toute la Picardie se sert encore de
_rudement_ pour marquer l'abondance ou l'excs: Cela est _rudement
beau_!... Il est _rudement savant_!... Gresset, qui, comme l'on sait,
tait d'Amiens, a dit dans _Ververt_:

    En moins de rien, l'loquent animal
    (Hlas! jeunesse apprend trop bien le mal!),
    L'animal, dis-je, loquent et docile,
    En moins de rien fut _rudement habile_!

Et, suivant l'Acadmie elle-mme, on dit en langage populaire, _manger
rudement_, _boire rudement_.

_Druement_ n'a pas encore t fait, mais on se sert de l'adjectif
adverbialement, selon l'ancien usage: Il pleut _dru_;--il y va _dru_.
L'Acadmie autorise ces locutions, comme elle autorise: Aller _rudement_
en besogne.


TRE; ses formes primitives.

Ce verbe a t constitu de deux lments latins, _sum_ et _stare_. De
_sum_ vient le prsent de l'indicatif _je suis_; de _stare_, l'infinitif
_ester_.

Comme ce verbe avait double racine, il avait aussi double signification:
_exister_ et _se tenir debout_.

Chi vous lairons _ester_ dou roi Richart.

(_Chron. de Rains_, chap. 111.)

    Or vous lairons _ester_ du dux Hervis.

    (_Garin_, t. I, p. 5.)

Dans cette formule, trs-familire aux chroniqueurs et aux potes,
_ester_ ne signifie que _esse_.

La langue du barreau le conserve encore dans le sens de _stare_: La
femme ne peut _ester_ en jugement sans l'autorisation de son mari.
_Stare in judicio._

C'est aussi le sens du participe _estant_ dans ce passage:--Li enfes
s'est agenoilliez tant que li peuples s'accoisa; lors se leva _en
estant_, et parla si haut que tuit le porent oir.

(_Rom. des sept Sages_, p. 97.)

Il se leva debout, en pied, comme disent les Italiens.


IMPARFAIT.

L'ancien imparfait tirait son singulier de _sum_, et son pluriel de
_stare_:

  J'ere,             tu eres,               il ert;
  _Eram_,            _eras_,                _erat_;

  Nous estions,      vous estiez,           ils estoient.
  _Stabamus_,        _stabatis_,            _stabant_.

Aujourd'hui, il drive tout entier de _stare_:

  J'tais,  tu tais,  il tait.--_Stabam_,  _stabas_,  _stabat_.

Dj, sous Louis IX, on employait concurremment les deux formes.
L'auteur de _la Vieille Truande_ dit de son hros:

    Biaus _estoit_ et cointes et sages;
    A un chevalier _ert_ messages,
    Qui bien _estoit_ du pais nez.

    (Barbaz., I, p. 240.)


FUTUR.

Se tire de _stare_: _J'esterai_, _tu esteras_, _il estera_, etc.

Rendez-vous bonnement, puis _esterez_ en bonne paix.

(_Rois_, p. 410.)

Les quatre fils Aymon tmoignent  Charlemagne le dsir d'tre quips
par lui, pour le service du plus vaillant roi qui sera jamais:

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Que nous adoubissiez au jour qu'il vous plaira
    Pour le plus vaillant roy qui jamais n'_estera_.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 215.)

Un trs-beau passage de la _chanson de Roland_, c'est le moment o
l'arrire-garde de Charlemagne est sur le point d'tre attaque par les
Sarrasins dans les dfils de Roncevaux. Olivier,  plusieurs reprises,
a suppli Roland de sonner de son cor d'ivoire pour avertir Charlemagne,
et rappeler l'avant-garde  leur secours. Roland s'y est obstinment
refus, et toujours par les mmes motifs: il croirait se dshonorer et
attirer des reproches sur sa famille et ses amis, si aucun homme vivant
pouvait dire qu'il a _corn pour des paens_. Il se repose sur sa
vaillance et sur l'acier de Durandal:

    Roland est proz, e Oliver est sage,

dit le pote.

Cependant le danger devient tel, qu'il est impossible de le mconnatre.
Alors l'archevque Turpin peronne son cheval blanc, et, mont sur une
petite minence, il exhorte les soldats  bien faire leur devoir, sans
leur dissimuler le sort qui les attend. Aussi leur donne-t-il
l'absolution, leur imposant pour pnitence de _bien frir_. Les vers
sont nobles et touchants:

    Seignurs baruns, Carles nus laissat ci,
    Pur nostre rei devum nus bien murir.
    Chrestientet aidez a sustenir.
    Bataille auerez, vos en estes tuz fiz[93],
    Car a vos oilz veez les Sarrazins.
    Clamez vos culpes, si priez Deu mercit.
    Assoldrai vos pur vos anmes guarir:
    Se vus murez, _esterez_ seinz martirs.

    (_Roland_, st. 293.)

  [93] _Fiz_, de _fixi_, vous tes bien fixs sur ce point.

Seigneurs barons, Charles nous a laisss ici. Nous devons bien mourir
pour notre roi. Aidez  soutenir la chrtient[94]. Vous aurez bataille,
vous en tes bien srs, car voici devant vos yeux les Sarrasins.
Confessez vos pchs, implorez la merci de Dieu. Je vais vous absoudre
pour gurir vos mes: si vous mourez, vous serez saints martyrs.

  [94] C'est--dire, ici, le christianisme.

C'est peut-tre ce passage pathtique que chantait Taillefer  la
bataille d'Hastings,  la tte de l'arme, pour enflammer les soldats de
Guillaume le Conqurant. En tout cas, il n'aurait gure pu choisir
mieux[95].

  [95]

        Taillefer, qui moult bien cantoit
        Sur un roncin qui tost aloit,
        Devant eux s'en aloit cantant
        De Karlemaine et de Rolant,
        Et d'Olivier, et des vassaux (_des braves_)
        Qui moururent a Roncevaux.

        (Wace, _Rom. de Rou._)

Le _t_ tymologique de j'_esterai_, dans la prononciation, laissait
prvaloir l'_s_; et la forme parle modifiant la forme crite, on
crivit bientt comme on prononait, j'_esserai_.

Partonopeus est en prison. Son gelier est absent; la femme de ce
gelier lui permet de sortir pour aller  un tournoi: Si vous y mourez,
dit-elle, ce sera fait de moi: Armand me percera de son pe:

    Et se vos morez el tornoi,
    Donc _essera_ tout fait de moi:
    Harmant m'ocira de s'espee.

    (_Partonopeus_, v. 7727.)

    ... Je crois moult bien sans faille
    Que par lui _esserons_ delivre.

    (_La Violette_, p. 84.)

_Je serai_, _tu seras_, est syncop, pour _j'esserai_, _tu esseras_ ou
_tu' sseras_.


PRTRITS.

Le prtrit fut transport du latin sans changement: _Je fui_ ou _je
fuid_, avec le _d_ euphonique, comme l'crit toujours le _livre des
Rois_, saint Bernard et la _chanson de Roland_. J'ai montr plus haut
(p. 168 et suiv.) comment _ui_ sonnait _u_; il n'est donc pas tonnant
qu'on ait fini par crire _je fus_.

Il a exist aussi une seconde forme de prtrit; celle-ci, drive de
_stare_: _J'estu_, tu _estus_, il _estut_, mais avec le sens exclusif de
_steti_, _stetisti_, _stetit_. Au troisime _livre des Rois_, le
Seigneur demande qui veut aller tromper Achab; un esprit se prsente, et
dit: Je le tromperai.

Uns vint avant e _estud_ devant notre Seigneur, si dist: Jol'
decivrai. (_Rois_, p. 337.)

Comme l'on voit, le verbe _tre_ tait originairement beaucoup moins
irrgulier qu'il n'est aujourd'hui.

Voici un curieux exemple o l'on voit rapprochs l'infinitif _ester_,
dans le sens _esse_, et le particip _estant_, dans le sens de _stando_.
C'est dans la _chanson de Roland_; le pote fait une peinture pitoyable
de la nuit qui suivit la dfaite de Roncevaux: les hommes taient
tendus morts ou mourants, il n'y avait pas un cheval qui pt se tenir
debout; celui qui voulait de l'herbe, la prenait tant couch:

    Ni ad cheval qui puisse _ester en estant_:
    Ki herbe voelt, si la prent en gisant.

    (_Roland_, st. 180.)

Il est clair que, dans ce passage, il faut prononcer _estre_, quoiqu'il
y ait crit, conformment  l'tymologie, _ester_.


FAIRE.

Nous sommes  la veille de perdre, par ngligence, un des plus prcieux
emplois de ce verbe. _Faire_ avait jadis le privilge de se substituer
en temps, nombre et personnes,  un verbe dj exprim qu'on avait
besoin de rpter dans la mme phrase:

La reine de Navarre, dans sa VIIe nouvelle: Qu'avez vous fait de vostre
anneau (dit un mari  sa femme)? Mais elle, qui fut bien aise qu'il la
mettoit au propos qu'elle avoit envie de luy tenir, luy dit: O le plus
meschant de tous les hommes,  qui le cuidez vous avoir ost? Vous
pensiez bien que ce fust  ma chambriere, pour laquelle vous avez
despens deux fois plus de vos biens que jamais _vous ne fistes_ pour
moy!

Et dans la LIVe:

Il faudroit, madame, que nos maris feussent envers nous comme
Jesus-Christ envers son Eglise.--Aussy _faisons nous_, dit Saffredant,
et sy possible estoit, nous le passerions, car Jesus-Christ ne mourut
qu'une fois pour son Eglise, et nous mourons tous les jours pour nos
femmes.--Mourir! dit Longarine; il me semble que vous et les autres qui
sont icy, valez mieulx escus que _ne faisiez_ grands blancs, avant que
feussiez mariez.

                   *       *       *       *       *

Dans ce dernier exemple, on voit le verbe _faire_ suppler toute une
phrase: _aussy faisons-nous_, c'est--dire, aussi sommes-nous envers nos
femmes comme Jsus-Christ envers son glise. Quelle conomie de paroles!
On ne peut trop regretter ces tours.

    Ce baudet-ci m'occupe autant
    Que cent monarques pourraient _faire_.

    (_La Fontaine._)

Pourraient _m'occuper_.

        Les oisillons, las de l'entendre,
    Se mirent  jaser aussi confusment
    Que _faisaient_ les Troyens quand la pauvre Cassandre
        Ouvroit la bouche seulement.

    (_Le mme._)

Que _jasaient_ les Troyens.

Il (l'Amour) s'ouvrira plutt  vous qu'il ne _feroit_  sa mre.

(La Fontaine, _Psych_.)

Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Cond
_n'a fait_ en Europe?

(Bossuet.)

_Qu'il ne s'ouvrirait._--_N'a brill._

On regarde une femme savante comme on _fait_ une belle arme... C'est
une pice de cabinet que l'on montre aux curieux,... etc.

(La Bruyre, _des Femmes_.)

                   *       *       *       *       *

_Si_ est quelquefois pour _ainsi_. Alors _si fait_ signifie _ainsi
fait_. Par exemple, dans cette traduction du clbre sonnet de Ptrarque
sur la mort de Laure:

    Plaindre devroient l'air, la mer et la terre,
    Le genre humain, qui comme anneau sans pierre
    Est demeur, ou comme un pr sans fleurs.

    Le monde l'eut sans la connotre  l'heure:
    Je la congneu, qui maintenant la pleure!
    _Si fait_ le ciel, qui s'orne de mes pleurs.

Le fils de monsieur le capitaine tait garon perruquier, et courait le
monde en cette qualit, quand il vint se prsenter  madame de Warens,
qui le reut bien, comme elle _faisait_ tous les passants, et surtout
ceux de son pays.

(J.-J. Rousseau, _Confessions_, liv. II.)

Les Anglais nous ont pris cette forme, avec bien d'autres choses; mais,
mieux aviss que nous, ils ne l'ont pas laisse prir.--Leur verbe _do_
(_faire_) n'est autre que le verbe allemand _thun_.--Vous avez assur
que telle chose se passait.--Je ne l'ai point assur, _I did not_; mot 
mot: Je ne l'ai point fait.

--Je n'aime pas  voyager.--Si _fais-je_ bien, moi: c'est--dire, _je
l'aime_ bien, moi. On a dit ensuite, en immobilisant la personne et le
nombre dans la forme d'un adverbe: _Si fait_ bien, moi; _si fait_ bien,
nous. La correction exigerait,  la premire personne: _Si fais_ bien,
moi; _si faisons_ bien, nous.

En rponse  une question,  une affirmation,  une ngation: _Si fait_,
_non fait_. On se contente aujourd'hui de dire, avec moins d'nergie:
_Oui_, _non_.


FAIRE FORT (SE).

Beaumarchais a pris, dans _le Petit Jehan de Saintr_, deux des
principaux personnages du _Mariage de Figaro_: la comtesse Almaviva et
Chrubin ne sont qu'une copie de la jeune dame des Belles Cousines et du
petit Jehan. Les scnes de la comdie du XVIIIe sicle se retrouvent
dans le roman du XVe, seulement la comdie est un peu plus enlumine de
luxure: il faut bien que le progrs soit quelque part. Les dames d'atour
de la jeune dame des Belles Cousines font le rle de Susanne. Le petit
Saintr est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans;
moins avanc que le page espagnol, mais dj aussi honteux devant une
femme que le _bel oiseau bleu_ du chteau d'Aguas Frescas.

La dame des Belles Cousines fait appeler le petit Jehan dans sa chambre,
devant ses femmes, non pour lui faire chanter une romance, mais pour lui
faire dclarer le nom de _sa dame par amours_. Le pauvre enfant est bien
embarrass! Il avoue qu'il n'en a pas. La dame des Belles Cousines feint
une grande colre, et lui donne quatre jours, pas davantage, pour se
pourvoir de cet objet de premire ncessit  un vrai gentilhomme.

Ce terme coul, revoici madame assise sur les pieds du petit lit, le
page tremblant  genoux devant elle, et derrire eux, ranges en
demi-cercle, les dames d'atour, qui touffaient leur envie de rire:
madame Catherine, madame Ysabel, Aliz, Marguerite, etc. On va juger le
petit Saintr. Madame soutient qu'il est coupable, n'ayant pas encore
fait de choix. Les autres prennent sa dfense:--Ha, Madame, dirent
elles en riant, cuydez vous qu'il ait mis quatre jours fors que pour
bien choisir celle qu'il voudra servir? Eh que non, dit madame. Eh que
si, dirent-elles; _nous nous faisons fortes pour luy_. Lors elles lui
dirent: N'est il pas vray, mon filz?[96]

(_Chap._ III.)

  [96] Je cite le texte de l'dition donne par M. Guichard, la seule
    qu'il soit dsormais possible de lire.

L'Acadmie veut que dans cette locution _fort_ soit invariable.--Elle
se fait _fort_ d'obtenir la signature de son mari;... ils se faisaient
_fort_ d'une chose qui ne dpendait pas d'eux.--On ne voit pas la
raison de cette invariabilit. _Fort_, invariable, ne pourrait tre que
l'adjectif pour l'adverbe, comme lorsqu'on dit: Ils sont partis
_soudain_; ils tenaient _ferme_, c'est--dire, _soudainement_,
_fortement_. Mais on ne saurait supposer: Elle se fait _fortement_
d'obtenir, etc.; ils se faisaient _fortement_ d'une chose, etc... Le
sens manifeste est celui-ci: Elle se disait assez _forte_ pour
obtenir;... ils se prtendaient _capables_, _forts_ d'une chose... Il
est donc indispensable de faire accorder l'adjectif. C'tait, comme on
l'a vu, l'usage ancien; pourquoi l'a-t-on chang, et sur quelle
autorit? Il est fcheux que l'Acadmie ne motive jamais ses dcisions;
plus elles sont absolues, plus il faudrait tcher de les faire voir
justes et raisonnables.


FEINDRE, FEIGNANT[97].

  [97] On crivait _faindre_ comme _craindre_. L'orthographe normande a
    prvalu pour le premier.

_Feindre_ s'employait jadis absolument, dans un sens analogue  celui de
_craindre_, _hsiter_.

L'auteur du _Chastelain de Coucy_ dit, au dbut de son pome, que
l'amour favorise les amants hardis, mais qu' peine a-t-il aucune
rcompense pour les timides:

    Mais pour les _faingnans_ desloiaus
    Dist on qu'a paine est nulz loiaus.

    (_Coucy_, v. 21.)

Une chanson de Coucy lui-mme, antrieure au pome d'environ cinquante
ans, commence par ce couplet:

    Pour verdure ne pour pree,
    Ne pour fueille ne pour flour,
    Nulle chanson ne m'agree,
    Se ne muet de fine amour.
    Mais li _faingnant prieour_,
    Dont ja dame n'iert amee,
    Ne chantent fors en pascours:
    Dont se plaingnent sans doulours.

    (_Coucy_, p. 13.)

On a beau clbrer la verdure, les prs, les feuillages, les fleurs;
nulle chanson ne m'agre, si elle n'est inspire par une vraie passion.
Mais ces _lches suppliants_, qui n'aiment de fait aucune femme, ne
chantent que vers le temps de Pques. Ils se plaignent sans douleurs.

M. Crapelet a mal traduit: Mais celui _qui feint d'attendrir_ une
dame. On ne feint pas d'attendrir: on attendrit ou l'on n'attendrit
pas.

Observez que nul mot ne peut remplacer _faignant_. _Lche_ est trop
fort; _timide_, trop faible; et puis, la timidit s'allie avec le
vritable amour; c'est _faignant_, ou, comme on dit en picard, _coeur
failli_.

    L'ESMOULEUR.

    Pourtant encore un coup ou deux
    Tourne, mon valet.

    LE VALET.

                    Je le veux,
    Et croy que pas je ne _faindray_.

    (_Les Langues esmoulus._)

Cette acception du verbe _feindre_ tait encore en pleine vigueur  la
fin du XVIIe sicle. Molire en prsente de frquents exemples:

CLANTE.--_Nous feignions_  vous aborder, de peur de vous
interrompre.

(_L'Avare_, acte I, sc. 5.)

Et dans _Don Juan_: _Je ne feindrai_ point de vous dire que l'offense
que nous cherchons  venger est une soeur sduite et enleve d'un
couvent.

(Act. III, sc. 4.)

_Feindre_ exprimait moins que _craindre_ et plus qu'_hsiter_; notre
langue s'est appauvrie de cette dlicatesse, mais le peuple l'a retenue.
_Un feignant_ est un homme qui ne craint pas le travail au point
d'avouer sa paresse et d'oser le refuser; il l'accepte, mais il fait peu
et de mauvaise besogne: il hsite, il tourne, il _feint_ de travailler.

Les beaux parleurs se moquent de la prononciation du peuple, persuads
qu'en disant _un feignant_ il veut dire _un fainant_. _Un fainant_ ne
fait rien; _un feignant_ fait quelque chose. Qui des deux est le
ridicule, celui qui est raill sans raison, ou celui qui le raille sans
comprendre ce qu'il raille?

Avec _faindre_ et _faignant_, nous avons perdu leur substantif
_faintise_:

    Chascuns d'eux a sa lance prise:
    Proaice anemie a _faintise_
    Les a fait tost esperonner.

    (_Coucy_, v. 1415.)

    Chascuns a sa lanche reprise
    Apertement et sans _faintise_.

    (_Ibid._, v. 1683.)

_Faintise_ a t mal remplac par _fainantise_. Encore une fois, la
_fainantise_ s'abstient de tout travail; la _faintise_ feint de
travailler.

On disait aussi, avec la forme rflchie, _se faindre_. Un homme donne
son anneau  un ermite: Prsentez-le  ma femme; dites-lui, de ma part,
qu'elle vous traite comme elle ferait moi-mme, et qu'elle ne s'y
pargne pas:

    Que de vous face en bone foi
    Autant comme el feroit de moi,
    Si qu'ele mie ne _se faigne_.

    (_Du Provost d'Aquile._)


FESTIVAL.--_HOW DO YOU DO?_

Ce mot, qui nous revient d'Angleterre, a commenc par tre franais.
Saint Bernard s'en servait:

E soit chant par tote tes rues li _festivals_ Alleluya.

(_Sermons_, p. 532.)

Et le traducteur du _livre des Rois_:

Achab fist remuer jusques al temple un almarie[98] ki esteit al porche,
u l'um metteit les oblatiuns, nummeement ke li reis soleient faire as
sabatz e _jurs festivals_.

(_Rois_, p. 400.)

  [98] Remarquez, dans ce mot, la substitution des liquides _l_ et _r_.
    Nous avons rtabli l'_r_ tymologique d'_armarium_ (rac. _arma_); au
    contraire, de _contralier_ (rac. _contra alium_, subaud. _stare_),
    nous avons fait, par substitution de liquide, _contrarier_:

        Grant pechie fait qui _contralie_
        Dame qui est d'amors marrie.

        (_Partonopeus_, v. 6660.)

    Ce sont, dit le mme auteur, les _clergastes_ (mauvais clercs) qui
    parlent mal des femmes et contrarient leurs servantes:

        Ce sont clergastes qui en mesdient,
        Qui lor meschines _contralient_.
        Ils sont vilains et eles foles.

        (_Ibid._, v. 5489.)

Achab fit reporter jusque dans le temple une armoire qui tait sous le
porche, o l'on mettait les offrandes, nommment celles que les rois
avaient coutume de faire aux sabbats et jours de fte.

_Festival_ s'est embarqu, et a pass la Manche avec Guillaume le
Conqurant; bien d'autres en ont fait de mme: les Anglais ne sont
riches que de nos dpouilles; si l'on se mettait  cribler leur langue
et  reprendre ce qui nous appartient, il ne leur resterait pas mme de
quoi se dire: Bonjour, comment vous portez-vous? Leur fameuse formule
_how do you do_ est vole  la France. On disait, au XIIe sicle,
_Comment le faites-vous?_ C'tait le salut de politesse quand on se
rencontrait.

La belle et sage chtelaine de Fayel, accueillant pour la premire fois
le chtelain de Coucy en prsence de sa dame de compagnie Ysabelle:
Comment allez-vous? lui dit-elle; comment passez-vous le temps?

    Lors li dist la dame: _Comment
    Le faites vous_, biau trs doux sire?
    --Certes, dame, n'ai duel ne ire,
    Jour ne heure, que ne vous voie.

    (_Coucy_, v. 3490.)

Certes, madame, je n'ai deuil ni chagrin, chaque jour,  toute heure,
que du dsir de vous voir.

Une autre fois, Coucy rencontre Ysabelle,  qui il a tant d'obligation,
avec Gobert, le confident de Fayel, mais qui trahit son matre pour
Coucy, car Ysabelle et Gobert sont amants. Le chtelain court  eux; il
embrasse familirement la bonne Ysabelle,

    Et dist: Chiere amie, _comment
    Le faites vous?_ nel' celez pas.

    (_Coucy_, v. 5710.)

La belle Euriaut reoit un messager de Grard, et s'informe de lui avec
sollicitude:

    _Comment_ Gerars li biaus _le fait_.

    (_La Violette_, p. 40.)

Cette expression tait encore en vigueur  la fin du XVe sicle:

--Adonc le duc Richart vint  luy, et luy demanda _comme il le
faisait_, et de quoy li servait lans.

(_Chroniq. de Norm._, imp.  Rouen en 1487.)

                   *       *       *       *       *

Voltaire, qui a tant raill le _Comment vous faites-vous faire_ des
Anglais, ne souponnait pas qu'il se moquait d'une vieille formule
franaise. Les Anglais n'ont eu que la peine de la revtir de mots
saxons, sans autrement la dguiser. Ainsi un gallicisme et un
germanisme, cela fait un anglicisme.




CHAPITRE VII.

Suite des observations dtaches.--Fleur d'orange et fleur
d'oranger.--Flou.--Fonts baptismaux.--Il, li.--Illec, lans,
cans.--Lsine ou Alesine.--Mystres; de quelques finesses de
versification que l'on croit modernes.--OGIER LE DANOIS.--Orgues et
ogres.--O.--Par, parmi.


FLEUR D'ORANGE.

De tout temps on a dit, en bon franais, _de la fleur d'orange_.

Malherbe crit  son ami Peiresc:

Selon ma coutume, je vous importune: je vous prie de me faire le bien
de m'envoyer une bouteille d'huile de _fleur d'orange_.

(_Lettres_, p. 24.)

Et,  propos de cela, souvenez-vous _de la fleur d'orange_, je vous en
supplie, monsieur.

(_Ibid._, p. 30.)

Cette expression revient encore cinq ou six fois.

La cour de Louis XIV, qui passe pour avoir su le franais, disait _de la
fleur d'orange_.

J'aime nos Bretons: ils sentent un peu le vin, mais votre _fleur
d'orange_ ne cache pas de si bons coeurs.

(_Mad. de Svign_, lett. 179.)

Voltaire dit _fleur d'orange_:--Je crois, ma foi, tre dans la boutique
d'un parfumeur; je suis empuant d'odeur _d'eau de fleur d'orange_.

(_Les Originaux_, act. II, sc. 8.)

C'est de nos jours seulement qu'on s'est avis de raffiner sur cette
expression, et d'y vouloir substituer _fleur d'oranger_. _Fleur
d'orange_, sans gard pour les autorits qui le protgeaient, a t
dclar ridicule, absurde,  l'usage des sots. Quiconque, dit
spirituellement l'auteur des _Nouvelles remarques sur la langue
franaise_, quiconque a trouv des fleurs sur une orange, a le droit de
parler de _fleur d'orange_. Mais on ne rencontre gure de pareilles
fleurs qu'au _jardin des Olives_. On rencontre probablement aussi en ce
lieu des _fleurs de poires_, des _fleurs d'abricots_; mais partout
ailleurs ce sont les oliviers, les poiriers et les abricotiers qui
portent des fleurs.

(T. II, p. 239.)

La raillerie est vive et impitoyable, comme d'un homme dix fois sr de
son fait. On croirait entendre M. Nodier en personne.

Quoique je n'aie jamais cueilli de fleurs sur une orange, je ne
laisserai pas de continuer  dire de la fleur d'orange, et mme
j'essayerai de dfendre cette expression. Je n'hsite point  me ranger
du parti le plus faible contre le plus fort, c'est--dire, avec les
anciens contre les modernes; avec Malherbe, Voltaire et madame de
Svign, contre M. Francis Wey.

Avant tout, je prendrai la libert de faire observer  nos savants
critiques que, dans cette locution _fleur d'orange_, il ne s'agit pas de
_la_ fleur, mais _du_ fleur; que _fleur_ ici ne traduit pas _florem_,
mais _odorem_.

Les loups reconnoissant _au fleur_ celui qui les a supplantez, tous
d'un commun accord le devorent.

(PASQUIER, _Recherches_, VIII, chap. 15.)

_Flairer_, c'est aspirer une odeur; _fleurer_, c'est au contraire
l'exhaler: tmoin, dans _le Malade_, M. Fleurant, apothicaire.

L'article fminin _la_ ne s'unit pas  _fleur_; il reprsente le mot
_eau_, supprim par ellipse. De _la_ fleur d'orange, c'est de _l'eau_ de
fleur ou de senteur d'orange.

Voil nos motifs pour maintenir _la fleur d'orange_. A quoi j'ose
ajouter qu'il faut toujours y regarder  deux fois avant de condamner
avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel
usage, et tous les crivains du XVIIe sicle.

On courrait beaucoup moins de risque  soutenir que _fleur d'oranger_
est d au purisme affect et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser
l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent
effectivement des fleurs d'oranger. Leur pense se reporte  ce qu'ils
mettent dans leur alambic, et la ntre, au fleur de ce qui en sort.

Nos pres, en gnral, connaissaient mieux que nous la proprit des
mots; ils savaient trs-bien dire _fleur d'oranger_ o cela tait
ncessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: Les truyes, en
leur gesine, ne sont nourries que de _fleurs d'orangiers_.

(_Pantagruel_, IV, 7.)

Il serait trop singulier qu'il et fallu attendre jusqu'en 1845 
s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs!

L'Acadmie ne donne point le substantif masculin _fleur_. Elle autorise
_de la fleur d'orange_, et mme _bouquet de fleur d'orange_; en quoi
elle ne parat pas avoir autant de raison, car ici _fleur_ signifie
ncessairement _florem_. Ce qui aura dtermin l'Acadmie, c'est
apparemment cet endroit de Corneille:

    Le cinquime (_bateau_) tait grand, tapiss tout exprs
    De rameaux enlacs pour conserver le frais,
    Dont chaque extrmit portait un doux mlange
    _De bouquets_ de jasmin, de grenade _et d'orange_.

    (_Le Menteur_, I, 5.)

Corneille a cru qu'il pouvait dire un bouquet _d'orange_, comme un
bouquet _de grenade_, et non _de grenadier_; de jasmin, et non _de
jasminier_. En effet, l'analogie l'excuse.

Je ne vois pas ce qu'a de choquant _jardin des Olives_. Il parat aussi
loisible de dsigner un jardin par le nom des fruits ou des fleurs que
par celui des arbres  fleurs ou fruits. _Jardin des roses_ est aussi
bien et mme mieux dit que _jardin des rosiers_.

Mais, outre cette raison, il en existe une autre; c'est que le mot
_olivier_ est rcent, et qu'autrefois _olive_ tait le nom commun 
l'arbre et  son fruit:

    En Saragoze est Marsile li ber;
    Soz _une olive_ se sist por deporter.

    (_Roncisvalle_, introd. du _Roland_, p. XLVII.)

Le roi Marsile le brave est  Saragosse; il est assis sous un olivier
pour se rafrachir.

Blancandrin lui conseille d'envoyer  Charlemagne, au sige de Cordes,
des ambassadeurs portant des branches d'olivier:

    El seje a Cordes porrez Kallon trover;
    _Branches d'olive_ devez o vos porter.

    (_Ibid._, XLVIII.)

    _Branches d'olives_ en vos mains porterez.

    (_Roland_, st. 5.)

Ces exemples doivent suffire pour apaiser les scrupules de ceux
qu'alarmerait la censure de M. F. W. _Jardin des Olives_ est aussi bon
que _fleur d'orange_. Il est possible mme qu'_oranger_ soit moderne
comme _olivier_, et qu'_orange_ ait servi, comme _olive_,  nommer
l'arbre. Cela justifierait jusqu'aux _bouquets d'orange_ de Corneille et
de l'Acadmie.

Enfin, l'auteur des _Observations_ blme l'Acadmie d'avoir expliqu
_fleurer_ par _rpandre une odeur_; M. F. W. trouve la dfinition
incomplte, et veut _rpandre une bonne odeur_. Il oublie que s'il y a
des fleurs qui sentent bon, il y en a qui sentent mauvais; tout n'est
pas rose, violette ou tubreuse, tmoin la couronne impriale, l'assa
foetida et le granium puant.

La rserve de l'Acadmie est donc tout  fait louable; M. W. a contre
son opinion Molire et Regnier: Molire, dans le nom de ce M. Fleurant;
Regnier, dans le portrait du pdant, si admir de Boileau:

    Ainsy ce personnage en magnifique arroy,
    Marchant _pedetentim_, s'en vint jusques  moy,
    Qui sentis,  son nez et ses levres descloses,
    _Qu'il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses_.

    (Sat. X.)

Il ne faut pas imputer  l'Acadmie des torts imaginaires.


FLOU.

C'est l'ancienne prononciation du mot _fleur_, qu'on crivait _flur_.

    L'escut li fraint ki est ad or e a _flur_.

    (_Roland_, passim.)

_Ad or et a flou_,--orn d'or et de fleurs ciseles.

L'_r_ final se rservait  sonner devant une voyelle, par exemple, dans
le diminutif _flourette_ et dans le verbe _flourir_.

Un tableau _flou_, peindre _flou_ ou _ flou_, un pinceau _flou_; dans
toutes ces locutions techniques, _flou_ signifie _fleur_, pris en
manire d'adverbe. C'est peindre tendre et dlicat comme une _fleur_, un
pinceau-_fleur_, etc...

Saint _Flou_, vque d'Orlans, est, dans le martyrologe de Corbie, sous
le nom de _sanctus Flosculus_; c'est saint _Flour_, comme celui
d'Auvergne.

De _flou_ est venu _flouet_, toujours en suivant la mme mtaphore:

    Damoiselle belette, au corps long et _flouet_,
    Entra dans un grenier par un trou fort _treit_.

    (LA FONTAINE.)

Voil de mes damoiseaux _flouets_! s'crie Harpagon. _Flouet_ est la
bonne prononciation, et non _fluet_, comme l'on dit  prsent. Trvoux
drive cet adjectif de _flux et non firm sanitatis_, ridiculement.
C'est chercher midi  quatorze heures.

Le _flou_ d'une mdaille ou la _fleur de coin_, c'est la mme chose. On
entend par ce mot une conservation si parfaite de la mdaille, que le
poli du coin s'y fait encore apercevoir. _Fruste_, au contraire,
signifie _effac_.

Diognte sait d'une mdaille _le fruste, le flou et la fleur de coin_.
(La Bruyre, _de la Mode_.) Les deux dernires expressions font double
emploi. Quelques ditions crivent mal  propos _le feloux_.


FONTS BAPTISMAUX.

L'Acadmie donne FONTS, pour un substantif masculin pluriel; ce qui
suppose qu'il n'a pas de singulier. C'est un substantif fminin, et il a
un singulier.

_Font_ est l'abrg de _fontaine_. Pour rfuter l'Acadmie, il suffit de
rappeler les noms propres d'homme et de lieu:

_De Bellefonds_, _la Font_, _de Lafont_, _Fontenelle_.--La
_Chaude-Font_, parce qu'il s'y trouve une source thermale. Les
dictionnaires gographiques crivent _la Chaux-de-Font_, ce qui n'offre
aucun sens.

Eve de _Funtaine_ i aparut... si la levad (l'glise) de _Funz_ et de
baptisterie.

(_Rois_, p. 207.)

Mais pourquoi dit-on _fonts baptismaux_? C'est ce qui a tromp
l'Acadmie. En voici la raison: _baptismal_, comme venant d'un adjectif
latin en _is_, _baptismalis_, n'a qu'une terminaison pour les deux
genres. _Fonts baptismaux_ est aussi bien du fminin que _lettres
royaux_, _marchandises loyaulx_, _vierge royau_. (Voyez p. 226-228.)


IL, LI.

Du pronom latin _ille_, nos pres se firent, en le partageant, un
pronom, _il_, et un article, _le_, ou plutt _li_, par la rgle qui
changeait l'_e_ du latin en _i_ franais.

_Li_, dans le principe, dut servir pour tous les cas et tous les genres,
au singulier; on fit pour le pluriel _les_, dans les mmes conditions.
_Les_ est la dernire syllabe d'_illas_. L'_a_ final se changeait
rgulirement en _e_.

On a prtendu tablir aussi des dclinaisons mobiles de l'article:
Fallot en assigne jusqu' vingt-cinq formes. Il n'y avait pas plus de
ces dclinaisons pour l'article que pour les substantifs.

LI au masculin est assez connu:

    Quant _li_ vilain les vit venir,
    _Li_ sanc _li_ commence a fremir.

    (_Le Vilain Mire._)

LI au fminin.

Je vaincrai dans le tournoi, dit Partonopeus; car il est impossible que
j'y sois fatigu: rien que de penser _ elle_ (_d'elle_) rafrachira
toujours mes forces:

    Certes, je vaincrai le tornoi,
    Car il ne porroit estre pas
    Que gi fusse vencus ne las,
    Por poi ge pensasse _de li_
    Ne m'eust sempres rafresci.

    (_Partonop._, v. 7540.)

    Dormoit Urrake empres disner,
    Et Persewis ensemble od _li_.

    (_Ibid._, v. 7606.)

Urraque dormait toujours aprs dner, et Persewis avec elle.

Une dame, prise du sire de Coucy, rvle  Fayel toute l'intrigue de sa
femme. Fayel refuse d'abord d'en rien croire:

                  Je ne porroie croire
    Que ceste parole fust voire,
    Ne que ma femme me fesist,
    Car je croy qu'onques Dieu ne fist
    Ne meillour _de li_, ne plus sage;
    N'onques ne pensa tel folage
    Que vous cy _de li_ me conts.

    (_Coucy_, v. 4200.)

Les composs taient aussi fminins, comme _celui_.

Fayel ayant de ses yeux vu l'infidlit de sa femme, finit par en tre
convaincu. Coucy, pour venger sa matresse, attire dans un rendez-vous
la perfide dnonciatrice de ses amours; et quand celle-ci, aveugle de
passion, se rend  discrtion, Coucy la rebute avec mpris, et lui fait
cette harangue un peu rude:

                Dame, or esgardez:
    Il ne demeure pas en vous
    Que vostre mari ne soit cous.
    Vous _li_ estes de pute foi;
    Et pour itant je vous chastoy
    Que jamais ne voeillies mesdire
    De _celui_ ou mains a a dire
    Qu'il n'at en vous, folle musarde!

    (_Coucy_, v. 5780.)

Regardez, madame: il ne tient pas  vous que votre mari ne soit cocu.
Vous lui tes de laide foi; que ceci vous apprenne  ne jamais mdire de
_celle_ en qui il y a moins  dire qu'en vous, folle, musarde!

Au quatrime vers, _li_ est pour _ lui_, masculin; et au septime,
_celui_ dsigne la dame de Fayel.

LES est demeur commun pour les deux genres; ainsi nous sommes sur ce
point dispenss de toute dmonstration. Mais de ce fait il y a une
induction  tirer: pourquoi aurait-on tabli _les_ invariable, et _li_
variable? Quelle ncessit d'avoir des terminaisons mobiles au
singulier, quand on s'en passait au pluriel?

Cependant, on rencontre pour le singulier les formes _la_, _lo_, _le_.
D'o viennent-elles, sinon de l'imitation du latin?

Je l'accorde, mais en quel sens? Qu'il y avait un systme constitu pour
la dclinaison de l'article avec les terminaisons du latin; le systme
dont MM. Raynouard, Ampre, Fallot, et leurs lves, nous prsentent un
_tableau_ vaste et rgulier? Nullement; et mon argument est bien simple:
c'est qu'il n'est presque pas un des cas de ce tableau, si net dans la
thorie, que, dans la pratique, on ne trouve confondu avec les autres.
La doctrine est continuellement dmentie par l'application: _le_ est
aussi fminin que _li_ ou _la_:

    Nus ne doit s'amie essaier;
    Ki l'at, en pais _le_ doit laissier.

    (_La Violette_, p. 77.)

    Sans congie prendre en est al
    _De le cit_ parmi la porte.

    (_Ibid._, p. 76.)

Voici maintenant les deux formes ensemble:

    Lors li sambla et fu avier,
    Quant ot coisi _la fremet_,
    Et il _le_ vit si garit,
    Que li chastiaus de guerre fu.

    (_Ibid._, p. 78.)

Lors lui sembla et fut avis, quand il dcouvrit la forteresse et la vit
si bien garde, que ce fut un chteau de guerre.

_Lo_ est aussi masculin que _li_, qui est aussi fminin que _le_, qui
est aussi bien nominatif ou accusatif que l'un ou l'autre. On trouve au
pluriel _li_ et _les_; le gnitif _del_ est commun aux deux genres pour
le singulier, parce qu'il reprsente aussi bien _de li_ ou _de la_ que
_de lo_ ou _de le_, la dernire lide. Le datif singulier est _al_,
qui, sur une consonne, sonnait _au_, et, sur une voyelle, supposait
l'lision de _a la_, _a le_, _a li_, _a lo_, comme l'on voulait. _Del
ost_, _al ost_, ne sont d'aucun genre[99]. Aussi qu'est-il arriv? que
le mot _ost_, par exemple, qui est partout du fminin dans _Roland_ et
dans le _livre des Rois_, est pass plus tard au genre masculin, ensuite
de l'quivoque de l'article[100].

  [99] Dans le fait, ils sont pour _de la ost_, _ la ost_. C'est encore
    ici l'criture qui s'est trompe et a tromp.

  [100] S'en ala li reis e _tute sa ost_ a Jerusalem.

    (_Rois_, p. 136.)

    --Lores se apruchad Joab od _tute s'ost_ as Syriens.

    (_Ibid._, p. 153.)

    --E Absalon fist maistres cunestables de _sa ost_ Amasa.

    (_Ibid._, p. 184.)

Ce mlange de formes, loin de prouver une dclinaison savamment
organise  la romaine, atteste au contraire l'absence de loi, et la
facult dont jouissait chaque crivain, selon son rudition, de se
reporter au latin, et d'en tirer l'article sous la forme qu'il jugeait
la meilleure. Cette libert n'avait pas l'inconvnient qu'on pourrait
croire, en un temps o le latin rgnait encore  ct du franais,
non-seulement dans les actes publics, mais jusque dans la chaire. On
tait toujours compris.

Je n'ai trouv qu'un fait constant, un seul: c'est la distinction entre
le nominatif et l'accusatif pluriel. Le nominatif tait _li_,
l'accusatif _les_.

_Li_ fals prophete requistrent Baal[101] des le matin jesque au midi, e
Helyes _li_ cumenchad a rampodner.--Illudebat illis Helias.

(_Rois_, p. 316, 317.)

  [101] BAAL  l'accusatif. D'aprs M. Ampre, il devrait y avoir
    _Baalim_. (_Voy._ p. 259.)

_Li_ caldeu fierent _les_ enfans ki garde sont des chamoz... Si
ravissent _li_ caldeu _les_ chamoz...

(_Job_, p. 502.)

    _Li_ adubez en sunt _li_ plus pesant;
    Envers _les_ funz s'enturnerent alquans.

    (_Roland_, st. 502.)

Si comme dit le poete que envies assaut _les_ souverains, et _li_ vens
soufflent _les_ choses trop haultes.

(Jean de Meun, _trad. d'Abeilard_.)

Se nous demenomes ainsi _li_ uns _les_ altres...--_alii, alios_.

(Villehard., p. 199.)

Hormis ce point, la dclinaison mobile de l'article est une invention
aussi savante, aussi embrouille et aussi chimrique que celle des noms.
Je ne conseille  personne de travailler pour la comprendre, la retenir,
et surtout la retrouver dans les textes. Ce serait temps et peine
perdus.

IL est le pronom de la troisime personne. Jamais il ne changeait de
forme:

    S'en va Guidoine, _il_ et si cumpaignons.

    (_La Desconfite de Roncevaux._)

    Veez Lambert, franche gens honoree:
    _Il_ et belle Aude ont la paix porparle.

    (_Gerars de Viane_, v. 1022.)

    Guidoine broche (n'a cure de sermon)
    Desor un pui, _il_ et Marsilion.

    (_La Desconfite de Roncevaux._)

Dans tous ces endroits, l'usage moderne substituerait  _il_,
_lui_:--_Lui_ et ses compagnons... _Lui_ et la belle Aude, etc.

Pourquoi? Ce n'est pas assurment par considration pour la logique ou
la clart, que l'on affecte de confondre, en certains cas, le nominatif
d'un pronom avec son datif; ni par gard pour l'euphonie ou les besoins
de la versification, puisque _lui et_ forme un hiatus inadmissible en
vers.

Voil donc une forme de langage supprime, une des plus ncessaires. Le
pote moderne sera oblig de faire un long circuit pour dire, ou plutt
il ne pourra jamais dire:

    S'en va Guidone, _il_ et ses compagnons.

Pourquoi donc ce double emploi? pourquoi tantt _il_, tantt _lui_? Qui
le sait le dise.


ILLEC.

La Fontaine, qui a sauv tant de vieux mots, a souvent employ _illec_:

    Notez qu'_illec_, avec deux autres dames,
    Du bon bourgeois l'pouse tait aussi.

    (_Le Savetier._)

_L_ est sec, difficile  employer  cause de l'hiatus; _illec_ est
harmonieux, commode, et de plus a une couleur, un parfum d'antiquit
dont le pote peut tirer un excellent parti.

_Illec_ est l'adverbe _illuc_ transport en franais presque sans
modification, car la premire forme fut _illuecques_, qui se prononait
_illeuc_. Ce mot a pass par toutes les vicissitudes d'_avecques_: on a
dit _illuecques_, _illuecque_, _iluec_, _illecque_, _illec_, et ce
dernier mme a disparu. C'est dommage!


LANS, CANS.

Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens, que rien ne
remplace.

_Lans_ est pour _l ens_, _l dedans_;

_Cans_, pour _ci ens_, _ici dedans_. L'euphonie a lgrement modifi
leurs racines.

_Lans_ se rapporte  un lieu qu'on dsigne; _cans_ marque le lieu o
l'on est dans le moment o l'on parle.

Aubre guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa
femme:

    Et fu a un jor de marchi
    Que la vielle ot bien agaiti
    Que li sires n'ert pas _laiens_.
    Et Diex, fait elle, soit _Caiens_!

Orgon rentrant chez lui aprs une absence:

    Qu'est-ce qu'on fait _cans_? comme est-ce qu'on s'y porte?

      Vous noterez que l'ange tait un drle,
      Un frre Jean, novice de _lans_.

    (LA FONTAINE, _Fronde, ou le Purgatoire_.)

La Fontaine emploie souvent _lans_ et _cans_. Molire n'emploie que le
second, l'autre tait dj trop vieux; mais _cans_ avait toujours cours
parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame
Jourdain, de madame Pernelle, de Dorine, de Chrysalde.

Mais les rogneurs de notre langue ont dcid qu'_ici_ et _l_
suffisaient  tout.


LSINE, ALESINE.

On devrait dire _alesine_, _l'alesine_; _la lsine_ est la mme faute
que _la Guyane_, _la Natolie_. (_Voy._ p. 150 et 397.)

_Alesina_ est, en italien, une alne de cordonnier. A la fin du XVIe
sicle, Vialardi composa une satire de l'avarice et des avares,
intitule _la Compagnie de l'Alne_, _la Compagnia dell' Alesina_. Ce
livre, qui obtint un trs-grand succs, fut traduit dans notre langue en
1604, et fit clore une foule d'imitations: _les Noces de la Lsine_,
_la Contre-Lsine_, etc. Le mot _lsine_ ne remonte donc pas plus haut
que le XVIe sicle. Regnier, dans sa satire du mauvais repas:

    Or, durant ce festin, damoyselle famine,
    Avec son nez tique et sa mourante mine,
    Ainsi que la chert par dit l'ordonna,
    Faisoit un beau discours dessus la _lzina_.

C'est ainsi que toutes les ditions crivent le dernier vers.
L'tymologie commandait de mettre:

    Faisoit un beau discours dessus l'_alsina_.

videmment, Regnier fait allusion au livre de Vialardi, et se sert du
mot italien, qui, probablement, n'avait pas encore t francis en
_lsine_. On aurait d dire _alesine_, comme on avait fait par syncope
_alesne_. J'observerai, en passant, que Regnier se nourrissait de la
lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali, du
Mauro et d'autres.

Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alne? L'abb Goujet
dit que l'on tait reu dans la compagnie de l'_alesina_ quand on savait
bien manier l'alne et allonger le cuir avec les dents. C'est une
explication conjecturale, et imagine videmment d'aprs la locution
qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la vritable
origine de cette mtaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point
vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette
expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a t avare de beurre
dans un ragot: On y a mis du beurre _avec une alne_.

Vialardi n'a point d'article dans la _Biographie universelle_; Ginguen
n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abb Goujet parlent de lui
et de son livre. (_Anti_, in-4, p. 368, et _Biblioth. franaise_, VIII,
134.)


MYSTRES.

_De quelques finesses de versification que l'on croit modernes._

Quand on veut donner l'ide d'une composition grossire et barbare, on
cite toujours les _Mystres_ du moyen ge. On ne les a pas lus, mais
n'importe: on les mprise de confiance. Ce sont des oeuvres
trs-irrgulires sans doute, mais l'art n'y est pas si tranger qu'on
le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire
des dcouvertes intressantes, et aussi inattendues que celui qui, en
battant les broussailles, trouverait des pices d'or.

S'attendrait-on, par exemple,  rencontrer dans un mystre la forme
piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit
du XVIIIe sicle? Voici un joli triolet tir du mystre de la Passion,
jou  Angers en 1482. La scne est aux noces de Cana; le vin manque:

    ABIAS.

    Il n'y a plus de vin es pots;
    Vez-cy tres fascheuse nouvelle!

    SOPHONIAS.

    C'est assez pour prendre propos,
    Si n'y a plus de vin es pots;
    Et l'on dira que sommes sotz,
    Si le maistre d'hostel appelle.

    MANASSS.

    Il n'y a plus de vin es potz;
    Vez-cy tres fascheuse nouvelle!

On pourrait croire que c'est un hasard, mais nullement. L'auteur emploie
la mme forme quand il veut montrer que le personnage tient  son ide.
Saint Pierre, pendant la nuit qui prcde la Passion, vient frapper  la
porte d'Anne, le grand prtre. Il est transi de froid:

    S. PIERRE.

    Vous plairoit il point que j'entrasse,
    Dame, par vostre courtoisie?

    LA SERVANTE.

    Que vous faut il?

    S. PIERRE.

                    De vostre grace,
    Vous plairoit il point que j'entrasse?
    Il fait froit: si je me chauffasse?

    LA SERVANTE.

    Attendez la.--Cil nous ennuye!

    S. PIERRE.

    Vous plairoit il point que j'entrasse,
    Dame, par vostre courtoisie?

Ces triolets valent, comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-tre
de Pierre Gringoire[102].

  [102] Lacroix du Maine attribue ce mystre  Jean Michel, _pote
    trs-loquent et scientifique docteur_. Mais Jean Michel florissait
    en 1486, et ce mme mystre tait connu ds 1402. Jean Michel n'a
    donc pu que le retoucher et l'tendre. Les confrres de la Passion
    se le transmettaient de main en main, sauf  le faire embellir par
    les potes de leur temps. Il arriva de la sorte jusqu'en 1507,
    poque o il fut imprim  Paris. Il est hors de doute que Gringoire
    a d y travailler en son rang. Il serait  dsirer qu'on le
    rimprimt.

Voici un couplet de Madelaine, d'une allure leste et pimpante. Voyez
comme ces vers coulent facilement! le ton est presque celui de la bonne
comdie:

    MADELAINE.

    Je veuil estre toujours jolie,
    Maintenir estat hault et fier,
    Avoir train, suivre compaignie,
    Encores huy meilleur qu'hyer.
    Je ne quiers que magnifier
    Ma pompe mondaine, et ma gloire:
    Tant veuil au monde me fier,
    Qu'il en soit  jamais memoire.
    J'ai mon chasteau de Magdalon,
    D'o l'on m'appelle Magdelaine,
    O le plus souvent nous allon
    Gaudir en toute joie mondaine.
    Je veuil estre de tous bien pleine,
    Tant qu'au monde n'ait la pareille;
    Et passer en plaisance humaine
    Toute aultre qu' moi a'appareille.

Cette Madelaine-l est parente de la Cliante du _Glorieux_; c'est la
mme verve et la mme franchise de coquetterie.

Notre sicle se vante bien haut d'avoir port au dernier degr le
sentiment des rhythmes, les procds de la versification, l'art
d'agencer les rimes, la rapidit des vers de courte mesure, etc., etc...
Je ne lui contesterai pas le mrite de la mise en pratique; mais pour
celui de l'invention, c'est une autre affaire.

Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles,
jetez les yeux sur cet autre couplet que le pote met dans la bouche de
Marthe. On se rappelle le caractre de Marthe dans l'vangile: Martha
autem satagebat circa frequens ministerium.

    MARTHE.

    Je me travaille et me debats
    En fervente sollicitude,
    Et  mesnager hault et bas
    Soigneusement mets mon estude.
    La vie est active et fort rude
    Qui curieusement la maine;
    Mais Dieu en rend beatitude
    Lassus, en l'eternel domaine.

        Ma soeur Madelaine,
        De fol desir plaine,
        En liesse vaine
        S'esbat et pourmaine,
        Chantant ses chansons;

        Mon frere Lazare
        Porte haulte care[103],
        Ses chiens hue et hare[104],
        Et souvent s'esgare
        Parmy les buissons.

        Ils n'ont soing en eulx
        Fors d'estre joyeulx,
        Et sont curieux
        D'esbats et de jeulx,
        A leurs volents,

        On les y soustient,
        Rien ne les retient;
        De Dieu ne souvient;
        Fol desir les tient
        En leurs volupts.

  [103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol _cara_, visage.

  [104] _Harer les chiens_,--Attizare i cani a la caccia,--Echar los
    perros tras la caa. (_Trsor des trois langues._)

    Ce mot manque dans Furetire.

Il me semble que des gens qui en sont venus l n'taient pas absolument
des brutes, ni des imbciles grotesques, tels que nous les montre
_Notre-Dame de Paris_. A la vrit, ils n'ont pas su proclamer avec
emphase l'_art_, les _artistes_, leur _sacerdoce_, leur _mission_; ni
vanter leurs propres vers _cisels_, _profondment fouills_; ni les
_arabesques_ de leur style, ni leurs _mes saintes_; ni la gloire des
gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni
interprter les portails, ni appeler les cathdrales des pomes de
pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait!


OGIER LE DANOIS.--Origine de ce surnom.

Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son pre tait
gouverneur de la Marche, c'est--dire, de la frontire d'Ardne. Ogier,
n dans ce pays, tait donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononait l'Adanois
(_r_ muette, _en_ sonnant _an_).

De _l'Adanois_ on fit _le Danois_.

Nous avons le pome _d'Ogier l'Ardenois_, par Raimbert, de Paris, qui
crivait au XIIe sicle. Ce pome a t publi; Ogier y est  chaque
instant appel _le Danois_, le bon _Danois_, et nulle part on n'y
raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appel
dans le titre _l'Ardenois_, et dans le texte _le Danois_. Voici comment
cela peut s'expliquer: La composition du pome remonte en effet au XIIe
sicle, mais le manuscrit d'aprs lequel on a imprim est d'une poque
beaucoup plus rcente. Le copiste, par une licence trs-commune, tout en
respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitu l'pithte
consacre de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intgrante
du nom de son hros. Rien de plus frquent que ces altrations. Les
romans des _Douze Pairs_ sont,  cet gard, un vrai chaos, parce qu'on y
retouchait continuellement.

Nous voyons de mme la rue de _l'Ajussiane_, ou de _l'Egyzziane_ (sainte
Marie l'gytienne), transforme en rue de _la Jussienne_;

L'_Anatolie_ (pays du Levant) est devenue, sous la plume de quelques
crivains, _la Natolie_;

L'_endemain_ (le jour en demain) est aujourd'hui _le lendemain_, avec
l'article redoubl, dont personne ne s'aperoit. Les vieux textes ne
portent jamais que _l'endemain_:--_L'endemain_, Sal partit l'ost en
treis.

(_Rois_, I, p. 37.)

    Et _l'endemain_ revois au bos
    Si me recarche l'en le dos.

    (_De l'Asne et dou Chien._)

On trouve aussi Ogier de _Danemarche_. Le _ch_ ayant le son dur du _k_
(_voy._ p. 52), _marche_ sonnait _marke_; et voil comment
_l'Adane-Marche_ devint _le Danemarck_. _Danemarche_ (_Danemarke_) tait
le cri de guerre d'Ogier:

    Mult hautement _Danemarche_ rescrie.

    (_Ogier_, v. 12541.)

On ne peut douter de la confusion de ces pithtes, _l'Ardenois_, _le
Danois_. Ogier, qui porte dans le titre du pome celle d'_Ardenois_,
porte presque partout dans les vers celle de _Danois_. Il y a pourtant
quelques exceptions, par exemple au vers 1345:

    Karaheus a l'_Ardenois_ apel:
    Diva, Ogier, que as tu empens?

Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appel Thierry, et
surnomm galement d'Ardene. Or, ce Thierry reoit, comme son neveu,
tantt l'pithte d'_Ardenois_, tantt celle de _Danois_:

    Dont point Morans et l'_Ardenois_ Tieris.

    (v. 7488.)

    Si que dus Namles et l'_Ardenois_ Tieris.

    (v. 7503.)

    Dex! come i fiert Kalles de Saint Denis,
    _Tieris d'Ardane_, Namles li vieus floris!

    (v. 7460)

    Et d'autre part vint _li Danois Tieris_.

    (v. 7016.)

Une hache _danoise_ est une hache _ardenoise_. Lige fut de tout temps
clbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans runis sous les ordres
du duc d'Ardene-marche sont mal couverts, vtus de serge, et portent
chacun une hache danoise:

                    Tu es de _Danemarche_,
    Des mal quvers qui se vestent de sarge;
    En lors poins ont cascuns _danoise_ hache.

    (v. 4301.)

    Abatus fu li _Ardenois_ Tierris;
    D'une _danoise_ l'enversa Guielins.

    (v. 7545.)

Ogier est surnomm aussi _d'outre-mer_.

    Vers lui se torne _li Danois d'ultre mer_.

    (v. 83.)

Cela signifie l'_Adanois d'outre-Meuse_. Le Danemark n'est pas plus
outre-mer que la mer n'est la Meuse; mais la gographie des potes du
moyen ge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si prs.

On a invoqu le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois
pour expliquer comment _l'Ardenois_ avait pu devenir _le Danois_: ARDEN
tait l'quivalent de DEAN, dont les anciens Gaulois et les Bretons se
servaient pour dsigner une fort: les Anglais traduisent en latin
_deane-forest_ et _Arden-forest_ par _Silva danica_; ainsi, l'on disait
_Deanois_, _Danois_, pour _Ardenois_[105]. Cela est bien savant! Je
crois le chemin beaucoup plus court et plus sr en passant par la
prononciation: _Ardene_, _Adane_;--_l'Adanemarke_, _le
Danemark_;--_l'Ardenois_, _l'Adanois_, _le Danois_.

  [105] Prface d'_Ogier le Danois_, par M. Barrois, p. 3.


ORGUES et OGRES.

Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et fminin au
pluriel. Sur quoi fonds, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte
qu'il faut dire, pour parler correctement: C'est _un_ des plus _belles_
orgues que j'aie _vues_. Nosseigneurs de l'Acadmie devraient bien nous
rgler cette impertinente irrgularit.

Le mot _orgues_ se rencontre dans un curieux passage de la version du
_livre des Rois_. Le traducteur, pour claircir le texte de temps en
temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S.
Jrme, dans les Paralipomnes, ou ailleurs, sans autrement en prvenir
que par un mot en marge: c'est ou le nom de l'auteur  qui il emprunte,
ou tout simplement le mot _auctoritas_. C'est ce mot qui accompagne le
passage en question.

David, dit le texte, dansait devant l'arche, sautant de toutes ses
forces, vtu d'un phod de lin.

Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que
David jout en mme temps de l'orgue, et mme de l'orgue de Barbarie.
L'explication en est si claire, qu'il n'est pas possible de le
mconnatre:--David sunout une maniere de _orgenes_ ki esteient si
aturn ke l'um les liout as espaldes celi ki 's sunout; e il si sailleit
e juout devant Nostre Seigneur.

(_Rois_, II, p. 141.)

David sonnait d'une espce d'orgues qui taient _arrang_ de faon
qu'on les liait aux paules de celui qui en jouait; et il dansait et
jouait ainsi devant Notre-Seigneur.

                   *       *       *       *       *

Malheureusement le texte porte le participe _aturn_ invariable, en
sorte qu'on ne peut en induire de quel genre tait le mot _orgues_.

Le premier orgue qui parut en France y vint en 757; c'tait un prsent
de Constantin Copronyme  Pepin, pre de Charlemagne. Cet orgue fut
plac  Saint-Corneille de Compigne. Il fallait que ce ft un orgue de
Barbarie, c'est--dire, dont on jouait  l'aide d'une manivelle, car il
n'y avait personne en France capable de toucher un orgue  clavier; et
l'on ne voit point que Constantin et joint  son cadeau l'artiste sans
lequel il devenait inutile. Gerbert, qui rapporte le fait, ne parle pas
de cette circonstance.

Les rgles de la prononciation rendaient impossible de prononcer
_orgues_ comme nous le prononons aujourd'hui. (_Voy._ p. 30.) On
transportait l'_r_ aprs le _g_, _ogres_:

--Les bones uevres en qui Dex se delite, si com li huem fet ou son de
la harpe, u des _ogres_, u d'altres estrumenz.

(_Comment. sur le Psautier._)

J'ai dj parl, dit Roquefort, de ce magnifique instrument que nos
pres nommaient _organ_, _orgenes_, _orguettes_, _ogres_.

(_tat de la posie franaise_, p. 119.)

Les hros de Vad ne disent jamais autrement qu'_ogres de Barbarie_,
expression qui doit dater de loin, car elle rappelle  la fois la
prononciation primitive, et le pays loign d'o nous vint le premier
orgue.


OU.

Il n'y a peut-tre pas de mot dans la langue franaise dont le domaine
ait t plus injustement restreint. Il servait jadis pour tous les
rapports marqus aujourd'hui par __, _en_, _vers_; on mettait _ou_ pour
_ qui_, _en quoi_, _auquel_, _par lequel_, _vers lequel_, etc.

Maintenant _ou_ n'est plus qu'une conjonction alternative, ou un adverbe
de lieu; il signifie _ubi_ et _vel_: encore, dans le premier cas,
prend-on soin de le marquer d'un accent, pour le distinguer du second.
Petite prcaution purile, inconnue dans le temps o elle pouvait
paratre plus ncessaire, les fonctions du mot tant beaucoup plus
diverses:

    Ja il ne plaise  Dieu, le roi du firmament,
    Que ayons paix a Karlon, le roy _ou_ France apent.

    (_Les quatre fils Aymon_, v. 426.)

Le roi de qui la France dpend,  qui elle se rattache.

    Trestous li Deu _ou_ croient les Franois.

    (_Ogier_, v. 1457.)

    Les fils Garin _ou_ tant a de fiert.

    (_Gerars de Viane_, v. 1214.)

    _Ou_ pensez vous, frere Symon?
    Je pens, fait il, a un sermon,
    Le meilleur _ou_ je pensasse oncques.

    (RUTEBEUF, _De frere Denise_.)

_O_ pour _en quoi_, _dans lequel_:

    Hemi! _ou_ arai je fiance?

    (_Coucy_, v. 5678.)

s'crie la dame de Fayel, qui se croit sacrifie  une rivale.

    Et pour itant, je vous chastoy
    Que jamais ne vueilliez mesdire
    De celui _ou_ mains a a dire
    Qu'il n'at en vous, fole, musarde.

    (_Ibid._, v. 5780.)

Par l, je vous enseigne  ne jamais mdire de celle en qui il y a
moins  reprendre qu'en vous.

--L'on est  cette heure  parfaire le procs de maistre Grard, _o_
j'espre que, la fin bien congneue, le roi trouvera qu'il est digne de
mieulx que du feu.

(_Marguerite, reine de Navarre._)

    Au logis d'une fille _o_ j'ai ma fantaisie.

    (REGNIER.)

_O_ se rapporte  la fille, et non au logis. C'est fille _en qui_ j'ai
ma fantaisie.

Le XVIIe sicle conservait au mot _o_ cette large signification, si
commode pour la rapidit du discours.

--Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il
parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour
avertir ses camarades que la proie est trouve ou perdue, il parlerait
bien aussi pour des choses _o_ il a plus d'affection, comme pour dire:
Rongez cette corde qui me blesse, et _o_ je ne puis atteindre.

(PASCAL, _Penses_.)

Un acadmicien moderne dirait: _Choses auxquelles_ il a plus
d'affection; la _corde  laquelle_ je ne puis atteindre.

    Et voil donc l'hymen _o_ j'tais destine!

    (RACINE, _Iphignie_.)

Molire emploie toujours _o_ pour marquer ces sortes de rapports. J'ose
affirmer, aprs examen, qu'il n'est pas de mot plus rare dans ses
oeuvres que le mot _auquel_. Je ne pense pas qu'on l'y rencontrt plus
d'une ou deux fois. _Lequel_ est, chez Molire, au sens interrogatif de
_uter_, et n'a jamais le sens relatif, dont on lui est aujourd'hui si
libral.

        Ayez, je vous prie, agrable
        De venir honorer la table
        _O_ vous a Sosie invit.

    (_Amphitryon_, III, 5.)

        Non; il faut qu'il ait le salaire
    Des mots _o_ tout  l'heure il s'est mancip.

    (_Ibid._, III, 4.)

    Aux diffrents emplois _o_ Jupiter m'engage.

    (Prologue d'_Amphitr._)

Les sentiments d'estime et de vnration _o_ votre personne n'oblige.

(_Pourceaugnac_, III, 5.)

C'est une chose _o_ l'on doit avoir de l'gard.

(_L'Avare_, I, 7.)

C'est une chose _o_ vous ne me rduirez point.--L'engagement _o_ j'ai
pu consentir.--C'est un parti _o_ il n'y a point  redire.--C'est ici
une aventure _o_ je ne m'attendais pas.

(MOLIRE, _passim_.)

Essayez de remplacer _o_ dans ces deux passages, tirs de potes bien
diffrents, et o les grammairiens voient une faute de franais,
c'est--dire, contre leur franais:

    Et, pour justifier cette intrigue de nuit
    _O_ me faisait du sang relcher la tendresse...

    (_L'cole des maris_, act. III, sc. 2.)

    Nous avons tous les deux au front une couronne
    _O_ nul ne doit lever de regards insolents.

    (_Le Roi s'amuse_, act. I, sc. 5.)

C'est parler conformment aux meilleurs et aux plus anciennes traditions
de la langue.

Malherbe:

Pour me conserver dans vos bonnes graces, je me tiendray trs-heureux
que vous m'honoriez de quelque commandement _o_ je puisse m'en rendre
digne.

(_Lettres_, p. 16.)

Il (M. de Montpensier) est extrmement mal, et le remde de lait _o_
il est depuis trois semaines, pour avoir t employ trop tard, ne fait
pas l'effet que l'on dsiroit en la gurison d'un si bon prince.

(_Ibid._, p. 45.)

Corneille:

    Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret
    _O_ quiconque a du coeur ne consent qu' regret.

Voltaire crit, pour tout commentaire, que cela _n'est pas franais_.
Avec sa permission, je crois qu'il se trompe:

    Pardonne  cet hymen _o_ j'ai pu consentir.

    (_Alzire_, III, 1.)

    N'imputez qu' l'amour, que je dois oublier,
    La honte _o_ je descends de me justifier.

    (_Zare_, IV, 6.)

    Sais-tu l'excs d'horreur _o_ je me vois livre?

    (_Mrope_, IV, 4.)

La correspondance de Voltaire offrirait autant d'exemples en prose que
ses pomes d'exemples en vers. Si Voltaire a eu un tort, c'est d'avoir
blm Corneille, et non de l'avoir imit en rejetant cette insupportable
circonlocution moderne, _dans lequel_, _par laquelle_:--Le moment _dans
lequel_ je parle est dj loin de moi.--Cette intrigue _vers laquelle_
la tendresse me faisait relcher.

L'Acadmie donne trois exemples de _o_ pris, dit-elle, _dans un sens
moral_, quoiqu'il soit malais de savoir ce que c'est que le sens moral
d'un adverbe.--_O_ me rduisez-vous? _O_ en sommes-nous? _O_
allons-nous?--Les deux derniers n'en font qu'un, et c'est videmment
une question de lieu; par consquent _o_ y est parfaitement  sa place.
_O_ me rduisez-vous? est autre chose. _O_ est ici videmment pour _
quoi_; et si la substitution est lgitime dans cette faon de parler,
pourquoi ne l'est-elle pas dans toutes les analogues? Qu'est-ce que
c'est que rserver une seule locution, et de quel droit? L'usage? Mais
l'usage de Pascal, de Corneille et de Molire vaut bien, apparemment,
celui du XIXe sicle!

Reprenons donc, il en est temps, une faon de parler excellente, commode
et leste, que nous tions en train de remplacer par la plus gnante, la
plus tranante et la plus insipide. Nous avons d'ailleurs tout intrt 
ne point envieillir nos grands crivains,  ne point permettre que de
mauvais grammairiens, des pdants, pour tout dire, y introduisent des
solcismes posthumes. Quand nous aurons laiss abolir l'autorit de
Racine, de Molire, de la Fontaine, de Pascal et de Voltaire, sur qui,
s'il vous plat, nous guiderons-nous? sur M. Girault-Duvivier, ou sur M.
Napolon Landais?

Ouvrez _la grammaire des grammaires_; vous allez tre bien difi! Elle
distingue _o_ adverbe, _ou_ pronom absolu, et _ou_ pronom relatif. Elle
permet le dernier avec un verbe qui marque _une sorte de localit
physique ou morale_. Mais elle avoue que la posie s'en sert parfois
dans des cas ou il n'y a pas _localit physique ou morale_.

C'est  ces faiseurs de galimatias double qu'est abandonne la police de
notre langue; ce sont l nos instructeurs, et les juges en dernier
ressort de Molire, de Pascal, de tous nos grands crivains! Il fallait
effectivement moins de gnie pour composer _Tartuffe_ ou les _Lettres
provinciales_ que pour comprendre le pronom _ou_ dans une localit
morale.

                   *       *       *       *       *

Voici la rgle suivie, sans conteste, jusqu'au milieu du XVIIIe sicle:
_a_, _y_, _ou_, sont trois termes corrlatifs; o va l'un des trois, les
deux autres vont galement.

Essayez ce principe  tous les exemples cits de Molire, de Corneille,
etc., vous reconnatrez qu'il s'y adapte et les rsout. On dit:
Consentir  quelque chose; j'_y_ consens:--C'est une chose _o_ je ne
puis consentir.

(MOLIRE.)

Exposer quelqu'un _au_ mpris; Vous l'_y_ exposez:--L'affront _o_ ton
mpris l'expose.

(_Idem._)

Penser __ quelque chose: J'_y_ pense:--_O_ pensez-vous, frre Symon?

(RUTEBEUF.)

Avoir gard __: J'_y_ aurai gard:--C'est une chose _o_ l'on doit
avoir de l'gard.

(MOLIRE.)

Atteindre __: J'_y_ atteindrai:--Cette corde _o_ je ne puis
atteindre.

(PASCAL.)

Croire  quelque chose: J'_y_ crois:--Laissons l la mdecine, _o_
vous ne croyez point.

(MOLIRE.)

En un mot, de saint Louis  Louis XV, on n'a point parl autrement.
C'est la bonne manire, et il faut s'y tenir.


PAR.--PARMI.

Las Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi
seul_:

    Quamvis, Scva, satis _per te_ tibi consulis et scis.

    (HORACE, ep. 17, lib. I.)

Scva, quoique tu saches assez te conduire tout seul...

Nos pres avaient copi cette locution, et disaient: _Tout par vous_,
_par lui_, _par eux_, _par elles_:

    Les cloches de l'glise, de ce soyez certains,
    Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains.

    (_Le Dit du Buef_, Jubinal, _Nouv. recueil_, I, 69.)

Sonnrent toutes seules.

    La douce mere Dieu, a ce mot s'en tourna,
    Avec son dous enfant es sains ciex remonta,
    Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura.

    (_Le Dit des trois Chanoines_, ibid.)

Flix resta tout seul.

Cette locution s'est conserve pure chez les Anglais: _By himself_, _by
herself_; _tout seul_, _toute seule_; mot  mot, _par lui-mme_, _par
elle-mme_.--Are you quite _by yourself_? tes-vous absolument _seul_?
mot  mot, _tout par vous-mme_.

Et dans le patois lorrain, _tot p li_, _tote p lei_, tout par lui,
toute par elle; tout seul, toute seule. _Lei_, pronom fminin, comme en
italien.

Le franais moderne garde encore une trace  demi efface de cette faon
de parler, dans _ part lui_, _ part moi_, qu'on devrait crire, _ par
lui_, _ par moi_, sans _t_. _Par lui_, _par moi_, sont ici construits
avec le signe du datif, comme _au hasard_, _ l'tourdie_, _
l'abandon_. Je me dis _ par moi_... Il rflchissait _ par soi_.--Je
me dis  moi tout seul... Il songeait  lui tout seul.

Un chevalier, en ralit le plus poltron des hommes, faisait grand
talage de sa bravoure. Tous les jours il sortait arm de pied en cap,
allait au bois, et, de retour avec sa lance brise et son cu bossu,
prtendait avoir occis un nombre de brigands. Sa femme souponne
l'imposture, et, pour en avoir le coeur net, s'avise de suivre un jour
son mari, dguise en chevalier; elle l'attaque, le renverse, et lui
impose pour ranon de sa vie une condition trs-humiliante, que je ne
dirai pas:

    Et la dame, qui moult fu sage.
    Dist _par soi_ qu'apres veut aler
    Por savoir et por esprover
    Son hardement et son barnage.

    (_De Berengier au long cul_, Barbaz., III, p. 261.)

Elle se dit _ par soi_.

Une autre trace de cet emploi subsista longtemps dans les petites coles
o les enfants apprennent  peler, et subsiste probablement encore au
fond de quelque hameau soustrait par sa misre  l'influence de
l'enseignement renouvel. L, on dit, A _par soi_, A;--E, _par soi_,
E.--C'est--dire que cette voyelle, prise isolment de toute
combinaison, sonne A, E. Molire nous en a laiss un curieux exemple
dans les _Amants magnifiques_. Clitidas prtend avoir le talent de lire
dans les yeux des amoureux le nom de l'objet aim. Il dit au prince
Sostrate, secrtement pris de la princesse riphile:--Tenez-vous un
peu, et ouvrez les yeux: E par _soi_, __;--_r_, _i_, _ri_; _ri_.
C'est--dire, E tout seul, __.

(Act. I, sc. 1.)

L'adverbe _ part_ n'est qu'une forme elliptique de _ par_, en
sous-entendant le pronom complmentaire indiqu par le reste de la
phrase:

    Quant au pauvre frre Girard,
    Il avait eu son fait _ part_...

    (LA FONTAINE, _les Cordeliers de Catalogne_.)

_A par lui_,  lui tout seul. La Fontaine fait entendre qu'on l'avait
poignard, tandis qu'on brlait les autres dans la grange du bourgeois.

L'on devrait donc crire le mot _par_ sans _t_;--_part_, _partie_, n'a
rien de commun avec cette expression, qui descend directement du latin
_per_, joint  un pronom. Le frre Girard avait eu son fait _per se_.

A propos de _per se_, je remarquerai que le _Complment du Dictionnaire
de l'Acadmie_ a tort d'crire _un as perc_  la bouillotte; c'est un
as _per se_, un as tout seul et non accompagn, un as _tout par lui_.

Nous avons vu au chapitre de la tmse un autre emploi de _par_, dont il
subsiste un dernier vestige dans la locution _par trop_, o _par_
communique  _trop_ la valeur superlative.--Quoi! battre mon snchal en
ma prsence! cela est _par trop_ hardi!

    Trop _par_ es le cuer _hardi_
    Quand tu devant moi feru l'as.

    (_Le Dit du Buffet_, Barbaz., II, p. 164.)

Voyez pag. 235.

                   *       *       *       *       *

Mais si l'usage met un _t_ de trop dans _ par soi_, en revanche il le
met de moins dans cette autre locution _de par le roi_, qui signifie _de
la part du roi_. Le rapport aujourd'hui marqu par le gnitif s'exprima
longtemps par la simple juxtaposition des substantifs: _La Fte-Dieu_,
_les quatre fils Aymon_, sont la fte _de_ Dieu, les quatre fils
_d'_Aymon (_voy._ p. 266). De mme, _la part le roi_ est la part _du_
roi. crivez donc: Je vous l'ordonne de _part_ le roi! _A parte regis._

O petite Belleem, s'crie saint Bernard, mais ja (j, dj) magnifiee
_de part_ notre Signur!

(_Sermons_, p. 532.)

Ainsi l'usage crit _part_ avec un _t_, venant de _per_, et _par_ sans
_t_, venant de _partem_. Il met le substantif o il faut la prposition,
et la prposition  la place du substantif. C'est une belle chose que
l'usage! et les grammairiens ont bien raison d'en faire leur suprme
loi. C'tait l'_ultimo ratio_ de Mnage, de Vaugelas, de Bouhours, de
Patru et de Th. Corneille. Aucun d'eux n'a jamais song  protester
contre une si respectable autorit.

                   *       *       *       *       *

PARMI. Pourquoi l'Acadmie n'autorise-t-elle _parmi_ qu'avec un pluriel
indfini ou un singulier collectif: _Parmi les hommes_, _parmi le
peuple_? O a-t-elle pris cette rgle?

_Mi_ est par abrviation, ou, comme parlent les doctes, par apocope,
pour _milieu_. _Par mi_ signifie donc littralement _par_ ou _dans le
milieu_.

Au tournoi donn par le chtelain de Fayel:

    Li sires de Hangest froi
    Ot le bras et _par mi_ brisi.

    (_Coucy_, v. 1447.)

Le sire d'Hangest eut le bras froiss et cass par le milieu, _par le
mitan_.

Ogier le Danois fut par son pre livr  Charlemagne, dont il tait ha.
Charles le fit jeter _en sa chartre_, lui donnant pour gelier
l'archevque Turpin,  qui il fit jurer _sor les sains_ (sur les
reliques) de ne donner par jour,  son prisonnier, qu'un pain, un hanap
de vin, et un seul morceau de viande. Turpin le jura; mais comment s'y
prit cet excellent homme pour tenir son serment et consoler Ogier, hros
d'un vaste apptit?

    Tel fist le pain qu'on pooit d'un quartier
    Tot plainement paistre dix chevaliers;
    Et le hanap fist tenir un sestier
    Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier,
    Si l'en donoit tot le millor quartier.

    (_Ogier_, v. 3145.)

Il faisait couper un cochon par la moiti, et lui en donnait la
meilleure part tout entire.

Un hros prend son gant droit et le plie en deux:

    Tint son gant dextre si l'a _par mi_ ploi.

    (_Ibid._, v. 1580.)

On disait aussi _en mi_, ou d'un seul mot _emmi_:

    _Emmi_ la place li traient son destrier.

    (_Ibid._, v. 1740.)

Malherbe, dans ses lettres, s'en sert frquemment: Comme il fut _emmi_
chemin, il se mit  se plaindre de se sentir des tranches de colique.

(_Lettres_, p. 343.)

Maintenant, quelle est la restriction apporte par l'Acadmie  l'emploi
de _parmi_?

Il ne se met qu'avec un pluriel indfini, qui signifie plus de deux, ou
avec un singulier collectif.

Qu'est-ce qu'un pluriel indfini? Un pluriel est toujours dfini, ou
plutt il n'est ni dfini, ni indfini. Est-ce  dire le pluriel d'un
substantif indfini? Mais, dans cet exemple que donne l'Acadmie, J'ai
trouv un papier _parmi mes livres_, en quoi _mes livres_ est-il un
substantif indfini? Il semble, au contraire, trs-dfini, puisqu'il
s'agit de _mes livres_, et non de ceux d'un autre.--Ou avec un
singulier collectif. L'Acadmie n'autoriserait certainement pas _parmi
la fort_. Cependant _fort_ est un singulier collectif.

Cette limitation de l'emploi de _parmi_ ne repose sur rien; c'est
pourquoi elle est exprime en termes vagues et embarrasss.

Pourquoi ne dirait-on pas errer _parmi la presse_; frapper _parmi la
figure_?

Charlemagne, irrit contre un de ses fils, et tenant sous son manteau
_un baston quarr_, fend la presse, et veut assner au coupable un coup
sur la tte:

    _Parmi la presse_ est a sun fil al,
    _Parmi_ le cief l'en eust ja don.

    (_Ogier_, v. 1393.)

Bien qu'_arme_ soit incontestablement un singulier collectif,
l'Acadmie ne dirait pas passer _parmi_ l'arme. On le disait jadis, et
on le devrait dire encore sans difficult:

Si s'enturnerent vers l'ost as Philistins, e passerent _parmi l'ost_.

(_Rois_, II, p. 213.)

Lorsque Harpagon menace la Flche d'un soufflet: Tu fais le raisonneur,
lui dit-il, je te baillerai de ce raisonnement-ci _par_ les oreilles!

Par est ici une abrviation de _parmi_, comme dans ce vers de la
_chanson de Roland_:

    Li amirail chevalchet _par cez oz_.

    (St. 232.)

L'amiral chevauche _par_ ou _parmi_ cette arme.

Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphitryons, est rsolu de
vivre en paix avec son autre moi:

          Et _parmi leurs contentions_
    Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.

    (_Amphitryon_, III, sc. 7.)

DON JUAN. Quelle est ton occupation _parmi ces arbres_?

(Act. III, sc. 2.)

Enfin, _parmi_ s'employait autrefois partout o l'on avait  dire _par
le milieu_. C'est son droit; il n'y a pas de raison de le lui enlever.
Si l'usage lui en a t quelque chose, il faut contraindre l'usage 
restituer.




CHAPITRE VIII.

Pquin ou pkin.--Professeur, le pays.--Peu s'en faut que ne, quelque
que... qui que ce soit qui...--Piea.--_Que_, aprs _davantage_.--Se
souvenir.--Sur, sous, sous le rapport de...--Trs, en composition.--Trou
de chou.--Trousser, trousses.--Vassal et valet.--Verbes
rflchis.--Trois priodes dans notre langue.


PKIN ou PQUIN.

Mot adopt (non pas invent) par les militaires de l'empire, pour
dsigner les bourgeois.

M. J. J. Ampre propose l'tymologie _Paganus_, _paen_,  laquelle il
est difficile de croire.

En voici une autre qui se rattache aux rgles de l'ancienne
prononciation, par lesquelles _em_ sonnait _an_, et l'_r_ s'effaait,
suivie d'une seconde consonne.

_Pquin_ est pour _Perquem_; prononcez _pquan_. De _pquan_, la
prononciation vulgaire a fait _pquin_, comme d'_Arlecamp_, _Arlequin_.

Mais qu'est-ce que _Perquem_, et o voit-on que ce _Perquem_ ait jamais
t en usage?

Je rponds par une citation tire des dialogues de Henri Estienne:

Il y a longtemps aussi qu'on a dit, en latinizant, _liperquam_: faire
du _liperquam_, ou faire _le liperquam_, au lieu de dire _luy per
quem_.

(_Du Lang. fr. ital._, p. 616.)

Faire du _liperquam_, c'est trancher de l'homme d'importance, faire
l'homme par qui...! _Per quem omnia fiunt_, c'est tre un fat, un
faquin, un impertinent. _Ly_ ou _luy_, pour _celui_, est tomb; il n'est
rest que les deux mots latins, _per quem_. Un _perquem_, ou un
_pquan_. On voit qu'en cette affaire le militaire, qui usait de ce
terme  une poque o le sabre tait tout, tait lui-mme au fond le
vritable _pquin_, faisant _du luy per quem_ ou _du lypquan_. On
aurait pu lui rpondre:

    Vous donnez sottement vos qualits aux autres.

L'ignorance de l'tymologie a fait crire le mot _Pquin_ comme le nom
de la ville chinoise, _Pkin_; d'o naturellement on a substitu un
_chinois_  un _pkin_.

On devrait, tous les cinquante ans, refaire la jolie comdie de
Boursault, _les Mots  la mode_. Chaque poque a son jargon qui passe,
mais non sans laisser dans les meilleurs livres et dans le parler
quelque trace de son passage; d'o il rsulte que la langue se trouve
enfin notablement dtriore.


PROFESSEUR.--LE PAYS.

Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les moeurs
les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait,
je m'assure, que la vanit particulire et la politique publique y
exercent la principale influence.

J'admire, par exemple, les progrs de la civilit du langage sur ce mot
_professeur_.

Il y avait autrefois des _matres_ et des _professeurs_. _Matres_,
dsignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se
transmet surtout par voie d'imitation: matre de chant, matre  danser,
matre d'criture, matre de dessin. Le nom de professeur tait rserv
 ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel,
et implique un certain talent de parole: _professeur_, de _profiteri_;
un professeur d'loquence, d'histoire, de belles-lettres.

Mais les artistes, depuis qu'on les a levs au sacerdoce, voire  la
_saintet_, se sont indigns  bon droit, et se sont mis tout net au
niveau des autres, en prenant aussi le titre de _professeurs_. Ils en
sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les _matres_ sont
supprims, et qu'on ne rencontre plus partout que des _professeurs de
violon_, _professeurs de danse_, _professeurs d'escrime_, etc. Certains
danseurs de l'Opra sont _professeurs de grces_. Ils seraient devenus
sourds et muets, que cela ne les empcherait pas le moins du monde de
_professer_. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras.
Figurez-vous, en effet, un _professeur de grces_ rduit au seul usage
de la langue! Mais quand la langue resterait seule  MM. Michelet et
Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs
trs-loquents. Ils ont ce petit avantage sur les _professeurs de
grces_ et autres pareils.

J'ai t difi, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit
Pisseux, _professeur de canne_. Vous sentez combien ce mot de
_professeur_ est ici le mot propre, et combien l'locution est
indispensable pour enseigner  jouer du bton!

                   *       *       *       *       *

De son ct, la politique nous gte tant qu'elle peut notre langue
franaise. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression,
_le pays_: _Le pays_ attend, _le pays_ est inquiet, etc. _Le pays
lgal_, en opposition sans doute au _pays illgal_. Qui peut avoir t
le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment  qui le
mot _patrie_ faisait peur.

A la vrit, _patrie_ a l'inconvnient de rappeler les Grecs, les
Romains, et, qui pis est, la rvolution de 89. Il n'est pas bon
d'occuper _le pays_ de ces souvenirs-l: ils reportent  des poques de
grandeur, de probit, de dvouement, qui feraient avec la ntre un
contraste trop dur. _Le pays_, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il
rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les
Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et
d'migration, n'ont pas le mot _patrie_; ils sont obligs de recourir 
_country_, qui est notre _contre_; car autrefois c'tait l'Angleterre
qui empruntait la langue de Guillaume le Conqurant.

PAYS, driv de _Pagus_, n'a jamais signifi en bon franais qu'une
province, un territoire relativement born et circonscrit. Le pays
d'Aunis, c'est--dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais
dans _mon pays_; ce temple est _mon pays_, je n'en connais point
d'autre, dit Joas. _Le beau pays de France_, parce que alors la France
est compare avec le reste de l'Europe ou de l'univers.

Dans l'origine, le mot _paysans_ dsignait les gens d'un pays, ceux
d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Ose, dit _le livre des
Rois_, prit Samarie, _Et transtulit Israel_, E remuad _tuz les pasans
de Israel_.

Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi
n'avons-nous plus de _patrie_, mais seulement un _pays_? C'est en
abaissant les termes qu'on abaisse peu  peu les ides. Ce mot de
Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en
langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte _son pays_  la semelle de
ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule.

Un Anglais change volontiers de _contre_; un Franais peut changer de
_pays_, mais jamais il ne change de _patrie_.


PEU S'EN FAUT QUE NE.--QUELQUE QUE.--QUI QUE CE SOIT QUI.

Au lieu de cette longue locution vide, _peu s'en faut que ne_, nos pres
disaient _ peu_,--_ peu n'enrage vif_,--_ peu d'ire ne fend_,
c'est--dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crve de
colre. Cette locution est si consacre, qu' peine est-il ncessaire
d'en citer des exemples.--(Vous observerez, en passant, qu'_ peine_ est
une faon de parler calque sur _ peu_, et aussi commode aujourd'hui
qu'_ peu_ l'tait autrefois.)

    Bgues le voit _ pou_ n'enrage vis.

    Aubris le voit _ pou_ n'enrage vis.

    (_Garin_, II, p. 173, 174.)

      Le froit le prent en la vertiz,
      Et puis d'ilec par tot le cors;
      _A poi que_ l'ame n'en ist fors.

    (_Partonopeus_, v. 5166.)

Le froid le prend au sommet de la tte, et de l se rpand par tout le
corps; peu s'en faut que son me ne s'envole.

Il n'est pas ncessaire d'avoir essay de faire des vers, pour
reconnatre combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution
moderne. Je ne sais qui a embarrass notre langue de ces faons de
parler si pesantes, _peu s'en faut que ne_... _quelque que_... _qui que
ce soit qui_... Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue
franaise, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie
latente sous les apparences du progrs.

L'ancienne langue disait, au lieu de _quelque que_, _quel... que_;
_quel_ tant toujours adjectif et _que_ toujours adverbe. Par exemple:
_Quel_ puissant tes-vous? Eh bien! _quel_ puissant _que_ vous soyez,
vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: _Quelque_
puissant _que_ vous soyez:

    Je m'en vois, dame! a Dieu le creator
    Commant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie.

    (_Chanson dou Chastelain de Coucy_, dans le roman, p. 245.)

Je vous recommande  Dieu, en _quel_ lieu _que_ je sois.

    Car trop aim, moi, a consevrer
    Et ma volent amendrir,
    _Quel_ duel _que_ j'en doie soufrir,
    Qu'on sevist rien de mon afaire.

    (_Ibid._, v. 6151.)

Car j'espre me priver et refrener mes dsirs, _quel_ chagrin _que_
j'en doive prouver, plutt que de laisser pntrer nos amours.

La fe Mlior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de
son pre, et y faisait paratre des forts pleines de btes sauvages, 
sa volont:

    Li elefant et li lion,
    Et _quels_ bestes _que_ je voloie,
    De devant moi mesler faisoie.

    (_Partonopeus_, v. 4635.)

En basse latinit: _Et quales bestias quas volebam_; mais jamais on n'a
pouss la barbarie jusqu' dire: _Et qualescumque quas_. C'est
exactement ce que nous faisons.

Benot de Sainte-More dit que les Danois s'tant tablis dans Londres,
les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de
leurs ennemis. Dans ces espces de Vpres siciliennes, quelques jeunes
gens nobles parviennent  se saisir d'une nacelle:

    Emmi se colent par Tamise;
    Ne lor nut tant nord est ne bise
    Qu'en Danemarche n'arrivassent,
    _Queu_ mer orrible _qu'_il trovassent.

    (_Chron. des ducs de Normandie_, t. II, v. 27550.)

Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est,
ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque
horrible mer qu'ils trouvassent.

L'expression de Benot de Sainte-More est assurment plus vive et plus
rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisime vers,
l'idiotisme employ au quatrime, sont aujourd'hui hors de notre porte.
Qu'on essaye de rendre les mmes dtails avec la mme prcision, on
sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du
ct de la langue moderne.

_Quelque... que_ est barbare. On s'est avis, par ignorance, de souder
insparablement le _que_  _quel_, et l'on s'est trouv oblig de le
rpter aprs le substantif, par une espce de bgayement.

Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement pos une distinction
entre _quelque_ adverbe, un autre _quelque_ adjectif, et un troisime
_quel que_, dont les moitis se sparent. Il faut dire sans _s_:
_Quelque_ mchants que soient les hommes..., et _quelqueS_ honneurs que
vous lui rendiez..., avec une _s_  _que_! Celui-ci appelle _quelque_,
_pronom indfini_; celui-l, _adjectif-numratif-dterminatif_. Quel
dsordre, quel gchis! L'ancienne langue et dit, avec autant de
simplicit que de bon sens: _Quels_ mchants _que_ soient les hommes...,
_quels_ honneurs _que_ vous lui rendiez..., _quel_ s'accordant toujours,
et _que_ ne s'accordant jamais. Si l'on et conserv la vraie locution,
Corneille ne se ft pas vu dans l'impossibilit d'exprimer en vers:
_Quelque_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et
cette impossibilit ne l'et pas contraint de recourir  un hispanisme:
_Pour_ grands _que_ soient les rois... Parlant la vieille et bonne
langue franaise, il et dit:

    _Quels_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes.

Le peuple dit trs-correctement: J'irai vous voir, _quelle chose qu'il
arrive_; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros
solcisme. Ils veulent _quelque chose que_.

                   *       *       *       *       *

QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en
vers, _qui que ce soit qui_? Nos aeux disaient simplement _qui qui_ ou
_qui que_, avec la permission de contracter le second _qui_; de sorte
que rien n'est plus doux.

Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins:

    _Ki qu'es_ rapelt ja n'en returnerunt.

    (_Roland_, st. 160.)

_Qui qui les_ rappelle.

Donnez cela  rendre  un pote moderne; il sera oblig de dire _qui que
ce soit qui les_ rappelle... Il n'en viendra jamais  bout! Il sera
oblig de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une
extrme duret, l o nos pres s'en tiraient avec deux syllabes. Alors
le pote usera son temps et son gnie  tourner cette niaise difficult.
Croit-on que l'art ait beaucoup gagn  se forger de telles entraves, et
la langue  se charger de mots inutiles?

_Qui que ce soit qui s'en fche._ Huit syllabes o nos pres en
employaient trois: _Qui qu'en poist_[106]:

  [106] Du verbe _poiser_, _peser_. _Qui_ est ici au datif, et
    s'crivait mieux _cui_. L'identit de la prononciation a caus celle
    de l'orthographe.

    Tranche li dux le cuer e le pulmon,
    Que mort l'abat _qui qu'en poist_ u qui nun.
    Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun.

    (_Roland_, st. 96.)

Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le coeur, et l'abat mort,
_qui que ce soit qui s'en fche ou ne s'en fche pas_. L'archevque
(Turpin) dit: C'est frapp en baron.

Aubri le Bourguignon

    Vint au palais, _qui qu'en poist ou qui non_;
    Trois cops hurta au postis d'un baston.

    (Bekker, _Intr. de Ferabras_, p. 155.)

    J'y entrerai, _qui qu'en poist ou qui non_.

    (_Ibidem._)


PIEA.

PIEA, c'est--dire, _il y a longtemps_, _piece a._--On disait aussi
adverbialement _grant piece_. Dans _les Cent nouvelles_, une femme abuse
deux amants  la fois; l'un des deux s'en aperoit, et la quitte: Il
luy dict qu'il n'y retourneroit plus, et aussi ne fit-il _de grant
piece_ apres, dont elle fut tres desplaisante et malcontente.

(_Nouvelle 33._)

    Mult _grant piece_ a Gaines nos a vendu.

    (_La Desconfite de Roncevaux_, Intr.  la _Ch. de Roland_, p. LVII.)

Dans le fabliau _de Gombers et des deux Clercs_, la femme de Gombers,
surprise des retours extraordinaires de son mari (ou de celui qu'elle
croit son mari), lui dit:

    Ne sais or de quoi vous souvint;
    _Piece_ a mais qu'il ne vous avint[107].

  [107]

        Qu'a mon mari, dit-elle, et quelle joie
        Le fait agir en homme de vingt ans?

        (LA FONTAINE, _le Berceau_.)

Les Italiens disent absolument de mme, _un pezzo_, _un pezzo di tempo_,
_gran pezzo_. Il y a apparence que c'est d'eux que nous avions emprunt
cette locution.

On a remplac _piea_ par _il y a longtemps_; cinq syllabes pour deux,
et l'impossibilit d'entrer en vers. Notre langue a rellement beaucoup
gagn!

Au XVIIe sicle, _piea_ tait dj tomb en dsutude. Scarron,
Voiture, dans leurs compositions artificielles en vieux langage, le font
synonyne de _jadis_; cela n'est pas exact: _piea_ marquait un temps
bien moins loign que _jadis_.

On ne prononait pas _pia_ en faisant entendre l'_i_, mais _pessa_, la
notation _ie_ servant dans l'origine  reprsenter un son approchant de
notre __ accentu un peu plus ouvert, comme celui de _pezzo_.


QUE, aprs DAVANTAGE.

_Davantage_ est un adverbe de comparaison, comme _plus_; pourquoi lui
veut-on interdire la marque du comparatif, que l'on accorde  _plus_?
C'est une prtention moderne.--Je n'ai jamais voulu rien avoir
_davantage que_ l'un d'entre vous.

(AMYOT.)

Je ne connais pas une seule rgle de grammaire invente ou formule par
un grand crivain. En revanche, je sais dans tous nos grands crivains
quantit de fautes de franais dclares telles par sentence des
grammairiens les plus incapables d'crire. _Davantage que_ en est une;
il n'est presque pas un bon livre du XVIIe sicle o il ne se trouve:

Voulez-vous tre rare? rendez service  ceux qui dpendent de vous.
Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne pas vous
laisser voir.

(LA BRUYRE, _des Biens de fortune_.)

    Un certain amour de respect,
    Amour d'ordinaire suspect,
    Et qui demande _davantage
    Qu'_il ne parat sur son visage.

    (SARRASIN.)

Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le prince de
Cond n'a fait en Europe?

(BOSSUET.)

    Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage
    Que_ ce que je lui dis pour le faire tre sage.

    (MOLIRE, _l'tourdi_, I, 9.)

Il n'y a rien assurment qui chatouille _davantage que_ les
applaudissements.

(_Le Bourgeois Gentilhomme_, I, 1.)

Le pre Bouhours n'est pas un crivain qui brille par la force ni mme
par la justesse de la pense, mais on peut le citer quand il s'agit
d'lgance et de correction:

La langue franaise, dit-il, n'affecte jamais rien; et si elle tait
capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de ngligence, mais
une ngligence de la nature de celle qui sied aux personnes propres, et
qui les pare quelquefois _davantage que_ ne font les pierreries et tous
les autres ajustements.

(_Ariste et Eugne_, 2e _Entretien_.)

Je ne sache rien qui dgote _davantage_ les personnes raisonnables
_que_ le jargon de certaines femmes.

(_Ibidem._)

Et ce n'est point de sa part inadvertance; dans ses _Remarques_, il
analyse cette locution, et voici ce qu'il en dit:--Quand _davantage_
est loign du _que_, il a bonne grce au milieu du discours; par
exemple: Il n'y a rien qu'il faille _davantage_ viter, en crivant,
_que_ les quivoques.

Le XVIIIe sicle employait encore _davantage que_:

Une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser _davantage_, mais ne
nous navre pas tant _que_ une pierre lance  dessein par une main
malveillante.

(J. J. ROUSSEAU, 8e _Promenade_.)

                   *       *       *       *       *

Mais voici l'oracle qui abat toutes ces autorits:

_Davantage_ ne peut pas tre suivi d'un complment comme dans: J'aime
_davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut, dans ce cas, employer
l'adverbe _plus_.

(M. BONIFACE, _Gram. fran._, p. 295.)

IL FAUT, vous entendez? Ne demandez pas pourquoi: IL FAUT.

Les grammairiens en gnral n'ont qu'un seul procd: ils commencent par
poser _ priori_ un principe sans autre fondement que leur bon plaisir
et souvent leur ignorance, qu'ils ne manquent pas d'appeler _la
logique_. Voil la loi faite. Arms de cette loi, ils regardent ensuite
dans les crivains. Naturellement tout ce qu'ils y rencontrent de
favorable, ils ne manquent pas de le citer en confirmation de leur
thorie; quant aux exemples contraires, ils savent encore en tirer parti
dans leur intrt: Rousseau a viol la rgle dans tel passage... Bossuet
a pch contre la puret de la langue... J. J. Rousseau a mconnu le
principe... Pascal ou Molire ne s'est donc pas exprim correctement
quand il a dit... Il faut bien se garder d'imiter Voltaire quand il
crit... _etc., etc._ Qui donc imiterons-nous pour tre assurs de bien
parler franais? Qui? MM. Fraud, Girault, Andry de Boisregard, Landais,
Boniface, Domergue, Demandre... Voil les autorits vritables et les
guides infaillibles.

(_Voyez_ OU, p. 401.)


SOUVENIR (SE).

La logique s'en va des langues  l'user. Peu  peu les locutions
vicieuses et inconsquentes prennent le dessus, comme en un jardin
nglig les mauvaises herbes touffent les bonnes. On sarcle, mais trop
tard; le mal est fait. Quelque soin qu'on voult prendre de sarcler
notre langage, il y a de fcheuses locutions qui s'y sont implantes si
avant, qu'on ne peut mme essayer de les extirper. On soulverait
jusqu' des vers de la Fontaine. Par exemple, la Fontaine a dit:

    Je ne me souviens pas que vous soyez venue,
    Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

    (_Philomle et Progn._)

Qu'est-ce que _je me souviens_? C'est _subvenit mihi_, sous-entendu _in
mentem_. On disait, originairement, _il me souvient_. La forme
impersonnelle est la seule bonne.

Au tournoi, le chtelain de Coucy ne songeait qu' la dame de Fayel, et
au rendez-vous marqu pour le retour:

    Moult desire l'eure et le jour
    Que sa dame mis li avoit,
    Et nuit et jour _l'en souvenoit_.

    (_Coucy_, v. 3247.)

_Il lui en souvenait._

Le roi Dolopathos cherche pour son fils le meilleur prcepteur; il lui
souvient de Virgile:

    Le roi de Virgile _souvient_.

    (_Dolopathos_, p. 159.)

_Regem meminit Virgilii._

Dans la premire moiti du XVIIe sicle, on conservait encore _il me
souvient_. Malherbe n'y manque jamais:

Encore _me vient-il de souvenir d'une chose_ que je veux que vous
sachiez.

(_Lettres de Malherbe_, p. 46.)

Et Corneille:

                    _Qu'il te souvienne_
    De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

    (_Cinna_, V, 1.)

Le verbe _se souvenir_ n'est pas seul: nous en avons plusieurs
construits aujourd'hui de mme. Que veut dire, _je me repens_? est-ce
qu'on repent soi-mme? Les Latins disaient bien mieux, avec la tournure
impersonnelle: _Me poenitet culp me_; ce que les Allemands ont retenu:
_Es reuet mich_. _Poenitere_ actif serait un affreux barbarisme, quoique
l'excellent dictionnaire de MM. Quicherat et Daveluy cite _poenitere_ de
Plaute, et _poenitebunt_ de Pacuvius. Il n'est Plaute ni Pacuvius qui
tienne; le bon sens est plus fort que Pacuve et Plaute. La composition
du verbe (_poena tenet_) s'oppose  ce qu'il soit autre chose
qu'impersonnel, comme l'ont fait tous les crivains du bon temps[108].

  [108] S. Jrme mnageait davantage la logique, en disant, _poeniteor_
    (_poena teneor_).

_Je m'ennuie_; non, vous ne vous ennuyez pas, mais _il vous ennuie_:

    _Au Chastelain_ forment _anoie
    Li termes_, tant li est qu'il voie
    Venir l'heure tres desiree
    Qu'il puist parler a la celee
    A sa dame.

    (_R. de Coucy_, v. 3365.)

Tout le monde a pu voir une petite lithographie reprsentant la Grve un
jour d'excution. Un polisson est grimp sur le poteau d'un rverbre;
un garde municipal veut l'en dnicher. L'enfant feint de pleurer,
supplie, afin de garder son poste; il allgue qu'il a peur: s'il se
drange, il va tomber. A quoi l'autre rpond: _Je m'importe peu que tu
tombes!_ _Je m'importe_ est juste de la mme force que _je me souviens_.
Mais quoi! le _Dictionnaire de l'Acadmie_ admettra je m'importe, et il
sera tout de suite bon. Ce ne sera pas les acadmiciens actuels, mais
leurs successeurs.


SOUS, SUR.

C'est une chose singulire mais assure, qu'autrefois la prononciation
confondait  l'oreille les mots _sur_ et _sous_. On les crivait _sor_
et _soz_, l'_o_ valant _ou_, ou bien _sour_ et _sous_. Devant une
voyelle, la consonne finale tait l'quivoque: _SouR_ un arbre; _souS_
un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on
n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples:

    _Desour_ une coute vermeille
    Fu li rois Loeys tout seus.

    (_La Violette_, p. 38.)

Le roi Louis fut tout seul _dessur_ une couverture vermeille, un tapis,
une _coute pointe_[109].

  [109] _Coute-pointe_, ou _coulte-pointe_, de _cul(ci)ta puncta_. On
    dit mal  propos _courte-pointe_, et l'Acadmie donne pour exemple
    la _courte-pointe pique_; si la _coute_ n'tait _pique_, elle ne
    serait pas _pointe_. L'Acadmie est punie d'avoir trop mpris les
    tymologies.

Mais dans ce passage:

    _Desour_ sa dextre mamelete
    A une bele violete.

    (_Ibid._, p. 52.)

Il serait impossible  l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait
la violette _sur_ ou _sous_ la mamelle droite. Heureusement il sait par
d'autres passages qu'il faut comprendre _dessus_.

    Grars li biaus, sans nul arrest,
    Descent _dessouS_ un feu molt haut.

    (_Ibid._, p. 55.)

    _DesouR_ un beaucent palefroi.

    (_Ibid._, p. 41.)

Il est manifeste que Grard descend _sous_ un htre, et monte _sur_ un
cheval. Le sens de la phrase et la finale se dtachant sur la voyelle
_u_, ne laissent point de doute. Mais:

    Et maintenant haste son oirre (_son erre_)
    Que a Bouni, qui siet _sou_ Loire,
    Voulra jesir ancor anuit.

    (_La Violette_, p. 41.)

    La vostre foi car la me creanteiz
    Que _soz_ Viane en cel ille viendreiz?

    (_Gerars de Viane_, v. 2270.)

L'oreille entend partout _sous_, et il faut traduire la premire fois
_sur_, la seconde fois, _sous_; Il veut encore aujourd'hui coucher 
Bouni-_sur_-Loire;--Vous me donnez votre foi de venir en cette le
_sous_ Vienne?

Cette confusion de son s'est dmle dans le langage moderne, mais non
sans y laisser une trace bien marque. C'est la double locution, _sur
peine de_ et _sous peine de_, exprimant la mme chose: Il y a t
condamn, _sur_ ou _sous_ peine de mort.

L'Acadmie,  la vrit, ne donne pas _sur peine_, et se borne  _sous
peine_. Un tranger, sur la foi de l'Acadmie, pourrait croire que
Saint-vremond, Pascal et Molire ne parlaient point franais:

Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils tudient au collge de
Clermont, _sur peine_ d'tre dshrits. (_Convers. du pre Canaye et
du marchal d'Hocquincourt._)

Est-ce un article de foi qu'il faille croire, _sur peine_ de
damnation?

(18e _Provinciale_.)

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,
    On ne doit de rimer avoir aucune envie,
    Qu'on n'y soit condamn _sur peine_ de la vie.

    (_Le Misanthrope_, act. IV, sc. 1.)

Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le mme
dictionnaire autorise au mot _sous_ cette locution dtestable: _Sous un
rapport_, _sous le rapport de_..., dont vous ne trouverez pas un seul
exemple dans les crivains du bon temps. Jusqu'au XIXe sicle, on
n'avait jamais ou parler de quoi que ce ft _sous un rapport_
quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions doivent
tre faites _par rapport  Dieu_; mais de nos jours seulement on a pu
nous assurer qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir
les aspects qu'on lui dcrit, c'est de les comparer entre eux _sous le
rapport de la couleur et de la forme_. (_Rem. sur la composition
littraire_, II, p. 435.) Et que, depuis le sicle de Franois Ier,
nous sommes fort appauvris _sous ce rapport_. (Sous le rapport des
_vocables_.) (_Ibid._, p. 255.) Que, _sous le rapport de la priode
travaille_, personne ne s'avisera de prfrer les vaudevillistes du
jour  Molire ou  Regnard. (_Ibid._, p. 466.) Que les romans de
madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, _sous un
certain rapport_, que _le Lutrin._ (_Ibid._, p. 593.) L'auteur montre
cependant partout une rigueur extrme contre les _vocables_ nologiques;
mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et
moins d'empressement  le condamner _sous le rapport du style_.


TRS, en composition.

Je ne sais d'o peut venir _trs_; mais il date de l'origine de la
langue, et ds lors il se joignait  toute sorte de mots, adjectifs,
substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative.
_Trestous_ exprime plus absolument que _tous_:

    Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle,
    De _trestuz_ reis vus present les corunes.

    (_Roland_, st. 28.)

Tenez, beau sire, dit Roland  son oncle, je vous prsente les
couronnes de trestous les rois.

    Li amiralz qui _trestuz_ les esmut...

    (_Ibid._, st. 197.)

    Li emperere i fait suner ses graisles
    E l'olifan qui _trestuz_ les esclairet.

    (_Ibid._, st. 239.)

Le sire de Coucy, la premire fois qu'il est introduit dans la salle o
se tient la dame de Fayel, salue l'assemble en ces termes:

    Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit,
    Vous doint sant et bonne vie,
    Et _trestoute_ la compagnie.

    (_Ibid._, v. 450.)

    _Trestout_ cil qui ileuques erent
    Mult en furent _tuit_ esjoy.

    (_Ibid._, v. 810.)

Ce dernier exemple prsente les deux formes _tout_ et _tuit_, qui sans
doute, malgr la diversit d'orthographe, sonnaient de mme.

On rencontre souvent ces deux formes dans le mme auteur:

    _Trestuit_ escrient: Or, apres Fromondin.

    (_Garin_, t. II, p. 164.)

    Alons nous en _trestuit_ a Saint Quentin...
    _Trestout_ le pas n'i ot noise ni cri.

    (_Ibid._, I, v. 218.)

_Trestous_ est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: Les sens
font _trestous_ la ligne extresme de nostre facult. (_Essais_, II,
12.)

Il est regrettable qu'au moins,  ce titre, il n'ait pas t accueilli
par l'Acadmie franaise. Elle a considr _trestous_ comme un mot
patois abandonn aux paysans.

                   *       *       *       *       *

TRES-PAS, est le dernier pas, _passus extremus_, le pas qu'on franchit
pour passer de ce monde en l'autre.

                   *       *       *       *       *

TRES-FOND, est le fond le plus profond.

                   *       *       *       *       *

TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'ide du
verbe simple:

    Li quens Rollans gentement se combat,
    Mais le corps ad _tressuet_ e mult chalt.

    (_Roland_, st. 54.)

    Bernard l'ot, a pou enrage vis:
    _Tressaut la table_, vers Garin se guenchit.

    (_Garin_, II, p. 16.)

Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la
table d'un saut, se jette du ct de Garin.

Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille
langue est plus concise et plus nergique que la langue moderne.

Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE.

Le comte Grin et son camarade Geres, ayant tu le page Timozel,
dtournent son cadavre dans un guret:

    Mort le _tresturnent tres_ en mi un guaret.

    (_Roland_, st. 106.)

Cet exemple est remarquable, en ce que _trs_ y figure deux fois, l'une
en composition, l'autre  l'tat libre. Les Latins disaient de mme,
_depellere de_, _emergere ex_, etc.

                   *       *       *       *       *

TRESPRENDRE, signifiait _s'emparer puissamment_, _irrsistiblement
de_...

Roland, bless  Roncevaux, sent, malgr tout son courage et ses
efforts, que sa dernire heure est venue:

    o sent Rollans que la mort le _tresprent_:
    De vers la teste sur le coeur li descend.

    (_Roland_, st. 171.)

Ces deux vers sont d'une grande beaut. La langue moderne aurait peine,
je crois,  galer la force expressive du second.

On disait de mme _trespenser_, _trespercer_, _trestrembler_,
_trestrancher_, _tresaller_:

    Or escoutez des joies de ce mund,
    Que eles valent et que eles sunt:
    Cume fumee _trespassent_ et _tresvunt_.

    (_Roman des Romans_, dans ROQUEFORT.)

et _tresfiler_, qui est demeur comme terme technique: _trfiler_ du fil
de fer, une _trfilerie_.

Mais en supprimant l'_s_ dans tous ces mots, outre qu'on en a dguis
l'origine, on en a modifi la prononciation. _Trpas_, _trfond_,
_trfiler_, comme les crit l'Acadmie, ont certainement leur premire
syllabe plus ferme que ne l'avaient _trespas_, _tresfond_, _tresfiler_,
et que ne l'a encore _tressaillir_. L'ancienne orthographe avait, pour
marquer ces nuances dlicates, bien plus de ressources que la moderne,
rduite  trois misrables accents, dans lesquels il faut que tout
rentre.


TROU DE CHOU, DE POMME.

La premire dition du _Dictionnaire de l'Acadmie_ mentionne _Trou de
chou_, avec cette restriction, _Il est bas_.

Elle et parl plus juste, disant: Il est vieux.

_Trou de chou_ a compltement disparu de l'dition de 1835. Cependant on
aurait pu l'y maintenir par grce, comme aussi par gard pour Rabelais,
qui, au chapitre 17 du livre V de _Pantagruel_, nous reprsente Henri
Cotiral, compagnon vieulx, tenant en sa dextre un gros _trou de
chou_.

Mnage (_Observations_) autorise _trou de chou_; et, aprs avoir
rapport ce vers de Villon,

    D'un _trougnon_ de chou, d'un naveau,

il dclare que _trou_ vient de _thyrsus_; _un trou de chou_, c'est un
_thyrse_ de chou. Mnage va jusqu' citer l-dessus du grec. Il fallait,
comme Mnage, en avoir de reste pour en dpenser sur les _trous de
chou_.

_Trou_ est dans les plus anciens monuments de la langue pour _trognon_
ou _tronon_, qui est videmment driv de _truncus_, comme le pensait
Nicot. _Un trou de lance_, dans _Ogier l'Ardenois_:

    Entams est en maint lieu vos escus:
    Cil _trox_ de lance i sont mult embalus.

    (v. 12210.)

Votre cu est entam en mainte place, et les nombreux tronons de lance
y tiennent encore.

Ce passage se lit autrement dans un manuscrit plus moderne:

    Ses escus est et tros et fendus;
    Ne s'en voit mie com vilains esperdus:
    Dix _trous de lance_ emporte en son escu.

Il ne se retire pas du combat comme un vilain qui fuit: il emporte dix
tronons de lance plants dans son bouclier.

Plus loin:

    La lance froisse dusqu'as poins du guerrier,
    Li _trols_ en volent contremont vers le ciel.

    (_Ogier l'Ardenois._)

Il brise la lance au poing du guerrier; les tronons en volent en l'air
jusqu'au ciel.

Observez que le mot _tronon_ tait employ dans le mme temps, car on
lit, quelques vers avant ceux que je viens de citer:

    Ogiers s'en torne, qi ben s'est conbatus;
    Cinq gonfanon emporte en son escus,
    Les fers de lance et les _tronons_ dessus.

    (v. 12203.)

Et dans la description du tournoi donn par Fayel:

    Li _tronson_ volerent en haut
    Des lances qui furent brisees.

    (_R. dou Chast. de Coucy_, v. 1350.)


TROUSSER, TROUSSES.

Il serait bien important, dans un vocabulaire, d'indiquer le sens
premier, le sens propre d'un mot, et de ranger ensuite
chronologiquement, autant que faire se pourrait, les sens venus par
extension, et parfois trs-dtourns du primitif.

Au mot _trousser_, l'Acadmie dit: Replier, relever. Il se dit
ordinairement des vtements qu'on a sur soi.

Le sens primitif de TROUSSER est _charger_, _imposer un fardeau_, ce qui
ne se peut faire sans le lever; de l l'extension du sens: mais si l'on
ne connat le premier, on ne comprendra pas les rapports qui lient ces
mots, _trousse_, _trousseau_, _porter en trousse_, _trousser en malle_,
_trousser bagage_, etc.

RETROUSSER, c'est proprement charger une seconde fois un objet qui tait
dj charg, _trouss_; mais on ne le trouve pas assez haut, on le
_retrousse_.

Blancandrin, ambassadeur de Marsile auprs de Charlemagne, dtaille les
prsents offerts par le roi sarrasin  l'empereur franais:

    De sun aveir vos voelt asez duner,
    Urs e leuns e veltres enchaignez,
    Set cenz cameils e mil hosturs muez,
    D'or e d'argent quatre cenz muls _trussez_.

    (_Roland_, st. 9.)

Il veut vous faire large part de ses richesses; vous donner ours et
lions et vautours enchans, sept cents chameaux et mille autours qui
auront pass la mue, quatre cents mulets _chargs_ d'or et d'argent.

L'pieu de Baligant, amiral de Marsile, tait si norme, que le seul fer
dont il tait garni et fait la charge d'un mulet:

    De sul le fer fut un mulet _trusset_.

    (_Roland_, st. 217.)

Un marchand, allant  la foire, achte pour sa matresse une robe de
Pers:

    Si la ploia en un _troussel_;
    Dessus son palefroi morel
    _La trousse_ et lie derriere soi.

    (_La Bourse pleine de sens._)

Il la plia dans une valise; la charge et attache derrire soi, sur son
cheval brun.

Une TROUSSE est donc ce dans quoi l'on porte. Ce mot s'appliquait 
l'tui d'un barbier aussi bien qu'au carquois de Cupidon. Le _trousseau_
de la marie, c'est le ballot de ses hardes. Un _trousseau_ de clefs, ce
sont toutes les clefs que l'on porte ensemble en un petit fardeau ou
paquet. _Porter en trousse_, _trousser en malle_, c'est charger comme
une trousse qu'on mettait derrire soi sur le cheval, ou comme une
malle; trousser un vtement, c'est le lever comme si l'on voulait le
charger sur un cheval; trousser bagage, c'est charger son bagage,
partir, dcamper.

_Trousse_, dsignait aussi une sorte de vtement particulier aux pages;
mais ceci se rapporte au sens secondaire de _trousser_. Ce vtement
s'appelait _trousse_, parce qu'il ne pendait pas, mais tait relev au
corps. On employait le plus souvent ce mot au pluriel; de l
l'expression: _Mettre aux trousses_ de quelqu'un... avoir toujours
quelqu'un _pendu  ses trousses_.


VASSAL, VALET.

Le premier sens de _vassal_ tait _brave_, _courageux_.

Le duc Robert de Normandie runit les vques, les barons, les abbs, et
leur annonce son dpart pour la terre sainte. Tous, d'une commune voix,
le supplient de ne pas abandonner le pays:

    Li unt respundu communal:
    Cherismes dus, noble _vassal_,
    Cum a ici fiere nouvelle!

    (BENOT DE SAINTE-MORE, t. II, p. 570.)

Trs-cher duc, noble brave, comme voici fire nouvelle!

Ganelon exaltant  Marsile la vaillance de Roland:

    N'at tel _vassal_ sous la cape du ciel.

    (_Roland_, st. 40.)

    N'avez barun de si grant _vasselage_.

    (_Ibid._, st. 30.)

Olivier,  Roncevaux, s'aperoit de la trahison de Ganelon, qui livre
l'arrire-garde aux Sarrasins. Il presse Roland de sonner du cor pour
rappeler l'avant-garde et Charlemagne: _Cumpainz Rolland, sunez vostre
olifant_. Mais Roland ne veut pas _corner pour des paens_; il se
confie, pour sortir d'affaire,  son pe et au courage des Franais:

    De Durandal verrez l'acer sanglant.
    Franceis sunt bon, si ferrunt _vassalment_;
    Ja cil d'Espaigne n'aueront de mort guarant.

    (_Roland_, st. 83.)

_Si ferront vassaument._ _Ferrunt_, _frapperont_, par syncope, du verbe
_frir_. Rponse qui suggre au pote cette rflexion:

    Rollans est proz, e Oliver est sage;
    Ambedui unt merveillus _vasselage_.

    (_Roland_, st. 85.)

Merveilleuse bravoure.

Enfin, ce qui achve de mettre le fait hors de doute, c'est l'pithte
_vassal_ applique  Charlemagne lui-mme:

    Dient Franceis: Icis reis est _vassals_.

    (_Roland_, st. 241.)

    Mult est _vassals_ Karle de France dulce.

    (_Ibid._, st. 261.)

Cette acception persistait au XIIIe sicle, puisque Hbers, au
commencement de son _Dolopathos_, applique le mot _vasselage_ au fils du
roi de France:

    Car li fils Deu le volt doer
    De proece et de _vasselaige_;
    Mult est vaillanz de son aaige.

    (_Dolopathos_, p. 156.)

VASLET, par syncope de _vassalet_ ou _vasselet_, est un jeune homme, un
jeune brave. Ce mot dsigne souvent un fils de roi ou d'empereur. Benot
de Sainte-More l'applique au duc Robert de Normandie:

    Tuit li plus riche et li plus saige
    Sunt al _valet_ devenu lige
    De feautet e de servige.

    (BENOT DE SAINTE-MORE, v. 31660.)

Dans le fabliau du _Vallet aux douze femmes_, ce valet est qualifi
_damoisiaus_, preuve qu'il tait gentilhomme:

    Un _damoisiaus_ de moult haut pris...
    Quant le _valls_ espous eut...

Le _roman de la Rose_ met galement sur une seule ligne les _valets_ et
les _damoiselles_:

    Car malebouche est coustumiers
    De raconter faulses nouvelles
    De _valets_ et de damoiselles.

Le mot _valet_ conserve aujourd'hui mme son acception primitive, sans
que personne y prenne garde: c'est dans le jeu de cartes, o le roi, la
dame et _le valet_ reprsentent le pre, la mre, et leur fils. Ce n'est
pas  des laquais,  des _garons_, qu'on et donn les noms des
chevaliers les plus illustres: Hector, Ogier, la Hire, Lancelot. Les
quatre _valets_ sont les quatre jeunes princes, hritiers des quatre
rois. Le reste reprsente des groupes de simples soldats anonymes, les
pions du jeu d'checs.

Voil donc un mot qui, aprs avoir honor longtemps les fils de la plus
haute noblesse de France, s'est vu relgu  dsigner l'homme dans sa
plus basse condition, et finalement est devenu si injurieux et si
humiliant, qu'on ne l'applique plus  personne, et qu'il sortira
ignominieusement de la langue o il tait entr et a subsist longtemps
comme un titre d'honneur.

Il a fait sa rvolution en six sicles  peu prs: il tait encore jeune
au dbut du XIIIe; il est caduc au XIXe.

Le mot qui, au moyen ge, avait le sens actuel de _valet_, c'est
_garon_, augmentatif de _gars_; _garcio_, dans la basse latinit:

                  Portabat _garcio_ parmam...

    Hunc prcedebat cum parma _garcio_.

    (GUILLAUME LE BRETON, _Phillippide_.)

Sa lance tait porte par un garon... Un garon marchait devant lui,
portant sa lance.

Le sire de Coucy envoie un domestique porter un message  la dame de
Fayel; il le rcompensera, non avec un joyau, les laquais n'en tiennent
point de cas, mais avec _de l'argent sec_, qu'ils prfrent:

    _Garcon_ aiment joiel noiant,
    Il ainment plus le sec argent:
    Ainsois li donrai XV sous.

    (_R. de Coucy_, v. 3123.)

_Quinze sous_, somme norme pour le temps.

L'acception primitive de _garon_, aprs tant de sicles, subsiste
encore entire.


VERBES RFLCHIS.

Nos pres affectionnaient singulirement la forme rflchie pour tout
verbe exprimant une action relative  la personne qui la faisait, action
physique ou morale, il n'importe. Ils disaient _se dormir_, _se mourir_,
_se dner_; _se combattre _ ou _contre quelqu'un_; _se forfaire envers
quelqu'un_; _se repentir_, _se pmer_, _se gsir_, _se partir de_...;
d'o il nous reste, par double emploi, _se dpartir de_; _se feindre_,
_s'oublier_, etc.

                   *       *       *       *       *

SE DORMIR.--Il _se giseit_ sur sun lit, si _se dormeit_.

(_Rois_, p. 134.)

Entrerent en la chambre u Hisboseth _se dormeit_.

(_Ibid._)

    Certes, dame, de _me dormir_
    Me puige tres bien astenir.

    (_Coucy_, v. 532.)

Nous disons encore _s'endormir_, tmoignage de l'ancienne locution.

                   *       *       *       *       *

SE GSIR.--E se vint  l'hostel Amon sun frere, u il _se giseit_.

(_Rois_, p. 163.)

                   *       *       *       *       *

S'EMPARTIR.--Lores _s'empartid_ Sesac de Jerusalem.

(_Rois_, p. 296.)

                   *       *       *       *       *

SE DISNER.--Jroboam, au troisime livre des _Rois_, invite l'envoy de
Dieu  _se disner_ avec lui:

--Li reis preiad cel hume Deu qu'il remeist, e od lui _se dignast_.

(_Rois_, p. 287.)

--E tu m'as fait merci e receud entre ces ki _se dignent_ a tun
deis.--Entre ceux qui dnent  ton dais.

(_Rois_, p. 194.)

                   *       *       *       *       *

SE COMBATTRE.--Si _se cumbatirent_ (les Syriens) cuntre lui (David).

(_Rois_, p. 153.)

Kar une gent _se cumbaterad_ encuntre altre.

(_Rois_, p. 301.)

    Ja _se combat_ vostre compains Ogiers.

    (_Ogier l'Ardenois_, v. 2650.)

                   *       *       *       *       *

SE REPENTIR.--Li fols reis l'en creid, e de sun mesfait _s'en
repentid_.

(_Rois_, p. 290.)

--Saint Pols _ne se repentivet_ mie.

(SAINT BERNARD, p. 559.)

                   *       *       *       *       *

SE PASMER.--Corneille et Molire ont employ _pmer_ sans le pronom
rflchi:

    Sire, _on pme_ de joie ainsi que de tristesse.

    (_Le Cid._)

    ... Ah! bons dieux, _elle pme_.

    (_Sganarelle._)

Ils ne sont point parvenus  faire accepter cette forme neutre, et
l'ancienne forme rflchie a continu de prvaloir. Elle date de
l'origine de la langue: Roland, mont sur Veillantif, trouve le cadavre
de son cher Olivier, gisant  Roncevaux. Il lui adresse quelques mots
touchants, et, succombant  la douleur, il s'vanouit:

    Quant tu es mort, dulur est que je vis.
    A icest mot _se pasmet_ le marchis,
    Sur son ceval que cleimet Veillantif.

    (_Roland_, st. 149.)

Quand tu es mort, douleur est que je vis. A ce mot se pme le marquis,
sur son cheval qu'il appelle Veillantif.

    Sur l'erbe verte li quens Rollans _se pasmet_.

    (_Ibid._, st. 166.)

Charlemagne s'vanouit  son tour, en trouvant le corps de son neveu
Roland:

    Guardet a la terre veist son nevold gesir,
    Tant dulcement a regreter le prist:
    Amis Rollans, de tei ait Deus mercit!
    Unques nuls hom tel chevaler ne vit
    Por grans batailles juster e defenir.
    La meie honor est turnet en declin!
    Carles _se pasmet_, ne s'en pout astenir.

    (_Ibid._, v. 203.)

Il regarde  terre, et voit son neveu tendu. Il se prit  le regretter
tant doucement: Ami Roland, que Dieu aie piti de toi! Jamais on ne vit
pareil chevalier pour assembler et mener  fin les grandes batailles.
C'en est fait de ma gloire! Charles se pme, il ne peut s'en empcher.

                   *       *       *       *       *

SE FORFAIRE.--Pur o que cil de Jerusalem _forfaiz se furent_ envers
nostre Seigneur.

(_Rois_, p. 295.)

                   *       *       *       *       *

SE FAINDRE.--_S'pargner  quelque chose_, _tre faignant_:

    Ne _se_ doit pas _faindre_ de lui aider...

    (_Ogier_, v. 9638.)

    De lui aider ne _se_ va pas _faignant_.

    (_Ibid._, v. 9632.)

                   *       *       *       *       *

SE MOURIR.--_Mourir_ tait actif, comme aujourd'hui _tuer_. On disait
_mourir quelqu'un_; au participe pass, _mort_:

    Dist l'amirail: Carles, kar te purpenses,
    Si pren cunseill que vers mei te repentes:
    _Mort as mun fils_.

    (_Roland_, st. 262.)

Charles, dit l'amiral, rflchis, et prends conseil de te repentir
envers moi: tu as tu mon fils.

    Trois freres m'a _mort_ et mon pere.

    (_La Violette_, p. 83.)

Le fils de Charlemagne, jouant aux checs avec Bauduinet, le fils
d'Ogier, s'irrite de perdre, lance l'chiquier d'or  la tte de son
adversaire, et le tue:

    Callos _l'a mort_ d'un escekier d'or mier.

    (_Ogier_, v. 3186.)

    Les II _ont mors_ et les II autres prins.

    (_Garin_, I, p. 109.)

De l la forme passive _se mourir_, que nous gardons encore. _Se prir_,
tant reproch aux gens du peuple, n'est pas plus ridicule que _se
mourir_.

                   *       *       *       *       *

S'OUBLIER.--Coucy reoit une lettre de la dame de Fayel:

    On li mandoit qu'a l'anuitier
    Ne _se_ voelle mie _oublier_,
    Ains vienne a Fael tout droit,
    Par l'huisset, si come il souloit.

    (_Coucy_, v. 4010.)

On lui mandait qu' la tombe de la nuit il veuille ne pas s'oublier,
mais vienne tout droit au chteau de Fayel, par la petite porte, selon
sa coutume.

    Si ne _se_ mist pas en oubli.

    (_Ibid._, v. 4035.)


TROIS PRIODES DANS NOTRE LANGUE.

Je distingue dans notre langue trois priodes. Dans la premire, la plus
courte, et celle dont il nous reste le moins de monuments, les voyelles
prdominent sur les consonnes.

Pendant la seconde, la plus longue et la plus fconde, au moins
jusqu'ici, l'quilibre tend  s'tablir.

Nous assistons  la troisime, qui donne visiblement la prdominance aux
consonnes sur les voyelles.

Le caractre de la seconde priode parat celui du gnie de notre
langue, qui, dans la premire, cherche  se dvelopper, fleurit dans la
seconde, et dans la troisime s'achemine  la dcadence.

La langue franaise, dans sa jeunesse, se sentait trop de son origine
italienne; dans sa vieillesse, elle porte trop les marques des
influences trangres; elle est sortie du midi, et va se perdre du ct
du nord.

Mais quand elle ne sera plus, il lui restera toujours cette gloire
d'avoir servi, plus qu'aucune autre,  la civilisation de l'univers.




APPENDICE.




CHAPITRE PREMIER.

ARLEQUIN.

Son origine, ses mtamorphoses.


Il est avr que Polichinelle a diverti les Romains de la rpublique. Il
s'appelait en ce temps-l Maccus; les farces atellanes n'taient pleines
que de son nom et de ses exploits. L'identit n'est pas douteuse: on a
dterr, aux environs de Naples, je pense, une figurine de bronze
antique reprsentant Maccus, bossu par derrire et par devant, et le
visage orn de ce long nez crochu qui a valu au personnage son nom
italien moderne: _Pulcinella_, bec de poulet. On peut s'assurer du fait
dans Ficoroni, _de Larvis scenicis_ (page 26). Les anciens (et ce n'est
pas une des moindres marques de leur bon sens) avaient dress des
statues  Polichinelle; Polichinelle est antique, Polichinelle est
classique comme Plaute et Trence. Il a mme conserv jusqu' nous un
caractre natif: c'est ce bredouillement inintelligible qui le distingue
parmi tout le peuple des marionnettes. D'o croyez-vous que provienne ce
bredouillement? C'est un reste d'accent du pays, dont Polichinelle n'a
jamais pu se dbarrasser; car, tous les savants vous le diront, Maccus
tait n chez les Osques, si renomms dans les anciens auteurs pour
leurs bons mots et leurs piquantes saillies. C'est de l que Maccus se
transporta  Rome, o l'on reprsentait sur le thtre des _jeux
osques_. C'taient de petites pices qu'on jouait le matin avant la
grande pice. Maccus y paraissait dans toute sa gloire; mais comme 
tous les coeurs bien ns la patrie est chre, il ne consentit jamais 
parler une autre langue que sa langue natale. Les Romains, qui
imposrent leur idiome  tant de peuples vaincus, ne vinrent pas  bout
de l'imposer  Polichinelle; et aujourd'hui encore, dans nos Champs
lyses, devant les soldats, les bonnes et les petits enfants bahis,
Maccus continue  parler osque, comme il parla jadis devant Coriolan. En
effet, les Osques taient voisins des Volsques, chez qui Coriolan alla
chercher un asile; quelques historiens ont prtendu mme confondre ces
deux peuples. Il est naturel que le hros proscrit ait cherch 
divertir son chagrin par les plaisanteries de Maccus, et il est probable
que la scne pathtique de Vturie, accompagne des dames romaines, eut
pour tmoin Polichinelle. Ce point d'archologie pourra tre clairci
plus tard; en attendant, il est hors de doute que la noblesse de
Polichinelle remonte plus haut que la fondation de Rome. La plus
ancienne noblesse de l'Europe est, sans contredit, la noblesse de
Polichinelle.

Et le digne compagnon, le rival de Polichinelle, Arlequin, d'o
vient-il? qui est-il? L'rudition a travaill pour placer Arlequin aussi
haut que Polichinelle. On est all chercher dans le scoliaste de Martial
un mime appel _Panniculus_, et l'on a voulu que ce _Panniculus_ ft une
allusion  l'habit d'Arlequin, compos de petits morceaux de drap;
conjecture plus ingnieuse que solide. L'habit d'Arlequin est
certainement d'invention moderne. Allez en Italie, la patrie d'Arlequin,
 ce qu'on prtend; Arlequin y est vtu de noir de la tte aux pieds, y
compris la tte, bien entendu. Le _Panniculus_ ne serait-il pas plutt
ce personnage que je vois, dans Ficoroni, danser en dployant sur sa
tte et autour de ses reins une petite charpe, le _palliolum_? Au
surplus, je n'ai point  faire un sort au _Panniculus_; c'est l'affaire
des savants: tenons-nous  notre Arlequin.

Je dis _notre_, et non sans dessein; car j'espre bien tablir
qu'Arlequin est Franais; mais ce ne sera pas en adoptant l'tymologie
donne par Mnage. Mnage raconte que le prsident de Harlay avait un
bouffon favori qu'on appela, du nom de son matre, _Harlay_; on ajouta
_Quint_, par une espce de parodie du nom de Charles-Quint: cela fit
_Harlay-Quint_ ou _Arlequin_. Je doute qu'Arlequin lui-mme ft capable
d'inventer une tymologie plus grotesque et plus ridicule. Le docte
Mnage en a par centaines de la mme force. Comme il savait trs-bien le
grec, on a cru sur sa parole qu'il savait le franais pareillement.
Aujourd'hui, sa rputation est faite; la prescription y est, et l'on
crit, dans des articles de _revues_ blouissants d'rudition: Mnage,
savant linguiste, _profondment vers dans les origines de notre langue,
etc._ Ceux qui dclament ces belles choses n'ont probablement jamais
ouvert le livre de Mnage.

Aujourd'hui, sans rien affirmer, je propose avec modestie une tymologie
nouvelle du nom d'Arlequin.

Premier point: Arlequin est n dans la ville d'Arles, et l'autre moiti
de son nom est une altration du mot _camp_: _Arlecamp_, _Arlequin_.

Second point: Arlequin tait jadis un dmon ou un fantme qui hantait
les cimetires. Sa noirceur accuse encore son origine, aussi bien que
son geste souple, rapide, silencieux. Tout cela sent la tombe et les
tnbres. Le caractre d'Arlequin s'est, je l'avoue, modifi au soleil;
nous verrons comment: mais je pose ici en fait que, sous deux noms
diffrents, Arlequin le foltre, et le funbre Hellequin, chef d'une
mesnie qui remplit d'pouvante tout le moyen ge, sont une seule et mme
personne.

Voil ma thse; elle est grave. J'ai besoin de reprendre les choses de
haut: prtez-moi, je vous prie, toute votre attention.

                   *       *       *       *       *

Arles fut la premire ville de France qui reut la foi chrtienne. Elle
y fut convertie, disent les chroniques, vingt-sept ans aprs la passion
de Jsus-Christ, par saint Trophine, son aptre et premier vque.

Cette ville possdait un magnifique cimetire paen; l reposaient les
chefs des plus anciennes familles romaines, dans des mausoles dont les
dbris excitent encore de nos jours la surprise et l'admiration des
antiquaires. La nouvelle religion ne changea pas la destination d'un
lieu consacr par la pit de la religion prcdente; mais elle voulut
le rgnrer en quelque sorte et le purifier par la bndiction
chrtienne. A cet effet, saint Trophine convoqua six autres vques, en
prsence de qui la crmonie devait s'accomplir. C'taient saint
Saturnin, vque de Toulouse; saint Maximin, d'Aix; saint Martial, de
Limoges; saint Front, de Prigueux; saint Paul-Serge, de Narbonne, et
saint Eutrope, d'Orange[110]. Ils taient runis sur le terrain, et
cherchaient  qui serait dfr l'honneur d'officier en cette
circonstance solennelle, chacun s'en dfendant par humilit, lorsque
tout  coup le Sauveur des hommes, Jsus-Christ lui-mme, parut au
milieu d'eux, et mit fin  leur pieuse contestation en bnissant le
cimetire de sa propre main. Ce lieu avait port de temps immmorial le
nom de _Champs lyses_, qui tmoignait  la fois sa splendeur, sa
destination funbre, et la croyance religieuse des fondateurs. Cette
croyance venait d'tre change, mais on ne change pas facilement les
habitudes du peuple: le cimetire continua donc  s'appeler _Ely-Camps_;
quelques-uns, sans doute plus rigides, modifirent ce mot en
_Arles-Camps_. La pense mythologique se trouvait ainsi efface par la
substitution d'une racine  l'autre, et l'on finit par employer
indiffremment _Arlecamps_ ou _Elycamps_. Mais il est essentiel
d'observer que l'on grasseyait partout en France, et que le mot _Arles_
sonnait _Ales_. _Arleschamps_ ou _Arlescamps_ n'a jamais t prononc au
moyen ge autrement que _Alecamps_. On crivait avec ou sans _r_, selon
qu'on se reportait  l'tymologie _Arelatum_, ou  la prononciation: les
manuscrits usent de la double orthographe, et mettent bataille
_d'Arleschans_ ou _d'Aleschans_; mais la forme parle tait une[111].

  [110] _La Royale Couronne des roys d'Arles_, par P. Bouys, presbtre,
    p. 94.

  [111] Voyez, page 22, _du Grasseyement_; et, page 26, _de
    l'Assimilation ou substitution des liquides_ l, r. Voyez aussi le
    Glossaire de Roquefort, au mot _Ale-le-blan_ (_Arles-le-Blanc_).

Pendant tout le moyen ge, le cimetire d'Arles fut le lieu le plus
clbre de la France et peut-tre de l'Europe. L se voyait, dit le pre
Bouys, la premire chapelle qui et t ddie  la Vierge aprs son
assomption, par le pape Virgile. Puis taient venues les souffrances de
l'glise chrtienne: le paganisme n'avait pas cd la victoire sans
combat; le sang des martyrs avait coul sous le glaive des perscuteurs.
Un cimetire est un terrain neutre: les Champs lyses s'taient
ouverts, et avaient recueilli les corps des martyrs de la foi du Christ,
saint Geniez, saint Eutrope et une foule d'autres. Comment cette terre
sanctifie de leur sang aurait-elle manqu de miracles? Aussi elle n'en
manqua point. C'est dans le cimetire d'Arles que le Labarum apparut 
l'empereur Constantin. Dieu luy envoya un ange lorsqu'il estoit au
mylieu du saint cimetiere d'Elyscamps, contemplant la grande quantit de
sepultures de pierre et de marbre qui estoient et sont encore en iceluy
( quoy il se plaisoit grandement), qui, luy montrant une croix de feu
en l'air, luy dict ces paroles: _Constantine, in hoc signo vince!_[112]
Constantin marcha contre Maxence, dlivra Rome, et la paix fut donne 
l'glise.

  [112] P. Bouys, _la Royale Couronne des roys d'Arles_, p. 20.

Il arrivait souvent que, au lit de la mort, des fidles habitant une
ville loigne d'Arles exprimaient le dsir de dormir dans le saint
cimetire. Il leur semblait que leur me avait plus de chances de salut
lorsque leur corps reposerait en compagnie des reliques des martyrs,
dans une terre bnie de la main et de la bouche de Jsus-Christ. On
abandonnait leurs cercueils sur le Rhne; et soit qu'il fallt le
descendre ou voguer contre le fil de l'eau, ils se rendaient tout seuls
 leur destination, et s'arrtaient d'eux-mmes o il fallait, _comme
estant attirs  ceste terre pour y attendre la resurrection des morts,
en la compagnie des saints qui sont enterrs en iceluy_[113].

  [113] Bouys, p. 118.

Au rcit de toutes ces merveilles, Charlemagne s'attendrissait, et
faisait faire de continuelles prires en Arlecamps, car il y avait une
partie de ses preux, voire des membres de sa famille: le pre de Grard
de Viane, tu  Roncevaux, et tant de barons et de chevaliers qui,
comme saints athletes, estoient morts en la bataille de Montemayour. Il
y avait aussi Ogier le Danois, Guillaume au court nez, seigneur
d'Orange, et Vivien, tous deux neveux du grand empereur. Ces derniers
avaient perdu la vie en Arlecamps mme; car, pour que rien ne manqut 
la renomme ni  la posie de ce glorieux cimetire, il avait t le
thtre d'une bataille livre par Charlemagne contre les Sarrasins. La
bataille d'Arlescamps a t chante dans un pome de dix mille vers par
quelque Homre anonyme du XIIIe sicle; l'avenir sans doute rserve le
sien  la bataille non moins pique que, neuf cents ans plus tard, un
autre Charlemagne livra dans le cimetire d'Eylau. M. Paulin Paris[114]
analyse la _chanson d'Arlescamps_, il en extrait des passages d'une
grande beaut et vritablement piques. Par exemple, le discours de
Guillaume  son bon cheval prt  succomber de fatigue: _Cheval, dit il,
moult par estes lasss?_ Il l'encourage par la promesse de tout ce qui
peut flatter un cheval: Baucent, le reste de sa vie, ne mangera que de
l'orge bien pure, que du foin choisi; ne boira que dans un vase dor;
sera pans quatre fois par jour, etc.:

  [114] _Histoire des manuscrits franais de la bibl. du Roi_, t. II, p.
    140 et 500.

    Baucent l'o, si a fronci le nez;
    Ainsi l'entend com s'il fut hom senez;
    La teste croule, si a des piez houez;
    Reprent s'alaine, tout est revigorez;
    Ainsi hannist comme se il fust jets
    Hors de l'estable et de nouvel ferrez.

Baucent l'entend, il a fronc le nez; il le comprend comme s'il tait
un tre humain dou d'intelligence. Il hoche la tte, fouit la terre du
pied, reprend son haleine et sa vigueur. Il hennit comme s'il s'lanait
de l'table et ferr de neuf.

Vivien, dans l'imprudence de sa jeune ardeur, avait fait voeu de ne
jamais reculer d'une semelle devant les Sarrasins. En vain son oncle, le
valeureux Guillaume d'Orange, dans un discours plein de navet, lui
avait-il remontr l'imprudence d'un pareil voeu, et que _bonne est la
fuite dont le corps est sauv_; Vivien s'est obstin, et il est victime
de cette obstination. Bless  mort, les entrailles  demi pendantes
hors du ventre, il saisit son cor, comme Roland  Roncevaux, et en sonne
trois fois tant qu'il peut:

    Deux fois en graisle et li tiers fut en gros;

c'est--dire, deux sons aigus, suivis d'un son grave.

    Guillaumes vint quanqu'il put les galops.

L commence une scne dchirante, un dialogue de tragdie, mais de
tragdie antique:

    Beau nies[115], vis-tu, par sainte charit?
    --Oui voir, oncles; mais pou ai de sant.
    N'est pas merveille quand ai le cueur crev.

  [115] _Neveu_, d'o nous avons encore le fminin _nice_. Les
    romanciers ne sont pas d'accord sur le degr de parent entre
    Guillaume et Vivien: les uns en font deux frres; selon les autres,
    c'tait l'oncle et le neveu.

Guillaume lui demande s'il a, dimanche dernier, us du pain bnit  la
messe:

    Dit Viviens: Je n'en ai pas got.
    Quand je y vins, si l'avoit on donn.
    --Nies, j'ai del pain avec moy apport
    En m'aumosniere, quinze jors a pass.
    Manges en, nies, au nom de charit!

Vivien y consent; mais, avant cette espce de viatique qui va
s'administrer dans le cimetire o tourbillonne la bataille furieuse,
Guillaume appuie la tte de Vivien sur sa poitrine, et s'apprte  faire
l'office de prtre:

    Moult bellement le prist  doctriner;
    Lors se commence l'enfans  confesser
    De ce qu'il pot savoir et remembrer.

Vivien se confesse en effet, mange le morceau de pain bnit, puis _bat
sa coupe_, et ses yeux se voilent, son teint s'efface sous les ombres du
trpas:

    Le gentil comte a pris  regarder...
    L'ame s'en va, plus n'y pot demourer!

Tel est, en bref, ce touchant pisode de _la bataille et grant
destruccion d'Alescamps_. Le cimetire, dont le sol est form de
poussire humaine, engloutit indistinctement paens, chrtiens,
Sarrasins. Tous dorment ensemble ple-mme; hros pour avoir donn la
mort, hros pour l'avoir reue.

Pendant le jour, la tranquillit et la bonne harmonie rgnent dans le
cimetire, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les
fantmes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le
marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu' carter le gazon. Ils
mnent un bruit pouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de
menaces, de plaintes;... on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la
terreur est profonde.

Ce choeur infernal, cette famille du cimetire, s'appelait _les
Arlecamps_ (_Allecans_). Et comme le peuple garde plus fidlement la
tradition des mots que celle des ides, l'imagination populaire fit
d'_Alecan_ le nom du chef des fantmes dont la mesnie _bruyait_ dans le
cimetire d'Arles. Tous les chroniqueurs, potes, lgendaires, vous
attesteront que le cimetire d'Arles tait le principal thtre des
apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'_Hellequin_ rappelle les
Ely-Camps, comme la forme _Arlequin_, les Arlecamps. Dante a parl du
cimetire d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation
du moyen ge, _Allequin_:

    Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna,
      Siccome a Pola presso del Quarnaro
      Che Italia chiude e i suoi termini bagna,
    Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo...

    (_Inferno_, IX.)

Comme  Arles o sjourne le Rhne, comme  Pole, aux rives du Quarnaro
qui baigne les frontires de l'Italie, on voit une immense quantit de
spultures rendre le sol ingal, de mme des tombeaux pars s'offraient
 ma vue.

Plus loin, Satan voque deux dmons; c'est encore un souvenir de
l'Arlescamps qui se prsente  l'ide du pote:

    Tratti avanti _Alichino_ e Calcabrina...

    (_Inferno_, XXI.)

Avancez, _Arlequin_ et Calcabrina[116].

  [116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances o les
    commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom
    _Alichino_, qu'ils supposent forg par Dante. Il y en a un qui a
    dcouvert qu'_Alichino_ signifie _qui alios inclinat_, id est,
    _sodomita_.

Non-seulement les potes et les romanciers du moyen ge sont remplis de
la _mesnie Hellequin_, mais les crivains srieux, les thologiens, les
vques, ne ddaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son
commentaire sur _la Cit de Dieu_, cite la _mesnie Hellequin_; Guillaume
de Paris, dans son trait _de Universo_ (part. II, ch. 12), lui consacre
un assez long passage. Cette sombre _mesnie_ s'appelle en latin
_exercitus_ ou _milites Hellequini_; Pierre de Blois crit _Herlikini_.
C'est dans sa quatorzime ptre, o il dit que les ecclsiastiques de
son temps courent aprs la fortune et les honneurs  travers mille
prils: _In quibus gloriam martyrii mererentur, si hc pro Christi
nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sculi, mundi professores,
discipuli curi_, MILITES HERLIKINI. (Petri Bles., _Opp._, p. 22, col.
2.)--Si ces prtres, dit le pieux crivain, supportaient ces prils
pour l'amour de Jsus-Christ, ils mriteraient la gloire du martyre. Au
lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du sicle, des professeurs du
monde, des lves de la cour, _des arlequins_. Par cette dernire
expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclsiastiques
vaniteux aux fantmes de la _mesnie Hellequin_, ombres formes de vent
et d'un peu de nocturne vapeur.

Cependant la _mesnie Hellequin_ ne renferma point ses apparitions dans
l'enceinte borne de l'Elycamps; elle se rpandit par toute la France,
et mme dans l'Europe entire. Partout o _il revenait_, c'taient des
Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz
allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des
aulnes, _Erlenkoenig_, est une seconde transformation d'_Herlekin_. Les
frres Grimm nous en font connatre une troisime, sous le nom altr,
mais toujours reconnaissable, d'_Hielkin_. Walter Scott nous montre
Hellequin en cosse; Guillaume de Paris tmoigne que, de son temps,
l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les _milites
Hellequini_; enfin, un pome du cycle carlovingien, en patois flamand ou
wallon, nous reprsente Arlequin orn d'une particule nobiliaire, sous
le nom du _comte Van Hellequin_, tenant sa dignit au milieu des plus
augustes hros: _van_ Pepin, _van_ Garin, _van_ Fromont, et mme _van_
Charlemagne[117].

  [117] Manuscrit de la Bibliothque royale, 184, supp. fr. cit par M.
    Fr. Michel, dans BENOT, t. II, p. 337.

Les mtamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Mtamorphoses
d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout.

A la fin du XVe sicle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaant 
mesure qu'il grandissait en rputation, Hellequin est devenu Charles V
ou Charles-Quint, roi de France. La _Chronique de Normandie_, imprime 
Rouen en 1487, rapporte _comme le roy Charles le Quint, jadis roy de
France, et ses gens avecques luy, s'aparurent aprs leur mort au duc
Richard sans Paour_. Vous voyez, l'imprimerie est  peine ne, et elle
s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour tre
mis ici dans son entier. En voici le dbut, qui suffira pour notre
propos:

Une aultre moult merveilleuse aventure advint au duc Richard sans
Paour. Vray est qu'il estoit en son chasteau de Moulineaux sur Saine; et
une fois ainsy comme il se aloit esbattre aprs souper au bois, luy et
ses gens ouyrent une merveilleuse noise et horrible de grant multitude
de gens qui estoient ensemble, ce leur sembloit; laquelle noise
s'approchoit toujours d'eux. Et si comme le duc et ses gens ourent la
noise s'approcher, ils se resconserent delez ung arbre, et l le duc
Richard envoya de ses gens espier que c'estoit. Et lors ung des escuiers
au duc vit que ceux qui faisoient celle noise s'estoient arrestez
dessoubs ung arbre, et commena  regarder leur maniere de faire et leur
gouvernement, et vit que c'estoit ung roi qui avoit avec luy grant
compaignie de toutes gens, _et les apeloit on la mesgnie Hennequin en
commun langage; mais c'estoit la mesgnie Charles Quint, qui fut jadis
roy de France_.

Qui voudra savoir le reste de l'aventure la trouvera au second tome, p.
337, de la _Chronique des ducs de Normandie_, publie par M. Francisque
Michel.

On sent que le chroniqueur, voulant absolument assigner l'origine d'un
nom qu'il ne comprenait pas, s'est laiss guider, pour la dcouvrir, 
la dernire syllabe de ce nom. Ce chroniqueur devait tre quelque aeul
de Mnage. Ici se termine le rle hroque et lugubre d'Arlequin; nous
allons le voir entrer dans la priode moderne de son existence. C'est
encore une mtamorphose.

L'habitude  la longue diminue la terreur et le respect, et engendre la
familiarit, qui finit par conduire au mpris. C'est ce qui est arriv
au diable. Son nom n'a pas t plus mnag que sa personne; on l'a mis
partout: Quel diable!... Au diable!... Cela ne vaut pas le diable!...
Cela est fait  la diable!... Le diable est compromis jusque chez les
petits enfants. Faut-il s'tonner que la mme chose soit arrive 
Hellequin? La _Mesnie Hellequin_ tait passe, elle aussi, en commun
proverbe, et servait de terme de comparaison fcheux: les avocats,
disait-on au moyen ge, c'est la _Mesnie Hellequin_!

    Avocas portent grant damage;
    Pour poi metent lor ame en gage.
    Lor langue est plaine de venin;
    Par aus sont perdu heritage,
    Et desfait maint bon mariage,
    El mal fait por un pot de vin;
    Il s'entrepoilent con mastin;
    _C'est la mesnie Hellequin_.

    (_Le Mariage des filles au diable_, Mss. de l'Arsenal, n 175, fol. 292.)

Quelle insolence! Mais on ne se borna pas  mdire: on alla jusqu'
travestir et contrefaire la _mesnie Hellequin_. C'est une des
inconsquences les plus remarquables de l'esprit humain, que ce penchant
 railler les objets de son culte ou de sa frayeur; l'esprit
d'opposition s'exhale et se soulage ainsi. A quelle poque le diable
a-t-il t plus redout et plus bafou qu'au moyen ge? Hellequin
partagea cette double fortune. Il fut craint comme le diable, et comme
lui traduit en farce dans les mascarades et les charivaris. Le roman de
_Fauvel_, compos vers la fin du XIIIe sicle, offre un dtail curieux
d'une arlequinade, ou, comme on disait alors, d'une _hellequinade_. Le
hros du pome vient de se retirer dans sa chambre  coucher; c'est
l'instant qu'on attendait pour lui donner le charivari le plus tonnant
qui jamais ait assourdi les oreilles humaines:

    Puis faisoyent une crierie...
    Jamais telle ne fut oue.
    Li uns monstroit son cul au vent,
    Li autres rompoit un auvent;
    L'uns cassoit fenestres et huis,
    L'autre jetoit le sel au puits;
    L'un jetoit le bren aux visaiges;
    Trop par estoient laids et sauvaiges:
    Es testes orent barbores[118],
    Avec eux portoient deux bieres.
    Il y avoit un grant jayant
    Qui alloit trop forment brayant;
    Vestu ert de bon broissequin;
    _Je cuids que c'estoit Hellequin,
    Et tuit li autre sa mesnie_
    Qui le suivent toute enragie.
    Mont est sur un roncin haut,
    Si trs gras que, par saint Quinault,
    L'on li peut les costes compter.

  [118] Masques dont la partie infrieure, la barbe, est un morceau
    d'toffe triangulaire. Le mot est encore usit en Picardie.

Ces vers n'ont pas besoin de traduction. Nous voyons dj figurer dans
le mme cortge les Arlequines:

    Avec eux avoient _Hellequines_
    Qui avoient cointises fines,
      Et se deduisoient en ce
      Lay chanter qui commence:
        En ce doux tems d'est,
        Au joly mois de may.

Hellequin une fois entr dans le ridicule, ma tche d'historien est
finie, et le reste vous est connu. Le peuple s'est veng du fantme par
une amre drision. Le costume d'Arlequin est videmment parodi de
celui d'Hellequin: le harnais militaire est remplac par un vtement
bariol comme celui des fous de cour; au lieu du glaive tincelant
d'Hellequin, Arlequin brandit un sabre de bois, une latte, dont
s'escrime sa malice inoffensive; le heaume de fer est devenu un petit
chapeau de feutre risible. En expiation de l'pouvante seme par le seul
nom d'Hellequin, Arlequin tremble aujourd'hui devant tout le monde: un
enfant, son ombre, un rien, tout lui fait peur. Il a lui-mme le
caractre d'un enfant, et la grce foltre d'un petit chat. De toute son
ancienne manire d'tre, on ne lui a laiss que son visage noirci par la
fume de l'enfer, comme pour mieux constater son identit et son
humiliation. Exemple frappant des vicissitudes de la fortune, Hellequin
condamn  faire rire ceux qu'il faisait jadis frissonner! Qu'est-ce que
Denys le tyran devenu matre d'cole, au prix d'Hellequin chang en
Arlequin!

Le camarade insparable d'Arlequin, Pierrot, m'est suspect aussi de
n'avoir pas toujours exerc le mtier qu'il fait aujourd'hui sur le
boulevard du Temple. A sa face blme,  l'espce de suaire dont il
s'habille,  sa malice malfaisante,  sa gravit sournoise,  ce silence
funbre et  ces affreuses grimaces qui, avec une pantomime d'une
agilit surnaturelle, lui servent de langage, je crois reconnatre un
habitant de l'autre monde; et, puisqu'il faut le dire, je souponne fort
Pierrot d'avoir en son temps fait partie de la _mesnie Hellequin_. Il
tient visiblement du fantme et du dmon: il parat avoir form une
paire avec Arlequin, l'un reprsentant le fantme blanc, l'autre, le
fantme noir. Chacun sait combien le bon roi Ren tait admirable 
organiser de belles processions dramatiques. Celle qu'il institua  Aix
en 1474, pour le jour de la Fte-Dieu, mettait plusieurs heures 
dfiler. On y voyait figurer, dans l'attirail le plus fantasque, tous
les dieux du paganisme et tous les personnages soit du Vieux, soit du
Nouveau Testament; la Mort, la Renomme, des bouffons monts sur des
nes, les Parques et une lgion de diables grands et petits, habills de
rouge et de noir, pour signifier les tnbres de l'autre monde et le feu
de l'enfer: Leur vtement tait noir, ml de flammes, et tous avaient
le visage cach par des ttires rouges ou noires. Arlequin et Pierrot
sont masqus: Toutes les divinits de la procession portaient des
masques semblables  ceux dont les anciens se servaient au
thtre[119]. Est-il vraisemblable que parmi les lgendes fameuses,
comme la tarasque ou le dragon de saint George, reprsentes dans ses
processions, le roi Ren et nglig la plus clbre, la _mesnie
Hellequin_? La chose ne parat pas possible. Plus j'y songe, plus je me
persuade que c'est le roi Ren  qui nous sommes redevables d'Arlequin
et de Pierrot. Peut-tre mme a-t-il prtendu gurir ses sujets de leurs
craintes superstitieuses par l'habitude d'en railler les objets, et il y
aurait russi. Pourquoi une ide philosophique ne serait-elle pas entre
dans la tte du roi Ren, bon pote, grand artiste, qui s'est montr si
philosophe dans la pratique? Remarquez que Arles tait une des deux
capitales du roi Ren, que l'habit d'Arlequin est prcisment rouge et
noir, et qu'en Italie, o il n'y avait pas de bon roi Ren, Arlequin est
demeur vtu de noir sans mlange. Dcidment, Arlequin et Pierrot me
paraissent deux chapps de la procession.

  [119] _Histoire du roi Ren_, par M. de Villeneuve-Bargemont, II, 255
    et 365.

On a fait au sicle dernier, sur les masques de la comdie italienne,
quelques recherches trs-superficielles, qui dfrayent encore
l'rudition contemporaine. On a rpt d'cho en cho que Bergame est la
patrie d'Arlequin: je le croirai, quand l'Italie fournira une tymologie
satisfaisante du nom d'_Arlichino_. Je consens de bon coeur que Pantalon
soit Vnitien[120]; Spavento, Napolitain; le Docteur, Bolonais, _etc._
Mais j'observe que, dans cette facile gnalogie, il n'est jamais
question de Pierrot; et cependant Pierrot passe avec Arlequin pour le
plus ancien masque de la comdie italienne. C'est que leur berceau est
ailleurs qu'en Italie.

  [120] Chaque pays a ses patrons de prdilection: saint Patrice en
    Irlande; en Angleterre, saint Jean; saint Alexandre (_Sauney_) en
    cosse;  Venise, saint Pantalon, d'o, par antonomase, _un
    Pantalon_ pour _un Vnitien_, et, par corruption, _Pantalon_.

Si les auteurs du moyen ge redevenaient  la porte de tout le monde,
si leurs textes taient publis correctement et rentraient dans la
circulation, s'ils taient fouills par l'intelligence publique au lieu
de l'tre par la sagacit particulire de quelques rudits, que de
secrets se rvleraient, que d'origines seraient mises au jour, qui
paraissent aujourd'hui des mystres impntrables, sur lesquels on crit
de gros livres bien pdants, et qui ne sont au fond que l'histoire
d'Arlequin!




CHAPITRE II.

MALBROU[121].

Est-il Anglais?--Est-ce un hros moderne?

  [121] Ce morceau a t publi dans une _Revue_. En le rimprimant on
    n'a pas cru devoir retrancher l'exposition sommaire de quelques
    points de thorie traits avec plus de dveloppements dans diverses
    parties de cet ouvrage, auxquelles ce chapitre peut servir de
    rsum.


Un autre personnage parmi le peuple, aussi clbre qu'Arlequin, c'est
_monsieur d' Malbrou_. L'immortalit est un quine  la loterie du temps;
il ne faut pas une grosse mise pour y faire fortune: Saint-Aulaire gagna
la sienne avec un quatrain, et tous les titres de monsieur de Malbrou
sont une chanson.

Cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, n'tait pas connue du beau
monde avant 1783; mais vers cette poque elle fit tout  coup explosion;
c'est le mot. Sa fortune, depuis fixe  un cran un peu plus bas, n'a
plus vari, et, selon toute apparence, ne variera plus. Monsieur de
Malbrou restera populaire jusqu' la fin du monde; car il est solidement
tabli, non-seulement en France, mais dans l'Europe entire et par del:
on le chante en Afrique et en gypte. Je ne serais pas surpris
d'apprendre qu'il a pntr  la suite des jsuites jusqu' la Chine et
aux Indes; le nouveau monde en fait ses dlices comme l'ancien. Quelle
catastrophe serait donc capable d'anantir cette chanson? Je ne vois que
le jugement dernier: _Si fractus illabatur orbis_.

Voici, en peu de mots, l'histoire de sa naissance, ou plutt de sa
renaissance; comme j'espre le faire voir tout  l'heure.

Le Dauphin, fils de Louis XVI, avait une nourrice appele madame
Poitrine; qui, vu la convenance de son nom et de son emploi, risque bien
d'tre prise pour un mythe par les Niebuhrs des sicles  venir. Cette
bonne dame, un jour qu'elle berait le petit prince en chantant pour
l'endormir, reut la visite inopine de la reine. Or, madame Poitrine
chantait justement Malbrou. Marie-Antoinette, excellente musicienne,
lve de Gluck, prit en gr cette chanson, et mit  la mode Malbrou,
comme un an plus tard elle y mit les _Quesaco_. La cour,  l'exemple de
la reine, se passionna pour Malbrou; la ville se modela sur la cour.
Malbrou se trouva dans toutes les bouches, sur les crans, sur les
ventails; on en fit des tableaux, des dessus de porte, jusqu' des
pomes[122]. Les voitures, les habits, les perruques, tout fut  la
Malbrou: c'tait un engouement universel. Mais vous observerez que tout
ce monde allait  gauche, en prenant la chanson de Malbrou au burlesque.
Elle n'offre absolument de ridicule que les couplets ajouts par les
courtisans beaux esprits. Le seul Beaumarchais eut le tact assez fin
pour sentir que l'air est une des mlodies les plus sentimentales: aussi
l'employa-t-il pour la romance que chante Chrubin aux pieds de la belle
comtesse. Ce trait d'un homme de got ne dtrompa point le public, le
sot public, comme l'appelle Jean-Jacques; et la chanson de Malbrou est
reste un type convenu de folle plaisanterie. Et pourquoi? parce qu'on y
trouve le nom d'un gnral anglais qui battit une fois les troupes
franaises. Il est clair qu'on ne pouvait chanter la mort de Marlborough
que pour s'en moquer.

  [122] L'anecdote, d'ailleurs bien connue, de madame Poitrine et de la
    reine, est atteste par un dtestable pome burlesque de
    _Malbrough_, que Beffroy de Regny publia en 1783, c'est--dire, le
    lendemain du fait.

Mais si, par hasard, dans cette pice le nom de Marlborough tait un nom
substitu? A quel nom? direz-vous. C'est ce qu'il s'agit de dterminer,
et la chose n'est pas facile; toutefois, on peut l'essayer.

Il est hors de doute que la chanson de Malbrou n'a pas t compose sur
le duc de Marlborough, mort en 1722; car dj,  la mort du duc de
Guise, assassin par Poltrot le 15 fvrier 1563, les huguenots
rpandirent une chanson visiblement calque sur celle qui porte
aujourd'hui le nom de Malbrou; or, la copie ne saurait avoir prcd
l'original. Mais sur quoi jugez-vous que Malbrou est l'original, plutt
que la complainte du duc de Guise? Je vous le dirai tout  l'heure.
Voici, en attendant, pour constater la ressemblance, cette complainte du
duc de Guise. Ce morceau est devenu rare.


LE CONVOI DU DUC DE GUISE (1563).

_Sur un air not._

        Qui veut our chanson?
        C'est du grand duc de Guise;
    Et bon, bon, bon, dan di, dan don,
        C'est du grand duc de Guise,

        Qui est mort et enterr.
        Aux quatre coins du pole,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Aux quatre coins du pole
        Quatr' gentilshomm's y avoit,

        Quatr' gentilshomm's y avoit,
        Dont l'un portoit son casque,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Et l'autre ses pistolets,

        Et l'autre ses pistolets,
        Et l'autre son pe,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Qui tant d'hugu'nots a tus,

        Qui tant d'hugu'nots a tus.
        Venoit le quatrieme,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Qu'estoit le plus dolent,

        Qu'estoit le plus dolent.
        Aprs venoient les pages,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Et les valets de pied,

        Et les valets de pied,
        Avecque de grands crespes,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Et des souliers cirs,

        Et des souliers cirs,
        Et des beaux bas d'estame,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Et des culottes de piau,

        Et des culottes de piau.
        La ceremonie faite,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Chacun s'alla coucher,

        Chacun s'alla coucher;
        Les uns avec leur femme,
    Et bon, bon, bon, etc.
        Et les autres tout seuls[123].

  [123] Laplace, _Pices intressantes_, III, p. 239.

Laplace, qui a recueilli cette platitude historique, se demande laquelle
des deux chansons est l'ane. Il n'est pas malais de s'en apercevoir:
le _Convoi du duc de Guise_ n'est videmment qu'une fade et grossire
parodie de quelque antique romance, encore populaire au XVIe sicle,
oublie au XVIIIe sicle, et que la bonne madame Poitrine apporta du
fond de sa province dans le Louvre des rois de France. Le _Convoi du duc
de Guise_ affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne
rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui
ignorent les rgles de la posie au moyen ge.

La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets
monorimes, comme les chansons _de Geste_ du XIIe et du XIIIe sicle.
Chaque vers se partageait alors en deux hmistiches bien marqus, dont
le premier jouit du privilge aujourd'hui rserv  la finale du vers
fminin, c'est--dire que l'_e_ muet n'y compte pas. Par exemple:

    Chy fine le mat_ere_ de Regnaut le baron,
    Qui tant jour guerroya l'empereour Karlon.
    Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon,
    Que fu li bers Regnaut, tant il estoit preudom.

    (_Les quatre fils Aymon._)

Ici finit l'histoire du baron Renaud (de Montauban), qui guerroya si
longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vtit l'haubergeon plus
vaillant prince que ne fut le baron Renaud, tant il tait brave homme.

Il est sr que ces vers paratront dpourvus de la moiti de leurs
rimes, si on les dispose ainsi:

    Chy fine le matere
    De Regnaut le baron,
    Qui tant jour guerroya
    L'empereour Karlon.
    Oncques plus vaillant prince
    Ne vestit haubergon
    Que fu li bers Regnaut,
    Tant il estoit preudon.

Le mme inconvnient se produit pour les alexandrins modernes mis en
musique, parce que la phrase musicale ne peut s'tendre assez pour
enfermer douze syllabes. Le musicien est rduit  partager le vers.
Ainsi Guillard a crit, dans _OEdipe  Colone_:

    Elle m'a prodigu sa tendresse et ses soins;
    Son zle dans mes maux m'a fait trouver des charmes.
    Elle les partageait, elle essuyait mes larmes;
    Son amour attentif prvenait mes besoins.

Sacchini a chant:

    Elle m'a prodigu
    Son amour et ses soins;
    Son zle dans mes maux
    M'a fait trouver des charmes.
    Elle les partageait,
    Elle essuyait mes larmes;
    Son amour attentif
    Prvenait mes besoins.

Voil huit vers qui ne riment que deux fois, et la premire rime
n'arrive qu'au sixime vers. Cependant l'oreille est satisfaite.

Cette exprience justifie pleinement le systme de versification de nos
aeux, qui, sauf le droit de la rime, ne se seraient pas fait faute de
disposer les hmistiches de la manire suivante:

                    Elle m'a prodigu
    Son amour et ses soins. Son zle dans mes maux
    M'a fait trouver des charm_es_; elle les partageait,
    Elle essuyait mes larm_es_. Son amour attentif
    Prvenait mes besoins.

L'abb de la Rue va jusqu' prtendre que primitivement les rimes
taient places  l'hmistiche dans l'intrieur des vers, et non  la
fin. Je crois qu'il est tout  fait dans l'erreur. Au surplus, ce ne
serait l qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il
parat le croire. La diffrence n'existerait que sur le papier, et
s'vanouirait  la rcitation.

Revenons  la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'crire, avec
les consonnes euphoniques intercalaires[124].

  [124] J'omets le refrain, qui ne fait point partie de la chanson, et
    pourrait cependant servir  constater l'origine de l'air. On a
    prtendu que _Mironton ton ton mirontaine_ tait une altration
    (fort grave) de _Massourah! Massourah!_ C'est une conjecture un peu
    hardie. Aprs tout, on voit des faits aussi extraordinaires.

    Malbrou s'en va_t_ en guerre, ne sais quand reviendra.
    Il reviendra_t_  Pasques ou_s_  la Trinit.
    La Trinit se passe, Malbrou ne revient pas.
    Madame  sa tour monte, si haut qu'el peut monter;
    El voit venir son page tout de noir habill:
    --Beau page, mon beau page, quel nouvelle apportez?
    --Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer:
    * Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterr.
    L'ai vu porter en terre par quatres officiers;
    L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier.
    A l'entour de sa tombe romarin fut plant.
    Sur la plus haute branche le rossignol chanta.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici commenait sans doute un couplet monorime en _a_, dont la suite est
perdue.

Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement
et grossirement refait en 1783:

    Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterr.

Le second hmistiche est pill mot  mot du _Convoi du duc de Guise_; le
premier ne va pas sur l'air, parce que seul il ne se termine pas par un
_e_ muet. Regardez tous les autres: _guerre_, _Pasques_, _passe_,
_monte_, _page_, _apporte_, _terre_, _cuirasse_, _tombe_, _branche_; il
n'en est pas un qui se drobe  cette uniformit; et cette syllabe, qui
ferait boiter le vers dans notre systme moderne, est indispensable pour
le rendre rgulier musicalement; si bien que le vers interpol, juste
d'aprs les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant, et
qu'on est oblig de chanter: Monsieur Malbrouck est mor_e_. Les
contrefacteurs n'ont pas pris garde  ce dtail, si soigneusement
observ par le vieux pote. La particule nobiliaire mise au devant du
nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le
faussaire. Les autres vers prsentent tous les caractres de la
versification du XIIIe sicle; ils ressemblent  ceux qu'on faisait sous
saint Louis et sous Philippe-Auguste[125].

  [125] Voyez _Des privilges de l'ancienne versification_, p. 237.

Les hiatus dont nous parat fourmiller la posie de ces temps reculs
n'existaient pas mme en prose. Ils taient prvenus par des consonnes
euphoniques qui s'intercalaient dans le langage, mais souvent omises
dans l'criture, surtout  mesure que la date des manuscrits se
rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple.
Les plus anciens monuments de notre langue, _le livre des Rois_, les
sermons de saint Bernard, _la chanson de Roland_, et quelques autres, ne
permettent aucun doute  cet gard:

Achitofel parla_d_  Absalon.--Atalie entra_d_ el temple (_livre des
Rois_).--Tu as dous anemins: lo pechie_t_ et la mort.--Chier frere, nos
est mestier ke la charitei_t_ aiens. (_Saint Bernard._)

    Luisent cis elmes ki a_d_ or sunt gemms...
    L'escus li fraint ki est  flurs et a_d_ or...

    (_Roland_, _passim_.)

Ces casques brillent qui sont maills d'or... (a_t_ or).

Il lui brise son cu, orn de fleurs et d'or...

Le participe pass passif prenait toujours  la fin un _d_ ou un _t_
euphonique, comme les substantifs en __, beaute_t_, vanite_t_,
nativite_t_; comme les troisimes personnes en _a_, il a_t_, il va_t_:

    Un grant mouton cornu_t_ ocis.

    (_Dolopathos_, p. 255.)

    Apres io i est Neimes venu_d_,
    E dit al rei: Ben l'avez entendu_d_!
    Guenes li quens o vus a_d_ respondu_d_...

    (_Roland_, st. 16.)

Aprs cela y est venu Naime (le duc de Bavire), et dit au roi: Bien
l'avez entendu! le comte Ganelon vous a rpondu cela.

Ce _t_ final euphonique est l'origine de la double forme _bnie_ et
_bnite_, le masculin tant, selon l'occasion, _bni_ ou _bnit_, avec
ou sans _t_[126].

  [126] Voyez le chapitre _Des consonnes euphoniques_, p. 89.

Ainsi, Malbrou s'en va_t_ en guerre.--Il reviendra_t_  Pasques, sont
parfaitement lgitimes. Un acadmicien attendant son confrre pour
condamner ces _cuirs_, comme on appelle arrogamment les archasmes du
peuple, demande: Va_t_ il bientt venir? A_t_ il oubli l'heure de la
sance? Peut-tre dne_t_ il en ville?

L'_s_ euphonique n'est pas plus extraordinaire  la fin de _ou_ qu' la
fin de _quatre_; et puisque l'anciennet de cet usage, autrefois
gnral, a contraint l'Acadmie elle-mme d'autoriser _quatreS yeux_, je
ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difficult pour _quatreS
officiers_. _Deux_, qui vient de _Duo_, n'a pas plus de droit  l'_s_
finale: ou dit pourtant _deuX hommes_; la premire forme tait _dous
hommes_. Pourquoi _deux_ a-t-il gard seul sa finale euphonique? En
vertu de quelle logique accorde-t-on  _deux_ ce qu'on refuse 
_quatre_? Ils taient jadis sur le mme pied. L'histoire des mots
ressemble  celle des hommes, gaux en naissant, ingaux par les hasards
de la fortune.

Le pronom masculin sonnait _i_:--_i_ viendra,... _i_ dira... qu'_i_
dit...

Le pronom fminin, entre __ ferm et _ai_:--__ sait... __ fait... __
va... Madame  sa tour monte si haut qu'__ peut monter.

Mais devant une voyelle, l'_l_ euphonique reparaissait: _il_ ira... _el_
aura.

Puis l'usage de faire constamment sonner cette _l_ s'est tabli dans les
classes soi-disant lettres: _ile_ va... _ile_ dort. Il en est rsult
que le pronom fminin _el_ s'est allong d'une syllabe sur le papier:
_elle_ part, _elle_ donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on
modifit de mme l'autre, et qu'on crivt _ille_, puisqu'on le prononce
maintenant ainsi. Point! _il_ est rest monosyllabe  l'oeil, tandis
qu'il a deux syllabes pour l'oreille.

Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pres n'en sont pas cause;
et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuit de l'ignorance que de
les blmer d'avoir crit: _El_ voit venir son page... si haut qu'_el_
peut monter.

_Quel_ nouvelle... et non _quelle_ nouvelle. _Quel_, _tel_, taient
invariables pour le genre. Tout adjectif tait dans ce cas, venant d'un
adjectif latin en _is_, et n'ayant par consquent qu'une seule
terminaison pour le masculin et pour le fminin. De l vient que
_mortel_, _royal_, _grand_, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux
genres: c'est qu'ils drivent de _mortalis_, _regalis_, _grandis_.

Cela vous dmontre en passant l'absurdit d'crire avec une apostrophe,
_grand'route_, _grand'messe_, comme s'il y avait une lision de l'_e_
sur une consonne. Cet _e_ n'a jamais exist.

Cela vous explique aussi cette locution demeure technique au palais,
_lettres royaux_. M. Chicaneau, dans _les Plaideurs_:

    J'obtiens _lettres royaux_, et je m'inscris en faux.

    Ne sais _quel_ chose tranoient.

    (_Dolopathos._)

Ayez soin surtout de bien prononcer _queu chose_, _queu nouvelle_, comme
vous prononcez _queu diable!_ pour _quel diable!_ Vous sentez en effet
qu'en faisant sonner l'_l_, vous introduiriez un _e_ muet qui romprait
la mesure. Nos aeux taient bien autrement que nous attentifs 
l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement dlicate que la ntre
par rapport  la musique du langage! Le XIIIe sicle tait,  cet gard,
incomparablement plus avanc que le XIXe. Cela blesse un peu notre
vanit et la doctrine du progrs: j'en suis fch; mais la vrit est ce
qu'elle peut.

Nous avons, je crois, pass en revue toutes les fautes de franais,
c'est--dire, tous les vnrables archasmes de la chanson de Malbrou.
Passons de la forme au fond.

Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance nave?
Relisez-la donc, dgag de vos prjugs et de vos habitudes d'enfance,
et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces
dtails empreints de tout le charme et de toute la simplicit antiques?
Il n'en est pas un qui ne respire la posie des temps chevaleresques et
ne nous reporte en plein moyen ge. Si madame  sa tour monte, et mme
_si haut qu'el peut monter_, autant en fait la pauvre femme de
Barbe-Bleue, autant en fait Bramidone, la femme du roi Marsile, pour
assister  la dconfiture des Sarrasins par l'arme de Charlemagne:

    En sum la tour est muntee Bramidonie;
    Ensemble od li ses clers e si canonie.

    (_Roland_, st. 266.)

Au sommet de la tour est monte Bramidone; ensemble avec elle ses
clercs et ses chanoines.

Entendez que ce sont chanoines et clercs de la cathdrale de Mahomet,
car le roi Marsile et la reine Bramidone taient paens. Il faudrait,
pour ignorer cela, n'avoir pas lu le vingt-sixime chapitre de la
seconde partie de _Don Quichotte_.

Et ce page tout de noir habill, ce dialogue si rapide et si douloureux,
ce guerrier tomb sur le champ de bataille, cette tombe entoure de
romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche: comme toute
cette posie mlancolique convient bien au XVIIIe sicle, et s'adapte
merveilleusement  ce vieux Curchill de Marlborough, mort  72 ans, dans
son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas
l effectivement une agrable et piquante satire? et combien doit-on
admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprt dans ce
sens le chant de Malbrou!

Leur bon got et leur intelligence clate surtout dans les couplets
qu'ils ont ajouts au fragment de la nourrice:

    Chacun mit ventre  terre, et puis se releva
    Pour chanter les victoires que Malbrough remporta.
    * La ceremonie faite, chacun s'en fut coucher,
    * Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls[127].
    Ce n'est pas qu'il en manque, car j'en connois beaucoup
    Des blondes et des brunes, et des chataignes aussi.
    J'n'en dis pas davantage, car en voil z'assez.

  [127] Pill du _Convoi du duc de Guise_.

Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas
mme souponn l'ordonnance de ce qu'ils prtendaient finir. On voit
qu'ils ont pill la parodie de 1563, et n'ont russi en dfinitive qu'
tre, quand ils se croyaient rjouissants, btement plats ou platement
btes. Aussi le peuple s'est-il bien gard de consacrer leurs prtendus
vers. La premire moiti de Malbrou est dans toutes les mmoires;
personne ne connat ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est
infaillible  discerner le faux du vrai; et son arrt lui seul, sans
autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture.

Mais enfin, dira-t-on, si la chanson de Malbrou date du moyen ge, et
si, comme il parat, elle n'a nul rapport  Curchill de Marlborough, qui
donc en est le hros? Ah! voil le grand problme! Ici, nous nous
engageons dans des landes inconnues, sur des sables mouvants. Avanons
avec prcaution.

Si nous possdions une leon authentique du fragment chant par madame
Poitrine; si seulement nous avions le vers qu'on a remplac par
_Monsieur d'Malbrouck est mort_, cela nous aiderait beaucoup et
peut-tre nous mettrait tout soudain hors de peine; car certainement il
y avait un nom dans ce fragment, et il y a dix mille  parier contre un
que ce nom n'tait pas _Malbrouck_. Mais on peut supposer que c'tait
quelque nom approchant, et que la ressemblance a conduit  la
substitution, surtout si le personnage dpossd tait inconnu 
Marie-Antoinette et  ses courtisans. Or, s'agissant d'un hros du XIIe
ou du XIIIe sicle, le fait est assez vraisemblable.

Je trouve, dans le _Romancero_ de Duran, une trs-jolie pice que je
regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M.
Damas-Hinard. A la vrit, don E. de Ochoa, qui a rimprim  Paris le
travail de Duran, ne donne cette pice qu'en note, et avec la date du
XVIIIe sicle. M. Ochoa s'est laiss abuser aussi par la ressemblance
d'un nom propre; il a partag l'erreur commune relativement  la
personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus prs, il a rapport au
temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il
donne positivement comme une imitation d'aprs Juan de Rivera ce qui
peut-tre a servi  Juan de Rivera de point de dpart et de modle[128].

  [128] Voyez, dans le _Tesoro_, la romance _Caballero de lejas
    tierras_; et dans le _Romancero_ de M. Damas-Hinard, la page 265 du
    tome second.

Les acteurs de ce petit drame sont une pouse inquite comme celle de la
chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un crois, qui revient de
la guerre, et qui a le visage couvert par la visire de son casque.

                   *       *       *       *       *

--coute, coute, bon soldat, si tu es tel que tu me sembles: as-tu
jamais rencontr mon mari  l'arme?

--Je ne sais, madame. Donnez-m'en quelque signalement.

--Mon poux est bon gentilhomme, bon gentilhomme et trs-courtois, et
mont sur un poulain blanc, plus lger qu'un cheval anglais. Il porte 
l'aron de sa selle les armoiries de notre roi, et son pe est
suspendue avec ceinturon de Morlaix[129].

  [129] De toile de Morlaix, en Bretagne.

--L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et
par testament vous ordonne de vous marier avec moi.

--Ne permette le Dieu du ciel, ni feu ma sainte mre Igns, que femme
de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois filles qu'il me
laisse, la premire je marierai, la seconde prendra le voile; la
troisime je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me
prpare  manger, et qui par la main me conduise dans la maison du
colonel.

--Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (_Il lve
sa visire._) Tenez, regardez mon visage, pour voir si vous me
connaissez?

--Ah! vous tes mon cher _Mambrou_! vous tes mon mari, mon matre!
vous... Elle chut vanouie dans les bras de son cher trsor, la pauvre
dame, dfaillante de sentiment et de plaisir.

Puis tant  soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi, qui les
reut entre ses bras comme ils se jetaient  ses pieds.

Voil, messeigneurs, le _Mambrou_ que tout le monde dfigure[130], et
qu'une gyptienne chante sur la grand'place d'Aranjuez.

  [130]

        Este es el _Manbr_ senores
        Que se canta _del revez_.

    Ce second vers est obscur, parce que l'expression est impropre,
    l'auteur ayant t contraint sans doute par la rime d'_Aranjuez_.
    J'ai choisi le sens qui m'a sembl le seul raisonnable: la gitana
    accuse d'inexactitude toute version autre que la sienne, et donne
    son adresse aux amateurs de la vritable complainte de Mambrou.

Il est clair qu'au temps o fut compose cette romance, le sujet en
tait populaire ainsi que le hros. Cette expression _le Mambrou_ le
fait assez entendre. _Le Mambrou_ appartenait  tout le monde, mais tout
le monde n'en savait pas l'histoire exactement; chacun l'accommodait 
sa guise, d'o vient que notre pote accuse ses rivaux d'infidlit et
de chanter _le Mambrou_ tout de travers, _del revez_. Effectivement, on
peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas-Hinard (II,
265). Dans cette dernire, Mambrou n'est point nomm; le rcit est
visiblement tronqu; il n'est question ni du testament du dfunt, ni de
ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari, ni
de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse;
le soldat lui rpond: Ne vous mettez pas en religion, madame, car votre
mari bien-aim, vous l'avez devant vous; et tout finit l. De la
premire narration  cette copie sche et dcharne, il y a la mme
distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise; et,
par une conformit de destine vraiment bizarre, dans l'une comme dans
l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie, et la copie
pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout
brouill.

Mais peut-tre je saisis un hros de hasard pour tayer une hypothse
caduque? Nullement. Les tmoignages sur _Mambrou_ ne sont pas nombreux,
mais ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son
antique clbrit. L'auteur d'un livre allemand intitul _Deux ans chez
les Mores_, ou _le Rengat par contrainte_, parlant du got de ses htes
pour la musique, dit: Ces braves gens, dans leur ignorance, se
passionnaient pour toute espce de chant; dans leur rpertoire, ils
donnaient le premier rle  la vieille chanson de Malbrough, ou de
_Mambrun_, comme on l'appelle en Espagne[131]; et il ajoute en note:
Ce nom de _Mambrun_ a pass dans la lgende espagnole; toute pierre
monumentale dont on ignore l'origine, on dit aux trangers que c'est le
tombeau de _Mambrun_. Il cite  cette occasion le premier vers de la
chanson de _Mambrun_:

  [131] Zwei Jahre unter den Mohren, p. 34.

    _Mambrun_ se fu a la guerra...

Par malheur, il s'en tient l, ne supposant pas que le moindre intrt
puisse s'attacher  ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson
des rues du XVIIIe sicle, tandis que cette chanson de _Mambrun_ ou de
_Mambrou_, car c'est tout un, est peut-tre l'original de notre
_Malbrou_. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en tre
contemporaine. Ce qui tendrait  le faire croire, c'est qu'une tradition
bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas juge indigne d'tre
recueillie, attribue  l'air de Malbrou une origine arabe. Les soldats
de saint Louis l'auraient rapport d'Afrique; ce serait l'air d'une
complainte compose par les Sarrasins sur leur dfaite  la Massoure. La
complainte des vaincus aura pass dans le camp des vainqueurs; et comme
le peuple ne retient gure un air qu' la faveur des paroles, tout porte
 croire qu'une chanson franaise aura t compose sur la mlodie
arabe; cette chanson clbrait l'aventure de _Mambrou_, apparemment un
des croiss, et mme un crois franais. Quiconque a jet les yeux sur
les chansons de geste de ce temps-l, sait que rien n'y est plus
frquent que l'pithte de _membr_ ou de _membru_, accole au nom du
hros:

    Non ferai, sire, dit Rolant _li membr_.

    (_Gerard de Viane_, v. 3260.)

    Li grans barnages est encontre venus:
    Mille de Puille et Harnaus _li membrus_.

    (_Ibid._, v. 3180.)

_Le membrou_, c'est--dire, le vigoureux, l'homme aux formes
athltiques.

Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon
partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1269. Les Espagnols et
les Franais taient runis dans la mme cause, en sorte que le chant de
_Mambrou_ dut tre rapport en Espagne par les soldats de Jayme Ier, en
mme temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette
circonstance explique la simultanit de la tradition dans les deux
pays.

Sur le caractre oriental de la mlodie de Malbrou, nous avons encore le
tmoignage de l'auteur allemand dj cit, d'autant moins suspect que
cet auteur rapporte un fait en passant, sans y souponner aucune
consquence historique:

Au surplus, il ne faut pas s'tonner que cet air plaise tant au peuple
espagnol, prcisment  cause de sa simplicit, qui le rapproche du
style de la musique moresque.

L'air de Malbrou est rpandu dans tout l'Orient. Un de mes amis m'a
assur l'avoir entendu en gypte. Pendant quelques jours il fut drout
par la manire de chanter particulire au pays. Il se disait, Je connais
cela! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir
fugitif. A la fin, il reconnut,  sa grande surprise, que cet air dont
on lui rebattait les oreilles n'tait que l'air de Malbrou. Il y a
l-dessous un autre hros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au
XVIIIe sicle que se sont formes les lgendes et les traditions
populaires; la mmoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas
subitement pouss de si profondes racines en France, en Afrique, et dans
le Levant[132].

  [132] Ce n'est pas que nous ayons manqu en France de chansonner le
    duc Curchill de Marlborough. Le recueil manuscrit des chansons
    historiques en trente et un volumes, qui a pass du cabinet de M. de
    Maurepas  la Bibliothque royale, contient vingt-sept chansons sur
    Marlborough; mais celle qui seule a survcu, et qui devrait par
    consquent avoir t la plus clbre, ne s'y trouve pas; et, parmi
    les vingt-sept qui s'y trouvent, aucune n'offre le moindre rapport
    de dtail avec la chanson de Malbrou, aucune n'est sur l'air de
    Malbrou, aucune enfin ne prsente le nom de Marlborough autrement
    qu'en trois syllabes, et crit ainsi, _Malboroug_.

    En 1783, il y avait longtemps qu'on ne composait plus de chansons
    sur Marlborough, mais on se souvenait encore de celles qui avaient
    t composes. Voil pourquoi ce nom clbre a t si leste  se
    glisser dans une chanson dont le hros tait inconnu.

Voil beaucoup de circonstances qui se runissent en faveur de notre
thse. Mais  moins qu'un bienheureux hasard ne vienne rpandre sur
cette question un supplment de lumires dont j'avoue qu'elle aurait
grand besoin, il ne me parat pas possible de dterminer avec certitude
qui tait le hros de notre chanson de Malbrou. Peut-tre cette chanson
avait-elle, comme dans l'espagnol, un dnoment heureux et inattendu;
peut-tre le hros dont on annonce la mort au commencement,
reparaissait-il  la fin. Nous saurions sans doute  quoi nous en tenir,
si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvs
aussi zls archologues qu'ils taient empresss courtisans. Plt 
Dieu que la chanson de madame Poitrine ft tombe dans quelque oreille,
je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le
propritaire et pris soin de transmettre  ses petits-fils ce singulier
morceau de posie! Par malheur, le seul homme capable de ce procd, le
marquis de Paulmy, terminait alors sa carrire. Il tait n prcisment
en 1722, l'anne de la mort de Marlborough; il mourut au moment o
Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris
le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins
jusqu' nouvel ordre.

Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de
Malbrou appartient au moyen ge et aux premires poques de la
littrature franaise. La chanson de Malbrou est peut-tre un fragment
vivace de quelque vieille chanson de geste; avant de courir les rues,
elle a peut-tre t chante dans les castels et dans les palais, devant
les hauts barons et les nobles chtelaines,  la table des seigneurs et
des rois. C'est une beaut qui a trop longtemps vcu, et que dans sa
dcrpitude personne ne reconnat. C'est l'histoire de Marion Delorme,
en son printemps matresse du cardinal de Richelieu, puis disparue tout
 coup de la socit, et si oublie pendant un demi-sicle, que,
lorsqu'elle mourut de misre  cent trente-quatre ans, on l'enterra sans
se douter qui elle tait. Accident bizarre! quand la littrature du
moyen ge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette
langue de Louis IX est devenue par les rudits une espce d'nigme,
l'objet d'une tude presque dsespre, nous avons l, au milieu de
nous, une voix mystrieuse, une voix infatigable qui chante encore et
retentit obstinment du fond du XIIIe sicle! tout le monde l'entend, et
personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec
mpris et indignation, pour n'tre pas drangs dans leurs recherches
grammaticales. La ralit qu'ils poursuivent dans les nuages, ils la
foulent aux pieds sans s'en apercevoir: c'est une grce d'tat.




CHAPITRE III.

DU DICTIONNAIRE DE L'ACADMIE FRANAISE.


 Ier.

Voici un livre labor depuis deux cents ans par la plus illustre
compagnie de France. Il est arriv  la sixime dition; et, en dehors
mme de la docte assemble, que de travaux se sont produits, grammaires,
vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Acadmie n'aura pas manqu
de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail! C'est
l'oeuvre collective de quarante immortels; on n'en saurait concevoir
d'esprances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage rpond  tout ce
qu'on avait droit d'attendre.

L'Acadmie, au mot _soupe_, dit: SOUPE, _potage_, sorte d'aliment, de
mets _ordinairement_ fait de bouillon et de tranches de pain, et qu'on
sert au commencement du repas.

L'Acadmie confond ici le genre et l'espce. Le potage n'est pas de la
soupe; mais la soupe est un potage au pain.

Potage vient de _potare_, boire, parce que c'est un aliment liquide. Du
Cange le dfinit: POTAGIUM, _potio quvis. Nostri potage vocant jus seu
jusculum._ Le potage se faisait de lgumes ou de riz: Attendu que
cette anne-l fut la disette de pois, fves, et autres lgumes dont on
fait potage... (_Nov Galli christ._ III, _instr. ad ann._ 1351.) Dans
les statuts du monastre de Saint-Claude, _potagium de riz_, _potagium
de grus_ (de gruau). (DU CANGE, au mot _Potagium_.)

Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. _Soupe_ est tard
venu dans la langue.

_Sopa_, en espagnol, est une tranche de pain mince; _soupe_, au XVe
sicle, n'avait pas d'autres sens. Le trouvre Cuvelier dit que
Duguesclin ne restait  table que le temps ncessaire pour prendre  la
hte un morceau de pain tremp dans du vin:

    Onques ne just Bertrand ne dormit nullement,
    Ne a table ne sist por son repastement,
    Fors _une soupe en vin_ prendre hasteement.

    (_La Vie vaillant B. Duguesclin_, v. 19707.)

Un historien, parlant du crmonial usit  l'avnement des rois
d'Espagne, mentionne la coutume de prsenter au nouveau monarque _trois
soupes dans un gobelet_. Suivant l'Acadmie, ce serait donc trois
potages?

Ouvrez Tallemant des Raux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un
grand original appel Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dner en
ville:--On servit devant lui un _potage_ o il n'y avait que deux
pauvres _soupes_ qui couraient l'une aprs l'autre.--Vandy s'efforce
d'en attraper une; il n'y peut russir, car elles fuient dans le
bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait dbotter; on lui
demande quel est son dessein:--Je veux, dit-il, me jeter  la nage dans
ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette _soupe_.

L'Acadmie cite quantit de locutions o entre le mot _soupe_, qui
toutes dmontrent la fausset de sa dfinition. _Ivre_, _tremp_,
_mouill comme une soupe_, sont des faons de parler trs-justes, si la
soupe est la tranche de pain plonge dans le bouillon; _ivre comme un
potage_ serait absurde.

L'Acadmie permet de dire un cheval _soupe de lait_;--un pigeon _soupe
de lait_, ou _de plumage soupe de lait_. Il s'ensuit qu'elle autorise
concurremment _soupe_ DE _lait_ et _soupe_ AU _lait_. On peut faire un
potage _de lait_, mais la soupe est faite ncessairement de pain, qu'on
peut ensuite mettre _au lait_ ou dans du lait. Le moyen ge aurait dit,
 couvert de toute quivoque, _soupe_ EN _lait_, comme _soupe_ EN _vin_.
La dfinition de l'Acadmie semble autoriser _soupe de vermicelle_, _de
lgumes_, _de semoule_, qui seraient intolrables, puisque dans ce
dernier cas la _soupe_ est remplace par le vermicelle, la semoule, les
lgumes. Il faut dire alors _potage au vermicelle_.

Je suppose que tout cela tait expos bien au long dans un savant
ouvrage que l'ge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de
Pantagruel, dans la bibliothque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau
trait de frre Bricot, _De differentiis souparum_. On ne saurait trop
le regretter[133].

  [133] Quelques rudits ont pens que _soupes_, au pluriel, signifiait
    ici des _potages_, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre
    opinion.

    On rpond que rien n'est moins dmontr. Il est certain que de tout
    temps on a connu des soupes de diffrentes espces de pains, de
    gteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait
    confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais
    enfin, suppos que ce malheur lui ft arriv, ce qu'il est
    impossible d'claircir, nous nous rejetterions sur l'autorit de
    Regnier. Voici ses vers (l'pigramme est un peu malpropre, c'est
    pourquoi nous l'avons cache dans une note):

        Cette femme  face de bois
        En tout tems peut faire _potage_,
        Car dans sa manche elle a des pois,
        Et du beurre sur son visage.

    Faire potage, mais non faire la soupe: les lments n'y taient pas.

_Tailler_, _tremper la soupe_, sont encore des expressions exclusivement
applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Acadmie.

On rpondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude,
entendent par le mot _soupe_ un potage quelconque. Il est vrai; mais
l'Acadmie est-elle institue pour consacrer ou pour corriger les effets
de l'ignorance? Elle est la greffire de l'usage, soit; mais du bon
usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considrable, qu'en
terminant son long article, elle met: _Soupe_ se dit _aussi_ d'une
tranche de pain fort mince. Ainsi voil l'acception vritable,
l'acception unique du mot prsente comme une extension, une exception
rare. Il faut esprer que, dans l'dition prochaine du Dictionnaire,
cette ligne aura compltement disparu, et que l'erreur rgnera sans
partage.

Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le
franais plus qu'il n'est permis mme  l'Acadmie franaise; l'Acadmie
a l fait un article que ne voudrait signer la cuisinire d'aucun
acadmicien. Mais en voil assez sur la soupe et le potage.

M. Arago a gay la chambre des dputs en citant les dfinitions mises
par l'Acadmie aux mots _clipse_, _mare_, _tirer de but en blanc_.
Selon l'Acadmie, _tirer de but en blanc_, c'est tirer en ligne droite.
Sur quoi M. Arago observe que l'Acadmie a trouv le moyen de tirer un
boulet sans qu'il retombe jamais  terre. M. le secrtaire perptuel a
rpondu que c'taient l _des singularits et des distractions_. En ce
cas, l'Acadmie se permet des singularits bien tranges et des
distractions bien fortes. Son article _vaisselle_ en offre un curieux
chantillon.

L'Acadmie appelle _vaisselle monte_, la vaisselle compose de
plusieurs pices _avec de la soudure_; et _vaisselle plate_, celle _o
il n'y a point de soudure_. Il rsulte de cette dfinition que les
assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de
soudure, non plus qu' la faence ni  la porcelaine. Mais attendez!
L'Acadmie a prvu l'objection: Cela ne se dit que de la vaisselle
d'argent ou d'or. L'expression vaisselle plate n'a jamais pu
s'appliquer  la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'o cette
expression est tire, _plata_ signifie _argent_, et qu'ainsi _vaisselle
plate_ veut dire  la lettre _vaisselle-argent_ ou _d'argent_. Comment
se fait-il que dans les sances o tous ces articles sont dbattus, il
ne se soit pas rencontr un seul acadmicien instruit d'une tymologie
si simple! Enfin l'Acadmie arrive  nous apprendre que vaisselle plate
se dit _aujourd'hui plus particulirement_ des plats et des assiettes
d'argent. Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de _plus
particulirement_, lisez _exclusivement_, et la phrase sera juste.

Du temps de Furetire, si l'Acadmie n'tait pas plus habile, elle
semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle
cherchait  s'clairer. J'ai remarqu, dit Furetire, que toute
l'aprs-dne du 18 novembre 1684 se passa  examiner ce que c'toit
qu'_avoir la puce  l'oreille_... Aprs avoir, pendant trois vacations,
fait la dfinition du mot _oreille_, on en employa deux autres  la
corriger, et on trouva  la fin que l'oreille toit l'_organe de
l'ouye_. Cette dfinition cote deux cents francs au roi. (_Second
factum_, p. 36 et 37.) Si MM. les acadmiciens de nos jours taient
aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontr dans Paris
quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la
_soupe_, le _potage_ et la _vaisselle plate_.

L'Acadmie, avertie par le malin Furetire, a retranch sa dfinition de
l'oreille, mais elle en a compos depuis d'aussi naves, en sorte que
les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait
intressant de savoir combien cote aux contribuables cette dfinition
du _pav_, qu'on lit dans l'dition de 1835: PAV, _morceau de grs qui
sert  paver_. Vritablement, le pav de bois n'est venu qu'aprs
l'dition de 1835.

L'Acadmie donne _Anspessade_, qui vient de _lancia-spezzata_, sans
avertir que c'est mal dit, et que le mot vritable est _lancepessade_.
_Lancepessade_ ne se trouve mme pas dans le _Dictionnaire de
l'Acadmie_.

Elle permet de prononcer _nivrer_, _norgueillir_, et consacre la
ridicule prononciation _dornavant_; en sorte que les racines semblent
tre _-nivrer_, _-norgueillir_, _dor-navant_. Il est superflu sans
doute de remarquer que _dornavant_ est pour _d'ore_ (_de maintenant_)
_en avant_. On disait mieux autrefois, _dores-en-avant_.

Voici un article encore plus trange, et dont l'Acadmie aurait pu
s'pargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait
dclar ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot _houser_, qui
signifie _botter_. L'Acadmie ne donne que le participe, qu'elle appelle
un adjectif: HOUS, E, adj.; crott, mouill. _Il est arriv tout
hous._ _Crott_, _hous_. Il est vieux.

Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Acadmie a procd ici
par devinaille et conjecture. Elle parat avoir cru que _hous_ tait
pour _bous_, racine, _boue_; de l son explication.

Il est incroyable de combien de dtails inutiles, souvent mme dplacs,
on a surcharg le _Dictionnaire de l'Acadmie_. Le mot _chien_ remplit
trois colonnes; on y numre toutes les espces de chiens, avec leurs
qualits: chien sage, chien fou, chien tratre, qui mord sans aboyer,
etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce
que c'est qu'un chien savant. L'Acadmie a pris l beaucoup de peine:
mais cette peine tait-elle bien ncessaire?

Furetire levait dj contre la premire dition du Dictionnaire les
plaintes que l'on est oblig de reproduire contre la sixime. Il
reproche aux acadmiciens d'avoir t chercher des exemples saugrenus.
La dlicatesse du choix paratra, dit-il, dans les exemples suivants (je
saute six lignes, et pour cause): _Ils font comme les grands chiens_,
_ils veulent pisser contre les murailles_; ou bien: _Ils veulent pisser
contre les murailles comme les grands chiens_ (agrable varit), en
parlant des petits garons qui veulent faire comme les grands hommes.
_Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit._ Voil des marques du peu
de part qu'ont les prlats et les gens de qualit au travail du
Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert
qu'on y et mis ces ordures. (_Second factum_, p. 42.) L'Acadmie,
notre contemporaine, a conserv textuellement ces deux exemples, sauf
qu'elle a substitu, dans le premier, _grandes personnes_  _grands
hommes_, et, dans le second, _s'en va_  _s'enfuit_. Si, d'ailleurs, on
en juge par d'autres exemples trop grossiers pour tre rapports,
l'argument de Furetire subsiste dans toute sa force: de tout temps, les
prlats et les gens de qualit acadmiciens ont t fort indiffrents au
Dictionnaire de l'Acadmie, car leur intervention n'est pas plus
sensible dans la dernire dition que dans la premire.

Mais ce sont l des bagatelles de dtail; passons  quelque chose de
plus important, et qui intresse davantage le fond de la doctrine.

Les mots qui servent exclusivement  nier sont trs-rares; chaque langue
ne possde gure qu'une seule ngation, ordinairement un monosyllabe,
avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de
sens ngatif.

Les Grecs avaient [Grec: ou], devant une voyelle, [Grec: ouk].

Les Latins, _non_, qu'ils nous ont transmis.

_Nihil_, est une ngation artificielle. _Hilum_, tait le point noir
empreint sur la fve de marais et sur le pois chiche. On l'avait choisi
comme le terme de comparaison le plus rduit possible. _Ne hilum_, pas
mme ce point; et par syncope _nihil_, trs-peu de chose, rien.

Les Grecs avaient adopt, pour le mme usage, l'expression qui signifie
une rognure d'ongle, _gry_. Mon matre, dit un valet dans Aristophane,
ne rpond rien, absolument rien, pas mme _gry_! [Grec: to parapan oude
gry].

Chez les Franais, le terme de comparaison fut longtemps une miette de
pain: _Il n'y en a mie_.

Les Italiens du XVIe sicle disaient de mme _miga_.

_Mie_ est tomb en dsutude. On y a substitu un _pas_, ou un _point_.
Mais ces trois mots, _mie_, _pas_, _point_, sont tous trois positifs, et
n'acquirent la vertu ngative que par l'adjonction de _ne_, l'unique
ngation que possde notre langue.

                   *       *       *       *       *

RIEN (_rem_), chose, quelque chose.

Le roi, voyant sa fille gurie par le mdecin malgr lui, lui en
tmoigne sa reconnaissance:

    Et dist li rois: Or, sachiez bien
    Que je vos aim sur _tote rien_.

    (_Du Vilain Mire._)

Que je vous aime sur toute chose.

    El chapel sont trestuit entr,
    Mais il n'ont _nule rien_ trov.

    (_Le Fabel d'Aloul._)

Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine qu'il a, ou un
laboureur, etc., qu'on les mette _sans rien faire_.

(_Penses de Pascal_, p. 219.)

C'est--dire, qu'on les mette sans faire quelque chose.

Beaucoup de gens criraient aujourd'hui, _qu'on les mette  rien
faire_, qui exprimerait le contraire; et, ce qu'il y a de pis, c'est
que ces gens auraient pour eux l'autorit de l'Acadmie franaise, qui,
dans sa dernire dition, malgr les rclamations maintes fois leves 
ce sujet, dit encore: RIEN, nant, nulle chose, et donne pour exemples
 l'appui: _Rien ne_ me plat davantage; il _n'_y a _rien_ de si
fcheux; je _ne_ demande _rien_; ce _n'_est _rien_, etc., etc.

On parlerait correctement, suivant l'Acadmie, en disant: Je fais
_rien_, je demande, je dis _rien_; car puisque _rien_ contient en soi la
ngation, pourquoi la rpter, _ne... rien_?

Il y a beaucoup de cas o _rien_ est effectivement ngatif, mais c'est
en vertu d'une ellipse: Avez-vous _rien_ vu de plus beau?--_Rien._ Le
premier _rien_ est positif: Avez-vous vu quelque chose?--Le second est
ngatif: _Rien_; c'est--dire, je _n'_y ai _rien_ vu. La ngation est
enferme dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer
 _rien_ la force ngative.

    Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?

Ce vers d'_Athalie_ signifie: Comptez-vous pour _quelque chose_, oui ou
non? Le mot _rien_ se prte  l'incertitude; mais essayez une rponse,
l'homme pieux dira: Je le compte pour _quelque chose_; l'athe: Je _ne_
le compte pour _rien_. Vous voyez que celui qui veut nier est oblig
d'introduire la ngation.

M. J. J. Ampre, dont l'opinion sur ces matires doit toujours tre
consulte, dit: Originairement _rien_ voulait dire _quelque chose_.
(_Hist. de la form. de la lang. fran._, p. 275.) Je ne crois pas qu'on
puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134].

  [134] M. Ampre ajoute: _Rien_ est le cas rgime de _res_ (chose),
    qui tait le nominatif latin et provenal. Mais ici, comme bien
    souvent, la forme du rgime l'a emport sur la forme du nominatif,
    et on a dit _rien_ dans les deux cas, pour _rem_ et pour _res_.
    (_Form. de la lang. fran._, p. 275.)

    Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la
    forme _res_ en franais. Assurment ce ne saurait tre la pense de
    l'auteur. Quant au cas rgime _rien_, je n'accorderai pas plus
    celui-l que les autres. Je crois avoir montr que les substantifs
    franais s'taient forms, non pas du nominatif, mais de l'accusatif
    latin (p. 194); _rien_ est donc venu directement de _rem_ par suite
    de l'usage tabli, et nullement par suite d'aucune dclinaison
    franaise.

    Ainsi, j'expliquerai le mot _asne_ par _asinum_, _asine_, et, en
    contractant, _asne_; et non, comme le veut M. J. J. Ampre (p. 239),
    par la mtamorphose de l'_u_ en _e_ muet. M. Ampre, pour driver
    arbre d'_arbor_, est oblig de poser en rgle que l'_o_ final se
    changeait parfois en e muet; pour tirer _utile_ du nominatif
    _utilis_, il est rduit  oprer une nouvelle mtamorphose de l'_i_
    en _e_ muet. Cela fait bien des rgles, et qui paraissent
    improvises pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de
    n'en avoir qu'une? _Arborem_ s'est contract en _arbre_, et _utile_
    vient d'_utilem_, par le seul rejet de la consonne finale.

On m'opposera l'autorit de Molire.

Il semble que Molire ait considr _rien_ comme un terme ngatif.
Blise, expliquant  Martine en quoi consiste le _vice d'oraison_ dont
la reprend Philaminte:

    De _pas_ mis avec _rien_ tu fais la rcidive;
    Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une ngative.

Molire ici s'accommode aux ides reues. Le discours de Martine,

    Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_,

signifie,  la lettre: Et tous vos biaux dictons ne servent pas de
_quelque chose_. Ce qui est irrprochable considr logiquement. Mais au
point de vue de l'usage, c'est autre chose: l'usage dfend de runir,
dans la mme phrase, _ne_, _pas_ et _rien_, ce dernier servant avec _ne_
 composer une ngation complte; _pas_ y est donc superflu. Songez que
_pas_ est un substantif, comme _rien_. _Ne_, l'unique ngation de notre
langue, se construit avec l'un ou avec l'autre:--_Ne_ croyez
_pas_;--_ne_ dites _rien_;--mais non avec l'un et l'autre en mme temps:
_Ne dites pas rien_;--_ne servent pas de rien_.--Il y a double emploi,
superftation. Voil o est la faute de Martine, faute qui blesse
l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le rpte.

Et cela est si vrai, que Molire lui-mme, plus attentif  la logique et
au sens des mots qu' l'usage, est tomb souvent dans le plonasme de
Martine:

CLAUDINE.

Ah! madame, tout est perdu! voil votre pre et votre mre, accompagns
de votre mari.

CLITANDRE.

Ah, ciel!

ANGLIQUE.

_Ne faites pas semblant de rien_, et me laissez faire tous deux.

(_Georges Dandin_, act. II, sc. 10.)

Je _ne_ suis _point_ un homme  _rien_ craindre.

(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)

Ce _n'est pas_ mon dessein de _rien_ prtendre  un coeur qui se serait
donn.

(_L'Avare_, act. V, sc. 5.)

Il _ne_ faut _pas_ qu'il sache _rien_ de tout ceci.

(_Georges Dandin_, act. I, sc. 2.)

Mon intention _n'est pas_ de vous _rien_ dguiser.

(_Ibid._, act. III, sc. 8.)

On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples.

Il reste  dcider si un plonasme est un solcisme; pour moi, je n'en
crois rien. Un solcisme, proprement dit, blesse non-seulement l'usage,
mais encore la raison; or, ce n'est pas ici le cas.

                   *       *       *       *       *

AUCUN tait primitivement _alque_ (pour _auque_), contract d'_aliquem_,
et signifie _quelque_. (_Voy._ ALQUE, p. 328.)

L'habitude de voir _aucun_ employ dans des tournures ngatives, a fait
croire qu'il portait en soi la ngation, et beaucoup de gens le prennent
comme synonyme de son contraire _nul_. Il est fcheux que l'Acadmie
soit tombe dans ce pige, en disant que _aucun_ signifie _pas un_. On
n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire
de M. Napolon Landais, o elles pleuvent; mais l'Acadmie se devrait 
elle-mme d'tre un peu plus circonspecte. Comment, sur ces quarante
personnes, ne s'en est-il pas trouv une seule pour faire observer aux
autres que, dans les phrases o _aucun_ n'est pas suivi d'une ngation,
il affirme, comme _aliquis_ en latin, _alcuno_ en italien, et _alguno_
en espagnol? _Aucuns_ ont dit... _aucuns_ ont crit... C'est
_quelques-uns_ ont dit, ont crit:

    Aucuns monstres par moi dompts jusqu'aujourd'hui
    _Ne_ m'ont donn le droit de faillir comme lui.

    (_Phdre._)

C'est--dire, _quelques_ monstres ou _plusieurs_ monstres que j'aurais
dompts, _ne_ m'ont donn le droit...

                   *       *       *       *       *

GURE, JAMAIS, PERSONNE, sont dans le mme cas: ce sont mots affirmatifs
qui ne servent jamais  nier qu'en vertu d'une ngation exprime ou
sous-entendue.

_Gure_, c'est--dire, _beaucoup_:

    Avant qu'il soit _gures_, j'entends
    Qu'en la fin seront mal contens.
    On les pugnyra, les menteurs!

    (_Les Langues esmoulues._)

    L'aigle monta chez elle, et lui dit: Notre mort,
    Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mres),
        _Ne_ tardera possible _gures_.

    (LA FONTAINE.)

A-t-on _jamais_ vu?... A-t-on vu _quelquefois_?

Y a-t-il quelqu'un?--_Personne._ C'est--dire, en tant l'ellipse: Il
_n'_y a _personne_.

Au lieu de _personne_, on pourrait rpondre: _Ame qui vive_.
Prtendez-vous que _me qui vive_ soit une ngation?

On ne passe qu' M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que
l'_adjectif personne_ signifie _absence de personne_,  peu prs comme
si l'on disait que _blanc_ signifie _noir_.

Ouvrez maintenant l'Acadmie, vous y lirez, comme dans la _Grammaire des
grammaires_: RIEN, _nant_, _nulle chose_;--AUCUN, _pas un_;--JAMAIS,
_en aucun temps_;--GURE, _pas beaucoup_, _peu_;--PERSONNE, _nul_, _qui
que ce soit_[135].

  [135] _Qui que ce soit_ donn comme quivalent de _nul_! Ainsi,
    lorsqu'on dit: Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas,
    cela veut dire, selon l'Acadmie: _Nul_ qui vienne me voir, etc.
    videmment, l'Acadmie avait en tte une phrase de cette forme: Il
    _n'_y a qui que ce soit; et elle a encore transport au mot
    affirmatif la valeur de la ngation. Quelle lgret pour une
    Acadmie!

Ces fautes visibles avaient t signales dans le Dictionnaire de M.
Napolon Landais; il est triste que l'Acadmie franaise s'obstine  les
reproduire[136].

  [136] Mnage drive _gures_ d'_avarus_; M. Ampre, de l'allemand
    _gar_, beaucoup.

Ce sont l des fautes _de commission_, et je n'ai pris que la fleur du
sujet. La liste des pchs _d'omission_ serait bien plus considrable
encore.

Je reus, il y a quelques jours, la visite d'un jeune Allemand.
J'entends, me dit-il, rpter chaque jour, et par les littrateurs de
toutes les coles, que Molire est le plus parfait crivain de votre
langue, celui qui en a le mieux connu l'tendue et le gnie. Sur les
autres, on dispute; sur Molire, tout le monde est d'accord. J'ai donc
rsolu d'tudier Molire, et j'ai achet exprs pour cela le
_Dictionnaire de l'Acadmie_. Mais je suis bien embarrass: je n'ai
essay de lire que les deux premires pices, et j'y rencontre  chaque
pas des difficults de mots que l'Acadmie n'a pas leves.

Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficults; en voici un extrait.
Dans l'_tourdi_:

    Donnez-lui le loisir de se _dsattrister_.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    J'ai grand'peur de vous voir comme un gant grandir,
    Et tout votre visage affreusement _laidir_;
    Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure!
    _J'ai prou de ma frayeur_ en cette conjoncture.

On ne trouve ni _dsattrister_ ni _laidir_ dans le Dictionnaire; et au
mot _prou_, il est dit que ce mot ne s'emploie que dans les locutions
_peu ou prou_, _ni peu ni prou_.

    Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un _momon_.

Qu'est-ce qu'_un momon_, et _jouer un momon_? L'Acadmie, au mot
_jouer_, n'en parle pas, et j'ai vainement cherch _momon_. Il est
pourtant assez frquent dans Molire, car, en ouvrant le _Bourgeois
gentilhomme_, je suis tomb sur ces mots: Ah! mon Dieu, misricorde!
Quelle figure! est-ce un momon que vous allez porter?

    Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_.

Qu'est-ce que _fourbissime_?

    Et bien _ la malheure_ est-il venu d'Espagne,
    Ce courrier que la foudre et la grle accompagne!

_A la malheure_ ne se trouve pas dans le _Dictionnaire de l'Acadmie_;
on n'y trouve que _malheur_, substantif masculin.

Ce dictionnaire m'assure que _parmi_ ne se met qu'avec _un pluriel
indfini_; que _dedans_, _dessus_, _davantage_, sont des adverbes; or,
je lis dans Molire que les ouvriers d'une maison,

    _Parmi les fondements_ qu'ils en jettent encor,
    Auraient fait par hasard rencontre d'un trsor.
    . . . . . . . . . . . un trsor suppos,
    Dont _parmi les chemins_ on m'a dsabus.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mon argent bien-aim, rentrez _dedans ma poche_.

    Le bonhomme, tout vieux, chrit fort la lumire,
    Et ne veut point de jeu _dessus cette matire_.
    Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage
    Que_ ce que je lui dis pour le faire tre sage.

L'Acadmie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis
employs comme prpositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes
exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement
survenu dans la langue  cet gard.--Sans doute, dit mon jeune Prussien;
l'Acadmie a l'air de dclarer que Molire ne savait pas le franais.

Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer:

    Et l _premier que lui_, si nous faisons la prise,
    Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise.

    (_L'tourdi_, act. III, sc. 7.)

    _Sans que_ mon bon gnie au-devant _m'a_ pouss,
    Dj tout mon bonheur et t renvers.

    (_Ibid._, act. I, sc. 11.)

Je ne comprends absolument rien  l'un de ces exemples, et il me semble
que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire, Sans
que mon bon gnie au-devant _m'et pouss_.--C'est ainsi que le veulent
toutes les grammaires et le _Dictionnaire de l'Acadmie_ au mot _Sans_.

--Vous vous trompez. _Sans que_, construit avec l'indicatif, a un sens
tout particulier, et les vers de Molire signifient: _Si mon bonheur ne
m'et pouss au-devant_. La Fontaine a dit de mme:

    _Sans que_ je crains de commettre Gronte,
    Je poserais tantt un si bon guet...

    (_La Gageure des trois Commres._)

C'est--dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre
Gronte; ou: Si je ne craignais de commettre Gronte. _Premier que lui_
veut dire _avant lui_. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont
le premier surtout tait prcieux pour la posie, car il substituait une
tournure brve et rapide  la forme tranante qui emploie le
conditionnel. Rien n'est plus commun que ces faons de dire chez les
auteurs du commencement du XVIIe sicle. Il a plu  l'Acadmie de les
rayer de son dictionnaire; elles ont pri bientt dans l'usage.

--Voil un beau privilge qu'a votre Acadmie, de prvaloir sur des
gens comme la Fontaine et Molire! Il est vrai que Molire ne fut pas
acadmicien. L'Acadmie peut donc faire que des crivains qui taient 
la tte de leur sicle, et sont rests la gloire de la France, se
trouvent, par un effet rtroactif, n'avoir pas crit en franais? Je ne
m'tonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants  crire en
baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorit de
cette mme Acadmie, des modles de style; au lieu qu'en crivant la
langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au
rebut.

Croit-on que les expressions de Molire ne valussent pas la peine d'tre
recueillies autant, pour le moins, que _carroter_, _carroteur_ et
_percer les nuits_, c'est--dire, les passer au jeu ou  l'tude?

N'et-il pas mieux valu recueillir des expressions consacres par les
chefs-d'oeuvre du sicle de Louis XIV, que les nologismes barbares
invents par la tribune politique et les journaux? Par exemple, _sous le
rapport de_, pour exprimer _par rapport _. L'Acadmie a-t-elle jamais
rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment
peut-on tre plac dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel
est un homme trs-distingu _sous le rapport de la science_, _sous tous
les rapports_. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que
tous les rapports? rapports  quoi? Comment se figurer quelqu'un
distingu sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingu  tous
gards, je vous comprendrai: _gard_ est ici pour _regard_, qu'on
employait autrefois dans cette locution: _au regard de_... Un homme
distingu  tous les _regards_, sous tous les aspects o on le peut
envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingu par
rapport  la science me satisfait galement: je rapproche l'ide de cet
homme de l'ide de science, et de ce rapport jaillit une troisime ide,
celle de la distinction. Fort bien! Mais _un homme distingu sous tous
les rapports_ ne sera jamais, en dpit de l'Acadmie, qu'une phrase du
plus abominable jargon.

                   *       *       *       *       *

Quel but s'est propos l'Acadmie on rdigeant son dictionnaire? D'aider
 l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je dfie un tranger
d'entendre Corneille, Molire, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du
Dictionnaire de l'Acadmie.

A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est 
merveille; mais o prend-elle ses autorits? Ce n'est pas au moins dans
nos grands crivains, car elle les traite avec un visible mpris,
omettant la moiti, ou plus, de leurs termes, et frappant de rprobation
un bon quart de leurs faons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux
qui ont fait le franais n'ont pas su le franais, ne parlaient pas
franais! Et cela n'empche pas l'Acadmie de les recommander en toute
occasion comme de parfaits modles; elle les dclare inimitables: c'est
apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle dfend de les
imiter?

Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'lite de la
littrature, travaille depuis deux cents ans, et qui cote des millions
 la France.

                   *       *       *       *       *

Il n'a pas manqu de gens qui, avec des ressources infiniment moindres,
ont essay de complter le travail de l'Acadmie. Malheureusement, en
fuyant Charybde, ils se sont engouffrs dans Scylla. L'Acadmie pchait
par indigence, ils prissent accabls sous le luxe. La bgueulerie
acadmique avait repouss une foule d'expressions de nos meilleurs
crivains; ceux-ci ont recherch jusqu'aux mots les plus bas et les plus
honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs 
la fois et les plus effronts. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire,
qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un
livre quelconque, pouvait tre fait sans critique, et dispenser l'auteur
d'avoir du discernement! La langue franaise, mme prise dans cette
tendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis  contribution toutes les
langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais,
l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu' du turc dans M.
Landais, dont le dictionnaire franais serait mieux intitul
_Dictionnaire de la tour de Babel_. C'est l qu'on apprend  connatre
le verbe _diatessaroner_, l'adjectif _acamalos_, et les substantifs
_cobale_, _artien_, _fiolant_, _etc., etc._[137].

  [137] _Diatessaroner_, c'est, en grec, employer une succession de
    quartes en musique; _acamatos_, et non _acamalos_, signifie, dans la
    mme langue, _infatigable_. Un _cobale_ est un bouffon; un _artien_,
    un colier de philosophie; un _fiolant_, un homme qui fait le brave.
    L'auteur n'a pas recul devant les termes de la plus sale dbauche.
    Dans son livre _De l'Instruction publique_, il appelle les tudes
    universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, _des neries
    de grec et de latin_; les collges de l'universit, _des cloaques_;
    et il esprait voir bientt les professeurs de l'universit _mourir
    de faim_: il n'a pas assez vcu lui-mme pour goter ce plaisir.

Le _Complment_, publi par MM. Didot, ne tombe pas prcisment dans ces
extravagances: c'est,  beaucoup d'gards, un livre prcieux et
ncessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est
impossible d'en saisir les limites, et que cela quivaut  l'absence de
plan.

A quoi bon donner, dans un dictionnaire franais, _Puteal_, _Bidental_,
_Epulum_, _Lacunar_, _Laquear_, etc.; ramasser dans Homre, Virgile,
Ovide, dans toute la grcit et la latinit les pithtes et les noms
patronymiques, par exemple: _Lampouris_, surnom d'Ulysse; _Boopis_,
surnom de Junon; _Mammosa_, pithte de Crs; _Bicorniger_, pithte de
Bacchus; _Othryads_, _Pelids_, _Laertiads_? A quoi bon dpouiller le
_Gradus_ et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas mme
tre complet en ce genre? On a omis _Pallantiads_ et bien d'autres.

Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander  un dictionnaire franais les
titres de tous les ouvrages grecs ou latins? _Propempticon_, titre de
la seconde silve de Stace adresse  Mtius Celer. Voil un
renseignement bien plac! Je trouve les mots _Rudens_, _Mostellaria_,
accompagns de cette explication, _titre d'une comdie de Plaute_, et je
cherche vainement _Curculio_ et _Epidicus_; vous inscrivez
l'_Aululaire_, et vous passez sous silence l'_Asinaire_: pourquoi cette
inconsquence? Ds que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez
 les donner tous;  mentionner chaque trait de Snque, de Lucien, de
Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicron; chaque
pome d'Ovide; chaque comdie d'Aristophane, de Mnandre, de Trence: on
sent o ce dtail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs
du _Complment_ ont encore compliqu la difficult en s'imposant la
tche de recueillir aussi les noms propres, tche mal remplie, et qu'il
tait impossible de remplir bien.

Le rdacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction,
d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'
ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!... Il y a bien
de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arriv  ce chiffre? Il
a t jusqu' enregistrer le nom baroque forg par Plaute pour un
personnage de comdie! Avouez que c'est un singulier mot franais que
THSAUROCHRYSONICOCHRYSIDS!

_Catabaucalse_ n'est gure moins trange. Catabaucalse s'appelle la
chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits
enfants. Les archologues et les antiquaires n'auront pas besoin de
chercher ce mot dans le dictionnaire franais, et les autres, qui ne le
connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part.

A l'article _Alcmanicon_ (devrait-il y avoir un article _Alcmanicon_?),
il est dit que c'est une figure familire au pote Alcman: on en cite un
exemple en grec, et l'on ajoute: Eustathe lui donne l'pithte de
_Propizeuxis_. Est-il possible d'imaginer de l'rudition plus hors de
propos?

Mais on voulait arriver  CENT MILLE MOTS!

Par l'application du mme systme, on a t conduit  insrer dans un
dictionnaire franais, _Niebelungen_, _Heldenbuch_, _Narrenschiff_,
_Morgengabe_, etc.

Pourquoi donner _pronunciamento_, _estatuto real_, _ayuntamento_,
_carcere duro_, _romancero_? Est-ce parce que ces mots se rencontrent
quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spciaux? Sont-ils
devenus franais pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite!
Pourquoi omettez-vous _Abanico_, _Deleytar_, _Vivere_, _Coucaratcha_,
dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez  expliquer
tous les mots trangers dont la purile affectation de quelques auteurs
enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule _Notre-Dame
de Paris_, vous met sur-le-champ en dfaut. A ne considrer que les
titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec,
latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je
entendre le fameux _Anank_ ou _besos para golpes_;--_la creatura bella
bianco vestita_;--_lasciate ogni speranza_;--_immanis pecoris
custos_;--_abbas beati Martini_? et tout cet allemand rpandu 
profusion dans _le Rhin_? car M. Victor Hugo est l'crivain polyglotte
par excellence.

Je lis dans le _Ruy Blas_:

    _Ce bois de calembour_ est exquis...
    Portez cette cassette _en bois de calembour_
    A mon pre, monsieur l'lecteur de Neubourg.

J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le
Dictionnaire de l'Acadmie, ni dans le _Complment_. Je ne puis croire
que M. Hugo ait cr une nouvelle essence de bois, uniquement pour en
fabriquer une cassette  l'lecteur de Neubourg. Vous me faites perdre
l une intention du pote, et peut-tre une des plus profondes.

Aprs les mots trangers, antiques ou modernes, le _Complment_ a
recueilli avec soin les barbarismes  forme franaise, _ingracieux_,
_ingrammatical_, _inamoureux_, _indispot_, _injudideux_, _ingot_,
_inoisif_, _indulger_ (_traiter avec indulgence_). Cette catgorie
fconde a contribu le plus  parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE
MOTS!... Mais ici ces Messieurs m'arrtent: nous ne reconnaissons pas de
barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprs pour y consigner les
mots qui ont t, ne ft-ce qu'une fois, crits ou prononcs. Ainsi, il
a plu  M. Nodier de faire _laxit_: _la laxit du style de Cicron_; il
a plu un jour  M. Ch. Pougens de dire _mordillage_, quand il avait 
son service _mordillement_; Laujon a cr _redanser_, dont personne n'a
fait usage aprs lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer
_laxit_, _mordillage_ et _redanser_; nous ne cherchons pas ce qui est
bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les crivains
suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les
crivains s'lancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire
courent  perte d'haleine derrire eux, pour ramasser ce qu'ils laissent
tomber avec intention ou par mgarde. Voil le progrs. Nous aurons dans
peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque crivain. On a dj
publi une grammaire d'aprs les crits de M. Hugo, grammaire srieuse,
grammaire  part, o l'auteur a enfin _rhabilit l'interjection_, et
_restitu  cet oiseau-mouche du langage son rang  la tte des neuf
parties du discours_; maintenant nous faisons un dictionnaire d'aprs
l'autorit de quiconque parle ou crit, et cette oeuvre de tout le monde
ne peut manquer d'tre bien accueillie par tout le monde.

Un dictionnaire rdig dans cette ide, prsente un avantage et un
inconvnient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit tre
complet; l'inconvnient, c'est qu'il ne peut jamais l'tre. Il l'tait,
je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain,
car dans l'intervalle on a jou _les Burgraves_, et le _Complment_ ne
donne pas le mot _Burgrave_.

Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donn, dans le sicle dernier,
beaucoup de mal pour rassembler, dans son _Trait de l'Opinion_, toutes
les opinions qui ont rgn sur la terre. C'est une compilation trs-bien
excute, qui est tombe  plat et trs-lgitimement, car l'ouvrage est
trs-inutile. Il ne s'agit pas, dit  ce propos Voltaire, de savoir tout
ce qu'on a pens, mais ce qu'on a pens de bien. De mme il ne s'agit
pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de
dire.

On s'est arrt  ces dtails sur le _Complment_, parce qu'il vaudrait
la peine d'un examen autant que le _Dictionnaire de l'Acadmie_; parce
que c'est ds aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans
comparaison, et que des amliorations successives doivent l'amener  un
point trs-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vrits aux gens
susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu.

MM. Charassin et Ferdinand Franois ont eu l'ide d'un ouvrage
remarquable: c'est un _Dictionnaire des racines et drivs_, o les mots
sont rangs par familles. Cet ouvrage, excut avec une sobrit
judicieuse et pleine de talent, est peut-tre ce qu'on saurait faire de
mieux pour le matriel de notre langue. C'est l qu'on la voit rduite 
ses lments, et que l'on peut prendre une juste ide de ses procds et
de ses ressources.

Combien de mots renferme notre langue? Cette question mne  des calculs
assez curieux.

MM. Franois et Charassin en reconnaissent VINGT-DEUX MILLE, tant
racines que drivs, qui suffisent  tout. Le reste n'est que barbarisme
et superftation.

L'Acadmie a dcouvert VINGT-HUIT MILLE mots;

Les auteurs du Dictionnaire de Trvoux, SOIXANTE MILLE (dont trente-huit
mille  peine usits);

M. Laveaux se borne  CINQUANTE-SEPT MILLE;

M. Gattel atteint SOIXANTE-DOUZE MILLE;

M. Raymond s'enorgueillit de QUATRE-VINGT MILLE;

M. Boiste pousse  CENT DIX MILLE!

M. Napolon Landais triomphe de tout le monde sur un amas de CENT
QUARANTE MILLE mots!

Encore n'a-t-il pas mis _thsaurochrysonicochrysids_!


 II.

Voltaire crivant  Damilaville lui parle du Dictionnaire de l'Acadmie:
Les trangers se plaignent qu'il est sec et dcharn, et qu'aucun des
doutes qui embarrassent tous ceux qui veulent crire n'y est clairci.
Il est triste que nous ne puissions parvenir  donner un dictionnaire
tel que ceux de la Crusca et de Madrid.

(Du 28 mai 1762.)

Le jour mme o il fut saisi de la maladie qui l'emporta, Voltaire
devait lire  l'Acadmie le plan d'un dictionnaire.

Voici ce plan, tel que M. Beuchot, le modle des diteurs, l'a copi sur
l'original de la main de Voltaire.


PLAN.

On propose de faire un dictionnaire qui puisse tenir lieu d'une
grammaire, d'une rhtorique, d'une potique franaise.

Chaque acadmicien se chargera de la composition d'une lettre.

A chaque mot de cette lettre on apportera l'tymologie reue et
l'tymologie probable de ce mot.

Les diverses acceptions de ce mot, les exemples tirs des auteurs
approuvs depuis Amyot et Montaigne.

On remarquera ce qui est d'usage et ce qui ne l'est plus; ce que nos
voisins ont pris de nous, et ce que nous avons pris d'eux.

                   *       *       *       *       *

Lorsque l'Acadmie voulut, il y a quelques annes, s'occuper d'une
nouvelle dition de son Dictionnaire, son premier devoir n'tait-il pas
de consulter le plan de Voltaire et de le suivre, sauf  le complter,
s'il y avait lieu, en raison du progrs des tudes de linguistique?

Mais on n'y songea mme pas; et, loin que l'Acadmie se montre en 1835
en avant du plan trac en 1778, c'est au contraire ce plan qui se trouve
encore aujourd'hui fort en avant de l'Acadmie.

Que dire, par exemple, d'un dictionnaire rdig au hasard, sans qu'on
ait pris la prcaution d'en poser les bases, et d'en fonder l'autorit
sur une liste d'ouvrages qui auraient servi de _textes de langue_? Et
cela quand on avait sous les yeux l'exemple de la Crusca et la
recommandation expresse de Voltaire! La primitive Acadmie avait
commenc par arrter cette liste, que Pellisson nous a conserve; et
l'Italie a profit d'une ide franaise, que la France n'a pas mme su
reprendre pour en tirer parti  son tour.

Voil comment il se fait que Molire, la Fontaine, Pascal et la Bruyre
ne parlent pas franais, par arrt de l'Acadmie franaise; et comment
les dcisions contenues au Dictionnaire de l'Acadmie doivent avoir
force de loi, sur la simple garantie du titre.

Le plan de Voltaire est rest jusqu'ici le meilleur, le plus complet, et
le seul raisonnable. Seulement, le progrs des tudes veut que le point
de dpart, que Voltaire fixait  Montaigne, soit recul jusqu'
l'origine de la langue, et qu'ainsi l'excution du travail ait lieu en
deux parties.

La premire comprendrait un vocabulaire de la langue du moyen ge,
depuis le XIe sicle, date des plus anciens monuments, jusqu' l'entre
du XVIe, o la langue se renouvelle: cinq cents ans.

La seconde partie irait depuis l'entre du XVIe sicle jusqu'au milieu
du XIXe: deux cent cinquante ans.

On aurait ainsi en deux volumes toute la vieille langue et toute la
langue moderne. On pourrait,  l'aide de ce dictionnaire, remonter la
langue franaise jusqu'aux sources, ou bien la descendre, en observant
les changements survenus sur les rives, et qui ont dtermin les
sinuosits du cours.

Pour la premire partie: dresser un catalogue de textes par ordre
chronologique, o ne seraient admis, pour viter l'erreur, que ceux dont
on connatrait srement l'ge et l'origine. On en ferait ensuite des
_index_, d'o l'on tirerait la matire du dictionnaire, ayant soin
d'accompagner chaque mot de son tymologie et de nombreux exemples, mais
surtout d'exemples dats; en sorte qu'on saisirait chaque mot  son
entre chez nous, et on ne le laisserait aller qu'avec son acte de
naissance et son passe-port.

Ce travail n'est pas,  beaucoup prs, si long ni si difficile qu'il le
parat. Les _index_ y seraient d'un secours rapide et incalculable. Si
le gouvernement avait exig des _index_ aux textes anciens qu'il a fait
publier, la besogne, serait aujourd'hui bien prpare. Faute de cette
prcaution, pourtant bien simple, l'utilit de ces publications se
trouve restreinte des trois quarts. Par exemple, un bon index o
seraient dpouills fidlement la _chanson de Roland_, le _livre des
Rois_, le commentaire sur Job et les sermons de saint Bernard, nous
fournirait le noyau de la langue franaise; il n'y aurait plus qu'
guetter les accroissements successifs qui l'ont grossi. Ce n'tait pas
un grand surcrot de peine  l'diteur, et c'et t pour le lecteur
studieux une diffrence prodigieuse.

Voltaire voulait les tymologies, avec raison. L'tymologie tient 
l'histoire politique et morale de la nation, et renferme le secret de la
langue. L'Acadmie n'en donne aucune, parce que, dit sa prface, c'est
un travail qu'il ne faut point essayer  demi. Mais c'est l un tour de
rhtorique. La maxime est leste et commode pour se dispenser d'un
embarras, ou pallier quelque chose de pis. Comment! parce que sur
vingt-huit mille mots il y en aura le quart dont l'tymologie vous
chappe, il faut que j'ignore les trois autres quarts[138]? Parce que
vous ne pouvez payer la dette entire, vous vous croyez autoris  me
faire banqueroute du tout! Et vous venez de sang-froid me proposer ce
beau principe! En vrit, c'est une trange doctrine pour une Acadmie!
Je doute qu'aucun crancier l'acceptt de son dbiteur: Eh! mon ami,
paye-moi toujours ce que tu pourras: je t'attendrai pour le reste.

  [138] Cette proportion est trs-exagre,  dessein; car il ne serait
    besoin que de l'tymologie des racines.

Mon fils n'a pas en lui l'toffe d'un Jean-Jacques ni d'un Montesquieu;
il est donc inutile de lui faire apprendre  lire et  crire. Que
penseriez-vous d'un pre qui raisonnerait de la sorte? Il serait hu par
les marmots des frres Ignorantins.

Mais il faut se garder d'un autre excs. Prenant au pied de la lettre la
maxime de l'Acadmie, M. Napolon Landais s'est cru tenu de fournir
toutes les tymologies, celles mme qu'il ignorait. C'est pour remplir
cet engagement imaginaire qu'il drive _croup_ de _roupie_, et _spencer_
de _sphincter_. Il prtend que _spencer_ est un mot corrompu, et veut
qu'on dise, sans corruption: _un sphincter bleu_; _voil un beau
sphincter_; _mon sphincter est  raccommoder_. Je doute qu'il obtienne
cela des dames. Il vaut mieux s'abstenir que de donner de pareilles
tymologies, comme il vaut mieux rester dbiteur de quelque chose que de
s'acquitter en recourant  la fausse monnaie.

                   *       *       *       *       *

Le second volume reproduirait exactement le plan du premier. J'y
voudrais la mme fidlit aux dates de l'apparition des mots, le mme
zle et les mmes scrupules pour l'tymologie, la mme abondance
d'exemples. Les explications grammaticales ont l'inconvnient d'tre
diffuses, lourdes et obscures; au lieu que l'esprit le plus ordinaire
saisit sans effort une analogie qui le frappe. Ainsi, moins
d'explications, et plus d'exemples. La pdanterie n'est bonne qu'
assommer les gens; il faut donc la fuir tant qu'on peut, surtout dans
les matires o elle parat le plus invitable. Je voudrais qu'un
dictionnaire offrt une lecture intressante par le choix et le
rapprochement des citations; que ce ft un livre de littrature et de
chronologie, presque autant que de scolastique.

Vous me direz que cela entranerait bien loin. Non; car je me ferais de
la place en cartant beaucoup de choses qu'on a fait entrer dans les
dictionnaires compils de nos jours. Il s'agit, avant tout, de savoir ce
que nous voulons faire: Une histoire des mots si exacte qu'elle claire
toutes les poques de la langue. Cela pos, je supprime comme
superftation tout ce qui ne va pas directement  ce but.

Je ne mettrai pas au mot _Jsuites_ un long abrg de leur histoire
depuis saint Ignace jusqu' leur chute; ni au mot _Proposition_
l'histoire des cinq propositions de Jansnius, avec les dates; ni 
DANSE un article comme celui-ci: _Danse d'ours_, composition dans
laquelle on cherche  imiter les airs de musette. Dans une _danse
d'ours_, les basses ronflent en pdale, tandis qu'un hautbois ou un
violon excute  l'aigu un air villageois. La finale de la seizime
symphonie d'Haydn est une _danse d'ours_. C'est divaguer. De quoi sert
au mot _Jsus_ la nomenclature de toutes les institutions religieuses o
ce nom se trouve associ? Je n'aurais mme pas le mot _Jsus_, ni aucun
nom propre, attendu qu'ils ne sont pas plus d'une langue que d'une
autre[139]. Cela me dispenserait de rsumer sous le mot _Ossian_ toutes
les querelles pour et contre l'authenticit des posies galiques. En un
mot, je bannirais de mon plan la Gographie, la Mythologie et
l'Histoire, dont on a encombr le _Complment du Dictionnaire de
l'Acadmie_. Un dictionnaire n'est pas fait pour tenir lieu d'une
bibliothque. Par cette raison, je ne me piquerais pas d'entasser dans
le mien la technologie complte des arts et mtiers, les faunes, les
flores, la nomenclature chimique, etc., etc. Je me contenterais des
termes gnraux qu'on est expos  rencontrer dans les livres ou dans la
conversation; le surplus appartient aux vocabulaires spciaux, et reste
en dehors de la langue proprement dite.

  [139] Un livre infiniment prcieux serait un dictionnaire universel
    des noms propres ramens tous  des noms communs. Ce serait un
    trsor pour la linguistique.

Les proverbes sont dans le mme cas: ils valent la peine d'tre
recueillis  part. Je ne les voudrais pas exclure lorsqu'ils se
prsenteraient naturellement et  propos; mais je fuirais la prtention
d'tre complet sur ce point, d'autant qu'on ne l'est jamais.

Il existe une quantit de proverbes niais, bas, ridicules, et peu
connus: Il a mang des oeufs de fourmis;--il est fait comme quatre
oeufs, et bien d'autres que je trouve dans le _Complment_. Est-ce l
la langue franaise? La plupart des proverbes roulent sur une mtaphore.
Je tiendrais avant tout  donner le sens propre de chaque mot, d'o
l'esprit descend de lui-mme au sens figur, parce qu'il n'y a rien de
plus naturel que les figures. Le sens propre, au contraire, n'existant
qu'en vertu d'une convention, c'est celui qu'il importe de dterminer et
de fixer.

Ce principe admis retrancherait encore une foule de dtails parasites.
J'ai dj dit que l'article _Chien_ du _Dictionnaire de l'Acadmie_
avait trois colonnes _in-quarto_; l'article _coeur_ en a cinq.
videmment, c'est trop: il y a du luxe. J'aurais voulu rduire ce
_chien_ des deux tiers, et encore j'y aurais observ que Racine,
l'industrieux Racine, comme l'appelle Voltaire, a su faire entrer
_chien_ dans le style de la tragdie:

    Les _chiens_ a qui son bras a livr Jzabel...
    Dans son sang inhumain les _chiens_ dsaltrs...

Pour introduire cette remarque, je n'aurais pas hsit de supprimer: Il
est fait  cela comme un chien  aller nu-tte! En faveur de qui cette
citation? Il n'y a l aucune difficult qui tienne  la langue; il n'y
en a d'aucune espce.

Il n'est que trop ais d'enfler un livre ou un article. En toute chose,
le mrite est moins grand d'atteindre au ncessaire que de savoir s'y
tenir. Je vous remercie de m'expliquer ce que c'est que le chien d'un
pistolet; quant au chien savant, je vous en tiens quitte.

Mettez le mot _cul_, puisqu'il est franais; mais croyez-vous bien
ncessaire d'expliquer, mme  un tranger, ce que c'est que _baiser le
cul  quelqu'un_, et le sens moral de ce prcepte: _Il ne faut pas pter
plus haut que le cul_? N'est-ce pas ici le cas de dire, avec la comtesse
d'Escarbagnas: Cela s'explique assez de soi? Le _Dictionnaire de
l'Acadmie_ est trop riche de pareilles superfluits, qui sont les
immondices du langage.

Passons aux dfinitions. L'Acadmie, qui a repouss les tymologies,
admet les dfinitions, et pourtant elle semble professer  l'gard des
unes et des autres la mme doctrine: qu'il faut ou n'en point donner, ou
les donner toutes. C'est une erreur; car comment et  quoi bon dfinir
la lumire, le feu, l'me, le soleil? _etc._ Le premier tort de
pareilles dfinitions, c'est d'tre inutiles; le second, d'tre
inexactes ou trop naves. Rien n'est plus difficile qu'une bonne
dfinition. Il ne faut donc pas s'y risquer lgrement; encore moins
doit-on s'y tendre au del du ncessaire. L'Acadmie dfinit le
_coeur_: Viscre qui est le principal organe de la circulation du sang,
et qui est situ dans la poitrine. Cela suffisait; mais elle ajoute:
Il consiste en un muscle creux, dont la forme est  peu prs celle d'un
cne renvers, lgrement aplati de deux cts, arrondi  la pointe, et
ovode  la base. Cette description anatomique est de trop; ce n'tait
point l sa place. Au contraire,  l'article _Moulin_, je vois _moulin 
vent_, _moulin  foulon_, sans aucune explication ni description. Les
trangers qui n'ont pas de ces moulins dans leur pays, auraient t
peut-tre aussi curieux de les connatre que d'apprendre la structure du
coeur. Il est vrai qu'on leur explique ce que c'est qu'un _moulin 
paroles_.

Au mot _cul_ (pardon, lecteur), l'Acadmie franaise dfinit l'objet;
elle en donne mme deux dfinitions  choisir. En bonne foi, n'est-ce
pas trop de deux? Passe encore pour le _coeur_.

Voltaire, dans son projet, ne mentionne pas les dfinitions. Sans doute
il ne les et pas rejetes absolument, comme aussi ne s'en ft-il pas
fait une loi. Il se ft rserv de juger l'opportunit.

Quant  vouloir noter la prononciation, c'est une purilit qui ne
soutient pas l'examen. En vertu de quelle rgle y procderez-vous? En
quoi _Kotizcion_, _Bourguoignie_, _lelipece_, sont-ils plus exacts que
_Cotisation_, _Bourgogne_ et _Ellipse_? Convention pour convention,
j'aurai encore plutt fait d'apprendre les valeurs de l'orthographe
publique, que d'tudier l'orthographe prive de M. Landais, qui ne me
dispensera point de l'autre.

La critique est la qualit essentielle qui doit prsider  la rdaction
d'un dictionnaire. Par quelle trange fatalit a-t-on jusqu'ici commenc
toujours par l'exclure?

L'opinion publique conserve au _Dictionnaire de l'Acadmie_ l'autorit
nominale dont il est en possession depuis si longtemps. C'est une
affaire d'habitude, une religion extrieure; car, dans l'usage, on
consulte plus souvent le _Dictionnaire de Boiste_. Un seul mortel a
triomph de quarante immortels: Hercule et Diomde n'en ont pas tant
fait. Mais, malgr sa supriorit relative, le _Dictionnaire de Boiste_
n'est pas encore le _Dictionnaire franais_. Ce livre reste  faire. Il
faudra que ce soit un ouvrage d'rudition solide, claire et piquante; ne
pchant ni par le luxe ni par l'indigence; qui institue une comparaison
perptuelle entre la vieille langue et la langue moderne, et relie entre
elles toutes les poques de notre littrature depuis son origine. Cet
inventaire judicieux de notre pass et de notre prsent contiendrait en
germe notre avenir, et le placerait sous l'influence et les auspices de
tout ce que la France enfanta jamais d'hommes de gnie. Ce serait un
service considrable rendu non-seulement  la patrie, mais  l'esprit
humain. L'Acadmie, dit-on, s'en occupe: puisse-t-elle y russir mieux
que dans son premier travail! mais l'ide de le lui confier est
peut-tre dans le projet de Voltaire l'unique point  rformer:

    Vivite felices, quibus est fortuna peracta.




INDEX.


A.

_A_, s'lidait, 182-184.

--de l'infinitif latin remplac par _e_, en franais, 208.

--suivi de _l_, sonnait _au_, 54.

--lid, 118.

--substitu  l'_e_ dans _guerre_, _pierre_, etc., 291, 292.

ABBON, son tmoignage sur la suppression de l'_s_, 40.

_Abre_ et _mabre_, 22.

ACADMIE, consacre le barbarisme _mie_, pour _amie_, 343;--et le
contre-sens de madame de Svign sur _chape-chute_, 344.

--se trompe sur _faire  savoir_, 324.

--ne se dcide qu'aprs 160 ans  rformer l'orthographe vicieuse des
imparfaits, par l'orthographe dite de Voltaire, 305.

--commet deux erreurs sur le mot _fonts_, _fonts baptismaux_, 382.

--veut que _fort_ soit invariable dans _se faire fort_, ce qui ne
saurait se justifier, 370;--a omis le substantif masculin _fleur_,
379;--autorise _de la fleur d'orange_, et mme _un bouquet de fleur
d'orange_, _Ibid._

--admet dans son Dictionnaire des dfinitions et des explications
inutiles ou fausses, 526, 527.

--n'autorise _parmi_ qu'avec un pluriel indfini: rgle arbitraire, 411,
412, 413.

--donne pour des ngations les mots positifs _rien_, _aucun_, _jamais_,
_gure_, _personne_, 505.

--contre-sens de l'Acadmie sur le mot _Houz_, 498;--l'Acadmie
autorise l'emploi d'accents vicieux, 497.

--semble dclarer que Molire, Pascal, la Fontaine, etc., ne parlaient
pas franais, 508, 509;--repousse les expressions consacres par les
chefs-d'oeuvre du XVIIe sicle et admet d'affreux nologismes, 509.

--son erreur sur la _soupe_ et le _potage_, 492  495;--dfinit mal
_tirer de but en blanc_, 495;--et _vaisselle plate_, 496;--sa dfinition
d'un _pav_, 497.

--distingue _ou_ pris _dans un sens moral_, 405.

--omet _sur peine de_..., 431; et autorise _sous le rapport de_,
nologisme dtestable, 432.

--(du Dictionnaire de l'), 492-528; _Lancepessade_ ne s'y trouve pas,
497. (Voy. _Dictionnaire_.)

_Accents_, comment nots dans l'ancienne orthographe, 6.

--vicieux chez les modernes, 175, 177, 178 et suiv.

--autoriss par l'Acadmie, 497.

_Accusatif latin_, a servi  former nos substantifs franais, et non pas
le nominatif, 194.

_Accusatifs latins_, contracts pour former des substantifs franais,
502 (_note_).

_Accuser rception d'une lettre_, locution cre par Balzac, 315.

_Acte de naissance de chaque mot_, indispensable pour faire un bon
dictionnaire franais, 308.

ADAM, ADANES, ADENES, transform en _Adenez_, 178.

_Adenes_, auteur de _Berte aus grans piez_, 32, 33.

_Adjectifs invariables en genre_, 226 et suiv.;-- quelles conditions,
228.

_Adverbes_ ou _prpositions_ termins par _s_ euphonique, 102.

__, sonnait, par dirse, _a-_, 131.

--sonnait _a_ dans les premiers temps de la langue latine, 129.

_A_, _ge_, par apocope d'_tas_, 131.

_Aga_, _agardez_, pour _regarde_, _regardez_, 225.

_Age de quelques mots et de quelques locutions_, 308  320.

--tymologie de ce mot, 310.

_AI_, _a-i_, 132, 137.

--en quelle occasion sonnait __, 148 et suiv.

_Ae_, 332;--_aer_, aider, 332.

_Aigre-doux_, cr par Baf, 317.

_Ail_, substantifs termins par _ail_: _bail_, _corail_, _mail_, etc.,
322, 323.

_Ail_, _al_, _au_, _aulx_, 320 et suiv.

_Aim (j')_, j'aime, 222.

_Aimont (ils)_, 295.

_Ain_, terminaison qui marque le cas rgime dans les substantifs
fminins, selon M. Ampre, 255, 257;--exemples de cette mme terminaison
au nominatif, _ibidem_.

--cette terminaison marque le cas rgime dans les noms fminins, selon
M. Ampre, 255 et suiv.

_Ainsin_, 95.

_Ainsis_, 97.

_Aiue_, aide, 137, 332.

_Ajussiane (l')_, c'est--dire _l'gyzziane_ ou _l'gyptienne_, 396.

_Alches_ ou _alques_, 328.

ALES, c'est ainsi qu'on prononait le nom d'_Arles_, 455, 456.

ALESCHANS, 456.

ALES-LE-BLANC, ARLES-LE-BLANC, 456 (_note_).

_Alesine_, c'est comme on devrait dire, et non pas _lsine_, 390,
391;--compagnie de l'_Alesine_, _ibidem_.

_Alexandrins (vers)_, sont ncessairement partags par la musique en
deux petits vers de six syllabes, 475.

ALICHINO, tymologie propose par un commentateur de Dante, 461
(_note_).

_Almarie_, armoire, 374.

_Alquanz_, 328.

_Alques_ ou _auques_, fait aussi l'office d'adverbe traduisant
_aliquantum_ ou _aliquando_, 328, 329.

_Altration des finales pour le besoin de la rime_, 239, 240 et suiv.

_Altisme_ (altissimus), 353.

AMPRE (M. J. J.), son opinion sur le son primitif de l'_u_, 166, 168.

--son opinion sur l'antiquit des formes _al_, _el_, _ol_, 59.

--voit dans _amin_ le cas rgime d'_ami_, 95.

--son opinion sur l'_a_ latin traduit en _ai_, dans _aimer_, _pain_,
_main_, 148.

--examen de son systme sur les prtendues dclinaisons franaises, 251
et suiv.;--explique par l'habitude l'_s_ ou le _t_ final ajout aux
adverbes ou prpositions, 254;--repousse l'ide de l'_s_ euphonique, en
affirmant que la vieille langue ne craignait point l'hiatus, 255.

--sa proposition sur les noms composs, comme _Fte-Dieu_,
_Fert-Milon_, _Chteau-Thierry_, _etc._, combattue, 266  269;--son
argument tir des noms composs par juxtaposition se retourne contre
lui, 268.

--explique par la mtamorphose des voyelles la formation des mots _ne_,
_arbre_, _utile_, 512 (_note_).

_Amphore_, voy. _Hydrie_.

_Anatolie (l')_, transforme en _la Natolie_, 397.

ANDRIEU (saint), Andr, 178.

_Aneme_, syncop en _anme_, 20.

--_anme_, me (d'_animam_), 196.

_Anglais_, peuple remarquable par l'esprit de vagabondage et
d'migration; ne connaissent pas le mot _patrie_, qu'ils remplacent par
_contre_, _country_, 417.

_Angle_ (angelum), 197.

_Ans-guarde_ ou _enguarde_ (avant-garde), 197.

_Anspessade_, on doit dire _lancepessade_, 497.

_Ante_ (angl., _aunt_), premire forme de _tante_, 342.

_AO_, par dirse, 136-138.

_AOI_, 324 et suiv.

_Aoi_, _avoi_, 116.

_Apocope_, 218.

--selon M. J. J. Ampre, marque le cas rgime, 269.

APOLIN, syncope d'_Apollinem_, 195.

_Apostrophe_, absurdit de l'apostrophe dans _grand'messe_,
_grand'route_, _etc._, 480.

_Appelont, enmenont (ils)_, 295.

_Appenser_, mal crit _ penser_, 324.

_Arbre_, form par contraction d'_arborem_, 502 (_note_).

_Ardene_, _Ardane_, 61.

_Ardenois_, on prononait _Adanois_, 396.

_Ardre_ et _arder_, 207.

_Argent sec_, expression du temps de saint Louis, 319.

ARLEQUIN, son origine, ses mtamorphoses, 451;--n'est point le
_Panniculus_ des mimes romains, 453;--son habit bariol est moderne,
_Ibid._;--est vtu de noir en Italie, _Ibid._;--nouvelle tymologie
qu'on propose de son nom, 454.

--est le mme que _Hellequin_, 454;--cit dans _la Divine comdie_, 461.

--qualifi comte _van Hellequin_ dans un pome flamand, 462.

--son costume parodi de celui d'Hellequin, 466;--Arlequin est le
fantme noir, et Pierrot, le fantme blanc, 467;--doit avoir figur dans
les processions dramatiques du roi Ren, 468;--Bergame n'est point sa
patrie, et l'Italie ne saurait fournir d'tymologie satisfaisante de son
nom, 468, 469.

_Arlequins_, prtres ainsi appels par Pierre de Blois, 462.

ARLES, son magnifique cimetire des _Champs lyses_, ou _Elyscamps_,
455.

ARLESCAMPS (les) ou _Allecans_, fantmes qui revenaient dans le
cimetire d'Arles, 460.

ARLESCAMPS ou _Arleschamps_, 455 et suiv. Le labarum y apparat 
Constantin, 456;--guerriers de Charlemagne qui y taient enterrs,
457;--chanson d'Arlescamps, 458.

_Arlichino_, l'Italie ne saurait donner d'tymologie satisfaisante de ce
nom, 469. (_Voy._ ALICHINO.)

_Arpent_, mot employ dans _la chanson de Roland_, 309.

_Article (dclinaison de l')_, 269;--invention savante et chimrique,
385-387;--la forme de son datif sing. _ le_, _ la_, _ li_, _ lo_, se
rduisant par l'lision  celle-ci, _al'_, a caus une confusion de
genres, 386.

_Article_ redoubl dans le mot _lierre_ (_l'ire_, _hedra_), 200;--dans
_le lendemain_ (_l'endemain_), 199, 397.

_Articulation des consonnes chez les modernes_, et consquences du
systme actuel, 277 et suiv.

_As per se_, et non _perc_; as tout seul, 410.

_Asi_ ou _arsi_, participe pass de _ardre_, 24.

_Asne_, form par contraction d'_asinum_, 502 (_note_).

_Assavoir_, _assavourer_, _asscher_, 323.

_Atapir (s')_, 312.

_At-il, at_, 109, 110 et suiv.

_AU_, _a-_, 132, 133, 135.

AUBRE, s'introduit chez une jeune dame sous prtexte de demander la
charit, 240, 241.

--son dsespoir d'tre oblige de payer trente sous, 212.

_Aucun_, _alques_, 327;--contract d'_aliquem_, ne peut tre un mot
ngatif, 504, 328.

AUDAIN, au cas rgime, 357;--au nominatif, _ibidem_.

AUDE, au nominatif, 257;--au cas rgime, _ibidem_.

_AussiS_, 96.

_Avec_, 330;--tymologie de ce mot, 331.

_Avec z'un cuir_, 299.

_Avenant_, invariable en genre; 229.

_Avrai (j')_, futur primitif d'_avoir_, 210, 211.

_Avidit_, cr par Ronsard, 317.

_Avocats_, compars  la mesnie Hellequin, 463, 464.

_Avoi_, _ voi_, ou _away_, 327.

_Avoient_, en trois syllabes, 137.

_Avoir la haute main_, expression du XIe sicle, 311.

_Avommes (nous)_, 293.

_A'vous_, _sa'vous_, 225, 298.

_Ay!_ exclamation, faisait toujours deux syllabes, et signifie
_secours!_ 333.

_Aye_, son tymologie, 331.

AYMES ou AYMON, servaient indiffremment pour le nominatif et pour le
cas rgime, 265.

AYMON (LES QUATRE FILS); leur nom prouve contre le systme de M. Ampre,
265, 266.

_Away_, mot anglais pris du franais _aoi_ ou _avoi_, 324 et suiv.


B.

_B_ final, 44.

_Baal_, o le verbe actif requerrait _Baalim_, si le systme de M.
Ampre tait vrai, 387.

_Baalim_, 259.

_Bailler la cotte verte_, et non _baisser_, comme l'a imprim le dernier
diteur des _Contes de la Reine de Navarre_, 336, 337.

_Baptismaux_, au fminin, 383.

_Barbarie prtendue de l'ancien langage franais_, 1.

_Barboires_, masques  barbe d'toffe, 466 (_et en note_).

_Bargagne_ (angl., _bargain_), barguignage, action de marchander,
d'hsiter, 334.

_Bargain_, mot anglais pris du vieux franais _bargagne_, 333, 334.

_Barguigner_, marchander, 333, 334.

_Bataille d'Arlescamps_, 457.

_Battant_, _tout battant neuf_, expression du XIe sicle, 310.

_Beaugency_, _Bois-Gency_, 160.

BEAUMARCHAIS, a pris dans le _Petit Jehan de Saintr_ ses personnages de
la comtesse Almaviva et de Chrubin, 369.

--Juge bien le caractre mlancolique de l'air de Malbrou, 471.

BEFFROY DE REGNY, auteur d'un mauvais pome sur Malbrough, 471 (_note_).

BEGONS ou BEGUES, au nominatif, 262, 263.

BEGUES DE BELIN.--_Begues_ est au nominatif, 262.

_Bjaune_, bec jaune, 44.

BELLEAN, BELLIAM, BLIANT, sont au cas rgime, selon M. Ampre, 258.

_Ben_, bien, 154.

_Bni_, _bnit_; _bnie_, _bnite_; origine de cette double forme, 479.

BRAIN, avocat de Rouen, qui propose d'crire par _ais_ les imparfaits
en _ois_, ds 1675, dix-neuf ans avant la naissance de Voltaire, 304.

_Berbis_, brebis, 33.

_Bergame_, passe  tort pour la patrie d'Arlequin, 468, 469.

_Bergier_, _bregier_, 33.

_Berlan_, brelan, 33.

_Besoin_, _tmoin_, se sont prononcs _beson_, _tmon_, 162.

_Bvu_, participe de _boire_, 144.

BZE (Thodore de), atteste que, de son temps, on prononait un _fan_ de
biche, et _faonner_, 140.

--auteur d'un trait en latin sur la prononciation du franais, 8;--son
tmoignage sur la rapidit de la prononciation, 9, 10.

--son tmoignage sur le _t_ intercalaire, 107.

--veut qu'on aspire l'_h_, 51;--tmoigne qu'on prononait _il ont_, _il
avaient_, sans _s_, 82;--se trompe sur l'origine des consonnes muettes,
87.

--sur la liaison des mots en franais, 42.

--autorise _a'vous_, _sav'ous_, pour _avez-vous_, _savez-vous_,
226;--blme _aga_, pour _regarde_, ibid.

--atteste que toute la France prononait _hreux_, 171.

--son erreur sur la prtendue lision de l'_e_ dans _grand messe_,
230;--ne doit tre cout qu'avec circonspection, _Ibid._

--ne veut pas admettre l'orthographe _fesant_, parce qu'elle change le
sponde en ambe, 305.

_Blouque_, 34.

_Boeuf_, _boeu_, 47.

_Bois_ rimant  _dos_, 159, 160.

_Bois-Gency_, _Bos-Gency_, _Beaugency_, 160.

BONIFACE (M.), veut qu'on dise _quelque que_, 422;--proscrit _davantage
que_, 426.

_Bonisme_ pour _bonissime_, 352.

_Border_, broder, 36.

BOUHOURS (le P.), critique injustement le mot _prosateur_, cr par
Mnage, 314.

--rejette les mots _calvitie_, _obscnit_, et les locutions: _impatient
du joug..._, _bien mriter de..._, _il n'est pas donn de..._, 315.

--attaque les mots nouveaux que MM. de Port-Royal s'efforaient
d'introduire, 319.

--rejette _insidieux_, 312.

--prtend  tort qu'il n'y a point en franais de superlatif en
_issime_, 351;--crivain correct et lgant, autorise _davantage que_,
425.

_Bouquet d'orange_, dans Corneille, 379.

BRAMIDONE, femme du roi Marsile, monte  sa tour, 481, 482.

_Bues_, boeufs, 173.

_Burgrave_, mot qui manque au _Complment du Dictionnaire de
l'Acadmie_, 516.

_Burlesque_, cr par Sarrazin, 318.

_By_, employ chez les Anglais comme autrefois _par_ en France, _by
himself_; _tout seul_, _tout par lui_, 408.


C.

_C_ final, 44;--adouci en _g_, 45.

--ajout, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253.

--transform devant _t_, 45, 46;--final euphonique, 92;--employ par les
Romains, 127.

--adouci en _g_ dans _grouiller_, comme dans _gras_, qui viennent de
l'italien _crollare_ et du latin _crassus_, 338.

_Ca d'Antif_, 64, 68.

_Caiens_, _a ens_, 389.

_Calembour (bois de)_, parat cr exprs par M. V. Hugo pour en faire
une cassette  l'lecteur de Neubourg, 515.

_Candelabre_, anciennement _candelarbre_, 23.

_Care_ (esp., _cara_), tte, 395.

_Cas rgime_ ou _oblique_; ce que c'est, 251 (_note_);--caractres 
quoi on le reconnat, selon M. Ampre, 251  257.

--prote insaisissable, tel que le font M. Ampre et Fallot, 269.

CATULLE a dit _unda camandri_, 39.

_Cavalier_, _cavalirement_, expression gasconne, introduite au XVIIe
sicle, 313.

_Cans_, _a ens_, 389, 390.

_Celui_, au fminin, 384.

_CH_ avait le son dur du _K_, 52 et suiv.

--_chevauchent_ rimant avec _alques_, 328.

--sonnait comme le _K_ dans _marche_, d'o la confusion entre
l'_Adane-marche_, la marche d'Ardene, et _le Danemark_, 397.

_Chair._ Nos pres crivaient sans _i_, _carn_, apocope de _carnem_,
150.

_Chaires publiques_, ncessit d'en fonder o soient expliques notre
vieille langue et notre vieille littrature, _Introd._, XXVII,
XXVIII;--nous en avons pour toutes les langues du monde, except pour la
ntre, _Ibid._, XXXII.

_Chanson de Malbrou_, inconnue du beau monde avant 1783, 470;--connue
dans tout l'univers, _Ibid._;--existait bien avant le duc de
Marlborough, 472;--comment on doit en crire les vers, 476;--le refrain
ne compte pas, 476 (_note_).

--le vers o se trouve le nom de _Malbrough_ est interpol,
477;--maladresse des contrefacteurs, _Ibid._

_Chanson de Roland_, chante  la bataille d'Hastings, en 1066,
325.--Age recul de la copie d'Oxford, _Ibid._;--prsente les caractres
d'une rdaction inacheve, 326.

_Chanson de Roland_, aussi digne que l'Iliade ou l'nide d'tre
publiquement explique, et plus intressante pour nous, _Introd._,
XXXIII.

_Chape-chute_, c'est _chape tombe_, 343.

CHARASSIN et FERDINAND FRANOIS (MM.), auteurs d'un _Dictionnaire des
racines et drivs_, 517.

CHARLEMAGNE, sa douleur pendant la nuit qui suit la bataille de
Roncevaux, 119, 120;--accorde  Ganelon le jugement de Dieu, 121.

--livre bataille aux Sarrasins dans le cimetire d'Arles, 457 et suiv.

--s'vanouit en trouvant le cadavre de Roland, 446.

CHARLES V de France, mtamorphos en Hellequin, 463, 464.

_Charn_, chair, de _carnem_, 197.

_Chef_, _ch_, 46, 47.

_Chen_, chien, 154.

_Cherisme_, 353.

_Chien_, mot qui occupe trois colonnes du Dictionnaire de l'Acadmie,
525.

_Chinois_ qui prtendrait juger nos grands potes, ne connaissant que la
langue crite, _Introd._, XVII.

_Choisy-le-Roi_, _Bar-le-Duc_, et composs semblables, ne renferment pas
de gnitif, contre l'opinion de M. J. J. Ampre, 268.

_Chol_, chou, 57.

_Chouse_, _j'ouse_, prononciation du temps de Franois Ier et de Henri
III, 291.

_Chute_, participe pass fminin de _choir_, 344.

_Cicogne_ ou _cigoigne_, 161, 162.

_Ciel_, s'est prononc _ci_, 56.

_Cimetire d'Arles_, appel _Elyscamps_ ou _Arlescamps_, 455 et
suiv.;--bnit par Jsus-Christ en personne, 455;--les corps morts s'y
rendaient d'eux-mmes par eau, 457;--fantmes qui y reviennent,
460;--cit par Dante, 461.

_Cintime_, origine de cette mauvaise prononciation, 65.

_Cit_, cit, 221.

_Clergastes_, mauvais clercs, 374 (_note_).

_Coeur_, ce mot remplit cinq colonnes du Dictionnaire de l'Acadmie,
525, 526.

_Com_, _con_ (comme), uni  l'adjectif _grand_: _congrant_; ou 
l'adverbe _bien_: _combien_, 335.

_Combattre (se) _ ou _contre_ quelqu'un, 444.

_Combien_, form de deux racines franaises _com(me)_, _bien_, 334.

_Comdie franaise (la)_ prononce mal certains monosyllabes, 69.

--a supprim les monosyllabes par sa manire de les prononcer, 283.

_Commant (je)_, je recommande, 222.

_Comment le faites-vous?_ ancienne formule franaise de salut que les
Anglais n'ont fait que traduire en saxon dans leur _how do you do_, 375.

_Comparaison des deux systmes de prononciation, l'ancien et le moderne,
par rapport  la posie_, 284-287.

_Comparatif en_ or, 349, 350.

_Complment du Dictionnaire de l'Acadmie franaise_, 511;--_Complment_
publi par MM. Didot, le meilleur, sans comparaison, de tous ceux qu'on
a tents, 512, 517;--sur un plan trop vaste, 512, 513, 514,
515;--avantages et inconvnient de cette ide, 516.

_Cons (je)_, je conte, 222.

_Conseiller (se) _, 223.

_Consonne finale_,  quel mot appartient, 43;--de deux consonnes finales
laquelle se dtache sur l'initiale suivante, 81, 82.

_Consonne finale_ supprime; marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253.

--la mesure des vers exige qu'on la prononce, 282;--affectation  la
faire sonner raille par Molire, 283.

_Consonnes articules  la moderne_, 277 et suiv.

_Consonnes conscutives_, rgle qui en gouverne la prononciation, 5.

_Consonnes doubles_, initiales, 6;--mdiantes, 8.

_Consonnes euphoniques intercalaires_, 89;--l'abolition de ces consonnes
a boulevers la physionomie du langage, _Ibid._;--les principales
consonnes finales euphoniques sont l'_s_ et le _t_, 91;--rsum du
systme, 117;--sont un legs des Latins, 125.

_Consonnes finales_ dans la chanson de Malbrou, 476.

_Consonnes intercalaires_ dans le corps des mots; recherches dont elles
pourraient tre l'objet, 346, 347.

_Consonnes superflues_, leur rle dans l'ancienne orthographe, 3.

_Contraction_ malgr une syllabe intermdiaire, 213, 214 et suiv.

_Contractions_, ne sont pas des licences potiques, mais taient aussi
employes en prose, 243.

--marque du cas rgime, selon M. Ampre, 255;--la non-contraction le
marque aussi, _Ibid._

--de l'accusatif latin pour former le substantif franais, 502 (_note_).

_Contralier_, forme primitive de _contrarier_, 374 (_note_).

_Contre_, remplace chez les Anglais le mot _patrie_, 417.

_Convoi (le) du duc de Guise_, complainte de 1563, calque sur la
chanson de Malbrou, 472, 473.

CORNEILLE, fait _sanglier_, _bouclier_, de deux syllabes; pourquoi, 153.

--a dit _des bouquets d'orange_, 379;--comment on peut l'en justifier,
380.

_Corner_, _les oreilles me cornent_, expression usite ds le XIe
sicle, 311.

_Cors_, rimant  _genoux_, 66.

_Cotte verte_, 336;--erreur d'un diteur moderne de la reine de Navarre
sur _bailler la cotte verte_, _Ibid._

COUCY, le roman du _chtelain de Coucy_, une des oeuvres les plus
remarquables de la littrature du XIIIe sicle, 345.

_Coulpe_, pr. coupe, 25.

_Critique (la)_, est la premire qualit requise dans un dictionnaire,
527.

_Crouller_, est le mme mot que _grouiller_, 337 et 338;--autrefois
verbe actif; l'Acadmie n'indique que le sens neutre, 338;--_la tte lui
grouille_, 339.

CRUSCA (le Dictionnaire de la), recommand comme un modle par Voltaire,
518, 519.

_Crte_, participe pass fminin de _crotre_, 344.

_Cue_, queue, 173.

_Cui_, _qui_, la prononciation les confondait; c'est pourquoi le premier
a disparu de l'criture, 422 (_note_).

_Cuider_ ou _quider_, se prononait _kider_, 54.

_Cure_, cuire, 169.

_Cur_ dnonc pour avoir enterr son ne en terre chrtienne, 223.


D.

_D_ final euphonique, 92;--employ par les anciens Romains, 125, 126,
127.

--supprim, marque du cas rgime, selon M. Ampre, _Ibid._

--ajout, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 353.

_D_ ou _T_ euphonique: vestiges dans la langue moderne, 339.

_D_ intercal dans _chiedent_ (tombent), 246.

DAMAS-HINARD (M.), traducteur du _Romancero_, 484;--donne une des leons
de la romance de Mambrou, 486.

_Dame_, _damne_, _dame Dieu_, 347.

_Damp_, le mme mot que _dame_ (_dominum_), 348.

_Danois_, Ogier _le Danois_ est par corruption pour Ogier l'_Adanois_,
c'est--dire de la Marche ou frontire d'Ardne, 397, 398;--tymologie
savante que donne de ce surnom M. Barrois, en recourant au celtique,
398, 399.

_Danoise_, _hache danoise_, c'est--dire, _adanoise_ (ardennoise), du
pays de Lige, clbre pour ses fabriques d'armes, 398.

DANTE, a parl du cimetire d'Arles et d'Arlequin, 460, 461.

DANTON, son mot sur la patrie mis en style parlementaire du jour, 418.

_D'aucuns_, 340.

_Davantage que_, 425, 426;--dans Molire, 508.

_De_, aprs le comparatif, 354, 355.

_Dbonnaire_, l'Acadmie consacre la faute d'y mettre un accent aigu,
175;--tymologie de ce mot, 176.

_Dbrutaliser_, cr par madame de Rambouillet, 318.

_Dclinaisons franaises_, erreur des savants, 249.

_Dclinaison de l'article_, n'existe pas plus que celle des substantifs,
383.

_Dedans_, comment ce mot s'est form, 93.

--form de _de-in_, avec deux lettres euphoniques, le _d_ intercalaire
et l's finale, 339, 340;--tait jadis prposition, et en a tous les
droits, 340.

_Dfinitions_, admises par l'Acadmie, 526.

_Degrs de comparaison_, forms comme en latin, 349.

_De par le roi_, expression du XIe sicle, 310.

_Deputaire_, oppos  _dbonnaire_, 176.

_Des_, de les, 215.

_Dsagrment_, mot nouveau en 1675, 312.

DESPERRIERS (Bonaventure), sa rgle pour le _z_ final des pluriels, 76.

--sa rgle rime par l'emploi de l'_s_ ou du _z_  la fin des pluriels,
76.

_Dessus_, _dessous_, employs au moyen ge comme prpositions, avec un
rgime, 430.

_Dtails parasites_ dans les dictionnaires, 525, 526.

_Deu_, _duesse_, _devesse_, et non _desse_, 71.

_Diable  quatre (faire le)_, 356.

_Diableries_, 356;--les plus clbres taient celles de Saumur,
d'Angers, de Dou, de Mont-Morillon, 358.

_Dialectes_, 250, 270 et suiv.;--on peut tudier sans eux la formation
du franais, 272. (Voyez _Patois_.)

_Dictionnaire des racines et drivs_, par MM. Charassin et Ferd.
Franois, 517.

_Dictionnaire de l'Acadmie_; il est impossible d'entendre avec son
secours Corneille, Molire, la Fontaine, ni Pascal, 510;--qu'a prtendu
l'Acadmie en le rdigeant? _Ibid._ (Voyez _Complment_.)

--surcharg de dtails inutiles, 498;--Furetire y reprend des exemples
grossiers, 498, 499.

_Dictionnaire de l'Acadmie_, on n'y trouve pas _dsattrister_,
_laidir_, _momon_, _fourbissime_, _ la malheure_, etc., 506, 507.

_Dictionnaire de la langue moderne_, ce qu'il serait souhaitable d'y
trouver, 522, 523.

_Dictionnaire des noms propres ramens  des noms communs_, serait un
trsor pour la linguistique, 524 (_note_).

_Dictionnaire  faire (plan d'un)_, 520 et suiv.

_Dictionnaire franais_, livre  faire, 528;--l'Acadmie ne doit point
s'en charger, _Ibid._

_Dirse_ des participes en _eu_ aujourd'hui en _u_, comme _vu_, _bu_,
_reu_, 32 (_note_).

DIETZ (M.), ses travaux sur le vieux franais, 249;--invente un systme
de dclinaisons franaises, 250.

_Diminutifs_, firent irruption dans la langue au XVIe sicle, 313.

_Diphthongues_, cause de leur introduction et de leur multiplication,
146, 147.

--y en avait-il en latin? 129, 130;--inconnues dans l'origine de la
langue franaise, _ibidem_;--diphthongues italiennes, 130.

_Dis_, (jour), _midi_, _lundi_, 241.

_Disner (se)_, 444.

_Docteur (le) de la comdie italienne_, personnage bolonais, 469.

_Documents indits de l'Histoire de France_, collection sans unit,
pourrait tre beaucoup plus utile, _Introd._, p. XX et suiv.

_Does_, deux; erreur de Fallot, qui prend _does_ pour le fminin de
_deux_, en dialecte bourguignon, _Introd._, XIV.

DOLET (tienne), sa rgle pour l'emploi de l'_s_ ou du _z_  la fin des
pluriels, 76.

_Dom_ des bndictins, 348;--se retrouve dans beaucoup de noms de lieu,
_ibidem_.

_Don_ des Espagnols, ne se met que devant le nom de baptme, 348.

_Donras_, donneras, 213.

_Dorenavant_, mal crit avec un accent aigu, 175.

_Dorer_, on a dit primitivement _orer_, 341.

_Dormir (se)_, 444.

_Drapeau_, 359.

_Draps_, 358, 359.

_Droit_, comment driv de _dexter_, 31.

_Dru_, adverbialement, 361.

_Du d'or_, 341.

_Duel_, deuil, 173.

_Dur_, _dru_, _rude_, 360 et 361.

_Durandal_, pe de Roland; reliques enfermes dans sa poigne dore,
341;--Roland  l'agonie lui fait ses adieux, 352.

_Durement_, aimer ou pleurer durement, 360.


E.

_E_, avait naturellement le son muet, 152;--se combinait avec l'_i_ pour
tre accentu, _Ibid._

--suivi d'une _l_, sonnait _eu_, 54;--muet, finale primitive de la 1re
pers. sing. de l'imparfait de l'indicatif, 98.

--suivi de _st_, se prononait avec l'accent aigu, 71;--de mme suivi
d'un _Z_, 75.

--finales en __ ferm, prenaient un _t_ euphonique, 111.

--finales en _e_ muet, prenaient un _t_ euphonique, 111, 112.

_E_ muet final, supprim dans les temps des verbes au singulier, 222.

--muet, surabondant  l'hmistiche, ne comptait pas, 237, 238, 239.

--accentu, ne s'lidait pas, 184;--muet, lid au commencement d'un
mot, 184.

--de l'infinitif latin remplac par _i_, ou par _oi_ en franais, 208.

_crire comme l'on parle_; est-ce possible? _Introd._, VII, VIII, IX.

_criture_, insuffisance de l'criture  peindre les sons articuls de
la voix humaine, _Introd._, VI.

--dterminer le rapport de l'criture  la prononciation doit tre le
premier soin de qui veut travailler utilement sur notre vieille langue,
_Introd._, XII.

_diteurs des vieux textes_, les falsifient par les accents, 177 et
suiv.

_Ei_, quivalant  l'__ ouvert, 158;--forme normande, selon Fallot,
_Ibid._

--par dirse, _e-_, 141.

_Ekevos_ ou _eykevos_ (_ecce vobis_), voici, 233.

_lgie_, cr par Baf, 317.

_lision_, on lidait les cinq voyelles, 182 et suiv.

--impossible admise par la _Grammaire des grammaires_, 229.

--s'accomplissant malgr une consonne intermdiaire, 192.

--d'une voyelle sur elle-mme, 191, 192

_Ellipse de la ngation_, a induit en erreur sur la valeur relle et
toute positive de certains mots employs souvent  nier, 504, 505.

_logner_, sans _i_, 161.

_lycamps_, 455.

_Em_, _en_, sonnaient _an_, 60.

_Emportement_, cr du temps de Bouhours, 315.

_Emprunt_, dans le sens mtaphorique, expression commune au XIIIe
sicle, 311.

_En_, compos avec un verbe; on devrait dire _il s'est enall_, comme
_il s'est envol_, 237.

_Enapeler_, 111, 112.

_Endemain_ ou _l'endemain_, 199.

--vritable forme du mot, et non pas _le lendemain_, 397.

_Enfant_, cas rgime d'_enfs_ (_sic_), selon M. Ampre, 269.

_Enfes_, par apocope d'_enfant_, 179.

_Engele_, ange, syncope d'_angelum_, 196.

ENNIUS, supprime l'_s_ finale, 39.

_Ennuyer_, _je m'ennuie_; la bonne locution est _il m'ennuie_, 429.

_Ens_, 96.

_Entonnois_, 296.

_pe dore_, est pour _espeed ore_, 342.

_pervier_, _previer_, 35.

_pigramme_, cr par Baf, 317.

_Ere (j')_, imparfait du verbe _tre_, tir d'_eram_, 362.

_Eret_ (_erat_), forme primitive de l'imparfait du verbe _tre_, 209.

_Erlenkoenig_, transformation d'_Herlekin_, 462.

_Escrols_, _creux_, chaussons de lisires, en Picardie, 174.

_Esperites_, _espir_, 242.

_Espir_, _esprit_, 34, 55.

_Esserai (j')_, forme primitive du futur d'_tre_, d'o la forme
actuelle _je serai_, 210.

_Estant_, _en estant_, 362, 366.

_Ester_ (_stare_), 362;--prononc _tre_, 366.

_Esterai (j')_, futur de _ester_, 363, 364.

_Estes-vous_ (voici), conjecture sur l'origine de cette forme bizarre,
233;--exemples, 234.

_Estevenne_, _Estene_, _Esteve_, tienne, 201.

ESTIENNE (Henri), son avis sur la prononciation de l'_x_, 73.

--son tmoignage suspect en matire de philologie franaise, 230.

--jugement sur ses _Dialogues du langage franais italianis_, 290.

_Estore_, _estorer_, histoire, historier, 160;--erreur de Trvoux sur ce
mot, _Ibid._

_Estrie_, sorcire, 242.

_Estu (j')_, _tu estus_, _il estud_, prtrit du verbe _tre_, driv de
_steti_, 365, 366.

_Esvous_, voici, souffrait la tmse, 231, 233.

_tre_, ses formes primitives, 361 et suiv.

_tude de l'ancienne langue_, quel en doit tre le rsultat, 275.

_tymologies_, Voltaire les voulait faire entrer dans le Dictionnaire de
l'Acadmie, 521;--l'Acadmie les rejette; sous quel prtexte,
521;--ridicules de _croup_ et de _spencer_, donnes par M. Napolon
Landais, 522.

_Eu_, par dirse, _-_, 143.

--sonnait _u_, 171.

--notations diverses de ce son, 172.

_Euil_ final sonnait _eu_, 58, 59.

_Euphonie_, a t avec la logique la principale rgulatrice de
l'ancienne langue, 4;--loi d'euphonie transmise par les Grecs et les
Latins aux Franais, 41;--a fait la fortune de la langue franaise au
moyen ge, 89.

--nos aeux y taient plus attentifs que nous, 481.

_vertuer (s')_, employ dans _la chanson de Roland_, 309.

_vu_, participe pass d'_avoir_, 92, 116, 144.

_Exactitude affecte de prononciation_, raille par Molire, 283.

_Exemples_ tirs des auteurs seraient trs-utiles dans un dictionnaire
franais, 523.


F.

_F_ finale, 46.

--marque du cas oblique, selon M. Ampre, 251, 252.

_Faible_, anciennement _floible_, de _flebilis_, 31.

_Faignant_, 371  373;--erreur de M. Crapelet sur ce mot, 372.

_Faindre (se)_, 446.

_Fainant_, trs-distinct de _faignant_, 373.

_Faintise_, distinct de _fainantise_, 373.

_Faire_, se substituant  un verbe dj exprim qu'il faudrait rpter,
366 et suiv.;--conserv par les Anglais dans cet emploi, 368;--_le
faire_, _comment le faites-vous?_ 375 et 376.

_Faire  savoir_, orthographe vicieuse adopte par l'Acadmie, 324.

_Faire fort (se)_, 369, 370.

FALLOT, a suppos l'unit d'orthographe dans une poque o l'on ne
savait ce que c'tait qu'orthographe, _Introd._, XIII;--s'est gar sur
les pas d'Orell, _Ibid._, XV.

--assigne jusqu' vingt-cinq formes de l'article dclin, 383.

--se trompe sur la distinction entre _chol_ et _chou_, 58;--s'imagine
que l'_s_ finale de _quatres_ est la marque d'une dclinaison, 106.

--a signal le _t_ final dans les substantifs en __ comme marque d'une
haute antiquit dans les manuscrits, 113.

--signale l'orthographe par _ei_ comme une forme normande, 158.

--prend _suer_ et _duel_ pour des formes de dialectes, 173; et
_Introd._, XIV.

--ide de son travail, 250

--avait entrepris une tche herculenne, 270;--a renvers l'ordre
naturel des oprations, en cherchant les dialectes du franais avant le
franais, 271;--ne s'tait pas fait une ide nette de ce qu'il entendait
par _dialectes_, 272;--n'a pas song  dterminer les rapports de
l'criture  la prononciation, 272; et _Introd._, XIV.

--Incertitude des caractres de ses dialectes, 272.

_Fauxbourg_, la vritable et primitive orthographe est _forsbourg_, 23.

_Favoriser ..._, _prier ou supplier ..._ Exemples de ce latinisme,
165.

_Feindre_, _feignant_, 371;--_se feindre_, 373. (Voy. _Faindre_,
_faignant_.)

_Feint_, _feignant_, 206 (_note_).

_Fis (je)_, (_feci_), 142.

--prtrit de _fere_, qu'il est impossible de tirer de _faire_, 305.

_Fliciter_, cr par Balzac, 318.

_Femme_, _fan-me_ et _fame_, 21.

_Fere_, orthographe primitive et la vritable du verbe _faire_, 305.

_Ferai_, _ferais (je)_, prouvent, avec la prtrit _je fis_, que la
bonne et primitive orthographe est _fere_, 305.

_Fert_, de _firmitas_, _fret_, 37.

_Fert_ ou _fret_, 201.

_Fesant_, c'est la bonne orthographe, et non _faisant_, 305;--condamn
par Th. de Bze, approuv par Mnage, _Ibid._

_Festival_, 374.

_Fierte_, _ftre_, de _feretrum_, 35.

_Fils_, ancienne prononciation de ce mot, 279;--prononciation moderne,
283, 284.

_Finale des pluriels_, 77;--exclut le _t_, 80.

--en _ain_, marque du cas rgime dans les noms fminins, selon M.
Ampre, 255, 256.

_Fiz_ (_fixi_), 364.

_Fizer_, _frise_, 34.

FLAGY (Jean de), compose au XIIe sicle, ou du moins termine le roman de
_Garin_, 84.

_Flepes_, _aller  flepes_, _efflep_, 30.

FLEURANT (M.), nom d'un apothicaire dans Molire, 378.

_Fleur (le)_, 378;--omis par l'Acadmie, 379.

_Fleur d'orange_, c'est comme il faut dire, et non _fleur d'oranger_,
376.

_Fleur de coin_, autrement _le flou_, 382.

_Fleur d'oranger_, on ne s'est avis qu'au XIXe sicle de vouloir le
substituer  _fleur d'orange_, 378;--Rabelais a dit _fleurs
d'orangiers_; en quel sens, 379.

_Fleurer_, exhaler une odeur bonne ou mauvaise. M. Fr. Wey prtend mal 
propos, contre l'Acadmie, restreindre le sens de ce verbe, 380.

_Fliche_, _flche de lard_, 242.

_Flou_, ancienne prononciation de _fleur_ (_flur_), 381;--_peindre
flou_, _pinceau flou_, _Ibid._;--double emploi dans la Bruyre au sujet
de ce mot, 382.

_Flouet_, de _flou_, 381, 382.

_Font_, _fontaine_, 218, 219.

--substantif fminin, abrg de _fontaine_, 382.

_For l'vque_, ou _four l'vque_, 66.

_Forfaire (se)_, 446.

_Forment_, fortement, 204.

_Fort_, invariable en genre, 227.

--invariable, selon l'Acadmie, dans _se faire fort_; cette opinion
combattue, 370, 371.

_Fourbissime_, 507.

_Fourmis_, 97.

_Frai (je)_, le _livre des Rois_ n'emploie que cette forme contracte,
305.

_Franais (vieux)_. Voy. _Langue_.

_France du moyen ge_, tait le foyer d'o la lumire rayonnait sur
l'Europe civilise, _Introd._, XXIX.

FRANOIS Ier, donnait l'exemple d'_italianiser_, et toute sa cour le
suivait, 291.

_Fransous (les)_, _les Francs_, les Franais, 297, 301.

_Fremer_, _fremi_, ancienne prononciation de _fermer_, _fourmi_, 30, 31.

_Fret_, _fert_, fermet, du latin _firmitas_, _forteresse_, 37, 201.

FURETIRE, raille l'Acadmie sur sa dfinition de l'oreille, 497.

--blme qu'il jette sur le Dictionnaire de l'Acadmie, 498, 499.

_Fus (je)_, primitivement _je fui_ ou _je fuid_, 365.

_Futurs syncops_, 210 et suiv.;--forme primitive du futur,
_Ibid._;--les deux formes usites concurremment, 211, 212.

_Futur_ du verbe _tre_, _j'esterai_, _j'esserai_, _je serai_, 363 et
suiv.

_Fuvit_, pour _fuit_, dans Ennius, 39, 115.


G.

_G_ final, 48;--s'efface devant le _d_, 49;--durci en _c_, 45.

GABRIEUS (saint), 178.

GANELON, trahit les Franais  Roncevaux, 118, 119;--condamn par le
jugement de Dieu en la personne de Pinabel, son chevalier, 122.

_Garon_, M. Ampre veut que ce soit un cas oblique de _gars_, 263;--est
au nominatif, 264;--augmentatif de _gars_, emportait un sens
dfavorable, 264.

--signifiait un _laquais_, un _cuyer_, 443.

GARIN, si c'est un cas rgime, 259.

_Gars_, avait un sens diffrent de celui de _garon_, 263, 264;--le
fminin, devenu une grossire injure, n'tait jadis que la traduction de
_puella_, 265.

_Gas_, _gon_, 23.

_Gerra_, _gsira_, 213.

_Gsir (se)_, 444.

_GN_, sonnait simplement _N_, 11.

_Grammaire_, se prononait _grand-mre_, 20.

--_des grammaires_ (la), admet une lision impossible l o il n'y a
qu'un archasme, 229.

--donne comme des mots ngatifs, _rien_, _aucun_, _jamais_, _gures_,
_personne_, 505.

_Grammaire franaise d'aprs les crits de M. Victor Hugo_, par M. LOUIS
DIREY, 516.

_Grammairiens_, ne voient jamais que la langue crite, et ne tiennent
nul compte de la langue parle, 87.

--de profession, n'ont qu'un seul procd, et quel, 426, 427.

_Grammairiens_ (ou soi-disant tels), leur insolence envers les grands
crivains; sont une cause de la dcadence du franais, _Introd._, XXXI.

_Gramment_, 203.

GRAMMONT, se prononce _Grand-mont_, 21.

_Grand_, invariable en genre, 228;--variable quand il suit le substantif
ou qu'il en est spar, 228.

_Grand messe_, _grand route_, _grand faim_, 226, 229.

_Grandisme_, pour _grandissime_, 352.

_Grandissime_, 354.

_Grandson_, grand sommet, 221.

_Grasseyement_, 22;--_melle_, _paller_, _Challot_, 27.

_Grecs_, nous ont transmis par les Latins une loi d'euphonie,
41;--employaient l'_n_ finale euphonique additionnelle, 95.

_Greignour_, comparatif de _grand_, 349, 350.

GRINGOIRE (Pierre), 393;--a travaill au _Mystre de la Passion_,
_Ibid._ (_note_).

_Grouiller_, 337.

_Gry_ ([Grec: gry]), une rognure d'ongle, servait en grec de terme de
ngation, 500.

_Guastine_ ou wastine, 195.

_Gures_, c'est--dire _beaucoup_, mot positif, 505.

--Mnage le drive d'_avarus_, et M. Ampre de l'allemand _gar_, 506
(_note_).

GUESSARD (M.), a relev, d'aprs M. Ampre, dix-huit formes du cas
rgime, et n'a pas tout compt, 269.

_Guet appens_ ou _appens_, et non _guet--pens_, 324.

GUICHARD (M.), son dition du _Petit Jehan de Saintr_ est la seule
qu'on puisse lire dsormais, 370.

GUILLAUME D'ORANGE, oncle ou frre de Vivien, 459 (_note_);--son
discours  son cheval, 458;--confesse Vivien  l'agonie, et lui donne du
pain bnit, 459.

GUISE (le duc de), complainte dont sa mort est le sujet, 472.

GUYENNE, mot corrompu pour _Aquitaine_, 150.


H.

_H_, servait  marquer la dirse, 49;--aspire, inconnue dans les mots
drivs du latin, 49 et suiv.;--aspire dans _haine_, _honte_, etc., 52.

_Haltisme_, 353.

_Harer les chiens_, 395.

_Havet de cuisine_, 357.

_Haz (je)_, _je faz_, forme primitive de _je hais_, _je fais_, 148, 149.

_Hberger_, _hbreger_, 33.

HELLEQUIN, 141.

HELLEQUIN, nom form d'_licamps_, 460.

--devient le fantme de Charles V, 462.

--devient le nom commun des revenants, 462.

_Hellequinade_, description d'une hellequinade dans le roman de
_Fauvel_, 465, 466.

_Hellequines_, 466.

HLOSE, son vrai nom est _Hlouis_, 165.

_Hmistiche_, avait jadis tous les privilges d'une fin de vers, 237,
238, 239.

--rgle de l'hmistiche dans la versification du moyen ge, 474.

_Her_, _hersoir_, hier, hier soir, 155.

_Heuse_, _houser_, _houseau_, 181.

_Hiatus_, introduit dans la posie de la seconde poque par l'oubli des
usages de la premire, 247;--proscrit de nouveau sous Louis XIII, 248.

--nos vers modernes en sont remplis, grce  la prononciation, 286,
287;--il y en a de trs-doux et de trs-musicaux, 288;--absurdit de la
rgle qui les proscrit tous indistinctement, _Ibid._

--n'existait ni en vers ni en prose dans le langage du moyen ge, 477 et
suiv.

_Hilum_, le point noir empreint sur le pois chiche, 499.

_Historiaus_, _Bible historiaus_, 160.

HOMRE, fait la voyelle brve devant _st_, _sk_, 39.

_Htel de Rambouillet_, l se tenaient les bureaux de l'administration
de la grammaire franaise, 318.

_Hous_, vieux mot qui signifie _bott_; l'Acadmie le traduit mal par
_crott_, 498.

_How do you do_, formule de salut traduite littralement du franais,
375.

HUEDES, EUDE, 173.

HUES, HUEDES, au nominatif, 261, 262;-- l'accusatif, 262.

HUGO (M.), sa distinction subtile et chimrique entre _mtal_ et
_mtail_, 322.

--affecte de parler toutes les langues, 515;--grammaire franaise
publie d'aprs ses oeuvres, 516.

_Huguenots_ (les), font une complainte sur le convoi du duc de Guise
(1563), 472.

_Huis_, sonnait _hus_, 170.

_Huit_ et _uit_, 50.

_Hulleu_, _hurleur_, _rue de Hulleu_, 28.

HUON DE BORDEAUX: M. Ampre prtend que _Huon_ est au gnitif comme
_Ciceronis_, 260, 268;--exemples de _Huon_ au nominatif, 260, 261,
262;--au cas rgime, _ibidem_.

_Hreux_, 171.

_Hydrie_, mauvaise plaisanterie du jsuite Bouhours sur _hydrie_ et
_amphore_, 318.


I.

_I_ lid, 114, 186, 187.

--ajout  une voyelle, sert  en modifier l'accent, 147  160.

--long de l'infinitif latin conserv en franais, 208.

--des mots latins chang en _e_ franais, 208;--moyen de reconnatre les
mots forms  une bonne poque, _Ibid._

_Ie_, quivalent  _e_ simple, 154, 155;--sert  noter la terminaison
des participes passs en __, 155, 156.

--note la terminaison des substantifs aujourd'hui en __, 156, 157.

--au milieu d'un mot sonnait __, 153, 154, 155.

_Ier_, finales en _ier_, 152, 153.

_Ierre_ ou _yerre_, vraie forme du mot lierre, 200.

_Il_, pronom de la 3e personne, ne changeait jamais de forme, 388;--nous
l'avons mal  propos remplac par la forme du datif _lui_, 388.

_Il_, _li_, sont les deux moitis de _ille_, 383.

_Il a_, pour _il y a_, l'_y_ lid, 185, 186.

_Illec_, vient du latin _illuc_, 388, 389.

_Impardonnable_, cr par Segrais, 318.

_Imparfait en_ oi, 99.

--de l'indicatif. La forme en usage est syncope, 208, 210;--forme
primitive de l'imparfait calque sur le latin, 209.

--du verbe _tre_, se tirait d'abord des deux imparfaits _eram_ et
_stabam_; aujourd'hui drive tout entier de _stabam_, 362.

_Impatient du joug_, 315.

_Importer_: _je m'importe_ aussi lgitime que _je me souviens_, quant 
la logique, 429.

_Improbation_, _immodration_, _infatuation_, ns au XVIIe sicle, 313.

_In_, _inter_, taient, traduits par _en_, _entre_;--conservs sous la
forme latine comme dans _instruire_, _interdire_, tmoignent de la
formation moderne des mots, 208.

_Index_; on ne fera un bon dictionnaire qu' l'aide des _index_, 520,
521;--indispensables dans la collection des Documents indits de
l'histoire de France, _Introd._, XX, XXV, XXVI.

_Infinitifs termins en_ er, ir, 41, 42.

_Infinitifs  double finale en_ re _et en_ er, 207.

_Infinitifs syncops_, 204, 205 et suiv.

_Infinitifs en_ ir _et en_ oir, 207.

_Influence italienne ds le temps de S. Louis_, 356.

_Insidieux_, mot fait par Malherbe, 312.

_Interjection (l')_, rhabilite et qualifie _oiseau-mouche du langage_
dans une grammaire ddie  M. Victor Hugo, 516.

_Intolrance_, _inexpriment_, _indvot_, _irrligieux_,
_impardonnable_, introduits au XVIIIe sicle, 316.


J.

_J'ais_, 98.

_Jamais_, souffrait la tmse, 231, 232.

--c'est--dire, _quelquefois_, mot tout positif, 505.

_Jardin des olives_, M. F. Wey veut qu'on dise _Jardin des oliviers_; 
tort, et pourquoi, 379.

_J'avons_, 291.

JEAN DE MEUNG, surnomm _le pre et inventeur de l'loquence_; ami de
Dante; ses oeuvres en prose, _Introd._, XXIV, XXV.

_Jrusalem_, _Jrusalan_, 62.

_Jes_, je les, 214.

_Je sommes_, 290.

_Jsuites_, l'abrg de leur histoire dplace dans un dictionnaire,
523.

_Joene_, _joenesse_, 174.

JOYEUSE, pe de Charlemagne, avait le poigne dore et cisele; origine
de son nom, 341.

JUIFS, _juis_, 47.

_June_, _juner_; jene, jener, 171.

_Jussienne (rue de la)_, c'est rue de (Ste.-Marie) _l'gyptienne_, 396.


K.

_K_ initial, 52.

KARLES ou KARLON, formes du cas rgime aussi bien que du nominatif, 265.

_K'es_, _ki's_, qui les, 216, 218.


L.

_L_ finale, 54;--aprs les voyelles _a_, _e_, _o_, 54, 55 et
suiv.;--finale euphonique, 93.

--pnultime: ses droits paraissent  jamais prescrits dans le mot
_fils_ (_filius_), 279.

--supprime, marque du cas rgime; selon M. Ampre, 253.

_L_, _M_ et _N_ redoubles, 18.

_La_, forme du fminin employe concurremment avec _le_, 386.

LA BRUYRE, a nomm mal  propos, comme choses distinctes, _le flou_ et
_la fleur de coin_, 382.

LA FONTAINE, met une _s_ euphonique  _fourmi_,  l'imitation des
anciens, 97;--supprime, par archasme, l'_s_ finale des premires
personnes, 99.

--ses prtentions  la noblesse, 15.

_Laiens_, _la ens_, 389.

LANDAIS (M. Napolon), son Dictionnaire, 511, 512;--ses injures contre
l'Universit, 512 (_note_).

--son Dictionnaire renferme cent quarante mille mots prtendus franais;
c'est douze mille de plus que le Dictionnaire de l'Acadmie, 518.

--prtend noter la prononciation exactement par son orthographe
particulire, 527.

_Langage du peuple_, conserve aujourd'hui les vestiges de notre ancienne
langue, _Introd._, XVI.

_Langage_ (_tude du vieux_), sera utile pour le langage moderne,
_Introd._, XXX, XXXI;--comment aller du langage  l'criture, _Ibid._,
XVI.

_Langue franaise_, fonde avec une logique admirable, et dfaite au
hasard, _Introd._, XIX.

--ses trois priodes, 448;--entraves dont on l'a charge sous prtexte
de progrs; 421 et 422; 424.

--n'a point fait de progrs par rapport  l'euphonie, 481.

_Langue (notre vieille)_, mprise par Voltaire sur la foi de l'empereur
Julien, _Introd._, X, XI;--il nous faut l'tudier, _Ibid._, XII;--ce
n'est qu'en la possdant qu'on possdera la langue moderne, _Ibid._,
XXXII;--nous les jugeons par les rgles modernes, _Ibid._,
XVIII;--rclame d'tre enseigne dans des chaires publiques, _Ibid._,
XXII;--tait dj au moyen ge la langue universelle, indispensable,
_Ibid._, XXIX;--tmoignage en sa faveur, _Ibid._, XXX.

LA RUE (l'abb de), son opinion sur la place de la rime au milieu du
vers, 476.

LAZARON, Lazare, 259.

_Le_, aussi fminin que _li_ et _la_, 385, 386.

_Lans_, _la ens_, 389, 390.

LEBEUF (l'abb), tymologie qu'il propose du nom de la rue _du
Grand-Hurleur_, 29.

_Lendemain_, mot qui renferme son article, 199.

--mot vicieux; la vraie forme est _endemain_, _l'endemain_, et non, avec
deux articles, _le lendemain_, 397.

_Lequel_, mot trs-rare chez Molire, 403.

_Lere_, lire, 243.

LEROUX DE LINCY (M.), son dition des _Cent Nouvelles_ cite, 307.

_Lerrai (je)_, je laisserai, 213.

_Les_, forme constante de l'accusatif pluriel; 336.

--commun aux deux genres, 385;--marquait exclusivement l'accusatif
pluriel, le nominatif tant _li_, 387.

_Lsine_, _alesine_, 390, 391.

_Li_, nominatif pluriel de l'article, distinct de l'accusatif _les_,
336.

--au fminin aussi bien qu'au masculin, 383, 384, 385;--forme du
nominatif pluriel, l'accusatif tait _les_, 387.

_Li_, prononciation populaire de _lui_, 297.

_Liaison_; la plus douce est celle qui se fait sur une liquide, 279.

_Libert_, on prononait _libret_, comme de _liberum_, libre, 37.

_Libertin_, synonyme d'_esprit fort_, _indvot_, 316;--le sens primitif
tait favorable, 317.

_Libret_, 37.

_Lie_, sonnait _l_, et _lie_, 176, 177.

_Lierre_, mot qui renferme son article, 200.

_Lieu_, rimant  _nului_, 172.

_Lin_, par apocope, _lignage_, 221.

_Linge_, primitivement adjectif, 358.

_Liperquam (faire du)_, 415.

_Liquide_ transforme ou transpose, 26.

--substitue  l'autre dans _almarie_, _armoire_;--_contralier_,
_contrarier_, 374 (_note_).

_Liquides supprimes_, 22.

_Lo_, aussi masculin que _li_, 386.

_Loherain_, _Loheraine_, comment doivent se prononcer, 49.

LOUIS, ne prend un _u_ que depuis Louis XIII, 166.

_Loyaument_, 203.

LUCRCE, ne tient pas compte de l'_s_, 39, 40.

_LuiS_, lui, devant une voyelle, 96.

_Lut_, _lute_, participe pass de _lire_, 113, 112, 345.


M.

_M_ et _N_ finales, 59;--redoubles au milieu d'un mot, taient
rparties entre les deux syllabes adjacentes 20.

_M_ finale, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 258.

--figurative de la premire personne du pluriel dans les verbes, 293.

MACCUS, personnage osque, le mme que Polichinelle, 451, 452.

MADELAINE (la), tirade lgante qu'elle rcite dans le _Mystre de la
Passion_, 393.

MAIGRET, cit par rapport au _b_ et  l'_f_ muets, 11.

--atteste que l'_a_, de son temps, ne sonnait dj plus dans _saouler_,
140.

_Main (je)_, je mne, 222.

_Main_, syncope de _matin_, 198.

_Mais_, _ma-s_, 137.

_Maise_, syncope pour _mauvaise_, 202, 244.

MALBROU, est-il Anglais? est-ce un hros moderne? 470 et suiv.;--sa
vogue prodigieuse, 471.

--_s'en vat en guerre_, ce _t_ justifi, 479.

MALBROU (chanson de), 106; justifie, 109.

--ineptie des couplets ajouts au fragment ancien, 482, 483;--qui en est
le hros? 483;--parat se retrouver dans le romancero gnral de Duran,
484.

--est probablement un fragment de quelque chanson de geste, 490.

--l'air de Malbrou d'origine arabe, 487, 488, 489;--ne se retrouve 
aucune des chansons dont Marlborough a t le sujet, 489 (_note_).

MALHERBE, fait rformer l'orthographe du nom propre _Loys_, 163.

--prtendait apprendre tout son franais des gens du port, _Introd._,
XVI.

_Malheure ( la)_, 507.

MAMBROU. Romance espagnole de Mambrou, 484, 485;--courait dfigure
parmi le peuple, 486;--tmoignage sur Mambrou ou Mambrun 487;--tait
peut-tre un crois franais, 488.

MAMBRUN ou MAMBROU, 487.

_Mameluc_, _mamelu_, 45.

_Manoeuvrer_ ou _manouvrer_, employ dans la _chanson de Roland_, 309.

MARGUERITE, reine de Navarre, n'aspirait point l'_h_ de _haut_,
_hautesse_, 51.

MARIE-ANTOINETTE, met en vogue la chanson de Malbrou, 471.

MARLBOROUGH (le duc de Curchill de), mort  soixante-douze ans dans son
lit, ne peut tre le hros de la chanson de Malbrou, 482,
489;--chansonn en France, 489 (_note_).

MAROT, lide encore l'_a_, 183.

--ignorant dans la vieille langue, gte le _roman de la Rose_ en
prtendant le rajeunir, 247.

MARTHE, son couplet rempli d'lgance dans le _Mystre de la Passion_,
394, 395.

MARTINE, justifie de _pas_ mis avec _rien_, par Molire lui-mme, 502,
503, 504.

_Martre_, syncope de _Martyrem_, 201.

_Masques de la comdie italienne_, ont t l'objet de recherches
superficielles, 468.

_Matin_, de _matutine_, par syncope, 199.

_Mecine_, mdecine, 200.

_Mecredi_, bonne prononciation, et non _mercredi_, 25.

MEIGRET ou MEYGRET. _Voy._ MAIGRET.

_Misme_, en trois syllabes, syncope de _medesimo_, 103, 142, 201.

_Mellor_ (_melior_), 350.

_Mellusine_, mre Lusine ou des Lusignan, 29.

_Membr_ ou _membru_, pithte frquente des hros du moyen ge, 488.

_Mme_, adjectif on adverbe; distinction chimrique: il est toujours
adverbe, 103.

MEN, mien, 154.

MNAGE, veut qu'on prononce _un anneau_ pour _un agneau_, 15.

--son opinion sur le mot _previer_, 36;--sur _for l'vque_, 67;--son
avis sur l'origine de l'_x_ final des pluriels, 75.

--veut qu'on dise l'Ile de _Cypre_ et poudre de _Chypre_, 134;--drive
_Pandore_ de _mandore_, 135;--discute si l'on doit dire _aigu_ ou _agu_,
151.

--veut qu'on crive _cicogne_ sans _i_, et _roignons_ avec un _i_, 162.

--admet _fesant_ et non _faisant_, parce que c'est la prononciation du
peuple parisien, 305;--admet par la mme raison _nentilles_ et de la
_castonnade_, 306.

--veut qu'on prononce _pi  terre_, et qu'on crive _ tor et 
travers_, 278.

--son tymologie ridicule d'_Arlequin_, 453;--lou comme vers
profondment dans les origines de notre langue, 453.

--drive _trou_ (de chou) de _thyrsus_, 436.

_Menour_, comparatif de _petit_, 349.

_Menut_ (menu), 346.

_Mer_, rimait  _aimer_ trs-exactement, 68.

_Merlan_, _mellan_, 28.

_Mesme_ et _mesmes_, 100, 101 et suiv.

_Mesnie Hellequin_, cite dans Raoul de Presles, Pierre de Blois,
Guillaume de Paris, 461, 462.

--son apparition  Richard sans Peur, 463, 464;--son nom passe en
proverbe injurieux, 464, 465.

_Mestier_, de _ministerium_, 201.

_Mtail_, 320 et suiv.

_Mi_, milieu, 218.

--abrv. de _milieu_, 411;--exemples de _mi_, 411, 412.

MICHEL (Jean), dsign par Lacroix du Maine comme l'auteur du _Mystre
de la Passion_, ce qui ne peut tre, 393 (_note_).

MICHIEUS (saint), 178.

_Mie_, forme une ngation compose avec _ne_, 500.

--pour _amie_, mot cr par une erreur d'orthographe, 343.

_Milites Hellequini_, 461, 462.

MOLIRE, le mot _auquel_ ne se rencontre que deux fois  peine dans ses
oeuvres, il se sert de _o_, 403.

--emploie _parmi_, contrairement  la rgle de l'Acadmie, 413.

--a mis souvent _pas_ avec _rien_, 503.

--emploie _dedans_, _dessus_, _davantage_, comme adverbes et comme
prpositions, 507, 508.

_Momon_, jouer, porter un momon, 507.

MOMORENCY, 60.

_Mont_, _mo_, 59.

MONTAIGNE, doit se prononcer sans _i_, aussi bien que _Champaigne_, 152.

--cit, 106, 107.

MOREVEL, MAUREVEL, 59, 60.

_Mosieu_, 59.

_Mots_, combien notre langue en contient-elle? 517.

MOULINEAUX-SUR-SEINE, chteau de Richard sans Peur, 463.

_Mourir_, verbe actif, 446;--_se mourir_, _Ibid._

_Moustier_, de _monasterium_, 201.

_Multiplicit des formes crites_, quelle en est la cause, _Introd._,
XIII;--on ne peut en conclure la multiplicit des formes parles,
_Ibid._, XV.

_Multitudine_, 195.

_Mutisme complet des consonnes finales dmontr par les rimes_, 82, 83,
84, 85, 86, 87.

_Mystres_, 392, 495;--le _Mystre de la Passion_ connu ds 1402;
retouch successivement: Gringoire y a travaill, 393
(_note_);--exemples de la versification d'un mystre, 393, 394, 395.


N.

_N_ finale euphonique, 95.

--ajoute  la fin d'un mot, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253.

--caractrise la 3e pers. du pluriel dans les verbes, 294.

_Ngation_, ellipse de la ngation. (Voy. _Ellipse_.)

_Ngations_, raret des mots qui servent exclusivement  nier, 499;--en
grec, en latin, en franais, 499, 500.

_Nen o ne non_, ni oui ni non, 95.

_Nenni_, vritable prononciation de ce mot, 21;--_nennil_, 93.

_Nes_, ne les, 214, 215.

_Nihil_, ngation artificielle compose de _ne_ et de _hilum_, 499, 500.

NINIVEN, 259.

NODIER, partage l'erreur de Voltaire sur la barbarie prtendue de
l'ancien langage, 2;--jug comme linguiste, 3.

--et son cole, se sont fourvoys dans la querelle qu'ils font 
Voltaire sur l'orthographe, 307.

--comprenait mal la question des imparfaits nots par _oi_ ou par _ai_,
300, 304.

_Nombres ordinaux_, 203.

_Nominatifs_, deux nominatifs juxtaposs exprimaient le rapport de
possession de l'un  l'autre, aujourd'hui marqu par le gnitif, 266 et
suiv.

_Noms propres_ termins par _en_ ou _an_, 62, 63.

--argument sans valeur dans la question des terminaisons, et pourquoi,
258;--diminutifs ou augmentatifs en _in_, en _on_, en _ot_: _Colin_,
_Robin_, _Pierron_, _Pierrot_, _etc._, indiqus par M. Ampre comme des
cas rgimes de _Colas_, _Robert_, _Pierre_, _etc._, 259, 260, 263.

--doivent tre exclus du dictionnaire de la langue, 524.

_Non fait_, 369.

_Normands_, prononcent par __ ouvert les finales en __ ferm, 158.

_Nos_, _vos_, _notre_, _votre_, 219, 220.

_Notre-Dame de Paris_, roman de M. V. Hugo, 395.

_Nous_, _il_, manires modestes de remplacer le _je_, qui est trop
orgueilleux, 292.

_Nului_ rimant  _lieu_, 172.


O.

_O_ ou _od_, avec, 330.

--suivi de _l_, sonnait _ou_, 57.

--naturellement long et ferm, 159.

--suivi de _r_, 66.

_O_, _od_, avec, 114.

--mots termins en _o_, 189;--_o_ final s'lidait, 190.

--suivi d'une autre voyelle, sonnait _ou_, 164.

--des substantifs latins chang en _ou_ ou en _eu_ dans les drivs
franais, 181.

_Obscnit_, mot raill par Molire, 315.

OCHOA (don E. de), s'est laiss induire en erreur sur la date d'une
pice du _Romancero_, 484.

_Ode_, cr par Ronsard, 317.

_OE_, par dirse, _o-_, 145.

--servait  noter le son _eu_, 173, 174.

_OE_,  la fin des mots, sonnait _oue_, 164.

OGIER LE DANOIS, origine de ce surnom, 396-399.

_Ogre de Barbarie_, 401.

_Ogres_, prononciation primitive de _orgues_, 400.

_Ohe_, notation allemande, prononc _au_ trs-long et mouill, comme
dans _Hohenlohe_, 49.

_Oi_, par dirse, _o-_, 145.

--si l'on doit crire avec ou sans _i_ les mots _cicogne_, _rognons_,
_loigner_, _tmoigner_, etc., 161, 162.

--a sonn par dirse _o-i_, puis _o_ ouvert, puis _ou_, puis _oi_,
comme dans _poix_, _Franois_, 177.

--prononc _oa_ dans _roi_, _moi_, etc., prononciation du temps de Henri
III, 291, 297, 298.

--dans les imparfaits nots par _ai_ avant la naissance de Voltaire,
300;--le _livre des Rois_ les crit par _ou_, 303.

--sonnait _ou_ trs-bref, 301;--_histoire_ rimant  _douaire_;
_paroisse_  _pcheresse_; _toiles_  _demoiselles_, 301, 302, 303.

_Ol_, langue d'ol, 94;--oui, _ou-i_, 94.

_Olive_, nom commun autrefois  l'arbre et au fruit, 379, 380;--_Jardin
des Olives_, cette locution n'a rien de choquant, 379.

_Olivier_, mot de formation rcente, 373.

_Ondre_, _ongement_, pour _oindre_, _oignement_, 163.

_On z'a_, _on z'entra_, 299.

_Onze_, _onzime_, aspirs mal  propos, 51.

_Orange_, parat avoir t autrefois le nom commun  l'arbre et au
fruit, comme _grenade_, _olive_, 379, 380.

_Ordene_, 196.

ORELL (M.), ses travaux sur le vieux franais, 249.

_Orer_, premire forme de _dorer_, 341, 342.

_Orgenes_, orgues, 196, 400, 401.

_Orgue de Barbarie_, David en jouait en dansant devant l'arche, 400.

_Orgues_, pourquoi est-il masculin au singulier et fminin au pluriel?
399;--le premier orgue qu'on vit en France, envoy  Ppin par
Constantin Copronyme en 757, tait un orgue de Barbarie, 400.

_Orine_, pour _origine_, syncope d'_originem_, 195.

_Orthographe moderne_, ses vices, 88.

--de Voltaire, 300-308;--adopte par l'Acadmie en 1835, cent soixante
ans aprs qu'elle avait t propose par Brain, 305.

--toute orthographe repose sur des conventions, _Introd._, VIII,
IX;--conditions d'une bonne orthographe, _Ibid._, IX.

--Discordances d'orthographe, servent  constater les lois de la
prononciation, _Introd._, XVIII.

_Ost (arme)_, primitivement fminin, devenu masculin par l'quivoque de
l'article lid, 386.

_Ostin_, 10.

_OU_, par dirse, _o-_, 145.

--n'est point une diphthongue en latin, 129.

_Ou_ de l'infinitif se change en _eu_  l'indicatif, 179, 180.

_OU_, _EU_, se remplaant, 179.

_O_, avait jadis un emploi beaucoup plus considrable qu'aujourd'hui,
401 et suiv.;--Molire emploie toujours _o_ pour _auquel_, 403;--_o_
dans un sens moral, selon l'Acadmie, 405.

--remplaait au XVIIe sicle ces locutions tranantes, _dans lequel_,
_par laquelle_, etc., 405;--rgle pour l'emploi des trois termes
corrlatifs _a_, _y_, _o_, 406;--ncessit de reprendre l'usage ancien
de _o_, 405.

_Oubli (se mettre en)_, 447.

_Oublier (s')_, 447.

_Oue_, _oie_, la rue _aux Oues_, comment est devenue la rue _aux Ours_,
65, 66.

_Outre-mer_, quand il s'agit d'Ogier, ne signifie que _outre-Meuse_,
398.

_Ove_, _oue_, avec, 331.


P.

_P_ final, 63.

--suivi d'un _t_ dans le mme mot, s'efface, 64.

PANNICULUS, personnage des mimes, dont on a voulu faire le type
d'Arlequin, 452, 453.

PANTALON (saint), patron favori des Vnitiens, 469 (_note_).

PANTALON, masque vnitien; origine de son nom, 469.

_Par_, sa force en composition, 235, 236;--encore usit en anglais, 237.

--joint  un adjectif, _par hardi_, 410;--_par trop_, ibid.

--souffrait la tmse dans un emploi qu'il a perdu, 231, 235, 236.

--_parmi_, 407;--_par lui_, _par elle_, 407, 408;--_A_ ou _E par soi_,
409.

--_de par le roi_, on devrait crire avec un _t_: de _part_ le roi,
410;--abrviation de _parmi_, 413.

_Parasine_, dans Rabelais; il faut lire _porasine_, 161.

_Parhardi_, 144.

_Parmi_, rgle arbitraire prescrite par l'Acadmie, 411;--il faut
reprendre l'ancien usage de _parmi_, 414.

_Parra_, paratra, 213.

_Par_, _ part_; on devrait crire sans _t_, _ par_, 408, 409.

_Participe pass en_ u, 144, 145.

--passif, termin en _ut_, _ute_, 344, 345.

_Par trop_, explication de cette locution, 236.

_Pas_, forme une ngation compose avec _ne_, 500;--_pas_ mis avec
_rien_, 502, 503, 504.

_Pasmer (se)_, 445, 446;--Corneille et Molire ont voulu retrancher le
pronom rflchi, 445.

_Passionner_ et _se passionner_; Vaugelas rejette le premier dans le
sens de _aimer passionnment_, 315.

_Patois_, ennoblis sous le titre de dialectes, 270;--l'tude en serait
intressante et profitable, mais elle offre de grandes difficults;
pourquoi, 272. (Voy. _Dialectes_.)

_Patois des paysans de comdie_, 289, 300;--n'est que l'ancienne langue
populaire, 299.

PATRICE (saint), patron des Irlandais, 469 (_note_).

_Patrie_, mot expuls par la politique et remplac par _le pays_, 417,
418.

_Patrons_, chaque pays a ses patrons de prdilection, 469.

_Pav_, comment l'Acadmie dfinit un pav, 497.

_Pays_, sens lgitime de ce mot, 417.

--_pays lgal (le)_, locution barbare qui a remplace le mot _patrie_
dans le style parlementaire, 417.

_Paysans_, originairement les gens d'un pays, ville ou village, 418.

_Pkin_, voy. _Pquin_.

PELLETIER (Jacques) du Mans, son tmoignage sur le _t_ intercalaire,
107;--son avis sur l'origine de l'_x_ substitu  l'_s_ comme finale des
pluriels, 75.

--fut le premier qui s'avisa de vouloir conformer l'orthographe  la
prononciation, 302, 303.

_Peor_ (_pejor_), pire, 350.

_Pquin_, 414, 415.

_Priodes_, trois priodes en notre langue, 448.

_Personne_, c'est--dire, _quelqu'un_, mot tout positif, 505.

_Pertuis_, sonnait _pertus_, 170.

_Pesme_, contraction de _pessime_, 202, 352, 353.

_Peu s'en faut que ne_; on disait jadis _ peu_, 418, 419.

_Peuple_, sa tnacit  ses vieilles habitudes, 289;--subit  la longue
l'influence de la classe suprieure, _Ibid._

PICARDIE, influence de sa prononciation, 33;--prononce le _ch_ dur comme
le _k_, avec raison, 53.

_Picards_, ont gard la prononciation primitive du _ch_, 53, 54.

_Pia_, pice a, en italien, _c' un pezzo_, 423, 424.

PIERRE (S.), se prononait _S. Pre_, 153, 154.

PIERROT, doit avoir fait partie de la mesnie Hellequin, 467;--reprsente
le fantme blanc, et Arlequin le fantme noir, _Ibid._,--doit avoir
figur dans les processions dramatiques du roi Ren, 468;--n'est pas
d'origine italienne, 469.

_Pigeonne_, cr par mademoiselle de Scudry, 318.

_Pindariser_, verbe cr par Ronsard, 317.

_Piqueux_, _porteux_, etc., 69.

_Pis (je)_;--_je sis_;--_et pis_;--_pisque_;--_de pis_;--_li_; 297.

_Pit_, piti, 156.

_Piteable_, pitoyable, 156.

_Plan_, pour une collection de textes reprsentant l'histoire de la
langue, _Introd._, XXII et suiv.

PLAUTE, lide l'_e_ initial de _est_, 185.

_Pliade des romanciers_  la cour de Henri II d'Angleterre, _Introd._,
XXIII.

_Plouviner_, 115.

_Plumeux_, cr par Desmarets, 318.

_Pluriel_, 3e personne du pluriel aujourd'hui en _ent_, jadis en _ont_:
_ils aimont_, _ils lisont_, _etc._, 295.

--verbe au pluriel joint  un pronom au singulier, 290;--pronom au
pluriel joint  un participe au singulier, 292.

--1re personne du pluriel des verbes aujourd'hui en _ons_, jadis en
_omes_, 293, 294.

_Poeniteor_, se trouve dans S. Jrme, 429 (_note_).

_Posie_, comment elle s'est appauvrie en se perfectionnant, 248.

_Potes_, leur influence sur la formation de la langue, 245;--ce qu'il y
aurait  faire pour les tudier utilement, _Ibid._

--latins, maintenant la voyelle brve devant _st_, _sp_, _sc_, 70.

_Poing_, se prononait _pong_, 163.

_Point_, forme une ngation compose avec _ne_, 500.

POITRINE (madame), nourrice du Dauphin, chante la chanson de Malbrou,
471.

POLICHINELLE, connu des anciens sous le nom de Marcus, 451;--tymologie
de son nom moderne, et origine de son bredouillement, _Ibid._

_Politique_, la politique nous gte notre langue franaise, 417.

_Pooir_, pouvoir, 115.

_Porasine_ (_poix raisine_), c'est comme il faut lire au chapitre 13,
livre IV de _Pantagruel_, et non, comme portent toutes les ditions,
_parasine_, 161.

PORT-ROYAL, a fourni son contingent de mots nouveaux, 318, 319.

_Potage_, n'est pas la _soupe_, 493.

_Pouete_, _pouesie_, ancienne prononciation, 164.

_Poultre_ (pullitra), jument non saillie, 356.

_Povert_, _povret_, 37.

_Prcieuses_, rformaient ce qu'elles ne comprenaient pas, 3, 4.

_Premier que lui_, dans Molire, 508.

_PresqueS_, 102.

_Prtrits_ syncops, 210, 365.

_Preux_, au fminin, 229.

_Prins_, pris, 86.

PRISCIEN, son tmoignage sur la suppression de l'_s_, 38.

_Procession de la Fte-Dieu_,  Aix, institue par le roi Ren, 467.

_Professeur_, ce mot tend  remplacer le mot _matre_, 415,
416;--distinction entre le _matre_ et le _professeur_, 416.

--de canne, 417.

_Progrs des modernes dans la versification_, en quoi il consiste, 288.

_Pronom de la troisime personne_, substitu  celui de la premire pour
plus de modestie, 291.

_Pronoms_ il, el; comment se prononaient, 479, 480.

_Prononciation_; il y avait deux prononciations, l'une familire et
l'autre d'apparat, 282.

--c'est une purilit de prtendre la noter, 527.

--ancienne, plus douce que la moderne; pourquoi, 89.

--moderne; combien elle est mauvaise et inconsquente, 88.

--du peuple;  quelle condition elle peut servir de guide, 305.

_Propositions_, l'histoire des cinq propositions n'est pas  sa place
dans un dictionnaire, 523.

_Prosateur_, cr par Mnage; critique injuste de Bouhours, 314.

_Prose_, ne au XVe sicle, et rivalisant la posie, 246.

_Prospret_, _prosprit_, 201.

_Prou_, _preu_, profit, 219.

_Proussime_ (proximus), 353.

_Proverbes_, mritent d'tre recueillis dans un dictionnaire spcial,
524.

_Prusme_, contraction de _proussime_ (proximus), 253.

_Pudeur_, cr par Desportes.


Q.

_Q_ final muet, 65.

_Quatorzime sicle_, poque de malheurs qui bouleversent la littrature
franaise, 246;--substitue dans la littrature la prose  la posie,
_Ibid._

_QuatreS_, 104, 105, 106.

--officiers, 479.

_Que_, redondant dans _quelque que_, 421.

--aprs _davantage_, 424 et suiv., 508.

--aprs le comparatif, plus ancien que la forme italienne _de_, 355.

_Quel_, _queu_, 55;--_qu_, 57.

--invariable en genre, 480.

_Quelque_, les grammairiens distinguent trois espces de _quelque_, 421.

_Quelque... que_, la vraie locution est _quel... que_, 419, 420, 421.

_Quem_, sonnait _kan_, 54.

_Queu_, prononciation de _quel_, 172.

_Queu diable_, 55.

_Quelqu'un_, _queuques uns_, 55, 56.

_Quiconque_, son tymologie, 188.

_Qui_ et _li_ lids, 188.

_Qui que ce soit qui_, expression barbare, 419;--l'ancienne expression
_qui... qui_, ou _qui que_, 422.

--donn par l'Acadmie comme une locution ngative, 505 (_note_).

_Qui qui_, formule remplace par _qui_ _que ce soit qui_, 188;--_qui
qu'en poist_, 422 et 189.

_Quincampoix (rue)_, signification de ce nom, 189.

_Quinzime sicle_, n'a pas compris le XIIIe et n'a pas t compris du
XVIe, 247.

_QuiS a_, 188.


R.

_R_ pnultime, ses droits peuvent tre dfendus, comme dans _mor
affreuse_, _discour crit_, 279, 280.

--finale muette, 65;--aprs _a_ et _o_, les modifie en _au_ et _ou_,
66;--tombait par le grasseyement en allongeant la voyelle prcdente,
67;--prcde de l'_e_, 67, 68.

--transpose, 30.

--transpose produit les trois formes _dur_, _dru_, _rude_, 360.

--transpose dans le mot _orgues_, 400.

RACINE, avait pour armes parlantes un _rat_ et un _cygne_, 16.

RABELAIS, dteste les faiseurs de rbus, 56.

RAMUS, distingue le _V_ de l'_U_, 71.

_Rapport_, _sous le rapport de..._ _sous un certain rapport..._ 509,
510.

--_sous le rapport de..._ pour exprimer _par rapport _, _ l'gard
de..._, affreux nologisme consacr par l'Acadmie, 432.

_Rapport du caractre crit au son_, la nature n'a aucune loi qui serve
 le dterminer, _Introd._, VI.

RAYNOUARD (M.), a donn trop d'extension  son systme de la langue
romane, 250;--a trouv sa clbre rgle de l'_s_ dans une grammaire
provenale, 251;--M. Ampre dveloppe jusqu' l'abus une de ses ides,
250, 251.

_Rformateurs de l'orthographe_, _Introd._, VII.

_Refrain de la chanson de Malbrou_, 476 (_note_).

REGNIER, comme Malherbe se faisait une autorit du langage du peuple,
_Introd._, XVI.

_Rgle pour la prononciation des doubles consonnes finales au singulier
et au pluriel_, 278, 279.

_Renaissance_, nouveau en 1675, 315.

_Renard_, nom propre devenu nom commun; roman de _Renart_, 12 et 13.

_Ren_, rien, 154.

REN (le roi), institue la procession de la Fte-Dieu,  Aix, en 1474,
467;--nous lui sommes redevables d'Arlequin et de Pierrot, 468.

_Rengrger_, 350.

_Repens (je me)_, 428, 429.

_Repentir (se)_, 445.

_Rere guarde_, arrire-garde, 197.

_Retrousser_, charger de nouveau, 438.

_Rhume_, tait jadis du fminin, _la rhume_, 243.

_Rian_, _bian_, 296.

RICHARD SANS PEUR, rencontre la mesnie Hellequin, 463.

_Rien_, _chose_, _quelque chose_, 500, 501;--_Rien_, mis avec _pas_,
502, 503, 504.

_Rime_, auxiliaire puissant de nos recherches, _Introd._, XVIII.

--riche; on donne souvent ce nom  une rime fausse, 284.

--facilit de la rime dans la versification primitive,
123;--raffinements qui ont retir la versification des mains du peuple,
124.

_Rimes_ en _i_, prouvent que les consonnes finales n'avaient point
d'action rtrograde sur la voyelle prcdente, 81, 83, 84, 85, 86;--le
roman de _Garin_ est presque tout entier sur la rime en _i_, 84.

--fausses rimes autrefois exactes, 68, 69.

ROEDERER (M.), a trop vant les services de la socit polie, 4.

ROHAN; la reine de Navarre crit toujours _Rouhan_, 165.

_Rois (le livre des)_, texte ml de vers et de prose, 243 (_note_).

ROLAND (chanson ou pome de); extraits, 117 et suiv.

--tymologie de ce nom, 205 (_note_);--on devrait prononcer _Roulant_,
206.

_Romans des douze pairs_, taient continuellement retouchs, 396.

RONSARD, permet l'_s_ euphonique  la 1re pers. de l'imparfait en _oir_,
99.

ROUSSEAU (J. J.), emploie le mot _mie_, barbarisme pour _amie_, 343.

_Routine (la)_, procd naturel de l'esprit humain, _Introd._, VII.

_Royal_, invariable en genre, 227.

_Ru_, ruisseau, 220.

_Rudement_, se dit encore en Picardie pour marquer l'abondance, l'ide
du superlatif, 361.

_Rue aux Oues_, c'est--dire _aux Oies_, comment est devenue la rue _aux
Ours_, 65, 66.

_Rue de la Jussienne_, ce que signifie ce nom, 396.

_Rue du Grand Hurleur_, et non de _hue-le_, 28.

_Rue Tiquetonne_, est la rue _Qui qu'entonne_, 189.

_Rue Quincampoix_, est la rue _Qui qu'en poist_, 189.


S.

_S_ finale, 69;--finale euphonique intercalaire, 96, 97 et suiv.

--supprime, 40;--prcde d'une liquide _l_ ou _r_,  la fin des mots,
ne sonne pas sur l'initiale suivante, 82.

--rgle de l'_s_, 97, 250, 251.

--finale, comment on la prononce au Thtre-Franais, 280;--tait
supprime dans les pluriels  terminaison fminine, 280, 281.

--donne  _que_, par les grammairiens, dans _quelque que_, 421.

SACCHINI, comment il a chant des vers de douze syllabes, 475.

_Sagacit_, cr au XVIIe sicle, 313.

_Saint Lis_, _saint_ NECTAIRE. _Voy._ SENLIS, SENNETERRE.

_Saintissime_, pour _sanctisme_, 352.

SAINTR (le PETIT JEHAN DE), a servi de modle au page du _Mariage de
Figaro_, 369, 370.

_Sanglier_, _bouclier_, et autres mots en _ier_, pourquoi n'taient que
de deux syllabes, et sans blesser l'oreille, 152, 153.

_Sans que_, suivi d'un verbe  l'indicatif dans Molire et dans la
Fontaine, 508.

_Sarqueu_, ancienne prononciation de _cercueil_, 58.

_Saume_, _sautier_, 8.

SAUNEY, diminutif d'Alexandre, nom de baptme trs-commun en cosse, 469
(_note_).

_Saus_, sous, pour la rime, 240.

_Se_, _le_, mme devant une consonne, souffrent une espce d'lision,
216, 217.

_Sec_ et _sel_, sonnaient _s_, 44.

_Sedme_, septime, 64.

SENLIS, _saint Lis_, 151.

SENNETERRE, saint Nectaire, 151.

_Senon_, sinon, souffrait la tmse, 231, 232.

_Serai (je)_, pour _j'esserai_ ou _j'esterai_, 365.

_Ses_, _se les_ (si les), 216.

SVIGN (madame de), emploie  contre-sens le mot _chape-chute_, 344.

_Syu_, un sureau, en picard, 143.

_Si fait_, 369.

_Sigmatisme_, 40 (_note_).

_Si's_, si les, 216.

_Sommet_, forme antrieure  _som_, 222.

_Sonner le mot (ne)_, expression du XIe sicle, 310.

_Soupe_, confondue par l'Acadmie avec le potage, 492;--sens de
l'espagnol _sopa_; 493.

_Sous_, _sur_, se confondaient jadis  l'oreille, 430, 431.

_Sous le rapport de_, nologisme barbare autoris par l'Acadmie, 509,
510, 432. (voy. _Rapport_.)

_Sous peine de mort_ et _sur peine de mort_, locutions quivalentes;
leur origine, 431.

_Souvenir (se)_, la bonne locution est _il me souvient_, 427, 428.

SPAVENTO, masque napolitain, 469.

_Spencer_; M. Nap. Landais veut qu'on dise _sphincter_, 522.

_Sublimit_, cr par Chapelain, 314.

_Substantifs_ autrefois en _ie_, ont fourni deux classes  la langue
moderne, ceux en __ et ceux en _i_, 157.

--franais, forms, non du nominatif, mais de l'accusatif latin, 194,
502 (_note_).

_Suer_, soeur, 173.

SULPICE (saint), ou SUPLICE, 32.

_Sum_, _som_, _son_, le sommet, 221.

_Superlatifs_ en _issime_, 350 et suiv.;--nis par le pre Bouhours,
351.

_Sur peine de..._, locution omise par l'Acadmie, 431.

_Sus (je)_, pour _je suis_, prononciation picarde, 169.

_Syncope_ dans les noms, 193.

--dans les verbes, 204. condition qui a dtermin les finales diverses
de nos infinitifs, 206.

--des infinitifs, 205 et suiv.;--des imparfaits, 208 et suiv.;--des
prtrits, 210 et suiv.;--des futurs, _Ibid._


T.

_T_ final, toujours effac, 70;--_T_ prcd d'une _s_, prvaut sur
elle, 71;--_T_ final euphonique ajout aux substantifs et participes en
_u_, 118.

--ou _D_ euphonique, se supplant indiffremment, 112.

--intercalaire dans _appelle-t-on_, 88, 90, 107, 108, 111;--on a disput
mal  propos sur cette qualification d'_euphonique_, 107;--final
intercalaire, n'empchait pas l'lision, 111, 112.

--final ajout, marque du cas rgime, selon M. Ampre, 253, 258.

--supprim par Voltaire dans les pluriels en _ants_, 306.

TAILLEFER, chantait la chanson de Roland  la bataille d'Hastings, 364.

_Talent_, _faire son talent_, 240.

TALMA, sonnait le _c_ et le _t_ de _respect humain_, 279.

_Tandis_, accusatif absolu comme _toujours_, 241;--c'est Vaugelas qui
s'est avis d'y joindre le _que_, _Ibid._

_Tant seulement_, 299.

_Tante_, form d'_amita_, 342.

_Tapin_, _tapinois (en)_, 312.

_Tel quel_, invariables en genre, 227.

_Tempest_, pour la rime, tempte, 242.

_Terminaisons_ altres pour le besoin de la rime, 239, 240 et suiv.

_Tes_, _te les_, 214.

_Testonner_, ttonner, 70.

_Teuse_, _touse_, toux, pour la rime, 240, 241.

_Textes de langues_, indispensables pour servir de base  un bon
dictionnaire, 519; _Introd._, XXVI.

THIERRY D'ARDENNE, vainqueur de Pinabel, 122.

--ou le Danois (l'_Adanois_), oncle d'Ogier, 397, 398.

_Tiquetonne (rue)_, signification de ce nom, 189.

_Tmse (de la)_, 231.

_Toujou_, 296.

_Tout_ et _tuit_ employs concurremment, 433, 434.

_Tozdis_, _toudis_ (toujours), 241.

_Tra_, apocope, pour _trahi_, 244.

_Traduction orale_, plus fidle que l'criture, 128.

_Tr_, cherchez par _trs_ les mots composs qui commencent ainsi, par
exemple, _trfiler_, _trpas_, etc.

_Treizime sicle (le)_, est pour notre vieille littrature ce que le
sicle de Louis XIV est pour les temps modernes, _Introd._, XXIV.

_Tremper une harpe_, 37.

_Trs_, en composition, 432 et suiv.

--mots o il entre comme racine. 433  436.

_Tresaller_, 435.

_Tresfiler_, _tresfilerie_, 435.

_Tresfond_, 434.

_Trespas_, 434.

_Trespenser_, 435.

_Tresprendre_, 435.

_Tressaillir_, 434.

_Trestourner_, 434.

_Trestous_, 433.

_Trestrembler_, 435.

_Treuve_, 180, 181.

TRVOUX, donne pour tymologie  _flouet_, _flux_ et non _firm
sanitatis_, ridiculement, 382.

_Triolets_, dans le _Mystre de la Passion_, 392, 393.

_Troie_, trois, pour la rime, 240.

_Trol_ ou _trox_, voyez _Trou_.

_Tronon_, employ concurremment avec _trou_ (de _truncus_), 437.

_Trou de chou_, _de pomme_, 436, 437;--_trou_ vient de _truncus_, et
signifie _tronon_, 437;--_trou de lance_, _Ibid._

_Trousse_, ce dans quoi l'on porte;--vtement de page, 439, 440.

_Troussel_, valise, porte-manteau, 439.

_Trousseau de marie_, _trousseau de clefs_, 439.

_Trousser_, mal dfini par l'Acadmie, 438;--signifie _charger_, 438,
439;--_trousser en malle_, _Ibid._;--_trousser bagage_, 439.

_Tuit_, employ concurremment avec _tout_, 433, 434.

TUROLD, gouverneur de Guillaume le Conqurant, auteur de la _chanson de
Roland_, 117.

TURPIN (l'archevque), mourant, pans par Roland, 215.

--sa harangue aux soldats qu'il bnit avant la bataille de Roncevaux,
364.


U.

_U_, jusqu'au milieu du XVIe sicle n'eut pas de figure distincte du
_V_, 71.

--voyelle, les diteurs d'anciens textes ont pris sur eux de le
distinguer de l'_u_ consonne (_v_) mal  propos, 71, 294 (_note_).

--pourquoi s'lidait rarement, 191;--le peuple l'lide toujours dans _tu
as_, _Ibid._

--M. Ampre croit qu'il sonnait autrefois comme aujourd'hui,
166;--sonnait _ou_ dans l'origine, 166, 167, 168.

_Ui_, valeur de cette notation, 168 et suiv.

ULSTAN (saint), vque de Vigorgne  la fin du XIe sicle, banni du
conseil du roi parce qu'il ignorait le franais, _Introd._, XXIX.

_Unit du langage_, comment il faut ramener la multiplicit des formes
crites, _Introd._, XV.

_Unit de direction_ ncessaire dans la collection des _Documents
indits de l'histoire de France_, _Introd._, XXVI.

_UnS_, _uneS_, au singulier, 104.

_Urbanit_, nouveau du temps de Balzac, qui n'en est pas le pre, 313.


V.

_V_ euphonique, 114, 115, 116.

--commenant deux syllabes conscutives; cause de syncope, 224.

_Vaillant_, invariable en genre, 229.

_Vais (je)_ ou _je vas_, pourquoi cette double forme, 152.

_Vaisselle plate_, 496.

_Valet_ ou _varlet_, tymologie de ce mot, 25.

--a dsign dans l'origine le fils d'un prince ou d'un gentilhomme, 309.

--diminutif de _vassal_, 441, 442;--_valets_, au jeu de cartes, sont les
fils des rois, 442;--le sens moderne de _valet_ tait exprim par
_garon_, 443.

_Vallot_, pour rimer, au lieu de _valet_, 243.

_Vassal_ et _vasselage_, ont signifi _brave_ et _bravoure_, 309.

_Vassal_, le sens primitif est _brave_, _courageux_, 440, 441.

_Vassalment_ (_vassaument_), vaillamment, 441.

_Vasselage_, signifiait _valeur_, _bravoure_, 441.

_Vaste_, saint vremond a fait une dissertation sur ce mot, 317.

_Vat (il) en guerre_, justifi, 109.

VAUGELAS, motif qu'il assigne de l'aspiration de l'_h_ dans _hros_, 50.

--dcide qu'il faut dire _je hais_, 133.

--veut qu'on prononce _Chypre_ et non _Cypre_, 134.

--est le premier qui ait prescrit le _que_ aprs _tandis_, 241.

--rejette _passionner_ dans le sens d'_aimer avec passion_, 315.

_Vehue (la)_, la vue, 243.

_Veir_ (voir) en deux syllabes, 143.

_Veneur (le grand)_ de Fontainebleau, n'est autre que Hellequin, 462.

_Verbes_ qui ayant  la forme de l'infinitif _ou_, le changent en _eu_ 
l'indicatif, 180.

_Verbes rflchis_, affectionns de nos pres, 443  447.

_Vermeu_, ancienne prononciation de _vermeil_, 59.

_Vers de Racine_ dans la bouche d'un homme du moyen ge, 285.

--estropis par la prononciation moderne, 284, 285.

_Versification_ (ancienne), ses privilges rduits  deux, 237.

--(moderne), pleine d'hiatus, de vers faux et de rimes fausses, 277 et
suiv.

-- quel degr d'habilet on la voit porte dans un mystre du XVe
sicle, 393, 394, 395.

_Vert_, invariable en genre, 227.

_Vert_, vrit, 201.

_Vertu_, _vretu_, 37.

_Vestiges de l'ancien langage_, conservs dans la langue moderne, o
elles apparaissent comme des bizarreries et des inconsquences,
_Introd._, X, XVI.

_VestuS ert_, 100.

_Vez-ci_, voici, souffrait la tmse, 231, 232, 234, 235.

VIALARDI, auteur d'une satire contre les avares, intitule _la Compagnia
dell' Alesina_, d'o est venu le mot _lsine_, 390, 391.

_Vidame_ (vice dominus), comme _viroy_ ou _visroy_, 348.

VILLON, emploie indiffremment _mesme_ ou _mesmes_, avec ou sans _s_,
101.

--tour qu'il joue au sacristain des cordeliers de Saint-Maixant, 357.

VIRGILE, ne tient pas toujours compte de l'_s_, 38.

_Virginal_, invariable en genre, 227.

_Virgine_, _vierge_, syncope de _virginem_, 194.

_Vis_, visage, 218.

VIVIEN, _Vivian_, 61.

--meurt dans la bataille d'Arlescamps, 459, 460;--frre ou neveu de
Guillaume d'Orange, 459 (_note_).

_Vocabulaires techniques_, excellents tmoins du vieil usage, 69.

_Voir_, de _verus_, 36.

VOLTAIRE, a trait avec trop de mpris notre vieille langue, sur la foi
de l'empereur Julien, _Introd._, X.

--son opinion sur la barbarie de l'ancien langage, 1, 87.

--se trompe sur la prononciation du _p_ dans _loup_, 63;--blm  tort
d'avoir supprim le _p_ de _temps_, 64;--supprime avec raison le _t_ au
pluriel dans les terminaisons en _ant_, 81.

--attribue aux barbares l'habitude d'abrger les mots, 193.

--se trompe au sujet des sons en _oin_, 164.

--accus d'avoir corrompu l'ancienne orthographe en supprimant le _t_
des pluriels, 306;--son instinct s'est rencontr juste avec les
crateurs de notre langue, 307.

--de l'orthographe de Voltaire, 300, 308;--double erreur de ses
adversaires sur la question des _oi_ et des _ai_, 304;--l'orthographe de
Voltaire propose ds 1675 par Brain, avocat rouennais, 304.

--s'est moqu de la formule anglaise, _How do you do?_ sans souponner
que c'tait une ancienne formule franaise, 376.

--rdige pour l'Acadmie le plan d'un dictionnaire, 518;--ce plan est
encore le meilleur et le plus complet, 520;--voulait mettre les
tymologies dans le dictionnaire, 518, 521.

_Voyelles_, on en prvenait le concours avec autant de soin que celui
des consonnes, 90.

--simples, 147;--leur valeur individuelle, 148.

--franaises substitues aux latines, d'aprs quelles lois, 208.

_Vret_, _vert_, _vrit_, 201. (Voy. _Fret_.)


W.

_Wastine_, on _Guastine_, dsert, du latin _vastitudinem_, 195;--employ
concurremment avec _dsert_, _Ibid._ (_note_).

WEY (M. Francis), son argument contre un point de l'orthographe de
Voltaire, 306.

--reprend les expressions _fleur d'orange_, et _Jardin des olives_, 
tort, 377  381;--blme l'Acadmie d'avoir mal dfini le mot _fleurer_,
 tort, 380;--emploie souvent _sous le rapport de_, 432;--trop prompt 
condamner d'incorrection le style de Voltaire, _Ibid._


X.

_X_, reprsente deux _ss_, 72;--prcd d'une voyelle _a_, _o_, _e_, lui
donne le son d'une diphtongue, 73;--son origine comme finale des
pluriels, 75.


Y.

_Y_, s'lidait dans _il y a_, 185, 186.

_Ydles_, idoles, 203.


Z.

_Z_, final, donne le son ferm  l'_e_ qui le prcde, 75, 76.


FIN DE L'INDEX.




Note sur la transcription lectronique

On a conserv  l'identique l'orthographe de l'original, y compris
lorsqu'il prsentait des variantes (par exemple chancelle/chancle,
Eglise/glise, Ablard/Abeilard/Abailard, etc.).

On s'est galement abstenu de toute altration des citations, y compris
lorsque une mme citation est reproduite diversement, comme par exemple:

    Garcon/Garon/Garson aiment joiel niant:/noiant,
    Il aiment/ainment plus/miex le sec argent

On a corrig les errata ainsi que:

  an > au (--suivi de _l_, sonnait _au_)







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depuis le XIIe sicle, by Franois Gnin

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page at http://pglaf.org

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     gbnewby@pglaf.org


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